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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***
+
+
+
+
+
+ LOUIS BERTRAND
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ SAINTE THÉRÈSE
+
+ Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des
+ fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.
+
+ (William James: _Expériences religieuses_, X, p. 362.)
+
+ Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont
+ éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de
+ terres inaccessibles.
+
+ (Léonce de Grandmaison: _l’Élément mystique dans la religion_,
+ ad fin.)
+
+
+ PARIS
+ ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS
+ 18-20, rue du Saint-Gothard.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+ SANGUIS MARTYRUM. (_Roman de l’Afrique chrétienne._)
+ SAINT AUGUSTIN. (_Étude historique._)
+ LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.
+ LES VILLES D’OR. (_Afrique et Sicile anciennes._)
+ AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.
+
+
+
+
+ Il a été tiré de cet ouvrage:
+
+ Cinquante exemplaires sur papier du Japon
+ de la Manufacture Impériale,
+ numérotés de 1 à 50.
+
+ Deux cents exemplaires sur papier de Hollande
+ Van Gelder Zonen
+ numérotés de 51 à 250.
+ et vingt hors commerce numérotés de I à XX.
+
+ Trois cents exemplaires
+ sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma
+ numérotés de 251 à 550.
+ et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.
+
+ L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.
+
+
+Copyright by A. Fayard et Cie, 1927.
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays, y compris la Russie.
+
+
+
+
+ Il y a eu là un moment étrange et _supérieur_ de l’espèce
+ humaine... De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le
+ plus curieux du monde...
+
+ (Taine, _Corresp._, IV, p. 74.)
+
+
+L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait
+des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les
+émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette
+éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à
+l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation
+semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine
+ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente
+de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous
+ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la
+petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à
+travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de
+ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire,
+cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait
+la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant
+l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer.
+Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui
+se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un
+involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des
+respirations.
+
+Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait
+sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard
+se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient
+attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque
+contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste,
+contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais
+clairement ceci: «Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est
+possible? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez
+être un homme sérieux? Oui, on voudrait bien croire à cette petite
+lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde?...»
+
+Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai
+vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans
+la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule.
+Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à
+méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à
+deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le
+buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue
+miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait
+des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un
+miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale
+silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles
+me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs
+tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout
+victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu
+mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se
+dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette
+foule,--cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la
+basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion
+muette...
+
+ * * * * *
+
+Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je
+lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans
+ma lecture et plus je me disais: voilà la réponse à l’Homme inconnu de
+Notre-Dame! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une
+interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages
+géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont
+été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison,
+cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette
+calme assurance surtout! Personne n’a apporté un pareil témoignage en
+faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une
+pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui
+domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose
+d’intéressant au monde?... On a écrit toute une littérature sur la
+personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue
+ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de
+ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse
+plus,--ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié
+l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ
+dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme
+d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses
+déplacements de nonne agitée...
+
+Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible,--et
+comment oser affirmer le contraire?--c’est le trouble installé dans
+notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases
+immortelles. On est pris à la gorge: il faut répondre. Tant que le doute
+subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand,
+demain peut-être, on aura sur la face «la terre», dont parle le même
+Pascal... Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à
+la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la
+suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume,
+planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant
+un sujet pareil? De même que le surnaturel est la question des
+questions,--le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus
+extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée,
+comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes
+entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain.
+
+ * * * * *
+
+On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier
+sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre
+avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme
+celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être
+en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui
+ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances
+intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus
+beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une
+certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois
+fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière
+soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques,
+qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime
+que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte
+Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec
+cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont
+indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils
+côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour
+s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la
+familiarité,--pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques,--il
+sied d’être armé en conséquence: non seulement, c’est toute une science
+particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de
+souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières,
+beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne
+peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la
+règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses
+prodigieuses intuitions.
+
+De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité
+de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de
+l’érudition et de la science dites positives: ils sont forts de tout un
+lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en
+passant: c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus
+affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à
+des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait
+être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la
+science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce
+qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints,
+ni, d’ailleurs, aucune âme.
+
+Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant
+dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes
+théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être
+abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la
+Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de
+Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions
+scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté
+qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des
+réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables
+simulateurs,--et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par
+exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte
+Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes,
+logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de
+subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un
+peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est
+ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur
+sainte Thérèse,--avec la prétention de ramener ses états mystiques à des
+cas pathologiques,--est à côté de la question, sans compter qu’elle
+rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là
+se décident à laisser sainte Thérèse tranquille: c’est bien assez que
+leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde...
+
+Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode
+possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore
+peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des
+impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est
+pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y
+rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la
+Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère,--devant des
+splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est
+seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous
+pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire
+qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi
+elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de
+société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure...
+Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse,
+nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le
+monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux
+ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.
+Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les
+confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes
+fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de
+sa solitude,--de se sentir un cas unique, une sorte de monstre
+spirituel.
+
+ * * * * *
+
+Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler
+convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins
+élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes,
+aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à
+rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner
+l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une
+telle figure.
+
+Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut
+se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son
+caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés
+de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement
+à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa
+vie qui m’attiraient vers elle.
+
+D’abord,--je l’avoue aussi en toute candeur,--le fait que mon glorieux
+patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors
+maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la
+Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une
+destinée,--ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je
+me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et
+puis, sur le chemin qui mène aux «châteaux» thérésiens, je rencontrai
+tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis
+longtemps: saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par
+sainte Thérèse est sortie des _Confessions_. Ce dernier livre a exercé
+sur ce qu’elle appelle sa «conversion» une influence profonde. Ce sont
+deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au
+miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin...
+
+Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette
+extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila,--une foule de traits de
+caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par
+sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que
+l’histoire ait jamais constatés? Il n’est même que juste d’affirmer que
+Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand
+Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au
+suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à
+cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et
+ses grands intuitifs,--artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques.
+La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout
+du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin,--de partir des réalités les
+plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui
+échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans
+l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait
+un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse
+les dépasse tous: elle est la plus haute branche de cette haute lignée
+intellectuelle.
+
+Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les
+plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué
+Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus
+pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais
+elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent
+d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de
+civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.
+Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la
+civilisation occidentale: la première, en arrêtant l’Islam à la bataille
+de Lépante;--la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer
+l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme
+catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui
+fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus
+fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un
+suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la
+pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et
+insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent
+presque tous des «Américains». On la conçoit très bien fondant des
+monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et
+des Cordillières.
+
+ * * * * *
+
+Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement: il y a, dans
+ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui
+excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des
+profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de
+l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de
+l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes
+yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et
+plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé:
+l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une
+psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait
+ses hautes demeures et ses galeries souterraines.
+
+Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées
+contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux
+angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et
+étudiées elles-mêmes,--et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous,
+avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans
+l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont
+mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été
+égalées: pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du
+plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu
+intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de
+dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de
+mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature
+immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement
+exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé
+Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de
+précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques
+sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes:
+trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la
+délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler
+des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en
+s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils
+dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme
+infréquentées de nos modernes psychiâtres; ils ont noté des mouvements,
+des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances
+qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus
+forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens
+d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son
+temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique
+ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de
+mettre en balance les minces résultats, les découvertes
+minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes
+expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents
+psychologiques,--documents éprouvés et contrôlés cent fois par des
+générations de juges soupçonneux et sévères,--que nous ont transmis les
+écrivains mystiques.
+
+Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons
+pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de
+certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc,
+après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou
+bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains
+sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes
+d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une
+nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière
+telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien
+qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous
+apporte des nouvelles de cet autre monde,--et cela comme un voyageur
+véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des
+besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus
+lointaines origines: besoin non plus seulement de comprendre, mais de
+toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non
+décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême,--besoin d’amour et
+besoin de souffrir pour ce qu’on aime: l’ascèse est vieille comme le
+monde...
+
+C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes
+de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un
+sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette
+carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain
+auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près
+des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt
+que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des
+saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle
+compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande
+supériorité parmi les mystiques,--supériorité qu’elle ne partage, à ma
+connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne,--c’est qu’elle nous
+ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en
+plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité
+expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union
+mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de
+certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus
+d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle.
+Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir
+par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi
+inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en
+communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et
+toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de
+plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant
+des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle
+touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle
+apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a
+peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à
+l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur: elle raconte, elle décrit
+ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une
+précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que
+l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas
+d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les
+siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique.
+
+Alors, s’il en est ainsi,--si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire
+et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais
+constatée,--c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer
+en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus
+haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent
+point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des
+temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à
+redevenir barbare, et,--ce qu’il y a de pire que tout,--où la notion
+même du surnaturel semble sur le point de disparaître,--il importe plus
+que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute
+Lumière,--et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge
+d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque
+qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct
+sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc tout mon sujet: Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel.
+
+Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir,--et, encore une
+fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une
+pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme
+moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance
+dans cet incomparable guide spirituel.
+
+Je ne saurais trop le répéter: les érudits, les historiens, les
+théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles
+seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je
+sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment
+encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des
+bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où
+cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne
+connaissent pas sainte Thérèse: ceux-là n’ont que faire de discussions
+de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la
+Sainte elle-même qu’ils veulent entendre.
+
+Je voudrais essayer de leur donner satisfaction,--de leur faire entendre
+cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après
+l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation
+semblable de la divinité du Christ? Les livres saints mis à part, le
+monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel? Cette
+affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas.
+C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion: voilà
+une petite bonne femme,--_una mujercita_, comme elle disait
+d’elle-même,--qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la
+veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces
+paroles inouïes: «_Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais
+je L’ai vu!... J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans
+mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse![1]_»
+
+ [1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité,
+ ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à
+ quoi la Sainte fait allusion.
+
+D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même
+chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui
+de son témoignage.
+
+Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila? Autant qu’on peut répondre à
+une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce
+livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte: elle-même
+l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne
+parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son
+action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre
+ou à mieux établir la valeur de son témoignage.
+
+Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous! Et, si en
+l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une
+extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si
+complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier
+ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA VOCATION
+
+
+ C’est une grâce que Dieu m’a faite: je plaisais partout où je me
+ trouvais, et ainsi j’étais très aimée.
+
+ (_Vie de sainte Thérèse_, I.)
+
+
+
+
+I
+
+AVILA DES SAINTS
+
+
+S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est
+bien Avila, sa ville natale.
+
+Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des
+milieux: démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même,
+si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop
+absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des
+écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays
+d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des
+persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses
+compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres: «Ma patrie m’a traitée
+de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née.» En réalité, il
+n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce
+ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui
+ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage
+intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.
+
+La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose
+d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout
+avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de
+Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande
+splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les
+églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des
+parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.
+Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de
+forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses
+lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en
+tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait
+dépourvu de suavité et de joie. Les anciens «palais» de l’aristocratie
+locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois
+crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des
+surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures: petites fenêtres
+bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par
+ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du
+dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite
+devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers
+adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand
+escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et
+là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et
+rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On
+s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement
+autrefois.
+
+Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de
+murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de
+quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à
+l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant
+dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la
+ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés
+architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la
+cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture
+de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont
+admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du
+Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première,
+au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu
+froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a
+fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens
+remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la
+Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a
+donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les
+«belles vues» et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est
+arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la
+terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques «fabriques»
+d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis
+la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par
+un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des
+pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux
+tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence
+opaline presque africaine: la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et,
+plus au Sud, la noire Sierra de Gredos...
+
+Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La
+vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures,
+le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la
+Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein
+ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer.
+On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus
+galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui
+s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse
+encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le
+premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs
+limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique
+qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans
+le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de
+vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux,
+hérissés de blocs erratiques,--toute cette région pierreuse et
+montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du
+voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.
+
+Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la
+joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre
+certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style
+de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse
+plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de
+soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour
+symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions
+mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses
+élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire,
+avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait
+plutôt le paysage tolédan.
+
+Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son
+arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a
+beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire
+qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le
+trouvait «admirable»,--moins froid que celui d’Avila et moins chaud que
+celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue
+qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à
+cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la
+campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se
+régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre
+volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays
+et certains aspects de son âme ou de son esprit.
+
+De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses,
+élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces
+phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore,
+çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste,--quand je
+songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint
+une distinction patricienne,--je revois le très noble paysage que l’on
+embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en
+sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et
+sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital
+Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains
+d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs
+amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents
+des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise
+brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de
+minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont
+une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de
+cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un
+gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de
+rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu
+éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de
+Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la
+Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute
+blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au
+bord du ciel...
+
+Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là: de belles lignes, des
+tons _rares_, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de
+semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour
+caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut
+pour le style de sainte Thérèse: la distinction,--distinction un peu
+hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté,
+élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans
+ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il
+semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des
+amoureux, des peintres et des poètes.
+
+Confessons-le: ce rapprochement entre le paysage de Tolède,--tout au
+moins un aspect du paysage tolédan,--et le style ou la manière de sainte
+Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est
+certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu
+être insensible à la beauté de ce spectacle,--et ce qui est encore plus
+certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son
+génie,--j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure
+matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral
+avilais: la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur
+elle une incontestable et profonde influence.
+
+D’abord sa famille: son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.
+
+Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très
+particulier,--et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas
+morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans
+l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces
+aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de
+leurs _pueblos_ et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des
+hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la
+foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère
+de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués
+à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances
+fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la
+grossièreté d’une vie misérable,--soldats de naissance, ayant les
+qualités et les vices du soldat de ce temps-là: pillard, sanguinaire,
+impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa
+pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans
+ses traditions et ses mœurs ancestrales: plein de bon sens et d’esprit
+pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et
+processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec
+des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée
+jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.
+
+L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce
+portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui
+représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une
+distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle
+couleur voyante: un pourpoint de velours noir, une fraise et des
+manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à
+laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme
+un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole
+religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de
+son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en
+pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très
+intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés
+d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est
+pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur,--tandis que les yeux
+profonds et vagues semblent dire: «Ce cœur est à Dieu et à celle à qui
+j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double
+titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu
+et ressemblez-moi, si vous pouvez!...»
+
+Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait
+commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a
+représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur
+ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté
+d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre
+ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très
+probablement jamais militaire: «Mon père, écrit la Sainte dans son
+autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les
+pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers
+les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des
+esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses
+frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres
+enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la
+voir privée de liberté...» Cette tendresse de cœur, cette humanité se
+retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée.
+Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié
+Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de
+l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas
+moine,--et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille
+avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il
+aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut
+probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait
+guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne
+permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité,
+«les bons livres» comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante
+reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres: elle
+tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus
+solide et de plus sérieux dans ses qualités.
+
+Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni
+l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le
+souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du
+_Coro_ et de la _Capilla Mayor_, dans les églises espagnoles. Rigides et
+résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent: elles ne
+souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.
+
+Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une
+postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois.
+Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une
+fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze
+ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future
+sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées
+qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son
+existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste,
+elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille
+nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté:
+elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la
+sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à
+quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de
+chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse,
+avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de
+charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.
+
+Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait
+aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants,
+tant les garçons que les filles: «Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs
+et neuf frères...» Des deux frères du premier lit nous ne savons pas
+grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut
+militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme
+de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que,
+devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle
+s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second
+lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.
+
+Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge
+héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent
+pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il
+fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même
+simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de
+Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata,--et sa sœur le
+considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour
+le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part,
+nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes
+on se ferait une idée fausse de ces «Américains», si on les voyait à
+travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur
+sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être,
+comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et,
+à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des
+gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut
+intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les
+sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les
+vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis
+Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant
+d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait
+rentré, découragé, en Espagne.
+
+Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte
+Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons
+certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de
+terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un
+d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce
+qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de
+soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on
+songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée,
+il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient
+plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces
+conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une
+fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie
+d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer
+les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune
+frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère
+Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au
+moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente
+le frère devant le trône de Dieu...
+
+Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte.
+Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus
+chaude que celle-là? Sa ville natale était une autre serre de dévotion.
+L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce
+n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement
+clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais
+les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y
+exerçaient un véritable magistère moral: les Dominicains et les Pères de
+la Compagnie de Jésus,--les premiers dans leur puissant et riche
+monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui
+s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait
+construire une magnifique chapelle,--et les Jésuites dans leur collège
+naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté,
+de science et de sainteté.
+
+Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec
+quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses
+vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les
+clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre
+avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association
+d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble
+s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un
+gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de
+piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours
+professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort
+de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au
+service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en
+relations avec la Réformatrice du Carmel,--et on peut dire que, pendant
+toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce
+que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour
+Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un
+peu par le caractère sombre de sa foi: elle blâmait notamment ses
+terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza,--après un dissentiment
+passager,--elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit
+de lui un magnifique éloge.
+
+Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement
+et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant
+des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au
+scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité
+de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition.
+On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux
+aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété
+la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse,
+comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des
+couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que
+les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables
+églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des
+saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne
+et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut
+dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la
+sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire
+nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part
+dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.
+
+
+
+
+II
+
+LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS
+
+
+Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.
+
+Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs
+de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné
+de sa main cet événement dans les lignes que voici: «Le mercredi,
+vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma
+fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt,
+peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever
+du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del
+Aguila, fille de Francisco de Pajarès.»
+
+Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute,
+se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille
+volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa
+naissance: «Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29
+mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse.»
+
+Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol: _Teresa_ sans
+_h_. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs
+l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle
+orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le _Th_:
+Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce
+qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes.
+Le _Th_ passait alors pour gallican, le simple _T_ pour ultramontain: de
+là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix,
+de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la
+Sainte, adopté la forme espagnole: _Térèse_, il en fut aigrement tancé
+par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à
+l’effet de démontrer que le nom castillan de _Teresa_ n’est pas
+d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P.
+de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est
+dérivé du grec; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la
+propre femme de saint Paulin de Nole,--et qu’enfin l’orthographe
+courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à
+l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes
+les règles de la grammaire française... Il n’y a, en effet, aucune
+raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une
+forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une
+espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires.
+Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et
+français.
+
+Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance,
+complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda
+semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant
+prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin?
+N’était-ce point plus tôt ou plus tard? Ce qu’il y a de certain, c’est
+que, déjà, il faisait presque grand jour... Le père, dirait-on, tient à
+bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme,
+il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une
+telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire
+et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer,--que ce
+lumineux génie enfin soit né avec l’aube... Autre détail qui appelle la
+réflexion: le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez--Francisco Vela
+Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou,
+deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq
+frères de la Sainte.
+
+Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures
+héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire
+qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui
+prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous
+verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient
+interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était
+possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a
+étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui
+reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de
+«femmelette agitée et coureuse». Ce n’était pas pour rien qu’elle était
+la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques
+années, soumirent à l’Espagne des continents entiers...
+
+Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste
+et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close,
+entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique,
+aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux
+personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de
+famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce
+milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières
+années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus
+impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle
+sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite
+réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne
+trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée
+puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir:
+«J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge: (c’était très
+probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous
+nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que
+j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et
+eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient
+pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller
+jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles: non point
+par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref
+délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec
+ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous
+concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour
+l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête... Ce qui nous
+étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le
+châtiment comme la gloire était _pour toujours_. Il nous arrivait de
+causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter: «Pour
+toujours, toujours, toujours!...» Quelle perspective fascinante!
+
+Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se
+sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour
+s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et
+qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de
+leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où
+leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour
+s’excuser, déclara que «c’était la petite qui l’avait entraîné et qui
+lui avait fait prendre ce chemin...»
+
+Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et
+souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé
+à moitié: «C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour
+pour tous les autres, et eux pour moi.» Et aussi son besoin de partir,
+cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures.
+Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles
+colères contre sa réforme: «Demander l’aumône pour l’amour de Dieu.»
+Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit
+pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le
+martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était
+point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais
+parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes,--félicités,
+par surcroît, éternelles: «Pour toujours, toujours, toujours!» Comment
+hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si
+belle?... Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur
+les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui
+l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue
+son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin,
+comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait
+au pays des Maures,--et cela sans hésiter, avec une claire vision des
+moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.
+
+Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre.
+Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui
+la conduisent au même but. «Voyant, dit-elle, qu’il était impossible
+d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être
+ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à
+faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites
+pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions
+nul remède pour notre désir...»
+
+Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles.
+«J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais
+être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai
+dites...» Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce
+qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le
+désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et
+sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à
+quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout
+filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice
+mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant,
+aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais
+sa mère... La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce
+joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de
+sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier
+mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du
+Carmel.
+
+En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers
+actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son
+être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce
+à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais
+heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à
+défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que
+la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa
+vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore
+inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque.
+Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins
+sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle
+s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle
+s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré,
+elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille...
+Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main
+de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays
+barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la
+palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.
+Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout,
+hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à
+laquelle elle pourra jamais atteindre: l’immolation complète en vue de
+l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à
+l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses
+puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit,
+dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état
+de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière
+s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou
+s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.
+
+C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la
+voie qui descend.
+
+
+
+
+III
+
+LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE
+
+
+Vous rappelez-vous ce passage de _La Vita nuova_, où Dante, racontant le
+premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle «la Dame de sa
+pensée», la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des
+siècles et de l’univers entier: «Elle avait déjà assez vécu en ce monde
+pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers
+l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle
+m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque
+j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur
+rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son
+vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité: à
+ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du
+cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement
+s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites...»
+
+Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai
+dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant
+l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant
+promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible,
+certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la
+suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se
+remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient
+mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui,
+désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé.
+Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition
+de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la
+sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une
+vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première
+vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus: «Je me
+souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle,
+venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes
+_qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir_...»
+Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne,
+le commente ainsi: «Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma
+dévotion.»
+
+Qu’entendait-elle par là? Comment le rappel de cette «robe orangée»
+pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite? Sans doute, comme
+Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette
+couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe
+sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.
+
+Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une
+image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de
+lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.
+
+Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous
+voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la
+vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne
+d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les
+traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage.
+Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont
+restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour
+authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes.
+L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un
+peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes,
+lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte
+elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur:
+«Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide!» Cette
+effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle
+aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait
+maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre
+d’autres portraits,--tous réputés authentiques, c’est-à-dire
+contemporains de la Sainte et pris sur le vif,--sont montrés aux
+visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à
+Valladolid.
+
+Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la
+maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge: de sorte
+que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est
+plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait
+littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père
+François de Ribéra.
+
+Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne
+faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle
+disait, un jour, à un de ses confesseurs: «Sachez, mon Père, qu’on me
+félicitait de trois choses en particulier: on disait de moi que j’étais
+une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais
+deux de ces choses: je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que
+j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part...» Malgré la
+restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous
+permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de
+son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa
+toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont
+très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais,
+sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une
+régularité toutes classiques: elle devint plus belle que jolie. C’est ce
+que semble affirmer le Père de Ribéra: «Elle était, dit-il, grande de
+taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait
+encore fort bien dans un âge avancé. _Elle était corpulente_ et elle
+avait la peau très blanche. _Son visage était rond, plein_, d’une belle
+coupe, très bien proportionné. _Le teint de lis et de roses._ Il
+s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté
+ravissante... Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni
+et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses
+yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais
+admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, _le
+sourire et l’allégresse s’y peignaient_, et ils respiraient la gravité,
+quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers
+le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas... La lèvre
+supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu
+pendante. _Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et
+proportionné_; les oreilles ni petites, ni grandes; _le cou large_ et
+peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche
+de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce:
+le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la
+bouche et le troisième, au-dessous de la bouche...» Et, en effet, ces
+trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des
+portraits de la Sainte.
+
+Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête
+précaution de nous avertir: «Toutes ces particularités, je les tiens de
+personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité
+que moi de la considérer à loisir.» Et il conclut: «Enfin tout
+paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche
+pleine de dignité et de grâce. _Elle était si aimable, si paisible_,
+qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect
+et pour l’aimer.»
+
+Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est
+l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée.
+Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir
+et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant.
+Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument
+très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une
+hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution
+vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme,
+une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses
+médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.
+
+Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle fut: le souvenir d’une
+belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus
+matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme
+celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir,--son pauvre
+corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est
+disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où
+elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de
+marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce
+tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire: c’est qu’en effet il ne
+contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des
+fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à
+part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à
+droite de l’_altar mayor_. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables
+débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la
+Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette
+pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de
+cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit
+et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés
+par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre
+chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On
+s’agenouille et l’on adore.
+
+On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins
+funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa
+sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une
+pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les
+monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur
+l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques,
+le bâton et le rosaire de sainte Thérèse,--le bâton sur lequel
+s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de
+bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même
+ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la
+Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle
+s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A
+Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la
+tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade,
+pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu
+tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en
+ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin: elles l’appellent,
+en effet, le _Peregrinito_. Les deux reliques les plus émouvantes
+peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la
+Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de
+Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son
+sang,--et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce
+mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le
+branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée
+comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix
+d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se
+faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du
+sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une
+sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse...
+
+Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon
+aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle
+image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle
+a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que
+la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle
+l’est plus que jamais.
+
+D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous,--ce charme de la Mère
+Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet
+heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses
+frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes,
+au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était
+fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa
+précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non
+équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit,
+passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans
+de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette
+sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point
+obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec
+la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est
+infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au
+pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande
+inspiratrice de cette élucubration enfantine: c’était elle qui avait
+l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si
+artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le
+goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y
+prenait: ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient
+certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son
+intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les
+chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à
+aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du
+mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses,
+des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non
+abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon
+sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus
+petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler
+et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va
+jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités
+sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles.
+
+Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait,
+qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son
+cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de
+l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se
+jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous
+les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint
+jamais à se représenter «la sainte Humanité de Notre-Seigneur». Les
+«compositions de lieu», recommandées aux âmes pieuses par les
+_Exercitia_ de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout
+au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des
+constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de
+l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du
+sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement,
+«l’imagination artiste». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de
+métaphores cultivées en pots; il est aussi direct, aussi près des choses
+que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison,
+cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire
+indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du
+temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux
+élégances.
+
+Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et
+vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De
+toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se
+mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela,
+l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses,
+de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et
+les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre
+à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents: elle-même surveille
+et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un
+beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle
+remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un
+palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et
+les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles
+choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de
+main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses
+tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité: elle aime
+les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait
+alors.
+
+Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin
+d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage,
+il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement
+pour les romans de chevalerie. Que dis-je! Elle s’émeut au seul mot
+d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus
+tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur
+dira: «Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup
+d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme...»
+J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain,
+d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la
+flamme et de la tendresse.
+
+Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à
+rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle
+n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même
+devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à
+bien affirmer son courage invincible,--un courage, disait-elle, qui
+allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût
+prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens
+le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile
+qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des
+comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue
+de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait
+prosaïquement à la supérieure: «Faites-lui manger de la viande!...»
+
+Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie
+fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de
+son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et
+qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au
+plus haut degré le culte de l’honneur: elle va nous en donner, bientôt,
+une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec
+les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière
+de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède
+des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent
+grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son
+couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse
+Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la
+communauté. «Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression,
+parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la
+noblesse.» Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand
+elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous
+rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec
+joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi
+facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien
+d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait.
+
+Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout
+accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui
+domine en elle, c’est la volonté: tout doit céder à son désir. «Quand je
+désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer
+avec ardeur.» Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une
+personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure?
+Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi
+avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par
+lui,--et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition,
+peut-être: «Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et
+paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me
+parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient
+nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise
+intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à
+cause de moi...» L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que
+Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins
+certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si
+passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette.
+Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de
+la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est
+que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice
+mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort
+possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du
+désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations
+lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et
+passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin,
+soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût
+choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une
+anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation.
+Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse,
+Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline.
+Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans
+doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au
+milieu des ténèbres, Thérèse s’écria:
+
+--Oh! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en
+seriez ravie!
+
+--Qui donc? demanda la sœur.
+
+--Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix!...
+
+Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou
+pressentiment? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec
+les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle
+_voyait_ Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au
+milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant
+c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans
+ce cri poussé en pleines ténèbres: elle pense toujours à Jésus-Christ,
+mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le
+représente sous des traits chevaleresques: c’est l’écuyer, le cavalier
+servant qui accompagne sa dame,--un cavalier servant qui porte une
+croix!... Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée
+sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante? Toute
+l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri.
+
+Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les
+bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel
+remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant
+aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se
+demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas
+commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses
+prétendus crimes pour être pleinement rassuré.
+
+Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande
+pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a
+déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles
+et qui _auraient pu_ devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins,
+probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui
+habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que
+les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les
+cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté
+et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de
+ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse,--elle ne s’en cache pas,--se
+plaisait fort avec eux: «Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à
+peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient
+beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais
+la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs
+enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut
+d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal...»
+
+Quel mal veut-elle dire? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans
+ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une
+parente,--probablement encore une cousine,--que son père et sa sœur
+aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne
+pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous
+déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient
+beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui
+étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services:
+«L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, _comme moi l’affection_.» Affection
+pour qui? Pour lequel de ses cousins? Nous connaissons les noms de
+quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et
+Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à
+troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une «affection»
+réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte? Toujours
+est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère
+sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut,
+à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. «Rien au
+monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas
+d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir...» _Pas d’amour,
+de qui que ce fût!_ Il semble bien qu’il y ait là un aveu,--qu’elle ait
+répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en
+rapporter à la parole de cette fière Castillane: son honneur sortit
+intact de cette passionnette juvénile... Ce sont là de bien grands mots!
+Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette
+innocente aventure.
+
+Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses
+relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père.
+Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les
+scrupules d’une dévotion méticuleuse? Ce qui est certain, c’est qu’il
+prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus
+tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans
+accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque
+détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur
+aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la
+cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester
+toute seule au logis.
+
+Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra
+comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce.
+
+
+
+
+IV
+
+LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES
+
+
+Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et
+sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux
+flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine
+sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa
+chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être
+d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la
+ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des
+petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de
+délivrance et de dilatation.
+
+Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une
+véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous
+montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’_in
+pace_, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et
+froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On
+frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en
+ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule
+de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les
+confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre.
+
+Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par
+des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles
+recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans
+l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une
+pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles,
+et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était
+donc point là pour son instruction: elle avait seize ans passés et il
+faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une
+jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait
+mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait
+là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et
+sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas
+tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle,
+une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes
+et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être
+enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse
+de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au
+repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande
+pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père
+n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut
+perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais
+devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut
+songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des
+âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche
+d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors
+les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure
+ineffaçable...
+
+Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de
+confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du
+couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui
+se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la
+tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui
+la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela
+devait la conduire à un honnête mariage.
+
+C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette
+réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit
+qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait
+se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait
+pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état.
+Elle nous dit même qu’_elle le redoutait_. Et cependant elle avait dû en
+accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage:
+c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui
+n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait
+sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans
+une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était,--comme
+l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors,--elle ne pouvait pas imaginer
+d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y
+pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien
+convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines
+profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental:
+le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le
+premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie.
+
+C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans
+doute se disait déjà son _novio_, elle eût profité de l’indulgence de
+son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune
+homme,--relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire
+clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le _novio_ ne pouvait
+plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et
+c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour
+un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle
+nous en parle. Mais elle n’y répondit point. «Comme il n’y avait pas
+moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite.» Et la nouvelle
+pensionnaire fut tranquille.
+
+Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les huit premiers jours,
+c’était la peur affreuse que son père se doutât de quelque chose. Or
+celui-ci n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa plus grande
+crainte. Enfin son confesseur avait mis sa conscience à l’aise: elle
+respirait. A cette première semaine d’angoisse et de trouble, succéda
+une période de calme et de détente. Elle se trouvait même mieux chez les
+Augustines que dans la maison paternelle. Et cela se comprend assez
+bien, si l’on songe que, chez son père, elle vivait dans la compagnie
+assez bruyante de ses neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle
+qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, cette
+promiscuité continuelle devait être un véritable supplice. Ici, du
+moins, elle pouvait s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans
+cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle tant d’attraits. Et
+puis, elle jouissait de la sympathie qu’elle inspirait aux religieuses
+et à ses compagnes. Elle sentait la puissance du charme qui émanait
+d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, et, comme chez son père, on la
+traitait, chez les Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément de
+son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait: «C’est une faveur que
+Notre-Seigneur m’a faite: je plaisais partout où je me trouvais, et
+ainsi j’étais très aimée...»
+
+Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une religieuse qui surveillait
+le dortoir des pensionnaires. Celle-ci sans doute fut conquise par les
+façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout de suite, elle lui
+voulut du bien et comme le plus grand de tous les biens pour elle, aux
+yeux de cette nonne, ne pouvait être que le salut de son âme, elle
+essaya de l’y acheminer. Ce fut elle sans doute qui, la première, parla
+du cloître à celle qui allait en devenir une des gloires. La Mère
+Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel bienfait, nous a conservé,
+avec le souvenir, le nom de cette pieuse initiatrice: elle s’appelait
+Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la Sainte a écrit ces beaux
+mots: «Elle commença à me rendre _le désir des choses éternelles_.»
+
+Qu’est-ce à dire? Ne sont-ce pas là de bien grands mots pour une enfant
+de seize ans, occupée jusque là de futilités et de vains bavardages avec
+ses cousins et ses petites amies? On ne manquera pas de dénoncer là une
+de ces erreurs de psychologie, dont on accuse ceux qui racontent leur
+enfance ou leur première jeunesse. On leur reproche de prêter à l’enfant
+qu’ils ont été des préoccupations, des idées, ou des sentiments qui ne
+leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus tard. Et pourtant, ce grand
+«désir des choses éternelles», la petite Thérèse l’avait eu, pour ainsi
+dire, dès le berceau. Rappelons-nous le premier geste enfantin, dont
+elle eût gardé la mémoire: elle avait voulu s’enfuir au pays des Maures
+pour gagner le Ciel,--affronter le martyre pour obtenir une joie sans
+fin. Peut-on imaginer un plus violent appétit des choses éternelles?...
+Ce grand désir, elle l’avait perdu dans l’effervescence de la puberté.
+Et voici qu’une voix amie la remettait sur la route de son véritable
+destin. Mais la nature se rebellait dans cette jeune Espagnole ardente
+et qui semblait promise à d’autres joies que celles du cloître. Elle
+avouait à la surveillante son horreur du couvent. Elle en était, nous
+dit-elle, aussi éloignée que possible... Cependant elle devait se
+rappeler ses premiers jeux dans le jardin paternel: elle s’amusait, avec
+son frère Rodrigue, à construire des ermitages, ou bien elle jouait à la
+religieuse avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il pas là
+l’indice d’une vocation? Tout cela, sans doute, ne laissait pas de la
+troubler, quand elle y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans
+cette oisiveté forcée du couvent.
+
+On devine assez bien les propos qui devaient s’échanger alors entre
+Marie Briceño et la nouvelle pensionnaire. La religieuse remarquait que
+Thérèse, après avoir subi un accès passager de désespoir, avait l’air,
+maintenant, de s’acclimater à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y
+plaisait. Elle lui disait:
+
+--Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi n’y resteriez-vous pas
+toujours?...
+
+Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait jamais se plier à la vie
+austère des Augustines. Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes
+filles: elle les enviait même; mais elle se déclarait incapable de les
+imiter. Souvent, à la chapelle, elle les voyait, le visage inondé de
+larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle expression de
+béatitude dans leurs regards, qu’elle en était toute saisie et vaguement
+humiliée par comparaison avec son propre état. Alors elle disait à Marie
+Briceño:
+
+--Comme je voudrais pleurer, moi aussi! Mais j’ai le cœur tellement sec
+que je pourrais bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la
+Passion, sans en tirer une larme! Ah! cela me fait une très grande
+peine!...
+
+La sœur du dortoir lui remontrait que ces grâces viennent au moment où
+l’on s’y attend le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé de sa
+vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu par hasard: «Beaucoup sont
+appelés, mais peu sont élus». Et elle lui disait de quel prix Dieu
+récompense ceux qui sont dociles à cet appel.
+
+De tels propos achevaient de bouleverser l’âme troublée de Thérèse.
+Quelqu’un l’amenait doucement à renouer une conversation importune,
+qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années de dissipation.
+Encore une fois, la question du bonheur,--et du bonheur sans
+fin,--se posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé qu’à
+quelques-uns,--beaucoup sont appelés, mais peu sont élus,--allait-elle
+le manquer, et le manquer par sa faute? Et la voie la plus sûre pour y
+parvenir, n’était-elle point le couvent? Allait-elle s’en détourner? Et
+pour quoi?... Pour de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation
+éternelle! Il fallait choisir: le Ciel ou bien l’Enfer!... L’Enfer! tout
+son être frémissait et se révoltait à cette pensée. Elle ne pourra
+jamais s’y accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable répulsion à
+méditer sur l’Enfer! Et pourtant, c’est la Loi,--et même la Loi d’amour!
+Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il inscrit ces paroles
+terribles au-dessus de la porte qui conduit à la Cité dolente: «La
+justice anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre de la divine
+Puissance _et du premier Amour_. Avant moi, il n’y eut point de choses
+créées, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute
+espérance!...» Sans doute Thérèse y songeait avec épouvante, lorsque,
+dans l’église des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre
+guichet du confessionnal, cette porte étroite creusée dans la lourde
+maçonnerie, épaisse et opprimante comme un mur de cachot. Alors, la
+nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids écrasant. Elle devait
+quitter cette vie du monde, pour se tourner vers la vie véritable: le
+cloître était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de jeune fille
+aimante et aimée de tous protestait contre cette affreuse extrémité.
+Non! elle ne serait jamais religieuse!... Ou, s’il fallait absolument
+l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît de choisir un ordre moins
+sévère que celui des Augustines,--dont la règle pourtant n’était pas des
+plus rudes,--qu’on la laissât, par exemple, entrer au couvent de
+l’Incarnation, où les religieuses pouvaient aller et venir, sortir à
+leur guise, recevoir leurs parents et leurs amis! Justement Thérèse y
+avait une amie de son âge, qui avait déjà pris le voile et qui
+s’appelait Jeanne Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait à
+supporter les premières rigueurs de la vie monastique, elle la
+consolerait au besoin. Et puis, ce couvent de l’Incarnation semble avoir
+eu, à cette époque, un prestige d’élégance auquel la jeune fille ne
+pouvait pas être insensible. C’était sans doute le rendez-vous de tout
+le beau monde d’Avila...
+
+Thérèse allait-elle faire comme son amie, Jeanne Suarez? Allait-elle
+entrer, elle aussi, à l’Incarnation?... Résolution cruelle à prendre!
+Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. Et notons que
+ce drame de conscience, qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse
+n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, ni à son confesseur:
+Qu’on ne dise pas qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle fut
+endoctrinée par les religieuses, par un confesseur fanatique, ou par sa
+famille,--qu’on jeta le trouble dans son esprit par l’épouvante de
+l’Enfer. Tout le travail psychologique, que nous avons essayé de
+résumer, s’accomplit spontanément dans l’âme de la jeune fille. Personne
+n’intervint, personne ne la força, sinon Celui auquel on ne résiste
+point et contre l’emprise duquel Thérèse luttait désespérément. S’il en
+avait été autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous l’aurait
+dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, il faut bien
+convenir que Marie Briceño n’eut d’autre influence sur elle que celui de
+l’exemple et des conversations pieuses. Tout le drame du déchirement se
+passa entre Thérèse et Dieu.
+
+Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur d’exagérer ce qu’il
+y eut de dramatique dans ce conflit. Les pages si calmes de la
+narratrice ne donnent pas l’impression, pour l’instant du moins, d’une
+tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle se borna à demander aux
+religieuses de prier Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où
+elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même n’est-il pas l’indice
+d’une conscience angoissée?... Enfin, après que Thérèse eut passé
+environ dix-huit mois chez les Augustines, elle tomba malade d’une grave
+maladie. Il est infiniment probable, étant donnés son tempérament très
+particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que cette maladie, où
+elle-même voit une intervention providentielle, fut la conséquence, non
+seulement de la claustration qu’elle subissait pour la première fois,
+mais de la crise morale où elle se débattait depuis son entrée à
+Notre-Dame-de-Grâce...
+
+Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir mis ses jours en
+danger,--en tout cas, qui inspira d’assez vives inquiétudes à sa famille
+pour qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les Augustines? La
+Sainte, qui, dans son autobiographie, s’étend assez volontiers sur ses
+infirmités physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et pourtant il
+serait fort important de le savoir. Était-ce une maladie ordinaire, ou
+une de ces mystérieuses crises, au caractère si complexe, dont elle eut
+à souffrir plus tard et qui semblent consécutives à un grand choc moral?
+On voit l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril de mort
+où elle se trouva ne paraît pas avoir modifié ses sentiments. Telle elle
+était à Notre-Dame-de-Grâce, telle elle va se montrer à nous, pendant
+assez longtemps encore.
+
+Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente toujours. Mais elle
+persiste dans son indécision. Ce projet héroïque est combattu, en elle,
+par tant d’attraits toujours si puissants! On peut même croire que
+l’obsession du cloître a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise
+par le monde: ce qui est assez naturel chez une convalescente.
+
+On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la maison de sa sœur
+aînée,--celle qui lui avait servi de mère,--Marie de Cepeda, mariée à
+don Martin Guzman Barrientos.
+
+Les deux époux habitaient un petit pueblo de quelques feux, sur la
+limite de la province d’Avila et de celle de Salamanque, un misérable
+hameau nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant elle s’arrêta chez
+un de ses oncles, Pierre de Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré,
+dans un petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. Comme tous
+les membres de la famille, cet oncle était un homme profondément
+religieux et de grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les ordres,
+et la Sainte nous assure que sa mort fut celle d’un élu qui jouit déjà
+de Dieu. Ses entretiens ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur la
+vanité du monde. De quelle oreille la convalescente écouta-t-elle ces
+pieux propos? Il est probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il est
+vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, elle n’avait pas
+grande inclination pour les livres de piété. Son oncle lui demandait de
+lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, comme le
+propre père de Thérèse, ne lisait que des livres spirituels: «Je n’en
+étais point amie, nous dit franchement la jeune fille, mais je feignais
+le contraire, parce que je me suis toujours appliquée à plaire aux
+autres, si pénible que cela fût pour moi.»
+
+Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt frivoles, les paroles de
+l’oncle et les bonnes lectures firent une réelle impression sur son
+esprit. Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences,
+véritables semences de conversion, qui n’écloront que longtemps après.
+
+Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et son beau-frère? Quelle fut
+sa vie à Castellanos de la Cañada? Y fit-elle des rencontres, y
+noua-t-elle des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur ses sentiments
+et sur sa détermination finale? L’imagination a libre carrière pour
+placer, à cette époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques
+aventures. La vérité, c’est que cette pénitente qui n’a pas peur
+d’avouer ses fautes, n’a pas fait l’ombre d’une allusion à quoi que ce
+soit de pareil. Il est infiniment probable que son existence à
+Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, aussi dépourvue que possible
+d’événements sensationnels, et qu’elle était partagée tout entière entre
+les soins du ménage et les exercices de dévotion.
+
+Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra chez son père. Elle
+demeura à la maison paternelle pendant plus de quatre années encore. Et
+il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. Grande fille de
+dix-huit ans, elle dut s’occuper à son tour de la petite Jeanne de
+Ahumada, sa plus jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, l’un
+après l’autre, le vieux logis familial, pressés de se mettre au service
+de quelque capitaine et de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait
+plus que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, avec ce don de
+commandement et d’organisation qui était en elle, prit en main la
+direction du ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en
+acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda souhaitait de la garder
+auprès de lui aussi longtemps que possible... Pourtant, le moment était
+venu pour elle de se marier. Des partis lui furent sans doute proposés
+par les membres et les amis de la famille, à commencer par son père
+lui-même. Il ne semble pas qu’elle ait seulement arrêté sa pensée sur
+cette idée de mariage. Il importe de souligner ce fait, que Thérèse,
+sortie du couvent, a passé quatre ans chez son père, en véritable
+maîtresse de maison, qu’elle a dû certainement, avec sa beauté et sa
+naissance, être plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, elle ne
+se maria point,--bien plus, qu’elle n’y pensa même pas: autrement elle
+nous l’aurait dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son cœur
+et forcé ses inclinations. Rien de pareil! Et c’est un complet démenti à
+ceux qui prétendent que la véritable vocation de Thérèse était le
+mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a produit ses extases et ses
+visions. A ce propos, qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite
+célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse Marie de
+l’Incarnation, qui non seulement se maria et donna le jour à plusieurs
+enfants, mais qui eut des extases avant, pendant et après son mariage.
+
+Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au contraire, son désir de ne
+point se marier, pour que son père, comme elle nous le dit, ait conçu
+l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa mort. Selon les idées du
+temps, une vieille fille ne pouvait que se consacrer au soin de ses
+parents infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est à ce dernier
+parti qu’elle finit par se ranger.
+
+Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, elle était faite pour
+ce rôle de maîtresse de maison. Elle s’y complaisait certainement. En
+outre, elle aimait ses frères et ses sœurs et, quant à son père, elle
+avait pour lui plus que de l’affection: c’était de la vénération. Tout
+la retenait donc au logis. Sa carrière de vieille fille semblait tracée
+d’avance: elle marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux père
+jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses jours comme dame
+pensionnaire dans quelque béguinage, par exemple, au couvent de
+l’Incarnation, où une certaine vie mondaine était tolérée. Et pourtant,
+elle ne fit rien de tout cela. Elle prit un autre chemin, parce qu’elle
+était appelée ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le souvenir de
+ses conversations avec Marie Briceño et avec son oncle Pierre, les
+lectures pieuses d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la troubler
+au plus profond de son âme. Alors, elle se sentait rendue à elle-même.
+Elle retrouvait son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres termes:
+«Je compris la vérité de ce que j’avais entrevu, quand j’étais petite, à
+savoir le néant de tout et la vanité du monde.» Et puis la peur de la
+damnation recommençait à la tourmenter. Assurer immédiatement son salut,
+lui apparaissait plus que jamais comme une nécessité pressante. Le
+cloître seul pourrait la sauver. Mais quelle agonie pour se déterminer à
+y entrer!...
+
+Ce fut une véritable «bataille»,--le mot est d’elle,--une bataille qui
+dura trois mois, qui lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. Elle
+avait bien le désir d’être religieuse, puisque c’était, à ses yeux,
+l’unique voie de salut. Dans le même moment, elle lisait les lettres de
+saint Jérôme sur l’excellence de la virginité et de l’état
+monastique,--et ces lettres achevaient de la bouleverser. Toutes ses
+idées la poussaient à cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la
+force de la prendre. Le grand ressort lui manquait: l’amour de Dieu.
+C’est elle-même qui l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son
+mépris du monde, son détachement de toutes affections terrestres,
+n’étaient encore pour elle que des idées toutes théoriques, qui ne
+vivaient guère que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter: elle
+adorait son père, elle aimait ses frères et le logis paternel. Tout
+cela, c’étaient des réalités très douces à quoi elle était plus
+fortement attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle jamais le
+courage de briser de tels liens? Était-ce même raisonnable? N’avait-elle
+pas beaucoup de bien à faire en restant dans le siècle?...
+
+Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, rien ne l’entraînait
+vers le cloître. Le couvent, elle le connaissait, Dieu merci! Elle avait
+vu chez les Augustines ce que c’est que la vie monastique, et elle s’en
+détournait avec effroi... Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout,
+c’est vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait à elle, avec
+une foule de jouissances, dont elle savait le prix,--et c’est le
+renoncement qu’elle choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il n’y
+eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus cruelle que celle-là!
+
+Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à son père. Elle lui dit
+qu’elle voulait être religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa
+résolution par point d’honneur: car, l’ayant dit une fois, cette
+Castillane n’était point fille à se dédire. Le père accueillit de la
+façon qu’on pense un tel projet. Malgré les instances des proches et des
+amis, que Thérèse avait su intéresser à sa détermination, il se montra
+inébranlable dans son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que sa
+fille se ferait religieuse, si elle voulait, après sa mort, mais que,
+jusque là, elle resterait à la maison.
+
+Elle écouta les volontés paternelles avec tout le respect qu’on devine.
+Mais elle sentit que, si elle obéissait, elle était perdue à tout
+jamais. Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, que tant
+de chères habitudes retenaient dans le monde. Seul un coup de force
+pouvait rompre toutes ses attaches. «Il faut bien, dit-elle, que ce soit
+Dieu qui m’en ait inspiré le courage. Sans lui je n’aurais jamais pu en
+venir à bout!...» Elle eut ce courage. Elle persuada à un de ses jeunes
+frères, qui s’appelait Antoine, d’entrer en religion avec elle,--lui
+chez les dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites de
+l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau matin, ils s’évadèrent ensemble
+de la maison familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent frapper à
+la porte du couvent...
+
+Ce geste décisif, le plus solennel de toute la vie de Thérèse, avait été
+préfiguré, bien des années auparavant, lorsque avec son autre frère,
+Rodrigue, elle était partie pour le pays des Maures, afin de gagner la
+palme. Cette fois, c’était encore pour la même raison qu’elle partait:
+pour être bien sûre de ne pas manquer le bonheur,--et un bonheur, qui,
+comme les deux enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer
+«toujours, toujours, toujours...»
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE DIFFICILE CHEMIN DE PERFECTION
+
+
+ «Je menais une vie très pénible, parce que, à la lumière de
+ l’oraison, je comprenais mieux mes fautes. D’un côté, Dieu
+ m’appelait et, de l’autre, je suivais le monde... Je voulais, ce
+ me semble, accorder ces deux contraires si ennemis, la vie
+ spirituelle et la vie des sens avec ses satisfactions, ses
+ plaisirs et ses passe-temps.»
+
+ (_Vie_, chap. VII.)
+
+
+
+
+I
+
+AU COUVENT DE L’INCARNATION
+
+
+Ce couvent était dans sa première nouveauté et, si l’on peut dire, fort
+à la mode, lorsque Thérèse, accompagnée de son frère Antoine, s’en vint,
+en postulante, tirer la cloche de la sœur tourière.
+
+Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, il existe encore: c’est
+assurément le lieu le plus célèbre et le plus visité d’Avila. D’une
+belle coloration méridionale, ce vaste ensemble de bâtiments, dominé par
+les campaniles de la chapelle, se développe en dehors des murs, au
+couchant de la ville, dans une dépression de terrain, qui prend des airs
+de vallée et que sillonnent des eaux courantes. Quelques arbres,
+quelques verdures un peu maigres forment, çà et là, des oasis dans
+l’aridité et la nudité du sol. Il paraît que, derrière les murs, les
+religieuses ont des jardins assez vastes et agréables. Mais le grand
+avantage et le principal agrément de l’Incarnation, c’est que, du seuil
+du monastère, on jouit d’une des plus belles vues sur la ville. Suivant
+la déclivité de son acropole rocheuse, entre les créneaux de ses vieux
+remparts et les mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement
+fougueux vers le lit de la rivière, le frigide Adaja. De cet endroit, le
+profil d’Avila, n’était la masse rougeâtre de sa cathédrale,
+apparaîtrait comme purement romain, carré, solide, trapu, sans nulle
+fioriture gothique ou mauresque. C’est, en tout cas, un fier profil de
+cité, et le lieu d’où on la contemple, un des plus salubres des
+environs.
+
+Le monastère qu’on y construisit au XVIe siècle était, en réalité, sorti
+d’un béguinage (_beaterio_) fondé en 1479 par une certaine Elvira
+Gonzalez de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la fondation,
+permettait à ces béates de se rattacher au tiers ordre, soit des
+dominicaines, soit des carmélites. Elles optèrent pour le Carmel.
+C’était le moment où les Rois Catholiques expulsaient les Juifs
+d’Espagne: on pouvait faire d’excellentes spéculations sur les immeubles
+abandonnés par ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila
+confisqua un terrain appartenant à des Juifs exilés, lequel séparait
+d’une synagogue l’oratoire des béates. La synagogue fut désaffectée,
+transformée en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble forma le
+béguinage d’Elvire de Médina. J’insiste sur ces détails parce qu’ils
+aident à comprendre dans quelle atmosphère de catholicisme belliqueux et
+triomphant naquit et se développa sainte Thérèse. Juif ou Musulman,
+l’ennemi était vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. Et les
+vestiges fastueux de sa domination rappelaient quelle force redoutable
+il avait fallu vaincre.
+
+Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du
+béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle
+fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère
+combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée,--et
+l’ambition,--de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après
+avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa
+dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila,
+un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout
+imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de
+l’Incarnation.
+
+Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut
+l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de
+Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il
+possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction
+les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous
+dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou
+plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur.
+Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles,
+qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une
+coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première
+messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515:
+de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence,
+lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On
+avait tout juste de quoi manger. En hiver,--et l’on sait que les hivers
+d’Avila sont extrêmement rigoureux,--il neigeait dans le chœur et dans
+l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été,
+la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces
+logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on
+voyait assez clair pour lire: la lumière entrait par les interstices des
+tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à
+peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule,--c’est
+elle-même qui nous en assure,--et puisqu’elle la trouvait si commode.
+
+Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation,--comme toutes les
+nouveautés,--jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y
+ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi
+les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y
+entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses,--desquelles
+sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de
+pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une
+population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine,
+dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de
+dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des
+mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait
+rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un
+pied dans le siècle...
+
+La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se
+donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine.
+Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut
+toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire
+religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution
+chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours
+de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de
+Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de
+Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation
+paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle
+s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au
+couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile
+ni agréable d’être une sainte,--mondainement parlant. Les religieuses de
+l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en
+lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres:
+grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une
+dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des
+tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien
+souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de
+certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse
+victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par
+des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance.
+En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au
+couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un
+assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui
+donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que
+les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir
+un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé
+fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son
+consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.
+
+Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place: d’abord,
+son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de
+carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son
+autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de
+dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous
+constatons que la prieure du couvent était «la Révérende et magnifique
+Dame, doña Francisca del Aguila»--probablement la sœur ou la parente de
+sa marraine, doña Maria del Aguila,--et qu’enfin une des religieuses
+présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans
+doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante
+des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille
+la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que
+les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune
+personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui
+donnait de si brillantes espérances.
+
+Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda
+se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte
+est fort long et surchargé de clauses: ce qui nous prouve une fois de
+plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de
+difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les
+premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous
+met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat:
+
+«Au nom de Dieu, Amen! Sachent tous ceux qui cet instrument public
+verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame,
+Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila,
+de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an
+de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six;
+étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit
+monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère,
+derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume... étant
+présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du
+parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse
+Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement
+défunte (qu’elle soit en gloire!). Et étant aussi présent dans ledit
+parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de
+Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins
+soussignés...»
+
+Après cela, les différents articles du contrat: le père de Thérèse
+s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25
+mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment,--rente qui
+commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession,
+ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit
+75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame
+d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les
+25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la
+nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En
+outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de
+chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de
+laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres
+accessoires, plus un lit de sangle,--ensuite, pour son vêtement, 2
+habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre
+blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un
+d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures
+et les livres dont se servent les religieuses...
+
+Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de
+Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies
+de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et
+un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage...
+
+Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures
+de «pain de rente», lesquelles représentent les frais de nourriture de
+la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au
+monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536,
+et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année,
+près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune
+fille eût donné son consentement et que toutes les formalités
+d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus
+plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle
+avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est
+infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la
+Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son
+cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés
+de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du
+Carmel, à cette héroïque résolution.
+
+Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont
+longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à
+l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou
+d’intentions providentielles: d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire
+juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au
+catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait
+là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait
+le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau
+Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque
+chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de
+l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où
+Thérèse y vécut: Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes,
+afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures
+collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le
+couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le
+croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour
+elle un véritable foyer de vie spirituelle: c’est là que, pendant de
+longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces
+prodigieuses, dont le monde a parlé...
+
+Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin
+au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et
+elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle,
+tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se
+dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la
+profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière
+qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré.
+Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout
+endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au
+couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert
+pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes.
+Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle
+puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher...
+Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle
+ajoute cette phrase déconcertante: «Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu
+me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais,
+depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de
+mon âme en une infinie tendresse...»
+
+Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce
+qui se passait en elle. Qu’était-ce donc? Et quel drame intérieur se
+cache derrière ces confessions en apparence contradictoires?...
+
+
+
+
+II
+
+LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE
+
+
+Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que
+Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle
+l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du
+couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même,
+sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire,
+quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu
+tout le mérite.
+
+La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant
+coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles,
+qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si
+difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés
+s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs
+désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en
+souffrent cruellement... Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père,
+ses frères, sa famille, le couvent,--et nous n’avons fait qu’indiquer
+les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour
+Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,--il est assez naturel
+qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était
+encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore
+pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse,
+voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du
+Carmel, un habit de «beau drap»--nous l’avons vu stipulé pour son
+trousseau--et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe
+orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le
+souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les
+mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y
+donna avec ravissement,--et aussi avec le contentement intime, la
+satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour
+laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne
+peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée
+pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus
+pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de
+zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à
+la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme
+et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait
+une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait
+ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en
+étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie
+pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui
+semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des
+grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un
+sentiment confus.
+
+Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute
+vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la
+bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles--il convient d’y
+insister--étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle.
+Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi
+critiquée par ses compagnes,--et elle avoue qu’elle supportait cela avec
+peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les
+médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité,
+à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir
+par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une
+tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que
+la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile,
+surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de
+l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait
+contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se
+réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé
+la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable
+qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes:
+elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du
+ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle
+aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières
+et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle
+s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou
+elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des
+ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de
+pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans
+doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient
+qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice
+au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même
+savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle
+commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et,
+secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas
+toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre,
+comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa
+souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement
+conscience, dès cette époque.
+
+Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si
+fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.
+
+Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense
+plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux
+cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui
+faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela
+dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que
+nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité.
+Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour
+des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions
+supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,--alors
+qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait
+encore retourner en arrière,--une seule idée la domine. Et c’est
+l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: _todo es
+nada_,--tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le
+bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse
+est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est
+entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur... Mais, pour
+nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être
+soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il
+existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique
+aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité
+éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu.
+Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble,
+l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à
+faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce
+qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui
+s’acquièrent par cet amour, _car ils sont éternels_.» Ainsi, comme elle
+n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle
+qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans
+saveur, sans lumière, ni chaleur,--sans attrait, pour tout dire. Au
+contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les
+biens qui passent, dans les jouissances charnelles!... Et sous ces gros
+mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous
+de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime
+son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir
+des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de
+conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte
+assez volontiers d’être admirée pour cela.
+
+Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions
+d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité
+cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine
+la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves,
+conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la
+toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et
+inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la
+pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné
+s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation!
+Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair,
+vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et
+formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort
+de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous
+écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des
+myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité
+entière et contre l’univers entier,--quelle entreprise à donner le
+vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la
+sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!...
+Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable
+mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur
+l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré
+des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation
+pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention
+d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui
+est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune
+fille qui le connaissait à peine,--horreur combattue, il faut le redire,
+par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains
+goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins
+contraires à la perfection.
+
+On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir
+commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse:
+l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de
+naissance,--rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre
+et de la félicité céleste,--c’est là, chez elle, un des premiers et des
+plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour
+arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie
+et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la
+brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle,
+douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de
+tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons
+guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si
+totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que
+nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous
+mettre sous les yeux cet «envers de la toile» qui est l’habituel sujet
+de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement: la
+corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de
+nous:
+
+ Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
+ De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...
+
+Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos pensées immédiatement
+faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu,
+pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature
+satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les
+apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus
+rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement
+des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte
+d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le
+prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes
+les atrocités de la barbarie: déchéance infernale d’autant plus
+effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout
+remède... A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle
+duperie de «ces plaisirs légers» dont on dit qu’ils aident à supporter
+la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie
+volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du
+désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur,
+toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le
+filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout
+de suite corrompues ou flétries... Oui, pour vivifier en nous ces
+désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la
+pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en
+temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir,
+dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du
+torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et
+que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire.
+
+La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger
+cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au
+détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de
+la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant
+même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme
+élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite
+la vie d’en bas.
+
+Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite
+avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur! Mais
+par quels moyens? Le martyre! Le Cloître?... Le martyre n’est pas
+toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux
+volontés intrépides... Mais quels délais il oppose aux impatiences de la
+charité et du sacrifice! Quelles minuties, quelles routines de dévotion,
+sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme
+des supérieures ou des directeurs spirituels! Enfin, il est des couvents
+où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle
+y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de
+l’Incarnation ne serait pas dans ce cas? Thérèse ne pouvait s’empêcher
+d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à
+de certains moments, se désespérait.
+
+En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une
+pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et
+dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son
+ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que
+l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec
+horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré
+sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle
+demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et
+mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la
+conduire, par la voie la plus brève, au bonheur...
+
+C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle
+prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au
+delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté
+alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la
+possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que
+celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent,
+en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette
+époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux
+éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de
+les observer? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette
+affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa
+profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3
+novembre 1537: c’est du moins la date admise par les plus récents
+biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette
+résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi
+pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au
+couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres
+terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour
+se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien,
+elle ajoute: «Je n’ai jamais, ce me semble, _pas même pour ma
+profession_, éprouvé un tel combat.»
+
+Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très
+malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont
+elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de
+nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus
+inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes,
+qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces
+symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais
+supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment
+pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue
+regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises
+se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya
+Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela
+d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas
+absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade
+rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie.
+
+Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la
+maladie de sa fille: c’était, en effet, un mal très particulier. Ils
+finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède.
+Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique,
+une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec
+beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié
+sorcière? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons
+de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située
+en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut
+convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison,
+pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver.
+
+De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à
+toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre,--et même longuement
+attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part,
+cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois
+d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du
+mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des
+eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne
+commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi
+qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de
+troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez
+sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui
+l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et
+resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne.
+
+Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première
+halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse.
+Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi,
+s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures
+de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui
+détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut
+une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre,
+c’était le _Troisième Abécédaire_ de Francisco de Osuna, religieux
+franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé
+d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie
+spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour
+Thérèse, une véritable révélation: «_Il est possible d’obtenir sans trop
+de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel,
+plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un
+autre, si élevés soient-ils._» On juge du retentissement d’une pareille
+promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de
+vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si
+longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait
+aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui
+s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas
+à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici
+qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que
+cette union est possible dès ce bas monde!... Quel rêve! Elle ne vivait
+que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de
+tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité,
+comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession
+de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui
+meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau,
+tout de suite! tout de suite! autrement, je meurs!... Cette soif
+brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A
+force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos
+lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine
+de délices et de pressentiments...
+
+La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel
+est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie
+intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y
+attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas,
+son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile.
+Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur
+le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux
+débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y
+attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà «le don des larmes».
+Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le
+demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle
+avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce
+bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir.
+«J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de
+la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais
+dur et sec...» Maintenant elle pleurait en méditant les mystères
+douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou
+d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il
+arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant
+allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans
+l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son
+habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle
+fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite
+qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une
+véritable grâce.
+
+Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à
+Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur
+et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là.
+Aidée seulement du _Troisième Abécédaire_, elle s’éleva parfois jusqu’à
+l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison
+d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans
+apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états
+nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un
+_Ave Maria_, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est
+qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand
+bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement,
+au point qu’elle se sentait le courage,--ce sont ses propres
+paroles,--«de fouler le monde entier sous ses pieds».
+
+Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du
+but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui
+faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à
+la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde.
+Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer: Thérèse y
+verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait
+demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette
+religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait
+toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié
+ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle
+commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne
+sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de
+direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur
+expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme
+extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le
+cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son
+extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir
+découvert,--avoir trouvé ce guide unique,--et cela précisément, à
+Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été.
+
+Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange,--du moins pour
+ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles
+de sainte Thérèse,--épisode qui prête à toutes les insinuations et qui
+peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus
+perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les
+«solliciter doucement» comme disait Renan, ou même de se jeter avec
+parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels
+passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des
+traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière
+de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les
+dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si
+pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par
+les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses
+d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites.
+
+Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la
+connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable
+défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais
+intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se
+confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de
+suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir
+enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le
+confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de
+respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà
+si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente,
+amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de
+plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y
+croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait
+aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos
+de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents
+colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets
+spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité
+qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au
+monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui
+avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer
+chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit
+expressément: «_Je l’aimais beaucoup._» Mais d’un amour qui ne cherchait
+que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle
+vertu, finit par lui avouer sa propre indignité: depuis sept ans, il
+vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait
+un grand scandale; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte,
+de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur,
+augmenta encore son affection pour lui. «Le pauvre, dit-elle, n’était
+pas si coupable!» Elle savait son bon naturel et ses intentions
+vertueuses: c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses
+maléfices, avait tout fait!... Alors Thérèse se passionna pour sauver
+cette âme. Finalement, le prêtre, «pour lui faire plaisir», lui livra
+une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son
+cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière: «A partir de
+cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil,
+et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années,
+il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la
+détester.» Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an
+après, il était mort...
+
+Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler: histoire d’une
+conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu
+prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y
+constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que
+Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories,
+n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie... Et quand
+cela serait! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute
+spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est
+nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire? La théologie
+enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni
+mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur
+propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il
+n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence
+met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles
+qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se
+proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel.
+
+Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette
+aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands
+remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible?
+
+Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa
+rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée.
+Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas.
+En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant
+qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout
+cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne
+pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le
+sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo... Malheureusement il
+ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue:
+«Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée
+qu’elle fût mauvaise. _Cependant, elle aurait pu être plus pure..._» Et,
+aussitôt après, elle ajoute: «Mais il y eut des occasions, où, si je ne
+l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché
+plus gravement...»
+
+Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse: elle a donné
+à autrui l’occasion de pécher! Involontairement sans doute. Pourtant,
+n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire
+admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais
+rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si
+brillante dans ses discours? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à
+sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance
+de son charme? Pis que cela! Elle avait éprouvé une sorte de
+délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un
+peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de
+cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie... Et pourtant
+elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi!
+Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que
+peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce
+prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection: elle ne saura
+pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de
+son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une
+âme qui lui appartenait déjà tout entière: la sienne! La lecture du
+_Troisième Abécédaire_, ses exercices de piété à Castellanos de la
+Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total: elle se
+sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait
+à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son
+arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla «à décomposer
+son âme.»
+
+Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette «décomposition»
+spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures?
+Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour
+une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal.
+Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne
+fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de
+Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au
+plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop
+exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie
+nerveuse? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne
+acheva-t-il de la terrasser? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au
+logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants.
+
+Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait
+mourir...
+
+
+
+
+III
+
+QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL DU CHRÉTIEN
+
+
+On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus
+exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses
+lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans
+grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs
+prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment.
+Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits
+remèdes: des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur
+d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées
+«larges et plantureuses». Elle a des crachements de sang et des
+rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses
+biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme
+une créature saine et de tempérament robuste? On n’a pas oublié le
+portrait qu’en a tracé ce Père: «Le teint de roses et de lis», la
+corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante,
+l’allégresse qui semblait émaner de tout son être? Il y avait, en cette
+patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter
+les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé
+les dernières années de son existence à voyager,--et quels voyages! Par
+quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles
+conditions déplorables d’hygiène! Elle a néanmoins triomphé de tout.
+
+Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement robuste. Mais
+cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises
+terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe
+et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles
+nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles.
+Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus
+tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de
+ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des
+grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus
+grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé
+de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie
+depuis longtemps, quand elle connut ces états: de sorte qu’on ne peut
+raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il
+importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui
+prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse,
+avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à
+tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne
+tenant aucun compte des dates: pour eux sainte Thérèse était tout
+simplement une malade,--une malade atteinte de troubles nerveux, et
+c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était
+guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions; que les troubles
+physiques,--d’ailleurs très passagers et suivis de réactions
+salutaires,--qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt
+la conséquence que la cause,--et qu’enfin toutes les maladies graves
+dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement
+provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a
+mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie
+intérieure et sa destinée entière.
+
+Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières
+attaques des plus sérieuses: la première, au couvent des Augustines,
+après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout
+le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La
+seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat,
+après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de
+raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et
+de maux de cœur,--ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que,
+dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous
+dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas
+davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie
+commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou
+chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des
+lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne
+Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet: ce qui
+indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle
+était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique.
+
+A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très
+certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui
+avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages
+maladroits et torturants? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée,
+des eaux minérales qui lui étaient contraires? Tout ce que nous savons
+de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les
+jours. On juge de son épuisement après un pareil régime: «Au bout de
+deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais
+à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que
+j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de
+certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des
+dents aiguës, _au point qu’on craignait que ce ne fût la rage_. Dans mon
+extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu
+de boisson, tant mon dégoût était grand,--une fièvre continue, un
+abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait
+fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se
+contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je
+n’avais un instant de repos. _Par-dessus tout cela, une tristesse
+profonde..._»
+
+C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et
+que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent
+qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement,
+comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une
+explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que
+Thérèse se mourait d’étisie.
+
+Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle
+continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs
+mois,--jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses
+tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer
+sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans
+les _Moralia_ de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit
+assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer
+l’oraison.
+
+Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser,--et à
+faire une confession très détaillée, _muy à menudo_,--ce qui, encore une
+fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute
+extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance,--une crise
+épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa
+tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de
+sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on
+faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient
+allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail
+caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie,--que
+lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de
+petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la
+présence--et aussi la présence d’esprit--de son père, qui sut lui
+prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La
+fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent,
+réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises
+s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la
+Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre
+nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas
+que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux
+oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour
+qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien
+la mort, cette fois,--et quelle mort!--pour la pauvre suppliciée...
+
+Elle ressuscita, mais dans un état lamentable... «De ces quatre jours de
+crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu
+seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir
+mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans
+une faiblesse qui m’ôtait la respiration; l’eau même n’y pouvait passer.
+Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un
+désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un
+peloton: voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne
+pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête,
+absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je
+crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait
+comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que
+je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que
+deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à
+Pâques fleuries...»
+
+Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle
+éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances: elle avait
+la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit
+un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle
+ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant
+longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie.
+
+Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que
+Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la
+description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux
+manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes
+morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas
+moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus:
+ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs
+redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des
+textes,--et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout
+caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer
+à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de
+névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une
+ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière: les
+vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la
+rate, ou du marais du pancréas... C’est se moquer, en vérité. Les autres
+nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’«une
+chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale», ou encore de
+fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces
+maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique,--nous ne saurions
+trop le redire,--très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la
+gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre
+paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait
+des maux de cœur si violents, qu’on en était «épouvanté», des
+contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la
+paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques...
+
+Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues: en a-t-on
+constaté d’aussi complexes? Cette maladie demeure quelque chose de
+singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais
+inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les
+accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de
+violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout
+dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de _mal sacré_, qui
+servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute
+spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi.
+Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve
+providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles.
+Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire
+mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies
+hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette
+maladie crucifiante,--et il suffit de se reporter à ses propres
+confessions pour constater que ces mots ne sont nullement
+exagérés,--cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur
+dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et
+de libération spirituelle: dès cette époque, elle entrevit sans doute
+qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour
+une fin transcendante.
+
+A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité
+sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On
+peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce
+n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines
+dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la
+sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une
+délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont
+privées.
+
+Et pourtant les visions, les «grandes grâces» dont Thérèse fut favorisée
+n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait
+nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles
+de la maladie ne suffisent pas,--et qu’il y faut encore un long
+entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de
+vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais
+complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue
+souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission.
+
+Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore,
+dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse
+dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à
+pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu,
+elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais
+son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne
+peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est
+obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une
+plume ou par tout autre moyen,--sinon c’est une souffrance qui l’empêche
+de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une
+sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de
+cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment
+où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union,
+les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le
+commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais
+complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute
+la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En
+réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour
+endurer de pires souffrances spirituelles.
+
+Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila
+cette idée pascalienne: que «la maladie est l’état naturel du chrétien».
+Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans
+son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde.
+Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit
+s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en
+bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et
+affiné en vue de fins mystérieuses... Thérèse le sait bien. Elle sait
+qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa
+pensée favorite: «ou souffrir, ou mourir» a engendré celle de Pascal.
+Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de
+le mériter.
+
+
+
+
+IV
+
+L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE
+
+
+Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué
+et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses
+idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant
+d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir,
+résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme,
+aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque
+répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a
+toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est
+aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que
+demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y
+complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen
+de purification et comme offrande d’amour: par là, elle s’unit aux
+souffrances du Bien-Aimé... Ah! qu’il lui donne la grâce de souffrir
+encore et encore pour Lui!...
+
+La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit
+pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle
+guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas
+manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère: le
+bonheur,--le bonheur qui doit durer toujours,--et l’amour qui en est la
+cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit,--voilà
+ce à quoi elle aspire: «Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir,
+afin de me livrer à l’oraison dans la solitude.» Comme tous les vrais
+ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à
+l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des
+conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se
+recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées
+le _Troisième Abécédaire_. L’infirmerie dut être pour elle un véritable
+purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance.
+Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir?
+Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En
+désespoir de cause, se voyant «abandonnée des médecins de la terre»,
+elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes,
+recourut à des dévotions et à des prières «très approuvées»,
+c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes: car elle s’affirme
+ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle,
+sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin,--après trois
+longues années de souffrance,--et elle proclame que cette guérison elle
+la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais
+son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller: saint Joseph...
+
+Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait
+édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans
+le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité,
+au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa
+réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au
+dehors. Son unique distraction était la lecture,--mais la lecture de ce
+qu’elle appelle «les bons livres». Sainte Thérèse a toujours beaucoup
+aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice
+de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse
+reconnaissance qu’elle nous parle des «bons livres», ces amis sincères
+qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à
+notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne
+sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe
+réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit: le reste
+est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’_Imitation de
+Jésus-Christ_, ou dans les _Confessions de saint Augustin_. Bien qu’elle
+aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit
+nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux
+toute la substance spirituelle dont ils sont pleins... Au milieu de ces
+pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte
+d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par
+une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se
+brisait,--ce sont ses propres expressions,--à la pensée qu’elle
+répondait si mal à un tel amour...
+
+Et puis, elle guérit,--et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce
+ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection.
+Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en
+vertu. Elle reprit goût à la vie,--une vie qui lui paraissait toute
+neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une
+foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités,
+lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les
+dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se
+représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et
+même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une
+infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses
+jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde! Elle
+peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs,
+pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les
+divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait
+au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les
+conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui
+ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel
+cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle
+avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez
+les Augustines. Ce goût du «divertissement» allait même si loin qu’elle
+en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse
+de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle
+s’accable: c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce
+intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle
+ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle
+voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations
+sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.
+
+Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle
+ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute
+troublée. Et cependant personne,--à commencer par son confesseur,--ne la
+croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les
+autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures
+n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse
+entendre qu’on l’admirait: «On me voyait, dit-elle, si jeune encore _et
+malgré tant d’occasions_, me retirer dans la solitude pour y prier
+longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de
+Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je
+prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de
+médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et,
+dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude,
+obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et
+plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune
+inquiétude à mon sujet...»
+
+Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut
+essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des «inquiétudes»? Et
+qu’est-ce que ces «libertés» et ces «occasions» dont on nous parle?
+
+Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque; et, en
+particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent
+quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand
+nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que
+faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui
+avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à
+l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques
+qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire
+des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses
+pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas
+elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour
+se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui
+n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi
+que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de
+Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la
+ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le
+tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja,--ce qui était
+un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune
+nonne à demi cloîtrée.
+
+A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons
+même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un
+escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec
+beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images
+pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion
+spéciale: saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine,--mais, de
+préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait
+à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et
+à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le
+recueillement ou la lecture. Enfin! elle pouvait s’appartenir! Elle
+avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps: le droit
+à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement,
+le plus précieux avantage de la vie monastique... En outre, elle
+disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait
+aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se
+plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des
+pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses
+tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables
+_tertulias_, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais
+par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait
+de la tapisserie: «Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de
+Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui
+distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille,
+elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie: c’étaient souvent des
+scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient
+la plus tendre dévotion...» Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de
+ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de
+si tendres sentiments! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures
+historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des
+aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par
+l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se
+livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le
+Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants.
+Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte
+Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté
+par aucun peintre; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule,
+devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses
+tours, ses couvents et ses églises...
+
+Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure,--et la
+moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle
+donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui
+émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur
+quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non
+seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute
+sorte, mais elle était poète: elle composait des vers, chantait des
+_coplas_, prenait part à des tournois de bel esprit... On s’explique de
+cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles
+qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.
+
+Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une
+affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle
+en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis
+étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec
+amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où
+elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même,--il est
+impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un
+certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et
+pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa
+faiblesse. Il fallut, croit-elle, «la main de Dieu» pour la retenir sur
+la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus
+graves... Danger! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels
+raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute?
+Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines,
+admises par d’autres, semble bien lui donner raison: «Pour moi,
+dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans
+permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant
+la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations
+dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue.
+Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup
+de choses: que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de
+religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible,--que
+cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient
+bien...»
+
+Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des
+remords, c’est seulement,--peut-on bien dire le caractère passionné? en
+tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement
+celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité,--grand
+seigneur ou grande dame,--et dont elle eut toutes les peines du monde à
+se déprendre.
+
+Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif
+qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision,--mais
+sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même
+à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous
+raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce
+genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du
+monde: «Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de
+notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des
+amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me
+donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ _se
+représenta_ devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre
+que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus
+clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette
+vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi
+présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et
+très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui
+j’étais... Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes
+venir vers nous,--et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent
+également,--quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien
+plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en
+cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette
+espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a
+jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque
+chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus...»
+
+Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura
+plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la
+qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et
+l’autre une vision _imaginaire_: c’est-à-dire que celle-ci, celle du
+Christ, est une image _intérieure_, une pure représentation de l’esprit
+ou de l’imagination (_representóseme Cristo delante_), tandis que la
+seconde,--celle du crapaud,--est extérieure et réelle, l’objet pouvant
+être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives,
+principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte,
+que si elle avait été perçue par les yeux du corps: après de longues
+années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais
+la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la
+signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle
+qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce
+crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite
+et, en somme, naturelle... A présent, elle incline à croire le
+contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement
+qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur: «Ce qui,
+dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est
+possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon
+qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que
+je m’illusionnais... Et pourtant il me semblait toujours (_me quedaba un
+parecerme_) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une
+illusion...»
+
+Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit
+peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à
+Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait
+symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle
+n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle
+rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de
+revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son
+honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce
+qu’elle appelle «ces relations pestilentielles» et elle aimait beaucoup
+cette personne: elle se laissa convaincre: «_Aucune de mes
+connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais
+une extrême affection pour elle..._» Si troublée qu’elle fût par sa
+double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation.
+Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle
+fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se
+produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point
+qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des
+remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de
+scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les
+reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise,
+c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses
+supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les
+exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce
+nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de
+l’Incarnation. Elle mangeait son «pain de rente» et elle vivait
+pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité
+qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle:
+Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée
+au couvent: ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était
+l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques
+qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui
+ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et
+fascinatrices: «_Toujours, toujours, toujours!_»
+
+Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus? Il y a une anecdote,
+rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée
+depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu
+troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette
+période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que
+quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un
+chercheur de trésors était venu au monastère: ce qui est fort
+vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un
+ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les
+fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru
+l’enceinte du couvent, «y découvrit tout à coup, avec des yeux de
+prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il
+cherchait avec les yeux de la cupidité humaine: car il annonça qu’il y
+aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de
+Thérèse...»
+
+La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria
+Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que «la Sainte Mère
+avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de
+Quesada:
+
+--«Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette
+maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux... et que ce soit
+moi!
+
+--Plaise à Dieu que ce soit moi! répondait l’autre.»
+
+Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi
+grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel
+esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les
+visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de
+frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future.
+Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible... Et pourtant!
+Si cela était?... Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la
+sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une
+fille courageuse: elle aura le courage d’être une sainte: «Plaise à
+Dieu, dit-elle, que ce soit moi!...» Elle a beau savoir que pour
+l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre
+chemin: elle ne dit pas non! Elle ne refuse pas la palme...
+
+Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors
+qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par «les chemins les
+plus bas de la perfection», elle fut surprise par la mort de son père:
+c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde
+répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement
+radical de sa conduite.
+
+Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille
+Thérèse,--et il est certain que celle-ci avait pour lui toute
+l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour
+quiconque semblait lui donner un peu de son cœur: Thérèse avait faim
+d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses
+yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire,
+la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était
+purement spirituelle: amour d’âme où se mêlait un véritable zèle
+d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui
+enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait,
+mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui
+avaient servi à sa propre initiation; _l’Abécédaire_ de Francisco de
+Osuna, _l’Ascension du Mont Sion_ de Bernardino Laredo, _le Livre de
+l’Oraison_ de Luis de Grenada, ou _le Traité de l’Oraison_ de saint
+Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se
+préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de
+l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse
+et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques
+où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses
+entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand
+zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison
+par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se
+sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu,--tel,
+du moins, qu’elle l’entendait--elle se cherchait des remplaçants. C’est
+ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres
+personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour
+l’oraison: «Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne
+servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne
+fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût
+perdue,--et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela
+pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais...»
+
+Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux
+autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable
+surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire
+qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en
+était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait
+toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs
+cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire
+au service du chœur et de la chapelle... Voilà ce qu’elle donnait à
+entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa
+droiture! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est
+pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et
+l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.
+
+Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà
+très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de
+s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille: l’élève
+avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se
+donner tout à Dieu.
+
+C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année
+1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut
+enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son
+monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude
+épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais
+l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les
+souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins
+(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle
+sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en
+elle: «Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme,
+quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement.»
+
+Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa
+mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du _Credo_ qu’il
+récitait avec sa fille... La belle scène,--d’une pureté et d’une
+sublimité toutes chrétiennes! Avec sa sensibilité vibrante, son sens
+profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du
+_Credo_, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent: «Il
+resta, dit-elle, comme un ange,--et il l’était réellement par la beauté
+de son âme et les dispositions où il mourut.»
+
+Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de
+Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec
+Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit
+au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme,
+sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un
+nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour
+confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux
+scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la
+pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à
+pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses
+habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait
+s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son
+influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on
+démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son
+entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait
+des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de
+réformatrice.
+
+Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant
+toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine
+et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des
+années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que
+l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les
+âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs
+efforts: «Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison!... O mon Dieu,
+qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre
+compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez!...»
+
+Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique,--et
+de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici?
+
+Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de
+toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais
+l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie
+spirituelle et n’a rien de proprement mystique: c’est la plus simple
+oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison
+vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la
+foi: «Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls,
+et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent,
+pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes
+réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de
+l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé
+affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et
+il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une
+force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que
+j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que
+j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel,
+dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus
+qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu
+m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de
+quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir
+de prier...»
+
+Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour
+l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte
+affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui
+était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce
+génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse
+elle-même qu’elle était tout à fait inapte à «discourir par
+l’entendement», c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou
+sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa
+méditation: «J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir
+même méditer, si ce n’est en lisant». Cet état de lutte et de stérilité
+spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte:
+ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps.
+Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions,
+elle peut dire en toute vérité: «Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que
+j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette
+bataille et cette contention _de traiter à la fois avec Dieu et avec le
+monde_...»
