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(_Roman de l’Afrique chrétienne._) + SAINT AUGUSTIN. (_Étude historique._) + LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN. + LES VILLES D’OR. (_Afrique et Sicile anciennes._) + AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN. + + + + + Il a été tiré de cet ouvrage: + + Cinquante exemplaires sur papier du Japon + de la Manufacture Impériale, + numérotés de 1 à 50. + + Deux cents exemplaires sur papier de Hollande + Van Gelder Zonen + numérotés de 51 à 250. + et vingt hors commerce numérotés de I à XX. + + Trois cents exemplaires + sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma + numérotés de 251 à 550. + et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV. + + L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa. + + +Copyright by A. Fayard et Cie, 1927. + +Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour +tous pays, y compris la Russie. + + + + + Il y a eu là un moment étrange et _supérieur_ de l’espèce + humaine... De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le + plus curieux du monde... + + (Taine, _Corresp._, IV, p. 74.) + + +L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait +des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les +émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette +éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à +l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation +semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine +ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente +de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous +ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la +petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à +travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de +ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire, +cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait +la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant +l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer. +Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui +se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un +involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des +respirations. + +Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait +sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard +se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient +attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque +contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste, +contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais +clairement ceci: «Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est +possible? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez +être un homme sérieux? Oui, on voudrait bien croire à cette petite +lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde?...» + +Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai +vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans +la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule. +Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à +méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à +deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le +buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue +miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait +des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un +miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale +silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles +me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs +tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout +victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu +mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se +dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette +foule,--cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la +basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion +muette... + + * * * * * + +Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je +lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans +ma lecture et plus je me disais: voilà la réponse à l’Homme inconnu de +Notre-Dame! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une +interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages +géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont +été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison, +cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette +calme assurance surtout! Personne n’a apporté un pareil témoignage en +faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une +pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui +domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose +d’intéressant au monde?... On a écrit toute une littérature sur la +personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue +ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de +ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse +plus,--ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié +l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ +dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme +d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses +déplacements de nonne agitée... + +Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible,--et +comment oser affirmer le contraire?--c’est le trouble installé dans +notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases +immortelles. On est pris à la gorge: il faut répondre. Tant que le doute +subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand, +demain peut-être, on aura sur la face «la terre», dont parle le même +Pascal... Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à +la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la +suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume, +planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant +un sujet pareil? De même que le surnaturel est la question des +questions,--le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus +extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée, +comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes +entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain. + + * * * * * + +On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier +sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre +avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme +celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être +en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui +ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances +intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus +beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une +certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois +fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière +soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques, +qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime +que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte +Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec +cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont +indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils +côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour +s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la +familiarité,--pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques,--il +sied d’être armé en conséquence: non seulement, c’est toute une science +particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de +souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières, +beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne +peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la +règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses +prodigieuses intuitions. + +De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité +de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de +l’érudition et de la science dites positives: ils sont forts de tout un +lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en +passant: c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus +affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à +des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait +être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la +science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce +qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints, +ni, d’ailleurs, aucune âme. + +Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant +dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes +théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être +abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la +Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de +Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions +scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté +qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des +réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables +simulateurs,--et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par +exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte +Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes, +logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de +subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un +peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est +ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur +sainte Thérèse,--avec la prétention de ramener ses états mystiques à des +cas pathologiques,--est à côté de la question, sans compter qu’elle +rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là +se décident à laisser sainte Thérèse tranquille: c’est bien assez que +leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde... + +Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode +possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore +peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des +impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est +pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y +rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la +Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère,--devant des +splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est +seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous +pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire +qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi +elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de +société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure... +Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse, +nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le +monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux +ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse. +Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les +confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes +fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de +sa solitude,--de se sentir un cas unique, une sorte de monstre +spirituel. + + * * * * * + +Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler +convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins +élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes, +aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à +rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner +l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une +telle figure. + +Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut +se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son +caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés +de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement +à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa +vie qui m’attiraient vers elle. + +D’abord,--je l’avoue aussi en toute candeur,--le fait que mon glorieux +patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors +maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la +Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une +destinée,--ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je +me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et +puis, sur le chemin qui mène aux «châteaux» thérésiens, je rencontrai +tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis +longtemps: saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par +sainte Thérèse est sortie des _Confessions_. Ce dernier livre a exercé +sur ce qu’elle appelle sa «conversion» une influence profonde. Ce sont +deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au +miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin... + +Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette +extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila,--une foule de traits de +caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par +sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que +l’histoire ait jamais constatés? Il n’est même que juste d’affirmer que +Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand +Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au +suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à +cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et +ses grands intuitifs,--artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques. +La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout +du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin,--de partir des réalités les +plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui +échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans +l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait +un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse +les dépasse tous: elle est la plus haute branche de cette haute lignée +intellectuelle. + +Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les +plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué +Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus +pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais +elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent +d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de +civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu. +Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la +civilisation occidentale: la première, en arrêtant l’Islam à la bataille +de Lépante;--la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer +l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme +catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui +fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus +fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un +suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la +pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et +insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent +presque tous des «Américains». On la conçoit très bien fondant des +monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et +des Cordillières. + + * * * * * + +Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement: il y a, dans +ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui +excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des +profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de +l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de +l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes +yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et +plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé: +l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une +psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait +ses hautes demeures et ses galeries souterraines. + +Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées +contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux +angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et +étudiées elles-mêmes,--et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous, +avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans +l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont +mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été +égalées: pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du +plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu +intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de +dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de +mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature +immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement +exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé +Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de +précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques +sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes: +trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la +délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler +des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en +s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils +dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme +infréquentées de nos modernes psychiâtres; ils ont noté des mouvements, +des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances +qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus +forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens +d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son +temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique +ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de +mettre en balance les minces résultats, les découvertes +minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes +expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents +psychologiques,--documents éprouvés et contrôlés cent fois par des +générations de juges soupçonneux et sévères,--que nous ont transmis les +écrivains mystiques. + +Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons +pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de +certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc, +après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou +bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains +sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes +d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une +nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière +telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien +qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous +apporte des nouvelles de cet autre monde,--et cela comme un voyageur +véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des +besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus +lointaines origines: besoin non plus seulement de comprendre, mais de +toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non +décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême,--besoin d’amour et +besoin de souffrir pour ce qu’on aime: l’ascèse est vieille comme le +monde... + +C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes +de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un +sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette +carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain +auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près +des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt +que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des +saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle +compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande +supériorité parmi les mystiques,--supériorité qu’elle ne partage, à ma +connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne,--c’est qu’elle nous +ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en +plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité +expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union +mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de +certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus +d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle. +Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir +par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi +inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en +communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et +toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de +plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant +des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle +touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle +apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a +peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à +l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur: elle raconte, elle décrit +ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une +précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que +l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas +d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les +siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique. + +Alors, s’il en est ainsi,--si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire +et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais +constatée,--c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer +en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus +haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent +point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des +temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à +redevenir barbare, et,--ce qu’il y a de pire que tout,--où la notion +même du surnaturel semble sur le point de disparaître,--il importe plus +que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute +Lumière,--et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge +d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque +qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct +sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener. + + * * * * * + +Voilà donc tout mon sujet: Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel. + +Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir,--et, encore une +fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une +pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme +moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance +dans cet incomparable guide spirituel. + +Je ne saurais trop le répéter: les érudits, les historiens, les +théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles +seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je +sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment +encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des +bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où +cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne +connaissent pas sainte Thérèse: ceux-là n’ont que faire de discussions +de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la +Sainte elle-même qu’ils veulent entendre. + +Je voudrais essayer de leur donner satisfaction,--de leur faire entendre +cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après +l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation +semblable de la divinité du Christ? Les livres saints mis à part, le +monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel? Cette +affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas. +C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion: voilà +une petite bonne femme,--_una mujercita_, comme elle disait +d’elle-même,--qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la +veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces +paroles inouïes: «_Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais +je L’ai vu!... J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans +mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse![1]_» + + [1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité, + ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à + quoi la Sainte fait allusion. + +D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même +chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui +de son témoignage. + +Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila? Autant qu’on peut répondre à +une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce +livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte: elle-même +l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne +parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son +action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre +ou à mieux établir la valeur de son témoignage. + +Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous! Et, si en +l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une +extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si +complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier +ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA VOCATION + + + C’est une grâce que Dieu m’a faite: je plaisais partout où je me + trouvais, et ainsi j’étais très aimée. + + (_Vie de sainte Thérèse_, I.) + + + + +I + +AVILA DES SAINTS + + +S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est +bien Avila, sa ville natale. + +Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des +milieux: démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même, +si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop +absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des +écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays +d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des +persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses +compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres: «Ma patrie m’a traitée +de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née.» En réalité, il +n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce +ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui +ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage +intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila. + +La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose +d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout +avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de +Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande +splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les +églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des +parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues. +Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de +forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses +lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en +tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait +dépourvu de suavité et de joie. Les anciens «palais» de l’aristocratie +locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois +crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des +surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures: petites fenêtres +bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par +ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du +dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite +devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers +adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand +escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et +là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et +rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On +s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement +autrefois. + +Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de +murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de +quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à +l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant +dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la +ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés +architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la +cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture +de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont +admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du +Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première, +au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu +froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a +fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens +remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la +Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a +donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les +«belles vues» et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est +arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la +terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques «fabriques» +d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis +la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par +un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des +pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux +tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence +opaline presque africaine: la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et, +plus au Sud, la noire Sierra de Gredos... + +Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La +vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures, +le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la +Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein +ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer. +On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus +galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui +s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse +encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le +premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs +limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique +qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans +le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de +vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux, +hérissés de blocs erratiques,--toute cette région pierreuse et +montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du +voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial. + +Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la +joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre +certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style +de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse +plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de +soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour +symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions +mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses +élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire, +avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait +plutôt le paysage tolédan. + +Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son +arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a +beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire +qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le +trouvait «admirable»,--moins froid que celui d’Avila et moins chaud que +celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue +qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à +cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la +campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se +régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre +volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays +et certains aspects de son âme ou de son esprit. + +De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses, +élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces +phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore, +çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste,--quand je +songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint +une distinction patricienne,--je revois le très noble paysage que l’on +embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en +sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et +sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital +Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains +d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs +amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents +des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise +brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de +minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont +une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de +cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un +gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de +rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu +éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de +Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la +Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute +blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au +bord du ciel... + +Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là: de belles lignes, des +tons _rares_, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de +semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour +caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut +pour le style de sainte Thérèse: la distinction,--distinction un peu +hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté, +élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans +ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il +semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des +amoureux, des peintres et des poètes. + +Confessons-le: ce rapprochement entre le paysage de Tolède,--tout au +moins un aspect du paysage tolédan,--et le style ou la manière de sainte +Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est +certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu +être insensible à la beauté de ce spectacle,--et ce qui est encore plus +certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son +génie,--j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure +matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral +avilais: la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur +elle une incontestable et profonde influence. + +D’abord sa famille: son père, sa mère, ses frères, ses sœurs. + +Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très +particulier,--et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas +morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans +l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces +aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de +leurs _pueblos_ et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des +hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la +foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère +de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués +à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances +fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la +grossièreté d’une vie misérable,--soldats de naissance, ayant les +qualités et les vices du soldat de ce temps-là: pillard, sanguinaire, +impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa +pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans +ses traditions et ses mœurs ancestrales: plein de bon sens et d’esprit +pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et +processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec +des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée +jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité. + +L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce +portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui +représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une +distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle +couleur voyante: un pourpoint de velours noir, une fraise et des +manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à +laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme +un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole +religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de +son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en +pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très +intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés +d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est +pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur,--tandis que les yeux +profonds et vagues semblent dire: «Ce cœur est à Dieu et à celle à qui +j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double +titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu +et ressemblez-moi, si vous pouvez!...» + +Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait +commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a +représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur +ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté +d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre +ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très +probablement jamais militaire: «Mon père, écrit la Sainte dans son +autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les +pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers +les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des +esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses +frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres +enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la +voir privée de liberté...» Cette tendresse de cœur, cette humanité se +retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée. +Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié +Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de +l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas +moine,--et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille +avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il +aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut +probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait +guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne +permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité, +«les bons livres» comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante +reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres: elle +tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus +solide et de plus sérieux dans ses qualités. + +Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni +l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le +souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du +_Coro_ et de la _Capilla Mayor_, dans les églises espagnoles. Rigides et +résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent: elles ne +souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement. + +Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une +postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois. +Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une +fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze +ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future +sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées +qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son +existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste, +elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille +nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté: +elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la +sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à +quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de +chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse, +avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de +charmant dans son caractère, comme dans ses écrits. + +Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait +aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants, +tant les garçons que les filles: «Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs +et neuf frères...» Des deux frères du premier lit nous ne savons pas +grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut +militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme +de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que, +devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle +s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second +lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages. + +Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge +héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent +pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il +fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même +simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de +Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata,--et sa sœur le +considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour +le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part, +nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes +on se ferait une idée fausse de ces «Américains», si on les voyait à +travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur +sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être, +comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et, +à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des +gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut +intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les +sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les +vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis +Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant +d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait +rentré, découragé, en Espagne. + +Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte +Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons +certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de +terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un +d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce +qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de +soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on +songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée, +il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient +plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces +conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une +fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie +d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer +les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune +frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère +Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au +moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente +le frère devant le trône de Dieu... + +Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte. +Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus +chaude que celle-là? Sa ville natale était une autre serre de dévotion. +L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce +n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement +clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais +les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y +exerçaient un véritable magistère moral: les Dominicains et les Pères de +la Compagnie de Jésus,--les premiers dans leur puissant et riche +monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui +s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait +construire une magnifique chapelle,--et les Jésuites dans leur collège +naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté, +de science et de sainteté. + +Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec +quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses +vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les +clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre +avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association +d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble +s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un +gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de +piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours +professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort +de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au +service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en +relations avec la Réformatrice du Carmel,--et on peut dire que, pendant +toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce +que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour +Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un +peu par le caractère sombre de sa foi: elle blâmait notamment ses +terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza,--après un dissentiment +passager,--elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit +de lui un magnifique éloge. + +Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement +et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant +des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au +scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité +de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition. +On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux +aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété +la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse, +comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des +couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que +les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables +églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des +saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne +et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut +dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la +sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire +nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part +dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître. + + + + +II + +LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS + + +Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515. + +Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs +de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné +de sa main cet événement dans les lignes que voici: «Le mercredi, +vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma +fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt, +peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever +du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del +Aguila, fille de Francisco de Pajarès.» + +Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute, +se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille +volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa +naissance: «Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29 +mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse.» + +Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol: _Teresa_ sans +_h_. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs +l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle +orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le _Th_: +Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce +qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes. +Le _Th_ passait alors pour gallican, le simple _T_ pour ultramontain: de +là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix, +de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la +Sainte, adopté la forme espagnole: _Térèse_, il en fut aigrement tancé +par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à +l’effet de démontrer que le nom castillan de _Teresa_ n’est pas +d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P. +de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est +dérivé du grec; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la +propre femme de saint Paulin de Nole,--et qu’enfin l’orthographe +courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à +l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes +les règles de la grammaire française... Il n’y a, en effet, aucune +raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une +forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une +espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires. +Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et +français. + +Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance, +complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda +semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant +prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin? +N’était-ce point plus tôt ou plus tard? Ce qu’il y a de certain, c’est +que, déjà, il faisait presque grand jour... Le père, dirait-on, tient à +bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme, +il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une +telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire +et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer,--que ce +lumineux génie enfin soit né avec l’aube... Autre détail qui appelle la +réflexion: le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez--Francisco Vela +Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, +deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq +frères de la Sainte. + +Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures +héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire +qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui +prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous +verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient +interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était +possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a +étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui +reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de +«femmelette agitée et coureuse». Ce n’était pas pour rien qu’elle était +la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques +années, soumirent à l’Espagne des continents entiers... + +Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste +et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close, +entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique, +aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux +personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de +famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce +milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières +années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus +impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle +sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite +réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne +trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée +puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir: +«J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge: (c’était très +probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous +nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que +j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et +eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient +pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller +jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles: non point +par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref +délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec +ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous +concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour +l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête... Ce qui nous +étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le +châtiment comme la gloire était _pour toujours_. Il nous arrivait de +causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter: «Pour +toujours, toujours, toujours!...» Quelle perspective fascinante! + +Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se +sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour +s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et +qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de +leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où +leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour +s’excuser, déclara que «c’était la petite qui l’avait entraîné et qui +lui avait fait prendre ce chemin...» + +Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et +souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé +à moitié: «C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour +pour tous les autres, et eux pour moi.» Et aussi son besoin de partir, +cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures. +Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles +colères contre sa réforme: «Demander l’aumône pour l’amour de Dieu.» +Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit +pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le +martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était +point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais +parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes,--félicités, +par surcroît, éternelles: «Pour toujours, toujours, toujours!» Comment +hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si +belle?... Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur +les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui +l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue +son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin, +comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait +au pays des Maures,--et cela sans hésiter, avec une claire vision des +moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice. + +Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre. +Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui +la conduisent au même but. «Voyant, dit-elle, qu’il était impossible +d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être +ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à +faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites +pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions +nul remède pour notre désir...» + +Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles. +«J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais +être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai +dites...» Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce +qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le +désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et +sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à +quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout +filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice +mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant, +aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais +sa mère... La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce +joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de +sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier +mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du +Carmel. + +En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers +actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son +être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce +à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais +heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à +défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que +la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa +vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore +inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque. +Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins +sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle +s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle +s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré, +elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille... +Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main +de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays +barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la +palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie. +Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout, +hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à +laquelle elle pourra jamais atteindre: l’immolation complète en vue de +l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à +l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses +puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit, +dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état +de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière +s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou +s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus. + +C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la +voie qui descend. + + + + +III + +LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE + + +Vous rappelez-vous ce passage de _La Vita nuova_, où Dante, racontant le +premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle «la Dame de sa +pensée», la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des +siècles et de l’univers entier: «Elle avait déjà assez vécu en ce monde +pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers +l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle +m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque +j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur +rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son +vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité: à +ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du +cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement +s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites...» + +Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai +dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant +l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant +promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible, +certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la +suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se +remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient +mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui, +désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé. +Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition +de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la +sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une +vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première +vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus: «Je me +souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle, +venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes +_qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir_...» +Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne, +le commente ainsi: «Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma +dévotion.» + +Qu’entendait-elle par là? Comment le rappel de cette «robe orangée» +pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite? Sans doute, comme +Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette +couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe +sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte. + +Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une +image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de +lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse. + +Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous +voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la +vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne +d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les +traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage. +Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont +restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour +authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes. +L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un +peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes, +lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte +elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur: +«Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide!» Cette +effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle +aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait +maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre +d’autres portraits,--tous réputés authentiques, c’est-à-dire +contemporains de la Sainte et pris sur le vif,--sont montrés aux +visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à +Valladolid. + +Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la +maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge: de sorte +que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est +plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait +littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père +François de Ribéra. + +Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne +faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle +disait, un jour, à un de ses confesseurs: «Sachez, mon Père, qu’on me +félicitait de trois choses en particulier: on disait de moi que j’étais +une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais +deux de ces choses: je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que +j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part...» Malgré la +restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous +permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de +son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa +toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont +très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais, +sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une +régularité toutes classiques: elle devint plus belle que jolie. C’est ce +que semble affirmer le Père de Ribéra: «Elle était, dit-il, grande de +taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait +encore fort bien dans un âge avancé. _Elle était corpulente_ et elle +avait la peau très blanche. _Son visage était rond, plein_, d’une belle +coupe, très bien proportionné. _Le teint de lis et de roses._ Il +s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté +ravissante... Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni +et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses +yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais +admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, _le +sourire et l’allégresse s’y peignaient_, et ils respiraient la gravité, +quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers +le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas... La lèvre +supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu +pendante. _Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et +proportionné_; les oreilles ni petites, ni grandes; _le cou large_ et +peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche +de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce: +le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la +bouche et le troisième, au-dessous de la bouche...» Et, en effet, ces +trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des +portraits de la Sainte. + +Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête +précaution de nous avertir: «Toutes ces particularités, je les tiens de +personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité +que moi de la considérer à loisir.» Et il conclut: «Enfin tout +paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche +pleine de dignité et de grâce. _Elle était si aimable, si paisible_, +qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect +et pour l’aimer.» + +Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est +l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée. +Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir +et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant. +Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument +très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une +hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution +vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme, +une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses +médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables. + +Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle fut: le souvenir d’une +belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus +matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme +celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir,--son pauvre +corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est +disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où +elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de +marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce +tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire: c’est qu’en effet il ne +contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des +fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à +part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à +droite de l’_altar mayor_. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables +débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la +Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette +pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de +cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit +et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés +par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre +chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On +s’agenouille et l’on adore. + +On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins +funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa +sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une +pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les +monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur +l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques, +le bâton et le rosaire de sainte Thérèse,--le bâton sur lequel +s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de +bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même +ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la +Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle +s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A +Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la +tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade, +pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu +tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en +ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin: elles l’appellent, +en effet, le _Peregrinito_. Les deux reliques les plus émouvantes +peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la +Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de +Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son +sang,--et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce +mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le +branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée +comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix +d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se +faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du +sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une +sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse... + +Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon +aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle +image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle +a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que +la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle +l’est plus que jamais. + +D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous,--ce charme de la Mère +Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet +heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses +frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes, +au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était +fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa +précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non +équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit, +passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans +de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette +sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point +obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec +la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est +infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au +pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande +inspiratrice de cette élucubration enfantine: c’était elle qui avait +l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si +artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le +goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y +prenait: ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient +certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son +intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les +chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à +aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du +mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses, +des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non +abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon +sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus +petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler +et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va +jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités +sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles. + +Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait, +qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son +cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de +l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se +jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous +les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint +jamais à se représenter «la sainte Humanité de Notre-Seigneur». Les +«compositions de lieu», recommandées aux âmes pieuses par les +_Exercitia_ de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout +au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des +constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de +l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du +sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement, +«l’imagination artiste». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de +métaphores cultivées en pots; il est aussi direct, aussi près des choses +que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison, +cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire +indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du +temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux +élégances. + +Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et +vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De +toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se +mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela, +l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses, +de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et +les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre +à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents: elle-même surveille +et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un +beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle +remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un +palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et +les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles +choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de +main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses +tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité: elle aime +les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait +alors. + +Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin +d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, +il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement +pour les romans de chevalerie. Que dis-je! Elle s’émeut au seul mot +d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus +tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur +dira: «Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup +d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme...» +J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain, +d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la +flamme et de la tendresse. + +Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à +rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle +n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même +devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à +bien affirmer son courage invincible,--un courage, disait-elle, qui +allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût +prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens +le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile +qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des +comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue +de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait +prosaïquement à la supérieure: «Faites-lui manger de la viande!...» + +Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie +fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de +son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et +qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au +plus haut degré le culte de l’honneur: elle va nous en donner, bientôt, +une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec +les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière +de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède +des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent +grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son +couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse +Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la +communauté. «Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression, +parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la +noblesse.» Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand +elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous +rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec +joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi +facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien +d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait. + +Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout +accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui +domine en elle, c’est la volonté: tout doit céder à son désir. «Quand je +désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer +avec ardeur.» Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une +personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure? +Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi +avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par +lui,--et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition, +peut-être: «Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et +paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me +parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient +nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise +intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à +cause de moi...» L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que +Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins +certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si +passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette. +Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de +la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est +que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice +mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort +possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du +désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations +lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et +passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin, +soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût +choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une +anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation. +Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse, +Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline. +Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans +doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au +milieu des ténèbres, Thérèse s’écria: + +--Oh! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en +seriez ravie! + +--Qui donc? demanda la sœur. + +--Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix!... + +Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou +pressentiment? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec +les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle +_voyait_ Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au +milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant +c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans +ce cri poussé en pleines ténèbres: elle pense toujours à Jésus-Christ, +mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le +représente sous des traits chevaleresques: c’est l’écuyer, le cavalier +servant qui accompagne sa dame,--un cavalier servant qui porte une +croix!... Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée +sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante? Toute +l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri. + +Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les +bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel +remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant +aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se +demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas +commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses +prétendus crimes pour être pleinement rassuré. + +Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande +pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a +déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles +et qui _auraient pu_ devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins, +probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui +habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que +les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les +cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté +et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de +ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse,--elle ne s’en cache pas,--se +plaisait fort avec eux: «Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à +peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient +beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais +la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs +enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut +d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal...» + +Quel mal veut-elle dire? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans +ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une +parente,--probablement encore une cousine,--que son père et sa sœur +aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne +pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous +déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient +beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui +étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services: +«L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, _comme moi l’affection_.» Affection +pour qui? Pour lequel de ses cousins? Nous connaissons les noms de +quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et +Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à +troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une «affection» +réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte? Toujours +est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère +sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut, +à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. «Rien au +monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas +d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir...» _Pas d’amour, +de qui que ce fût!_ Il semble bien qu’il y ait là un aveu,--qu’elle ait +répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en +rapporter à la parole de cette fière Castillane: son honneur sortit +intact de cette passionnette juvénile... Ce sont là de bien grands mots! +Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette +innocente aventure. + +Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses +relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père. +Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les +scrupules d’une dévotion méticuleuse? Ce qui est certain, c’est qu’il +prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus +tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans +accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque +détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur +aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la +cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester +toute seule au logis. + +Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra +comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce. + + + + +IV + +LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES + + +Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et +sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux +flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine +sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa +chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être +d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la +ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des +petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de +délivrance et de dilatation. + +Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une +véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous +montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’_in +pace_, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et +froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On +frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en +ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule +de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les +confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre. + +Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par +des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles +recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans +l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une +pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles, +et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était +donc point là pour son instruction: elle avait seize ans passés et il +faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une +jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait +mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait +là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et +sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas +tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, +une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes +et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être +enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse +de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au +repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande +pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père +n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut +perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais +devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut +songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des +âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche +d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors +les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure +ineffaçable... + +Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de +confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du +couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui +se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la +tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui +la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela +devait la conduire à un honnête mariage. + +C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette +réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit +qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait +se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait +pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état. +Elle nous dit même qu’_elle le redoutait_. Et cependant elle avait dû en +accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage: +c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui +n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait +sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans +une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était,--comme +l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors,--elle ne pouvait pas imaginer +d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y +pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien +convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines +profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental: +le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le +premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie. + +C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans +doute se disait déjà son _novio_, elle eût profité de l’indulgence de +son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune +homme,--relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire +clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le _novio_ ne pouvait +plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et +c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour +un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle +nous en parle. Mais elle n’y répondit point. «Comme il n’y avait pas +moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite.» Et la nouvelle +pensionnaire fut tranquille. + +Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les huit premiers jours, +c’était la peur affreuse que son père se doutât de quelque chose. Or +celui-ci n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa plus grande +crainte. Enfin son confesseur avait mis sa conscience à l’aise: elle +respirait. A cette première semaine d’angoisse et de trouble, succéda +une période de calme et de détente. Elle se trouvait même mieux chez les +Augustines que dans la maison paternelle. Et cela se comprend assez +bien, si l’on songe que, chez son père, elle vivait dans la compagnie +assez bruyante de ses neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle +qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, cette +promiscuité continuelle devait être un véritable supplice. Ici, du +moins, elle pouvait s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans +cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle tant d’attraits. Et +puis, elle jouissait de la sympathie qu’elle inspirait aux religieuses +et à ses compagnes. Elle sentait la puissance du charme qui émanait +d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, et, comme chez son père, on la +traitait, chez les Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément de +son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait: «C’est une faveur que +Notre-Seigneur m’a faite: je plaisais partout où je me trouvais, et +ainsi j’étais très aimée...» + +Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une religieuse qui surveillait +le dortoir des pensionnaires. Celle-ci sans doute fut conquise par les +façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout de suite, elle lui +voulut du bien et comme le plus grand de tous les biens pour elle, aux +yeux de cette nonne, ne pouvait être que le salut de son âme, elle +essaya de l’y acheminer. Ce fut elle sans doute qui, la première, parla +du cloître à celle qui allait en devenir une des gloires. La Mère +Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel bienfait, nous a conservé, +avec le souvenir, le nom de cette pieuse initiatrice: elle s’appelait +Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la Sainte a écrit ces beaux +mots: «Elle commença à me rendre _le désir des choses éternelles_.» + +Qu’est-ce à dire? Ne sont-ce pas là de bien grands mots pour une enfant +de seize ans, occupée jusque là de futilités et de vains bavardages avec +ses cousins et ses petites amies? On ne manquera pas de dénoncer là une +de ces erreurs de psychologie, dont on accuse ceux qui racontent leur +enfance ou leur première jeunesse. On leur reproche de prêter à l’enfant +qu’ils ont été des préoccupations, des idées, ou des sentiments qui ne +leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus tard. Et pourtant, ce grand +«désir des choses éternelles», la petite Thérèse l’avait eu, pour ainsi +dire, dès le berceau. Rappelons-nous le premier geste enfantin, dont +elle eût gardé la mémoire: elle avait voulu s’enfuir au pays des Maures +pour gagner le Ciel,--affronter le martyre pour obtenir une joie sans +fin. Peut-on imaginer un plus violent appétit des choses éternelles?... +Ce grand désir, elle l’avait perdu dans l’effervescence de la puberté. +Et voici qu’une voix amie la remettait sur la route de son véritable +destin. Mais la nature se rebellait dans cette jeune Espagnole ardente +et qui semblait promise à d’autres joies que celles du cloître. Elle +avouait à la surveillante son horreur du couvent. Elle en était, nous +dit-elle, aussi éloignée que possible... Cependant elle devait se +rappeler ses premiers jeux dans le jardin paternel: elle s’amusait, avec +son frère Rodrigue, à construire des ermitages, ou bien elle jouait à la +religieuse avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il pas là +l’indice d’une vocation? Tout cela, sans doute, ne laissait pas de la +troubler, quand elle y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans +cette oisiveté forcée du couvent. + +On devine assez bien les propos qui devaient s’échanger alors entre +Marie Briceño et la nouvelle pensionnaire. La religieuse remarquait que +Thérèse, après avoir subi un accès passager de désespoir, avait l’air, +maintenant, de s’acclimater à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y +plaisait. Elle lui disait: + +--Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi n’y resteriez-vous pas +toujours?... + +Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait jamais se plier à la vie +austère des Augustines. Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes +filles: elle les enviait même; mais elle se déclarait incapable de les +imiter. Souvent, à la chapelle, elle les voyait, le visage inondé de +larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle expression de +béatitude dans leurs regards, qu’elle en était toute saisie et vaguement +humiliée par comparaison avec son propre état. Alors elle disait à Marie +Briceño: + +--Comme je voudrais pleurer, moi aussi! Mais j’ai le cœur tellement sec +que je pourrais bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la +Passion, sans en tirer une larme! Ah! cela me fait une très grande +peine!... + +La sœur du dortoir lui remontrait que ces grâces viennent au moment où +l’on s’y attend le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé de sa +vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu par hasard: «Beaucoup sont +appelés, mais peu sont élus». Et elle lui disait de quel prix Dieu +récompense ceux qui sont dociles à cet appel. + +De tels propos achevaient de bouleverser l’âme troublée de Thérèse. +Quelqu’un l’amenait doucement à renouer une conversation importune, +qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années de dissipation. +Encore une fois, la question du bonheur,--et du bonheur sans +fin,--se posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé qu’à +quelques-uns,--beaucoup sont appelés, mais peu sont élus,--allait-elle +le manquer, et le manquer par sa faute? Et la voie la plus sûre pour y +parvenir, n’était-elle point le couvent? Allait-elle s’en détourner? Et +pour quoi?... Pour de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation +éternelle! Il fallait choisir: le Ciel ou bien l’Enfer!... L’Enfer! tout +son être frémissait et se révoltait à cette pensée. Elle ne pourra +jamais s’y accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable répulsion à +méditer sur l’Enfer! Et pourtant, c’est la Loi,--et même la Loi d’amour! +Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il inscrit ces paroles +terribles au-dessus de la porte qui conduit à la Cité dolente: «La +justice anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre de la divine +Puissance _et du premier Amour_. Avant moi, il n’y eut point de choses +créées, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute +espérance!...» Sans doute Thérèse y songeait avec épouvante, lorsque, +dans l’église des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre +guichet du confessionnal, cette porte étroite creusée dans la lourde +maçonnerie, épaisse et opprimante comme un mur de cachot. Alors, la +nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids écrasant. Elle devait +quitter cette vie du monde, pour se tourner vers la vie véritable: le +cloître était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de jeune fille +aimante et aimée de tous protestait contre cette affreuse extrémité. +Non! elle ne serait jamais religieuse!... Ou, s’il fallait absolument +l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît de choisir un ordre moins +sévère que celui des Augustines,--dont la règle pourtant n’était pas des +plus rudes,--qu’on la laissât, par exemple, entrer au couvent de +l’Incarnation, où les religieuses pouvaient aller et venir, sortir à +leur guise, recevoir leurs parents et leurs amis! Justement Thérèse y +avait une amie de son âge, qui avait déjà pris le voile et qui +s’appelait Jeanne Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait à +supporter les premières rigueurs de la vie monastique, elle la +consolerait au besoin. Et puis, ce couvent de l’Incarnation semble avoir +eu, à cette époque, un prestige d’élégance auquel la jeune fille ne +pouvait pas être insensible. C’était sans doute le rendez-vous de tout +le beau monde d’Avila... + +Thérèse allait-elle faire comme son amie, Jeanne Suarez? Allait-elle +entrer, elle aussi, à l’Incarnation?... Résolution cruelle à prendre! +Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. Et notons que +ce drame de conscience, qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse +n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, ni à son confesseur: +Qu’on ne dise pas qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle fut +endoctrinée par les religieuses, par un confesseur fanatique, ou par sa +famille,--qu’on jeta le trouble dans son esprit par l’épouvante de +l’Enfer. Tout le travail psychologique, que nous avons essayé de +résumer, s’accomplit spontanément dans l’âme de la jeune fille. Personne +n’intervint, personne ne la força, sinon Celui auquel on ne résiste +point et contre l’emprise duquel Thérèse luttait désespérément. S’il en +avait été autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous l’aurait +dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, il faut bien +convenir que Marie Briceño n’eut d’autre influence sur elle que celui de +l’exemple et des conversations pieuses. Tout le drame du déchirement se +passa entre Thérèse et Dieu. + +Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur d’exagérer ce qu’il +y eut de dramatique dans ce conflit. Les pages si calmes de la +narratrice ne donnent pas l’impression, pour l’instant du moins, d’une +tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle se borna à demander aux +religieuses de prier Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où +elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même n’est-il pas l’indice +d’une conscience angoissée?... Enfin, après que Thérèse eut passé +environ dix-huit mois chez les Augustines, elle tomba malade d’une grave +maladie. Il est infiniment probable, étant donnés son tempérament très +particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que cette maladie, où +elle-même voit une intervention providentielle, fut la conséquence, non +seulement de la claustration qu’elle subissait pour la première fois, +mais de la crise morale où elle se débattait depuis son entrée à +Notre-Dame-de-Grâce... + +Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir mis ses jours en +danger,--en tout cas, qui inspira d’assez vives inquiétudes à sa famille +pour qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les Augustines? La +Sainte, qui, dans son autobiographie, s’étend assez volontiers sur ses +infirmités physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et pourtant il +serait fort important de le savoir. Était-ce une maladie ordinaire, ou +une de ces mystérieuses crises, au caractère si complexe, dont elle eut +à souffrir plus tard et qui semblent consécutives à un grand choc moral? +On voit l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril de mort +où elle se trouva ne paraît pas avoir modifié ses sentiments. Telle elle +était à Notre-Dame-de-Grâce, telle elle va se montrer à nous, pendant +assez longtemps encore. + +Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente toujours. Mais elle +persiste dans son indécision. Ce projet héroïque est combattu, en elle, +par tant d’attraits toujours si puissants! On peut même croire que +l’obsession du cloître a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise +par le monde: ce qui est assez naturel chez une convalescente. + +On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la maison de sa sœur +aînée,--celle qui lui avait servi de mère,--Marie de Cepeda, mariée à +don Martin Guzman Barrientos. + +Les deux époux habitaient un petit pueblo de quelques feux, sur la +limite de la province d’Avila et de celle de Salamanque, un misérable +hameau nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant elle s’arrêta chez +un de ses oncles, Pierre de Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, +dans un petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. Comme tous +les membres de la famille, cet oncle était un homme profondément +religieux et de grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les ordres, +et la Sainte nous assure que sa mort fut celle d’un élu qui jouit déjà +de Dieu. Ses entretiens ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur la +vanité du monde. De quelle oreille la convalescente écouta-t-elle ces +pieux propos? Il est probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il est +vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, elle n’avait pas +grande inclination pour les livres de piété. Son oncle lui demandait de +lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, comme le +propre père de Thérèse, ne lisait que des livres spirituels: «Je n’en +étais point amie, nous dit franchement la jeune fille, mais je feignais +le contraire, parce que je me suis toujours appliquée à plaire aux +autres, si pénible que cela fût pour moi.» + +Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt frivoles, les paroles de +l’oncle et les bonnes lectures firent une réelle impression sur son +esprit. Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences, +véritables semences de conversion, qui n’écloront que longtemps après. + +Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et son beau-frère? Quelle fut +sa vie à Castellanos de la Cañada? Y fit-elle des rencontres, y +noua-t-elle des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur ses sentiments +et sur sa détermination finale? L’imagination a libre carrière pour +placer, à cette époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques +aventures. La vérité, c’est que cette pénitente qui n’a pas peur +d’avouer ses fautes, n’a pas fait l’ombre d’une allusion à quoi que ce +soit de pareil. Il est infiniment probable que son existence à +Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, aussi dépourvue que possible +d’événements sensationnels, et qu’elle était partagée tout entière entre +les soins du ménage et les exercices de dévotion. + +Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra chez son père. Elle +demeura à la maison paternelle pendant plus de quatre années encore. Et +il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. Grande fille de +dix-huit ans, elle dut s’occuper à son tour de la petite Jeanne de +Ahumada, sa plus jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, l’un +après l’autre, le vieux logis familial, pressés de se mettre au service +de quelque capitaine et de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait +plus que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, avec ce don de +commandement et d’organisation qui était en elle, prit en main la +direction du ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en +acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda souhaitait de la garder +auprès de lui aussi longtemps que possible... Pourtant, le moment était +venu pour elle de se marier. Des partis lui furent sans doute proposés +par les membres et les amis de la famille, à commencer par son père +lui-même. Il ne semble pas qu’elle ait seulement arrêté sa pensée sur +cette idée de mariage. Il importe de souligner ce fait, que Thérèse, +sortie du couvent, a passé quatre ans chez son père, en véritable +maîtresse de maison, qu’elle a dû certainement, avec sa beauté et sa +naissance, être plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, elle ne +se maria point,--bien plus, qu’elle n’y pensa même pas: autrement elle +nous l’aurait dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son cœur +et forcé ses inclinations. Rien de pareil! Et c’est un complet démenti à +ceux qui prétendent que la véritable vocation de Thérèse était le +mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a produit ses extases et ses +visions. A ce propos, qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite +célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse Marie de +l’Incarnation, qui non seulement se maria et donna le jour à plusieurs +enfants, mais qui eut des extases avant, pendant et après son mariage. + +Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au contraire, son désir de ne +point se marier, pour que son père, comme elle nous le dit, ait conçu +l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa mort. Selon les idées du +temps, une vieille fille ne pouvait que se consacrer au soin de ses +parents infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est à ce dernier +parti qu’elle finit par se ranger. + +Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, elle était faite pour +ce rôle de maîtresse de maison. Elle s’y complaisait certainement. En +outre, elle aimait ses frères et ses sœurs et, quant à son père, elle +avait pour lui plus que de l’affection: c’était de la vénération. Tout +la retenait donc au logis. Sa carrière de vieille fille semblait tracée +d’avance: elle marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux père +jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses jours comme dame +pensionnaire dans quelque béguinage, par exemple, au couvent de +l’Incarnation, où une certaine vie mondaine était tolérée. Et pourtant, +elle ne fit rien de tout cela. Elle prit un autre chemin, parce qu’elle +était appelée ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le souvenir de +ses conversations avec Marie Briceño et avec son oncle Pierre, les +lectures pieuses d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la troubler +au plus profond de son âme. Alors, elle se sentait rendue à elle-même. +Elle retrouvait son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres termes: +«Je compris la vérité de ce que j’avais entrevu, quand j’étais petite, à +savoir le néant de tout et la vanité du monde.» Et puis la peur de la +damnation recommençait à la tourmenter. Assurer immédiatement son salut, +lui apparaissait plus que jamais comme une nécessité pressante. Le +cloître seul pourrait la sauver. Mais quelle agonie pour se déterminer à +y entrer!... + +Ce fut une véritable «bataille»,--le mot est d’elle,--une bataille qui +dura trois mois, qui lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. Elle +avait bien le désir d’être religieuse, puisque c’était, à ses yeux, +l’unique voie de salut. Dans le même moment, elle lisait les lettres de +saint Jérôme sur l’excellence de la virginité et de l’état +monastique,--et ces lettres achevaient de la bouleverser. Toutes ses +idées la poussaient à cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la +force de la prendre. Le grand ressort lui manquait: l’amour de Dieu. +C’est elle-même qui l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son +mépris du monde, son détachement de toutes affections terrestres, +n’étaient encore pour elle que des idées toutes théoriques, qui ne +vivaient guère que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter: elle +adorait son père, elle aimait ses frères et le logis paternel. Tout +cela, c’étaient des réalités très douces à quoi elle était plus +fortement attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle jamais le +courage de briser de tels liens? Était-ce même raisonnable? N’avait-elle +pas beaucoup de bien à faire en restant dans le siècle?... + +Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, rien ne l’entraînait +vers le cloître. Le couvent, elle le connaissait, Dieu merci! Elle avait +vu chez les Augustines ce que c’est que la vie monastique, et elle s’en +détournait avec effroi... Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, +c’est vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait à elle, avec +une foule de jouissances, dont elle savait le prix,--et c’est le +renoncement qu’elle choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il n’y +eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus cruelle que celle-là! + +Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à son père. Elle lui dit +qu’elle voulait être religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa +résolution par point d’honneur: car, l’ayant dit une fois, cette +Castillane n’était point fille à se dédire. Le père accueillit de la +façon qu’on pense un tel projet. Malgré les instances des proches et des +amis, que Thérèse avait su intéresser à sa détermination, il se montra +inébranlable dans son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que sa +fille se ferait religieuse, si elle voulait, après sa mort, mais que, +jusque là, elle resterait à la maison. + +Elle écouta les volontés paternelles avec tout le respect qu’on devine. +Mais elle sentit que, si elle obéissait, elle était perdue à tout +jamais. Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, que tant +de chères habitudes retenaient dans le monde. Seul un coup de force +pouvait rompre toutes ses attaches. «Il faut bien, dit-elle, que ce soit +Dieu qui m’en ait inspiré le courage. Sans lui je n’aurais jamais pu en +venir à bout!...» Elle eut ce courage. Elle persuada à un de ses jeunes +frères, qui s’appelait Antoine, d’entrer en religion avec elle,--lui +chez les dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites de +l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau matin, ils s’évadèrent ensemble +de la maison familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent frapper à +la porte du couvent... + +Ce geste décisif, le plus solennel de toute la vie de Thérèse, avait été +préfiguré, bien des années auparavant, lorsque avec son autre frère, +Rodrigue, elle était partie pour le pays des Maures, afin de gagner la +palme. Cette fois, c’était encore pour la même raison qu’elle partait: +pour être bien sûre de ne pas manquer le bonheur,--et un bonheur, qui, +comme les deux enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer +«toujours, toujours, toujours...» + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE DIFFICILE CHEMIN DE PERFECTION + + + «Je menais une vie très pénible, parce que, à la lumière de + l’oraison, je comprenais mieux mes fautes. D’un côté, Dieu + m’appelait et, de l’autre, je suivais le monde... Je voulais, ce + me semble, accorder ces deux contraires si ennemis, la vie + spirituelle et la vie des sens avec ses satisfactions, ses + plaisirs et ses passe-temps.» + + (_Vie_, chap. VII.) + + + + +I + +AU COUVENT DE L’INCARNATION + + +Ce couvent était dans sa première nouveauté et, si l’on peut dire, fort +à la mode, lorsque Thérèse, accompagnée de son frère Antoine, s’en vint, +en postulante, tirer la cloche de la sœur tourière. + +Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, il existe encore: c’est +assurément le lieu le plus célèbre et le plus visité d’Avila. D’une +belle coloration méridionale, ce vaste ensemble de bâtiments, dominé par +les campaniles de la chapelle, se développe en dehors des murs, au +couchant de la ville, dans une dépression de terrain, qui prend des airs +de vallée et que sillonnent des eaux courantes. Quelques arbres, +quelques verdures un peu maigres forment, çà et là, des oasis dans +l’aridité et la nudité du sol. Il paraît que, derrière les murs, les +religieuses ont des jardins assez vastes et agréables. Mais le grand +avantage et le principal agrément de l’Incarnation, c’est que, du seuil +du monastère, on jouit d’une des plus belles vues sur la ville. Suivant +la déclivité de son acropole rocheuse, entre les créneaux de ses vieux +remparts et les mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement +fougueux vers le lit de la rivière, le frigide Adaja. De cet endroit, le +profil d’Avila, n’était la masse rougeâtre de sa cathédrale, +apparaîtrait comme purement romain, carré, solide, trapu, sans nulle +fioriture gothique ou mauresque. C’est, en tout cas, un fier profil de +cité, et le lieu d’où on la contemple, un des plus salubres des +environs. + +Le monastère qu’on y construisit au XVIe siècle était, en réalité, sorti +d’un béguinage (_beaterio_) fondé en 1479 par une certaine Elvira +Gonzalez de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la fondation, +permettait à ces béates de se rattacher au tiers ordre, soit des +dominicaines, soit des carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. +C’était le moment où les Rois Catholiques expulsaient les Juifs +d’Espagne: on pouvait faire d’excellentes spéculations sur les immeubles +abandonnés par ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila +confisqua un terrain appartenant à des Juifs exilés, lequel séparait +d’une synagogue l’oratoire des béates. La synagogue fut désaffectée, +transformée en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble forma le +béguinage d’Elvire de Médina. J’insiste sur ces détails parce qu’ils +aident à comprendre dans quelle atmosphère de catholicisme belliqueux et +triomphant naquit et se développa sainte Thérèse. Juif ou Musulman, +l’ennemi était vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. Et les +vestiges fastueux de sa domination rappelaient quelle force redoutable +il avait fallu vaincre. + +Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du +béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle +fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère +combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée,--et +l’ambition,--de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après +avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa +dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila, +un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout +imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de +l’Incarnation. + +Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut +l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de +Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il +possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction +les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous +dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou +plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur. +Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles, +qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une +coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première +messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515: +de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence, +lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On +avait tout juste de quoi manger. En hiver,--et l’on sait que les hivers +d’Avila sont extrêmement rigoureux,--il neigeait dans le chœur et dans +l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été, +la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces +logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on +voyait assez clair pour lire: la lumière entrait par les interstices des +tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à +peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule,--c’est +elle-même qui nous en assure,--et puisqu’elle la trouvait si commode. + +Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation,--comme toutes les +nouveautés,--jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y +ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi +les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y +entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses,--desquelles +sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de +pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une +population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine, +dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de +dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des +mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait +rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un +pied dans le siècle... + +La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se +donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine. +Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut +toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire +religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution +chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours +de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de +Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de +Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation +paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle +s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au +couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile +ni agréable d’être une sainte,--mondainement parlant. Les religieuses de +l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en +lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres: +grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une +dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des +tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien +souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de +certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse +victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par +des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance. +En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au +couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un +assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui +donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que +les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir +un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé +fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son +consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille. + +Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place: d’abord, +son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de +carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son +autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de +dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous +constatons que la prieure du couvent était «la Révérende et magnifique +Dame, doña Francisca del Aguila»--probablement la sœur ou la parente de +sa marraine, doña Maria del Aguila,--et qu’enfin une des religieuses +présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans +doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante +des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille +la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que +les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune +personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui +donnait de si brillantes espérances. + +Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda +se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte +est fort long et surchargé de clauses: ce qui nous prouve une fois de +plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de +difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les +premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous +met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat: + +«Au nom de Dieu, Amen! Sachent tous ceux qui cet instrument public +verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame, +Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila, +de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an +de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six; +étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit +monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère, +derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume... étant +présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du +parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse +Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement +défunte (qu’elle soit en gloire!). Et étant aussi présent dans ledit +parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de +Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins +soussignés...» + +Après cela, les différents articles du contrat: le père de Thérèse +s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25 +mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment,--rente qui +commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession, +ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit +75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame +d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les +25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la +nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En +outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de +chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de +laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres +accessoires, plus un lit de sangle,--ensuite, pour son vêtement, 2 +habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre +blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un +d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures +et les livres dont se servent les religieuses... + +Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de +Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies +de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et +un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage... + +Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures +de «pain de rente», lesquelles représentent les frais de nourriture de +la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au +monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, +et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année, +près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune +fille eût donné son consentement et que toutes les formalités +d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus +plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle +avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est +infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la +Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son +cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés +de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du +Carmel, à cette héroïque résolution. + +Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont +longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à +l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou +d’intentions providentielles: d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire +juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au +catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait +là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait +le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau +Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque +chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de +l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où +Thérèse y vécut: Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes, +afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures +collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le +couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le +croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour +elle un véritable foyer de vie spirituelle: c’est là que, pendant de +longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces +prodigieuses, dont le monde a parlé... + +Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin +au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et +elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle, +tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se +dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la +profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière +qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré. +Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout +endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au +couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert +pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes. +Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle +puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher... +Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle +ajoute cette phrase déconcertante: «Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu +me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais, +depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de +mon âme en une infinie tendresse...» + +Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce +qui se passait en elle. Qu’était-ce donc? Et quel drame intérieur se +cache derrière ces confessions en apparence contradictoires?... + + + + +II + +LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE + + +Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que +Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle +l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du +couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même, +sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire, +quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu +tout le mérite. + +La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant +coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles, +qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si +difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés +s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs +désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en +souffrent cruellement... Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père, +ses frères, sa famille, le couvent,--et nous n’avons fait qu’indiquer +les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour +Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,--il est assez naturel +qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était +encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore +pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse, +voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du +Carmel, un habit de «beau drap»--nous l’avons vu stipulé pour son +trousseau--et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe +orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le +souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les +mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y +donna avec ravissement,--et aussi avec le contentement intime, la +satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour +laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne +peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée +pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus +pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de +zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à +la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme +et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait +une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait +ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en +étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie +pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui +semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des +grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un +sentiment confus. + +Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute +vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la +bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles--il convient d’y +insister--étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle. +Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi +critiquée par ses compagnes,--et elle avoue qu’elle supportait cela avec +peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les +médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité, +à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir +par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une +tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que +la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile, +surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de +l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait +contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se +réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé +la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable +qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes: +elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du +ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle +aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières +et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle +s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou +elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des +ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de +pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans +doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient +qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice +au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même +savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle +commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et, +secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas +toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre, +comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa +souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement +conscience, dès cette époque. + +Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si +fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur. + +Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense +plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux +cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui +faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela +dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que +nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité. +Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour +des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions +supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,--alors +qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait +encore retourner en arrière,--une seule idée la domine. Et c’est +l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: _todo es +nada_,--tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le +bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse +est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est +entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur... Mais, pour +nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être +soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il +existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique +aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité +éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu. +Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble, +l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à +faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce +qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui +s’acquièrent par cet amour, _car ils sont éternels_.» Ainsi, comme elle +n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle +qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans +saveur, sans lumière, ni chaleur,--sans attrait, pour tout dire. Au +contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les +biens qui passent, dans les jouissances charnelles!... Et sous ces gros +mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous +de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime +son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir +des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de +conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte +assez volontiers d’être admirée pour cela. + +Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions +d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité +cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine +la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves, +conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la +toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et +inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la +pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné +s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation! +Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair, +vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et +formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort +de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous +écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des +myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité +entière et contre l’univers entier,--quelle entreprise à donner le +vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la +sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!... +Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable +mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur +l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré +des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation +pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention +d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui +est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune +fille qui le connaissait à peine,--horreur combattue, il faut le redire, +par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains +goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins +contraires à la perfection. + +On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir +commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse: +l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de +naissance,--rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre +et de la félicité céleste,--c’est là, chez elle, un des premiers et des +plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour +arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie +et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la +brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle, +douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de +tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons +guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si +totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que +nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous +mettre sous les yeux cet «envers de la toile» qui est l’habituel sujet +de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement: la +corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de +nous: + + Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage + De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!... + +Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos pensées immédiatement +faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu, +pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature +satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les +apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus +rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement +des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte +d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le +prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes +les atrocités de la barbarie: déchéance infernale d’autant plus +effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout +remède... A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle +duperie de «ces plaisirs légers» dont on dit qu’ils aident à supporter +la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie +volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du +désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur, +toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le +filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout +de suite corrompues ou flétries... Oui, pour vivifier en nous ces +désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la +pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en +temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir, +dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du +torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et +que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire. + +La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger +cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au +détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de +la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant +même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme +élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite +la vie d’en bas. + +Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite +avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur! Mais +par quels moyens? Le martyre! Le Cloître?... Le martyre n’est pas +toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux +volontés intrépides... Mais quels délais il oppose aux impatiences de la +charité et du sacrifice! Quelles minuties, quelles routines de dévotion, +sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme +des supérieures ou des directeurs spirituels! Enfin, il est des couvents +où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle +y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de +l’Incarnation ne serait pas dans ce cas? Thérèse ne pouvait s’empêcher +d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à +de certains moments, se désespérait. + +En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une +pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et +dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son +ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que +l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec +horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré +sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle +demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et +mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la +conduire, par la voie la plus brève, au bonheur... + +C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle +prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au +delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté +alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la +possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que +celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent, +en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette +époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux +éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de +les observer? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette +affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa +profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3 +novembre 1537: c’est du moins la date admise par les plus récents +biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette +résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi +pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au +couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres +terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour +se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien, +elle ajoute: «Je n’ai jamais, ce me semble, _pas même pour ma +profession_, éprouvé un tel combat.» + +Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très +malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont +elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de +nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus +inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes, +qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces +symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais +supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment +pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue +regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises +se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya +Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela +d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas +absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade +rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie. + +Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la +maladie de sa fille: c’était, en effet, un mal très particulier. Ils +finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède. +Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique, +une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec +beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié +sorcière? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons +de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située +en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut +convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison, +pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver. + +De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à +toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre,--et même longuement +attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part, +cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois +d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du +mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des +eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne +commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi +qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de +troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez +sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui +l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et +resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne. + +Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première +halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse. +Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi, +s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures +de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui +détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut +une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre, +c’était le _Troisième Abécédaire_ de Francisco de Osuna, religieux +franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé +d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie +spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour +Thérèse, une véritable révélation: «_Il est possible d’obtenir sans trop +de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel, +plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un +autre, si élevés soient-ils._» On juge du retentissement d’une pareille +promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de +vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si +longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait +aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui +s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas +à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici +qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que +cette union est possible dès ce bas monde!... Quel rêve! Elle ne vivait +que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de +tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité, +comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession +de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui +meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau, +tout de suite! tout de suite! autrement, je meurs!... Cette soif +brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A +force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos +lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine +de délices et de pressentiments... + +La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel +est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie +intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y +attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas, +son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile. +Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur +le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux +débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y +attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà «le don des larmes». +Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le +demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle +avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce +bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir. +«J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de +la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais +dur et sec...» Maintenant elle pleurait en méditant les mystères +douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou +d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il +arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant +allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans +l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son +habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle +fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite +qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une +véritable grâce. + +Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à +Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur +et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là. +Aidée seulement du _Troisième Abécédaire_, elle s’éleva parfois jusqu’à +l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison +d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans +apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états +nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un +_Ave Maria_, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est +qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand +bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement, +au point qu’elle se sentait le courage,--ce sont ses propres +paroles,--«de fouler le monde entier sous ses pieds». + +Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du +but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui +faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à +la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde. +Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer: Thérèse y +verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait +demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette +religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait +toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié +ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle +commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne +sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de +direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur +expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme +extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le +cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son +extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir +découvert,--avoir trouvé ce guide unique,--et cela précisément, à +Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été. + +Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange,--du moins pour +ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles +de sainte Thérèse,--épisode qui prête à toutes les insinuations et qui +peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus +perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les +«solliciter doucement» comme disait Renan, ou même de se jeter avec +parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels +passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des +traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière +de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les +dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si +pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par +les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses +d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites. + +Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la +connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable +défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais +intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se +confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de +suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir +enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le +confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de +respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà +si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente, +amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de +plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y +croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait +aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos +de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents +colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets +spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité +qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au +monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui +avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer +chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit +expressément: «_Je l’aimais beaucoup._» Mais d’un amour qui ne cherchait +que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle +vertu, finit par lui avouer sa propre indignité: depuis sept ans, il +vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait +un grand scandale; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, +de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur, +augmenta encore son affection pour lui. «Le pauvre, dit-elle, n’était +pas si coupable!» Elle savait son bon naturel et ses intentions +vertueuses: c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses +maléfices, avait tout fait!... Alors Thérèse se passionna pour sauver +cette âme. Finalement, le prêtre, «pour lui faire plaisir», lui livra +une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son +cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière: «A partir de +cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil, +et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années, +il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la +détester.» Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an +après, il était mort... + +Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler: histoire d’une +conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu +prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y +constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que +Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories, +n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie... Et quand +cela serait! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute +spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est +nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire? La théologie +enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni +mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur +propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il +n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence +met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles +qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se +proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel. + +Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette +aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands +remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible? + +Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa +rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée. +Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas. +En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant +qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout +cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne +pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le +sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo... Malheureusement il +ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue: +«Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée +qu’elle fût mauvaise. _Cependant, elle aurait pu être plus pure..._» Et, +aussitôt après, elle ajoute: «Mais il y eut des occasions, où, si je ne +l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché +plus gravement...» + +Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse: elle a donné +à autrui l’occasion de pécher! Involontairement sans doute. Pourtant, +n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire +admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais +rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si +brillante dans ses discours? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à +sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance +de son charme? Pis que cela! Elle avait éprouvé une sorte de +délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un +peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de +cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie... Et pourtant +elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi! +Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que +peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce +prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection: elle ne saura +pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de +son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une +âme qui lui appartenait déjà tout entière: la sienne! La lecture du +_Troisième Abécédaire_, ses exercices de piété à Castellanos de la +Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total: elle se +sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait +à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son +arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla «à décomposer +son âme.» + +Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette «décomposition» +spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures? +Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour +une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal. +Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne +fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de +Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au +plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop +exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie +nerveuse? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne +acheva-t-il de la terrasser? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au +logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants. + +Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait +mourir... + + + + +III + +QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL DU CHRÉTIEN + + +On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus +exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses +lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans +grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs +prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment. +Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits +remèdes: des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur +d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées +«larges et plantureuses». Elle a des crachements de sang et des +rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses +biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme +une créature saine et de tempérament robuste? On n’a pas oublié le +portrait qu’en a tracé ce Père: «Le teint de roses et de lis», la +corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante, +l’allégresse qui semblait émaner de tout son être? Il y avait, en cette +patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter +les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé +les dernières années de son existence à voyager,--et quels voyages! Par +quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles +conditions déplorables d’hygiène! Elle a néanmoins triomphé de tout. + +Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement robuste. Mais +cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises +terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe +et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles +nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles. +Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus +tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de +ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des +grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus +grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé +de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie +depuis longtemps, quand elle connut ces états: de sorte qu’on ne peut +raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il +importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui +prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse, +avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à +tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne +tenant aucun compte des dates: pour eux sainte Thérèse était tout +simplement une malade,--une malade atteinte de troubles nerveux, et +c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était +guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions; que les troubles +physiques,--d’ailleurs très passagers et suivis de réactions +salutaires,--qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt +la conséquence que la cause,--et qu’enfin toutes les maladies graves +dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement +provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a +mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie +intérieure et sa destinée entière. + +Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières +attaques des plus sérieuses: la première, au couvent des Augustines, +après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout +le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La +seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat, +après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de +raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et +de maux de cœur,--ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que, +dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous +dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas +davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie +commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou +chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des +lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne +Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet: ce qui +indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle +était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique. + +A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très +certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui +avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages +maladroits et torturants? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée, +des eaux minérales qui lui étaient contraires? Tout ce que nous savons +de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les +jours. On juge de son épuisement après un pareil régime: «Au bout de +deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais +à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que +j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de +certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des +dents aiguës, _au point qu’on craignait que ce ne fût la rage_. Dans mon +extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu +de boisson, tant mon dégoût était grand,--une fièvre continue, un +abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait +fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se +contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je +n’avais un instant de repos. _Par-dessus tout cela, une tristesse +profonde..._» + +C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et +que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent +qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement, +comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une +explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que +Thérèse se mourait d’étisie. + +Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle +continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs +mois,--jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses +tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer +sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans +les _Moralia_ de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit +assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer +l’oraison. + +Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser,--et à +faire une confession très détaillée, _muy à menudo_,--ce qui, encore une +fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute +extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance,--une crise +épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa +tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de +sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on +faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient +allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail +caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie,--que +lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de +petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la +présence--et aussi la présence d’esprit--de son père, qui sut lui +prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La +fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent, +réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises +s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la +Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre +nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas +que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux +oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour +qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien +la mort, cette fois,--et quelle mort!--pour la pauvre suppliciée... + +Elle ressuscita, mais dans un état lamentable... «De ces quatre jours de +crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu +seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir +mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans +une faiblesse qui m’ôtait la respiration; l’eau même n’y pouvait passer. +Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un +désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un +peloton: voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne +pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête, +absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je +crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait +comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que +je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que +deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à +Pâques fleuries...» + +Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle +éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances: elle avait +la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit +un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle +ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant +longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie. + +Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que +Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la +description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux +manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes +morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas +moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus: +ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs +redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des +textes,--et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout +caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer +à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de +névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une +ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière: les +vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la +rate, ou du marais du pancréas... C’est se moquer, en vérité. Les autres +nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’«une +chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale», ou encore de +fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces +maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique,--nous ne saurions +trop le redire,--très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la +gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre +paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait +des maux de cœur si violents, qu’on en était «épouvanté», des +contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la +paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques... + +Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues: en a-t-on +constaté d’aussi complexes? Cette maladie demeure quelque chose de +singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais +inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les +accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de +violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout +dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de _mal sacré_, qui +servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute +spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. +Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve +providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles. +Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire +mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies +hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette +maladie crucifiante,--et il suffit de se reporter à ses propres +confessions pour constater que ces mots ne sont nullement +exagérés,--cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur +dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et +de libération spirituelle: dès cette époque, elle entrevit sans doute +qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour +une fin transcendante. + +A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité +sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On +peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce +n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines +dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la +sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une +délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont +privées. + +Et pourtant les visions, les «grandes grâces» dont Thérèse fut favorisée +n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait +nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles +de la maladie ne suffisent pas,--et qu’il y faut encore un long +entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de +vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais +complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue +souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission. + +Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore, +dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse +dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à +pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, +elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais +son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne +peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est +obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une +plume ou par tout autre moyen,--sinon c’est une souffrance qui l’empêche +de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une +sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de +cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment +où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union, +les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le +commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais +complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute +la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En +réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour +endurer de pires souffrances spirituelles. + +Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila +cette idée pascalienne: que «la maladie est l’état naturel du chrétien». +Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans +son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde. +Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit +s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en +bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et +affiné en vue de fins mystérieuses... Thérèse le sait bien. Elle sait +qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa +pensée favorite: «ou souffrir, ou mourir» a engendré celle de Pascal. +Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de +le mériter. + + + + +IV + +L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE + + +Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué +et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses +idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant +d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir, +résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme, +aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque +répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a +toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est +aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que +demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y +complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen +de purification et comme offrande d’amour: par là, elle s’unit aux +souffrances du Bien-Aimé... Ah! qu’il lui donne la grâce de souffrir +encore et encore pour Lui!... + +La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit +pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle +guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas +manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère: le +bonheur,--le bonheur qui doit durer toujours,--et l’amour qui en est la +cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit,--voilà +ce à quoi elle aspire: «Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir, +afin de me livrer à l’oraison dans la solitude.» Comme tous les vrais +ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à +l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des +conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se +recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées +le _Troisième Abécédaire_. L’infirmerie dut être pour elle un véritable +purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance. +Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir? +Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En +désespoir de cause, se voyant «abandonnée des médecins de la terre», +elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, +recourut à des dévotions et à des prières «très approuvées», +c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes: car elle s’affirme +ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle, +sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin,--après trois +longues années de souffrance,--et elle proclame que cette guérison elle +la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais +son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller: saint Joseph... + +Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait +édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans +le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité, +au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa +réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au +dehors. Son unique distraction était la lecture,--mais la lecture de ce +qu’elle appelle «les bons livres». Sainte Thérèse a toujours beaucoup +aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice +de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse +reconnaissance qu’elle nous parle des «bons livres», ces amis sincères +qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à +notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne +sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe +réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit: le reste +est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’_Imitation de +Jésus-Christ_, ou dans les _Confessions de saint Augustin_. Bien qu’elle +aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit +nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux +toute la substance spirituelle dont ils sont pleins... Au milieu de ces +pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte +d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par +une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se +brisait,--ce sont ses propres expressions,--à la pensée qu’elle +répondait si mal à un tel amour... + +Et puis, elle guérit,--et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce +ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection. +Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en +vertu. Elle reprit goût à la vie,--une vie qui lui paraissait toute +neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une +foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités, +lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les +dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se +représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et +même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une +infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses +jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde! Elle +peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs, +pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les +divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait +au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les +conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui +ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel +cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle +avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez +les Augustines. Ce goût du «divertissement» allait même si loin qu’elle +en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse +de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle +s’accable: c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce +intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle +ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle +voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations +sophistiques, essayait de la détourner de Dieu. + +Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle +ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute +troublée. Et cependant personne,--à commencer par son confesseur,--ne la +croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les +autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures +n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse +entendre qu’on l’admirait: «On me voyait, dit-elle, si jeune encore _et +malgré tant d’occasions_, me retirer dans la solitude pour y prier +longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de +Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je +prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de +médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et, +dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude, +obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et +plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune +inquiétude à mon sujet...» + +Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut +essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des «inquiétudes»? Et +qu’est-ce que ces «libertés» et ces «occasions» dont on nous parle? + +Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque; et, en +particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent +quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand +nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que +faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui +avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à +l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques +qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire +des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses +pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas +elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour +se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui +n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi +que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de +Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la +ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le +tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja,--ce qui était +un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune +nonne à demi cloîtrée. + +A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons +même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un +escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec +beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images +pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion +spéciale: saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine,--mais, de +préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait +à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et +à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le +recueillement ou la lecture. Enfin! elle pouvait s’appartenir! Elle +avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps: le droit +à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement, +le plus précieux avantage de la vie monastique... En outre, elle +disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait +aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se +plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des +pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses +tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables +_tertulias_, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais +par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait +de la tapisserie: «Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de +Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui +distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille, +elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie: c’étaient souvent des +scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient +la plus tendre dévotion...» Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de +ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de +si tendres sentiments! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures +historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des +aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par +l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se +livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le +Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants. +Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte +Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté +par aucun peintre; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule, +devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses +tours, ses couvents et ses églises... + +Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure,--et la +moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle +donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui +émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur +quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non +seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute +sorte, mais elle était poète: elle composait des vers, chantait des +_coplas_, prenait part à des tournois de bel esprit... On s’explique de +cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles +qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation. + +Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une +affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle +en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis +étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec +amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où +elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même,--il est +impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un +certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et +pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa +faiblesse. Il fallut, croit-elle, «la main de Dieu» pour la retenir sur +la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus +graves... Danger! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels +raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute? +Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, +admises par d’autres, semble bien lui donner raison: «Pour moi, +dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans +permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant +la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations +dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue. +Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup +de choses: que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de +religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible,--que +cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient +bien...» + +Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des +remords, c’est seulement,--peut-on bien dire le caractère passionné? en +tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement +celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité,--grand +seigneur ou grande dame,--et dont elle eut toutes les peines du monde à +se déprendre. + +Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif +qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision,--mais +sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même +à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous +raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce +genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du +monde: «Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de +notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des +amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me +donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ _se +représenta_ devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre +que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus +clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette +vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi +présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et +très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui +j’étais... Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes +venir vers nous,--et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent +également,--quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien +plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en +cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette +espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a +jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque +chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus...» + +Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura +plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la +qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et +l’autre une vision _imaginaire_: c’est-à-dire que celle-ci, celle du +Christ, est une image _intérieure_, une pure représentation de l’esprit +ou de l’imagination (_representóseme Cristo delante_), tandis que la +seconde,--celle du crapaud,--est extérieure et réelle, l’objet pouvant +être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives, +principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, +que si elle avait été perçue par les yeux du corps: après de longues +années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais +la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la +signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle +qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce +crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite +et, en somme, naturelle... A présent, elle incline à croire le +contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement +qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur: «Ce qui, +dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est +possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon +qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que +je m’illusionnais... Et pourtant il me semblait toujours (_me quedaba un +parecerme_) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une +illusion...» + +Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit +peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à +Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait +symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle +n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle +rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de +revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son +honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce +qu’elle appelle «ces relations pestilentielles» et elle aimait beaucoup +cette personne: elle se laissa convaincre: «_Aucune de mes +connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais +une extrême affection pour elle..._» Si troublée qu’elle fût par sa +double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation. +Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle +fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se +produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point +qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des +remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de +scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les +reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise, +c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses +supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les +exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce +nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de +l’Incarnation. Elle mangeait son «pain de rente» et elle vivait +pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité +qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle: +Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée +au couvent: ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était +l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques +qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui +ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et +fascinatrices: «_Toujours, toujours, toujours!_» + +Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus? Il y a une anecdote, +rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée +depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu +troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette +période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que +quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un +chercheur de trésors était venu au monastère: ce qui est fort +vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un +ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les +fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru +l’enceinte du couvent, «y découvrit tout à coup, avec des yeux de +prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il +cherchait avec les yeux de la cupidité humaine: car il annonça qu’il y +aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de +Thérèse...» + +La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria +Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que «la Sainte Mère +avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de +Quesada: + +--«Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette +maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux... et que ce soit +moi! + +--Plaise à Dieu que ce soit moi! répondait l’autre.» + +Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi +grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel +esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les +visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de +frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future. +Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible... Et pourtant! +Si cela était?... Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la +sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une +fille courageuse: elle aura le courage d’être une sainte: «Plaise à +Dieu, dit-elle, que ce soit moi!...» Elle a beau savoir que pour +l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre +chemin: elle ne dit pas non! Elle ne refuse pas la palme... + +Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors +qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par «les chemins les +plus bas de la perfection», elle fut surprise par la mort de son père: +c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde +répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement +radical de sa conduite. + +Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille +Thérèse,--et il est certain que celle-ci avait pour lui toute +l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour +quiconque semblait lui donner un peu de son cœur: Thérèse avait faim +d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses +yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire, +la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était +purement spirituelle: amour d’âme où se mêlait un véritable zèle +d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui +enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, +mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui +avaient servi à sa propre initiation; _l’Abécédaire_ de Francisco de +Osuna, _l’Ascension du Mont Sion_ de Bernardino Laredo, _le Livre de +l’Oraison_ de Luis de Grenada, ou _le Traité de l’Oraison_ de saint +Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se +préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de +l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse +et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques +où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses +entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand +zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison +par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se +sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu,--tel, +du moins, qu’elle l’entendait--elle se cherchait des remplaçants. C’est +ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres +personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour +l’oraison: «Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne +servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne +fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût +perdue,--et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela +pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais...» + +Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux +autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable +surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire +qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en +était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait +toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs +cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire +au service du chœur et de la chapelle... Voilà ce qu’elle donnait à +entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa +droiture! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est +pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et +l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée. + +Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà +très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de +s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille: l’élève +avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se +donner tout à Dieu. + +C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année +1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut +enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son +monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude +épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais +l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les +souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins +(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle +sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en +elle: «Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme, +quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement.» + +Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa +mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du _Credo_ qu’il +récitait avec sa fille... La belle scène,--d’une pureté et d’une +sublimité toutes chrétiennes! Avec sa sensibilité vibrante, son sens +profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du +_Credo_, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent: «Il +resta, dit-elle, comme un ange,--et il l’était réellement par la beauté +de son âme et les dispositions où il mourut.» + +Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de +Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec +Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit +au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme, +sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un +nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour +confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux +scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la +pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à +pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses +habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait +s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son +influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on +démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son +entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait +des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de +réformatrice. + +Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant +toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine +et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des +années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que +l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les +âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs +efforts: «Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison!... O mon Dieu, +qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre +compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez!...» + +Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique,--et +de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici? + +Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de +toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais +l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie +spirituelle et n’a rien de proprement mystique: c’est la plus simple +oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison +vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la +foi: «Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls, +et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent, +pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes +réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de +l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé +affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et +il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une +force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que +j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que +j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel, +dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus +qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu +m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de +quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir +de prier...» + +Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour +l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte +affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui +était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce +génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse +elle-même qu’elle était tout à fait inapte à «discourir par +l’entendement», c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou +sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa +méditation: «J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir +même méditer, si ce n’est en lisant». Cet état de lutte et de stérilité +spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte: +ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps. +Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions, +elle peut dire en toute vérité: «Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que +j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette +bataille et cette contention _de traiter à la fois avec Dieu et avec le +monde_...» + +Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la +grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie +mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives +d’oraison. Qu’elle ait été impropre à «discourir avec l’entendement», +nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la +Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès +dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se +plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui +qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de +son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était +imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait: elle +tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui. + +Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette «mondanité». Je me demande +dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont +Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au +couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des +lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut +méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur +l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la +Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les +sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la +tenter: elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de +religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite +absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres,--et Thérèse leur +rend justice,--qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de +Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et +pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce +n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces +d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui +plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements: toutes +les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus +imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien: les +grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y +préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états +sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté +humaine est impuissante: il faut que _Quelqu’un_ intervienne. Et +Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit +brusquement, comme un voleur... + +Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien +nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du +subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un +long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de +voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt +années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle +n’ont abouti à rien. + +Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de +l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années +obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de +médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir. +Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce +fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on +croit avoir touché les dernières limites de la souffrance: ce fut +l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé +«le chemin le plus bas de la perfection». Or, tandis qu’elle se complaît +dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre +Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec +terreur: que de temps perdu! (Elle le croit du moins: elle se rendra +compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été +inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a +trente ans, quarante ans,--et le grand Bonheur espéré est toujours +insaisissable! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un +ravissement de tout son être,--comme il tarde à paraître!... Alors, elle +est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses +efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire +contre cela. Quelle amertume! Quelle épouvantable désillusion!... à +moins que... à moins qu’un événement catastrophique ne se produise: la +conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme. + +Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va +briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après +tant d’années de «bataille», comme elle dit, elle va se convertir, _se +retourner_,--se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle +sait être le seul Vrai et le seul Aimable... + + + + +TROISIÈME PARTIE + +LA CONVERSION + + + «Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les + anges.» + + (_Vie_, chap. XXIV.) + + + + +I + +LE CHRIST A LA COLONNE + + +La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance, +et, en particulier, la scène de la Flagellation,--le supplicié attaché +par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu, +déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes +haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de +la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres +entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre: cette image, à la +fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les +âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est +probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes +arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une +exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé. +A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce +qu’elle appelle «le chemin le plus bas de la perfection». Elle réussit à +s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la +grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un +acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par +s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands +pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite. + +Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si +déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la +statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des +couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une +autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la +bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu +de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de +supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait,--la statuaire +polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, +vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel +que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à +plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de +donner l’illusion complète de la présence et de la vie. + +A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment +extraordinaire: c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la +plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à +la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur. +Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux +sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se +comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens, +ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près: elle est réaliste +comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands +réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la +réalité: elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y +arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus +transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance: de +l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme +terrestre,--voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente +prédilection, cette sculpture se sert du bois,--du bois +polychromé,--parce que cette matière qui peut être fouillée plus +facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de +tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de +tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a +enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme. +Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même +dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes: +c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de +plus orthodoxe. + +Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui +serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le +déclare en termes très nets: «On doit choisir de préférence _celles dont +la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une +dévotion plus ardente_. On doit placer ce motif en première ligne et +_reléguer au second rang l’habileté du travail_ et la valeur de +l’ornementation.» Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci +presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou +d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si +véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication +par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour +toucher les esprits à travers les âmes. + +Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication +plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de +plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa +mission de Rédempteur: sa Passion,--la Passion avec tous ses acteurs et +ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les +apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par +cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois +jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages +autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la +Croix a ses figurants traditionnels: c’est ce qu’on appelle un _paso_. +Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une +tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume +facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue +procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par +leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes +s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se +pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient +presque une scène actuelle et immédiate: l’illusion du temps est abolie. +Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et +cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle +intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les +plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir. + +Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art +populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la +fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où +l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient +toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette +affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme. +La procession des _pasos_ à travers les rues des villes, cette +figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer +ces vérités catholiques: la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse +rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, _une chose qui est +arrivée_. Nous en savons heure par heure tout le détail,--et en voici +l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le +croyez pas vide de sens. Méditez sur lui: ni le monothéisme islamique, +ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme. +Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la +Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres... Sans +doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais +ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination +sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils +insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et +toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers +jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus +fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est +celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols +sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour +que l’humanité ait jamais poussé... + +Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait +par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de +vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si, +demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans +l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante, +en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang +versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion... En +vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de +la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant +au Couchant... + +Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix +une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne. +Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles +romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de +Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On +en trouve à foison,--et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait, +avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la +douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance, +l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je +connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux +de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses +séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds. + +A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est +suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire: un misérable corps de +supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en +quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine +saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme +tranchée: elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui +tombent presque jusqu’à la ceinture,--et cette chose qui fut vivante +ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au +pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser +le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à +mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le +repos,--un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une +longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de +toucher le terme. Enfin! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il +expire en arrivant: il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de +la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a +d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus +saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres +de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit... + +Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant +de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas +besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme +blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et +providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines +dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère, +peut être le point de départ de toute une vie nouvelle. + +Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle +rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable +tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de +trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et +Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas +s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années, +et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent,--il y avait bien +dix-huit ou vingt ans de cela,--elle remettait sans cesse au lendemain +sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et +de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et +s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de +pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes, +traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à +s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de +supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, «fatiguée de la lutte et +aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre...» Pas d’exaltation: +au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en +sortir. + +Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut +donnée... Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en +effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu +lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se +sert paraissent justifier cette interprétation... Elle entre,--et +brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si +sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle +s’arrête sur le seuil: la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle +l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a +établi son oratoire! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un _Ecce homo_? +Peu importe: l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des +ténèbres,--un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de +sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on +y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se +préparait au couvent... La première stupeur et, sans doute aussi, le +premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le +réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose +vivante et palpitante: le Christ saignant et douloureux subit sa passion +devant elle: «_C’était Lui_, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et +avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute +bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait +bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui +nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se +fendait,--et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une +bonne fois la force de ne plus L’offenser...» + + [2] Voir Appendice, II, p. 373. + +Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et +bassement physiologique! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai +appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient +pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle, +rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette +chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le +_mal_,--le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de +telles plaies. Et, en même temps, l’_amour_, l’amour qui a consenti à un +tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. +Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son +ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la +Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle +approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore +fait: l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la +matière, la chute sans fin et sans issue; pour contrebalancer le poids +d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a +fallu quelque chose de plus puissant que le monde,--une part de Dieu, le +Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle +fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le +monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier +lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour, +l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la +pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du +péché?... + +Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore +loin du but,--ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps! +Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait +au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens +si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre? Hésitera-t-elle +toujours à se jeter résolument dans une autre vie? Elle pleure, elle se +fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de +toute son âme; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels +intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte +Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer... + +C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble +d’esprit qu’elle lut les _Confessions_ de saint Augustin. Le livre, nous +dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas +cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est +Dieu qui a tout conduit... Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du +jardin,--ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit +se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa +volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse... +Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de +trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme +pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient +dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage: «Jusques à +quand? Jusques à quand?... Demain! Demain? Pourquoi pas tout de suite? +Tout de suite! Sans plus tarder!...» Comme ce langage était le sien! +Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus +profond de son être! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même: +«Oh! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait +d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la +reconquérir!...» + +Combien de temps dura cette nouvelle «bataille»? Il semble bien qu’elle +fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont +Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A +dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à +vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ: «Je +commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à +détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, +tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté...» Mais, ces +«occasions», elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute +liaison: il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une +résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette +résolution triomphera. + +Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette +époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans +qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite. +Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout +expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons «scientifiques», ne +sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air +d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de +s’en émouvoir... On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans, +c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne +serait que l’envers d’une crise «sexuelle»: voilà le grand mot +lâché,--et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer +en un tel sujet... Le comique de l’affaire, c’est que nombre de +psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était «asexuée», comme +Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité +sexuelle. On se demande sur quel fondement «scientifique» peuvent +reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de +produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de +choses pareilles,--c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près +inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à +condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris +en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que +muettes sur des matières de ce genre. + +Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là? Admettons qu’il y ait à la +racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique: sainte Thérèse +elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les +mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours +absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une +fois pour toutes: l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux +façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. +Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu +tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour +humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre +s’adressent,--et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande +la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour +le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état +mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une +pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement +incompatibles. L’un est la négation de l’autre. + +Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître; sainte Thérèse a aimé de +tout son cœur la «sainte Humanité» du Christ. Mais si, un seul instant, +une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation, +celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire +elle-même ce que fut cet amour: «Pour ce qui est des choses du ciel, ou +des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que +jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images. +J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que, +si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à +rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire +des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je +pouvais faire, _c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le +fait est que je n’ai jamais pu me le représenter_: en vain, je lisais +sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans +l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec +cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là,--oui je +dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là,--mais il ne la voit +pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur...» + +Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la +sainte Humanité: _elle ne La voit pas_, ni des yeux du corps, ni des +yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de +support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le +sentiment vif d’une Présence spirituelle. + +L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait +faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une +telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit +d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs +pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire: +le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies +d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes +d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne +trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus +extraordinaire,--vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout +son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits +grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions +des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de +l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur,--le signe +d’élection,--qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être +affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes. + +L’instinct sexuel! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse! Ce +qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile +conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas +question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de +froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer +en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard +de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel! Et +combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence! Pour parvenir à +cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut +se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des +créatures, bien plus: nier ce monde sensible et intelligible, avec «ses +infinis qui vous étreignent de toutes parts»,--oser faire ce saut dans +l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique +toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur +lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la +certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel +arrachement et un tel retournement,--l’audace d’une telle négation! +C’est proprement la sainteté. + +Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte +et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la +gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce +pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement +conscience: «Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, _il nous est +impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne +comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu_. Car nous sommes si +misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne +pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher, +si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de +là-Haut...» Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil? Non, +dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement: «La bannière de +l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire +comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous +devons avoir une idée juste de cette humilité...» Et plus loin: «Dieu +demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et +ne se confient nullement en elles-mêmes.» + + * * * * * + +Dans ces dispositions,--avec le «courage des grandes choses»,--elle va +reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter +d’_expérimenter Dieu_. + +Quelle folie, semble-t-il! Est-ce que cela n’est pas hors de toute +proportion avec la faiblesse humaine?... Thérèse a si bien le sentiment +de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus +précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et, +d’abord, la prière,--la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui +repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de +peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention, +trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa +lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire: «Ce qui +me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir +la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais +le souvenir du Créateur: je veux dire qu’elles m’éveillaient, +m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes +ingratitudes et de mes péchés...» Mais son grand sujet de méditation, +c’est la vie et la passion du Christ: «Disons par exemple la station de +Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les +causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa +Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que +l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de +là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et +finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise +à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup +d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la +Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y +a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se +considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de +penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, _si elles ont le +cœur tendre_, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion: +elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et +la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et +qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de +procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie +du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien...» + +Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien +qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son +caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables. +On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations +abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se +réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle +admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle +s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle +préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi «le +cœur tendre», elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que +dans les affres de sa passion... Tous ces exercices sont à la portée de +chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter +les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre +volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des +années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit +la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de +l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique, +ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas +s’obstiner: plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se +prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par +l’oraison: «Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on +peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son +corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir +l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en +aille à la campagne, selon les conseils du confesseur... _En quelque +état que l’on soit, on peut servir Dieu._» + +Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent +plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller +beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces +espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand +changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce +qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas +conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique, +pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait +favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union,--il est +vrai pendant un temps très court, l’espace d’un _Ave Maria_. Mais, +dit-elle, «je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs.» +Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas +d’obtenir des grâces: «Connaître la nature du don reçu en est une +seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en +donner l’intelligence.» A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle +analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de +la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent +un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états +absolument surnaturels. + +D’abord, un certain sentiment de présence: «Quelquefois, au milieu d’une +lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de +Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était +en moi, et moi tout entière abîmée en Lui...» C’est quelque chose de +plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe +quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce +degré supérieur: «Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision. +C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme +de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La +volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point. +Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est +comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut +lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui +représente...» + +Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel, +avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif: une +certaine tendresse, qui, «en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer +par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les +magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint, +dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les +larmes viennent.» Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs +beaucoup plus hautes. + +Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans +le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine +intelligence. D’abord elle sent qu’elle «touche quelque chose de +surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait +en aucune manière y arriver par elle-même.» C’est un sentiment de joie +dans un sentiment de quiétude inexprimable: «L’âme voit clairement +qu’_un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas_ et que ni +richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui +donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là, +parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de +toute évidence, nous contente...» Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne +sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette +joie inconnue et surnaturelle, «les puissances se recueillent en +elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. _Mais elles ne +s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas._ La volonté seule est +occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive, +elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne, +comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui +l’aime... Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de +jouir d’un si grand bien...» Quelquefois, cependant, elles sont +rebelles: l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser +distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener, +qu’elle reste unie à Dieu: «Qu’elle continue à jouir de ses délices +intérieures! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car +si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à +la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?...» +Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste +pas inactive: «Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son +repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au +recueillement l’entendement et la mémoire...» + +Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec +ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude. + +Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers +l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est +un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui +a laissé une véritable ivresse: c’est ce qu’elle appelle _le sommeil des +puissances_. «Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles +n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la +délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier +rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou +reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un +mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point +d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des +délices qui ne se peuvent exprimer: pour moi, ce n’est pas autre chose +qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne +trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment +l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si +elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un +glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et +c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances...» + +Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire. +Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute: «Je connais une +personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de +sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune +part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si +savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son +âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la +jouissance que cette peine lui faisait éprouver...» + +C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel +cantique: + + Je vis, sans vivre en moi + Et j’attends une vie si haute + _Que je meurs de ne pas mourir!_... + + Cette divine union + De l’amour avec lequel je vis + Fait Dieu mon esclave + Et libre de mon cœur. + Mais cela cause en moi une telle douleur + De voir Dieu mon prisonnier, + _Que je meurs de ne pas mourir_... + +Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états +d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante, +cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la +jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa +forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et +tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême, +c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de +quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant +le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, «devant quels +tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de +les souffrir pour son Seigneur?» + +Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée. +Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation +qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est +imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le +reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et +qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour +la pensée de l’homme,--l’union immédiate avec Dieu,--sur un ton si +paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus +simple et plus naturel au monde: «L’union, comme on le sait,--dit cette +humble servante du Seigneur,--c’est l’état de deux choses qui, +auparavant séparées, n’en font plus qu’une.» Mais tout de suite, le +sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et +l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en +protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin... Et puis, +bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si +ferme et si lucide,--et elle s’analyse avec une clairvoyance et une +précision merveilleuses: «L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et +très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce +d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces +corporelles: de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup +de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les +ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient +pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que +c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est +incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne +comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses +sens: elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir +pleinement de son bonheur... Toutes les forces extérieures +l’abandonnent: sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir +de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand +et bien connu...» + +Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il +au-dedans de l’âme?... Ses puissances sont suspendues, mais pas +complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des +alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la +mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme +d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible +pour la raison: «Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut +absolument pas comprendre leur action (_lo que obran_).» Il est donc +tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres, +que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience. +Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale,--puisqu’ils +perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La +conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. +L’âme _sent_... Que sent-elle? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard, +elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces +moments: «Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en +Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut +comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, _tout en +entendant_.» Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence +de Dieu en elle, son union avec Lui: «Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a +élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage.» + +Le Seigneur lui dit que «l’âme tout en entendant, n’entend pas». +C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de +sincérité, déclare: «Pour moi, elle n’entend pas: _il me le semble du +moins, parce qu’elle ne s’entend pas_.» Mais elle sent bien que c’est le +Seigneur qui a raison: l’âme entend qu’elle est unie à Dieu: «Il en +reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut +cesser d’y croire.» + +Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment +s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le +sentiment?... «Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint +Jean de la Croix,--il est impossible d’exprimer par des paroles les +délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin... Il n’y a +pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses +divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font +l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de +les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de +les savourer et de se taire.» + +Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien?... A quoi l’Ascète +s’empresse de répondre: «Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, +dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui +et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et +plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter, +tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, _puisque moins +on Le comprend, plus on s’approche de Lui_. Le Roi Prophète ne dit-il +pas: «Il a placé sa retraite dans les ténèbres?» S’il en est ainsi, nous +devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que +les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux.» Cependant ces ténèbres +ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison +éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières +surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans +l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité, +qui en résulte pour elle. + +Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui +aboutit à l’union,--quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en +accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide,--non +seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires +pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et +extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour +démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des +nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas +une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser +affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand +sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle +abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait +étrange et nouveau qu’elle nous raconte,--c’est toute une série +d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle +condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une +expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer +celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce +de restrictions,--il est un point sur lequel elle n’a jamais varié: le +caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en +commençant le récit de sa vie nouvelle: «Celle qui s’ouvre par ces états +d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu +en moi...» + + + + +II + +LA LUTTE SUPRÊME + + +Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre: «De +l’incommodité d’être une Sainte.» A en juger superficiellement, il est +certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout +de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit: +elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les +moqueries de son entourage: elle voulait, prétendaient les autres +religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si +éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle +avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases. +En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles +physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous +avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de +vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses +confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait, +s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y +avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu +de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait +devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point,--et alors il y avait +tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires, +ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on +sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au +sérieux les grâces qu’elle osait avouer. + +On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable +tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un +supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité,--et cette +idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie +pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément: «_L’âme +que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du +monde._ Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de +lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du +monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les +gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. +Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour +s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre +immédiat... A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne +devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus +ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à +un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent +sur cette terre, _que, d’ailleurs, elles dominent de si haut_. Il faut +donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage...» + +Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde: c’est +d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la +Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons +de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent +par la jeter dans un trouble affreux: «Comme, en ce temps-là, dit-elle, +des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies +ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes +étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent, +sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus +grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en +oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais +m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les +craintes...» Elle savait, en effet, par expérience, que l’action +satanique revêt les formes les plus spécieuses,--qu’elle excelle à +imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée +élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque +immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou +grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon +grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon +mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une +déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté +Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans +l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de +l’entendement: cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation, +puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit. +Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer +sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ?...» + +En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle +voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son +trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une +pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses +malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations, +mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer +seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée +et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs +auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas +extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour, +à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la +Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit: +«Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère +Thérèse de Jésus!» + +Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre +considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de +s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans +tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder, +à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil +et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père +Ferdinand Alvarez del Aguila: «Sans connaître aucun de ces religieux, +dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je +savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne +de leur parler, ni assez forte pour leur obéir: ce qui me faisait +craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me +semblait quelque chose de bien ardu...» Pure coquetterie d’humilité, si +l’on ose dire! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui +animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils +spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs +de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme +intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est +pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle +s’écrie, pleine de reconnaissance: «C’est la Compagnie qui m’a élevée et +qui m’a donné l’être.» + +Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une +petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila, +attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison +qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la +conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer +pour une sainte,--et elle va être obligée de révéler à un confesseur +jésuite,--un de ces jeunes religieux si austères et si savants,--les +imperfections de sa conduite: car, dit-elle, «j’avais toujours certaines +affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, +suffisaient pour tout détruire.» + +Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses +hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un +prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de +vertu: c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle +influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme +rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par +traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il +trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle. +Arriva-t-il jamais à la bien comprendre? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, +après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il +devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses +disciples les plus fidèles. + +Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui +était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle +appelle «ce saint cavalier»,--François de Salcedo, «personnage d’une +éminente vertu et d’une vie exemplaire». Gaspar Daza, sollicité par lui +d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses +nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle +pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit +demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba +dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces +qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très +supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma +tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères +offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, «si j’étais en avance par les grâces +divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la +mortification...» C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait +donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui +exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et +quelque peu brutale désespéra Thérèse. + +Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague +confiance, vers François de Salcedo, ce «saint cavalier», ce hidalgo si +homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner +petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en +rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent, +au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse +prit grand plaisir,--à tel point que, les jours où elle ne recevait pas +sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque +secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut +qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis: ç’a +été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et +pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de +Salcedo: «Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il +n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le +voyais, _encore qu’ils fussent rares_.» + +Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut +d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie +sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas +là quelque artifice du démon?... et, pour s’en éclaircir, il +l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison. +Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle, +«je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur +mon oraison.» C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique, +_le Chemin de la Montagne_, par un Franciscain, François de +Laredo,--elle crut y découvrir la description exacte de ses propres +états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au +redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner +l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire. + +A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des +confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de +leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant +partout l’action démoniaque: procédés inhumains surtout avec les femmes, +qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une +autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire, +mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne +prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les +états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se +divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de +ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses +confesseurs: «Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait +fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de +cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très +malade...» + +Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de +ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en +François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien +lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute +sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où +elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait +dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces +documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues +grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque. +Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la +Compagnie de Jésus,--homme expérimenté dans les voies spirituelles,--et +de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie. +D’après eux, elle était en grand danger. + +On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après +une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus +que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes. +Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce +verset de saint Paul: «_Dieu est très fidèle: jamais il ne permet que +ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon._» Grande consolation pour +celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques: +elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession +générale. + +Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître +Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de +Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, «religieux d’un âge peu avancé, dit +Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence». + +Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en +jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi +ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle +voulait changer de vie? Elle se préparait décidément à devenir une +sainte?... Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la +pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations +nouvelles avec le Père de Padranos,--un Jésuite, un religieux +appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et +de sainteté! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant +d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine +précaution! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une +religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en +clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle +qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des +directeurs à sa guise... + +Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant +quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa +confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles +dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux +hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les «crimes» dont +s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop +scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par +conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son +âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui +paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de +Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était +la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse +éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien +surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y +résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était +l’oraison mentale qu’il lui prescrivait,--selon la méthode des +_Exercitia_ de saint Ignace: chaque jour, elle prendrait pour sujet de +méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie +du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à «la Très Sainte Humanité de +Notre-Seigneur», qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin +qu’elle résistât de toutes ses forces,--du moins jusqu’à nouvel +avis,--«aux recueillements et aux douceurs spirituelles». + +Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui +semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce +jeune religieux: «Quelle grande chose que de comprendre une âme!» Et, en +effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde: pénétrer dans +l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de +soi et une telle intelligence! Un véritable directeur de conscience est +un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique +l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une +de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne. +Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de +Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi +elle pouvait avoir confiance! Elle n’était pas trompée par les prestiges +du Malin!... «Il me laissa, dit-elle, _consolée et pleine de courage_.» + +Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications. +Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force +d’accomplir. + +Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les +prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux +grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus +austère et aussi plus étrange, à l’extérieur: ce qui excitait davantage +le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à +un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait «aux grâces +de recueillement et aux douceurs spirituelles», plus Dieu l’en comblait, +comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était +«toute en sa main...» Malgré elle, elle entrait dans cet état de +quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices +inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement +ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche: c’est ce +qu’elle appelle des «goûts»,--des goûts de Dieu,--véritable prélibation +des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il +importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes +mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires: elle a +beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce +n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce +qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le +savons: vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et +désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le +veut bien,--et qu’après qu’on s’est donné _entièrement_ à lui. Thérèse +va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit, +il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états +morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est +question ici: il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme, +un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires +d’investigation. + +Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour +à Avila: François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion +retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace +Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de +Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec +Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y +préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de +Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François +Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui +commençait à causer tant de scandale dans la ville,--et qui, elle aussi, +allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de +deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame +l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant +Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la +chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite +religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement +négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après +avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, +aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à +son labeur obscur de perfection intime,--ce qu’elle appelle elle-même +son travail de fourmi! Ce saint religieux eut peut-être alors le +pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus +qu’impérial: cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation +capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le +grand Empereur. Que dis-je? Elle allait se substituer à lui. En effet, +bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le +catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse +et providentielle de Thérèse d’Avila... + +Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à +s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, +elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à +deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce +qu’elle éprouvait «venait de Dieu». Enfin il l’engagea à ne pas résister +davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis +rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute +sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient +voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme +de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui +l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très +possibles et que lui-même y était souvent élevé! On comprend la joie +profonde et le réconfort qu’elle en ressentit. + +Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle «le Père +François», son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la +ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné +toute satisfaction à sa pénitente: on sait combien Thérèse était +difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, +elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar +d’Ulloa, «veuve de grande naissance» et personne d’oraison, qui +l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez, +Père-ministre du Collège de Saint-Gil. + +Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit +de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à +certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était +excessivement attachée: c’était, si l’on peut dire, son véniel péché +d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. +Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême +sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait +que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours, +elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de +l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison +sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour +en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna +de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le +_Veni, Creator_, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire... +Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question!... + +«Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant +le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et, +pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me +tira, pour ainsi dire, hors de moi-même: fait dont je ne pus absolument +pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le +Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles: +«_Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les +anges!_» Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement +de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit +que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande +crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la +crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée, +la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli: jamais +plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour +particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour +moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir...» + +Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop +chères,--et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait +d’avance, furent épargnés à la personne amie: au contraire, «ce fut, +dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une +pareille détermination.» + +Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince +événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général, +les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec +insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis, +surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus +qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait +fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un +instant: «Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en +venir à bout.» Pour bien comprendre ce douloureux combat où la +malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter +l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de +l’Incarnation, pourtant si peuplé,--et aussi sa longue détresse qui +alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle +vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou +même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces +consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et, +osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle +éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en +finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour +reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa +délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été +un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on +s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu +d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y +mêlait encore trop de son cœur,--ce cœur qui, pourtant, voulait être +tout à Dieu: d’où la lutte finale. + +Elle vient de triompher: cela est certain, cela est définitif. Et +pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et +débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins +des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre, +des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un +traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter, +elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est +l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un +plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré +cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre!... «O mon Jésus, que ne +peut faire une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous +pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour +qu’il nous la laisse en cette vie! Quand on a le même amour, c’est +derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était +possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un +autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas +seul! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient +mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et +ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des +soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la +guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir, +c’est leur métier!...» Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de +cette amitié mystique. + +Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette +amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement? Sans +cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de +mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que +son divin Maître la rassure: «Ma fille, si un malade en danger de mort +se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne +point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point +l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes? _La +conversation des bons ne nuit point._ Aie soin seulement que tes paroles +soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter +avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très +utiles à ton âme!...» + +Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le +plus grand service de Dieu! Plus d’inclinations particulières et +toujours un peu troubles et dangereuses! Il faut faire table rase de +tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas +immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des +grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après +une véritable agonie: ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas +encore, tant s’en faut, au terme de ses peines... + + + + +III + +THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS + + +L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila, +ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies +dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale +continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur +compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient +avec malveillance les manifestations physiques de ses extases, +surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes +zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et +théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait +une affaire très grave. + +Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs +n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix +surnaturelles,--sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais +d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse +encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les +paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle +récitait les premières strophes du _Veni Creator_: «Je ne veux plus que +tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Le confesseur, +frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait +conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le +fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en +prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et +interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos. +Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre +l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter +le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle. + +Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme, +avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique. +Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les +détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la +région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré +sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de +Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite; il croyait que les +grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être +trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union +mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de +cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui, +plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à +une si réelle humilité, enfin de son appétit des «grandes choses», comme +elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant +toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les +tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait +même de communier, parce que c’était surtout après la communion que +Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se +recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se +défier d’elle-même, qu’elle devait «se faire mourir à elle-même». Il +poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le +point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, «comme elle voyait +clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la +sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à +moi-même, en riant: «Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit +pour moi, je l’aime cependant beaucoup...» + +Le fait est que ces «voix» étaient quelque chose de bien extraordinaire. +A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que, +d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa +peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout +son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant +reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour +elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique: +«_J’ai sur ce sujet_, dit-elle, _une grande expérience._ Car, avec la +crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et, +maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès...» + +Ces paroles surnaturelles «sont parfaitement distinctes, mais elles ne +s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles +s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer +de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de +rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher +les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a +beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation +que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper: malgré moi, ces +paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour +entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de +vouloir ou de ne pas vouloir.» + +Mais n’est-ce pas là une illusion? Ces paroles qui s’imposent à notre +attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en +réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit?... +Non! dit Thérèse: il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement +à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à +nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre +propre esprit: «Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque +subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les +ordonne et qui les profère.» Dans ce cas encore, nous pouvons nous +taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire. +Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à +sa parole et de ne pas l’entendre: «Il y a donc, à mon avis, entre les +paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se +trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins...» Ainsi, ces paroles +intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles +sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement +étrangères à nous. + +D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire +lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire, +imagination, entendement et volonté,--par conséquent lorsque ces +puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée. +Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles +sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances +commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir +ou de raisonner: elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà +tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre +effort. + +Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des +modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer +que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté +conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de +toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs +de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues +fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les +rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui +s’imposent à l’esprit. Bien plus, «elles ont l’air de sortir de la +bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que +nous savons être incapable de mentir,--ce qui est même une comparaison +trop basse. _Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle +majesté avec elles_ que, sans même considérer celui qui les dit, elles +nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont +d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai +dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce +sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu +beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît +absolument impossible d’ignorer alors que _ce ne sont pas là des choses +fabriquées par nous et tirées de notre fonds_.» En définitive, la marque +de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est +leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux +inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit _les sait +extérieures à lui_. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues +réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée: c’est quelque +chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit +des hauteurs ou des profondeurs,--et qui est éblouissant, qui porte un +caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère +d’amour à quoi l’on ne résiste point. + +Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui +viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement, +sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément +dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles +produisent dans l’âme des effets durables: un véritable renouvellement +intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus +de celui qui les éprouve... + +Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte +Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour +formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et +l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, +le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces +faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu. +Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une +partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à +soumettre son cas aux docteurs de la ville: «Sur son ordre, dit Thérèse, +je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs +de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme +ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne +fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais +extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison: car, lorsque je m’y +trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite +j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou +six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que +tous avaient décidé que c’était le Démon,--que je devais m’abstenir de +communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude. +Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus, +souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester +seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de +personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela +me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité: car +tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés: +alors, quelle raison de ne pas les croire? Je m’efforçais, tant que je +pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par +conséquent, ils devaient dire la vérité...» + +Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une +autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait +dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette +religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies +ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations +particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci +d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout +lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite, +qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge, +d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors: elle se sentait +sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation... + +«Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité +d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs +jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute +ma consolation, sans personne à qui parler, _car tous étaient contre +moi_... Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de +fois, le Démon allait me parler,--qu’une telle chose était possible. +Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour +l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même +des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce +qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr... +Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me +décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la +tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute +bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, +jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois, +n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq +heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon +que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille +dangers... Or, comme j’étais dans ce grand accablement,--et quoique, à +cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des +visions,--ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour +m’apaiser jusqu’au fond de l’âme: «_N’aie pas peur, ma fille! C’est Moi! +Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!_... Et voilà qu’à ces seules +paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme +succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière: +en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais +hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de +Dieu...» + +Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était +apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la +certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait,--et +qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva +dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances +furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds: «O mon Dieu, dit-elle, +que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me +persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, +moi je ne vous ferai pas défaut! Ah! je ne comprends plus ces craintes +qui nous font dire: le démon, le démon! quand nous pouvons dire: Dieu, +Dieu! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes +ces terreurs?...» + +Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode! Qu’on veuille bien +l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement +soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais +finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion +immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle +ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne +s’anéantisse d’adoration: «_Ma fille, c’est Moi!_» Qu’on y songe une +minute! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette +pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa +crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même, +était à l’état aigu! Et pourtant elle n’hésite pas! Elle croit la Voix +mystérieuse qui lui dit: «Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!» +Quel être que _celle qui est sûre_ d’avoir entendu cela! Comme on +conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses +lèvres! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les +maîtres de la terre, le monde entier! Tout cela est sous ses pieds: «Le +Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a +fait en elle de grandes choses...» Il en fera de plus grandes encore. +Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès +cette minute, le pressentiment: elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle +est désormais Thérèse de Jésus. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +LES GRANDES GRACES + + + «Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la + miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts: je dis + ce que j’entends.» + + (_Château intérieur_, IV, II.) + + «... L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle + et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si + des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau + cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle + l’a reçue...» + + (_Ibid._, V, I.) + + + + +I + +POUR DÉBLAYER LE TERRAIN + + +Avant d’entrer dans le détail de ces «grâces» extraordinaires, il +importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité +de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les +objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les +négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de +grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications +rationalistes qu’on a tentées des états mystiques: si la plupart sont +absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour +troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la +spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont +incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète, +d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément +essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations +arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule, +pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une +contrefaçon du phénomène authentique et original,--et le mystère +subsiste tout entier. + +A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins, +le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de +ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement +pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement +présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il +sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le +cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et +d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le +courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds +de la «science». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces +écrits,--qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres,--c’est +l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus +insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie +échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon +tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec +d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son +ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce +vocabulaire dit «scientifique» contraste avec celui de la théologie +traditionnelle et orthodoxe: ce ne sont pas seulement nos médecins, ce +sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur +terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des +habitudes de précision idéologique et verbale... Avec cela, le manque de +méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire +manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour +fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au +XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les «vapeurs» pour +expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne +faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui +s’impose: toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de +lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les +plus obscurs... + +D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis +par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de +théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents +esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple +lecteur de sainte Thérèse: il ne peut qu’y renvoyer ses propres +lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine +d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les +états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose. +Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions +sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes +on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait +Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation. +Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion +initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi +de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même +plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère +beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de «distinguer le vrai du faux +mysticisme... et le sentiment religieux sain de ses maladies». Avec ce +système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est +en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de +la «qualité» à la fois intellectuelle et psychologique de ces états, +pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte +Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez +la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de +même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez +un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique +de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter +cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la +maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des +états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance. +On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de +«transe» mystique sans l’état psychologique concomitant. + +Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté +psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel, +mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils +leur attribuent à tous la même valeur: ils ne considèrent que les +tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore +une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute +intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte +Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité +infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse. +Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne +réside point précisément dans son orthodoxie? Mais, dira-t-on, +l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette +supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près +égale, une madame Guyon, par exemple! Dans cette comparaison, sainte +Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même +raison, je veux dire à cause de son orthodoxie? + +Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou +qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement +mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont +généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à +la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment +prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur +quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils? Sur quel +mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils +recueilli ces constatations? Comment constater «scientifiquement» que +les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle? +Ou bien ces mots de «sexualité» et d’«érotomanie» ne veulent plus rien +dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune,--expérience que nous +pouvons tous renouveler sur nous-mêmes,--que le moindre émoi sexuel est +absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états +peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais +ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux: c’est l’un +ou l’autre... A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut +être inconscient: ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant: +cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le +sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une +conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui +disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe. + +D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou +encore du _transsubliminal_, qui serait, si l’on peut dire, du +subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême +puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne +seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient, +dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les +propres desseins du mystique, avec leurs objets précis, +s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de +commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se +passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les +idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement, +tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes +incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la +mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de +véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la +sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables: +«Cette activité[3], nous dit-on, doit être _une intelligence, une +pensée_,--une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et +si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience +superficielle une pensée étrangère, _une pensée continue_ et qui s’étend +sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la +conscience claire, _strictement orthodoxe_ et naturellement riche en +inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance +et d’une tradition que toute l’âme accepte.» Ce subconscient, qui est +une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus, +strictement orthodoxe,--qui est aussi catholique que Dieu lui-même,--n’a +vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte +Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même. + + [3] Cf. Delacroix: _Les grands mystiques chrétiens_, p. 95. + +Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre?... ou bien une +subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité +intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi +conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait +réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se +reconnaît point? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui +agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités +qu’il sait lui être extérieures et étrangères? Nous savons de toute +certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de +nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et +percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de +plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus +puissant que tous, l’Etre des êtres?... Mais, comme les précédentes, +cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été +suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les +inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus +que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte +d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible. + +Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces +phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues +explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions +que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle +nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel. +Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les +troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au +contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière. +Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de +paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie,--elle a +subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un +instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance +prodigieuses,--mais _elle a voulu souffrir_, souffrir continuellement, +en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des +crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre +enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le +simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un +organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux +et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il +s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le +ravissement mystiques? Il faut proclamer bien haut que Thérèse, +prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une +crucifiée perpétuelle. + +Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même +à sous-estimer ces «grandes grâces» dont nous allons parler. Il est bien +certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les +visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de +l’union mystique: l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est +perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts +états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne +pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie +de nous en parler: nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de +l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien +entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec +elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses +visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements. +D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le +point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses +relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait: +«Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie +parfaite) _et une augmentation de vertu_, dès le jour où il m’a +favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve +en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors +l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi +les grands effets dont je vais parler. _S’il y a quelque bien en moi, +c’est sûrement de là que je le tiens_...» Et saint Pierre d’Alcantara, +dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte: +«Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en +plus en la manière que dit saint Thomas...» Ajoutons que ces «faveurs» +surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses +entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces +grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer +dans une œuvre si périlleuse. + +On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie +et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des +états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit +excellemment: «Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de +la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui +vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat +ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. _Mais +ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites_, déjà +purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez +elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu: elles +jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les +sens...» N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à +cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel +pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare: «Il n’y a, +dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à +une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont +parvenues: ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se +propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux +chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les +destinées providentielles de leur postérité selon la grâce.» + +Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous +ouvrent ces quelques phrases! Cette vierge est marquée, dès le berceau, +pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle +est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces +spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru +remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances +nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions +physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale. +Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit. +Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un +réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est +prédestinée à être une Mère,--celle que la postérité va nommer avec +amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus... + +Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides. +Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres +religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des +vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une +humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir, +on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse +d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque +chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir +l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche +en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le +commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue,--et, +par ailleurs, cette réussite littéralement _prodigieuse_ d’avoir +découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et +rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à +l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en +lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est +le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent +l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de +dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être +la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et +la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à +cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir,--de tout +ramener à la mesure de l’humain,--qui sera le signe caractéristique de +l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces +jouisseurs et à ces inventeurs de continents: «Vous cherchez un nouveau +monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est +éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une +aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de +mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort +anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et +_vous verrez!_... Et vous qui niez Celui «par qui toutes choses ont été +faites», je vous dis en vérité que je _L_’ai vu, et que, sans Lui, qui +le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et +à la ruine...» Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher. +Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à +l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée, +nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple. + +Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il +est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de +paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait +prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient +l’humanité de ce temps-là,--laquelle était déjà celle d’aujourd’hui. + +Non moins paradoxale est l’apparition des «grandes grâces» qui vont +bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de +la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher +surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde. +Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de +la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie +et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle +expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique. +Elle connaît aussi les gens d’église,--les religieuses ses compagnes, +les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle +pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles +elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas +l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre +elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes +de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la +tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré +l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa +grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des +interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y +est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son +intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les +fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en +éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu +un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer +l’Esprit de Dieu. + +Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se +dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles +des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles. +Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs, +quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se +flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette +aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux: ce serait trop +beau si tout était également clair et resplendissant. + + + + +II + +PRÉSENCES ET VISIONS + + +Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les +mystérieuses Paroles: «Ma fille, c’est Moi!» Mais cette sécurité ne +devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les +accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait +comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était +le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir +l’opération de Dieu!... A de certains moments, le concert de réprobation +était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en +épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur +de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas +assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition +de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver +le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne +trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant! C’était chose +grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le +Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait +tremblé pour lui-même. + +Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne +laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était +dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations +surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine +reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses +angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces +grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de +telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées +qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux +siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même +faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte +Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de +nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel... + +«Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous ne cessions de prier, +d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit: ou que le +Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la +vérité,--_car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque +continuelles_,--il m’arriva ceci: le jour de la fête du glorieux saint +Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux +dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de +l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était +auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me +semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de +semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne +faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite +pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et +sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à +mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire +par _image_), je ne voyais pas en quelle forme; mais je sentais très +clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin +de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un +peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il +était près de moi...» + + [4] Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui peuvent + quelquefois se réunir dans une même vision complexe: _la vision + extérieure_, qui est la perception par l’organe naturel de la vue + d’un objet naturellement invisible; _la vision imaginative_, vision + tout intérieure ou _imaginaire_, qui est une représentation sensible + produite par Dieu, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil; + _la vision intellectuelle_, qui est la connaissance intuitive et + surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, ou bien de choses + corporelles, mais abstraites de toutes formes sensibles. + +Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose +prodigieuse! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les +expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins +consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une +idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec +Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu +diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle +se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui +étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se +mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons, +d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision +intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur +l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses +forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces +manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques. +Que dis-je? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ +lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir +sa Présence... On alléguera, sans doute, que cette longue résistance +avait fini par produire une véritable obsession de la personne du +Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de +la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à +l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions, +que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion +tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se +sert: «Il me semblait, à ce qu’il me paraissait...» Tout d’abord, elle +ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur +soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la +subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment +de certitude interne supérieur à tous les doutes. + +Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes +sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de +quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison? «Dans cet +état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les +effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi +et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande +grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand +cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une +vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par +les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette +manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette +vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là, +_Jésus-Christ fils de la Vierge_...» + +C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au +critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait +savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas +comment. «Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre +qu’Il était près de moi,--et _je le voyais clairement_, et je le +sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus +continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien +supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude,--et que c’était une chose +très claire...»--Le confesseur lui demanda encore: «Qui vous a dit que +c’était Jésus-Christ?--Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais, +avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée +dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais +pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu +parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande +obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire, +mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de +mes yeux. Dans cette vision, oui: sans voir, cette certitude s’imprime +avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter. +Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on +n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour +ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés. +Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce +soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute +n’a plus de force.» + +Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de +certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint +d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est +obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne +peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans +l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle. +«Ici, rien de semblable, pas d’obscurité: le Christ se représente à +l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit +soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux +matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand +Bien...» + +Voilà la «vision intellectuelle» nettement définie, avec son double +caractère d’abstraction,--abstraction de toute forme sensible,--et de +certitude immédiate et concrète: l’adhésion de l’intelligence se produit +instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie +mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait +reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre +le plus élevé: «C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint +homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre +d’Alcantara.» Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien +exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette +vision intellectuelle un certain mode d’audition également +intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en +définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière +de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut, +d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte, +on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible +qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements. +L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit +maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de +l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité +infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment: elle n’a plus +qu’à en jouir. «C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même +avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, +trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment +et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à +connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, +quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante: +pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des +plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec +lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de +ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée...» Ce langage intuitif +et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il +s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe +intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle «le langage du Ciel». +C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme,--et, sans doute, +c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour +converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a +entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les +deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition +immédiate: l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait +que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si +sages. + +Répétons-le encore: ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne +les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle, +c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait +fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui +apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et +le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se +tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, «et le +Seigneur me rassurait.» + + * * * * * + +Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de +décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être +question, appartiennent à un autre ordre: ce sont des visions dites +«imaginatives» ou «imaginaires», c’est-à-dire qui consistent en images +intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont +considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre +inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus +l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus +agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous +d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le +plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette +voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une +instruction, tout un «savoir», sans parler de dispositions et de +qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques +superficiels. + +Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle +entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son +prodigieux projet. + +«Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me +montrer seulement ses mains: elles étaient d’une si parfaite beauté que +je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours +lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle. +Quelques jours après, je vis aussi son divin visage,--et ce fut encore +une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre +pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il +m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par +comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la +faiblesse de ma nature...» + +Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put +contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit +dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la +relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute: «Ce que je +vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un +grand mal: _on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même_. +Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue +dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une +gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ +Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce +qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons +entièrement d’un tel Bien?...» Cette beauté des Corps glorieux est telle +que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais +la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire,--c’est-à-dire +une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une +hallucination perceptible par les sens. «Je ne la vis jamais, dit-elle, +ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, _mais avec les +yeux de l’âme_.» + +Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment +même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de +raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures +n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination. +«Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette +grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de +douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma +sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me +figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je +n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul +resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer +ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une +blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour +la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait +voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle +d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en +comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la +vue: quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les +yeux... Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni +que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle +qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose +artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce +qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de +telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une +vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la +met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les +ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts +ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas +de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin, +ni précaution. _Cela, je l’ai bien expérimenté_, comme je vais le +dire...» + +Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à +son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces +visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a +«expérimenté», ce qu’elle a vu: «En certaines circonstances, dit-elle, +ce que je voyais ne me semblait être qu’une image; mais, en beaucoup +d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même: cela +dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines +fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non +comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils... Car, si c’était +une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est +le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et +homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit +après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté +que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même, +spécialement quand on vient de communier: car nous savons déjà qu’Il est +là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette +auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se +fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la +majesté avec laquelle Vous vous montrez! Et combien Vous êtes Seigneur +du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de +cieux innombrables que Vous pourriez créer! L’âme comprend, par la +majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de +ce que Vous êtes seigneur de tout cela!...» + +Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter +ainsi la personne du Christ? Pour écarter ce retour d’une objection +persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse: +Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point, +se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais +le Christ vivant,--en gloire et en majesté,--tel qu’elle vient de nous +le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir +et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains +moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos +efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre +plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination +est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et +elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on +songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar: «L’âme, conclut +la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle +ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au +contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au +corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté.» + +Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre +témoignage, eut «presque continuellement» des visions de ce genre, +visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute: +«Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et +la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si +belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir +extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de +pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que +j’essaie: la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je +vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force +que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si +soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté. +Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident +que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons +qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne... «Humilité +et confusion», voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que +suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de +l’Homme-Dieu. Répétons-le encore: nulle trace de sensualité, de +délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si +saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se +reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut +rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous +dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait +l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une +sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais +elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, _par le +sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés_. Je le demande: +jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules? La femme, qui nous +fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que «le cœur +contrit et humilié» dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire: +«Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous!...» + +Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce +joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles +d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en +cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la +communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et +dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies, +pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec +les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. «Je L’ai vu, dit-elle, +au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa +croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme +ou de celles d’autres personnes. _Mais toujours sa chair était +glorifiée._» Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand +Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de +chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux. + + * * * * * + +Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes +pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut +affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en +fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un +certain nombre de ces grâces dans ses _Relations_, simples notes +adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En +voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance +de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une +tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations... +«Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à +l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien +présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait +véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me +dit,--et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté +du cœur,--par vision intellectuelle: «Je suis là, mais je veux que tu +voies le peu que tu peux sans moi!...» Instantanément, je repris +confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à +Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si +puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras, +à la manière dont on représente la «Cinquième Angoisse». (C’est-à-dire +l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). +Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de +moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit: +«_Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est +incomparablement plus grande!_». Cette vision a duré jusqu’à ce moment. +Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois...» + +Voici une autre apparition d’un caractère peut-être plus audacieux +encore dans sa divine familiarité: «Ce jour-là, après la communion, il +me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de +moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre +autres choses: Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi! Montre-moi tes +mains!» Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son +côté,--et il me dit: «_Regarde mes plaies! Tu n’es pas sans Moi: la vie +est courte et passe promptement._» Par certaines de ses paroles, je +compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais +descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et +qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il +avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande +détresse,--et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement +qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie +de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que +j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah! que dut être celui +de la Vierge!... Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps +avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât!...» + + [5] C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont nous + allons bientôt parler. + +Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse +mystiques! «Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je +fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la +Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une +fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon +visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le +Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et +que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me +dit: «_Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma +miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des +plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le +vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour._ Il +ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je +communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien +préparer mon âme pour y héberger le Seigneur...» + +Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi +dans la familiarité du divin! Il faut être des saintes (par exemple +sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner +ainsi dans le Sang Eucharistique! Et pourtant cette hardiesse n’est +qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une +débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un +dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire +l’application personnelle: «J’ai versé telle goutte de sang pour toi!» +dit le Christ à Pascal, dans le fameux _Mystère de Jésus_. En réalité, +chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La +Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous. +Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se +targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce +insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation +sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de +Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la +sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour +elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son +salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides, +terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous +avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un +mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui +prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa +plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert +pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de +tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces +souffrances ne dureront pas toujours: «Regarde mes plaies!... La vie est +courte et passe promptement!» Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans +ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse, +elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi! La chair divine du Christ si +proche de la sienne!... Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la +rassure: «Ne t’effraie pas de cela! Car l’union de mon Père avec ton âme +est incomparablement plus grande!» Par ces seuls mots, la pensée de +Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs: «Est-il +possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras +votre chair adorable?» Et le Christ de répondre: «L’union de mon Père +avec ton âme est incomparablement plus grande!» C’est-à-dire: «Puisque +ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très +Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en +Dieu!...» + +Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en +splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que +j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement +encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité +du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les +vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé +un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à +côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie +ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte +qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses +vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à +le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut,--et +il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de +sa bouche, et qu’Il lui disait: «Mange, ma fille! Et fais passer ce pain +comme tu pourras! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment, +il convient que tu souffres!...»--Quand on lit cette scène d’une divine +tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne +pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au +sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de +galanterie sacrée. En ce temps-là,--et aujourd’hui encore,--quand l’hôte +espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un +morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend +vers sa bouche... Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle +qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la +comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule +à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement +des corps glorieux: «Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix +de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me +la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses, +beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il +n’y en a pas de possible: le diamant paraît quelque chose de faux et +d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y +étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi +désormais. Et, en effet, il en fut ainsi: je ne voyais plus le bois dont +cette croix était faite, mais les pierres précieuses. _Personne autre +que moi ne les voyait..._» Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté +spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes. +C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les +pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de +cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin, +mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne +daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient +la gloire des choses du Ciel. + +Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote +charmante: «Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame +nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements, +cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois +diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient +admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en +ces termes: «Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña _Fulana_?--Oui, +ma Mère! Pourquoi me demandez-vous cela?--_Ne vous semble-t-il pas +qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont +jolies?_--Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit +qu’elle est belle et bien parée.» La Sainte se mit à sourire et ajouta: +«Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus? Pour moi, +toutes les choses de la terre me paraissent fort laides.» Cette +conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à +celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la +Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande +dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi: +«Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois +saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette +dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or, +des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle +estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi, +je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes, +en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve...» Oui, +sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame. +Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui +montrant? Quelle charmante idée,--et bien féminine encore,--que +d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de +cœur!... Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute +spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes +mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles... + + * * * * * + +Toutes ces visions,--imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour +objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte +Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les +Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions, +des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et +de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une +haute signification mystique, une poésie à la fois suave et +éblouissante,--témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant +prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent: «La veille de +la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le +_Salve_, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude +d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une +statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me +paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame +que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que +me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette +ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la +corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont +devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous +une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je +demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du _Salve_...» + + [6] C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la Sainte + par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, tableau que + l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph d’Avila. + +Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en +gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue +prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle +appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son +_Élisée_: «Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je +recommandais Élisée à Dieu, j’entendis: «_C’est mon véritable fils: je +ne manquerai pas de l’aider_», ou une autre parole de cette sorte, car +je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au +sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé +que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui +habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à +l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis +alors ces paroles: «Tu te trompes beaucoup, ma fille! Les tentations du +démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs: prends patience! Tant +que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves.» Je +réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un +recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me +croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même +comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai +aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques: _Veniat dilectas meus in +hortum suum._ J’y vis mon Élisée: il n’était nullement noir, à coup sûr, +mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de +guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le +précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes +des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les +yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même +qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la +suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la +joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut +dit: «Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et +cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma +Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est.» Cette vision, à +laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de +mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour +les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et +je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que +ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une +imagination...» + +Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il +faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu +desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière,--et +pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de +prédilection, le Père Gratien,--il importe de rappeler que ce Père, qui +était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme, +subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés +et de toute espèce d’ennemis occultes;--que cette réforme était, aux +yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou +de mort pour le catholicisme menacé par les protestants,--et qu’enfin +sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme +un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de +s’élever de concert vers Dieu. + +Mais ces considérations historiques font naître précisément une +objection, qui a été formulée maintes fois par les adversaires du +surnaturel: est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent si +bien aux préoccupations _actuelles_ de Thérèse ne seraient pas +provoquées par ces préoccupations mêmes, par le désir qu’elle a +d’obtenir une réponse à ses doutes, un encouragement dans ses +épreuves?... Et l’on se souvient de cette sévère condamnation, prononcée +par saint Jean de la Croix, de certains états mystiques: «C’est une +chose surprenante que ce qui se passe de nos jours. Quand une âme a pour +moins de quatre deniers de considération des choses divines et qu’elle +entend en elle-même le son de quelque parole intérieure, dans un moment +de recueillement, elle tient immédiatement cela pour quelque chose de +sacré et de divin, et, sans en douter le moins du monde: «Dieu, +dit-elle, m’a parlé, Dieu m’a répondu...» _Or cela n’est pas vrai. Et +c’est elle-même qui se parle et qui se répond par l’effet même de son +désir._» + +Il est trop évident qu’une telle critique ne saurait s’adresser à sainte +Thérèse, qui est sans cesse en garde contre les duperies des sens, les +suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. Quand elle n’est pas +sûre d’une chose,--absolument sûre,--elle multiplie, nous l’avons vu, +les formules dubitatives. Elle dit qu’_il lui semble_, et non que cela +est certain. Mais il y a des évidences immédiates qu’elle ne peut nier +sans se nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas produites une +fois, elles se sont répétées indéfiniment. Redisons-le: pour la voyante, +cette certitude est supérieure à celle des sens, qui peuvent toujours +être le jouet d’hallucinations: là l’évidence rationnelle est parfaite +et constante. Elle est confirmée par des expériences répétées, par le +témoignage concordant des cinq sens spirituels, lesquels sont analogues +aux cinq sens organiques. D’autre part, ces visions et révélations ne +sont nullement volontaires. Sainte Thérèse insiste continuellement sur +le caractère passif de ces états. Si elle s’efforce à l’oraison,--et à +toutes les formes de l’oraison,--elle n’a jamais demandé les grâces dont +il est ici question. Bien plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a +voulu les refuser, elle a désespérément essayé de s’y soustraire. De +sorte qu’elle souscrirait pleinement à cette autre critique, non moins +sévère, de saint Jean de la Croix: «Celui qui voudrait, de nos jours, +demander à Dieu et obtenir quelque vision ou révélation, ferait, ce me +semble, outrage au Seigneur, en ne jetant pas uniquement les yeux sur +son Christ. Et Dieu aurait le droit de lui répondre: «Voici que vous +avez mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. +Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux modes d’enseignement. Car, en +Lui et par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que vous pouvez désirer +et me demander,--vous le donnant pour frère, pour maître, pour ami, pour +rançon et pour récompense.» Sainte Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a +jamais rien désiré au-dessus de cet enseignement et de cette récompense. +Tout le reste lui a été donné malgré elle et par surcroît. + +Ces manifestations surnaturelles, outre leur fréquence, leur certitude +immédiate, leur caractère involontaire, se distinguent encore par cet +autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments nouveaux à la +connaissance, des acquisitions où les sens naturels n’ont aucune part: +ainsi cette perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière sensible +portée à un degré de splendeur extraordinaire, mais _une autre lumière_, +«une lumière si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous les +efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible +de s’imaginer comme elle est». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle, +étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. De même par ces +étranges paroles, qu’elle appelle «le langage de ciel»,--ces paroles non +prononcées, non distinctes, et qui semblent bien n’être que de hautes +vérités miraculeusement infuses. Ces intuitions sont douées d’une +intensité si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de telles +profondeurs, que les mots lui manquent pour y faire même allusion et +que, dans le transport que cette vision lui cause, elle se sent +réellement hors d’elle-même et prête à s’anéantir. Enfin, elles +produisent en elle une véritable dilatation de l’intelligence, un +renouvellement et un enrichissement moral, que tous ses efforts vers la +perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle s’étonne d’avoir acquis en un +instant. Ces dons inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses +visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. Ce sont des joyaux +dont lui a fait présent l’Ami inconnu et qui lui attestent à la fois la +réalité de son amour et de ses visites mystérieuses... + +Le plus grand des effets produits par ces grâces insignes, c’est un +redoublement d’amour pour Dieu,--redoublement qui se manifeste sous une +forme étrange, mais nettement caractérisée et que la Sainte analyse avec +une pénétration et une subtilité singulières. Cet état nouveau se +produisit durant les persécutions qu’elle eut à subir au lendemain de sa +conversion, c’est-à-dire dès que ces grâces spéciales lui furent +accordées: «Bientôt, dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle me +l’avait promis, à me donner des signes de plus en plus nombreux que +c’était bien Elle. En même temps, croissait en moi un si grand amour de +Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, parce qu’il était +évidemment surnaturel et que je n’y avais contribué en rien. Je me +voyais mourir, avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où chercher +cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet amour me donnait de si grands +transports... que je ne savais que faire de moi, parce que rien ne me +satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, il me semblait +qu’on m’arrachait l’âme. Artifice souverain du Seigneur! De quelle +délicate habileté vous usiez à l’égard de votre misérable esclave! Vous +vous teniez caché de moi, et votre amour me pressait dans une mort si +savoureuse, que jamais mon âme n’aurait voulu en sortir. Qui n’a point +passé par ces transports si grands, il est impossible qu’il puisse les +comprendre...» Et, plus loin, elle précise cette espèce de douleur, qui +lui vaut comme une mort anticipée. Elle la compare à celle d’une +blessure que ferait une flèche trempée dans le suc d’une herbe magique: +«Ce n’est pas l’âme, dit-elle, qui produit en elle-même cette blessure +qu’elle ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une flèche qui se +fiche au plus vif des entrailles et du cœur à la fois, de sorte que +l’âme ne sait ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien +qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec elle un philtre qui +la fait se détester elle-même par amour de ce Seigneur et que, de bon +cœur, elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, ni même +exprimer la manière dont Dieu blesse l’âme, ni la grande peine qu’Il lui +donne, au point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette peine +est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices dans la vie qui lui causent +plus de contentement. L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours +mourante d’un tel mal...» + +Cette «petite mort» n’est nullement métaphorique; elle est réelle. A de +certains moments de l’extase, il semble que la mort physique soit déjà +commencée: «La douleur, dit la Sainte, est si vive que l’âme ne peut ni +prier, ni rien faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut remuer +ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, on était debout, on s’affaisse +comme une chose inanimée. On ne peut plus même respirer, à peine pousser +quelques soupirs, très faibles parce qu’on est à bout, mais très +intenses par ce que l’on ressent...» + +Il importe d’avoir tous ces textes présents à l’esprit, de les avoir lus +et relus attentivement, d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le +sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus extraordinaires de +la vie de sainte Thérèse,--ce fameux miracle de la Transverbération, +dont l’Église a conservé le souvenir par une fête qui se célèbre, chaque +année, le 27 du mois d’août. Faute de cela, on en a donné les +interprétations les plus tendancieuses et les plus grossièrement +erronées. La littérature pseudo-médicale voit dans ce cas, +superficiellement exposé, la confirmation de ses théories. Enfin, le +groupe célèbre du Bernin, cette «gloire», en marbre blanc, qui veut être +une traduction plastique et une illustration du miracle et que l’on +peut contempler, aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église +Sainte-Marie-de-la-Victoire,--cette sculpture équivoque a, dans une +certaine mesure, autorisé de telles fantaisies d’interprétations. Des +écrivains notoires en ont pris prétexte pour exécuter des variations +esthétiques sur le mélange de la volupté à la dévotion. + +En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de sainte Thérèse?... +Uniquement, d’une forme singulière de l’amour de Dieu, d’un tel appétit +de Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de Lui. Cette douleur +qu’elle en éprouve, elle se la représente sous les espèces d’une flèche +qui lui traverserait le cœur et les entrailles et qui lui inspire +l’horreur d’elle-même et le désir de perdre la vie pour Dieu. C’est une +douleur à la fois spirituelle et _physique_, parce qu’il est impossible +qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le corps lui-même. Mais, de +cette douleur naît un plaisir incompréhensible et inexprimable, un +plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, dit-elle, que «l’âme +voudrait être toujours mourante d’un tel mal». Ainsi la flèche n’est +qu’un signe sensible par lequel la Sainte se représente la _douleur +d’âme_ que lui cause l’absence de Dieu. + +Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de sainte Thérèse, on peut +lire, sans trop d’étonnement, la prodigieuse confession que voici: «Le +Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse cette vision: Je vis +un ange près de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle, ce qui +ne m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien que, souvent, des +anges m’apparaissent, je ne les vois pas, sinon par une vision +intellectuelle analogue à la première que j’ai rapportée. Cette vision, +le Seigneur voulut que je la visse ainsi: _il_ n’était pas grand, plutôt +petit, très beau, le visage tellement enflammé qu’il semblait être un +ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont que feu. Ce doit être +ceux qu’on nomme Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je +vois bien que, dans le ciel, il y a une telle différence d’un ange à +l’autre, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui +voyais dans les mains un long dard qui était d’or, avec une pointe de +fer qui me semblait avoir un peu de feu. Il me parut qu’il me le +plongeait dans le cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me +pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il me sembla qu’il les +entraînait avec lui et qu’il me laissait tout embrasée d’un grand amour +de Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait pousser les +gémissements que j’ai dits. Et si excessive était la suavité que mettait +en moi cette extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle fût +ôtée--et que l’âme ne peut se contenter qu’en Dieu. Ce n’est pas une +douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas +d’y participer, et même assez durement. C’est une caresse si suave entre +l’âme et Dieu, que je supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui +penseront que je mens.» + +On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un certain parallélisme +entre cet amour mystique et l’amour humain. Ce qui ressort de ces +lignes, c’est que la personne de l’ange est purement accessoire aux yeux +de la Sainte: il n’est que l’envoyé et le ministre de l’amour divin. +Elle ne voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à une des +hiérarchies célestes les plus élevées. Bien qu’elle remarque sa beauté, +ce n’est pas vers lui que se tourne son amour. Le résultat de la +blessure faite par la flèche d’or, c’est de la laisser «embrasée d’un +grand amour de Dieu». En outre, la douleur qu’elle éprouve est toute +spirituelle, bien que le corps en subisse le contre-coup. Les délices +concomitantes sont des délices également spirituelles, auxquelles le +corps reste étranger: «C’est,--dit-elle--une caresse suave entre l’âme +et Dieu.» Ceux qui ne veulent considérer dans cette extase de sainte +Thérèse qu’un cas physiologique et pathologique sont donc obligés de +dénaturer les textes et de forcer les faits. + +Mais l’Église, après un minutieux examen, a reconnu le miracle. Et les +filles de sainte Thérèse, dans la chapelle de leur couvent d’Alba de +Tormès, en montrent une preuve matérielle, qui est quelque chose de +déconcertant: le cœur même de la Sainte, portant la trace nettement +visible de la Transverbération,--le cœur non embaumé, mais desséché, et +conservé dans une ampoule de cristal qui occupe le centre d’un somptueux +reliquaire. Une couronne constellée de pierreries d’une richesse +fabuleuse surmonte l’ampoule, et, à la cime de ce radieux ostensoir, se +dresse un groupe d’argent massif: deux figures, celle de la Sainte et +celle de l’Ange, qui commémorent le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux +que le Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée tournant presque +le dos au chérubin et le visage tendu vers le ciel... + +Autour de cette relique, les imaginations se sont donné libre carrière. +Les plus romanesques et extravagantes histoires ont été inventées pour +expliquer «scientifiquement» la blessure très apparente de ce cœur de +chair. On se demande pourquoi les mêmes gens qui admettent la +stigmatisation des mystiques se refusent à admettre des stigmates +internes, qu’ils pourraient expliquer d’une façon tout aussi +«scientifique». Car enfin si la seule pensée d’un saint François +d’Assise intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ a pu produire +les cinq stigmates que l’on sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse +concentrée sur la blessure et la souffrance atroce de son propre cœur +n’aurait-elle pas laissé de traces analogues dans sa chair? Mais tout +cela est loin d’être démontré. Aucune expérience n’est possible sur le +passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant la raison stupéfiée, comme +une énigme et comme un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un +signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la pourriture... + +Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas l’ombre d’un doute. Il +se renouvela, d’ailleurs, à plusieurs reprises: «Les jours, dit-elle, où +je me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de stupeur. Je +n’aurais voulu ni voir ni parler, mais rester embrassée avec ma peine, +qui, pour moi, était _une gloire plus haute que tout ce qui existe au +monde_.» Et pourtant, de tels états n’étaient que le prélude de grâces +encore supérieures. C’est, en effet, à partir de ce moment que vont +commencer ce qu’elle appelle ses «grands ravissements». + + + + +III + +LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS ET LE MARIAGE MYSTIQUE + + +Ces «grands ravissements», qui se multiplièrent après le miracle de la +Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La +première fois qu’elle entendit des paroles intérieures: _Je ne veux plus +que tu converses avec les hommes, mais avec les anges_, ce fut en +récitant les strophes du _Veni creator_. Au milieu de cette récitation, +elle fut prise, nous dit-elle, d’un «ravissement», et c’est à ce moment +qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres +visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit +dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la +Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute: «Pour moi, je +dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance, +quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire +et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse +supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en +la laissant _dans le ravissement et dans l’extase_. Et ainsi la vision +de cette divine présence se perd dans la jouissance...» + +Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce +qu’elle appelle «le vol de l’esprit». Pour elle ce sont des états de +même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir +entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte, +que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue +«par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres +opérations.» Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement +est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs +sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance +extérieure: à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement +surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois, +sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle +préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose, +l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais +voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange. + +«Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le +corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur +naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment +de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis +que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans +notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de +l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y +a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, _prévenant toute pensée et +toute préparation intérieure_, il arrive sur vous avec une impétuosité +si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou +cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis +que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez +où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait +craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup +plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout, +et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous +enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et, +dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais +résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me +prend en public, et aussi, souvent, en particulier, _dans la crainte où +je suis d’être trompée_. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec +une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant: j’en +demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible: mon âme +était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la +retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever...» + +C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation,--cas +fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été «scientifiquement» observé. +C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité: les +mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans +cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils +s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien... A +ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de +sainte Thérèse elle-même: «J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette +manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la +communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande _parce +que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout +de suite beaucoup de retentissement_. Comme ce fait est tout récent et +s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon +pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une +circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la +même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se +trouvaient présentes,--c’était pour la fête de la Vocation, pendant un +sermon,--_je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir +le corps, et cependant on put voir la chose._ Je suppliai beaucoup le +Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces...» + +Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait: «Au +commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui +ne le serait, _en voyant ainsi son corps enlevé de terre?_ Bien que ce +soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si +l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins, +je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais +enlevée de terre.» Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on +peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment +révoquer en doute ces deux faits matériels: que, dans une de ces +transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées +de lui tenir le corps?... Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de +convulsions? Mais des témoins oculaires, des religieuses de +l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte, +ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de +terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste «la vit deux +fois»: ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père +Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse, +la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le +plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans +ses notes sur le Couvent de l’Incarnation: «Dans le troisième parloir, +dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce +motif, on l’appelle «le parloir de Notre Sainte Mère»), en cet endroit, +elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux +ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce +de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque +permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le +Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une +pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une +autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le +Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à +cette occasion que la Sainte dit ces paroles: «On ne peut pas parler de +Dieu avec mon Père, le Frère Jean: tout de suite il entre en ravissement +ou vous y fait entrer.» Malgré ces détails si précis (admettons même que +les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait +incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme +un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut: +«Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de +pesanteur: quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes +pieds toucher la terre.» Et ailleurs: «Lorsque je voulais résister, je +sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient: je ne +saurais à quoi les comparer.» + +Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de +manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement +décrites: «Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il +reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il +conserve l’attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied, ou +assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le +ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le +sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée: _ceci +a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se +conserve_, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne +puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre: c’est comme un +son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière +d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je +veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent +perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent +rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette +transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant +qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait +ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de +notre entendement dans cet exil: nous devons apparemment être incapables +de recevoir une si haute lumière...» + +Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux: c’est, dit +la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer +tout ce qui reste de vie. Toutefois «il est d’une rigueur si excessive +que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois +réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le +pouls... De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés; mes mains +sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste, +jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une +douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué...» Il +arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et, +pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont +parfois quelque chose d’effrayant: «Dans le monde, dit sainte Thérèse, +de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne +pour des marques de folie.» Elle va même jusqu’à l’aveu que voici: «Si +les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si +elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je +douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je +craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont +parle saint Vincent Ferrier...» + +Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même: +ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de +choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la +rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter +des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée +jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes +avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises, +lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle +pouvait, de les dissimuler,--et d’abord aux autres religieuses. Mais +celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très +explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme: «Bien qu’elle +éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y +résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait +beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du +cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait +qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à +entendre que c’était une nécessité de sa maladie.» Voilà donc ce que la +Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de +suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux +fussent-ils,--elle jetait un voile sur ces misères de la nature,--pour +ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du +ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable. + +D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et +d’amour de Dieu: «Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un +maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par +nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression +d’humilité... Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous +avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un +grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un +immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver +immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme +jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui +s’est souillé par tant d’offenses...» + +Un autre effet, c’est «un détachement étrange, qu’il est impossible +d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il +diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent +des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut +que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus +étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment +plus grande.» Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme +allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la +souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers +de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde, +dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel +enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle +épreuve,--une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et +pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. «Il nous vient, +dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que +nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais +essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y +réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je +pourrai... Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est +à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui +pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si +douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le +créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses, +qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne +trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle +n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette +solitude... Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette +âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus +extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose +inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le +croiront ni ne l’entendront: cette communication n’est pas pour nous +consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter +ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle, +s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se +voit avec une peine si délicate et si pénétrante... qu’elle peut dire au +pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude, +le Prophète royal,--avec cette différence que le Seigneur le lui faisait +sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde: +«_Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto..._» Cela me +console de voir que d’autres âmes,--et de telles âmes,--ont éprouvé cet +infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en +elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le +créé: car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite +alors...» + +Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des +révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré,--l’âme +se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon,--qu’elle en +arrive à se demander: «Où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_» Seul peut +la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles +que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois, +l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le +sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie: c’est +l’affreux passage de la mort. «Mais cette torture, dit la Sainte, +s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer. +C’est un martyre à la fois cruel et savoureux... L’âme connaît bien +qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en +Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce +qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne +lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet +état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la +peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le +ravissement...» + +Il y a enfin une souffrance pire que toutes celles-là: c’est, dans +certains moments de détresse et de désespoir, d’éprouver comme un +sursaut de l’instinct de conservation, de vouloir se rattacher à la vie, +de chercher autour de soi une autre âme, un vivant qui nous aide et qui +nous retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare l’âme qui se débat +ainsi, dans son agonie, au supplicié, qui «ayant déjà la corde au cou et +se sentant mourir, cherche à reprendre haleine». Mais cette lutte +suprême ne fait que trahir la faiblesse de notre nature: «C’est +l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait +demander secours afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur +souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la +vie: tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie +supérieure de l’âme ne voudrait pas sortir de cette peine...» + +Cette extrémité de la peine mystique, sainte Thérèse nous avertit +qu’elle n’y arriva pas tout de suite. Quelques années s’écoulèrent entre +ses premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et elle ajoute: «Ce +chemin paraît le plus sûr, parce que c’est celui de la Croix. Le bonheur +que l’âme y goûte est selon moi de très grand prix: le corps n’y a point +de part, il en a seulement la peine et l’âme savoure seule les délices +de cette souffrance. Je ne comprends pas comment cela peut se faire. Je +sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais pas, je l’avoue, +cette faveur que Dieu me fait (et qui est bien de sa main et non acquise +par moi, car elle est très surnaturelle) contre toutes les grâces que je +vais dire ensuite...» + +Au cours de cette subtile et si difficile analyse, il arrive que la +Sainte s’arrête, prise de scrupule, et qu’elle se demande: «Est-ce bien +ainsi? Me suis-je bien expliquée?» Elle désespère d’y être parvenue. +Elle sent bien qu’elle n’a pas tout dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. +Néanmoins elle en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que peut être +cette étrange «peine»: d’abord le sentiment de l’agonie et de la mort +physiques (le pouls devient imperceptible), et, avec ces affres du +corps, une souffrance inexprimable de l’âme,--le sentiment que le monde +s’écroule, qu’il n’y a plus rien (où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_) +Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations elles-mêmes (on +perd le sentiment). C’est le désert, et, comme elle le dit, _l’extrémité +de la solitude_. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance et de +l’abandon, un sentiment de plaisir et de consolation. Après avoir été +terrassée, après avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre dans la +douleur même, peut-être par l’excès de la douleur. Elle se sent égale à +sa douleur, elle en triomphe par une aide qui ne peut être que +surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup notre faculté de +souffrir. Et enfin l’âme se console par les lumières soudaines que Dieu +lui accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de la souffrance, +lui donnent le courage de la supporter, pour mériter ce Dieu, dont +l’absence la tue. + +C’est surtout dans «le vol de l’esprit», que ces illuminations sont +accordées à l’âme avec une abondance et une clarté qui comblent tous ses +désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte de ravissement, mais +«plus intense et plus impétueux». Il est tel, dit sainte Thérèse, «qu’il +semble véritablement séparer l’esprit du corps». Et, faisant allusion à +elle-même, elle ajoute: «Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus +haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant quelques instants, si +son âme anime ou n’anime plus son corps. _Il lui semble qu’elle est +entrée dans une autre région très différente de celle où nous vivons._ +Là, elle a la révélation d’une lumière si différente de celle d’ici-bas, +qu’elle pourrait passer toute une vie à s’en faire artificiellement une +image, en mettant ensemble toute espèce de comparaisons, sans pouvoir y +parvenir. Et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à +la fois, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en +plusieurs années, la millième partie...» + +A la clarté de cette lumière incomparable, l’âme découvre un pays +inconnu. Elle y entrevoit, dans un éclair, d’éblouissantes merveilles. +Mais ces illuminations ne se produisent pas au suprême moment de +l’extase. En ce moment-là, «Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est +plus qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie hors d’elle-même et +se trouve si abîmée dans la joie de Le posséder qu’elle est incapable de +comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais, lorsqu’il lui plaît +quelquefois de la tirer de cette ivresse, pour lui faire voir ces +merveilles comme en un clin d’œil, elle se souvient, après être +entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait, +néanmoins, rien dire en particulier de chacune d’elles, attendu que, par +sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu a voulu lui montrer de +surnaturel. Vais-je dire qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une +vision imaginaire (par images)? Pas le moins du monde. _Il ne s’agit, +ici, que de vision intellectuelle..._» + +Et pour faire comprendre cette espèce de vision rapide et illuminante, +sainte Thérèse se sert d’une très jolie et toute féminine comparaison: +«Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements royaux ou princiers, +qu’on appelle je crois «un cabinet» et où l’on garde un nombre infini de +cristaux, de vases de tout genre et une foule d’autres objets disposés +de telle sorte que le regard les embrasse presque tous, en entrant. Un +jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer dans une de ces pièces +(mes supérieurs, importunés par les instances de cette dame, m’avaient +donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes voyages). Dès le seuil, +je fus saisie d’étonnement et, me demandant à quoi pouvait servir un tel +amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le Seigneur de voir une +telle variété d’objets,--et maintenant je le remercie de ce que cela me +sert pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse restée là un +moment, il y avait tant à voir, que bientôt tout cela sortit de ma +mémoire, de sorte que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que si +je ne les avais jamais vues et qu’il me serait impossible de dire +comment elles étaient faites. Mais, dans l’ensemble, je me souviens de +les avoir vues». + +Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de vague ni de confus. Elles +sont seulement, en grande partie, inexprimables. Et pourtant la Sainte +arrive à nous en donner l’impression soit par des images, lorsque la +vision est suffisamment imaginaire, soit simplement par des mots où elle +a su faire passer un peu de son émotion ou de son éblouissement. Sa +vision de l’Enfer, en particulier, est quelque chose d’extraordinaire +non seulement par quelques traits descriptifs qui semblent sortis de +l’imagination de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment et, si +l’on peut dire, par la couleur et la signification intellectuelles du +morceau: «Ce fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je +n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me fit l’effet d’une de +ces petites rues très longues et très étroites, quelque chose comme un +four très bas, très obscur et très resserré. Le sol me paraissait plein +d’une boue immonde et pestilentielle, où il y avait une foule de +reptiles venimeux. A l’extrémité se trouvait une concavité creusée dans +la muraille, une manière de cachot très étroit où je me vis enfermée. +Tout cela était délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai +alors. Mais je sens que ce que j’ai dit n’est pas exact. Ce qui va +suivre me paraît inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans mon +âme un feu, que je ne puis m’expliquer, dont je ne puis dire ce qu’il +est. Les douleurs corporelles si insupportables que j’ai subies en cette +vie et qui sont, de l’avis des médecins, les plus cruelles que l’on +puisse souffrir... ne sont rien en comparaison de ce que je sentis +alors: le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais finir ni +diminuer. Et cela n’est encore rien en comparaison de _l’agonie de +l’âme_: c’est une étreinte, une angoisse, une affliction si sensible, +jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, que je ne trouve pas +de paroles pour le dire... Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de +ces supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs...» + +Après avoir commenté cette vision terrible, la Sainte s’écrie: «Voilà +près de six ans que j’ai vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et +maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, j’en éprouve un tel +effroi, que mon sang se glace dans mes veines...» + +Redisons-le encore: l’âme tendre, le lumineux génie de sainte Thérèse +répugnaient à ces images sombres et horrifiantes. En revanche ses +visions célestes furent très nombreuses et très fréquentes. Elle eut des +intuitions non seulement de la gloire surnaturelle et des êtres +glorieux, mais des dogmes les plus profonds, des concepts les plus +subtils de la science sacrée. A maintes reprises, l’intelligence du +mystère de la Trinité lui fut miraculeusement accordée: «Un mardi après +l’Ascension, dit-elle, je restai un moment en oraison, au sortir de la +communion, que j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement +distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une pensée, et je me +plaignais au Seigneur de notre pauvre nature... Soudain, mon âme +commença à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir _une vision +intellectuelle_ de la présence en moi de la Très Sainte Trinité. _Il fut +donné à mon âme par une certaine représentation ou image de la vérité, +de voir, autant du moins que ma faiblesse en était capable, comment il y +a trois personnes en un seul Dieu._» Plus tard, relatant ces +illuminations pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue Alvarez, elle +lui disait: «Je vois clairement que les Trois Personnes Divines sont +distinctes, comme je vous vis, hier, quand vous parliez au Père +Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, je ne vois rien des yeux du +corps; je n’entends rien des oreilles du corps; les yeux de l’âme même +ne voient pas: _j’ai seulement une certitude extraordinaire que les +Trois Personnes Divines sont là_, et, quand leur présence cesse, je le +comprends aussitôt. Le comment de tout cela, je l’ignore. Mais je sais +très bien que ce n’est pas de l’imagination. J’aurais beau ensuite +m’ingénier pour me représenter cette présence, je n’y réussirais pas. +J’en ai fait assez souvent l’expérience... Depuis tant d’années que je +reçois ces faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour en parler +avec assurance.» + +Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, une autre fois, la Très +Sainte Humanité de Jésus-Christ contenue dans le sein de son Père: «A la +vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle manière elle y est. +Il me parut seulement que, sans La voir, je me trouvais en présence de +la Divinité. Mon âme en resta si frappée d’étonnement que je passai +plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi: il me semblait que j’avais +sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, _mais non pas +comme la première fois_: cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide +que soit une telle vision, elle se grave si profondément dans la mémoire +qu’elle ne peut plus l’oublier...» Après le Verbe, elle voit toutes +choses contenues en Dieu: «Je ne les apercevais pas, dit-elle, dans +leurs propres formes et néanmoins la vue que j’en avais était d’une +souveraine clarté... Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans +quelle lumière m’apparaissait-il? Je ne saurais le dire. Cette vue est +si subtile et si déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. Ou +bien c’est que je ne sais me comprendre moi-même _dans les visions qui +n’offrent à l’âme aucune image_, quoique cependant, dans certaine, il y +ait quelque chose d’imaginaire...» Outre le dogme et les idées +métaphysiques les plus élevées, ou les plus délicates, certaines vérités +de détail contenues dans l’Écriture, les sens cachés de certains versets +prennent tout à coup, pour elle, dans l’oraison, ou dans l’extase, une +évidence, une intensité, ou une profondeur éblouissante. En voici un +exemple éclatant: «Me trouvant un jour en oraison, je sentis mon âme si +unie à Dieu et perdue en lui que le monde semblait disparaître pour moi. +Il me fut donné alors de comprendre, d’une manière telle que je ne +saurais oublier, ce verset du _Magnificat_: «Et exultavit spiritus +meus...» + +Cette joie indicible accompagnant de telles illuminations exaltait à un +tel degré toutes les puissances de son âme, que Thérèse, à de certains +moments, se sentait élevée au-dessus de toute la création: «Quel empire +est comparable à celui d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a +élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde sans être +captivée par aucune. Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois! +Comme elle s’étonne de son aveuglement!...» Et ailleurs: «Cet état qui +tient ainsi l’âme élevée au-dessus de tout le créé _est une espèce de +souveraineté si haute_ que je ne sais si on peut la comprendre à moins +de la posséder...» Et la Sainte conclut en ces termes: «Ces vérités font +que je crains peu la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A +présent, elle me paraît la chose la plus facile du monde pour quiconque +sert Dieu, puisqu’en un moment l’âme se voit libre de sa prison et mise +au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre +l’extase et la mort... Laissons de côté les douleurs de l’arrachement, +dont il faut faire très peu de cas car ceux qui auront vraiment aimé +Dieu et rejeté les choses de cette vie, ceux-là doivent mourir très +doucement...» + +Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, en même temps que de +toutes ses attaches. Elle méprise la mort, comme toutes les vaines +contingences de ce monde. Elle est visiblement souveraine, d’une +souveraineté bien supérieure à celles de tous les rois de la terre. Et +quand Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se comprennent que +par la profondeur de son humilité devant Dieu, elle songe manifestement +au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible dans son +Escorial, alors que Dieu recherche la société et l’amour des hommes et +qu’Il se fait tout à tous. + + * * * * * + +Mais cet état sublime, avec ses transports violents, est encore dépassé +par un état plus paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute: +c’est le mariage spirituel, union constante avec Dieu, autant, du moins, +que le permet la faiblesse humaine. + +Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les +fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union +s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici: «La seconde +année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint +Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la +Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en +donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non +parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me +mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de +grandes hosties: je savais bien que cela importait peu et que le +Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire +comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit: «N’aie +pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi!» Et alors le +Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au +plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit: «Vois +ce clou! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon +Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité: à l’avenir, non +seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu +auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse: mon honneur est le +tien, et ton honneur est le mien.» Cette grâce fut si puissante que +j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au +Seigneur: «Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle +faveur!» Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma +faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis +lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre +côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois +combien je suis loin d’y répondre...» + +Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur: +«Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que, +puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me +promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de +cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste +et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au +doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et, +d’autre part, ma vie misérable...» + +Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des +preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel +proprement dit est tout autre chose: «Dans les autres grâces, affirme +sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les +puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans +ces demeures... Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le +Divin Maître procède d’une manière fort différente: il apparaît dans le +centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision +intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même +manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il +leur adressa ces paroles: _La paix soit avec vous._ Ce que Dieu, dans ce +centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une +si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je +ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que +Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la +gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont +n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends, +c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose +avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il +nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une +connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour... Malgré sa Majesté +infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme +ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle.» + + * * * * * + +Voilà donc le sommet de l’union mystique: c’est le sentiment paisible et +permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut +être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures. + +Ce qui frappe dans ces états,--visions, révélations, illuminations, +extases,--de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement +intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au +psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a +prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements +tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère +nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur +dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la +pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne +pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez +elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se +livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et +critiquées en détail: de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle +sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste +intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont +relativement rares: la plupart sont de l’ordre intellectuel, +c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans +l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à +la réalité extérieure de l’image hallucinatoire: il la touche, comme il +la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites, +et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions +imaginaires, elle sait très bien,--et elle ne cesse de le répéter,--que +l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons +enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien +péremptoire: c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de +l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante +et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée +d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais +elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après +ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de +santé relative. + +Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de +notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses +prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer +l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous +connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a +examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique +qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si +ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à +priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne +rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité. +Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états +extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils +traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des +réalités que nous ignorons également! + +En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme +extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses +frères, les «Américains», elle a conquis des continents inconnus. Mieux +encore: elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes, +et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce +de Grandmaison, sont comparables à «ces documents rapportés par les +explorateurs de terres inaccessibles». Même aux incroyants nul n’aura +donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de +l’éblouissement devant le mystère... + + + + +IV + +L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT + + +C’est seulement pendant la dernière période de sa vie, environ dix ans +avant sa mort, que Thérèse parvint à cette suprême étape du mariage +spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des effets de cette +union. Habile comme toujours à s’observer et à s’analyser elle-même, +elle les a décrits tout au long dans les conclusions de ses _Moradas_. + +D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme +n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa +gloire, voilà, désormais, toute sa vie: «Occupe-toi de mes affaires, dit +le Seigneur à sa servante: je m’occuperai des tiennes.» Et ainsi elle +n’a plus d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. Elle +n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces +«douceurs» que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner +dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, que la vraie voie, +c’est la voie de douleur,--le Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne +s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une +grande joie. Elle prie pour ses persécuteurs et pour ses ennemis. Au +milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être +constamment unie à Dieu lui suffit, et, d’avance, elle accepte et elle +est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle. + +Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement de souffrir. Maintenant +elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences +sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé, +plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve +plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu étant toujours +présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres +paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait +l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience en +excitant, dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour. +Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces +mouvements impétueux se font, en elle, de plus en plus rares. On dirait +que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles profonds qui, autrefois, la +bouleversaient jusque dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont +capables de supporter, sans fléchir, les plus hautes faveurs. L’union +mystique apporte à l’Épouse un calme, une sérénité à peu près +inaltérables. Cette paix n’est pas absolue, car l’âme peut être encore +troublée ou obscurcie par des fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là +que des défaillances passagères: ce qui caractérise cet état suprême, +c’est le repos merveilleux dont l’âme jouit. + +Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. Elle en avait été +privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période +critique, qui va de 1555 à 1561,--la période de persécution et de +combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements. +Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle +n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il +lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le +calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement +conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au +dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un +type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint +s’est posé devant ses yeux. + +Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant, +arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît +l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des +valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux. +«Tout est néant, _todo es nada_,» se plaisait-elle à répéter, même dès +son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit: «Tout +est un songe, _todo es un sueño_»: il n’y a de vivants que ceux qui +vivent de la vie spirituelle: «Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me +paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la +terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux +aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je +perçois par les yeux du corps une dérision: au contraire ce que j’ai vu +avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois +bien loin, c’est la mort pour moi.» Ainsi, l’illusion est dissipée, le +voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de +la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas +s’est substitué l’amour des choses d’En-haut... + +Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute +une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette +négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions: +retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit,--loin +de l’irréel, ou,--ce qui est pire,--du mauvais. De là la nécessité du +cloître, de la séparation et de la clôture sévères... Thérèse regarde +son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts: tant de +portes ouvertes sur le dehors! tout ce flot de visiteurs profanes! Les +nonnes rompant sans cesse la clôture! Le monastère est si pauvre que la +communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup +d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs +familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la +dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi +ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle +très observée?... Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se +voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité +sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par +perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette +maison où elle sent que tout lui est contraire: «Je voulus, dit-elle, +sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre +couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite +et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort +éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue. +Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre...» + +Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement +providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la +fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement +chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par +conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce +n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles +minuties de dévotion: c’est le souci de manifester aux yeux du monde +l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa +logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de +proclamer et d’environner d’une lumière persuasive: Le monde est un +songe: il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde, +il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie +véritable,--souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde +aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte! +Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines!... Si +l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de +défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels +espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout +hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques +ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations, +obliger le passant frivole à réfléchir,--c’est pour signifier le +retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre +un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité, +cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde,--ce +désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique. + +Il faut donc se séparer du monde! Et, voici le paradoxe merveilleux: +s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour. +L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de +répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres +hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble +se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde. + +C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous +venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent, +non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse: elle +est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait +vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir +la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour +propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui +méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces +vérités,--aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie +dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux +hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même, +préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la +découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans +son ascèse et dans ses dogmes,--aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont +ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle +misère de corps et d’âme,--aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut +contre la Chrétienté: après les Maures vaincus, voici les Turcs qui +s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces +maritimes de l’Espagne... + +Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son +frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait +prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur +apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule +grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne +cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue... Eh bien! +qu’à cela ne tienne! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut +donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse +parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre. +Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents +carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres +et sans vertu: «Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une +multitude d’âmes vulgaires». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un +modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes. +On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on +priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout, +pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les +prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes +solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes +saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce +seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de +défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal... + +Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un +travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la +contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente +de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion: elle va bientôt la +trouver... + + + + +CINQUIÈME PARTIE + +L’ACTION THÉRÉSIENNE + + + «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...» + + (_Vie_, XXXII.) + + + + +I + +LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ + + +Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action,--et surtout de fuir ce +couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations +les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La +contemplation ne suffit pas à l’âme mystique: il faut qu’elle communique +l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu +l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter +les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui +l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en +charité. Le contemplatif est un apôtre,--un messager d’en haut. Ce +besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux +âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse, +l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme +une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église +n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout,--au dedans +comme au dehors. + +Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses +clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle +semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de +ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de +Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la +discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire +était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à +l’Est et à l’Ouest,--du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du +côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays +barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme. +L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa +déroute. + +Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos +historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un +danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les +Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la +grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils +terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie, +organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou +grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable +marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par +l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen,--c’est-à-dire par la +traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il +ne faut pas se lasser de le répéter: le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a +jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs +arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la +main par des _rayas_. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le +Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali,--tous renégats +italiens ou levantins,--qui ont fait des flottes turques et barbaresques +une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté. +Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens. +Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan +d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et +l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des +Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours +précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la +surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus +critiques. + +C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique +était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne +comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été +pareils chez les Maures et chez les Espagnols,--ce qui n’est pas vrai: +l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation,--il fallait +que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet, +que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures +ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout +les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un +peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans +entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères +d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les +villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on +ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui +déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures +espagnols: il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien +n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de +la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale. +Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne,--et laquelle, grands +dieux?--ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de +l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et +orientaux,--qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la +civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant +que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient +implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité, +c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences,--qui ne sont qu’un +démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au +Maroc, ce sont les «Andalous» qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut +coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne +s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une +civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers. +Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut +absolument pas capituler: les Maures n’ont apporté en Espagne ni des +méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation,--ni les seguias, ni +les norias, ni les thermes: tout cela était connu et pratiqué en Espagne +dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps +de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à +détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure, +c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour +les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient +s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles +prescrites par le Coran. + +En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est +qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols +ont pu être cruels dans leur répression: ils avaient affaire à un ennemi +sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. +Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à +leur tour. Mais quoi? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires +ennemis,--d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs +moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il +fallait que cela cessât, une bonne fois,--que l’Espagnol achevât la +reconquête de sa patrie, avec son unité nationale. + +Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les +Turcs,--et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des +organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller +bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours +capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces +méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations +entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les +acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant +des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles +de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans +ces parages: c’étaient des descentes continuelles, les habitants des +villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, +emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe: ils venaient +revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y +a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met +réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque. + +Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des +Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des +galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence: «Le +but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux +habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens +capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme +réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se +promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation. +Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie +des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête +religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout +de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne, +y fut sensible... Or, ce même soir, les novices prenaient leur +récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques +brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une +pieuse colère, il s’écria: «Comment se retenir, mes enfants, quand on +pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux +Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette +heure même, s’éloignent en triomphe! C’est à nous, mes enfants, de +mettre ordre à cela! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons +avec ferveur un psaume contre les Maures!» Surexcités par ces paroles +toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume +avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à +la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une +épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les +engloutissait...» + +Ah! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre +scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour +remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi +d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet +et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir +l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence, +on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt, +avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse, +soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte +entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II +ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures +andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida +à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère, +don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part +et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement +de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du +juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se +torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant, +il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une +bonne fois, délivrées du péril musulman. + +Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces +déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, +très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des +Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait +certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère +Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la +fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle +parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que +les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement +général: «On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où +vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville...» Et elle ajoute, sur un +ton mi-plaisant mi-sérieux: «Vous auriez là une belle occasion d’être +martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de +nous l’écrire...» Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en +connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une +importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure. +Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours +leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes +expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la +Chrétienté,--du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les +Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils +n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à +petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne +servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse +l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses: +«C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous +venir le secours.» + +Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la +préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion +protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de +monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique +dans le _Chemin de perfection_, après l’avoir déjà dit dans son +autobiographie: «Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation +du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la +foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà +faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette +secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment, +comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des +larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un +si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule +de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume. +Mais, hélas! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais +dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître. +Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume +encore: voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu +d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à +toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi, +c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la +perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de +religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie... +Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les +défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui +combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours +de ce divin Maître si indignement persécuté...» Et, plus loin, elle +ajoute: «En portant mes regards sur les grands maux causés par les +hérétiques de nos jours et sur _cet incendie que les forces humaines ne +sauraient éteindre_, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à +l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie +et arrêter ses progrès.» + +Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa +réforme, il y a «une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se +perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême +avait rendus membres de l’Église.» Et il y a un grand désir: sauver, +régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que +l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le +catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais +elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et +le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque,--en +supprimant la vie monastique. + +Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle: le Saint Sacrement, +«ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est +l’objet de la haine de ces hérétiques...» En le niant, ils semblent +poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de +Pascal devant le timide rationalisme protestant: «Que je hais cette +sottise! s’écrie l’auteur des _Pensées_: si Jésus-Christ est Dieu, +quelle difficulté y a-t-il là?» Conséquents avec cet irréalisme, les +Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans +l’hostie, proscrivent le culte des images,--et de toutes les +images,--c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme +si Jésus n’avait été qu’un pur esprit: ce qui les achemine à nier le +Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un +corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie... Cent fois, sainte +Thérèse revient sur la nécessité du culte de «la Sainte Humanité» et sur +l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur +pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses +images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants: «Qu’ils sont à +plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un +si grand bien! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas +le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de +joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec +bonheur sur le portrait d’un ami...» On allèguera peut-être que, du +moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible, +il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ, +qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au +recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph, +s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation: «Veuillez +m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte +Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon +pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très +Saint Sacrement.» + +D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de +ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par +l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la +résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la +sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent +aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des +saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à +celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces +hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne: +chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est +méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines,--ce +que sainte Thérèse appelle: «l’ineffable trésor caché dans la +souffrance.» En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à +rendre impossible un type supérieur d’humanité,--pour ne pas dire ce +qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à +ce que doit être le moine accompli,--et au long et véritablement +héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection: maîtrise de ses +sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les +autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable, +celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se +transcender elle-même)--avec cela, culture de l’âme, culture de toute +une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et +les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes;--culture +de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer +dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En +réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est +pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies +des lèvres mêmes du Christ: «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait +des religieux?...» + +Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de +quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi +ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de +vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant +de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même +temps, dans le sens du _plus humain_. La catholicité de ce temps-là, +guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée +et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la +vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la +vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses +arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres, +de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et +l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains +profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue +aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame +un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais +psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part +prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le +monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques. +Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la +vie. + +Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses, +quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée +que la beauté est un reflet de Dieu,--en tout cas un moyen pour s’élever +à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites +de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder +les galères pavoisées sur le Guadalquivir: «Pensez-vous que ce soit peu +de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces +galères dont vous me parlez? Les sœurs de Castille vous portent grande +envie: _car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur_.» +Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la +Sainte: la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la +mettait dans un état propice à l’oraison... Quoi qu’il en soit, il est +impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée +dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des +destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque +multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui +incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires +et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux +à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce +qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus +coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de +l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré +sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et +se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences +déchaînées!... + +Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne +souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la +nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur +incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même +(qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de +sa réforme. Elle s’écriait: «Je sens, pour dire des vérités si +salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue!» Elle n’admet pas +qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses, +importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour +le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable: «Eh quoi? +dit-elle, toute la Chrétienté est en feu! Ces malheureux hérétiques +veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, +puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent +de renverser son Église! Et nous perdrions le temps en des demandes qui, +si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une +âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de +traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes! Et, s’il ne fallait +avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être +aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette +consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun +sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier +avec tant d’ardeur dans ce monastère...» + +Que faire donc, en ces graves conjonctures? Comment lutter contre +l’invasion?... Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement +et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on, +en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance? Déjà la Compagnie +de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus +efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du +clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de +son institution, ne peut pas aller jusque là!... Eh! bien, soit! la +Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans. +Elle agira par la prière,--une prière plus intense et plus +persévérante,--plus consciente surtout des nécessités actuelles de +l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes,--de toutes les +âmes,--mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la +vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs: +«J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine...» +Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement, +d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on +observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre: +treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera +soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que +possible, on n’admettra que des sujets de choix: «Mieux vaut, dit +Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand +nombre de médiocres.» Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de +dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal +serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères +mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation,--et +d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup +de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée +évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités +ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet +idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout +juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères: +«Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais +élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de +Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon +vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où +ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de +grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous +en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer +la pauvreté... Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs +raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions. +Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit...» + +Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut: «Ayez sans cesse +présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du +Jugement... Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres +religieuses fît tant de bruit, en tombant? Les vrais pauvres n’en +doivent point faire: ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent +qu’on ait compassion d’eux.» + +Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera +silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une +longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer, +ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte +Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques, +mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil +du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute +pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si +détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un +corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand +soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations +excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour +l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a +pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon +sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère +Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se +disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait +des cilices et des disciplines: «Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur +de votre charité que celle de votre pénitence...» De même pour ses +religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des +visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions +célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime: qu’on +n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne,--et même qu’on lui fasse +manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne +pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une +religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les +mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et +elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est +pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de +distractions: musique et chant, improvisation de couplets et de +cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des +tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la +lecture,--la lecture des «bons livres», cela va de soi. Rien, dit-elle, +de plus efficace pour soutenir la méditation... + +Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes +ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de +disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même +du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en +particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté, +quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression +et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou +de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes +et dans leurs consciences: notamment elles auront le droit de choisir +leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre +ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de +l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs; c’est +pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du +Carmel. + +Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le +droit à la solitude: _O beata solitudo!_ Se rappelant aussi combien elle +a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y +entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des +ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a +été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle +apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle: _Le +Papier d’exaction_,--rédigée vraisemblablement pendant les premières +années du XVIIe siècle,--je lis ces recommandations adressées aux +religieuses: «Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession +non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à +l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme +nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en +paroles expresses dans _Le Chemin de perfection_, et ailleurs elle nous +apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être +seules avec le Seul...» + +Etre seule avec le Seul! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux +suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en +principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs +mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas +ainsi dans la pratique. Qu’importe! dit-elle; que celles qui ne +parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas: «En +quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu»,--et nommément par les +œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les +contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et +elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs +reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même +donnait l’exemple: elle filait et faisait la cuisine. + +Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à +leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux +aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où +dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est +supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui, +tout à la fois, le nie et l’exalte. + + + + +II + +SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II + + +Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal +de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation: +l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait +se reposer que dans la réalisation,--et une réalisation aussi prompte et +aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose +facile. + +La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques +religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on +ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité +publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette +obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, +très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en +souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne +coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin, +par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus +sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle +se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle +mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés. + +Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et +de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes +compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la +fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si +leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer +pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une +orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une +illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à +l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la +création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre +d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à +nourrir,--sans parler des moines mendiants établis dans la ville! +Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des +nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers +elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville, +les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux +carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher +de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter +mystérieusement. + +Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces +préventions. Les théologiens consultés par elle,--même ceux qui lui +étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du +couvent de Santo-Tomas,--se montraient opposés à la fondation d’un +couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté +absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent +réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de +saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement +quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des +carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle +demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait +des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le +Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa +cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient, +dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain +Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le +premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois, +sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce +sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il +écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici: + +«Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur +laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du +Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et +sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je +vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle +entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne +l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre +ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de +Dieu,--lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.» + +La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,--et les +Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint +Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de +son esprit prophétique. + +Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future +sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit +l’âme de Votre Grâce... Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des +doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de +procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de +juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous +n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent... Et, en ce qui concerne +les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou +mal de les suivre... Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de +viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le +fasse!...» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses +lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame +doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!» + +Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle +se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux +religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa +ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa +fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter +clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze +religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller +l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet, +elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut +une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, +une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination +et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à +fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa +vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses +autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans +des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles +auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance +acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais +traitements des carmes mitigés,--se traînant, malade et mourante, par +les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus +petit détail: du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz, +de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui +faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois +a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de +charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de +réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, +entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande +partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout +de souffle: elle n’avait plus qu’à mourir... + +A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à +travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites +essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction +de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans +la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit +thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le +cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout +pénétrés: ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On +peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, +devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté +d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats +sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des +familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique +de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils +et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut +quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action +posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a +réellement ajouté à la religion des hommes de son temps. + + * * * * * + +La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas +extraordinaire, étrange,--qui frappe si vivement l’imagination et qui +excite en même temps la pensée,--de son grand et fameux contemporain: +Philippe II, de sinistre réputation. + +Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple +de sainte Thérèse? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne +faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de +différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher. +L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe. +Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme, +il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action +commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands +adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru +pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le +terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire +que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature +romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure +que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition... Mais +il faut en faire notre deuil: le fragment de lettre, sur lequel on +s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes, +fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une +de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire +du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction +vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi. + +Voici la teneur de ce fragment: «Que Votre Grâce, doña Inès, se figure +ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue +en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je +commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants,--de ces yeux qui +vous pénètrent jusqu’à l’âme,--étaient fixés sur moi et paraissaient me +blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui +exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de +l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était, +en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il +me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que +c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit: «Va en +paix! Tout s’arrangera selon tes désirs»: ce qui fut entendu de moi en +grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande +faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre +petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille +révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main +que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon +âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me +faire...» + +Et bien non! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse! Un des +thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio, +le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de +cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son +sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du +caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait +de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe +quel prêtre, l’ait _tendue_ à une femme, une religieuse, une prieure de +couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté? Mais il y a +plus: toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à +l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit +sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises +la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont +on se servait dans la correspondance,--à tel point que Philippe II +lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale,--elle +s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la +terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette +Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes +exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et +fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses +correspondantes si elle doit appeler «Votre Seigneurie» le +maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si +dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur, +semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le +faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des +grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son +séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la +sœur du duc de Medina Celi: «Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi, +et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces +extraordinaires: Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et _un +profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre_. Plus elles +paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, +en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre +que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais _aussi +libre que si j’avais été leur égale_...» Et plus loin, toujours à propos +de cette hospitalité princière, elle ajoute: «En vérité, j’eus +souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au +fond de mon cœur: Dieu m’en délivre!... Certes, c’est, selon moi, un des +mensonges du monde de qualifier du nom de «seigneur» et de «maître» ces +personnes qui sont esclaves en tant de manière...» + +Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer, +d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si +ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi,--un +peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV. + +Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi, +l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, +une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait +été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps +de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice +et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle +aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié +dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie +protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance, +on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle «ce saint +roi». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et +redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs +eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien: «Quand on a vu, dit-elle, la +vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre +ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse +disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs +sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la +tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un +rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à +sacrifier mille royaumes... O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait +pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Voyant mon +impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de +remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je +me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les +transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne +pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent... mon +Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations...» + +Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte +Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de +politique, si elle l’avait pu,--dans la mesure évidemment où la +politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette +besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour +conseillère. + +Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et +peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé «le Roi prudent» et qui +ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois +traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint +contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même. +Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes +allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur +le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant? Ce serait +trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses +et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il +comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il +en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son +goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle +de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années +de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès, +dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les +vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à +l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la +Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la +bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une +vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la +petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais +ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien: l’essentiel, c’est +que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande +rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est +sainte Thérèse: il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très +précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait +réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de +cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le +pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial,--non +pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à +une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière +période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique +que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le +plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de +sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur. + + * * * * * + +Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de +l’histoire: ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, +qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à +perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu,--et +qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de +France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église +a pu songer à le canoniser. + +Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que +quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a +évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile, +actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées +ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales, +assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le +contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait +souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter +pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, «il +confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute +sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne +pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers. +Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais +eu en vue que le seul bien...» Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu +à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu +des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un +doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt +qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures +difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment +soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les +vies humaines et,--si paradoxal que cela nous paraisse,--les +supplices... + +Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya +la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement +racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une +chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de +la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que +l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi +qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près +que le Roi d’Espagne. + +«En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se +mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur +Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui +qui a écrit la _Somme des cas de conscience_, ouvrage si pratique et si +répandu: c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand +savoir,--enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine, +comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait +beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin +parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent... Eh bien, il arriva +qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son +Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il +voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et +qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait +l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il +voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette +façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt +pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si +terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur +Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la +chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que +d’accompagner le Saint-Père... + +«Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il +fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il +aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il +le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit +s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton +et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans +un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui +court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe: +«Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous +que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les +rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me +laissa à moitié mort sur le terrain? Cela vous paraît bien?... Alors, +pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable +ecclésiastique comme moi, attrapez!...» Il tire le goupillon, qui +paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau +bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée, +à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût +défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni +une ni deux: il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro +l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le +monde... + +«Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il +donna l’ordre qu’on pendît Navarro... Incontinent toute la ville de Rome +fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de +pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la +curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux +contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non +point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre: +«Qu’on le pende!» En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent +la même tentative: ils n’eurent pas plus de succès... + +«On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne, +dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle +pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et +ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une +potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles +qualités... Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices +simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape: «Très +Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui +Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur?» Et le Pape de répondre: +«Eh bien mais... à Navarro, n’est-ce pas?» Et le secrétaire de +répliquer: «Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre +Sainteté l’a fait pendre!» Incontinent le Pape se mit à pleurer et à +répéter: «Ah! le malheureux! le pauvre malheureux!» D’où l’on peut +déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était +pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère +l’aveuglait...» + +Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint: +cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces +colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer +une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les +Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités, +s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient +comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient +la ville à feu et à sang; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre +part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de +convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son +intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec +l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait +pas été très tendre pour les Espagnols. + +Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles, +ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la +raison d’État, soit par l’obligation où il était,--et qui, pour lui, +passait avant toutes choses,--de défendre les intérêts de l’Église. On +ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut +pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par +l’ordre impérieux de sa conscience: le mainteneur de la catholicité, en +face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors: l’Islam d’une +part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France, +parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la +France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, +avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que +s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle, +il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens +protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de +voir: de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris, +chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle. +Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes +défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut +un grand roi et un grand chrétien. + +Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un +véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du +temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt, +des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas +l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire +d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément +VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public, +une allocution, où il disait que «toute la vie du Roi n’avait été qu’une +guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet +effort et aussi de ses vertus héroïques, _il croyait que ce Roi +jouissait de Dieu; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait +personne à qui l’on pût le comparer_...» Ce défenseur de l’orthodoxie +surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour +pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute +compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa +l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire +déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser +avec les huguenots de France. + +Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa +politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien +s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie. +L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un +tel prestige, il l’a réalisé à la lettre: il fut un moine couronné. Le +Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur +cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne +voulait être qu’un simple religieux parmi les autres: «C’est, dit-il, +une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir +ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison +de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très +grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au +gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais +d’ici...» Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à +leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le +chœur,--une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte +dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon +et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, +qui vivait, dit-il, «épaule contre épaule» avec ses moines. Quand il fut +pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour +un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques: il +voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de +Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la +plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le +détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son +rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus +avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il +interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté +un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle: +il était homme d’oraison. «Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un +des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et +à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie. +Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures +extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux +qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce +saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en +cela sur maints religieux des plus austères...» + +Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer +l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, +Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant +élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, +de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa +simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans +leur chapelle,--l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en +attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal. + +«Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou +cinq cavaliers, pas plus,--il descendait dans la maison du curé et +s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un +tronc d’arbre: je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la +chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un +mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui +était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers. +C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en +effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin, +qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa +Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent, +comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi, +courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à +quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté...» + +Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre +trait d’humilité: «Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que +les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se +faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce +fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime. +Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était +assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda +à Miguel de Antona, «homme de plaisir» qu’il avait avec lui, où était +cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on +sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi +seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva, +sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très +modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait,--et lui +et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de +l’autre...» + +Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable +cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et +de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété, +œuvres, il est vrai, d’artistes en renom,--à quoi se reconnaît le +délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est +percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe +de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi +le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne +l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite +fenêtre ouverte sur la Réalité unique: l’Hostie! le signe et le gage de +sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus!... Ainsi s’achevait par +cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue +adoration du Saint Sacrement. + +Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des +livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école +thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse +elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis +_Le mépris du monde_, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de +ce dernier, _L’art de servir Dieu_, par Frère Rodrigo de Solis, +augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila... Philippe II avait +une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture +et la méditation. + +Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce +furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un +saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre: il +mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde +décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son +fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps, +devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la +supporta avec un courage et une résignation admirables... C’était une +âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se +colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient +s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui. + +Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid. +Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à +l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader, +lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes +prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait +mourir. Il répondit: «Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma +sépulture: personne n’y portera mes os plus honorablement que moi!...» +Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était +préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots +d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais +portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux, +dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui +séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours. + +Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas +bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever +ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre +ordure: c’était un spectacle épouvantable et répugnant... Alors, il fit +mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il +lui dit: + +«--Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande +pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du +maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve? + +«--Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que +Votre Majesté m’ordonna de le garder. + +«--Eh bien! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon +cercueil!» + +Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de +toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de +celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants +ne purent s’empêcher d’en faire la remarque. + +Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il +finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres: ceux-ci s’y +asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup +d’entre eux mangeaient dessus. + +Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le +regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique +de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût +encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle: ce fut +certainement pour lui l’expiation suprême,--une expiation raffinée qu’il +s’infligeait volontairement. + +Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner +l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il +lui dit devant tout le monde: + +«--Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler? Pour que vous +voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où +j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et +n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous +considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis...» + +Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à +l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta: + +«--Voici: je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui +appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu +mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour +que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui. +Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon +père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi. +Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu +mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme +mon suprême héritage!» + +Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très +saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier +contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son +fils[7]. + + [7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de + Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très + précisément renseigné par les assistants. + +Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout +cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré +tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus +intégralement et plus farouchement catholique. Ah! certes non, ce n’est +pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour +esthètes! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et, +comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, «l’ineffable trésor +caché dans la souffrance». + + * * * * * + +De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut +prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait +réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement +humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a +une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci: c’est qu’il l’a réussie +merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de +chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant +près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple +d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire, +celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis +toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son +âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée +catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts +esprits,--et le sien en particulier,--c’est l’Escorial... L’Escorial est +l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est +qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt, +Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle. +L’Escorial est plus solide et plus profond: il exprime la monarchie +catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme +particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments +hiératiques de l’ancienne Égypte. + +Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle. +Ne comprenant plus le catholicisme,--ne le connaissant pas, +d’ailleurs,--qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial? Dominés +par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition, +ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre +cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque +à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces +préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste, +va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial... Il est +magnifique! C’est un des grands paysages du monde... Barrès, plus juste, +plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable +composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui, +un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur +le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet +aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait +négliger sans fausser la vision de l’ensemble. + +En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de +parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses +parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré +soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les +interprétations les plus variées. + +Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses +intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange +et extraordinaire édifice?... Là-dessus, la charte de fondation, rédigée +par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision. +L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de +Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie +protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces +victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du +glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à +proprement parler un palais: c’est une église consacrée à Dieu, sous +l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument +triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en +outre, un monastère,--un couvent exemplaire, où le service divin sera +fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après +avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle, +n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de +ses prédécesseurs et de ses successeurs. _L’Escorial est une messe des +morts perpétuelle_: voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses +longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux +offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou +de _requiem_, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou +des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites +quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, «à cause, dit-il, +de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement» deux moines +devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu +pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison +perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre +religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos. +Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants, +à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une +affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes,--une question +tragique: celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille +devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des +variations littéraires sur la pensée de la mort! + +Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de +sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils +plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier +Dieu à leur intention? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la +dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur +repos?... Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent +moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le +fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour +prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens +l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront +leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une +exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études: +ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une +bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute +une époque: ce sera une «somme» comme la philosophie de saint Thomas. +Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un +hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire +où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves +de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée +chrétienne sous toutes ses faces: des hauteurs de la théologie, de la +philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il +descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve +son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science, +comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus +qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu. + +Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée +monarchique absolue: c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui +est vainqueur et qui triomphe à la fin: _Christus regnat, Christus +imperat, Christus vincit_... Le Roi n’est que le mandataire de l’unique +Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le +centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône +de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux +autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du +rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une +rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu +qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements, +ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors, +tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde +entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle +oraison: chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux +pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie +universelle. + +Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en +est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son _Château de l’âme_. Sans +doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de +cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui +imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec +son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé +dans un seul bloc de cristal ou de diamant, «cet immense château au +centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de +diverses demeures»,--il ressemble étrangement à l’ascétique palais de +Philippe II. + +Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du +pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le +seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est +l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles. +L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme +son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture +intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément +sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et +qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la +façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la +terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse +des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté +hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans +l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en +soi et par soi: ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de +noblesse, a voulu que tout fût parfait: les matériaux, les formes, les +œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir +Dieu! Louer Dieu!... _Que Dieu soit exalté_: c’est ce que l’Escorial +semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par +toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en +somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse. + +Quand elle nous dit: «Considérez, je vous prie, le spectacle de ce +château si resplendissant, cette _perle orientale_, cet arbre de vie +planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu...» je ne sais +si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette +couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore +dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le +représentent nous montrent un grand palais blanc et or,--doré par les +mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui +resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours. +Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules +d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a +toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours +«l’arbre de vie planté au milieu des eaux». Les réservoirs de +l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de +la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et +sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie +inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa _huerta_, de +ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis +dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que +ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on +eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air +salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des +vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le +site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et +maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. «Il prit conseil, +dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon +en cette matière,--de _philosophes_, de médecins et d’architectes.» On +voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont +déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais +ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, +et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire +paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti, +contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la +steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y +a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer +Dieu dans un lieu pareil... + +L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le +matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de +sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces +duretés et de toutes ces aspérités rocheuses,--soudain, par la portière +du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse: +une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière +naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure +aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses +campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des +cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques... Alors, +en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière +céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de +l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila. + + + + +III + +PAR DELÀ LE TOMBEAU + + +L’action spirituelle,--et surnaturelle,--de sainte Thérèse ne pouvait +cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que +s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que +le XVIIe siècle français a dû à son initiative: cette diffusion +incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de +l’ascétisme, de la vie érémitique. + +Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son +corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été +obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui +persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent +des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les +qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne +sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand +nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien +que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées +et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La +sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour +le justifier d’avance, la phrase que voici: «C’est afin que l’on voie +combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Elle écrit +cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à +l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement +pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes +transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des +funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil. +L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement, +qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une +apparence de triomphe: ces roses et ces lis répandus, ces anges +soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir, +se penchant sur sa servante... Ainsi s’explique la phrase de la Sainte: +«C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des +âmes justes». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré. + +Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept +ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie +n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres +paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces +derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord +par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de +fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de +vingt ans. + +La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves. +C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui +fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des +hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations +d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait +qu’elle n’a plus qu’un désir: se reposer parmi ses chères filles de +Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui +ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais +on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de +Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête: c’est du moins +ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, +qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept +enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère +Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien +de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux. +L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait +pas tarder à lui être hostile: «Mère Thérèse, disait-il à la +réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer!» Elle ne +savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions +surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui +dire ces paroles: «_Que crains-tu? Quand est-ce que je t’ai manqué? Je +suis toujours le même!..._» + +Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable +des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On +était au cœur de l’hiver,--un hiver particulièrement rigoureux et +pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins, +couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la +piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts +eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui +l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un +état pitoyable: elle crachait le sang et elle était toute percluse de +rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la +langue. + +Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors, +certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son +projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les +obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en +attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent +s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous +les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la +Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses +crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus +douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout +cela avec gaîté et bonne humeur. «Un jour, nous conte une de ses +compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge +tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges +douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta +quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa +manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre +malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, +distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la +grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit: «J’aime mieux +pour eux que pour moi! Je reviens toute joyeuse de les voir +contents!...» + +Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit: +«Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres!» +Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme, +celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les +autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre +homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit: «Mon fî, pourquoi +criez-vous comme cela? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour +l’amour de Dieu!...» Mais l’homme lui répondit: «C’est comme si on +m’arrachait l’âme!» La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se +tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand +on le pansait, on ne l’entendait plus crier... Aussi les pauvres +demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte +femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait +leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une +désolation parmi les malades... + +Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda: le +nouveau monastère fut fondé. + +La pauvre vieille croyait avoir le droit de se reposer: partir pour +Avila, aller rejoindre ses religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours +son désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette suprême +consolation. Ses supérieurs lui donnèrent l’ordre de se rendre à Alba de +Tormès, auprès de la Duchesse, qui voulait absolument la voir et +l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation d’une sainte. Sa +présence était considérée comme une véritable bénédiction pour une ville +ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, comme on va se disputer +les lambeaux de son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute sainte +qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui témoignait, Thérèse ne +pouvait pas décliner l’invitation d’une puissante dame comme la duchesse +d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour elle. Après un court +séjour à Palencia, pendant la dernière quinzaine de septembre, elle +partit pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, elle y arriva, si +brisée de fatigue, si malade, qu’on dut la coucher tout de suite. Elle +se leva le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, inspectant la +maison, assistant à la messe et communiant tous les jours. Le jour de la +Saint-Michel, elle eut une violente hémorragie et dut se recoucher, pour +toujours, cette fois. Elle-même sentait qu’elle allait mourir: le 4 +octobre, en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf heures du +soir, elle rendit le dernier soupir. + +Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque effacée, en contraste +frappant avec l’éclat des faveurs et des prodiges qui l’avaient visitée. + +Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, entre autres +paroles: + +«Mon Seigneur, il est temps de m’en aller!... Que ce soit pour mon bien! +Et que votre volonté s’accomplisse!» + +Telle est du moins la version de la Mère Anne de Saint-Barthélemy. Mais +il en est d’autres, car un certain nombre de religieuses assistèrent à +ses derniers moments. Parmi les témoignages apportés au procès de +béatification et de canonisation de la Sainte, remarquons celui-ci, qui +est de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse était présente +quand la Mère Thérèse reçut le Viatique. Elle l’entendit qui disait: + +«Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant désirée est venue! _Il est +temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur!_ Il est temps de m’en +aller!... Puissé-je partir pour mon bonheur! Que votre volonté +s’accomplisse! L’heure est venue pour moi de sortir de cet exil et, pour +mon âme, de jouir de Vous, que j’ai tant désiré!» + +Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte,--avouons-le,--semblent un peu +arrangées, un peu littérairement développées. Mais c’est bien sa +pensée,--et ce dernier cri d’amour: «Il est temps de nous voir, mon +bien-aimé Seigneur!» est certainement jailli de son cœur, de ce cœur +brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente crucifiante et délicieuse +de l’Époux. Depuis si longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle +entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se lever les derniers +voiles qui lui cachaient Son Visage... + +Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se coucha sur le côté, un +crucifix à la main, «comme on représente la Madeleine», nous dit la Mère +Marie de Saint-François. Détail hautement significatif! Même dans ce +vertige de l’agonie, les pensées directrices de toute sa vie ne +l’abandonnent point. Sainte Madeleine avait été une de ses grandes +dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait être la pénitente et l’amante du +Christ. Elle resta ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette pose. +Alors, son visage devint très beau. L’expression en était vivante, +extraordinairement animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la +Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait avec un Interlocuteur +mystérieux. Sa figure, par moments, changeait d’expression, s’illuminait +comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. Puis, ayant poussé +deux ou trois faibles gémissements, elle rendit le dernier soupir... Sa +beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides de cette vieille +femme flétrie par l’âge et exténuée par la maladie. «Son visage était +embrasé comme un soleil couchant...» Son corps resta souple, sa chair +tendre et fraîche comme une chair d’enfant... + + * * * * * + +Mais voici la chose extraordinaire et réellement prodigieuse! Assurément +on ne saurait trop le répéter: cette souplesse des membres, cette +incorruption de la chair, cette odeur suave sont bien loin d’être des +phénomènes uniques et particuliers à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on +ose dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut bien +reconnaître que les témoignages qu’on nous apporte sont, souvent, fort +sujets à caution: que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment de la +mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de son cadavre une odeur +exquise, mais indéfinissable (les unes affirmaient que cette odeur +rappelait le parfum des lis, d’autres celui de la violette, du jasmin, +ou du trèfle), on peut toujours les accuser de s’être hallucinées +mutuellement, tellement ce prodige était attendu et désiré d’elles. On +peut suspecter également le témoignage du Père Gratien, qui, ayant +ouvert le cercueil, environ neuf mois après la mort de la Sainte, +constata que le cadavre dégageait le même parfum indéfinissable, au +point que les pierres du caveau en étaient imprégnées et qu’elles +communiquèrent cette odeur à une jonchée de paille où on avait jeté les +déblais de la maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien était le +disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un amour tout filial: ses +affirmations peuvent en paraître suspectes. Mais comment contester les +allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, qui, plusieurs +années après la mort, put toucher le bras incorrompu de la Sainte,--le +bras détaché du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph d’Avila?... +«La première fois, dit-il, que je le pris dans mes mains, c’était avant +de manger, et mes mains demeurèrent toutes pénétrées du parfum qu’il +exhalait: j’en fus tellement ravi que je ne voulus point me laver avant +de me mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, je me décidai +à me laver et le parfum persista. Même après que je me fusse couché, je +sentais toujours dans mes mains la même odeur... _Cela me dura ainsi +environ quinze jours_...» + +L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel parfum, est quelque +chose de particulièrement troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, +qui ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, donne +les détails étranges que voici: «Nous découvrîmes le saint corps, duquel +émanait une fragrance et odeur très suaves,--et nous le trouvâmes intact +et odorant, les seins hauts, comme si elle était vivante, et avec du +sang frais, comme si elle venait d’expirer... Bien que la figure et les +mains, qui étaient découvertes, se fussent noircies au contact de la +chaux, tout le reste du corps était d’une belle couleur...» Là-dessus on +a échafaudé tout un roman tendant à prouver que la malheureuse Sainte, +tombée en catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle avait +manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, après sa première grande +maladie. Mais que penser d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles, +comme nous l’allons voir,--et qui résiste à d’effroyables mutilations, +notamment à l’ablation d’un pied et d’un bras? Car le cercueil fut +ouvert plusieurs fois, à de longs intervalles: en 1583, en 1586, en +1603, en 1616,--puis un siècle et demi plus tard, en 1750,--enfin en +1760. Le procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi: «Nous trouvâmes ce corps +très pur, qui fut le temple du Saint-Esprit, non seulement incorrompu, +mais exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit du parfum le +plus suave le couvent et l’église...» En 1750, même affirmation: «Tout +le corps est incorrompu. La peau, la chair et les os sont conservés. Le +plus admirable, c’est que le bras est aussi flexible que s’il était +vivant...» + + * * * * * + +Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires,--tout cela n’est +rien à côté du miracle presque continuel que fut la vie de sainte +Thérèse et du miracle permanent que sont toujours ses écrits. + +Parmi eux, sa _Vie_ est un chef-d’œuvre hors de pair, parce qu’il est le +plus direct, le plus près des faits qu’il raconte et que c’est celui où +la Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action en est-elle +immédiate et irrésistible. Il y en aurait une foule de preuves à citer. +En voici une particulièrement curieuse: Dans sa déposition, lors du +procès de canonisation, un contemporain a attesté l’effet prodigieux que +ce livre exerça sur un religieux, son confesseur. Ce contemporain, c’est +précisément Francisco de Mora, le dessinateur en chef de l’Escorial, à +qui Philippe II commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux un +des premiers exemplaires imprimés de la _Vie_ de sainte Thérèse, et +quelques jours après, pénétrant dans la cellule de ce moine, il le +trouva en proie à une exaltation presque lyrique: «Ah! quel livre est-ce +là! dit-il à Mora! De tous ceux que j’ai lus dans ma vie, à savoir la +Sainte Écriture, Saint Thomas, et une foule d’autres saints, aucun ne +m’a ému comme celui-ci, à tel point que si je n’étais pas déjà +religieux, rien que de l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en +religion!...» Il est certain qu’on peut trouver des mystiques d’un +caractère plus purement ou plus hautement intellectuel que sainte +Thérèse,--et, par exemple, son disciple saint Jean de la Croix,--mais il +n’en est point, sans doute, de plus émouvant. Sa candeur, sa sincérité, +son enthousiasme toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de +charité, ce don d’amour, pour tout dire,--une sensibilité pareille, si +riche et si vibrante, lui livre immédiatement tous les cœurs. Elle +décrit des états d’âme singuliers, infiniment subtils et complexes, +infiniment rares surtout, et, en dehors de ces états d’âme, sortant des +régions purement subjectives, elle nous parle de réalités inconnues et +transcendantes, avec un sens si aigu du réel, avec un réalisme si sage, +si tempéré de bon sens, si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du +surnaturel sont embarrassés par les questions qu’elle pose. Ces +questions, nous l’avons vu, il est impossible de les résoudre +scientifiquement. Les explications tentées jusqu’ici ou bien +travestissent les faits décrits par l’écrivain mystique, ou laissent en +dehors du débat des points essentiels. Qu’on ne se hâte pas de la +réfuter, qu’on ne se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la lit de +près et qu’on s’attaque au détail de ses descriptions et de ses +analyses, on voit qu’elle se défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment +raisonner sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation scientifique +ordinaire? Thérèse peut toujours répondre à ceux qui prétendent +reconstruire scientifiquement ses états mystiques: «Non ce n’est pas +cela: Pour en parler, il faut les avoir expérimentés comme moi!» + +Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité prodigieuse et +singulière, c’est sa vigoureuse intelligence,--une intelligence éprise +du concret, qui s’attaque uniquement _à ce qui vit_; moins capable de +dialectique que d’intuition, une intelligence qui ne s’arrête que devant +la nécessité de se transcender elle-même, de s’anéantir en quelque sorte +pour s’adapter à un stade supérieur de l’intellection. + +Et toutes ces hautes qualités se fondent et s’harmonisent dans un +caractère suprême et inexprimable qui est celui de la sainteté,--l’état +privilégié d’un être qui communique avec un monde situé hors de nos +prises, qui, par sa seule existence, est une vivante et perpétuelle +révélation: de là l’irrésistible action de la sainteté sur les masses, +la fascination, l’entraînement qu’elle exerce sur elles, et de là aussi +son influence dominatrice sur les âmes. + +Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui pendant près d’un siècle, +d’une réputation et d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à peu +rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à mesure que baissait dans +le monde le sens du surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent +la faveur dont ils jouirent auprès de nos pères de l’âge classique, et +surtout qu’ils rencontrent des esprits mieux préparés pour les +comprendre. L’Église n’a jamais eu tant besoin de s’entourer et de se +parer de ses saints les plus élevés par la pensée et par l’esprit. Elle +est démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives qui, +autrefois, lui assuraient un facile prestige auprès des multitudes. Elle +n’a plus la richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite les +carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole de la bienfaisance et +de l’assistance publiques, elle n’est plus la science officielle, ni la +puissance temporelle qui employait à l’édification et à la décoration de +ses palais et de ses églises, un peuple de manœuvres, d’ouvriers et +d’artistes. Qu’elle reste du moins, aux yeux du monde, non seulement la +dépositaire de toute vérité et de toute beauté, mais la conservatrice +des plus hautes disciplines intellectuelles! + + +FIN + + + + +APPENDICE + + +Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir donner ici quelques +indications bibliographiques, réduites à l’essentiel. + + +I.--Textes de sainte Thérèse, _en espagnol_: + +--Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque, 1588: + +_Los libros de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de los monasterios +de monjas y frayles carmelitas descalços de la primera regla... En +Salamanca, por GUILLELMO FOQUEL, MDLXXXVIII. + +--La plus moderne des éditions espagnoles, celle qui fait actuellement +autorité: + +_Obras de santa Teresa de Jesus_, editadas y anotadas por el P. Silverio +de Santa Teresa. Tipografia de «EL MONTE CARMELO», 1915-1919. 6 vol. +parus. + + +II.--Traductions françaises: + +--_Œuvres de sainte Térèse_, traduction par le P. Marcel Bouix, de la +Compagnie de Jésus. Paris, LECOFFRE, 1861. 6 vol. + +--_Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus_, traduction nouvelle par +les Carmélites du premier monastère de Paris, avec la collaboration de +Mgr Manuel-Marie Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8º. Paris, BEAUCHESNE +ET Cie, 1907-1910. + + +III.--Biographies: + +--P. FRANCISCO DE RIBÉRA: + +_La vita de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de la Descalças y +descalços carmelitas, compuesta por el P. Doctor Francisco de Ribéra, de +la Compañia de Jesus... Salamanca, PEDRO LASSO, 1590. + +--Traduction française par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus: +_La vie de sainte Térèse_, par le P. François de Ribéra. Paris, +LECOFFRE, 1864. 2 vol. + +--Les Bollandistes, _Acta sanctorum_, t. VII. Bruxelles, 1843. + +--_L’histoire de sainte Thérèse_, par une carmélite de Caen, 2 vol. +in-8º. Paris, RÉTAUX, 1882. + +--_Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine_. Éditions de _la Vie +spirituelle_. Saint-Maximin (Var). + +--_Sainte Thérèse_ (collection de _la Vie des Saints_), par Henri Joly. +Paris, LECOFFRE. + + +IV.--Études récentes: + +--_L’Amour divin_: Essai sur les sources de sainte Thérèse, par G. +Etchegoyen. (BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES HISPANIQUES, +fascicule IV), 1923. + +--_Sainte Térèse écrivain_, son milieu, ses facultés, son œuvre, par +l’abbé Rodolphe Hornaert. DESCLÉE, Paris, 1922. + + +II + +NOTE SUR L’ECCE HOMO ET LE CHRIST A LA COLONNE + +Est-ce la vue d’un _Ecce homo_, ou d’un Christ à la Colonne qui +détermina la conversion de sainte Thérèse? Étant donnée la prédilection +qu’elle semble avoir toujours eue pour cette image du Christ à la +Colonne, j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle +de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa conversion. Il paraît +que cette idée est contraire aux traditions du monastère de +l’Incarnation. + +Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. Christoval de la Virgen del +Carmen, actuel prieur du couvent des Carmes déchaussés d’Avila: + + +Avila, 1er juillet 1926. + +... Les doutes que vous me soumettez sont au nombre de deux: + + +1º L’image de l’_Ecce homo_, qui est vénérée au couvent de l’Incarnation +et devant laquelle, dit-on, sainte Thérèse prononça son vœu de +perfection, en 1560 (vœu renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), +est-ce la même image qui se trouvait accidentellement dans l’oratoire du +couvent et devant laquelle la Sainte fut si profondément émue qu’elle +versa des larmes amères sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même +au chapitre IX de sa _Vie_?--A cela je réponds que, selon la tradition +et les manuscrits qui se conservent dans la communauté, _il semble que +c’était la même_. En effet, ces documents affirment que l’image en +question se trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la +transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on préparait. Et +c’est ainsi que la Sainte la rencontra à cet endroit (dans l’oratoire). +Replacée à l’infirmerie, cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut +détruite, en même temps que l’oratoire, la première cellule occupée par +la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent, pour construire la +chapelle de la Transverbération, où l’on accède par l’église. + +Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans cet oratoire que +se conserve actuellement l’image de l’_Ecce homo_. Le fait que cette +sculpture n’a pas grande valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait +impressionné la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande douleur et un +grand repentir de ses péchés, car les impressions de ce genre dépendent +bien plus des dispositions intérieures du sujet et de la grâce de Dieu +qui meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une image. + + +2º Le second doute que vous me proposez est le suivant: La Sainte +a-t-elle jamais eu une vision imaginaire du Christ à la Colonne? + +A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations relatives à +ce sujet, la Sainte eut une vision imaginaire du Christ à la Colonne, +tandis qu’elle s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du +couvent de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son autobiographie +(chap. VII, nº 6), la Sainte dit que Notre-Seigneur lui apparut et +qu’elle le vit avec les yeux de l’âme (_vision imaginaire_). Et, bien +qu’elle ne dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes, +dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle le vit «attaché à la +Colonne». Par exemple, don Diego de Yepès, biographe et confesseur de la +Sainte: «Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du monastère, +étant en conversation avec cette personne, dont elle nous parle. Alors +Notre-Seigneur lui apparut attaché à la Colonne et avec de nombreuses +plaies (_muy llagado_), particulièrement à un bras, tout près du coude, +où un morceau de chair est arraché. Depuis, la Sainte Mère fit peindre +cette vision dans un ermitage du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph +d’Avila...» + +Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations. Toutefois, je +conserve des doutes relativement au lieu où sainte Thérèse rencontra à +l’improviste cette image de l’_Ecce homo_. On nous dit que c’est dans +l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que ce fut dans son +oratoire particulier: il semble que, dans ces conditions, la rencontre +eut quelque chose de plus intime, de plus personnel et que la Sainte en +fut plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu ouvert à +tous. + +Le Père Christoval me répond: «J’ai conféré à ce sujet avec les +religieuses de l’Incarnation, et, après leur avoir posé diverses +questions, je me suis convaincu que l’affirmation du Père de Ribéra (sur +lequel je m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais les +religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire particulier. Et il n’y +a pas lieu de supposer que sainte Thérèse faisait exception. Elle s’est +toujours distinguée par sa soumission à la règle commune, laquelle +n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de la Sainte +elle-même ne permet pas de déduire que le fait ait eu lieu dans un +oratoire privé...» + +J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions avec d’autres +textes, dont un, au moins, de sainte Thérèse elle-même. Elle dit, en +effet, au chapitre III de sa _Vie_: «... On me voyait, si jeune +encore... me retirer souvent dans la solitude, pour prier et faire de +longues lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre de Lui de +nombreuses images, _à avoir un oratoire, à y arranger des choses propres +à exciter la dévotion_... (tener oratorio, y procurar en él cosas que +hiciesen devoción).» + +D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit par le P. Silverio +(_Obras de S. Teresa_, t. II, p. 113), parle expressément de l’oratoire +de la Sainte: «Lorsque la nuit, dans _son_ oratoire (_en su oratorio_), +elle faisait son examen de conscience...» Enfin, le célèbre historien du +Carmel, le P. Jeronimo de San José, qui écrivait au commencement du +XVIIe siècle et qui a pu interroger bien des religieuses contemporaines +de sainte Thérèse,--confirme le fait dans un passage également cité par +le P. Silverio (_Obras de S. Teresa_, t. II, p. 122): «Elle eut deux +cellules dans ce monastère. Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept +ans dans l’une d’elles; dans l’autre, elle passa les trois années de son +priorat, étant déchaussée. La première se divisait en deux appartements, +l’un en bas, l’autre en haut. Dans l’appartement du bas, _elle avait son +oratoire_ (en el bajo tenia su oratorio); dans une niche, se trouvaient +quelques images et, au-dessus, une inscription qui disait: _Non intres +in judicium cum servo tuo, Domine!_... + +Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait, au couvent de +l’Incarnation, un oratoire particulier. Est-ce dans cet oratoire, ou +dans l’oratoire commun à toutes les religieuses qu’elle rencontra une +statue représentant soit le Christ à la Colonne, soit l’_Ecce homo_,--la +chose n’est pas absolument indifférente, comme nous venons de le dire. +La rencontre, ayant lieu dans l’oratoire privé de la Sainte, pouvait +passer, à ses yeux, pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui +est certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut, pour +elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On avait déposé +accidentellement cette statue en cet endroit, et,--que la Sainte en ait +été avertie ou non,--cette image ainsi placée était pour elle un +spectacle insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans son +oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire dans une +étroite cellule, où elle put la contempler de tout près, on conçoit que +l’impression ait été d’autant plus forte. + +Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé cette statue dans +l’oratoire privé d’une religieuse, _en vue d’une fête qui se préparait_. +Mais la même difficulté subsiste, si l’on suppose que ce fut dans +l’oratoire de la communauté. C’est dans l’église du couvent que l’image +aurait dû être placée, puisque c’est évidemment dans l’église que se +célébrait la fête. Si l’on suppose qu’il s’agissait d’un _paso_, d’une +statue mobile que l’on devait promener dans une procession, il est très +simple de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de sainte +Thérèse, en attendant la procession,--aussi simple que de supposer qu’on +l’eût placée dans l’oratoire commun. + +Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce très probablement +beaucoup plus exiguë qu’une église ou une salle d’infirmerie, la Sainte +vit la statue de plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. +Et cela me paraît être le point capital. + + +III + +SUR LES DIRECTEURS DE SAINTE THÉRÈSE + +Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux, réguliers et +séculiers. On peut dire que les trois grands ordres religieux de ce +temps-là,--les franciscains, les dominicains et les jésuites,--ont +collaboré à sa formation spirituelle, les deux derniers surtout. Les +jésuites lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains +l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques. Cela est vrai en +gros, mais il serait inexact de croire que les deux grands ordres +religieux se soient ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la +direction de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les +dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre intellectuel ou plus +exactement _théologique_, de même que les dominicains ont eu également +sur elle, et très probablement avant les jésuites, une influence d’ordre +moral. + +Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue Alvarez (1575) a +pris soin d’énumérer ses principaux directeurs, tant jésuites que +dominicains,--et l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les +autres surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du moment où +elle eut des visions. Pour les jésuites, les P.P. Araoz, commissaire de +la Compagnie, François Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez, +Salazar, Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez... Pour les +dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique Bañez, Chaves, Ibañez, +Garcia de Toledo, Barthélemy de Médina, Philippe de Menesès, Salinas, +Diego de Yanguas... + + +IV + +SUR LA RENCONTRE DE SAINTE THÉRÈSE ET DE PHILIPPE II + +La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec Philippe II,--et qui +me paraît apocryphe,--a été publiée dans le _Boletin de la Real Academia +de historia_, t. LXVI, p. 440, año 1915, mayo. + +Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de l’Escorial, qui a +bien voulu m’en copier le texte, m’écrit à ce propos: «J’ai entendu le +P. Silverio de Santa Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux +informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la Sainte,--déclarer +que cette lettre lui paraissait apocryphe. Mais les raisons qu’il me +donna, fondées uniquement sur des considérations internes de style, ne +m’ont point paru suffisamment convaincantes. De prime abord, la lettre +me paraît sans nul doute authentique. Le papier, examiné par D. Ramon +Menendez y Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du XVIe siècle. +Et les paroles prêtées à Philippe II sont tout à fait conformes à +l’attitude du roi dans ses audiences. Tous les témoignages concordent, +en effet, pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions, le +monarque le plus affable et le plus élégant de son temps et aussi le +plus courtois; toujours calme et posé, écoutant avec patience tout ce +qu’on lui exposait...» + +Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas, j’avoue que +l’opinion du P. Silverio me paraît la plus vraisemblable,--et cela pour +les raisons que j’ai exposées ailleurs. + +Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que sainte Thérèse a +été reçue par Philippe II. C’est, à l’Escorial, une ancienne tradition. +Rotondo, dans son _Historia del Real monasterio de San Lorenzo_, Madrid, +1863,--affirme que cette rencontre eut lieu en mai 1578. Mais, selon le +marquis de Piedras Albas, thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et +le 17 décembre de l’année 1577. + + + + +TABLE + + + Pages + Prologue 7 + Première Partie.--La Vocation 25 + Deuxième Partie.--Le difficile Chemin de perfection 87 + Troisième Partie.--La Conversion 155 + Quatrième Partie.--Les Grandes Grâces 215 + Cinquième Partie.--L’Action Thérésienne 299 + Appendice 371 + + + + +2-27--PARIS--IMPRIMERIE MICHELS FILS + +6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie. + + + + +ARTHÈME FAYARD & Cie, Éditeurs + +18-20, Rue du Saint-Gothard, PARIS (XIVe) + + + LES + GRANDES ÉTUDES + HISTORIQUES + + Volumes parus: + + Louis BERTRAND + de l’Académie française. + Louis XIV 1 vol. 15 fr. » + Saint Augustin 1 vol. 13 fr. 50 + Jacques BAINVILLE + Histoire de France 1 vol. 15 fr. » + Charles BONNEFON + Histoire d’Allemagne 1 vol. 15 fr. » + Frantz FUNCK-BRENTANO + L’Ancien Régime 1 vol. 15 fr. » + + En préparation: + + MERMEIX + Histoire Romaine 1 volume. + Robert HAVARD de la MONTAGNE + Histoire de l’Église 1 volume. + Pierre de VAISSIÈRE + Henri IV 1 volume. + + +2-27--Paris. Imp. Michels Fils. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 *** diff --git a/78479-h/78479-h.htm b/78479-h/78479-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4c9433b --- /dev/null +++ b/78479-h/78479-h.htm @@ -0,0 +1,12861 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Sainte Thérèse | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } +.ul { border-bottom: 1px solid; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i2 { text-indent: -1em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; + font-style: italic; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 800px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em"><span class="large">LOUIS BERTRAND</span><br> +<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p> + +<h1>SAINTE THÉRÈSE</h1> + +<blockquote class="epi"> +<p>Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des +fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.</p> + +<p class="sign">(William James : <i>Expériences religieuses</i>, X, p. 362.)</p> + +<p>Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont +éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de +terres inaccessibles.</p> + +<p class="sign">(Léonce de Grandmaison : <i>l’Élément mystique dans la religion</i>, +<span lang="la" xml:lang="la">ad fin.</span>)</p> + +</blockquote> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ARTHÈME FAYARD & C<sup>IE</sup>, ÉDITEURS<br> +18-20, rue du Saint-Gothard.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + + +<div class="flex"><ul> +<li>SANGUIS MARTYRUM. (<i>Roman de l’Afrique chrétienne.</i>)</li> +<li>SAINT AUGUSTIN. (<i>Étude historique.</i>)</li> +<li>LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.</li> +<li>LES VILLES D’OR. (<i>Afrique et Sicile anciennes.</i>)</li> +<li>AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.</li> +</ul></div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage :</p> + +<p class="cc">Cinquante exemplaires sur papier du Japon<br> +de la Manufacture Impériale,<br> +numérotés de 1 à 50.</p> + +<p class="cc">Deux cents exemplaires sur papier de Hollande<br> +Van Gelder Zonen<br> +numérotés de 51 à 250.<br> +et vingt hors commerce numérotés de I à XX.</p> + +<p class="cc">Trois cents exemplaires<br> +sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma<br> +numérotés de 251 à 550.<br> +et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.</p> + +<p class="c i">L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.</p> + + + +<p class="c gap"><span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> A. Fayard et C<sup>ie</sup>, 1927.</span><br> +Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation +réservés pour tous pays, y compris la Russie.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c0" title="Prologue"> </h2> + +<blockquote class="epi"> +<p>Il y a eu là un moment étrange et +<i>supérieur</i> de l’espèce humaine… De 1500 +à 1700, l’Espagne est peut-être le pays +le plus curieux du monde…</p> + +<p class="sign">(Taine, <i>Corresp.</i>, IV, p. 74.)</p> + +</blockquote> + +<p class="i">L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur +subitement célèbre, attirait des foules, en leur +parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les +émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons +secrètes de cette éternelle angoisse de l’âme, angoisse +devenue d’autant plus poignante à l’heure +précise où nous sommes, que le vieil abri de notre +civilisation semble menacé par toute espèce de +barbaries et que cette ruine ajouterait mille horreurs +inconnues à l’horreur habituelle et permanente +de notre détresse et de notre solitude au +milieu d’un monde qui nous ignore. Bien entendu, +au bout de tous ces raisonnements, il montrait la +petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible +rayon qui filtre à travers la porte close du mystère. +Et, sous les hautes voûtes pleines de ténèbres, +on apercevait, dans une pénombre, au milieu de +la chaire, cette blanche silhouette de prêtre, qui +s’agenouillait, qui se frappait la poitrine et qui +multipliait les gestes pathétiques, en affirmant +l’existence de cette petite lueur, reflet lointain +d’un invisible foyer. Je me souviens qu’à ce moment-là, +parmi les rangs d’auditeurs debout qui +se pressaient sous des gros piliers des orgues, il +courait comme un involontaire frémissement, il y +avait un arrêt infinitésimal des respirations.</p> + +<p class="i">Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la +foule qui s’écrasait sous le porche, je me retournai +vers mon plus proche voisin. Mon regard se +heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les +yeux semblaient attendre les miens. Ce ne fut +qu’un éclair, une seconde de brusque contact spirituel. +Ces yeux, pleins d’une interrogation triste, +contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, +et j’y lisais clairement ceci : « Est-ce +que, vraiment, ce que dit ce prêtre est possible ? +Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme +moi, paraissez être un homme sérieux ? Oui, on +voudrait bien croire à cette petite lueur, mais, +n’est-ce pas que cela est absurde ?… »</p> + +<p class="i">Une poussée de la foule nous sépara. Une fois +sur le parvis, j’essayai vraiment de retrouver cette +figure tourmentée. Elle avait disparu dans la +confusion des visages et dans les ombres montantes +du crépuscule. Troublé par l’appel angoissé +de ce doute, je restai assez longtemps à méditer +sur le parvis, devant le grand portail de la basilique +ouvert à deux battants et laissant voir, dans +les profondeurs de la vaste nef, le buisson ardent +du maître-autel et les herses de cire autour de la +statue miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, +dans la nappe bleuâtre qui tombait des lampadaires +électriques, l’asphalte du parvis luisait +comme un miroir sans fin, où se réfléchissait, du +haut en bas, la colossale silhouette de la vieille +basilique. Sur le terre-plein, des automobiles me +bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient +pas leurs tintements assourdissants. Mais, +malgré ce déferlement partout victorieux de la +matière et des forces sans âme, je sentais peu à +peu mon trouble se dissiper, à contempler ces +lumières paisibles qui se dressaient, là-bas, au +fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette +foule, — cette foule dégorgée à grands flots par +les portes de la basilique et d’où il me semblait +entendre monter comme une adhésion muette…</p> + +<hr> + + +<p class="i">Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi +maintes fois, tandis que je lisais les brûlantes +confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais +dans ma lecture et plus je me disais : voilà la réponse +à l’Homme inconnu de Notre-Dame ! Si, en +dehors de la foi, une réponse est possible à une +interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, +dans ces pages géniales de la Carmélite d’Avila. +Jamais de telles affirmations n’ont été proférées +par une bouche humaine, avec cet accent de haute +raison, cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit +critique, avec cette calme assurance surtout ! +Personne n’a apporté un pareil témoignage en +faveur du surnaturel, et personne n’a environné +ce témoignage d’une pareille lumière. Or, le surnaturel, +c’est la grande question, celle qui domine +toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a +autre chose d’intéressant au monde ?… On a écrit +toute une littérature sur la personne de Jésus-Christ, +en faisant abstraction du surnaturel. +J’avoue ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel +qu’on attache à des études de ce genre. Si Jésus-Christ +n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse +plus, — ou pas plus que tel thaumaturge, dont le +monde a oublié l’histoire. De même si Thérèse +d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ dans ses +bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une +infirme d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses +divagations et ses déplacements de nonne agitée…</p> + +<p class="i">Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel +est possible, — et comment oser affirmer le contraire ? — c’est +le trouble installé dans notre esprit, +ce trouble que Pascal a exprimé en quelques +phrases immortelles. On est pris à la gorge : il +faut répondre. Tant que le doute subsiste, on ne +peut plus dormir, surtout quand le temps presse, +quand, demain peut-être, on aura sur la face +« la terre », dont parle le même Pascal… Alors, +si cette moniale apporte une réponse digne d’examen +à la question suprême, il importe extrêmement +de l’écouter. Il faut la suivre, il faut tout +quitter pour cela, et, quand on tient une plume, +planter là le manuscrit commencé. Quel autre +sujet pourrait tenir devant un sujet pareil ? De +même que le surnaturel est la question des questions, — le +cas insigne et singulier de Thérèse +d’Avila est le plus extraordinaire thème de méditation +qui puisse être proposé à la pensée, comme +l’analyse et le portrait d’une telle âme est une +des plus hautes entreprises qui puissent s’offrir à +l’art d’un écrivain.</p> + +<hr> + + +<p class="i">On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. +Et puis, le premier sursaut d’exaltation +tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre +avec terreur son insuffisance et son indignité +devant une œuvre comme celle-là. De toute +nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être +en quelque sorte prédestiné par certaines qualités +d’âme. N’importe qui ne peut pas aborder sainte +Thérèse. Toutes les élégances intellectuelles, tous +les raffinements sentimentaux et même les plus +beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a +pas, de naissance, une certaine communication +avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois +fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, +avoir derrière soi des générations d’ancêtres +qui ont pensé et senti en catholiques, qui ont +éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un +degré si infime que l’on voudra, quelque chose des +affres et des joies d’une sainte Thérèse, pour se +figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. +Avec cela, toute une éducation, toute une préparation +spéciales sont indispensables. Les sentiers +de la mystique sont des plus scabreux, ils côtoient +les pires précipices. Il convient d’avoir le pied +solide pour s’y engager. Même pour contredire +ceux qui en ont la connaissance et la familiarité, — pour +réfuter ou critiquer des écrivains mystiques, — il +sied d’être armé en conséquence : non +seulement, c’est toute une science particulière qui +est requise, avec des dons de pénétration, de souplesse, +de subtilité extrêmes, mais il faut encore, +en ces matières, beaucoup de bon sens, de méthode +et de discipline. Sainte Thérèse étonne peut-être +plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission +à la règle et sa défiance d’elle-même, que par +ses audaces et ses prodigieuses intuitions.</p> + +<p class="i">De là vient, en matière d’histoire religieuse, la +relative supériorité de certains exégètes rationalistes +sur les ordinaires terrassiers de l’érudition +et de la science dites positives : ils sont forts de +tout un lignage catholique et de toute une éducation +cléricale. Et, disons-le en passant : c’est un +des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants +qui soient que de voir certaines mains +grossières toucher à des âmes de saints. Après +tant de mésaventures pitoyables, il devrait être +entendu désormais que la sainteté n’est pas du +ressort de la science. Il n’y a de science positive +que de ce qui se compte, ou de ce qui se mesure. +Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des +saints, ni, d’ailleurs, aucune âme.</p> + +<p class="i">Certains médecins surtout se sont couverts de +ridicule, en se fourvoyant dans ces domaines où ils +n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes théories +sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini +par être abandonnées comme ne répondant à rien +de réel. Aujourd’hui, à la Salpêtrière, on vous dit +carrément que l’hystérie est une invention de +Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez +des hommes à prétentions scientifiques, c’est le +manque d’esprit critique, c’est cette naïveté qui +leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses +pour des réalités démontrées, ou qui les +rend dupes de misérables simulateurs, — et aussi +ce manque de tact qui leur fait confondre, par +exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le +cas d’une sainte Thérèse, ou d’une sainte Catherine +de Sienne. Tels certains exégètes, logiciens +intrépides et pleins de science, quelquefois même +de subtilité, qui se trompent lourdement, parce +qu’ils raisonnent là où un peu de goût littéraire +suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est ainsi +que toute la littérature pseudo-médicale qui a été +écrite sur sainte Thérèse, — avec la prétention +de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques, — est +à côté de la question, sans compter +qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de +pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser +sainte Thérèse tranquille : c’est bien assez que +leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était +de ce monde…</p> + +<p class="i">Mais toute la bonne volonté, toute la préparation +et toute la méthode possibles avec la plus +complète humilité devant son objet, sont encore +peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte +Thérèse. Il y a des impossibilités qui dérivent du +sujet lui-même. Si le surnaturel n’est pas absolument +inconnaissable, les notions très spéciales qui +s’y rapportent sont, par définition, incommunicables. +Très souvent, la Sainte nous laisse éblouis +sur le seuil du mystère, — devant des splendeurs +dont elle est seule à être illuminée, des joies dont +elle est seule à jouir. Elle récuse d’avance tous +les jugements que nous pourrions former sur ses +états mystiques. Elle s’épuise à nous dire qu’il +faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. +Et ainsi elle nous exclut des réalités où +elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de société +avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie +intérieure… Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par +ce haut sujet de sainte Thérèse, nous parle, quelque +part, de ce mathématicien illustre qui, dans le +monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains +problèmes qu’avec deux ou trois esprits de son +espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse. +Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement +dans les confessionnaux d’Avila, mais dans +l’Espagne entière, des âmes fraternelles, capables +de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de +sa solitude, — de se sentir un cas unique, une +sorte de monstre spirituel.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Admettons donc qu’il faudrait être un autre +saint pour parler convenablement de cette sainte. +Mais on peut avoir des ambitions moins élevées, +et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre +aux doctes, aux théologiens, ou aux spécialistes +de l’hagiographie, se borner à rapprocher Thérèse +d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner +l’importance, la haute signification historique +et philosophique d’une telle figure.</p> + +<p class="i">Si l’on est effrayé par la grande mystique que +fut cette femme, on peut se détourner vers des +aspects plus humains, plus moyens de son caractère. +On peut enfin la rejoindre indirectement +par tous les à-côtés de son histoire. J’avoue qu’au +début, avant de m’être livré complètement à ce +fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout +l’accessoire de sa vie qui m’attiraient vers elle.</p> + +<p class="i">D’abord, — je l’avoue aussi en toute candeur, — le +fait que mon glorieux patron, l’Apôtre de +la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors +maître des novices chez les Dominicains de Valence, +a écrit à la Carmélite d’Avila une de ces +lettres qui semblent commander toute une destinée, — ce +fait me frappa comme s’il me touchait +personnellement. Je me sentais, en quelque façon, +intéressé à la Réforme de la Sainte. Et puis, sur +le chemin qui mène aux « châteaux » thérésiens, +je rencontrai tout de suite une grande figure africaine, +qui m’était chère depuis longtemps : saint +Augustin. On peut dire que l’autobiographie +écrite par sainte Thérèse est sortie des <i class="rm">Confessions</i>. +Ce dernier livre a exercé sur ce qu’elle appelle sa +« conversion » une influence profonde. Ce sont +deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait +insensiblement au miracle du Cœur Transverbéré +par la flèche d’or du Séraphin…</p> + +<p class="i">Et je considérais encore une foule d’autres +choses dans cette extraordinaire aventure de Thérèse +d’Avila, — une foule de traits de caractère +ou de circonstances par où je la pouvais mieux +saisir que par sa sainteté. N’est-elle pas un des +types espagnols les plus complets que l’histoire +ait jamais constatés ? Il n’est même que +juste d’affirmer que Thérèse est la grande Espagnole, +de même qu’Augustin est le grand Africain. +Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, +elle a porté au suprême degré le réalisme caractéristique +de sa race. Elle appartient à cette +famille d’esprits qui a donné au monde ses grands +inventeurs et ses grands intuitifs, — artistes, savants, +métaphysiciens ou mystiques. La démarche +essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au +bout du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin, — de +partir des réalités les plus humbles pour aboutir +aux plus transcendantes, à celles qui échappent +au contrôle des sens comme de la raison discursive. +Dans l’ordre littéraire, un Dante et, à un +degré inférieur, un Balzac serait un bon représentant +de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse +les dépasse tous : elle est la plus haute branche +de cette haute lignée intellectuelle.</p> + +<p class="i">Ajoutons que son existence se confond avec un +des moments à la fois les plus splendides et les +plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué +Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement +un des pays les plus pittoresques et les +plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais +elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, +dans son couvent d’Avila, a pu avoir le sentiment +qu’elle assistait à un duel de civilisations et que, +dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu. +Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe +II a sauvé la civilisation occidentale : la +première, en arrêtant l’Islam à la bataille de +Lépante ; — la seconde, en empêchant l’Allemagne +protestante de tuer l’esprit de la Renaissance italienne +et en dirigeant la contre-réforme catholique. +Dans le même moment, par la découverte +des Amériques, qui fut une chose inouïe d’audace, +une aventure merveilleuse comme le plus +fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait +au vieux monde un suprême refuge pour les catastrophes +finales, tout en ouvrant à la pensée +comme à l’activité contemporaine des horizons +immenses et insoupçonnés. Les frères de sainte +Thérèse, ne l’oublions pas, furent presque tous des +« Américains ». On la conçoit très bien fondant +des monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant +les Indiens des pampas et des Cordillières.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Ces alentours de mon personnage me séduisaient +extrêmement : il y a, dans ces époques +privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant +qui excite au plus haut degré l’imagination +et, en même temps, des profondeurs de perspective, +qui sollicitent toutes les curiosités de l’esprit. +Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans +l’intimité de l’œuvre thérésienne, ces splendeurs +historiques s’éclipsaient à mes yeux. La perspective +avait changé du tout au tout. Un monde inconnu +et plus fascinateur que tous les spectacles +de l’histoire m’était révélé : l’âme mystique avec +ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une psychologie +nouvelle, tout entière issue du catholicisme, +me découvrait ses hautes demeures et ses +galeries souterraines.</p> + +<p class="i">Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées +et divisées contre elles-mêmes par toute +espèce de combats intérieurs, livrées aux angoisses +du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont +observées et étudiées elles-mêmes, — et cela dans +une sorte de perpétuel garde-à-vous, avec une défiance +toujours en éveil, une peur affreuse de +verser dans l’hérésie, ou de se laisser duper par +l’Esprit de mensonge. Elles ont mis dans cet examen +une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais +été égalées : pour elles, il s’agissait de leur vie +même et de leur salut, du plus intime et du plus +essentiel de leur être et non d’un jeu intellectuel, +d’une recherche purement spéculative de savant +ou de dilettante. Et ces observations, continuées +par des générations de mystiques et d’ascètes se +sont capitalisées dans toute une littérature immense +autant qu’elle est ignorée du grand public. +Pour avoir seulement exploré quelques provinces +françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé +Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes +tout pleins de précieuses trouvailles. Il y a +là de véritables gisements psychologiques sous-jacents +à la psychologie traditionnelle de nos +écrivains profanes : trésors inexploités qui n’ont +servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la délectation +des âmes pieuses et qui pourraient enrichir +et renouveler des genres littéraires menacés d’épuisement. +Les mystiques, en s’observant, sont +descendus beaucoup plus profond que nos plus +subtils dramaturges ou romanciers, ils ont révélé +des régions de l’âme infréquentées de nos modernes +psychiâtres ; ils ont noté des mouvements, +des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations +et des nuances qui ont échappé aux professionnels +de l’analyse sentimentale, à plus forte +raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers +moyens d’investigation. Sainte Thérèse, qui a +beaucoup ri des sottises de son temps, aurait bien +ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique +ou de notre psycho-analyse. Pour en faire +prompte justice, il suffit de mettre en balance les +minces résultats, les découvertes minuscules et, +d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes +expérimentateurs avec la richesse, la profusion +étonnante des documents psychologiques, — documents +éprouvés et contrôlés cent fois par des générations +de juges soupçonneux et sévères, — que +nous ont transmis les écrivains mystiques.</p> + +<p class="i">Surtout, les mystiques nous introduisent sur un +plan où nous n’avons pour ainsi dire pas accès, +ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de +certaines minutes très rares de notre existence, +après un grand choc, après une crise physique ou +morale, où nous avons failli sombrer, ou bien +dans l’abaissement et la confusion du remords, +ou dans certains sursauts nocturnes, minutes +d’angoisse où l’on croit mourir, minutes d’hyperlucidité +extraordinaire, où nous nous voyons +nous-mêmes dans une nudité encore inconnue de +nous, où notre esprit est touché d’une lumière +telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. +Nous sentons bien qu’alors nous sommes sur le +seuil d’un autre monde. Or le mystique nous +apporte des nouvelles de cet autre monde, — et +cela comme un voyageur véridique, ou comme un +témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des +besoins irréductibles qui travaillent l’humanité +depuis les plus lointaines origines : besoin non +plus seulement de comprendre, mais de toucher +une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité +non décevante, qui ne peut être que la Réalité +suprême, — besoin d’amour et besoin de souffrir +pour ce qu’on aime : l’ascèse est vieille comme le +monde…</p> + +<p class="i">C’est parce que je trouvais tout cela dans les +confessions autographes de Thérèse d’Avila, que +je m’attachai immédiatement à elle, avec un sentiment +où il n’entrait pas seulement de la vénération. +Cette carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement +possède un charme humain auquel il faut +bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on +vit près des saints, à un rang si infime que l’on +voudra, on s’aperçoit bientôt que ce sont les plus +aimables des créatures. Celle-ci est une des saintes +les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait +vues. Nulle compagnie plus réconfortante, plus +exaltante surtout. Mais sa grande supériorité +parmi les mystiques, — supériorité qu’elle ne partage, +à ma connaissance, qu’avec sainte Catherine +de Sienne, — c’est qu’elle nous ouvre tout de +suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous +jette en plein surnaturel. Elle nous en parle directement, +comme d’une réalité expérimentée par +elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union +mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte +le sentiment et, à de certains moments, l’intuition. +Il semble qu’il n’y ait plus d’intermédiaire +entre le lecteur et les hautes réalités dont elle +parle. Elle nous met en leur présence. Elle les a +vues et nous croyons les voir par ses yeux. Il n’y +a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi +inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On +sent qu’elle est en communication avec ces choses, +que sa voix nous arrive, toute fraîche et toute +pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, +ce qu’il y a de plus surprenant, c’est la lucidité +que garde son esprit, en décrivant des états pareils. +Même, dans les passages les plus osés, là où +elle touche à ce qu’il y a de plus inexprimable +dans le mystère, elle apparaît comme un être de +haute et ferme raison. Pas une minute on n’a +peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou +la folie. D’un bout à l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur : +elle raconte, elle décrit ses expériences +mystiques. Elle analyse ses états avec une +clarté, une précision, une abondance de détails et +surtout une méthode critique que l’on ne rencontre +chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas d’observations +de clinique plus prudentes et plus positives +que les siennes. Un tel cas est quelque chose de +véritablement unique.</p> + +<p class="i">Alors, s’il en est ainsi, — si Thérèse d’Avila est +la plus extraordinaire et la plus sûre messagère +du surnaturel qu’on ait jamais constatée, — c’est +cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer +en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt +secondaire. Pour la plus haute intelligence et la +plus haute joie de ceux qui ne la connaissent +point, il faut leur faire connaître cette créature +privilégiée. En des temps comme ceux-ci où le +monde semble prendre un ignoble plaisir à redevenir +barbare, et, — ce qu’il y a de pire que tout, — où +la notion même du surnaturel semble sur le +point de disparaître, — il importe plus que jamais +de dresser devant les yeux des foules cette +haute Lumière, — et aussi cette Pureté. Il est bon +de méditer sur la Vierge d’Avila et sur l’éminente +dignité de cet état d’élection, à une époque qui, +dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer +par l’instinct sexuel et qui finit, en effet, +par tout y ramener.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Voilà donc tout mon sujet : Thérèse d’Avila, +messagère du surnaturel.</p> + +<p class="i">Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la +découvrir, — et, encore une fois, j’ai une conscience +cruelle de tout ce qui me manque pour une +pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à +des ignorants comme moi, en essayant de leur +faire partager mon admiration et ma confiance +dans cet incomparable guide spirituel.</p> + +<p class="i">Je ne saurais trop le répéter : les érudits, les +historiens, les théologiens n’ont rien à apprendre +dans ces pages. Puissent-elles seulement ne pas +leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. +Je sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, +et, tout récemment encore, de gros livres de Sorbonne. +Sa bibliographie embrasse des bibliothèques +entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure +où cela m’a paru utile à mon dessein. Mais +j’écris pour ceux qui ne connaissent pas sainte +Thérèse : ceux-là n’ont que faire de discussions +de textes ou de dates, de fiches et d’appareils +critiques. C’est la Sainte elle-même qu’ils veulent +entendre.</p> + +<p class="i">Je voudrais essayer de leur donner satisfaction, — de +leur faire entendre cette voix, en y mêlant +aussi peu que possible la mienne. Après l’Évangile +et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une +révélation semblable de la divinité du Christ ? Les +livres saints mis à part, le monde a-t-il jamais +ouï une pareille affirmation du surnaturel ? Cette +affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à +ceux qui ne croient pas. C’est un fait vraiment +hors cadre, lequel s’impose à la réflexion : voilà +une petite bonne femme, — <i class="rm" lang="es" xml:lang="es">una mujercita</i>, +comme elle disait d’elle-même, — qui, en face +des négateurs de la Présence réelle et à la veille +des négations plus radicales du rationalisme, a +osé prononcer ces paroles inouïes : <span class="rm">« </span><i class="rm">Non seulement +je crois en Lui comme je le dois, mais je +L’ai vu !… J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et +je L’ai tenu dans mes bras, comme la Vierge de +la Cinquième Angoisse !<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i><span class="rm">»</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En +réalité, ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, +ou Douleur, à quoi la Sainte fait allusion.</p> +</div> +<p class="i">D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, +ont osé dire la même chose. Mais aucune n’a jamais +apporté de preuves aussi fortes à l’appui de +son témoignage.</p> + +<p class="i">Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila ? +Autant qu’on peut répondre à une telle question, +c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce +livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la +Sainte : elle-même l’a écrite d’une façon qui devrait +décourager tous les biographes. Je ne parlerai +de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences +de son action que dans la mesure où cela +pourra servir à mieux faire comprendre ou à +mieux établir la valeur de son témoignage.</p> + +<p class="i">Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant +nous ! Et, si en l’écoutant, nous voyons peu +à peu se dessiner à nos yeux une extraordinaire +figure humaine, c’est que les saints sont des êtres +si complets, doués d’une vie si prodigieuse que +l’imagination du romancier ou du dramaturge le +plus génial n’en saurait inventer de semblables.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br> +LA VOCATION</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>C’est une grâce que Dieu m’a faite : +je plaisais partout où je me trouvais, et +ainsi j’étais très aimée.</p> + +<p class="sign">(<i>Vie de sainte Thérèse</i>, I.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">AVILA DES SAINTS</span></h3> + + +<p>S’il y a un pays au monde qui ne ressemble +pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville +natale.</p> + +<p>Voilà un beau démenti aux théories du dernier +siècle sur l’influence des milieux : démenti partiel, +nous l’allons voir, mais démenti tout de +même, si l’on prend ces théories au pied de la +lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit. +En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des +écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect +de son pays d’origine. Elle-même paraît en +avoir eu conscience. Parlant des persécutions +qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la +part de ses compatriotes, elle écrit dans une de +ses lettres : « Ma patrie m’a traitée de telle sorte +qu’on ne croirait pas que j’y suis née. » En réalité, +il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse +et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord +passager. Mais c’est le caractère de la ville qui +ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons +d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose +dire, est fort différent du paysage d’Avila.</p> + +<p>La physionomie de cette petite ville belliqueuse +a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un +peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un +peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau +couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques +au temps de la plus grande splendeur +dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui +retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, +Saint-André, qui offrent des parties curieuses, +sont plutôt faites pour réjouir des archéologues. +Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son +sévère profil de forteresse, à l’ornementation +rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures +romanes en grès rouge, même là où elles +s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur +de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité +et de joie. Les anciens « palais » de l’aristocratie +locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères +quelquefois crénelés, sans autre décoration +que d’énormes blasons en relief sur des +surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures : +petites fenêtres bardées de grilles conventuelles, +dure carapace de maçonnerie, qui, par +ses rugosités et ses aspérités, semble repousser +tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à +passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la +noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs +bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais +et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli +sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà +et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en +fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent +la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne +de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait +sûrement autrefois.</p> + +<p>Avec cela, de petites rues médiocres, qui +aboutissent à une enceinte de murailles médiévales +percées de neuf portes et munies, nous +dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de +pierre contribue encore à l’impression perpétuelle +de lapidation qu’on éprouve en se promenant +dans Avila. Cela donne assurément un +caractère très particulier à la ville. Mais c’est +massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales +qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, +ou de la cité de Carcassonne. On aspire +à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre. +Et il faut bien avouer que les échappées sur la +campagne sont admirables, surtout par la Porte +de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal, +qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. +La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur +un grand paysage, un peu nu, un peu froid, +mais assurément très beau. De la terrasse du +Rastro, dont on a fait une petite promenade aux +maigres ombrages, en avant des anciens remparts, +à deux pas de la placette où s’élevait la +maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon +splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la +future fondatrice de tant de couvents son goût +pour les « belles vues » et aussi pour les eaux +courantes, car cet aride pays est arrosé par une +vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de +la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où +émergent quelques « fabriques » d’assez bon +style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. +Puis la rivière, qui serpente au fond +de la vallée, le <span lang="es" xml:lang="es">rio</span> Adaja, enjambé par un vieux +pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers +minces comme des pinceaux, et, dans le lointain, +derrière des ondulations de terrains aux tons +âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une +transparence opaline presque africaine : la Sierra +de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud, +la noire Sierra de Gredos…</p> + +<p>Ce paysage castillan a certainement de la noblesse +et de la grandeur. La vue opposée, celle +du Nord, est fort belle aussi, à de certaines +heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au +moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal, +le cintre de la haute baie semble s’ouvrir +en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache +sur un fond d’or et d’outremer. On franchit +cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord +d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des +chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une +pente presque abrupte vers le vallon où se dresse +encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie +de l’Incarnation, le premier couvent de sainte +Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides. +La campagne semble se recueillir pour la +salutation angélique qui va monter de toutes les +églises de la ville. De temps en temps, dans le +grand silence, un tintement de clochette au cou +un bélier. A perte de vue, de grises ondulations, +auxquelles succèdent des défilés rocheux, +hérissés de blocs erratiques, — toute cette région +pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée, +qui emprisonne le regard du voyageur +jusqu’aux environs de l’Escorial.</p> + +<p>Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui +rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si +l’on veut absolument chercher des analogies +entre certains paysages espagnols et certaines +qualités du génie ou du style de sainte Thérèse, +il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse +plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses +étendues brûlées de soleil, que dominent +les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique +de la manière thérésienne tout au moins +dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise +ou dans ses prières et ses élévations, qui +ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire, +avec une extrême chaleur d’accent. Mais +son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage +tolédan.</p> + +<p>Ses ancêtres paternels étaient probablement +originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se +nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même +a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs +séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement +habité. Le climat lui convenait. Elle le +trouvait « admirable », — moins froid que celui +d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle +vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle +y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui +plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne +fréquemment de la stérilité de la campagne environnante +et de la difficulté du ravitaillement, +elle se régale des coings et des confitures de +Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait, +semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays +et certains aspects de son âme ou de son esprit.</p> + +<p>De fait, quand je lis ces petites phrases sans +apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis +et leurs brisures familières, ces phrases nettes +qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et +que colore, çà et là, une poussée d’émotion, +un menu détail réaliste, — quand je songe +à ce style inventé, qui sent son écrivain de +race et qu’empreint une distinction patricienne, — je +revois le très noble paysage que l’on +embrasse du haut de l’étroite promenade qui +surplombe le rempart, en sortant du Zocodover. +La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela +et sur les belles ordonnances architecturales de +l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme +écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge +passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces +couleurs amorties, les blancs lumineux, les +terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons, +sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de +fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les +rouges antiques, les traits de minium qui soulignent +les assises d’un vieux mur. Ces murs de +Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne +devant une muraille tolédane faite de cailloux en +arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette +tache d’un gris plombé devant cette grande surface +éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un +cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, +un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental, +largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, +les arrière-plans montagneux de la Véga, +espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une +route toute blanche, qui monte entre deux dépressions +de collines et qui expire au bord du +ciel…</p> + +<p>Rien d’extraordinaire dans une vue comme +celle-là : de belles lignes, des tons <i>rares</i>, si rares, +que je n’en ai rencontré nulle part de semblables, +ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. +Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre +un mot employé plus haut pour le style +de sainte Thérèse : la distinction, — distinction +un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. +Pureté, légèreté, élégance sévère, grande +intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce +paysage. Ici habite une race élue, occupée de +nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître +que des moines, des ascètes, des amoureux, des +peintres et des poètes.</p> + +<p>Confessons-le : ce rapprochement entre le paysage +de Tolède, — tout au moins un aspect du +paysage tolédan, — et le style ou la manière de +sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou +un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la +Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a +pu être insensible à la beauté de ce spectacle, — et +ce qui est encore plus certain, c’est que sa +ville natale a très peu marqué son génie, — j’entends +l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure +matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour +le milieu moral avilais : la parenté, les amis, +l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une +incontestable et profonde influence.</p> + +<p>D’abord sa famille : son père, sa mère, ses +frères, ses sœurs.</p> + +<p>Cette humanité espagnole du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle fut +quelque chose de très particulier, — et aussi de +très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte. +Il en subsiste plus d’un trait assez facilement +discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces +hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent +de fort basse extraction, que la faim a chassés +de leurs <i lang="es" xml:lang="es">pueblos</i> et lancés à la conquête du +vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement +religieux, des catholiques intransigeants, +dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam +semble avoir pris un caractère de rigidité farouche +et intraitable. Ce sont des hommes rudes, +habitués à vivre à la dure et alliant très bien de +certaines élégances fastueuses, voire de très réels +raffinements avec la rusticité ou la grossièreté +d’une vie misérable, — soldats de naissance, ayant +les qualités et les vices du soldat de ce temps-là : +pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers +cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière +ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé +dans ses traditions et ses mœurs ancestrales : +plein de bon sens et d’esprit pratique, +sachant défendre son bien et rédiger un contrat, +chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de +compte, conciliant tout cela avec des habitudes +de piété et, très souvent, une solide dévotion +poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.</p> + +<p>L’homme espagnol de cette époque, il me +semble que je le vois dans ce portrait peint par +le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, +qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine +d’années, vêtu avec une distinction raffinée et +sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle +couleur voyante : un pourpoint de velours noir, +une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande, +une imperceptible chaîne d’or, à laquelle +pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau +ciselé comme un ivoire, qui tient la place +d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux, +qui a, dans ce tableau, la même importance que +le visage de son maître. Ce visage, une longue +figure à moustaches et à barbe en pointe, aux +yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent +pas très intelligents, mais qui sont creusés +par la méditation et tout chargés d’une crainte +pieuse. Une belle main très effilée et très blanche +est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur, — tandis +que les yeux profonds et vagues +semblent dire : « Ce cœur est à Dieu et à celle à +qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, +et, à ce double titre, j’appartiens à la première +aristocratie du monde. Craignez Dieu et +ressemblez-moi, si vous pouvez !… »</p> + +<p>Je me persuade que le père de sainte Thérèse +avait plus d’un trait commun avec cet austère et +élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté +comme un grand homme de bien, insistant presque +uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion +ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme. +Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté +d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la +guerrière Avila ne fut très probablement jamais +militaire : « Mon père, écrit la Sainte dans son +autobiographie, était un homme de beaucoup de +charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion +envers les malades et aussi envers les +serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se +résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en +grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant +une fois chez nous, il la traitait comme ses propres +enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, +et il s’apitoyait de la voir privée de liberté… » +Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront +plus tard chez sa fille, mais surtout sa +piété exaltée. Alonso Sanchez de Cepeda mourut +comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà +religieuse et même l’avoir distancée dans la +pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il +exprimait ses regrets de n’être pas moine, — et +dans un des ordres les plus austères. Toute cette +famille avait la vocation du cloître. Aussi ce +parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité. +La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, +dut probablement en souffrir. Dans la maison +familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement +que la lecture. Encore le pieux hidalgo +ne permettait-il à lui-même et aux autres que +les livres de spiritualité, « les bons livres » comme +les appelle Thérèse avec un accent de touchante +reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux +bons livres : elle tenait cela de son père. En +somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide +et de plus sérieux dans ses qualités.</p> + +<p>Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il +semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille, +aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le +souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on +voit à l’entrée du <i lang="es" xml:lang="es">Coro</i> et de la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Mayor</i>, +dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes, +il leur suffit d’être faites d’un métal excellent : +elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun +ornement.</p> + +<p>Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable +patriarche qui laissa une postérité de douze +enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux +fois. Sa première femme, qui se nommait +Catherine del Peso, lui donna une fille et deux +fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait +quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde +neuf enfants, dont la future sainte Thérèse. +Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées +qui ne font que traverser la vie. Elle +mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait +guère été qu’une longue maladie. Effacée, +modeste, elle disparut sans bruit, comme elle +avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle +était très belle. La malheureuse ignorait sa +beauté : elle s’habillait comme les vieilles personnes. +Peut-être, sans la sévérité de la discipline +conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques +faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des +romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour +d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don +littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et +de charmant dans son caractère, comme dans +ses écrits.</p> + +<p>Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, +d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration, +pieuse comme son mari et comme ses +enfants, tant les garçons que les filles : « Nous +étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères… » +Des deux frères du premier lit nous ne savons +pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan +Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie +de Cepeda, après la mort de la seconde femme +de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. +Il est probable que, devenue veuve, elle entra +au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle +s’y retira pour y finir dévotement ses jours. +Quant aux frères du second lit, ce furent aussi, +pour la plupart, de dévots personnages.</p> + +<p>Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux +Indes chercher fortune. L’âge héroïque des +Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent +pour l’Amérique. Pourtant, la +conquête était loin d’être terminée. Il fallait +encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, +ou même simplement se maintenir. Le frère +préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut, +les armes à la main, à Rio de la Plata, — et sa +sœur le considéra comme un véritable martyr, +parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe +de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, +prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées +contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée +fausse de ces « Américains », si on les voyait à +travers la phraséologie conventionnelle de certains +biographes de leur sœur. Ce devaient être +de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être, +comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient +pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer +l’indigène. Les exactions et les cruautés des +gouverneurs et des colons espagnols étaient telles +que l’Église dut intervenir pour protéger les +Indiens. Les évêques refusaient les sacrements +aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient +les vaincus. Leurs atrocités auraient, +paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point +qu’après quelques années d’apostolat, désespérant +d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade +et serait rentré, découragé, en Espagne.</p> + +<p>Cependant, nous n’avons aucune preuve +positive que les frères de sainte Thérèse aient été +de si méchantes gens. Tout ce que nous savons +certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, +des concessions de terres et des gouvernements, +que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux, +Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or +américain, ce qui lui permit d’acheter une +propriété aux environs d’Avila et de soutenir les +fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, +si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à +sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire +que tous les frères de Cepeda se ressemblaient +plus ou moins et qu’ils furent des exceptions +parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde. +Presque tous, pour le moins, firent une +fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la +Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse. +Elle est même obligée de modérer les excès de +ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son +plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi, +comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de +Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui +apparaît au moment où il va rendre le dernier +soupir, et c’est la sœur qui présente le frère +devant le trône de Dieu…</p> + +<p>Telle fut la ferveur religieuse de la maison où +naquit la future sainte. Pour l’éclosion d’une âme +prédestinée, peut-on imaginer une serre plus +chaude que celle-là ? Sa ville natale était une +autre serre de dévotion. L’Avila de ce temps-là +pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient +pas seulement les palais aux fenêtres grillées et +farouchement clos des vieilles familles, qui lui +donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères, +comme les églises, y foisonnaient. Deux +ordres fameux y exerçaient un véritable magistère +moral : les Dominicains et les Pères de la Compagnie +de Jésus, — les premiers dans leur +puissant et riche monastère de Santo-Tomas, +passagère résidence des Rois Catholiques qui +s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, +qui y avaient fait construire une magnifique +chapelle, — et les Jésuites dans leur collège +naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un +prestige de nouveauté, de science et de sainteté.</p> + +<p>Le clergé séculier, de son côté, était non seulement +une puissance avec quoi il fallait compter, +mais un corps respecté pour ses lumières et ses +vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, +en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait +tout particulièrement un prêtre avilais, maître +Gaspar Daza, qui avait fondé une association +d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes +œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de +direction spirituelle. Parmi les laïques, un +gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, +pour lors, grand renom de piété et de science +théologique. Pendant vingt ans, il suivit les +cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. +Plus tard, après la mort de sa femme, il +se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier +au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux +personnages furent en relations avec la Réformatrice +du Carmel, — et on peut dire que, +pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une +réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple. +François de Salcedo, en particulier, fut pour +Thérèse un véritable ami, un confident qui, +néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère +sombre de sa foi : elle blâmait notamment ses +terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza, — après +un dissentiment passager, — elle finit +par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit +de lui un magnifique éloge.</p> + +<p>Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, +s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque +chose de l’esprit malveillant et médisant des +petites villes. Le moindre écart de conduite était +exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon +d’hérésie, ou même seulement de singularité de +vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les +esprits en ébullition. On juge, d’après cela, quel +effet pouvait produire un milieu religieux aussi +violemment exalté sur une âme prédisposée de +naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes +émotions de la mystique. La jeune Thérèse, +comme les autres enfants de son âge, n’a guère +vu autour d’elle que des couvents, des hospices, +des processions, et elle n’a guère entendu que les +sonneries des cloches, les offices et les sermons +des innombrables églises. La grâce de Dieu fit +d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont, +en général, préparées par une longue ascendance +chrétienne et par le travail secret de mille +influences providentielles. On peut dire qu’une +famille, une ville, une race entière ont collaboré +à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, +aujourd’hui, une gloire nationale espagnole. +Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste +part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II<br> +<span class="xsmall">LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER +LE PARADIS</span></h3> + + +<p>Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de +l’an de grâce 1515.</p> + +<p>Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, +suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir +soigneusement son livre de raison, a consigné de +sa main cet événement dans les lignes que voici : +« Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de +mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à +cinq heures du matin, peut-être une demi-heure +plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en +tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son +parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña +Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès. »</p> + +<p>Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement +sans nul doute, se rajeunissait d’un +jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille +volante où elle avait marqué le jour qu’elle +croyait être celui de sa naissance : « Mercredi, +fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le +29 mars 1515, à cinq heures du matin, est née +Thérèse, la pécheresse. »</p> + +<p>Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit +en espagnol : <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> sans <i>h</i>. Elle-même écrivait +toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle +orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle +orthographe française, conforme à l’étymologie +grecque, admet le <i>Th</i> : Thérèse. Il nous +faut insister sur ce menu détail d’orthographe, +parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, +de véritables tempêtes. Le <i>Th</i> passait alors pour +gallican, le simple <i>T</i> pour ultramontain : de là, +bataille entre les partisans des deux orthographes. +Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant, +dans sa traduction des œuvres de la Sainte, +adopté la forme espagnole : <i>Térèse</i>, il en fut aigrement +tancé par un abbé Postel qui élucubra +contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet +de démontrer que le nom castillan de <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> n’est +pas d’origine exclusivement espagnole, comme le +prétendait notamment le P. de Ribéra, le premier +biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est +dérivé du grec ; que la première sainte Thérèse, +ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin +de Nole, — et qu’enfin l’orthographe courante, +chez nos écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, est conforme +à l’étymologie grecque. En introduire une autre, +c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire +française… Il n’y a, en effet, aucune raison +de changer nos habitudes orthographiques et +d’abandonner une forme à laquelle nos yeux +français sont habitués pour en adopter une espagnole +ou italienne. Pour nous, la question est +des plus secondaires. Néanmoins, s’il faut choisir, +nous préférons rester traditionnalistes et +français.</p> + +<p>Mais il convient de regarder d’un peu près cet +acte de naissance, complaisamment rédigé par +une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda +semble attacher une certaine importance à l’heure +précise où l’enfant prédestinée est venue au +monde. Était-ce bien à cinq heures du matin ? +N’était-ce point plus tôt ou plus tard ? Ce qu’il y +a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque +grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir +que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. +En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que +cette voyante qui avait une telle horreur de tout +ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire +et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée +à l’enfer, — que ce lumineux génie enfin soit né +avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion : +le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez — Francisco +Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela +Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors +qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, +cinq frères de la Sainte.</p> + +<p>Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le +souffle des aventures héroïques. Comme les mâles +de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à +partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas +de ceux qui prennent racine dans un petit pays. +Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien +elle a souffert de ce que son sexe et son état +lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes +du siècle. Autant que cela était possible à une +nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a +étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. +Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude. +Le Nonce lui-même la traitera de « femmelette +agitée et coureuse ». Ce n’était pas pour +rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de +monde et de ces conquérants, qui, en quelques +années, soumirent à l’Espagne des continents +entiers…</p> + +<p>Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée +au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît +dans une vieille maison sévèrement close, entre +l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église +Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour +d’elle, elle ne voit que de pieux personnages. +Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. +Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait +lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable, +elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières +années, sa vocation parle de la façon la plus nette +et la plus impérieuse. Ses premières démarches +enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard. +Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite +réformatrice et la grande contemplative sont déjà +préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère +et sa destinée prochaine que cette équipée puérile, +dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le +souvenir : « J’avais, dit-elle, un frère à peu près +de mon âge : (c’était très probablement son frère +Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous +nous mettions ensemble pour lire des vies de +saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique +j’eusse grand amour pour tous les autres et eux +pour moi. Comme je voyais les martyres que les +saintes souffraient pour Dieu, il me semblait +qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir +de Dieu, et le désir me venait de mourir comme +elles : non point par amour que j’entendisse avoir +pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des +grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je +me mis, avec ce mien frère, à examiner quel +moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes +de nous en aller au pays des Maures, en mendiant +pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous +coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus +dans ce que nous lisions, c’était de dire que le +châtiment comme la gloire était <i>pour toujours</i>. +Il nous arrivait de causer longuement de cela et +nous nous plaisions à répéter : « Pour toujours, +toujours, toujours !… » Quelle perspective fascinante !</p> + +<p>Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet +à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle, +passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas, +vers ces hautes montagnes qui fermaient +l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles. +Ils furent rattrapés par un de leurs oncles +paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés +au logis, où leur mère les gronda fort de cette +escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara +que « c’était la petite qui l’avait entraîné et +qui lui avait fait prendre ce chemin… »</p> + +<p>Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements +passionnés et souvent tyranniques de +son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais +aimé à moitié : « C’était lui que j’aimais le plus, +quoique j’eusse grand amour pour tous les autres, +et eux pour moi. » Et aussi son besoin de partir, cet +instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières +lectures. Et ce goût pour la pauvreté évangélique, +qui va déchaîner de telles colères contre +sa réforme : « Demander l’aumône pour l’amour +de Dieu. » Ensuite, et par-dessus tout, ce bon +réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif +qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le +martyre comme un calcul avantageux. Elle +l’avoue naïvement, ce n’était point par amour +de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, +mais parce que c’était jouir à bon compte des +félicités célestes, — félicités, par surcroît, éternelles : +« Pour toujours, toujours, toujours ! » +Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense +est si prompte et si belle ?… Et puis enfin +cette autorité qu’elle prend immédiatement sur +les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang +de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils +lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné. +Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin, +comme elle montrait le chemin à son jeune +frère, sur la route qui allait au pays des Maures, — et +cela sans hésiter, avec une claire vision +des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.</p> + +<p>Sa première velléité héroïque vient d’échouer. +Mais c’est une opiniâtre. Elle s’obstine jusqu’à +la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la +conduisent au même but. « Voyant, dit-elle, qu’il +était impossible d’aller là où l’on nous tuerait +pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et, +dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous +mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages, +en entassant de petites pierres, qui nous +tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions +nul remède pour notre désir… »</p> + +<p>Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec +d’autres petites filles. « J’aimais, dit-elle, faire +des couvents, et il me semble que je désirais être +nonne, quoique moins vivement que les autres +choses que j’ai dites… » Déjà, elle fonde des +monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle +ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, +dans le désert et la solitude. En même +temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère +lui enseigne maintes dévotions, notamment celle +du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De +bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour +Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña +Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze +ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue +de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais +sa mère… La future Carmélite voit dans cet +élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si +affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa +vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, +son premier mouvement est de se jeter dans les +bras de la Vierge, protectrice du Carmel.</p> + +<p>En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée +dans les premiers actes de cette petite fille. +Elle révèle immédiatement le fond de son être. +Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce +qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence. +Elle veut être heureuse, mais heureuse +pour toujours, d’une félicité sans borne et sans +fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre +moyen de réaliser son rêve que la règle monastique. +La béatitude par le cloître, voilà son but et +sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations +encore inconscientes. On les aperçoit qui se +dessinent dès cette époque. Visiblement, dès cette +période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur +elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la +mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, +de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie +véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré, +elle finira par passer par les chemins où Dieu +veut qu’elle aille… Mais ira-t-elle jamais plus +loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de +son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers +les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête +sur le billot, pour gagner la palme. De tout son +cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie. +Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le +néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle +a pressenti toute la perfection à laquelle elle +pourra jamais atteindre : l’immolation complète +en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on +peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès +l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes +ses puissances et toutes ses facultés préformées. +Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la +lumière dont elle est capable. Mais cet état de +grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très +rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan +vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête. +L’âme se cherche et ne se trouve plus.