+
+Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la
+grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie
+mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives
+d’oraison. Qu’elle ait été impropre à «discourir avec l’entendement»,
+nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la
+Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès
+dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se
+plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui
+qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de
+son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était
+imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait: elle
+tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.
+
+Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette «mondanité». Je me demande
+dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont
+Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au
+couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des
+lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut
+méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur
+l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la
+Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les
+sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la
+tenter: elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de
+religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite
+absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres,--et Thérèse leur
+rend justice,--qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de
+Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et
+pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce
+n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces
+d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui
+plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements: toutes
+les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus
+imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien: les
+grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y
+préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états
+sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté
+humaine est impuissante: il faut que _Quelqu’un_ intervienne. Et
+Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit
+brusquement, comme un voleur...
+
+Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien
+nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du
+subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un
+long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de
+voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt
+années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle
+n’ont abouti à rien.
+
+Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de
+l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années
+obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de
+médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir.
+Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce
+fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on
+croit avoir touché les dernières limites de la souffrance: ce fut
+l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé
+«le chemin le plus bas de la perfection». Or, tandis qu’elle se complaît
+dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre
+Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec
+terreur: que de temps perdu! (Elle le croit du moins: elle se rendra
+compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été
+inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a
+trente ans, quarante ans,--et le grand Bonheur espéré est toujours
+insaisissable! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un
+ravissement de tout son être,--comme il tarde à paraître!... Alors, elle
+est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses
+efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire
+contre cela. Quelle amertume! Quelle épouvantable désillusion!... à
+moins que... à moins qu’un événement catastrophique ne se produise: la
+conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.
+
+Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va
+briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après
+tant d’années de «bataille», comme elle dit, elle va se convertir, _se
+retourner_,--se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle
+sait être le seul Vrai et le seul Aimable...
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LA CONVERSION
+
+
+ «Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les
+ anges.»
+
+ (_Vie_, chap. XXIV.)
+
+
+
+
+I
+
+LE CHRIST A LA COLONNE
+
+
+La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance,
+et, en particulier, la scène de la Flagellation,--le supplicié attaché
+par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu,
+déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes
+haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de
+la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres
+entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre: cette image, à la
+fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les
+âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est
+probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes
+arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une
+exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé.
+A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce
+qu’elle appelle «le chemin le plus bas de la perfection». Elle réussit à
+s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la
+grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un
+acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par
+s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands
+pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.
+
+Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si
+déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la
+statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des
+couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une
+autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la
+bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu
+de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de
+supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait,--la statuaire
+polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet,
+vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel
+que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à
+plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de
+donner l’illusion complète de la présence et de la vie.
+
+A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment
+extraordinaire: c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la
+plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à
+la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur.
+Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux
+sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se
+comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens,
+ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près: elle est réaliste
+comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands
+réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la
+réalité: elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y
+arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus
+transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance: de
+l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme
+terrestre,--voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente
+prédilection, cette sculpture se sert du bois,--du bois
+polychromé,--parce que cette matière qui peut être fouillée plus
+facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de
+tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de
+tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a
+enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme.
+Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même
+dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes:
+c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de
+plus orthodoxe.
+
+Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui
+serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le
+déclare en termes très nets: «On doit choisir de préférence _celles dont
+la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une
+dévotion plus ardente_. On doit placer ce motif en première ligne et
+_reléguer au second rang l’habileté du travail_ et la valeur de
+l’ornementation.» Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci
+presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou
+d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si
+véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication
+par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour
+toucher les esprits à travers les âmes.
+
+Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication
+plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de
+plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa
+mission de Rédempteur: sa Passion,--la Passion avec tous ses acteurs et
+ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les
+apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par
+cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois
+jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages
+autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la
+Croix a ses figurants traditionnels: c’est ce qu’on appelle un _paso_.
+Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une
+tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume
+facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue
+procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par
+leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes
+s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se
+pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient
+presque une scène actuelle et immédiate: l’illusion du temps est abolie.
+Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et
+cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle
+intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les
+plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.
+
+Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art
+populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la
+fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où
+l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient
+toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette
+affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme.
+La procession des _pasos_ à travers les rues des villes, cette
+figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer
+ces vérités catholiques: la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse
+rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, _une chose qui est
+arrivée_. Nous en savons heure par heure tout le détail,--et en voici
+l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le
+croyez pas vide de sens. Méditez sur lui: ni le monothéisme islamique,
+ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme.
+Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la
+Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres... Sans
+doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais
+ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination
+sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils
+insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et
+toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers
+jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus
+fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est
+celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols
+sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour
+que l’humanité ait jamais poussé...
+
+Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait
+par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de
+vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si,
+demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans
+l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante,
+en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang
+versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion... En
+vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de
+la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant
+au Couchant...
+
+Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix
+une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne.
+Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles
+romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de
+Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On
+en trouve à foison,--et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait,
+avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la
+douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance,
+l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je
+connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux
+de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses
+séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.
+
+A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est
+suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire: un misérable corps de
+supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en
+quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine
+saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme
+tranchée: elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui
+tombent presque jusqu’à la ceinture,--et cette chose qui fut vivante
+ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au
+pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser
+le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à
+mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le
+repos,--un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une
+longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de
+toucher le terme. Enfin! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il
+expire en arrivant: il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de
+la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a
+d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus
+saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres
+de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit...
+
+Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant
+de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas
+besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme
+blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et
+providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines
+dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère,
+peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.
+
+Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle
+rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable
+tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de
+trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et
+Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas
+s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années,
+et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent,--il y avait bien
+dix-huit ou vingt ans de cela,--elle remettait sans cesse au lendemain
+sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et
+de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et
+s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de
+pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes,
+traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à
+s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de
+supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, «fatiguée de la lutte et
+aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre...» Pas d’exaltation:
+au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en
+sortir.
+
+Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut
+donnée... Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en
+effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu
+lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se
+sert paraissent justifier cette interprétation... Elle entre,--et
+brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si
+sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle
+s’arrête sur le seuil: la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle
+l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a
+établi son oratoire! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un _Ecce homo_?
+Peu importe: l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des
+ténèbres,--un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de
+sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on
+y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se
+préparait au couvent... La première stupeur et, sans doute aussi, le
+premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le
+réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose
+vivante et palpitante: le Christ saignant et douloureux subit sa passion
+devant elle: «_C’était Lui_, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et
+avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute
+bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait
+bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui
+nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se
+fendait,--et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une
+bonne fois la force de ne plus L’offenser...»
+
+ [2] Voir Appendice, II, p. 373.
+
+Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et
+bassement physiologique! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai
+appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient
+pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle,
+rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette
+chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le
+_mal_,--le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de
+telles plaies. Et, en même temps, l’_amour_, l’amour qui a consenti à un
+tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu.
+Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son
+ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la
+Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle
+approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore
+fait: l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la
+matière, la chute sans fin et sans issue; pour contrebalancer le poids
+d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a
+fallu quelque chose de plus puissant que le monde,--une part de Dieu, le
+Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle
+fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le
+monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier
+lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour,
+l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la
+pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du
+péché?...
+
+Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore
+loin du but,--ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps!
+Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait
+au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens
+si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre? Hésitera-t-elle
+toujours à se jeter résolument dans une autre vie? Elle pleure, elle se
+fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de
+toute son âme; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels
+intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte
+Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer...
+
+C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble
+d’esprit qu’elle lut les _Confessions_ de saint Augustin. Le livre, nous
+dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas
+cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est
+Dieu qui a tout conduit... Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du
+jardin,--ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit
+se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa
+volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse...
+Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de
+trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme
+pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient
+dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage: «Jusques à
+quand? Jusques à quand?... Demain! Demain? Pourquoi pas tout de suite?
+Tout de suite! Sans plus tarder!...» Comme ce langage était le sien!
+Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus
+profond de son être! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même:
+«Oh! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait
+d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la
+reconquérir!...»
+
+Combien de temps dura cette nouvelle «bataille»? Il semble bien qu’elle
+fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont
+Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A
+dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à
+vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ: «Je
+commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à
+détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais,
+tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté...» Mais, ces
+«occasions», elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute
+liaison: il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une
+résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette
+résolution triomphera.
+
+Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette
+époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans
+qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite.
+Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout
+expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons «scientifiques», ne
+sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air
+d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de
+s’en émouvoir... On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans,
+c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne
+serait que l’envers d’une crise «sexuelle»: voilà le grand mot
+lâché,--et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer
+en un tel sujet... Le comique de l’affaire, c’est que nombre de
+psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était «asexuée», comme
+Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité
+sexuelle. On se demande sur quel fondement «scientifique» peuvent
+reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de
+produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de
+choses pareilles,--c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près
+inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à
+condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris
+en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que
+muettes sur des matières de ce genre.
+
+Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là? Admettons qu’il y ait à la
+racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique: sainte Thérèse
+elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les
+mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours
+absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une
+fois pour toutes: l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux
+façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer.
+Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu
+tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour
+humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre
+s’adressent,--et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande
+la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour
+le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état
+mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une
+pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement
+incompatibles. L’un est la négation de l’autre.
+
+Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître; sainte Thérèse a aimé de
+tout son cœur la «sainte Humanité» du Christ. Mais si, un seul instant,
+une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation,
+celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire
+elle-même ce que fut cet amour: «Pour ce qui est des choses du ciel, ou
+des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que
+jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images.
+J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que,
+si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à
+rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire
+des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je
+pouvais faire, _c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le
+fait est que je n’ai jamais pu me le représenter_: en vain, je lisais
+sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans
+l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec
+cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là,--oui je
+dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là,--mais il ne la voit
+pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur...»
+
+Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la
+sainte Humanité: _elle ne La voit pas_, ni des yeux du corps, ni des
+yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de
+support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le
+sentiment vif d’une Présence spirituelle.
+
+L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait
+faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une
+telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit
+d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs
+pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire:
+le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies
+d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes
+d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne
+trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus
+extraordinaire,--vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout
+son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits
+grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions
+des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de
+l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur,--le signe
+d’élection,--qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être
+affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.
+
+L’instinct sexuel! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse! Ce
+qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile
+conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas
+question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de
+froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer
+en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard
+de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel! Et
+combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence! Pour parvenir à
+cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut
+se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des
+créatures, bien plus: nier ce monde sensible et intelligible, avec «ses
+infinis qui vous étreignent de toutes parts»,--oser faire ce saut dans
+l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique
+toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur
+lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la
+certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel
+arrachement et un tel retournement,--l’audace d’une telle négation!
+C’est proprement la sainteté.
+
+Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte
+et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la
+gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce
+pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement
+conscience: «Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, _il nous est
+impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne
+comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu_. Car nous sommes si
+misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne
+pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher,
+si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de
+là-Haut...» Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil? Non,
+dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement: «La bannière de
+l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire
+comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous
+devons avoir une idée juste de cette humilité...» Et plus loin: «Dieu
+demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et
+ne se confient nullement en elles-mêmes.»
+
+ * * * * *
+
+Dans ces dispositions,--avec le «courage des grandes choses»,--elle va
+reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter
+d’_expérimenter Dieu_.
+
+Quelle folie, semble-t-il! Est-ce que cela n’est pas hors de toute
+proportion avec la faiblesse humaine?... Thérèse a si bien le sentiment
+de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus
+précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et,
+d’abord, la prière,--la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui
+repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de
+peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention,
+trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa
+lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire: «Ce qui
+me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir
+la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais
+le souvenir du Créateur: je veux dire qu’elles m’éveillaient,
+m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes
+ingratitudes et de mes péchés...» Mais son grand sujet de méditation,
+c’est la vie et la passion du Christ: «Disons par exemple la station de
+Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les
+causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa
+Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que
+l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de
+là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et
+finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise
+à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup
+d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la
+Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y
+a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se
+considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de
+penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, _si elles ont le
+cœur tendre_, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion:
+elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et
+la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et
+qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de
+procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie
+du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien...»
+
+Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien
+qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son
+caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables.
+On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations
+abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se
+réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle
+admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle
+s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle
+préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi «le
+cœur tendre», elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que
+dans les affres de sa passion... Tous ces exercices sont à la portée de
+chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter
+les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre
+volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des
+années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit
+la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de
+l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique,
+ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas
+s’obstiner: plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se
+prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par
+l’oraison: «Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on
+peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son
+corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir
+l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en
+aille à la campagne, selon les conseils du confesseur... _En quelque
+état que l’on soit, on peut servir Dieu._»
+
+Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent
+plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller
+beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces
+espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand
+changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce
+qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas
+conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique,
+pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait
+favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union,--il est
+vrai pendant un temps très court, l’espace d’un _Ave Maria_. Mais,
+dit-elle, «je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs.»
+Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas
+d’obtenir des grâces: «Connaître la nature du don reçu en est une
+seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en
+donner l’intelligence.» A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle
+analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de
+la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent
+un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états
+absolument surnaturels.
+
+D’abord, un certain sentiment de présence: «Quelquefois, au milieu d’une
+lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de
+Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était
+en moi, et moi tout entière abîmée en Lui...» C’est quelque chose de
+plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe
+quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce
+degré supérieur: «Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision.
+C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme
+de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La
+volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point.
+Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est
+comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut
+lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui
+représente...»
+
+Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel,
+avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif: une
+certaine tendresse, qui, «en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer
+par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les
+magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint,
+dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les
+larmes viennent.» Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs
+beaucoup plus hautes.
+
+Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans
+le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine
+intelligence. D’abord elle sent qu’elle «touche quelque chose de
+surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait
+en aucune manière y arriver par elle-même.» C’est un sentiment de joie
+dans un sentiment de quiétude inexprimable: «L’âme voit clairement
+qu’_un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas_ et que ni
+richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui
+donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là,
+parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de
+toute évidence, nous contente...» Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne
+sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette
+joie inconnue et surnaturelle, «les puissances se recueillent en
+elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. _Mais elles ne
+s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas._ La volonté seule est
+occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive,
+elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne,
+comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui
+l’aime... Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de
+jouir d’un si grand bien...» Quelquefois, cependant, elles sont
+rebelles: l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser
+distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener,
+qu’elle reste unie à Dieu: «Qu’elle continue à jouir de ses délices
+intérieures! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car
+si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à
+la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?...»
+Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste
+pas inactive: «Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son
+repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au
+recueillement l’entendement et la mémoire...»
+
+Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec
+ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.
+
+Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers
+l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est
+un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui
+a laissé une véritable ivresse: c’est ce qu’elle appelle _le sommeil des
+puissances_. «Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles
+n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la
+délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier
+rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou
+reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un
+mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point
+d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des
+délices qui ne se peuvent exprimer: pour moi, ce n’est pas autre chose
+qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne
+trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment
+l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si
+elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un
+glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et
+c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances...»
+
+Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire.
+Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute: «Je connais une
+personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de
+sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune
+part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si
+savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son
+âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la
+jouissance que cette peine lui faisait éprouver...»
+
+C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel
+cantique:
+
+ Je vis, sans vivre en moi
+ Et j’attends une vie si haute
+ _Que je meurs de ne pas mourir!_...
+
+ Cette divine union
+ De l’amour avec lequel je vis
+ Fait Dieu mon esclave
+ Et libre de mon cœur.
+ Mais cela cause en moi une telle douleur
+ De voir Dieu mon prisonnier,
+ _Que je meurs de ne pas mourir_...
+
+Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états
+d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante,
+cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la
+jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa
+forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et
+tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême,
+c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de
+quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant
+le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, «devant quels
+tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de
+les souffrir pour son Seigneur?»
+
+Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée.
+Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation
+qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est
+imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le
+reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et
+qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour
+la pensée de l’homme,--l’union immédiate avec Dieu,--sur un ton si
+paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus
+simple et plus naturel au monde: «L’union, comme on le sait,--dit cette
+humble servante du Seigneur,--c’est l’état de deux choses qui,
+auparavant séparées, n’en font plus qu’une.» Mais tout de suite, le
+sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et
+l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en
+protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin... Et puis,
+bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si
+ferme et si lucide,--et elle s’analyse avec une clairvoyance et une
+précision merveilleuses: «L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et
+très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce
+d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces
+corporelles: de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup
+de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les
+ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient
+pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que
+c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est
+incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne
+comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses
+sens: elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir
+pleinement de son bonheur... Toutes les forces extérieures
+l’abandonnent: sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir
+de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand
+et bien connu...»
+
+Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il
+au-dedans de l’âme?... Ses puissances sont suspendues, mais pas
+complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des
+alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la
+mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme
+d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible
+pour la raison: «Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut
+absolument pas comprendre leur action (_lo que obran_).» Il est donc
+tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres,
+que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience.
+Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale,--puisqu’ils
+perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La
+conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable.
+L’âme _sent_... Que sent-elle? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard,
+elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces
+moments: «Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en
+Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut
+comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, _tout en
+entendant_.» Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence
+de Dieu en elle, son union avec Lui: «Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a
+élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage.»
+
+Le Seigneur lui dit que «l’âme tout en entendant, n’entend pas».
+C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de
+sincérité, déclare: «Pour moi, elle n’entend pas: _il me le semble du
+moins, parce qu’elle ne s’entend pas_.» Mais elle sent bien que c’est le
+Seigneur qui a raison: l’âme entend qu’elle est unie à Dieu: «Il en
+reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut
+cesser d’y croire.»
+
+Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment
+s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le
+sentiment?... «Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint
+Jean de la Croix,--il est impossible d’exprimer par des paroles les
+délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin... Il n’y a
+pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses
+divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font
+l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de
+les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de
+les savourer et de se taire.»
+
+Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien?... A quoi l’Ascète
+s’empresse de répondre: «Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants,
+dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui
+et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et
+plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter,
+tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, _puisque moins
+on Le comprend, plus on s’approche de Lui_. Le Roi Prophète ne dit-il
+pas: «Il a placé sa retraite dans les ténèbres?» S’il en est ainsi, nous
+devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que
+les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux.» Cependant ces ténèbres
+ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison
+éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières
+surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans
+l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité,
+qui en résulte pour elle.
+
+Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui
+aboutit à l’union,--quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en
+accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide,--non
+seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires
+pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et
+extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour
+démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des
+nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas
+une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser
+affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand
+sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle
+abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait
+étrange et nouveau qu’elle nous raconte,--c’est toute une série
+d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle
+condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une
+expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer
+celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce
+de restrictions,--il est un point sur lequel elle n’a jamais varié: le
+caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en
+commençant le récit de sa vie nouvelle: «Celle qui s’ouvre par ces états
+d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu
+en moi...»
+
+
+
+
+II
+
+LA LUTTE SUPRÊME
+
+
+Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre: «De
+l’incommodité d’être une Sainte.» A en juger superficiellement, il est
+certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout
+de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit:
+elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les
+moqueries de son entourage: elle voulait, prétendaient les autres
+religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si
+éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle
+avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases.
+En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles
+physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous
+avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de
+vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses
+confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait,
+s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y
+avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu
+de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait
+devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point,--et alors il y avait
+tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires,
+ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on
+sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au
+sérieux les grâces qu’elle osait avouer.
+
+On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable
+tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un
+supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité,--et cette
+idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie
+pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément: «_L’âme
+que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du
+monde._ Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de
+lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du
+monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les
+gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs.
+Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour
+s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre
+immédiat... A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne
+devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus
+ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à
+un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent
+sur cette terre, _que, d’ailleurs, elles dominent de si haut_. Il faut
+donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage...»
+
+Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde: c’est
+d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la
+Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons
+de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent
+par la jeter dans un trouble affreux: «Comme, en ce temps-là, dit-elle,
+des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies
+ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes
+étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent,
+sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus
+grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en
+oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais
+m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les
+craintes...» Elle savait, en effet, par expérience, que l’action
+satanique revêt les formes les plus spécieuses,--qu’elle excelle à
+imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée
+élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque
+immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou
+grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon
+grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon
+mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une
+déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté
+Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans
+l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de
+l’entendement: cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation,
+puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit.
+Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer
+sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ?...»
+
+En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle
+voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son
+trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une
+pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses
+malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations,
+mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer
+seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée
+et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs
+auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas
+extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour,
+à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la
+Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit:
+«Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère
+Thérèse de Jésus!»
+
+Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre
+considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de
+s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans
+tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder,
+à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil
+et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père
+Ferdinand Alvarez del Aguila: «Sans connaître aucun de ces religieux,
+dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je
+savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne
+de leur parler, ni assez forte pour leur obéir: ce qui me faisait
+craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me
+semblait quelque chose de bien ardu...» Pure coquetterie d’humilité, si
+l’on ose dire! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui
+animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils
+spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs
+de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme
+intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est
+pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle
+s’écrie, pleine de reconnaissance: «C’est la Compagnie qui m’a élevée et
+qui m’a donné l’être.»
+
+Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une
+petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila,
+attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison
+qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la
+conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer
+pour une sainte,--et elle va être obligée de révéler à un confesseur
+jésuite,--un de ces jeunes religieux si austères et si savants,--les
+imperfections de sa conduite: car, dit-elle, «j’avais toujours certaines
+affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi,
+suffisaient pour tout détruire.»
+
+Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses
+hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un
+prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de
+vertu: c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle
+influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme
+rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par
+traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il
+trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle.
+Arriva-t-il jamais à la bien comprendre? Ce qu’il y a de sûr, c’est que,
+après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il
+devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses
+disciples les plus fidèles.
+
+Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui
+était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle
+appelle «ce saint cavalier»,--François de Salcedo, «personnage d’une
+éminente vertu et d’une vie exemplaire». Gaspar Daza, sollicité par lui
+d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses
+nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle
+pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit
+demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba
+dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces
+qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très
+supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma
+tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères
+offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, «si j’étais en avance par les grâces
+divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la
+mortification...» C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait
+donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui
+exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et
+quelque peu brutale désespéra Thérèse.
+
+Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague
+confiance, vers François de Salcedo, ce «saint cavalier», ce hidalgo si
+homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner
+petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en
+rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent,
+au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse
+prit grand plaisir,--à tel point que, les jours où elle ne recevait pas
+sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque
+secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut
+qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis: ç’a
+été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et
+pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de
+Salcedo: «Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il
+n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le
+voyais, _encore qu’ils fussent rares_.»
+
+Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut
+d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie
+sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas
+là quelque artifice du démon?... et, pour s’en éclaircir, il
+l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison.
+Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle,
+«je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur
+mon oraison.» C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique,
+_le Chemin de la Montagne_, par un Franciscain, François de
+Laredo,--elle crut y découvrir la description exacte de ses propres
+états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au
+redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner
+l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.
+
+A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des
+confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de
+leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant
+partout l’action démoniaque: procédés inhumains surtout avec les femmes,
+qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une
+autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire,
+mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne
+prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les
+états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se
+divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de
+ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses
+confesseurs: «Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait
+fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de
+cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très
+malade...»
+
+Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de
+ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en
+François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien
+lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute
+sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où
+elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait
+dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces
+documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues
+grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque.
+Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la
+Compagnie de Jésus,--homme expérimenté dans les voies spirituelles,--et
+de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie.
+D’après eux, elle était en grand danger.
+
+On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après
+une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus
+que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes.
+Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce
+verset de saint Paul: «_Dieu est très fidèle: jamais il ne permet que
+ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon._» Grande consolation pour
+celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques:
+elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession
+générale.
+
+Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître
+Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de
+Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, «religieux d’un âge peu avancé, dit
+Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence».
+
+Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en
+jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi
+ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle
+voulait changer de vie? Elle se préparait décidément à devenir une
+sainte?... Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la
+pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations
+nouvelles avec le Père de Padranos,--un Jésuite, un religieux
+appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et
+de sainteté! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant
+d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine
+précaution! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une
+religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en
+clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle
+qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des
+directeurs à sa guise...
+
+Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant
+quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa
+confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles
+dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux
+hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les «crimes» dont
+s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop
+scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par
+conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son
+âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui
+paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de
+Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était
+la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse
+éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien
+surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y
+résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était
+l’oraison mentale qu’il lui prescrivait,--selon la méthode des
+_Exercitia_ de saint Ignace: chaque jour, elle prendrait pour sujet de
+méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie
+du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à «la Très Sainte Humanité de
+Notre-Seigneur», qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin
+qu’elle résistât de toutes ses forces,--du moins jusqu’à nouvel
+avis,--«aux recueillements et aux douceurs spirituelles».
+
+Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui
+semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce
+jeune religieux: «Quelle grande chose que de comprendre une âme!» Et, en
+effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde: pénétrer dans
+l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de
+soi et une telle intelligence! Un véritable directeur de conscience est
+un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique
+l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une
+de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne.
+Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de
+Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi
+elle pouvait avoir confiance! Elle n’était pas trompée par les prestiges
+du Malin!... «Il me laissa, dit-elle, _consolée et pleine de courage_.»
+
+Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications.
+Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force
+d’accomplir.
+
+Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les
+prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux
+grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus
+austère et aussi plus étrange, à l’extérieur: ce qui excitait davantage
+le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à
+un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait «aux grâces
+de recueillement et aux douceurs spirituelles», plus Dieu l’en comblait,
+comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était
+«toute en sa main...» Malgré elle, elle entrait dans cet état de
+quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices
+inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement
+ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche: c’est ce
+qu’elle appelle des «goûts»,--des goûts de Dieu,--véritable prélibation
+des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il
+importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes
+mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires: elle a
+beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce
+n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce
+qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le
+savons: vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et
+désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le
+veut bien,--et qu’après qu’on s’est donné _entièrement_ à lui. Thérèse
+va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit,
+il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états
+morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est
+question ici: il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme,
+un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires
+d’investigation.
+
+Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour
+à Avila: François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion
+retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace
+Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de
+Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec
+Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y
+préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de
+Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François
+Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui
+commençait à causer tant de scandale dans la ville,--et qui, elle aussi,
+allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de
+deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame
+l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant
+Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la
+chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite
+religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement
+négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après
+avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance,
+aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à
+son labeur obscur de perfection intime,--ce qu’elle appelle elle-même
+son travail de fourmi! Ce saint religieux eut peut-être alors le
+pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus
+qu’impérial: cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation
+capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le
+grand Empereur. Que dis-je? Elle allait se substituer à lui. En effet,
+bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le
+catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse
+et providentielle de Thérèse d’Avila...
+
+Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à
+s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos,
+elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à
+deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce
+qu’elle éprouvait «venait de Dieu». Enfin il l’engagea à ne pas résister
+davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis
+rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute
+sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient
+voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme
+de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui
+l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très
+possibles et que lui-même y était souvent élevé! On comprend la joie
+profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.
+
+Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle «le Père
+François», son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la
+ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné
+toute satisfaction à sa pénitente: on sait combien Thérèse était
+difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause,
+elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar
+d’Ulloa, «veuve de grande naissance» et personne d’oraison, qui
+l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez,
+Père-ministre du Collège de Saint-Gil.
+
+Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit
+de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à
+certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était
+excessivement attachée: c’était, si l’on peut dire, son véniel péché
+d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps.
+Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême
+sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait
+que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours,
+elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de
+l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison
+sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour
+en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna
+de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le
+_Veni, Creator_, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire...
+Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question!...
+
+«Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant
+le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et,
+pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me
+tira, pour ainsi dire, hors de moi-même: fait dont je ne pus absolument
+pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le
+Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles:
+«_Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les
+anges!_» Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement
+de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit
+que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande
+crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la
+crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée,
+la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli: jamais
+plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour
+particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour
+moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir...»
+
+Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop
+chères,--et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait
+d’avance, furent épargnés à la personne amie: au contraire, «ce fut,
+dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une
+pareille détermination.»
+
+Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince
+événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général,
+les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec
+insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis,
+surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus
+qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait
+fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un
+instant: «Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en
+venir à bout.» Pour bien comprendre ce douloureux combat où la
+malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter
+l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de
+l’Incarnation, pourtant si peuplé,--et aussi sa longue détresse qui
+alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle
+vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou
+même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces
+consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et,
+osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle
+éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en
+finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour
+reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa
+délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été
+un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on
+s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu
+d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y
+mêlait encore trop de son cœur,--ce cœur qui, pourtant, voulait être
+tout à Dieu: d’où la lutte finale.
+
+Elle vient de triompher: cela est certain, cela est définitif. Et
+pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et
+débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins
+des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre,
+des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un
+traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter,
+elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est
+l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un
+plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré
+cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre!... «O mon Jésus, que ne
+peut faire une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous
+pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour
+qu’il nous la laisse en cette vie! Quand on a le même amour, c’est
+derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était
+possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un
+autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas
+seul! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient
+mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et
+ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des
+soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la
+guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir,
+c’est leur métier!...» Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de
+cette amitié mystique.
+
+Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette
+amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement? Sans
+cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de
+mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que
+son divin Maître la rassure: «Ma fille, si un malade en danger de mort
+se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne
+point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point
+l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes? _La
+conversation des bons ne nuit point._ Aie soin seulement que tes paroles
+soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter
+avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très
+utiles à ton âme!...»
+
+Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le
+plus grand service de Dieu! Plus d’inclinations particulières et
+toujours un peu troubles et dangereuses! Il faut faire table rase de
+tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas
+immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des
+grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après
+une véritable agonie: ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas
+encore, tant s’en faut, au terme de ses peines...
+
+
+
+
+III
+
+THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS
+
+
+L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila,
+ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies
+dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale
+continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur
+compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient
+avec malveillance les manifestations physiques de ses extases,
+surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes
+zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et
+théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait
+une affaire très grave.
+
+Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs
+n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix
+surnaturelles,--sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais
+d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse
+encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les
+paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle
+récitait les premières strophes du _Veni Creator_: «Je ne veux plus que
+tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Le confesseur,
+frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait
+conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le
+fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en
+prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et
+interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos.
+Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre
+l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter
+le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.
+
+Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme,
+avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique.
+Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les
+détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la
+région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré
+sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de
+Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite; il croyait que les
+grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être
+trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union
+mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de
+cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui,
+plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à
+une si réelle humilité, enfin de son appétit des «grandes choses», comme
+elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant
+toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les
+tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait
+même de communier, parce que c’était surtout après la communion que
+Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se
+recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se
+défier d’elle-même, qu’elle devait «se faire mourir à elle-même». Il
+poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le
+point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, «comme elle voyait
+clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la
+sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à
+moi-même, en riant: «Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit
+pour moi, je l’aime cependant beaucoup...»
+
+Le fait est que ces «voix» étaient quelque chose de bien extraordinaire.
+A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que,
+d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa
+peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout
+son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant
+reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour
+elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique:
+«_J’ai sur ce sujet_, dit-elle, _une grande expérience._ Car, avec la
+crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et,
+maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès...»
+
+Ces paroles surnaturelles «sont parfaitement distinctes, mais elles ne
+s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles
+s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer
+de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de
+rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher
+les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a
+beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation
+que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper: malgré moi, ces
+paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour
+entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de
+vouloir ou de ne pas vouloir.»
+
+Mais n’est-ce pas là une illusion? Ces paroles qui s’imposent à notre
+attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en
+réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit?...
+Non! dit Thérèse: il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement
+à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à
+nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre
+propre esprit: «Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque
+subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les
+ordonne et qui les profère.» Dans ce cas encore, nous pouvons nous
+taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire.
+Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à
+sa parole et de ne pas l’entendre: «Il y a donc, à mon avis, entre les
+paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se
+trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins...» Ainsi, ces paroles
+intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles
+sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement
+étrangères à nous.
+
+D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire
+lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire,
+imagination, entendement et volonté,--par conséquent lorsque ces
+puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée.
+Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles
+sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances
+commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir
+ou de raisonner: elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà
+tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre
+effort.
+
+Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des
+modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer
+que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté
+conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de
+toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs
+de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues
+fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les
+rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui
+s’imposent à l’esprit. Bien plus, «elles ont l’air de sortir de la
+bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que
+nous savons être incapable de mentir,--ce qui est même une comparaison
+trop basse. _Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle
+majesté avec elles_ que, sans même considérer celui qui les dit, elles
+nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont
+d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai
+dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce
+sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu
+beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît
+absolument impossible d’ignorer alors que _ce ne sont pas là des choses
+fabriquées par nous et tirées de notre fonds_.» En définitive, la marque
+de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est
+leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux
+inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit _les sait
+extérieures à lui_. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues
+réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée: c’est quelque
+chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit
+des hauteurs ou des profondeurs,--et qui est éblouissant, qui porte un
+caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère
+d’amour à quoi l’on ne résiste point.
+
+Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui
+viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement,
+sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément
+dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles
+produisent dans l’âme des effets durables: un véritable renouvellement
+intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus
+de celui qui les éprouve...
+
+Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte
+Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour
+formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et
+l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur,
+le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces
+faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu.
+Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une
+partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à
+soumettre son cas aux docteurs de la ville: «Sur son ordre, dit Thérèse,
+je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs
+de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme
+ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne
+fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais
+extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison: car, lorsque je m’y
+trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite
+j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou
+six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que
+tous avaient décidé que c’était le Démon,--que je devais m’abstenir de
+communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude.
+Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus,
+souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester
+seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de
+personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela
+me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité: car
+tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés:
+alors, quelle raison de ne pas les croire? Je m’efforçais, tant que je
+pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par
+conséquent, ils devaient dire la vérité...»
+
+Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une
+autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait
+dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette
+religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies
+ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations
+particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci
+d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout
+lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite,
+qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge,
+d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors: elle se sentait
+sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation...
+
+«Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité
+d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs
+jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute
+ma consolation, sans personne à qui parler, _car tous étaient contre
+moi_... Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de
+fois, le Démon allait me parler,--qu’une telle chose était possible.
+Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour
+l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même
+des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce
+qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr...
+Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me
+décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la
+tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute
+bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non,
+jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois,
+n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq
+heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon
+que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille
+dangers... Or, comme j’étais dans ce grand accablement,--et quoique, à
+cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des
+visions,--ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour
+m’apaiser jusqu’au fond de l’âme: «_N’aie pas peur, ma fille! C’est Moi!
+Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!_... Et voilà qu’à ces seules
+paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme
+succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière:
+en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais
+hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de
+Dieu...»
+
+Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était
+apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la
+certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait,--et
+qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva
+dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances
+furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds: «O mon Dieu, dit-elle,
+que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me
+persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi,
+moi je ne vous ferai pas défaut! Ah! je ne comprends plus ces craintes
+qui nous font dire: le démon, le démon! quand nous pouvons dire: Dieu,
+Dieu! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes
+ces terreurs?...»
+
+Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode! Qu’on veuille bien
+l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement
+soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais
+finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion
+immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle
+ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne
+s’anéantisse d’adoration: «_Ma fille, c’est Moi!_» Qu’on y songe une
+minute! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette
+pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa
+crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même,
+était à l’état aigu! Et pourtant elle n’hésite pas! Elle croit la Voix
+mystérieuse qui lui dit: «Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!»
+Quel être que _celle qui est sûre_ d’avoir entendu cela! Comme on
+conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses
+lèvres! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les
+maîtres de la terre, le monde entier! Tout cela est sous ses pieds: «Le
+Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a
+fait en elle de grandes choses...» Il en fera de plus grandes encore.
+Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès
+cette minute, le pressentiment: elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle
+est désormais Thérèse de Jésus.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LES GRANDES GRACES
+
+
+ «Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la
+ miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts: je dis
+ ce que j’entends.»
+
+ (_Château intérieur_, IV, II.)
+
+ «... L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle
+ et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si
+ des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau
+ cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle
+ l’a reçue...»
+
+ (_Ibid._, V, I.)
+
+
+
+
+I
+
+POUR DÉBLAYER LE TERRAIN
+
+
+Avant d’entrer dans le détail de ces «grâces» extraordinaires, il
+importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité
+de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les
+objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les
+négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de
+grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications
+rationalistes qu’on a tentées des états mystiques: si la plupart sont
+absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour
+troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la
+spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont
+incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète,
+d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément
+essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations
+arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule,
+pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une
+contrefaçon du phénomène authentique et original,--et le mystère
+subsiste tout entier.
+
+A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins,
+le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de
+ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement
+pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement
+présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il
+sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le
+cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et
+d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le
+courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds
+de la «science». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces
+écrits,--qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres,--c’est
+l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus
+insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie
+échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon
+tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec
+d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son
+ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce
+vocabulaire dit «scientifique» contraste avec celui de la théologie
+traditionnelle et orthodoxe: ce ne sont pas seulement nos médecins, ce
+sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur
+terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des
+habitudes de précision idéologique et verbale... Avec cela, le manque de
+méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire
+manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour
+fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au
+XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les «vapeurs» pour
+expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne
+faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui
+s’impose: toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de
+lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les
+plus obscurs...
+
+D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis
+par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de
+théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents
+esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple
+lecteur de sainte Thérèse: il ne peut qu’y renvoyer ses propres
+lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine
+d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les
+états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose.
+Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions
+sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes
+on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait
+Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation.
+Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion
+initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi
+de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même
+plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère
+beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de «distinguer le vrai du faux
+mysticisme... et le sentiment religieux sain de ses maladies». Avec ce
+système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est
+en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de
+la «qualité» à la fois intellectuelle et psychologique de ces états,
+pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte
+Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez
+la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de
+même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez
+un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique
+de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter
+cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la
+maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des
+états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance.
+On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de
+«transe» mystique sans l’état psychologique concomitant.
+
+Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté
+psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel,
+mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils
+leur attribuent à tous la même valeur: ils ne considèrent que les
+tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore
+une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute
+intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte
+Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité
+infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse.
+Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne
+réside point précisément dans son orthodoxie? Mais, dira-t-on,
+l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette
+supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près
+égale, une madame Guyon, par exemple! Dans cette comparaison, sainte
+Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même
+raison, je veux dire à cause de son orthodoxie?
+
+Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou
+qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement
+mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont
+généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à
+la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment
+prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur
+quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils? Sur quel
+mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils
+recueilli ces constatations? Comment constater «scientifiquement» que
+les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle?
+Ou bien ces mots de «sexualité» et d’«érotomanie» ne veulent plus rien
+dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune,--expérience que nous
+pouvons tous renouveler sur nous-mêmes,--que le moindre émoi sexuel est
+absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états
+peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais
+ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux: c’est l’un
+ou l’autre... A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut
+être inconscient: ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant:
+cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le
+sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une
+conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui
+disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe.
+
+D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou
+encore du _transsubliminal_, qui serait, si l’on peut dire, du
+subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême
+puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne
+seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient,
+dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les
+propres desseins du mystique, avec leurs objets précis,
+s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de
+commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se
+passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les
+idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement,
+tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes
+incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la
+mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de
+véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la
+sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables:
+«Cette activité[3], nous dit-on, doit être _une intelligence, une
+pensée_,--une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et
+si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience
+superficielle une pensée étrangère, _une pensée continue_ et qui s’étend
+sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la
+conscience claire, _strictement orthodoxe_ et naturellement riche en
+inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance
+et d’une tradition que toute l’âme accepte.» Ce subconscient, qui est
+une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus,
+strictement orthodoxe,--qui est aussi catholique que Dieu lui-même,--n’a
+vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte
+Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même.
+
+ [3] Cf. Delacroix: _Les grands mystiques chrétiens_, p. 95.
+
+Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre?... ou bien une
+subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité
+intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi
+conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait
+réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se
+reconnaît point? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui
+agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités
+qu’il sait lui être extérieures et étrangères? Nous savons de toute
+certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de
+nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et
+percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de
+plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus
+puissant que tous, l’Etre des êtres?... Mais, comme les précédentes,
+cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été
+suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les
+inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus
+que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte
+d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.
+
+Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces
+phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues
+explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions
+que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle
+nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel.
+Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les
+troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au
+contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière.
+Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de
+paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie,--elle a
+subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un
+instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance
+prodigieuses,--mais _elle a voulu souffrir_, souffrir continuellement,
+en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des
+crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre
+enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le
+simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un
+organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux
+et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il
+s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le
+ravissement mystiques? Il faut proclamer bien haut que Thérèse,
+prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une
+crucifiée perpétuelle.
+
+Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même
+à sous-estimer ces «grandes grâces» dont nous allons parler. Il est bien
+certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les
+visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de
+l’union mystique: l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est
+perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts
+états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne
+pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie
+de nous en parler: nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de
+l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien
+entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec
+elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses
+visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements.
+D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le
+point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses
+relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait:
+«Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie
+parfaite) _et une augmentation de vertu_, dès le jour où il m’a
+favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve
+en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors
+l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi
+les grands effets dont je vais parler. _S’il y a quelque bien en moi,
+c’est sûrement de là que je le tiens_...» Et saint Pierre d’Alcantara,
+dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte:
+«Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en
+plus en la manière que dit saint Thomas...» Ajoutons que ces «faveurs»
+surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses
+entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces
+grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer
+dans une œuvre si périlleuse.
+
+On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie
+et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des
+états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit
+excellemment: «Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de
+la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui
+vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat
+ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. _Mais
+ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites_, déjà
+purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez
+elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu: elles
+jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les
+sens...» N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à
+cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel
+pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare: «Il n’y a,
+dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à
+une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont
+parvenues: ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se
+propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux
+chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les
+destinées providentielles de leur postérité selon la grâce.»
+
+Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous
+ouvrent ces quelques phrases! Cette vierge est marquée, dès le berceau,
+pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle
+est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces
+spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru
+remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances
+nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions
+physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale.
+Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit.
+Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un
+réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est
+prédestinée à être une Mère,--celle que la postérité va nommer avec
+amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus...
+
+Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides.
+Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres
+religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des
+vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une
+humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir,
+on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse
+d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque
+chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir
+l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche
+en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le
+commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue,--et,
+par ailleurs, cette réussite littéralement _prodigieuse_ d’avoir
+découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et
+rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à
+l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en
+lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est
+le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent
+l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de
+dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être
+la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et
+la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à
+cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir,--de tout
+ramener à la mesure de l’humain,--qui sera le signe caractéristique de
+l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces
+jouisseurs et à ces inventeurs de continents: «Vous cherchez un nouveau
+monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est
+éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une
+aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de
+mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort
+anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et
+_vous verrez!_... Et vous qui niez Celui «par qui toutes choses ont été
+faites», je vous dis en vérité que je _L_’ai vu, et que, sans Lui, qui
+le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et
+à la ruine...» Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher.
+Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à
+l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée,
+nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple.
+
+Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il
+est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de
+paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait
+prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient
+l’humanité de ce temps-là,--laquelle était déjà celle d’aujourd’hui.
+
+Non moins paradoxale est l’apparition des «grandes grâces» qui vont
+bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de
+la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher
+surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde.
+Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de
+la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie
+et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle
+expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique.
+Elle connaît aussi les gens d’église,--les religieuses ses compagnes,
+les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle
+pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles
+elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas
+l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre
+elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes
+de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la
+tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré
+l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa
+grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des
+interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y
+est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son
+intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les
+fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en
+éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu
+un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer
+l’Esprit de Dieu.
+
+Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se
+dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles
+des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles.
+Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs,
+quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se
+flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette
+aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux: ce serait trop
+beau si tout était également clair et resplendissant.
+
+
+
+
+II
+
+PRÉSENCES ET VISIONS
+
+
+Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les
+mystérieuses Paroles: «Ma fille, c’est Moi!» Mais cette sécurité ne
+devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les
+accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait
+comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était
+le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir
+l’opération de Dieu!... A de certains moments, le concert de réprobation
+était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en
+épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur
+de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas
+assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition
+de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver
+le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne
+trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant! C’était chose
+grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le
+Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait
+tremblé pour lui-même.
+
+Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne
+laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était
+dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations
+surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine
+reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses
+angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces
+grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de
+telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées
+qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux
+siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même
+faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte
+Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de
+nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel...
+
+«Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous ne cessions de prier,
+d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit: ou que le
+Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la
+vérité,--_car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque
+continuelles_,--il m’arriva ceci: le jour de la fête du glorieux saint
+Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux
+dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de
+l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était
+auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me
+semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de
+semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne
+faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite
+pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et
+sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à
+mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire
+par _image_), je ne voyais pas en quelle forme; mais je sentais très
+clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin
+de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un
+peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il
+était près de moi...»
+
+ [4] Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui peuvent
+ quelquefois se réunir dans une même vision complexe: _la vision
+ extérieure_, qui est la perception par l’organe naturel de la vue
+ d’un objet naturellement invisible; _la vision imaginative_, vision
+ tout intérieure ou _imaginaire_, qui est une représentation sensible
+ produite par Dieu, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil;
+ _la vision intellectuelle_, qui est la connaissance intuitive et
+ surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, ou bien de choses
+ corporelles, mais abstraites de toutes formes sensibles.
+
+Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose
+prodigieuse! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les
+expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins
+consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une
+idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec
+Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu
+diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle
+se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui
+étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se
+mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons,
+d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision
+intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur
+l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses
+forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces
+manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques.
+Que dis-je? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ
+lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir
+sa Présence... On alléguera, sans doute, que cette longue résistance
+avait fini par produire une véritable obsession de la personne du
+Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de
+la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à
+l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions,
+que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion
+tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se
+sert: «Il me semblait, à ce qu’il me paraissait...» Tout d’abord, elle
+ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur
+soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la
+subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment
+de certitude interne supérieur à tous les doutes.
+
+Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes
+sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de
+quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison? «Dans cet
+état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les
+effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi
+et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande
+grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand
+cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une
+vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par
+les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette
+manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette
+vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là,
+_Jésus-Christ fils de la Vierge_...»
+
+C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au
+critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait
+savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas
+comment. «Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre
+qu’Il était près de moi,--et _je le voyais clairement_, et je le
+sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus
+continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien
+supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude,--et que c’était une chose
+très claire...»--Le confesseur lui demanda encore: «Qui vous a dit que
+c’était Jésus-Christ?--Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais,
+avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée
+dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais
+pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu
+parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande
+obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire,
+mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de
+mes yeux. Dans cette vision, oui: sans voir, cette certitude s’imprime
+avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter.
+Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on
+n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour
+ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés.
+Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce
+soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute
+n’a plus de force.»
+
+Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de
+certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint
+d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est
+obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne
+peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans
+l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle.
+«Ici, rien de semblable, pas d’obscurité: le Christ se représente à
+l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit
+soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux
+matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand
+Bien...»
+
+Voilà la «vision intellectuelle» nettement définie, avec son double
+caractère d’abstraction,--abstraction de toute forme sensible,--et de
+certitude immédiate et concrète: l’adhésion de l’intelligence se produit
+instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie
+mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait
+reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre
+le plus élevé: «C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint
+homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre
+d’Alcantara.» Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien
+exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette
+vision intellectuelle un certain mode d’audition également
+intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en
+définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière
+de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut,
+d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte,
+on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible
+qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements.
+L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit
+maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de
+l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité
+infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment: elle n’a plus
+qu’à en jouir. «C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même
+avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié,
+trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment
+et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à
+connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble,
+quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante:
+pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des
+plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec
+lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de
+ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée...» Ce langage intuitif
+et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il
+s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe
+intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle «le langage du Ciel».
+C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme,--et, sans doute,
+c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour
+converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a
+entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les
+deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition
+immédiate: l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait
+que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si
+sages.
+
+Répétons-le encore: ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne
+les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle,
+c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait
+fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui
+apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et
+le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se
+tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, «et le
+Seigneur me rassurait.»
+
+ * * * * *
+
+Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de
+décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être
+question, appartiennent à un autre ordre: ce sont des visions dites
+«imaginatives» ou «imaginaires», c’est-à-dire qui consistent en images
+intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont
+considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre
+inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus
+l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus
+agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous
+d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le
+plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette
+voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une
+instruction, tout un «savoir», sans parler de dispositions et de
+qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques
+superficiels.
+
+Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle
+entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son
+prodigieux projet.
+
+«Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me
+montrer seulement ses mains: elles étaient d’une si parfaite beauté que
+je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours
+lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle.
+Quelques jours après, je vis aussi son divin visage,--et ce fut encore
+une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre
+pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il
+m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par
+comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la
+faiblesse de ma nature...»
+
+Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put
+contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit
+dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la
+relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute: «Ce que je
+vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un
+grand mal: _on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même_.
+Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue
+dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une
+gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ
+Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce
+qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons
+entièrement d’un tel Bien?...» Cette beauté des Corps glorieux est telle
+que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais
+la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire,--c’est-à-dire
+une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une
+hallucination perceptible par les sens. «Je ne la vis jamais, dit-elle,
+ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, _mais avec les
+yeux de l’âme_.»
+
+Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment
+même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de
+raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures
+n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination.
+«Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette
+grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de
+douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma
+sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me
+figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je
+n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul
+resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer
+ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une
+blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour
+la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait
+voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle
+d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en
+comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la
+vue: quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les
+yeux... Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni
+que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle
+qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose
+artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce
+qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de
+telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une
+vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la
+met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les
+ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts
+ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas
+de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin,
+ni précaution. _Cela, je l’ai bien expérimenté_, comme je vais le
+dire...»
+
+Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à
+son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces
+visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a
+«expérimenté», ce qu’elle a vu: «En certaines circonstances, dit-elle,
+ce que je voyais ne me semblait être qu’une image; mais, en beaucoup
+d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même: cela
+dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines
+fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non
+comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils... Car, si c’était
+une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est
+le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et
+homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit
+après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté
+que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même,
+spécialement quand on vient de communier: car nous savons déjà qu’Il est
+là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette
+auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se
+fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la
+majesté avec laquelle Vous vous montrez! Et combien Vous êtes Seigneur
+du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de
+cieux innombrables que Vous pourriez créer! L’âme comprend, par la
+majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de
+ce que Vous êtes seigneur de tout cela!...»
+
+Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter
+ainsi la personne du Christ? Pour écarter ce retour d’une objection
+persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse:
+Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point,
+se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais
+le Christ vivant,--en gloire et en majesté,--tel qu’elle vient de nous
+le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir
+et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains
+moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos
+efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre
+plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination
+est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et
+elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on
+songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar: «L’âme, conclut
+la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle
+ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au
+contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au
+corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté.»
+
+Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre
+témoignage, eut «presque continuellement» des visions de ce genre,
+visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute:
+«Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et
+la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si
+belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir
+extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de
+pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que
+j’essaie: la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je
+vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force
+que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si
+soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté.
+Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident
+que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons
+qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne... «Humilité
+et confusion», voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que
+suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de
+l’Homme-Dieu. Répétons-le encore: nulle trace de sensualité, de
+délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si
+saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se
+reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut
+rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous
+dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait
+l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une
+sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais
+elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, _par le
+sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés_. Je le demande:
+jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules? La femme, qui nous
+fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que «le cœur
+contrit et humilié» dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire:
+«Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous!...»
+
+Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce
+joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles
+d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en
+cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la
+communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et
+dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies,
+pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec
+les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. «Je L’ai vu, dit-elle,
+au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa
+croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme
+ou de celles d’autres personnes. _Mais toujours sa chair était
+glorifiée._» Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand
+Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de
+chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.
+
+ * * * * *
+
+Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes
+pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut
+affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en
+fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un
+certain nombre de ces grâces dans ses _Relations_, simples notes
+adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En
+voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance
+de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une
+tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations...
+«Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à
+l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien
+présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait
+véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me
+dit,--et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté
+du cœur,--par vision intellectuelle: «Je suis là, mais je veux que tu
+voies le peu que tu peux sans moi!...» Instantanément, je repris
+confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à
+Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si
+puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras,
+à la manière dont on représente la «Cinquième Angoisse». (C’est-à-dire
+l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils).
+Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de
+moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit:
+«_Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est
+incomparablement plus grande!_». Cette vision a duré jusqu’à ce moment.
+Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois...»
+
+Voici une autre apparition d’un caractère peut-être plus audacieux
+encore dans sa divine familiarité: «Ce jour-là, après la communion, il
+me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de
+moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre
+autres choses: Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi! Montre-moi tes
+mains!» Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son
+côté,--et il me dit: «_Regarde mes plaies! Tu n’es pas sans Moi: la vie
+est courte et passe promptement._» Par certaines de ses paroles, je
+compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais
+descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et
+qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il
+avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande
+détresse,--et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement
+qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie
+de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que
+j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah! que dut être celui
+de la Vierge!... Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps
+avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât!...»
+
+ [5] C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont nous
+ allons bientôt parler.
+
+Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse
+mystiques! «Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je
+fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la
+Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une
+fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon
+visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le
+Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et
+que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me
+dit: «_Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma
+miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des
+plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le
+vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour._ Il
+ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je
+communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien
+préparer mon âme pour y héberger le Seigneur...»
+
+Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi
+dans la familiarité du divin! Il faut être des saintes (par exemple
+sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner
+ainsi dans le Sang Eucharistique! Et pourtant cette hardiesse n’est
+qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une
+débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un
+dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire
+l’application personnelle: «J’ai versé telle goutte de sang pour toi!»
+dit le Christ à Pascal, dans le fameux _Mystère de Jésus_. En réalité,
+chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La
+Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous.
+Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se
+targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce
+insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation
+sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de
+Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la
+sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour
+elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son
+salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides,
+terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous
+avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un
+mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui
+prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa
+plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert
+pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de
+tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces
+souffrances ne dureront pas toujours: «Regarde mes plaies!... La vie est
+courte et passe promptement!» Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans
+ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse,
+elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi! La chair divine du Christ si
+proche de la sienne!... Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la
+rassure: «Ne t’effraie pas de cela! Car l’union de mon Père avec ton âme
+est incomparablement plus grande!» Par ces seuls mots, la pensée de
+Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs: «Est-il
+possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras
+votre chair adorable?» Et le Christ de répondre: «L’union de mon Père
+avec ton âme est incomparablement plus grande!» C’est-à-dire: «Puisque
+ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très
+Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en
+Dieu!...»
+
+Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en
+splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que
+j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement
+encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité
+du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les
+vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé
+un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à
+côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie
+ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte
+qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses
+vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à
+le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut,--et
+il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de
+sa bouche, et qu’Il lui disait: «Mange, ma fille! Et fais passer ce pain
+comme tu pourras! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment,
+il convient que tu souffres!...»--Quand on lit cette scène d’une divine
+tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne
+pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au
+sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de
+galanterie sacrée. En ce temps-là,--et aujourd’hui encore,--quand l’hôte
+espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un
+morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend
+vers sa bouche... Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle
+qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la
+comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule
+à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement
+des corps glorieux: «Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix
+de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me
+la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses,
+beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il
+n’y en a pas de possible: le diamant paraît quelque chose de faux et
+d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y
+étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi
+désormais. Et, en effet, il en fut ainsi: je ne voyais plus le bois dont
+cette croix était faite, mais les pierres précieuses. _Personne autre
+que moi ne les voyait..._» Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté
+spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes.
+C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les
+pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de
+cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin,
+mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne
+daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient
+la gloire des choses du Ciel.
+
+Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote
+charmante: «Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame
+nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements,
+cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois
+diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient
+admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en
+ces termes: «Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña _Fulana_?--Oui,
+ma Mère! Pourquoi me demandez-vous cela?--_Ne vous semble-t-il pas
+qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont
+jolies?_--Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit
+qu’elle est belle et bien parée.» La Sainte se mit à sourire et ajouta:
+«Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus? Pour moi,
+toutes les choses de la terre me paraissent fort laides.» Cette
+conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à
+celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la
+Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande
+dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi:
+«Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois
+saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette
+dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or,
+des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle
+estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi,
+je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes,
+en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve...» Oui,
+sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame.
+Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui
+montrant? Quelle charmante idée,--et bien féminine encore,--que
+d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de
+cœur!... Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute
+spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes
+mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles...
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces visions,--imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour
+objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte
+Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les
+Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions,
+des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et
+de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une
+haute signification mystique, une poésie à la fois suave et
+éblouissante,--témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant
+prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent: «La veille de
+la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le
+_Salve_, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude
+d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une
+statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me
+paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame
+que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que
+me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette
+ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la
+corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont
+devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous
+une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je
+demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du _Salve_...»
+
+ [6] C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la Sainte
+ par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, tableau que
+ l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph d’Avila.
+
+Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en
+gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue
+prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle
+appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son
+_Élisée_: «Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je
+recommandais Élisée à Dieu, j’entendis: «_C’est mon véritable fils: je
+ne manquerai pas de l’aider_», ou une autre parole de cette sorte, car
+je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au
+sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé
+que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui
+habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à
+l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis
+alors ces paroles: «Tu te trompes beaucoup, ma fille! Les tentations du
+démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs: prends patience! Tant
+que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves.» Je
+réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un
+recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me
+croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même
+comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai
+aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques: _Veniat dilectas meus in
+hortum suum._ J’y vis mon Élisée: il n’était nullement noir, à coup sûr,
+mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de
+guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le
+précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes
+des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les
+yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même
+qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la
+suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la
+joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut
+dit: «Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et
+cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma
+Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est.» Cette vision, à
+laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de
+mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour
+les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et
+je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que
+ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une
+imagination...»
+
+Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il
+faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu
+desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière,--et
+pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de
+prédilection, le Père Gratien,--il importe de rappeler que ce Père, qui
+était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme,
+subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés
+et de toute espèce d’ennemis occultes;--que cette réforme était, aux
+yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou
+de mort pour le catholicisme menacé par les protestants,--et qu’enfin
+sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme
+un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de
+s’élever de concert vers Dieu.
+
+Mais ces considérations historiques font naître précisément une
+objection, qui a été formulée maintes fois par les adversaires du
+surnaturel: est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent si
+bien aux préoccupations _actuelles_ de Thérèse ne seraient pas
+provoquées par ces préoccupations mêmes, par le désir qu’elle a
+d’obtenir une réponse à ses doutes, un encouragement dans ses
+épreuves?... Et l’on se souvient de cette sévère condamnation, prononcée
+par saint Jean de la Croix, de certains états mystiques: «C’est une
+chose surprenante que ce qui se passe de nos jours. Quand une âme a pour
+moins de quatre deniers de considération des choses divines et qu’elle
+entend en elle-même le son de quelque parole intérieure, dans un moment
+de recueillement, elle tient immédiatement cela pour quelque chose de
+sacré et de divin, et, sans en douter le moins du monde: «Dieu,
+dit-elle, m’a parlé, Dieu m’a répondu...» _Or cela n’est pas vrai. Et
+c’est elle-même qui se parle et qui se répond par l’effet même de son
+désir._»
+
+Il est trop évident qu’une telle critique ne saurait s’adresser à sainte
+Thérèse, qui est sans cesse en garde contre les duperies des sens, les
+suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. Quand elle n’est pas
+sûre d’une chose,--absolument sûre,--elle multiplie, nous l’avons vu,
+les formules dubitatives. Elle dit qu’_il lui semble_, et non que cela
+est certain. Mais il y a des évidences immédiates qu’elle ne peut nier
+sans se nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas produites une
+fois, elles se sont répétées indéfiniment. Redisons-le: pour la voyante,
+cette certitude est supérieure à celle des sens, qui peuvent toujours
+être le jouet d’hallucinations: là l’évidence rationnelle est parfaite
+et constante. Elle est confirmée par des expériences répétées, par le
+témoignage concordant des cinq sens spirituels, lesquels sont analogues
+aux cinq sens organiques. D’autre part, ces visions et révélations ne
+sont nullement volontaires. Sainte Thérèse insiste continuellement sur
+le caractère passif de ces états. Si elle s’efforce à l’oraison,--et à
+toutes les formes de l’oraison,--elle n’a jamais demandé les grâces dont
+il est ici question. Bien plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a
+voulu les refuser, elle a désespérément essayé de s’y soustraire. De
+sorte qu’elle souscrirait pleinement à cette autre critique, non moins
+sévère, de saint Jean de la Croix: «Celui qui voudrait, de nos jours,
+demander à Dieu et obtenir quelque vision ou révélation, ferait, ce me
+semble, outrage au Seigneur, en ne jetant pas uniquement les yeux sur
+son Christ. Et Dieu aurait le droit de lui répondre: «Voici que vous
+avez mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances.
+Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux modes d’enseignement. Car, en
+Lui et par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que vous pouvez désirer
+et me demander,--vous le donnant pour frère, pour maître, pour ami, pour
+rançon et pour récompense.» Sainte Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a
+jamais rien désiré au-dessus de cet enseignement et de cette récompense.
+Tout le reste lui a été donné malgré elle et par surcroît.
+
+Ces manifestations surnaturelles, outre leur fréquence, leur certitude
+immédiate, leur caractère involontaire, se distinguent encore par cet
+autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments nouveaux à la
+connaissance, des acquisitions où les sens naturels n’ont aucune part:
+ainsi cette perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière sensible
+portée à un degré de splendeur extraordinaire, mais _une autre lumière_,
+«une lumière si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous les
+efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible
+de s’imaginer comme elle est». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle,
+étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. De même par ces
+étranges paroles, qu’elle appelle «le langage de ciel»,--ces paroles non
+prononcées, non distinctes, et qui semblent bien n’être que de hautes
+vérités miraculeusement infuses. Ces intuitions sont douées d’une
+intensité si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de telles
+profondeurs, que les mots lui manquent pour y faire même allusion et
+que, dans le transport que cette vision lui cause, elle se sent
+réellement hors d’elle-même et prête à s’anéantir. Enfin, elles
+produisent en elle une véritable dilatation de l’intelligence, un
+renouvellement et un enrichissement moral, que tous ses efforts vers la
+perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle s’étonne d’avoir acquis en un
+instant. Ces dons inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses
+visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. Ce sont des joyaux
+dont lui a fait présent l’Ami inconnu et qui lui attestent à la fois la
+réalité de son amour et de ses visites mystérieuses...
+
+Le plus grand des effets produits par ces grâces insignes, c’est un
+redoublement d’amour pour Dieu,--redoublement qui se manifeste sous une
+forme étrange, mais nettement caractérisée et que la Sainte analyse avec
+une pénétration et une subtilité singulières. Cet état nouveau se
+produisit durant les persécutions qu’elle eut à subir au lendemain de sa
+conversion, c’est-à-dire dès que ces grâces spéciales lui furent
+accordées: «Bientôt, dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle me
+l’avait promis, à me donner des signes de plus en plus nombreux que
+c’était bien Elle. En même temps, croissait en moi un si grand amour de
+Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, parce qu’il était
+évidemment surnaturel et que je n’y avais contribué en rien. Je me
+voyais mourir, avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où chercher
+cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet amour me donnait de si grands
+transports... que je ne savais que faire de moi, parce que rien ne me
+satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, il me semblait
+qu’on m’arrachait l’âme. Artifice souverain du Seigneur! De quelle
+délicate habileté vous usiez à l’égard de votre misérable esclave! Vous
+vous teniez caché de moi, et votre amour me pressait dans une mort si
+savoureuse, que jamais mon âme n’aurait voulu en sortir. Qui n’a point
+passé par ces transports si grands, il est impossible qu’il puisse les
+comprendre...» Et, plus loin, elle précise cette espèce de douleur, qui
+lui vaut comme une mort anticipée. Elle la compare à celle d’une
+blessure que ferait une flèche trempée dans le suc d’une herbe magique:
+«Ce n’est pas l’âme, dit-elle, qui produit en elle-même cette blessure
+qu’elle ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une flèche qui se
+fiche au plus vif des entrailles et du cœur à la fois, de sorte que
+l’âme ne sait ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien
+qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec elle un philtre qui
+la fait se détester elle-même par amour de ce Seigneur et que, de bon
+cœur, elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, ni même
+exprimer la manière dont Dieu blesse l’âme, ni la grande peine qu’Il lui
+donne, au point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette peine
+est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices dans la vie qui lui causent
+plus de contentement. L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours
+mourante d’un tel mal...»
+
+Cette «petite mort» n’est nullement métaphorique; elle est réelle. A de
+certains moments de l’extase, il semble que la mort physique soit déjà
+commencée: «La douleur, dit la Sainte, est si vive que l’âme ne peut ni
+prier, ni rien faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut remuer
+ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, on était debout, on s’affaisse
+comme une chose inanimée. On ne peut plus même respirer, à peine pousser
+quelques soupirs, très faibles parce qu’on est à bout, mais très
+intenses par ce que l’on ressent...»
+
+Il importe d’avoir tous ces textes présents à l’esprit, de les avoir lus
+et relus attentivement, d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le
+sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus extraordinaires de
+la vie de sainte Thérèse,--ce fameux miracle de la Transverbération,
+dont l’Église a conservé le souvenir par une fête qui se célèbre, chaque
+année, le 27 du mois d’août. Faute de cela, on en a donné les
+interprétations les plus tendancieuses et les plus grossièrement
+erronées. La littérature pseudo-médicale voit dans ce cas,
+superficiellement exposé, la confirmation de ses théories. Enfin, le
+groupe célèbre du Bernin, cette «gloire», en marbre blanc, qui veut être
+une traduction plastique et une illustration du miracle et que l’on
+peut contempler, aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église
+Sainte-Marie-de-la-Victoire,--cette sculpture équivoque a, dans une
+certaine mesure, autorisé de telles fantaisies d’interprétations. Des
+écrivains notoires en ont pris prétexte pour exécuter des variations
+esthétiques sur le mélange de la volupté à la dévotion.
+
+En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de sainte Thérèse?...
+Uniquement, d’une forme singulière de l’amour de Dieu, d’un tel appétit
+de Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de Lui. Cette douleur
+qu’elle en éprouve, elle se la représente sous les espèces d’une flèche
+qui lui traverserait le cœur et les entrailles et qui lui inspire
+l’horreur d’elle-même et le désir de perdre la vie pour Dieu. C’est une
+douleur à la fois spirituelle et _physique_, parce qu’il est impossible
+qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le corps lui-même. Mais, de
+cette douleur naît un plaisir incompréhensible et inexprimable, un
+plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, dit-elle, que «l’âme
+voudrait être toujours mourante d’un tel mal». Ainsi la flèche n’est
+qu’un signe sensible par lequel la Sainte se représente la _douleur
+d’âme_ que lui cause l’absence de Dieu.
+
+Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de sainte Thérèse, on peut
+lire, sans trop d’étonnement, la prodigieuse confession que voici: «Le
+Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse cette vision: Je vis
+un ange près de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle, ce qui
+ne m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien que, souvent, des
+anges m’apparaissent, je ne les vois pas, sinon par une vision
+intellectuelle analogue à la première que j’ai rapportée. Cette vision,
+le Seigneur voulut que je la visse ainsi: _il_ n’était pas grand, plutôt
+petit, très beau, le visage tellement enflammé qu’il semblait être un
+ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont que feu. Ce doit être
+ceux qu’on nomme Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je
+vois bien que, dans le ciel, il y a une telle différence d’un ange à
+l’autre, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui
+voyais dans les mains un long dard qui était d’or, avec une pointe de
+fer qui me semblait avoir un peu de feu. Il me parut qu’il me le
+plongeait dans le cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me
+pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il me sembla qu’il les
+entraînait avec lui et qu’il me laissait tout embrasée d’un grand amour
+de Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait pousser les
+gémissements que j’ai dits. Et si excessive était la suavité que mettait
+en moi cette extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle fût
+ôtée--et que l’âme ne peut se contenter qu’en Dieu. Ce n’est pas une
+douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas
+d’y participer, et même assez durement. C’est une caresse si suave entre
+l’âme et Dieu, que je supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui
+penseront que je mens.»
+
+On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un certain parallélisme
+entre cet amour mystique et l’amour humain. Ce qui ressort de ces
+lignes, c’est que la personne de l’ange est purement accessoire aux yeux
+de la Sainte: il n’est que l’envoyé et le ministre de l’amour divin.
+Elle ne voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à une des
+hiérarchies célestes les plus élevées. Bien qu’elle remarque sa beauté,
+ce n’est pas vers lui que se tourne son amour. Le résultat de la
+blessure faite par la flèche d’or, c’est de la laisser «embrasée d’un
+grand amour de Dieu». En outre, la douleur qu’elle éprouve est toute
+spirituelle, bien que le corps en subisse le contre-coup. Les délices
+concomitantes sont des délices également spirituelles, auxquelles le
+corps reste étranger: «C’est,--dit-elle--une caresse suave entre l’âme
+et Dieu.» Ceux qui ne veulent considérer dans cette extase de sainte
+Thérèse qu’un cas physiologique et pathologique sont donc obligés de
+dénaturer les textes et de forcer les faits.
+
+Mais l’Église, après un minutieux examen, a reconnu le miracle. Et les
+filles de sainte Thérèse, dans la chapelle de leur couvent d’Alba de
+Tormès, en montrent une preuve matérielle, qui est quelque chose de
+déconcertant: le cœur même de la Sainte, portant la trace nettement
+visible de la Transverbération,--le cœur non embaumé, mais desséché, et
+conservé dans une ampoule de cristal qui occupe le centre d’un somptueux
+reliquaire. Une couronne constellée de pierreries d’une richesse
+fabuleuse surmonte l’ampoule, et, à la cime de ce radieux ostensoir, se
+dresse un groupe d’argent massif: deux figures, celle de la Sainte et
+celle de l’Ange, qui commémorent le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux
+que le Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée tournant presque
+le dos au chérubin et le visage tendu vers le ciel...
+
+Autour de cette relique, les imaginations se sont donné libre carrière.
+Les plus romanesques et extravagantes histoires ont été inventées pour
+expliquer «scientifiquement» la blessure très apparente de ce cœur de
+chair. On se demande pourquoi les mêmes gens qui admettent la
+stigmatisation des mystiques se refusent à admettre des stigmates
+internes, qu’ils pourraient expliquer d’une façon tout aussi
+«scientifique». Car enfin si la seule pensée d’un saint François
+d’Assise intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ a pu produire
+les cinq stigmates que l’on sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse
+concentrée sur la blessure et la souffrance atroce de son propre cœur
+n’aurait-elle pas laissé de traces analogues dans sa chair? Mais tout
+cela est loin d’être démontré. Aucune expérience n’est possible sur le
+passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant la raison stupéfiée, comme
+une énigme et comme un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un
+signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la pourriture...
+
+Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas l’ombre d’un doute. Il
+se renouvela, d’ailleurs, à plusieurs reprises: «Les jours, dit-elle, où
+je me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de stupeur. Je
+n’aurais voulu ni voir ni parler, mais rester embrassée avec ma peine,
+qui, pour moi, était _une gloire plus haute que tout ce qui existe au
+monde_.» Et pourtant, de tels états n’étaient que le prélude de grâces
+encore supérieures. C’est, en effet, à partir de ce moment que vont
+commencer ce qu’elle appelle ses «grands ravissements».
+
+
+
+
+III
+
+LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS ET LE MARIAGE MYSTIQUE
+
+
+Ces «grands ravissements», qui se multiplièrent après le miracle de la
+Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La
+première fois qu’elle entendit des paroles intérieures: _Je ne veux plus
+que tu converses avec les hommes, mais avec les anges_, ce fut en
+récitant les strophes du _Veni creator_. Au milieu de cette récitation,
+elle fut prise, nous dit-elle, d’un «ravissement», et c’est à ce moment
+qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres
+visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit
+dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la
+Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute: «Pour moi, je
+dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance,
+quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire
+et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse
+supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en
+la laissant _dans le ravissement et dans l’extase_. Et ainsi la vision
+de cette divine présence se perd dans la jouissance...»
+
+Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce
+qu’elle appelle «le vol de l’esprit». Pour elle ce sont des états de
+même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir
+entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte,
+que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue
+«par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres
+opérations.» Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement
+est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs
+sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance
+extérieure: à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement
+surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois,
+sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle
+préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose,
+l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais
+voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange.
+
+«Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le
+corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur
+naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment
+de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis
+que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans
+notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de
+l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y
+a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, _prévenant toute pensée et
+toute préparation intérieure_, il arrive sur vous avec une impétuosité
+si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou
+cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis
+que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez
+où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait
+craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup
+plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout,
+et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous
+enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et,
+dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais
+résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me
+prend en public, et aussi, souvent, en particulier, _dans la crainte où
+je suis d’être trompée_. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec
+une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant: j’en
+demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible: mon âme
+était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la
+retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever...»
+
+C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation,--cas
+fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été «scientifiquement» observé.
+C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité: les
+mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans
+cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils
+s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien... A
+ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de
+sainte Thérèse elle-même: «J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette
+manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la
+communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande _parce
+que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout
+de suite beaucoup de retentissement_. Comme ce fait est tout récent et
+s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon
+pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une
+circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la
+même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se
+trouvaient présentes,--c’était pour la fête de la Vocation, pendant un
+sermon,--_je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir
+le corps, et cependant on put voir la chose._ Je suppliai beaucoup le
+Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces...»
+
+Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait: «Au
+commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui
+ne le serait, _en voyant ainsi son corps enlevé de terre?_ Bien que ce
+soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si
+l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins,
+je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais
+enlevée de terre.» Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on
+peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment
+révoquer en doute ces deux faits matériels: que, dans une de ces
+transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées
+de lui tenir le corps?... Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de
+convulsions? Mais des témoins oculaires, des religieuses de
+l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte,
+ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de
+terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste «la vit deux
+fois»: ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père
+Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse,
+la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le
+plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans
+ses notes sur le Couvent de l’Incarnation: «Dans le troisième parloir,
+dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce
+motif, on l’appelle «le parloir de Notre Sainte Mère»), en cet endroit,
+elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux
+ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce
+de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque
+permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le
+Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une
+pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une
+autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le
+Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à
+cette occasion que la Sainte dit ces paroles: «On ne peut pas parler de
+Dieu avec mon Père, le Frère Jean: tout de suite il entre en ravissement
+ou vous y fait entrer.» Malgré ces détails si précis (admettons même que
+les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait
+incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme
+un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut:
+«Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de
+pesanteur: quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes
+pieds toucher la terre.» Et ailleurs: «Lorsque je voulais résister, je
+sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient: je ne
+saurais à quoi les comparer.»
+
+Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de
+manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement
+décrites: «Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il
+reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il
+conserve l’attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied, ou
+assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le
+ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le
+sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée: _ceci
+a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se
+conserve_, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne
+puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre: c’est comme un
+son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière
+d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je
+veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent
+perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent
+rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette
+transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant
+qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait
+ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de
+notre entendement dans cet exil: nous devons apparemment être incapables
+de recevoir une si haute lumière...»
+
+Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux: c’est, dit
+la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer
+tout ce qui reste de vie. Toutefois «il est d’une rigueur si excessive
+que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois
+réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le
+pouls... De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés; mes mains
+sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste,
+jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une
+douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué...» Il
+arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et,
+pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont
+parfois quelque chose d’effrayant: «Dans le monde, dit sainte Thérèse,
+de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne
+pour des marques de folie.» Elle va même jusqu’à l’aveu que voici: «Si
+les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si
+elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je
+douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je
+craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont
+parle saint Vincent Ferrier...»
+
+Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même:
+ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de
+choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la
+rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter
+des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée
+jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes
+avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises,
+lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle
+pouvait, de les dissimuler,--et d’abord aux autres religieuses. Mais
+celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très
+explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme: «Bien qu’elle
+éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y
+résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait
+beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du
+cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait
+qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à
+entendre que c’était une nécessité de sa maladie.» Voilà donc ce que la
+Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de
+suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux
+fussent-ils,--elle jetait un voile sur ces misères de la nature,--pour
+ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du
+ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable.
+
+D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et
+d’amour de Dieu: «Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un
+maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par
+nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression
+d’humilité... Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous
+avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un
+grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un
+immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver
+immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme
+jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui
+s’est souillé par tant d’offenses...»
+
+Un autre effet, c’est «un détachement étrange, qu’il est impossible
+d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il
+diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent
+des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut
+que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus
+étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment
+plus grande.» Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme
+allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la
+souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers
+de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde,
+dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel
+enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle
+épreuve,--une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et
+pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. «Il nous vient,
+dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que
+nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais
+essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y
+réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je
+pourrai... Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est
+à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui
+pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si
+douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le
+créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses,
+qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne
+trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle
+n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette
+solitude... Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette
+âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus
+extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose
+inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le
+croiront ni ne l’entendront: cette communication n’est pas pour nous
+consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter
+ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle,
+s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se
+voit avec une peine si délicate et si pénétrante... qu’elle peut dire au
+pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude,
+le Prophète royal,--avec cette différence que le Seigneur le lui faisait
+sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde:
+«_Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto..._» Cela me
+console de voir que d’autres âmes,--et de telles âmes,--ont éprouvé cet
+infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en
+elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le
+créé: car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite
+alors...»
+
+Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des
+révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré,--l’âme
+se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon,--qu’elle en
+arrive à se demander: «Où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_» Seul peut
+la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles
+que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois,
+l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le
+sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie: c’est
+l’affreux passage de la mort. «Mais cette torture, dit la Sainte,
+s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer.
+C’est un martyre à la fois cruel et savoureux... L’âme connaît bien
+qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en
+Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce
+qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne
+lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet
+état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la
+peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le
+ravissement...»
+
+Il y a enfin une souffrance pire que toutes celles-là: c’est, dans
+certains moments de détresse et de désespoir, d’éprouver comme un
+sursaut de l’instinct de conservation, de vouloir se rattacher à la vie,
+de chercher autour de soi une autre âme, un vivant qui nous aide et qui
+nous retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare l’âme qui se débat
+ainsi, dans son agonie, au supplicié, qui «ayant déjà la corde au cou et
+se sentant mourir, cherche à reprendre haleine». Mais cette lutte
+suprême ne fait que trahir la faiblesse de notre nature: «C’est
+l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait
+demander secours afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur
+souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la
+vie: tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie
+supérieure de l’âme ne voudrait pas sortir de cette peine...»
+
+Cette extrémité de la peine mystique, sainte Thérèse nous avertit
+qu’elle n’y arriva pas tout de suite. Quelques années s’écoulèrent entre
+ses premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et elle ajoute: «Ce
+chemin paraît le plus sûr, parce que c’est celui de la Croix. Le bonheur
+que l’âme y goûte est selon moi de très grand prix: le corps n’y a point
+de part, il en a seulement la peine et l’âme savoure seule les délices
+de cette souffrance. Je ne comprends pas comment cela peut se faire. Je
+sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais pas, je l’avoue,
+cette faveur que Dieu me fait (et qui est bien de sa main et non acquise
+par moi, car elle est très surnaturelle) contre toutes les grâces que je
+vais dire ensuite...»
+
+Au cours de cette subtile et si difficile analyse, il arrive que la
+Sainte s’arrête, prise de scrupule, et qu’elle se demande: «Est-ce bien
+ainsi? Me suis-je bien expliquée?» Elle désespère d’y être parvenue.
+Elle sent bien qu’elle n’a pas tout dit, qu’elle n’a pas pu tout dire.
+Néanmoins elle en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que peut être
+cette étrange «peine»: d’abord le sentiment de l’agonie et de la mort
+physiques (le pouls devient imperceptible), et, avec ces affres du
+corps, une souffrance inexprimable de l’âme,--le sentiment que le monde
+s’écroule, qu’il n’y a plus rien (où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_)
+Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations elles-mêmes (on
+perd le sentiment). C’est le désert, et, comme elle le dit, _l’extrémité
+de la solitude_. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance et de
+l’abandon, un sentiment de plaisir et de consolation. Après avoir été
+terrassée, après avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre dans la
+douleur même, peut-être par l’excès de la douleur. Elle se sent égale à
+sa douleur, elle en triomphe par une aide qui ne peut être que
+surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup notre faculté de
+souffrir. Et enfin l’âme se console par les lumières soudaines que Dieu
+lui accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de la souffrance,
+lui donnent le courage de la supporter, pour mériter ce Dieu, dont
+l’absence la tue.
+
+C’est surtout dans «le vol de l’esprit», que ces illuminations sont
+accordées à l’âme avec une abondance et une clarté qui comblent tous ses
+désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte de ravissement, mais
+«plus intense et plus impétueux». Il est tel, dit sainte Thérèse, «qu’il
+semble véritablement séparer l’esprit du corps». Et, faisant allusion à
+elle-même, elle ajoute: «Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus
+haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant quelques instants, si
+son âme anime ou n’anime plus son corps. _Il lui semble qu’elle est
+entrée dans une autre région très différente de celle où nous vivons._
+Là, elle a la révélation d’une lumière si différente de celle d’ici-bas,
+qu’elle pourrait passer toute une vie à s’en faire artificiellement une
+image, en mettant ensemble toute espèce de comparaisons, sans pouvoir y
+parvenir. Et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à
+la fois, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en
+plusieurs années, la millième partie...»
+
+A la clarté de cette lumière incomparable, l’âme découvre un pays
+inconnu. Elle y entrevoit, dans un éclair, d’éblouissantes merveilles.
+Mais ces illuminations ne se produisent pas au suprême moment de
+l’extase. En ce moment-là, «Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est
+plus qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie hors d’elle-même et
+se trouve si abîmée dans la joie de Le posséder qu’elle est incapable de
+comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais, lorsqu’il lui plaît
+quelquefois de la tirer de cette ivresse, pour lui faire voir ces
+merveilles comme en un clin d’œil, elle se souvient, après être
+entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait,
+néanmoins, rien dire en particulier de chacune d’elles, attendu que, par
+sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu a voulu lui montrer de
+surnaturel. Vais-je dire qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une
+vision imaginaire (par images)? Pas le moins du monde. _Il ne s’agit,
+ici, que de vision intellectuelle..._»
+
+Et pour faire comprendre cette espèce de vision rapide et illuminante,
+sainte Thérèse se sert d’une très jolie et toute féminine comparaison:
+«Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements royaux ou princiers,
+qu’on appelle je crois «un cabinet» et où l’on garde un nombre infini de
+cristaux, de vases de tout genre et une foule d’autres objets disposés
+de telle sorte que le regard les embrasse presque tous, en entrant. Un
+jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer dans une de ces pièces
+(mes supérieurs, importunés par les instances de cette dame, m’avaient
+donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes voyages). Dès le seuil,
+je fus saisie d’étonnement et, me demandant à quoi pouvait servir un tel
+amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le Seigneur de voir une
+telle variété d’objets,--et maintenant je le remercie de ce que cela me
+sert pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse restée là un
+moment, il y avait tant à voir, que bientôt tout cela sortit de ma
+mémoire, de sorte que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que si
+je ne les avais jamais vues et qu’il me serait impossible de dire
+comment elles étaient faites. Mais, dans l’ensemble, je me souviens de
+les avoir vues».
+
+Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de vague ni de confus. Elles
+sont seulement, en grande partie, inexprimables. Et pourtant la Sainte
+arrive à nous en donner l’impression soit par des images, lorsque la
+vision est suffisamment imaginaire, soit simplement par des mots où elle
+a su faire passer un peu de son émotion ou de son éblouissement. Sa
+vision de l’Enfer, en particulier, est quelque chose d’extraordinaire
+non seulement par quelques traits descriptifs qui semblent sortis de
+l’imagination de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment et, si
+l’on peut dire, par la couleur et la signification intellectuelles du
+morceau: «Ce fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je
+n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me fit l’effet d’une de
+ces petites rues très longues et très étroites, quelque chose comme un
+four très bas, très obscur et très resserré. Le sol me paraissait plein
+d’une boue immonde et pestilentielle, où il y avait une foule de
+reptiles venimeux. A l’extrémité se trouvait une concavité creusée dans
+la muraille, une manière de cachot très étroit où je me vis enfermée.