</p> + +<p>C’est ainsi que, pendant des années, nous allons +suivre Thérèse sur la voie qui descend.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III<br> +<span class="xsmall">LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE</span></h3> + + +<p>Vous rappelez-vous ce passage de <i lang="it" xml:lang="it">La Vita +nuova</i>, où Dante, racontant le premier émoi de +sa rencontre avec Celle qu’il appelle « la Dame +de sa pensée », la présente, en réalité, à l’admiration +et à la vénération des siècles et de l’univers +entier : « Elle avait déjà assez vécu en ce +monde pour que, dans cet espace de temps, le +ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième +partie d’un degré, en telle sorte qu’elle +m’apparut dans le commencement de sa neuvième +année et lorsque j’accomplissais la mienne. +Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur +rouge, imposante et modeste, et la manière dont +sa ceinture retenait son vêtement était appropriée +à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité : à ce +moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte +la plus secrète du cœur, commença à trembler +en moi avec tant de force que le mouvement s’en +fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites… »</p> + +<p>Ce frémissement d’amour et d’admiration, on +ne le ressent point, à vrai dire, dès la première +rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable +splendeur qui environne, dès ses premiers +ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur +rayonnement a beau être invisible, certaines +âmes le sentent, même parmi les plus humbles. +Et alors, par la suite, quand le miracle est patent +pour tous, ces bonnes âmes se remémorent +de petites choses, de petites circonstances, qui +les avaient mystérieusement frappées sans +qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais, +leur semblent des allusions prophétiques +au miracle réalisé. Et c’est ainsi qu’aux phrases +magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa +Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le +symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer +ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse +du couvent de l’Incarnation, se rappelant +sa première vision de celle qui allait devenir +la Mère Thérèse de Jésus : « Je me souviens, dit-elle, +que la sainte Mère, étant encore dans le +siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent, +et j’en donne pour signes <i>qu’elle portait une +robe orangée avec des galons de velours noir</i>… » +Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir +de sa vieille compagne, le commente ainsi : « Ce +n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion. »</p> + +<p>Qu’entendait-elle par là ? Comment le rappel +de cette « robe orangée » pouvait-elle ajouter à +la dévotion de la Carmélite ? Sans doute, comme +Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, +elle voyait dans cette couleur éclatante, +encore rehaussée par ces applications d’étoffe +sombre, un symbole qui présageait la gloire future +de la Sainte.</p> + +<p>Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout +un détail topique, une image bien espagnole, +qui nous permettra d’achever notre composition +de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire +aventure de sainte Thérèse.</p> + +<p>Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse +faveur, nous voudrions nous la figurer +telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de +ce monde, non pas seulement dans ses habits de +jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée +à galons de velours noir, mais avec les traits +véridiques et les particularités de son corps et de +son visage. Il faut avouer que ce n’est pas très +facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle +ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui +passent pour authentiques sont-ils contestés +comme les copies ou les variantes. L’original +serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté +par un peintre de rencontre, un frère lai, +appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait +Jean de la Misère. D’après la tradition, la +Sainte elle-même en aurait été mécontente et +elle aurait déclaré à l’auteur : « Dieu vous pardonne, +frère Jean, de m’avoir faite si laide ! » +Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites +de Séville. Mais elle aussi est contestée. +Le véritable original de Jean de la Misère serait +maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, +un certain nombre d’autres portraits, — tous +réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains +de la Sainte et pris sur le vif, — sont montrés +aux visiteurs, en différents carmels espagnols, +notamment à Salamanque et à Valladolid.</p> + +<p>Tous représentent une personne ayant déjà +pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà +marquée par les flétrissures de l’âge : de sorte +que la jeune fille brillante et adulée que fut +Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir. +Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire +que nous a tracé d’elle son premier biographe, +le Père François de Ribéra.</p> + +<p>Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans +sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté +d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait, +un jour, à un de ses confesseurs : « Sachez, +mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en +particulier : on disait de moi que j’étais une +sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. +Je croyais deux de ces choses : je m’imaginais +que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui +indiquait assez de vanité de ma part… » Malgré +la restriction modeste, une foule de témoignages +concordants nous permettent de juger que cette +jeune fille si admirée et si convaincue de son +mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain +moment, dans sa toute première jeunesse, elle +dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment +les jeunes Espagnoles entre dix et +quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de +bonne heure une plénitude et une régularité +toutes classiques : elle devint plus belle que jolie. +C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra : +« Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable +beauté dans sa jeunesse, elle paraissait +encore fort bien dans un âge avancé. <i>Elle +était corpulente</i> et elle avait la peau très blanche. +<i>Son visage était rond, plein</i>, d’une belle coupe, +très bien proportionné. <i>Le teint de lis et de roses.</i> +Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui +donnait une beauté ravissante… Ses cheveux +étaient noirs et bouclés ; son front large, uni et +très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et +un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à +fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement +disposés, vifs et gracieux. Quand elle +souriait, <i>le sourire et l’allégresse s’y peignaient</i>, +et ils respiraient la gravité, quand elle voulait +se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé +vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné +vers le bas… La lèvre supérieure était déliée +et droite. La lèvre inférieure grosse et un +peu pendante. <i>Ses dents étaient bonnes, son menton +bien fait et proportionné</i> ; les oreilles ni petites, +ni grandes ; <i>le cou large</i> et peu élevé, les +mains petites et très belles. Elle avait, au côté +gauche de son visage, trois petits signes qui lui +donnaient beaucoup de grâce : le premier, plus +bas que la moitié du nez, le second, entre le nez +et la bouche et le troisième, au-dessous de la +bouche… » Et, en effet, ces trois grains de +beauté sont nettement indiqués dans la plupart +des portraits de la Sainte.</p> + +<p>Le religieux, à qui nous devons ces détails si +précis, prend l’honnête précaution de nous avertir : +« Toutes ces particularités, je les tiens de +personnes qui la virent très souvent de près et +eurent plus de facilité que moi de la considérer +à loisir. » Et il conclut : « Enfin tout paraissait +parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche +pleine de dignité et de grâce. <i>Elle était +si aimable, si paisible</i>, qu’il suffisait de la voir +et de l’entendre pour lui porter du respect et +pour l’aimer. »</p> + +<p>Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui +s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement +saine et parfaitement équilibrée. Elles +éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, +belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours +égale et d’un visage souriant. Il faut insister +sur ces traits, parce qu’ils constituent un +argument très fort contre ceux qui ont voulu +considérer sainte Thérèse comme une hystérique. +Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution +vigoureuse, tous ces signes habituels de +santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle +malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles +ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en +sont que plus inexplicables.</p> + +<p>Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle +fut : le souvenir d’une belle et bonne créature. +Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels +de son passage. Et d’abord son malheureux corps, +vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut +rendu le dernier soupir, — son pauvre corps dépecé +et dispersé à travers toute la catholicité qui +s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du +couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on +peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage +de marbre qui contient sa dépouille. On +s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est +qu’un grand reliquaire : c’est qu’en effet il ne +contient qu’une partie de son corps avidement +mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle +même d’Alba de Tormès, on vous montre +à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés +dans un tour d’argent, à droite de l’<i lang="es" xml:lang="es">altar mayor</i>. +Je confesse ma stupeur devant ces vénérables +débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit +la marque de la Transverbération miraculeuse, +cause une pénible surprise. Devant cette pauvre +chose humaine, ce lambeau de chair conservé +dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir +constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination +sont accablés par l’énormité du prodige, +déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce +prodige et la misère de la pauvre chair qui en +fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. +On s’agenouille et l’on adore.</p> + +<p>On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques +souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont +appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses +goûts, et autour desquels on peut rêver avec une +pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, +mais surtout dans les monastères espagnols. A +Avila, dans l’église des Carmes construite sur +l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, +entre autres reliques, le bâton et le rosaire de +sainte Thérèse, — le bâton sur lequel s’appuyait +la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, +fait de bois grossier, aux grains polis et usés par +ses doigts. Dans la même ville, au couvent de +Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice, +on garde un tambourin et une flûte, dont +elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires +de Noël. A Valladolid, c’est une poupée +de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition, +aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique +ou malade, pour la divertir. Les religieuses +ont habillé cette poupée de satin bleu +tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et +un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant +Jésus vêtu en pèlerin : elles l’appellent, en effet, +le <i lang="es" xml:lang="es">Peregrinito</i>. Les deux reliques les plus émouvantes +peut-être que j’ai vues, parce qu’elles +évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles +ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque, +une minuscule ampoule de cristal +contenant une goutte de son sang, — et, à Saint-Joseph +d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce +mouchoir a quelque chose de romanesque qui, +tout de suite donne le branle à l’imagination. A +cette époque, où la saignée était considérée +comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans +corrompaient à prix d’or les femmes de +chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci +se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles +un mouchoir taché du sang de leurs divinités. +A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une +sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment +précieuse…</p> + +<p>Mais ce sont là petites dévotions. Comme +l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles +de sainte Thérèse, la meilleure et plus +fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses +fondations, les écrits où elle a mis toute son âme, +tout son esprit et tout son cœur. On peut dire +que la personne morale qu’elle a été est toujours +vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.</p> + +<p>D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur +nous, — ce charme de la Mère Thérèse de Jésus, +que les contemporains sont unanimes à reconnaître. +Cet heureux don lui valut d’être traitée +en enfant gâtée par son père, ses frères, ses +sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses +compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait +qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement +de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de +sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en +donna des signes non équivoques. Elle se montrait +curieuse de toutes les choses de l’esprit, +passionnée pour la lecture. Profitant du goût de +sa mère pour les romans de chevalerie, elle se +mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette +sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable +et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle +aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la +collaboration de son frère aîné, elle se mit à en +écrire un. Il est infiniment probable que, cette +fois encore, comme pour leur fugue au pays des +Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et +aussi la grande inspiratrice de cette élucubration +enfantine : c’était elle qui avait l’idée, qui montrait +la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si +artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique +néanmoins le goût très vif que la jeune +fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait : +ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté +émouvaient certainement toute une région superficielle +de sa sensibilité. Mais son intelligence, +éminemment réaliste, n’était nullement portée +vers les chimères, ni non plus vers les abstractions. +Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le +génie métaphysique, au sens proprement philosophique +du mot. Rien de l’intellectuel, ni de +l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et +non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et +non abstraire et raisonner. De là la solidité de +ses observations, son bon sens, sa pondération, +son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus +petits détails de la vie matérielle. Mais il faut +se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter +sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au +bout des réalités et que, parti des plus humbles +réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes +et aux plus surnaturelles.</p> + +<p>Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou +son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour +des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau. +Elle-même se plaint de la faiblesse de sa +mémoire, comme de l’incapacité de son imagination. +Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans +complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau +faire tous les efforts du monde, elle avait si peu +d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se +représenter « la sainte Humanité de Notre-Seigneur ». +Les « compositions de lieu », recommandées +aux âmes pieuses par les <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint +Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout +au moins, que si elle avait la grande imagination +des inventeurs, des constructeurs ou des voyants, +elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination +qui s’attache à reproduire le détail +pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu +d’appeler, d’ailleurs fort improprement, « l’imagination +artiste ». Son style ne s’embarrasse pas +d’images, de métaphores cultivées en pots ; il est +aussi direct, aussi près des choses que possible. +Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison, +cette image ou cette comparaison n’a aucune +valeur littéraire indépendante de l’idée. +Elle est purement allégorique et, la plupart du +temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle +prétention aux élégances.</p> + +<p>Cette femme à l’esprit positif était douée d’une +âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité +à la fois très fine et très profonde. De toutes +petites choses la frappaient, l’amusaient, et, +quand elle se mettait à les conter, elle en tirait +les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout +ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses, +de la lumière, de toutes les splendeurs. +Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés, +les tableaux et les statues. Elle fait peindre +à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents : +elle-même surveille et inspire les peintres. +La campagne, les fleurs, les eaux courantes, +un beau jardin, un beau paysage la mettent dans +le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance +architecturale d’un château ou d’un +palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une +galerie princière et les trésors artistiques qui y +sont exposés. Amie de toutes les belles choses, +elle est capable d’en créer à son tour. On vante +son habileté de main. On admire ses travaux +d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a +même, chez elle, une pointe de sensualité : elle +aime les parfums et tous les raffinements de propreté +dont on se piquait alors.</p> + +<p>Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus +tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse. +Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il +lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique +son engouement pour les romans de chevalerie. +Que dis-je ! Elle s’émeut au seul mot +d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien +que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles +ses suprêmes recommandations, elle leur dira : +« Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de +faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment +et attendrissent l’âme… » J’entends +bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain, +d’actes de charité, mais cette âme ardente +veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.</p> + +<p>Au fond de cette âme, on sent une volonté +énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle +pour devenir tout naturellement héroïque. Elle +n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé +devant rien, pas même devant l’Inquisition. En +maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien +affirmer son courage invincible, — un courage, +disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien +possible, quoique cette dureté fût prompte à +s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité +au sens le plus noble du mot, une réelle +douceur, mais une douceur toute virile qui avait +horreur des sensibleries maladives, des fausses +larmes et des comédies sentimentales ou mystiques. +Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie +ou abîmée dans des visions fantastiques, +elle écrivait prosaïquement à la supérieure : +« Faites-lui manger de la viande !… »</p> + +<p>Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque +est une vraie fille de hidalgo, une +aristocrate, qui a conscience de la noblesse de +son sang, qui se sait apparentée aux premières +familles castillanes et qui compte même un roi +de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au +plus haut degré le culte de l’honneur : elle va +nous en donner, bientôt, une preuve saisissante. +Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les +plus grands personnages. Et cependant cette patricienne +très fière de sa race n’a aucun préjugé +nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des +personnes de qualité et même l’administrateur +du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur +de la sépulture dans une chapelle de son +couvent, avec le titre de fondateur, à un simple +marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs, +avait été le premier bienfaiteur de la communauté. +« Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas +grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai +toujours plus estimé la vertu que la noblesse. » +Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, +et, quand elle fut religieuse, d’humilité +chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent +que, même lorsqu’elle était prieure, elle +s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes. +Elle faisait sa semaine de cuisine aussi +facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. +Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, +nous assure qu’elle y excellait.</p> + +<p>Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. +Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle +arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui +domine en elle, c’est la volonté : tout doit céder +à son désir. « Quand je désire une chose, écrivait-elle, +il est dans ma nature de la désirer avec +ardeur. » Comment s’étonner qu’un caractère +aussi franc, une personnalité aussi richement +douée se soit affirmée de très bonne heure ? +Cette aimable enfant dut promener bientôt sur +le monde un regard aussi avide que curieux. +Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui, — et +c’est elle-même qui s’en accuse, avec une +excessive contrition, peut-être : « Je commençai +à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître, +à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma +chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités +de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car +je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas +mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu +que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi… » +L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain +que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, +mais il est non moins certain qu’à cet âge-là, +probablement à l’époque où elle lisait si +passionnément les romans de chevalerie, Thérèse +était devenue coquette. Cela avait dû commencer +du vivant de sa mère. On discute sur la date de +la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la +plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout +près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice +mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très +précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de +douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir +de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses +fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins +cette petite fille coquette et passionnée +restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son +destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être +digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est +sans doute à cet instant de sa vie que se place +une anecdote rapportée par doña Maria Pinel, +religieuse de l’Incarnation. Cette anecdote, la +carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse, +Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand +elle devint orpheline. Une nuit que les deux +jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans +doute à travers les petites rues obscures d’Avila, +tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse +s’écria :</p> + +<p>— Oh ! ma sœur, si vous saviez quel écuyer +nous accompagne, vous en seriez ravie !</p> + +<p>— Qui donc ? demanda la sœur.</p> + +<p>— Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa +croix !…</p> + +<p>Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, +remords ou pressentiment ? On n’ose décider. +Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions +dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà +elle <i>voyait</i> Celui qu’elle devait tant aimer. Elle +en était obsédée, même au milieu de ses frivolités +et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est +la note mondaine qui domine dans cette étrange +exclamation, dans ce cri poussé en pleines +ténèbres : elle pense toujours à Jésus-Christ, +mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures +des Amadis, se le représente sous des traits +chevaleresques : c’est l’écuyer, le cavalier servant +qui accompagne sa dame, — un cavalier servant +qui porte une croix !… Est-il possible de traduire +une plus pieuse et dramatique idée sous une forme +plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante ? +Toute l’Espagne du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle est dans ce cri.</p> + +<p>Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et +ne dépassèrent jamais les bornes permises. +Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un +tel remords, elle s’en est accusée en des termes +si véhéments, se comparant aux plus grands +pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on +se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune +orpheline n’aurait pas commis quelque grave +imprudence. Il suffit de lire la confession de ses +prétendus crimes pour être pleinement rassuré.</p> + +<p>Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements +de cette grande pécheresse. Pour ne plus +parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées +avec amertume, il ne s’agit en somme que de +relations frivoles et qui <i>auraient pu</i> devenir +dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement +les fils de son oncle, don Francisco de +Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à +celle de son père. Il paraît même que les deux +logis communiquaient par une porte intérieure. +Et ainsi les cousins étaient constamment avec +leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout +de la proximité des deux maisons, il était très +difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse, — elle +ne s’en cache pas, — se plaisait fort avec +eux : « Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, +à peine plus âgés. Nous étions continuellement +ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur +tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais +la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations +et à leurs enfantillages, choses qui +n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut +d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de +son mal… »</p> + +<p>Quel mal veut-elle dire ? Il est impossible d’en +apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et +embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, +une parente, — probablement encore une cousine, — que +son père et sa sœur aînée voyaient d’assez +mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, +on ne pouvait convenablement la mettre à la +porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les +conversations et l’exemple de cette fille lui +faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi +des servantes de la maison qui étaient prêtes à +lui rendre toute espèce de mauvais services : +« L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, <i>comme moi +l’affection</i>. » Affection pour qui ? Pour lequel de +ses cousins ? Nous connaissons les noms de +quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, +François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre, +François, Diègue ou Vincent, qui réussit à +troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle +une « affection » réciproque, pour reprendre la +chaste expression de la Sainte ? Toujours est-il +que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en +exagère sans doute le danger. Mais, si danger il +y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la +crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. +« Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire +changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui +que ce fût, qui pût me faire fléchir… » <i>Pas +d’amour, de qui que ce fût !</i> Il semble bien qu’il +y ait là un aveu, — qu’elle ait répondu, en effet, +à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons +nous en rapporter à la parole de cette fière +Castillane : son honneur sortit intact de cette +passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands +mots ! Nous allons voir que l’honneur ne fut +jamais en cause dans cette innocente aventure.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le +tour que prenait ses relations avec son cousin, +durent inspirer des inquiétudes à son père. Que +se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré +à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse ? +Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il +se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus +tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle +avait seize ans accomplis, et la malignité publique +pouvait jaser sur cette brusque détermination du +père de famille. On donna pour prétexte que sa +sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier +et que, décemment, la cadette, privée de la +surveillance maternelle, ne pouvait pas rester +toute seule au logis.</p> + +<p>Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième +année de son âge, entra comme pensionnaire au +couvent de Notre-Dame-de-Grâce.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV<br> +<span class="xsmall">LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES</span></h3> + + +<p>Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe +encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située +en dehors des remparts et comme accrochée aux +flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve +une assez fière mine sous son fardeau de siècles. +La loggia à colonnes qui précède sa chapelle +s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être +d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière +et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée +des sierras castillanes. Au sortir des +petites rues étroites d’Avila, on éprouve là +comme une impression de délivrance et de dilatation.</p> + +<p>Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par +l’église, semble être une véritable prison. Dans +un recoin obscur, à droite du chœur, on vous +montre le confessionnal de la Sainte. C’est une +espèce de guichet d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>, creusé dans une rude +et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid, +il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. +On frémit à la pensée des terreurs qui devaient +assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres, +qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule +de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents +d’Avila, les confessionnaux, les parloirs +surtout, ont quelque chose de sinistre.</p> + +<p>Au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, comme aujourd’hui encore, ce +couvent était habité par des religieuses augustines +cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient +des pensionnaires laïques, recrutées, en +général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en +même temps qu’un couvent, une pension, une +sorte de maison de surveillance pour jeunes filles +nobles, et non une maison d’éducation, au sens +ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là +pour son instruction : elle avait seize ans passés +et il faut croire qu’elle avait appris, au logis +paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée +de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait +mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle +fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut +vivement sentir. Elle comprit que son père et sa +sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience +n’était pas tranquille, ni son cœur non +plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une +véritable crise de désolation. Elle passa huit jours +dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait +tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous +avertit elle-même qu’en ce moment elle était +lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et +qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait +parce qu’elle se considérait comme une grande +pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle +tremblait que son père n’eût soupçon de son +innocente amourette avec son cousin. Elle se +crut perdue, perdue de réputation d’abord, et +puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour +concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut +songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité +de conscience des âmes marquées pour la +sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une +nature virginale et romanesque. La moindre +défaillance prend alors les proportions d’un +désastre. L’idée même du péché est une souillure +ineffaçable…</p> + +<p>Dans cette grande détresse, elle ne vit plus +qu’un remède, qui était de confesser son crime. +Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent +et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea +sainement de ce qui se passait dans cette petite +âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il +lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce +qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait +pour le mieux si cela devait la conduire à un +honnête mariage.</p> + +<p>C’était la réponse du bon sens et de la sagesse +pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse. +Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une +chose, dans les discours de son confesseur, c’est +qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point +aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au +mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour +cet état. Elle nous dit même qu’<i>elle le redoutait</i>. +Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée +comme les autres jeunes filles de son entourage : +c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait +accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun +enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement +aimé son cousin, le mariage aurait dû lui +apparaître dans une perspective enchanteresse. +Élevée comme elle l’était, — comme l’étaient les +jeunes Espagnoles d’alors, — elle ne pouvait pas +imaginer d’autre dénouement de cette intrigue +galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était +plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien +convenir que cette passionnette n’avait pas en +elle de racines profondes. C’était un entraînement +juvénile, pur mimétisme sentimental : le besoin +machinal de faire comme les autres. Et sans +doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait +encore sa véritable voie.</p> + +<p>C’est tellement vrai que, si elle eût réellement +aimé celui qui sans doute se disait déjà son <i lang="es" xml:lang="es">novio</i>, +elle eût profité de l’indulgence de son confesseur, +pour continuer ses relations avec le jeune homme, — relations +d’autant plus passionnantes qu’elles +devaient se faire clandestines. Thérèse était +enfermée au couvent. Le <i lang="es" xml:lang="es">novio</i> ne pouvait plus +correspondre avec elle que par des billets ou des +messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il +n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux. +Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, +puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit +point. « Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle +assez rudement, cela cessa bien vite. » Et la nouvelle +pensionnaire fut tranquille.</p> + +<p>Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les +huit premiers jours, c’était la peur affreuse que +son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci +n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa +plus grande crainte. Enfin son confesseur avait +mis sa conscience à l’aise : elle respirait. A cette +première semaine d’angoisse et de trouble, succéda +une période de calme et de détente. Elle se +trouvait même mieux chez les Augustines que +dans la maison paternelle. Et cela se comprend +assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle +vivait dans la compagnie assez bruyante de ses +neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle +qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, +cette promiscuité continuelle devait être un +véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait +s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans +cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle +tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie +qu’elle inspirait aux religieuses et à ses +compagnes. Elle sentait la puissance du charme +qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, +et, comme chez son père, on la traitait, chez les +Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément +de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait : +« C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a +faite : je plaisais partout où je me trouvais, et +ainsi j’étais très aimée… »</p> + +<p>Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une +religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires. +Celle-ci sans doute fut conquise par les +façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout +de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus +grand de tous les biens pour elle, aux yeux de +cette nonne, ne pouvait être que le salut de son +âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle +sans doute qui, la première, parla du cloître à +celle qui allait en devenir une des gloires. La +Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel +bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le +nom de cette pieuse initiatrice : elle s’appelait +Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la +Sainte a écrit ces beaux mots : « Elle commença +à me rendre <i>le désir des choses éternelles</i>. »</p> + +<p>Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas là de bien +grands mots pour une enfant de seize ans, occupée +jusque là de futilités et de vains bavardages avec +ses cousins et ses petites amies ? On ne manquera +pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie, +dont on accuse ceux qui racontent leur +enfance ou leur première jeunesse. On leur +reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des +préoccupations, des idées, ou des sentiments qui +ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus +tard. Et pourtant, ce grand « désir des choses +éternelles », la petite Thérèse l’avait eu, pour +ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le +premier geste enfantin, dont elle eût gardé la +mémoire : elle avait voulu s’enfuir au pays des +Maures pour gagner le Ciel, — affronter le martyre +pour obtenir une joie sans fin. Peut-on +imaginer un plus violent appétit des choses éternelles ?… +Ce grand désir, elle l’avait perdu dans +l’effervescence de la puberté. Et voici qu’une +voix amie la remettait sur la route de son véritable +destin. Mais la nature se rebellait dans cette +jeune Espagnole ardente et qui semblait promise +à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait +à la surveillante son horreur du couvent. Elle +en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible… +Cependant elle devait se rappeler ses +premiers jeux dans le jardin paternel : elle +s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire +des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse +avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il +pas là l’indice d’une vocation ? Tout cela, sans +doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle +y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans +cette oisiveté forcée du couvent.</p> + +<p>On devine assez bien les propos qui devaient +s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle +pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse, +après avoir subi un accès passager de +désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater +à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait. +Elle lui disait :</p> + +<p>— Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi +n’y resteriez-vous pas toujours ?…</p> + +<p>Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait +jamais se plier à la vie austère des Augustines. +Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes +filles : elle les enviait même ; mais elle se déclarait +incapable de les imiter. Souvent, à la +chapelle, elle les voyait, le visage inondé de +larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle +expression de béatitude dans leurs regards, +qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée +par comparaison avec son propre état. +Alors elle disait à Marie Briceño :</p> + +<p>— Comme je voudrais pleurer, moi aussi ! +Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais +bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la +Passion, sans en tirer une larme ! Ah ! cela me +fait une très grande peine !…</p> + +<p>La sœur du dortoir lui remontrait que ces +grâces viennent au moment où l’on s’y attend +le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé +de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu +par hasard : « Beaucoup sont appelés, mais peu +sont élus ». Et elle lui disait de quel prix Dieu +récompense ceux qui sont dociles à cet appel.</p> + +<p>De tels propos achevaient de bouleverser l’âme +troublée de Thérèse. Quelqu’un l’amenait doucement +à renouer une conversation importune, +qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années +de dissipation. Encore une fois, la question +du bonheur, — et du bonheur sans fin, — se +posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé +qu’à quelques-uns, — beaucoup sont appelés, +mais peu sont élus, — allait-elle le manquer, et +le manquer par sa faute ? Et la voie la plus sûre +pour y parvenir, n’était-elle point le couvent ? +Allait-elle s’en détourner ? Et pour quoi ?… Pour +de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation +éternelle ! Il fallait choisir : le Ciel ou bien l’Enfer !… +L’Enfer ! tout son être frémissait et se +révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y +accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable +répulsion à méditer sur l’Enfer ! Et pourtant, +c’est la Loi, — et même la Loi d’amour ! +Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il +inscrit ces paroles terribles au-dessus de la +porte qui conduit à la Cité dolente : « La justice +anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre +de la divine Puissance <i>et du premier Amour</i>. +Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et +moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez +toute espérance !… » Sans doute Thérèse y +songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église +des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre +guichet du confessionnal, cette porte étroite +creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante +comme un mur de cachot. Alors, la +nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids +écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde, +pour se tourner vers la vie véritable : le cloître +était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de +jeune fille aimante et aimée de tous protestait +contre cette affreuse extrémité. Non ! elle ne serait +jamais religieuse !… Ou, s’il fallait absolument +l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît +de choisir un ordre moins sévère que celui des +Augustines, — dont la règle pourtant n’était pas +des plus rudes, — qu’on la laissât, par exemple, +entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses +pouvaient aller et venir, sortir à leur +guise, recevoir leurs parents et leurs amis ! Justement +Thérèse y avait une amie de son âge, qui +avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne +Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait +à supporter les premières rigueurs de la vie monastique, +elle la consolerait au besoin. Et puis, +ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à +cette époque, un prestige d’élégance auquel la +jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était +sans doute le rendez-vous de tout le beau monde +d’Avila…</p> + +<p>Thérèse allait-elle faire comme son amie, +Jeanne Suarez ? Allait-elle entrer, elle aussi, à +l’Incarnation ?… Résolution cruelle à prendre ! +Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. +Et notons que ce drame de conscience, +qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse +n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, +ni à son confesseur : Qu’on ne dise pas +qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle +fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur +fanatique, ou par sa famille, — qu’on jeta le +trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer. +Tout le travail psychologique, que nous avons +essayé de résumer, s’accomplit spontanément +dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint, +personne ne la força, sinon Celui auquel +on ne résiste point et contre l’emprise duquel +Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été +autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous +l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, +il faut bien convenir que Marie Briceño +n’eut d’autre influence sur elle que celui de +l’exemple et des conversations pieuses. Tout +le drame du déchirement se passa entre Thérèse +et Dieu.</p> + +<p>Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur +d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans +ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice +ne donnent pas l’impression, pour l’instant du +moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle +se borna à demander aux religieuses de prier +Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où +elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même +n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée ?… +Enfin, après que Thérèse eut passé environ +dix-huit mois chez les Augustines, elle +tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment +probable, étant donnés son tempérament +très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que +cette maladie, où elle-même voit une intervention +providentielle, fut la conséquence, non seulement +de la claustration qu’elle subissait pour la +première fois, mais de la crise morale où elle +se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…</p> + +<p>Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir +mis ses jours en danger, — en tout cas, qui inspira +d’assez vives inquiétudes à sa famille pour +qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les +Augustines ? La Sainte, qui, dans son autobiographie, +s’étend assez volontiers sur ses infirmités +physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et +pourtant il serait fort important de le savoir. +Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces +mystérieuses crises, au caractère si complexe, +dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent +consécutives à un grand choc moral ? On voit +l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril +de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir +modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce, +telle elle va se montrer à nous, +pendant assez longtemps encore.</p> + +<p>Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente +toujours. Mais elle persiste dans son indécision. +Ce projet héroïque est combattu, en +elle, par tant d’attraits toujours si puissants ! +On peut même croire que l’obsession du cloître +a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise +par le monde : ce qui est assez naturel chez une +convalescente.</p> + +<p>On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la +maison de sa sœur aînée, — celle qui lui avait +servi de mère, — Marie de Cepeda, mariée à don +Martin Guzman Barrientos.</p> + +<p>Les deux époux habitaient un petit <span lang="es" xml:lang="es">pueblo</span> de +quelques feux, sur la limite de la province d’Avila +et de celle de Salamanque, un misérable hameau +nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant +elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de +Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un +petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. +Comme tous les membres de la famille, cet oncle +était un homme profondément religieux et de +grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les +ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut +celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens +ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur +la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente +écouta-t-elle ces pieux propos ? Il est +probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il +est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, +elle n’avait pas grande inclination pour +les livres de piété. Son oncle lui demandait de +lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, +comme le propre père de Thérèse, ne +lisait que des livres spirituels : « Je n’en étais +point amie, nous dit franchement la jeune fille, +mais je feignais le contraire, parce que je me suis +toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible +que cela fût pour moi. »</p> + +<p>Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt +frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures +firent une réelle impression sur son esprit. +Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences, +véritables semences de conversion, qui +n’écloront que longtemps après.</p> + +<p>Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et +son beau-frère ? Quelle fut sa vie à Castellanos +de la Cañada ? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle +des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur +ses sentiments et sur sa détermination finale ? +L’imagination a libre carrière pour placer, à cette +époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques +aventures. La vérité, c’est que cette pénitente +qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait +l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de +pareil. Il est infiniment probable que son existence +à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, +aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels, +et qu’elle était partagée tout entière +entre les soins du ménage et les exercices de +dévotion.</p> + +<p>Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra +chez son père. Elle demeura à la maison paternelle +pendant plus de quatre années encore. Et +il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. +Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à +son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus +jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, +l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés +de se mettre au service de quelque capitaine et +de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus +que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, +avec ce don de commandement et d’organisation +qui était en elle, prit en main la direction du +ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en +acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda +souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps +que possible… Pourtant, le moment était +venu pour elle de se marier. Des partis lui furent +sans doute proposés par les membres et les amis +de la famille, à commencer par son père lui-même. +Il ne semble pas qu’elle ait seulement +arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il +importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie +du couvent, a passé quatre ans chez son père, en +véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû +certainement, avec sa beauté et sa naissance, être +plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, +elle ne se maria point, — bien plus, qu’elle n’y +pensa même pas : autrement elle nous l’aurait +dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son +cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil ! +Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent +que la véritable vocation de Thérèse était +le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a +produit ses extases et ses visions. A ce propos, +qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite +célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse +Marie de l’Incarnation, qui non seulement +se maria et donna le jour à plusieurs +enfants, mais qui eut des extases avant, pendant +et après son mariage.</p> + +<p>Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au +contraire, son désir de ne point se marier, pour +que son père, comme elle nous le dit, ait conçu +l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa +mort. Selon les idées du temps, une vieille fille +ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents +infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est +à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.</p> + +<p>Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, +elle était faite pour ce rôle de maîtresse +de maison. Elle s’y complaisait certainement. +En outre, elle aimait ses frères et ses +sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui +plus que de l’affection : c’était de la vénération. +Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de +vieille fille semblait tracée d’avance : elle +marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux +père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses +jours comme dame pensionnaire dans quelque +béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation, +où une certaine vie mondaine était tolérée. +Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit +un autre chemin, parce qu’elle était appelée +ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le +souvenir de ses conversations avec Marie Briceño +et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses +d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la +troubler au plus profond de son âme. Alors, elle +se sentait rendue à elle-même. Elle retrouvait +son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres +termes : « Je compris la vérité de ce que j’avais +entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant +de tout et la vanité du monde. » Et puis la peur +de la damnation recommençait à la tourmenter. +Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait +plus que jamais comme une nécessité pressante. +Le cloître seul pourrait la sauver. Mais +quelle agonie pour se déterminer à y entrer !…</p> + +<p>Ce fut une véritable « bataille », — le mot est +d’elle, — une bataille qui dura trois mois, qui +lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. +Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque +c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans +le même moment, elle lisait les lettres de saint +Jérôme sur l’excellence de la virginité et de +l’état monastique, — et ces lettres achevaient de +la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à +cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la +force de la prendre. Le grand ressort lui manquait : +l’amour de Dieu. C’est elle-même qui +l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris +du monde, son détachement de toutes affections +terrestres, n’étaient encore pour elle que +des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère +que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter : +elle adorait son père, elle aimait ses frères et le +logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités +très douces à quoi elle était plus fortement +attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle +jamais le courage de briser de tels liens ? Était-ce +même raisonnable ? N’avait-elle pas beaucoup +de bien à faire en restant dans le siècle ?…</p> + +<p>Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, +rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent, +elle le connaissait, Dieu merci ! Elle avait vu +chez les Augustines ce que c’est que la vie +monastique, et elle s’en détournait avec effroi… +Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est +vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait +à elle, avec une foule de jouissances, dont elle +savait le prix, — et c’est le renoncement qu’elle +choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il +n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus +cruelle que celle-là !</p> + +<p>Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à +son père. Elle lui dit qu’elle voulait être +religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa +résolution par point d’honneur : car, l’ayant dit +une fois, cette Castillane n’était point fille à se +dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense +un tel projet. Malgré les instances des proches et +des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa +détermination, il se montra inébranlable dans +son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que +sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après +sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la +maison.</p> + +<p>Elle écouta les volontés paternelles avec tout +le respect qu’on devine. Mais elle sentit que, si +elle obéissait, elle était perdue à tout jamais. +Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, +que tant de chères habitudes retenaient +dans le monde. Seul un coup de force pouvait +rompre toutes ses attaches. « Il faut bien, dit-elle, +que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage. +Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à +bout !… » Elle eut ce courage. Elle persuada à +un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine, +d’entrer en religion avec elle, — lui chez les +dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites +de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau +matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison +familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent +frapper à la porte du couvent…</p> + +<p>Ce geste décisif, le plus solennel de toute la +vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des +années auparavant, lorsque avec son autre frère, +Rodrigue, elle était partie pour le pays des +Maures, afin de gagner la palme. Cette fois, +c’était encore pour la même raison qu’elle partait : +pour être bien sûre de ne pas manquer le +bonheur, — et un bonheur, qui, comme les deux +enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer +« toujours, toujours, toujours… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br> +LE DIFFICILE CHEMIN +DE PERFECTION</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>« Je menais une vie très pénible, +parce que, à la lumière de l’oraison, je +comprenais mieux mes fautes. D’un côté, +Dieu m’appelait et, de l’autre, je suivais +le monde… Je voulais, ce me semble, +accorder ces deux contraires si ennemis, +la vie spirituelle et la vie des sens +avec ses satisfactions, ses plaisirs et ses +passe-temps. »</p> + +<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. VII.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">AU COUVENT DE L’INCARNATION</span></h3> + + +<p>Ce couvent était dans sa première nouveauté +et, si l’on peut dire, fort à la mode, lorsque Thérèse, +accompagnée de son frère Antoine, s’en +vint, en postulante, tirer la cloche de la sœur +tourière.</p> + +<p>Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, +il existe encore : c’est assurément le lieu le plus +célèbre et le plus visité d’Avila. D’une belle +coloration méridionale, ce vaste ensemble de +bâtiments, dominé par les campaniles de la chapelle, +se développe en dehors des murs, au +couchant de la ville, dans une dépression de +terrain, qui prend des airs de vallée et que sillonnent +des eaux courantes. Quelques arbres, +quelques verdures un peu maigres forment, çà +et là, des oasis dans l’aridité et la nudité du +sol. Il paraît que, derrière les murs, les religieuses +ont des jardins assez vastes et agréables. +Mais le grand avantage et le principal agrément +de l’Incarnation, c’est que, du seuil du monastère, +on jouit d’une des plus belles vues sur la ville. +Suivant la déclivité de son acropole rocheuse, +entre les créneaux de ses vieux remparts et les +mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement +fougueux vers le lit de la rivière, le frigide +Adaja. De cet endroit, le profil d’Avila, n’était +la masse rougeâtre de sa cathédrale, apparaîtrait +comme purement romain, carré, solide, trapu, +sans nulle fioriture gothique ou mauresque. C’est, +en tout cas, un fier profil de cité, et le lieu d’où +on la contemple, un des plus salubres des environs.</p> + +<p>Le monastère qu’on y construisit au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle +était, en réalité, sorti d’un béguinage (<i lang="es" xml:lang="es">beaterio</i>) +fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez +de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la +fondation, permettait à ces béates de se rattacher +au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des +carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était +le moment où les Rois Catholiques expulsaient les +Juifs d’Espagne : on pouvait faire d’excellentes +spéculations sur les immeubles abandonnés par +ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila +confisqua un terrain appartenant à des Juifs +exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire +des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée +en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble +forma le béguinage d’Elvire de Médina. +J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre +dans quelle atmosphère de catholicisme +belliqueux et triomphant naquit et se développa +sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était +vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. +Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient +quelle force redoutable il avait fallu vaincre.</p> + +<p>Plus tard, une de ces béates, ayant eu des +démêlés avec la supérieure du béguinage, se +retira à Alba de Tormès. La supérieure étant +morte, elle fut élue à sa place par les béguines +d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait +doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée, — et +l’ambition, — de fonder un véritable couvent +de carmélites, et, après avoir intenté un procès +à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot, +elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors +des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien +ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné +de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le +monastère de l’Incarnation.</p> + +<p>Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. +Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils +du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo, +lequel attribua au futur couvent quelques redevances +qu’il possédait dans le diocèse d’Avila. +On dut employer pour la construction les matériaux +les plus modestes. Les murailles de clôture +étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture +de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait +les bâtiments conventuels, l’église et le chœur. +Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de +se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus +tôt possible ce monastère improvisé. Par une +coïncidence qu’ont relevée les historiographes du +Carmel, la première messe y fut dite le jour +même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515 : +de sorte que le couvent avait tout au plus vingt +ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord, +on dut y vivre fort misérablement. On avait tout +juste de quoi manger. En hiver, — et l’on sait +que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux, — il +neigeait dans le chœur et dans l’église. +La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. +En été, la chaleur devenait accablante. +Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos. +Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, +on voyait assez clair pour lire : la lumière entrait +par les interstices des tuiles. Il faut croire que +cette installation sommaire s’améliora peu à peu, +puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa +cellule, — c’est elle-même qui nous en assure, — et +puisqu’elle la trouvait si commode.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation, — comme +toutes les nouveautés, — jouissait +alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait +sans doute le prestige très ancien de l’ordre +du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles +nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra, +le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses, — desquelles +sans doute il sied de +décompter un certain nombre de converses et +de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les +façons, c’était là une population monastique des +plus imposantes, une véritable ruche féminine, +dont la ferveur n’était pas uniquement tournée +vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait +à bien des mondains et à bien des mondanités, et +l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait +rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse +de Ahumada allait garder un pied dans le siècle…</p> + +<p>La voilà donc postulante, à son cœur et à son +corps défendant. Pour se donner courage, elle +s’est fait accompagner par son jeune frère +Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don +d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a +préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se +faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle +seule, avec sa résolution chancelante, elle avait +peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de +l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. +Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient +des relations amicales avec Alphonse de +Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme +sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même +pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un +peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé +d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra +à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être +une sainte, — mondainement parlant. Les religieuses +de l’Incarnation ne voulaient pas se +brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant +sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres : +grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. +Elles demandaient une dot, et il paraît bien que +Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations +qui durèrent un certain temps et qu’il +importe de bien souligner, ne fût-ce que pour +répondre aux allégations tendancieuses de certaines +personnes qui nous représentent Thérèse +comme une malheureuse victime jetée au cloître +malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par +des confesseurs ou des conseillers qui auraient +abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia +les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent. +Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil +pendant un assez long temps. Les historiens du +Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas +tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, +c’est que les délais durèrent environ deux mois +et demi, comme nous l’allons voir un peu plus +loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas +laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, +avant de donner son consentement, il aurait tenu +à bien éprouver la vocation de sa fille.</p> + +<p>Heureusement celle-ci avait des intelligences +dans la place : d’abord, son amie Jeanne Suarez, +qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de +carmélite et aussi une vieille parente, dont elle +nous parlera dans son autobiographie. D’autre +part, si nous nous reportons à l’acte de dotation +publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, +nous constatons que la prieure du couvent était +« la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca +del Aguila » — probablement la sœur ou +la parente de sa marraine, doña Maria del +Aguila, — et qu’enfin une des religieuses présentes +à la signature du contrat s’appelait Francisca +Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de +cette Marie Briceño, qui était surveillante des +pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu +sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait. +Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites +n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une +jeune personne qui appartenait à l’une des premières +familles d’Avila et qui donnait de si brillantes +espérances.</p> + +<p>Enfin, après bien des résistances et des discussions, +Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa +par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est +fort long et surchargé de clauses : ce qui nous +prouve une fois de plus combien l’entrée au +couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de +difficultés et combien compliqué le règlement de +sa situation. Voici les premières lignes de ce +document, qui est des plus suggestifs et qui nous +met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène +de contrat :</p> + +<p>« Au nom de Dieu, Amen ! Sachent tous ceux +qui cet instrument public verront, comment +étant présent dans le monastère de Notre-Dame, +Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de +la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le +trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de +la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil +cinq cent trente-six ; étant présentes les révérendissimes +dames prieure et religieuses dudit monastère, +réunies en chapitre, dans le parloir dudit +monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée +selon l’usage et coutume… étant présente avec +les dites dames religieuses, derrière les grilles +du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, +fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda +et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement +défunte (qu’elle soit en gloire !). Et étant +aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles, +du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de +Cepeda, en présence de moi, le notaire public et +des témoins soussignés… »</p> + +<p>Après cela, les différents articles du contrat : +le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la +nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures +de pain de rente, moitié orge et moitié froment, — rente +qui commencera à partir du jour où ladite +doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut +dudit pain de rente, une somme de 200 ducats +d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso +Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année +1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux +religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié +orge et moitié froment, pour la nourriture de +ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. +En outre, il s’engage à fournir un lit muni +d’une housse, de parements de chevet et d’un +dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une +de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins +et autres accessoires, plus un lit de sangle, — ensuite, +pour son vêtement, 2 habits, un de beau +drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une +autre blanche, une autre en toile de Palencia, +2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une +peau de mouton, des coiffes, des chemises, des +chaussures et les livres dont se servent les religieuses…</p> + +<p>Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au +couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir +une collation à toute la communauté, avec des +bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile +il offrira une collation et un dîner et, à chaque +religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage…</p> + +<p>Remarquons cette date du 15 août fixée pour +le paiement des 25 mesures de « pain de rente », +lesquelles représentent les frais de nourriture de +la postulante pendant son année de noviciat. Elle +serait donc entrée au monastère, en fugitive du +toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et +comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre +de la même année, près de trois mois se +seraient passés avant que le père de la jeune fille +eût donné son consentement et que toutes les +formalités d’admission eussent été réglées. Cette +date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée +de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle +avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. +Il est infiniment probable qu’elle choisit +à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui +faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de +son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur +les délais et les difficultés de toute sorte qu’on +opposa, tant du côté de la famille que du côté du +Carmel, à cette héroïque résolution.</p> + +<p>Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles +de la Sainte ont longuement médité sur +toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation. +Elles y ont aperçu une foule de traits +symboliques ou d’intentions providentielles : +d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est +sortie cette grande lumière mystique, qui allait +rendre au catholicisme déclinant un tel éclat. +Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte +d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui +rappelait le lien à la fois historique et doctrinal +entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de +ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque +chose de providentiel encore dans cet autre +fait que le monastère de l’Incarnation renfermait +un si grand nombre de religieuses à l’époque où +Thérèse y vécut : Dieu avait rassemblé là comme +une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût, +dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices +de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, +c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois +sévères, et, il faut bien le croire, justifiées, +que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins +pour elle un véritable foyer de vie spirituelle : +c’est là que, pendant de longues années, elle +s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces +prodigieuses, dont le monde a parlé…</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son +dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement +de son père. Elle a payé sa dot et elle a +pris la robe de bure de ses futures compagnes. +Tout est en règle, tout est prévu dans le plus +petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans +un ordre inflexible, du noviciat à la profession +et de la profession à la tombe. Elle a mis entre +elle et le monde une barrière qui n’est pas encore +assez épaisse ni assez infranchissable à son gré. +Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse +et encore tout endolorie de ce terrible combat +contre elle-même. Elle est entrée au couvent +comme on marche au supplice. Les expressions +dont elle se sert pour peindre les affres de ce +grand déchirement sont des plus violentes. Elle +va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus +rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle +ne se sente le courage de triompher… Et aussitôt +après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, +elle ajoute cette phrase déconcertante : « Dès que +j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand +contentement d’avoir embrassé cet état, que +jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et +il changea la sécheresse de mon âme en une +infinie tendresse… »</p> + +<p>Elle nous avertit en même temps que personne, +alors, ne se douta de ce qui se passait en elle. +Qu’était-ce donc ? Et quel drame intérieur se +cache derrière ces confessions en apparence +contradictoires ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II<br> +<span class="xsmall">LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE</span></h3> + + +<p>Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien +l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à +prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle +l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut +franchi le seuil du couvent : c’était le sentiment +joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment +auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine +gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, +d’en attribuer à Dieu tout le mérite.</p> + +<p>La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination +qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt, +voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle +avait certainement prévus, mais qu’elle ne +croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les +intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver +les hommes ou les choses hostiles à leurs +désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, +ils en souffrent cruellement… Enfin, +lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères, +sa famille, le couvent, — et nous n’avons fait +qu’indiquer les questions d’intérêt passablement +compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada, +son entrée en religion, — il est assez +naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse +de délivrance. Elle était encore toute +jeune : vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est +encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué +si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était +pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel, +un habit de « beau drap » — nous l’avons +vu stipulé pour son trousseau — et qui, sans +doute, ne lui était pas moins seyant que la robe +orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes +avaient gardé le souvenir. De nouvelles +occupations allaient se partager sa journée : les +mille besognes délicates et compliquées de la vie +conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement, — et +aussi avec le contentement intime, la satisfaction +de conscience qu’on éprouve à remplir la +fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous +dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive +à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée +pour tout ce qui touchait aux choses de +la religion. Même les plus pénibles services ne +la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de +zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle +donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et +ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du +renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. +Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie +différente de celle qu’elle avait ressentie à son +entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle +s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu, +ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir, +et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait +disproportionnée avec sa cause. C’étaient +les prémices des grâces dont elle allait être +comblée : elle n’en avait alors qu’un sentiment +confus.</p> + +<p>Cette période de calme et de modeste félicité +fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte +durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent +et la torturèrent. Ces troubles — il convient +d’y insister — étaient d’ordre purement +moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était +réprimandée par ses supérieures, sans doute +aussi critiquée par ses compagnes, — et elle +avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel +conflit des natures supérieures et originales avec +les médiocres âmes routinières. Celles-là vont +droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la +vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir +par les méthodes et les disciplines. Et +celles-ci ont toujours une tendance à accuser les +premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que +la voie directe est des plus périlleuses et qu’il +est bien difficile, surtout au début, de distinguer +le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe +et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait +contredite et blâmée par ses compagnes, que +Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude. +Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude. +Une âme élue ne trouve de joie et de conversation +véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire +que Thérèse fuyait ses compagnes : elle avait +bien trop de charité chrétienne pour leur marquer +du ressentiment ou de l’éloignement. Et +puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le +monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières +et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher +complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus +qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, +ou elle se retranchait matériellement dans son +oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et +là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de +pleurer sur son indignité et sur des fautes dont +elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres +moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle +regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon +de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait +pas comme les autres, qui même savait +mettre quelque chose de personnel dans l’observance +de la règle commune. Elle se piquait de +faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement, +elle en attendait des louanges, qui ne lui +étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse +souffrait dans son amour-propre, comme dans +ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. +Mais sa souffrance avait des causes plus +profondes, dont elle eut certainement conscience, +dès cette époque.</p> + +<p>Essayons de voir, d’après ses propres confessions, +ce qui troublait si fort cette âme de jeune +fille si avide de bonheur.</p> + +<p>Certes, l’amour humain n’a aucune part dans +ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations +frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux +cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, +essayaient de lui faire passer des messages +galants : pas la moindre allusion à tout cela dans +les pages qu’elle a consacrées à cette période de +sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons +l’en croire avec une entière sécurité. Oh ! +non, elle ne regrette rien du monde et, si elle +pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement +élevé que celles que nous pourrions supposer +avec son entourage. On démêle qu’à ce +moment de sa vie, — alors qu’elle avait fait le +premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait +encore retourner en arrière, — une seule idée la +domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible +qui lui arrache des larmes : <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, — tout +est néant. Le monde est une vanité, sinon +une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient +que par la négation du monde. Or Thérèse est +assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore : +elle n’est entrée au couvent que pour +étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier +le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, +il faut être soutenue par une grande certitude et +par un grand amour : c’est qu’il existe une autre +réalité et que cette Réalité unique est l’unique +aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, +aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît +pas encore le véritable amour de Dieu. Elle +l’avoue en toute humilité : « Je n’avais pas alors, +il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois +l’avoir eu après que je commençai à faire oraison. +Mais une lumière me faisait voir le peu de +valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le +très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet +amour, <i>car ils sont éternels</i>. » Ainsi, comme elle +n’aimait pas assez Dieu, ces « biens éternels » +n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui +ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur, +sans lumière, ni chaleur, — sans attrait, pour +tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle +puissance de séduction dans les biens qui passent, +dans les jouissances charnelles !… Et sous ces +gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence +de cœur, gardons-nous de voir autre +chose que les satisfactions les plus permises : +elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux +surtout avec qui elle peut avoir des entretiens +spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de +conversations : elle sait qu’elle y brille facilement +et elle accepte assez volontiers d’être admirée +pour cela.</p> + +<p>Mais au fond, que toutes ces affections, que +toutes ces satisfactions d’amour-propre sont +vaines ! Thérèse se sent pressée par la vérité +cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, +l’idée qui domine la vie ascétique, et qui, +à travers les plus douloureuses épreuves, conduit +au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit +l’envers de la toile où est peinte la futile image +de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la +vraie et seule sagesse consiste à le nier : remonter +la pente de la Chute originelle, imiter la +Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers +nous pour retourner vers son Père. L’incarnation ! +Mystère insondable ! Arriver à secouer ce +poids accablant de la chair, vaincre le courant +de la Chute, lutter contre la puissance inconnue +et formidable qui précipite l’âme humaine vers +l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever +le fardeau des siècles de damnation qui nous +écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre +des myriades et des myriades d’êtres entraînés +par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière +et contre l’univers entier, — quelle entreprise +à donner le vertige et quelle agonie pour +celui qui se sent marqué du signe de la sainteté ! +Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée !… +Justement, lorsque Thérèse affronte pour +la première fois ce redoutable mystère, elle est +religieuse au monastère de l’Incarnation, sur +l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un +lieu encore tout pénétré des influences charnelles +de la synagogue. Frappant sujet de méditation +pour la novice du Carmel ! Nous ne pouvons pas +avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa +pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est +certain, incontestable, c’est l’horreur du monde +chez cette jeune fille qui le connaissait à peine, — horreur +combattue, il faut le redire, par la +persistance, en elle, de certains attachements, de +certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels, +mais qui n’en sont pas moins contraires à la +perfection.</p> + +<p>On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment +très fort, qui paraît avoir commandé et orienté, +dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse : +l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour +ainsi dire, de naissance, — rappelons-nous sa +fuite enfantine à la recherche du martyre et de +la félicité céleste, — c’est là, chez elle, un des +premiers et des plus évidents signes de la sainteté. +Au commun des hommes il faut, pour arriver +à un pareil sentiment, non seulement le +spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière +de la créature, de la stupidité et de la brutalité +de l’univers mécanique, mais une expérience +personnelle, douloureuse et mille fois répétée +de tous les désenchantements et de tous les désabusements. +Même après cette expérience, nous +ne comprenons guère les raisons de l’ascète, +tout ce qui justifie une négation si totale. Nous +sommes tellement entraînés par le torrent de la +Chute que nous devons faire un grand effort +contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre +sous les yeux cet « envers de la toile » qui est +l’habituel sujet de contemplation ou de méditation +pour l’homme de renoncement : la corruption +congénitale de la Faute, le mal au dedans +comme au dehors de nous :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage</div> +<div class="verse">De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…</div> +</div> + +</div> +<p>Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos +pensées immédiatement faussées et dépravées +par cette malice originelle. Pas un acte de vertu, +pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement +sa caricature satanique. Le masque +grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les +apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides +et les plus rassurantes. Cette omniprésence +du Mauvais se dégageant triomphalement des +époques les plus platement matérielles, comme +la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et +d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu +civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et +à toutes les atrocités de la barbarie : déchéance +infernale d’autant plus effrayante que la mollesse +des âmes semble interdire l’espoir de tout remède… +A côté de ce drame immanent de la +Damnation, la perpétuelle duperie de « ces plaisirs +légers » dont on dit qu’ils aident à supporter +la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, +de la tromperie volontaire dont ces plaisirs +sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui +nous fait croire à des fantômes de beauté ou de +bonheur, toujours situés hors de nos prises. La +pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés +à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout +de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier +en nous ces désolantes notions, nous sommes +obligés de nous violenter, tellement la pleine +conscience en est rare dans nos esprits, alors +que, de temps en temps, le sentiment en est si +cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans +nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la +tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui +nous emporte, une contrainte pénible, et que +nous ne pouvons pas supporter longtemps, est +nécessaire.</p> + +<p>La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas +besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire +les expériences amères qui conduisent au détachement. +Dès le début, par une grâce spéciale, +elle fut instruite de la duperie du monde. Elle +fut la lèvre qui se détourne du vase avant même +d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment +de l’âme élue, qui devine la déception +et la catastrophe finale où se précipite la vie +d’en bas.</p> + +<p>Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux +en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise. +D’un bond s’élancer vers le bonheur ! Mais +par quels moyens ? Le martyre ! Le Cloître ?… Le +martyre n’est pas toujours possible, tandis que le +cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides… +Mais quels délais il oppose aux impatiences +de la charité et du sacrifice ! Quelles +minuties, quelles routines de dévotion, sans parler +de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse +d’âme des supérieures ou des directeurs +spirituels ! Enfin, il est des couvents où l’on ne +se sent pas assez défendu contre le monde, parce +que la règle y est mal observée, ou trop molle. +Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait +pas dans ce cas ? Thérèse ne pouvait s’empêcher +d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont +elle s’affligeait et, à de certains moments, se +désespérait.</p> + +<p>En cette extrémité, elle en vint à envier une +de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se +mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante. +Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, +son ventre s’était crevé de fistules par où +elle rejetait les matières que l’on devine. Les +autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec +horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, +se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait +la patience de la moribonde, et elle demandait à +Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire +souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger +son temps d’épreuve et de la conduire, +par la voie la plus brève, au bonheur…</p> + +<p>C’est après avoir traversé ces agitations et ces +angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être +cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de +sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait +douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, +du moins de la possibilité de la réaliser +complètement en un couvent aussi relâché que +celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme +léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère, +nous autorisent à penser que, dès cette +époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle +prononcer des vœux éternels, sans avoir +confiance dans la règle qui devait lui permettre +de les observer ? Il semble bien qu’elle ait eu, au +dernier moment, cette affreuse tentation. Et +pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession, +comme il était convenu, un an après +avoir pris l’habit, le 3 novembre 1537 : c’est du +moins la date admise par les plus récents biographes +de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement +de cette résolution suprême. Elle eut à +soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que +celle de l’année précédente, pour se résoudre à +entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se +souvenait encore de ces affres terribles. Faisant +allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter +pour se mettre dans l’obéissance absolue de son +directeur le Père Gratien, elle ajoute : « Je n’ai +jamais, ce me semble, <i>pas même pour ma profession</i>, +éprouvé un tel combat. »</p> + +<p>Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles +intérieurs la rendirent très malade. A ces causes +morales s’ajoutèrent des causes physiques dont +elle-même eut conscience. Elle nous dit que le +changement de vie et de nourriture contribua +certainement à cette altération toujours plus inquiétante +de sa santé. Elle avait des maux de +cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux +qui en étaient témoins. Très frappées de ces +symptômes, les religieuses en concluaient que +Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime +du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment +pleurer, elles se persuadaient de plus +en plus que cette nouvelle recrue regrettait le +monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses +crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant, +que la prieure renvoya Thérèse à la maison +paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour +cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, +où la clôture n’était pas absolue, admettait ces +sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait +au couvent dès qu’elle serait guérie.</p> + +<p>Les médecins consultés par Alonso de Cepeda +ne comprirent rien à la maladie de sa fille : c’était, +en effet, un mal très particulier. Ils finirent par +l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de +remède. Alors, en désespoir de cause, on résolut +de s’adresser à une empirique, une femme qui +avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités +avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, +moitié rebouteuse, moitié sorcière ? On peut se +l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous +savons de certain c’est que cette femme habitait +Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes, +à quinze lieues environ d’Avila. Mais il +fut convenu que le traitement ne commencerait +qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année +suivante. Or on était au début de l’hiver.</p> + +<p>De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se +trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa +maladie pouvait attendre, — et même longuement +attendre, puisque des mois se passèrent +jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant +remise à l’été, il est à supposer que, pendant les +mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible, +sans doute, à cause du mauvais état des +chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle +des eaux au traitement de ses malades, et la saison +d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été, +comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en +soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement +de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin +de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos +de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, +qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna +pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant +tout son séjour à la campagne.</p> + +<p>Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses +firent une première halte à Hortigosa, +chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse. +Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en +religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais +aux pratiques de la dévotion et aux lectures de +haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa +nièce un livre qui détermina chez celle-ci un +véritable bouleversement intérieur et qui eut une +influence décisive sur l’orientation de sa vie +nouvelle. Ce livre, c’était le <i>Troisième Abécédaire</i> +de Francisco de Osuna, religieux franciscain, +qui, dans une série de traités mystiques, s’était +proposé d’exposer le développement et de codifier +les règles de la vie spirituelle. Des phrases +comme celle que voici durent être, pour Thérèse, +une véritable révélation : « <i>Il est possible d’obtenir +sans trop de difficulté, en cette vie mortelle, +la communion du Dieu immortel, plus étroite et +plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un +ange et un autre, si élevés soient-ils.</i> » On juge +du retentissement d’une pareille promesse dans +l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille +de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, +auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était +montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait +aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. +Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et +inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son +objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. +Et voici qu’une voix amie et digne de +toute confiance révélait à Thérèse que cette +union est possible dès ce bas monde !… Quel +rêve ! Elle ne vivait que pour cela. On peut être +sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son +cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique +Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, +elle désira la possession de l’Aimé. Elle la +désira avidement, instamment, comme un homme +qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le +sauvera. Boire cette eau, tout de suite ! tout de +suite ! autrement, je meurs !… Cette soif brûlante +ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de +dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira +par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans +nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine +de délices et de pressentiments…</p> + +<p>La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de +perfection, au terme duquel est la suprême joie. +Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie +intérieure, elle ne se doute que très confusément +des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour +ne pas la décourager dès ses premiers pas, son +guide franciscain l’assure que ce chemin n’est +pas trop difficile. Peut-être qu’elle le croit, en +ces premières minutes d’éblouissement sur le +seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive +d’habitude aux débutants de la vie dévote, des +grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage. +Elle nous dit qu’elle avait déjà « le don +des larmes ». Rappelons-nous que, dès son séjour +à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait +à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de +noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation +affective et arriver à obtenir ce bienheureux don, +qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir. +« J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à +l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de +mon cœur une seule larme, tellement je l’avais +dur et sec… » Maintenant elle pleurait en méditant +les mystères douloureux. Mais ces larmes +pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement, +elles sont aussi d’enthousiasme et +d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés +à l’improviste et faisant allusion à tel +mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne +dans l’âme une émotion qui la transporte et qui +excède à ce point son habituelle faculté de sentir +que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en +larmes. Il y a une telle disproportion entre la +cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette +émotion même que l’on peut y voir une véritable +grâce.</p> + +<p>Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour +à la campagne, soit à Hortigosa chez son +oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa +sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien +supérieures à celle-là. Aidée seulement du <i>Troisième +Abécédaire</i>, elle s’éleva parfois jusqu’à +l’oraison de recueillement ou de quiétude, et +même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant +se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans +apprécier de telles grâces à leur haute valeur. +D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires +duraient fort peu de temps, l’espace d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave +Maria</i>, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une +chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et +qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se +fortifiait, en particulier, dans le renoncement, +au point qu’elle se sentait le courage, — ce sont +ses propres paroles, — « de fouler le monde entier +sous ses pieds ».</p> + +<p>Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était +encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher +à peu près complètement du monde, il lui +faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui +lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence +qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde. +Cette maladie providentielle ne va pas tarder à +se déclarer : Thérèse y verra l’exaucement de la +prière désespérée par laquelle elle avait demandé +à Dieu de la faire souffrir et même mourir, +comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte +d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté. +Mais, pour l’instant, il semble qu’elle +ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la +douceur des grâces dont elle commence seulement +à faire l’expérience. Dans son étonnement, +elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle. +Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle. +Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté +et savant, capable de l’éclairer et de +comprendre une âme extraordinaire comme la +sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera +inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de +ce désir et son extrême ignorance de tout, voici +qu’elle s’imagine l’avoir découvert, — avoir +trouvé ce guide unique, — et cela précisément, +à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant +les mois d’été.</p> + +<p>Ici, se place un épisode, à la vérité un peu +étrange, — du moins pour ceux qui conçoivent +mal les amitiés mystiques et, en particulier, +celles de sainte Thérèse, — épisode qui prête à +toutes les insinuations et qui peut être interprété +(comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus +perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement +les textes, de les « solliciter doucement » comme +disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris +en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser +de tels passages de l’autobiographie de la Sainte +qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte +original, lu et relu cent fois à la lumière de +l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou +d’entrevoir les dessous psychologiques d’une +confession comme celle-là, à la fois si pudique +et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non +averti par les raffinements même de sa sincérité +et par les extrêmes délicatesses d’une humilité +et d’une conscience jamais satisfaites.</p> + +<p>Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à +Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre, +à la vérité sans grande culture (véritable défaut +à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) +mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de +bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut +charmée de son intelligence, et, tout de suite, +avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, +elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal, +dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris +d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré +de respect puis bientôt d’admiration pour cette +religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration +ne tarda point à devenir une amitié +fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer +de retour. Dans son désir de plaire, dans sa +peur de causer à autrui la moindre peine, elle +s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de +ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à +l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de +ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs +et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient +que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse +s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité +qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel +ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait +commettre un péché mortel. Le confesseur lui +avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent +pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne +s’en cache point. Elle nous le dit expressément : +« <i>Je l’aimais beaucoup.</i> » Mais d’un amour qui +ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre, +qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui +avouer sa propre indignité : depuis sept ans, il +vivait en concubinage avec une femme du pays, +et cette liaison causait un grand scandale ; ce qui +n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de +dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant +de l’horreur, augmenta encore son affection pour +lui. « Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable ! » +Elle savait son bon naturel et ses intentions +vertueuses : c’est cette mauvaise créature qui, +avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout +fait !… Alors Thérèse se passionna pour sauver +cette âme. Finalement, le prêtre, « pour lui faire +plaisir », lui livra une petite figure de cuivre que +cette femme l’obligeait à porter à son cou comme +une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière : +« A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme +s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant +de ce qu’il avait commis pendant ces +dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de +sa perdition, au point qu’il se mit à la détester. » +Il rompit sa liaison, changea complètement de +vie. Un an après, il était mort…</p> + +<p>Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, +s’intituler : histoire d’une conversion. Mais il +n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu +prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes +s’empresseront d’y constater une belle manifestation +de sexualité contrariée, de même que +Charcot et son école, aux temps où l’on croyait +encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un +phénomène fortement entaché d’hystérie… Et +quand cela serait ! Quand il n’y aurait à la racine +de cette affection toute spirituelle quelque chose +de purement physiologique (ce qui n’est nullement +démontré), qu’est-ce que cela peut nous +faire ? La théologie enseigne que nos passions, +en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises. +Tout dépend de la fin consciente et volontaire +qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son +caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence +que dans la fin poursuivie, mais cette +différence met un abîme entre les deux. Or, +il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été +d’ailleurs les racines obscures de son affection, +se proposait alors une fin qui est la négation +même de l’acte charnel.</p> + +<p>Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant +par la suite sur cette aventure, et peut-être dès +le premier moment, elle en éprouva de grands +remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible ?</p> + +<p>Il est bien certain, d’abord, que, de part et +d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement +innocent. La carmélite était fort surveillée. Son +père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient +suivie à Becedas. En outre, elle était malade, +suivait un traitement quotidien et, autant qu’on +en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait +mieux que tout cela, elle était défendue contre +toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher. +Et nous savons déjà ce que valaient la volonté +et le sentiment de l’honneur chez cette fille de +hidalgo… Malheureusement il ne semble pas +qu’il en ait été de même pour son ami. Elle +l’avoue : « Cette grande affection qu’il avait pour +moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise. +<i>Cependant, elle aurait pu être plus pure…</i> » Et, +aussitôt après, elle ajoute : « Mais il y eut des +occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement +en présence de Dieu, il aurait péché plus +gravement… »</p> + +<p>Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience +de Thérèse : elle a donné à autrui l’occasion de +pécher ! Involontairement sans doute. Pourtant, +n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins +étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de +village, qui certainement n’avait jamais rencontré +une pénitente de cette qualité, surtout si habile +et si brillante dans ses discours ? N’avait-elle +pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant +sur une âme masculine et enfin toute la +puissance de son charme ? Pis que cela ! Elle +avait éprouvé une sorte de délectation, d’un +caractère un peu trouble et équivoque, en tout +cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à +s’occuper si passionnément de cette louche +histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et +pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une +âme, et elle y avait réussi ! Mais Thérèse sentait +bien que la fin ne justifie pas les moyens et que +peut-être elle avait été trop loin dans son amitié +spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps +encore, sa grande imperfection : elle ne saura +pas se défendre assez contre les élans de son +cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois, +elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une +âme qui lui appartenait déjà tout entière : la +sienne ! La lecture du <i>Troisième Abécédaire</i>, ses +exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont +commencé en elle le grand œuvre du renoncement +total : elle se sentait de plus en plus +détachée du monde et des créatures. Elle tâchait +à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. +Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon, +comme elle le dit, travailla « à décomposer son +âme. »</p> + +<p>Eut-elle conscience, sur le moment même, de +cette « décomposition » spirituelle, de ce trouble +où la jetait l’amour excessif des créatures ? Et +par ces mots il faut entendre une affection +peut-être dangereuse pour une âme angélique +comme la sienne, mais assurément exempte de +tout mal. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de +sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le +traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse +de Becedas la réduisit à une telle extrémité +que son père dut la ramener au plus vite à Avila. +Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison +trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils +à exaspérer sa maladie nerveuse ? Et tout cela +joint à la stupide médication de la paysanne +acheva-t-il de la terrasser ? Quoi qu’il en soit, +lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait +fait des progrès effrayants.</p> + +<p>Consultés encore une fois, les médecins +prononcèrent qu’elle allait mourir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III<br> +<span class="xsmall">QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL +DU CHRÉTIEN</span></h3> + + +<p>On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa +vie une malade, ou plus exactement une souffrante. +Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, +ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais +état de sa santé. Sans grande confiance dans les +médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions. +Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment. +Elle prend des pilules, des médecines, +et toute espèce de petits remèdes : des boules de +gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur +d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment +des saignées « larges et plantureuses ». +Elle a des crachements de sang et des rhumatismes. +Comment concilier ces faits avec les assertions +de ses biographes, notamment du P. de Ribéra, +qui nous la représentent comme une créature +saine et de tempérament robuste ? On n’a +pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père : « Le +teint de roses et de lis », la corpulence, le visage +rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse +qui semblait émaner de tout son être ? Il y avait, +en cette patricienne, une réelle vigueur physique, +qui lui permettait d’affronter les pires fatigues +comme de résister aux pires maladies. Elle a passé +les dernières années de son existence à voyager, — et +quels voyages ! Par quels chemins et quels +moyens primitifs de locomotion, dans quelles +conditions déplorables d’hygiène ! Elle a néanmoins +triomphé de tout.</p> + +<p>Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement +robuste. Mais cette forte constitution a +été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles +et des souffrances presque continuelles, +au caractère complexe et mystérieux. Ce qui +semble dominer son état, ce sont des troubles +nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac +et les entrailles. Or ces troubles sont +consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus +tard, ils seront concomitants de ses extases, de +ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront, +en quelque sorte, comme la rançon des +grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin +que la maladie la plus grave que la Sainte ait +subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de +près de vingt ans ses grands états mystiques. +Elle était guérie depuis longtemps, quand elle +connut ces états : de sorte qu’on ne peut raisonnablement +pas y voir l’envers d’états pathologiques +singuliers. Il importe d’insister sur ces +faits, parce que les psychiâtres qui prétendent +nous expliquer scientifiquement le cas de sainte +Thérèse, avec leur manque habituel de méthode +et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller, +en mettant tous les faits sur le même plan et en +ne tenant aucun compte des dates : pour eux +sainte Thérèse était tout simplement une malade, — une +malade atteinte de troubles nerveux, +et c’est ce qui explique ses états mystiques. +Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps, +lorsqu’elle eut ses visions ; que les +troubles physiques, — d’ailleurs très passagers +et suivis de réactions salutaires, — qui accompagnèrent +ces visions, en paraissent bien plutôt +la conséquence que la cause, — et qu’enfin +toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir +dans sa jeunesse furent très vraisemblablement +provoquées par de violentes crises morales, +dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance +et l’influence profonde sur sa vie intérieure +et sa destinée entière.