+Tout cela était délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai
+alors. Mais je sens que ce que j’ai dit n’est pas exact. Ce qui va
+suivre me paraît inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans mon
+âme un feu, que je ne puis m’expliquer, dont je ne puis dire ce qu’il
+est. Les douleurs corporelles si insupportables que j’ai subies en cette
+vie et qui sont, de l’avis des médecins, les plus cruelles que l’on
+puisse souffrir... ne sont rien en comparaison de ce que je sentis
+alors: le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais finir ni
+diminuer. Et cela n’est encore rien en comparaison de _l’agonie de
+l’âme_: c’est une étreinte, une angoisse, une affliction si sensible,
+jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, que je ne trouve pas
+de paroles pour le dire... Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de
+ces supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs...»
+
+Après avoir commenté cette vision terrible, la Sainte s’écrie: «Voilà
+près de six ans que j’ai vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et
+maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, j’en éprouve un tel
+effroi, que mon sang se glace dans mes veines...»
+
+Redisons-le encore: l’âme tendre, le lumineux génie de sainte Thérèse
+répugnaient à ces images sombres et horrifiantes. En revanche ses
+visions célestes furent très nombreuses et très fréquentes. Elle eut des
+intuitions non seulement de la gloire surnaturelle et des êtres
+glorieux, mais des dogmes les plus profonds, des concepts les plus
+subtils de la science sacrée. A maintes reprises, l’intelligence du
+mystère de la Trinité lui fut miraculeusement accordée: «Un mardi après
+l’Ascension, dit-elle, je restai un moment en oraison, au sortir de la
+communion, que j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement
+distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une pensée, et je me
+plaignais au Seigneur de notre pauvre nature... Soudain, mon âme
+commença à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir _une vision
+intellectuelle_ de la présence en moi de la Très Sainte Trinité. _Il fut
+donné à mon âme par une certaine représentation ou image de la vérité,
+de voir, autant du moins que ma faiblesse en était capable, comment il y
+a trois personnes en un seul Dieu._» Plus tard, relatant ces
+illuminations pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue Alvarez, elle
+lui disait: «Je vois clairement que les Trois Personnes Divines sont
+distinctes, comme je vous vis, hier, quand vous parliez au Père
+Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, je ne vois rien des yeux du
+corps; je n’entends rien des oreilles du corps; les yeux de l’âme même
+ne voient pas: _j’ai seulement une certitude extraordinaire que les
+Trois Personnes Divines sont là_, et, quand leur présence cesse, je le
+comprends aussitôt. Le comment de tout cela, je l’ignore. Mais je sais
+très bien que ce n’est pas de l’imagination. J’aurais beau ensuite
+m’ingénier pour me représenter cette présence, je n’y réussirais pas.
+J’en ai fait assez souvent l’expérience... Depuis tant d’années que je
+reçois ces faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour en parler
+avec assurance.»
+
+Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, une autre fois, la Très
+Sainte Humanité de Jésus-Christ contenue dans le sein de son Père: «A la
+vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle manière elle y est.
+Il me parut seulement que, sans La voir, je me trouvais en présence de
+la Divinité. Mon âme en resta si frappée d’étonnement que je passai
+plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi: il me semblait que j’avais
+sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, _mais non pas
+comme la première fois_: cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide
+que soit une telle vision, elle se grave si profondément dans la mémoire
+qu’elle ne peut plus l’oublier...» Après le Verbe, elle voit toutes
+choses contenues en Dieu: «Je ne les apercevais pas, dit-elle, dans
+leurs propres formes et néanmoins la vue que j’en avais était d’une
+souveraine clarté... Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans
+quelle lumière m’apparaissait-il? Je ne saurais le dire. Cette vue est
+si subtile et si déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. Ou
+bien c’est que je ne sais me comprendre moi-même _dans les visions qui
+n’offrent à l’âme aucune image_, quoique cependant, dans certaine, il y
+ait quelque chose d’imaginaire...» Outre le dogme et les idées
+métaphysiques les plus élevées, ou les plus délicates, certaines vérités
+de détail contenues dans l’Écriture, les sens cachés de certains versets
+prennent tout à coup, pour elle, dans l’oraison, ou dans l’extase, une
+évidence, une intensité, ou une profondeur éblouissante. En voici un
+exemple éclatant: «Me trouvant un jour en oraison, je sentis mon âme si
+unie à Dieu et perdue en lui que le monde semblait disparaître pour moi.
+Il me fut donné alors de comprendre, d’une manière telle que je ne
+saurais oublier, ce verset du _Magnificat_: «Et exultavit spiritus
+meus...»
+
+Cette joie indicible accompagnant de telles illuminations exaltait à un
+tel degré toutes les puissances de son âme, que Thérèse, à de certains
+moments, se sentait élevée au-dessus de toute la création: «Quel empire
+est comparable à celui d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a
+élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde sans être
+captivée par aucune. Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois!
+Comme elle s’étonne de son aveuglement!...» Et ailleurs: «Cet état qui
+tient ainsi l’âme élevée au-dessus de tout le créé _est une espèce de
+souveraineté si haute_ que je ne sais si on peut la comprendre à moins
+de la posséder...» Et la Sainte conclut en ces termes: «Ces vérités font
+que je crains peu la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A
+présent, elle me paraît la chose la plus facile du monde pour quiconque
+sert Dieu, puisqu’en un moment l’âme se voit libre de sa prison et mise
+au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre
+l’extase et la mort... Laissons de côté les douleurs de l’arrachement,
+dont il faut faire très peu de cas car ceux qui auront vraiment aimé
+Dieu et rejeté les choses de cette vie, ceux-là doivent mourir très
+doucement...»
+
+Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, en même temps que de
+toutes ses attaches. Elle méprise la mort, comme toutes les vaines
+contingences de ce monde. Elle est visiblement souveraine, d’une
+souveraineté bien supérieure à celles de tous les rois de la terre. Et
+quand Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se comprennent que
+par la profondeur de son humilité devant Dieu, elle songe manifestement
+au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible dans son
+Escorial, alors que Dieu recherche la société et l’amour des hommes et
+qu’Il se fait tout à tous.
+
+ * * * * *
+
+Mais cet état sublime, avec ses transports violents, est encore dépassé
+par un état plus paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute:
+c’est le mariage spirituel, union constante avec Dieu, autant, du moins,
+que le permet la faiblesse humaine.
+
+Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les
+fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union
+s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici: «La seconde
+année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint
+Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la
+Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en
+donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non
+parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me
+mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de
+grandes hosties: je savais bien que cela importait peu et que le
+Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire
+comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit: «N’aie
+pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi!» Et alors le
+Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au
+plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit: «Vois
+ce clou! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon
+Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité: à l’avenir, non
+seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu
+auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse: mon honneur est le
+tien, et ton honneur est le mien.» Cette grâce fut si puissante que
+j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au
+Seigneur: «Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle
+faveur!» Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma
+faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis
+lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre
+côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois
+combien je suis loin d’y répondre...»
+
+Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur:
+«Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que,
+puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me
+promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de
+cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste
+et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au
+doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et,
+d’autre part, ma vie misérable...»
+
+Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des
+preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel
+proprement dit est tout autre chose: «Dans les autres grâces, affirme
+sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les
+puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans
+ces demeures... Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le
+Divin Maître procède d’une manière fort différente: il apparaît dans le
+centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision
+intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même
+manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il
+leur adressa ces paroles: _La paix soit avec vous._ Ce que Dieu, dans ce
+centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une
+si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je
+ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que
+Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la
+gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont
+n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends,
+c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose
+avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il
+nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une
+connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour... Malgré sa Majesté
+infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme
+ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle.»
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc le sommet de l’union mystique: c’est le sentiment paisible et
+permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut
+être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures.
+
+Ce qui frappe dans ces états,--visions, révélations, illuminations,
+extases,--de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement
+intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au
+psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a
+prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements
+tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère
+nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur
+dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la
+pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne
+pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez
+elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se
+livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et
+critiquées en détail: de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle
+sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste
+intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont
+relativement rares: la plupart sont de l’ordre intellectuel,
+c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans
+l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à
+la réalité extérieure de l’image hallucinatoire: il la touche, comme il
+la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites,
+et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions
+imaginaires, elle sait très bien,--et elle ne cesse de le répéter,--que
+l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons
+enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien
+péremptoire: c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de
+l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante
+et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée
+d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais
+elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après
+ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de
+santé relative.
+
+Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de
+notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses
+prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer
+l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous
+connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a
+examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique
+qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si
+ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à
+priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne
+rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité.
+Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états
+extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils
+traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des
+réalités que nous ignorons également!
+
+En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme
+extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses
+frères, les «Américains», elle a conquis des continents inconnus. Mieux
+encore: elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes,
+et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce
+de Grandmaison, sont comparables à «ces documents rapportés par les
+explorateurs de terres inaccessibles». Même aux incroyants nul n’aura
+donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de
+l’éblouissement devant le mystère...
+
+
+
+
+IV
+
+L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT
+
+
+C’est seulement pendant la dernière période de sa vie, environ dix ans
+avant sa mort, que Thérèse parvint à cette suprême étape du mariage
+spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des effets de cette
+union. Habile comme toujours à s’observer et à s’analyser elle-même,
+elle les a décrits tout au long dans les conclusions de ses _Moradas_.
+
+D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme
+n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa
+gloire, voilà, désormais, toute sa vie: «Occupe-toi de mes affaires, dit
+le Seigneur à sa servante: je m’occuperai des tiennes.» Et ainsi elle
+n’a plus d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. Elle
+n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces
+«douceurs» que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner
+dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, que la vraie voie,
+c’est la voie de douleur,--le Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne
+s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une
+grande joie. Elle prie pour ses persécuteurs et pour ses ennemis. Au
+milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être
+constamment unie à Dieu lui suffit, et, d’avance, elle accepte et elle
+est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.
+
+Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement de souffrir. Maintenant
+elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences
+sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé,
+plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve
+plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu étant toujours
+présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres
+paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait
+l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience en
+excitant, dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour.
+Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces
+mouvements impétueux se font, en elle, de plus en plus rares. On dirait
+que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles profonds qui, autrefois, la
+bouleversaient jusque dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont
+capables de supporter, sans fléchir, les plus hautes faveurs. L’union
+mystique apporte à l’Épouse un calme, une sérénité à peu près
+inaltérables. Cette paix n’est pas absolue, car l’âme peut être encore
+troublée ou obscurcie par des fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là
+que des défaillances passagères: ce qui caractérise cet état suprême,
+c’est le repos merveilleux dont l’âme jouit.
+
+Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. Elle en avait été
+privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période
+critique, qui va de 1555 à 1561,--la période de persécution et de
+combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements.
+Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle
+n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il
+lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le
+calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement
+conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au
+dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un
+type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint
+s’est posé devant ses yeux.
+
+Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant,
+arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît
+l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des
+valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux.
+«Tout est néant, _todo es nada_,» se plaisait-elle à répéter, même dès
+son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit: «Tout
+est un songe, _todo es un sueño_»: il n’y a de vivants que ceux qui
+vivent de la vie spirituelle: «Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me
+paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la
+terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux
+aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je
+perçois par les yeux du corps une dérision: au contraire ce que j’ai vu
+avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois
+bien loin, c’est la mort pour moi.» Ainsi, l’illusion est dissipée, le
+voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de
+la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas
+s’est substitué l’amour des choses d’En-haut...
+
+Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute
+une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette
+négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions:
+retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit,--loin
+de l’irréel, ou,--ce qui est pire,--du mauvais. De là la nécessité du
+cloître, de la séparation et de la clôture sévères... Thérèse regarde
+son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts: tant de
+portes ouvertes sur le dehors! tout ce flot de visiteurs profanes! Les
+nonnes rompant sans cesse la clôture! Le monastère est si pauvre que la
+communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup
+d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs
+familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la
+dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi
+ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle
+très observée?... Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se
+voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité
+sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par
+perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette
+maison où elle sent que tout lui est contraire: «Je voulus, dit-elle,
+sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre
+couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite
+et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort
+éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue.
+Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre...»
+
+Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement
+providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la
+fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement
+chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par
+conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce
+n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles
+minuties de dévotion: c’est le souci de manifester aux yeux du monde
+l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa
+logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de
+proclamer et d’environner d’une lumière persuasive: Le monde est un
+songe: il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde,
+il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie
+véritable,--souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde
+aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte!
+Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines!... Si
+l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de
+défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels
+espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout
+hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques
+ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations,
+obliger le passant frivole à réfléchir,--c’est pour signifier le
+retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre
+un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité,
+cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde,--ce
+désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.
+
+Il faut donc se séparer du monde! Et, voici le paradoxe merveilleux:
+s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour.
+L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de
+répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres
+hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble
+se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde.
+
+C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous
+venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent,
+non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse: elle
+est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait
+vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir
+la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour
+propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui
+méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces
+vérités,--aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie
+dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux
+hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même,
+préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la
+découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans
+son ascèse et dans ses dogmes,--aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont
+ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle
+misère de corps et d’âme,--aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut
+contre la Chrétienté: après les Maures vaincus, voici les Turcs qui
+s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces
+maritimes de l’Espagne...
+
+Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son
+frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait
+prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur
+apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule
+grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne
+cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue... Eh bien!
+qu’à cela ne tienne! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut
+donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse
+parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre.
+Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents
+carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres
+et sans vertu: «Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une
+multitude d’âmes vulgaires». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un
+modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes.
+On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on
+priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout,
+pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les
+prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes
+solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes
+saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce
+seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de
+défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal...
+
+Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un
+travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la
+contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente
+de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion: elle va bientôt la
+trouver...
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+L’ACTION THÉRÉSIENNE
+
+
+ «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...»
+
+ (_Vie_, XXXII.)
+
+
+
+
+I
+
+LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ
+
+
+Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action,--et surtout de fuir ce
+couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations
+les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La
+contemplation ne suffit pas à l’âme mystique: il faut qu’elle communique
+l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu
+l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter
+les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui
+l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en
+charité. Le contemplatif est un apôtre,--un messager d’en haut. Ce
+besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux
+âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse,
+l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme
+une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église
+n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout,--au dedans
+comme au dehors.
+
+Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses
+clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle
+semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de
+ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de
+Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la
+discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire
+était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à
+l’Est et à l’Ouest,--du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du
+côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays
+barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme.
+L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa
+déroute.
+
+Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos
+historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un
+danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les
+Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la
+grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils
+terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie,
+organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou
+grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable
+marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par
+l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen,--c’est-à-dire par la
+traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il
+ne faut pas se lasser de le répéter: le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a
+jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs
+arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la
+main par des _rayas_. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le
+Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali,--tous renégats
+italiens ou levantins,--qui ont fait des flottes turques et barbaresques
+une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté.
+Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens.
+Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan
+d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et
+l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des
+Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours
+précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la
+surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus
+critiques.
+
+C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique
+était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne
+comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été
+pareils chez les Maures et chez les Espagnols,--ce qui n’est pas vrai:
+l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation,--il fallait
+que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet,
+que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures
+ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout
+les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un
+peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans
+entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères
+d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les
+villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on
+ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui
+déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures
+espagnols: il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien
+n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de
+la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale.
+Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne,--et laquelle, grands
+dieux?--ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de
+l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et
+orientaux,--qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la
+civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant
+que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient
+implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité,
+c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences,--qui ne sont qu’un
+démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au
+Maroc, ce sont les «Andalous» qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut
+coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne
+s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une
+civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers.
+Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut
+absolument pas capituler: les Maures n’ont apporté en Espagne ni des
+méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation,--ni les seguias, ni
+les norias, ni les thermes: tout cela était connu et pratiqué en Espagne
+dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps
+de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à
+détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure,
+c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour
+les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient
+s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles
+prescrites par le Coran.
+
+En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est
+qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols
+ont pu être cruels dans leur répression: ils avaient affaire à un ennemi
+sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance.
+Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à
+leur tour. Mais quoi? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires
+ennemis,--d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs
+moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il
+fallait que cela cessât, une bonne fois,--que l’Espagnol achevât la
+reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.
+
+Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les
+Turcs,--et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des
+organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller
+bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours
+capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces
+méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations
+entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les
+acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant
+des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles
+de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans
+ces parages: c’étaient des descentes continuelles, les habitants des
+villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes,
+emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe: ils venaient
+revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y
+a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met
+réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.
+
+Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des
+Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des
+galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence: «Le
+but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux
+habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens
+capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme
+réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se
+promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation.
+Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie
+des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête
+religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout
+de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne,
+y fut sensible... Or, ce même soir, les novices prenaient leur
+récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques
+brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une
+pieuse colère, il s’écria: «Comment se retenir, mes enfants, quand on
+pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux
+Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette
+heure même, s’éloignent en triomphe! C’est à nous, mes enfants, de
+mettre ordre à cela! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons
+avec ferveur un psaume contre les Maures!» Surexcités par ces paroles
+toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume
+avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à
+la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une
+épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les
+engloutissait...»
+
+Ah! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre
+scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour
+remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi
+d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet
+et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir
+l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence,
+on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt,
+avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse,
+soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte
+entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II
+ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures
+andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida
+à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère,
+don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part
+et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement
+de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du
+juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se
+torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant,
+il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une
+bonne fois, délivrées du péril musulman.
+
+Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces
+déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où,
+très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des
+Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait
+certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère
+Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la
+fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle
+parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que
+les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement
+général: «On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où
+vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville...» Et elle ajoute, sur un
+ton mi-plaisant mi-sérieux: «Vous auriez là une belle occasion d’être
+martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de
+nous l’écrire...» Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en
+connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une
+importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure.
+Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours
+leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes
+expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la
+Chrétienté,--du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les
+Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils
+n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à
+petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne
+servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse
+l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses:
+«C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous
+venir le secours.»
+
+Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la
+préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion
+protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de
+monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique
+dans le _Chemin de perfection_, après l’avoir déjà dit dans son
+autobiographie: «Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation
+du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la
+foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà
+faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette
+secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment,
+comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des
+larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un
+si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule
+de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume.
+Mais, hélas! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais
+dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître.
+Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume
+encore: voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu
+d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à
+toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi,
+c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la
+perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de
+religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie...
+Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les
+défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui
+combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours
+de ce divin Maître si indignement persécuté...» Et, plus loin, elle
+ajoute: «En portant mes regards sur les grands maux causés par les
+hérétiques de nos jours et sur _cet incendie que les forces humaines ne
+sauraient éteindre_, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à
+l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie
+et arrêter ses progrès.»
+
+Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa
+réforme, il y a «une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se
+perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême
+avait rendus membres de l’Église.» Et il y a un grand désir: sauver,
+régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que
+l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le
+catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais
+elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et
+le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque,--en
+supprimant la vie monastique.
+
+Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle: le Saint Sacrement,
+«ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est
+l’objet de la haine de ces hérétiques...» En le niant, ils semblent
+poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de
+Pascal devant le timide rationalisme protestant: «Que je hais cette
+sottise! s’écrie l’auteur des _Pensées_: si Jésus-Christ est Dieu,
+quelle difficulté y a-t-il là?» Conséquents avec cet irréalisme, les
+Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans
+l’hostie, proscrivent le culte des images,--et de toutes les
+images,--c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme
+si Jésus n’avait été qu’un pur esprit: ce qui les achemine à nier le
+Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un
+corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie... Cent fois, sainte
+Thérèse revient sur la nécessité du culte de «la Sainte Humanité» et sur
+l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur
+pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses
+images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants: «Qu’ils sont à
+plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un
+si grand bien! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas
+le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de
+joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec
+bonheur sur le portrait d’un ami...» On allèguera peut-être que, du
+moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible,
+il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ,
+qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au
+recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph,
+s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation: «Veuillez
+m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte
+Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon
+pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très
+Saint Sacrement.»
+
+D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de
+ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par
+l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la
+résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la
+sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent
+aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des
+saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à
+celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces
+hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne:
+chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est
+méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines,--ce
+que sainte Thérèse appelle: «l’ineffable trésor caché dans la
+souffrance.» En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à
+rendre impossible un type supérieur d’humanité,--pour ne pas dire ce
+qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à
+ce que doit être le moine accompli,--et au long et véritablement
+héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection: maîtrise de ses
+sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les
+autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable,
+celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se
+transcender elle-même)--avec cela, culture de l’âme, culture de toute
+une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et
+les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes;--culture
+de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer
+dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En
+réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est
+pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies
+des lèvres mêmes du Christ: «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait
+des religieux?...»
+
+Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de
+quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi
+ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de
+vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant
+de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même
+temps, dans le sens du _plus humain_. La catholicité de ce temps-là,
+guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée
+et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la
+vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la
+vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses
+arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres,
+de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et
+l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains
+profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue
+aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame
+un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais
+psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part
+prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le
+monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques.
+Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la
+vie.
+
+Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses,
+quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée
+que la beauté est un reflet de Dieu,--en tout cas un moyen pour s’élever
+à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites
+de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder
+les galères pavoisées sur le Guadalquivir: «Pensez-vous que ce soit peu
+de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces
+galères dont vous me parlez? Les sœurs de Castille vous portent grande
+envie: _car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur_.»
+Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la
+Sainte: la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la
+mettait dans un état propice à l’oraison... Quoi qu’il en soit, il est
+impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée
+dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des
+destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque
+multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui
+incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires
+et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux
+à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce
+qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus
+coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de
+l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré
+sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et
+se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences
+déchaînées!...
+
+Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne
+souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la
+nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur
+incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même
+(qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de
+sa réforme. Elle s’écriait: «Je sens, pour dire des vérités si
+salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue!» Elle n’admet pas
+qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses,
+importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour
+le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable: «Eh quoi?
+dit-elle, toute la Chrétienté est en feu! Ces malheureux hérétiques
+veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ,
+puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent
+de renverser son Église! Et nous perdrions le temps en des demandes qui,
+si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une
+âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de
+traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes! Et, s’il ne fallait
+avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être
+aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette
+consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun
+sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier
+avec tant d’ardeur dans ce monastère...»
+
+Que faire donc, en ces graves conjonctures? Comment lutter contre
+l’invasion?... Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement
+et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on,
+en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance? Déjà la Compagnie
+de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus
+efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du
+clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de
+son institution, ne peut pas aller jusque là!... Eh! bien, soit! la
+Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans.
+Elle agira par la prière,--une prière plus intense et plus
+persévérante,--plus consciente surtout des nécessités actuelles de
+l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes,--de toutes les
+âmes,--mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la
+vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs:
+«J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine...»
+Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement,
+d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on
+observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre:
+treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera
+soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que
+possible, on n’admettra que des sujets de choix: «Mieux vaut, dit
+Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand
+nombre de médiocres.» Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de
+dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal
+serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères
+mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation,--et
+d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup
+de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée
+évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités
+ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet
+idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout
+juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères:
+«Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais
+élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de
+Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon
+vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où
+ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de
+grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous
+en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer
+la pauvreté... Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs
+raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions.
+Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit...»
+
+Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut: «Ayez sans cesse
+présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du
+Jugement... Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres
+religieuses fît tant de bruit, en tombant? Les vrais pauvres n’en
+doivent point faire: ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent
+qu’on ait compassion d’eux.»
+
+Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera
+silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une
+longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer,
+ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte
+Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques,
+mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil
+du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute
+pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si
+détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un
+corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand
+soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations
+excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour
+l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a
+pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon
+sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère
+Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se
+disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait
+des cilices et des disciplines: «Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur
+de votre charité que celle de votre pénitence...» De même pour ses
+religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des
+visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions
+célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime: qu’on
+n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne,--et même qu’on lui fasse
+manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne
+pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une
+religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les
+mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et
+elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est
+pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de
+distractions: musique et chant, improvisation de couplets et de
+cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des
+tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la
+lecture,--la lecture des «bons livres», cela va de soi. Rien, dit-elle,
+de plus efficace pour soutenir la méditation...
+
+Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes
+ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de
+disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même
+du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en
+particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté,
+quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression
+et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou
+de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes
+et dans leurs consciences: notamment elles auront le droit de choisir
+leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre
+ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de
+l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs; c’est
+pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du
+Carmel.
+
+Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le
+droit à la solitude: _O beata solitudo!_ Se rappelant aussi combien elle
+a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y
+entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des
+ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a
+été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle
+apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle: _Le
+Papier d’exaction_,--rédigée vraisemblablement pendant les premières
+années du XVIIe siècle,--je lis ces recommandations adressées aux
+religieuses: «Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession
+non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à
+l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme
+nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en
+paroles expresses dans _Le Chemin de perfection_, et ailleurs elle nous
+apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être
+seules avec le Seul...»
+
+Etre seule avec le Seul! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux
+suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en
+principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs
+mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas
+ainsi dans la pratique. Qu’importe! dit-elle; que celles qui ne
+parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas: «En
+quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu»,--et nommément par les
+œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les
+contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et
+elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs
+reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même
+donnait l’exemple: elle filait et faisait la cuisine.
+
+Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à
+leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux
+aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où
+dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est
+supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui,
+tout à la fois, le nie et l’exalte.
+
+
+
+
+II
+
+SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II
+
+
+Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal
+de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation:
+l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait
+se reposer que dans la réalisation,--et une réalisation aussi prompte et
+aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose
+facile.
+
+La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques
+religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on
+ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité
+publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette
+obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et,
+très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en
+souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne
+coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin,
+par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus
+sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle
+se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle
+mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
+
+Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et
+de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes
+compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la
+fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si
+leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer
+pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une
+orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une
+illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à
+l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la
+création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre
+d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à
+nourrir,--sans parler des moines mendiants établis dans la ville!
+Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des
+nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers
+elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville,
+les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux
+carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher
+de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter
+mystérieusement.
+
+Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces
+préventions. Les théologiens consultés par elle,--même ceux qui lui
+étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du
+couvent de Santo-Tomas,--se montraient opposés à la fondation d’un
+couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté
+absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent
+réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de
+saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement
+quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des
+carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle
+demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait
+des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le
+Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa
+cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient,
+dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain
+Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le
+premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois,
+sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce
+sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il
+écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici:
+
+«Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur
+laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du
+Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et
+sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je
+vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle
+entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne
+l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre
+ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de
+Dieu,--lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.»
+
+La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,--et les
+Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint
+Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de
+son esprit prophétique.
+
+Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future
+sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit
+l’âme de Votre Grâce... Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des
+doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de
+procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de
+juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous
+n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent... Et, en ce qui concerne
+les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou
+mal de les suivre... Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de
+viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le
+fasse!...» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses
+lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame
+doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!»
+
+Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle
+se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux
+religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa
+ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa
+fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter
+clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze
+religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller
+l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet,
+elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut
+une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte,
+une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination
+et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à
+fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa
+vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses
+autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans
+des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles
+auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance
+acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais
+traitements des carmes mitigés,--se traînant, malade et mourante, par
+les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus
+petit détail: du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz,
+de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui
+faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois
+a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de
+charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de
+réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages,
+entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande
+partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout
+de souffle: elle n’avait plus qu’à mourir...
+
+A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à
+travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites
+essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction
+de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans
+la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit
+thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le
+cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout
+pénétrés: ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On
+peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors,
+devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté
+d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats
+sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des
+familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique
+de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils
+et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut
+quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action
+posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a
+réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.
+
+ * * * * *
+
+La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas
+extraordinaire, étrange,--qui frappe si vivement l’imagination et qui
+excite en même temps la pensée,--de son grand et fameux contemporain:
+Philippe II, de sinistre réputation.
+
+Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple
+de sainte Thérèse? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne
+faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de
+différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher.
+L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe.
+Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme,
+il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action
+commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands
+adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru
+pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le
+terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire
+que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature
+romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure
+que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition... Mais
+il faut en faire notre deuil: le fragment de lettre, sur lequel on
+s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes,
+fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une
+de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire
+du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction
+vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.
+
+Voici la teneur de ce fragment: «Que Votre Grâce, doña Inès, se figure
+ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue
+en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je
+commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants,--de ces yeux qui
+vous pénètrent jusqu’à l’âme,--étaient fixés sur moi et paraissaient me
+blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui
+exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de
+l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était,
+en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il
+me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que
+c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit: «Va en
+paix! Tout s’arrangera selon tes désirs»: ce qui fut entendu de moi en
+grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande
+faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre
+petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille
+révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main
+que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon
+âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me
+faire...»
+
+Et bien non! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse! Un des
+thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio,
+le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de
+cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son
+sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du
+caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait
+de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe
+quel prêtre, l’ait _tendue_ à une femme, une religieuse, une prieure de
+couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté? Mais il y a
+plus: toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à
+l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit
+sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises
+la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont
+on se servait dans la correspondance,--à tel point que Philippe II
+lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale,--elle
+s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la
+terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette
+Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes
+exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et
+fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses
+correspondantes si elle doit appeler «Votre Seigneurie» le
+maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si
+dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur,
+semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le
+faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des
+grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son
+séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la
+sœur du duc de Medina Celi: «Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi,
+et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces
+extraordinaires: Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et _un
+profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre_. Plus elles
+paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi,
+en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre
+que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais _aussi
+libre que si j’avais été leur égale_...» Et plus loin, toujours à propos
+de cette hospitalité princière, elle ajoute: «En vérité, j’eus
+souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au
+fond de mon cœur: Dieu m’en délivre!... Certes, c’est, selon moi, un des
+mensonges du monde de qualifier du nom de «seigneur» et de «maître» ces
+personnes qui sont esclaves en tant de manière...»
+
+Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer,
+d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si
+ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi,--un
+peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.
+
+Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi,
+l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs,
+une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait
+été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps
+de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice
+et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle
+aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié
+dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie
+protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance,
+on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle «ce saint
+roi». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et
+redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs
+eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien: «Quand on a vu, dit-elle, la
+vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre
+ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse
+disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs
+sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la
+tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un
+rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à
+sacrifier mille royaumes... O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait
+pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Voyant mon
+impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de
+remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je
+me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les
+transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne
+pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent... mon
+Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations...»
+
+Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte
+Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de
+politique, si elle l’avait pu,--dans la mesure évidemment où la
+politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette
+besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour
+conseillère.
+
+Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et
+peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé «le Roi prudent» et qui
+ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois
+traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint
+contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même.
+Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes
+allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur
+le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant? Ce serait
+trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses
+et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il
+comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il
+en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son
+goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle
+de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années
+de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès,
+dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les
+vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à
+l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la
+Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la
+bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une
+vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la
+petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais
+ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien: l’essentiel, c’est
+que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande
+rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est
+sainte Thérèse: il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très
+précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait
+réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de
+cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le
+pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial,--non
+pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à
+une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière
+période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique
+que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le
+plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de
+sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.
+
+ * * * * *
+
+Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de
+l’histoire: ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté,
+qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à
+perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu,--et
+qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de
+France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église
+a pu songer à le canoniser.
+
+Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que
+quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a
+évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile,
+actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées
+ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales,
+assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le
+contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait
+souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter
+pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, «il
+confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute
+sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne
+pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers.
+Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais
+eu en vue que le seul bien...» Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu
+à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu
+des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un
+doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt
+qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures
+difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment
+soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les
+vies humaines et,--si paradoxal que cela nous paraisse,--les
+supplices...
+
+Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya
+la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement
+racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une
+chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de
+la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que
+l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi
+qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près
+que le Roi d’Espagne.
+
+«En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se
+mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur
+Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui
+qui a écrit la _Somme des cas de conscience_, ouvrage si pratique et si
+répandu: c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand
+savoir,--enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine,
+comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait
+beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin
+parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent... Eh bien, il arriva
+qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son
+Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il
+voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et
+qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait
+l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il
+voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette
+façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt
+pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si
+terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur
+Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la
+chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que
+d’accompagner le Saint-Père...
+
+«Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il
+fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il
+aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il
+le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit
+s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton
+et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans
+un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui
+court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe:
+«Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous
+que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les
+rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me
+laissa à moitié mort sur le terrain? Cela vous paraît bien?... Alors,
+pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable
+ecclésiastique comme moi, attrapez!...» Il tire le goupillon, qui
+paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau
+bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée,
+à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût
+défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni
+une ni deux: il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro
+l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le
+monde...
+
+«Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il
+donna l’ordre qu’on pendît Navarro... Incontinent toute la ville de Rome
+fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de
+pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la
+curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux
+contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non
+point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre:
+«Qu’on le pende!» En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent
+la même tentative: ils n’eurent pas plus de succès...
+
+«On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne,
+dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle
+pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et
+ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une
+potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles
+qualités... Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices
+simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape: «Très
+Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui
+Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur?» Et le Pape de répondre:
+«Eh bien mais... à Navarro, n’est-ce pas?» Et le secrétaire de
+répliquer: «Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre
+Sainteté l’a fait pendre!» Incontinent le Pape se mit à pleurer et à
+répéter: «Ah! le malheureux! le pauvre malheureux!» D’où l’on peut
+déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était
+pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère
+l’aveuglait...»
+
+Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint:
+cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces
+colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer
+une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les
+Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités,
+s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient
+comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient
+la ville à feu et à sang; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre
+part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de
+convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son
+intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec
+l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait
+pas été très tendre pour les Espagnols.
+
+Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles,
+ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la
+raison d’État, soit par l’obligation où il était,--et qui, pour lui,
+passait avant toutes choses,--de défendre les intérêts de l’Église. On
+ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut
+pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par
+l’ordre impérieux de sa conscience: le mainteneur de la catholicité, en
+face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors: l’Islam d’une
+part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France,
+parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la
+France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant,
+avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que
+s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle,
+il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens
+protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de
+voir: de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris,
+chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle.
+Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes
+défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut
+un grand roi et un grand chrétien.
+
+Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un
+véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du
+temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt,
+des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas
+l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire
+d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément
+VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public,
+une allocution, où il disait que «toute la vie du Roi n’avait été qu’une
+guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet
+effort et aussi de ses vertus héroïques, _il croyait que ce Roi
+jouissait de Dieu; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait
+personne à qui l’on pût le comparer_...» Ce défenseur de l’orthodoxie
+surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour
+pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute
+compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa
+l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire
+déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser
+avec les huguenots de France.
+
+Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa
+politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien
+s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie.
+L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un
+tel prestige, il l’a réalisé à la lettre: il fut un moine couronné. Le
+Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur
+cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne
+voulait être qu’un simple religieux parmi les autres: «C’est, dit-il,
+une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir
+ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison
+de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très
+grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au
+gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais
+d’ici...» Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à
+leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le
+chœur,--une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte
+dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon
+et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire,
+qui vivait, dit-il, «épaule contre épaule» avec ses moines. Quand il fut
+pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour
+un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques: il
+voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de
+Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la
+plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le
+détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son
+rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus
+avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il
+interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté
+un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle:
+il était homme d’oraison. «Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un
+des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et
+à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie.
+Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures
+extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux
+qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce
+saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en
+cela sur maints religieux des plus austères...»
+
+Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer
+l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils,
+Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant
+élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque,
+de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa
+simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans
+leur chapelle,--l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en
+attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.
+
+«Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou
+cinq cavaliers, pas plus,--il descendait dans la maison du curé et
+s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un
+tronc d’arbre: je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la
+chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un
+mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui
+était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers.
+C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en
+effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin,
+qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa
+Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent,
+comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi,
+courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à
+quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté...»
+
+Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre
+trait d’humilité: «Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que
+les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se
+faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce
+fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime.
+Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était
+assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda
+à Miguel de Antona, «homme de plaisir» qu’il avait avec lui, où était
+cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on
+sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi
+seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva,
+sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très
+modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait,--et lui
+et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de
+l’autre...»
+
+Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable
+cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et
+de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété,
+œuvres, il est vrai, d’artistes en renom,--à quoi se reconnaît le
+délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est
+percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe
+de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi
+le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne
+l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite
+fenêtre ouverte sur la Réalité unique: l’Hostie! le signe et le gage de
+sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus!... Ainsi s’achevait par
+cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue
+adoration du Saint Sacrement.
+
+Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des
+livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école
+thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse
+elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis
+_Le mépris du monde_, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de
+ce dernier, _L’art de servir Dieu_, par Frère Rodrigo de Solis,
+augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila... Philippe II avait
+une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture
+et la méditation.
+
+Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce
+furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un
+saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre: il
+mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde
+décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son
+fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps,
+devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la
+supporta avec un courage et une résignation admirables... C’était une
+âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se
+colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient
+s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.
+
+Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid.
+Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à
+l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader,
+lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes
+prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait
+mourir. Il répondit: «Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma
+sépulture: personne n’y portera mes os plus honorablement que moi!...»
+Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était
+préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots
+d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais
+portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux,
+dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui
+séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.
+
+Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas
+bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever
+ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre
+ordure: c’était un spectacle épouvantable et répugnant... Alors, il fit
+mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il
+lui dit:
+
+«--Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande
+pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du
+maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve?
+
+«--Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que
+Votre Majesté m’ordonna de le garder.
+
+«--Eh bien! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon
+cercueil!»
+
+Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de
+toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de
+celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants
+ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.
+
+Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il
+finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres: ceux-ci s’y
+asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup
+d’entre eux mangeaient dessus.
+
+Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le
+regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique
+de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût
+encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle: ce fut
+certainement pour lui l’expiation suprême,--une expiation raffinée qu’il
+s’infligeait volontairement.
+
+Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner
+l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il
+lui dit devant tout le monde:
+
+«--Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler? Pour que vous
+voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où
+j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et
+n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous
+considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis...»
+
+Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à
+l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta:
+
+«--Voici: je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui
+appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu
+mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour
+que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui.
+Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon
+père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi.
+Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu
+mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme
+mon suprême héritage!»
+
+Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très
+saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier
+contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son
+fils[7].
+
+ [7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de
+ Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très
+ précisément renseigné par les assistants.
+
+Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout
+cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré
+tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus
+intégralement et plus farouchement catholique. Ah! certes non, ce n’est
+pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour
+esthètes! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et,
+comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, «l’ineffable trésor
+caché dans la souffrance».
+
+ * * * * *
+
+De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut
+prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait
+réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement
+humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a
+une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci: c’est qu’il l’a réussie
+merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de
+chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant
+près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple
+d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire,
+celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis
+toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son
+âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée
+catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts
+esprits,--et le sien en particulier,--c’est l’Escorial... L’Escorial est
+l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est
+qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt,
+Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle.
+L’Escorial est plus solide et plus profond: il exprime la monarchie
+catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme
+particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments
+hiératiques de l’ancienne Égypte.
+
+Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle.
+Ne comprenant plus le catholicisme,--ne le connaissant pas,
+d’ailleurs,--qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial? Dominés
+par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition,
+ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre
+cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque
+à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces
+préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste,
+va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial... Il est
+magnifique! C’est un des grands paysages du monde... Barrès, plus juste,
+plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable
+composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui,
+un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur
+le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet
+aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait
+négliger sans fausser la vision de l’ensemble.
+
+En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de
+parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses
+parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré
+soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les
+interprétations les plus variées.
+
+Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses
+intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange
+et extraordinaire édifice?... Là-dessus, la charte de fondation, rédigée
+par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision.
+L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de
+Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie
+protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces
+victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du
+glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à
+proprement parler un palais: c’est une église consacrée à Dieu, sous
+l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument
+triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en
+outre, un monastère,--un couvent exemplaire, où le service divin sera
+fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après
+avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle,
+n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de
+ses prédécesseurs et de ses successeurs. _L’Escorial est une messe des
+morts perpétuelle_: voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses
+longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux
+offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou
+de _requiem_, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou
+des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites
+quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, «à cause, dit-il,
+de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement» deux moines
+devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu
+pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison
+perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre
+religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos.
+Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants,
+à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une
+affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes,--une question
+tragique: celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille
+devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des
+variations littéraires sur la pensée de la mort!
+
+Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de
+sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils
+plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier
+Dieu à leur intention? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la
+dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur
+repos?... Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent
+moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le
+fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour
+prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens
+l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront
+leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une
+exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études:
+ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une
+bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute
+une époque: ce sera une «somme» comme la philosophie de saint Thomas.
+Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un
+hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire
+où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves
+de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée
+chrétienne sous toutes ses faces: des hauteurs de la théologie, de la
+philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il
+descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve
+son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science,
+comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus
+qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.
+
+Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée
+monarchique absolue: c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui
+est vainqueur et qui triomphe à la fin: _Christus regnat, Christus
+imperat, Christus vincit_... Le Roi n’est que le mandataire de l’unique
+Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le
+centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône
+de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux
+autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du
+rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une
+rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu
+qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements,
+ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors,
+tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde
+entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle
+oraison: chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux
+pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie
+universelle.
+
+Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en
+est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son _Château de l’âme_. Sans
+doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de
+cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui
+imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec
+son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé
+dans un seul bloc de cristal ou de diamant, «cet immense château au
+centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de
+diverses demeures»,--il ressemble étrangement à l’ascétique palais de
+Philippe II.
+
+Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du
+pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le
+seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est
+l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles.
+L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme
+son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture
+intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément
+sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et
+qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la
+façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la
+terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse
+des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté
+hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans
+l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en
+soi et par soi: ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de
+noblesse, a voulu que tout fût parfait: les matériaux, les formes, les
+œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir
+Dieu! Louer Dieu!... _Que Dieu soit exalté_: c’est ce que l’Escorial
+semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par
+toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en
+somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.
+
+Quand elle nous dit: «Considérez, je vous prie, le spectacle de ce
+château si resplendissant, cette _perle orientale_, cet arbre de vie
+planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu...» je ne sais
+si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette
+couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore
+dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le
+représentent nous montrent un grand palais blanc et or,--doré par les
+mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui
+resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours.
+Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules
+d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a
+toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours
+«l’arbre de vie planté au milieu des eaux». Les réservoirs de
+l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de
+la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et
+sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie
+inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa _huerta_, de
+ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis
+dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que
+ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on
+eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air
+salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des
+vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le
+site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et
+maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. «Il prit conseil,
+dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon
+en cette matière,--de _philosophes_, de médecins et d’architectes.» On
+voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont
+déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais
+ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent,
+et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire
+paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti,
+contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la
+steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y
+a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer
+Dieu dans un lieu pareil...
+
+L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le
+matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de
+sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces
+duretés et de toutes ces aspérités rocheuses,--soudain, par la portière
+du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse:
+une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière
+naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure
+aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses
+campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des
+cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques... Alors,
+en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière
+céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de
+l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.
+
+
+
+
+III
+
+PAR DELÀ LE TOMBEAU
+
+
+L’action spirituelle,--et surnaturelle,--de sainte Thérèse ne pouvait
+cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que
+s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que
+le XVIIe siècle français a dû à son initiative: cette diffusion
+incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de
+l’ascétisme, de la vie érémitique.
+
+Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son
+corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été
+obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui
+persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent
+des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les
+qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne
+sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand
+nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien
+que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées
+et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La
+sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour
+le justifier d’avance, la phrase que voici: «C’est afin que l’on voie
+combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Elle écrit
+cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à
+l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement
+pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes
+transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des
+funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil.
+L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement,
+qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une
+apparence de triomphe: ces roses et ces lis répandus, ces anges
+soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir,
+se penchant sur sa servante... Ainsi s’explique la phrase de la Sainte:
+«C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des
+âmes justes». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.
+
+Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept
+ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie
+n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres
+paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces
+derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord
+par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de
+fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de
+vingt ans.
+
+La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves.
+C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui
+fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des
+hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations
+d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait
+qu’elle n’a plus qu’un désir: se reposer parmi ses chères filles de
+Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui
+ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais
+on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de
+Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête: c’est du moins
+ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa,
+qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept
+enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère
+Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien
+de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux.
+L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait
+pas tarder à lui être hostile: «Mère Thérèse, disait-il à la
+réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer!» Elle ne
+savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions
+surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui
+dire ces paroles: «_Que crains-tu? Quand est-ce que je t’ai manqué? Je
+suis toujours le même!..._»
+
+Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable
+des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On
+était au cœur de l’hiver,--un hiver particulièrement rigoureux et
+pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins,
+couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la
+piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts
+eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui
+l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un
+état pitoyable: elle crachait le sang et elle était toute percluse de
+rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la
+langue.
+
+Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors,
+certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son
+projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les
+obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en
+attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent
+s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous
+les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la
+Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses
+crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus
+douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout
+cela avec gaîté et bonne humeur. «Un jour, nous conte une de ses
+compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge
+tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges
+douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta
+quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa
+manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre
+malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait,
+distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la
+grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit: «J’aime mieux
+pour eux que pour moi! Je reviens toute joyeuse de les voir
+contents!...»
+
+Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit:
+«Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres!»
+Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme,
+celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les
+autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre
+homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit: «Mon fî, pourquoi
+criez-vous comme cela? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour
+l’amour de Dieu!...» Mais l’homme lui répondit: «C’est comme si on
+m’arrachait l’âme!» La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se
+tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand
+on le pansait, on ne l’entendait plus crier... Aussi les pauvres
+demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte
+femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait
+leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une
+désolation parmi les malades...
+
+Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda: le
+nouveau monastère fut fondé.
+
+La pauvre vieille croyait avoir le droit de se reposer: partir pour
+Avila, aller rejoindre ses religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours
+son désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette suprême
+consolation. Ses supérieurs lui donnèrent l’ordre de se rendre à Alba de
+Tormès, auprès de la Duchesse, qui voulait absolument la voir et
+l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation d’une sainte. Sa
+présence était considérée comme une véritable bénédiction pour une ville
+ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, comme on va se disputer
+les lambeaux de son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute sainte
+qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui témoignait, Thérèse ne
+pouvait pas décliner l’invitation d’une puissante dame comme la duchesse
+d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour elle. Après un court
+séjour à Palencia, pendant la dernière quinzaine de septembre, elle
+partit pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, elle y arriva, si
+brisée de fatigue, si malade, qu’on dut la coucher tout de suite. Elle
+se leva le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, inspectant la
+maison, assistant à la messe et communiant tous les jours. Le jour de la
+Saint-Michel, elle eut une violente hémorragie et dut se recoucher, pour
+toujours, cette fois. Elle-même sentait qu’elle allait mourir: le 4
+octobre, en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf heures du
+soir, elle rendit le dernier soupir.
+
+Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque effacée, en contraste
+frappant avec l’éclat des faveurs et des prodiges qui l’avaient visitée.
+
+Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, entre autres
+paroles:
+
+«Mon Seigneur, il est temps de m’en aller!... Que ce soit pour mon bien!
+Et que votre volonté s’accomplisse!»
+
+Telle est du moins la version de la Mère Anne de Saint-Barthélemy. Mais
+il en est d’autres, car un certain nombre de religieuses assistèrent à
+ses derniers moments. Parmi les témoignages apportés au procès de
+béatification et de canonisation de la Sainte, remarquons celui-ci, qui
+est de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse était présente
+quand la Mère Thérèse reçut le Viatique. Elle l’entendit qui disait:
+
+«Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant désirée est venue! _Il est
+temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur!_ Il est temps de m’en
+aller!... Puissé-je partir pour mon bonheur! Que votre volonté
+s’accomplisse! L’heure est venue pour moi de sortir de cet exil et, pour
+mon âme, de jouir de Vous, que j’ai tant désiré!»
+
+Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte,--avouons-le,--semblent un peu
+arrangées, un peu littérairement développées. Mais c’est bien sa
+pensée,--et ce dernier cri d’amour: «Il est temps de nous voir, mon
+bien-aimé Seigneur!» est certainement jailli de son cœur, de ce cœur
+brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente crucifiante et délicieuse
+de l’Époux. Depuis si longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle
+entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se lever les derniers
+voiles qui lui cachaient Son Visage...
+
+Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se coucha sur le côté, un
+crucifix à la main, «comme on représente la Madeleine», nous dit la Mère
+Marie de Saint-François. Détail hautement significatif! Même dans ce
+vertige de l’agonie, les pensées directrices de toute sa vie ne
+l’abandonnent point. Sainte Madeleine avait été une de ses grandes
+dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait être la pénitente et l’amante du
+Christ. Elle resta ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette pose.
+Alors, son visage devint très beau. L’expression en était vivante,
+extraordinairement animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la
+Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait avec un Interlocuteur
+mystérieux. Sa figure, par moments, changeait d’expression, s’illuminait
+comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. Puis, ayant poussé
+deux ou trois faibles gémissements, elle rendit le dernier soupir... Sa
+beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides de cette vieille
+femme flétrie par l’âge et exténuée par la maladie. «Son visage était
+embrasé comme un soleil couchant...» Son corps resta souple, sa chair
+tendre et fraîche comme une chair d’enfant...
+
+ * * * * *
+
+Mais voici la chose extraordinaire et réellement prodigieuse! Assurément
+on ne saurait trop le répéter: cette souplesse des membres, cette
+incorruption de la chair, cette odeur suave sont bien loin d’être des
+phénomènes uniques et particuliers à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on
+ose dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut bien
+reconnaître que les témoignages qu’on nous apporte sont, souvent, fort
+sujets à caution: que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment de la
+mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de son cadavre une odeur
+exquise, mais indéfinissable (les unes affirmaient que cette odeur
+rappelait le parfum des lis, d’autres celui de la violette, du jasmin,
+ou du trèfle), on peut toujours les accuser de s’être hallucinées
+mutuellement, tellement ce prodige était attendu et désiré d’elles. On
+peut suspecter également le témoignage du Père Gratien, qui, ayant
+ouvert le cercueil, environ neuf mois après la mort de la Sainte,
+constata que le cadavre dégageait le même parfum indéfinissable, au
+point que les pierres du caveau en étaient imprégnées et qu’elles
+communiquèrent cette odeur à une jonchée de paille où on avait jeté les
+déblais de la maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien était le
+disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un amour tout filial: ses
+affirmations peuvent en paraître suspectes. Mais comment contester les
+allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, qui, plusieurs
+années après la mort, put toucher le bras incorrompu de la Sainte,--le
+bras détaché du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph d’Avila?...
+«La première fois, dit-il, que je le pris dans mes mains, c’était avant
+de manger, et mes mains demeurèrent toutes pénétrées du parfum qu’il
+exhalait: j’en fus tellement ravi que je ne voulus point me laver avant
+de me mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, je me décidai
+à me laver et le parfum persista. Même après que je me fusse couché, je
+sentais toujours dans mes mains la même odeur... _Cela me dura ainsi
+environ quinze jours_...»
+
+L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel parfum, est quelque
+chose de particulièrement troublant. Le procès-verbal du Père Gratien,
+qui ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, donne
+les détails étranges que voici: «Nous découvrîmes le saint corps, duquel
+émanait une fragrance et odeur très suaves,--et nous le trouvâmes intact
+et odorant, les seins hauts, comme si elle était vivante, et avec du
+sang frais, comme si elle venait d’expirer... Bien que la figure et les
+mains, qui étaient découvertes, se fussent noircies au contact de la
+chaux, tout le reste du corps était d’une belle couleur...» Là-dessus on
+a échafaudé tout un roman tendant à prouver que la malheureuse Sainte,
+tombée en catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle avait
+manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, après sa première grande
+maladie. Mais que penser d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles,
+comme nous l’allons voir,--et qui résiste à d’effroyables mutilations,
+notamment à l’ablation d’un pied et d’un bras? Car le cercueil fut
+ouvert plusieurs fois, à de longs intervalles: en 1583, en 1586, en
+1603, en 1616,--puis un siècle et demi plus tard, en 1750,--enfin en
+1760. Le procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi: «Nous trouvâmes ce corps
+très pur, qui fut le temple du Saint-Esprit, non seulement incorrompu,
+mais exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit du parfum le
+plus suave le couvent et l’église...» En 1750, même affirmation: «Tout
+le corps est incorrompu. La peau, la chair et les os sont conservés. Le
+plus admirable, c’est que le bras est aussi flexible que s’il était
+vivant...»
+
+ * * * * *
+
+Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires,--tout cela n’est
+rien à côté du miracle presque continuel que fut la vie de sainte
+Thérèse et du miracle permanent que sont toujours ses écrits.
+
+Parmi eux, sa _Vie_ est un chef-d’œuvre hors de pair, parce qu’il est le
+plus direct, le plus près des faits qu’il raconte et que c’est celui où
+la Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action en est-elle
+immédiate et irrésistible. Il y en aurait une foule de preuves à citer.
+En voici une particulièrement curieuse: Dans sa déposition, lors du
+procès de canonisation, un contemporain a attesté l’effet prodigieux que
+ce livre exerça sur un religieux, son confesseur. Ce contemporain, c’est
+précisément Francisco de Mora, le dessinateur en chef de l’Escorial, à
+qui Philippe II commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux un
+des premiers exemplaires imprimés de la _Vie_ de sainte Thérèse, et
+quelques jours après, pénétrant dans la cellule de ce moine, il le
+trouva en proie à une exaltation presque lyrique: «Ah! quel livre est-ce
+là! dit-il à Mora! De tous ceux que j’ai lus dans ma vie, à savoir la
+Sainte Écriture, Saint Thomas, et une foule d’autres saints, aucun ne
+m’a ému comme celui-ci, à tel point que si je n’étais pas déjà
+religieux, rien que de l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en
+religion!...» Il est certain qu’on peut trouver des mystiques d’un
+caractère plus purement ou plus hautement intellectuel que sainte
+Thérèse,--et, par exemple, son disciple saint Jean de la Croix,--mais il
+n’en est point, sans doute, de plus émouvant. Sa candeur, sa sincérité,
+son enthousiasme toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de
+charité, ce don d’amour, pour tout dire,--une sensibilité pareille, si
+riche et si vibrante, lui livre immédiatement tous les cœurs. Elle
+décrit des états d’âme singuliers, infiniment subtils et complexes,
+infiniment rares surtout, et, en dehors de ces états d’âme, sortant des
+régions purement subjectives, elle nous parle de réalités inconnues et
+transcendantes, avec un sens si aigu du réel, avec un réalisme si sage,
+si tempéré de bon sens, si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du
+surnaturel sont embarrassés par les questions qu’elle pose. Ces
+questions, nous l’avons vu, il est impossible de les résoudre
+scientifiquement. Les explications tentées jusqu’ici ou bien
+travestissent les faits décrits par l’écrivain mystique, ou laissent en
+dehors du débat des points essentiels. Qu’on ne se hâte pas de la
+réfuter, qu’on ne se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la lit de
+près et qu’on s’attaque au détail de ses descriptions et de ses
+analyses, on voit qu’elle se défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment
+raisonner sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation scientifique
+ordinaire? Thérèse peut toujours répondre à ceux qui prétendent
+reconstruire scientifiquement ses états mystiques: «Non ce n’est pas
+cela: Pour en parler, il faut les avoir expérimentés comme moi!»
+
+Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité prodigieuse et
+singulière, c’est sa vigoureuse intelligence,--une intelligence éprise
+du concret, qui s’attaque uniquement _à ce qui vit_; moins capable de
+dialectique que d’intuition, une intelligence qui ne s’arrête que devant
+la nécessité de se transcender elle-même, de s’anéantir en quelque sorte
+pour s’adapter à un stade supérieur de l’intellection.
+
+Et toutes ces hautes qualités se fondent et s’harmonisent dans un
+caractère suprême et inexprimable qui est celui de la sainteté,--l’état
+privilégié d’un être qui communique avec un monde situé hors de nos
+prises, qui, par sa seule existence, est une vivante et perpétuelle
+révélation: de là l’irrésistible action de la sainteté sur les masses,
+la fascination, l’entraînement qu’elle exerce sur elles, et de là aussi
+son influence dominatrice sur les âmes.
+
+Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui pendant près d’un siècle,
+d’une réputation et d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à peu
+rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à mesure que baissait dans
+le monde le sens du surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent
+la faveur dont ils jouirent auprès de nos pères de l’âge classique, et
+surtout qu’ils rencontrent des esprits mieux préparés pour les
+comprendre. L’Église n’a jamais eu tant besoin de s’entourer et de se
+parer de ses saints les plus élevés par la pensée et par l’esprit. Elle
+est démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives qui,
+autrefois, lui assuraient un facile prestige auprès des multitudes. Elle
+n’a plus la richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite les
+carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole de la bienfaisance et
+de l’assistance publiques, elle n’est plus la science officielle, ni la
+puissance temporelle qui employait à l’édification et à la décoration de
+ses palais et de ses églises, un peuple de manœuvres, d’ouvriers et
+d’artistes. Qu’elle reste du moins, aux yeux du monde, non seulement la
+dépositaire de toute vérité et de toute beauté, mais la conservatrice
+des plus hautes disciplines intellectuelles!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir donner ici quelques
+indications bibliographiques, réduites à l’essentiel.
+
+
+I.--Textes de sainte Thérèse, _en espagnol_:
+
+--Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque, 1588:
+
+_Los libros de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de los monasterios
+de monjas y frayles carmelitas descalços de la primera regla... En
+Salamanca, por GUILLELMO FOQUEL, MDLXXXVIII.
+
+--La plus moderne des éditions espagnoles, celle qui fait actuellement
+autorité:
+
+_Obras de santa Teresa de Jesus_, editadas y anotadas por el P. Silverio
+de Santa Teresa. Tipografia de «EL MONTE CARMELO», 1915-1919. 6 vol.
+parus.
+
+
+II.--Traductions françaises:
+
+--_Œuvres de sainte Térèse_, traduction par le P. Marcel Bouix, de la
+Compagnie de Jésus. Paris, LECOFFRE, 1861. 6 vol.
+
+--_Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus_, traduction nouvelle par
+les Carmélites du premier monastère de Paris, avec la collaboration de
+Mgr Manuel-Marie Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8º. Paris, BEAUCHESNE
+ET Cie, 1907-1910.
+
+
+III.--Biographies:
+
+--P. FRANCISCO DE RIBÉRA:
+
+_La vita de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de la Descalças y
+descalços carmelitas, compuesta por el P. Doctor Francisco de Ribéra, de
+la Compañia de Jesus... Salamanca, PEDRO LASSO, 1590.
+
+--Traduction française par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus:
+_La vie de sainte Térèse_, par le P. François de Ribéra. Paris,
+LECOFFRE, 1864. 2 vol.
+
+--Les Bollandistes, _Acta sanctorum_, t. VII. Bruxelles, 1843.
+
+--_L’histoire de sainte Thérèse_, par une carmélite de Caen, 2 vol.
+in-8º. Paris, RÉTAUX, 1882.
+
+--_Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine_. Éditions de _la Vie
+spirituelle_. Saint-Maximin (Var).
+
+--_Sainte Thérèse_ (collection de _la Vie des Saints_), par Henri Joly.
+Paris, LECOFFRE.
+
+
+IV.--Études récentes:
+
+--_L’Amour divin_: Essai sur les sources de sainte Thérèse, par G.
+Etchegoyen. (BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES HISPANIQUES,
+fascicule IV), 1923.
+
+--_Sainte Térèse écrivain_, son milieu, ses facultés, son œuvre, par
+l’abbé Rodolphe Hornaert. DESCLÉE, Paris, 1922.
+
+
+II
+
+NOTE SUR L’ECCE HOMO ET LE CHRIST A LA COLONNE
+
+Est-ce la vue d’un _Ecce homo_, ou d’un Christ à la Colonne qui
+détermina la conversion de sainte Thérèse? Étant donnée la prédilection
+qu’elle semble avoir toujours eue pour cette image du Christ à la
+Colonne, j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle
+de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa conversion. Il paraît
+que cette idée est contraire aux traditions du monastère de
+l’Incarnation.
+
+Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. Christoval de la Virgen del
+Carmen, actuel prieur du couvent des Carmes déchaussés d’Avila:
+
+
+Avila, 1er juillet 1926.
+
+... Les doutes que vous me soumettez sont au nombre de deux:
+
+
+1º L’image de l’_Ecce homo_, qui est vénérée au couvent de l’Incarnation
+et devant laquelle, dit-on, sainte Thérèse prononça son vœu de
+perfection, en 1560 (vœu renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme),
+est-ce la même image qui se trouvait accidentellement dans l’oratoire du
+couvent et devant laquelle la Sainte fut si profondément émue qu’elle
+versa des larmes amères sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même
+au chapitre IX de sa _Vie_?--A cela je réponds que, selon la tradition
+et les manuscrits qui se conservent dans la communauté, _il semble que
+c’était la même_. En effet, ces documents affirment que l’image en
+question se trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la
+transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on préparait. Et
+c’est ainsi que la Sainte la rencontra à cet endroit (dans l’oratoire).
+Replacée à l’infirmerie, cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut
+détruite, en même temps que l’oratoire, la première cellule occupée par
+la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent, pour construire la
+chapelle de la Transverbération, où l’on accède par l’église.
+
+Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans cet oratoire que
+se conserve actuellement l’image de l’_Ecce homo_. Le fait que cette
+sculpture n’a pas grande valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait
+impressionné la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande douleur et un
+grand repentir de ses péchés, car les impressions de ce genre dépendent
+bien plus des dispositions intérieures du sujet et de la grâce de Dieu
+qui meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une image.
+
+
+2º Le second doute que vous me proposez est le suivant: La Sainte
+a-t-elle jamais eu une vision imaginaire du Christ à la Colonne?
+
+A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations relatives à
+ce sujet, la Sainte eut une vision imaginaire du Christ à la Colonne,
+tandis qu’elle s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du
+couvent de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son autobiographie
+(chap. VII, nº 6), la Sainte dit que Notre-Seigneur lui apparut et
+qu’elle le vit avec les yeux de l’âme (_vision imaginaire_). Et, bien
+qu’elle ne dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes,
+dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle le vit «attaché à la
+Colonne». Par exemple, don Diego de Yepès, biographe et confesseur de la
+Sainte: «Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du monastère,
+étant en conversation avec cette personne, dont elle nous parle. Alors
+Notre-Seigneur lui apparut attaché à la Colonne et avec de nombreuses
+plaies (_muy llagado_), particulièrement à un bras, tout près du coude,
+où un morceau de chair est arraché. Depuis, la Sainte Mère fit peindre
+cette vision dans un ermitage du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph
+d’Avila...»
+
+Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations. Toutefois, je
+conserve des doutes relativement au lieu où sainte Thérèse rencontra à
+l’improviste cette image de l’_Ecce homo_. On nous dit que c’est dans
+l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que ce fut dans son
+oratoire particulier: il semble que, dans ces conditions, la rencontre
+eut quelque chose de plus intime, de plus personnel et que la Sainte en
+fut plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu ouvert à
+tous.
+
+Le Père Christoval me répond: «J’ai conféré à ce sujet avec les
+religieuses de l’Incarnation, et, après leur avoir posé diverses
+questions, je me suis convaincu que l’affirmation du Père de Ribéra (sur
+lequel je m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais les
+religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire particulier. Et il n’y
+a pas lieu de supposer que sainte Thérèse faisait exception. Elle s’est
+toujours distinguée par sa soumission à la règle commune, laquelle
+n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de la Sainte
+elle-même ne permet pas de déduire que le fait ait eu lieu dans un
+oratoire privé...»
+
+J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions avec d’autres
+textes, dont un, au moins, de sainte Thérèse elle-même. Elle dit, en
+effet, au chapitre III de sa _Vie_: «... On me voyait, si jeune
+encore... me retirer souvent dans la solitude, pour prier et faire de
+longues lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre de Lui de
+nombreuses images, _à avoir un oratoire, à y arranger des choses propres
+à exciter la dévotion_... (tener oratorio, y procurar en él cosas que
+hiciesen devoción).»
+
+D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit par le P. Silverio
+(_Obras de S. Teresa_, t. II, p. 113), parle expressément de l’oratoire
+de la Sainte: «Lorsque la nuit, dans _son_ oratoire (_en su oratorio_),
+elle faisait son examen de conscience...» Enfin, le célèbre historien du
+Carmel, le P. Jeronimo de San José, qui écrivait au commencement du
+XVIIe siècle et qui a pu interroger bien des religieuses contemporaines
+de sainte Thérèse,--confirme le fait dans un passage également cité par
+le P. Silverio (_Obras de S. Teresa_, t. II, p. 122): «Elle eut deux
+cellules dans ce monastère. Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept
+ans dans l’une d’elles; dans l’autre, elle passa les trois années de son
+priorat, étant déchaussée. La première se divisait en deux appartements,
+l’un en bas, l’autre en haut. Dans l’appartement du bas, _elle avait son
+oratoire_ (en el bajo tenia su oratorio); dans une niche, se trouvaient
+quelques images et, au-dessus, une inscription qui disait: _Non intres
+in judicium cum servo tuo, Domine!_...
+
+Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait, au couvent de
+l’Incarnation, un oratoire particulier. Est-ce dans cet oratoire, ou
+dans l’oratoire commun à toutes les religieuses qu’elle rencontra une
+statue représentant soit le Christ à la Colonne, soit l’_Ecce homo_,--la
+chose n’est pas absolument indifférente, comme nous venons de le dire.
+La rencontre, ayant lieu dans l’oratoire privé de la Sainte, pouvait
+passer, à ses yeux, pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui
+est certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut, pour
+elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On avait déposé
+accidentellement cette statue en cet endroit, et,--que la Sainte en ait
+été avertie ou non,--cette image ainsi placée était pour elle un
+spectacle insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans son
+oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire dans une
+étroite cellule, où elle put la contempler de tout près, on conçoit que
+l’impression ait été d’autant plus forte.
+
+Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé cette statue dans
+l’oratoire privé d’une religieuse, _en vue d’une fête qui se préparait_.
+Mais la même difficulté subsiste, si l’on suppose que ce fut dans
+l’oratoire de la communauté. C’est dans l’église du couvent que l’image
+aurait dû être placée, puisque c’est évidemment dans l’église que se
+célébrait la fête. Si l’on suppose qu’il s’agissait d’un _paso_, d’une
+statue mobile que l’on devait promener dans une procession, il est très
+simple de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de sainte
+Thérèse, en attendant la procession,--aussi simple que de supposer qu’on
+l’eût placée dans l’oratoire commun.
+
+Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce très probablement
+beaucoup plus exiguë qu’une église ou une salle d’infirmerie, la Sainte
+vit la statue de plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire.
+Et cela me paraît être le point capital.
+
+
+III
+
+SUR LES DIRECTEURS DE SAINTE THÉRÈSE
+
+Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux, réguliers et
+séculiers. On peut dire que les trois grands ordres religieux de ce
+temps-là,--les franciscains, les dominicains et les jésuites,--ont
+collaboré à sa formation spirituelle, les deux derniers surtout. Les
+jésuites lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains
+l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques. Cela est vrai en
+gros, mais il serait inexact de croire que les deux grands ordres
+religieux se soient ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la
+direction de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les
+dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre intellectuel ou plus
+exactement _théologique_, de même que les dominicains ont eu également
+sur elle, et très probablement avant les jésuites, une influence d’ordre
+moral.
+
+Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue Alvarez (1575) a
+pris soin d’énumérer ses principaux directeurs, tant jésuites que
+dominicains,--et l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les
+autres surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du moment où
+elle eut des visions. Pour les jésuites, les P.P. Araoz, commissaire de
+la Compagnie, François Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez,
+Salazar, Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez... Pour les
+dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique Bañez, Chaves, Ibañez,
+Garcia de Toledo, Barthélemy de Médina, Philippe de Menesès, Salinas,
+Diego de Yanguas...
+
+
+IV
+
+SUR LA RENCONTRE DE SAINTE THÉRÈSE ET DE PHILIPPE II
+
+La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec Philippe II,--et qui
+me paraît apocryphe,--a été publiée dans le _Boletin de la Real Academia
+de historia_, t. LXVI, p. 440, año 1915, mayo.
+
+Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de l’Escorial, qui a
+bien voulu m’en copier le texte, m’écrit à ce propos: «J’ai entendu le
+P. Silverio de Santa Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux
+informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la Sainte,--déclarer
+que cette lettre lui paraissait apocryphe. Mais les raisons qu’il me
+donna, fondées uniquement sur des considérations internes de style, ne
+m’ont point paru suffisamment convaincantes. De prime abord, la lettre
+me paraît sans nul doute authentique. Le papier, examiné par D. Ramon
+Menendez y Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du XVIe siècle.
+Et les paroles prêtées à Philippe II sont tout à fait conformes à
+l’attitude du roi dans ses audiences. Tous les témoignages concordent,
+en effet, pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions, le
+monarque le plus affable et le plus élégant de son temps et aussi le
+plus courtois; toujours calme et posé, écoutant avec patience tout ce
+qu’on lui exposait...»
+
+Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas, j’avoue que
+l’opinion du P. Silverio me paraît la plus vraisemblable,--et cela pour
+les raisons que j’ai exposées ailleurs.
+
+Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que sainte Thérèse a
+été reçue par Philippe II. C’est, à l’Escorial, une ancienne tradition.
+Rotondo, dans son _Historia del Real monasterio de San Lorenzo_, Madrid,
+1863,--affirme que cette rencontre eut lieu en mai 1578. Mais, selon le
+marquis de Piedras Albas, thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et
+le 17 décembre de l’année 1577.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ Pages
+ Prologue 7
+ Première Partie.--La Vocation 25
+ Deuxième Partie.--Le difficile Chemin de perfection 87
+ Troisième Partie.--La Conversion 155
+ Quatrième Partie.--Les Grandes Grâces 215
+ Cinquième Partie.--L’Action Thérésienne 299
+ Appendice 371
+
+
+
+
+2-27--PARIS--IMPRIMERIE MICHELS FILS
+
+6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.
+
+
+
+
+ARTHÈME FAYARD & Cie, Éditeurs
+
+18-20, Rue du Saint-Gothard, PARIS (XIVe)
+
+
+ LES
+ GRANDES ÉTUDES
+ HISTORIQUES
+
+ Volumes parus:
+
+ Louis BERTRAND
+ de l’Académie française.
+ Louis XIV 1 vol. 15 fr. »
+ Saint Augustin 1 vol. 13 fr. 50
+ Jacques BAINVILLE
+ Histoire de France 1 vol. 15 fr. »
+ Charles BONNEFON
+ Histoire d’Allemagne 1 vol. 15 fr. »
+ Frantz FUNCK-BRENTANO
+ L’Ancien Régime 1 vol. 15 fr. »
+
+ En préparation:
+
+ MERMEIX
+ Histoire Romaine 1 volume.
+ Robert HAVARD de la MONTAGNE
+ Histoire de l’Église 1 volume.
+ Pierre de VAISSIÈRE
+ Henri IV 1 volume.
+
+
+2-27--Paris. Imp. Michels Fils.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***
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+ <title>Sainte Thérèse | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="large">LOUIS BERTRAND</span><br>
+<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
+
+<h1>SAINTE THÉRÈSE</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des
+fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.</p>
+
+<p class="sign">(William James : <i>Expériences religieuses</i>, X, p. 362.)</p>
+
+<p>Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont
+éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de
+terres inaccessibles.</p>
+
+<p class="sign">(Léonce de Grandmaison : <i>l’Élément mystique dans la religion</i>,
+<span lang="la" xml:lang="la">ad fin.</span>)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ARTHÈME FAYARD &amp; C<sup>IE</sup>, ÉDITEURS<br>
+18-20, rue du Saint-Gothard.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li>SANGUIS MARTYRUM. (<i>Roman de l’Afrique chrétienne.</i>)</li>
+<li>SAINT AUGUSTIN. (<i>Étude historique.</i>)</li>
+<li>LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.</li>
+<li>LES VILLES D’OR. (<i>Afrique et Sicile anciennes.</i>)</li>
+<li>AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.</li>
+</ul></div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage :</p>
+
+<p class="cc">Cinquante exemplaires sur papier du Japon<br>
+de la Manufacture Impériale,<br>
+numérotés de 1 à 50.</p>
+
+<p class="cc">Deux cents exemplaires sur papier de Hollande<br>
+Van Gelder Zonen<br>
+numérotés de 51 à 250.<br>
+et vingt hors commerce numérotés de I à XX.</p>
+
+<p class="cc">Trois cents exemplaires<br>
+sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma<br>
+numérotés de 251 à 550.<br>
+et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.</p>
+
+<p class="c i">L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.</p>
+
+
+
+<p class="c gap"><span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> A. Fayard et C<sup>ie</sup>, 1927.</span><br>
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays, y compris la Russie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c0" title="Prologue">&nbsp;</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Il y a eu là un moment étrange et
+<i>supérieur</i> de l’espèce humaine… De 1500
+à 1700, l’Espagne est peut-être le pays
+le plus curieux du monde…</p>
+
+<p class="sign">(Taine, <i>Corresp.</i>, IV, p. 74.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="i">L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur
+subitement célèbre, attirait des foules, en leur
+parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les
+émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons
+secrètes de cette éternelle angoisse de l’âme, angoisse
+devenue d’autant plus poignante à l’heure
+précise où nous sommes, que le vieil abri de notre
+civilisation semble menacé par toute espèce de
+barbaries et que cette ruine ajouterait mille horreurs
+inconnues à l’horreur habituelle et permanente
+de notre détresse et de notre solitude au
+milieu d’un monde qui nous ignore. Bien entendu,
+au bout de tous ces raisonnements, il montrait la
+petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible
+rayon qui filtre à travers la porte close du mystère.
+Et, sous les hautes voûtes pleines de ténèbres,
+on apercevait, dans une pénombre, au milieu de
+la chaire, cette blanche silhouette de prêtre, qui
+s’agenouillait, qui se frappait la poitrine et qui
+multipliait les gestes pathétiques, en affirmant
+l’existence de cette petite lueur, reflet lointain
+d’un invisible foyer. Je me souviens qu’à ce moment-là,
+parmi les rangs d’auditeurs debout qui
+se pressaient sous des gros piliers des orgues, il
+courait comme un involontaire frémissement, il y
+avait un arrêt infinitésimal des respirations.</p>
+
+<p class="i">Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la
+foule qui s’écrasait sous le porche, je me retournai
+vers mon plus proche voisin. Mon regard se
+heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les
+yeux semblaient attendre les miens. Ce ne fut
+qu’un éclair, une seconde de brusque contact spirituel.
+Ces yeux, pleins d’une interrogation triste,
+contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses,
+et j’y lisais clairement ceci : « Est-ce
+que, vraiment, ce que dit ce prêtre est possible ?
+Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme
+moi, paraissez être un homme sérieux ? Oui, on
+voudrait bien croire à cette petite lueur, mais,
+n’est-ce pas que cela est absurde ?… »</p>
+
+<p class="i">Une poussée de la foule nous sépara. Une fois
+sur le parvis, j’essayai vraiment de retrouver cette
+figure tourmentée. Elle avait disparu dans la
+confusion des visages et dans les ombres montantes
+du crépuscule. Troublé par l’appel angoissé
+de ce doute, je restai assez longtemps à méditer
+sur le parvis, devant le grand portail de la basilique
+ouvert à deux battants et laissant voir, dans
+les profondeurs de la vaste nef, le buisson ardent
+du maître-autel et les herses de cire autour de la
+statue miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors,
+dans la nappe bleuâtre qui tombait des lampadaires
+électriques, l’asphalte du parvis luisait
+comme un miroir sans fin, où se réfléchissait, du
+haut en bas, la colossale silhouette de la vieille
+basilique. Sur le terre-plein, des automobiles me
+bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient
+pas leurs tintements assourdissants. Mais,
+malgré ce déferlement partout victorieux de la
+matière et des forces sans âme, je sentais peu à
+peu mon trouble se dissiper, à contempler ces
+lumières paisibles qui se dressaient, là-bas, au
+fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette
+foule, — cette foule dégorgée à grands flots par
+les portes de la basilique et d’où il me semblait
+entendre monter comme une adhésion muette…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi
+maintes fois, tandis que je lisais les brûlantes
+confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais
+dans ma lecture et plus je me disais : voilà la réponse
+à l’Homme inconnu de Notre-Dame ! Si, en
+dehors de la foi, une réponse est possible à une
+interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve,
+dans ces pages géniales de la Carmélite d’Avila.
+Jamais de telles affirmations n’ont été proférées
+par une bouche humaine, avec cet accent de haute
+raison, cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit
+critique, avec cette calme assurance surtout !
+Personne n’a apporté un pareil témoignage en
+faveur du surnaturel, et personne n’a environné
+ce témoignage d’une pareille lumière. Or, le surnaturel,
+c’est la grande question, celle qui domine
+toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a
+autre chose d’intéressant au monde ?… On a écrit
+toute une littérature sur la personne de Jésus-Christ,
+en faisant abstraction du surnaturel.
+J’avoue ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel
+qu’on attache à des études de ce genre. Si Jésus-Christ
+n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse
+plus, — ou pas plus que tel thaumaturge, dont le
+monde a oublié l’histoire. De même si Thérèse
+d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ dans ses
+bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une
+infirme d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses
+divagations et ses déplacements de nonne agitée…</p>
+
+<p class="i">Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel
+est possible, — et comment oser affirmer le contraire ? — c’est
+le trouble installé dans notre esprit,
+ce trouble que Pascal a exprimé en quelques
+phrases immortelles. On est pris à la gorge : il
+faut répondre. Tant que le doute subsiste, on ne
+peut plus dormir, surtout quand le temps presse,
+quand, demain peut-être, on aura sur la face
+« la terre », dont parle le même Pascal… Alors,
+si cette moniale apporte une réponse digne d’examen
+à la question suprême, il importe extrêmement
+de l’écouter. Il faut la suivre, il faut tout
+quitter pour cela, et, quand on tient une plume,
+planter là le manuscrit commencé. Quel autre
+sujet pourrait tenir devant un sujet pareil ? De
+même que le surnaturel est la question des questions, — le
+cas insigne et singulier de Thérèse
+d’Avila est le plus extraordinaire thème de méditation
+qui puisse être proposé à la pensée, comme
+l’analyse et le portrait d’une telle âme est une
+des plus hautes entreprises qui puissent s’offrir à
+l’art d’un écrivain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme.
+Et puis, le premier sursaut d’exaltation
+tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre
+avec terreur son insuffisance et son indignité
+devant une œuvre comme celle-là. De toute
+nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être
+en quelque sorte prédestiné par certaines qualités
+d’âme. N’importe qui ne peut pas aborder sainte
+Thérèse. Toutes les élégances intellectuelles, tous
+les raffinements sentimentaux et même les plus
+beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a
+pas, de naissance, une certaine communication
+avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois
+fermement qu’il faut être de vieille souche catholique,
+avoir derrière soi des générations d’ancêtres
+qui ont pensé et senti en catholiques, qui ont
+éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un
+degré si infime que l’on voudra, quelque chose des
+affres et des joies d’une sainte Thérèse, pour se
+figurer, même de loin, un pareil type de sainteté.
+Avec cela, toute une éducation, toute une préparation
+spéciales sont indispensables. Les sentiers
+de la mystique sont des plus scabreux, ils côtoient
+les pires précipices. Il convient d’avoir le pied
+solide pour s’y engager. Même pour contredire
+ceux qui en ont la connaissance et la familiarité, — pour
+réfuter ou critiquer des écrivains mystiques, — il
+sied d’être armé en conséquence : non
+seulement, c’est toute une science particulière qui
+est requise, avec des dons de pénétration, de souplesse,
+de subtilité extrêmes, mais il faut encore,
+en ces matières, beaucoup de bon sens, de méthode
+et de discipline. Sainte Thérèse étonne peut-être
+plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission
+à la règle et sa défiance d’elle-même, que par
+ses audaces et ses prodigieuses intuitions.</p>
+
+<p class="i">De là vient, en matière d’histoire religieuse, la
+relative supériorité de certains exégètes rationalistes
+sur les ordinaires terrassiers de l’érudition
+et de la science dites positives : ils sont forts de
+tout un lignage catholique et de toute une éducation
+cléricale. Et, disons-le en passant : c’est un
+des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants
+qui soient que de voir certaines mains
+grossières toucher à des âmes de saints. Après
+tant de mésaventures pitoyables, il devrait être
+entendu désormais que la sainteté n’est pas du
+ressort de la science. Il n’y a de science positive
+que de ce qui se compte, ou de ce qui se mesure.
+Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des
+saints, ni, d’ailleurs, aucune âme.</p>
+
+<p class="i">Certains médecins surtout se sont couverts de
+ridicule, en se fourvoyant dans ces domaines où ils
+n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes théories
+sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini
+par être abandonnées comme ne répondant à rien
+de réel. Aujourd’hui, à la Salpêtrière, on vous dit
+carrément que l’hystérie est une invention de
+Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez
+des hommes à prétentions scientifiques, c’est le
+manque d’esprit critique, c’est cette naïveté qui
+leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses
+pour des réalités démontrées, ou qui les
+rend dupes de misérables simulateurs, — et aussi
+ce manque de tact qui leur fait confondre, par
+exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le
+cas d’une sainte Thérèse, ou d’une sainte Catherine
+de Sienne. Tels certains exégètes, logiciens
+intrépides et pleins de science, quelquefois même
+de subtilité, qui se trompent lourdement, parce
+qu’ils raisonnent là où un peu de goût littéraire
+suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est ainsi
+que toute la littérature pseudo-médicale qui a été
+écrite sur sainte Thérèse, — avec la prétention
+de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques, — est
+à côté de la question, sans compter
+qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de
+pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser
+sainte Thérèse tranquille : c’est bien assez que
+leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était
+de ce monde…</p>
+
+<p class="i">Mais toute la bonne volonté, toute la préparation
+et toute la méthode possibles avec la plus
+complète humilité devant son objet, sont encore
+peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte
+Thérèse. Il y a des impossibilités qui dérivent du
+sujet lui-même. Si le surnaturel n’est pas absolument
+inconnaissable, les notions très spéciales qui
+s’y rapportent sont, par définition, incommunicables.
+Très souvent, la Sainte nous laisse éblouis
+sur le seuil du mystère, — devant des splendeurs
+dont elle est seule à être illuminée, des joies dont
+elle est seule à jouir. Elle récuse d’avance tous
+les jugements que nous pourrions former sur ses
+états mystiques. Elle s’épuise à nous dire qu’il
+faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence.
+Et ainsi elle nous exclut des réalités où
+elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de société
+avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie
+intérieure… Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par
+ce haut sujet de sainte Thérèse, nous parle, quelque
+part, de ce mathématicien illustre qui, dans le
+monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains
+problèmes qu’avec deux ou trois esprits de son
+espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.
+Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement
+dans les confessionnaux d’Avila, mais dans
+l’Espagne entière, des âmes fraternelles, capables
+de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de
+sa solitude, — de se sentir un cas unique, une
+sorte de monstre spirituel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Admettons donc qu’il faudrait être un autre
+saint pour parler convenablement de cette sainte.
+Mais on peut avoir des ambitions moins élevées,
+et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre
+aux doctes, aux théologiens, ou aux spécialistes
+de l’hagiographie, se borner à rapprocher Thérèse
+d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner
+l’importance, la haute signification historique
+et philosophique d’une telle figure.</p>
+
+<p class="i">Si l’on est effrayé par la grande mystique que
+fut cette femme, on peut se détourner vers des
+aspects plus humains, plus moyens de son caractère.