</p> + +<p>Avant la grande secousse de Becedas, elle avait +eu deux premières attaques des plus sérieuses : +la première, au couvent des Augustines, après +sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son +cousin, dans tout le désarroi de sa conscience +épouvantée par la vocation religieuse. La seconde, +au couvent de l’Incarnation, pendant son +année de noviciat, après les luttes intimes et les +angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter. +Jusque là, elle ne nous parle guère que +d’évanouissements et de maux de cœur, — ceux-ci, +il est vrai, si étranges et si violents que, +dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y +ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres +maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage. +Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près +de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux +soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur, +en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, +faisait des lectures, causait et discutait avec son +directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle +voyageait, probablement à cheval ou à mulet : +ce qui indique une assez belle capacité de résistance. +En d’autres termes, elle était souffrante, +mais non pas précisément dans un état critique.</p> + +<p>A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda +point à empirer, très certainement exaspéré par +le traitement absurde de la rebouteuse qui avait +promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à +des massages maladroits et torturants ? Lui fit-on +absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales +qui lui étaient contraires ? Tout ce que +nous savons de cette cure, c’est que, pendant un +mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de +son épuisement après un pareil régime : « Au +bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise +à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante, +et la rigueur de ces douleurs cardiaques, +que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement +augmenté. A de certains moments, +il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec +des dents aiguës, <i>au point qu’on craignait que +ce ne fût la rage</i>. Dans mon extrême faiblesse, +car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu +de boisson, tant mon dégoût était grand, — une +fièvre continue, un abattement complet, à cause +de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait +prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs +se mirent à se contracter, avec des douleurs si +insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais +un instant de repos. <i>Par-dessus tout cela, une +tristesse profonde…</i> »</p> + +<p>C’est alors que son père, désespéré, se décida +à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne +comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent +qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la +malade. Seulement, comme il sied toujours, pour +l’honneur de la corporation de donner une explication +quelconque de tous les cas possibles, ils +prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.</p> + +<p>Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus +atroces souffrances, elle continua à vivre à la +barbe des médecins. Cela dura trois longs mois, — jusqu’à +l’Assomption de l’année 1537. Il faut +croire que ses tourments lui laissaient quelque +répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains +passages du Livre de Job, qu’elle avait lus +autrefois dans les <i lang="la" xml:lang="la">Moralia</i> de saint Grégoire. +Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre +pour prier beaucoup vocalement et peut-être +pour continuer l’oraison.</p> + +<p>Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait +à se confesser, — et à faire une confession +très détaillée, <i lang="es" xml:lang="es">muy à menudo</i>, — ce qui, encore +une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne +se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle +avait sa pleine connaissance, — une crise épileptiforme +(à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) +la terrassa tout à coup. Pendant quatre +jours, elle fut complètement privée de sentiment +et offrant à ce point les apparences de la mort +que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation +et que des cierges étaient allumés à son +chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif +du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut +toute sa vie, — que lorsqu’elle reprit ses sens, +elle trouva dans le creux de ses yeux de petits +grains de cire tombés des cierges funéraires. +Sans la présence — et aussi la présence d’esprit — de +son père, qui sut lui prendre le pouls mieux +que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse +était prête, une délégation de carmélites venues +du couvent, réclamait le corps. Le malheureux +père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette +hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère +de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, +pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement, +finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut +pas que la mèche d’un cierge consumé allait +mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit. +Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour +qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. +Autrement, c’était bien la mort, cette fois, — et +quelle mort ! — pour la pauvre suppliciée…</p> + +<p>Elle ressuscita, mais dans un état lamentable… +« De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il +me resta des tourments insupportables que Dieu +seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux +à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien +n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse +qui m’ôtait la respiration ; l’eau même n’y +pouvait passer. Il me semblait que tout mon +corps était disloqué et ma tête dans un désordre +extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même +comme un peloton : voilà ce que j’étais +devenue après ces jours de torture, ne pouvant +remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, +ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout +ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer +un doigt de ma main droite. On ne savait comment +m’approcher, parce que j’avais tout le corps +si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il +fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux +personnes tenaient chacune par un bout. Je +demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries… »</p> + +<p>Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, +pendant lesquels elle éprouva encore, par +intervalles, d’intolérables souffrances : elle avait +la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. +Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda +tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne +devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. +Pendant longtemps, elle ne quitta pas +l’infirmerie.</p> + +<p>Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave +de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant +que nous en pouvons juger d’après la description +qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, +aux manifestations très complexes, qu’on peut +bien rapprocher de phénomènes morbides analogues, +mais non absolument identiques et qui +n’en reste pas moins très rare. Les médecins +d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus : ils n’en +savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que +leurs redoutables confrères du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Établir +un diagnostic sur des textes, — et des textes, +sans doute très précis, mais dénués de tout caractère +scientifique, comme ceux que nous avons +cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire. +Les uns nous parlent d’hystérie ou de +névropathie, toutes expressions vagues, qui ne +servent qu’à masquer une ignorance réelle, +comme le jargon pédant des médecins de Molière : +les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences +malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas… +C’est se moquer, en vérité. Les autres +nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite +suraiguë, ou d’« une chlorose grave, compliquée +d’une intoxication médicale », ou encore +de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, +mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect +d’un état pathologique, — nous ne saurions trop +le redire, — très complexe et très rare. Qu’il y ait +eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication +médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas, +admettons-le. Mais, en même temps, elle avait +des maux de cœur si violents, qu’on en était +« épouvanté », des contractions nerveuses qui lui +mettaient le corps en boule, de la paralysie, des +attaques épileptiformes ou cataleptiques…</p> + +<p>Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas +analogues : en a-t-on constaté d’aussi complexes ? +Cette maladie demeure quelque chose de singulier, +d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, +est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède +surtout de causes morales. Tous les accès dont +Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, +par de violents états psychologiques. Pour +ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière +crise hyperaiguë, une sorte de <i>mal sacré</i>, +qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction +à la vie de haute spiritualité qu’elle allait +mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle +considère cette maladie dont elle a manqué mourir +comme une épreuve providentielle destinée +à la détacher complètement des choses sensibles. +Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé +à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse, +atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses +l’avaient si fortement frappée. Il est certain que +cette maladie crucifiante, — et il suffit de se +reporter à ses propres confessions pour constater +que ces mots ne sont nullement exagérés, — cette +maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur +dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme +moyen de purification et de libération spirituelle : +dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il +y a une volupté suprême dans la souffrance librement +acceptée pour une fin transcendante.</p> + +<p>A en parler humainement, il est non moins +certain que sa sensibilité sortit extraordinairement +affinée de cette terrible épreuve physique. +On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions +et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de +l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans +le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre +que la sensibilité d’une mystique et d’une +voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et, +avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires +sont privées.</p> + +<p>Et pourtant les visions, les « grandes grâces » +dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que +beaucoup plus tard, comme si cette âme élue +voulait nous montrer que, pour mériter ces +grâces, les souffrances matérielles de la maladie +ne suffisent pas, — et qu’il y faut encore un long +entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse +et l’exercice de vertus péniblement acquises. +Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement +guérie et que le reste de sa vie n’a été +qu’une longue souffrance, coupée par de courts +intervalles de rémission.</p> + +<p>Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle +resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse +extrême. Elle était à demi paralysée, percluse +dans tous ses membres. Quand elle commença, +non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur +ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle +se remit à vivre d’une vie en apparence absolument +normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait +à rejeter les aliments. Elle ne peut rien +prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et +elle est obligée, avant de se coucher, de se faire +vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par +tout autre moyen, — sinon c’est une souffrance +qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien +finit par devenir, pour elle, une sorte de +fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses +maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. +Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra +résolument dans les voies mystiques. Les grâces +d’union, les extases et les ravissements furent, +pour sainte Thérèse, le commencement de la +guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement +à la santé. Mais elle eut, à partir de +cette époque, toute la santé compatible avec un +organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité, +quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, +c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.</p> + +<p>Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement +que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne : +que « la maladie est l’état naturel du chrétien ». +Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans +son âme comme dans son corps. La vraie vie +chrétienne est la négation de celle du monde. +Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement +bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder +aux exigences ni aux agréments de la vie d’en +bas. Le corps d’un saint est un organisme très +particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses… +Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle +n’est pas plus de ce monde par la chair que par +l’esprit. Sa pensée favorite : « ou souffrir, ou +mourir » a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est +l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable +de le mériter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV<br> +<span class="xsmall">L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE</span></h3> + + +<p>Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son +pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa +tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses +idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle +s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce +qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes +ses forces physiques et de toute sa constance +d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie, +qui lui laisse maintenant quelque répit, mais +dont elle est loin d’être complètement guérie. +Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses +vomissements, et elle est aux trois quarts +paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que +demander à Dieu le bon usage de la douleur. +Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle +goûte la volupté de la souffrance comme moyen +de purification et comme offrande d’amour : par +là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé… +Ah ! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore +et encore pour Lui !…</p> + +<p>La grâce suprême serait de mourir. Mais elle +voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal. +Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse, +d’abord pour souffrir plus courageusement et +aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est +enfermée dans ce monastère : le bonheur, — le +bonheur qui doit durer toujours, — et l’amour +qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison +qui, par degrés, y conduit, — voilà ce à quoi elle +aspire : « Toute mon angoisse, dit-elle, était de +guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude. » +Comme tous les vrais ascètes, elle avait un +besoin physique de solitude et de silence. Or, à +l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans +le bruit des conversations, des allées et venues, +il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer +les règles d’ascèse que lui avait enseignées +le <i>Troisième Abécédaire</i>. L’infirmerie dut être +pour elle un véritable purgatoire, une prison où +elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée +d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle +en sortir ? Les médecins ne savaient +que la saigner, en la déclarant incurable. En +désespoir de cause, se voyant « abandonnée des +médecins de la terre », elle résolut de s’adresser +à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut +à des dévotions et à des prières « très approuvées », +c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes : +car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses +à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont +particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin, — après +trois longues années de souffrance, — et +elle proclame que cette guérison elle la dut à +l’intervention du grand saint dont elle allait faire +désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son +conseiller : saint Joseph…</p> + +<p>Pendant tout le temps de cette interminable +convalescence, elle avait édifié le couvent par sa +piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le +plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une +scrupuleuse charité, au point que les absents se +savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation +de personne charitable et discrète s’était +même répandue au dehors. Son unique distraction +était la lecture, — mais la lecture de ce +qu’elle appelle « les bons livres ». Sainte Thérèse +a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons +quel secours elle y puisa dans l’exercice de +l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus +affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle +des « bons livres », ces amis sincères qui ne +peuvent que nous faire du bien, qui donnent à +notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont +ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien +qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se +préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa +guérison, il a tout dit : le reste est inutile. On +peut trouver toute sa nourriture dans l’<i>Imitation +de Jésus-Christ</i>, ou dans les <i>Confessions de saint +Augustin</i>. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture, +la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre +de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant +d’eux toute la substance spirituelle dont +ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses +occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une +grande crainte d’offenser Dieu, non point par un +sentiment servile de terreur, mais par une constante +préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. +Son cœur se brisait, — ce sont ses propres +expressions, — à la pensée qu’elle répondait si +mal à un tel amour…</p> + +<p>Et puis, elle guérit, — et, contrairement à ce +qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager +plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa +piété resta la même extérieurement, mais elle ne +gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie, — une +vie qui lui paraissait toute neuve et qui, +dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait +une foule d’innocentes satisfactions, sans +parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient +devenir dangereuses. Pour bien comprendre les +dispositions de Thérèse à ce moment de son +existence, il faut se représenter celles d’une +convalescente, qui a passé de longs mois et même +des années parmi les remèdes et les médecins, +emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur +de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et +voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le +monde ! Elle peut, enfin, être une véritable +religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer +tous les exercices de sa condition, prendre part +à tous les divertissements que tolérait la règle. +Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue +au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les +conversations, les relations mondaines, les +amitiés particulières lui ménageaient de très +grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel +cœur qu’elle put se croire ramenée aux années +de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son +adolescence, avant d’être pensionnaire chez les +Augustines. Ce goût du « divertissement » allait +même si loin qu’elle en vint à abandonner +l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse +de sa conscience pour s’expliquer ses remords et +les reproches dont elle s’accable : c’était une +véritable trahison. Elle renonçait au commerce +intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de +tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne +de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit +un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations +sophistiques, essayait de la détourner +de Dieu.</p> + +<p>Dès ce moment même, malgré les défaites +dont elle se payait, elle ressentait vivement +l’indignité de sa trahison. Elle en était toute +troublée. Et cependant personne, — à commencer +par son confesseur, — ne la croyait coupable. Si +elle ne vivait pas absolument comme toutes les +autres religieuses, elle ne faisait rien que de +permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer +de sa conduite, et même elle nous laisse entendre +qu’on l’admirait : « On me voyait, dit-elle, si +jeune encore <i>et malgré tant d’occasions</i>, me +retirer dans la solitude pour y prier longuement +et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais +que de Dieu. Je faisais peindre son image partout. +J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre +tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de +médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences +de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais +estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent +l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait +autant et plus de liberté qu’aux très +anciennes religieuses et l’on n’avait aucune +inquiétude à mon sujet… »</p> + +<p>Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un +sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour +quel motif aurait-on eu des « inquiétudes » ? Et +qu’est-ce que ces « libertés » et ces « occasions » +dont on nous parle ?</p> + +<p>Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents +à cette époque ; et, en particulier, à l’Incarnation. +Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts +religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un +assez grand nombre de filles nobles et besogneuses +qui n’étaient entrées là que faute de trouver un +mari et qui vivaient aux dépens de celles qui +avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui +entretenaient, à l’Incarnation, une certaine +atmosphère mondaine, sans parler des laïques +qui, très probablement, venaient y faire des +retraites de piété, voire des séjours d’agrément. +La clôture n’étant pas stricte, les religieuses +pouvaient aller et venir, rendre des visites au +dehors, en tout cas elles avaient la faculté de +sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se +confesser à des directeurs de conscience choisis +par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes, +ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte +Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains +de Santo-Tomas, dont le monastère était +situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y +rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en +faire le tour par les faubourgs inférieurs et les +bords de l’Adaja, — ce qui était un véritable +petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une +jeune nonne à demi cloîtrée.</p> + +<p>A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir +sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait +deux, lesquelles communiquaient par un +escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était +plu à orner avec beaucoup de goût et de piété. +Elle y avait fait peindre des images pieuses, +surtout celles des saints pour lesquels elle +avait une dévotion spéciale : saint Joseph, saint +Augustin, sainte Madeleine, — mais, de préférence, +la figure du Christ. Dans le jardin du +monastère, elle avait à sa disposition des ermitages, +qu’elle se plaisait également à orner et à +embellir et où il lui était permis de passer de +longues heures dans le recueillement ou la lecture. +Enfin ! elle pouvait s’appartenir ! Elle avait +conquis ce après quoi elle soupirait depuis si +longtemps : le droit à la solitude. C’était, pour +elle, une grande douceur et, certainement, le +plus précieux avantage de la vie monastique… +En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se +sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa +convenance et où nous savons par elle-même +qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y +recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires +du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces +ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, +de véritables <i lang="es" xml:lang="es">tertulias</i>, où Thérèse brillait +non seulement par sa conversation, mais par +toute une variété de talents manuels. Elle filait, +brodait, faisait de la tapisserie : « Le moindre +talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était +de réussir au plus haut degré dans les travaux +de main qui distinguent les femmes. Elle +exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle +inventait des chefs-d’œuvre de broderie : c’étaient +souvent des scènes historiques qu’on ne +pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la +plus tendre dévotion… » Que ne donnerait-on +pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre, +qui excitaient chez les pieuses filles de +si tendres sentiments ! Sans doute, dans ces +scènes et dans ces figures historiques, Thérèse +déversait le trop-plein des émotions et des +aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de +réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus +tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas, +à de véritables compositions de lieu, dont le +Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs +ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout +retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà +un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore +été tenté par aucun peintre ; la jeune Thérèse de +Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite +fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, +ses tours, ses couvents et ses églises…</p> + +<p>Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne +sont qu’une parure, — et la moindre de toutes, +chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle +donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa +parole, la séduction qui émanait de sa personne, +elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque +l’approchait. Elle avait une influence sur +les âmes. Non seulement son entretien était plein +d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais +elle était poète : elle composait des vers, chantait +des <i lang="es" xml:lang="es">coplas</i>, prenait part à des tournois de bel +esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût +si goûtée et si recherchée de ceux et de celles +qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.</p> + +<p>Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à +qui elle avait voué une affection fervente, à la +fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en +des termes si discrets, qu’il est impossible de +deviner si ces amis étaient des hommes ou des +femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume +ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si +vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité +qu’envers Dieu lui-même, — il est impossible +d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, +sinon un certain excès, un certain emportement +de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à +propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse. +Il fallut, croit-elle, « la main de Dieu » +pour la retenir sur la pente de la dissipation et +pour la préserver de dangers plus graves… Danger ! +le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses +habituels raffinements de conscience, la Mère +Thérèse ne s’exagère pas sa faute ? Ce qu’elle +nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, +admises par d’autres, semble bien lui +donner raison : « Pour moi, dit-elle, je n’aurais +voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans +permission. Avoir des entretiens par le trou +d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais +jamais pu me résoudre à de pareilles conversations +dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, +parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à +ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup +de choses : que d’exposer dans une aventure +l’honneur de tant de religieuses, qui étaient +bonnes, alors que moi, j’étais si faible, — que +cela était très mal, comme si les autres choses +que je faisais étaient bien… »</p> + +<p>Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. +Ce qui lui donne des remords, c’est seulement, — peut-on +bien dire le caractère passionné ? +en tout cas l’exagération de ses amitiés. +Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait +vouée à une personne, sans doute de qualité, — grand +seigneur ou grande dame, — et dont elle +eut toutes les peines du monde à se déprendre.</p> + +<p>Ce fut même à cause de cette personne, à cause +du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir +qu’elle eut sa première vision, — mais sans y +attacher l’importance qu’elle lui attribua par la +suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus +de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce +prodige, elle est tellement habituée à des faveurs +de ce genre, qu’elle semble en parler comme de +la chose la plus naturelle du monde : « Un jour, +dit-elle, me trouvant avec une personne, au +début de notre connaissance, le Seigneur voulut +bien me faire comprendre que des amitiés pareilles +ne me convenaient point, en m’avertissant +et en me donnant sa lumière dans un si grand +aveuglement. Le Christ <i>se représenta</i> devant moi +avec un visage très sévère, me donnant à entendre +que cela lui déplaisait. Je le vis avec les +yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais +voir avec les yeux du corps. Et cette vision +resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours +aussi présente après plus de vingt-six ans. +J’en demeurai très épouvantée et très troublée, +et je ne voulais plus voir cette personne avec qui +j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec +elle, nous vîmes venir vers nous, — et d’autres +personnes qui se trouvaient là le virent également, — quelque +chose qui ressemblait à un +énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le +sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et +en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir +une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis +comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais +vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît +quelque chose de mystérieux que je n’ai +jamais oublié non plus… »</p> + +<p>Voilà deux espèces de visions, assez différentes +de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément +en nature, ou en intensité, mais par la qualité +et la signification. La dernière est une vision +réelle et l’autre une vision <i>imaginaire</i> : c’est-à-dire +que celle-ci, celle du Christ, est une image +<i>intérieure</i>, une pure représentation de l’esprit ou +de l’imagination (<i lang="es" xml:lang="es">representóseme Cristo delante</i>), +tandis que la seconde, — celle du crapaud, — est +extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu +et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions +sont très vives, principalement celle du Christ, +beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle +avait été perçue par les yeux du corps : après de +longues années l’image est demeurée toujours +aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante +n’est pas sûre de la réalité de la première ni de +la signification de la seconde. Peut-être cette +image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée +par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud +monstrueux dans un coin du parloir, est-elle +purement fortuite et, en somme, naturelle… +A présent, elle incline à croire le contraire. Mais, +sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement +qu’elle n’osa en parler à personne, pas +même à son confesseur : « Ce qui, dit-elle, me +fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il +est possible de voir autrement que par les yeux +du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire +cela et à me persuader que c’était impossible et +que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait +toujours (<i lang="es" xml:lang="es">me quedaba un parecerme</i>) que +cette vision venait de Dieu et que ce n’était point +une illusion… »</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut +très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement +à renoncer à une amitié qui déplaisait +à Dieu et que sa conscience, enfin avertie, +lui représentait symboliquement sous les +traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle +n’osait pas avouer à son confesseur les vraies +raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement +rassura sa conscience, mais la pressa de +revoir une personne de cette qualité, qui, bien +loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y +ajouter. Thérèse désirait vivement continuer +ce qu’elle appelle « ces relations pestilentielles » +et elle aimait beaucoup cette personne : elle se +laissa convaincre : « <i>Aucune de mes connaissances, +dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, +car j’avais une extrême affection pour elle…</i> » +Si troublée qu’elle fût par sa double vision, +elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation. +Elle reprit ses entrevues et ses entretiens +avec la personne amie, elle fut plus que +jamais assidue aux réunions du parloir, avide de +se produire et de se faire valoir devant les visiteurs. +Ce fut au point qu’une vieille religieuse, +sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances. +Thérèse prit très mal ces pieux avis, +qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver +à étouffer complètement les reproches de sa +conscience, elle se décida à vivre à sa guise, +c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde +et même selon ses supérieures. Elle se ménagea +une petite vie agréable, partagée entre les exercices +de piété et les distractions mondaines, si +l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs +que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation. +Elle mangeait son « pain de rente » et elle +vivait pieusement. Ainsi, les années passaient +doucement dans une médiocrité qui ne convenait +ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait +sur elle : Thérèse semblait avoir complètement +oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent : +ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour +elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait +plus les mots fatidiques qu’elle répétait, +autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient +à leurs imaginations enfantines des perspectives +infinies et fascinatrices : « <i>Toujours, +toujours, toujours !</i> »</p> + +<p>Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus ? +Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse +de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui +éclaire assez bien les sentiments un peu complexes +et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où +se débattait Thérèse pendant cette période de relative +mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte +que quelques années avant l’entrée de la jeune +fille au couvent, un chercheur de trésors était +venu au monastère : ce qui est fort vraisemblable, +l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement +d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait +supposer que les fugitifs avaient enterré leur +or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte +du couvent, « y découvrit tout à coup, avec +des yeux de prophète, un trésor incomparablement +plus précieux que ceux qu’il cherchait avec +les yeux de la cupidité humaine : car il annonça +qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une +sainte qui porterait le nom de Thérèse… »</p> + +<p>La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette +prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de +l’Incarnation, nous raconte que « la Sainte Mère +avait coutume de dire à une autre religieuse, +nommée doña Thérèse de Quesada :</p> + +<p>— « Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte +Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu +que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit +moi !</p> + +<p>— Plaise à Dieu que ce soit moi ! répondait +l’autre. »</p> + +<p>Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, +en un sujet aussi grave, est bien de la jeune +carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit +du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir +devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse +entraîner par ce courant de frivolité au point +qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté +future. Elle en parle comme d’une chose plaisante +et impossible… Et pourtant ! Si cela +était ?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête +pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre. +Elle sait qu’elle est une fille courageuse : +elle aura le courage d’être une sainte : « Plaise +à Dieu, dit-elle, que ce soit moi !… » Elle a beau +savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le +mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin : +elle ne dit pas non ! Elle ne refuse pas la palme…</p> + +<p>Dans cet état de moindre effort, pour ne pas +dire de relâchement, alors qu’elle se traînait, +selon ses propres expressions, par « les chemins +les plus bas de la perfection », elle fut surprise +par la mort de son père : c’était, pour cette âme +aimante, un coup terrible, qui eut une profonde +répercussion sur sa vie intérieure, sans amener +toutefois un changement radical de sa conduite.</p> + +<p>Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup +aimé sa fille Thérèse, — et il est certain que +celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée +qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour +quiconque semblait lui donner un peu de son +cœur : Thérèse avait faim d’amour. Son avidité +s’égarait dans des affections trop humaines à ses +yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait +assez le redire, la ferveur qu’elle apportait +dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle : +amour d’âme où se mêlait un véritable +zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement +son père en lui enseignant les +méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, +mais elle lui prêtait des livres de +spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à +sa propre initiation ; <i>l’Abécédaire</i> de Francisco de +Osuna, <i>l’Ascension du Mont Sion</i> de Bernardino +Laredo, <i>le Livre de l’Oraison</i> de Luis de Grenada, +ou <i>le Traité de l’Oraison</i> de saint Pierre d’Alcantara. +Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda +se préparait à bien mourir. Il était constamment +sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de +fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père, +à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques +où il n’était question que de Dieu. Ainsi se +passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre, +au moment où elle montrait un si grand zèle +pour la conquête des autres âmes, elle-même +abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et +aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait +la conscience trouble. Ayant déserté le service +de Dieu, — tel, du moins, qu’elle l’entendait — elle +se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que, +outre son père, elle s’était mise à catéchiser +d’autres personnes, en qui elle croyait discerner +des dispositions pour l’oraison : « Il me semblait +à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais +pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait +l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il +me donnait de Son service fût perdue, — et ainsi +d’autres devaient le servir à ma place. Je dis +cela pour qu’on voie le grand aveuglement où +j’étais… »</p> + +<p>Cependant sa sincérité souffrait de ce que, +donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le +mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout +de penser qu’elle trompait son père, en lui +laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison. +Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en +ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle +éprouvait toujours ses vomissements, ses accès +de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques. +Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait +suffire au service du chœur et de la chapelle… +Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon +Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait +à sa droiture ! Elle en était un peu honteuse. +La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse +suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour +et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison +l’âme vraiment zélée.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. +Étant lui-même déjà très avancé dans les +voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir +si longuement ni si fréquemment avec sa +fille : l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses +visites à l’Incarnation, pour se donner tout à +Dieu.</p> + +<p>C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement +au cours de l’année 1543. Nous ne savons +rien de son mal, sinon que le saint homme fut +enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant +encore une fois son monastère, alla le soigner au +logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve. +Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. +Mais l’angoisse de la séparation prochaine +était pire pour elle que les souffrances physiques. +Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins +(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille +très courageuse) elle sut si bien se dominer que +personne ne soupçonna ce qui se passait en elle : +« Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on +m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie +allait finir, car je l’aimais extrêmement. »</p> + +<p>Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. +Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance. +Il mourut au milieu du <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> qu’il récitait +avec sa fille… La belle scène, — d’une pureté et +d’une sublimité toutes chrétiennes ! Avec sa sensibilité +vibrante, son sens profond de la beauté, +Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du +<i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, les traits du moribond se détendirent et +se fixèrent : « Il resta, dit-elle, comme un ange, — et +il l’était réellement par la beauté de son +âme et les dispositions où il mourut. »</p> + +<p>Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui +avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers +moments, eut, par la suite, des entretiens avec +Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, +qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en +rapporta de telles choses que la jeune femme, +sentant son indignité devant un père si saint, +résolut de tenter un nouvel effort et de changer +de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui +révéla l’état de son âme et notamment que, par +un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné +l’oraison. Le dominicain la pressa instamment +d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à +pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans +parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés +mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher +aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle +sentait son influence toute-puissante. A travers +les lignes de sa confession, on démêle que son +prestige était grand et qu’elle était admirée de +son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, +d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait +la route pour son œuvre de réformatrice.</p> + +<p>Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante +et incertaine, hésitant toujours entre les petits +sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et +la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle +passa ainsi des années dans cette lutte, incapable +de se décider. Mais elle estime que l’oraison la +soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle +les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, +malgré tout, dans leurs efforts : « Persévérez, +leur dit-elle, dans l’oraison !… O mon Dieu, +qu’ils consentent seulement à passer deux heures +par jour dans Votre compagnie, et ils verront +de quelle récompense vous les payez !… »</p> + +<p>Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un +salaire si magnifique, — et de quelle espèce +d’oraison s’agit-il ici ?</p> + +<p>Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, +de tout son espoir et de toutes les puissances de +son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison +qu’elle pratiquait alors appartient au premier +degré de la vie spirituelle et n’a rien de +proprement mystique : c’est la plus simple oraison +mentale, laquelle n’est guère que la continuation +de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur +une vérité ou sur un mystère de la foi : « Telle +fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des +périls, et telles étaient mes pensées, quand je le +pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années, +je me préoccupais moins de faire de bonnes +réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui +m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la +méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé +affronter la plus rude pénitence que de me recueillir +pour l’oraison. Et il est certain que le +démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient +une force si insurmontable pour m’empêcher de +faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse +en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin, +pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage +(lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir +que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme, +sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement +Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, +je ressentais plus de quiétude et de bien +que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir +de prier… »</p> + +<p>Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté +à se recueillir pour l’oraison, même simplement +pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte +affreuse et désespérante qui se prolongea pendant +des années. Il lui était impossible de fixer son +attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste +se mouvait difficilement dans l’abstrait. +Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait +inapte à « discourir par l’entendement », c’est-à-dire +à méditer. A tout instant, son attention ou +sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour +soutenir sa méditation : « J’ai passé, dit-elle, près +de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si +ce n’est en lisant ». Cet état de lutte et de stérilité +spirituelle ne fut donc pas un simple accident +dans la vie de la Sainte : ce fut un état +habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps. +Lorsque, aux approches de la vieillesse, +elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute +vérité : « Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que +j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus +de dix-huit dans cette bataille et cette contention +<i>de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde</i>… »</p> + +<p>Cette prétention de concilier Dieu et le monde, +c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue +attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et, +en somme, de son échec dans ses premières tentatives +d’oraison. Qu’elle ait été impropre à « discourir +avec l’entendement », nous ne l’admettons +qu’en faisant la part de l’extrême modestie +de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle +absolu à son progrès dans la voie spirituelle. +Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît +à brûler les étapes et que la méditation peut être +inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou +d’union. Donc la principale raison de son échec, +aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son +oraison était imparfaite, à cause des dispositions +d’âme qu’elle y apportait : elle tenait encore trop +au monde et ne pouvait se résoudre à rompre +avec lui.</p> + +<p>Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette +« mondanité ». Je me demande dans quels parloirs +avaient lieu ces réceptions et ces entretiens +dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux +que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de +l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, +sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, +où l’on ne peut méditer que sur l’enfer +et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur +du monde. En tout cas, nous savons que les +conversations de la Carmélite avec ses amis du +dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets +les plus élevés. La mondanité pouvait entourer +Thérèse et la tenter : elle-même s’en préservait +autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses +de ce monastère si peuplé n’avaient pas une +conduite absolument exemplaire, il y en avait +beaucoup d’autres, — et Thérèse leur rend justice, — qui +menaient une vie toute sainte. Mais, +même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle +eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les +vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce +n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle +reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter +que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des +pécheurs, au milieu même de leurs égarements : +toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques +pieuses, toutes les vertus imaginables, les +désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien : +les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si +nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement +de nous. Pour arriver aux états sublimes +où Thérèse parvint dans la seconde moitié +de sa vie, la volonté humaine est impuissante : +il faut que <i>Quelqu’un</i> intervienne. Et Celui-là +choisit son heure, en dehors de toute prévision. +Il surgit brusquement, comme un voleur…</p> + +<p>Il importe de préciser tout cela et de le mettre +dans une lumière bien nette pour juger à leur +valeur les explications des théoriciens du subconscient, +pour qui les états mystiques ne sont +que le résultat d’un long entraînement et d’une +auto-suggestion persévérante. Nous venons de +voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement +qui a duré vingt années, et la volonté +la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont +abouti à rien.</p> + +<p>Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette +absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand +drame de la vie de Thérèse pendant ces années +obscures. Évidemment, on ne peut concevoir +une si longue période de médiocrité, comme un +perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir. +Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors +maintes consolations. Mais ce fut quelque chose +de pis que la détresse tragique, que la crise où +l’on croit avoir touché les dernières limites de la +souffrance : ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire, +dans l’ornière de ce qu’elle a nommé « le +chemin le plus bas de la perfection ». Or, tandis +qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou +qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre +Dieu et le monde, les années passent. Elle en +constate la fuite avec terreur : que de temps +perdu ! (Elle le croit du moins : elle se rendra +compte plus tard que cette préparation, même +imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années +s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente +ans, quarante ans, — et le grand Bonheur espéré +est toujours insaisissable ! L’Aimé, Celui qu’elle +a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement +de tout son être, — comme il tarde à paraître !… +Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle +va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent +de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire +contre cela. Quelle amertume ! Quelle épouvantable +désillusion !… à moins que… à moins qu’un +événement catastrophique ne se produise : la +conversion, à laquelle elle aspire de toute son +âme.</p> + +<p>Nous voici tout près de cet événement, de cette +crise suprême qui va briser les dernières attaches +de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant +d’années de « bataille », comme elle dit, elle va +se convertir, <i>se retourner</i>, — se retourner vers le +sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul +Vrai et le seul Aimable…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="small">TROISIÈME PARTIE</span><br> +LA CONVERSION</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>« Je ne veux plus que tu converses +avec les hommes, mais avec les anges. »</p> + +<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. XXIV.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">LE CHRIST A LA COLONNE</span></h3> + + +<p>La divine Humanité du Christ dans tout le +paroxysme de la souffrance, et, en particulier, +la scène de la Flagellation, — le supplicié attaché +par le col et les deux mains à un tronçon +de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets, +ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes, +violemment soulevées, comme si le cœur +allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard +et doux, aux yeux injectés, aux lèvres +entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de +fièvre : cette image, à la fois pitoyable et cruelle, +est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes +espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte +Thérèse. C’est probablement cette image-là qui, +à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés, +lui donna une si profonde commotion, détermina +en elle une exaltation si forte et si continue que +le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce +moment, elle fit un grand effort pour s’arracher +à ce qu’elle appelle « le chemin le plus bas de la +perfection ». Elle réussit à s’évader de la prison +de médiocrité où elle languissait. Aidé par la +grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée +contre elle-même, un acte dont l’achèvement +est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir. +A partir de cette minute solennelle, elle +marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie +héroïque pour laquelle elle est faite.</p> + +<p>Si l’on veut bien comprendre une telle impression, +si pénétrante et si déchirante, il faut +se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire +et la peinture espagnoles, le mobilier des +églises et des couvents, ce qui, de toutes parts, +frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité, +dramatique et sublime, superposée à la +platitude et à la bassesse de l’habituelle existence. +Elle vivait familièrement au milieu de ces figures +tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a +lieu de supposer que c’est la statuaire surtout +qui l’émouvait, — la statuaire polychromée, +comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, +vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie +est plus près du réel que tous les autres arts +plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à +plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, +plus capable de donner l’illusion complète +de la présence et de la vie.</p> + +<p>A cet égard, la sculpture espagnole est quelque +chose de vraiment extraordinaire : c’est peut-être +la manifestation la plus puissante et la plus +révélatrice du génie national. De la seconde moitié +du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle à la première du <small>XVII</small><sup>e</sup>, elle +s’est maintenue à peu près à la même hauteur. +Ce long règne manifeste assez sa vigueur et +qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes +de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer +au grand art idéaliste de nos imagiers de +Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre +la réalité de plus près : elle est réaliste comme +l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les +vrais et grands réalistes, à commencer par sainte +Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité : elle +part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, +elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle +aboutit à la plus transcendante où elle se meut, +semble-t-il, avec la même aisance : de l’enfer +jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme +terrestre, — voilà sa démarche, et voilà son domaine. +Avec une évidente prédilection, cette +sculpture se sert du bois, — du bois polychromé, — parce +que cette matière qui peut être fouillée +plus facilement que la pierre ou le marbre, se +prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a +de violent et de passionné dans un corps humain, +de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, +et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou +de plus élevé dans les mouvements de l’âme. +Elle part de la triviale réalité pour aboutir à +l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe +de la forme que pour émouvoir les âmes : +c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de +plus ascétique et de plus orthodoxe.</p> + +<p>Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré +des images, qui serait même, à ce sujet, +beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare +en termes très nets : « On doit choisir de +préférence <i>celles dont la représentation est la plus +saisissante et porte la volonté à une dévotion plus +ardente</i>. On doit placer ce motif en première +ligne et <i>reléguer au second rang l’habileté du travail</i> +et la valeur de l’ornementation. » Et c’est +justement pour cela, à cause de ce souci presque +exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir +ou d’exalter la dévotion, que ces images +ont une action si directe et si véhémente sur la +sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication +par la plastique, une prédication qui use +surtout du pathétique pour toucher les esprits à +travers les âmes.</p> + +<p>Comme il convient, le sujet le plus habituel +de cette prédication plastique, c’est le Christ, et, +dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel, +ce qui manifeste de la façon la plus émouvante +sa mission de Rédempteur : sa Passion, — la +Passion avec tous ses acteurs et ses figurants, +les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les +apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous +sont représentés par cet art espagnol, avec un +réalisme implacable qui descend quelquefois +jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à +grouper ces personnages autour de chaque épisode +du Drame sacré. Chaque station du Chemin +de la Croix a ses figurants traditionnels : c’est ce +qu’on appelle un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>. Sur un plateau mouvant, +manœuvré par des porteurs que dissimule une +tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses +traits et son costume facilement reconnaissables, +s’avancent par groupes, forment une longue procession +dans les rues de la ville. Ces statues de +bois peint, par leur mimique parlante, leurs +visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à +la foule des spectateurs, aux types populaires +qui se pressent sur tout le parcours du cortège. +Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle +et immédiate : l’illusion du temps est abolie. +Le mystère de la Rédemption s’accomplit +sous les yeux de la multitude et cela avec une +telle vérité dans les poses et dans les gestes, une +telle intensité d’expression et une telle contagion +de pathétique, que les plus distraits sont obligés +de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.</p> + +<p>Certainement, l’intention plus ou moins consciente, +qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer +en face des Musulmans et des Juifs, à la +fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. +Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient +été triomphants, où ils conservaient toujours de +nombreux adeptes et où ils étaient toujours un +danger, cette affirmation pouvait passer pour un +moyen de défense ou de prosélytisme. La procession +des <i lang="es" xml:lang="es">pasos</i> à travers les rues des villes, cette +figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait +que proclamer ces vérités catholiques : la +Rédemption n’est pas une chimère, une creuse +rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, +<i>une chose qui est arrivée</i>. Nous en savons +heure par heure tout le détail, — et en voici +l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait +historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez +sur lui : ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien +Testament ne suffisent pour expliquer le +mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le +Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la +Chute originelle, et il est une énigme à lui-même +et aux autres… Sans doute des réflexions de ce +genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce +qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, +l’hallucination sanglante que lui impose +l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent, +avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les +phases et toutes les scènes de la Passion, depuis +celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion. +Bien entendu, le thème le plus fréquemment, +le plus amoureusement et le plus pieusement +traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude +innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être +le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu +d’amour que l’humanité ait jamais poussé…</p> + +<p>Dans tous les pays du monde, depuis que le +Christ est mort, on en a fait par millions et par +milliards. Il y en a, pour le moins, autant que +de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste +sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement, +tous les crucifix épars dans l’univers +pourraient se lever et témoigner contre l’humanité +incroyante, en prouvant que les affirmations +et les rappels du rachat et du sang versé lui ont +été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion… +En vérité, il y a, dans le monde, de quoi +faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi +ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du +Levant au Couchant…</p> + +<p>Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a +su donner à ses crucifix une expression aussi intense, +ni aussi aiguë que la catholique Espagne. +Il en est partout d’admirables, depuis les plus +humbles chapelles romanes perdues dans quelque +recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne +jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou +Cordoue. On en trouve à foison, — et il n’est +pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur +d’art, son individualité, sa nuance d’expression +dans la douleur, le désespoir, la résignation, +ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté, +l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires +que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque, +supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de +Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un +de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée +à ses pieds.</p> + +<p>A gauche de la grande nef, dans une chapelle +latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un +autel assez ordinaire : un misérable corps de +supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont +il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique, +plus décharné le coffre de la poitrine saillant +sous la peau zébrée de coups de fouet. La +tête morte est comme tranchée : elle pend sous +une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent +presque jusqu’à la ceinture, — et cette +chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion +d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de +la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean +et se renverser le cou, pour bien voir cette tête +écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce +visage à la fois humain et divin, il exprime surtout +le repos, — un repos, si l’on peut dire, harassé, +anéanti, comme après une longue, une +très longue étape de souffrance, dont on désespère +de toucher le terme. Enfin ! il est arrivé au +sommet de son Calvaire et il expire en arrivant : +il se repose dans le sacrifice suprême, la mort +de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, +en ce qu’elle a d’individuel, de charnel +et de périssable. Nul commentaire plus saisissant +aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur +les affres de la Nuit obscure, la mort des sens +et la mort de l’esprit…</p> + +<p>Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque +est un énergique stimulant de la sensibilité, de +l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas +besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à +l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par +un concours de circonstances naturelles et providentielles, +elle se trouve, un jour, un moment, +dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion +éprouvée, loin d’être passagère, peut être +le point de départ de toute une vie nouvelle.</p> + +<p>Thérèse était certainement dans des dispositions +semblables, lorsqu’elle rencontra cette +image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable +tempête de repentir. Elle nous a assez dit +elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse +elle se débattait alors. Prise entre le monde et +Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais +il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi +moral. Depuis de longues années, et, on +peut le dire, depuis son entrée au couvent, — il +y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela, — elle +remettait sans cesse au lendemain sa conversion +totale. Elle avait fini par faire de cette +inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel +où elle se laissait aller et s’éternisait, avec, +parfois, des sursauts brusques de ferveur et de +pieuses résolutions. Peut-être, au moment où +nous sommes, traversait-elle une de ces crises de +ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au +texte de ses confessions, il est plus vraisemblable +de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, +« fatiguée de la lutte et aspirant au repos, +mais sans y pouvoir atteindre… » Pas d’exaltation : +au contraire, une sorte de dépression résignée, +sans grand espoir d’en sortir.</p> + +<p>Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et +que la force lui fut donnée… Un beau jour, elle +entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet, +que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement +ait eu lieu<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ribéra l’affirme expressément, +et les termes dont elle-même se sert paraissent +justifier cette interprétation… Elle entre, — et +brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, +ce cœur douloureux et si sensible qui continuait +à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête +sur le seuil : la Sainte Humanité du Seigneur, +comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre +étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire ! +Était-ce un Christ à la Colonne, ou un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce +homo</i> ? Peu importe : l’effet est indubitable. Elle +vit un homme émerger des ténèbres, — un supplicié +couvert de plaies, ruisselant de sang et de +sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. +Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue, +destinée à une fête ou à une procession qui se +préparait au couvent… La première stupeur et, +sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse +regarde et elle est saisie par le réalisme de +cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une +chose vivante et palpitante : le Christ saignant et +douloureux subit sa passion devant elle : « <i>C’était +Lui</i>, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec +une expression si dévote qu’en le regardant, je +fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement +cette image représentait bien ce qu’il a +souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal +qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla +que mon cœur se fendait, — et je me jetai à Ses +pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne +fois la force de ne plus L’offenser… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir Appendice, <a href="#app2">II, p. 373</a>.</p> +</div> +<p>Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans +un sens équivoque et bassement physiologique ! +Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé +tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels +qui auraient pu influencer une autre âme que +celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout +cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, +dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses +regards, elle ne voit que le <i>mal</i>, — le mal originel, +la faute de l’homme, la Chute, qui a causé +de telles plaies. Et, en même temps, l’<i>amour</i>, +l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a +accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. +Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant +adressé à son ingratitude, et ensuite un +prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption. +Sans doute, en ces minutes de repentir et +d’adoration, elle approfondit ce mystère comme +jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait : +l’homme précipité par sa faute dans la mort des +sens et de la matière, la chute sans fin et sans +issue ; pour contrebalancer le poids d’un monde +qui se précipite de lui-même vers les ténèbres +d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant +que le monde, — une part de Dieu, le Fils même +de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la +Chute, elle fait pencher le plateau de la balance +et ramène vers les hauteurs le monde vaincu. +Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se +nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre +à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas +le courage de se nier à son tour par la pénitence, +la mortification, toutes les vertus qui sont la +mort du péché ?…</p> + +<p>Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien +elle se sent encore loin du but, — ce but +vers lequel elle est en marche depuis si longtemps ! +Elle contemple sa vie imparfaite, elle +voit les concessions qu’elle fait au monde et combien, +en somme, elle lui est encore attachée. Ces +liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les +rompre ? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument +dans une autre vie ? Elle pleure, elle se +fond en larmes. Elle demande instamment au +Christ d’exaucer le vœu de toute son âme ; elle +demande à tous les saints, qui sont ses habituels +intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, +à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité +de se comparer…</p> + +<p>C’est au milieu de ces agitations de sentiment +et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les +<i>Confessions</i> de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle, +lui fut mis par hasard entre les mains. Elle +ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait +pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout +conduit… Un jour, elle tombe sur la fameuse +scène du jardin, — ce jardin de Milan, où Augustin, +terrassé par la grâce, sentit se briser en +lui les suprêmes résistances de ses passions et +toute sa volonté redevenue souveraine bondir à +l’appel d’une voix mystérieuse… Mais cela, +c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours +de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de +Monique, dans cette âme pénitente et encore +toute chaude du péché. Quel retentissement +avaient dans son cœur les phrases enflammées +du rhéteur de Carthage : « Jusques à quand ? +Jusques à quand ?… Demain ! Demain ? Pourquoi +pas tout de suite ? Tout de suite ! Sans plus tarder !… » +Comme ce langage était le sien ! Comme +c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait +du plus profond de son être ! Mais qu’il est cruel +d’avoir à se vaincre soi-même : « Oh ! dit-elle, +que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle +avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle +pas pour la reconquérir !… »</p> + +<p>Combien de temps dura cette nouvelle « bataille » ? +Il semble bien qu’elle fut courte autant +que décisive. Les effets de la double grâce dont +Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point +à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se +mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir +vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ : +« Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus +longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des +mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, +tout de suite je me retournais avec amour vers +Sa Majesté… » Mais, ces « occasions », elle +n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute +liaison : il lui faudra un certain entraînement. +Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient +d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution +triomphera.</p> + +<p>Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous +encore qu’à cette époque Thérèse a quarante +ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle +a osé former pour la première fois le vœu d’être +parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment. +Les gens qui se piquent de tout expliquer, en +psychologie, par de bonnes raisons « scientifiques », +ne sont point à court d’arguments. Il +serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons, +d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en +émouvoir… On nous fait remarquer que cet âge +de quarante ans, c’est l’âge critique pour la +femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que +l’envers d’une crise « sexuelle » : voilà le grand +mot lâché, — et l’on demande pardon au lecteur +d’être forcé de le prononcer en un tel sujet… Le +comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres +affirment dogmatiquement que Thérèse +était « asexuée », comme Jeanne d’Arc, nous +disent-ils, qui était soustraite à la périodicité +sexuelle. On se demande sur quel fondement +« scientifique » peuvent reposer de telles affirmations +et l’on somme ceux qui les soutiennent +de produire les témoins qui y ont été voir et qui +se portent garants de choses pareilles, — c’est-à-dire +de secrets tout intimes et à peu près inviolables. +Seul, en ces matières, le témoignage de +l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa +véracité absolue, mérite d’être pris en considération. +Mais, justement, les saintes ne peuvent être +que muettes sur des matières de ce genre.</p> + +<p>Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là ? +Admettons qu’il y ait à la racine de ces états +d’âme quelque chose de physiologique : sainte +Thérèse elle-même reconnaît que, du moins +au début de la vie spirituelle, les mouvements +affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont +pas toujours absolument purs de toute contamination +charnelle. Mais répétons-le une fois +pour toutes : l’âme humaine n’est pas double. +Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour, +elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. +Dieu est aimé du même cœur que sa créature. +Il est aimé par l’individu tout entier, corps +et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour +humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un +et l’autre s’adressent, — et cette fin ou bien +change radicalement, ou bien commande la nature +des sentiments qu’elle provoque. Une façon +infaillible, pour le croyant, non pas même de +faire évanouir immédiatement un état mystique, +mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y +mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce +sont deux états essentiellement incompatibles. +L’un est la négation de l’autre.</p> + +<p>Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître ; +sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la « sainte +Humanité » du Christ. Mais si, un seul instant, +une pensée charnelle s’était glissée dans son +amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite +sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire +elle-même ce que fut cet amour : « Pour ce qui +est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon +entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais, +au grand jamais, je ne pus me les représenter +par images. J’étais si peu capable de me +figurer les choses par l’entendement que, si je ne +les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne +me servait à rien, bien différente en cela d’autres +personnes qui peuvent se faire des représentations +où elles se recueillent. Pour moi, tout +ce que je pouvais faire, <i>c’était de penser au Christ +en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai +jamais pu me le représenter</i> : en vain, je lisais +sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme +un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler +avec une personne et voir qu’il est avec cette personne, +parce qu’il sait certainement qu’elle est là, — oui +je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle +est là, — mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait +quand je pensais à Notre-Seigneur… »</p> + +<p>Ainsi donc, nulle trace de délectation morose +dans cette évocation de la sainte Humanité : <i>elle +ne La voit pas</i>, ni des yeux du corps, ni des yeux +de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée +qui sert de support à la méditation et qui, bientôt, +se transformera dans le sentiment vif d’une +Présence spirituelle.</p> + +<p>L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant +toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un +doute. Elle nous en a parlé dans des termes +d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le +soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne +foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs +pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des +armes à l’adversaire : le texte original dément +toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On +a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes +d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité +magnifique, on ne trouve, en fin de compte, +que la nature angélique la plus extraordinaire, — vrai +miracle de pureté. Thérèse nous révèle, +dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la +vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne +peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions +des hauts états surnaturels, la virginité +n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient +pas la noblesse et la grandeur, — le signe d’élection, — qu’il +y a, dans certains cas presque miraculeux, +à être affranchi d’une loi qui courbe vers +la terre les hommes avec les bêtes.</p> + +<p>L’instinct sexuel ! Il s’agit bien de cela avec +une sainte Thérèse ! Ce qui fait son tourment, +dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile +conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul +Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste, +d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids +concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la +Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle +chose pâle et morte qu’une idée au regard de +l’émotion ou du sentiment qui nous met en +possession du réel ! Et combien le cœur est plus +divinateur que l’intelligence ! Pour parvenir à +cette possession de la Réalité unique, qui est +l’unique Amour, il faut se donner tout entier à +cet amour, renoncer absolument à celui des +créatures, bien plus : nier ce monde sensible et +intelligible, avec « ses infinis qui vous étreignent +de toutes parts », — oser faire ce saut dans +l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates +et certaines, quoique toujours incomplètes +et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur +lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais +même quand on a la certitude entière de ne pas +se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement +et un tel retournement, — l’audace d’une +telle négation ! C’est proprement la sainteté.</p> + +<p>Cette audace, Thérèse commence à la sentir en +elle. Elle se sent forte et pleine de confiance, +parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire +à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé +par ce pressentiment pour concevoir un pareil +dessein. Elle en a nettement conscience : « Avec +une nature comme la nôtre, écrit-elle, <i>il nous est +impossible, selon moi, d’avoir le courage des +grandes choses, si nous ne comprenons pas que +nous sommes favorisés de Dieu</i>. Car nous sommes +si misérables, si inclinés vers les choses de la +terre que nous ne pourrions pas détester réellement +tout le terrestre et nous en détacher, si +nous ne comprenions que nous avons quelque +prise des choses de là-Haut… » Mais cette ambition +n’est-elle pas entachée d’orgueil ? Non, dit +Thérèse, car l’humilité en est le fondement : +« La bannière de l’humilité doit toujours marcher +au-devant de nous, afin de nous faire comprendre +ne les forces ne viendront pas de notre fond. +Toutefois, nous devons avoir une idée juste de +cette humilité… » Et plus loin : « Dieu demande +et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles +soient humbles et ne se confient nullement en +elles-mêmes. »</p> + +<hr> + + +<p>Dans ces dispositions, — avec le « courage des +grandes choses », — elle va reprendre plus ardemment +que jamais sa chasse au bonheur, elle +va tenter d’<i>expérimenter Dieu</i>.</p> + +<p>Quelle folie, semble-t-il ! Est-ce que cela n’est +pas hors de toute proportion avec la faiblesse +humaine ?… Thérèse a si bien le sentiment de ces +objections, qu’elle commence par marquer de la +façon la plus précise ce qui est au pouvoir de +l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la +prière, — la prière vocale. Puis l’oraison mentale, +qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous +en a avertis) a beaucoup de peine à méditer. +Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son +attention, trop souvent volage, elle prend un +livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie +de méditer sur ce qu’elle vient de lire : « Ce qui +me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, +c’était de voir la campagne, ou bien des +eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le +souvenir du Créateur : je veux dire qu’elles +m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de +livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de +mes péchés… » Mais son grand sujet de méditation, +c’est la vie et la passion du Christ : « Disons +par exemple la station de Notre-Seigneur attaché +à la Colonne. L’entendement s’en va chercher +les causes qui sont à entendre ici, et les grandes +douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en +cet abandon, et beaucoup d’autres choses que +l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, +pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison +pour tous, pour commencer, continuer et finir, +chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le +Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles. +Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup +d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations +que dans celle de la Sacrée Passion. De +même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, +il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes +trouvent leur profit à se considérer en enfer, +d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser +à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, +<i>si elles ont le cœur tendre</i>, se fatiguent beaucoup +de penser toujours à la Passion : elles se plaisent +et profitent grandement à considérer la puissance +et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour +qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes +choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder +que de ne jamais abandonner pour longtemps +la Passion et la vie du Christ, d’où nous +vient et d’où nous est venu tout notre bien… »</p> + +<p>Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet +exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner +une règle générale pour toutes les âmes, son +caractère personnel et ses préférences y sont +facilement discernables. On y devine son peu de +goût pour les considérations et les dissertations +abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle +contemple. Elle se réjouit du spectacle de la +création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire +les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. +Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la +mort. En général, elle préfère les sujets et les +mystères joyeux. Et, comme elle a aussi « le +cœur tendre », elle aime mieux considérer Notre-Seigneur +en gloire que dans les affres de sa +passion… Tous ces exercices sont à la portée de +chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se +mettre en état de mériter les grâces d’oraison. +Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre +volonté, tous nos efforts les plus persévérants, +continués pendant des années entières, pendant +toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la +Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce +premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la +maladie, une certaine débilité physique, ou enfin +la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne +faut pas s’obstiner : plus on veut forcer sa nature, +plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs +on peut faire son salut autrement que par l’oraison : +« Il est des œuvres de charité et des lectures +à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est +pas capable de cela, qu’on serve son corps pour +l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, +puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de +saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la +campagne, selon les conseils du confesseur… +<i>En quelque état que l’on soit, on peut servir +Dieu.</i> »</p> + +<p>Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, +ne la concernent plus. Elle sait qu’elle +peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller +beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, +et les grâces espérées ne se font pas trop +longtemps attendre. Certes, ce grand changement +ne se produit pas tout d’un coup. La transition +est si douce qu’elle est presque insensible et que, +tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même +nous a avoué qu’au début de sa vie +monastique, pendant son second séjour, à Castellanos +de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de +l’oraison de quiétude et même de celle d’union, — il +est vrai pendant un temps très court, l’espace +d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>. Mais, dit-elle, « je ne comprenais +ni la nature, ni le prix de telles faveurs. » +Et, plus loin, elle remarque fort justement, que +le tout n’est pas d’obtenir des grâces : « Connaître +la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, +c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer +et en donner l’intelligence. » A présent, elle a ce +don de l’intelligence. Elle analyse avec une +grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique +de la façon la plus délicate et la plus subtile les +intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent +les ordinaires états d’oraison des états +absolument surnaturels.</p> + +<p>D’abord, un certain sentiment de présence : +« Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me +venait, à l’improviste, un sentiment de la présence +de Dieu, de telle façon que je ne pouvais +absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi +tout entière abîmée en Lui… » C’est quelque +chose de plus que l’ordinaire sentiment de la +présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse +peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce +degré supérieur : « Ce n’était point, dit-elle, une +manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle +théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle +sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. +La volonté aime, la mémoire me paraît +perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins, +il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, +mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce +qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire +entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté +lui représente… »</p> + +<p>Cette perception, d’un caractère plus particulièrement +intellectuel, avait été précédée d’un état +plus particulièrement affectif : une certaine tendresse, +qui, « en partie, ajoute la Sainte, peut se +procurer par nos seuls efforts. On médite sur les +souffrances du Christ ou les magnificences de la +création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle, +un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur +s’attendrit et les larmes viennent. » Mais ce ne +sont là que les prémices de faveurs beaucoup +plus hautes.</p> + +<p>Après ce long acheminement, il se produit un +saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour, +Thérèse en eut la claire révélation et la pleine +intelligence. D’abord elle sent qu’elle « touche +quelque chose de surnaturel, parce que, quelque +diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune +manière y arriver par elle-même. » C’est un +sentiment de joie dans un sentiment de quiétude +inexprimable : « L’âme voit clairement qu’<i>un +seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas</i> +et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, +ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace +même d’un clin d’œil, un contentement comme +celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que +c’est un contentement qui, de toute évidence, +nous contente… » Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas +ne sont jamais sans mélange. Tandis que +l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et +surnaturelle, « les puissances se recueillent en +elle-même pour jouir de cette joie avec plus de +plaisir. <i>Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne +s’endorment pas.</i> La volonté seule est occupée, +de telle manière que, sans savoir comment elle +devient captive, elle se borne à donner son +consentement pour que Dieu l’emprisonne, +comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est +prisonnière que de Celui qui l’aime… Les autres +puissances aident la volonté à se rendre capable +de jouir d’un si grand bien… » Quelquefois, +cependant, elles sont rebelles : l’entendement et +la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire. +Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les +ramener, qu’elle reste unie à Dieu : « Qu’elle +continue à jouir de ses délices intérieures ! Qu’elle +se tienne recueillie comme une sage abeille. +Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles +s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, +comment le miel se ferait-il ?… » Néanmoins la +volonté, même en proie aux délices surnaturelles, +ne reste pas inactive : « Tout en demeurant unie +à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son +apaisement, elle arrive peu à peu à amener au +recueillement l’entendement et la mémoire… »</p> + +<p>Tel est ce premier degré de la vie mystique, +que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle +l’oraison de quiétude.</p> + +<p>Par des transitions plus ou moins conscientes, +elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui +est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un +qui semble l’avoir particulièrement retenue et +dont la jouissance lui a laissé une véritable +ivresse : c’est ce qu’elle appelle <i>le sommeil des +puissances</i>. « Sans se perdre complètement, dit la +Sainte, elles n’entendent pas comment elles +agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont +supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le +gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui +ne sait comment avancer ou reculer, voudrait +jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un +mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main +et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il +aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices +qui ne se peuvent exprimer : pour moi, ce n’est +pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du +monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas +d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment +l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce +qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si +elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire, +une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, +et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes +les jouissances… »</p> + +<p>Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation +extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant +allusion à elle-même, ajoute : « Je connais une +personne qui, sans être poète, improvisait des +couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer +sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais, +pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une +peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son +Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait +voulu les voir éclater en morceaux, pour +manifester la jouissance que cette peine lui faisait +éprouver… »</p> + +<p>C’est dans un moment d’exaltation semblable +qu’elle composa son immortel cantique :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">Je vis, sans vivre en moi</div> +<div class="verse">Et j’attends une vie si haute</div> +<div class="verse"><i>Que je meurs de ne pas mourir !</i>…</div> + +<div class="verse i2 stanza">Cette divine union</div> +<div class="verse">De l’amour avec lequel je vis</div> +<div class="verse i2">Fait Dieu mon esclave</div> +<div class="verse i2">Et libre de mon cœur.</div> +<div class="verse">Mais cela cause en moi une telle douleur</div> +<div class="verse i2">De voir Dieu mon prisonnier,</div> +<div class="verse i2"><i>Que je meurs de ne pas mourir</i>…</div> +</div> + +</div> +<p>Rien de comparable ici à ce que l’on nous a +décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une +certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette +passivité s’accompagne d’abord d’une conscience +hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain +mode d’activité qui ne trouve sa forme et +son expression que dans des poèmes d’un caractère +étrange et tout éblouissants de fulgurations +mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un +désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. +L’oraison de quiétude conduit à une activité +héroïque, qui ne recule même pas devant le +martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, +« devant quels tourments pourrait-on mettre une +âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir +pour son Seigneur ? »</p> + +<p>Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive +à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est +pas un coup d’état, une sorte de révélation qui +bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de +Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain +pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme +une largesse magnifique, mais depuis longtemps +promise et qu’elle attend tous les jours. Elle +parle de cette chose accablante pour la pensée de +l’homme, — l’union immédiate avec Dieu, — sur +un ton si paisible qu’on croirait vraiment +qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus +naturel au monde : « L’union, comme on le sait, — dit +cette humble servante du Seigneur, — c’est +l’état de deux choses qui, auparavant séparées, +n’en font plus qu’une. » Mais tout de suite, le +sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose +à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus, +dans son trouble, que se répandre en protestations +d’humilité et en actions de grâce sans fin… Et +puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la +rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide, — et +elle s’analyse avec une clairvoyance et une +précision merveilleuses : « L’âme, dit-elle, se +sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir +presque complètement. C’est une espèce +d’évanouissement qui lui enlève la respiration +et toutes les forces corporelles : de sorte qu’elle +ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de +peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, +ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire +rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer +une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien +que c’est une lettre, mais, comme l’entendement +ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré +ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas +les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de +ses sens : elle trouve plutôt en eux un obstacle +qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur… +Toutes les forces extérieures l’abandonnent : +sentant par là croître les siennes, elle peut +mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle +éprouve au dehors, il est grand et bien connu… »</p> + +<p>Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, +que se passe-t-il au-dedans de l’âme ?… Ses +puissances sont suspendues, mais pas complètement, +ni pendant toute l’oraison. Elles passent +par des alternatives de réveil et d’assoupissement. +Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement, +ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude. +Ces facultés ont un nouveau mode +d’activité incompréhensible pour la raison : +« Elles se suspendent de telle manière que l’on +ne peut absolument pas comprendre leur action +(<i lang="es" xml:lang="es">lo que obran</i>). » Il est donc tout à fait inexact de +soutenir, comme le font certains psychiâtres, que, +parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre +dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent, +mais d’une façon anormale, — puisqu’ils +perçoivent des formes et des sons, qu’ils +ne comprennent plus. La conscience, bien loin +d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. +L’âme <i>sent</i>… Que sent-elle ? Sainte Thérèse nous +dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette +révélation sur l’état de l’âme en ces moments : +« Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer +davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est +Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle +entend, c’est ne pas entendre, <i>tout en entendant</i>. » +Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la +présence de Dieu en elle, son union avec Lui : +« Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état +auront seuls quelque intelligence de ce langage. »</p> + +<p>Le Seigneur lui dit que « l’âme tout en entendant, +n’entend pas ». C’est-à-dire qu’elle ne +comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité, +déclare : « Pour moi, elle n’entend pas : <i>il me le +semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas</i>. » +Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a +raison : l’âme entend qu’elle est unie à Dieu : +« Il en reste, dit-elle, une certitude telle que, +d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire. »</p> + +<p>Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de +l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à +vouloir seulement nous en suggérer le sentiment ?… +« Il est impossible, dit son plus filial +disciple, saint Jean de la Croix, — il est impossible +d’exprimer par des paroles les délices inouïes +que l’on ressent dans cet attouchement divin… Il +n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner +clairement des choses divines aussi sublimes +que celles dont ces âmes saintes font l’expérience. +Et le seul langage qui convienne, quand on a le +bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre +pour soi-même, de les sentir, de les savourer et +de se taire. »</p> + +<p>Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur +rien ?… A quoi l’Ascète s’empresse de répondre : +« Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, +dont les pensées, quand ils s’occupent de +Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai. +Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et +plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le +comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en +sens inverse que se trouve la vérité, <i>puisque moins +on Le comprend, plus on s’approche de Lui</i>. Le +Roi Prophète ne dit-il pas : « Il a placé sa retraite +dans les ténèbres ? » S’il en est ainsi, nous +devons nécessairement en approchant de Lui ressentir +l’impression que les ténèbres causent à la +faiblesse de nos yeux. » Cependant ces ténèbres +ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance +de notre raison éblouie de clarté. Sainte +Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles +qu’elle puise dans l’oraison et, en +particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement +d’intelligence, comme d’activité, qui en +résulte pour elle.</p> + +<p>Dans ce lent travail de purification et d’illumination +progressive, qui aboutit à l’union, — quoique +néanmoins, Dieu se plaise quelquefois +à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine +et la plus rapide, — non seulement une sensibilité +et une intelligence spéciales sont nécessaires +pour éprouver et pour comprendre des états singuliers +et extraordinaires, mais aussi un esprit +critique toujours en éveil pour démêler l’illusion +de la réalité et pour distinguer des réalités et +des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse +désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent +fois que le mystique doit s’y reprendre pour +oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son +autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée +aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle +abandonne la marche historique de son récit. Ce +n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous +raconte, — c’est toute une série d’expérimentations, +c’est vingt ans d’expérience mystique +qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle +a eu beau comparer une expérience à une autre, +se défier de telles manifestations, n’affirmer +celles-ci que sous toutes réserves, entourer +celles-là de toute espèce de restrictions, — il est +un point sur lequel elle n’a jamais varié : le +caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle +pouvoir écrire, en commençant le récit de sa +vie nouvelle : « Celle qui s’ouvre par ces états +d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le +dire, la vie de Dieu en moi… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II<br> +<span class="xsmall">LA LUTTE SUPRÊME</span></h3> + + +<p>Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce +chapitre : « De l’incommodité d’être une Sainte. » +A en juger superficiellement, il est certain que +les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet +furent tout de suite contre-balancées par une +foule de désagréments. Comme on dit : elle dut +les payer cher. Son grand désir de perfection +excitait les moqueries de son entourage : elle +voulait, prétendaient les autres religieuses, passer +pour une sainte, elle qui paraissait encore si +éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit +dans les couvents. Elle avait très probablement, +dès cette époque, des commencements d’extases. +En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait +en elle des troubles physiques qui n’échappaient +pas à ses compagnes et dont elle-même nous +avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances +étaient traitées de vaines simagrées, peut-être +de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs, +à qui elle ne célait rien de ce qu’elle +éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et +surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils, +entre les faveurs reçues et la médiocre +vertu de leur pénitente. Si ces faveurs +étaient vraies, celle qui les recevait devait être +parfaite. Or Thérèse ne l’était point, — et alors +il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs +ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était +pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, +on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait +faire prendre au sérieux les grâces qu’elle +osait avouer.</p> + +<p>On comprend dès lors que cela finit par devenir +pour elle un véritable tourment. La sainteté +n’était plus seulement une incommodité, mais +un supplice de tous les instants. On suspectait +sa sincérité, — et cette idée seule était une torture +pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie +pas que je force ici les termes. Elle nous le dit +expressément : « <i>L’âme que Dieu expose ainsi +aux regards doit se préparer à être martyre du +monde.</i> Et si, de son propre choix, elle ne meurt +à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la +faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du +monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres +imperfections dans les gens de bien et de les +contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. +Je dis qu’il faut plus de courage, quand +on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin +de la perfection, que pour subir un martyre +immédiat… A entendre les gens du monde, l’aspirant +à la perfection ne devrait plus manger, ni +dormir, ni même respirer comme les autres. +Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient +qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément +assujetties à ses misères, tant qu’elles +vivent sur cette terre, <i>que, d’ailleurs, elles dominent +de si haut</i>. Il faut donc à celles-ci, comme +je le disais, un grand courage… »</p> + +<p>Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le +blâme du monde : c’est d’en arriver à se défier +de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la +Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces +d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints +aux scrupules de sa propre conscience finirent +par la jeter dans un trouble affreux : « Comme, +en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été +victimes de grandes illusions et de tromperies +ourdies par le démon, je commençai à craindre, +d’autant plus grandes étaient les délices et la +suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans +pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais +en moi la plus grande certitude que c’était +Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et +je voyais que je sortais de là meilleure et plus +forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon +esprit, je retombais dans les craintes… » Elle +savait, en effet, par expérience, que l’action satanique +revêt les formes les plus spécieuses, — qu’elle +excelle à imiter et à déformer l’œuvre de +Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et +salutaire, un type éminent de sainteté qui ne +provoque immédiatement sa caricature, de sorte +que les esprits superficiels ou grossiers confondent +perpétuellement l’original et la contrefaçon +grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne +pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à +se dépraver par l’exagération, ou par une déviation +insensible et perfide. Ce qui paraît surtout +avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est +qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de +quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée +de l’entendement : cela l’amenait peu à peu +à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait +de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais +alors n’était-ce point un piège du démon pour +l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par +conséquent sur la Passion du Christ ?… »</p> + +<p>En proie à ces inquiétudes, elle résolut de +changer de confesseur. Elle voyait bien que ses +confesseurs habituels ne comprenaient rien à son +trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait +pas être une pénitente très commode. Non +seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux +directeurs spirituels par l’étrangeté de +ses révélations, mais elle les soumettait à une +gymnastique harassante pour essayer seulement +de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités +de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à +repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter +les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas +extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra +nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père +Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la +Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, +lui aurait dit : « Tous ces livres-là, j’ai dû les +lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse +de Jésus ! »</p> + +<p>Ayant donc usé sans grand profit, du moins +immédiat, un nombre considérable de directeurs +de conscience, elle conçut le projet de s’adresser +aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était +alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces +Pères venaient justement de fonder, à Avila, une +maison d’éducation, qui prit le nom de Collège +de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean +de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez +del Aguila : « Sans connaître aucun de ces religieux, +dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, +par cela seul que je savais leur genre de vie et +d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de +leur parler, ni assez forte pour leur obéir : ce qui +me faisait craindre davantage. Car traiter avec +eux et être ce que j’étais me semblait quelque +chose de bien ardu… » Pure coquetterie d’humilité, +si l’on ose dire ! Au fond, Thérèse sentait +en elle le même esprit qui animait la Compagnie +à ses débuts. Elle devinait dans les fils +spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément +ses vrais directeurs de conscience, mais +ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme +intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa +vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle +ses premières relations avec eux, elle +s’écrie, pleine de reconnaissance : « C’est la +Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné +l’être. »</p> + +<p>Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, +ayant déjà une petite célébrité locale, au +moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle +que les Pères fassent le premier pas. La grande +raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été +déterminante, c’est la conviction de son indignité. +Dès cette époque elle commence à passer +pour une sainte, — et elle va être obligée de +révéler à un confesseur jésuite, — un de ces +jeunes religieux si austères et si savants, — les +imperfections de sa conduite : car, dit-elle, « j’avais +toujours certaines affections pour des choses +qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient +pour tout détruire. »</p> + +<p>Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en +finir avec ses hésitations, elle prend un moyen +terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui +avait, dans Avila, une grande réputation de piété +et de vertu : c’était maître Gaspar Daza, qui +exerçait, en effet, une réelle influence par ses +œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme +rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et +soupçonneux, commença par traiter fort rudement +cette carmélite mécontente de ses confesseurs. +Il trouvait sans doute qu’elle faisait un +peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la +bien comprendre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, +après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir +fort cruellement, il devint par la suite un de ses +plus chauds partisans et même un de ses disciples +les plus fidèles.</p> + +<p>Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire +d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa +famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle +« ce saint cavalier », — François de Salcedo, +« personnage d’une éminente vertu et d’une vie +exemplaire ». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être +le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant +ses nombreuses occupations. En réalité, il +redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il +ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit +demander par François de Salcedo. Maître Daza, +l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise +que les confesseurs de la Sainte. Étonné des +grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa +une vertu très supérieure à celle qu’elle +possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout +d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les +plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, +« si j’étais en avance par les grâces divines, +j’étais tout à fait au début par les vertus et la +mortification… » C’était lui demander beaucoup +plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir +accomplir immédiatement une réforme qui exigeait +beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode +expéditive et quelque peu brutale désespéra +Thérèse.</p> + +<p>Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, +avec une vague confiance, vers François +de Salcedo, ce « saint cavalier », ce hidalgo si +homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper +d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de +mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude +manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. +Ils eurent, au parloir du couvent, un +certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse +prit grand plaisir, — à tel point que, les jours +où elle ne recevait pas sa visite, elle en était +peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours +spirituel, elle se raccrochait à toutes les +branches de salut qui s’offraient. Elle désirait +aussi avoir auprès d’elle des amis : ç’a été la +grande préoccupation de sa vie. On comprendra +bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit, +elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo : +« Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si +grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de +plus grand délassement que les jours où je le +voyais, <i>encore qu’ils fussent rares</i>. »</p> + +<p>Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son +âme, François de Salcedo fut d’avis que les +grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec +une vie sinon frivole, du moins pleine de légers +manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice +du démon ?