+On peut enfin la rejoindre indirectement
+par tous les à-côtés de son histoire. J’avoue qu’au
+début, avant de m’être livré complètement à ce
+fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout
+l’accessoire de sa vie qui m’attiraient vers elle.</p>
+
+<p class="i">D’abord, — je l’avoue aussi en toute candeur, — le
+fait que mon glorieux patron, l’Apôtre de
+la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors
+maître des novices chez les Dominicains de Valence,
+a écrit à la Carmélite d’Avila une de ces
+lettres qui semblent commander toute une destinée, — ce
+fait me frappa comme s’il me touchait
+personnellement. Je me sentais, en quelque façon,
+intéressé à la Réforme de la Sainte. Et puis, sur
+le chemin qui mène aux « châteaux » thérésiens,
+je rencontrai tout de suite une grande figure africaine,
+qui m’était chère depuis longtemps : saint
+Augustin. On peut dire que l’autobiographie
+écrite par sainte Thérèse est sortie des <i class="rm">Confessions</i>.
+Ce dernier livre a exercé sur ce qu’elle appelle sa
+« conversion » une influence profonde. Ce sont
+deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait
+insensiblement au miracle du Cœur Transverbéré
+par la flèche d’or du Séraphin…</p>
+
+<p class="i">Et je considérais encore une foule d’autres
+choses dans cette extraordinaire aventure de Thérèse
+d’Avila, — une foule de traits de caractère
+ou de circonstances par où je la pouvais mieux
+saisir que par sa sainteté. N’est-elle pas un des
+types espagnols les plus complets que l’histoire
+ait jamais constatés ? Il n’est même que
+juste d’affirmer que Thérèse est la grande Espagnole,
+de même qu’Augustin est le grand Africain.
+Et, parce qu’elle est la grande Espagnole,
+elle a porté au suprême degré le réalisme caractéristique
+de sa race. Elle appartient à cette
+famille d’esprits qui a donné au monde ses grands
+inventeurs et ses grands intuitifs, — artistes, savants,
+métaphysiciens ou mystiques. La démarche
+essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au
+bout du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin, — de
+partir des réalités les plus humbles pour aboutir
+aux plus transcendantes, à celles qui échappent
+au contrôle des sens comme de la raison discursive.
+Dans l’ordre littéraire, un Dante et, à un
+degré inférieur, un Balzac serait un bon représentant
+de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse
+les dépasse tous : elle est la plus haute branche
+de cette haute lignée intellectuelle.</p>
+
+<p class="i">Ajoutons que son existence se confond avec un
+des moments à la fois les plus splendides et les
+plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué
+Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement
+un des pays les plus pittoresques et les
+plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais
+elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse,
+dans son couvent d’Avila, a pu avoir le sentiment
+qu’elle assistait à un duel de civilisations et que,
+dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.
+Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe
+II a sauvé la civilisation occidentale : la
+première, en arrêtant l’Islam à la bataille de
+Lépante ; — la seconde, en empêchant l’Allemagne
+protestante de tuer l’esprit de la Renaissance italienne
+et en dirigeant la contre-réforme catholique.
+Dans le même moment, par la découverte
+des Amériques, qui fut une chose inouïe d’audace,
+une aventure merveilleuse comme le plus
+fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait
+au vieux monde un suprême refuge pour les catastrophes
+finales, tout en ouvrant à la pensée
+comme à l’activité contemporaine des horizons
+immenses et insoupçonnés. Les frères de sainte
+Thérèse, ne l’oublions pas, furent presque tous des
+« Américains ». On la conçoit très bien fondant
+des monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant
+les Indiens des pampas et des Cordillières.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Ces alentours de mon personnage me séduisaient
+extrêmement : il y a, dans ces époques
+privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant
+qui excite au plus haut degré l’imagination
+et, en même temps, des profondeurs de perspective,
+qui sollicitent toutes les curiosités de l’esprit.
+Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans
+l’intimité de l’œuvre thérésienne, ces splendeurs
+historiques s’éclipsaient à mes yeux. La perspective
+avait changé du tout au tout. Un monde inconnu
+et plus fascinateur que tous les spectacles
+de l’histoire m’était révélé : l’âme mystique avec
+ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une psychologie
+nouvelle, tout entière issue du catholicisme,
+me découvrait ses hautes demeures et ses
+galeries souterraines.</p>
+
+<p class="i">Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées
+et divisées contre elles-mêmes par toute
+espèce de combats intérieurs, livrées aux angoisses
+du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont
+observées et étudiées elles-mêmes, — et cela dans
+une sorte de perpétuel garde-à-vous, avec une défiance
+toujours en éveil, une peur affreuse de
+verser dans l’hérésie, ou de se laisser duper par
+l’Esprit de mensonge. Elles ont mis dans cet examen
+une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais
+été égalées : pour elles, il s’agissait de leur vie
+même et de leur salut, du plus intime et du plus
+essentiel de leur être et non d’un jeu intellectuel,
+d’une recherche purement spéculative de savant
+ou de dilettante. Et ces observations, continuées
+par des générations de mystiques et d’ascètes se
+sont capitalisées dans toute une littérature immense
+autant qu’elle est ignorée du grand public.
+Pour avoir seulement exploré quelques provinces
+françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé
+Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes
+tout pleins de précieuses trouvailles. Il y a
+là de véritables gisements psychologiques sous-jacents
+à la psychologie traditionnelle de nos
+écrivains profanes : trésors inexploités qui n’ont
+servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la délectation
+des âmes pieuses et qui pourraient enrichir
+et renouveler des genres littéraires menacés d’épuisement.
+Les mystiques, en s’observant, sont
+descendus beaucoup plus profond que nos plus
+subtils dramaturges ou romanciers, ils ont révélé
+des régions de l’âme infréquentées de nos modernes
+psychiâtres ; ils ont noté des mouvements,
+des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations
+et des nuances qui ont échappé aux professionnels
+de l’analyse sentimentale, à plus forte
+raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers
+moyens d’investigation. Sainte Thérèse, qui a
+beaucoup ri des sottises de son temps, aurait bien
+ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique
+ou de notre psycho-analyse. Pour en faire
+prompte justice, il suffit de mettre en balance les
+minces résultats, les découvertes minuscules et,
+d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes
+expérimentateurs avec la richesse, la profusion
+étonnante des documents psychologiques, — documents
+éprouvés et contrôlés cent fois par des générations
+de juges soupçonneux et sévères, — que
+nous ont transmis les écrivains mystiques.</p>
+
+<p class="i">Surtout, les mystiques nous introduisent sur un
+plan où nous n’avons pour ainsi dire pas accès,
+ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de
+certaines minutes très rares de notre existence,
+après un grand choc, après une crise physique ou
+morale, où nous avons failli sombrer, ou bien
+dans l’abaissement et la confusion du remords,
+ou dans certains sursauts nocturnes, minutes
+d’angoisse où l’on croit mourir, minutes d’hyperlucidité
+extraordinaire, où nous nous voyons
+nous-mêmes dans une nudité encore inconnue de
+nous, où notre esprit est touché d’une lumière
+telle que l’habituelle réalité paraît une illusion.
+Nous sentons bien qu’alors nous sommes sur le
+seuil d’un autre monde. Or le mystique nous
+apporte des nouvelles de cet autre monde, — et
+cela comme un voyageur véridique, ou comme un
+témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des
+besoins irréductibles qui travaillent l’humanité
+depuis les plus lointaines origines : besoin non
+plus seulement de comprendre, mais de toucher
+une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité
+non décevante, qui ne peut être que la Réalité
+suprême, — besoin d’amour et besoin de souffrir
+pour ce qu’on aime : l’ascèse est vieille comme le
+monde…</p>
+
+<p class="i">C’est parce que je trouvais tout cela dans les
+confessions autographes de Thérèse d’Avila, que
+je m’attachai immédiatement à elle, avec un sentiment
+où il n’entrait pas seulement de la vénération.
+Cette carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement
+possède un charme humain auquel il faut
+bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on
+vit près des saints, à un rang si infime que l’on
+voudra, on s’aperçoit bientôt que ce sont les plus
+aimables des créatures. Celle-ci est une des saintes
+les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait
+vues. Nulle compagnie plus réconfortante, plus
+exaltante surtout. Mais sa grande supériorité
+parmi les mystiques, — supériorité qu’elle ne partage,
+à ma connaissance, qu’avec sainte Catherine
+de Sienne, — c’est qu’elle nous ouvre tout de
+suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous
+jette en plein surnaturel. Elle nous en parle directement,
+comme d’une réalité expérimentée par
+elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union
+mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte
+le sentiment et, à de certains moments, l’intuition.
+Il semble qu’il n’y ait plus d’intermédiaire
+entre le lecteur et les hautes réalités dont elle
+parle. Elle nous met en leur présence. Elle les a
+vues et nous croyons les voir par ses yeux. Il n’y
+a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi
+inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On
+sent qu’elle est en communication avec ces choses,
+que sa voix nous arrive, toute fraîche et toute
+pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et,
+ce qu’il y a de plus surprenant, c’est la lucidité
+que garde son esprit, en décrivant des états pareils.
+Même, dans les passages les plus osés, là où
+elle touche à ce qu’il y a de plus inexprimable
+dans le mystère, elle apparaît comme un être de
+haute et ferme raison. Pas une minute on n’a
+peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou
+la folie. D’un bout à l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur :
+elle raconte, elle décrit ses expériences
+mystiques. Elle analyse ses états avec une
+clarté, une précision, une abondance de détails et
+surtout une méthode critique que l’on ne rencontre
+chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas d’observations
+de clinique plus prudentes et plus positives
+que les siennes. Un tel cas est quelque chose de
+véritablement unique.</p>
+
+<p class="i">Alors, s’il en est ainsi, — si Thérèse d’Avila est
+la plus extraordinaire et la plus sûre messagère
+du surnaturel qu’on ait jamais constatée, — c’est
+cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer
+en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt
+secondaire. Pour la plus haute intelligence et la
+plus haute joie de ceux qui ne la connaissent
+point, il faut leur faire connaître cette créature
+privilégiée. En des temps comme ceux-ci où le
+monde semble prendre un ignoble plaisir à redevenir
+barbare, et, — ce qu’il y a de pire que tout, — où
+la notion même du surnaturel semble sur le
+point de disparaître, — il importe plus que jamais
+de dresser devant les yeux des foules cette
+haute Lumière, — et aussi cette Pureté. Il est bon
+de méditer sur la Vierge d’Avila et sur l’éminente
+dignité de cet état d’élection, à une époque qui,
+dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer
+par l’instinct sexuel et qui finit, en effet,
+par tout y ramener.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Voilà donc tout mon sujet : Thérèse d’Avila,
+messagère du surnaturel.</p>
+
+<p class="i">Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la
+découvrir, — et, encore une fois, j’ai une conscience
+cruelle de tout ce qui me manque pour une
+pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à
+des ignorants comme moi, en essayant de leur
+faire partager mon admiration et ma confiance
+dans cet incomparable guide spirituel.</p>
+
+<p class="i">Je ne saurais trop le répéter : les érudits, les
+historiens, les théologiens n’ont rien à apprendre
+dans ces pages. Puissent-elles seulement ne pas
+leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes.
+Je sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse,
+et, tout récemment encore, de gros livres de Sorbonne.
+Sa bibliographie embrasse des bibliothèques
+entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure
+où cela m’a paru utile à mon dessein. Mais
+j’écris pour ceux qui ne connaissent pas sainte
+Thérèse : ceux-là n’ont que faire de discussions
+de textes ou de dates, de fiches et d’appareils
+critiques. C’est la Sainte elle-même qu’ils veulent
+entendre.</p>
+
+<p class="i">Je voudrais essayer de leur donner satisfaction, — de
+leur faire entendre cette voix, en y mêlant
+aussi peu que possible la mienne. Après l’Évangile
+et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une
+révélation semblable de la divinité du Christ ? Les
+livres saints mis à part, le monde a-t-il jamais
+ouï une pareille affirmation du surnaturel ? Cette
+affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à
+ceux qui ne croient pas. C’est un fait vraiment
+hors cadre, lequel s’impose à la réflexion : voilà
+une petite bonne femme, — <i class="rm" lang="es" xml:lang="es">una mujercita</i>,
+comme elle disait d’elle-même, — qui, en face
+des négateurs de la Présence réelle et à la veille
+des négations plus radicales du rationalisme, a
+osé prononcer ces paroles inouïes : <span class="rm">« </span><i class="rm">Non seulement
+je crois en Lui comme je le dois, mais je
+L’ai vu !… J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et
+je L’ai tenu dans mes bras, comme la Vierge de
+la Cinquième Angoisse !<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i><span class="rm">»</span></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En
+réalité, ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse,
+ou Douleur, à quoi la Sainte fait allusion.</p>
+</div>
+<p class="i">D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle,
+ont osé dire la même chose. Mais aucune n’a jamais
+apporté de preuves aussi fortes à l’appui de
+son témoignage.</p>
+
+<p class="i">Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila ?
+Autant qu’on peut répondre à une telle question,
+c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce
+livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la
+Sainte : elle-même l’a écrite d’une façon qui devrait
+décourager tous les biographes. Je ne parlerai
+de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences
+de son action que dans la mesure où cela
+pourra servir à mieux faire comprendre ou à
+mieux établir la valeur de son témoignage.</p>
+
+<p class="i">Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant
+nous ! Et, si en l’écoutant, nous voyons peu
+à peu se dessiner à nos yeux une extraordinaire
+figure humaine, c’est que les saints sont des êtres
+si complets, doués d’une vie si prodigieuse que
+l’imagination du romancier ou du dramaturge le
+plus génial n’en saurait inventer de semblables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br>
+LA VOCATION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>C’est une grâce que Dieu m’a faite :
+je plaisais partout où je me trouvais, et
+ainsi j’étais très aimée.</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie de sainte Thérèse</i>, I.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">AVILA DES SAINTS</span></h3>
+
+
+<p>S’il y a un pays au monde qui ne ressemble
+pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville
+natale.</p>
+
+<p>Voilà un beau démenti aux théories du dernier
+siècle sur l’influence des milieux : démenti partiel,
+nous l’allons voir, mais démenti tout de
+même, si l’on prend ces théories au pied de la
+lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit.
+En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des
+écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect
+de son pays d’origine. Elle-même paraît en
+avoir eu conscience. Parlant des persécutions
+qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la
+part de ses compatriotes, elle écrit dans une de
+ses lettres : « Ma patrie m’a traitée de telle sorte
+qu’on ne croirait pas que j’y suis née. » En réalité,
+il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse
+et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord
+passager. Mais c’est le caractère de la ville qui
+ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons
+d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose
+dire, est fort différent du paysage d’Avila.</p>
+
+<p>La physionomie de cette petite ville belliqueuse
+a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un
+peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un
+peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau
+couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques
+au temps de la plus grande splendeur
+dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui
+retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent,
+Saint-André, qui offrent des parties curieuses,
+sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.
+Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son
+sévère profil de forteresse, à l’ornementation
+rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures
+romanes en grès rouge, même là où elles
+s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur
+de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité
+et de joie. Les anciens « palais » de l’aristocratie
+locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères
+quelquefois crénelés, sans autre décoration
+que d’énormes blasons en relief sur des
+surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures :
+petites fenêtres bardées de grilles conventuelles,
+dure carapace de maçonnerie, qui, par
+ses rugosités et ses aspérités, semble repousser
+tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à
+passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la
+noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs
+bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais
+et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli
+sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà
+et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en
+fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent
+la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne
+de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait
+sûrement autrefois.</p>
+
+<p>Avec cela, de petites rues médiocres, qui
+aboutissent à une enceinte de murailles médiévales
+percées de neuf portes et munies, nous
+dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de
+pierre contribue encore à l’impression perpétuelle
+de lapidation qu’on éprouve en se promenant
+dans Avila. Cela donne assurément un
+caractère très particulier à la ville. Mais c’est
+massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales
+qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes,
+ou de la cité de Carcassonne. On aspire
+à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre.
+Et il faut bien avouer que les échappées sur la
+campagne sont admirables, surtout par la Porte
+de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal,
+qui, du côté opposé, lui est presque symétrique.
+La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur
+un grand paysage, un peu nu, un peu froid,
+mais assurément très beau. De la terrasse du
+Rastro, dont on a fait une petite promenade aux
+maigres ombrages, en avant des anciens remparts,
+à deux pas de la placette où s’élevait la
+maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon
+splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la
+future fondatrice de tant de couvents son goût
+pour les « belles vues » et aussi pour les eaux
+courantes, car cet aride pays est arrosé par une
+vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de
+la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où
+émergent quelques « fabriques » d’assez bon
+style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques.
+Puis la rivière, qui serpente au fond
+de la vallée, le <span lang="es" xml:lang="es">rio</span> Adaja, enjambé par un vieux
+pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers
+minces comme des pinceaux, et, dans le lointain,
+derrière des ondulations de terrains aux tons
+âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une
+transparence opaline presque africaine : la Sierra
+de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud,
+la noire Sierra de Gredos…</p>
+
+<p>Ce paysage castillan a certainement de la noblesse
+et de la grandeur. La vue opposée, celle
+du Nord, est fort belle aussi, à de certaines
+heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au
+moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal,
+le cintre de la haute baie semble s’ouvrir
+en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache
+sur un fond d’or et d’outremer. On franchit
+cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord
+d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des
+chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une
+pente presque abrupte vers le vallon où se dresse
+encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie
+de l’Incarnation, le premier couvent de sainte
+Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides.
+La campagne semble se recueillir pour la
+salutation angélique qui va monter de toutes les
+églises de la ville. De temps en temps, dans le
+grand silence, un tintement de clochette au cou
+un bélier. A perte de vue, de grises ondulations,
+auxquelles succèdent des défilés rocheux,
+hérissés de blocs erratiques, — toute cette région
+pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée,
+qui emprisonne le regard du voyageur
+jusqu’aux environs de l’Escorial.</p>
+
+<p>Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui
+rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si
+l’on veut absolument chercher des analogies
+entre certains paysages espagnols et certaines
+qualités du génie ou du style de sainte Thérèse,
+il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse
+plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses
+étendues brûlées de soleil, que dominent
+les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique
+de la manière thérésienne tout au moins
+dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise
+ou dans ses prières et ses élévations, qui
+ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire,
+avec une extrême chaleur d’accent. Mais
+son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage
+tolédan.</p>
+
+<p>Ses ancêtres paternels étaient probablement
+originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se
+nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même
+a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs
+séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement
+habité. Le climat lui convenait. Elle le
+trouvait « admirable », — moins froid que celui
+d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle
+vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle
+y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui
+plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne
+fréquemment de la stérilité de la campagne environnante
+et de la difficulté du ravitaillement,
+elle se régale des coings et des confitures de
+Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait,
+semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays
+et certains aspects de son âme ou de son esprit.</p>
+
+<p>De fait, quand je lis ces petites phrases sans
+apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis
+et leurs brisures familières, ces phrases nettes
+qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et
+que colore, çà et là, une poussée d’émotion,
+un menu détail réaliste, — quand je songe
+à ce style inventé, qui sent son écrivain de
+race et qu’empreint une distinction patricienne, — je
+revois le très noble paysage que l’on
+embrasse du haut de l’étroite promenade qui
+surplombe le rempart, en sortant du Zocodover.
+La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela
+et sur les belles ordonnances architecturales de
+l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme
+écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge
+passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces
+couleurs amorties, les blancs lumineux, les
+terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons,
+sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de
+fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les
+rouges antiques, les traits de minium qui soulignent
+les assises d’un vieux mur. Ces murs de
+Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne
+devant une muraille tolédane faite de cailloux en
+arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette
+tache d’un gris plombé devant cette grande surface
+éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un
+cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives,
+un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental,
+largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière,
+les arrière-plans montagneux de la Véga,
+espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une
+route toute blanche, qui monte entre deux dépressions
+de collines et qui expire au bord du
+ciel…</p>
+
+<p>Rien d’extraordinaire dans une vue comme
+celle-là : de belles lignes, des tons <i>rares</i>, si rares,
+que je n’en ai rencontré nulle part de semblables,
+ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés.
+Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre
+un mot employé plus haut pour le style
+de sainte Thérèse : la distinction, — distinction
+un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation.
+Pureté, légèreté, élégance sévère, grande
+intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce
+paysage. Ici habite une race élue, occupée de
+nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître
+que des moines, des ascètes, des amoureux, des
+peintres et des poètes.</p>
+
+<p>Confessons-le : ce rapprochement entre le paysage
+de Tolède, — tout au moins un aspect du
+paysage tolédan, — et le style ou la manière de
+sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou
+un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la
+Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a
+pu être insensible à la beauté de ce spectacle, — et
+ce qui est encore plus certain, c’est que sa
+ville natale a très peu marqué son génie, — j’entends
+l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure
+matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour
+le milieu moral avilais : la parenté, les amis,
+l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une
+incontestable et profonde influence.</p>
+
+<p>D’abord sa famille : son père, sa mère, ses
+frères, ses sœurs.</p>
+
+<p>Cette humanité espagnole du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle fut
+quelque chose de très particulier, — et aussi de
+très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte.
+Il en subsiste plus d’un trait assez facilement
+discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces
+hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent
+de fort basse extraction, que la faim a chassés
+de leurs <i lang="es" xml:lang="es">pueblos</i> et lancés à la conquête du
+vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement
+religieux, des catholiques intransigeants,
+dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam
+semble avoir pris un caractère de rigidité farouche
+et intraitable. Ce sont des hommes rudes,
+habitués à vivre à la dure et alliant très bien de
+certaines élégances fastueuses, voire de très réels
+raffinements avec la rusticité ou la grossièreté
+d’une vie misérable, — soldats de naissance, ayant
+les qualités et les vices du soldat de ce temps-là :
+pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers
+cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière
+ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé
+dans ses traditions et ses mœurs ancestrales :
+plein de bon sens et d’esprit pratique,
+sachant défendre son bien et rédiger un contrat,
+chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de
+compte, conciliant tout cela avec des habitudes
+de piété et, très souvent, une solide dévotion
+poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.</p>
+
+<p>L’homme espagnol de cette époque, il me
+semble que je le vois dans ce portrait peint par
+le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid,
+qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine
+d’années, vêtu avec une distinction raffinée et
+sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle
+couleur voyante : un pourpoint de velours noir,
+une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande,
+une imperceptible chaîne d’or, à laquelle
+pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau
+ciselé comme un ivoire, qui tient la place
+d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux,
+qui a, dans ce tableau, la même importance que
+le visage de son maître. Ce visage, une longue
+figure à moustaches et à barbe en pointe, aux
+yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent
+pas très intelligents, mais qui sont creusés
+par la méditation et tout chargés d’une crainte
+pieuse. Une belle main très effilée et très blanche
+est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur, — tandis
+que les yeux profonds et vagues
+semblent dire : « Ce cœur est à Dieu et à celle à
+qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan,
+et, à ce double titre, j’appartiens à la première
+aristocratie du monde. Craignez Dieu et
+ressemblez-moi, si vous pouvez !… »</p>
+
+<p>Je me persuade que le père de sainte Thérèse
+avait plus d’un trait commun avec cet austère et
+élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté
+comme un grand homme de bien, insistant presque
+uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion
+ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme.
+Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté
+d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la
+guerrière Avila ne fut très probablement jamais
+militaire : « Mon père, écrit la Sainte dans son
+autobiographie, était un homme de beaucoup de
+charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion
+envers les malades et aussi envers les
+serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se
+résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en
+grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant
+une fois chez nous, il la traitait comme ses propres
+enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il,
+et il s’apitoyait de la voir privée de liberté… »
+Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront
+plus tard chez sa fille, mais surtout sa
+piété exaltée. Alonso Sanchez de Cepeda mourut
+comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà
+religieuse et même l’avoir distancée dans la
+pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il
+exprimait ses regrets de n’être pas moine, — et
+dans un des ordres les plus austères. Toute cette
+famille avait la vocation du cloître. Aussi ce
+parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité.
+La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous,
+dut probablement en souffrir. Dans la maison
+familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement
+que la lecture. Encore le pieux hidalgo
+ne permettait-il à lui-même et aux autres que
+les livres de spiritualité, « les bons livres » comme
+les appelle Thérèse avec un accent de touchante
+reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux
+bons livres : elle tenait cela de son père. En
+somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide
+et de plus sérieux dans ses qualités.</p>
+
+<p>Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il
+semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille,
+aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le
+souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on
+voit à l’entrée du <i lang="es" xml:lang="es">Coro</i> et de la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Mayor</i>,
+dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes,
+il leur suffit d’être faites d’un métal excellent :
+elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun
+ornement.</p>
+
+<p>Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable
+patriarche qui laissa une postérité de douze
+enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux
+fois. Sa première femme, qui se nommait
+Catherine del Peso, lui donna une fille et deux
+fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait
+quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde
+neuf enfants, dont la future sainte Thérèse.
+Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées
+qui ne font que traverser la vie. Elle
+mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait
+guère été qu’une longue maladie. Effacée,
+modeste, elle disparut sans bruit, comme elle
+avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle
+était très belle. La malheureuse ignorait sa
+beauté : elle s’habillait comme les vieilles personnes.
+Peut-être, sans la sévérité de la discipline
+conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques
+faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des
+romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour
+d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don
+littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et
+de charmant dans son caractère, comme dans
+ses écrits.</p>
+
+<p>Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse,
+d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration,
+pieuse comme son mari et comme ses
+enfants, tant les garçons que les filles : « Nous
+étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères… »
+Des deux frères du premier lit nous ne savons
+pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan
+Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie
+de Cepeda, après la mort de la seconde femme
+de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette.
+Il est probable que, devenue veuve, elle entra
+au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle
+s’y retira pour y finir dévotement ses jours.
+Quant aux frères du second lit, ce furent aussi,
+pour la plupart, de dévots personnages.</p>
+
+<p>Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux
+Indes chercher fortune. L’âge héroïque des
+Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent
+pour l’Amérique. Pourtant, la
+conquête était loin d’être terminée. Il fallait
+encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer,
+ou même simplement se maintenir. Le frère
+préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut,
+les armes à la main, à Rio de la Plata, — et sa
+sœur le considéra comme un véritable martyr,
+parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe
+de la foi. Augustin, un des cadets de la famille,
+prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées
+contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée
+fausse de ces « Américains », si on les voyait à
+travers la phraséologie conventionnelle de certains
+biographes de leur sœur. Ce devaient être
+de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être,
+comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient
+pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer
+l’indigène. Les exactions et les cruautés des
+gouverneurs et des colons espagnols étaient telles
+que l’Église dut intervenir pour protéger les
+Indiens. Les évêques refusaient les sacrements
+aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient
+les vaincus. Leurs atrocités auraient,
+paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point
+qu’après quelques années d’apostolat, désespérant
+d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade
+et serait rentré, découragé, en Espagne.</p>
+
+<p>Cependant, nous n’avons aucune preuve
+positive que les frères de sainte Thérèse aient été
+de si méchantes gens. Tout ce que nous savons
+certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique,
+des concessions de terres et des gouvernements,
+que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux,
+Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or
+américain, ce qui lui permit d’acheter une
+propriété aux environs d’Avila et de soutenir les
+fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme,
+si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à
+sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire
+que tous les frères de Cepeda se ressemblaient
+plus ou moins et qu’ils furent des exceptions
+parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde.
+Presque tous, pour le moins, firent une
+fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la
+Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse.
+Elle est même obligée de modérer les excès de
+ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son
+plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi,
+comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de
+Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui
+apparaît au moment où il va rendre le dernier
+soupir, et c’est la sœur qui présente le frère
+devant le trône de Dieu…</p>
+
+<p>Telle fut la ferveur religieuse de la maison où
+naquit la future sainte. Pour l’éclosion d’une âme
+prédestinée, peut-on imaginer une serre plus
+chaude que celle-là ? Sa ville natale était une
+autre serre de dévotion. L’Avila de ce temps-là
+pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient
+pas seulement les palais aux fenêtres grillées et
+farouchement clos des vieilles familles, qui lui
+donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères,
+comme les églises, y foisonnaient. Deux
+ordres fameux y exerçaient un véritable magistère
+moral : les Dominicains et les Pères de la Compagnie
+de Jésus, — les premiers dans leur
+puissant et riche monastère de Santo-Tomas,
+passagère résidence des Rois Catholiques qui
+s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir,
+qui y avaient fait construire une magnifique
+chapelle, — et les Jésuites dans leur collège
+naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un
+prestige de nouveauté, de science et de sainteté.</p>
+
+<p>Le clergé séculier, de son côté, était non seulement
+une puissance avec quoi il fallait compter,
+mais un corps respecté pour ses lumières et ses
+vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser,
+en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait
+tout particulièrement un prêtre avilais, maître
+Gaspar Daza, qui avait fondé une association
+d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes
+œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de
+direction spirituelle. Parmi les laïques, un
+gentilhomme nommé François de Salcedo, avait,
+pour lors, grand renom de piété et de science
+théologique. Pendant vingt ans, il suivit les
+cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas.
+Plus tard, après la mort de sa femme, il
+se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier
+au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux
+personnages furent en relations avec la Réformatrice
+du Carmel, — et on peut dire que,
+pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une
+réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple.
+François de Salcedo, en particulier, fut pour
+Thérèse un véritable ami, un confident qui,
+néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère
+sombre de sa foi : elle blâmait notamment ses
+terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza, — après
+un dissentiment passager, — elle finit
+par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit
+de lui un magnifique éloge.</p>
+
+<p>Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques,
+s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque
+chose de l’esprit malveillant et médisant des
+petites villes. Le moindre écart de conduite était
+exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon
+d’hérésie, ou même seulement de singularité de
+vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les
+esprits en ébullition. On juge, d’après cela, quel
+effet pouvait produire un milieu religieux aussi
+violemment exalté sur une âme prédisposée de
+naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes
+émotions de la mystique. La jeune Thérèse,
+comme les autres enfants de son âge, n’a guère
+vu autour d’elle que des couvents, des hospices,
+des processions, et elle n’a guère entendu que les
+sonneries des cloches, les offices et les sermons
+des innombrables églises. La grâce de Dieu fit
+d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont,
+en général, préparées par une longue ascendance
+chrétienne et par le travail secret de mille
+influences providentielles. On peut dire qu’une
+famille, une ville, une race entière ont collaboré
+à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue,
+aujourd’hui, une gloire nationale espagnole.
+Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste
+part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER
+LE PARADIS</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de
+l’an de grâce 1515.</p>
+
+<p>Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui,
+suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir
+soigneusement son livre de raison, a consigné de
+sa main cet événement dans les lignes que voici :
+« Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de
+mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à
+cinq heures du matin, peut-être une demi-heure
+plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en
+tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son
+parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña
+Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès. »</p>
+
+<p>Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement
+sans nul doute, se rajeunissait d’un
+jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille
+volante où elle avait marqué le jour qu’elle
+croyait être celui de sa naissance : « Mercredi,
+fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le
+29 mars 1515, à cinq heures du matin, est née
+Thérèse, la pécheresse. »</p>
+
+<p>Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit
+en espagnol : <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> sans <i>h</i>. Elle-même écrivait
+toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle
+orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle
+orthographe française, conforme à l’étymologie
+grecque, admet le <i>Th</i> : Thérèse. Il nous
+faut insister sur ce menu détail d’orthographe,
+parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps,
+de véritables tempêtes. Le <i>Th</i> passait alors pour
+gallican, le simple <i>T</i> pour ultramontain : de là,
+bataille entre les partisans des deux orthographes.
+Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant,
+dans sa traduction des œuvres de la Sainte,
+adopté la forme espagnole : <i>Térèse</i>, il en fut aigrement
+tancé par un abbé Postel qui élucubra
+contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet
+de démontrer que le nom castillan de <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> n’est
+pas d’origine exclusivement espagnole, comme le
+prétendait notamment le P. de Ribéra, le premier
+biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est
+dérivé du grec ; que la première sainte Thérèse,
+ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin
+de Nole, — et qu’enfin l’orthographe courante,
+chez nos écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, est conforme
+à l’étymologie grecque. En introduire une autre,
+c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire
+française… Il n’y a, en effet, aucune raison
+de changer nos habitudes orthographiques et
+d’abandonner une forme à laquelle nos yeux
+français sont habitués pour en adopter une espagnole
+ou italienne. Pour nous, la question est
+des plus secondaires. Néanmoins, s’il faut choisir,
+nous préférons rester traditionnalistes et
+français.</p>
+
+<p>Mais il convient de regarder d’un peu près cet
+acte de naissance, complaisamment rédigé par
+une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda
+semble attacher une certaine importance à l’heure
+précise où l’enfant prédestinée est venue au
+monde. Était-ce bien à cinq heures du matin ?
+N’était-ce point plus tôt ou plus tard ? Ce qu’il y
+a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque
+grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir
+que sa fille n’est point une enfant des ténèbres.
+En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que
+cette voyante qui avait une telle horreur de tout
+ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire
+et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée
+à l’enfer, — que ce lumineux génie enfin soit né
+avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion :
+le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez — Francisco
+Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela
+Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors
+qui entraînèrent à leur suite, en Amérique,
+cinq frères de la Sainte.</p>
+
+<p>Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le
+souffle des aventures héroïques. Comme les mâles
+de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à
+partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas
+de ceux qui prennent racine dans un petit pays.
+Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien
+elle a souffert de ce que son sexe et son état
+lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes
+du siècle. Autant que cela était possible à une
+nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a
+étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat.
+Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude.
+Le Nonce lui-même la traitera de « femmelette
+agitée et coureuse ». Ce n’était pas pour
+rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de
+monde et de ces conquérants, qui, en quelques
+années, soumirent à l’Espagne des continents
+entiers…</p>
+
+<p>Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée
+au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît
+dans une vieille maison sévèrement close, entre
+l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église
+Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour
+d’elle, elle ne voit que de pieux personnages.
+Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes.
+Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait
+lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable,
+elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières
+années, sa vocation parle de la façon la plus nette
+et la plus impérieuse. Ses premières démarches
+enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard.
+Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite
+réformatrice et la grande contemplative sont déjà
+préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère
+et sa destinée prochaine que cette équipée puérile,
+dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le
+souvenir : « J’avais, dit-elle, un frère à peu près
+de mon âge : (c’était très probablement son frère
+Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous
+nous mettions ensemble pour lire des vies de
+saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique
+j’eusse grand amour pour tous les autres et eux
+pour moi. Comme je voyais les martyres que les
+saintes souffraient pour Dieu, il me semblait
+qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir
+de Dieu, et le désir me venait de mourir comme
+elles : non point par amour que j’entendisse avoir
+pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des
+grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je
+me mis, avec ce mien frère, à examiner quel
+moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes
+de nous en aller au pays des Maures, en mendiant
+pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous
+coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus
+dans ce que nous lisions, c’était de dire que le
+châtiment comme la gloire était <i>pour toujours</i>.
+Il nous arrivait de causer longuement de cela et
+nous nous plaisions à répéter : « Pour toujours,
+toujours, toujours !… » Quelle perspective fascinante !</p>
+
+<p>Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet
+à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle,
+passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas,
+vers ces hautes montagnes qui fermaient
+l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles.
+Ils furent rattrapés par un de leurs oncles
+paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés
+au logis, où leur mère les gronda fort de cette
+escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara
+que « c’était la petite qui l’avait entraîné et
+qui lui avait fait prendre ce chemin… »</p>
+
+<p>Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements
+passionnés et souvent tyranniques de
+son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais
+aimé à moitié : « C’était lui que j’aimais le plus,
+quoique j’eusse grand amour pour tous les autres,
+et eux pour moi. » Et aussi son besoin de partir, cet
+instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières
+lectures. Et ce goût pour la pauvreté évangélique,
+qui va déchaîner de telles colères contre
+sa réforme : « Demander l’aumône pour l’amour
+de Dieu. » Ensuite, et par-dessus tout, ce bon
+réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif
+qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le
+martyre comme un calcul avantageux. Elle
+l’avoue naïvement, ce n’était point par amour
+de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée,
+mais parce que c’était jouir à bon compte des
+félicités célestes, — félicités, par surcroît, éternelles :
+« Pour toujours, toujours, toujours ! »
+Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense
+est si prompte et si belle ?… Et puis enfin
+cette autorité qu’elle prend immédiatement sur
+les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang
+de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils
+lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné.
+Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin,
+comme elle montrait le chemin à son jeune
+frère, sur la route qui allait au pays des Maures, — et
+cela sans hésiter, avec une claire vision
+des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.</p>
+
+<p>Sa première velléité héroïque vient d’échouer.
+Mais c’est une opiniâtre. Elle s’obstine jusqu’à
+la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la
+conduisent au même but. « Voyant, dit-elle, qu’il
+était impossible d’aller là où l’on nous tuerait
+pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et,
+dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous
+mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages,
+en entassant de petites pierres, qui nous
+tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions
+nul remède pour notre désir… »</p>
+
+<p>Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec
+d’autres petites filles. « J’aimais, dit-elle, faire
+des couvents, et il me semble que je désirais être
+nonne, quoique moins vivement que les autres
+choses que j’ai dites… » Déjà, elle fonde des
+monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle
+ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique,
+dans le désert et la solitude. En même
+temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère
+lui enseigne maintes dévotions, notamment celle
+du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De
+bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour
+Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña
+Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze
+ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue
+de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais
+sa mère… La future Carmélite voit dans cet
+élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si
+affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa
+vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée,
+son premier mouvement est de se jeter dans les
+bras de la Vierge, protectrice du Carmel.</p>
+
+<p>En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée
+dans les premiers actes de cette petite fille.
+Elle révèle immédiatement le fond de son être.
+Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce
+qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence.
+Elle veut être heureuse, mais heureuse
+pour toujours, d’une félicité sans borne et sans
+fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre
+moyen de réaliser son rêve que la règle monastique.
+La béatitude par le cloître, voilà son but et
+sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations
+encore inconscientes. On les aperçoit qui se
+dessinent dès cette époque. Visiblement, dès cette
+période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur
+elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la
+mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté,
+de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie
+véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré,
+elle finira par passer par les chemins où Dieu
+veut qu’elle aille… Mais ira-t-elle jamais plus
+loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de
+son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers
+les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête
+sur le billot, pour gagner la palme. De tout son
+cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.
+Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le
+néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle
+a pressenti toute la perfection à laquelle elle
+pourra jamais atteindre : l’immolation complète
+en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on
+peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès
+l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes
+ses puissances et toutes ses facultés préformées.
+Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la
+lumière dont elle est capable. Mais cet état de
+grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très
+rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan
+vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête.
+L’âme se cherche et ne se trouve plus.</p>
+
+<p>C’est ainsi que, pendant des années, nous allons
+suivre Thérèse sur la voie qui descend.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE</span></h3>
+
+
+<p>Vous rappelez-vous ce passage de <i lang="it" xml:lang="it">La Vita
+nuova</i>, où Dante, racontant le premier émoi de
+sa rencontre avec Celle qu’il appelle « la Dame
+de sa pensée », la présente, en réalité, à l’admiration
+et à la vénération des siècles et de l’univers
+entier : « Elle avait déjà assez vécu en ce
+monde pour que, dans cet espace de temps, le
+ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième
+partie d’un degré, en telle sorte qu’elle
+m’apparut dans le commencement de sa neuvième
+année et lorsque j’accomplissais la mienne.
+Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur
+rouge, imposante et modeste, et la manière dont
+sa ceinture retenait son vêtement était appropriée
+à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité : à ce
+moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte
+la plus secrète du cœur, commença à trembler
+en moi avec tant de force que le mouvement s’en
+fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites… »</p>
+
+<p>Ce frémissement d’amour et d’admiration, on
+ne le ressent point, à vrai dire, dès la première
+rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable
+splendeur qui environne, dès ses premiers
+ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur
+rayonnement a beau être invisible, certaines
+âmes le sentent, même parmi les plus humbles.
+Et alors, par la suite, quand le miracle est patent
+pour tous, ces bonnes âmes se remémorent
+de petites choses, de petites circonstances, qui
+les avaient mystérieusement frappées sans
+qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais,
+leur semblent des allusions prophétiques
+au miracle réalisé. Et c’est ainsi qu’aux phrases
+magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa
+Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le
+symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer
+ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse
+du couvent de l’Incarnation, se rappelant
+sa première vision de celle qui allait devenir
+la Mère Thérèse de Jésus : « Je me souviens, dit-elle,
+que la sainte Mère, étant encore dans le
+siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent,
+et j’en donne pour signes <i>qu’elle portait une
+robe orangée avec des galons de velours noir</i>… »
+Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir
+de sa vieille compagne, le commente ainsi : « Ce
+n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion. »</p>
+
+<p>Qu’entendait-elle par là ? Comment le rappel
+de cette « robe orangée » pouvait-elle ajouter à
+la dévotion de la Carmélite ? Sans doute, comme
+Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant,
+elle voyait dans cette couleur éclatante,
+encore rehaussée par ces applications d’étoffe
+sombre, un symbole qui présageait la gloire future
+de la Sainte.</p>
+
+<p>Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout
+un détail topique, une image bien espagnole,
+qui nous permettra d’achever notre composition
+de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire
+aventure de sainte Thérèse.</p>
+
+<p>Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse
+faveur, nous voudrions nous la figurer
+telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de
+ce monde, non pas seulement dans ses habits de
+jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée
+à galons de velours noir, mais avec les traits
+véridiques et les particularités de son corps et de
+son visage. Il faut avouer que ce n’est pas très
+facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle
+ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui
+passent pour authentiques sont-ils contestés
+comme les copies ou les variantes. L’original
+serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté
+par un peintre de rencontre, un frère lai,
+appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait
+Jean de la Misère. D’après la tradition, la
+Sainte elle-même en aurait été mécontente et
+elle aurait déclaré à l’auteur : « Dieu vous pardonne,
+frère Jean, de m’avoir faite si laide ! »
+Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites
+de Séville. Mais elle aussi est contestée.
+Le véritable original de Jean de la Misère serait
+maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit,
+un certain nombre d’autres portraits, — tous
+réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains
+de la Sainte et pris sur le vif, — sont montrés
+aux visiteurs, en différents carmels espagnols,
+notamment à Salamanque et à Valladolid.</p>
+
+<p>Tous représentent une personne ayant déjà
+pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà
+marquée par les flétrissures de l’âge : de sorte
+que la jeune fille brillante et adulée que fut
+Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir.
+Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire
+que nous a tracé d’elle son premier biographe,
+le Père François de Ribéra.</p>
+
+<p>Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans
+sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté
+d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait,
+un jour, à un de ses confesseurs : « Sachez,
+mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en
+particulier : on disait de moi que j’étais une
+sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle.
+Je croyais deux de ces choses : je m’imaginais
+que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui
+indiquait assez de vanité de ma part… » Malgré
+la restriction modeste, une foule de témoignages
+concordants nous permettent de juger que cette
+jeune fille si admirée et si convaincue de son
+mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain
+moment, dans sa toute première jeunesse, elle
+dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment
+les jeunes Espagnoles entre dix et
+quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de
+bonne heure une plénitude et une régularité
+toutes classiques : elle devint plus belle que jolie.
+C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra :
+« Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable
+beauté dans sa jeunesse, elle paraissait
+encore fort bien dans un âge avancé. <i>Elle
+était corpulente</i> et elle avait la peau très blanche.
+<i>Son visage était rond, plein</i>, d’une belle coupe,
+très bien proportionné. <i>Le teint de lis et de roses.</i>
+Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui
+donnait une beauté ravissante… Ses cheveux
+étaient noirs et bouclés ; son front large, uni et
+très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et
+un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à
+fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement
+disposés, vifs et gracieux. Quand elle
+souriait, <i>le sourire et l’allégresse s’y peignaient</i>,
+et ils respiraient la gravité, quand elle voulait
+se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé
+vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné
+vers le bas… La lèvre supérieure était déliée
+et droite. La lèvre inférieure grosse et un
+peu pendante. <i>Ses dents étaient bonnes, son menton
+bien fait et proportionné</i> ; les oreilles ni petites,
+ni grandes ; <i>le cou large</i> et peu élevé, les
+mains petites et très belles. Elle avait, au côté
+gauche de son visage, trois petits signes qui lui
+donnaient beaucoup de grâce : le premier, plus
+bas que la moitié du nez, le second, entre le nez
+et la bouche et le troisième, au-dessous de la
+bouche… » Et, en effet, ces trois grains de
+beauté sont nettement indiqués dans la plupart
+des portraits de la Sainte.</p>
+
+<p>Le religieux, à qui nous devons ces détails si
+précis, prend l’honnête précaution de nous avertir :
+« Toutes ces particularités, je les tiens de
+personnes qui la virent très souvent de près et
+eurent plus de facilité que moi de la considérer
+à loisir. » Et il conclut : « Enfin tout paraissait
+parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche
+pleine de dignité et de grâce. <i>Elle était
+si aimable, si paisible</i>, qu’il suffisait de la voir
+et de l’entendre pour lui porter du respect et
+pour l’aimer. »</p>
+
+<p>Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui
+s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement
+saine et parfaitement équilibrée. Elles
+éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse,
+belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours
+égale et d’un visage souriant. Il faut insister
+sur ces traits, parce qu’ils constituent un
+argument très fort contre ceux qui ont voulu
+considérer sainte Thérèse comme une hystérique.
+Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution
+vigoureuse, tous ces signes habituels de
+santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle
+malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles
+ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en
+sont que plus inexplicables.</p>
+
+<p>Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle
+fut : le souvenir d’une belle et bonne créature.
+Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels
+de son passage. Et d’abord son malheureux corps,
+vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut
+rendu le dernier soupir, — son pauvre corps dépecé
+et dispersé à travers toute la catholicité qui
+s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du
+couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on
+peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage
+de marbre qui contient sa dépouille. On
+s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est
+qu’un grand reliquaire : c’est qu’en effet il ne
+contient qu’une partie de son corps avidement
+mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle
+même d’Alba de Tormès, on vous montre
+à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés
+dans un tour d’argent, à droite de l’<i lang="es" xml:lang="es">altar mayor</i>.
+Je confesse ma stupeur devant ces vénérables
+débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit
+la marque de la Transverbération miraculeuse,
+cause une pénible surprise. Devant cette pauvre
+chose humaine, ce lambeau de chair conservé
+dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir
+constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination
+sont accablés par l’énormité du prodige,
+déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce
+prodige et la misère de la pauvre chair qui en
+fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre.
+On s’agenouille et l’on adore.</p>
+
+<p>On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques
+souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont
+appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses
+goûts, et autour desquels on peut rêver avec une
+pieuse ferveur. On en trouve un peu partout,
+mais surtout dans les monastères espagnols. A
+Avila, dans l’église des Carmes construite sur
+l’emplacement de sa maison natale, on peut voir,
+entre autres reliques, le bâton et le rosaire de
+sainte Thérèse, — le bâton sur lequel s’appuyait
+la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire,
+fait de bois grossier, aux grains polis et usés par
+ses doigts. Dans la même ville, au couvent de
+Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice,
+on garde un tambourin et une flûte, dont
+elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires
+de Noël. A Valladolid, c’est une poupée
+de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition,
+aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique
+ou malade, pour la divertir. Les religieuses
+ont habillé cette poupée de satin bleu
+tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et
+un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant
+Jésus vêtu en pèlerin : elles l’appellent, en effet,
+le <i lang="es" xml:lang="es">Peregrinito</i>. Les deux reliques les plus émouvantes
+peut-être que j’ai vues, parce qu’elles
+évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles
+ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque,
+une minuscule ampoule de cristal
+contenant une goutte de son sang, — et, à Saint-Joseph
+d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce
+mouchoir a quelque chose de romanesque qui,
+tout de suite donne le branle à l’imagination. A
+cette époque, où la saignée était considérée
+comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans
+corrompaient à prix d’or les femmes de
+chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci
+se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles
+un mouchoir taché du sang de leurs divinités.
+A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une
+sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment
+précieuse…</p>
+
+<p>Mais ce sont là petites dévotions. Comme
+l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles
+de sainte Thérèse, la meilleure et plus
+fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses
+fondations, les écrits où elle a mis toute son âme,
+tout son esprit et tout son cœur. On peut dire
+que la personne morale qu’elle a été est toujours
+vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.</p>
+
+<p>D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur
+nous, — ce charme de la Mère Thérèse de Jésus,
+que les contemporains sont unanimes à reconnaître.
+Cet heureux don lui valut d’être traitée
+en enfant gâtée par son père, ses frères, ses
+sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses
+compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait
+qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement
+de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de
+sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en
+donna des signes non équivoques. Elle se montrait
+curieuse de toutes les choses de l’esprit,
+passionnée pour la lecture. Profitant du goût de
+sa mère pour les romans de chevalerie, elle se
+mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette
+sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable
+et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle
+aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la
+collaboration de son frère aîné, elle se mit à en
+écrire un. Il est infiniment probable que, cette
+fois encore, comme pour leur fugue au pays des
+Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et
+aussi la grande inspiratrice de cette élucubration
+enfantine : c’était elle qui avait l’idée, qui montrait
+la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si
+artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique
+néanmoins le goût très vif que la jeune
+fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait :
+ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté
+émouvaient certainement toute une région superficielle
+de sa sensibilité. Mais son intelligence,
+éminemment réaliste, n’était nullement portée
+vers les chimères, ni non plus vers les abstractions.
+Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le
+génie métaphysique, au sens proprement philosophique
+du mot. Rien de l’intellectuel, ni de
+l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et
+non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et
+non abstraire et raisonner. De là la solidité de
+ses observations, son bon sens, sa pondération,
+son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus
+petits détails de la vie matérielle. Mais il faut
+se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter
+sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au
+bout des réalités et que, parti des plus humbles
+réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes
+et aux plus surnaturelles.</p>
+
+<p>Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou
+son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour
+des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau.
+Elle-même se plaint de la faiblesse de sa
+mémoire, comme de l’incapacité de son imagination.
+Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans
+complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau
+faire tous les efforts du monde, elle avait si peu
+d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se
+représenter « la sainte Humanité de Notre-Seigneur ».
+Les « compositions de lieu », recommandées
+aux âmes pieuses par les <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint
+Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout
+au moins, que si elle avait la grande imagination
+des inventeurs, des constructeurs ou des voyants,
+elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination
+qui s’attache à reproduire le détail
+pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu
+d’appeler, d’ailleurs fort improprement, « l’imagination
+artiste ». Son style ne s’embarrasse pas
+d’images, de métaphores cultivées en pots ; il est
+aussi direct, aussi près des choses que possible.
+Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison,
+cette image ou cette comparaison n’a aucune
+valeur littéraire indépendante de l’idée.
+Elle est purement allégorique et, la plupart du
+temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle
+prétention aux élégances.</p>
+
+<p>Cette femme à l’esprit positif était douée d’une
+âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité
+à la fois très fine et très profonde. De toutes
+petites choses la frappaient, l’amusaient, et,
+quand elle se mettait à les conter, elle en tirait
+les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout
+ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses,
+de la lumière, de toutes les splendeurs.
+Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés,
+les tableaux et les statues. Elle fait peindre
+à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents :
+elle-même surveille et inspire les peintres.
+La campagne, les fleurs, les eaux courantes,
+un beau jardin, un beau paysage la mettent dans
+le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance
+architecturale d’un château ou d’un
+palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une
+galerie princière et les trésors artistiques qui y
+sont exposés. Amie de toutes les belles choses,
+elle est capable d’en créer à son tour. On vante
+son habileté de main. On admire ses travaux
+d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a
+même, chez elle, une pointe de sensualité : elle
+aime les parfums et tous les raffinements de propreté
+dont on se piquait alors.</p>
+
+<p>Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus
+tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse.
+Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il
+lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique
+son engouement pour les romans de chevalerie.
+Que dis-je ! Elle s’émeut au seul mot
+d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien
+que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles
+ses suprêmes recommandations, elle leur dira :
+« Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de
+faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment
+et attendrissent l’âme… » J’entends
+bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain,
+d’actes de charité, mais cette âme ardente
+veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.</p>
+
+<p>Au fond de cette âme, on sent une volonté
+énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle
+pour devenir tout naturellement héroïque. Elle
+n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé
+devant rien, pas même devant l’Inquisition. En
+maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien
+affirmer son courage invincible, — un courage,
+disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien
+possible, quoique cette dureté fût prompte à
+s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité
+au sens le plus noble du mot, une réelle
+douceur, mais une douceur toute virile qui avait
+horreur des sensibleries maladives, des fausses
+larmes et des comédies sentimentales ou mystiques.
+Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie
+ou abîmée dans des visions fantastiques,
+elle écrivait prosaïquement à la supérieure :
+« Faites-lui manger de la viande !… »</p>
+
+<p>Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque
+est une vraie fille de hidalgo, une
+aristocrate, qui a conscience de la noblesse de
+son sang, qui se sait apparentée aux premières
+familles castillanes et qui compte même un roi
+de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au
+plus haut degré le culte de l’honneur : elle va
+nous en donner, bientôt, une preuve saisissante.
+Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les
+plus grands personnages. Et cependant cette patricienne
+très fière de sa race n’a aucun préjugé
+nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des
+personnes de qualité et même l’administrateur
+du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur
+de la sépulture dans une chapelle de son
+couvent, avec le titre de fondateur, à un simple
+marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs,
+avait été le premier bienfaiteur de la communauté.
+« Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas
+grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai
+toujours plus estimé la vertu que la noblesse. »
+Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie,
+et, quand elle fut religieuse, d’humilité
+chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent
+que, même lorsqu’elle était prieure, elle
+s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes.
+Elle faisait sa semaine de cuisine aussi
+facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses.
+Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph,
+nous assure qu’elle y excellait.</p>
+
+<p>Elle se plie à tout avec une souplesse extrême.
+Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle
+arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui
+domine en elle, c’est la volonté : tout doit céder
+à son désir. « Quand je désire une chose, écrivait-elle,
+il est dans ma nature de la désirer avec
+ardeur. » Comment s’étonner qu’un caractère
+aussi franc, une personnalité aussi richement
+douée se soit affirmée de très bonne heure ?
+Cette aimable enfant dut promener bientôt sur
+le monde un regard aussi avide que curieux.
+Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui, — et
+c’est elle-même qui s’en accuse, avec une
+excessive contrition, peut-être : « Je commençai
+à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître,
+à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma
+chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités
+de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car
+je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas
+mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu
+que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi… »
+L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain
+que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle,
+mais il est non moins certain qu’à cet âge-là,
+probablement à l’époque où elle lisait si
+passionnément les romans de chevalerie, Thérèse
+était devenue coquette. Cela avait dû commencer
+du vivant de sa mère. On discute sur la date de
+la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la
+plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout
+près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice
+mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très
+précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de
+douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir
+de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses
+fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins
+cette petite fille coquette et passionnée
+restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son
+destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être
+digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est
+sans doute à cet instant de sa vie que se place
+une anecdote rapportée par doña Maria Pinel,
+religieuse de l’Incarnation. Cette anecdote, la
+carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse,
+Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand
+elle devint orpheline. Une nuit que les deux
+jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans
+doute à travers les petites rues obscures d’Avila,
+tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse
+s’écria :</p>
+
+<p>— Oh ! ma sœur, si vous saviez quel écuyer
+nous accompagne, vous en seriez ravie !</p>
+
+<p>— Qui donc ? demanda la sœur.</p>
+
+<p>— Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa
+croix !…</p>
+
+<p>Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse,
+remords ou pressentiment ? On n’ose décider.
+Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions
+dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà
+elle <i>voyait</i> Celui qu’elle devait tant aimer. Elle
+en était obsédée, même au milieu de ses frivolités
+et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est
+la note mondaine qui domine dans cette étrange
+exclamation, dans ce cri poussé en pleines
+ténèbres : elle pense toujours à Jésus-Christ,
+mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures
+des Amadis, se le représente sous des traits
+chevaleresques : c’est l’écuyer, le cavalier servant
+qui accompagne sa dame, — un cavalier servant
+qui porte une croix !… Est-il possible de traduire
+une plus pieuse et dramatique idée sous une forme
+plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante ?
+Toute l’Espagne du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle est dans ce cri.</p>
+
+<p>Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et
+ne dépassèrent jamais les bornes permises.
+Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un
+tel remords, elle s’en est accusée en des termes
+si véhéments, se comparant aux plus grands
+pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on
+se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune
+orpheline n’aurait pas commis quelque grave
+imprudence. Il suffit de lire la confession de ses
+prétendus crimes pour être pleinement rassuré.</p>
+
+<p>Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements
+de cette grande pécheresse. Pour ne plus
+parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées
+avec amertume, il ne s’agit en somme que de
+relations frivoles et qui <i>auraient pu</i> devenir
+dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement
+les fils de son oncle, don Francisco de
+Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à
+celle de son père. Il paraît même que les deux
+logis communiquaient par une porte intérieure.
+Et ainsi les cousins étaient constamment avec
+leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout
+de la proximité des deux maisons, il était très
+difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse, — elle
+ne s’en cache pas, — se plaisait fort avec
+eux : « Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle,
+à peine plus âgés. Nous étions continuellement
+ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur
+tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais
+la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations
+et à leurs enfantillages, choses qui
+n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut
+d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de
+son mal… »</p>
+
+<p>Quel mal veut-elle dire ? Il est impossible d’en
+apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et
+embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie,
+une parente, — probablement encore une cousine, — que
+son père et sa sœur aînée voyaient d’assez
+mauvais œil. Mais pas plus que les cousins,
+on ne pouvait convenablement la mettre à la
+porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les
+conversations et l’exemple de cette fille lui
+faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi
+des servantes de la maison qui étaient prêtes à
+lui rendre toute espèce de mauvais services :
+« L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, <i>comme moi
+l’affection</i>. » Affection pour qui ? Pour lequel de
+ses cousins ? Nous connaissons les noms de
+quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre,
+François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre,
+François, Diègue ou Vincent, qui réussit à
+troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle
+une « affection » réciproque, pour reprendre la
+chaste expression de la Sainte ? Toujours est-il
+que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en
+exagère sans doute le danger. Mais, si danger il
+y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la
+crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur.
+« Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire
+changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui
+que ce fût, qui pût me faire fléchir… » <i>Pas
+d’amour, de qui que ce fût !</i> Il semble bien qu’il
+y ait là un aveu, — qu’elle ait répondu, en effet,
+à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons
+nous en rapporter à la parole de cette fière
+Castillane : son honneur sortit intact de cette
+passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands
+mots ! Nous allons voir que l’honneur ne fut
+jamais en cause dans cette innocente aventure.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le
+tour que prenait ses relations avec son cousin,
+durent inspirer des inquiétudes à son père. Que
+se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré
+à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse ?
+Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il
+se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus
+tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle
+avait seize ans accomplis, et la malignité publique
+pouvait jaser sur cette brusque détermination du
+père de famille. On donna pour prétexte que sa
+sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier
+et que, décemment, la cadette, privée de la
+surveillance maternelle, ne pouvait pas rester
+toute seule au logis.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième
+année de son âge, entra comme pensionnaire au
+couvent de Notre-Dame-de-Grâce.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES</span></h3>
+
+
+<p>Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe
+encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située
+en dehors des remparts et comme accrochée aux
+flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve
+une assez fière mine sous son fardeau de siècles.
+La loggia à colonnes qui précède sa chapelle
+s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être
+d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière
+et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée
+des sierras castillanes. Au sortir des
+petites rues étroites d’Avila, on éprouve là
+comme une impression de délivrance et de dilatation.</p>
+
+<p>Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par
+l’église, semble être une véritable prison. Dans
+un recoin obscur, à droite du chœur, on vous
+montre le confessionnal de la Sainte. C’est une
+espèce de guichet d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>, creusé dans une rude
+et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid,
+il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes.
+On frémit à la pensée des terreurs qui devaient
+assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres,
+qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule
+de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents
+d’Avila, les confessionnaux, les parloirs
+surtout, ont quelque chose de sinistre.</p>
+
+<p>Au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, comme aujourd’hui encore, ce
+couvent était habité par des religieuses augustines
+cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient
+des pensionnaires laïques, recrutées, en
+général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en
+même temps qu’un couvent, une pension, une
+sorte de maison de surveillance pour jeunes filles
+nobles, et non une maison d’éducation, au sens
+ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là
+pour son instruction : elle avait seize ans passés
+et il faut croire qu’elle avait appris, au logis
+paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée
+de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait
+mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle
+fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut
+vivement sentir. Elle comprit que son père et sa
+sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience
+n’était pas tranquille, ni son cœur non
+plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une
+véritable crise de désolation. Elle passa huit jours
+dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait
+tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous
+avertit elle-même qu’en ce moment elle était
+lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et
+qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait
+parce qu’elle se considérait comme une grande
+pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle
+tremblait que son père n’eût soupçon de son
+innocente amourette avec son cousin. Elle se
+crut perdue, perdue de réputation d’abord, et
+puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour
+concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut
+songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité
+de conscience des âmes marquées pour la
+sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une
+nature virginale et romanesque. La moindre
+défaillance prend alors les proportions d’un
+désastre. L’idée même du péché est une souillure
+ineffaçable…</p>
+
+<p>Dans cette grande détresse, elle ne vit plus
+qu’un remède, qui était de confesser son crime.
+Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent
+et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea
+sainement de ce qui se passait dans cette petite
+âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il
+lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce
+qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait
+pour le mieux si cela devait la conduire à un
+honnête mariage.</p>
+
+<p>C’était la réponse du bon sens et de la sagesse
+pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse.
+Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une
+chose, dans les discours de son confesseur, c’est
+qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point
+aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au
+mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour
+cet état. Elle nous dit même qu’<i>elle le redoutait</i>.
+Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée
+comme les autres jeunes filles de son entourage :
+c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait
+accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun
+enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement
+aimé son cousin, le mariage aurait dû lui
+apparaître dans une perspective enchanteresse.
+Élevée comme elle l’était, — comme l’étaient les
+jeunes Espagnoles d’alors, — elle ne pouvait pas
+imaginer d’autre dénouement de cette intrigue
+galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était
+plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien
+convenir que cette passionnette n’avait pas en
+elle de racines profondes. C’était un entraînement
+juvénile, pur mimétisme sentimental : le besoin
+machinal de faire comme les autres. Et sans
+doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait
+encore sa véritable voie.</p>
+
+<p>C’est tellement vrai que, si elle eût réellement
+aimé celui qui sans doute se disait déjà son <i lang="es" xml:lang="es">novio</i>,
+elle eût profité de l’indulgence de son confesseur,
+pour continuer ses relations avec le jeune homme, — relations
+d’autant plus passionnantes qu’elles
+devaient se faire clandestines. Thérèse était
+enfermée au couvent. Le <i lang="es" xml:lang="es">novio</i> ne pouvait plus
+correspondre avec elle que par des billets ou des
+messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il
+n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux.
+Elle dut recevoir ces messages ou ces billets,
+puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit
+point. « Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle
+assez rudement, cela cessa bien vite. » Et la nouvelle
+pensionnaire fut tranquille.</p>
+
+<p>Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les
+huit premiers jours, c’était la peur affreuse que
+son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci
+n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa
+plus grande crainte. Enfin son confesseur avait
+mis sa conscience à l’aise : elle respirait. A cette
+première semaine d’angoisse et de trouble, succéda
+une période de calme et de détente. Elle se
+trouvait même mieux chez les Augustines que
+dans la maison paternelle. Et cela se comprend
+assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle
+vivait dans la compagnie assez bruyante de ses
+neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle
+qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude,
+cette promiscuité continuelle devait être un
+véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait
+s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans
+cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle
+tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie
+qu’elle inspirait aux religieuses et à ses
+compagnes. Elle sentait la puissance du charme
+qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes,
+et, comme chez son père, on la traitait, chez les
+Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément
+de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait :
+« C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a
+faite : je plaisais partout où je me trouvais, et
+ainsi j’étais très aimée… »</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une
+religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires.
+Celle-ci sans doute fut conquise par les
+façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout
+de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus
+grand de tous les biens pour elle, aux yeux de
+cette nonne, ne pouvait être que le salut de son
+âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle
+sans doute qui, la première, parla du cloître à
+celle qui allait en devenir une des gloires. La
+Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel
+bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le
+nom de cette pieuse initiatrice : elle s’appelait
+Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la
+Sainte a écrit ces beaux mots : « Elle commença
+à me rendre <i>le désir des choses éternelles</i>. »</p>
+
+<p>Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas là de bien
+grands mots pour une enfant de seize ans, occupée
+jusque là de futilités et de vains bavardages avec
+ses cousins et ses petites amies ? On ne manquera
+pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie,
+dont on accuse ceux qui racontent leur
+enfance ou leur première jeunesse. On leur
+reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des
+préoccupations, des idées, ou des sentiments qui
+ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus
+tard. Et pourtant, ce grand « désir des choses
+éternelles », la petite Thérèse l’avait eu, pour
+ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le
+premier geste enfantin, dont elle eût gardé la
+mémoire : elle avait voulu s’enfuir au pays des
+Maures pour gagner le Ciel, — affronter le martyre
+pour obtenir une joie sans fin. Peut-on
+imaginer un plus violent appétit des choses éternelles ?…
+Ce grand désir, elle l’avait perdu dans
+l’effervescence de la puberté. Et voici qu’une
+voix amie la remettait sur la route de son véritable
+destin. Mais la nature se rebellait dans cette
+jeune Espagnole ardente et qui semblait promise
+à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait
+à la surveillante son horreur du couvent. Elle
+en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible…
+Cependant elle devait se rappeler ses
+premiers jeux dans le jardin paternel : elle
+s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire
+des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse
+avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il
+pas là l’indice d’une vocation ? Tout cela, sans
+doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle
+y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans
+cette oisiveté forcée du couvent.</p>
+
+<p>On devine assez bien les propos qui devaient
+s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle
+pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse,
+après avoir subi un accès passager de
+désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater
+à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait.
+Elle lui disait :</p>
+
+<p>— Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi
+n’y resteriez-vous pas toujours ?…</p>
+
+<p>Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait
+jamais se plier à la vie austère des Augustines.
+Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes
+filles : elle les enviait même ; mais elle se déclarait
+incapable de les imiter. Souvent, à la
+chapelle, elle les voyait, le visage inondé de
+larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle
+expression de béatitude dans leurs regards,
+qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée
+par comparaison avec son propre état.
+Alors elle disait à Marie Briceño :</p>
+
+<p>— Comme je voudrais pleurer, moi aussi !
+Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais
+bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la
+Passion, sans en tirer une larme ! Ah ! cela me
+fait une très grande peine !…</p>
+
+<p>La sœur du dortoir lui remontrait que ces
+grâces viennent au moment où l’on s’y attend
+le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé
+de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu
+par hasard : « Beaucoup sont appelés, mais peu
+sont élus ». Et elle lui disait de quel prix Dieu
+récompense ceux qui sont dociles à cet appel.</p>
+
+<p>De tels propos achevaient de bouleverser l’âme
+troublée de Thérèse. Quelqu’un l’amenait doucement
+à renouer une conversation importune,
+qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années
+de dissipation. Encore une fois, la question
+du bonheur, — et du bonheur sans fin, — se
+posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé
+qu’à quelques-uns, — beaucoup sont appelés,
+mais peu sont élus, — allait-elle le manquer, et
+le manquer par sa faute ? Et la voie la plus sûre
+pour y parvenir, n’était-elle point le couvent ?
+Allait-elle s’en détourner ? Et pour quoi ?… Pour
+de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation
+éternelle ! Il fallait choisir : le Ciel ou bien l’Enfer !…
+L’Enfer ! tout son être frémissait et se
+révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y
+accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable
+répulsion à méditer sur l’Enfer ! Et pourtant,
+c’est la Loi, — et même la Loi d’amour !
+Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il
+inscrit ces paroles terribles au-dessus de la
+porte qui conduit à la Cité dolente : « La justice
+anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre
+de la divine Puissance <i>et du premier Amour</i>.
+Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et
+moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez
+toute espérance !… » Sans doute Thérèse y
+songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église
+des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre
+guichet du confessionnal, cette porte étroite
+creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante
+comme un mur de cachot. Alors, la
+nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids
+écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde,
+pour se tourner vers la vie véritable : le cloître
+était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de
+jeune fille aimante et aimée de tous protestait
+contre cette affreuse extrémité. Non ! elle ne serait
+jamais religieuse !… Ou, s’il fallait absolument
+l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît
+de choisir un ordre moins sévère que celui des
+Augustines, — dont la règle pourtant n’était pas
+des plus rudes, — qu’on la laissât, par exemple,
+entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses
+pouvaient aller et venir, sortir à leur
+guise, recevoir leurs parents et leurs amis ! Justement
+Thérèse y avait une amie de son âge, qui
+avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne
+Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait
+à supporter les premières rigueurs de la vie monastique,
+elle la consolerait au besoin. Et puis,
+ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à
+cette époque, un prestige d’élégance auquel la
+jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était
+sans doute le rendez-vous de tout le beau monde
+d’Avila…</p>
+
+<p>Thérèse allait-elle faire comme son amie,
+Jeanne Suarez ? Allait-elle entrer, elle aussi, à
+l’Incarnation ?… Résolution cruelle à prendre !
+Elle reculait avec effroi devant une telle détermination.
+Et notons que ce drame de conscience,
+qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse
+n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño,
+ni à son confesseur : Qu’on ne dise pas
+qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle
+fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur
+fanatique, ou par sa famille, — qu’on jeta le
+trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer.
+Tout le travail psychologique, que nous avons
+essayé de résumer, s’accomplit spontanément
+dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint,
+personne ne la força, sinon Celui auquel
+on ne résiste point et contre l’emprise duquel
+Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été
+autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous
+l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions,
+il faut bien convenir que Marie Briceño
+n’eut d’autre influence sur elle que celui de
+l’exemple et des conversations pieuses. Tout
+le drame du déchirement se passa entre Thérèse
+et Dieu.</p>
+
+<p>Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur
+d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans
+ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice
+ne donnent pas l’impression, pour l’instant du
+moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle
+se borna à demander aux religieuses de prier
+Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où
+elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même
+n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée ?…
+Enfin, après que Thérèse eut passé environ
+dix-huit mois chez les Augustines, elle
+tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment
+probable, étant donnés son tempérament
+très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que
+cette maladie, où elle-même voit une intervention
+providentielle, fut la conséquence, non seulement
+de la claustration qu’elle subissait pour la
+première fois, mais de la crise morale où elle
+se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…</p>
+
+<p>Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir
+mis ses jours en danger, — en tout cas, qui inspira
+d’assez vives inquiétudes à sa famille pour
+qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les
+Augustines ? La Sainte, qui, dans son autobiographie,
+s’étend assez volontiers sur ses infirmités
+physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et
+pourtant il serait fort important de le savoir.
+Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces
+mystérieuses crises, au caractère si complexe,
+dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent
+consécutives à un grand choc moral ? On voit
+l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril
+de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir
+modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce,
+telle elle va se montrer à nous,
+pendant assez longtemps encore.</p>
+
+<p>Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente
+toujours. Mais elle persiste dans son indécision.
+Ce projet héroïque est combattu, en
+elle, par tant d’attraits toujours si puissants !
+On peut même croire que l’obsession du cloître
+a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise
+par le monde : ce qui est assez naturel chez une
+convalescente.</p>
+
+<p>On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la
+maison de sa sœur aînée, — celle qui lui avait
+servi de mère, — Marie de Cepeda, mariée à don
+Martin Guzman Barrientos.</p>
+
+<p>Les deux époux habitaient un petit <span lang="es" xml:lang="es">pueblo</span> de
+quelques feux, sur la limite de la province d’Avila
+et de celle de Salamanque, un misérable hameau
+nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant
+elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de
+Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un
+petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila.
+Comme tous les membres de la famille, cet oncle
+était un homme profondément religieux et de
+grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les
+ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut
+celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens
+ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur
+la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente
+écouta-t-elle ces pieux propos ? Il est
+probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il
+est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là,
+elle n’avait pas grande inclination pour
+les livres de piété. Son oncle lui demandait de
+lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage,
+comme le propre père de Thérèse, ne
+lisait que des livres spirituels : « Je n’en étais
+point amie, nous dit franchement la jeune fille,
+mais je feignais le contraire, parce que je me suis
+toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible
+que cela fût pour moi. »</p>
+
+<p>Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt
+frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures
+firent une réelle impression sur son esprit.
+Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences,
+véritables semences de conversion, qui
+n’écloront que longtemps après.</p>
+
+<p>Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et
+son beau-frère ? Quelle fut sa vie à Castellanos
+de la Cañada ? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle
+des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur
+ses sentiments et sur sa détermination finale ?
+L’imagination a libre carrière pour placer, à cette
+époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques
+aventures. La vérité, c’est que cette pénitente
+qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait
+l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de
+pareil. Il est infiniment probable que son existence
+à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie,
+aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels,
+et qu’elle était partagée tout entière
+entre les soins du ménage et les exercices de
+dévotion.</p>
+
+<p>Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra
+chez son père. Elle demeura à la maison paternelle
+pendant plus de quatre années encore. Et
+il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait.
+Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à
+son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus
+jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient,
+l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés
+de se mettre au service de quelque capitaine et
+de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus
+que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse,
+avec ce don de commandement et d’organisation
+qui était en elle, prit en main la direction du
+ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en
+acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda
+souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps
+que possible… Pourtant, le moment était
+venu pour elle de se marier. Des partis lui furent
+sans doute proposés par les membres et les amis
+de la famille, à commencer par son père lui-même.
+Il ne semble pas qu’elle ait seulement
+arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il
+importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie
+du couvent, a passé quatre ans chez son père, en
+véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû
+certainement, avec sa beauté et sa naissance, être
+plus sollicitée que quiconque et que, pourtant,
+elle ne se maria point, — bien plus, qu’elle n’y
+pensa même pas : autrement elle nous l’aurait
+dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son
+cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil !
+Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent
+que la véritable vocation de Thérèse était
+le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a
+produit ses extases et ses visions. A ce propos,
+qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite
+célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse
+Marie de l’Incarnation, qui non seulement
+se maria et donna le jour à plusieurs
+enfants, mais qui eut des extases avant, pendant
+et après son mariage.</p>
+
+<p>Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au
+contraire, son désir de ne point se marier, pour
+que son père, comme elle nous le dit, ait conçu
+l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa
+mort. Selon les idées du temps, une vieille fille
+ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents
+infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est
+à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.</p>
+
+<p>Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence,
+elle était faite pour ce rôle de maîtresse
+de maison. Elle s’y complaisait certainement.
+En outre, elle aimait ses frères et ses
+sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui
+plus que de l’affection : c’était de la vénération.
+Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de
+vieille fille semblait tracée d’avance : elle
+marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux
+père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses
+jours comme dame pensionnaire dans quelque
+béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation,
+où une certaine vie mondaine était tolérée.
+Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit
+un autre chemin, parce qu’elle était appelée
+ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le
+souvenir de ses conversations avec Marie Briceño
+et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses
+d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la
+troubler au plus profond de son âme. Alors, elle
+se sentait rendue à elle-même. Elle retrouvait
+son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres
+termes : « Je compris la vérité de ce que j’avais
+entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant
+de tout et la vanité du monde. » Et puis la peur
+de la damnation recommençait à la tourmenter.
+Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait
+plus que jamais comme une nécessité pressante.
+Le cloître seul pourrait la sauver. Mais
+quelle agonie pour se déterminer à y entrer !…</p>
+
+<p>Ce fut une véritable « bataille », — le mot est
+d’elle, — une bataille qui dura trois mois, qui
+lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes.
+Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque
+c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans
+le même moment, elle lisait les lettres de saint
+Jérôme sur l’excellence de la virginité et de
+l’état monastique, — et ces lettres achevaient de
+la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à
+cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la
+force de la prendre. Le grand ressort lui manquait :
+l’amour de Dieu. C’est elle-même qui
+l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris
+du monde, son détachement de toutes affections
+terrestres, n’étaient encore pour elle que
+des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère
+que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter :
+elle adorait son père, elle aimait ses frères et le
+logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités
+très douces à quoi elle était plus fortement
+attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle
+jamais le courage de briser de tels liens ? Était-ce
+même raisonnable ? N’avait-elle pas beaucoup
+de bien à faire en restant dans le siècle ?…</p>
+
+<p>Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses,
+rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent,
+elle le connaissait, Dieu merci ! Elle avait vu
+chez les Augustines ce que c’est que la vie
+monastique, et elle s’en détournait avec effroi…
+Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est
+vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait
+à elle, avec une foule de jouissances, dont elle
+savait le prix, — et c’est le renoncement qu’elle
+choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il
+n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus
+cruelle que celle-là !</p>
+
+<p>Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à
+son père. Elle lui dit qu’elle voulait être
+religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa
+résolution par point d’honneur : car, l’ayant dit
+une fois, cette Castillane n’était point fille à se
+dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense
+un tel projet. Malgré les instances des proches et
+des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa
+détermination, il se montra inébranlable dans
+son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que
+sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après
+sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la
+maison.</p>
+
+<p>Elle écouta les volontés paternelles avec tout
+le respect qu’on devine. Mais elle sentit que, si
+elle obéissait, elle était perdue à tout jamais.
+Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout,
+que tant de chères habitudes retenaient
+dans le monde. Seul un coup de force pouvait
+rompre toutes ses attaches. « Il faut bien, dit-elle,
+que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage.
+Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à
+bout !… » Elle eut ce courage. Elle persuada à
+un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine,
+d’entrer en religion avec elle, — lui chez les
+dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites
+de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau
+matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison
+familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent
+frapper à la porte du couvent…</p>
+
+<p>Ce geste décisif, le plus solennel de toute la
+vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des
+années auparavant, lorsque avec son autre frère,
+Rodrigue, elle était partie pour le pays des
+Maures, afin de gagner la palme. Cette fois,
+c’était encore pour la même raison qu’elle partait :
+pour être bien sûre de ne pas manquer le
+bonheur, — et un bonheur, qui, comme les deux
+enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer
+« toujours, toujours, toujours… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br>
+LE DIFFICILE CHEMIN
+DE PERFECTION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je menais une vie très pénible,
+parce que, à la lumière de l’oraison, je
+comprenais mieux mes fautes. D’un côté,
+Dieu m’appelait et, de l’autre, je suivais
+le monde… Je voulais, ce me semble,
+accorder ces deux contraires si ennemis,
+la vie spirituelle et la vie des sens
+avec ses satisfactions, ses plaisirs et ses
+passe-temps. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. VII.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">AU COUVENT DE L’INCARNATION</span></h3>
+
+
+<p>Ce couvent était dans sa première nouveauté
+et, si l’on peut dire, fort à la mode, lorsque Thérèse,
+accompagnée de son frère Antoine, s’en
+vint, en postulante, tirer la cloche de la sœur
+tourière.</p>
+
+<p>Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce,
+il existe encore : c’est assurément le lieu le plus
+célèbre et le plus visité d’Avila. D’une belle
+coloration méridionale, ce vaste ensemble de
+bâtiments, dominé par les campaniles de la chapelle,
+se développe en dehors des murs, au
+couchant de la ville, dans une dépression de
+terrain, qui prend des airs de vallée et que sillonnent
+des eaux courantes. Quelques arbres,
+quelques verdures un peu maigres forment, çà
+et là, des oasis dans l’aridité et la nudité du
+sol. Il paraît que, derrière les murs, les religieuses
+ont des jardins assez vastes et agréables.
+Mais le grand avantage et le principal agrément
+de l’Incarnation, c’est que, du seuil du monastère,
+on jouit d’une des plus belles vues sur la ville.
+Suivant la déclivité de son acropole rocheuse,
+entre les créneaux de ses vieux remparts et les
+mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement
+fougueux vers le lit de la rivière, le frigide
+Adaja. De cet endroit, le profil d’Avila, n’était
+la masse rougeâtre de sa cathédrale, apparaîtrait
+comme purement romain, carré, solide, trapu,
+sans nulle fioriture gothique ou mauresque. C’est,
+en tout cas, un fier profil de cité, et le lieu d’où
+on la contemple, un des plus salubres des environs.</p>
+
+<p>Le monastère qu’on y construisit au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle
+était, en réalité, sorti d’un béguinage (<i lang="es" xml:lang="es">beaterio</i>)
+fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez
+de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la
+fondation, permettait à ces béates de se rattacher
+au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des
+carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était
+le moment où les Rois Catholiques expulsaient les
+Juifs d’Espagne : on pouvait faire d’excellentes
+spéculations sur les immeubles abandonnés par
+ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila
+confisqua un terrain appartenant à des Juifs
+exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire
+des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée
+en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble
+forma le béguinage d’Elvire de Médina.
+J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre
+dans quelle atmosphère de catholicisme
+belliqueux et triomphant naquit et se développa
+sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était
+vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces.
+Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient
+quelle force redoutable il avait fallu vaincre.</p>
+
+<p>Plus tard, une de ces béates, ayant eu des
+démêlés avec la supérieure du béguinage, se
+retira à Alba de Tormès. La supérieure étant
+morte, elle fut élue à sa place par les béguines
+d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait
+doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée, — et
+l’ambition, — de fonder un véritable couvent
+de carmélites, et, après avoir intenté un procès
+à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot,
+elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors
+des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien
+ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné
+de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le
+monastère de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Les débuts en furent pénibles et des plus modestes.
+Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils
+du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo,
+lequel attribua au futur couvent quelques redevances
+qu’il possédait dans le diocèse d’Avila.
+On dut employer pour la construction les matériaux
+les plus modestes. Les murailles de clôture
+étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture
+de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait
+les bâtiments conventuels, l’église et le chœur.
+Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de
+se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus
+tôt possible ce monastère improvisé. Par une
+coïncidence qu’ont relevée les historiographes du
+Carmel, la première messe y fut dite le jour
+même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515 :
+de sorte que le couvent avait tout au plus vingt
+ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord,
+on dut y vivre fort misérablement. On avait tout
+juste de quoi manger. En hiver, — et l’on sait
+que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux, — il
+neigeait dans le chœur et dans l’église.
+La neige tombait sur les bréviaires des religieuses.
+En été, la chaleur devenait accablante.
+Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos.
+Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés,
+on voyait assez clair pour lire : la lumière entrait
+par les interstices des tuiles. Il faut croire que
+cette installation sommaire s’améliora peu à peu,
+puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa
+cellule, — c’est elle-même qui nous en assure, — et
+puisqu’elle la trouvait si commode.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation, — comme
+toutes les nouveautés, — jouissait
+alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait
+sans doute le prestige très ancien de l’ordre
+du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles
+nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra,
+le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses, — desquelles
+sans doute il sied de
+décompter un certain nombre de converses et
+de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les
+façons, c’était là une population monastique des
+plus imposantes, une véritable ruche féminine,
+dont la ferveur n’était pas uniquement tournée
+vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait
+à bien des mondains et à bien des mondanités, et
+l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait
+rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse
+de Ahumada allait garder un pied dans le siècle…</p>
+
+<p>La voilà donc postulante, à son cœur et à son
+corps défendant. Pour se donner courage, elle
+s’est fait accompagner par son jeune frère
+Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don
+d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a
+préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se
+faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle
+seule, avec sa résolution chancelante, elle avait
+peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de
+l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain.
+Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient
+des relations amicales avec Alphonse de
+Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme
+sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même
+pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un
+peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé
+d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra
+à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être
+une sainte, — mondainement parlant. Les religieuses
+de l’Incarnation ne voulaient pas se
+brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant
+sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres :
+grosse affaire que de nourrir une bouche de plus.
+Elles demandaient une dot, et il paraît bien que
+Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations
+qui durèrent un certain temps et qu’il
+importe de bien souligner, ne fût-ce que pour
+répondre aux allégations tendancieuses de certaines
+personnes qui nous représentent Thérèse
+comme une malheureuse victime jetée au cloître
+malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par
+des confesseurs ou des conseillers qui auraient
+abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia
+les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent.
+Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil
+pendant un assez long temps. Les historiens du
+Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas
+tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain,
+c’est que les délais durèrent environ deux mois
+et demi, comme nous l’allons voir un peu plus
+loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas
+laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et,
+avant de donner son consentement, il aurait tenu
+à bien éprouver la vocation de sa fille.</p>
+
+<p>Heureusement celle-ci avait des intelligences
+dans la place : d’abord, son amie Jeanne Suarez,
+qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de
+carmélite et aussi une vieille parente, dont elle
+nous parlera dans son autobiographie. D’autre
+part, si nous nous reportons à l’acte de dotation
+publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse,
+nous constatons que la prieure du couvent était
+« la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca
+del Aguila » — probablement la sœur ou
+la parente de sa marraine, doña Maria del
+Aguila, — et qu’enfin une des religieuses présentes
+à la signature du contrat s’appelait Francisca
+Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de
+cette Marie Briceño, qui était surveillante des
+pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu
+sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait.
+Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites
+n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une
+jeune personne qui appartenait à l’une des premières
+familles d’Avila et qui donnait de si brillantes
+espérances.</p>
+
+<p>Enfin, après bien des résistances et des discussions,
+Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa
+par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est
+fort long et surchargé de clauses : ce qui nous
+prouve une fois de plus combien l’entrée au
+couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de
+difficultés et combien compliqué le règlement de
+sa situation. Voici les premières lignes de ce
+document, qui est des plus suggestifs et qui nous
+met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène
+de contrat :</p>
+
+<p>« Au nom de Dieu, Amen ! Sachent tous ceux
+qui cet instrument public verront, comment
+étant présent dans le monastère de Notre-Dame,
+Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de
+la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le
+trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de
+la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil
+cinq cent trente-six ; étant présentes les révérendissimes
+dames prieure et religieuses dudit monastère,
+réunies en chapitre, dans le parloir dudit
+monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée
+selon l’usage et coutume… étant présente avec
+les dites dames religieuses, derrière les grilles
+du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada,
+fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda
+et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement
+défunte (qu’elle soit en gloire !). Et étant
+aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles,
+du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de
+Cepeda, en présence de moi, le notaire public et
+des témoins soussignés… »</p>
+
+<p>Après cela, les différents articles du contrat :
+le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la
+nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures
+de pain de rente, moitié orge et moitié froment, — rente
+qui commencera à partir du jour où ladite
+doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut
+dudit pain de rente, une somme de 200 ducats
+d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso
+Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année
+1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux
+religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié
+orge et moitié froment, pour la nourriture de
+ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat.
+En outre, il s’engage à fournir un lit muni
+d’une housse, de parements de chevet et d’un
+dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une
+de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins
+et autres accessoires, plus un lit de sangle, — ensuite,
+pour son vêtement, 2 habits, un de beau
+drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une
+autre blanche, une autre en toile de Palencia,
+2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une
+peau de mouton, des coiffes, des chemises, des
+chaussures et les livres dont se servent les religieuses…</p>
+
+<p>Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au
+couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir
+une collation à toute la communauté, avec des
+bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile
+il offrira une collation et un dîner et, à chaque
+religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage…</p>
+
+<p>Remarquons cette date du 15 août fixée pour
+le paiement des 25 mesures de « pain de rente »,
+lesquelles représentent les frais de nourriture de
+la postulante pendant son année de noviciat. Elle
+serait donc entrée au monastère, en fugitive du
+toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et
+comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre
+de la même année, près de trois mois se
+seraient passés avant que le père de la jeune fille
+eût donné son consentement et que toutes les
+formalités d’admission eussent été réglées. Cette
+date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée
+de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle
+avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame.
+Il est infiniment probable qu’elle choisit
+à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui
+faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de
+son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur
+les délais et les difficultés de toute sorte qu’on
+opposa, tant du côté de la famille que du côté du
+Carmel, à cette héroïque résolution.</p>
+
+<p>Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles
+de la Sainte ont longuement médité sur
+toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation.
+Elles y ont aperçu une foule de traits
+symboliques ou d’intentions providentielles :
+d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est
+sortie cette grande lumière mystique, qui allait
+rendre au catholicisme déclinant un tel éclat.
+Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte
+d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui
+rappelait le lien à la fois historique et doctrinal
+entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de
+ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque
+chose de providentiel encore dans cet autre
+fait que le monastère de l’Incarnation renfermait
+un si grand nombre de religieuses à l’époque où
+Thérèse y vécut : Dieu avait rassemblé là comme
+une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût,
+dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices
+de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr,
+c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois
+sévères, et, il faut bien le croire, justifiées,
+que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins
+pour elle un véritable foyer de vie spirituelle :
+c’est là que, pendant de longues années, elle
+s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces
+prodigieuses, dont le monde a parlé…</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son
+dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement
+de son père. Elle a payé sa dot et elle a
+pris la robe de bure de ses futures compagnes.
+Tout est en règle, tout est prévu dans le plus
+petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans
+un ordre inflexible, du noviciat à la profession
+et de la profession à la tombe. Elle a mis entre
+elle et le monde une barrière qui n’est pas encore
+assez épaisse ni assez infranchissable à son gré.
+Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse
+et encore tout endolorie de ce terrible combat
+contre elle-même. Elle est entrée au couvent
+comme on marche au supplice. Les expressions
+dont elle se sert pour peindre les affres de ce
+grand déchirement sont des plus violentes. Elle
+va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus
+rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle
+ne se sente le courage de triompher… Et aussitôt
+après nous avoir fait cet aveu presque désespéré,
+elle ajoute cette phrase déconcertante : « Dès que
+j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand
+contentement d’avoir embrassé cet état, que
+jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et
+il changea la sécheresse de mon âme en une
+infinie tendresse… »</p>
+
+<p>Elle nous avertit en même temps que personne,
+alors, ne se douta de ce qui se passait en elle.
+Qu’était-ce donc ? Et quel drame intérieur se
+cache derrière ces confessions en apparence
+contradictoires ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE</span></h3>
+
+
+<p>Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien
+l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à
+prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle
+l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut
+franchi le seuil du couvent : c’était le sentiment
+joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment
+auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine
+gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie,
+d’en attribuer à Dieu tout le mérite.</p>
+
+<p>La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination
+qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt,
+voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle
+avait certainement prévus, mais qu’elle ne
+croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les
+intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver
+les hommes ou les choses hostiles à leurs
+désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois,
+ils en souffrent cruellement… Enfin,
+lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères,
+sa famille, le couvent, — et nous n’avons fait
+qu’indiquer les questions d’intérêt passablement
+compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada,
+son entrée en religion, — il est assez
+naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse
+de délivrance. Elle était encore toute
+jeune : vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est
+encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué
+si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était
+pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel,
+un habit de « beau drap » — nous l’avons
+vu stipulé pour son trousseau — et qui, sans
+doute, ne lui était pas moins seyant que la robe
+orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes
+avaient gardé le souvenir. De nouvelles
+occupations allaient se partager sa journée : les
+mille besognes délicates et compliquées de la vie
+conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement, — et
+aussi avec le contentement intime, la satisfaction
+de conscience qu’on éprouve à remplir la
+fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous
+dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive
+à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée
+pour tout ce qui touchait aux choses de
+la religion. Même les plus pénibles services ne
+la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de
+zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle
+donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et
+ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du
+renoncement lui paraissaient faciles et délicieux.
+Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie
+différente de celle qu’elle avait ressentie à son
+entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle
+s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu,
+ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir,
+et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait
+disproportionnée avec sa cause. C’étaient
+les prémices des grâces dont elle allait être
+comblée : elle n’en avait alors qu’un sentiment
+confus.</p>
+
+<p>Cette période de calme et de modeste félicité
+fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte
+durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent
+et la torturèrent. Ces troubles — il convient
+d’y insister — étaient d’ordre purement
+moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était
+réprimandée par ses supérieures, sans doute
+aussi critiquée par ses compagnes, — et elle
+avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel
+conflit des natures supérieures et originales avec
+les médiocres âmes routinières. Celles-là vont
+droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la
+vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir
+par les méthodes et les disciplines. Et
+celles-ci ont toujours une tendance à accuser les
+premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que
+la voie directe est des plus périlleuses et qu’il
+est bien difficile, surtout au début, de distinguer
+le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe
+et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait
+contredite et blâmée par ses compagnes, que
+Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude.
+Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude.
+Une âme élue ne trouve de joie et de conversation
+véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire
+que Thérèse fuyait ses compagnes : elle avait
+bien trop de charité chrétienne pour leur marquer
+du ressentiment ou de l’éloignement. Et
+puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le
+monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières
+et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher
+complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus
+qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation,
+ou elle se retranchait matériellement dans son
+oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et
+là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de
+pleurer sur son indignité et sur des fautes dont
+elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres
+moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle
+regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon
+de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait
+pas comme les autres, qui même savait
+mettre quelque chose de personnel dans l’observance
+de la règle commune. Elle se piquait de
+faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement,
+elle en attendait des louanges, qui ne lui
+étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse
+souffrait dans son amour-propre, comme dans
+ses instincts innés d’indépendance et d’originalité.
+Mais sa souffrance avait des causes plus
+profondes, dont elle eut certainement conscience,
+dès cette époque.</p>
+
+<p>Essayons de voir, d’après ses propres confessions,
+ce qui troublait si fort cette âme de jeune
+fille si avide de bonheur.</p>
+
+<p>Certes, l’amour humain n’a aucune part dans
+ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations
+frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux
+cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce,
+essayaient de lui faire passer des messages
+galants : pas la moindre allusion à tout cela dans
+les pages qu’elle a consacrées à cette période de
+sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons
+l’en croire avec une entière sécurité. Oh !
+non, elle ne regrette rien du monde et, si elle
+pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement
+élevé que celles que nous pourrions supposer
+avec son entourage. On démêle qu’à ce
+moment de sa vie, — alors qu’elle avait fait le
+premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait
+encore retourner en arrière, — une seule idée la
+domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible
+qui lui arrache des larmes : <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, — tout
+est néant. Le monde est une vanité, sinon
+une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient
+que par la négation du monde. Or Thérèse est
+assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore :
+elle n’est entrée au couvent que pour
+étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier
+le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher,
+il faut être soutenue par une grande certitude et
+par un grand amour : c’est qu’il existe une autre
+réalité et que cette Réalité unique est l’unique
+aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme,
+aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît
+pas encore le véritable amour de Dieu. Elle
+l’avoue en toute humilité : « Je n’avais pas alors,
+il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois
+l’avoir eu après que je commençai à faire oraison.
+Mais une lumière me faisait voir le peu de
+valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le
+très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet
+amour, <i>car ils sont éternels</i>. » Ainsi, comme elle
+n’aimait pas assez Dieu, ces « biens éternels »
+n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui
+ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur,
+sans lumière, ni chaleur, — sans attrait, pour
+tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle
+puissance de séduction dans les biens qui passent,
+dans les jouissances charnelles !… Et sous ces
+gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence
+de cœur, gardons-nous de voir autre
+chose que les satisfactions les plus permises :
+elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux
+surtout avec qui elle peut avoir des entretiens
+spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de
+conversations : elle sait qu’elle y brille facilement
+et elle accepte assez volontiers d’être admirée
+pour cela.</p>
+
+<p>Mais au fond, que toutes ces affections, que
+toutes ces satisfactions d’amour-propre sont
+vaines ! Thérèse se sent pressée par la vérité
+cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède,
+l’idée qui domine la vie ascétique, et qui,
+à travers les plus douloureuses épreuves, conduit
+au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit
+l’envers de la toile où est peinte la futile image
+de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la
+vraie et seule sagesse consiste à le nier : remonter
+la pente de la Chute originelle, imiter la
+Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers
+nous pour retourner vers son Père. L’incarnation !
+Mystère insondable ! Arriver à secouer ce
+poids accablant de la chair, vaincre le courant
+de la Chute, lutter contre la puissance inconnue
+et formidable qui précipite l’âme humaine vers
+l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever
+le fardeau des siècles de damnation qui nous
+écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre
+des myriades et des myriades d’êtres entraînés
+par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière
+et contre l’univers entier, — quelle entreprise
+à donner le vertige et quelle agonie pour
+celui qui se sent marqué du signe de la sainteté !
+Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée !…
+Justement, lorsque Thérèse affronte pour
+la première fois ce redoutable mystère, elle est
+religieuse au monastère de l’Incarnation, sur
+l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un
+lieu encore tout pénétré des influences charnelles
+de la synagogue. Frappant sujet de méditation
+pour la novice du Carmel ! Nous ne pouvons pas
+avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa
+pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est
+certain, incontestable, c’est l’horreur du monde
+chez cette jeune fille qui le connaissait à peine, — horreur
+combattue, il faut le redire, par la
+persistance, en elle, de certains attachements, de
+certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels,
+mais qui n’en sont pas moins contraires à la
+perfection.</p>
+
+<p>On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment
+très fort, qui paraît avoir commandé et orienté,
+dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse :
+l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour
+ainsi dire, de naissance, — rappelons-nous sa
+fuite enfantine à la recherche du martyre et de
+la félicité céleste, — c’est là, chez elle, un des
+premiers et des plus évidents signes de la sainteté.
+Au commun des hommes il faut, pour arriver
+à un pareil sentiment, non seulement le
+spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière
+de la créature, de la stupidité et de la brutalité
+de l’univers mécanique, mais une expérience
+personnelle, douloureuse et mille fois répétée
+de tous les désenchantements et de tous les désabusements.
+Même après cette expérience, nous
+ne comprenons guère les raisons de l’ascète,
+tout ce qui justifie une négation si totale. Nous
+sommes tellement entraînés par le torrent de la
+Chute que nous devons faire un grand effort
+contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre
+sous les yeux cet « envers de la toile » qui est
+l’habituel sujet de contemplation ou de méditation
+pour l’homme de renoncement : la corruption
+congénitale de la Faute, le mal au dedans
+comme au dehors de nous :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage</div>
+<div class="verse">De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos
+pensées immédiatement faussées et dépravées
+par cette malice originelle. Pas un acte de vertu,
+pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement
+sa caricature satanique. Le masque
+grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les
+apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides
+et les plus rassurantes. Cette omniprésence
+du Mauvais se dégageant triomphalement des
+époques les plus platement matérielles, comme
+la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et
+d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu
+civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et
+à toutes les atrocités de la barbarie : déchéance
+infernale d’autant plus effrayante que la mollesse
+des âmes semble interdire l’espoir de tout remède…
+A côté de ce drame immanent de la
+Damnation, la perpétuelle duperie de « ces plaisirs
+légers » dont on dit qu’ils aident à supporter
+la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise,
+de la tromperie volontaire dont ces plaisirs
+sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui
+nous fait croire à des fantômes de beauté ou de
+bonheur, toujours situés hors de nos prises. La
+pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés
+à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout
+de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier
+en nous ces désolantes notions, nous sommes
+obligés de nous violenter, tellement la pleine
+conscience en est rare dans nos esprits, alors
+que, de temps en temps, le sentiment en est si
+cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans
+nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la
+tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui
+nous emporte, une contrainte pénible, et que
+nous ne pouvons pas supporter longtemps, est
+nécessaire.</p>
+
+<p>La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas
+besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire
+les expériences amères qui conduisent au détachement.
+Dès le début, par une grâce spéciale,
+elle fut instruite de la duperie du monde. Elle
+fut la lèvre qui se détourne du vase avant même
+d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment
+de l’âme élue, qui devine la déception
+et la catastrophe finale où se précipite la vie
+d’en bas.</p>
+
+<p>Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux
+en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise.
+D’un bond s’élancer vers le bonheur ! Mais
+par quels moyens ? Le martyre ! Le Cloître ?… Le
+martyre n’est pas toujours possible, tandis que le
+cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides…
+Mais quels délais il oppose aux impatiences
+de la charité et du sacrifice ! Quelles
+minuties, quelles routines de dévotion, sans parler
+de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse
+d’âme des supérieures ou des directeurs
+spirituels ! Enfin, il est des couvents où l’on ne
+se sent pas assez défendu contre le monde, parce
+que la règle y est mal observée, ou trop molle.
+Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait
+pas dans ce cas ? Thérèse ne pouvait s’empêcher
+d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont
+elle s’affligeait et, à de certains moments, se
+désespérait.</p>
+
+<p>En cette extrémité, elle en vint à envier une
+de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se
+mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante.
+Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse,
+son ventre s’était crevé de fistules par où
+elle rejetait les matières que l’on devine. Les
+autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec
+horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire,
+se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait
+la patience de la moribonde, et elle demandait à
+Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire
+souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger
+son temps d’épreuve et de la conduire,
+par la voie la plus brève, au bonheur…</p>
+
+<p>C’est après avoir traversé ces agitations et ces
+angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être
+cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de
+sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait
+douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique,
+du moins de la possibilité de la réaliser
+complètement en un couvent aussi relâché que
+celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme
+léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère,
+nous autorisent à penser que, dès cette
+époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle
+prononcer des vœux éternels, sans avoir
+confiance dans la règle qui devait lui permettre
+de les observer ? Il semble bien qu’elle ait eu, au
+dernier moment, cette affreuse tentation. Et
+pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession,
+comme il était convenu, un an après
+avoir pris l’habit, le 3 novembre 1537 : c’est du
+moins la date admise par les plus récents biographes
+de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement
+de cette résolution suprême. Elle eut à
+soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que
+celle de l’année précédente, pour se résoudre à
+entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se
+souvenait encore de ces affres terribles. Faisant
+allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter
+pour se mettre dans l’obéissance absolue de son
+directeur le Père Gratien, elle ajoute : « Je n’ai
+jamais, ce me semble, <i>pas même pour ma profession</i>,
+éprouvé un tel combat. »</p>
+
+<p>Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles
+intérieurs la rendirent très malade. A ces causes
+morales s’ajoutèrent des causes physiques dont
+elle-même eut conscience. Elle nous dit que le
+changement de vie et de nourriture contribua
+certainement à cette altération toujours plus inquiétante
+de sa santé. Elle avait des maux de
+cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux
+qui en étaient témoins. Très frappées de ces
+symptômes, les religieuses en concluaient que
+Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime
+du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment
+pleurer, elles se persuadaient de plus
+en plus que cette nouvelle recrue regrettait le
+monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses
+crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant,
+que la prieure renvoya Thérèse à la maison
+paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour
+cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation,
+où la clôture n’était pas absolue, admettait ces
+sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait
+au couvent dès qu’elle serait guérie.</p>
+
+<p>Les médecins consultés par Alonso de Cepeda
+ne comprirent rien à la maladie de sa fille : c’était,
+en effet, un mal très particulier. Ils finirent par
+l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de
+remède. Alors, en désespoir de cause, on résolut
+de s’adresser à une empirique, une femme qui
+avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités
+avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne,
+moitié rebouteuse, moitié sorcière ? On peut se
+l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous
+savons de certain c’est que cette femme habitait
+Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes,
+à quinze lieues environ d’Avila. Mais il
+fut convenu que le traitement ne commencerait
+qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année
+suivante. Or on était au début de l’hiver.</p>
+
+<p>De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se
+trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa
+maladie pouvait attendre, — et même longuement
+attendre, puisque des mois se passèrent
+jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant
+remise à l’été, il est à supposer que, pendant les
+mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible,
+sans doute, à cause du mauvais état des
+chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle
+des eaux au traitement de ses malades, et la saison
+d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été,
+comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en
+soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement
+de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin
+de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos
+de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez,
+qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna
+pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant
+tout son séjour à la campagne.</p>
+
+<p>Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses
+firent une première halte à Hortigosa,
+chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse.
+Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en
+religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais
+aux pratiques de la dévotion et aux lectures de
+haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa
+nièce un livre qui détermina chez celle-ci un
+véritable bouleversement intérieur et qui eut une
+influence décisive sur l’orientation de sa vie
+nouvelle. Ce livre, c’était le <i>Troisième Abécédaire</i>
+de Francisco de Osuna, religieux franciscain,
+qui, dans une série de traités mystiques, s’était
+proposé d’exposer le développement et de codifier
+les règles de la vie spirituelle. Des phrases
+comme celle que voici durent être, pour Thérèse,
+une véritable révélation : « <i>Il est possible d’obtenir
+sans trop de difficulté, en cette vie mortelle,
+la communion du Dieu immortel, plus étroite et
+plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un
+ange et un autre, si élevés soient-ils.</i> » On juge
+du retentissement d’une pareille promesse dans
+l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille
+de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur,
+auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était
+montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait
+aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience.
+Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et
+inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son
+objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable.
+Et voici qu’une voix amie et digne de
+toute confiance révélait à Thérèse que cette
+union est possible dès ce bas monde !… Quel
+rêve ! Elle ne vivait que pour cela. On peut être
+sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son
+cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique
+Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant,
+elle désira la possession de l’Aimé. Elle la
+désira avidement, instamment, comme un homme
+qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le
+sauvera. Boire cette eau, tout de suite ! tout de
+suite ! autrement, je meurs !… Cette soif brûlante
+ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de
+dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira
+par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans
+nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine
+de délices et de pressentiments…</p>
+
+<p>La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de
+perfection, au terme duquel est la suprême joie.
+Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie
+intérieure, elle ne se doute que très confusément
+des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour
+ne pas la décourager dès ses premiers pas, son
+guide franciscain l’assure que ce chemin n’est
+pas trop difficile. Peut-être qu’elle le croit, en
+ces premières minutes d’éblouissement sur le
+seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive
+d’habitude aux débutants de la vie dévote, des
+grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage.
+Elle nous dit qu’elle avait déjà « le don
+des larmes ». Rappelons-nous que, dès son séjour
+à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait
+à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de
+noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation
+affective et arriver à obtenir ce bienheureux don,
+qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir.
+« J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à
+l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de
+mon cœur une seule larme, tellement je l’avais
+dur et sec… » Maintenant elle pleurait en méditant
+les mystères douloureux. Mais ces larmes
+pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement,
+elles sont aussi d’enthousiasme et
+d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés
+à l’improviste et faisant allusion à tel
+mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne
+dans l’âme une émotion qui la transporte et qui
+excède à ce point son habituelle faculté de sentir
+que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en
+larmes. Il y a une telle disproportion entre la
+cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette
+émotion même que l’on peut y voir une véritable
+grâce.</p>
+
+<p>Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour
+à la campagne, soit à Hortigosa chez son
+oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa
+sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien
+supérieures à celle-là. Aidée seulement du <i>Troisième
+Abécédaire</i>, elle s’éleva parfois jusqu’à
+l’oraison de recueillement ou de quiétude, et
+même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant
+se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans
+apprécier de telles grâces à leur haute valeur.
+D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires
+duraient fort peu de temps, l’espace d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave
+Maria</i>, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une
+chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et
+qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se
+fortifiait, en particulier, dans le renoncement,
+au point qu’elle se sentait le courage, — ce sont
+ses propres paroles, — « de fouler le monde entier
+sous ses pieds ».</p>
+
+<p>Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était
+encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher
+à peu près complètement du monde, il lui
+faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui
+lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence
+qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde.
+Cette maladie providentielle ne va pas tarder à
+se déclarer : Thérèse y verra l’exaucement de la
+prière désespérée par laquelle elle avait demandé
+à Dieu de la faire souffrir et même mourir,
+comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte
+d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté.
+Mais, pour l’instant, il semble qu’elle
+ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la
+douceur des grâces dont elle commence seulement
+à faire l’expérience. Dans son étonnement,
+elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle.
+Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle.
+Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté
+et savant, capable de l’éclairer et de
+comprendre une âme extraordinaire comme la
+sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera
+inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de
+ce désir et son extrême ignorance de tout, voici
+qu’elle s’imagine l’avoir découvert, — avoir
+trouvé ce guide unique, — et cela précisément,
+à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant
+les mois d’été.</p>
+
+<p>Ici, se place un épisode, à la vérité un peu
+étrange, — du moins pour ceux qui conçoivent
+mal les amitiés mystiques et, en particulier,
+celles de sainte Thérèse, — épisode qui prête à
+toutes les insinuations et qui peut être interprété
+(comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus
+perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement
+les textes, de les « solliciter doucement » comme
+disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris
+en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser
+de tels passages de l’autobiographie de la Sainte
+qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte
+original, lu et relu cent fois à la lumière de
+l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou
+d’entrevoir les dessous psychologiques d’une
+confession comme celle-là, à la fois si pudique
+et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non
+averti par les raffinements même de sa sincérité
+et par les extrêmes délicatesses d’une humilité
+et d’une conscience jamais satisfaites.</p>
+
+<p>Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à
+Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre,
+à la vérité sans grande culture (véritable défaut
+à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes)
+mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de
+bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut
+charmée de son intelligence, et, tout de suite,
+avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme,
+elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal,
+dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris
+d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré
+de respect puis bientôt d’admiration pour cette
+religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration
+ne tarda point à devenir une amitié
+fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer
+de retour. Dans son désir de plaire, dans sa
+peur de causer à autrui la moindre peine, elle
+s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de
+ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à
+l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de
+ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs
+et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient
+que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse
+s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité
+qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel
+ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait
+commettre un péché mortel. Le confesseur lui
+avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent
+pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne
+s’en cache point. Elle nous le dit expressément :
+« <i>Je l’aimais beaucoup.</i> » Mais d’un amour qui
+ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre,
+qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui
+avouer sa propre indignité : depuis sept ans, il
+vivait en concubinage avec une femme du pays,
+et cette liaison causait un grand scandale ; ce qui
+n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de
+dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant
+de l’horreur, augmenta encore son affection pour
+lui. « Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable ! »
+Elle savait son bon naturel et ses intentions
+vertueuses : c’est cette mauvaise créature qui,
+avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout
+fait !… Alors Thérèse se passionna pour sauver
+cette âme. Finalement, le prêtre, « pour lui faire
+plaisir », lui livra une petite figure de cuivre que
+cette femme l’obligeait à porter à son cou comme
+une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière :
+« A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme
+s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant
+de ce qu’il avait commis pendant ces
+dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de
+sa perdition, au point qu’il se mit à la détester. »
+Il rompit sa liaison, changea complètement de
+vie. Un an après, il était mort…</p>
+
+<p>Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme,
+s’intituler : histoire d’une conversion. Mais il
+n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu
+prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes
+s’empresseront d’y constater une belle manifestation
+de sexualité contrariée, de même que
+Charcot et son école, aux temps où l’on croyait
+encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un
+phénomène fortement entaché d’hystérie… Et
+quand cela serait ! Quand il n’y aurait à la racine
+de cette affection toute spirituelle quelque chose
+de purement physiologique (ce qui n’est nullement
+démontré), qu’est-ce que cela peut nous
+faire ? La théologie enseigne que nos passions,
+en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises.
+Tout dépend de la fin consciente et volontaire
+qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son
+caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence
+que dans la fin poursuivie, mais cette
+différence met un abîme entre les deux. Or,
+il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été
+d’ailleurs les racines obscures de son affection,
+se proposait alors une fin qui est la négation
+même de l’acte charnel.</p>
+
+<p>Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant
+par la suite sur cette aventure, et peut-être dès
+le premier moment, elle en éprouva de grands
+remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible ?</p>
+
+<p>Il est bien certain, d’abord, que, de part et
+d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement
+innocent. La carmélite était fort surveillée. Son
+père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient
+suivie à Becedas. En outre, elle était malade,
+suivait un traitement quotidien et, autant qu’on
+en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait
+mieux que tout cela, elle était défendue contre
+toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher.
+Et nous savons déjà ce que valaient la volonté
+et le sentiment de l’honneur chez cette fille de
+hidalgo… Malheureusement il ne semble pas
+qu’il en ait été de même pour son ami. Elle
+l’avoue : « Cette grande affection qu’il avait pour
+moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise.
+<i>Cependant, elle aurait pu être plus pure…</i> » Et,
+aussitôt après, elle ajoute : « Mais il y eut des
+occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement
+en présence de Dieu, il aurait péché plus
+gravement… »</p>
+
+<p>Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience
+de Thérèse : elle a donné à autrui l’occasion de
+pécher ! Involontairement sans doute. Pourtant,
+n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins
+étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de
+village, qui certainement n’avait jamais rencontré
+une pénitente de cette qualité, surtout si habile
+et si brillante dans ses discours ? N’avait-elle
+pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant
+sur une âme masculine et enfin toute la
+puissance de son charme ? Pis que cela ! Elle
+avait éprouvé une sorte de délectation, d’un
+caractère un peu trouble et équivoque, en tout
+cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à
+s’occuper si passionnément de cette louche
+histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et
+pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une
+âme, et elle y avait réussi ! Mais Thérèse sentait
+bien que la fin ne justifie pas les moyens et que
+peut-être elle avait été trop loin dans son amitié
+spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps
+encore, sa grande imperfection : elle ne saura
+pas se défendre assez contre les élans de son
+cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois,
+elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une
+âme qui lui appartenait déjà tout entière : la
+sienne ! La lecture du <i>Troisième Abécédaire</i>, ses
+exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont
+commencé en elle le grand œuvre du renoncement
+total : elle se sentait de plus en plus
+détachée du monde et des créatures. Elle tâchait
+à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut.
+Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon,
+comme elle le dit, travailla « à décomposer son
+âme. »</p>
+
+<p>Eut-elle conscience, sur le moment même, de
+cette « décomposition » spirituelle, de ce trouble
+où la jetait l’amour excessif des créatures ? Et
+par ces mots il faut entendre une affection
+peut-être dangereuse pour une âme angélique
+comme la sienne, mais assurément exempte de
+tout mal. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de
+sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le
+traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse
+de Becedas la réduisit à une telle extrémité
+que son père dut la ramener au plus vite à Avila.
+Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison
+trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils
+à exaspérer sa maladie nerveuse ? Et tout cela
+joint à la stupide médication de la paysanne
+acheva-t-il de la terrasser ? Quoi qu’il en soit,
+lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait
+fait des progrès effrayants.</p>
+
+<p>Consultés encore une fois, les médecins
+prononcèrent qu’elle allait mourir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL
+DU CHRÉTIEN</span></h3>
+
+
+<p>On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa
+vie une malade, ou plus exactement une souffrante.
+Jusqu’à l’approche de ses derniers jours,
+ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais
+état de sa santé. Sans grande confiance dans les
+médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions.
+Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment.
+Elle prend des pilules, des médecines,
+et toute espèce de petits remèdes : des boules de
+gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur
+d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment
+des saignées « larges et plantureuses ».
+Elle a des crachements de sang et des rhumatismes.
+Comment concilier ces faits avec les assertions
+de ses biographes, notamment du P. de Ribéra,
+qui nous la représentent comme une créature
+saine et de tempérament robuste ? On n’a
+pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père : « Le
+teint de roses et de lis », la corpulence, le visage
+rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse
+qui semblait émaner de tout son être ? Il y avait,
+en cette patricienne, une réelle vigueur physique,
+qui lui permettait d’affronter les pires fatigues
+comme de résister aux pires maladies. Elle a passé
+les dernières années de son existence à voyager, — et
+quels voyages ! Par quels chemins et quels
+moyens primitifs de locomotion, dans quelles
+conditions déplorables d’hygiène ! Elle a néanmoins
+triomphé de tout.</p>
+
+<p>Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement
+robuste. Mais cette forte constitution a
+été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles
+et des souffrances presque continuelles,
+au caractère complexe et mystérieux. Ce qui
+semble dominer son état, ce sont des troubles
+nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac
+et les entrailles. Or ces troubles sont
+consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus
+tard, ils seront concomitants de ses extases, de
+ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront,
+en quelque sorte, comme la rançon des
+grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin
+que la maladie la plus grave que la Sainte ait
+subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de
+près de vingt ans ses grands états mystiques.
+Elle était guérie depuis longtemps, quand elle
+connut ces états : de sorte qu’on ne peut raisonnablement
+pas y voir l’envers d’états pathologiques
+singuliers. Il importe d’insister sur ces
+faits, parce que les psychiâtres qui prétendent
+nous expliquer scientifiquement le cas de sainte
+Thérèse, avec leur manque habituel de méthode
+et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller,
+en mettant tous les faits sur le même plan et en
+ne tenant aucun compte des dates : pour eux
+sainte Thérèse était tout simplement une malade, — une
+malade atteinte de troubles nerveux,
+et c’est ce qui explique ses états mystiques.
+Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps,
+lorsqu’elle eut ses visions ; que les
+troubles physiques, — d’ailleurs très passagers
+et suivis de réactions salutaires, — qui accompagnèrent
+ces visions, en paraissent bien plutôt
+la conséquence que la cause, — et qu’enfin
+toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir
+dans sa jeunesse furent très vraisemblablement
+provoquées par de violentes crises morales,
+dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance
+et l’influence profonde sur sa vie intérieure
+et sa destinée entière.</p>
+
+<p>Avant la grande secousse de Becedas, elle avait
+eu deux premières attaques des plus sérieuses :
+la première, au couvent des Augustines, après
+sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son
+cousin, dans tout le désarroi de sa conscience
+épouvantée par la vocation religieuse. La seconde,
+au couvent de l’Incarnation, pendant son
+année de noviciat, après les luttes intimes et les
+angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter.
+Jusque là, elle ne nous parle guère que
+d’évanouissements et de maux de cœur, — ceux-ci,
+il est vrai, si étranges et si violents que,
+dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y
+ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres
+maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage.
+Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près
+de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux
+soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur,
+en tout cas s’adonnait aux exercices de piété,
+faisait des lectures, causait et discutait avec son
+directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle
+voyageait, probablement à cheval ou à mulet :
+ce qui indique une assez belle capacité de résistance.
+En d’autres termes, elle était souffrante,
+mais non pas précisément dans un état critique.</p>
+
+<p>A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda
+point à empirer, très certainement exaspéré par
+le traitement absurde de la rebouteuse qui avait
+promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à
+des massages maladroits et torturants ? Lui fit-on
+absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales
+qui lui étaient contraires ? Tout ce que
+nous savons de cette cure, c’est que, pendant un
+mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de
+son épuisement après un pareil régime : « Au
+bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise
+à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante,
+et la rigueur de ces douleurs cardiaques,
+que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement
+augmenté. A de certains moments,
+il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec
+des dents aiguës, <i>au point qu’on craignait que
+ce ne fût la rage</i>. Dans mon extrême faiblesse,
+car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu
+de boisson, tant mon dégoût était grand, — une
+fièvre continue, un abattement complet, à cause
+de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait
+prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs
+se mirent à se contracter, avec des douleurs si
+insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais
+un instant de repos. <i>Par-dessus tout cela, une
+tristesse profonde…</i> »</p>
+
+<p>C’est alors que son père, désespéré, se décida
+à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne
+comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent
+qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la
+malade. Seulement, comme il sied toujours, pour
+l’honneur de la corporation de donner une explication
+quelconque de tous les cas possibles, ils
+prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.</p>
+
+<p>Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus
+atroces souffrances, elle continua à vivre à la
+barbe des médecins. Cela dura trois longs mois, — jusqu’à
+l’Assomption de l’année 1537. Il faut
+croire que ses tourments lui laissaient quelque
+répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains
+passages du Livre de Job, qu’elle avait lus
+autrefois dans les <i lang="la" xml:lang="la">Moralia</i> de saint Grégoire.
+Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre
+pour prier beaucoup vocalement et peut-être
+pour continuer l’oraison.</p>
+
+<p>Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait
+à se confesser, — et à faire une confession
+très détaillée, <i lang="es" xml:lang="es">muy à menudo</i>, — ce qui, encore
+une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne
+se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle
+avait sa pleine connaissance, — une crise épileptiforme
+(à ce que croient les médecins d’aujourd’hui)
+la terrassa tout à coup. Pendant quatre
+jours, elle fut complètement privée de sentiment
+et offrant à ce point les apparences de la mort
+que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation
+et que des cierges étaient allumés à son
+chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif
+du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut
+toute sa vie, — que lorsqu’elle reprit ses sens,
+elle trouva dans le creux de ses yeux de petits
+grains de cire tombés des cierges funéraires.
+Sans la présence — et aussi la présence d’esprit — de
+son père, qui sut lui prendre le pouls mieux
+que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse
+était prête, une délégation de carmélites venues
+du couvent, réclamait le corps. Le malheureux
+père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette
+hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère
+de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait,
+pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement,
+finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut
+pas que la mèche d’un cierge consumé allait
+mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit.
+Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour
+qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie.
+Autrement, c’était bien la mort, cette fois, — et
+quelle mort ! — pour la pauvre suppliciée…</p>
+
+<p>Elle ressuscita, mais dans un état lamentable…
+« De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il
+me resta des tourments insupportables que Dieu
+seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux
+à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien
+n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse
+qui m’ôtait la respiration ; l’eau même n’y
+pouvait passer. Il me semblait que tout mon
+corps était disloqué et ma tête dans un désordre
+extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même
+comme un peloton : voilà ce que j’étais
+devenue après ces jours de torture, ne pouvant
+remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main,
+ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout
+ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer
+un doigt de ma main droite. On ne savait comment
+m’approcher, parce que j’avais tout le corps
+si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il
+fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux
+personnes tenaient chacune par un bout. Je
+demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries… »</p>
+
+<p>Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence,
+pendant lesquels elle éprouva encore, par
+intervalles, d’intolérables souffrances : elle avait
+la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture.
+Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda
+tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne
+devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune.
+Pendant longtemps, elle ne quitta pas
+l’infirmerie.</p>
+
+<p>Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave
+de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant
+que nous en pouvons juger d’après la description
+qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier,
+aux manifestations très complexes, qu’on peut
+bien rapprocher de phénomènes morbides analogues,
+mais non absolument identiques et qui
+n’en reste pas moins très rare. Les médecins
+d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus : ils n’en
+savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que
+leurs redoutables confrères du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Établir
+un diagnostic sur des textes, — et des textes,
+sans doute très précis, mais dénués de tout caractère
+scientifique, comme ceux que nous avons
+cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire.
+Les uns nous parlent d’hystérie ou de
+névropathie, toutes expressions vagues, qui ne
+servent qu’à masquer une ignorance réelle,
+comme le jargon pédant des médecins de Molière :
+les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences
+malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas…
+C’est se moquer, en vérité. Les autres
+nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite
+suraiguë, ou d’« une chlorose grave, compliquée
+d’une intoxication médicale », ou encore
+de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible,
+mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect
+d’un état pathologique, — nous ne saurions trop
+le redire, — très complexe et très rare. Qu’il y ait
+eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication
+médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas,
+admettons-le. Mais, en même temps, elle avait
+des maux de cœur si violents, qu’on en était
+« épouvanté », des contractions nerveuses qui lui
+mettaient le corps en boule, de la paralysie, des
+attaques épileptiformes ou cataleptiques…</p>
+
+<p>Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas
+analogues : en a-t-on constaté d’aussi complexes ?
+Cette maladie demeure quelque chose de singulier,
+d’anormal et qui, selon toute vraisemblance,
+est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède
+surtout de causes morales. Tous les accès dont
+Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés,
+par de violents états psychologiques. Pour
+ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière
+crise hyperaiguë, une sorte de <i>mal sacré</i>,
+qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction
+à la vie de haute spiritualité qu’elle allait
+mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle
+considère cette maladie dont elle a manqué mourir
+comme une épreuve providentielle destinée
+à la détacher complètement des choses sensibles.
+Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé
+à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse,
+atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses
+l’avaient si fortement frappée. Il est certain que
+cette maladie crucifiante, — et il suffit de se
+reporter à ses propres confessions pour constater
+que ces mots ne sont nullement exagérés, — cette
+maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur
+dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme
+moyen de purification et de libération spirituelle :
+dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il
+y a une volupté suprême dans la souffrance librement
+acceptée pour une fin transcendante.</p>
+
+<p>A en parler humainement, il est non moins
+certain que sa sensibilité sortit extraordinairement
+affinée de cette terrible épreuve physique.
+On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions
+et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de
+l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans
+le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre
+que la sensibilité d’une mystique et d’une
+voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et,
+avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires
+sont privées.</p>
+
+<p>Et pourtant les visions, les « grandes grâces »
+dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que
+beaucoup plus tard, comme si cette âme élue
+voulait nous montrer que, pour mériter ces
+grâces, les souffrances matérielles de la maladie
+ne suffisent pas, — et qu’il y faut encore un long
+entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse
+et l’exercice de vertus péniblement acquises.
+Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement
+guérie et que le reste de sa vie n’a été
+qu’une longue souffrance, coupée par de courts
+intervalles de rémission.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle
+resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse
+extrême. Elle était à demi paralysée, percluse
+dans tous ses membres. Quand elle commença,
+non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur
+ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle
+se remit à vivre d’une vie en apparence absolument
+normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait
+à rejeter les aliments. Elle ne peut rien
+prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et
+elle est obligée, avant de se coucher, de se faire
+vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par
+tout autre moyen, — sinon c’est une souffrance
+qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien
+finit par devenir, pour elle, une sorte de
+fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses
+maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie.
+Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra
+résolument dans les voies mystiques. Les grâces
+d’union, les extases et les ravissements furent,
+pour sainte Thérèse, le commencement de la
+guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement
+à la santé. Mais elle eut, à partir de
+cette époque, toute la santé compatible avec un
+organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité,
+quand une sainte cesse de souffrir dans son corps,
+c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.</p>
+
+<p>Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement
+que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne :
+que « la maladie est l’état naturel du chrétien ».
+Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans
+son âme comme dans son corps. La vraie vie
+chrétienne est la négation de celle du monde.
+Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement
+bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder
+aux exigences ni aux agréments de la vie d’en
+bas. Le corps d’un saint est un organisme très
+particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses…
+Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle
+n’est pas plus de ce monde par la chair que par
+l’esprit. Sa pensée favorite : « ou souffrir, ou
+mourir » a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est
+l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable
+de le mériter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son
+pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa
+tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses
+idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle
+s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce
+qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes
+ses forces physiques et de toute sa constance
+d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie,
+qui lui laisse maintenant quelque répit, mais
+dont elle est loin d’être complètement guérie.
+Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses
+vomissements, et elle est aux trois quarts
+paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que
+demander à Dieu le bon usage de la douleur.
+Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle
+goûte la volupté de la souffrance comme moyen
+de purification et comme offrande d’amour : par
+là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé…
+Ah ! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore
+et encore pour Lui !…</p>
+
+<p>La grâce suprême serait de mourir. Mais elle
+voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal.
+Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse,
+d’abord pour souffrir plus courageusement et
+aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est
+enfermée dans ce monastère : le bonheur, — le
+bonheur qui doit durer toujours, — et l’amour
+qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison
+qui, par degrés, y conduit, — voilà ce à quoi elle
+aspire : « Toute mon angoisse, dit-elle, était de
+guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude. »
+Comme tous les vrais ascètes, elle avait un
+besoin physique de solitude et de silence. Or, à
+l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans
+le bruit des conversations, des allées et venues,
+il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer
+les règles d’ascèse que lui avait enseignées
+le <i>Troisième Abécédaire</i>. L’infirmerie dut être
+pour elle un véritable purgatoire, une prison où
+elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée
+d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle
+en sortir ? Les médecins ne savaient
+que la saigner, en la déclarant incurable. En
+désespoir de cause, se voyant « abandonnée des
+médecins de la terre », elle résolut de s’adresser
+à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut
+à des dévotions et à des prières « très approuvées »,
+c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes :
+car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses
+à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont
+particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin, — après
+trois longues années de souffrance, — et
+elle proclame que cette guérison elle la dut à
+l’intervention du grand saint dont elle allait faire
+désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son
+conseiller : saint Joseph…</p>
+
+<p>Pendant tout le temps de cette interminable
+convalescence, elle avait édifié le couvent par sa
+piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le
+plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une
+scrupuleuse charité, au point que les absents se
+savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation
+de personne charitable et discrète s’était
+même répandue au dehors. Son unique distraction
+était la lecture, — mais la lecture de ce
+qu’elle appelle « les bons livres ». Sainte Thérèse
+a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons
+quel secours elle y puisa dans l’exercice de
+l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus
+affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle
+des « bons livres », ces amis sincères qui ne
+peuvent que nous faire du bien, qui donnent à
+notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont
+ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien
+qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se
+préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa
+guérison, il a tout dit : le reste est inutile. On
+peut trouver toute sa nourriture dans l’<i>Imitation
+de Jésus-Christ</i>, ou dans les <i>Confessions de saint
+Augustin</i>. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture,
+la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre
+de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant
+d’eux toute la substance spirituelle dont
+ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses
+occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une
+grande crainte d’offenser Dieu, non point par un
+sentiment servile de terreur, mais par une constante
+préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé.
+Son cœur se brisait, — ce sont ses propres
+expressions, — à la pensée qu’elle répondait si
+mal à un tel amour…</p>
+
+<p>Et puis, elle guérit, — et, contrairement à ce
+qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager
+plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa
+piété resta la même extérieurement, mais elle ne
+gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie, — une
+vie qui lui paraissait toute neuve et qui,
+dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait
+une foule d’innocentes satisfactions, sans
+parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient
+devenir dangereuses. Pour bien comprendre les
+dispositions de Thérèse à ce moment de son
+existence, il faut se représenter celles d’une
+convalescente, qui a passé de longs mois et même
+des années parmi les remèdes et les médecins,
+emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur
+de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et
+voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le
+monde ! Elle peut, enfin, être une véritable
+religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer
+tous les exercices de sa condition, prendre part
+à tous les divertissements que tolérait la règle.
+Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue
+au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les
+conversations, les relations mondaines, les
+amitiés particulières lui ménageaient de très
+grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel
+cœur qu’elle put se croire ramenée aux années
+de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son
+adolescence, avant d’être pensionnaire chez les
+Augustines. Ce goût du « divertissement » allait
+même si loin qu’elle en vint à abandonner
+l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse
+de sa conscience pour s’expliquer ses remords et
+les reproches dont elle s’accable : c’était une
+véritable trahison. Elle renonçait au commerce
+intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de
+tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne
+de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit
+un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations
+sophistiques, essayait de la détourner
+de Dieu.</p>
+
+<p>Dès ce moment même, malgré les défaites
+dont elle se payait, elle ressentait vivement
+l’indignité de sa trahison. Elle en était toute
+troublée. Et cependant personne, — à commencer
+par son confesseur, — ne la croyait coupable. Si
+elle ne vivait pas absolument comme toutes les
+autres religieuses, elle ne faisait rien que de
+permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer
+de sa conduite, et même elle nous laisse entendre
+qu’on l’admirait : « On me voyait, dit-elle, si
+jeune encore <i>et malgré tant d’occasions</i>, me
+retirer dans la solitude pour y prier longuement
+et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais
+que de Dieu. Je faisais peindre son image partout.
+J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre
+tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de
+médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences
+de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais
+estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent
+l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait
+autant et plus de liberté qu’aux très
+anciennes religieuses et l’on n’avait aucune
+inquiétude à mon sujet… »</p>
+
+<p>Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un
+sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour
+quel motif aurait-on eu des « inquiétudes » ? Et
+qu’est-ce que ces « libertés » et ces « occasions »
+dont on nous parle ?</p>
+
+<p>Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents
+à cette époque ; et, en particulier, à l’Incarnation.
+Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts
+religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un
+assez grand nombre de filles nobles et besogneuses
+qui n’étaient entrées là que faute de trouver un
+mari et qui vivaient aux dépens de celles qui
+avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui
+entretenaient, à l’Incarnation, une certaine
+atmosphère mondaine, sans parler des laïques
+qui, très probablement, venaient y faire des
+retraites de piété, voire des séjours d’agrément.
+La clôture n’étant pas stricte, les religieuses
+pouvaient aller et venir, rendre des visites au
+dehors, en tout cas elles avaient la faculté de
+sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se
+confesser à des directeurs de conscience choisis
+par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes,
+ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte
+Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains
+de Santo-Tomas, dont le monastère était
+situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y
+rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en
+faire le tour par les faubourgs inférieurs et les
+bords de l’Adaja, — ce qui était un véritable
+petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une
+jeune nonne à demi cloîtrée.</p>
+
+<p>A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir
+sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait
+deux, lesquelles communiquaient par un
+escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était
+plu à orner avec beaucoup de goût et de piété.
+Elle y avait fait peindre des images pieuses,
+surtout celles des saints pour lesquels elle
+avait une dévotion spéciale : saint Joseph, saint
+Augustin, sainte Madeleine, — mais, de préférence,
+la figure du Christ. Dans le jardin du
+monastère, elle avait à sa disposition des ermitages,
+qu’elle se plaisait également à orner et à
+embellir et où il lui était permis de passer de
+longues heures dans le recueillement ou la lecture.
+Enfin ! elle pouvait s’appartenir ! Elle avait
+conquis ce après quoi elle soupirait depuis si
+longtemps : le droit à la solitude. C’était, pour
+elle, une grande douceur et, certainement, le
+plus précieux avantage de la vie monastique…
+En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se
+sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa
+convenance et où nous savons par elle-même
+qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y
+recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires
+du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces
+ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules,
+de véritables <i lang="es" xml:lang="es">tertulias</i>, où Thérèse brillait
+non seulement par sa conversation, mais par
+toute une variété de talents manuels. Elle filait,
+brodait, faisait de la tapisserie : « Le moindre
+talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était
+de réussir au plus haut degré dans les travaux
+de main qui distinguent les femmes. Elle
+exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle
+inventait des chefs-d’œuvre de broderie : c’étaient
+souvent des scènes historiques qu’on ne
+pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la
+plus tendre dévotion… » Que ne donnerait-on
+pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre,
+qui excitaient chez les pieuses filles de
+si tendres sentiments ! Sans doute, dans ces
+scènes et dans ces figures historiques, Thérèse
+déversait le trop-plein des émotions et des
+aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de
+réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus
+tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas,
+à de véritables compositions de lieu, dont le
+Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs
+ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout
+retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà
+un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore
+été tenté par aucun peintre ; la jeune Thérèse de
+Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite
+fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés,
+ses tours, ses couvents et ses églises…</p>
+
+<p>Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne
+sont qu’une parure, — et la moindre de toutes,
+chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle
+donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa
+parole, la séduction qui émanait de sa personne,
+elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque
+l’approchait. Elle avait une influence sur
+les âmes. Non seulement son entretien était plein
+d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais
+elle était poète : elle composait des vers, chantait
+des <i lang="es" xml:lang="es">coplas</i>, prenait part à des tournois de bel
+esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût
+si goûtée et si recherchée de ceux et de celles
+qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à
+qui elle avait voué une affection fervente, à la
+fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en
+des termes si discrets, qu’il est impossible de
+deviner si ces amis étaient des hommes ou des
+femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume
+ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si
+vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité
+qu’envers Dieu lui-même, — il est impossible
+d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible,
+sinon un certain excès, un certain emportement
+de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à
+propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse.
+Il fallut, croit-elle, « la main de Dieu »
+pour la retenir sur la pente de la dissipation et
+pour la préserver de dangers plus graves… Danger !
+le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses
+habituels raffinements de conscience, la Mère
+Thérèse ne s’exagère pas sa faute ? Ce qu’elle
+nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines,
+admises par d’autres, semble bien lui
+donner raison : « Pour moi, dit-elle, je n’aurais
+voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans
+permission. Avoir des entretiens par le trou
+d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais
+jamais pu me résoudre à de pareilles conversations
+dans un monastère. Et je ne l’ai point fait,
+parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à
+ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup
+de choses : que d’exposer dans une aventure
+l’honneur de tant de religieuses, qui étaient
+bonnes, alors que moi, j’étais si faible, — que
+cela était très mal, comme si les autres choses
+que je faisais étaient bien… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence.
+Ce qui lui donne des remords, c’est seulement, — peut-on
+bien dire le caractère passionné ?
+en tout cas l’exagération de ses amitiés.
+Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait
+vouée à une personne, sans doute de qualité, — grand
+seigneur ou grande dame, — et dont elle
+eut toutes les peines du monde à se déprendre.</p>
+
+<p>Ce fut même à cause de cette personne, à cause
+du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir
+qu’elle eut sa première vision, — mais sans y
+attacher l’importance qu’elle lui attribua par la
+suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus
+de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce
+prodige, elle est tellement habituée à des faveurs
+de ce genre, qu’elle semble en parler comme de
+la chose la plus naturelle du monde : « Un jour,
+dit-elle, me trouvant avec une personne, au
+début de notre connaissance, le Seigneur voulut
+bien me faire comprendre que des amitiés pareilles
+ne me convenaient point, en m’avertissant
+et en me donnant sa lumière dans un si grand
+aveuglement. Le Christ <i>se représenta</i> devant moi
+avec un visage très sévère, me donnant à entendre
+que cela lui déplaisait. Je le vis avec les
+yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais
+voir avec les yeux du corps. Et cette vision
+resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours
+aussi présente après plus de vingt-six ans.
+J’en demeurai très épouvantée et très troublée,
+et je ne voulais plus voir cette personne avec qui
+j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec
+elle, nous vîmes venir vers nous, — et d’autres
+personnes qui se trouvaient là le virent également, — quelque
+chose qui ressemblait à un
+énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le
+sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et
+en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir
+une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis
+comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais
+vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît
+quelque chose de mystérieux que je n’ai
+jamais oublié non plus… »</p>
+
+<p>Voilà deux espèces de visions, assez différentes
+de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément
+en nature, ou en intensité, mais par la qualité
+et la signification. La dernière est une vision
+réelle et l’autre une vision <i>imaginaire</i> : c’est-à-dire
+que celle-ci, celle du Christ, est une image
+<i>intérieure</i>, une pure représentation de l’esprit ou
+de l’imagination (<i lang="es" xml:lang="es">representóseme Cristo delante</i>),
+tandis que la seconde, — celle du crapaud, — est
+extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu
+et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions
+sont très vives, principalement celle du Christ,
+beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle
+avait été perçue par les yeux du corps : après de
+longues années l’image est demeurée toujours
+aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante
+n’est pas sûre de la réalité de la première ni de
+la signification de la seconde. Peut-être cette
+image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée
+par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud
+monstrueux dans un coin du parloir, est-elle
+purement fortuite et, en somme, naturelle…
+A présent, elle incline à croire le contraire. Mais,
+sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement
+qu’elle n’osa en parler à personne, pas
+même à son confesseur : « Ce qui, dit-elle, me
+fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il
+est possible de voir autrement que par les yeux
+du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire
+cela et à me persuader que c’était impossible et
+que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait
+toujours (<i lang="es" xml:lang="es">me quedaba un parecerme</i>) que
+cette vision venait de Dieu et que ce n’était point
+une illusion… »</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut
+très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement
+à renoncer à une amitié qui déplaisait
+à Dieu et que sa conscience, enfin avertie,
+lui représentait symboliquement sous les
+traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle
+n’osait pas avouer à son confesseur les vraies
+raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement
+rassura sa conscience, mais la pressa de
+revoir une personne de cette qualité, qui, bien
+loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y
+ajouter. Thérèse désirait vivement continuer
+ce qu’elle appelle « ces relations pestilentielles »
+et elle aimait beaucoup cette personne : elle se
+laissa convaincre : « <i>Aucune de mes connaissances,
+dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là,
+car j’avais une extrême affection pour elle…</i> »
+Si troublée qu’elle fût par sa double vision,
+elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation.
+Elle reprit ses entrevues et ses entretiens
+avec la personne amie, elle fut plus que
+jamais assidue aux réunions du parloir, avide de
+se produire et de se faire valoir devant les visiteurs.
+Ce fut au point qu’une vieille religieuse,
+sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances.
+Thérèse prit très mal ces pieux avis,
+qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver
+à étouffer complètement les reproches de sa
+conscience, elle se décida à vivre à sa guise,
+c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde
+et même selon ses supérieures. Elle se ménagea
+une petite vie agréable, partagée entre les exercices
+de piété et les distractions mondaines, si
+l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs
+que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation.
+Elle mangeait son « pain de rente » et elle
+vivait pieusement. Ainsi, les années passaient
+doucement dans une médiocrité qui ne convenait
+ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait
+sur elle : Thérèse semblait avoir complètement
+oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent :
+ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour
+elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait
+plus les mots fatidiques qu’elle répétait,
+autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient
+à leurs imaginations enfantines des perspectives
+infinies et fascinatrices : « <i>Toujours,
+toujours, toujours !</i> »</p>
+
+<p>Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus ?
+Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse
+de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui
+éclaire assez bien les sentiments un peu complexes
+et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où
+se débattait Thérèse pendant cette période de relative
+mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte
+que quelques années avant l’entrée de la jeune
+fille au couvent, un chercheur de trésors était
+venu au monastère : ce qui est fort vraisemblable,
+l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement
+d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait
+supposer que les fugitifs avaient enterré leur
+or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte
+du couvent, « y découvrit tout à coup, avec
+des yeux de prophète, un trésor incomparablement
+plus précieux que ceux qu’il cherchait avec
+les yeux de la cupidité humaine : car il annonça
+qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une
+sainte qui porterait le nom de Thérèse… »</p>
+
+<p>La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette
+prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de
+l’Incarnation, nous raconte que « la Sainte Mère
+avait coutume de dire à une autre religieuse,
+nommée doña Thérèse de Quesada :</p>
+
+<p>— « Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte
+Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu
+que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit
+moi !</p>
+
+<p>— Plaise à Dieu que ce soit moi ! répondait
+l’autre. »</p>
+
+<p>Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté,
+en un sujet aussi grave, est bien de la jeune
+carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit
+du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir
+devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse
+entraîner par ce courant de frivolité au point
+qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté
+future. Elle en parle comme d’une chose plaisante
+et impossible… Et pourtant ! Si cela
+était ?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête
+pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre.
+Elle sait qu’elle est une fille courageuse :
+elle aura le courage d’être une sainte : « Plaise
+à Dieu, dit-elle, que ce soit moi !… » Elle a beau
+savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le
+mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin :
+elle ne dit pas non ! Elle ne refuse pas la palme…</p>
+
+<p>Dans cet état de moindre effort, pour ne pas
+dire de relâchement, alors qu’elle se traînait,
+selon ses propres expressions, par « les chemins
+les plus bas de la perfection », elle fut surprise
+par la mort de son père : c’était, pour cette âme
+aimante, un coup terrible, qui eut une profonde
+répercussion sur sa vie intérieure, sans amener
+toutefois un changement radical de sa conduite.</p>
+
+<p>Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup
+aimé sa fille Thérèse, — et il est certain que
+celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée
+qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour
+quiconque semblait lui donner un peu de son
+cœur : Thérèse avait faim d’amour. Son avidité
+s’égarait dans des affections trop humaines à ses
+yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait
+assez le redire, la ferveur qu’elle apportait
+dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle :
+amour d’âme où se mêlait un véritable
+zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement
+son père en lui enseignant les
+méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait,
+mais elle lui prêtait des livres de
+spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à
+sa propre initiation ; <i>l’Abécédaire</i> de Francisco de
+Osuna, <i>l’Ascension du Mont Sion</i> de Bernardino
+Laredo, <i>le Livre de l’Oraison</i> de Luis de Grenada,
+ou <i>le Traité de l’Oraison</i> de saint Pierre d’Alcantara.
+Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda
+se préparait à bien mourir. Il était constamment
+sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de
+fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père,
+à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques
+où il n’était question que de Dieu. Ainsi se
+passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre,
+au moment où elle montrait un si grand zèle
+pour la conquête des autres âmes, elle-même
+abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et
+aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait
+la conscience trouble. Ayant déserté le service
+de Dieu, — tel, du moins, qu’elle l’entendait — elle
+se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que,
+outre son père, elle s’était mise à catéchiser
+d’autres personnes, en qui elle croyait discerner
+des dispositions pour l’oraison : « Il me semblait
+à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais
+pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait
+l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il
+me donnait de Son service fût perdue, — et ainsi
+d’autres devaient le servir à ma place. Je dis
+cela pour qu’on voie le grand aveuglement où
+j’étais… »</p>
+
+<p>Cependant sa sincérité souffrait de ce que,
+donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le
+mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout
+de penser qu’elle trompait son père, en lui
+laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison.
+Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en
+ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle
+éprouvait toujours ses vomissements, ses accès
+de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques.
+Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait
+suffire au service du chœur et de la chapelle…
+Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon
+Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait
+à sa droiture ! Elle en était un peu honteuse.
+La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse
+suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour
+et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison
+l’âme vraiment zélée.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit.
+Étant lui-même déjà très avancé dans les
+voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir
+si longuement ni si fréquemment avec sa
+fille : l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses
+visites à l’Incarnation, pour se donner tout à
+Dieu.</p>
+
+<p>C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement
+au cours de l’année 1543. Nous ne savons
+rien de son mal, sinon que le saint homme fut
+enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant
+encore une fois son monastère, alla le soigner au
+logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve.
+Malade elle-même, elle devait soigner un moribond.
+Mais l’angoisse de la séparation prochaine
+était pire pour elle que les souffrances physiques.
+Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins
+(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille
+très courageuse) elle sut si bien se dominer que
+personne ne soupçonna ce qui se passait en elle :
+« Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on
+m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie
+allait finir, car je l’aimais extrêmement. »</p>
+
+<p>Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment.
+Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance.
+Il mourut au milieu du <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> qu’il récitait
+avec sa fille… La belle scène, — d’une pureté et
+d’une sublimité toutes chrétiennes ! Avec sa sensibilité
+vibrante, son sens profond de la beauté,
+Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du
+<i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, les traits du moribond se détendirent et
+se fixèrent : « Il resta, dit-elle, comme un ange, — et
+il l’était réellement par la beauté de son
+âme et les dispositions où il mourut. »</p>
+
+<p>Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui
+avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers
+moments, eut, par la suite, des entretiens avec
+Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu,
+qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en
+rapporta de telles choses que la jeune femme,
+sentant son indignité devant un père si saint,
+résolut de tenter un nouvel effort et de changer
+de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui
+révéla l’état de son âme et notamment que, par
+un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné
+l’oraison. Le dominicain la pressa instamment
+d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à
+pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans
+parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés
+mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher
+aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle
+sentait son influence toute-puissante. A travers
+les lignes de sa confession, on démêle que son
+prestige était grand et qu’elle était admirée de
+son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui,
+d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait
+la route pour son œuvre de réformatrice.</p>
+
+<p>Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante
+et incertaine, hésitant toujours entre les petits
+sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et
+la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle
+passa ainsi des années dans cette lutte, incapable
+de se décider. Mais elle estime que l’oraison la
+soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle
+les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner,
+malgré tout, dans leurs efforts : « Persévérez,
+leur dit-elle, dans l’oraison !… O mon Dieu,
+qu’ils consentent seulement à passer deux heures
+par jour dans Votre compagnie, et ils verront
+de quelle récompense vous les payez !… »</p>
+
+<p>Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un
+salaire si magnifique, — et de quelle espèce
+d’oraison s’agit-il ici ?</p>
+
+<p>Il est certain que, dès cette époque, Thérèse,
+de tout son espoir et de toutes les puissances de
+son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison
+qu’elle pratiquait alors appartient au premier
+degré de la vie spirituelle et n’a rien de
+proprement mystique : c’est la plus simple oraison
+mentale, laquelle n’est guère que la continuation
+de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur
+une vérité ou sur un mystère de la foi : « Telle
+fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des
+périls, et telles étaient mes pensées, quand je le
+pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années,
+je me préoccupais moins de faire de bonnes
+réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui
+m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la
+méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé
+affronter la plus rude pénitence que de me recueillir
+pour l’oraison. Et il est certain que le
+démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient
+une force si insurmontable pour m’empêcher de
+faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse
+en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin,
+pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage
+(lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir
+que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme,
+sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement
+Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence,
+je ressentais plus de quiétude et de bien
+que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir
+de prier… »</p>
+
+<p>Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté
+à se recueillir pour l’oraison, même simplement
+pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte
+affreuse et désespérante qui se prolongea pendant
+des années. Il lui était impossible de fixer son
+attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste
+se mouvait difficilement dans l’abstrait.
+Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait
+inapte à « discourir par l’entendement », c’est-à-dire
+à méditer. A tout instant, son attention ou
+sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour
+soutenir sa méditation : « J’ai passé, dit-elle, près
+de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si
+ce n’est en lisant ». Cet état de lutte et de stérilité
+spirituelle ne fut donc pas un simple accident
+dans la vie de la Sainte : ce fut un état
+habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps.
+Lorsque, aux approches de la vieillesse,
+elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute
+vérité : « Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que
+j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus
+de dix-huit dans cette bataille et cette contention
+<i>de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde</i>… »</p>
+
+<p>Cette prétention de concilier Dieu et le monde,
+c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue
+attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et,
+en somme, de son échec dans ses premières tentatives
+d’oraison. Qu’elle ait été impropre à « discourir
+avec l’entendement », nous ne l’admettons
+qu’en faisant la part de l’extrême modestie
+de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle
+absolu à son progrès dans la voie spirituelle.
+Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît
+à brûler les étapes et que la méditation peut être
+inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou
+d’union. Donc la principale raison de son échec,
+aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son
+oraison était imparfaite, à cause des dispositions
+d’âme qu’elle y apportait : elle tenait encore trop
+au monde et ne pouvait se résoudre à rompre
+avec lui.</p>
+
+<p>Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette
+« mondanité ». Je me demande dans quels parloirs
+avaient lieu ces réceptions et ces entretiens
+dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux
+que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de
+l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte,
+sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels,
+où l’on ne peut méditer que sur l’enfer
+et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur
+du monde. En tout cas, nous savons que les
+conversations de la Carmélite avec ses amis du
+dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets
+les plus élevés. La mondanité pouvait entourer
+Thérèse et la tenter : elle-même s’en préservait
+autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses
+de ce monastère si peuplé n’avaient pas une
+conduite absolument exemplaire, il y en avait
+beaucoup d’autres, — et Thérèse leur rend justice, — qui
+menaient une vie toute sainte. Mais,
+même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle
+eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les
+vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce
+n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle
+reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter
+que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des
+pécheurs, au milieu même de leurs égarements :
+toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques
+pieuses, toutes les vertus imaginables, les
+désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien :
+les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si
+nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement
+de nous. Pour arriver aux états sublimes
+où Thérèse parvint dans la seconde moitié
+de sa vie, la volonté humaine est impuissante :
+il faut que <i>Quelqu’un</i> intervienne. Et Celui-là
+choisit son heure, en dehors de toute prévision.
+Il surgit brusquement, comme un voleur…</p>
+
+<p>Il importe de préciser tout cela et de le mettre
+dans une lumière bien nette pour juger à leur
+valeur les explications des théoriciens du subconscient,
+pour qui les états mystiques ne sont
+que le résultat d’un long entraînement et d’une
+auto-suggestion persévérante. Nous venons de
+voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement
+qui a duré vingt années, et la volonté
+la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont
+abouti à rien.</p>
+
+<p>Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette
+absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand
+drame de la vie de Thérèse pendant ces années
+obscures. Évidemment, on ne peut concevoir
+une si longue période de médiocrité, comme un
+perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir.
+Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors
+maintes consolations. Mais ce fut quelque chose
+de pis que la détresse tragique, que la crise où
+l’on croit avoir touché les dernières limites de la
+souffrance : ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire,
+dans l’ornière de ce qu’elle a nommé « le
+chemin le plus bas de la perfection ». Or, tandis
+qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou
+qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre
+Dieu et le monde, les années passent. Elle en
+constate la fuite avec terreur : que de temps
+perdu ! (Elle le croit du moins : elle se rendra
+compte plus tard que cette préparation, même
+imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années
+s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente
+ans, quarante ans, — et le grand Bonheur espéré
+est toujours insaisissable ! L’Aimé, Celui qu’elle
+a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement
+de tout son être, — comme il tarde à paraître !…
+Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle
+va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent
+de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire
+contre cela. Quelle amertume ! Quelle épouvantable
+désillusion !… à moins que… à moins qu’un
+événement catastrophique ne se produise : la
+conversion, à laquelle elle aspire de toute son
+âme.</p>
+
+<p>Nous voici tout près de cet événement, de cette
+crise suprême qui va briser les dernières attaches
+de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant
+d’années de « bataille », comme elle dit, elle va
+se convertir, <i>se retourner</i>, — se retourner vers le
+sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul
+Vrai et le seul Aimable…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="small">TROISIÈME PARTIE</span><br>
+LA CONVERSION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je ne veux plus que tu converses
+avec les hommes, mais avec les anges. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. XXIV.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">LE CHRIST A LA COLONNE</span></h3>
+
+
+<p>La divine Humanité du Christ dans tout le
+paroxysme de la souffrance, et, en particulier,
+la scène de la Flagellation, — le supplicié attaché
+par le col et les deux mains à un tronçon
+de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets,
+ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes,
+violemment soulevées, comme si le cœur
+allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard
+et doux, aux yeux injectés, aux lèvres
+entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de
+fièvre : cette image, à la fois pitoyable et cruelle,
+est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes
+espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte
+Thérèse. C’est probablement cette image-là qui,
+à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés,
+lui donna une si profonde commotion, détermina
+en elle une exaltation si forte et si continue que
+le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce
+moment, elle fit un grand effort pour s’arracher
+à ce qu’elle appelle « le chemin le plus bas de la
+perfection ». Elle réussit à s’évader de la prison
+de médiocrité où elle languissait. Aidé par la
+grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée
+contre elle-même, un acte dont l’achèvement
+est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir.
+A partir de cette minute solennelle, elle
+marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie
+héroïque pour laquelle elle est faite.</p>
+
+<p>Si l’on veut bien comprendre une telle impression,
+si pénétrante et si déchirante, il faut
+se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire
+et la peinture espagnoles, le mobilier des
+églises et des couvents, ce qui, de toutes parts,
+frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité,
+dramatique et sublime, superposée à la
+platitude et à la bassesse de l’habituelle existence.
+Elle vivait familièrement au milieu de ces figures
+tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a
+lieu de supposer que c’est la statuaire surtout
+qui l’émouvait, — la statuaire polychromée,
+comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet,
+vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie
+est plus près du réel que tous les autres arts
+plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à
+plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante,
+plus capable de donner l’illusion complète
+de la présence et de la vie.</p>
+
+<p>A cet égard, la sculpture espagnole est quelque
+chose de vraiment extraordinaire : c’est peut-être
+la manifestation la plus puissante et la plus
+révélatrice du génie national. De la seconde moitié
+du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle à la première du <small>XVII</small><sup>e</sup>, elle
+s’est maintenue à peu près à la même hauteur.
+Ce long règne manifeste assez sa vigueur et
+qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes
+de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer
+au grand art idéaliste de nos imagiers de
+Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre
+la réalité de plus près : elle est réaliste comme
+l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les
+vrais et grands réalistes, à commencer par sainte
+Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité : elle
+part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas,
+elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle
+aboutit à la plus transcendante où elle se meut,
+semble-t-il, avec la même aisance : de l’enfer
+jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme
+terrestre, — voilà sa démarche, et voilà son domaine.
+Avec une évidente prédilection, cette
+sculpture se sert du bois, — du bois polychromé, — parce
+que cette matière qui peut être fouillée
+plus facilement que la pierre ou le marbre, se
+prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a
+de violent et de passionné dans un corps humain,
+de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur,
+et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou
+de plus élevé dans les mouvements de l’âme.
+Elle part de la triviale réalité pour aboutir à
+l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe
+de la forme que pour émouvoir les âmes :
+c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de
+plus ascétique et de plus orthodoxe.</p>
+
+<p>Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré
+des images, qui serait même, à ce sujet,
+beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare
+en termes très nets : « On doit choisir de
+préférence <i>celles dont la représentation est la plus
+saisissante et porte la volonté à une dévotion plus
+ardente</i>. On doit placer ce motif en première
+ligne et <i>reléguer au second rang l’habileté du travail</i>
+et la valeur de l’ornementation. » Et c’est
+justement pour cela, à cause de ce souci presque
+exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir
+ou d’exalter la dévotion, que ces images
+ont une action si directe et si véhémente sur la
+sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication
+par la plastique, une prédication qui use
+surtout du pathétique pour toucher les esprits à
+travers les âmes.</p>
+
+<p>Comme il convient, le sujet le plus habituel
+de cette prédication plastique, c’est le Christ, et,
+dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel,
+ce qui manifeste de la façon la plus émouvante
+sa mission de Rédempteur : sa Passion, — la
+Passion avec tous ses acteurs et ses figurants,
+les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les
+apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous
+sont représentés par cet art espagnol, avec un
+réalisme implacable qui descend quelquefois
+jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à
+grouper ces personnages autour de chaque épisode
+du Drame sacré. Chaque station du Chemin
+de la Croix a ses figurants traditionnels : c’est ce
+qu’on appelle un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>. Sur un plateau mouvant,
+manœuvré par des porteurs que dissimule une
+tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses
+traits et son costume facilement reconnaissables,
+s’avancent par groupes, forment une longue procession
+dans les rues de la ville. Ces statues de
+bois peint, par leur mimique parlante, leurs
+visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à
+la foule des spectateurs, aux types populaires
+qui se pressent sur tout le parcours du cortège.
+Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle
+et immédiate : l’illusion du temps est abolie.
+Le mystère de la Rédemption s’accomplit
+sous les yeux de la multitude et cela avec une
+telle vérité dans les poses et dans les gestes, une
+telle intensité d’expression et une telle contagion
+de pathétique, que les plus distraits sont obligés
+de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.</p>
+
+<p>Certainement, l’intention plus ou moins consciente,
+qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer
+en face des Musulmans et des Juifs, à la
+fois la nécessité et la réalité de la Rédemption.
+Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient
+été triomphants, où ils conservaient toujours de
+nombreux adeptes et où ils étaient toujours un
+danger, cette affirmation pouvait passer pour un
+moyen de défense ou de prosélytisme. La procession
+des <i lang="es" xml:lang="es">pasos</i> à travers les rues des villes, cette
+figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait
+que proclamer ces vérités catholiques : la
+Rédemption n’est pas une chimère, une creuse
+rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique,
+<i>une chose qui est arrivée</i>. Nous en savons
+heure par heure tout le détail, — et en voici
+l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait
+historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez
+sur lui : ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien
+Testament ne suffisent pour expliquer le
+mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le
+Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la
+Chute originelle, et il est une énigme à lui-même
+et aux autres… Sans doute des réflexions de ce
+genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce
+qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice,
+l’hallucination sanglante que lui impose
+l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent,
+avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les
+phases et toutes les scènes de la Passion, depuis
+celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion.
+Bien entendu, le thème le plus fréquemment,
+le plus amoureusement et le plus pieusement
+traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude
+innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être
+le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu
+d’amour que l’humanité ait jamais poussé…</p>
+
+<p>Dans tous les pays du monde, depuis que le
+Christ est mort, on en a fait par millions et par
+milliards. Il y en a, pour le moins, autant que
+de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste
+sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement,
+tous les crucifix épars dans l’univers
+pourraient se lever et témoigner contre l’humanité
+incroyante, en prouvant que les affirmations
+et les rappels du rachat et du sang versé lui ont
+été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion…
+En vérité, il y a, dans le monde, de quoi
+faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi
+ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du
+Levant au Couchant…</p>
+
+<p>Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a
+su donner à ses crucifix une expression aussi intense,
+ni aussi aiguë que la catholique Espagne.
+Il en est partout d’admirables, depuis les plus
+humbles chapelles romanes perdues dans quelque
+recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne
+jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou
+Cordoue. On en trouve à foison, — et il n’est
+pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur
+d’art, son individualité, sa nuance d’expression
+dans la douleur, le désespoir, la résignation,
+ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté,
+l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires
+que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque,
+supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de
+Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un
+de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée
+à ses pieds.</p>
+
+<p>A gauche de la grande nef, dans une chapelle
+latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un
+autel assez ordinaire : un misérable corps de
+supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont
+il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique,
+plus décharné le coffre de la poitrine saillant
+sous la peau zébrée de coups de fouet. La
+tête morte est comme tranchée : elle pend sous
+une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent
+presque jusqu’à la ceinture, — et cette
+chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion
+d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de
+la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean
+et se renverser le cou, pour bien voir cette tête
+écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce
+visage à la fois humain et divin, il exprime surtout
+le repos, — un repos, si l’on peut dire, harassé,
+anéanti, comme après une longue, une
+très longue étape de souffrance, dont on désespère
+de toucher le terme. Enfin ! il est arrivé au
+sommet de son Calvaire et il expire en arrivant :
+il se repose dans le sacrifice suprême, la mort
+de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même,
+en ce qu’elle a d’individuel, de charnel
+et de périssable. Nul commentaire plus saisissant
+aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur
+les affres de la Nuit obscure, la mort des sens
+et la mort de l’esprit…</p>
+
+<p>Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque
+est un énergique stimulant de la sensibilité, de
+l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas
+besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à
+l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par
+un concours de circonstances naturelles et providentielles,
+elle se trouve, un jour, un moment,
+dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion
+éprouvée, loin d’être passagère, peut être
+le point de départ de toute une vie nouvelle.</p>
+
+<p>Thérèse était certainement dans des dispositions
+semblables, lorsqu’elle rencontra cette
+image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable
+tempête de repentir. Elle nous a assez dit
+elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse
+elle se débattait alors. Prise entre le monde et
+Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais
+il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi
+moral. Depuis de longues années, et, on
+peut le dire, depuis son entrée au couvent, — il
+y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela, — elle
+remettait sans cesse au lendemain sa conversion
+totale. Elle avait fini par faire de cette
+inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel
+où elle se laissait aller et s’éternisait, avec,
+parfois, des sursauts brusques de ferveur et de
+pieuses résolutions. Peut-être, au moment où
+nous sommes, traversait-elle une de ces crises de
+ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au
+texte de ses confessions, il est plus vraisemblable
+de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude,
+« fatiguée de la lutte et aspirant au repos,
+mais sans y pouvoir atteindre… » Pas d’exaltation :
+au contraire, une sorte de dépression résignée,
+sans grand espoir d’en sortir.</p>
+
+<p>Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et
+que la force lui fut donnée… Un beau jour, elle
+entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet,
+que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement
+ait eu lieu<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ribéra l’affirme expressément,
+et les termes dont elle-même se sert paraissent
+justifier cette interprétation… Elle entre, — et
+brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur,
+ce cœur douloureux et si sensible qui continuait
+à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête
+sur le seuil : la Sainte Humanité du Seigneur,
+comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre
+étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire !
+Était-ce un Christ à la Colonne, ou un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce
+homo</i> ? Peu importe : l’effet est indubitable. Elle
+vit un homme émerger des ténèbres, — un supplicié
+couvert de plaies, ruisselant de sang et de
+sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise.
+Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue,
+destinée à une fête ou à une procession qui se
+préparait au couvent… La première stupeur et,
+sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse
+regarde et elle est saisie par le réalisme de
+cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une
+chose vivante et palpitante : le Christ saignant et
+douloureux subit sa passion devant elle : « <i>C’était
+Lui</i>, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec
+une expression si dévote qu’en le regardant, je
+fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement
+cette image représentait bien ce qu’il a
+souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal
+qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla
+que mon cœur se fendait, — et je me jetai à Ses
+pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne
+fois la force de ne plus L’offenser… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir Appendice, <a href="#app2">II, p. 373</a>.</p>
+</div>
+<p>Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans
+un sens équivoque et bassement physiologique !
+Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé
+tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels
+qui auraient pu influencer une autre âme que
+celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout
+cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié,
+dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses
+regards, elle ne voit que le <i>mal</i>, — le mal originel,
+la faute de l’homme, la Chute, qui a causé
+de telles plaies. Et, en même temps, l’<i>amour</i>,
+l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a
+accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu.
+Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant
+adressé à son ingratitude, et ensuite un
+prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption.
+Sans doute, en ces minutes de repentir et
+d’adoration, elle approfondit ce mystère comme
+jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait :
+l’homme précipité par sa faute dans la mort des
+sens et de la matière, la chute sans fin et sans
+issue ; pour contrebalancer le poids d’un monde
+qui se précipite de lui-même vers les ténèbres
+d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant
+que le monde, — une part de Dieu, le Fils même
+de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la
+Chute, elle fait pencher le plateau de la balance
+et ramène vers les hauteurs le monde vaincu.
+Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se
+nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre
+à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas
+le courage de se nier à son tour par la pénitence,
+la mortification, toutes les vertus qui sont la
+mort du péché ?…</p>
+
+<p>Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien
+elle se sent encore loin du but, — ce but
+vers lequel elle est en marche depuis si longtemps !
+Elle contemple sa vie imparfaite, elle
+voit les concessions qu’elle fait au monde et combien,
+en somme, elle lui est encore attachée. Ces
+liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les
+rompre ? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument
+dans une autre vie ? Elle pleure, elle se
+fond en larmes. Elle demande instamment au
+Christ d’exaucer le vœu de toute son âme ; elle
+demande à tous les saints, qui sont ses habituels
+intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier,
+à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité
+de se comparer…</p>
+
+<p>C’est au milieu de ces agitations de sentiment
+et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les
+<i>Confessions</i> de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle,
+lui fut mis par hasard entre les mains. Elle
+ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait
+pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout
+conduit… Un jour, elle tombe sur la fameuse
+scène du jardin, — ce jardin de Milan, où Augustin,
+terrassé par la grâce, sentit se briser en
+lui les suprêmes résistances de ses passions et
+toute sa volonté redevenue souveraine bondir à
+l’appel d’une voix mystérieuse… Mais cela,
+c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours
+de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de
+Monique, dans cette âme pénitente et encore
+toute chaude du péché. Quel retentissement
+avaient dans son cœur les phrases enflammées
+du rhéteur de Carthage : « Jusques à quand ?
+Jusques à quand ?… Demain ! Demain ? Pourquoi
+pas tout de suite ? Tout de suite ! Sans plus tarder !… »
+Comme ce langage était le sien ! Comme
+c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait
+du plus profond de son être ! Mais qu’il est cruel
+d’avoir à se vaincre soi-même : « Oh ! dit-elle,
+que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle
+avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle
+pas pour la reconquérir !… »</p>
+
+<p>Combien de temps dura cette nouvelle « bataille » ?
+Il semble bien qu’elle fut courte autant
+que décisive. Les effets de la double grâce dont
+Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point
+à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se
+mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir
+vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ :
+« Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus
+longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des
+mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais,
+tout de suite je me retournais avec amour vers
+Sa Majesté… » Mais, ces « occasions », elle
+n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute
+liaison : il lui faudra un certain entraînement.
+Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient
+d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution
+triomphera.</p>
+
+<p>Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous
+encore qu’à cette époque Thérèse a quarante
+ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle
+a osé former pour la première fois le vœu d’être
+parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment.
+Les gens qui se piquent de tout expliquer, en
+psychologie, par de bonnes raisons « scientifiques »,
+ne sont point à court d’arguments. Il
+serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons,
+d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en
+émouvoir… On nous fait remarquer que cet âge
+de quarante ans, c’est l’âge critique pour la
+femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que
+l’envers d’une crise « sexuelle » : voilà le grand
+mot lâché, — et l’on demande pardon au lecteur
+d’être forcé de le prononcer en un tel sujet… Le
+comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres
+affirment dogmatiquement que Thérèse
+était « asexuée », comme Jeanne d’Arc, nous
+disent-ils, qui était soustraite à la périodicité
+sexuelle. On se demande sur quel fondement
+« scientifique » peuvent reposer de telles affirmations
+et l’on somme ceux qui les soutiennent
+de produire les témoins qui y ont été voir et qui
+se portent garants de choses pareilles, — c’est-à-dire
+de secrets tout intimes et à peu près inviolables.
+Seul, en ces matières, le témoignage de
+l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa
+véracité absolue, mérite d’être pris en considération.
+Mais, justement, les saintes ne peuvent être
+que muettes sur des matières de ce genre.</p>
+
+<p>Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là ?
+Admettons qu’il y ait à la racine de ces états
+d’âme quelque chose de physiologique : sainte
+Thérèse elle-même reconnaît que, du moins
+au début de la vie spirituelle, les mouvements
+affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont
+pas toujours absolument purs de toute contamination
+charnelle. Mais répétons-le une fois
+pour toutes : l’âme humaine n’est pas double.
+Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour,
+elle n’a pas deux langages pour l’exprimer.
+Dieu est aimé du même cœur que sa créature.
+Il est aimé par l’individu tout entier, corps
+et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour
+humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un
+et l’autre s’adressent, — et cette fin ou bien
+change radicalement, ou bien commande la nature
+des sentiments qu’elle provoque. Une façon
+infaillible, pour le croyant, non pas même de
+faire évanouir immédiatement un état mystique,
+mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y
+mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce
+sont deux états essentiellement incompatibles.
+L’un est la négation de l’autre.</p>
+
+<p>Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître ;
+sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la « sainte
+Humanité » du Christ. Mais si, un seul instant,
+une pensée charnelle s’était glissée dans son
+amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite
+sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire
+elle-même ce que fut cet amour : « Pour ce qui
+est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon
+entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais,
+au grand jamais, je ne pus me les représenter
+par images. J’étais si peu capable de me
+figurer les choses par l’entendement que, si je ne
+les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne
+me servait à rien, bien différente en cela d’autres
+personnes qui peuvent se faire des représentations
+où elles se recueillent. Pour moi, tout
+ce que je pouvais faire, <i>c’était de penser au Christ
+en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai
+jamais pu me le représenter</i> : en vain, je lisais
+sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme
+un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler
+avec une personne et voir qu’il est avec cette personne,
+parce qu’il sait certainement qu’elle est là, — oui
+je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle
+est là, — mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait
+quand je pensais à Notre-Seigneur… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, nulle trace de délectation morose
+dans cette évocation de la sainte Humanité : <i>elle
+ne La voit pas</i>, ni des yeux du corps, ni des yeux
+de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée
+qui sert de support à la méditation et qui, bientôt,
+se transformera dans le sentiment vif d’une
+Présence spirituelle.</p>
+
+<p>L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant
+toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un
+doute. Elle nous en a parlé dans des termes
+d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le
+soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne
+foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs
+pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des
+armes à l’adversaire : le texte original dément
+toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On
+a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes
+d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité
+magnifique, on ne trouve, en fin de compte,
+que la nature angélique la plus extraordinaire, — vrai
+miracle de pureté. Thérèse nous révèle,
+dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la
+vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne
+peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions
+des hauts états surnaturels, la virginité
+n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient
+pas la noblesse et la grandeur, — le signe d’élection, — qu’il
+y a, dans certains cas presque miraculeux,
+à être affranchi d’une loi qui courbe vers
+la terre les hommes avec les bêtes.</p>
+
+<p>L’instinct sexuel ! Il s’agit bien de cela avec
+une sainte Thérèse ! Ce qui fait son tourment,
+dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile
+conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul
+Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste,
+d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids
+concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la
+Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle
+chose pâle et morte qu’une idée au regard de
+l’émotion ou du sentiment qui nous met en
+possession du réel ! Et combien le cœur est plus
+divinateur que l’intelligence ! Pour parvenir à
+cette possession de la Réalité unique, qui est
+l’unique Amour, il faut se donner tout entier à
+cet amour, renoncer absolument à celui des
+créatures, bien plus : nier ce monde sensible et
+intelligible, avec « ses infinis qui vous étreignent
+de toutes parts », — oser faire ce saut dans
+l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates
+et certaines, quoique toujours incomplètes
+et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur
+lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais
+même quand on a la certitude entière de ne pas
+se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement
+et un tel retournement, — l’audace d’une
+telle négation ! C’est proprement la sainteté.</p>
+
+<p>Cette audace, Thérèse commence à la sentir en
+elle. Elle se sent forte et pleine de confiance,
+parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire
+à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé
+par ce pressentiment pour concevoir un pareil
+dessein. Elle en a nettement conscience : « Avec
+une nature comme la nôtre, écrit-elle, <i>il nous est
+impossible, selon moi, d’avoir le courage des
+grandes choses, si nous ne comprenons pas que
+nous sommes favorisés de Dieu</i>. Car nous sommes
+si misérables, si inclinés vers les choses de la
+terre que nous ne pourrions pas détester réellement
+tout le terrestre et nous en détacher, si
+nous ne comprenions que nous avons quelque
+prise des choses de là-Haut… » Mais cette ambition
+n’est-elle pas entachée d’orgueil ? Non, dit
+Thérèse, car l’humilité en est le fondement :
+« La bannière de l’humilité doit toujours marcher
+au-devant de nous, afin de nous faire comprendre
+ne les forces ne viendront pas de notre fond.
+Toutefois, nous devons avoir une idée juste de
+cette humilité… » Et plus loin : « Dieu demande
+et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles
+soient humbles et ne se confient nullement en
+elles-mêmes. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans ces dispositions, — avec le « courage des
+grandes choses », — elle va reprendre plus ardemment
+que jamais sa chasse au bonheur, elle
+va tenter d’<i>expérimenter Dieu</i>.</p>
+
+<p>Quelle folie, semble-t-il ! Est-ce que cela n’est
+pas hors de toute proportion avec la faiblesse
+humaine ?… Thérèse a si bien le sentiment de ces
+objections, qu’elle commence par marquer de la
+façon la plus précise ce qui est au pouvoir de
+l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la
+prière, — la prière vocale. Puis l’oraison mentale,
+qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous
+en a avertis) a beaucoup de peine à méditer.
+Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son
+attention, trop souvent volage, elle prend un
+livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie
+de méditer sur ce qu’elle vient de lire : « Ce qui
+me servait aussi, dit-elle, et me profitait également,
+c’était de voir la campagne, ou bien des
+eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le
+souvenir du Créateur : je veux dire qu’elles
+m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de
+livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de
+mes péchés… » Mais son grand sujet de méditation,
+c’est la vie et la passion du Christ : « Disons
+par exemple la station de Notre-Seigneur attaché
+à la Colonne. L’entendement s’en va chercher
+les causes qui sont à entendre ici, et les grandes
+douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en
+cet abandon, et beaucoup d’autres choses que
+l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres,
+pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison
+pour tous, pour commencer, continuer et finir,
+chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le
+Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles.
+Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup
+d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations
+que dans celle de la Sacrée Passion. De
+même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel,
+il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes
+trouvent leur profit à se considérer en enfer,
+d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser
+à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes,
+<i>si elles ont le cœur tendre</i>, se fatiguent beaucoup
+de penser toujours à la Passion : elles se plaisent
+et profitent grandement à considérer la puissance
+et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour
+qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes
+choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder
+que de ne jamais abandonner pour longtemps
+la Passion et la vie du Christ, d’où nous
+vient et d’où nous est venu tout notre bien… »</p>
+
+<p>Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet
+exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner
+une règle générale pour toutes les âmes, son
+caractère personnel et ses préférences y sont
+facilement discernables. On y devine son peu de
+goût pour les considérations et les dissertations
+abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle
+contemple. Elle se réjouit du spectacle de la
+création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire
+les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs.
+Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la
+mort. En général, elle préfère les sujets et les
+mystères joyeux. Et, comme elle a aussi « le
+cœur tendre », elle aime mieux considérer Notre-Seigneur
+en gloire que dans les affres de sa
+passion… Tous ces exercices sont à la portée de
+chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se
+mettre en état de mériter les grâces d’oraison.
+Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre
+volonté, tous nos efforts les plus persévérants,
+continués pendant des années entières, pendant
+toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la
+Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce
+premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la
+maladie, une certaine débilité physique, ou enfin
+la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne
+faut pas s’obstiner : plus on veut forcer sa nature,
+plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs
+on peut faire son salut autrement que par l’oraison :
+« Il est des œuvres de charité et des lectures
+à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est
+pas capable de cela, qu’on serve son corps pour
+l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour,
+puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de
+saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la
+campagne, selon les conseils du confesseur…
+<i>En quelque état que l’on soit, on peut servir
+Dieu.</i> »</p>
+
+<p>Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais,
+ne la concernent plus. Elle sait qu’elle
+peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller
+beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement,
+et les grâces espérées ne se font pas trop
+longtemps attendre. Certes, ce grand changement
+ne se produit pas tout d’un coup. La transition
+est si douce qu’elle est presque insensible et que,
+tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même
+nous a avoué qu’au début de sa vie
+monastique, pendant son second séjour, à Castellanos
+de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de
+l’oraison de quiétude et même de celle d’union, — il
+est vrai pendant un temps très court, l’espace
+d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>. Mais, dit-elle, « je ne comprenais
+ni la nature, ni le prix de telles faveurs. »
+Et, plus loin, elle remarque fort justement, que
+le tout n’est pas d’obtenir des grâces : « Connaître
+la nature du don reçu en est une seconde. Enfin,
+c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer
+et en donner l’intelligence. » A présent, elle a ce
+don de l’intelligence. Elle analyse avec une
+grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique
+de la façon la plus délicate et la plus subtile les
+intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent
+les ordinaires états d’oraison des états
+absolument surnaturels.</p>
+
+<p>D’abord, un certain sentiment de présence :
+« Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me
+venait, à l’improviste, un sentiment de la présence
+de Dieu, de telle façon que je ne pouvais
+absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi
+tout entière abîmée en Lui… » C’est quelque
+chose de plus que l’ordinaire sentiment de la
+présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse
+peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce
+degré supérieur : « Ce n’était point, dit-elle, une
+manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle
+théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle
+sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même.
+La volonté aime, la mémoire me paraît
+perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins,
+il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point,
+mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce
+qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire
+entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté
+lui représente… »</p>
+
+<p>Cette perception, d’un caractère plus particulièrement
+intellectuel, avait été précédée d’un état
+plus particulièrement affectif : une certaine tendresse,
+qui, « en partie, ajoute la Sainte, peut se
+procurer par nos seuls efforts. On médite sur les
+souffrances du Christ ou les magnificences de la
+création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle,
+un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur
+s’attendrit et les larmes viennent. » Mais ce ne
+sont là que les prémices de faveurs beaucoup
+plus hautes.</p>
+
+<p>Après ce long acheminement, il se produit un
+saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour,
+Thérèse en eut la claire révélation et la pleine
+intelligence. D’abord elle sent qu’elle « touche
+quelque chose de surnaturel, parce que, quelque
+diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune
+manière y arriver par elle-même. » C’est un
+sentiment de joie dans un sentiment de quiétude
+inexprimable : « L’âme voit clairement qu’<i>un
+seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas</i>
+et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs,
+ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace
+même d’un clin d’œil, un contentement comme
+celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que
+c’est un contentement qui, de toute évidence,
+nous contente… » Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas
+ne sont jamais sans mélange. Tandis que
+l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et
+surnaturelle, « les puissances se recueillent en
+elle-même pour jouir de cette joie avec plus de
+plaisir. <i>Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne
+s’endorment pas.</i> La volonté seule est occupée,
+de telle manière que, sans savoir comment elle
+devient captive, elle se borne à donner son
+consentement pour que Dieu l’emprisonne,
+comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est
+prisonnière que de Celui qui l’aime… Les autres
+puissances aident la volonté à se rendre capable
+de jouir d’un si grand bien… » Quelquefois,
+cependant, elles sont rebelles : l’entendement et
+la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire.
+Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les
+ramener, qu’elle reste unie à Dieu : « Qu’elle
+continue à jouir de ses délices intérieures ! Qu’elle
+se tienne recueillie comme une sage abeille.
+Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles
+s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres,
+comment le miel se ferait-il ?… » Néanmoins la
+volonté, même en proie aux délices surnaturelles,
+ne reste pas inactive : « Tout en demeurant unie
+à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son
+apaisement, elle arrive peu à peu à amener au
+recueillement l’entendement et la mémoire… »</p>
+
+<p>Tel est ce premier degré de la vie mystique,
+que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle
+l’oraison de quiétude.</p>
+
+<p>Par des transitions plus ou moins conscientes,
+elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui
+est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un
+qui semble l’avoir particulièrement retenue et
+dont la jouissance lui a laissé une véritable
+ivresse : c’est ce qu’elle appelle <i>le sommeil des
+puissances</i>. « Sans se perdre complètement, dit la
+Sainte, elles n’entendent pas comment elles
+agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont
+supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le
+gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui
+ne sait comment avancer ou reculer, voudrait
+jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un
+mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main
+et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il
+aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices
+qui ne se peuvent exprimer : pour moi, ce n’est
+pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du
+monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas
+d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment
+l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce
+qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si
+elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire,
+une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse,
+et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes
+les jouissances… »</p>
+
+<p>Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation
+extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant
+allusion à elle-même, ajoute : « Je connais une
+personne qui, sans être poète, improvisait des
+couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer
+sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais,
+pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une
+peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son
+Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait
+voulu les voir éclater en morceaux, pour
+manifester la jouissance que cette peine lui faisait
+éprouver… »</p>
+
+<p>C’est dans un moment d’exaltation semblable
+qu’elle composa son immortel cantique :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Je vis, sans vivre en moi</div>
+<div class="verse">Et j’attends une vie si haute</div>
+<div class="verse"><i>Que je meurs de ne pas mourir !</i>…</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Cette divine union</div>
+<div class="verse">De l’amour avec lequel je vis</div>
+<div class="verse i2">Fait Dieu mon esclave</div>
+<div class="verse i2">Et libre de mon cœur.</div>
+<div class="verse">Mais cela cause en moi une telle douleur</div>
+<div class="verse i2">De voir Dieu mon prisonnier,</div>
+<div class="verse i2"><i>Que je meurs de ne pas mourir</i>…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Rien de comparable ici à ce que l’on nous a
+décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une
+certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette
+passivité s’accompagne d’abord d’une conscience
+hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain
+mode d’activité qui ne trouve sa forme et
+son expression que dans des poèmes d’un caractère
+étrange et tout éblouissants de fulgurations
+mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un
+désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat.
+L’oraison de quiétude conduit à une activité
+héroïque, qui ne recule même pas devant le
+martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse,
+« devant quels tourments pourrait-on mettre une
+âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir
+pour son Seigneur ? »</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive
+à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est
+pas un coup d’état, une sorte de révélation qui
+bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de
+Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain
+pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme
+une largesse magnifique, mais depuis longtemps
+promise et qu’elle attend tous les jours. Elle
+parle de cette chose accablante pour la pensée de
+l’homme, — l’union immédiate avec Dieu, — sur
+un ton si paisible qu’on croirait vraiment
+qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus
+naturel au monde : « L’union, comme on le sait, — dit
+cette humble servante du Seigneur, — c’est
+l’état de deux choses qui, auparavant séparées,
+n’en font plus qu’une. » Mais tout de suite, le
+sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose
+à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus,
+dans son trouble, que se répandre en protestations
+d’humilité et en actions de grâce sans fin… Et
+puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la
+rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide, — et
+elle s’analyse avec une clairvoyance et une
+précision merveilleuses : « L’âme, dit-elle, se
+sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir
+presque complètement. C’est une espèce
+d’évanouissement qui lui enlève la respiration
+et toutes les forces corporelles : de sorte qu’elle
+ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de
+peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille,
+ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire
+rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer
+une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien
+que c’est une lettre, mais, comme l’entendement
+ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré
+ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas
+les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de
+ses sens : elle trouve plutôt en eux un obstacle
+qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur…
+Toutes les forces extérieures l’abandonnent :
+sentant par là croître les siennes, elle peut
+mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle
+éprouve au dehors, il est grand et bien connu… »</p>
+
+<p>Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis,
+que se passe-t-il au-dedans de l’âme ?… Ses
+puissances sont suspendues, mais pas complètement,
+ni pendant toute l’oraison. Elles passent
+par des alternatives de réveil et d’assoupissement.
+Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement,
+ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude.
+Ces facultés ont un nouveau mode
+d’activité incompréhensible pour la raison :
+« Elles se suspendent de telle manière que l’on
+ne peut absolument pas comprendre leur action
+(<i lang="es" xml:lang="es">lo que obran</i>). » Il est donc tout à fait inexact de
+soutenir, comme le font certains psychiâtres, que,
+parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre
+dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent,
+mais d’une façon anormale, — puisqu’ils
+perçoivent des formes et des sons, qu’ils
+ne comprennent plus. La conscience, bien loin
+d’être abolie, reçoit une illumination ineffable.
+L’âme <i>sent</i>… Que sent-elle ? Sainte Thérèse nous
+dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette
+révélation sur l’état de l’âme en ces moments :
+« Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer
+davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est
+Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle
+entend, c’est ne pas entendre, <i>tout en entendant</i>. »
+Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la
+présence de Dieu en elle, son union avec Lui :
+« Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état
+auront seuls quelque intelligence de ce langage. »</p>
+
+<p>Le Seigneur lui dit que « l’âme tout en entendant,
+n’entend pas ». C’est-à-dire qu’elle ne
+comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité,
+déclare : « Pour moi, elle n’entend pas : <i>il me le
+semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas</i>. »
+Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a
+raison : l’âme entend qu’elle est unie à Dieu :
+« Il en reste, dit-elle, une certitude telle que,
+d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire. »</p>
+
+<p>Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de
+l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à
+vouloir seulement nous en suggérer le sentiment ?…
+« Il est impossible, dit son plus filial
+disciple, saint Jean de la Croix, — il est impossible
+d’exprimer par des paroles les délices inouïes
+que l’on ressent dans cet attouchement divin… Il
+n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner
+clairement des choses divines aussi sublimes
+que celles dont ces âmes saintes font l’expérience.
+Et le seul langage qui convienne, quand on a le
+bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre
+pour soi-même, de les sentir, de les savourer et
+de se taire. »</p>
+
+<p>Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur
+rien ?… A quoi l’Ascète s’empresse de répondre :
+« Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants,
+dont les pensées, quand ils s’occupent de
+Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai.
+Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et
+plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le
+comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en
+sens inverse que se trouve la vérité, <i>puisque moins
+on Le comprend, plus on s’approche de Lui</i>. Le
+Roi Prophète ne dit-il pas : « Il a placé sa retraite
+dans les ténèbres ? » S’il en est ainsi, nous
+devons nécessairement en approchant de Lui ressentir
+l’impression que les ténèbres causent à la
+faiblesse de nos yeux. » Cependant ces ténèbres
+ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance
+de notre raison éblouie de clarté. Sainte
+Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles
+qu’elle puise dans l’oraison et, en
+particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement
+d’intelligence, comme d’activité, qui en
+résulte pour elle.</p>
+
+<p>Dans ce lent travail de purification et d’illumination
+progressive, qui aboutit à l’union, — quoique
+néanmoins, Dieu se plaise quelquefois
+à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine
+et la plus rapide, — non seulement une sensibilité
+et une intelligence spéciales sont nécessaires
+pour éprouver et pour comprendre des états singuliers
+et extraordinaires, mais aussi un esprit
+critique toujours en éveil pour démêler l’illusion
+de la réalité et pour distinguer des réalités et
+des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse
+désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent
+fois que le mystique doit s’y reprendre pour
+oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son
+autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée
+aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle
+abandonne la marche historique de son récit. Ce
+n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous
+raconte, — c’est toute une série d’expérimentations,
+c’est vingt ans d’expérience mystique
+qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle
+a eu beau comparer une expérience à une autre,
+se défier de telles manifestations, n’affirmer
+celles-ci que sous toutes réserves, entourer
+celles-là de toute espèce de restrictions, — il est
+un point sur lequel elle n’a jamais varié : le
+caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle
+pouvoir écrire, en commençant le récit de sa
+vie nouvelle : « Celle qui s’ouvre par ces états
+d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le
+dire, la vie de Dieu en moi… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LA LUTTE SUPRÊME</span></h3>
+
+
+<p>Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce
+chapitre : « De l’incommodité d’être une Sainte. »
+A en juger superficiellement, il est certain que
+les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet
+furent tout de suite contre-balancées par une
+foule de désagréments. Comme on dit : elle dut
+les payer cher. Son grand désir de perfection
+excitait les moqueries de son entourage : elle
+voulait, prétendaient les autres religieuses, passer
+pour une sainte, elle qui paraissait encore si
+éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit
+dans les couvents. Elle avait très probablement,
+dès cette époque, des commencements d’extases.
+En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait
+en elle des troubles physiques qui n’échappaient
+pas à ses compagnes et dont elle-même nous
+avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances
+étaient traitées de vaines simagrées, peut-être
+de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs,
+à qui elle ne célait rien de ce qu’elle
+éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et
+surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils,
+entre les faveurs reçues et la médiocre
+vertu de leur pénitente. Si ces faveurs
+étaient vraies, celle qui les recevait devait être
+parfaite. Or Thérèse ne l’était point, — et alors
+il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs
+ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était
+pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés,
+on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait
+faire prendre au sérieux les grâces qu’elle
+osait avouer.</p>
+
+<p>On comprend dès lors que cela finit par devenir
+pour elle un véritable tourment. La sainteté
+n’était plus seulement une incommodité, mais
+un supplice de tous les instants. On suspectait
+sa sincérité, — et cette idée seule était une torture
+pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie
+pas que je force ici les termes. Elle nous le dit
+expressément : « <i>L’âme que Dieu expose ainsi
+aux regards doit se préparer à être martyre du
+monde.</i> Et si, de son propre choix, elle ne meurt
+à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la
+faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du
+monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres
+imperfections dans les gens de bien et de les
+contraindre par ses murmures à devenir meilleurs.
+Je dis qu’il faut plus de courage, quand
+on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin
+de la perfection, que pour subir un martyre
+immédiat… A entendre les gens du monde, l’aspirant
+à la perfection ne devrait plus manger, ni
+dormir, ni même respirer comme les autres.
+Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient
+qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément
+assujetties à ses misères, tant qu’elles
+vivent sur cette terre, <i>que, d’ailleurs, elles dominent
+de si haut</i>. Il faut donc à celles-ci, comme
+je le disais, un grand courage… »</p>
+
+<p>Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le
+blâme du monde : c’est d’en arriver à se défier
+de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la
+Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces
+d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints
+aux scrupules de sa propre conscience finirent
+par la jeter dans un trouble affreux : « Comme,
+en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été
+victimes de grandes illusions et de tromperies
+ourdies par le démon, je commençai à craindre,
+d’autant plus grandes étaient les délices et la
+suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans
+pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais
+en moi la plus grande certitude que c’était
+Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et
+je voyais que je sortais de là meilleure et plus
+forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon
+esprit, je retombais dans les craintes… » Elle
+savait, en effet, par expérience, que l’action satanique
+revêt les formes les plus spécieuses, — qu’elle
+excelle à imiter et à déformer l’œuvre de
+Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et
+salutaire, un type éminent de sainteté qui ne
+provoque immédiatement sa caricature, de sorte
+que les esprits superficiels ou grossiers confondent
+perpétuellement l’original et la contrefaçon
+grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne
+pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à
+se dépraver par l’exagération, ou par une déviation
+insensible et perfide. Ce qui paraît surtout
+avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est
+qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de
+quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée
+de l’entendement : cela l’amenait peu à peu
+à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait
+de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais
+alors n’était-ce point un piège du démon pour
+l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par
+conséquent sur la Passion du Christ ?… »</p>
+
+<p>En proie à ces inquiétudes, elle résolut de
+changer de confesseur. Elle voyait bien que ses
+confesseurs habituels ne comprenaient rien à son
+trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait
+pas être une pénitente très commode. Non
+seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux
+directeurs spirituels par l’étrangeté de
+ses révélations, mais elle les soumettait à une
+gymnastique harassante pour essayer seulement
+de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités
+de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à
+repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter
+les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas
+extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra
+nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père
+Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la
+Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels,
+lui aurait dit : « Tous ces livres-là, j’ai dû les
+lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse
+de Jésus ! »</p>
+
+<p>Ayant donc usé sans grand profit, du moins
+immédiat, un nombre considérable de directeurs
+de conscience, elle conçut le projet de s’adresser
+aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était
+alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces
+Pères venaient justement de fonder, à Avila, une
+maison d’éducation, qui prit le nom de Collège
+de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean
+de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez
+del Aguila : « Sans connaître aucun de ces religieux,
+dit Thérèse, je leur étais très affectionnée,
+par cela seul que je savais leur genre de vie et
+d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de
+leur parler, ni assez forte pour leur obéir : ce qui
+me faisait craindre davantage. Car traiter avec
+eux et être ce que j’étais me semblait quelque
+chose de bien ardu… » Pure coquetterie d’humilité,
+si l’on ose dire ! Au fond, Thérèse sentait
+en elle le même esprit qui animait la Compagnie
+à ses débuts. Elle devinait dans les fils
+spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément
+ses vrais directeurs de conscience, mais
+ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme
+intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa
+vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle
+ses premières relations avec eux, elle
+s’écrie, pleine de reconnaissance : « C’est la
+Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné
+l’être. »</p>
+
+<p>Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être,
+ayant déjà une petite célébrité locale, au
+moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle
+que les Pères fassent le premier pas. La grande
+raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été
+déterminante, c’est la conviction de son indignité.
+Dès cette époque elle commence à passer
+pour une sainte, — et elle va être obligée de
+révéler à un confesseur jésuite, — un de ces
+jeunes religieux si austères et si savants, — les
+imperfections de sa conduite : car, dit-elle, « j’avais
+toujours certaines affections pour des choses
+qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient
+pour tout détruire. »</p>
+
+<p>Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en
+finir avec ses hésitations, elle prend un moyen
+terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui
+avait, dans Avila, une grande réputation de piété
+et de vertu : c’était maître Gaspar Daza, qui
+exerçait, en effet, une réelle influence par ses
+œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme
+rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et
+soupçonneux, commença par traiter fort rudement
+cette carmélite mécontente de ses confesseurs.
+Il trouvait sans doute qu’elle faisait un
+peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la
+bien comprendre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que,
+après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir
+fort cruellement, il devint par la suite un de ses
+plus chauds partisans et même un de ses disciples
+les plus fidèles.</p>
+
+<p>Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire
+d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa
+famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle
+« ce saint cavalier », — François de Salcedo,
+« personnage d’une éminente vertu et d’une vie
+exemplaire ». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être
+le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant
+ses nombreuses occupations. En réalité, il
+redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il
+ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit
+demander par François de Salcedo. Maître Daza,
+l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise
+que les confesseurs de la Sainte. Étonné des
+grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa
+une vertu très supérieure à celle qu’elle
+possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout
+d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les
+plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse,
+« si j’étais en avance par les grâces divines,
+j’étais tout à fait au début par les vertus et la
+mortification… » C’était lui demander beaucoup
+plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir
+accomplir immédiatement une réforme qui exigeait
+beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode
+expéditive et quelque peu brutale désespéra
+Thérèse.</p>
+
+<p>Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna,
+avec une vague confiance, vers François
+de Salcedo, ce « saint cavalier », ce hidalgo si
+homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper
+d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de
+mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude
+manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ.
+Ils eurent, au parloir du couvent, un
+certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse
+prit grand plaisir, — à tel point que, les jours
+où elle ne recevait pas sa visite, elle en était
+peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours
+spirituel, elle se raccrochait à toutes les
+branches de salut qui s’offraient. Elle désirait
+aussi avoir auprès d’elle des amis : ç’a été la
+grande préoccupation de sa vie. On comprendra
+bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit,
+elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo :
+« Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si
+grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de
+plus grand délassement que les jours où je le
+voyais, <i>encore qu’ils fussent rares</i>. »</p>
+
+<p>Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son
+âme, François de Salcedo fut d’avis que les
+grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec
+une vie sinon frivole, du moins pleine de légers
+manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice
+du démon ?… et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea
+minutieusement sur ce qu’elle éprouvait
+dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui
+définir avec précision. Alors, dit-elle, « je lus des
+livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer
+sur mon oraison. » C’est ainsi qu’ayant
+mis la main sur un ouvrage mystique, <i>le Chemin
+de la Montagne</i>, par un Franciscain, François
+de Laredo, — elle crut y découvrir la description
+exacte de ses propres états. Elle chargea
+le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable
+Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était
+prête à abandonner l’oraison si tous deux le
+jugeaient nécessaire.</p>
+
+<p>A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer
+les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément
+le trouble dans les âmes de leurs pénitents,
+qui paralysent tous leurs élans, en leur
+montrant partout l’action démoniaque : procédés
+inhumains surtout avec les femmes, qui sont
+des êtres de faiblesse, accessibles aux pires
+suggestions. Une autre chose déplorable, c’est
+l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais
+fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs
+de conscience. Ils ne prennent pas assez de
+précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les
+états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces
+états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse
+déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de
+ces indiscrétions, comme du manque de tact
+et de l’esprit timoré de ses confesseurs : « Si
+Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait
+fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si
+timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais,
+je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très
+malade… »</p>
+
+<p>Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne
+la pureté des intentions de ces directeurs maladroits.
+C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance
+en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza.
+Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de
+mettre par écrit une confession générale de toute
+sa vie et de la leur envoyer, en même temps
+que les passages du livre où elle reconnaissait
+une description véridique de ce qu’elle ressentait
+dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent
+avec soin ces documents, et, après mûre
+délibération, prononcèrent que les prétendues
+grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient
+d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent
+de recourir à un religieux de la Compagnie
+de Jésus, — homme expérimenté dans les voies
+spirituelles, — et de lui soumettre, à lui aussi,
+une confession générale de toute sa vie. D’après
+eux, elle était en grand danger.</p>
+
+<p>On juge de l’épouvante et des angoisses de la
+malheureuse Sainte, après une telle consultation
+suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus
+que trembler et se lamenter, passant ses journées
+dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée
+dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de
+saint Paul : « <i>Dieu est très fidèle : jamais il ne permet
+que ceux qui l’aiment soient trompés par le
+Démon.</i> » Grande consolation pour celle qui se
+croyait en butte à de perpétuelles obsessions
+sataniques : elle se mit, avec plus de cœur, à
+préparer encore une fois sa confession générale.</p>
+
+<p>Il fut décidé, sans doute de concert avec François
+de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se
+confesserait à un Père Jésuite, du collège de
+Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, « religieux
+d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie
+exemplaire et d’une rare prudence ».</p>
+
+<p>Ce changement de confesseur fut toute une
+affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation.
+Les autres religieuses se demandaient pourquoi
+ce changement. Si elle changeait de confesseur,
+c’était donc qu’elle voulait changer de vie ?
+Elle se préparait décidément à devenir une
+sainte ?… Les commérages et les critiques allaient
+leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout
+ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles
+avec le Père de Padranos, — un Jésuite, un religieux
+appartenant à un ordre qui avait une si
+grande réputation de science et de sainteté ! Elle
+le convoqua secrètement au parloir, en essayant
+d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine.
+Vaine précaution ! Juste au moment où le
+Père se présentait à la porte, une religieuse,
+comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa
+d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une
+risée générale contre celle qui ne voulait pas faire
+comme les autres, qui se choisissait des directeurs
+à sa guise…</p>
+
+<p>Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père
+de Padranos devint pendant quelque temps le
+confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu
+sa confession générale et l’avoir interrogée sur
+les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet,
+le jeune Jésuite vit clair là où les deux
+hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que
+les « crimes » dont s’accusait sa pénitente n’étaient
+que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse
+et d’une très sincère, quoique excessive
+humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre
+les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction
+qui épouvantait les deux censeurs. Ces
+grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse,
+lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il
+ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui
+était la mortification (sans doute dans les plus
+petites choses, où Thérèse éprouvait quelque
+répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien
+surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait
+été sur le point de s’y résoudre après ses conférences
+avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison
+mentale qu’il lui prescrivait, — selon la
+méthode des <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint Ignace : chaque
+jour, elle prendrait pour sujet de méditation un
+des épisodes de la Passion, ou un des mystères de
+la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât
+qu’à « la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur »,
+qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut.
+Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces, — du
+moins jusqu’à nouvel avis, — « aux recueillements
+et aux douceurs spirituelles ».</p>
+
+<p>Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le
+ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit
+parlait par la bouche de ce jeune religieux :
+« Quelle grande chose que de comprendre une
+âme ! » Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus
+difficile au monde : pénétrer dans l’âme d’autrui
+suppose à la fois une telle abnégation, un tel
+oubli de soi et une telle intelligence ! Un véritable
+directeur de conscience est un être supérieur,
+une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique
+l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui
+arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées,
+et la vénération qu’elle leur témoigne. Le
+grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le
+Père de Padranos avait reconnu la marque divine
+dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir
+confiance ! Elle n’était pas trompée par les prestiges
+du Malin !… « Il me laissa, dit-elle, <i>consolée
+et pleine de courage</i>. »</p>
+
+<p>Désormais, elle se sentait prête à accepter
+toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y
+avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.</p>
+
+<p>Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant
+de suivre les prescriptions de son confesseur et
+résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu
+lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus
+austère et aussi plus étrange, à l’extérieur : ce
+qui excitait davantage le blâme et les moqueries
+de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un
+autre genre de mortification. Mais, plus elle
+résistait « aux grâces de recueillement et aux
+douceurs spirituelles », plus Dieu l’en comblait,
+comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait
+plus et qu’elle était « toute en sa main… » Malgré
+elle, elle entrait dans cet état de quiétude où
+elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des
+délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à
+rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait
+deviner une Présence toute proche : c’est ce
+qu’elle appelle des « goûts », — des goûts de Dieu, — véritable
+prélibation des hauts états mystiques
+où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe
+extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers
+phénomènes mystiques expérimentés par sainte
+Thérèse sont involontaires : elle a beau y résister
+de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle.
+Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de
+l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces
+moyens dépendant de sa volonté, nous le savons :
+vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée
+malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer
+qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien, — et
+qu’après qu’on s’est donné <i>entièrement</i> à lui.
+Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du
+sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela
+que ni des efforts persévérants, ni des états morbides
+bien caractérisés ne peuvent produire les
+états dont il est question ici : il y faut avec une
+très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable
+et un imprévisible qui échappent à nos
+modes ordinaires d’investigation.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage
+fit un court séjour à Avila : François Borgia,
+duc de Candie, entré, après une conversion
+retentissante, dans la Compagnie de Jésus et
+nommé par saint Ignace Commissaire général
+pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de
+Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête
+avec Charles-Quint, retiré depuis peu au
+monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à
+la mort. A la demande de François de Salcedo et du
+Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui
+qui était déjà saint François Borgia consentit à
+accorder une audience à cette religieuse qui commençait
+à causer tant de scandale dans la ville, — et
+qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte.
+Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages
+encore inégalement illustres, quelque
+chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de
+cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur
+qui, du fond de son couvent, faisait toujours
+trembler la chrétienté, le noble Jésuite se
+soit arrêté pour écouter une petite religieuse
+calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement
+négligeable. La confession de ce potentat,
+qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu
+et à sang, n’avait donc pas plus d’importance,
+aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une
+pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de
+perfection intime, — ce qu’elle appelle elle-même
+son travail de fourmi ! Ce saint religieux eut
+peut-être alors le pressentiment prophétique de
+la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial :
+cette femmelette allait accomplir une œuvre de
+rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de
+salut politique initiée par le grand Empereur.
+Que dis-je ? Elle allait se substituer à lui. En effet,
+bien plus que par les armées de Charles-Quint
+et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie,
+sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle
+de Thérèse d’Avila…</p>
+
+<p>Le Commissaire général de la Compagnie de
+Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle.
+Comme elle avait fait avec le Père de Padranos,
+elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint
+n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la
+rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce
+qu’elle éprouvait « venait de Dieu ». Enfin il
+l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces
+d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert
+pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir
+goûter en toute sûreté de conscience, ces délices
+spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire
+voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un
+homme de haute science et de haute vertu, qui
+la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces
+états d’oraison dont elle parlait étaient très
+possibles et que lui-même y était souvent élevé !
+On comprend la joie profonde et le réconfort
+qu’elle en ressentit.</p>
+
+<p>Mais bientôt après le passage de celui qu’elle
+appelle « le Père François », son confesseur, le
+Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le
+religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas
+avoir donné toute satisfaction à sa pénitente : on
+sait combien Thérèse était difficile pour ses
+directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause,
+elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies,
+doña Guiomar d’Ulloa, « veuve de grande naissance »
+et personne d’oraison, qui l’exhorta à
+recourir à son propre directeur, le père Balthasar
+Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.</p>
+
+<p>Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et
+fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification
+et, par exemple, de renoncer à certaines
+amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles
+elle était excessivement attachée : c’était, si l’on
+peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte,
+nous l’avons vu, durait depuis très longtemps.
+Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à
+s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience,
+après ses directeurs, lui certifiait que ces
+attachements n’avaient rien de coupable. Et,
+comme toujours, elle avait peur de faire de la
+peine, de se donner les apparences de l’ingratitude,
+de la légèreté capricieuse, en rompant,
+sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient
+beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec
+ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez
+lui ordonna de recommander la chose à Dieu,
+durant quelques jours et de réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Veni,
+Creator</i>, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait
+faire… Mais laissons-la parler elle-même en cette
+grave question !…</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps
+en oraison, suppliant le Seigneur de
+m’aider à le contenter en tout, je commençai
+l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint
+un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi
+dire, hors de moi-même : fait dont je ne pus
+absolument pas douter, car il fut très connu.
+C’était la première fois que le Seigneur me fit
+cette grâce des ravissements. J’entendis ces
+paroles : « <i>Je ne veux plus que tu converses avec
+les hommes, mais avec les anges !</i> » Pour moi
+cela m’épouvanta extrêmement, parce que le
+mouvement de mon âme fut très violent et que
+c’est au plus profond de mon esprit que ces
+paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une
+grande crainte et, d’autre part, une grande
+consolation. Finalement, quand la crainte, causée,
+selon moi, par la nouveauté du fait, se fut
+dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est
+parfaitement accompli : jamais plus je n’ai pu me
+fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour
+particulier si ce n’est avec des personnes qui, de
+toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour
+de Dieu et sont zélées pour le servir… »</p>
+
+<p>Instantanément, elle se sentit la force de rompre
+ces liaisons trop chères, — et il paraît que les
+froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance,
+furent épargnés à la personne amie : au contraire,
+« ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne
+que de voir en moi une pareille détermination. »</p>
+
+<p>Cette histoire de rupture peut paraître, à
+première vue, un bien mince événement. Mais ce
+serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en
+général, les âmes de solitaires, que d’en juger
+ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut
+la plus grande peine à se détacher de ses amis,
+surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son
+confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu,
+et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini
+par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela
+se fit en un instant : « Le Seigneur, dit-elle, me
+donna la liberté et la force pour en venir à bout. »
+Pour bien comprendre ce douloureux combat où
+la malheureuse se débattit si longtemps, il faut
+se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle
+vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant
+si peuplé, — et aussi sa longue détresse qui
+alternait avec de brèves consolations. Pendant
+ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de
+compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même
+hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la
+conduire, ces consolations étaient rares. Quel
+désert de stérilité, de monotonie, et, osons le
+dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine
+qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans
+l’oraison, son impatience d’en finir avec un
+exercice qui, en apparence, ne la menait à rien,
+et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre
+l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors
+les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort,
+surtout les amitiés spirituelles, où, de
+concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu.
+Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais,
+insuffisamment détachée des affections sensibles,
+elle y mêlait encore trop de son cœur, — ce
+cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu :
+d’où la lutte finale.</p>
+
+<p>Elle vient de triompher : cela est certain, cela
+est définitif. Et pourtant elle aura toujours des
+amis. Cette âme enthousiaste et débordante de
+charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce
+seront moins des amis que des compagnons
+d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des
+collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu
+écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la
+conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça
+jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle,
+c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est
+une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour
+de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré
+cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre !…
+« O mon Jésus, que ne peut faire une âme
+embrasée de votre amour ! Quelle estime ne
+devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications
+adresser au Seigneur pour qu’il nous la
+laisse en cette vie ! Quand on a le même amour,
+c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on
+devrait marcher, s’il était possible. C’est une
+grande chose pour un malade que d’en trouver
+un autre blessé du même mal. Quelle consolation
+de voir qu’il n’est pas seul ! Ils s’aident beaucoup
+à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement,
+comme gens déterminés à risquer mille
+vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre
+l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats
+qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent
+qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils
+ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur
+métier !… » Souffrir et aimer ensemble, voilà
+donc le fond de cette amitié mystique.</p>
+
+<p>Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est
+arrivée à épurer cette amitié de tout élément
+humain. Y arrive-t-on jamais complètement ?
+Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur
+les élans de son cœur, de mêler encore à ses
+affections quelque chose de sensible. Il faudra
+que son divin Maître la rassure : « Ma fille, si un
+malade en danger de mort se voyait guéri par un
+médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne
+point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur
+et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait
+sans le secours de ces personnes ? <i>La conversation
+des bons ne nuit point.</i> Aie soin seulement que
+tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette
+précaution, continue de traiter avec eux. Loin de
+t’apporter aucun dommage, leurs entretiens
+seront très utiles à ton âme !… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour
+le plus grand amour et le plus grand service de
+Dieu ! Plus d’inclinations particulières et toujours
+un peu troubles et dangereuses ! Il faut faire table
+rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces
+vains sentiments qui n’ont pas immédiatement
+Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même,
+condition des grâces qui vont lui être prodiguées,
+elle a fini par y consentir après une véritable
+agonie : ç’a été le grand combat. Mais elle n’est
+pas encore, tant s’en faut, au terme de ses
+peines…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS</span></h3>
+
+
+<p>L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait
+être grande dans Avila, ne pouvait faire
+cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies
+dont Thérèse était l’objet. Au couvent de
+l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses
+glosaient sur le cas singulier de leur
+compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et
+de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations
+physiques de ses extases, surveillaient
+ses agissements et ses moindres démarches.
+Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques
+et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient
+publiquement et la dénonçaient. Cela
+devenait une affaire très grave.</p>
+
+<p>Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques,
+dont ses directeurs n’avaient aucune
+idée, elle prétendait aussi entendre des voix
+surnaturelles, — sans toutefois les ouïr proprement
+de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse
+que ses explications rendaient plus mystérieuse
+encore. Sans nul doute elle avait confié
+au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait
+perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait
+les premières strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i> :
+« Je ne veux plus que tu converses avec les
+hommes, mais avec les anges ! » Le confesseur,
+frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant
+à l’admettre, en avait conféré avec des hommes
+doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait.
+De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis
+de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner
+de plus près sa conduite et interpréter
+dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses
+propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient
+la navette entre l’Incarnation et le Collège
+des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père
+Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.</p>
+
+<p>Ce religieux, qui la connaissait, la défendait
+loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles
+que fussent ses concessions à l’opinion publique.
+Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs
+et les détracteurs de Thérèse, personnages
+considérés dans la ville et dans la région.
+Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement
+rassuré sur un cas aussi singulier.
+Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse
+étaient pures et son orthodoxie parfaite ; il
+croyait que les grâces reçues par elle venaient de
+Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou
+bien par le Démon, ou bien par son propre désir
+de l’union mystique. Il se défiait surtout de son
+extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce
+d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et
+qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes,
+de tant d’audace jointe à une si réelle humilité,
+enfin de son appétit des « grandes choses »,
+comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de
+la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines
+gênantes. Il contrariait ses élans ou les
+tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications,
+l’empêchait même de communier, parce
+que c’était surtout après la communion que Thérèse
+était prise d’extase ou de ravissement. Il lui
+défendait de se recueillir dans la solitude, lui
+répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même,
+qu’elle devait « se faire mourir à elle-même ».
+Il poussait si loin cette sévérité que,
+plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter.
+Mais, nous raconte Ribéra, « comme elle voyait
+clairement que c’était le zèle le plus pur qui le
+faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup
+à lui. Plus tard elle me disait à moi-même,
+en riant : « Ce père de mon âme, quelque malgracieux
+qu’il soit pour moi, je l’aime cependant
+beaucoup… »</p>
+
+<p>Le fait est que ces « voix » étaient quelque
+chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même
+elles paraissaient un prodige tellement
+inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais
+le premier émoi passé et dans sa peur d’être
+dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse,
+avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur
+critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes
+fois, étant devenu, en quelque sorte, normal
+pour elle, elle nous en donne finalement un véritable
+exposé théorique : « <i>J’ai sur ce sujet</i>, dit-elle,
+<i>une grande expérience.</i> Car, avec la crainte
+extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de
+deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois,
+mais sans grand succès… »</p>
+
+<p>Ces paroles surnaturelles « sont parfaitement
+distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les
+oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent
+bien plus clairement que si elles étaient ouïes.
+S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de
+toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas,
+quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons
+nous boucher les oreilles, ou détourner notre
+pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre,
+on ne comprend pas. Au contraire, dans
+cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il
+n’y a pas moyen d’échapper : malgré moi, ces paroles
+m’obligent à les écouter et l’entendement
+est si entier pour entendre ce que Dieu veut que
+nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de
+ne pas vouloir. »</p>
+
+<p>Mais n’est-ce pas là une illusion ? Ces paroles
+qui s’imposent à notre attention et qui nous
+paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité,
+la voix de notre conscience, un pur produit de
+notre esprit ?… Non ! dit Thérèse : il suffit, d’ailleurs,
+de nous interroger sincèrement à ce sujet.
+Nous savons parfaitement quand c’est nous qui
+nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons
+notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit :
+« Quand c’est l’entendement qui forme ces
+paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit
+clairement que c’est lui qui les ordonne et qui
+les profère. » Dans ce cas encore, nous pouvons
+nous taire, s’il nous plaît, comme une personne
+qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui
+parle, il nous est impossible de nous dérober à
+sa parole et de ne pas l’entendre : « Il y a donc,
+à mon avis, entre les paroles venant de nous et
+celles venant de Dieu, la différence qui se trouve
+entre parler et écouter, ni plus ni moins… »
+Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles
+se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont
+subies, involontaires et qu’elles nous paraissent
+nettement étrangères à nous.</p>
+
+<p>D’autre part, elles sont prononcées pendant
+l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances
+de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination,
+entendement et volonté, — par conséquent lorsque
+ces puissances ne peuvent produire en nous aucun
+mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas
+au point culminant de l’extase que ces paroles
+sont prononcées, c’est dans la seconde période,
+lorsque les puissances commencent à revenir à
+elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir
+ou de raisonner : elles peuvent percevoir une parole
+étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins,
+qu’elles soient capables de ce moindre effort.</p>
+
+<p>Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait
+les arguments des modernes théoriciens du
+subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que
+ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou
+de la volonté conscientes. Elles pourraient, en
+effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les
+puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des
+profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être
+des larves d’idées, de vagues fantômes, sans
+cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans
+les rêves, ces révélations intérieures ont une
+clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit.
+Bien plus, « elles ont l’air de sortir de la
+bouche d’une personne très sainte, très savante,
+de grande autorité, que nous savons être
+incapable de mentir, — ce qui est même une
+comparaison trop basse. <i>Ces paroles, en effet,
+traînent quelquefois une telle majesté avec elles</i>
+que, sans même considérer celui qui les dit, elles
+nous font trembler si elles sont de réprimande,
+et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous
+fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont
+des choses qui étaient très loin de notre mémoire,
+et ce sont, formulées en un instant, des pensées
+si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps
+pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument
+impossible d’ignorer alors que <i>ce ne
+sont pas là des choses fabriquées par nous et
+tirées de notre fonds</i>. » En définitive, la marque
+de ces révélations outre leur caractère essentiel
+d’extériorité, c’est leur originalité transcendante.
+Elles ne peuvent se comparer aux inspirations
+du génie, puisque celui qui les reçoit <i>les sait extérieures
+à lui</i>. Et, d’autre part, ce ne sont pas de
+vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre
+propre pensée : c’est quelque chose de neuf, de
+jeune, quelque chose qui vient de naître, qui
+jaillit des hauteurs ou des profondeurs, — et qui
+est éblouissant, qui porte un caractère de majesté,
+de science, d’autorité et, avec cela, un caractère
+d’amour à quoi l’on ne résiste point.</p>
+
+<p>Autres différences entre ces paroles surnaturelles
+et celles qui viennent de notre esprit, c’est
+que ces dernières s’effacent rapidement, sans
+laisser de traces, tandis que les autres se gravent
+si profondément dans la mémoire qu’elles sont
+à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent
+dans l’âme des effets durables : un véritable renouvellement
+intérieur, ou un zèle d’apostolat,
+une ardeur de charité encore inconnus de celui
+qui les éprouve…</p>
+
+<p>Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup
+plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des
+expériences et des comparaisons répétées pour
+formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment,
+dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige,
+elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur,
+le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement
+que ces faveurs insignes étaient réelles
+et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme
+il se défiait de son jugement et peut-être d’une
+partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait
+celle-ci à soumettre son cas aux docteurs
+de la ville : « Sur son ordre, dit Thérèse, je
+communiquais aussi de temps en temps avec
+quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à
+juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme
+ils avaient pour moi beaucoup de dévouement,
+leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon
+n’en devenait que plus vive. Je le craignais
+extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison :
+car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur
+me faisait quelque grâce, tout de suite
+j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour,
+au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer
+sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que
+tous avaient décidé que c’était le Démon, — que
+je devais m’abstenir de communier souvent,
+prendre soin de me divertir et éviter la solitude.
+Moi qui étais extrêmement craintive, comme je
+l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur,
+il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule
+dans une chambre, en plein jour. Et comme je
+voyais tant de personnes affirmer une chose que,
+pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les
+plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité :
+car tous, sans comparaison, étaient de
+meilleure vie que moi et lettrés : alors, quelle
+raison de ne pas les croire ? Je m’efforçais, tant
+que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à
+ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient
+dire la vérité… »</p>
+
+<p>Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est
+qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la
+Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans
+Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant
+cette religieuse exemplaire était parvenue
+à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait
+les états mystiques et les révélations particulières
+dont Thérèse se prévalait. De là à accuser
+celle-ci d’extravagance et même d’imposture,
+il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire
+que les pires calomnies assaillaient la pauvre
+carmélite, qui se voyait abandonnée même de
+son directeur de conscience. On juge, d’après
+cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors :
+elle se sentait sombrer dans le désespoir et la
+terreur de la damnation…</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette
+extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire,
+après avoir passé de longs jours sans communier,
+après avoir renoncé à la solitude qui était toute
+ma consolation, sans personne à qui parler, <i>car
+tous étaient contre moi</i>… Quant à moi je ne pouvais
+me consoler à la pensée que, tant de fois, le
+Démon allait me parler, — qu’une telle chose
+était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver
+d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur
+me faisait entrer en recueillement au
+milieu même des conversations, et sans que je
+pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait
+à propos, et, malgré moi, il me fallait bien
+L’ouïr… Étant donc seule dans cet oratoire, sans
+personne sur qui pouvoir me décharger de ma
+peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par
+la tribulation, mourante de peur d’être trompée
+par le Démon, toute bouleversée et rompue de
+fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais,
+ce me semble, cette affliction où je m’étais
+vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille
+acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne
+recevant aucune consolation ni du ciel ni de la
+terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir,
+dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme
+j’étais dans ce grand accablement, — et quoique,
+à cette époque-là, je n’eusse pas encore
+commencé à avoir des visions, — ces seules
+paroles suffirent pour me réconforter et pour
+m’apaiser jusqu’au fond de l’âme : « <i>N’aie pas
+peur, ma fille ! C’est Moi ! Je ne t’abandonnerai
+pas, ne crains rien !</i>… Et voilà qu’à ces seules
+paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au
+triste état de mon âme succéda soudain la force,
+le courage, l’assurance, la paix, la lumière : en
+un instant, j’avais été si complètement changée
+que j’aurais hardiment soutenu contre le monde
+entier que ces paroles venaient de Dieu… »</p>
+
+<p>Subitement, cette tempête qui durait depuis
+tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans
+la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude
+que le Seigneur était là, que c’était Lui
+qui parlait, — et qu’ainsi jamais elle n’avait été
+trompée. Alors toute son âme se releva dans un
+élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses
+souffrances furent oubliées, ses craintes foulées
+aux pieds : « O mon Dieu, dit-elle, que tous les
+savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures
+me persécutent, que tous les démons me
+tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne
+vous ferai pas défaut ! Ah ! je ne comprends plus
+ces craintes qui nous font dire : le démon, le
+démon ! quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu !
+et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient
+donc toutes ces terreurs ?… »</p>
+
+<p>Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode !
+Qu’on veuille bien l’examiner dans tous
+ses détails. La merveille, c’est ce redressement
+soudain dans une telle prostration et qui semblait
+ne devoir jamais finir. La merveille plus
+grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate
+de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole
+sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son
+cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse
+d’adoration : « <i>Ma fille, c’est Moi !</i> » Qu’on y
+songe une minute ! Qu’on songe à la ferme raison,
+à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite,
+à sa longue résistance aux grâces surnaturelles,
+à sa crainte d’être dupe, et de se damner,
+crainte qui, en ce moment même, était à l’état
+aigu ! Et pourtant elle n’hésite pas ! Elle croit la
+Voix mystérieuse qui lui dit : « Je ne t’abandonnerai
+pas, ne crains rien ! » Quel être que <i>celle
+qui est sûre</i> d’avoir entendu cela ! Comme on
+conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire
+qui s’échappe de ses lèvres ! A présent, que lui
+importent les doctes, les confesseurs, les maîtres
+de la terre, le monde entier ! Tout cela est sous
+ses pieds : « Le Seigneur a regardé l’humilité de
+sa servante et Celui qui est puissant a fait en
+elle de grandes choses… » Il en fera de plus
+grandes encore. Dans un tressaillement de tout
+son être, la triste affligée en a, dès cette minute,
+le pressentiment : elle n’est plus Thérèse de Ahumada,
+elle est désormais Thérèse de Jésus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="small">QUATRIÈME PARTIE</span><br>
+LES GRANDES GRACES</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je puis me tromper complètement,
+mais non pas mentir. Par la miséricorde
+de Dieu, je souffrirais plutôt mille
+morts : je dis ce que j’entends. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Château intérieur</i>, IV, II.)</p>
+
+<p>« … L’âme ne peut absolument pas
+douter que Dieu était en elle et elle en
+Dieu. Cette vérité lui reste si ferme
+que, même si des années se passent,
+sans que Dieu lui accorde de nouveau
+cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle
+ne peut douter qu’elle l’a reçue… »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Ibid.</i>, V, I.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">POUR DÉBLAYER LE TERRAIN</span></h3>
+
+
+<p>Avant d’entrer dans le détail de ces « grâces »
+extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité
+de notre esprit et la commodité de l’exposition,
+de commencer par déblayer le terrain de
+toutes les objections, dont se sont prévalus,
+depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel.
+Il en est de toute espèce, de subtiles et
+de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même
+pour les explications rationalistes qu’on a tentées
+des états mystiques : si la plupart sont absurdes,
+il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses
+pour troubler des esprits peu familiarisés avec la
+doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins,
+les unes comme les autres sont incapables de
+rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète,
+d’états singuliers, dont elles négligent
+toujours quelque élément essentiel. Ce sont des
+reconstructions, ou des assimilations arbitraires,
+où manque la pièce caractéristique et capitale
+qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et
+ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du
+phénomène authentique et original, — et le
+mystère subsiste tout entier.</p>
+
+<p>A côté de très sérieuses et très estimables
+études, qui ont, du moins, le mérite de serrer
+d’aussi près que possible le fait à expliquer et de
+ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le
+reconnaissant loyalement pour tel, du moins
+jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses
+et de copieusement ridicules. Dans
+cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature
+pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de
+sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la
+bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais
+bouquins, finissent par exaspérer le courageux
+explorateur qui se décide à jeter la sonde dans
+ces bas-fonds de la « science ». Pour moi, ce qui
+me frappait le plus, dans ces écrits, — qui ne
+sont pas toujours signés de noms médiocres, — c’est
+l’imprécision des termes. En particulier, je
+ne connais rien de plus insupportable, pour un
+lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée
+et romantique de Freud et de ses disciples,
+cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et
+pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables
+et hybrides néologismes helléno-latins, les
+trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on
+me permette de remarquer combien ce vocabulaire
+dit « scientifique » contraste avec celui de la
+théologie traditionnelle et orthodoxe : ce ne sont
+pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes
+universitaires qui auraient besoin de
+réformer leur terminologie à l’école des théologiens
+et de prendre auprès d’eux des habitudes
+de précision idéologique et verbale… Avec cela,
+le manque de méthode et d’esprit critique et ce
+pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de
+pures entités, vides de tout contenu expérimental,
+pour fournir, vaille que vaille, une
+quelconque explication, de même qu’au <small>XVII</small><sup>e</sup>
+siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait
+les « vapeurs » pour expliquer les défaillances,
+vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut
+pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un
+bon débarras qui s’impose : toute cette littérature
+pseudo-médicale est à entasser sur de lourds
+tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus
+prochains et les plus obscurs…</p>
+
+<p>D’ores et déjà, une foule de points peuvent être
+considérés comme acquis par l’apologétique
+orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre
+de théories, momentanément à la mode, ont
+été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus
+compétents que ne saurait l’être un simple lecteur
+de sainte Thérèse : il ne peut qu’y renvoyer ses
+propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour
+quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement
+la question, qu’il est impossible de ramener
+les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie,
+de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en
+passant, combien la plupart de ces expressions
+sont vagues et mal définies et que, dans les
+milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à
+l’hystérie (telle du moins que la définissait
+Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être
+une manifestation. Toutes ces assimilations
+superficielles reposent sur une confusion initiale
+et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se
+faisant une loi de ne considérer ces phénomènes
+que par le dehors, mettent sur le même plan de
+purs états pathologiques et des états mystiques
+de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent
+de « distinguer le vrai du faux mysticisme…
+et le sentiment religieux sain de ses
+maladies ». Avec ce système, nous voilà en plein
+gâchis. La qualité d’un état mystique est en
+raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons
+de tenir compte de la « qualité » à la fois intellectuelle
+et psychologique de ces états, pour n’en
+considérer que les manifestations somatiques,
+une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle
+de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et
+la sainte, les phénomènes extérieurs soient
+identiques, de même que les symptômes d’une
+maladie sont pareils chez un crétin et chez un
+homme de génie. Et il est assurément d’une
+bonne méthode scientifique de faire abstraction
+du génie et du crétinisme pour étudier et traiter
+cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a
+aucun rapport entre la maladie et la qualité
+intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des
+états mystiques, le côté psychologique est de la
+plus haute importance. On peut même dire que
+c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de « transe »
+mystique sans l’état psychologique concomitant.</p>
+
+<p>Certains, se rendant à ces raisons, veulent
+bien tenir compte du côté psychologique du phénomène
+mystique et même y voient tout l’essentiel,
+mais, en se refusant à se prononcer sur
+l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à
+tous la même valeur : ils ne considèrent que les
+tendances et les fins communes de tous les mystiques.
+Et voilà encore une fois sur le même
+plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute
+intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre
+qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques,
+manifeste une mentalité infiniment plus
+élevée que telle malade atteinte de folie religieuse.
+Pourquoi ne se demandent-ils pas si la
+raison de cette supériorité ne réside point précisément
+dans son orthodoxie ? Mais, dira-t-on,
+l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à
+établir cette supériorité. Prenons alors une autre
+mystique d’intelligence à peu près égale, une
+madame Guyon, par exemple ! Dans cette comparaison,
+sainte Thérèse garde toujours l’avantage,
+et n’est-ce point encore pour la même raison, je
+veux dire à cause de son orthodoxie ?</p>
+
+<p>Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques
+sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas
+faire de différence entre ce qui est proprement
+mystique et ce qui est proprement pathologique,
+ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent
+de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des
+états mystiques. Des affirmations de ce genre
+sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens
+à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience,
+sur quelle constatation s’appuient-ils ?
+Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés
+à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations ?
+Comment constater « scientifiquement »
+que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation
+ou d’émotion sexuelle ? Ou bien ces mots de
+« sexualité » et d’« érotomanie » ne veulent plus
+rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience
+commune, — expérience que nous pouvons tous
+renouveler sur nous-mêmes, — que le moindre
+émoi sexuel est absolument incompatible avec
+l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent
+alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation.
+Mais ils ne se confondent pas, et il faut
+choisir entre les deux : c’est l’un ou l’autre… A
+cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel
+peut être inconscient : ce qui n’est nullement
+prouvé. Admettons-le pourtant : cet émoi étant
+absolument incompatible avec l’émotion religieuse,
+le sujet ne tarde pas à percevoir un certain
+malaise, puis à prendre une conscience
+claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre
+qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse
+qui triomphe.</p>
+
+<p>D’autres expliquent les états d’oraison par l’action
+du subconscient ou encore du <i>transsubliminal</i>,
+qui serait, si l’on peut dire, du subconscient
+de derrière les fagots, un subconscient à la suprême
+puissance. Les paroles intérieures, les révélations
+et les visions ne seraient pas autre chose
+qu’une brusque irruption de notre subconscient,
+dans la lumière de la conscience. Par l’action de
+ce subconscient, les propres desseins du mystique,
+avec leurs objets précis, s’extérioriseraient
+à ses yeux et lui reviendraient sous forme de
+commandements divins. Ce serait quelque chose
+d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui
+nous restitue, en plein sommeil, les images, les
+idées, les volitions et les préoccupations de la
+veille. Seulement, tandis que le subconscient du
+rêve ne produit que des fantasmes incohérents,
+absurdes, qui souvent même ne laissent pas de
+trace dans la mémoire, le subconscient des états
+mystiques serait capable de véritables prodiges,
+dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité
+et qui se marquerait dans l’esprit en traits
+ineffaçables : « Cette activité<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, nous dit-on, doit
+être <i>une intelligence, une pensée</i>, — une pensée
+secrète et singulièrement familière, si intime et
+si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à
+la conscience superficielle une pensée étrangère,
+<i>une pensée continue</i> et qui s’étend sur toute la
+vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes
+de la conscience claire, <i>strictement orthodoxe</i>
+et naturellement riche en inventions qui
+s’accordent sans peine avec les exigences d’une
+croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte. »
+Ce subconscient, qui est une intelligence,
+une pensée, une pensée continue et, de plus,
+strictement orthodoxe, — qui est aussi catholique
+que Dieu lui-même, — n’a vraiment pas
+grand’chose à faire pour se confondre avec lui.
+Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître
+Dieu lui-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cf. Delacroix : <i>Les grands mystiques chrétiens</i>, p. 95.</p>
+</div>
+<p>Sérieusement, lequel est le plus difficile à
+admettre ?… ou bien une subconscience, qui est
+une pensée, une volonté et une activité intelligentes,
+en un mot un autre moi doué de toutes
+les facultés du moi conscient, mais élevées à une
+puissance extraordinaire, qui fait réellement
+partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient
+ne se reconnaît point ? Ou bien une activité
+étrangère et transcendante, qui agit sur le moi
+conscient de la même façon que les autres personnalités
+qu’il sait lui être extérieures et étrangères ?
+Nous savons de toute certitude que nous
+sommes environnés de myriades d’êtres, différents
+de nous, et dont il est infiniment probable
+que nous ne connaissons et percevons qu’une
+infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il
+pas de plus puissants que les autres, et, parmi
+ces plus puissants, un plus puissant que tous,
+l’Etre des êtres ?… Mais, comme les précédentes,
+cette théorie du subconscient appliquée aux états
+mystiques a été suffisamment réfutée, on en a
+suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes,
+pour que nous n’y insistions point davantage.
+Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose,
+ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très
+spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.</p>
+
+<p>Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même,
+ces états et ces phénomènes extraordinaires,
+il faut donc faire table rase des prétendues
+explications scientifiques. Et il faut se défier
+aussi des concessions que certains catholiques,
+par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité,
+s’empressent d’accorder aux adversaires du
+surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur
+les maladies, les crises et les troubles physiologiques
+que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au
+contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre
+en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été
+une malade, avec des intermittences de paroxysme
+et de rémission, à peu près pendant toute sa
+vie, — elle a subi, en particulier des maladies nerveuses
+qui ont fait de son corps un instrument
+d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance
+prodigieuses, — mais <i>elle a voulu souffrir</i>,
+souffrir continuellement, en vue d’une purification
+plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises
+atroces, par la dislocation et le déchirement de sa
+pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux
+auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la
+production intellectuelle suffit pour détraquer un
+organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration
+brise le système nerveux et le laisse dans une
+prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit
+d’états aussi violents et épuisants que l’extase et
+le ravissement mystiques ? Il faut proclamer bien
+haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils,
+ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.</p>
+
+<p>Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer
+dans l’ombre et même à sous-estimer ces
+« grandes grâces » dont nous allons parler. Il est
+bien certain, en effet, que les paroles intérieures,
+les révélations, les visions, les extases et les ravissements
+ne sont que des accessoires de l’union
+mystique : l’essentiel c’est cette union ineffable,
+où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on
+veuille bien considérer que ces hauts états, étant,
+par définition, incommunicables et inexprimables,
+nous ne pouvons plus suivre la Sainte
+que par un acte de foi, quand elle essaie de nous
+en parler : nous sommes forcés de l’abandonner
+au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes
+accessoires établissent un lien entre elle et
+nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons
+entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous
+pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations,
+à ses extases et à ses ravissements.
+D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix.
+Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement
+intérieur. Dans une de ses relations
+adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait :
+« Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir
+et de vivre d’une vie parfaite) <i>et une augmentation
+de vertu</i>, dès le jour où il m’a favorisée de
+cette oraison de quiétude et de ces ravissements.
+Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon
+avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces
+ravissements et ces visions produisent en moi les
+grands effets dont je vais parler. <i>S’il y a quelque
+bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens</i>… »
+Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation,
+confirme en ces termes le sentiment de la Sainte :
+« Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est
+avancée de plus en plus en la manière que dit
+saint Thomas… » Ajoutons que ces « faveurs »
+surnaturelles eurent la plus grande influence sur
+son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans
+l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il
+est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace
+de se lancer dans une œuvre si périlleuse.</p>
+
+<p>On peut donc reconnaître l’importance de ces
+hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte
+Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états
+mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix,
+l’a dit excellemment : « Ces communications
+tiennent encore de la faiblesse et de la corruption
+de la sensualité. Ces ravissements et ces transports
+qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les
+membres sont le résultat ordinaire de communications
+qui ne sont pas purement spirituelles.
+<i>Mais ces phénomènes ne se produisent point chez
+les âmes parfaites</i>, déjà purifiées par la seconde
+nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles,
+les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus
+lieu : elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans
+aucun détriment pour les sens… » N’oublions pas,
+d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet
+état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état
+habituel pendant les dernières années de sa vie.
+Rien n’est plus rare : « Il n’y a, dit le même Jean
+de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent
+à une si haute perfection. On en trouve
+cependant quelques-unes qui y sont parvenues :
+ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit
+doivent se propager dans la succession de leurs
+enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille
+des richesses et des grandeurs en rapport avec les
+destinées providentielles de leur postérité selon
+la grâce. »</p>
+
+<p>Quelles perspectives magnifiques sur la destinée
+de notre Sainte nous ouvrent ces quelques
+phrases ! Cette vierge est marquée, dès le berceau,
+pour enfanter au Christ des âmes innombrables et
+c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les
+nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles
+que réclame une telle fécondité. Des physiologistes
+ont cru remarquer que les germes
+féminins sont plus riches en substances nutritives
+que les germes mâles, sans doute parce que les
+fonctions physiques de la mère exigent une plus
+grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité
+se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit.
+Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles,
+son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments
+spirituels, parce qu’elle est prédestinée à
+être une Mère, — celle que la postérité va nommer
+avec amour et vénération, la Mère Thérèse
+de Jésus…</p>
+
+<p>Voici que son destin se dessine en traits de plus
+en plus splendides. Non seulement elle s’annonce
+comme une grande réformatrice d’ordres religieux,
+comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les
+ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée
+pour ravitailler de divin une humanité qui
+s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y
+réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir,
+dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans
+son action à ce moment précis de l’histoire, quelque
+chose de véritablement providentiel. Le vieux
+monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de
+l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en
+proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe.
+C’est le commencement d’une ère de prospérité
+matérielle encore inconnue, — et, par ailleurs,
+cette réussite littéralement <i>prodigieuse</i> d’avoir découvert
+et conquis un monde nouveau, avec des
+moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour
+ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini,
+tout cela a démesurément enflé la confiance de
+l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir
+se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le
+protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent
+l’assaut du millénaire édifice catholique.
+L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir
+les sources de la haute spiritualité. Cela va être
+la mutilation pédante et inintelligente du dogme,
+l’embourgeoisement et la platitude de la vie,
+toutes ces influences déprimantes s’associant à
+cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de
+jouir, — de tout ramener à la mesure de l’humain, — qui
+sera le signe caractéristique de l’ère
+moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît,
+pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs
+de continents : « Vous cherchez un nouveau
+monde. J’en connais un qui est toujours
+nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers,
+ô conquérants des Amériques, moi je tente une
+aventure plus difficile, plus héroïque que toutes
+les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que
+les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée,
+je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez
+me suivre, et <i>vous verrez !</i>… Et vous qui niez
+Celui « par qui toutes choses ont été faites », je
+vous dis en vérité que je <i>L</i>’ai vu, et que, sans
+Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous
+êtes si vains, va à la folie et à la ruine… » Et
+celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher.
+Elle a suscité des forces vives qui, pendant
+des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi.
+Et, à cette heure trouble et presque désespérée,
+nous vivons encore, en grande partie, du bienfait
+de son exemple.</p>
+
+<p>Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude
+que l’on adopte, il est impossible de ne pas
+être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de
+paradoxal dans cette apparition de Thérèse
+d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment
+le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité
+de ce temps-là, — laquelle était déjà celle
+d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Non moins paradoxale est l’apparition des
+« grandes grâces » qui vont bouleverser sa vie
+et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques
+de la vie publique. Il semblerait que de telles
+faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes
+autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde.
+Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs
+décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes
+sont réfléchis, sa raison s’est mûrie
+et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois,
+cruelle expérience. Elle sait ce que c’est
+que la vie cléricale et monastique. Elle connaît
+aussi les gens d’église, — les religieuses ses
+compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs
+et les théologiens. Elle pressent les difficultés,
+les intrigues, les persécutions auxquelles
+elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et
+elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans
+le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens
+de sa ville natale, les magistrats municipaux, les
+hommes de gouvernement. Pendant quelque
+temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront
+en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là
+et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités,
+qu’elle va prendre sa grande résolution et
+qu’elle y sera déterminée et affermie par des
+interventions surnaturelles et, on peut le dire,
+continuelles. Elle y est prête. Elle est armée,
+corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence
+est avertie et prémunie contre les illusions
+et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence
+critique est sans cesse en éveil. Et son
+pauvre corps, torturé et affiné par la maladie,
+est devenu un des plus vibrants et des plus délicats
+instruments, où puisse jouer l’Esprit de
+Dieu.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances appellent évidemment
+la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est
+possible d’opposer à la plupart d’entre elles des
+explications naturelles et, dans une certaine mesure,
+plausibles. Mais ces explications laissent
+toujours subsister des points obscurs, quand
+elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les
+nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer
+tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse
+d’Avila, assez de points lumineux : ce serait
+trop beau si tout était également clair et resplendissant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">PRÉSENCES ET VISIONS</span></h3>
+
+
+<p>Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée
+de ses doutes par les mystérieuses Paroles :
+« Ma fille, c’est Moi ! » Mais cette sécurité ne
+devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient
+pas. Les calomnies, les accusations d’imposture
+continuaient de plus belle. On la représentait
+comme une possédée, livrée à toutes les suggestions
+diaboliques. C’était le Démon qui produisait
+en elle ces états mystiques où elle croyait voir
+l’opération de Dieu !… A de certains moments,
+le concert de réprobation était tel que son confesseur,
+le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait.
+Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité
+de directeur de conscience, sa réputation de
+science et de vertu, ne se sentait pas assez fort
+pour tenir tête à toute une ville, à une véritable
+coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens.
+Thérèse voyait arriver le moment où
+elle serait complètement abandonnée par lui et
+où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y
+songe un instant ! C’était chose grave que de
+passer pour le complice d’une démoniaque. On
+conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur
+de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour
+lui-même.</p>
+
+<p>Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité
+autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte
+elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison,
+au moment où elle recevait ces révélations
+surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient.
+Mais à peine reprenait-elle contact avec
+le monde qu’elle retombait dans ses angoisses.
+Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui
+épargner ces grâces qui lui causaient un tel
+tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions.
+Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées
+qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité
+d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle
+fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait
+des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs,
+sainte Madeleine, saint Joseph, saint
+Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux,
+comme saint Hilarion et l’archange saint
+Michel…</p>
+
+<p>« Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous
+ne cessions de prier, d’autres personnes et moi,
+pour obtenir ce que j’ai dit : ou que le Seigneur
+me conduisît par un autre chemin, ou qu’il
+manifestât la vérité, — <i>car les paroles qu’Il
+m’adressait étaient presque continuelles</i>, — il
+m’arriva ceci : le jour de la fête du glorieux
+saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis
+près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car,
+en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de
+l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait
+que le Christ était auprès de moi et je voyais
+que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait.
+Pour moi, comme j’ignorais absolument
+qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai
+une grande frayeur, au début, et je ne faisais
+que pleurer, bien que le Christ, avec une seule
+parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme
+d’habitude, tranquille, contente et sans aucune
+crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était
+sans cesse à mes côtés, et, comme la vision
+n’était pas imaginaire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> (c’est-à-dire par <i>image</i>),
+je ne voyais pas en quelle forme ; mais je sentais
+très clairement qu’Il était toujours à mon côté
+droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais
+et que, chaque fois que je me recueillais un
+peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne
+pouvais ignorer qu’Il était près de moi… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui
+peuvent quelquefois se réunir dans une même vision complexe :
+<i>la vision extérieure</i>, qui est la perception par l’organe naturel
+de la vue d’un objet naturellement invisible ; <i>la vision imaginative</i>,
+vision tout intérieure ou <i>imaginaire</i>, qui est une représentation
+sensible produite par Dieu, soit pendant la veille, soit
+pendant le sommeil ; <i>la vision intellectuelle</i>, qui est la connaissance
+intuitive et surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles,
+ou bien de choses corporelles, mais abstraites de toutes
+formes sensibles.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc, dans son accablante simplicité, le
+récit de cette chose prodigieuse ! Tout autre que
+la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions
+hyperboliques et dramatisé, d’une façon
+plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation,
+pour nous en donner une idée égale
+à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de
+pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces
+apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux,
+l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale,
+elle se fût tellement approchée du divin que les
+plus hautes Présences lui étaient devenues en
+quelque sorte familières. Son âme purifiée se
+mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le
+surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère
+involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle.
+Bien loin de la provoquer, la Sainte
+nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs,
+elle y résistait de toutes ses forces. Elle
+priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée
+de ces manifestations qu’on lui représentait
+comme des illusions sataniques. Que dis-je ? elle
+s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ
+lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle
+devait L’écouter et subir sa Présence… On alléguera,
+sans doute, que cette longue résistance
+avait fini par produire une véritable obsession de
+la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage
+pour expliquer les visions de la Carmélite.
+Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par
+déférence à l’égard des théologiens dont elle ne
+veut pas influencer les décisions, que par défiance
+d’elle-même, elle se garde de toute assertion
+tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses
+dont elle se sert : « Il me semblait,
+à ce qu’il me paraissait… » Tout d’abord, elle ne
+veut rien affirmer, elle discute avec elle-même
+et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement,
+aucune objection ne peut tenir contre la subtilité
+et la justesse de son analyse, ni surtout
+contre un sentiment de certitude interne supérieur
+à tous les doutes.</p>
+
+<p>Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans
+images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle
+pas, en réalité, avec le sentiment de
+quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans
+l’oraison ? « Dans cet état, dit sainte Thérèse,
+l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les
+effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de
+grand amour et de foi et autres déterminations
+jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce
+de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le
+plus grand cas. C’est une oraison d’un genre
+très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans
+l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est
+présent par les effets qu’il produit dans l’âme,
+comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté
+veut se rendre sensible à nous. Mais par
+cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ
+qui est là, <i>Jésus-Christ fils de la Vierge</i>… »</p>
+
+<p>C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en
+définitive, comme au critère suprême. Son confesseur
+lui ayant demandé comment elle pouvait
+savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit
+qu’elle ne savait pas comment. « Néanmoins,
+dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre
+qu’Il était près de moi, — et <i>je le voyais clairement</i>,
+et je le sentais, et que le recueillement de
+mon âme était plus profond et plus continu que
+dans l’oraison de quiétude et que les effets en
+étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais
+d’habitude, — et que c’était une chose très
+claire… » — Le confesseur lui demanda encore :
+« Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? — Lui-même,
+plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant
+qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était
+déjà imprimée dans mon entendement, et, avant
+cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une
+personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement
+entendu parler d’elle, venait causer avec
+moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité,
+et si elle me disait que c’est elle, je pourrais
+le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement
+que si je l’avais vue de mes yeux.
+Dans cette vision, oui : sans voir, cette certitude
+s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne
+paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur
+veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de
+sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce
+qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on
+voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être
+illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien
+que tout de suite on ait ce soupçon, on garde,
+d’autre part, une si grande certitude, que le
+doute n’a plus de force. »</p>
+
+<p>Ainsi, elle ne passe point par des alternatives
+de doute et de certitude. D’abord, surprise et
+effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet
+d’une illusion. Mais, dans le même moment,
+elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment
+de la Présence divine ne peut même se
+comparer à celui qu’un aveugle ou une personne
+plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une
+autre personne qui serait près d’elle. « Ici, rien
+de semblable, pas d’obscurité : le Christ se représente
+à l’âme par une notion plus claire que le
+soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté,
+mais une lumière, qui sans être perçue par les
+jeux matériels, illumine l’entendement, pour que
+l’âme jouisse d’un si grand Bien… »</p>
+
+<p>Voilà la « vision intellectuelle » nettement définie,
+avec son double caractère d’abstraction, — abstraction
+de toute forme sensible, — et de certitude
+immédiate et concrète : l’adhésion de
+l’intelligence se produit instantanément sur le
+vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique,
+ne se rendit pas compte d’abord de la
+faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement,
+elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus
+élevé : « C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par
+un saint homme, de haute spiritualité, je veux
+parler du Frère Pierre d’Alcantara. » Et, en
+effet, ce genre de visions abstraites semble bien
+exclure toutes les duperies des sens. La Sainte
+rapproche de cette vision intellectuelle un certain
+mode d’audition également intellectuelle,
+ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui,
+en définitive, semble bien n’être qu’un autre
+aspect, qu’une autre manière de considérer cette
+vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut,
+d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette
+parole est distincte, on entend nettement chaque
+mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui
+rend l’âme attentive à ses révélations et à ses
+enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête
+l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant,
+procède de manière différente. L’âme n’a pas
+besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention,
+elle trouve en elle la vérité infuse et, si
+l’on peut dire, assimilée comme un aliment : elle
+n’a plus qu’à en jouir. « C’est comme si quelqu’un,
+sans apprendre, sans même avoir rien
+fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien
+étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement
+comprise, ignorant comment et d’où elle
+lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé
+même à connaître l’A&nbsp;b&nbsp;c. Cette dernière comparaison
+explique, ce me semble, quelque chose
+de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant,
+savante : pour elle, le mystère de la Très Sainte
+Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent
+si clairs, qu’il n’est pas de théologiens
+avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en
+dispute pour la défense de ces grandes vérités.
+Elle en demeure épouvantée… » Ce langage intuitif
+et illuminatif est un langage sans paroles,
+tandis que celui, dont il s’agissait précédemment,
+formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur
+et illuminant, sainte Thérèse l’appelle « le
+langage du Ciel ». C’est celui dont Dieu se sert
+pour enseigner l’âme, — et, sans doute, c’est
+celui dont les âmes, affranchies des sens, se
+servent pour converser entre elles. On voit,
+d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette
+manière d’audition et la vision intellectuelle.
+Dans les deux cas, l’entendement prononce son
+adhésion sur une intuition immédiate : l’âme sait
+que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que
+c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si
+belles et si sages.</p>
+
+<p>Répétons-le encore : ces subtiles analyses, ces
+raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup
+plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en
+elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et
+l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son
+intelligence et son âme tout entière lui apportaient
+le témoignage. Mais, comme toujours, on
+semait le trouble et le doute dans son esprit.
+Perpétuellement, elle avait peur de se tromper.
+Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient,
+« et le Seigneur me rassurait. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la
+Sainte vient de décrire de façon si précise et si
+complète. Celles, dont il va être question, appartiennent
+à un autre ordre : ce sont des visions
+dites « imaginatives » ou « imaginaires », c’est-à-dire
+qui consistent en images intérieures, ou qui
+admettent certaines données sensibles. Elles sont
+considérées par les théoriciens de la mystique,
+comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement,
+ce sont elles qui frappent le plus l’imagination.
+C’est par elles que sainte Thérèse a
+peut-être le plus agi sur les âmes de son temps
+et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter
+que ce sont aussi celles qui scandalisent ou
+déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant.
+Pour suivre la Sainte dans cette voie,
+non seulement un entraînement est nécessaire,
+mais toute une instruction, tout un « savoir »,
+sans parler de dispositions et de qualités d’âme
+qui manquent aux non-catholiques, ou aux
+catholiques superficiels.</p>
+
+<p>Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme
+de ces ignorances, elle entre sans préambule et
+sans la moindre hésitation, dans le vif de son
+prodigieux projet.</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le
+Seigneur daigna me montrer seulement ses
+mains : elles étaient d’une si parfaite beauté que
+je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande
+frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur
+commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle.
+Quelques jours après, je vis aussi son
+divin visage, — et ce fut encore une absorption
+de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre
+pourquoi le Seigneur se montrait ainsi
+à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la
+grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par
+comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une
+manière conforme à la faiblesse de ma nature… »</p>
+
+<p>Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle
+était à la messe, elle put contempler, tout
+entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle
+la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la
+Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en
+adresse à son confesseur, elle ajoute : « Ce que
+je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai
+pas ici. Cela m’a donné un grand mal : <i>on ne
+peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même</i>.
+Je me borne à vous dire que quand il n’y
+aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la
+grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une
+gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité
+de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas,
+il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en
+peut souffrir notre misère, que sera-ce là où
+nous jouirons entièrement d’un tel Bien ?… »
+Cette beauté des Corps glorieux est telle que
+l’âme qui les contemple entre dans un trouble
+extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la
+Sainte était purement imaginaire, — c’est-à-dire
+une pure image intérieure et non une réalité
+extérieure, une hallucination perceptible par les
+sens. « Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni
+aucune autre, avec les yeux de mon corps, <i>mais
+avec les yeux de l’âme</i>. »</p>
+
+<p>Tout d’abord, elle en éprouva comme une
+déception, non pas au moment même de l’apparition,
+mais par la suite, lorsqu’elle essayait de
+raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces
+images intérieures n’étaient que de vains fantasmes,
+des produits de son imagination. « Mais,
+dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à
+me faire cette grâce et à me manifester cette
+vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était
+une illusion, et, depuis, je vis très clairement
+ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues
+années à essayer de me figurer par l’imagination
+une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je
+n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur,
+le seul resplendissement de cette beauté excède
+tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est
+pas un resplendissement qui éblouit, mais une
+blancheur suave et une splendeur infuse, qui est
+un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue
+pas, de même que la clarté qui nous fait voir une
+beauté si divine. C’est une lumière si différente
+de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous
+voyons paraît sans éclat en comparaison de cette
+clarté et de cette lumière qui se représente à la
+vue : quand une fois on l’a perçue, on voudrait
+ne plus ouvrir les yeux… Non point qu’on voie
+quelque chose de semblable au soleil, ni que
+cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout
+dire, c’est elle qui paraît être une lumière
+naturelle, tandis que l’autre est une chose
+artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit
+et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est
+troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte
+que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant
+une vie entière, il serait impossible de
+s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement
+devant nos yeux qu’on n’aurait pas le
+temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais
+peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si
+le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il
+n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher,
+ni résistance, ni soin, ni précaution. <i>Cela,
+je l’ai bien expérimenté</i>, comme je vais le dire… »</p>
+
+<p>Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela
+peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux
+théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces
+visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter
+ce qu’elle a « expérimenté », ce qu’elle a vu :
+« En certaines circonstances, dit-elle, ce que je
+voyais ne me semblait être qu’une image ; mais,
+en beaucoup d’autres, il m’était évident que
+c’était le Christ lui-même : cela dépendait du
+degré de clarté où il daignait se montrer à moi.
+Certaines fois, c’était si confus, que cela me
+paraissait une image, mais non comme les portraits
+d’ici-bas, si parfaits soient-ils… Car, si
+c’était une image, c’était une image vivante. Ce
+n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant.
+Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et
+homme, non comme Il était dans le sépulcre,
+mais comme Il en sortit après sa résurrection.
+Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté
+que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le
+Seigneur lui-même, spécialement quand on vient
+de communier : car nous savons déjà qu’Il est
+là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement
+maître de cette auberge de l’âme que l’âme,
+semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre
+dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire
+comprendre la majesté avec laquelle Vous vous
+montrez ! Et combien Vous êtes Seigneur du
+monde entier et des cieux et de mille autres
+mondes, de mondes et de cieux innombrables
+que Vous pourriez créer ! L’âme comprend, par
+la majesté où Vous apparaissez, que tout cela
+n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes
+seigneur de tout cela !… »</p>
+
+<p>Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle
+pas se représenter ainsi la personne du
+Christ ? Pour écarter ce retour d’une objection
+persistante, Thérèse se sert d’une comparaison
+fort ingénieuse : Admettons, dit-elle, que l’imagination
+puisse, jusqu’à un certain point, se
+représenter Notre-Seigneur (non pas une image
+banale du Christ, mais le Christ vivant, — en
+gloire et en majesté, — tel qu’elle vient de nous
+le décrire), l’âme serait pareille à une personne
+qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses
+efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains
+moments l’illusion de dormir, reste néanmoins
+éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner
+nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus
+évidente la réalité de notre hallucination. Si cette
+hallucination est involontaire, elle produit encore
+une grande fatigue physique et elle n’influence
+que faiblement ou passagèrement notre volonté.
+Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit
+le cauchemar : « L’âme, conclut la voyante, en
+est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces,
+elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la
+vision véritable, au contraire, il lui reste des
+richesses qui défient toute louange. Au corps
+lui-même elle donne la santé et il en demeure
+réconforté. »</p>
+
+<p>Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte,
+d’après son propre témoignage, eut « presque
+continuellement » des visions de ce genre, visions
+totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et
+elle ajoute : « Tandis qu’Il me parlait et que je
+considérais cette grande beauté, et la suavité
+avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette
+bouche si belle et qui est divine (quelquefois
+avec sévérité), j’avais un désir extrême de
+connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur,
+afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai
+mérité de les voir. C’est assez que j’essaie : la
+vision se perd complètement. Cependant, quelquefois,
+je vois qu’Il me regarde avec compassion.
+Mais ce regard a une telle force que l’âme ne
+peut le supporter et elle est saisie par un ravissement
+si soudain que, pour mieux en jouir, elle
+perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile
+de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident
+que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et
+confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il
+nous donne et à louer Celui qui donne…
+« Humilité et confusion », voilà donc à quoi se
+réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans
+l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de
+l’Homme-Dieu. Répétons-le encore : nulle trace
+de sensualité, de délectation morose dans ces
+extases décrites d’une façon si brève et si saisissante.
+Thérèse a soin de bien spécifier que la
+vision véritable se reconnaît à son caractère de
+pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher
+ce passage d’un autre non moins significatif, où
+elle nous dit que, dans ses premières oraisons
+mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ,
+au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une
+sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette
+sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer
+à ce geste, même mentalement, <i>par le
+sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses
+péchés</i>. Je le demande : jamais amoureuse a-t-elle
+éprouvé de ces scrupules ? La femme, qui nous
+fait cette confession, n’apportait aux pieds du
+Christ que « le cœur contrit et humilié » dont
+parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire :
+« Humilité et confusion, voilà tout ce que le
+Seigneur veut de nous !… »</p>
+
+<p>Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après
+Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie
+se détournait instinctivement des spectacles
+d’horreur, comme des lieux et des êtres de
+ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire
+qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de
+la communion. Néanmoins, elle reconnaît que,
+dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations,
+elle a vu Notre-Seigneur lui montrer
+Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter.
+Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa
+Passion, et aussi en croix. « Je L’ai vu, dit-elle,
+au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je
+L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi,
+c’était à cause des besoins de mon âme ou de
+celles d’autres personnes. <i>Mais toujours sa chair
+était glorifiée.</i> » Ce dernier détail est de la plus
+haute importance. Quand Thérèse voit le Christ
+en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de
+chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces apparitions et ces révélations furent assurément
+très fréquentes pendant les deux années
+et demie dont elle nous parle. Mais on peut
+affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement
+et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée
+pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain
+nombre de ces grâces dans ses <i>Relations</i>, simples
+notes adressées à ses confesseurs ou à quelques
+personnes spirituelles. En voici quelques-unes,
+qui se distinguent par l’extraordinaire puissance
+de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de
+l’intuition, une tranquille et sainte audace dans
+les plus déconcertantes affirmations… « Une nuit
+(c’était à Séville, au moment où elle venait d’être
+déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu
+recueillie, je considérais combien présent m’avait
+été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait
+véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette
+pensée, lorsqu’Il me dit, — et il me parut que
+c’était au plus profond de moi, comme du côté
+du cœur, — par vision intellectuelle : « Je suis
+là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux
+sans moi !… » Instantanément, je repris confiance
+et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même
+nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une
+vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait
+presque imaginaire, se posa dans mes bras,
+à la manière dont on représente la « Cinquième
+Angoisse ». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge
+tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette
+vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette
+et si proche de moi que je me demandais si ce
+n’était pas une illusion. Mais Il me dit : « <i>Ne t’effraie
+pas de cela, car l’union de mon Père avec ton
+âme est incomparablement plus grande !</i> ». Cette
+vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit
+de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois… »</p>
+
+<p>Voici une autre apparition d’un caractère peut-être
+plus audacieux encore dans sa divine familiarité :
+« Ce jour-là, après la communion, il me
+sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur
+s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler
+avec la plus grande bonté et me dit entre autres
+choses : Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi !
+Montre-moi tes mains ! » Il me sembla qu’Il me
+les prenait et qu’il les portait à son côté, — et il
+me dit : « <i>Regarde mes plaies ! Tu n’es pas sans
+Moi : la vie est courte et passe promptement.</i> »
+Par certaines de ses paroles, je compris que,
+depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus
+jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans
+le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué
+à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection,
+Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle
+était alors dans une grande détresse, — et que
+sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement
+qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour
+jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je
+compris cet autre transpercement que j’avais
+souffert<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, mais qui était si différent. Ah ! que
+dut être celui de la Vierge !… Et Notre-Seigneur
+me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et
+qu’il avait même fallu qu’Il la consolât !… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont
+nous allons bientôt parler.</p>
+</div>
+<p>Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif
+et de l’ivresse mystiques ! « Le dimanche des
+Rameaux, comme je venais de communier, je fus
+prise d’une grande extase, de sorte que je ne
+pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore
+dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois
+revenue à moi, que toute ma bouche était remplie
+de sang, que mon visage et mon corps tout entier
+en étaient couverts, comme si le Seigneur venait
+de le répandre. Il me sembla que ce sang était
+chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était
+excessive. Et le Seigneur me dit : « <i>Ma fille, je
+veux que mon sang te profite. Ne crains pas que
+ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu
+mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et
+tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois.
+Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil
+jour.</i> Il ajouta les dernières paroles, parce que,
+depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là,
+si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer
+mon âme pour y héberger le Seigneur… »</p>
+
+<p>Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en
+même temps, de plus hardi dans la familiarité
+du divin ! Il faut être des saintes (par exemple
+sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse),
+pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique !
+Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente.
+Ce que les esprits prévenus peuvent
+considérer comme une débauche de folle imagination
+n’est que l’illustration sensible d’un dogme
+que tout chrétien doit admettre et dont il peut
+se faire l’application personnelle : « J’ai versé
+telle goutte de sang pour toi ! » dit le Christ à
+Pascal, dans le fameux <i>Mystère de Jésus</i>. En
+réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à
+tout le Sang du Christ. La Faute étant commune
+à tous, la Rédemption est aussi commune à tous.
+Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège
+spécial. Elle ne se targue point d’une faveur
+qui serait refusée aux autres. La grâce insigne
+qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la
+confirmation sensible et particulière d’une vérité
+admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré,
+qui pourrait émouvoir dans une âme moins
+angélique que la sienne, une sentimentalité et
+même une sensualité équivoques, n’est pour elle
+que la promesse infiniment tendre, par la bouche
+du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise,
+ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes
+de candeur et de sincérité, ces notes
+intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi
+près que possible, on n’y trouvera pas un mot
+qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand
+le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de
+son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne
+voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a
+souffert pour les hommes et de la nécessité pour
+elle-même, après tant de tribulations, de souffrir
+encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces
+souffrances ne dureront pas toujours : « Regarde
+mes plaies !… La vie est courte et passe promptement ! »
+Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans
+ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de
+la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce
+contact sacré. Quoi ! La chair divine du Christ si
+proche de la sienne !… Mais, tout de suite, la Parole
+sublime qui la rassure : « Ne t’effraie pas de
+cela ! Car l’union de mon Père avec ton âme est
+incomparablement plus grande ! » Par ces seuls
+mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque
+dans ses intimes profondeurs : « Est-il possible,
+Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne
+dans ses bras votre chair adorable ? » Et le Christ
+de répondre : « L’union de mon Père avec ton âme
+est incomparablement plus grande ! » C’est-à-dire :
+« Puisque ton âme est unie à mon Père,
+tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte
+Humanité. Par elle, tu commences une union
+qui s’achève en Dieu !… »</p>
+
+<p>Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille,
+au moins égales en splendeur et en signification
+mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère.
+Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement
+encore inférieur à la réalité. Thérèse a
+vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir
+du moment où nous sommes arrivés, pendant
+les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne
+s’est peut-être pas passé un seul jour où elle
+n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à
+côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants,
+Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console,
+qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un
+soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause
+de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain
+devant elle, sans se décider à le couper, ni même
+à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut, — et
+il lui sembla qu’Il rompait un morceau de
+pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il
+lui disait : « Mange, ma fille ! Et fais passer ce pain
+comme tu pourras ! J’ai chagrin de ce que tu
+souffres. Mais en ce moment, il convient que tu
+souffres !… » — Quand on lit cette scène d’une
+divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter,
+il est impossible de ne pas se rappeler que
+Thérèse est une Espagnole et une grande dame.
+Au sentiment tendre qui déborde de cette confession,
+se mêle une sorte de galanterie sacrée. En
+ce temps-là, — et aujourd’hui encore, — quand
+l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité,
+il détache délicatement un morceau d’un mets ou
+d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend
+vers sa bouche… Mais le Christ a toute espèce
+d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son
+épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble,
+Il joint de véritables présents, des joyaux dont
+elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de
+même nature que le resplendissement des corps
+glorieux : « Un jour, dit-elle, que je tenais à la
+main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la
+prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit,
+elle était faite de quatre grandes pierres précieuses,
+beaucoup plus belles que des diamants,
+sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas
+de possible : le diamant paraît quelque chose de
+faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles.
+Les cinq plaies y étaient merveilleusement
+gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais.
+Et, en effet, il en fut ainsi : je ne voyais
+plus le bois dont cette croix était faite, mais les
+pierres précieuses. <i>Personne autre que moi ne les
+voyait…</i> » Pour Thérèse, il y avait une sorte de
+parenté spirituelle entre les splendeurs des
+gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi,
+sans doute, elle a toujours beaucoup aimé
+les pierreries. Le goût féminin pour la parure est
+évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce
+goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin,
+mais transformé et sublimé. Elle méprisait les
+joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer,
+à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient
+la gloire des choses du Ciel.</p>
+
+<p>Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos,
+cette anecdote charmante : « Elle reçut un
+jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement
+mariée, belle et richement parée. Entre
+autres ornements, cette dame portait des perles
+très fines, ainsi que deux ou trois diamants de
+grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient
+admirablement. Dès que cette dame fut
+sortie, la Mère m’interpella en ces termes :
+« Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña <i>Fulana</i> ? — Oui,
+ma Mère ! Pourquoi me demandez-vous
+cela ? — <i>Ne vous semble-t-il pas qu’elle
+est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses
+perles sont jolies ?</i> — Je n’ai pas fait attention
+à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est
+belle et bien parée. » La Sainte se mit à sourire
+et ajouta : « Ces diamants seraient bien
+mieux à orner mon Enfant-Jésus ? Pour moi,
+toutes les choses de la terre me paraissent fort
+laides. » Cette conclusion, c’est celle qui ressort
+d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci,
+plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est
+contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait
+alors à Tolède, chez une très grande dame, doña
+Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de
+Medina-Celi : « Durant mon séjour chez cette
+dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce
+grand mal de cœur auquel j’étais si sujette.
+Comme cette dame est d’une admirable charité,
+elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries
+de grand prix et, en particulier, un diamant
+qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue
+me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même
+et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les
+hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur
+nous garde en réserve… » Oui, sans doute, la
+Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande
+dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire
+plaisir en les lui montrant ? Quelle charmante
+idée, — et bien féminine encore, — que d’apporter
+des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper
+son mal de cœur !… Assurément, Louise de
+la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité,
+savait que les beautés matérielles ne
+sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour
+gravir jusqu’aux spirituelles…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes ces visions, — imaginaires ou intellectuelles,
+ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas
+les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse.
+Les deux autres Personnes divines, la
+Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se
+sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions,
+des plus insistantes aux plus fugitives, est
+comme baignée de grâce et de lumière. Pour les
+âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute
+signification mystique, une poésie à la fois suave
+et éblouissante, — témoin cette vision, dont elle
+fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans
+l’église même du couvent : « La veille de la
+Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait
+à chanter le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>, je vis la Mère de
+Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges,
+descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait
+une statue de Notre-Dame et occuper elle-même
+cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est
+pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame
+que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait
+un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+Mais je n’eus pas le temps de déterminer
+cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase.
+Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles
+du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont
+devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent
+pas néanmoins sous une forme sensible,
+parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai
+ainsi tout le temps que dura le chant du
+<i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la
+Sainte par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno,
+tableau que l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph
+d’Avila.</p>
+</div>
+<p>Elle vit aussi des religieux lui apparaître en
+état de grâce, ou même en gloire, soit après leur
+mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique.
+Ainsi pour le Père Gratien, son disciple
+bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel
+de sa correspondance, son <i>Élisée</i> :
+« Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et
+que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis :
+« <i>C’est mon véritable fils : je ne manquerai pas
+de l’aider</i> », ou une autre parole de cette sorte,
+car je ne me la rappelle pas exactement. La
+veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion,
+mon esprit était tellement distrait et troublé
+que je ne pouvais me recueillir. Je commençai
+à porter envie à ceux qui habitent les déserts,
+persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à
+l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions,
+j’entendis alors ces paroles : « Tu te
+trompes beaucoup, ma fille ! Les tentations du
+démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs :
+prends patience ! Tant que dure la vie,
+on ne saurait échapper à ces épreuves. » Je
+réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il
+me vint un recueillement intérieur, accompagné
+d’une lumière si grande, que je me croyais dans
+un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans
+de lui-même comme au milieu d’un bosquet et
+jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que
+dit le livre des Cantiques : <i lang="la" xml:lang="la">Veniat dilectas meus
+in hortum suum.</i> J’y vis mon Élisée : il n’était
+nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante
+beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande
+de pierres très précieuses. Des vierges, en
+grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la
+main des palmes et chantaient toutes des cantiques
+à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à
+ouvrir les yeux pour distraire mon attention,
+sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait
+un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en
+goûtait la suavité, sans les entendre, car elle
+était tout entière plongée dans la joie. Comme je
+m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il
+me fut dit : « Celui-ci a mérité d’être au milieu
+de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu
+vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur
+de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où
+il est. » Cette vision, à laquelle je ne pouvais
+faire diversion, tant était excessive la joie de mon
+âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui
+ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai
+de là un amour plus grand pour Élisée, et je
+me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut.
+J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En
+tout cas, ce ne pouvait être une imagination… »</p>
+
+<p>Pour bien comprendre la plupart de ces visions
+et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances
+très particulières au milieu desquelles
+elles se sont produites. En ce qui concerne la
+dernière, — et pour expliquer l’amour exalté
+que la Sainte porte à son disciple de prédilection,
+le Père Gratien, — il importe de rappeler
+que ce Père, qui était l’agent le plus énergique
+et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors
+une furieuse persécution de la part des Carmes
+mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes ; — que
+cette réforme était, aux yeux de la Sainte,
+une chose capitale, peut-être une question de vie
+ou de mort pour le catholicisme menacé par les
+protestants, — et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais
+cessé de cultiver les amitiés mystiques
+comme un moyen, pour les âmes ferventes, de
+s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert
+vers Dieu.</p>
+
+<p>Mais ces considérations historiques font naître
+précisément une objection, qui a été formulée
+maintes fois par les adversaires du surnaturel :
+est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent
+si bien aux préoccupations <i>actuelles</i> de
+Thérèse ne seraient pas provoquées par ces préoccupations
+mêmes, par le désir qu’elle a d’obtenir
+une réponse à ses doutes, un encouragement
+dans ses épreuves ?… Et l’on se souvient de cette
+sévère condamnation, prononcée par saint Jean
+de la Croix, de certains états mystiques : « C’est
+une chose surprenante que ce qui se passe de nos
+jours. Quand une âme a pour moins de quatre
+deniers de considération des choses divines et
+qu’elle entend en elle-même le son de quelque
+parole intérieure, dans un moment de recueillement,
+elle tient immédiatement cela pour quelque
+chose de sacré et de divin, et, sans en douter le
+moins du monde : « Dieu, dit-elle, m’a parlé,
+Dieu m’a répondu… » <i>Or cela n’est pas vrai.
+Et c’est elle-même qui se parle et qui se répond
+par l’effet même de son désir.</i> »</p>
+
+<p>Il est trop évident qu’une telle critique ne
+saurait s’adresser à sainte Thérèse, qui est sans
+cesse en garde contre les duperies des sens, les
+suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi.
+Quand elle n’est pas sûre d’une chose, — absolument
+sûre, — elle multiplie, nous l’avons vu,
+les formules dubitatives. Elle dit qu’<i>il lui semble</i>,
+et non que cela est certain. Mais il y a des évidences
+immédiates qu’elle ne peut nier sans se
+nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas
+produites une fois, elles se sont répétées indéfiniment.
+Redisons-le : pour la voyante, cette certitude
+est supérieure à celle des sens, qui peuvent
+toujours être le jouet d’hallucinations : là l’évidence
+rationnelle est parfaite et constante. Elle
+est confirmée par des expériences répétées, par
+le témoignage concordant des cinq sens spirituels,
+lesquels sont analogues aux cinq sens organiques.
+D’autre part, ces visions et révélations
+ne sont nullement volontaires. Sainte Thérèse
+insiste continuellement sur le caractère passif de
+ces états. Si elle s’efforce à l’oraison, — et à
+toutes les formes de l’oraison, — elle n’a jamais
+demandé les grâces dont il est ici question. Bien
+plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a voulu
+les refuser, elle a désespérément essayé de s’y
+soustraire. De sorte qu’elle souscrirait pleinement
+à cette autre critique, non moins sévère,
+de saint Jean de la Croix : « Celui qui voudrait,
+de nos jours, demander à Dieu et obtenir quelque
+vision ou révélation, ferait, ce me semble, outrage
+au Seigneur, en ne jetant pas uniquement
+les yeux sur son Christ. Et Dieu aurait le droit
+de lui répondre : « Voici que vous avez mon Fils
+bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances.
+Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux
+modes d’enseignement. Car, en Lui et
+par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que
+vous pouvez désirer et me demander, — vous
+le donnant pour frère, pour maître, pour ami,
+pour rançon et pour récompense. » Sainte
+Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a jamais rien
+désiré au-dessus de cet enseignement et de cette
+récompense. Tout le reste lui a été donné malgré
+elle et par surcroît.</p>
+
+<p>Ces manifestations surnaturelles, outre leur
+fréquence, leur certitude immédiate, leur caractère
+involontaire, se distinguent encore par cet
+autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments
+nouveaux à la connaissance, des acquisitions où
+les sens naturels n’ont aucune part : ainsi cette
+perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière
+sensible portée à un degré de splendeur extraordinaire,
+mais <i>une autre lumière</i>, « une lumière
+si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous
+les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière,
+il serait impossible de s’imaginer comme
+elle est ». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle,
+étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle.
+De même par ces étranges paroles, qu’elle
+appelle « le langage de ciel », — ces paroles non
+prononcées, non distinctes, et qui semblent bien
+n’être que de hautes vérités miraculeusement
+infuses. Ces intuitions sont douées d’une intensité
+si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de
+telles profondeurs, que les mots lui manquent
+pour y faire même allusion et que, dans le transport
+que cette vision lui cause, elle se sent réellement
+hors d’elle-même et prête à s’anéantir.
+Enfin, elles produisent en elle une véritable dilatation
+de l’intelligence, un renouvellement et un
+enrichissement moral, que tous ses efforts vers
+la perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle
+s’étonne d’avoir acquis en un instant. Ces dons
+inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses
+visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard.
+Ce sont des joyaux dont lui a fait présent l’Ami
+inconnu et qui lui attestent à la fois la réalité de
+son amour et de ses visites mystérieuses…</p>
+
+<p>Le plus grand des effets produits par ces grâces
+insignes, c’est un redoublement d’amour pour
+Dieu, — redoublement qui se manifeste sous une
+forme étrange, mais nettement caractérisée et que
+la Sainte analyse avec une pénétration et une
+subtilité singulières. Cet état nouveau se produisit
+durant les persécutions qu’elle eut à subir au
+lendemain de sa conversion, c’est-à-dire dès que
+ces grâces spéciales lui furent accordées : « Bientôt,
+dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle
+me l’avait promis, à me donner des signes de
+plus en plus nombreux que c’était bien Elle. En
+même temps, croissait en moi un si grand amour
+de Dieu que je ne savais pas d’où il me venait,
+parce qu’il était évidemment surnaturel et que
+je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir,
+avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où
+chercher cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet
+amour me donnait de si grands transports… que
+je ne savais que faire de moi, parce que rien ne
+me satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement,
+il me semblait qu’on m’arrachait
+l’âme. Artifice souverain du Seigneur ! De quelle
+délicate habileté vous usiez à l’égard de votre
+misérable esclave ! Vous vous teniez caché de
+moi, et votre amour me pressait dans une mort
+si savoureuse, que jamais mon âme n’aurait
+voulu en sortir. Qui n’a point passé par ces transports
+si grands, il est impossible qu’il puisse les
+comprendre… » Et, plus loin, elle précise cette
+espèce de douleur, qui lui vaut comme une mort
+anticipée. Elle la compare à celle d’une blessure
+que ferait une flèche trempée dans le suc d’une
+herbe magique : « Ce n’est pas l’âme, dit-elle,
+qui produit en elle-même cette blessure qu’elle
+ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une
+flèche qui se fiche au plus vif des entrailles et du
+cœur à la fois, de sorte que l’âme ne sait ni ce
+qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien
+qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec
+elle un philtre qui la fait se détester elle-même
+par amour de ce Seigneur et que, de bon cœur,
+elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer,
+ni même exprimer la manière dont Dieu blesse
+l’âme, ni la grande peine qu’Il lui donne, au
+point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette
+peine est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices
+dans la vie qui lui causent plus de contentement.
+L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours
+mourante d’un tel mal… »</p>
+
+<p>Cette « petite mort » n’est nullement métaphorique ;
+elle est réelle. A de certains moments de
+l’extase, il semble que la mort physique soit
+déjà commencée : « La douleur, dit la Sainte,
+est si vive que l’âme ne peut ni prier, ni rien
+faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut
+remuer ni les pieds ni les bras. Si, auparavant,
+on était debout, on s’affaisse comme une chose
+inanimée. On ne peut plus même respirer, à
+peine pousser quelques soupirs, très faibles parce
+qu’on est à bout, mais très intenses par ce que
+l’on ressent… »</p>
+
+<p>Il importe d’avoir tous ces textes présents à
+l’esprit, de les avoir lus et relus attentivement,
+d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le
+sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus
+extraordinaires de la vie de sainte Thérèse, — ce
+fameux miracle de la Transverbération, dont
+l’Église a conservé le souvenir par une fête qui
+se célèbre, chaque année, le 27 du mois d’août.
+Faute de cela, on en a donné les interprétations
+les plus tendancieuses et les plus grossièrement
+erronées. La littérature pseudo-médicale voit
+dans ce cas, superficiellement exposé, la confirmation
+de ses théories. Enfin, le groupe célèbre
+du Bernin, cette « gloire », en marbre blanc, qui
+veut être une traduction plastique et une illustration
+du miracle et que l’on peut contempler,
+aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, — cette
+sculpture équivoque
+a, dans une certaine mesure, autorisé de telles
+fantaisies d’interprétations. Des écrivains notoires
+en ont pris prétexte pour exécuter des variations
+esthétiques sur le mélange de la volupté à la
+dévotion.</p>
+
+<p>En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de
+sainte Thérèse ?… Uniquement, d’une forme singulière
+de l’amour de Dieu, d’un tel appétit de
+Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de
+Lui. Cette douleur qu’elle en éprouve, elle se la
+représente sous les espèces d’une flèche qui lui
+traverserait le cœur et les entrailles et qui lui
+inspire l’horreur d’elle-même et le désir de perdre
+la vie pour Dieu. C’est une douleur à la fois spirituelle
+et <i>physique</i>, parce qu’il est impossible
+qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le
+corps lui-même. Mais, de cette douleur naît un
+plaisir incompréhensible et inexprimable, un
+plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait,
+dit-elle, que « l’âme voudrait être toujours mourante
+d’un tel mal ». Ainsi la flèche n’est qu’un
+signe sensible par lequel la Sainte se représente
+la <i>douleur d’âme</i> que lui cause l’absence de Dieu.</p>
+
+<p>Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de
+sainte Thérèse, on peut lire, sans trop d’étonnement,
+la prodigieuse confession que voici : « Le
+Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse
+cette vision : Je vis un ange près de moi, du côté
+gauche, sous une forme corporelle, ce qui ne
+m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien
+que, souvent, des anges m’apparaissent, je ne
+les vois pas, sinon par une vision intellectuelle
+analogue à la première que j’ai rapportée. Cette
+vision, le Seigneur voulut que je la visse ainsi :
+<i>il</i> n’était pas grand, plutôt petit, très beau, le
+visage tellement enflammé qu’il semblait être un
+ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont
+que feu. Ce doit être ceux qu’on nomme Chérubins,
+car ils ne me disent pas leurs noms. Mais
+je vois bien que, dans le ciel, il y a une telle
+différence d’un ange à l’autre, et de ceux-ci à
+ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui voyais
+dans les mains un long dard qui était d’or, avec
+une pointe de fer qui me semblait avoir un peu
+de feu. Il me parut qu’il me le plongeait dans le
+cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me
+pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il
+me sembla qu’il les entraînait avec lui et qu’il
+me laissait tout embrasée d’un grand amour de
+Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait
+pousser les gémissements que j’ai dits. Et si
+excessive était la suavité que mettait en moi cette
+extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle
+fût ôtée — et que l’âme ne peut se contenter
+qu’en Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle,
+mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas
+d’y participer, et même assez durement. C’est
+une caresse si suave entre l’âme et Dieu, que je
+supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui
+penseront que je mens. »</p>
+
+<p>On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un
+certain parallélisme entre cet amour mystique et
+l’amour humain. Ce qui ressort de ces lignes,
+c’est que la personne de l’ange est purement
+accessoire aux yeux de la Sainte : il n’est que
+l’envoyé et le ministre de l’amour divin. Elle ne
+voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à
+une des hiérarchies célestes les plus élevées. Bien
+qu’elle remarque sa beauté, ce n’est pas vers lui
+que se tourne son amour. Le résultat de la blessure
+faite par la flèche d’or, c’est de la laisser
+« embrasée d’un grand amour de Dieu ». En outre,
+la douleur qu’elle éprouve est toute spirituelle,
+bien que le corps en subisse le contre-coup. Les
+délices concomitantes sont des délices également
+spirituelles, auxquelles le corps reste étranger :
+« C’est, — dit-elle — une caresse suave entre
+l’âme et Dieu. » Ceux qui ne veulent considérer
+dans cette extase de sainte Thérèse qu’un cas
+physiologique et pathologique sont donc obligés
+de dénaturer les textes et de forcer les faits.</p>
+
+<p>Mais l’Église, après un minutieux examen, a
+reconnu le miracle. Et les filles de sainte Thérèse,
+dans la chapelle de leur couvent d’Alba de Tormès,
+en montrent une preuve matérielle, qui est
+quelque chose de déconcertant : le cœur même
+de la Sainte, portant la trace nettement visible
+de la Transverbération, — le cœur non embaumé,
+mais desséché, et conservé dans une ampoule de
+cristal qui occupe le centre d’un somptueux reliquaire.
+Une couronne constellée de pierreries
+d’une richesse fabuleuse surmonte l’ampoule, et,
+à la cime de ce radieux ostensoir, se dresse un
+groupe d’argent massif : deux figures, celle de
+la Sainte et celle de l’Ange, qui commémorent
+le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux que le
+Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée
+tournant presque le dos au chérubin et le visage
+tendu vers le ciel…</p>
+
+<p>Autour de cette relique, les imaginations se
+sont donné libre carrière. Les plus romanesques
+et extravagantes histoires ont été inventées pour
+expliquer « scientifiquement » la blessure très
+apparente de ce cœur de chair. On se demande
+pourquoi les mêmes gens qui admettent la stigmatisation
+des mystiques se refusent à admettre
+des stigmates internes, qu’ils pourraient expliquer
+d’une façon tout aussi « scientifique ». Car
+enfin si la seule pensée d’un saint François d’Assise
+intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ
+a pu produire les cinq stigmates que l’on
+sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse concentrée
+sur la blessure et la souffrance atroce de
+son propre cœur n’aurait-elle pas laissé de traces
+analogues dans sa chair ? Mais tout cela est loin
+d’être démontré. Aucune expérience n’est possible
+sur le passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant
+la raison stupéfiée, comme une énigme et comme
+un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un
+signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la
+pourriture…</p>
+
+<p>Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas
+l’ombre d’un doute. Il se renouvela, d’ailleurs,
+à plusieurs reprises : « Les jours, dit-elle, où je
+me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de
+stupeur. Je n’aurais voulu ni voir ni parler,
+mais rester embrassée avec ma peine, qui, pour
+moi, était <i>une gloire plus haute que tout ce qui
+existe au monde</i>. » Et pourtant, de tels états
+n’étaient que le prélude de grâces encore supérieures.
+C’est, en effet, à partir de ce moment
+que vont commencer ce qu’elle appelle ses
+« grands ravissements ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS
+ET LE MARIAGE MYSTIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Ces « grands ravissements », qui se multiplièrent
+après le miracle de la Transverbération,
+n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse.
+La première fois qu’elle entendit des paroles
+intérieures : <i>Je ne veux plus que tu converses
+avec les hommes, mais avec les anges</i>, ce fut en
+récitant les strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni creator</i>. Au milieu
+de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle,
+d’un « ravissement », et c’est à ce moment
+qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis,
+toutes ses autres visions et révélations lui furent
+accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase
+commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase.
+Quand la Sainte nous parle de ses visions
+imaginaires, elle ajoute : « Pour moi, je dis que
+les visions de cette espèce sont douées d’une telle
+puissance, quand le Seigneur veut découvrir à
+l’âme une grande partie de sa gloire et de sa
+majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune
+âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui
+accorde un secours très surnaturel, en la laissant
+<i>dans le ravissement et dans l’extase</i>. Et ainsi la
+vision de cette divine présence se perd dans la
+jouissance… »</p>
+
+<p>Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase
+et le ravissement, ou ce qu’elle appelle « le vol
+de l’esprit ». Pour elle ce sont des états de même
+nature, mais non de même degré, et c’est ce qui
+permet d’établir entre eux des différences. L’extase
+paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union
+mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle
+s’en distingue « par l’intensité de ses effets et par
+un certain nombre d’autres opérations. » Elle est
+plus paisible que le ravissement. Le ravissement
+est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est
+de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous
+l’action apparente d’une circonstance extérieure :
+à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée
+brusquement surgie, qui bouleverse toutes les
+puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune
+cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans
+nulle préparation, au cours d’une conversation,
+quand on pense à autre chose, l’âme est subitement
+terrassée et le corps est pris d’une transe.
+Mais voyons d’abord les effets physiques de ce
+phénomène étrange.</p>
+
+<p>« Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme
+ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi
+d’une manière très sensible que la chaleur
+naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant,
+quoique avec infiniment de douceur et de plaisir.
+Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que,
+dans l’union (mystique) où nous sommes, en
+quelque sorte, dans notre pays, la résistance est
+possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais
+on le peut presque toujours. Dans le ravissement,
+il n’y a aucun remède, la plupart du temps.
+Souvent, <i>prévenant toute pensée et toute préparation
+intérieure</i>, il arrive sur vous avec une
+impétuosité si soudaine et si forte, que vous
+voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle
+céleste vous enlever et vous emporter sur ses
+ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous
+vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car,
+malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature
+nous fait craindre au début et il faut une âme
+résolue et déterminée, beaucoup plus que dans
+les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit
+de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu
+et aller où il veut bien nous enlever, car il nous
+enlève, quelque peine que nous en ressentions.
+Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent
+que je voudrais résister et je lutte de toutes mes
+forces, spécialement quand cela me prend en
+public, et aussi, souvent, en particulier, <i>dans
+la crainte où je suis d’être trompée</i>. Parfois
+j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande
+fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort
+géant : j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres
+fois c’était impossible : mon âme était enlevée et,
+après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir
+la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à
+se soulever… »</p>
+
+<p>C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène
+de lévitation, — cas fort rare, paraît-il,
+et qui n’a jamais été « scientifiquement » observé.
+C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté
+la réalité : les mystiques, nous disent-ils, sont
+alors victimes d’une illusion. Dans cette tension
+extrême de tout leur être, tant physique que
+moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du
+sol. Mais il n’en est rien… A ces assertions on ne
+peut qu’opposer le témoignage très catégorique
+de sainte Thérèse elle-même : « J’ai été, dit-elle,
+rarement enlevée de cette manière. Cela m’est
+arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la
+communauté et prête à communier. Mais ma
+peine en fut très grande <i>parce que cela me paraissait
+une chose extraordinaire et qui allait avoir
+tout de suite beaucoup de retentissement</i>. Comme
+ce fait est tout récent et s’est passé depuis que
+j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon
+pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler.
+En plus d’une circonstance, comme je commençais
+à voir que le Seigneur allait faire la même
+chose, et, notamment, une fois, comme des personnes
+de qualité se trouvaient présentes, — c’était
+pour la fête de la Vocation, pendant un
+sermon, — <i>je me couchai sur le sol. Les sœurs
+accoururent pour me tenir le corps, et cependant
+on put voir la chose.</i> Je suppliai beaucoup le
+Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de
+ces grâces… »</p>
+
+<p>Un peu plus loin, elle insiste encore sur
+l’étrangeté du fait : « Au commencement, je
+l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et
+qui ne le serait, <i>en voyant ainsi son corps enlevé
+de terre ?</i> Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève
+après lui et cela avec une grande suavité, si l’on
+ne résiste pas, le sentiment ne se perd point.
+Pour moi, du moins, je le conservais de telle
+sorte que je pouvais comprendre que j’étais
+enlevée de terre. » Si, à cette dernière affirmation
+de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle
+était le jouet d’une illusion, comment révoquer
+en doute ces deux faits matériels : que, dans une
+de ces transes, elle se coucha par terre et que les
+religieuses furent obligées de lui tenir le corps ?…
+Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions ?
+Mais des témoins oculaires, des religieuses de
+l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres
+compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs
+reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de
+terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste
+« la vit deux fois » : ce qui est confirmé
+par le témoignage de la propre sœur du Père
+Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une
+cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de
+Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage
+le plus frappant et le plus catégorique,
+c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le
+Couvent de l’Incarnation : « Dans le troisième
+parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle
+devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle
+« le parloir de Notre Sainte Mère »), en cet endroit,
+elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent
+de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut
+témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la
+Sainte, qui était portière et qui venait lui demander
+quelque permission. La Sainte était à genoux,
+cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise
+et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce
+qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la
+clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation,
+pareille chose arriva, et le Saint se mit
+debout pour résister au transport de l’esprit. Ce
+fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles :
+« On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père,
+le Frère Jean : tout de suite il entre en ravissement
+ou vous y fait entrer. » Malgré ces détails
+si précis (admettons même que les religieuses
+aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait
+incontestable que, dans le ravissement, sainte
+Thérèse éprouvait comme un allégement de son
+corps et une inexplicable poussée de bas en haut :
+« Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger
+qu’il n’avait plus de pesanteur : quelquefois
+c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds
+toucher la terre. » Et ailleurs : « Lorsque je
+voulais résister, je sentais sous mes pieds des
+forces étonnantes qui m’enlevaient : je ne saurais
+à quoi les comparer. »</p>
+
+<p>Mais cette attaque soudaine n’est que la première
+de toute une série de manifestations extérieures,
+que sainte Thérèse a minutieusement
+décrites : « Tant que le corps, dit-elle, est dans
+le ravissement, il reste comme mort et souvent
+dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve
+l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur
+pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en
+un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé.
+Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment,
+il m’est cependant arrivé d’en être entièrement
+privée : <i>ceci a été rare et a duré fort peu
+de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve</i>,
+mais on éprouve je ne sais quel trouble.
+Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne
+laisse pas d’entendre : c’est comme un son confus,
+qui viendrait de loin. Toutefois, même cette
+manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement
+est à son plus haut degré, je veux dire lorsque
+les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent
+perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne
+voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je
+l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union,
+cette transformation totale de l’âme en Dieu
+est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure,
+aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même,
+ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse
+sans doute la faible portée de notre entendement
+dans cet exil : nous devons apparemment
+être incapables de recevoir une si haute
+lumière… »</p>
+
+<p>Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement
+douloureux : c’est, dit la Sainte, un véritable
+martyre, mais un martyre où l’on voudrait
+passer tout ce qui reste de vie. Toutefois « il est
+d’une rigueur si excessive que la nature a bien
+de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois
+réduite à une telle extrémité que j’avais presque
+entièrement perdu le pouls… De plus mes os se
+séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont
+si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il
+m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères
+et dans tous les membres, une douleur aussi violente
+que si tout mon corps eût été disloqué… »
+Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on
+pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure,
+des gémissements plus ou moins forts. Les cris
+ont parfois quelque chose d’effrayant : « Dans le
+monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si
+rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne
+pour des marques de folie. » Elle va même jusqu’à
+l’aveu que voici : « Si les ravissements ne
+produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle
+n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement
+je douterais beaucoup que ces transports
+vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que
+ce ne fussent de ces transports de rage, dont
+parle saint Vincent Ferrier… »</p>
+
+<p>Il ne faut pas craindre de le confesser après
+sainte Thérèse elle-même : ces phénomènes
+externes du ravissement mystique ont quelque
+chose de choquant et, quelquefois, de répugnant,
+où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse
+et de la misère humaines. Incapable de supporter
+des états aussi prodigieux, notre pauvre nature
+en est bouleversée jusque dans ses régions les
+plus basses, celles qui nous sont communes avec
+l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse
+de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public.
+Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler, — et
+d’abord aux autres religieuses. Mais
+celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce
+qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère
+Marie de Saint-Jérôme : « Bien qu’elle éprouvât
+une grande peine d’être ravie devant nous, finalement
+elle s’y résignait. Mais, pour les personnes
+du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait
+la chose, en disant qu’elle souffrait du
+cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant
+quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque
+chose à manger ou à boire, pour donner à
+entendre que c’était une nécessité de sa maladie. »
+Voilà donc ce que la Sainte concédait à la
+crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de
+suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques,
+si douloureux fussent-ils, — elle jetait un
+voile sur ces misères de la nature, — pour ne
+considérer que les effets intérieurs et les avantages
+durables du ravissement. Elle les jugeait
+d’un prix inestimable.</p>
+
+<p>D’abord, elle sortait de ces crises avec un
+redoublement d’humilité et d’amour de Dieu :
+« Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous
+avons un maître et que de telles faveurs sont
+données par lui et que, par nous-mêmes, nous
+ne pouvons rien. Et il en résulte une grande
+impression d’humilité… Celui qui peut produire
+de tels effets se montre à nous avec une telle
+majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en
+reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu.
+Mais cela s’enveloppe dans un immense amour,
+qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde
+à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente
+pas d’élever réellement son âme jusqu’à
+Lui, mais même aussi son corps, ce corps de
+mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses… »</p>
+
+<p>Un autre effet, c’est « un détachement étrange,
+qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte.
+Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des
+autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui
+qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit.
+Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même
+soit détaché de fait. On devient ainsi plus
+étranger aux choses de la terre, et la vie paraît
+une peine infiniment plus grande. » Ce n’est
+pas seulement parce que le mystique est comme
+allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment,
+mais parce que la souffrance a brisé et anéanti
+ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la
+toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger
+à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à
+cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement
+de douleurs. Mais alors, commence pour lui une
+nouvelle épreuve, — une peine terrible et inouïe,
+que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque
+dans ses replis les plus secrets. « Il nous vient,
+dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus
+attirer sur nous que nous ne pouvons nous en
+délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais
+essayer de faire comprendre cette grande peine,
+mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant
+je vais en dire quelque chose comme je pourrai…
+Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent
+même c’est à l’improviste qu’il nous vient,
+je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute
+l’âme en un instant. Alors, elle commence à
+s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien
+au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu
+la met dans un tel désert, si loin de toutes
+choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts,
+il lui semble qu’elle ne trouverait au monde
+aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais
+elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que
+mourir dans cette solitude… Et bien que Dieu me
+paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui
+communique quelquefois ses grandeurs de la
+façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer.
+Et ainsi c’est une chose inexprimable et je
+crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne
+le croiront ni ne l’entendront : cette communication
+n’est pas pour nous consoler, mais pour
+montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter
+ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les
+biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette
+extrémité de solitude où elle se voit avec une peine
+si délicate et si pénétrante… qu’elle peut dire au
+pied de la lettre ce que disait sans doute, étant
+dans la même solitude, le Prophète royal, — avec
+cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir,
+à lui qui était un saint, d’une manière bien
+plus profonde : « <i lang="la" xml:lang="la">Vigilavi et factus sum sicut passer
+solitarius in tecto…</i> » Cela me console de
+voir que d’autres âmes, — et de telles âmes, — ont
+éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état,
+l’âme ne semble plus être en elle-même, mais
+sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout
+le créé : car c’est dans sa partie la plus supérieure
+qu’elle habite alors… »</p>
+
+<p>Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par
+des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère
+quelquefois à un tel degré, — l’âme se sent
+dans une telle détresse et dans un tel abandon, — qu’elle
+en arrive à se demander : « Où est ton
+Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i> » Seul peut la consoler
+le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles
+que Dieu lui donne au milieu de ces
+angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa
+souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment.
+Alors, ce sont véritablement les affres de
+l’agonie : c’est l’affreux passage de la mort.
+« Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne
+d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la
+comparer. C’est un martyre à la fois cruel et
+savoureux… L’âme connaît bien qu’elle ne veut
+que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier
+en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime,
+mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis
+qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination
+ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant
+tout le temps que dure cet état, les puissances
+n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la
+peine, comme elles le sont par le plaisir dans
+l’union et le ravissement… »</p>
+
+<p>Il y a enfin une souffrance pire que toutes
+celles-là : c’est, dans certains moments de détresse
+et de désespoir, d’éprouver comme un sursaut
+de l’instinct de conservation, de vouloir se
+rattacher à la vie, de chercher autour de soi une
+autre âme, un vivant qui nous aide et qui nous
+retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare
+l’âme qui se débat ainsi, dans son agonie, au
+supplicié, qui « ayant déjà la corde au cou et se
+sentant mourir, cherche à reprendre haleine ».
+Mais cette lutte suprême ne fait que trahir la faiblesse
+de notre nature : « C’est l’horreur naturelle
+qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui
+leur fait demander secours afin de respirer. S’ils
+cherchent à parler de leur souffrance, à s’en
+plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver
+la vie : tandis que, par un désir contraire, l’esprit
+ou la partie supérieure de l’âme ne voudrait
+pas sortir de cette peine… »</p>
+
+<p>Cette extrémité de la peine mystique, sainte
+Thérèse nous avertit qu’elle n’y arriva pas tout
+de suite. Quelques années s’écoulèrent entre ses
+premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et
+elle ajoute : « Ce chemin paraît le plus sûr, parce
+que c’est celui de la Croix. Le bonheur que l’âme
+y goûte est selon moi de très grand prix : le corps
+n’y a point de part, il en a seulement la peine et
+l’âme savoure seule les délices de cette souffrance.
+Je ne comprends pas comment cela peut se faire.
+Je sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais
+pas, je l’avoue, cette faveur que Dieu me
+fait (et qui est bien de sa main et non acquise
+par moi, car elle est très surnaturelle) contre
+toutes les grâces que je vais dire ensuite… »</p>
+
+<p>Au cours de cette subtile et si difficile analyse,
+il arrive que la Sainte s’arrête, prise de scrupule,
+et qu’elle se demande : « Est-ce bien ainsi ?
+Me suis-je bien expliquée ? » Elle désespère d’y
+être parvenue. Elle sent bien qu’elle n’a pas tout
+dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. Néanmoins elle
+en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que
+peut être cette étrange « peine » : d’abord le sentiment
+de l’agonie et de la mort physiques (le
+pouls devient imperceptible), et, avec ces affres
+du corps, une souffrance inexprimable de l’âme, — le
+sentiment que le monde s’écroule, qu’il n’y
+a plus rien (où est ton Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i>)
+Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations
+elles-mêmes (on perd le sentiment). C’est
+le désert, et, comme elle le dit, <i>l’extrémité de la
+solitude</i>. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance
+et de l’abandon, un sentiment de plaisir
+et de consolation. Après avoir été terrassée, après
+avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre
+dans la douleur même, peut-être par l’excès de
+la douleur. Elle se sent égale à sa douleur, elle
+en triomphe par une aide qui ne peut être que
+surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup
+notre faculté de souffrir. Et enfin l’âme se
+console par les lumières soudaines que Dieu lui
+accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de
+la souffrance, lui donnent le courage de la supporter,
+pour mériter ce Dieu, dont l’absence la
+tue.</p>
+
+<p>C’est surtout dans « le vol de l’esprit », que ces
+illuminations sont accordées à l’âme avec une
+abondance et une clarté qui comblent tous ses
+désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte
+de ravissement, mais « plus intense et plus impétueux ».
+Il est tel, dit sainte Thérèse, « qu’il
+semble véritablement séparer l’esprit du corps ».
+Et, faisant allusion à elle-même, elle ajoute :
+« Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus
+haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant
+quelques instants, si son âme anime ou n’anime
+plus son corps. <i>Il lui semble qu’elle est entrée dans
+une autre région très différente de celle où nous
+vivons.</i> Là, elle a la révélation d’une lumière si
+différente de celle d’ici-bas, qu’elle pourrait passer
+toute une vie à s’en faire artificiellement
+une image, en mettant ensemble toute espèce
+de comparaisons, sans pouvoir y parvenir. Et
+elle se trouve instruite en un instant de tant
+de choses à la fois, qu’elle n’aurait pu, avec
+tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années,
+la millième partie… »</p>
+
+<p>A la clarté de cette lumière incomparable,
+l’âme découvre un pays inconnu. Elle y entrevoit,
+dans un éclair, d’éblouissantes merveilles.
+Mais ces illuminations ne se produisent pas au
+suprême moment de l’extase. En ce moment-là,
+« Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est plus
+qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie
+hors d’elle-même et se trouve si abîmée dans
+la joie de Le posséder qu’elle est incapable de
+comprendre les secrets qu’il expose à sa vue.
+Mais, lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer
+de cette ivresse, pour lui faire voir ces merveilles
+comme en un clin d’œil, elle se souvient,
+après être entièrement revenue à elle, qu’elle les
+a vues. Elle ne saurait, néanmoins, rien dire en
+particulier de chacune d’elles, attendu que, par
+sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu
+a voulu lui montrer de surnaturel. Vais-je dire
+qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une vision
+imaginaire (par images) ? Pas le moins du
+monde. <i>Il ne s’agit, ici, que de vision intellectuelle…</i> »</p>
+
+<p>Et pour faire comprendre cette espèce de vision
+rapide et illuminante, sainte Thérèse se sert
+d’une très jolie et toute féminine comparaison :
+« Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements
+royaux ou princiers, qu’on appelle je crois « un
+cabinet » et où l’on garde un nombre infini de
+cristaux, de vases de tout genre et une foule
+d’autres objets disposés de telle sorte que le regard
+les embrasse presque tous, en entrant. Un
+jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer
+dans une de ces pièces (mes supérieurs, importunés
+par les instances de cette dame, m’avaient
+donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes
+voyages). Dès le seuil, je fus saisie d’étonnement
+et, me demandant à quoi pouvait servir un tel
+amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le
+Seigneur de voir une telle variété d’objets, — et
+maintenant je le remercie de ce que cela me sert
+pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse
+restée là un moment, il y avait tant à voir, que
+bientôt tout cela sortit de ma mémoire, de sorte
+que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que
+si je ne les avais jamais vues et qu’il me serait
+impossible de dire comment elles étaient faites.
+Mais, dans l’ensemble, je me souviens de les
+avoir vues ».</p>
+
+<p>Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de
+vague ni de confus. Elles sont seulement, en
+grande partie, inexprimables. Et pourtant la
+Sainte arrive à nous en donner l’impression soit
+par des images, lorsque la vision est suffisamment
+imaginaire, soit simplement par des mots
+où elle a su faire passer un peu de son émotion
+ou de son éblouissement. Sa vision de l’Enfer,
+en particulier, est quelque chose d’extraordinaire
+non seulement par quelques traits descriptifs
+qui semblent sortis de l’imagination
+de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment
+et, si l’on peut dire, par la couleur et la
+signification intellectuelles du morceau : « Ce
+fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je
+n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me
+fit l’effet d’une de ces petites rues très longues
+et très étroites, quelque chose comme un four
+très bas, très obscur et très resserré. Le sol me
+paraissait plein d’une boue immonde et pestilentielle,
+où il y avait une foule de reptiles venimeux.
+A l’extrémité se trouvait une concavité
+creusée dans la muraille, une manière de cachot
+très étroit où je me vis enfermée. Tout cela était
+délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai
+alors. Mais je sens que ce que j’ai dit
+n’est pas exact. Ce qui va suivre me paraît
+inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans
+mon âme un feu, que je ne puis m’expliquer,
+dont je ne puis dire ce qu’il est. Les douleurs
+corporelles si insupportables que j’ai subies en
+cette vie et qui sont, de l’avis des médecins, les
+plus cruelles que l’on puisse souffrir… ne sont
+rien en comparaison de ce que je sentis alors :
+le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais
+finir ni diminuer. Et cela n’est encore rien en
+comparaison de <i>l’agonie de l’âme</i> : c’est une
+étreinte, une angoisse, une affliction si sensible,
+jointe à un tel abattement et à un tel désespoir,
+que je ne trouve pas de paroles pour le dire…
+Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de ces
+supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs… »</p>
+
+<p>Après avoir commenté cette vision terrible, la
+Sainte s’écrie : « Voilà près de six ans que j’ai
+vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et
+maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis,
+j’en éprouve un tel effroi, que mon sang se glace
+dans mes veines… »</p>
+
+<p>Redisons-le encore : l’âme tendre, le lumineux
+génie de sainte Thérèse répugnaient à ces images
+sombres et horrifiantes. En revanche ses visions
+célestes furent très nombreuses et très fréquentes.
+Elle eut des intuitions non seulement de la
+gloire surnaturelle et des êtres glorieux, mais
+des dogmes les plus profonds, des concepts les
+plus subtils de la science sacrée. A maintes
+reprises, l’intelligence du mystère de la Trinité
+lui fut miraculeusement accordée : « Un mardi
+après l’Ascension, dit-elle, je restai un moment
+en oraison, au sortir de la communion, que
+j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement
+distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une
+pensée, et je me plaignais au Seigneur de notre
+pauvre nature… Soudain, mon âme commença
+à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir
+<i>une vision intellectuelle</i> de la présence en moi de
+la Très Sainte Trinité. <i>Il fut donné à mon âme
+par une certaine représentation ou image de la
+vérité, de voir, autant du moins que ma faiblesse
+en était capable, comment il y a trois personnes
+en un seul Dieu.</i> » Plus tard, relatant ces illuminations
+pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue
+Alvarez, elle lui disait : « Je vois clairement que
+les Trois Personnes Divines sont distinctes,
+comme je vous vis, hier, quand vous parliez au
+Père Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué,
+je ne vois rien des yeux du corps ; je n’entends
+rien des oreilles du corps ; les yeux de l’âme
+même ne voient pas : <i>j’ai seulement une certitude
+extraordinaire que les Trois Personnes Divines
+sont là</i>, et, quand leur présence cesse, je le comprends
+aussitôt. Le comment de tout cela, je
+l’ignore. Mais je sais très bien que ce n’est pas de
+l’imagination. J’aurais beau ensuite m’ingénier
+pour me représenter cette présence, je n’y
+réussirais pas. J’en ai fait assez souvent l’expérience…
+Depuis tant d’années que je reçois ces
+faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour
+en parler avec assurance. »</p>
+
+<p>Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut,
+une autre fois, la Très Sainte Humanité de Jésus-Christ
+contenue dans le sein de son Père : « A la
+vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle
+manière elle y est. Il me parut seulement que,
+sans La voir, je me trouvais en présence de
+la Divinité. Mon âme en resta si frappée
+d’étonnement que je passai plusieurs jours sans
+pouvoir revenir à moi : il me semblait que j’avais
+sans cesse devant les yeux cette majesté du
+Fils de Dieu, <i>mais non pas comme la première
+fois</i> : cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide
+que soit une telle vision, elle se grave si profondément
+dans la mémoire qu’elle ne peut plus
+l’oublier… » Après le Verbe, elle voit toutes
+choses contenues en Dieu : « Je ne les apercevais
+pas, dit-elle, dans leurs propres formes et néanmoins
+la vue que j’en avais était d’une souveraine
+clarté… Ce spectacle fut bien sous mes yeux,
+mais dans quelle lumière m’apparaissait-il ? Je
+ne saurais le dire. Cette vue est si subtile et si
+déliée que l’entendement ne la saurait atteindre.
+Ou bien c’est que je ne sais me comprendre
+moi-même <i>dans les visions qui n’offrent à l’âme
+aucune image</i>, quoique cependant, dans certaine,
+il y ait quelque chose d’imaginaire… » Outre le
+dogme et les idées métaphysiques les plus élevées,
+ou les plus délicates, certaines vérités de détail
+contenues dans l’Écriture, les sens cachés de
+certains versets prennent tout à coup, pour elle,
+dans l’oraison, ou dans l’extase, une évidence,
+une intensité, ou une profondeur éblouissante.
+En voici un exemple éclatant : « Me trouvant un
+jour en oraison, je sentis mon âme si unie à Dieu
+et perdue en lui que le monde semblait disparaître
+pour moi. Il me fut donné alors de comprendre,
+d’une manière telle que je ne saurais
+oublier, ce verset du <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> : « <span lang="la" xml:lang="la">Et exultavit
+spiritus meus…</span> »</p>
+
+<p>Cette joie indicible accompagnant de telles
+illuminations exaltait à un tel degré toutes les
+puissances de son âme, que Thérèse, à de certains
+moments, se sentait élevée au-dessus de toute la
+création : « Quel empire est comparable à celui
+d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a
+élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses
+du monde sans être captivée par aucune. Qu’elle
+est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme
+elle s’étonne de son aveuglement !… » Et ailleurs :
+« Cet état qui tient ainsi l’âme élevée au-dessus
+de tout le créé <i>est une espèce de souveraineté si
+haute</i> que je ne sais si on peut la comprendre à
+moins de la posséder… » Et la Sainte conclut en
+ces termes : « Ces vérités font que je crains peu
+la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A
+présent, elle me paraît la chose la plus facile du
+monde pour quiconque sert Dieu, puisqu’en un
+moment l’âme se voit libre de sa prison et mise
+au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande
+ressemblance entre l’extase et la mort… Laissons
+de côté les douleurs de l’arrachement, dont il
+faut faire très peu de cas car ceux qui auront
+vraiment aimé Dieu et rejeté les choses de cette
+vie, ceux-là doivent mourir très doucement… »</p>
+
+<p>Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes,
+en même temps que de toutes ses attaches. Elle
+méprise la mort, comme toutes les vaines contingences
+de ce monde. Elle est visiblement souveraine,
+d’une souveraineté bien supérieure à
+celles de tous les rois de la terre. Et quand
+Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se
+comprennent que par la profondeur de son
+humilité devant Dieu, elle songe manifestement
+au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible
+dans son Escorial, alors que Dieu recherche
+la société et l’amour des hommes et qu’Il se fait
+tout à tous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais cet état sublime, avec ses transports
+violents, est encore dépassé par un état plus
+paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute :
+c’est le mariage spirituel, union constante avec
+Dieu, autant, du moins, que le permet la faiblesse
+humaine.</p>
+
+<p>Tous les états mystiques qui précèdent peuvent
+être considérés comme les fiançailles de l’âme
+avec son créateur. Un moment vient où l’union
+s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision
+que voici : « La seconde année de mon priorat à
+l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin,
+j’étais sur le point de communier, quand le Père
+Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie,
+la partagea en deux, pour en donner la moitié à
+une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi,
+non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties,
+mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui
+avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de
+grandes hosties : je savais bien que cela importait
+peu et que le Seigneur est tout entier dans
+la plus petite partie. Pour me faire comprendre
+que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me
+dit : « N’aie pas peur ma fille, que personne te
+sépare jamais de moi ! » Et alors le Seigneur
+m’apparut dans une vision imaginaire, comme
+d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il
+me donna sa main droite et me dit : « Vois ce
+clou ! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui,
+tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent,
+tu ne l’avais pas mérité : à l’avenir, non seulement
+tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et
+ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur
+comme ma véritable Épouse : mon honneur est
+le tien, et ton honneur est le mien. » Cette grâce
+fut si puissante que j’étais comme ravie hors de
+moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur : « Ou
+transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas
+une telle faveur ! » Il me semblait, en effet,
+qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je
+demeurai ainsi tout le jour profondément ravie.
+Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux
+de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus
+confuse et plus affligée que jamais, quand je vois
+combien je suis loin d’y répondre… »</p>
+
+<p>Quelque temps après, elle obtint une confirmation
+de cette haute faveur : « Étant un jour,
+dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me
+dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais
+tout lui demander et qu’il me promettait de
+m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et,
+en signe de cela, il me donna un bel anneau avec
+une pierre semblable à l’améthyste et d’une
+splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il
+me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion,
+en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part,
+ma vie misérable… »</p>
+
+<p>Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles,
+ne sont que des preuves, pour ainsi dire
+tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement
+dit est tout autre chose : « Dans les autres
+grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que
+Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances
+étaient comme les portes par lesquelles l’âme
+entrait dans ces demeures… Mais, dans l’accomplissement
+de ce mariage spirituel, le Divin
+Maître procède d’une manière fort différente :
+il apparaît dans le centre de l’âme, non par une
+vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle
+plus délicate encore que les précédentes et
+de la même manière que, sans entrer par la porte,
+il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces
+paroles : <i>La paix soit avec vous.</i> Ce que Dieu,
+dans ce centre, communique à l’âme, en un
+instant, est un si grand secret, une si haute
+faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable
+plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce
+que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut
+lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la
+gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode
+sublime, dont n’approche aucune vision ni
+aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est
+que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient
+une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui
+est esprit, afin de montrer combien il nous aime,
+a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes,
+par une connaissance expérimentale, jusqu’où va
+cet amour… Malgré sa Majesté infinie, Il daigne
+s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme
+ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut
+plus se séparer d’elle. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voilà donc le sommet de l’union mystique :
+c’est le sentiment paisible et permanent d’une
+union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne
+peut être distraite ni par ses occupations ni par
+les choses extérieures.</p>
+
+<p>Ce qui frappe dans ces états, — visions, révélations,
+illuminations, extases, — de sainte
+Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement
+intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient
+être comparés au psychisme inférieur du rêve et
+de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu
+les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements
+tendancieux qu’on peut faire entre ces
+états et d’autres d’un caractère nettement pathologique.
+Ici encore, il faut s’émerveiller de la
+vigueur dialectique de son esprit, de la prudence,
+de la finesse, de la pénétration de sa critique.
+Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas
+dire la continuité de ces visions, qui finissent par
+devenir, chez elle, des phénomènes en quelque
+sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des
+expériences répétées. Elle les a comparées,
+examinées et critiquées en détail : de là le ton
+d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce
+qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation.
+Elle insiste intentionnellement sur ce fait que
+ses visions imaginaires sont relativement rares :
+la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire
+sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans
+l’hallucination, le malade est illusionné dans tous
+ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image
+hallucinatoire : il la touche, comme il la voit.
+Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations
+proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner
+fortement. Même dans ses visions imaginaires,
+elle sait très bien, — et elle ne cesse de le
+répéter, — que l’image est tout intérieure et
+n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un
+autre critère, dont elle-même s’est servie et qui
+semble bien péremptoire : c’est l’influence bénéfique,
+nourrissante et exaltante de l’extase, alors
+que celle de l’hallucination est déprimante,
+épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement
+Thérèse se trouve augmentée d’âme et
+d’intelligence, débordante d’énergie et de désir
+d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle
+se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements,
+elle entre dans une période plus ou moins
+longue de santé relative.</p>
+
+<p>Cet accroissement d’être, cette introduction
+dans l’âme de la voyante de notions et d’idées
+nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de
+ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout
+cela permet de supposer l’action d’une puissance
+extérieure et supérieure à celles que nous connaissons.
+En tout cas, pour un esprit véritablement
+critique qui a examiné avec soin les états de
+sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié,
+il est impossible de ne pas se poser la question
+de savoir si ces états n’auraient pas une cause
+extérieure et objective. Nier à priori cette question
+et tout expliquer par le subconscient, c’est
+ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est
+pas l’unique réalité. Combien il semble plus
+raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires
+sont dus à une cause que nous ignorons
+et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné
+à notre intelligence, des réalités que nous
+ignorons également !</p>
+
+<p>En tout cas, personne ne nous aura donné,
+comme cette femme extraordinaire, le sentiment
+de la découverte. Autant et plus que ses frères,
+les « Américains », elle a conquis des continents
+inconnus. Mieux encore : elle a pénétré dans des
+régions fermées à la plupart des hommes, et elle
+nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le
+dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables
+à « ces documents rapportés par les explorateurs
+de terres inaccessibles ». Même aux incroyants
+nul n’aura donné, à un pareil degré, le
+sentiment de l’illumination et de l’éblouissement
+devant le mystère…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT</span></h3>
+
+
+<p>C’est seulement pendant la dernière période de
+sa vie, environ dix ans avant sa mort, que Thérèse
+parvint à cette suprême étape du mariage
+spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des
+effets de cette union. Habile comme toujours à
+s’observer et à s’analyser elle-même, elle les a
+décrits tout au long dans les conclusions de ses
+<i lang="es" xml:lang="es">Moradas</i>.</p>
+
+<p>D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue
+l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci
+que le service de l’Époux. Travailler pour sa
+gloire, voilà, désormais, toute sa vie : « Occupe-toi
+de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante :
+je m’occuperai des tiennes. » Et ainsi elle n’a plus
+d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui.
+Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations
+du début, à toutes ces « douceurs » que Dieu
+accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner
+dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant,
+que la vraie voie, c’est la voie de douleur, — le
+Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne
+s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes
+lui causent une grande joie. Elle prie pour ses
+persécuteurs et pour ses ennemis. Au milieu de
+ses tribulations et de ses épreuves, la certitude
+d’être constamment unie à Dieu lui suffit, et,
+d’avance, elle accepte et elle est satisfaite de tout
+ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.</p>
+
+<p>Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement
+de souffrir. Maintenant elle consentirait à
+vivre plusieurs existences et même des existences
+sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que
+Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi.
+Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve
+plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu
+étant toujours présent en elle et, en quelque
+sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et
+dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle
+pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait
+aussitôt à sa conscience en excitant, dans la partie
+la plus tendre de son âme, un vif élan
+d’amour. Les extases et les ravissements lui sont
+devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux
+se font, en elle, de plus en plus rares. On
+dirait que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles
+profonds qui, autrefois, la bouleversaient jusque
+dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont
+capables de supporter, sans fléchir, les plus
+hautes faveurs. L’union mystique apporte à
+l’Épouse un calme, une sérénité à peu près inaltérables.
+Cette paix n’est pas absolue, car l’âme
+peut être encore troublée ou obscurcie par des
+fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là que des
+défaillances passagères : ce qui caractérise cet
+état suprême, c’est le repos merveilleux dont
+l’âme jouit.</p>
+
+<p>Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté.
+Elle en avait été privée pendant la
+majeure partie de sa vie, surtout dans cette
+période critique, qui va de 1555 à 1561, — la
+période de persécution et de combat, qui coïncide
+avec les grandes grâces et les grands ravissements.
+Nous venons de la suivre jusque-là. On
+peut dire qu’à cette époque, elle n’a pas encore
+atteint les derniers sommets de la perfection et
+qu’il lui reste encore une assez longue route à
+parcourir pour connaître le calme complet de
+l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement
+conscience de la tâche à accomplir, tant au
+dedans d’elle-même qu’au dehors. Elle a vu ou
+entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un
+type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le
+type même du saint s’est posé devant ses yeux.</p>
+
+<p>Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle
+est, dès maintenant, arrivée au détachement
+complet par la complète désillusion. Elle connaît
+l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement
+absolu des valeurs conventionnelles. Le
+monde des sens n’existe plus à ses yeux. « Tout
+est néant, <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, » se plaisait-elle à répéter,
+même dès son enfance et dès sa première
+jeunesse. Aujourd’hui, elle dit : « Tout est un
+songe, <i lang="es" xml:lang="es">todo es un sueño</i> » : il n’y a de vivants que
+ceux qui vivent de la vie spirituelle : « Oui, écrit-elle,
+ce sont ceux-là qui me paraissent les vrais
+vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de
+la terre me semblent tellement morts que le
+monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie.
+Tout ce que je vois me paraît un songe, tout
+ce que je perçois par les yeux du corps une dérision :
+au contraire ce que j’ai vu avec les yeux
+de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je
+m’en vois bien loin, c’est la mort pour moi. »
+Ainsi, l’illusion est dissipée, le voile est déchiré,
+la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement
+de la chute est enrayé et redressé. A la
+fascination des choses d’En-bas s’est substitué
+l’amour des choses d’En-haut…</p>
+
+<p>Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire
+à la nature, toute une négation violente
+autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette négation
+si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines
+conditions : retranchement, solitude, silence.
+Vivre loin du monde et du bruit, — loin de
+l’irréel, ou, — ce qui est pire, — du mauvais.
+De là la nécessité du cloître, de la séparation et
+de la clôture sévères… Thérèse regarde son couvent
+de l’Incarnation, et elle en voit tous les
+défauts : tant de portes ouvertes sur le dehors !
+tout ce flot de visiteurs profanes ! Les nonnes
+rompant sans cesse la clôture ! Le monastère est
+si pauvre que la communauté ne peut pas nourrir
+toutes ses religieuses et que beaucoup d’entre elles
+sont obligées de faire de longs séjours, soit dans
+leurs familles, soit chez des personnes amies,
+pour diminuer d’autant la dépense de leur entretien.
+Comment s’étonner que, dans une maison
+ainsi ouverte à tout venant, la piété ne soit pas
+très fervente, ni la règle très observée ?… Celles
+qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se voient
+en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette
+malignité sournoise, ou à une guerre franchement
+déclarée, Thérèse finit par perdre patience. Un
+beau jour, elle forme le projet de quitter cette
+maison où elle sent que tout lui est contraire :
+« Je voulus, dit-elle, sortir du monastère où j’étais
+et m’en aller avec ma dot dans un autre couvent
+du même ordre. Je savais que l’observance en
+était plus étroite et qu’on y pratiquait de très
+grandes austérités. De plus, il était fort éloigné,
+ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y
+vivre inconnue. Mais mon confesseur ne voulut
+jamais me le permettre… »</p>
+
+<p>Cette interdiction du confesseur est quelque
+chose de réellement providentiel. En obligeant
+Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la fortifier
+dans ses projets de réforme. Pour vivre de la
+vie pleinement chrétienne, il faut aller jusqu’au
+bout de la règle ascétique, et, par conséquent,
+instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur.
+Ce n’est pas là une idée très spéciale de
+nonne hypnotisée par de puériles minuties de
+dévotion : c’est le souci de manifester aux yeux
+du monde l’idéal du renoncement chrétien dans
+toute sa splendeur et dans toute sa logique intransigeante.
+C’est la Vérité des vérités qu’il importe
+de proclamer et d’environner d’une lumière
+persuasive : Le monde est un songe : il n’y a de
+vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au
+monde, il faut se séparer de lui, se recueillir
+dans la contemplation de la vie véritable, — souffrir,
+aimer la douleur, pour insulter à ce que
+le monde aime par-dessus tout. Alors, nécessité
+de revenir à la règle stricte ! Nécessité de la clôture,
+des grilles, des voiles, des disciplines !…
+Si l’on a bien compris tout cela, on ne trouve
+plus étrange l’appareil de défense qui entoure les
+Carmels, surtout certains vieux Carmels espagnols.
+Ces grilles massives, véritables barreaux
+de cachots, tout hérissés de longues pointes, ce
+n’est pas pour arrêter d’hypothétiques ravisseurs,
+des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations,
+obliger le passant frivole à réfléchir, — c’est
+pour signifier le retranchement de l’ascète
+et de la vie religieuse, son hostilité contre
+un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des
+murs, cette austérité, cette pauvreté de tout, c’est
+pour symboliser le désert du monde, — ce désert
+qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.</p>
+
+<p>Il faut donc se séparer du monde ! Et, voici le
+paradoxe merveilleux : s’en séparer pour être
+davantage avec lui par la prière et par l’amour.
+L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et
+du seul Aimable, brûle de répandre le bienfait
+de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres
+hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour
+élevé si haut qu’il semble se perdre dans les
+nues, retombe en charité sur le monde.</p>
+
+<p>C’est surtout à l’époque où elle eut les grands
+ravissements dont nous venons de parler, que
+sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent,
+non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le
+répète sans cesse : elle est gênée par tout le bruit
+qui se fait autour de son nom, elle voudrait vivre
+inconnue), mais pour annoncer les vérités dont
+elle vient d’avoir la soudaine et irrésistible illumination,
+et, en même temps, pour propager la
+notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux
+qui méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent
+ou qui diminuent ces vérités, — aux mauvais
+chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie
+dément la doctrine et qui sont un scandale pour
+le monde, aux hérétiques, aux Luthériens et aux
+Calvinistes, qui, en ce moment même, préparent
+la ruine de la religion du Christ, en commençant
+par la découronner de son idéal de perfection
+monastique, en la mutilant dans son ascèse et
+dans ses dogmes, — aux pauvres Indiens de
+l’Amérique, dont ses frères lui parlent dans leurs
+lettres et qui vivent dans une telle misère de
+corps et d’âme, — aux Musulmans qui méditent
+un nouvel assaut contre la Chrétienté : après les
+Maures vaincus, voici les Turcs qui s’avancent,
+dont les flottes menacent les villes et les provinces
+maritimes de l’Espagne…</p>
+
+<p>Elle voudrait sortir de son couvent, partir,
+comme autrefois, avec son frère Augustin, pour
+une croisade à travers le monde. Elle voudrait
+prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles.
+Elle voudrait leur apprendre ce qui est vrai et
+ce qui est bon, la voie du salut, la seule grande
+chose qui importe. Mais elle est une femme, une
+pauvre nonne cloîtrée. Elle doit vivre enfermée,
+solitaire et inconnue… Eh bien ! qu’à cela ne
+tienne ! Elle tirera du moins de son état tout ce
+qu’il peut donner de ferveur spirituelle et d’apostolat.
+Elle sera une religieuse parfaite, elle formera
+des religieuses parfaites. Peu importe le
+nombre. Tout dépend de la qualité des âmes. Il
+est vain d’être deux cents carmélites réunies,
+comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres
+et sans vertu : « Une seule âme parfaite,
+dit-elle, vaut mieux qu’une multitude d’âmes
+vulgaires ». On ne sera qu’une élite, mais on
+offrira un modèle des plus hauts renoncements,
+des plus hautes vertus chrétiennes. On priera
+pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la
+foi, on priera pour l’Église, pour les docteurs et
+les prédicateurs surtout, pour ceux qui sont chargés
+d’instruire le reste du troupeau. Les prédicateurs
+ne seront que les truchements des vérités
+révélées aux âmes solitaires et contemplatives.
+Ils seront les missionnaires de ces âmes saintes.
+Les couvents seront des réservoirs de vertu et de
+vérité. Et ce seront aussi des citadelles bien
+closes, des forteresses hérissées de défenses, partout
+dressées contre l’erreur et contre le mal…</p>
+
+<p>Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et
+cruel effort. Tout un travail de réforme et d’organisation
+est nécessaire. Et ainsi la contemplative
+est tourmentée du désir de l’action. Elle est
+impatiente de s’y lancer. Elle cherche, elle guette
+l’occasion : elle va bientôt la trouver…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="small">CINQUIÈME PARTIE</span><br>
+L’ACTION THÉRÉSIENNE</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Que deviendrait le monde, s’il n’y
+avait des religieux ?… »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, XXXII.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action, — et
+surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation
+où elle se sent contrariée dans les aspirations
+les plus intimes de son âme et dans tous
+ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit
+pas à l’âme mystique : il faut qu’elle communique
+l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel
+dont elle a entrevu l’éblouissante réalité,
+dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter
+les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin
+à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop
+éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif
+est un apôtre, — un messager d’en
+haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est
+fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de
+Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse,
+l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité
+impérieuse, comme une obligation immédiate
+et particulière. Jamais peut-être l’Église
+n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était
+partout, — au dedans comme au dehors.</p>
+
+<p>Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance
+et l’immoralité de ses clercs comme de ses
+moines, par des abus invétérés et scandaleux,
+elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle
+ne voulait pas guérir de ses maux. De là les
+peines infinies, les retardements du Concile de
+Trente à prendre l’initiative d’une réforme des
+mœurs et de la discipline. C’était là sans doute
+un très grave péril. Mais le pire était celui du
+dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au
+Sud, à l’Est et à l’Ouest, — du côté de l’Allemagne
+et des Pays scandinaves, du côté des Flandres
+et de l’Angleterre, comme du côté des Pays
+barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée
+au catholicisme. L’Islam et le protestantisme
+menaçaient de l’encercler et d’achever sa
+déroute.</p>
+
+<p>Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques
+et protestants, nos historiens oublient trop
+qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, l’Islam était redevenu un danger
+terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe
+occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué
+l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande
+puissance hégémonique musulmane. Grâce à
+leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de
+la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en
+grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens
+ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement
+développée. Une véritable marine turque
+avait été créée et mise au service de l’Islam, par
+l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen, — c’est-à-dire
+par la traîtrise, la cupidité, la légèreté
+ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut
+pas se lasser de le répéter : le Turc, pas plus que
+l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées,
+leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel
+de la civilisation, tout cela leur a été mis
+dans la main par des <i>rayas</i>. Ce sont les Kupruli,
+les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut,
+les Barberousse, les Uluch-Ali, — tous renégats
+italiens ou levantins, — qui ont fait des flottes
+turques et barbaresques une telle menace pour
+le commerce et l’existence même de la Chrétienté.
+Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre
+Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur
+le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche
+ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne
+et l’Italie encore une fois ouvertes à
+l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent
+que des résultats instables ou toujours
+précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols,
+Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur,
+Oran réduit à une situation des plus critiques.</p>
+
+<p>C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que
+le danger islamique était redoutable et continuel.
+Et c’est là une chose que les Modernes ne
+comprennent plus. Admettons que la barbarie
+et le fanatisme aient été pareils chez les Maures
+et chez les Espagnols, — ce qui n’est pas vrai :
+l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation, — il
+fallait que l’un des deux cédât la place
+à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même
+après la prise de Grenade par les Rois Catholiques,
+les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un
+siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces
+méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille
+et un peu partout. La trahison était installée au
+cœur du pays, ces Musulmans entretenant des
+relations plus ou moins clandestines avec leurs
+frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion
+propice pour leur livrer les villes, ou les régions,
+où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on
+ne comprend pas les lamentations des historiens
+occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou
+même l’extermination des Maures espagnols :
+il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale.
+Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de
+la culture, à un échec de la civilisation par le
+rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien
+loin d’apporter la civilisation en Espagne, — et
+laquelle, grands dieux ? — ce sont eux, ces
+hordes faméliques, venues des montagnes de
+l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers
+levantins et orientaux, — qui ont recueilli, en
+Andalousie, les restes de la civilisation latine
+expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant
+que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez
+qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour
+où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait
+de leurs arts et de leurs sciences, — qui ne sont
+qu’un démarquage grossier de la science et de
+la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les
+« Andalous » qui ont tout fait. Dès que le Maroc
+fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit
+d’original. On ne s’explique pas cette humiliante
+erreur des nôtres de leur attribuer une
+civilisation dont ils n’ont été que les stériles
+usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque
+le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler :
+les Maures n’ont apporté en Espagne ni
+des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation, — ni
+les seguias, ni les norias, ni les
+thermes : tout cela était connu et pratiqué en
+Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise.
+Si les catholiques, du temps de Charles-Quint
+ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer
+ou à détruire les bains maures, ce n’est
+nullement par amour de l’ordure, c’est parce que
+ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés
+pour les conciliabules des Musulmans mal
+convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin
+de toute surveillance, aux ablutions rituelles
+prescrites par le Coran.</p>
+
+<p>En réalité, l’histoire de la domination des
+Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone
+tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont
+pu être cruels dans leur répression : ils avaient
+affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans
+l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment,
+rien ne les excuse d’avoir été, trop
+souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi ? Ils
+avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis, — d’ennemis
+sans cesse aux aguets et prêts
+à profiter de leurs moindres défaillances pour
+essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait
+que cela cessât, une bonne fois, — que l’Espagnol
+achevât la reconquête de sa patrie, avec son
+unité nationale.</p>
+
+<p>Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient
+pas grand’chose sans les Turcs, — et les Turcs,
+livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs
+et des chefs européens, ne pouvaient pas
+non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires
+barbaresques étaient toujours capables de porter
+le trouble et la dévastation dans les provinces
+méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs,
+des populations entières de Morisques,
+avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient
+comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas.
+Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les
+côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre,
+de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité
+dans ces parages : c’étaient des descentes continuelles,
+les habitants des villages et des petits
+ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés
+en captivité. L’audace de ces pirates était
+inouïe : ils venaient revendre aux Espagnols les
+esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans
+la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui
+nous met réellement sous les yeux ce qu’était
+le péril de la mer à cette époque.</p>
+
+<p>Le saint, alors maître des novices, se trouvait
+au couvent des Dominicains de Valence. Soudain,
+le bruit se répand en ville que des galères barbaresques
+ont jeté l’ancre au Grao, le port de
+Valence : « Le but des corsaires, nous dit le biographe
+du saint, était de proposer aux habitants
+la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux
+chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne.
+En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée,
+leur capitaine, entouré de sa garde, eut
+l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens
+durent subir cette humiliation. Sans
+doute les autorités craignirent, en les molestant,
+d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères.
+C’était un jour de fête religieuse, et tout le
+monde s’indigna de cette provocation et surtout
+de cette espèce d’outrage à la religion. Saint
+Louis, plus que personne, y fut sensible… Or,
+ce même soir, les novices prenaient leur récréation
+au jardin du couvent, et le saint leur avait
+adressé quelques brèves paroles au sujet de la
+fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse
+colère, il s’écria : « Comment se retenir, mes
+enfants, quand on pense que ces ennemis du
+Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens,
+ont osé se pavaner aujourd’hui à travers
+la ville et, à cette heure même, s’éloignent en
+triomphe ! C’est à nous, mes enfants, de mettre
+ordre à cela ! Tombons à genoux du côté de
+la mer, et récitons avec ferveur un psaume
+contre les Maures ! » Surexcités par ces paroles
+toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux
+et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques
+instants après, les galères turques mettaient à la
+voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête
+d’une épouvantable violence s’élevait tout à
+coup, les enveloppait et les engloutissait… »</p>
+
+<p>Ah ! que j’aime donc ce saint énergique qui,
+devant un désordre scandaleux, n’hésite point à
+recourir aux alliés les plus violents, pour remettre
+les choses en place. Cette fois, par miracle, il
+avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire,
+ce sont de bonnes troupes de guet et tout un
+cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour
+tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces
+événements se passaient à Valence, on s’y souvenait
+encore de la panique qui, quelques années
+plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle
+que le fameux Barberousse, soutenu par les
+Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte
+entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On
+conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet
+ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous
+se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras,
+il se décida à réunir une véritable armée
+sous le commandement de son propre frère, don
+Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels
+révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités
+sans nom. Devant un tel débordement de
+brutalité et de méchanceté humaines, on finit
+par perdre la notion du juste et de l’injuste, et
+l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer
+et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation.
+Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la
+civilisation occidentales fussent, une bonne fois,
+délivrées du péril musulman.</p>
+
+<p>Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces
+massacres et de ces déportations se propageait
+sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très
+probablement, il y avait encore des Maures, ou
+tout au moins des Morisques. Lorsque sainte
+Thérèse était petite fille, il y en avait certainement
+dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec
+son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles
+et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une
+lettre adressée à une carmélite de Séville, elle
+parle une dernière fois des Musulmans. On disait,
+à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie
+avaient pris les armes pour un soulèvement
+général : « On vient de m’annoncer, dit-elle, que
+les Morisques du pays où vous êtes voudraient
+prendre d’assaut Séville… » Et elle ajoute, sur
+un ton mi-plaisant mi-sérieux : « Vous auriez là
+une belle occasion d’être martyres. Sachez vous
+assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de
+nous l’écrire… » Quoi qu’il en soit, il ne semble
+pas que, tout en connaissant la gravité de la
+menace islamique, elle y ait attaché une importance
+capitale. Elle sait par expérience ce que
+c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne
+connaissent que la force. On peut toujours leur
+opposer une force supérieure. Et puis enfin,
+après ces ultimes expulsions, ils sont loin de
+l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté, — du
+moins la Chrétienté occidentale. Au
+contraire, les Protestants étaient sur toutes les
+frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient
+pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient,
+à petit bruit, par leurs livres et par leurs
+idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait
+combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en
+propres termes dans ses exhortations à ses religieuses :
+« C’est du bras ecclésiastique et non du
+bras séculier que doit nous venir le secours. »</p>
+
+<p>Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents,
+voilà ceux qui la préoccupent par-dessus
+tout. C’est pour résister à l’invasion protestante
+que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de
+monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon
+la plus catégorique dans le <i>Chemin de perfection</i>,
+après l’avoir déjà dit dans son autobiographie :
+« Ayant appris vers ce même temps (celui
+de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à
+Avila) les coups portés, en France, à la foi
+catholique, les ravages que ces malheureux luthériens
+y avaient déjà faits et les rapides accroissements
+que prenait, de jour en jour, cette secte
+désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur.
+Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse
+été quelque chose, je répandais des larmes aux
+pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter
+remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers
+mille vies pour sauver une seule de ces
+âmes que je voyais se perdre en si grand nombre
+dans ce royaume. Mais, hélas ! étant femme et
+encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans
+l’impossibilité de servir en rien la cause de mon
+divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie
+par un désir qui me consume encore :
+voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis
+et si peu d’amis, je souhaitais que, du
+moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute
+épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui
+dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les
+conseils évangéliques avec toute la perfection
+dont je serais capable et de porter ce petit nombre
+de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser
+le même genre de vie… Enfin il me semblait
+qu’en nous occupant tout entières à prier pour
+les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs
+et les savants qui combattent pour elle, nous
+viendrions, selon notre pouvoir, au secours de
+ce divin Maître si indignement persécuté… » Et,
+plus loin, elle ajoute : « En portant mes regards
+sur les grands maux causés par les hérétiques de
+nos jours et sur <i>cet incendie que les forces
+humaines ne sauraient éteindre</i>, il m’a semblé
+qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu
+qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie
+et arrêter ses progrès. »</p>
+
+<p>Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé.
+A l’origine de sa réforme, il y a « une indicible
+douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent
+et, en particulier, de ces malheureux luthériens,
+que le baptême avait rendus membres de
+l’Église. » Et il y a un grand désir : sauver, régénérer
+le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le
+péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement,
+celle-ci découronne le catholicisme, en
+le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale,
+mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel.
+Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le
+ramenant à l’unique mesure de la vie laïque, — en
+supprimant la vie monastique.</p>
+
+<p>Et d’abord ils nient le dogme de la Présence
+réelle : le Saint Sacrement, « ce chef-d’œuvre,
+dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est
+l’objet de la haine de ces hérétiques… » En le
+niant, ils semblent poser des limites à la puissance
+de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal
+devant le timide rationalisme protestant : « Que
+je hais cette sottise ! s’écrie l’auteur des <i>Pensées</i> :
+si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il
+là ? » Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants,
+après avoir nié la réalité substantielle
+du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des
+images, — et de toutes les images, — c’est-à-dire
+tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme
+si Jésus n’avait été qu’un pur esprit : ce qui les
+achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation,
+à oublier que le Fils de l’Homme a eu un
+corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre
+vie… Cent fois, sainte Thérèse revient sur la
+nécessité du culte de « la Sainte Humanité » et
+sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont
+peur de matérialiser leur pensée, en méditant
+sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses
+images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants :
+« Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces
+malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un
+si grand bien ! Ils se trahissent par là et font voir
+qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient,
+ils se sentiraient tressaillir de joie à la
+vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil
+tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami… »
+On allèguera peut-être que, du moment que dans
+l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible,
+il faut qu’elle s’élève également au-dessus
+de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain
+moment, deviendrait un véritable obstacle
+au recueillement parfait de l’âme. A cela, la
+prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses,
+répond sans nulle hésitation : « Veuillez
+m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre
+ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur
+au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon
+pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la
+dévotion envers le Très Saint Sacrement. »</p>
+
+<p>D’autre part, en proscrivant les reliques des
+saints et la vénération de ces reliques, les protestants
+s’attaquent aux corps sanctifiés par
+l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent
+le dogme de la résurrection de la chair. Ils
+s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien
+plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en
+prennent aux conditions mêmes de la sainteté.
+Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du
+cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue
+à celle du cloître. Par leur guerre aux
+moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent
+l’idéal complet de la perfection chrétienne : chasteté,
+pauvreté, obéissance. La dignité éminente
+de la virginité est méconnue, de même l’efficacité
+des macérations et des disciplines, — ce que
+sainte Thérèse appelle : « l’ineffable trésor caché
+dans la souffrance. » En brûlant les monastères,
+les protestants s’acharnent à rendre impossible
+un type supérieur d’humanité, — pour ne pas
+dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre
+humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être
+le moine accompli, — et au long et véritablement
+héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection :
+maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même
+(comparés à l’idéal du moine tous les autres
+hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu
+l’éducation véritable, celle qui transforme complètement
+la nature et qui la rend apte à se
+transcender elle-même) — avec cela, culture de
+l’âme, culture de toute une variété de sentiments
+inconnus du commun, depuis les plus tendres et
+les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux
+plus sublimes ; — culture de l’esprit enfin, grâce
+à des méthodes qui lui permettent de pénétrer
+dans des régions intellectuelles fermées au plus
+grand nombre. En réalité, le moine parfait est le
+chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi
+sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir
+recueillies des lèvres mêmes du Christ : « Que
+deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »</p>
+
+<p>Car la vie du monde n’est possible que par
+l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent
+aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi
+ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être
+l’unique raison de vivre et qui les rend si durs
+les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir
+le christianisme intégral, Thérèse a travaillé,
+en même temps, dans le sens du <i>plus humain</i>.
+La catholicité de ce temps-là, guidée par le même
+esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée
+et par son exemple, a sauvé, en fin de
+compte, les principes de la vieille civilisation
+latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et
+la vénération des images, elle a conservé la supériorité
+séculaire de ses arts plastiques. Les pays
+catholiques sont restés des pays de peintres, de
+sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire
+et l’habitude de l’examen de conscience,
+elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse
+psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue
+aux cas de conscience et aux conflits intérieurs,
+elle a fourni au drame un nouvel aliment.
+Les peuples protestants sont, en général, de mauvais
+psychologues et de médiocres dramaturges.
+Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde
+au surnaturel, elle a continué à élever le monde
+occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse
+pratiques. Elle a contribué à la beauté, à
+la noblesse, à l’élégance même de la vie.</p>
+
+<p>Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement
+préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin
+de les mépriser. Personne n’a été plus assurée
+que la beauté est un reflet de Dieu, — en tout
+cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit,
+dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites
+de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent,
+s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur
+le Guadalquivir : « Pensez-vous que ce soit peu
+de chose que d’être dans un monastère d’où vous
+puissiez voir ces galères dont vous me parlez ?
+Les sœurs de Castille vous portent grande envie :
+<i>car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur</i>. »
+Petit détail, sans doute, mais qui en
+dit long sur la sensibilité de la Sainte : la vue
+d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage,
+la mettait dans un état propice à l’oraison… Quoi
+qu’il en soit, il est impossible que cette Latine
+de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un
+grand tremblement, à la nouvelle des atrocités
+et des destructions sauvages que les guerres religieuses
+de cette époque multipliaient en France
+et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait
+les cathédrales et les couvents, qui brisait
+les reliquaires et les statues de saints, devait lui
+apparaître comme un retour honteux à la barbarie.
+Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique,
+ce qu’allait devenir un monde de plus en
+plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel,
+plié uniquement sur les besognes mécaniques
+de l’industrie, où l’homme est l’esclave
+des machines et de l’État, livré sans défense à
+une basse démagogie qu’exploite une poignée de
+coquins et se détruisant lui-même par la frénésie
+de ses concupiscences déchaînées !…</p>
+
+<p>Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus
+pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au
+sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité
+dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une
+ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu
+intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne
+tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale
+de sa réforme. Elle s’écriait : « Je sens, pour dire
+des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent,
+un zèle qui me tue ! » Elle n’admet pas qu’on
+hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses,
+importunées par de mauvais dévots,
+consentent à prier, par exemple, pour le succès
+d’un procès, ou pour une bagatelle semblable :
+« Eh quoi ? dit-elle, toute la Chrétienté est en
+feu ! Ces malheureux hérétiques veulent, pour
+ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ,
+puisqu’ils suscitent contre lui mille faux
+témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son
+Église ! Et nous perdrions le temps en des demandes
+qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient
+peut-être qu’à fermer à une âme la porte
+du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le
+temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes !
+Et, s’il ne fallait avoir quelque égard
+pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être
+aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut
+point refuser cette consolation, quand elle dépend
+de nous, je serais fort aise que chacun sût
+que ce n’est point pour de semblables intérêts
+que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce
+monastère… »</p>
+
+<p>Que faire donc, en ces graves conjonctures ?
+Comment lutter contre l’invasion ?… Il faudrait
+pouvoir se mêler au siècle plus directement et
+plus intimement que ne le peuvent les ordres
+religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants
+qui se laïcisent à outrance ? Déjà la Compagnie
+de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux,
+afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est
+rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier.
+Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit
+même de son institution, ne peut pas aller jusque
+là !… Eh ! bien, soit ! la Carmélite, ne pouvant
+agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans.
+Elle agira par la prière, — une prière plus
+intense et plus persévérante, — plus consciente
+surtout des nécessités actuelles de l’Église. On
+priera non seulement pour le salut des âmes, — de
+toutes les âmes, — mais pour l’efficacité de la
+prédication, l’augmentation de la vertu chez les
+clercs et les moines, de la science chez les docteurs :
+« J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les
+hommes éminents en doctrine… » Afin de mieux
+prier, de prier dans le silence et le recueillement,
+d’éviter les allées et venues et les occasions de
+dissipation, on observera strictement la clôture
+et l’on ne sera qu’un petit nombre : treize religieuses,
+au plus, en comptant la prieure. On
+veillera soigneusement au recrutement de chaque
+communauté, et, autant que possible, on n’admettra
+que des sujets de choix : « Mieux vaut, dit
+Thérèse, quelques religieuses distinguées par
+l’esprit qu’un grand nombre de médiocres. »
+Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de
+dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté
+possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes,
+comme saint François d’Assise et les Frères
+mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients
+de la dotation, — et d’une dotation toujours
+insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup
+de peine, comme nous le verrons, à faire
+accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs
+séculiers que par les autorités ecclésiastiques.
+Enfin, on se rapprochera le plus qu’on
+pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera
+d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable.
+On fuira le faste de certains monastères :
+« Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à
+ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments
+superbes. Je vous le demande pour l’amour de
+Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela
+vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience,
+est qu’ils s’écroulent le jour même où
+ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles,
+de bâtir de grandes maisons avec le bien des
+pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver.
+Nos maisons doivent être petites et tout
+y doit respirer la pauvreté… Ceux qui font construire
+de vastes bâtiments ont leurs raisons pour
+cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions.
+Mais, pour treize pauvres religieuses, le
+moindre petit coin suffit… »</p>
+
+<p>Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut :
+« Ayez sans cesse présente à l’esprit cette
+pensée que tout doit finir au jour du Jugement…
+Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres
+religieuses fît tant de bruit, en tombant ?
+Les vrais pauvres n’en doivent point faire : ils
+doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent
+qu’on ait compassion d’eux. »</p>
+
+<p>Là, dans la pauvreté et le retranchement de
+tout, on travaillera silencieusement pour obtenir
+les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue
+prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons
+pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée
+à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette
+règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques,
+mais elle est suffisamment rigoureuse
+pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes
+les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée
+d’humanité et de raison. Pas un instant,
+cette mystique, si détachée des sens et de tout
+le sensible, n’oublie que nous avons un corps et
+que nous ne sommes, après tout, que des hommes.
+Elle a grand soin de la santé de ses religieuses.
+Il ne faut pas que des macérations excessives les
+rendent malades. Elles doivent être fortes pour
+l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir.
+Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles.
+Mais elle s’oppose, de tout son bon sens,
+aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme
+fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion
+exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec
+un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il
+fait des cilices et des disciplines : « Dieu, lui dit-elle,
+aime mieux l’ardeur de votre charité que
+celle de votre pénitence… » De même pour ses
+religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a
+des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations
+qu’elle prend pour des apparitions célestes,
+que, tout de suite, on la mette à un autre régime :
+qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne, — et
+même qu’on lui fasse manger de la viande. Si
+le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne
+pour se distraire. La chose essentielle est de se
+maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie.
+C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques.
+Pour elle, la mélancolie est un défaut
+rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon
+d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi
+encore elle ménage à ses religieuses toute
+espèce de distractions : musique et chant, improvisation
+de couplets et de cantiques spirituels,
+processions costumées, au son des flûtes et des
+tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur
+recommande enfin la lecture, — la lecture des
+« bons livres », cela va de soi. Rien, dit-elle, de
+plus efficace pour soutenir la méditation…</p>
+
+<p>Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le
+soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par
+Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer
+d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est
+dans l’essence même du christianisme, et c’est ce
+qui excite contre lui tant de haines, en particulier
+celles de tous les ennemis de l’individu et de
+la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient
+pour les doctrines d’oppression et de mort qui
+font de l’homme un instrument au service de la
+société ou de l’État. Les carmélites déchaussées
+seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs
+consciences : notamment elles auront le droit de
+choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre
+des carmes et de tout autre ordre monastique.
+La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de
+l’incompréhension et de l’hostilité de certains de
+ses directeurs ; c’est pourquoi elle entend épargner
+cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du
+Carmel.</p>
+
+<p>Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives
+de l’âme est le droit à la solitude : <i lang="la" xml:lang="la">O beata
+solitudo !</i> Se rappelant aussi combien elle a souffert
+de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation,
+lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites
+puissent s’isoler et vivre comme des ermites au
+sein de la communauté. Cette prescription de la
+Fondatrice a été pieusement observée par ses
+filles spirituelles. Dans une règle apportée en
+France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle :
+<i>Le Papier d’exaction</i>, — rédigée vraisemblablement
+pendant les premières années du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, — je lis ces recommandations adressées
+aux religieuses : « Elles sauront que, dans
+cet ordre, l’on fait profession non seulement
+d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à
+l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant
+en communauté, comme nous faisons. C’est ce
+que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en
+paroles expresses dans <i>Le Chemin de perfection</i>,
+et ailleurs elle nous apprend que ce que les
+carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être
+seules avec le Seul… »</p>
+
+<p>Etre seule avec le Seul ! c’est un idéal qui ne
+se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison.
+Bien que sainte Thérèse admette en principe
+que toute créature est appelée aux plus hautes
+faveurs mystiques, elle est cependant obligée de
+reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique.
+Qu’importe ! dit-elle ; que celles qui ne
+parviennent point à ces hautes demeures ne se
+découragent pas : « En quelque état que l’on soit,
+on peut servir Dieu », — et nommément par les
+œuvres de charité aussi bien que par le travail
+manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont
+point dispensées de ce travail et elles doivent
+tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs
+reprises que Marie est obligée de travailler
+comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple :
+elle filait et faisait la cuisine.</p>
+
+<p>Ainsi elle se fait humble avec les humbles.
+Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment
+sous les yeux la dignité de leur condition.
+Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre
+de perfection, d’où dépend le salut du monde.
+Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable
+qu’à la condition d’être suspendu à un
+monde de charité qui, tout à la fois, le nie et
+l’exalte.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II</span></h3>
+
+
+<p>Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux
+du siècle ce haut idéal de vie monastique, de
+concevoir des plans de réforme et de fondation :
+l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte
+Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation, — et
+une réalisation aussi prompte et
+aussi complète que possible. Comme on s’en
+doute, ce ne fut pas chose facile.</p>
+
+<p>La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes
+et à quelques religieux amis son intention
+de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne
+vivrait, comme aux premiers temps du Carmel,
+que de la charité publique. Que la règle primitive
+des carmes ait comporté cette obligation de stricte
+pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et,
+très probablement, personne ne s’en souvenait,
+ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle : de
+sorte que ce retour à une très ancienne coutume
+parut une audacieuse et même très dangereuse
+nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité
+de sa discipline, par sa clôture plus sévère,
+par la réduction de ses religieuses à un très
+petit nombre, elle se séparait de tout son ordre,
+qui avait fini par adopter une règle mitigée et
+dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.</p>
+
+<p>Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un
+déchaînement de haine et de mauvais procédés,
+dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes,
+les religieuses de l’Incarnation, crièrent
+au scandale : la fondation de Thérèse de Ahumada
+devenait un affront pour elles, comme si
+leur monastère était si corrompu qu’il fallût
+absolument le réformer pour qu’on y pût faire
+son salut. Thérèse, à les en croire, était une
+orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne
+fût une folle et une illuminée : on ne parlait de
+rien moins que de la déférer à l’Inquisition.
+D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait
+de la création, dans ses murs, d’une nouvelle
+communauté, qui prétendait vivre d’aumônes.
+Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres
+à nourrir, — sans parler des moines mendiants
+établis dans la ville ! Ceux-ci, à leur tour, ne
+pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes
+cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en
+détournant vers elles les aumônes et les cadeaux.
+C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains
+commencèrent par susciter une guerre
+acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir
+aux pires moyens pour les empêcher de
+s’installer dans la maison qu’elles venaient
+d’acheter mystérieusement.</p>
+
+<p>Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces
+hostilités et ces préventions. Les théologiens
+consultés par elle, — même ceux qui lui étaient
+le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez,
+dominicain du couvent de Santo-Tomas, — se
+montraient opposés à la fondation d’un couvent
+sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette
+idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux,
+était la fondation d’un couvent réformé, celui
+qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation
+de saint Joseph. Elle finit par convertir à son
+projet non seulement quelques dominicains et
+quelques jésuites, mais le provincial des carmes.
+Comment résister aux instances pressantes de
+Thérèse ? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre
+exprès du ciel. Continuellement, elle avait des
+extases et des révélations, qui la poussaient dans
+cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa
+bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause
+deux austères et pieux personnages qui, dès
+cette époque, avaient, dans toute l’Espagne,
+une grande réputation de sainteté : le dominicain
+Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère
+Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle,
+ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans
+doute après avoir mûrement examiné la question
+et avoir reçu, à ce sujet, des communications
+surnaturelles. De son monastère de Valence, il
+écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques
+lignes que voici :</p>
+
+<p>« Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce
+que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon
+avis touche de si près au service du Seigneur,
+j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres
+prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé
+à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom
+du même Seigneur, de prendre courage pour une
+telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera.
+Et je vous donne l’assurance de sa part que
+cinquante ans ne passeront point que votre ordre
+ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans
+l’église de Dieu, — lequel vous ait en sa sainte
+garde. <span class="sc">Frère Louis Bertrand.</span> »</p>
+
+<p>La prédiction du dominicain de Valence se réalisa
+à la lettre, — et les Bollandistes nous assurent
+que, lors du procès de canonisation de saint
+Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre,
+comme témoignage de son esprit prophétique.</p>
+
+<p>Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non
+moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter,
+il lui disait : « L’Esprit-Saint remplit l’âme
+de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette
+à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de
+leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas
+de conscience, il serait bon de prendre l’avis
+de juristes ou de théologiens. Mais, quand il
+s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec
+ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les
+conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander
+s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre
+Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à
+la perfection la plus grande en matière de pauvreté,
+qu’elle le fasse !… » Et il mettait, paraît-il,
+cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite :
+« A la très magnifique et très religieuse
+dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre
+Seigneur veuille faire une sainte ! »</p>
+
+<p>Ainsi encouragée et soutenue par des hommes
+de science et de vertu, elle se lança intrépidement
+dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux
+religieux, comme à la municipalité et à la population
+entière de sa ville natale. Avant toutes
+choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un
+bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter
+clandestinement une petite maison, pour y installer
+ses douze religieuses, la faire restaurer et
+aménager, sans trop éveiller l’attention d’une
+petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet
+effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités
+et des appuis. Ce fut une lutte très longue
+et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte,
+une tournure quasiment épique. Elle y révéla un
+courage, une obstination et, en outre, des qualités
+d’organisatrice et un esprit pratique tout à
+fait extraordinaire chez une femme de cinquante
+ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation.
+Ces luttes recommencèrent pour chacune
+de ses autres fondations. Elle se consuma,
+jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas
+d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles
+auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques,
+dans une résistance acharnée et quelquefois
+héroïque aux intrigues et aux mauvais
+traitements des carmes mitigés, — se traînant,
+malade et mourante, par les mauvaises routes de
+ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus
+petit détail : du ravitaillement de ses monastères,
+des arrivages de riz, de légumes ou de poisson,
+des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient
+la navette entre ses divers couvents. La
+question des charrois a une importance considérable
+dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes,
+de galères et de tartanes accompagne ses
+glorieux projets de réformation. Avec cela,
+condamnée à de perpétuels et épuisants voyages,
+entretenant une correspondance qui lui prenait,
+souvent, la plus grande partie de ses nuits.
+Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout
+de souffle : elle n’avait plus qu’à mourir…</p>
+
+<p>A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit
+monastères dispersés à travers les Castilles et
+l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent
+en France et dans tout le reste de l’Europe. La
+prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée.
+Mais c’est surtout chez nous, dans la première
+moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, que les conquêtes de l’esprit
+thérésien furent nombreuses et profondes.
+Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle,
+les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont
+tout pénétrés : ce fut, comme on l’a dit, une véritable
+invasion mystique. On peut affirmer, sans
+trop forcer les termes, que le mysticisme, alors,
+devint à la mode, fut même une mode un peu
+mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules
+ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux,
+durables et véritablement dignes de toute admiration.
+Des familles entières furent gagnées par
+les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison.
+Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple,
+les fils et les filles, à l’envi les uns des autres,
+entraient au couvent. Ce fut quelque chose
+d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette
+action posthume et persévérante sur les esprits
+et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la
+religion des hommes de son temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La preuve la plus démonstrative peut-être de
+son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange, — qui
+frappe si vivement l’imagination et qui
+excite en même temps la pensée, — de son grand
+et fameux contemporain : Philippe II, de sinistre
+réputation.</p>
+
+<p>Peut-on considérer ce sombre et énigmatique
+personnage comme un disciple de sainte Thérèse ?
+Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais
+il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces
+deux natures, trop de différences et trop foncières,
+pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la
+charité brûlante dont Thérèse débordait manquait
+à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit
+leur rôle dans la contre-réforme, il est évident
+qu’ils ne se sont point concertés pour une action
+commune. On a pourtant essayé de rapprocher
+directement ces deux grands adversaires de l’hérésie
+protestante. Quelques historiens ont cru
+pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial,
+une entrevue entre le terrible autocrate et
+l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire
+que cette confrontation de la Sainte et de l’homme
+en qui la littérature romantique s’est plu à voir
+un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que
+rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de
+l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil :
+le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour
+établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces
+lignes, fort suspectes, auraient été écrites par
+sainte Thérèse elle-même à une de ses amies,
+doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz,
+secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non
+sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue
+rencontre avec le Roi.</p>
+
+<p>Voici la teneur de ce fragment : « Que Votre
+Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver
+une femmelette comme moi, quand elle s’est
+vue en présence d’un si grand monarque. J’étais
+toute troublée, lorsque je commençais à lui parler,
+parce que ses yeux perçants, — de ces yeux
+qui vous pénètrent jusqu’à l’âme, — étaient fixés
+sur moi et paraissaient me blesser comme des
+flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui
+exposai ma requête en toute brièveté. Quand
+j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de
+nouveau mes regards vers son visage, qui était,
+en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus
+doux et plus posés. Il me demanda si je désirais
+quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était
+tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me
+dit : « Va en paix ! Tout s’arrangera selon tes
+désirs » : ce qui fut entendu de moi en grande
+consolation. Je m’agenouillai pour le remercier
+d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me
+relever et, tout en faisant à la pauvre petite
+religieuse que je suis, son indigne servante, une
+si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu
+de pareille, il me tendit sa main que je baisai.
+Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant
+en mon âme la Divine Majesté pour le bien que
+ce César promettait de me faire… »</p>
+
+<p>Et bien non ! cette platitude ne peut pas être
+de sainte Thérèse ! Un des thérésianistes les plus
+éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le
+récent éditeur des œuvres de la grande mystique,
+est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des
+raisons de style à l’appui de son sentiment. On
+pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire
+ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable
+que le Roi, qui se piquait de galanterie
+et qui refusait de se laisser baiser la main par
+n’importe quel prêtre, l’ait <i>tendue</i> à une femme,
+une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès
+cette époque, était en renom de sainteté ? Mais il
+y a plus : toutes ces formules d’adulation et de
+révérence un peu servile à l’égard des puissants
+sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit
+sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a
+blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque,
+les formules de courtoisie outrée dont
+on se servait dans la correspondance, — à tel
+point que Philippe II lui-même crut devoir régler
+cet abus par une pragmatique spéciale, — elle
+s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend
+l’abord des rois de la terre si difficile, alors que
+le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne
+raffinée du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, les gens du peuple
+eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs,
+une politesse compliquée et fleurie. Par
+plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de
+ses correspondantes si elle doit appeler « Votre
+Seigneurie » le maître-charretier qui fait les commissions
+du couvent. Un esprit si dégagé, si libre
+à l’égard des puissances, voire même un peu
+frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du
+Roi comme elle est censée le faire dans la lettre
+en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des
+grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où
+elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans
+le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du
+duc de Medina Celi : « Notre-Seigneur, dit-elle,
+veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette
+dame, Il me combla de grâces extraordinaires :
+Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et
+<i>un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs
+de la terre</i>. Plus elles paraissaient imposantes
+à la vue, plus j’en découvrais le néant.
+Ainsi, en conversant chaque jour avec des
+femmes d’une naissance si illustre que j’aurais
+pu tenir à honneur de les servir, je me sentais
+<i>aussi libre que si j’avais été leur égale</i>… » Et
+plus loin, toujours à propos de cette hospitalité
+princière, elle ajoute : « En vérité, j’eus souverainement
+en horreur le désir d’être grande
+dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu
+m’en délivre !… Certes, c’est, selon moi, un des
+mensonges du monde de qualifier du nom de
+« seigneur » et de « maître » ces personnes qui
+sont esclaves en tant de manière… »</p>
+
+<p>Après de telles déclarations, il est bien difficile,
+il faut l’avouer, d’admettre comme authentique
+cette lettre où la Sainte se déclare si ravie
+d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence
+du Roi, — un peu comme M<sup>me</sup> de Sévigné
+éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.</p>
+
+<p>Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait
+aimé voir le Roi, l’entretenir longuement,
+lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une
+tradition au monastère de l’Escorial, que sainte
+Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à
+l’automne de 1577, soit au printemps de 1578.
+En tout cas, du jour où elle commence son œuvre
+de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment
+les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu
+l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour
+allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance
+à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son
+autobiographie ou sa correspondance, on voit
+qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle
+« ce saint roi ». Elle n’aurait pas eu peur
+de faire la leçon à cet homme dur et redoutable,
+comme elle la faisait à ses religieuses et à ses
+directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien :
+« Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine
+lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre
+ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu.
+Quelle précieuse disposition dans des monarques
+qui plus étroitement tenus que leurs sujets à
+défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété
+marcher à la tête des peuples ! Pour faire faire
+un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière
+ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts
+à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi
+faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer
+bien haut ces vérités ! Voyant mon impuissance,
+je me tourne vers vous, Seigneur, et
+je vous conjure de remédier à tant de maux.
+Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je
+me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous
+m’avez comblée pour les transporter sur la tête
+des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient
+plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent…
+mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs
+obligations… »</p>
+
+<p>Tout ce passage est singulièrement révélateur.
+Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine
+de Sienne, se fût aisément mêlée de politique,
+si elle l’avait pu, — dans la mesure
+évidemment où la politique confine à la religion.
+Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne
+et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour
+conseillère.</p>
+
+<p>Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après
+un moment d’hésitation et peut-être de scandale,
+cet homme qu’on a appelé « le Roi prudent » et
+qui ne se décidait qu’après une minutieuse et
+longue et quelquefois traînante information, finit
+par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre
+les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le
+Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement
+que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient
+obtenir dans le monde entier, leur influence sur
+l’Église, sur le développement des idées et des
+mœurs, au siècle suivant ? Ce serait trop demander
+à un homme de gouvernement que de s’occuper
+de ces choses et de prévoir l’avenir de si
+loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance
+et l’opportunité de cette réforme du
+Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout,
+l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme
+en fut renforcé. La pensée et l’action
+spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer.
+Pendant les dernières années de sa vie,
+il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego
+de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna
+et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles
+de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation
+de ce religieux qu’il fit réunir, après la
+mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres,
+qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial.
+On peut y admirer encore, à travers une vitrine,
+ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à
+côté de la petite boîte qui contenait son encrier
+et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails
+et ces coïncidences ne sont rien : l’essentiel, c’est
+que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe
+II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux,
+à cette époque, en Espagne, c’est sainte
+Thérèse : il n’y en avait pas d’autre. Philippe
+savait très précisément par elle-même ce qu’elle
+voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les
+couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan
+de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même,
+autant qu’il le pouvait, et il y a soumis
+les moines hiéronymites de l’Escorial, — non pas
+qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais
+il les a obligés à une observance plus stricte de
+leur propre règle. Pendant la dernière période de
+sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal
+ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser
+sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage
+qu’on puisse apporter en faveur de l’action de
+sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus
+d’honneur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et c’est là un des cas les plus extraordinaires
+et les plus curieux de l’histoire : ce roi, qui est
+l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède
+des royaumes et des continents, dont la nomenclature
+est à perdre haleine, qui goûte tous
+les enivrements du pouvoir absolu, — et qui cependant
+ne veut être qu’un moine, qui aspire,
+comme saint Louis de France à devenir un saint
+et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu
+songer à le canoniser.</p>
+
+<p>Certes, cela étonne et même scandalise les
+hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser
+à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment
+contre lui de très fâcheuses apparences.
+Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite.
+La ramener à la mesure de nos idées ou de nos
+préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas
+deux morales, assurément, et Philippe II était
+trop bon chrétien pour admettre le contraire.
+Seulement les circonstances étaient telles qu’il se
+voyait souvent obligé non pas de choisir entre le
+bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des
+maux. Deux ou trois jours avant sa mort, « il
+confessa qu’il n’avait jamais commis une seule
+injustice pendant toute sa vie, du moins à son
+escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait
+être que par ignorance, ou par la tromperie
+de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une
+parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue
+que le seul bien… » Mais il ne faut pas oublier
+qu’il a vécu à une des époques les plus atroces
+que le monde ait connues. Au milieu des bêtes
+fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque
+comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur
+de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière
+extrémité et qui, dans certaines conjonctures
+difficiles, préfère la ruse à la force, qui se
+montre constamment soucieux non seulement
+d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies
+humaines et, — si paradoxal que cela nous paraisse, — les
+supplices…</p>
+
+<p>Voici une anecdote qui, pendant un de ses
+séjours à l’Escorial, défraya la malignité des
+moines, et qui nous est pieusement et copieusement
+racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de
+Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses
+et des plus savoureuses. On me permettra
+de la citer, parce qu’elle est une preuve entre
+mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une
+vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en
+matière de supplices, un Pape même n’y regardait
+pas de si près que le Roi d’Espagne.</p>
+
+<p>« En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à
+Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause
+en fut l’injuste condamnation à mort du docteur
+Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du
+grand docteur Navarro, celui qui a écrit la <i>Somme
+des cas de conscience</i>, ouvrage si pratique et si
+répandu : c’était un jeune homme de grandes
+espérances et de grand savoir, — enfin un saint.
+Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme
+font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait
+et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort
+lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il
+était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien,
+il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut
+de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et
+qui s’en allait au dehors avec un grand cortège.
+Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui
+lui marquait de la faveur et qui le connaissait
+déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme
+ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas,
+pour couper au plus court, il voulut rompre les
+hallebardiers et passer par leurs rangs, et de
+cette façon, arriver à se joindre au cortège du
+Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces
+hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup
+si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain.
+Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens
+si promptement. Quand il revint à lui, la chose
+urgente était d’aller se faire soigner à son auberge
+plutôt que d’accompagner le Saint-Père…</p>
+
+<p>« Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas
+trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour
+qu’il se promenait dans les rues de Rome, il
+aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup
+et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il
+y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour
+ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un
+bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa
+un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit,
+le cacha sous son manteau, et le voilà qui court
+à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr
+la messe : « Coquin, lui dit Navarro, effronté
+que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre
+jour, comme je voulais accompagner le Pape
+et traverser les rangs des hallebardiers, vous
+me donnâtes un coup de hallebarde qui me
+laissa à moitié mort sur le terrain ? Cela vous
+paraît bien ?… Alors, pour qu’une autre fois
+vous sachiez comment on doit traiter un honorable
+ecclésiastique comme moi, attrapez !… »
+Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un
+gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau
+bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre
+une bonne volée, à quoi le goupillon était
+excellent, et, sans que l’homme se pût défendre,
+il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier
+ne fait ni une ni deux : il va se plaindre au Pape,
+comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à
+l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout
+le monde…</p>
+
+<p>« Le Pape, étant un homme colérique, entra
+dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on
+pendît Navarro… Incontinent toute la ville de
+Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape
+avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il
+n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie
+qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir
+son courroux contre Navarro et de lui infliger
+quelque autre châtiment, mais non point la hart.
+A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre :
+« Qu’on le pende ! » En vain les ambassadeurs
+des Princes chrétiens firent la même
+tentative : ils n’eurent pas plus de succès…</p>
+
+<p>« On le tira de sa prison pour le mener au
+gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière,
+homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle
+pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de
+toutes les supplications, et ce fut assurément une
+grande affliction de voir se balancer à une potence,
+comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre
+doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de
+jours après, certains bénéfices simples vinrent à
+vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape :
+« Très Saint Père, des bénéfices simples sont
+vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté
+veut-elle en accorder la faveur ? » Et le Pape
+de répondre : « Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce
+pas ? » Et le secrétaire de répliquer : « Très
+Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre
+Sainteté l’a fait pendre ! » Incontinent le Pape
+se mit à pleurer et à répéter : « Ah ! le malheureux !
+le pauvre malheureux ! » D’où l’on peut déduire
+que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments,
+il n’était pas maître de lui, ni dans son
+entier jugement, et que la colère l’aveuglait… »</p>
+
+<p>Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire,
+n’aimait pas Sixte-Quint : cela se sent. Aussi
+excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces
+colères furibondes qui lui faisaient perdre le
+sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il
+faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols,
+par leur morgue, leurs prétentions et leurs
+brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables
+à Rome. Ils s’y comportaient comme en
+pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient,
+mettaient la ville à feu et à sang ; un
+châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part,
+Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son
+ambassadeur de convoquer un concile national
+pour le déposer, s’il persistait dans son intention
+de réconcilier Henri IV de France, cet ancien
+huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit
+que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été
+très tendre pour les Espagnols.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis
+de cruautés inutiles, ou du moins qui ne
+fussent justifiées devant sa conscience soit par
+la raison d’État, soit par l’obligation où il était, — et
+qui, pour lui, passait avant toutes choses, — de
+défendre les intérêts de l’Église. On ne
+comprendra rien à sa conduite et on la jugera
+mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il
+a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux
+de sa conscience : le mainteneur de la
+catholicité, en face des forces dissolvantes qui la
+menaçaient alors : l’Islam d’une part, le protestantisme
+de l’autre. On l’a mal jugé, même en
+France, parce que l’intérêt français voulait que,
+tout en restant catholique, la France fût, à cette
+époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant,
+avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette
+inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité
+ayant cessé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, il advint
+que l’opinion protestante triompha en Europe.
+Les historiens protestants, ou à mentalité protestante,
+imposèrent leur manière de voir : de sorte
+que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux
+compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique
+qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Aujourd’hui encore
+les préjugés les plus iniques et les plus absurdes
+défigurent à nos yeux la physionomie de cet
+homme qui, après tout, fut un grand roi et un
+grand chrétien.</p>
+
+<p>Lui-même avait la plus haute idée de son rôle.
+Il se regardait comme un véritable lieutenant de
+Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du
+temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand
+des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des
+malentendus passagers ne les dressaient pas l’un
+contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur
+méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on
+apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui
+se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire
+public, une allocution, où il disait que
+« toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre
+perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense
+de cet effort et aussi de ses vertus héroïques,
+<i>il croyait que ce Roi jouissait de Dieu ;
+enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait
+personne à qui l’on pût le comparer</i>… » Ce défenseur
+de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même,
+blâmant toute concession de la cour pontificale
+aux tenants de la réforme protestante, s’irritant
+de toute compromission ou de toute complaisance.
+On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance
+et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint
+de le faire déposer, parce que le Saint-Père était
+suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots
+de France.</p>
+
+<p>Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et
+les résultats de sa politique religieuse et même
+de sa politique en général, il faut bien s’incliner
+devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de
+sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse
+rendait, en ce moment même, un tel prestige,
+il l’a réalisé à la lettre : il fut un moine couronné.
+Le Père Sepulveda, dans sa chronique de
+l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que
+ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent,
+ne voulait être qu’un simple religieux parmi
+les autres : « C’est, dit-il, une chose qui confond,
+qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir
+ni d’autre contentement que de se trouver avec
+ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et
+que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très
+grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a
+de s’employer au gouvernement de ses royaumes
+et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici… »
+Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec
+eux, assistait à leurs offices et à leurs processions,
+ayant sa stalle dans le chœur, — une stalle que
+l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte
+dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque
+sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne
+tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui
+vivait, dit-il, « épaule contre épaule » avec ses
+moines. Quand il fut pour mourir, il demanda
+qu’on célébrât pour lui le même office que pour
+un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur
+des pratiques : il voulait être en tout un moine
+exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût
+parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant
+pas la plus légère omission soit dans
+l’observance de la règle, soit dans le détail de la
+liturgie, se piquant de connaître sur le bout du
+doigt son rituel et d’en remontrer en cela non
+seulement aux religieux les plus avertis mais à
+la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au
+chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer
+au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec
+cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle :
+il était homme d’oraison. « Notre fondateur,
+écrit le Père Siguenza, un des historiens
+de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale
+et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices
+pendant toute sa vie. Nous le voyions et
+nous l’entendions dans son oratoire, à des heures
+extraordinaires, matin et soir, et même au plus
+secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus
+près peuvent certifier qu’il employait à ce saint
+exercice bien des heures dans la journée, et qu’il
+l’emportait en cela sur maints religieux des plus
+austères… »</p>
+
+<p>Cet homme superbe et distant entendait, tout
+comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans
+doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils,
+Louis XIV, que l’humilité appartient en propre
+aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous
+les autres hommes, ils ont, plus que quiconque,
+de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial
+admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin,
+entendre la première messe dans leur chapelle, — l’humble
+chapelle provisoire qu’on
+avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière
+basilique et du panthéon royal.</p>
+
+<p>« Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père
+Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus, — il
+descendait dans la maison du curé et s’asseyait
+sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement
+d’un tronc d’arbre : je l’ai vu souvent,
+quand j’allais entendre la messe à la chapelle.
+Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce
+siège d’un mouchoir français, qui appartenait à
+Almaguer, le comptable, et qui était si vieux
+qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers.
+C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il
+pouvait l’entendre en effet, car le local était si
+étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait
+d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les
+pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me
+jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait
+les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux
+du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa
+piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une
+joie de se voir dans une telle pauvreté… »</p>
+
+<p>Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte
+de Philippe II cet autre trait d’humilité :
+« Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre)
+que les frères installèrent une clochette pour
+s’appeler mutuellement et se faire des signes au
+chœur. La première fois qu’ils la firent sonner,
+ce fut pour les matines de cette fête, en pleine
+nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu
+dans le pauvre logis du curé et qui était
+assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit
+la cloche et demanda à Miguel de Antona,
+« homme de plaisir » qu’il avait avec lui, où
+était cette clochette qui sonnait. Il répondit que
+c’était au couvent et qu’on sonnait matines.
+Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi
+seulement de cet homme. Il entra à la chapelle,
+fit sa prière et trouva, sur une banquette, un
+laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement,
+s’assit sur la banquette, à la place qui
+restait, — et lui et le laboureur demeurèrent ainsi
+un bon moment, l’un à côté de l’autre… »</p>
+
+<p>Mais c’est surtout dans sa petite chambre de
+l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle
+ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de
+renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques
+images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes
+en renom, — à quoi se reconnaît le délicat
+amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il
+mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le
+moribond pouvait suivre la messe de son lit et
+voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie.
+Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures
+sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait
+désormais pour lui que cette petite fenêtre
+ouverte sur la Réalité unique : l’Hostie ! le
+signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre
+ne le touchait plus !… Ainsi s’achevait par cet
+acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été
+qu’une longue adoration du Saint Sacrement.</p>
+
+<p>Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule
+sont presque tous des livres de piété, des
+livres de mystique appartenant à l’école thérésienne
+ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres
+de sainte Thérèse elle-même, dans la première
+édition publiée à Salamanque en 1588. Puis <i>Le
+mépris du monde</i>, de Frère Louis de Grenade, les
+œuvres complètes de ce dernier, <i>L’art de servir
+Dieu</i>, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les
+œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II
+avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée
+à la fois par la lecture et la méditation.</p>
+
+<p>Le plus émouvant de toute cette longue vie
+laborieuse et sans joie, ce furent les derniers
+moments. Philippe II est mort véritablement
+comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce
+pour ce grand de la terre : il mourut dans la
+pourriture, dans une effroyable et nauséabonde
+décomposition de tout son corps. Il fut littéralement
+Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie,
+commencée depuis très longtemps, devenue un
+objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient,
+il la supporta avec un courage et une
+résignation admirables… C’était une âme vraiment
+royale que Philippe II et qui n’avait pas
+peur de se colleter avec des idées, des sentiments,
+ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur
+ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Quand la gangrène commença à le travailler,
+il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient
+à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à
+l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds
+pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du
+voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents,
+l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait
+bien qu’il allait mourir. Il répondit : « Cette
+maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture :
+personne n’y portera mes os plus honorablement
+que moi !… » Et il partit porter lui-même
+sa dépouille à la tombe qu’il s’était
+préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne
+pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut
+le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent
+en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des
+chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur
+du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid
+de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.</p>
+
+<p>Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever,
+ne pouvant même pas bouger et souffrant
+un véritable martyre quand on essayait de soulever
+ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait
+peu à peu dans sa propre ordure : c’était un spectacle
+épouvantable et répugnant… Alors, il fit
+mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco
+de Mora, et il lui dit :</p>
+
+<p>«  — Vous rappelez-vous où vous avez mis,
+voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui
+restait de celui qui a servi pour faire le crucifix
+du maître-autel, et que je vous ai recommandé
+de tenir en réserve ?</p>
+
+<p>«  — Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me
+souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna
+de le garder.</p>
+
+<p>«  — Eh bien ! voyez où vous l’avez mis, et,
+avec ce bois, vous ferez mon cercueil ! »</p>
+
+<p>Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix,
+c’était comme un symbole de toutes les souffrances
+que le Roi avait endurées pendant sa vie
+et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce
+moment même. Les assistants ne purent s’empêcher
+d’en faire la remarque.</p>
+
+<p>Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans
+tout le couvent et il finit par le trouver à la porte
+du réfectoire des pauvres : ceux-ci s’y asseyaient
+en attendant qu’on les appelât pour manger, et
+beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.</p>
+
+<p>Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la
+chambre du Roi, qui le regarda avec la plus
+grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique
+de l’ignoble décomposition de son corps ne
+suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la
+secousse morale d’un tel spectacle : ce fut certainement
+pour lui l’expiation suprême, — une expiation
+raffinée qu’il s’infligeait volontairement.</p>
+
+<p>Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on
+dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler
+son fils, le futur Philippe III, et il lui dit
+devant tout le monde :</p>
+
+<p>«  — Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait
+appeler ? Pour que vous voyiez ce saint sacrement
+et que vous ne soyez pas dans l’ignorance
+où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer
+à personne et n’avoir point assisté à la
+mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez
+que, demain, vous serez en cet état où je
+suis… »</p>
+
+<p>Ayant fait à son fils quelques recommandations
+touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs
+de chef de famille, il ajouta :</p>
+
+<p>«  — Voici : je vous laisse ces deux disciplines et
+ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint,
+mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il
+me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai
+pour que vous fassiez de même. Ces deux
+disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui
+est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur,
+mon père, se flagellait. Étant meilleur que
+moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui
+est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant
+eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu
+servi. Je vous la laisse comme mon suprême
+héritage ! »</p>
+
+<p>Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses
+très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction
+et enfin lui remit un papier contenant
+les préceptes et conseils de saint Louis, roi de
+France, à son fils<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de
+Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément
+renseigné par les assistants.</p>
+</div>
+<p>Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir,
+mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière
+grandeur et qui porte au suprême degré
+tous les caractères de la piété espagnole. Il est
+impossible d’être plus intégralement et plus farouchement
+catholique. Ah ! certes non, ce n’est
+pas là un catholicisme pour petites filles, pour
+gens du monde, ou pour esthètes ! Ce Roi n’avait pas
+peur d’être le bourreau de son corps, et, comme
+dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi,
+« l’ineffable trésor caché dans la souffrance ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De même que sa politique, ce terrible ascétisme
+de Philippe II peut prêter sans doute à
+bien des critiques. On peut contester qu’il ait
+réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de
+choses, tristement humaines, se sont mêlées à
+ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une
+de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci :
+c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a
+essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien
+dans une œuvre jalousement et obstinément
+poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle
+il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et
+d’ouvriers, toutes les nations soumises à son
+empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau
+Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses
+dilections, toutes ses complaisances, toute la foi
+de son âme, qui est en quelque sorte la forme
+visible et tangible de l’idée catholique et monarchique,
+telle que l’ont conçue alors les plus hauts
+esprits, — et le sien en particulier, — c’est l’Escorial…
+L’Escorial est l’expression en granit de
+la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une
+fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou
+plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique
+du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. L’Escorial est plus
+solide et plus profond : il exprime la monarchie
+catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge,
+ni de forme particulière. Il est impersonnel et
+abstrait comme les monuments hiératiques de
+l’ancienne Égypte.</p>
+
+<p>Les modernes n’y ont rien compris, surtout
+les hommes du dernier siècle. Ne comprenant
+plus le catholicisme, — ne le connaissant pas,
+d’ailleurs, — qu’auraient-ils bien pu comprendre
+à l’Escorial ? Dominés par toute espèce de préjugés,
+hantés par les souvenirs de l’Inquisition,
+ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais,
+qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant,
+pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination
+sombre et cruelle. Influencé malgré lui
+par ces préventions, Théophile Gautier, qui,
+pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à
+nier la beauté du paysage de l’Escorial…
+Il est magnifique ! C’est un des grands paysages
+du monde… Barrès, plus juste, plus voisin
+de la vérité, n’y veut considérer qu’une
+admirable composition de lieu pour une méditation
+sur la mort. C’est, selon lui, un décor
+pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a
+d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est,
+par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect
+funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on
+ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.</p>
+
+<p>En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut
+se donner la peine de parcourir dans toute son
+étendue et dans toute la diversité de ses parties.
+C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être
+déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit
+les énigmes et les interprétations les plus variées.</p>
+
+<p>Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur
+lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il
+voulu faire expressément, en élevant cet étrange
+et extraordinaire édifice ?… Là-dessus, la charte
+de fondation, rédigée par les soins de Philippe II,
+nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial
+sera d’abord un monument élevé à la plus
+grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir
+préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et
+d’avoir donné la victoire à ses armes. La première
+de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée
+le jour de la fête du glorieux martyr saint
+Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement
+parler un palais : c’est une église consacrée
+à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et,
+subsidiairement, ce sera un monument triomphal
+destiné à commémorer les victoires espagnoles.
+Ce sera, en outre, un monastère, — un couvent
+exemplaire, où le service divin sera fait avec
+toute la perfection possible, et dont les religieux,
+après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations
+prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi
+que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de
+ses prédécesseurs et de ses successeurs. <i>L’Escorial
+est une messe des morts perpétuelle</i> : voilà le fond
+de la pensée de Philippe. De là, ses longues et
+minutieuses recommandations pour tout ce qui
+touche aux offices de funérailles, aux anniversaires
+et messes de commémoration ou de
+<i lang="la" xml:lang="la">requiem</i>, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire
+de la messe ou des vêpres. Non seulement
+d’innombrables messes seront dites quotidiennement
+pour Philippe et pour les siens, mais, « à
+cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence
+pour le Saint Sacrement » deux moines devront
+être constamment agenouillés devant l’ostensoir
+et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de
+ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour
+laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre
+religieux, à raison de deux heures par jour et de
+quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir
+à cette supplication de tous les instants, à la foi
+ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose.
+C’est une affaire des plus sérieuses, la plus
+sérieuse de toutes, — une question tragique :
+celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée
+de mille devoirs auxquels échappe le commun
+des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires
+sur la pensée de la mort !</p>
+
+<p>Ce souci du salut éternel explique le choix de
+l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces
+morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus
+de secours que dans un monastère institué uniquement
+pour prier Dieu à leur intention ? Où
+reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle
+où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément
+pour leur repos ?… Service de Dieu, service des
+morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis
+et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais
+le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne
+de charité pour prétendre absorber uniquement
+à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les
+pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront
+leurs esprits en même temps qu’ils assureront le
+service divin avec une exactitude et un zèle
+exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études :
+ce sera une véritable université, un séminaire,
+un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort
+artistique et intellectuel de toute une époque : ce
+sera une « somme » comme la philosophie de
+saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une
+maison de charité, une hôtellerie, un hôpital,
+une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie,
+un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un
+grenier où ils trouveront des réserves de vivres
+en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre
+l’idée chrétienne sous toutes ses faces : des hauteurs
+de la théologie, de la philosophie, des
+lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits
+il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant
+y a place et il y trouve son réconfort comme les
+princes de l’art, de la pensée et de la science,
+comme les princes de la terre eux-mêmes, qui
+n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à
+l’ombre de Dieu.</p>
+
+<p>Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration
+en granit de l’idée monarchique absolue : c’est
+Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui
+est vainqueur et qui triomphe à la fin : <i lang="la" xml:lang="la">Christus
+regnat, Christus imperat, Christus vincit</i>… Le
+Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque.
+C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse,
+tout converge vers le centre, vers la Coupole,
+image de la voûte céleste qui abrite le trône de la
+Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles
+et aux autels sans nombre, tout conduit le
+regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui
+arrête la vue, qui la barre avec une violence et
+une rigidité inexorables comme la borne même
+du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A
+travers ces enfilades de cellules et d’appartements,
+ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries
+et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de
+raison d’être que pour le servir. Le monde entier
+y concourt avec tous ces moines prosternés dans
+une perpétuelle oraison : chaque région de la
+terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour
+embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de
+la monarchie universelle.</p>
+
+<p>Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la
+tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle
+a écrit son <i>Château de l’âme</i>. Sans doute,
+les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient
+le motif de cette allégorie, mais non pas la
+forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce
+n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal
+avec son donjon resserré dans une étroite enceinte.
+Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal
+ou de diamant, « cet immense château au centre
+duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une
+multitude de diverses demeures », — il ressemble
+étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.</p>
+
+<p>Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides.
+C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements.
+Ce pur Esprit se manifeste par le seul
+rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit,
+Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des
+lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une
+géométrie accablante qui semble emprunter au
+dogme son poids et sa solidité, et, en même
+temps, c’est une architecture intellectuelle,
+dépouillée, autant que possible, de tout élément
+sensible, pour conduire plus sûrement la pensée
+vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur.
+Que l’on considère avec attention la façade encadrée
+de buis et de parterres rectilignes qui domine
+la terrasse et l’étang, cette immense surface nue,
+cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit
+aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine
+et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait
+s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée,
+qui existe, pour ainsi dire, en soi et par
+soi : ici, une volonté scrupuleuse, éprise de
+grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût
+parfait : les matériaux, les formes, les œuvres
+d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes.
+Servir Dieu ! Louer Dieu !… <i>Que Dieu
+soit exalté</i> : c’est ce que l’Escorial semble crier
+par les innombrables ouvertures de ses murailles
+et par toutes les cloches de ses campaniles, et
+c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme
+rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.</p>
+
+<p>Quand elle nous dit : « Considérez, je vous
+prie, le spectacle de ce château si resplendissant,
+cette <i>perle orientale</i>, cet arbre de vie planté au
+milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu… »
+je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense
+invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de
+perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était
+encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les
+anciens tableaux qui le représentent nous montrent
+un grand palais blanc et or, — doré par les
+mille pépites jaunes de son granit, égayé par
+toutes les boules d’or qui resplendissaient sur
+ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui
+ses pierres ont pris une teinte grise et
+mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie,
+n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours
+ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours
+« l’arbre de vie planté au milieu des eaux ».
+Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus
+haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne,
+grandes surfaces d’ébène où se reflètent
+de massives et sombres verdures, exhalent, au
+crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables.
+De là, le monastère assis au milieu
+de sa <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i>, de ses jardins de parade et de ses
+potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense
+étendue de la steppe castillane. Philippe II
+a voulu que ses moines et lui-même pussent prier
+Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance
+toutes les choses bonnes et utiles à la vie,
+un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux,
+des jardins et des vergers pleins de légumes
+et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site
+de son monastère, et ce n’est qu’après de longues
+recherches et maintes comparaisons qu’il se
+décida pour l’Escorial. « Il prit conseil, dit le Père
+Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait
+être bon en cette matière, — de <i>philosophes</i>,
+de médecins et d’architectes. » On voit bien, en
+effet, que de profondes raisons philosophiques
+ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur
+le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons
+d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent,
+et, par-dessus tout, la grandeur et le style de
+l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour
+qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du
+haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de
+la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils
+peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre
+supérieure à celle de servir et de louer
+Dieu dans un lieu pareil…</p>
+
+<p>L’impression la plus émouvante qu’on en puisse
+éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive
+d’Avila, la pensée encore pleine de sainte
+Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu
+de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités
+rocheuses, — soudain, par la portière du wagon,
+on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse :
+une immense basilique, blanchie
+et comme purifiée par la lumière naissante, le
+lourd monastère de Philippe II, devenue une
+demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec
+les flèches et les dômes de ses campaniles, telle
+une procession qui s’avance au milieu des croix,
+des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine
+de cantiques… Alors, en ce moment, devant
+ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière
+céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique
+du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique
+de la carmélite d’Avila.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">PAR DELÀ LE TOMBEAU</span></h3>
+
+
+<p>L’action spirituelle, — et surnaturelle, — de
+sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre.
+Après sa mort, son influence n’a fait que
+s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en
+particulier, tout ce que le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle français a
+dû à son initiative : cette diffusion incroyable et
+rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de
+l’ascétisme, de la vie érémitique.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son
+exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir.
+Les phénomènes singuliers dont il avait été
+obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non
+moins étranges qui persistèrent longtemps après
+sa mort. Aux états mystiques succédèrent des
+états physiques si complètement inexplicables
+qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes
+l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point
+des faits excessivement rares. Les cadavres d’un
+très grand nombre de saints ont présenté ce
+double caractère. Mais il semble bien que, chez
+aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement
+marquées et constatées, ni qu’elles aient eu
+une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même
+semble avoir pressenti ce miracle et avoir
+écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que
+voici : « C’est afin que l’on voie combien Dieu
+honore les corps où ont été des âmes justes ».
+Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces,
+Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation,
+qui, après une vie tout angélique, mourut saintement
+pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au
+moment où ses compagnes transportaient au
+chœur la dépouille de la morte, pour l’office des
+funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs
+à porter le cercueil. L’église était jonchée de
+fleurs pour la procession du Saint Sacrement,
+qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la
+pompe funèbre prenait une apparence de triomphe :
+ces roses et ces lis répandus, ces anges
+soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même,
+avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante…
+Ainsi s’explique la phrase de la Sainte :
+« C’est afin que l’on voie combien Dieu honore
+les corps où ont été des âmes justes ». Son corps,
+lui aussi, fut prodigieusement honoré.</p>
+
+<p>Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582,
+à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût
+plus malade que d’habitude. On sait que sa vie
+n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses
+dernières lettres paraissent même donner à entendre
+qu’elle se portait mieux pendant ces derniers
+mois. Mais elle était à bout de forces,
+épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis
+par ses transes mystiques, par ses travaux de
+fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui
+duraient depuis plus de vingt ans.</p>
+
+<p>La dernière année de sa vie fut signalée par
+un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa
+dernière fondation, celle du carmel de Burgos,
+qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui
+suscita contre elle des hostilités comme elle n’en
+avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila,
+de Tolède et de Séville. A la veille de sa
+mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir : se
+reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph,
+dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila,
+qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme
+leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre
+encore une fondation, ce couvent de
+Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute
+prête : c’est du moins ce qu’assurait une pieuse
+personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa,
+qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant
+à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles.
+Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse
+hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent
+aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques
+que des magistrats municipaux. L’archevêque
+de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux,
+n’allait pas tarder à lui être hostile : « Mère
+Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons,
+ici, aucun besoin de nous réformer ! » Elle ne
+savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours,
+des interventions surnaturelles précipitèrent
+sa décision. Elle entendit le Christ lui
+dire ces paroles : « <i>Que crains-tu ? Quand est-ce
+que je t’ai manqué ? Je suis toujours le même !…</i> »</p>
+
+<p>Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout,
+de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence
+de la saison, de la rage des éléments. On
+était au cœur de l’hiver, — un hiver particulièrement
+rigoureux et pluvieux. Un peu partout,
+les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts
+d’eau, devenaient impraticables. A tout
+instant, on perdait la piste, ou les véhicules
+s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts
+eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse
+et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent
+être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état
+pitoyable : elle crachait le sang et elle était
+toute percluse de rhumatismes. Elle fut même,
+pendant quelque temps, paralysée de la langue.</p>
+
+<p>Comme elle le redoutait, les autorités de la ville,
+les regidors, certains habitants et l’archevêque
+lui-même étaient opposés à son projet. On leur
+fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On
+les obligea à déloger de la maison où elles étaient
+descendues, et, en attendant l’autorisation problématique
+de l’archevêque, elles durent s’installer
+à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier
+ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était
+pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses
+maladies. Outre ses vomissements habituels, ses
+crachements de sang, elle avait une plaie à la
+gorge qui rendait plus douloureux le passage des
+aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela
+avec gaîté et bonne humeur. « Un jour, nous
+conte une de ses compagnes, la Mère Anne de
+Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement
+aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers
+des oranges douces. Le même jour, une dame
+lui en envoya. On lui en porta quelques-unes
+qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha
+dans sa manche et déclara qu’elle descendait à
+la salle commune voir un pauvre malade qui se
+plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait,
+distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle
+rentra, nous la grondâmes de les avoir données.
+Mais elle nous répondit : « J’aime mieux pour
+eux que pour moi ! Je reviens toute joyeuse de
+les voir contents !… »</p>
+
+<p>Une autre fois, c’étaient des limons, dont on
+lui fit cadeau. Elle dit : « Que Dieu soit béni qui
+m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres ! »
+Une autre fois encore, comme on pansait
+les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de
+tels cris que cela devenait un supplice pour les
+autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère
+descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se
+tut. Alors, elle lui dit : « Mon fî, pourquoi criez-vous
+comme cela ? N’essaierez-vous pas de supporter
+votre mal pour l’amour de Dieu !… » Mais
+l’homme lui répondit : « C’est comme si on
+m’arrachait l’âme ! » La Sainte Mère resta un
+moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait
+plus sa douleur. Et, par la suite, même quand
+on le pansait, on ne l’entendait plus crier…
+Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière
+de leur amener souvent cette sainte femme. Sa
+seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et
+soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter
+l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades…</p>
+
+<p>Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque
+céda : le nouveau monastère fut fondé.</p>
+
+<p>La pauvre vieille croyait avoir le droit de se
+reposer : partir pour Avila, aller rejoindre ses
+religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours son
+désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette
+suprême consolation. Ses supérieurs lui donnèrent
+l’ordre de se rendre à Alba de Tormès, auprès
+de la Duchesse, qui voulait absolument la
+voir et l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation
+d’une sainte. Sa présence était considérée
+comme une véritable bénédiction pour une
+ville ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait,
+comme on va se disputer les lambeaux de
+son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute
+sainte qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui
+témoignait, Thérèse ne pouvait pas décliner l’invitation
+d’une puissante dame comme la duchesse
+d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour
+elle. Après un court séjour à Palencia, pendant
+la dernière quinzaine de septembre, elle partit
+pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante,
+elle y arriva, si brisée de fatigue, si malade,
+qu’on dut la coucher tout de suite. Elle se leva
+le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau,
+inspectant la maison, assistant à la messe et communiant
+tous les jours. Le jour de la Saint-Michel,
+elle eut une violente hémorragie et dut
+se recoucher, pour toujours, cette fois. Elle-même
+sentait qu’elle allait mourir : le 4 octobre,
+en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf
+heures du soir, elle rendit le dernier soupir.</p>
+
+<p>Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque
+effacée, en contraste frappant avec l’éclat des faveurs
+et des prodiges qui l’avaient visitée.</p>
+
+<p>Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça,
+entre autres paroles :</p>
+
+<p>« Mon Seigneur, il est temps de m’en aller !…
+Que ce soit pour mon bien ! Et que votre volonté
+s’accomplisse ! »</p>
+
+<p>Telle est du moins la version de la Mère Anne
+de Saint-Barthélemy. Mais il en est d’autres, car
+un certain nombre de religieuses assistèrent à ses
+derniers moments. Parmi les témoignages apportés
+au procès de béatification et de canonisation
+de la Sainte, remarquons celui-ci, qui est
+de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse
+était présente quand la Mère Thérèse reçut
+le Viatique. Elle l’entendit qui disait :</p>
+
+<p>« Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant
+désirée est venue ! <i>Il est temps de nous voir, mon
+bien-aimé Seigneur !</i> Il est temps de m’en aller !…
+Puissé-je partir pour mon bonheur ! Que votre
+volonté s’accomplisse ! L’heure est venue pour
+moi de sortir de cet exil et, pour mon âme, de
+jouir de Vous, que j’ai tant désiré ! »</p>
+
+<p>Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte, — avouons-le, — semblent
+un peu arrangées, un
+peu littérairement développées. Mais c’est bien
+sa pensée, — et ce dernier cri d’amour : « Il est
+temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur ! »
+est certainement jailli de son cœur, de ce cœur
+brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente
+crucifiante et délicieuse de l’Époux. Depuis si
+longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle
+entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se
+lever les derniers voiles qui lui cachaient Son
+Visage…</p>
+
+<p>Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se
+coucha sur le côté, un crucifix à la main, « comme
+on représente la Madeleine », nous dit la Mère
+Marie de Saint-François. Détail hautement significatif !
+Même dans ce vertige de l’agonie, les
+pensées directrices de toute sa vie ne l’abandonnent
+point. Sainte Madeleine avait été une de ses
+grandes dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait
+être la pénitente et l’amante du Christ. Elle resta
+ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette
+pose. Alors, son visage devint très beau. L’expression
+en était vivante, extraordinairement
+animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la
+Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait
+avec un Interlocuteur mystérieux. Sa figure, par
+moments, changeait d’expression, s’illuminait
+comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles.
+Puis, ayant poussé deux ou trois faibles
+gémissements, elle rendit le dernier soupir… Sa
+beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides
+de cette vieille femme flétrie par l’âge et exténuée
+par la maladie. « Son visage était embrasé
+comme un soleil couchant… » Son corps resta
+souple, sa chair tendre et fraîche comme une
+chair d’enfant…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais voici la chose extraordinaire et réellement
+prodigieuse ! Assurément on ne saurait trop le
+répéter : cette souplesse des membres, cette incorruption
+de la chair, cette odeur suave sont
+bien loin d’être des phénomènes uniques et particuliers
+à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on ose
+dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut
+bien reconnaître que les témoignages qu’on nous
+apporte sont, souvent, fort sujets à caution :
+que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment
+de la mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de
+son cadavre une odeur exquise, mais indéfinissable
+(les unes affirmaient que cette odeur rappelait
+le parfum des lis, d’autres celui de la violette,
+du jasmin, ou du trèfle), on peut toujours
+les accuser de s’être hallucinées mutuellement,
+tellement ce prodige était attendu et désiré
+d’elles. On peut suspecter également le témoignage
+du Père Gratien, qui, ayant ouvert le cercueil,
+environ neuf mois après la mort de la
+Sainte, constata que le cadavre dégageait le
+même parfum indéfinissable, au point que les
+pierres du caveau en étaient imprégnées et
+qu’elles communiquèrent cette odeur à une jonchée
+de paille où on avait jeté les déblais de la
+maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien
+était le disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un
+amour tout filial : ses affirmations peuvent en
+paraître suspectes. Mais comment contester les
+allégations naïves et si précises du Père de Ribéra,
+qui, plusieurs années après la mort, put toucher
+le bras incorrompu de la Sainte, — le bras détaché
+du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph
+d’Avila ?… « La première fois, dit-il, que
+je le pris dans mes mains, c’était avant de manger,
+et mes mains demeurèrent toutes pénétrées
+du parfum qu’il exhalait : j’en fus tellement ravi
+que je ne voulus point me laver avant de me
+mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin,
+je me décidai à me laver et le parfum persista.
+Même après que je me fusse couché, je
+sentais toujours dans mes mains la même odeur…
+<i>Cela me dura ainsi environ quinze jours</i>… »</p>
+
+<p>L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel
+parfum, est quelque chose de particulièrement
+troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, qui
+ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement,
+donne les détails étranges que voici :
+« Nous découvrîmes le saint corps, duquel émanait
+une fragrance et odeur très suaves, — et nous
+le trouvâmes intact et odorant, les seins hauts,
+comme si elle était vivante, et avec du sang frais,
+comme si elle venait d’expirer… Bien que la
+figure et les mains, qui étaient découvertes, se
+fussent noircies au contact de la chaux, tout le
+reste du corps était d’une belle couleur… » Là-dessus
+on a échafaudé tout un roman tendant à
+prouver que la malheureuse Sainte, tombée en
+catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle
+avait manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans,
+après sa première grande maladie. Mais que penser
+d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles,
+comme nous l’allons voir, — et qui résiste à
+d’effroyables mutilations, notamment à l’ablation
+d’un pied et d’un bras ? Car le cercueil fut ouvert
+plusieurs fois, à de longs intervalles : en 1583,
+en 1586, en 1603, en 1616, — puis un siècle et
+demi plus tard, en 1750, — enfin en 1760. Le
+procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi : « Nous
+trouvâmes ce corps très pur, qui fut le temple du
+Saint-Esprit, non seulement incorrompu, mais
+exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit
+du parfum le plus suave le couvent et
+l’église… » En 1750, même affirmation : « Tout
+le corps est incorrompu. La peau, la chair et les
+os sont conservés. Le plus admirable, c’est que
+le bras est aussi flexible que s’il était vivant… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires, — tout
+cela n’est rien à côté du
+miracle presque continuel que fut la vie de sainte
+Thérèse et du miracle permanent que sont toujours
+ses écrits.</p>
+
+<p>Parmi eux, sa <i>Vie</i> est un chef-d’œuvre hors de
+pair, parce qu’il est le plus direct, le plus près
+des faits qu’il raconte et que c’est celui où la
+Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action
+en est-elle immédiate et irrésistible. Il y en aurait
+une foule de preuves à citer. En voici une particulièrement
+curieuse : Dans sa déposition, lors
+du procès de canonisation, un contemporain a
+attesté l’effet prodigieux que ce livre exerça sur
+un religieux, son confesseur. Ce contemporain,
+c’est précisément Francisco de Mora, le dessinateur
+en chef de l’Escorial, à qui Philippe II
+commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux
+un des premiers exemplaires imprimés de
+la <i>Vie</i> de sainte Thérèse, et quelques jours après,
+pénétrant dans la cellule de ce moine, il le trouva
+en proie à une exaltation presque lyrique : « Ah !
+quel livre est-ce là ! dit-il à Mora ! De tous ceux
+que j’ai lus dans ma vie, à savoir la Sainte Écriture,
+Saint Thomas, et une foule d’autres saints,
+aucun ne m’a ému comme celui-ci, à tel point
+que si je n’étais pas déjà religieux, rien que de
+l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en religion !… »
+Il est certain qu’on peut trouver des mystiques
+d’un caractère plus purement ou plus hautement
+intellectuel que sainte Thérèse, — et, par
+exemple, son disciple saint Jean de la Croix, — mais
+il n’en est point, sans doute, de plus émouvant.
+Sa candeur, sa sincérité, son enthousiasme
+toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de
+charité, ce don d’amour, pour tout dire, — une
+sensibilité pareille, si riche et si vibrante, lui
+livre immédiatement tous les cœurs. Elle décrit
+des états d’âme singuliers, infiniment subtils et
+complexes, infiniment rares surtout, et, en dehors
+de ces états d’âme, sortant des régions purement
+subjectives, elle nous parle de réalités inconnues
+et transcendantes, avec un sens si aigu du réel,
+avec un réalisme si sage, si tempéré de bon sens,
+si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du
+surnaturel sont embarrassés par les questions
+qu’elle pose. Ces questions, nous l’avons vu, il
+est impossible de les résoudre scientifiquement.
+Les explications tentées jusqu’ici ou bien travestissent
+les faits décrits par l’écrivain mystique,
+ou laissent en dehors du débat des points essentiels.
+Qu’on ne se hâte pas de la réfuter, qu’on ne
+se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la
+lit de près et qu’on s’attaque au détail de ses
+descriptions et de ses analyses, on voit qu’elle se
+défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment raisonner
+sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation
+scientifique ordinaire ? Thérèse peut
+toujours répondre à ceux qui prétendent reconstruire
+scientifiquement ses états mystiques :
+« Non ce n’est pas cela : Pour en parler, il faut
+les avoir expérimentés comme moi ! »</p>
+
+<p>Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité
+prodigieuse et singulière, c’est sa vigoureuse
+intelligence, — une intelligence éprise du concret,
+qui s’attaque uniquement <i>à ce qui vit</i> ; moins
+capable de dialectique que d’intuition, une intelligence
+qui ne s’arrête que devant la nécessité
+de se transcender elle-même, de s’anéantir en
+quelque sorte pour s’adapter à un stade supérieur
+de l’intellection.</p>
+
+<p>Et toutes ces hautes qualités se fondent et
+s’harmonisent dans un caractère suprême et
+inexprimable qui est celui de la sainteté, — l’état
+privilégié d’un être qui communique avec un
+monde situé hors de nos prises, qui, par sa seule
+existence, est une vivante et perpétuelle révélation :
+de là l’irrésistible action de la sainteté sur
+les masses, la fascination, l’entraînement qu’elle
+exerce sur elles, et de là aussi son influence
+dominatrice sur les âmes.</p>
+
+<p>Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui
+pendant près d’un siècle, d’une réputation et
+d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à
+peu rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à
+mesure que baissait dans le monde le sens du
+surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent
+la faveur dont ils jouirent auprès de nos
+pères de l’âge classique, et surtout qu’ils rencontrent
+des esprits mieux préparés pour les comprendre.
+L’Église n’a jamais eu tant besoin de
+s’entourer et de se parer de ses saints les plus
+élevés par la pensée et par l’esprit. Elle est
+démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives
+qui, autrefois, lui assuraient un facile prestige
+auprès des multitudes. Elle n’a plus la
+richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite
+les carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole
+de la bienfaisance et de l’assistance publiques,
+elle n’est plus la science officielle, ni la puissance
+temporelle qui employait à l’édification et à la
+décoration de ses palais et de ses églises, un peuple
+de manœuvres, d’ouvriers et d’artistes. Qu’elle
+reste du moins, aux yeux du monde, non seulement
+la dépositaire de toute vérité et de toute
+beauté, mais la conservatrice des plus hautes
+disciplines intellectuelles !</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">APPENDICE</h2>
+
+<h3 title="I INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES">&nbsp;</h3>
+
+<p>Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir
+donner ici quelques indications bibliographiques, réduites
+à l’essentiel.</p>
+
+
+<p class="ugap">I. — <b>Textes de sainte Thérèse</b>, <i>en espagnol</i> :</p>
+
+<p>— Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque,
+1588 :</p>
+
+<p lang="es" xml:lang="es"><i>Los libros de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora
+de los monasterios de monjas y frayles carmelitas
+descalços de la primera regla… En Salamanca, por
+<span class="sc">Guillelmo Foquel</span>, MDLXXXVIII.</p>
+
+<p>— La plus moderne des éditions espagnoles, celle
+qui fait actuellement autorité :</p>
+
+<p><span lang="es" xml:lang="es"><i>Obras de santa Teresa de Jesus</i>, editadas y anotadas
+por el P. Silverio de Santa Teresa. Tipografia de « <span class="sc">El
+Monte Carmelo</span> »</span>, 1915-1919. 6 vol. parus.</p>
+
+
+<p class="ugap">II. — <b>Traductions françaises</b> :</p>
+
+<p>— <i>Œuvres de sainte Térèse</i>, traduction par le
+P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus. Paris,
+<span class="sc">Lecoffre</span>, 1861. 6 vol.</p>
+
+<p>— <i>Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus</i>,
+traduction nouvelle par les Carmélites du premier
+monastère de Paris, avec la collaboration de M<sup>gr</sup> Manuel-Marie
+Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8<sup>o</sup>. Paris,
+<span class="sc">Beauchesne et C</span><sup>ie</sup>, 1907-1910.</p>
+
+
+<p class="ugap">III. — <b>Biographies</b> :</p>
+
+<p>— <span class="sc">P. Francisco de Ribéra</span> :</p>
+
+<p lang="es" xml:lang="es"><i>La vita de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora de
+la Descalças y descalços carmelitas, compuesta por el
+P. Doctor Francisco de Ribéra, de la Compañia de
+Jesus… Salamanca, <span class="sc">Pedro Lasso</span>, 1590.</p>
+
+<p>— Traduction française par le P. Marcel Bouix, de
+la Compagnie de Jésus : <i>La vie de sainte Térèse</i>, par
+le P. François de Ribéra. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>, 1864. 2 vol.</p>
+
+<p>— Les Bollandistes, <i lang="la" xml:lang="la">Acta sanctorum</i>, t. VII.
+Bruxelles, 1843.</p>
+
+<p>— <i>L’histoire de sainte Thérèse</i>, par une carmélite
+de Caen, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, <span class="sc">Rétaux</span>, 1882.</p>
+
+<p>— <i>Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine</i>.
+Éditions de <i>la Vie spirituelle</i>. Saint-Maximin (Var).</p>
+
+<p>— <i>Sainte Thérèse</i> (collection de <i>la Vie des Saints</i>),
+par Henri Joly. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>.</p>
+
+
+<p class="ugap">IV. — <b>Études récentes</b> :</p>
+
+<p>— <i>L’Amour divin</i> : Essai sur les sources de sainte
+Thérèse, par G. Etchegoyen. (<span class="sc">Bibliothèque de l’École
+des Hautes Études hispaniques</span>, fascicule IV), 1923.</p>
+
+<p>— <i>Sainte Térèse écrivain</i>, son milieu, ses facultés,
+son œuvre, par l’abbé Rodolphe Hornaert. <span class="sc">Desclée</span>,
+Paris, 1922.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="app2">II<br>
+<span class="xsmall">NOTE SUR L’<span lang="la" xml:lang="la">ECCE HOMO</span> ET LE CHRIST
+A LA COLONNE</span></h3>
+
+<p>Est-ce la vue d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, ou d’un Christ à la
+Colonne qui détermina la conversion de sainte Thérèse ?
+Étant donnée la prédilection qu’elle semble avoir toujours
+eue pour cette image du Christ à la Colonne,
+j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle
+de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa
+conversion. Il paraît que cette idée est contraire aux
+traditions du monastère de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. <span lang="es" xml:lang="es">Christoval
+de la Virgen del Carmen</span>, actuel prieur du couvent des
+Carmes déchaussés d’Avila :</p>
+
+
+<p class="date">Avila, 1<sup>er</sup> juillet 1926.</p>
+
+<p>… Les doutes que vous me soumettez sont au nombre
+de deux :</p>
+
+
+<p class="ugap">1<sup>o</sup> L’image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, qui est vénérée au couvent
+de l’Incarnation et devant laquelle, dit-on, sainte
+Thérèse prononça son vœu de perfection, en 1560 (vœu
+renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), est-ce la
+même image qui se trouvait accidentellement dans
+l’oratoire du couvent et devant laquelle la Sainte fut si
+profondément émue qu’elle versa des larmes amères
+sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même au
+chapitre IX de sa <i>Vie</i> ? — A cela je réponds que, selon
+la tradition et les manuscrits qui se conservent dans la
+communauté, <i>il semble que c’était la même</i>. En effet,
+ces documents affirment que l’image en question se
+trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la
+transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on
+préparait. Et c’est ainsi que la Sainte la rencontra à
+cet endroit (dans l’oratoire). Replacée à l’infirmerie,
+cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut détruite, en
+même temps que l’oratoire, la première cellule occupée
+par la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent,
+pour construire la chapelle de la Transverbération, où
+l’on accède par l’église.</p>
+
+<p>Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans
+cet oratoire que se conserve actuellement l’image de
+l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. Le fait que cette sculpture n’a pas grande
+valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait impressionné
+la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande
+douleur et un grand repentir de ses péchés, car les
+impressions de ce genre dépendent bien plus des dispositions
+intérieures du sujet et de la grâce de Dieu qui
+meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une
+image.</p>
+
+
+<p class="ugap">2<sup>o</sup> Le second doute que vous me proposez est le suivant :
+La Sainte a-t-elle jamais eu une vision imaginaire
+du Christ à la Colonne ?</p>
+
+<p>A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations
+relatives à ce sujet, la Sainte eut une vision
+imaginaire du Christ à la Colonne, tandis qu’elle
+s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du couvent
+de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son
+autobiographie (chap. VII, n<sup>o</sup> 6), la Sainte dit que
+Notre-Seigneur lui apparut et qu’elle le vit avec les
+yeux de l’âme (<i>vision imaginaire</i>). Et, bien qu’elle ne
+dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes,
+dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle
+le vit « attaché à la Colonne ». Par exemple, don
+Diego de Yepès, biographe et confesseur de la Sainte :
+« Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du
+monastère, étant en conversation avec cette personne,
+dont elle nous parle. Alors Notre-Seigneur lui apparut
+attaché à la Colonne et avec de nombreuses plaies
+(<i lang="es" xml:lang="es">muy llagado</i>), particulièrement à un bras, tout près
+du coude, où un morceau de chair est arraché. Depuis,
+la Sainte Mère fit peindre cette vision dans un ermitage
+du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph d’Avila… »</p>
+
+<p>Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations.
+Toutefois, je conserve des doutes relativement
+au lieu où sainte Thérèse rencontra à l’improviste cette
+image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. On nous dit que c’est dans
+l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que
+ce fut dans son oratoire particulier : il semble que,
+dans ces conditions, la rencontre eut quelque chose de
+plus intime, de plus personnel et que la Sainte en fut
+plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu
+ouvert à tous.</p>
+
+<p>Le Père Christoval me répond : « J’ai conféré à ce
+sujet avec les religieuses de l’Incarnation, et, après
+leur avoir posé diverses questions, je me suis convaincu
+que l’affirmation du Père de Ribéra (sur lequel je
+m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais
+les religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire
+particulier. Et il n’y a pas lieu de supposer que sainte
+Thérèse faisait exception. Elle s’est toujours distinguée
+par sa soumission à la règle commune, laquelle
+n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de
+la Sainte elle-même ne permet pas de déduire que le
+fait ait eu lieu dans un oratoire privé… »</p>
+
+<p>J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions
+avec d’autres textes, dont un, au moins, de sainte
+Thérèse elle-même. Elle dit, en effet, au chapitre III de
+sa <i>Vie</i> : « … On me voyait, si jeune encore… me retirer
+souvent dans la solitude, pour prier et faire de longues
+lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre
+de Lui de nombreuses images, <i>à avoir un oratoire, à y
+arranger des choses propres à exciter la dévotion</i>…
+(<span lang="es" xml:lang="es">tener oratorio, y procurar en él cosas que hiciesen
+devoción</span>). »</p>
+
+<p>D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit
+par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>, t. II,
+p. 113), parle expressément de l’oratoire de la Sainte :
+« Lorsque la nuit, dans <i>son</i> oratoire (<i lang="es" xml:lang="es">en su oratorio</i>),
+elle faisait son examen de conscience… » Enfin, le célèbre
+historien du Carmel, le P. Jeronimo de San José,
+qui écrivait au commencement du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et qui a
+pu interroger bien des religieuses contemporaines de
+sainte Thérèse, — confirme le fait dans un passage
+également cité par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>,
+t. II, p. 122) : « Elle eut deux cellules dans ce monastère.
+Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept ans
+dans l’une d’elles ; dans l’autre, elle passa les trois
+années de son priorat, étant déchaussée. La première
+se divisait en deux appartements, l’un en bas, l’autre
+en haut. Dans l’appartement du bas, <i>elle avait son oratoire</i>
+(<span lang="es" xml:lang="es">en el bajo tenia su oratorio</span>) ; dans une niche, se
+trouvaient quelques images et, au-dessus, une inscription
+qui disait : <i lang="la" xml:lang="la">Non intres in judicium cum servo tuo,
+Domine !</i>…</p>
+
+<p>Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait,
+au couvent de l’Incarnation, un oratoire particulier.
+Est-ce dans cet oratoire, ou dans l’oratoire commun à
+toutes les religieuses qu’elle rencontra une statue représentant
+soit le Christ à la Colonne, soit l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, — la
+chose n’est pas absolument indifférente, comme
+nous venons de le dire. La rencontre, ayant lieu dans
+l’oratoire privé de la Sainte, pouvait passer, à ses yeux,
+pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui est
+certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut,
+pour elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On
+avait déposé accidentellement cette statue en cet endroit,
+et, — que la Sainte en ait été avertie ou non, — cette
+image ainsi placée était pour elle un spectacle
+insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans
+son oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire
+dans une étroite cellule, où elle put la contempler
+de tout près, on conçoit que l’impression ait été
+d’autant plus forte.</p>
+
+<p>Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé
+cette statue dans l’oratoire privé d’une religieuse, <i>en
+vue d’une fête qui se préparait</i>. Mais la même difficulté
+subsiste, si l’on suppose que ce fut dans l’oratoire
+de la communauté. C’est dans l’église du couvent que
+l’image aurait dû être placée, puisque c’est évidemment
+dans l’église que se célébrait la fête. Si l’on suppose
+qu’il s’agissait d’un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>, d’une statue mobile que l’on
+devait promener dans une procession, il est très simple
+de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de
+sainte Thérèse, en attendant la procession, — aussi
+simple que de supposer qu’on l’eût placée dans l’oratoire
+commun.</p>
+
+<p>Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce
+très probablement beaucoup plus exiguë qu’une église
+ou une salle d’infirmerie, la Sainte vit la statue de
+plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. Et
+cela me paraît être le point capital.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">SUR LES DIRECTEURS DE SAINTE THÉRÈSE</span></h3>
+
+<p>Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux,
+réguliers et séculiers. On peut dire que les trois grands
+ordres religieux de ce temps-là, — les franciscains, les
+dominicains et les jésuites, — ont collaboré à sa formation
+spirituelle, les deux derniers surtout. Les jésuites
+lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains
+l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques.
+Cela est vrai en gros, mais il serait inexact de
+croire que les deux grands ordres religieux se soient
+ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la direction
+de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les
+dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre
+intellectuel ou plus exactement <i>théologique</i>, de même
+que les dominicains ont eu également sur elle, et très
+probablement avant les jésuites, une influence d’ordre
+moral.</p>
+
+<p>Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue
+Alvarez (1575) a pris soin d’énumérer ses principaux
+directeurs, tant jésuites que dominicains, — et
+l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les autres
+surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du
+moment où elle eut des visions. Pour les jésuites, les
+P.P. Araoz, commissaire de la Compagnie, François
+Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez, Salazar,
+Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez…
+Pour les dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique
+Bañez, Chaves, Ibañez, Garcia de Toledo, Barthélemy
+de Médina, Philippe de Menesès, Salinas,
+Diego de Yanguas…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">SUR LA RENCONTRE DE SAINTE THÉRÈSE
+ET DE PHILIPPE II</span></h3>
+
+<p>La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec
+Philippe II, — et qui me paraît apocryphe, — a été
+publiée dans le <i lang="es" xml:lang="es">Boletin de la Real Academia de historia</i>,
+t. LXVI, p. 440, <span lang="es" xml:lang="es">año 1915, mayo</span>.</p>
+
+<p>Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de
+l’Escorial, qui a bien voulu m’en copier le texte, m’écrit
+à ce propos : « J’ai entendu le P. Silverio de Santa
+Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux
+informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la
+Sainte, — déclarer que cette lettre lui paraissait apocryphe.
+Mais les raisons qu’il me donna, fondées uniquement
+sur des considérations internes de style, ne
+m’ont point paru suffisamment convaincantes. De
+prime abord, la lettre me paraît sans nul doute authentique.
+Le papier, examiné par D. Ramon Menendez y
+Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Et les paroles prêtées à Philippe II sont
+tout à fait conformes à l’attitude du roi dans ses audiences.
+Tous les témoignages concordent, en effet,
+pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions,
+le monarque le plus affable et le plus élégant de son
+temps et aussi le plus courtois ; toujours calme et
+posé, écoutant avec patience tout ce qu’on lui exposait… »</p>
+
+<p>Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas,
+j’avoue que l’opinion du P. Silverio me paraît la plus
+vraisemblable, — et cela pour les raisons que j’ai exposées
+ailleurs.</p>
+
+<p>Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que
+sainte Thérèse a été reçue par Philippe II. C’est, à
+l’Escorial, une ancienne tradition. Rotondo, dans son
+<i lang="es" xml:lang="es">Historia del Real monasterio de San Lorenzo</i>, Madrid,
+1863, — affirme que cette rencontre eut lieu en
+mai 1578. Mais, selon le marquis de Piedras Albas,
+thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et le 17 décembre
+de l’année 1577.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Prologue</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Première Partie.</span> — La Vocation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Deuxième Partie.</span> — Le difficile Chemin de
+perfection</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Troisième Partie.</span> — La Conversion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Quatrième Partie.</span> — Les Grandes Grâces</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">215</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Cinquième Partie.</span> — L’Action Thérésienne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">299</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Appendice</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">371</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">2-27 — PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS<br>
+6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><span class="b">ARTHÈME FAYARD &amp; C<sup>ie</sup>, Éditeurs</span><br>
+<span class="small">18-20, Rue du Saint-Gothard, PARIS (<small>XIV</small><sup>e</sup>)</span></p>
+
+
+<p class="c xlarge">LES<br>
+GRANDES ÉTUDES<br>
+HISTORIQUES</p>
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">Volumes parus</span> :</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="sc">Louis BERTRAND</span><br>
+<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Louis XIV</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td class="h">Saint Augustin</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>13</b><sup>f</sup> <b>50</b></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Jacques BAINVILLE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire de France</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Charles BONNEFON</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire d’Allemagne</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Frantz FUNCK-BRENTANO</div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Ancien Régime</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">En préparation</span> :</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>MERMEIX</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire Romaine</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Robert HAVARD de la MONTAGNE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire de l’Église</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Pierre de VAISSIÈRE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Henri IV</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall ssf sc">2-27 — Paris. Imp. Michels Fils.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div>
+</body>
+</html>
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Binary files differ
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78479
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