… et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea +minutieusement sur ce qu’elle éprouvait +dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui +définir avec précision. Alors, dit-elle, « je lus des +livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer +sur mon oraison. » C’est ainsi qu’ayant +mis la main sur un ouvrage mystique, <i>le Chemin +de la Montagne</i>, par un Franciscain, François +de Laredo, — elle crut y découvrir la description +exacte de ses propres états. Elle chargea +le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable +Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était +prête à abandonner l’oraison si tous deux le +jugeaient nécessaire.</p> + +<p>A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer +les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément +le trouble dans les âmes de leurs pénitents, +qui paralysent tous leurs élans, en leur +montrant partout l’action démoniaque : procédés +inhumains surtout avec les femmes, qui sont +des êtres de faiblesse, accessibles aux pires +suggestions. Une autre chose déplorable, c’est +l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais +fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs +de conscience. Ils ne prennent pas assez de +précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les +états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces +états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse +déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de +ces indiscrétions, comme du manque de tact +et de l’esprit timoré de ses confesseurs : « Si +Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait +fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si +timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais, +je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très +malade… »</p> + +<p>Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne +la pureté des intentions de ces directeurs maladroits. +C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance +en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. +Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de +mettre par écrit une confession générale de toute +sa vie et de la leur envoyer, en même temps +que les passages du livre où elle reconnaissait +une description véridique de ce qu’elle ressentait +dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent +avec soin ces documents, et, après mûre +délibération, prononcèrent que les prétendues +grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient +d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent +de recourir à un religieux de la Compagnie +de Jésus, — homme expérimenté dans les voies +spirituelles, — et de lui soumettre, à lui aussi, +une confession générale de toute sa vie. D’après +eux, elle était en grand danger.</p> + +<p>On juge de l’épouvante et des angoisses de la +malheureuse Sainte, après une telle consultation +suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus +que trembler et se lamenter, passant ses journées +dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée +dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de +saint Paul : « <i>Dieu est très fidèle : jamais il ne permet +que ceux qui l’aiment soient trompés par le +Démon.</i> » Grande consolation pour celle qui se +croyait en butte à de perpétuelles obsessions +sataniques : elle se mit, avec plus de cœur, à +préparer encore une fois sa confession générale.</p> + +<p>Il fut décidé, sans doute de concert avec François +de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se +confesserait à un Père Jésuite, du collège de +Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, « religieux +d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie +exemplaire et d’une rare prudence ».</p> + +<p>Ce changement de confesseur fut toute une +affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation. +Les autres religieuses se demandaient pourquoi +ce changement. Si elle changeait de confesseur, +c’était donc qu’elle voulait changer de vie ? +Elle se préparait décidément à devenir une +sainte ?… Les commérages et les critiques allaient +leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout +ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles +avec le Père de Padranos, — un Jésuite, un religieux +appartenant à un ordre qui avait une si +grande réputation de science et de sainteté ! Elle +le convoqua secrètement au parloir, en essayant +d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. +Vaine précaution ! Juste au moment où le +Père se présentait à la porte, une religieuse, +comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa +d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une +risée générale contre celle qui ne voulait pas faire +comme les autres, qui se choisissait des directeurs +à sa guise…</p> + +<p>Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père +de Padranos devint pendant quelque temps le +confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu +sa confession générale et l’avoir interrogée sur +les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet, +le jeune Jésuite vit clair là où les deux +hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que +les « crimes » dont s’accusait sa pénitente n’étaient +que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse +et d’une très sincère, quoique excessive +humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre +les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction +qui épouvantait les deux censeurs. Ces +grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse, +lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il +ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui +était la mortification (sans doute dans les plus +petites choses, où Thérèse éprouvait quelque +répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien +surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait +été sur le point de s’y résoudre après ses conférences +avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison +mentale qu’il lui prescrivait, — selon la +méthode des <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint Ignace : chaque +jour, elle prendrait pour sujet de méditation un +des épisodes de la Passion, ou un des mystères de +la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât +qu’à « la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur », +qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. +Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces, — du +moins jusqu’à nouvel avis, — « aux recueillements +et aux douceurs spirituelles ».</p> + +<p>Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le +ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit +parlait par la bouche de ce jeune religieux : +« Quelle grande chose que de comprendre une +âme ! » Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus +difficile au monde : pénétrer dans l’âme d’autrui +suppose à la fois une telle abnégation, un tel +oubli de soi et une telle intelligence ! Un véritable +directeur de conscience est un être supérieur, +une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique +l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui +arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées, +et la vénération qu’elle leur témoigne. Le +grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le +Père de Padranos avait reconnu la marque divine +dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir +confiance ! Elle n’était pas trompée par les prestiges +du Malin !… « Il me laissa, dit-elle, <i>consolée +et pleine de courage</i>. »</p> + +<p>Désormais, elle se sentait prête à accepter +toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y +avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.</p> + +<p>Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant +de suivre les prescriptions de son confesseur et +résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu +lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus +austère et aussi plus étrange, à l’extérieur : ce +qui excitait davantage le blâme et les moqueries +de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un +autre genre de mortification. Mais, plus elle +résistait « aux grâces de recueillement et aux +douceurs spirituelles », plus Dieu l’en comblait, +comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait +plus et qu’elle était « toute en sa main… » Malgré +elle, elle entrait dans cet état de quiétude où +elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des +délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à +rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait +deviner une Présence toute proche : c’est ce +qu’elle appelle des « goûts », — des goûts de Dieu, — véritable +prélibation des hauts états mystiques +où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe +extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers +phénomènes mystiques expérimentés par sainte +Thérèse sont involontaires : elle a beau y résister +de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. +Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de +l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces +moyens dépendant de sa volonté, nous le savons : +vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée +malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer +qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien, — et +qu’après qu’on s’est donné <i>entièrement</i> à lui. +Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du +sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela +que ni des efforts persévérants, ni des états morbides +bien caractérisés ne peuvent produire les +états dont il est question ici : il y faut avec une +très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable +et un imprévisible qui échappent à nos +modes ordinaires d’investigation.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage +fit un court séjour à Avila : François Borgia, +duc de Candie, entré, après une conversion +retentissante, dans la Compagnie de Jésus et +nommé par saint Ignace Commissaire général +pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de +Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête +avec Charles-Quint, retiré depuis peu au +monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à +la mort. A la demande de François de Salcedo et du +Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui +qui était déjà saint François Borgia consentit à +accorder une audience à cette religieuse qui commençait +à causer tant de scandale dans la ville, — et +qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte. +Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages +encore inégalement illustres, quelque +chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de +cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur +qui, du fond de son couvent, faisait toujours +trembler la chrétienté, le noble Jésuite se +soit arrêté pour écouter une petite religieuse +calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement +négligeable. La confession de ce potentat, +qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu +et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, +aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une +pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de +perfection intime, — ce qu’elle appelle elle-même +son travail de fourmi ! Ce saint religieux eut +peut-être alors le pressentiment prophétique de +la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial : +cette femmelette allait accomplir une œuvre de +rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de +salut politique initiée par le grand Empereur. +Que dis-je ? Elle allait se substituer à lui. En effet, +bien plus que par les armées de Charles-Quint +et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie, +sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle +de Thérèse d’Avila…</p> + +<p>Le Commissaire général de la Compagnie de +Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle. +Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, +elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint +n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la +rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce +qu’elle éprouvait « venait de Dieu ». Enfin il +l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces +d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert +pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir +goûter en toute sûreté de conscience, ces délices +spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire +voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un +homme de haute science et de haute vertu, qui +la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces +états d’oraison dont elle parlait étaient très +possibles et que lui-même y était souvent élevé ! +On comprend la joie profonde et le réconfort +qu’elle en ressentit.</p> + +<p>Mais bientôt après le passage de celui qu’elle +appelle « le Père François », son confesseur, le +Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le +religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas +avoir donné toute satisfaction à sa pénitente : on +sait combien Thérèse était difficile pour ses +directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, +elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, +doña Guiomar d’Ulloa, « veuve de grande naissance » +et personne d’oraison, qui l’exhorta à +recourir à son propre directeur, le père Balthasar +Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.</p> + +<p>Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et +fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification +et, par exemple, de renoncer à certaines +amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles +elle était excessivement attachée : c’était, si l’on +peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte, +nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. +Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à +s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience, +après ses directeurs, lui certifiait que ces +attachements n’avaient rien de coupable. Et, +comme toujours, elle avait peur de faire de la +peine, de se donner les apparences de l’ingratitude, +de la légèreté capricieuse, en rompant, +sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient +beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec +ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez +lui ordonna de recommander la chose à Dieu, +durant quelques jours et de réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Veni, +Creator</i>, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait +faire… Mais laissons-la parler elle-même en cette +grave question !…</p> + +<p>« Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps +en oraison, suppliant le Seigneur de +m’aider à le contenter en tout, je commençai +l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint +un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi +dire, hors de moi-même : fait dont je ne pus +absolument pas douter, car il fut très connu. +C’était la première fois que le Seigneur me fit +cette grâce des ravissements. J’entendis ces +paroles : « <i>Je ne veux plus que tu converses avec +les hommes, mais avec les anges !</i> » Pour moi +cela m’épouvanta extrêmement, parce que le +mouvement de mon âme fut très violent et que +c’est au plus profond de mon esprit que ces +paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une +grande crainte et, d’autre part, une grande +consolation. Finalement, quand la crainte, causée, +selon moi, par la nouveauté du fait, se fut +dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est +parfaitement accompli : jamais plus je n’ai pu me +fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour +particulier si ce n’est avec des personnes qui, de +toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour +de Dieu et sont zélées pour le servir… »</p> + +<p>Instantanément, elle se sentit la force de rompre +ces liaisons trop chères, — et il paraît que les +froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance, +furent épargnés à la personne amie : au contraire, +« ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne +que de voir en moi une pareille détermination. »</p> + +<p>Cette histoire de rupture peut paraître, à +première vue, un bien mince événement. Mais ce +serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en +général, les âmes de solitaires, que d’en juger +ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut +la plus grande peine à se détacher de ses amis, +surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son +confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu, +et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini +par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela +se fit en un instant : « Le Seigneur, dit-elle, me +donna la liberté et la force pour en venir à bout. » +Pour bien comprendre ce douloureux combat où +la malheureuse se débattit si longtemps, il faut +se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle +vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant +si peuplé, — et aussi sa longue détresse qui +alternait avec de brèves consolations. Pendant +ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de +compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même +hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la +conduire, ces consolations étaient rares. Quel +désert de stérilité, de monotonie, et, osons le +dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine +qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans +l’oraison, son impatience d’en finir avec un +exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, +et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre +l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors +les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort, +surtout les amitiés spirituelles, où, de +concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. +Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais, +insuffisamment détachée des affections sensibles, +elle y mêlait encore trop de son cœur, — ce +cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu : +d’où la lutte finale.</p> + +<p>Elle vient de triompher : cela est certain, cela +est définitif. Et pourtant elle aura toujours des +amis. Cette âme enthousiaste et débordante de +charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce +seront moins des amis que des compagnons +d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des +collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu +écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la +conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça +jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, +c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est +une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour +de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré +cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre !… +« O mon Jésus, que ne peut faire une âme +embrasée de votre amour ! Quelle estime ne +devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications +adresser au Seigneur pour qu’il nous la +laisse en cette vie ! Quand on a le même amour, +c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on +devrait marcher, s’il était possible. C’est une +grande chose pour un malade que d’en trouver +un autre blessé du même mal. Quelle consolation +de voir qu’il n’est pas seul ! Ils s’aident beaucoup +à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement, +comme gens déterminés à risquer mille +vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre +l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats +qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent +qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils +ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur +métier !… » Souffrir et aimer ensemble, voilà +donc le fond de cette amitié mystique.</p> + +<p>Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est +arrivée à épurer cette amitié de tout élément +humain. Y arrive-t-on jamais complètement ? +Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur +les élans de son cœur, de mêler encore à ses +affections quelque chose de sensible. Il faudra +que son divin Maître la rassure : « Ma fille, si un +malade en danger de mort se voyait guéri par un +médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne +point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur +et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait +sans le secours de ces personnes ? <i>La conversation +des bons ne nuit point.</i> Aie soin seulement que +tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette +précaution, continue de traiter avec eux. Loin de +t’apporter aucun dommage, leurs entretiens +seront très utiles à ton âme !… »</p> + +<p>Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour +le plus grand amour et le plus grand service de +Dieu ! Plus d’inclinations particulières et toujours +un peu troubles et dangereuses ! Il faut faire table +rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces +vains sentiments qui n’ont pas immédiatement +Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, +condition des grâces qui vont lui être prodiguées, +elle a fini par y consentir après une véritable +agonie : ç’a été le grand combat. Mais elle n’est +pas encore, tant s’en faut, au terme de ses +peines…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III<br> +<span class="xsmall">THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS</span></h3> + + +<p>L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait +être grande dans Avila, ne pouvait faire +cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies +dont Thérèse était l’objet. Au couvent de +l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses +glosaient sur le cas singulier de leur +compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et +de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations +physiques de ses extases, surveillaient +ses agissements et ses moindres démarches. +Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques +et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient +publiquement et la dénonçaient. Cela +devenait une affaire très grave.</p> + +<p>Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, +dont ses directeurs n’avaient aucune +idée, elle prétendait aussi entendre des voix +surnaturelles, — sans toutefois les ouïr proprement +de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse +que ses explications rendaient plus mystérieuse +encore. Sans nul doute elle avait confié +au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait +perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait +les premières strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i> : +« Je ne veux plus que tu converses avec les +hommes, mais avec les anges ! » Le confesseur, +frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant +à l’admettre, en avait conféré avec des hommes +doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait. +De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis +de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner +de plus près sa conduite et interpréter +dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses +propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient +la navette entre l’Incarnation et le Collège +des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père +Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.</p> + +<p>Ce religieux, qui la connaissait, la défendait +loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles +que fussent ses concessions à l’opinion publique. +Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs +et les détracteurs de Thérèse, personnages +considérés dans la ville et dans la région. +Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement +rassuré sur un cas aussi singulier. +Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse +étaient pures et son orthodoxie parfaite ; il +croyait que les grâces reçues par elle venaient de +Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou +bien par le Démon, ou bien par son propre désir +de l’union mystique. Il se défiait surtout de son +extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce +d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et +qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes, +de tant d’audace jointe à une si réelle humilité, +enfin de son appétit des « grandes choses », +comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de +la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines +gênantes. Il contrariait ses élans ou les +tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, +l’empêchait même de communier, parce +que c’était surtout après la communion que Thérèse +était prise d’extase ou de ravissement. Il lui +défendait de se recueillir dans la solitude, lui +répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même, +qu’elle devait « se faire mourir à elle-même ». +Il poussait si loin cette sévérité que, +plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter. +Mais, nous raconte Ribéra, « comme elle voyait +clairement que c’était le zèle le plus pur qui le +faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup +à lui. Plus tard elle me disait à moi-même, +en riant : « Ce père de mon âme, quelque malgracieux +qu’il soit pour moi, je l’aime cependant +beaucoup… »</p> + +<p>Le fait est que ces « voix » étaient quelque +chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même +elles paraissaient un prodige tellement +inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais +le premier émoi passé et dans sa peur d’être +dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, +avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur +critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes +fois, étant devenu, en quelque sorte, normal +pour elle, elle nous en donne finalement un véritable +exposé théorique : « <i>J’ai sur ce sujet</i>, dit-elle, +<i>une grande expérience.</i> Car, avec la crainte +extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de +deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois, +mais sans grand succès… »</p> + +<p>Ces paroles surnaturelles « sont parfaitement +distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les +oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent +bien plus clairement que si elles étaient ouïes. +S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de +toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas, +quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons +nous boucher les oreilles, ou détourner notre +pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre, +on ne comprend pas. Au contraire, dans +cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il +n’y a pas moyen d’échapper : malgré moi, ces paroles +m’obligent à les écouter et l’entendement +est si entier pour entendre ce que Dieu veut que +nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de +ne pas vouloir. »</p> + +<p>Mais n’est-ce pas là une illusion ? Ces paroles +qui s’imposent à notre attention et qui nous +paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité, +la voix de notre conscience, un pur produit de +notre esprit ?… Non ! dit Thérèse : il suffit, d’ailleurs, +de nous interroger sincèrement à ce sujet. +Nous savons parfaitement quand c’est nous qui +nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons +notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit : +« Quand c’est l’entendement qui forme ces +paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit +clairement que c’est lui qui les ordonne et qui +les profère. » Dans ce cas encore, nous pouvons +nous taire, s’il nous plaît, comme une personne +qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui +parle, il nous est impossible de nous dérober à +sa parole et de ne pas l’entendre : « Il y a donc, +à mon avis, entre les paroles venant de nous et +celles venant de Dieu, la différence qui se trouve +entre parler et écouter, ni plus ni moins… » +Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles +se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont +subies, involontaires et qu’elles nous paraissent +nettement étrangères à nous.</p> + +<p>D’autre part, elles sont prononcées pendant +l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances +de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination, +entendement et volonté, — par conséquent lorsque +ces puissances ne peuvent produire en nous aucun +mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas +au point culminant de l’extase que ces paroles +sont prononcées, c’est dans la seconde période, +lorsque les puissances commencent à revenir à +elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir +ou de raisonner : elles peuvent percevoir une parole +étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins, +qu’elles soient capables de ce moindre effort.</p> + +<p>Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait +les arguments des modernes théoriciens du +subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que +ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou +de la volonté conscientes. Elles pourraient, en +effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les +puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des +profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être +des larves d’idées, de vagues fantômes, sans +cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans +les rêves, ces révélations intérieures ont une +clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit. +Bien plus, « elles ont l’air de sortir de la +bouche d’une personne très sainte, très savante, +de grande autorité, que nous savons être +incapable de mentir, — ce qui est même une +comparaison trop basse. <i>Ces paroles, en effet, +traînent quelquefois une telle majesté avec elles</i> +que, sans même considérer celui qui les dit, elles +nous font trembler si elles sont de réprimande, +et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous +fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont +des choses qui étaient très loin de notre mémoire, +et ce sont, formulées en un instant, des pensées +si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps +pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument +impossible d’ignorer alors que <i>ce ne +sont pas là des choses fabriquées par nous et +tirées de notre fonds</i>. » En définitive, la marque +de ces révélations outre leur caractère essentiel +d’extériorité, c’est leur originalité transcendante. +Elles ne peuvent se comparer aux inspirations +du génie, puisque celui qui les reçoit <i>les sait extérieures +à lui</i>. Et, d’autre part, ce ne sont pas de +vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre +propre pensée : c’est quelque chose de neuf, de +jeune, quelque chose qui vient de naître, qui +jaillit des hauteurs ou des profondeurs, — et qui +est éblouissant, qui porte un caractère de majesté, +de science, d’autorité et, avec cela, un caractère +d’amour à quoi l’on ne résiste point.</p> + +<p>Autres différences entre ces paroles surnaturelles +et celles qui viennent de notre esprit, c’est +que ces dernières s’effacent rapidement, sans +laisser de traces, tandis que les autres se gravent +si profondément dans la mémoire qu’elles sont +à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent +dans l’âme des effets durables : un véritable renouvellement +intérieur, ou un zèle d’apostolat, +une ardeur de charité encore inconnus de celui +qui les éprouve…</p> + +<p>Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup +plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des +expériences et des comparaisons répétées pour +formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, +dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige, +elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, +le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement +que ces faveurs insignes étaient réelles +et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme +il se défiait de son jugement et peut-être d’une +partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait +celle-ci à soumettre son cas aux docteurs +de la ville : « Sur son ordre, dit Thérèse, je +communiquais aussi de temps en temps avec +quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à +juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme +ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, +leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon +n’en devenait que plus vive. Je le craignais +extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison : +car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur +me faisait quelque grâce, tout de suite +j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, +au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer +sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que +tous avaient décidé que c’était le Démon, — que +je devais m’abstenir de communier souvent, +prendre soin de me divertir et éviter la solitude. +Moi qui étais extrêmement craintive, comme je +l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur, +il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule +dans une chambre, en plein jour. Et comme je +voyais tant de personnes affirmer une chose que, +pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les +plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité : +car tous, sans comparaison, étaient de +meilleure vie que moi et lettrés : alors, quelle +raison de ne pas les croire ? Je m’efforçais, tant +que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à +ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient +dire la vérité… »</p> + +<p>Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est +qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la +Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans +Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant +cette religieuse exemplaire était parvenue +à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait +les états mystiques et les révélations particulières +dont Thérèse se prévalait. De là à accuser +celle-ci d’extravagance et même d’imposture, +il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire +que les pires calomnies assaillaient la pauvre +carmélite, qui se voyait abandonnée même de +son directeur de conscience. On juge, d’après +cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors : +elle se sentait sombrer dans le désespoir et la +terreur de la damnation…</p> + +<p>« Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette +extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire, +après avoir passé de longs jours sans communier, +après avoir renoncé à la solitude qui était toute +ma consolation, sans personne à qui parler, <i>car +tous étaient contre moi</i>… Quant à moi je ne pouvais +me consoler à la pensée que, tant de fois, le +Démon allait me parler, — qu’une telle chose +était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver +d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur +me faisait entrer en recueillement au +milieu même des conversations, et sans que je +pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait +à propos, et, malgré moi, il me fallait bien +L’ouïr… Étant donc seule dans cet oratoire, sans +personne sur qui pouvoir me décharger de ma +peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par +la tribulation, mourante de peur d’être trompée +par le Démon, toute bouleversée et rompue de +fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, +ce me semble, cette affliction où je m’étais +vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille +acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne +recevant aucune consolation ni du ciel ni de la +terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir, +dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme +j’étais dans ce grand accablement, — et quoique, +à cette époque-là, je n’eusse pas encore +commencé à avoir des visions, — ces seules +paroles suffirent pour me réconforter et pour +m’apaiser jusqu’au fond de l’âme : « <i>N’aie pas +peur, ma fille ! C’est Moi ! Je ne t’abandonnerai +pas, ne crains rien !</i>… Et voilà qu’à ces seules +paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au +triste état de mon âme succéda soudain la force, +le courage, l’assurance, la paix, la lumière : en +un instant, j’avais été si complètement changée +que j’aurais hardiment soutenu contre le monde +entier que ces paroles venaient de Dieu… »</p> + +<p>Subitement, cette tempête qui durait depuis +tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans +la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude +que le Seigneur était là, que c’était Lui +qui parlait, — et qu’ainsi jamais elle n’avait été +trompée. Alors toute son âme se releva dans un +élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses +souffrances furent oubliées, ses craintes foulées +aux pieds : « O mon Dieu, dit-elle, que tous les +savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures +me persécutent, que tous les démons me +tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne +vous ferai pas défaut ! Ah ! je ne comprends plus +ces craintes qui nous font dire : le démon, le +démon ! quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu ! +et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient +donc toutes ces terreurs ?… »</p> + +<p>Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode ! +Qu’on veuille bien l’examiner dans tous +ses détails. La merveille, c’est ce redressement +soudain dans une telle prostration et qui semblait +ne devoir jamais finir. La merveille plus +grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate +de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole +sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son +cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse +d’adoration : « <i>Ma fille, c’est Moi !</i> » Qu’on y +songe une minute ! Qu’on songe à la ferme raison, +à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite, +à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, +à sa crainte d’être dupe, et de se damner, +crainte qui, en ce moment même, était à l’état +aigu ! Et pourtant elle n’hésite pas ! Elle croit la +Voix mystérieuse qui lui dit : « Je ne t’abandonnerai +pas, ne crains rien ! » Quel être que <i>celle +qui est sûre</i> d’avoir entendu cela ! Comme on +conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire +qui s’échappe de ses lèvres ! A présent, que lui +importent les doctes, les confesseurs, les maîtres +de la terre, le monde entier ! Tout cela est sous +ses pieds : « Le Seigneur a regardé l’humilité de +sa servante et Celui qui est puissant a fait en +elle de grandes choses… » Il en fera de plus +grandes encore. Dans un tressaillement de tout +son être, la triste affligée en a, dès cette minute, +le pressentiment : elle n’est plus Thérèse de Ahumada, +elle est désormais Thérèse de Jésus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="small">QUATRIÈME PARTIE</span><br> +LES GRANDES GRACES</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>« Je puis me tromper complètement, +mais non pas mentir. Par la miséricorde +de Dieu, je souffrirais plutôt mille +morts : je dis ce que j’entends. »</p> + +<p class="sign">(<i>Château intérieur</i>, IV, II.)</p> + +<p>« … L’âme ne peut absolument pas +douter que Dieu était en elle et elle en +Dieu. Cette vérité lui reste si ferme +que, même si des années se passent, +sans que Dieu lui accorde de nouveau +cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle +ne peut douter qu’elle l’a reçue… »</p> + +<p class="sign">(<i>Ibid.</i>, V, I.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">POUR DÉBLAYER LE TERRAIN</span></h3> + + +<p>Avant d’entrer dans le détail de ces « grâces » +extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité +de notre esprit et la commodité de l’exposition, +de commencer par déblayer le terrain de +toutes les objections, dont se sont prévalus, +depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel. +Il en est de toute espèce, de subtiles et +de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même +pour les explications rationalistes qu’on a tentées +des états mystiques : si la plupart sont absurdes, +il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses +pour troubler des esprits peu familiarisés avec la +doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins, +les unes comme les autres sont incapables de +rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète, +d’états singuliers, dont elles négligent +toujours quelque élément essentiel. Ce sont des +reconstructions, ou des assimilations arbitraires, +où manque la pièce caractéristique et capitale +qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et +ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du +phénomène authentique et original, — et le +mystère subsiste tout entier.</p> + +<p>A côté de très sérieuses et très estimables +études, qui ont, du moins, le mérite de serrer +d’aussi près que possible le fait à expliquer et de +ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le +reconnaissant loyalement pour tel, du moins +jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses +et de copieusement ridicules. Dans +cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature +pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de +sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la +bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais +bouquins, finissent par exaspérer le courageux +explorateur qui se décide à jeter la sonde dans +ces bas-fonds de la « science ». Pour moi, ce qui +me frappait le plus, dans ces écrits, — qui ne +sont pas toujours signés de noms médiocres, — c’est +l’imprécision des termes. En particulier, je +ne connais rien de plus insupportable, pour un +lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée +et romantique de Freud et de ses disciples, +cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et +pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables +et hybrides néologismes helléno-latins, les +trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on +me permette de remarquer combien ce vocabulaire +dit « scientifique » contraste avec celui de la +théologie traditionnelle et orthodoxe : ce ne sont +pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes +universitaires qui auraient besoin de +réformer leur terminologie à l’école des théologiens +et de prendre auprès d’eux des habitudes +de précision idéologique et verbale… Avec cela, +le manque de méthode et d’esprit critique et ce +pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de +pures entités, vides de tout contenu expérimental, +pour fournir, vaille que vaille, une +quelconque explication, de même qu’au <small>XVII</small><sup>e</sup> +siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait +les « vapeurs » pour expliquer les défaillances, +vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut +pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un +bon débarras qui s’impose : toute cette littérature +pseudo-médicale est à entasser sur de lourds +tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus +prochains et les plus obscurs…</p> + +<p>D’ores et déjà, une foule de points peuvent être +considérés comme acquis par l’apologétique +orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre +de théories, momentanément à la mode, ont +été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus +compétents que ne saurait l’être un simple lecteur +de sainte Thérèse : il ne peut qu’y renvoyer ses +propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour +quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement +la question, qu’il est impossible de ramener +les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, +de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en +passant, combien la plupart de ces expressions +sont vagues et mal définies et que, dans les +milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à +l’hystérie (telle du moins que la définissait +Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être +une manifestation. Toutes ces assimilations +superficielles reposent sur une confusion initiale +et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se +faisant une loi de ne considérer ces phénomènes +que par le dehors, mettent sur le même plan de +purs états pathologiques et des états mystiques +de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent +de « distinguer le vrai du faux mysticisme… +et le sentiment religieux sain de ses +maladies ». Avec ce système, nous voilà en plein +gâchis. La qualité d’un état mystique est en +raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons +de tenir compte de la « qualité » à la fois intellectuelle +et psychologique de ces états, pour n’en +considérer que les manifestations somatiques, +une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle +de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et +la sainte, les phénomènes extérieurs soient +identiques, de même que les symptômes d’une +maladie sont pareils chez un crétin et chez un +homme de génie. Et il est assurément d’une +bonne méthode scientifique de faire abstraction +du génie et du crétinisme pour étudier et traiter +cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a +aucun rapport entre la maladie et la qualité +intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des +états mystiques, le côté psychologique est de la +plus haute importance. On peut même dire que +c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de « transe » +mystique sans l’état psychologique concomitant.</p> + +<p>Certains, se rendant à ces raisons, veulent +bien tenir compte du côté psychologique du phénomène +mystique et même y voient tout l’essentiel, +mais, en se refusant à se prononcer sur +l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à +tous la même valeur : ils ne considèrent que les +tendances et les fins communes de tous les mystiques. +Et voilà encore une fois sur le même +plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute +intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre +qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques, +manifeste une mentalité infiniment plus +élevée que telle malade atteinte de folie religieuse. +Pourquoi ne se demandent-ils pas si la +raison de cette supériorité ne réside point précisément +dans son orthodoxie ? Mais, dira-t-on, +l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à +établir cette supériorité. Prenons alors une autre +mystique d’intelligence à peu près égale, une +madame Guyon, par exemple ! Dans cette comparaison, +sainte Thérèse garde toujours l’avantage, +et n’est-ce point encore pour la même raison, je +veux dire à cause de son orthodoxie ?</p> + +<p>Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques +sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas +faire de différence entre ce qui est proprement +mystique et ce qui est proprement pathologique, +ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent +de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des +états mystiques. Des affirmations de ce genre +sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens +à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience, +sur quelle constatation s’appuient-ils ? +Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés +à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations ? +Comment constater « scientifiquement » +que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation +ou d’émotion sexuelle ? Ou bien ces mots de +« sexualité » et d’« érotomanie » ne veulent plus +rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience +commune, — expérience que nous pouvons tous +renouveler sur nous-mêmes, — que le moindre +émoi sexuel est absolument incompatible avec +l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent +alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. +Mais ils ne se confondent pas, et il faut +choisir entre les deux : c’est l’un ou l’autre… A +cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel +peut être inconscient : ce qui n’est nullement +prouvé. Admettons-le pourtant : cet émoi étant +absolument incompatible avec l’émotion religieuse, +le sujet ne tarde pas à percevoir un certain +malaise, puis à prendre une conscience +claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre +qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse +qui triomphe.</p> + +<p>D’autres expliquent les états d’oraison par l’action +du subconscient ou encore du <i>transsubliminal</i>, +qui serait, si l’on peut dire, du subconscient +de derrière les fagots, un subconscient à la suprême +puissance. Les paroles intérieures, les révélations +et les visions ne seraient pas autre chose +qu’une brusque irruption de notre subconscient, +dans la lumière de la conscience. Par l’action de +ce subconscient, les propres desseins du mystique, +avec leurs objets précis, s’extérioriseraient +à ses yeux et lui reviendraient sous forme de +commandements divins. Ce serait quelque chose +d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui +nous restitue, en plein sommeil, les images, les +idées, les volitions et les préoccupations de la +veille. Seulement, tandis que le subconscient du +rêve ne produit que des fantasmes incohérents, +absurdes, qui souvent même ne laissent pas de +trace dans la mémoire, le subconscient des états +mystiques serait capable de véritables prodiges, +dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité +et qui se marquerait dans l’esprit en traits +ineffaçables : « Cette activité<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, nous dit-on, doit +être <i>une intelligence, une pensée</i>, — une pensée +secrète et singulièrement familière, si intime et +si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à +la conscience superficielle une pensée étrangère, +<i>une pensée continue</i> et qui s’étend sur toute la +vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes +de la conscience claire, <i>strictement orthodoxe</i> +et naturellement riche en inventions qui +s’accordent sans peine avec les exigences d’une +croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte. » +Ce subconscient, qui est une intelligence, +une pensée, une pensée continue et, de plus, +strictement orthodoxe, — qui est aussi catholique +que Dieu lui-même, — n’a vraiment pas +grand’chose à faire pour se confondre avec lui. +Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître +Dieu lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cf. Delacroix : <i>Les grands mystiques chrétiens</i>, p. 95.</p> +</div> +<p>Sérieusement, lequel est le plus difficile à +admettre ?… ou bien une subconscience, qui est +une pensée, une volonté et une activité intelligentes, +en un mot un autre moi doué de toutes +les facultés du moi conscient, mais élevées à une +puissance extraordinaire, qui fait réellement +partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient +ne se reconnaît point ? Ou bien une activité +étrangère et transcendante, qui agit sur le moi +conscient de la même façon que les autres personnalités +qu’il sait lui être extérieures et étrangères ? +Nous savons de toute certitude que nous +sommes environnés de myriades d’êtres, différents +de nous, et dont il est infiniment probable +que nous ne connaissons et percevons qu’une +infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il +pas de plus puissants que les autres, et, parmi +ces plus puissants, un plus puissant que tous, +l’Etre des êtres ?… Mais, comme les précédentes, +cette théorie du subconscient appliquée aux états +mystiques a été suffisamment réfutée, on en a +suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes, +pour que nous n’y insistions point davantage. +Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose, +ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très +spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.</p> + +<p>Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, +ces états et ces phénomènes extraordinaires, +il faut donc faire table rase des prétendues +explications scientifiques. Et il faut se défier +aussi des concessions que certains catholiques, +par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité, +s’empressent d’accorder aux adversaires du +surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur +les maladies, les crises et les troubles physiologiques +que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au +contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre +en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été +une malade, avec des intermittences de paroxysme +et de rémission, à peu près pendant toute sa +vie, — elle a subi, en particulier des maladies nerveuses +qui ont fait de son corps un instrument +d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance +prodigieuses, — mais <i>elle a voulu souffrir</i>, +souffrir continuellement, en vue d’une purification +plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises +atroces, par la dislocation et le déchirement de sa +pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux +auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la +production intellectuelle suffit pour détraquer un +organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration +brise le système nerveux et le laisse dans une +prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit +d’états aussi violents et épuisants que l’extase et +le ravissement mystiques ? Il faut proclamer bien +haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils, +ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.</p> + +<p>Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer +dans l’ombre et même à sous-estimer ces +« grandes grâces » dont nous allons parler. Il est +bien certain, en effet, que les paroles intérieures, +les révélations, les visions, les extases et les ravissements +ne sont que des accessoires de l’union +mystique : l’essentiel c’est cette union ineffable, +où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on +veuille bien considérer que ces hauts états, étant, +par définition, incommunicables et inexprimables, +nous ne pouvons plus suivre la Sainte +que par un acte de foi, quand elle essaie de nous +en parler : nous sommes forcés de l’abandonner +au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes +accessoires établissent un lien entre elle et +nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons +entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous +pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations, +à ses extases et à ses ravissements. +D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. +Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement +intérieur. Dans une de ses relations +adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait : +« Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir +et de vivre d’une vie parfaite) <i>et une augmentation +de vertu</i>, dès le jour où il m’a favorisée de +cette oraison de quiétude et de ces ravissements. +Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon +avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces +ravissements et ces visions produisent en moi les +grands effets dont je vais parler. <i>S’il y a quelque +bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens</i>… » +Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation, +confirme en ces termes le sentiment de la Sainte : +« Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est +avancée de plus en plus en la manière que dit +saint Thomas… » Ajoutons que ces « faveurs » +surnaturelles eurent la plus grande influence sur +son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans +l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il +est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace +de se lancer dans une œuvre si périlleuse.</p> + +<p>On peut donc reconnaître l’importance de ces +hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte +Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états +mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, +l’a dit excellemment : « Ces communications +tiennent encore de la faiblesse et de la corruption +de la sensualité. Ces ravissements et ces transports +qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les +membres sont le résultat ordinaire de communications +qui ne sont pas purement spirituelles. +<i>Mais ces phénomènes ne se produisent point chez +les âmes parfaites</i>, déjà purifiées par la seconde +nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles, +les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus +lieu : elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans +aucun détriment pour les sens… » N’oublions pas, +d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet +état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état +habituel pendant les dernières années de sa vie. +Rien n’est plus rare : « Il n’y a, dit le même Jean +de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent +à une si haute perfection. On en trouve +cependant quelques-unes qui y sont parvenues : +ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit +doivent se propager dans la succession de leurs +enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille +des richesses et des grandeurs en rapport avec les +destinées providentielles de leur postérité selon +la grâce. »</p> + +<p>Quelles perspectives magnifiques sur la destinée +de notre Sainte nous ouvrent ces quelques +phrases ! Cette vierge est marquée, dès le berceau, +pour enfanter au Christ des âmes innombrables et +c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les +nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles +que réclame une telle fécondité. Des physiologistes +ont cru remarquer que les germes +féminins sont plus riches en substances nutritives +que les germes mâles, sans doute parce que les +fonctions physiques de la mère exigent une plus +grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité +se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit. +Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, +son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments +spirituels, parce qu’elle est prédestinée à +être une Mère, — celle que la postérité va nommer +avec amour et vénération, la Mère Thérèse +de Jésus…</p> + +<p>Voici que son destin se dessine en traits de plus +en plus splendides. Non seulement elle s’annonce +comme une grande réformatrice d’ordres religieux, +comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les +ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée +pour ravitailler de divin une humanité qui +s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y +réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir, +dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans +son action à ce moment précis de l’histoire, quelque +chose de véritablement providentiel. Le vieux +monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de +l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en +proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. +C’est le commencement d’une ère de prospérité +matérielle encore inconnue, — et, par ailleurs, +cette réussite littéralement <i>prodigieuse</i> d’avoir découvert +et conquis un monde nouveau, avec des +moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour +ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini, +tout cela a démesurément enflé la confiance de +l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir +se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le +protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent +l’assaut du millénaire édifice catholique. +L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir +les sources de la haute spiritualité. Cela va être +la mutilation pédante et inintelligente du dogme, +l’embourgeoisement et la platitude de la vie, +toutes ces influences déprimantes s’associant à +cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de +jouir, — de tout ramener à la mesure de l’humain, — qui +sera le signe caractéristique de l’ère +moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, +pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs +de continents : « Vous cherchez un nouveau +monde. J’en connais un qui est toujours +nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers, +ô conquérants des Amériques, moi je tente une +aventure plus difficile, plus héroïque que toutes +les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que +les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée, +je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez +me suivre, et <i>vous verrez !</i>… Et vous qui niez +Celui « par qui toutes choses ont été faites », je +vous dis en vérité que je <i>L</i>’ai vu, et que, sans +Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous +êtes si vains, va à la folie et à la ruine… » Et +celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher. +Elle a suscité des forces vives qui, pendant +des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi. +Et, à cette heure trouble et presque désespérée, +nous vivons encore, en grande partie, du bienfait +de son exemple.</p> + +<p>Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude +que l’on adopte, il est impossible de ne pas +être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de +paradoxal dans cette apparition de Thérèse +d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment +le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité +de ce temps-là, — laquelle était déjà celle +d’aujourd’hui.</p> + +<p>Non moins paradoxale est l’apparition des +« grandes grâces » qui vont bouleverser sa vie +et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques +de la vie publique. Il semblerait que de telles +faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes +autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde. +Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs +décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes +sont réfléchis, sa raison s’est mûrie +et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, +cruelle expérience. Elle sait ce que c’est +que la vie cléricale et monastique. Elle connaît +aussi les gens d’église, — les religieuses ses +compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs +et les théologiens. Elle pressent les difficultés, +les intrigues, les persécutions auxquelles +elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et +elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans +le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens +de sa ville natale, les magistrats municipaux, les +hommes de gouvernement. Pendant quelque +temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront +en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là +et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités, +qu’elle va prendre sa grande résolution et +qu’elle y sera déterminée et affermie par des +interventions surnaturelles et, on peut le dire, +continuelles. Elle y est prête. Elle est armée, +corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence +est avertie et prémunie contre les illusions +et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence +critique est sans cesse en éveil. Et son +pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, +est devenu un des plus vibrants et des plus délicats +instruments, où puisse jouer l’Esprit de +Dieu.</p> + +<p>Toutes ces circonstances appellent évidemment +la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est +possible d’opposer à la plupart d’entre elles des +explications naturelles et, dans une certaine mesure, +plausibles. Mais ces explications laissent +toujours subsister des points obscurs, quand +elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les +nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer +tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse +d’Avila, assez de points lumineux : ce serait +trop beau si tout était également clair et resplendissant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II<br> +<span class="xsmall">PRÉSENCES ET VISIONS</span></h3> + + +<p>Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée +de ses doutes par les mystérieuses Paroles : +« Ma fille, c’est Moi ! » Mais cette sécurité ne +devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient +pas. Les calomnies, les accusations d’imposture +continuaient de plus belle. On la représentait +comme une possédée, livrée à toutes les suggestions +diaboliques. C’était le Démon qui produisait +en elle ces états mystiques où elle croyait voir +l’opération de Dieu !… A de certains moments, +le concert de réprobation était tel que son confesseur, +le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait. +Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité +de directeur de conscience, sa réputation de +science et de vertu, ne se sentait pas assez fort +pour tenir tête à toute une ville, à une véritable +coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. +Thérèse voyait arriver le moment où +elle serait complètement abandonnée par lui et +où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y +songe un instant ! C’était chose grave que de +passer pour le complice d’une démoniaque. On +conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur +de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour +lui-même.</p> + +<p>Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité +autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte +elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison, +au moment où elle recevait ces révélations +surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. +Mais à peine reprenait-elle contact avec +le monde qu’elle retombait dans ses angoisses. +Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui +épargner ces grâces qui lui causaient un tel +tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions. +Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées +qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité +d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle +fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait +des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, +sainte Madeleine, saint Joseph, saint +Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux, +comme saint Hilarion et l’archange saint +Michel…</p> + +<p>« Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous +ne cessions de prier, d’autres personnes et moi, +pour obtenir ce que j’ai dit : ou que le Seigneur +me conduisît par un autre chemin, ou qu’il +manifestât la vérité, — <i>car les paroles qu’Il +m’adressait étaient presque continuelles</i>, — il +m’arriva ceci : le jour de la fête du glorieux +saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis +près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car, +en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de +l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait +que le Christ était auprès de moi et je voyais +que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait. +Pour moi, comme j’ignorais absolument +qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai +une grande frayeur, au début, et je ne faisais +que pleurer, bien que le Christ, avec une seule +parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme +d’habitude, tranquille, contente et sans aucune +crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était +sans cesse à mes côtés, et, comme la vision +n’était pas imaginaire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> (c’est-à-dire par <i>image</i>), +je ne voyais pas en quelle forme ; mais je sentais +très clairement qu’Il était toujours à mon côté +droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais +et que, chaque fois que je me recueillais un +peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne +pouvais ignorer qu’Il était près de moi… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui +peuvent quelquefois se réunir dans une même vision complexe : +<i>la vision extérieure</i>, qui est la perception par l’organe naturel +de la vue d’un objet naturellement invisible ; <i>la vision imaginative</i>, +vision tout intérieure ou <i>imaginaire</i>, qui est une représentation +sensible produite par Dieu, soit pendant la veille, soit +pendant le sommeil ; <i>la vision intellectuelle</i>, qui est la connaissance +intuitive et surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, +ou bien de choses corporelles, mais abstraites de toutes +formes sensibles.</p> +</div> +<p>Voilà donc, dans son accablante simplicité, le +récit de cette chose prodigieuse ! Tout autre que +la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions +hyperboliques et dramatisé, d’une façon +plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation, +pour nous en donner une idée égale +à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de +pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces +apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux, +l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, +elle se fût tellement approchée du divin que les +plus hautes Présences lui étaient devenues en +quelque sorte familières. Son âme purifiée se +mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le +surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère +involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle. +Bien loin de la provoquer, la Sainte +nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs, +elle y résistait de toutes ses forces. Elle +priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée +de ces manifestations qu’on lui représentait +comme des illusions sataniques. Que dis-je ? elle +s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ +lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle +devait L’écouter et subir sa Présence… On alléguera, +sans doute, que cette longue résistance +avait fini par produire une véritable obsession de +la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage +pour expliquer les visions de la Carmélite. +Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par +déférence à l’égard des théologiens dont elle ne +veut pas influencer les décisions, que par défiance +d’elle-même, elle se garde de toute assertion +tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses +dont elle se sert : « Il me semblait, +à ce qu’il me paraissait… » Tout d’abord, elle ne +veut rien affirmer, elle discute avec elle-même +et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement, +aucune objection ne peut tenir contre la subtilité +et la justesse de son analyse, ni surtout +contre un sentiment de certitude interne supérieur +à tous les doutes.</p> + +<p>Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans +images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle +pas, en réalité, avec le sentiment de +quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans +l’oraison ? « Dans cet état, dit sainte Thérèse, +l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les +effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de +grand amour et de foi et autres déterminations +jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce +de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le +plus grand cas. C’est une oraison d’un genre +très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans +l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est +présent par les effets qu’il produit dans l’âme, +comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté +veut se rendre sensible à nous. Mais par +cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ +qui est là, <i>Jésus-Christ fils de la Vierge</i>… »</p> + +<p>C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en +définitive, comme au critère suprême. Son confesseur +lui ayant demandé comment elle pouvait +savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit +qu’elle ne savait pas comment. « Néanmoins, +dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre +qu’Il était près de moi, — et <i>je le voyais clairement</i>, +et je le sentais, et que le recueillement de +mon âme était plus profond et plus continu que +dans l’oraison de quiétude et que les effets en +étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais +d’habitude, — et que c’était une chose très +claire… » — Le confesseur lui demanda encore : +« Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? — Lui-même, +plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant +qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était +déjà imprimée dans mon entendement, et, avant +cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une +personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement +entendu parler d’elle, venait causer avec +moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité, +et si elle me disait que c’est elle, je pourrais +le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement +que si je l’avais vue de mes yeux. +Dans cette vision, oui : sans voir, cette certitude +s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne +paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur +veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de +sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce +qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on +voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être +illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien +que tout de suite on ait ce soupçon, on garde, +d’autre part, une si grande certitude, que le +doute n’a plus de force. »</p> + +<p>Ainsi, elle ne passe point par des alternatives +de doute et de certitude. D’abord, surprise et +effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet +d’une illusion. Mais, dans le même moment, +elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment +de la Présence divine ne peut même se +comparer à celui qu’un aveugle ou une personne +plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une +autre personne qui serait près d’elle. « Ici, rien +de semblable, pas d’obscurité : le Christ se représente +à l’âme par une notion plus claire que le +soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté, +mais une lumière, qui sans être perçue par les +jeux matériels, illumine l’entendement, pour que +l’âme jouisse d’un si grand Bien… »</p> + +<p>Voilà la « vision intellectuelle » nettement définie, +avec son double caractère d’abstraction, — abstraction +de toute forme sensible, — et de certitude +immédiate et concrète : l’adhésion de +l’intelligence se produit instantanément sur le +vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique, +ne se rendit pas compte d’abord de la +faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement, +elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus +élevé : « C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par +un saint homme, de haute spiritualité, je veux +parler du Frère Pierre d’Alcantara. » Et, en +effet, ce genre de visions abstraites semble bien +exclure toutes les duperies des sens. La Sainte +rapproche de cette vision intellectuelle un certain +mode d’audition également intellectuelle, +ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, +en définitive, semble bien n’être qu’un autre +aspect, qu’une autre manière de considérer cette +vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut, +d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette +parole est distincte, on entend nettement chaque +mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui +rend l’âme attentive à ses révélations et à ses +enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête +l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant, +procède de manière différente. L’âme n’a pas +besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention, +elle trouve en elle la vérité infuse et, si +l’on peut dire, assimilée comme un aliment : elle +n’a plus qu’à en jouir. « C’est comme si quelqu’un, +sans apprendre, sans même avoir rien +fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien +étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement +comprise, ignorant comment et d’où elle +lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé +même à connaître l’A b c. Cette dernière comparaison +explique, ce me semble, quelque chose +de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, +savante : pour elle, le mystère de la Très Sainte +Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent +si clairs, qu’il n’est pas de théologiens +avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en +dispute pour la défense de ces grandes vérités. +Elle en demeure épouvantée… » Ce langage intuitif +et illuminatif est un langage sans paroles, +tandis que celui, dont il s’agissait précédemment, +formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur +et illuminant, sainte Thérèse l’appelle « le +langage du Ciel ». C’est celui dont Dieu se sert +pour enseigner l’âme, — et, sans doute, c’est +celui dont les âmes, affranchies des sens, se +servent pour converser entre elles. On voit, +d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette +manière d’audition et la vision intellectuelle. +Dans les deux cas, l’entendement prononce son +adhésion sur une intuition immédiate : l’âme sait +que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que +c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si +belles et si sages.</p> + +<p>Répétons-le encore : ces subtiles analyses, ces +raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup +plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en +elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et +l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son +intelligence et son âme tout entière lui apportaient +le témoignage. Mais, comme toujours, on +semait le trouble et le doute dans son esprit. +Perpétuellement, elle avait peur de se tromper. +Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, +« et le Seigneur me rassurait. »</p> + +<hr> + + +<p>Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la +Sainte vient de décrire de façon si précise et si +complète. Celles, dont il va être question, appartiennent +à un autre ordre : ce sont des visions +dites « imaginatives » ou « imaginaires », c’est-à-dire +qui consistent en images intérieures, ou qui +admettent certaines données sensibles. Elles sont +considérées par les théoriciens de la mystique, +comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement, +ce sont elles qui frappent le plus l’imagination. +C’est par elles que sainte Thérèse a +peut-être le plus agi sur les âmes de son temps +et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter +que ce sont aussi celles qui scandalisent ou +déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant. +Pour suivre la Sainte dans cette voie, +non seulement un entraînement est nécessaire, +mais toute une instruction, tout un « savoir », +sans parler de dispositions et de qualités d’âme +qui manquent aux non-catholiques, ou aux +catholiques superficiels.</p> + +<p>Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme +de ces ignorances, elle entre sans préambule et +sans la moindre hésitation, dans le vif de son +prodigieux projet.</p> + +<p>« Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le +Seigneur daigna me montrer seulement ses +mains : elles étaient d’une si parfaite beauté que +je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande +frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur +commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle. +Quelques jours après, je vis aussi son +divin visage, — et ce fut encore une absorption +de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre +pourquoi le Seigneur se montrait ainsi +à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la +grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par +comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une +manière conforme à la faiblesse de ma nature… »</p> + +<p>Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle +était à la messe, elle put contempler, tout +entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle +la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la +Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en +adresse à son confesseur, elle ajoute : « Ce que +je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai +pas ici. Cela m’a donné un grand mal : <i>on ne +peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même</i>. +Je me borne à vous dire que quand il n’y +aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la +grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une +gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité +de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, +il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en +peut souffrir notre misère, que sera-ce là où +nous jouirons entièrement d’un tel Bien ?… » +Cette beauté des Corps glorieux est telle que +l’âme qui les contemple entre dans un trouble +extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la +Sainte était purement imaginaire, — c’est-à-dire +une pure image intérieure et non une réalité +extérieure, une hallucination perceptible par les +sens. « Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni +aucune autre, avec les yeux de mon corps, <i>mais +avec les yeux de l’âme</i>. »</p> + +<p>Tout d’abord, elle en éprouva comme une +déception, non pas au moment même de l’apparition, +mais par la suite, lorsqu’elle essayait de +raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces +images intérieures n’étaient que de vains fantasmes, +des produits de son imagination. « Mais, +dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à +me faire cette grâce et à me manifester cette +vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était +une illusion, et, depuis, je vis très clairement +ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues +années à essayer de me figurer par l’imagination +une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je +n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, +le seul resplendissement de cette beauté excède +tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est +pas un resplendissement qui éblouit, mais une +blancheur suave et une splendeur infuse, qui est +un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue +pas, de même que la clarté qui nous fait voir une +beauté si divine. C’est une lumière si différente +de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous +voyons paraît sans éclat en comparaison de cette +clarté et de cette lumière qui se représente à la +vue : quand une fois on l’a perçue, on voudrait +ne plus ouvrir les yeux… Non point qu’on voie +quelque chose de semblable au soleil, ni que +cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout +dire, c’est elle qui paraît être une lumière +naturelle, tandis que l’autre est une chose +artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit +et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est +troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte +que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant +une vie entière, il serait impossible de +s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement +devant nos yeux qu’on n’aurait pas le +temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais +peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si +le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il +n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher, +ni résistance, ni soin, ni précaution. <i>Cela, +je l’ai bien expérimenté</i>, comme je vais le dire… »</p> + +<p>Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela +peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux +théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces +visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter +ce qu’elle a « expérimenté », ce qu’elle a vu : +« En certaines circonstances, dit-elle, ce que je +voyais ne me semblait être qu’une image ; mais, +en beaucoup d’autres, il m’était évident que +c’était le Christ lui-même : cela dépendait du +degré de clarté où il daignait se montrer à moi. +Certaines fois, c’était si confus, que cela me +paraissait une image, mais non comme les portraits +d’ici-bas, si parfaits soient-ils… Car, si +c’était une image, c’était une image vivante. Ce +n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant. +Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et +homme, non comme Il était dans le sépulcre, +mais comme Il en sortit après sa résurrection. +Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté +que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le +Seigneur lui-même, spécialement quand on vient +de communier : car nous savons déjà qu’Il est +là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement +maître de cette auberge de l’âme que l’âme, +semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre +dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire +comprendre la majesté avec laquelle Vous vous +montrez ! Et combien Vous êtes Seigneur du +monde entier et des cieux et de mille autres +mondes, de mondes et de cieux innombrables +que Vous pourriez créer ! L’âme comprend, par +la majesté où Vous apparaissez, que tout cela +n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes +seigneur de tout cela !… »</p> + +<p>Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle +pas se représenter ainsi la personne du +Christ ? Pour écarter ce retour d’une objection +persistante, Thérèse se sert d’une comparaison +fort ingénieuse : Admettons, dit-elle, que l’imagination +puisse, jusqu’à un certain point, se +représenter Notre-Seigneur (non pas une image +banale du Christ, mais le Christ vivant, — en +gloire et en majesté, — tel qu’elle vient de nous +le décrire), l’âme serait pareille à une personne +qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses +efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains +moments l’illusion de dormir, reste néanmoins +éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner +nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus +évidente la réalité de notre hallucination. Si cette +hallucination est involontaire, elle produit encore +une grande fatigue physique et elle n’influence +que faiblement ou passagèrement notre volonté. +Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit +le cauchemar : « L’âme, conclut la voyante, en +est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, +elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la +vision véritable, au contraire, il lui reste des +richesses qui défient toute louange. Au corps +lui-même elle donne la santé et il en demeure +réconforté. »</p> + +<p>Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, +d’après son propre témoignage, eut « presque +continuellement » des visions de ce genre, visions +totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et +elle ajoute : « Tandis qu’Il me parlait et que je +considérais cette grande beauté, et la suavité +avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette +bouche si belle et qui est divine (quelquefois +avec sévérité), j’avais un désir extrême de +connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, +afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai +mérité de les voir. C’est assez que j’essaie : la +vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, +je vois qu’Il me regarde avec compassion. +Mais ce regard a une telle force que l’âme ne +peut le supporter et elle est saisie par un ravissement +si soudain que, pour mieux en jouir, elle +perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile +de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident +que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et +confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il +nous donne et à louer Celui qui donne… +« Humilité et confusion », voilà donc à quoi se +réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans +l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de +l’Homme-Dieu. Répétons-le encore : nulle trace +de sensualité, de délectation morose dans ces +extases décrites d’une façon si brève et si saisissante. +Thérèse a soin de bien spécifier que la +vision véritable se reconnaît à son caractère de +pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher +ce passage d’un autre non moins significatif, où +elle nous dit que, dans ses premières oraisons +mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ, +au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une +sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette +sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer +à ce geste, même mentalement, <i>par le +sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses +péchés</i>. Je le demande : jamais amoureuse a-t-elle +éprouvé de ces scrupules ? La femme, qui nous +fait cette confession, n’apportait aux pieds du +Christ que « le cœur contrit et humilié » dont +parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire : +« Humilité et confusion, voilà tout ce que le +Seigneur veut de nous !… »</p> + +<p>Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après +Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie +se détournait instinctivement des spectacles +d’horreur, comme des lieux et des êtres de +ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire +qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de +la communion. Néanmoins, elle reconnaît que, +dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations, +elle a vu Notre-Seigneur lui montrer +Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter. +Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa +Passion, et aussi en croix. « Je L’ai vu, dit-elle, +au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je +L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi, +c’était à cause des besoins de mon âme ou de +celles d’autres personnes. <i>Mais toujours sa chair +était glorifiée.</i> » Ce dernier détail est de la plus +haute importance. Quand Thérèse voit le Christ +en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de +chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.</p> + +<hr> + + +<p>Ces apparitions et ces révélations furent assurément +très fréquentes pendant les deux années +et demie dont elle nous parle. Mais on peut +affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement +et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée +pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain +nombre de ces grâces dans ses <i>Relations</i>, simples +notes adressées à ses confesseurs ou à quelques +personnes spirituelles. En voici quelques-unes, +qui se distinguent par l’extraordinaire puissance +de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de +l’intuition, une tranquille et sainte audace dans +les plus déconcertantes affirmations… « Une nuit +(c’était à Séville, au moment où elle venait d’être +déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu +recueillie, je considérais combien présent m’avait +été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait +véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette +pensée, lorsqu’Il me dit, — et il me parut que +c’était au plus profond de moi, comme du côté +du cœur, — par vision intellectuelle : « Je suis +là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux +sans moi !… » Instantanément, je repris confiance +et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même +nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une +vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait +presque imaginaire, se posa dans mes bras, +à la manière dont on représente la « Cinquième +Angoisse ». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge +tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette +vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette +et si proche de moi que je me demandais si ce +n’était pas une illusion. Mais Il me dit : « <i>Ne t’effraie +pas de cela, car l’union de mon Père avec ton +âme est incomparablement plus grande !</i> ». Cette +vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit +de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois… »</p> + +<p>Voici une autre apparition d’un caractère peut-être +plus audacieux encore dans sa divine familiarité : +« Ce jour-là, après la communion, il me +sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur +s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler +avec la plus grande bonté et me dit entre autres +choses : Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi ! +Montre-moi tes mains ! » Il me sembla qu’Il me +les prenait et qu’il les portait à son côté, — et il +me dit : « <i>Regarde mes plaies ! Tu n’es pas sans +Moi : la vie est courte et passe promptement.</i> » +Par certaines de ses paroles, je compris que, +depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus +jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans +le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué +à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, +Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle +était alors dans une grande détresse, — et que +sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement +qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour +jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je +compris cet autre transpercement que j’avais +souffert<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, mais qui était si différent. Ah ! que +dut être celui de la Vierge !… Et Notre-Seigneur +me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et +qu’il avait même fallu qu’Il la consolât !… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont +nous allons bientôt parler.</p> +</div> +<p>Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif +et de l’ivresse mystiques ! « Le dimanche des +Rameaux, comme je venais de communier, je fus +prise d’une grande extase, de sorte que je ne +pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore +dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois +revenue à moi, que toute ma bouche était remplie +de sang, que mon visage et mon corps tout entier +en étaient couverts, comme si le Seigneur venait +de le répandre. Il me sembla que ce sang était +chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était +excessive. Et le Seigneur me dit : « <i>Ma fille, je +veux que mon sang te profite. Ne crains pas que +ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu +mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et +tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois. +Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil +jour.</i> Il ajouta les dernières paroles, parce que, +depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là, +si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer +mon âme pour y héberger le Seigneur… »</p> + +<p>Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en +même temps, de plus hardi dans la familiarité +du divin ! Il faut être des saintes (par exemple +sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), +pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique ! +Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente. +Ce que les esprits prévenus peuvent +considérer comme une débauche de folle imagination +n’est que l’illustration sensible d’un dogme +que tout chrétien doit admettre et dont il peut +se faire l’application personnelle : « J’ai versé +telle goutte de sang pour toi ! » dit le Christ à +Pascal, dans le fameux <i>Mystère de Jésus</i>. En +réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à +tout le Sang du Christ. La Faute étant commune +à tous, la Rédemption est aussi commune à tous. +Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège +spécial. Elle ne se targue point d’une faveur +qui serait refusée aux autres. La grâce insigne +qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la +confirmation sensible et particulière d’une vérité +admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré, +qui pourrait émouvoir dans une âme moins +angélique que la sienne, une sentimentalité et +même une sensualité équivoques, n’est pour elle +que la promesse infiniment tendre, par la bouche +du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise, +ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes +de candeur et de sincérité, ces notes +intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi +près que possible, on n’y trouvera pas un mot +qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand +le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de +son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne +voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a +souffert pour les hommes et de la nécessité pour +elle-même, après tant de tribulations, de souffrir +encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces +souffrances ne dureront pas toujours : « Regarde +mes plaies !… La vie est courte et passe promptement ! » +Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans +ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de +la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce +contact sacré. Quoi ! La chair divine du Christ si +proche de la sienne !… Mais, tout de suite, la Parole +sublime qui la rassure : « Ne t’effraie pas de +cela ! Car l’union de mon Père avec ton âme est +incomparablement plus grande ! » Par ces seuls +mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque +dans ses intimes profondeurs : « Est-il possible, +Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne +dans ses bras votre chair adorable ? » Et le Christ +de répondre : « L’union de mon Père avec ton âme +est incomparablement plus grande ! » C’est-à-dire : +« Puisque ton âme est unie à mon Père, +tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte +Humanité. Par elle, tu commences une union +qui s’achève en Dieu !… »</p> + +<p>Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, +au moins égales en splendeur et en signification +mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère. +Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement +encore inférieur à la réalité. Thérèse a +vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir +du moment où nous sommes arrivés, pendant +les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne +s’est peut-être pas passé un seul jour où elle +n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à +côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, +Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console, +qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un +soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause +de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain +devant elle, sans se décider à le couper, ni même +à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut, — et +il lui sembla qu’Il rompait un morceau de +pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il +lui disait : « Mange, ma fille ! Et fais passer ce pain +comme tu pourras ! J’ai chagrin de ce que tu +souffres. Mais en ce moment, il convient que tu +souffres !… » — Quand on lit cette scène d’une +divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter, +il est impossible de ne pas se rappeler que +Thérèse est une Espagnole et une grande dame. +Au sentiment tendre qui déborde de cette confession, +se mêle une sorte de galanterie sacrée. En +ce temps-là, — et aujourd’hui encore, — quand +l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité, +il détache délicatement un morceau d’un mets ou +d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend +vers sa bouche… Mais le Christ a toute espèce +d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son +épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble, +Il joint de véritables présents, des joyaux dont +elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de +même nature que le resplendissement des corps +glorieux : « Un jour, dit-elle, que je tenais à la +main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la +prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit, +elle était faite de quatre grandes pierres précieuses, +beaucoup plus belles que des diamants, +sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas +de possible : le diamant paraît quelque chose de +faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. +Les cinq plaies y étaient merveilleusement +gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais. +Et, en effet, il en fut ainsi : je ne voyais +plus le bois dont cette croix était faite, mais les +pierres précieuses. <i>Personne autre que moi ne les +voyait…</i> » Pour Thérèse, il y avait une sorte de +parenté spirituelle entre les splendeurs des +gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi, +sans doute, elle a toujours beaucoup aimé +les pierreries. Le goût féminin pour la parure est +évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce +goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin, +mais transformé et sublimé. Elle méprisait les +joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer, +à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient +la gloire des choses du Ciel.</p> + +<p>Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, +cette anecdote charmante : « Elle reçut un +jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement +mariée, belle et richement parée. Entre +autres ornements, cette dame portait des perles +très fines, ainsi que deux ou trois diamants de +grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient +admirablement. Dès que cette dame fut +sortie, la Mère m’interpella en ces termes : +« Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña <i>Fulana</i> ? — Oui, +ma Mère ! Pourquoi me demandez-vous +cela ? — <i>Ne vous semble-t-il pas qu’elle +est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses +perles sont jolies ?</i> — Je n’ai pas fait attention +à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est +belle et bien parée. » La Sainte se mit à sourire +et ajouta : « Ces diamants seraient bien +mieux à orner mon Enfant-Jésus ? Pour moi, +toutes les choses de la terre me paraissent fort +laides. » Cette conclusion, c’est celle qui ressort +d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci, +plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est +contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait +alors à Tolède, chez une très grande dame, doña +Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de +Medina-Celi : « Durant mon séjour chez cette +dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce +grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. +Comme cette dame est d’une admirable charité, +elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries +de grand prix et, en particulier, un diamant +qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue +me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même +et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les +hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur +nous garde en réserve… » Oui, sans doute, la +Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande +dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire +plaisir en les lui montrant ? Quelle charmante +idée, — et bien féminine encore, — que d’apporter +des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper +son mal de cœur !… Assurément, Louise de +la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité, +savait que les beautés matérielles ne +sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour +gravir jusqu’aux spirituelles…</p> + +<hr> + + +<p>Toutes ces visions, — imaginaires ou intellectuelles, +ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas +les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse. +Les deux autres Personnes divines, la +Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se +sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions, +des plus insistantes aux plus fugitives, est +comme baignée de grâce et de lumière. Pour les +âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute +signification mystique, une poésie à la fois suave +et éblouissante, — témoin cette vision, dont elle +fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans +l’église même du couvent : « La veille de la +Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait +à chanter le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>, je vis la Mère de +Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges, +descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait +une statue de Notre-Dame et occuper elle-même +cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est +pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame +que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait +un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. +Mais je n’eus pas le temps de déterminer +cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. +Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles +du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont +devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent +pas néanmoins sous une forme sensible, +parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai +ainsi tout le temps que dura le chant du +<i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la +Sainte par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, +tableau que l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph +d’Avila.</p> +</div> +<p>Elle vit aussi des religieux lui apparaître en +état de grâce, ou même en gloire, soit après leur +mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique. +Ainsi pour le Père Gratien, son disciple +bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel +de sa correspondance, son <i>Élisée</i> : +« Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et +que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis : +« <i>C’est mon véritable fils : je ne manquerai pas +de l’aider</i> », ou une autre parole de cette sorte, +car je ne me la rappelle pas exactement. La +veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion, +mon esprit était tellement distrait et troublé +que je ne pouvais me recueillir. Je commençai +à porter envie à ceux qui habitent les déserts, +persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à +l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, +j’entendis alors ces paroles : « Tu te +trompes beaucoup, ma fille ! Les tentations du +démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs : +prends patience ! Tant que dure la vie, +on ne saurait échapper à ces épreuves. » Je +réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il +me vint un recueillement intérieur, accompagné +d’une lumière si grande, que je me croyais dans +un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans +de lui-même comme au milieu d’un bosquet et +jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que +dit le livre des Cantiques : <i lang="la" xml:lang="la">Veniat dilectas meus +in hortum suum.</i> J’y vis mon Élisée : il n’était +nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante +beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande +de pierres très précieuses. Des vierges, en +grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la +main des palmes et chantaient toutes des cantiques +à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à +ouvrir les yeux pour distraire mon attention, +sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait +un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en +goûtait la suavité, sans les entendre, car elle +était tout entière plongée dans la joie. Comme je +m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il +me fut dit : « Celui-ci a mérité d’être au milieu +de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu +vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur +de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où +il est. » Cette vision, à laquelle je ne pouvais +faire diversion, tant était excessive la joie de mon +âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui +ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai +de là un amour plus grand pour Élisée, et je +me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. +J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En +tout cas, ce ne pouvait être une imagination… »</p> + +<p>Pour bien comprendre la plupart de ces visions +et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances +très particulières au milieu desquelles +elles se sont produites. En ce qui concerne la +dernière, — et pour expliquer l’amour exalté +que la Sainte porte à son disciple de prédilection, +le Père Gratien, — il importe de rappeler +que ce Père, qui était l’agent le plus énergique +et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors +une furieuse persécution de la part des Carmes +mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes ; — que +cette réforme était, aux yeux de la Sainte, +une chose capitale, peut-être une question de vie +ou de mort pour le catholicisme menacé par les +protestants, — et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais +cessé de cultiver les amitiés mystiques +comme un moyen, pour les âmes ferventes, de +s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert +vers Dieu.</p> + +<p>Mais ces considérations historiques font naître +précisément une objection, qui a été formulée +maintes fois par les adversaires du surnaturel : +est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent +si bien aux préoccupations <i>actuelles</i> de +Thérèse ne seraient pas provoquées par ces préoccupations +mêmes, par le désir qu’elle a d’obtenir +une réponse à ses doutes, un encouragement +dans ses épreuves ?… Et l’on se souvient de cette +sévère condamnation, prononcée par saint Jean +de la Croix, de certains états mystiques : « C’est +une chose surprenante que ce qui se passe de nos +jours. Quand une âme a pour moins de quatre +deniers de considération des choses divines et +qu’elle entend en elle-même le son de quelque +parole intérieure, dans un moment de recueillement, +elle tient immédiatement cela pour quelque +chose de sacré et de divin, et, sans en douter le +moins du monde : « Dieu, dit-elle, m’a parlé, +Dieu m’a répondu… » <i>Or cela n’est pas vrai. +Et c’est elle-même qui se parle et qui se répond +par l’effet même de son désir.</i> »</p> + +<p>Il est trop évident qu’une telle critique ne +saurait s’adresser à sainte Thérèse, qui est sans +cesse en garde contre les duperies des sens, les +suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. +Quand elle n’est pas sûre d’une chose, — absolument +sûre, — elle multiplie, nous l’avons vu, +les formules dubitatives. Elle dit qu’<i>il lui semble</i>, +et non que cela est certain. Mais il y a des évidences +immédiates qu’elle ne peut nier sans se +nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas +produites une fois, elles se sont répétées indéfiniment. +Redisons-le : pour la voyante, cette certitude +est supérieure à celle des sens, qui peuvent +toujours être le jouet d’hallucinations : là l’évidence +rationnelle est parfaite et constante. Elle +est confirmée par des expériences répétées, par +le témoignage concordant des cinq sens spirituels, +lesquels sont analogues aux cinq sens organiques. +D’autre part, ces visions et révélations +ne sont nullement volontaires. Sainte Thérèse +insiste continuellement sur le caractère passif de +ces états. Si elle s’efforce à l’oraison, — et à +toutes les formes de l’oraison, — elle n’a jamais +demandé les grâces dont il est ici question. Bien +plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a voulu +les refuser, elle a désespérément essayé de s’y +soustraire. De sorte qu’elle souscrirait pleinement +à cette autre critique, non moins sévère, +de saint Jean de la Croix : « Celui qui voudrait, +de nos jours, demander à Dieu et obtenir quelque +vision ou révélation, ferait, ce me semble, outrage +au Seigneur, en ne jetant pas uniquement +les yeux sur son Christ. Et Dieu aurait le droit +de lui répondre : « Voici que vous avez mon Fils +bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. +Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux +modes d’enseignement. Car, en Lui et +par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que +vous pouvez désirer et me demander, — vous +le donnant pour frère, pour maître, pour ami, +pour rançon et pour récompense. » Sainte +Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a jamais rien +désiré au-dessus de cet enseignement et de cette +récompense. Tout le reste lui a été donné malgré +elle et par surcroît.</p> + +<p>Ces manifestations surnaturelles, outre leur +fréquence, leur certitude immédiate, leur caractère +involontaire, se distinguent encore par cet +autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments +nouveaux à la connaissance, des acquisitions où +les sens naturels n’ont aucune part : ainsi cette +perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière +sensible portée à un degré de splendeur extraordinaire, +mais <i>une autre lumière</i>, « une lumière +si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous +les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, +il serait impossible de s’imaginer comme +elle est ». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle, +étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. +De même par ces étranges paroles, qu’elle +appelle « le langage de ciel », — ces paroles non +prononcées, non distinctes, et qui semblent bien +n’être que de hautes vérités miraculeusement +infuses. Ces intuitions sont douées d’une intensité +si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de +telles profondeurs, que les mots lui manquent +pour y faire même allusion et que, dans le transport +que cette vision lui cause, elle se sent réellement +hors d’elle-même et prête à s’anéantir. +Enfin, elles produisent en elle une véritable dilatation +de l’intelligence, un renouvellement et un +enrichissement moral, que tous ses efforts vers +la perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle +s’étonne d’avoir acquis en un instant. Ces dons +inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses +visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. +Ce sont des joyaux dont lui a fait présent l’Ami +inconnu et qui lui attestent à la fois la réalité de +son amour et de ses visites mystérieuses…</p> + +<p>Le plus grand des effets produits par ces grâces +insignes, c’est un redoublement d’amour pour +Dieu, — redoublement qui se manifeste sous une +forme étrange, mais nettement caractérisée et que +la Sainte analyse avec une pénétration et une +subtilité singulières. Cet état nouveau se produisit +durant les persécutions qu’elle eut à subir au +lendemain de sa conversion, c’est-à-dire dès que +ces grâces spéciales lui furent accordées : « Bientôt, +dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle +me l’avait promis, à me donner des signes de +plus en plus nombreux que c’était bien Elle. En +même temps, croissait en moi un si grand amour +de Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, +parce qu’il était évidemment surnaturel et que +je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir, +avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où +chercher cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet +amour me donnait de si grands transports… que +je ne savais que faire de moi, parce que rien ne +me satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, +il me semblait qu’on m’arrachait +l’âme. Artifice souverain du Seigneur ! De quelle +délicate habileté vous usiez à l’égard de votre +misérable esclave ! Vous vous teniez caché de +moi, et votre amour me pressait dans une mort +si savoureuse, que jamais mon âme n’aurait +voulu en sortir. Qui n’a point passé par ces transports +si grands, il est impossible qu’il puisse les +comprendre… » Et, plus loin, elle précise cette +espèce de douleur, qui lui vaut comme une mort +anticipée. Elle la compare à celle d’une blessure +que ferait une flèche trempée dans le suc d’une +herbe magique : « Ce n’est pas l’âme, dit-elle, +qui produit en elle-même cette blessure qu’elle +ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une +flèche qui se fiche au plus vif des entrailles et du +cœur à la fois, de sorte que l’âme ne sait ni ce +qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien +qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec +elle un philtre qui la fait se détester elle-même +par amour de ce Seigneur et que, de bon cœur, +elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, +ni même exprimer la manière dont Dieu blesse +l’âme, ni la grande peine qu’Il lui donne, au +point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette +peine est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices +dans la vie qui lui causent plus de contentement. +L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours +mourante d’un tel mal… »</p> + +<p>Cette « petite mort » n’est nullement métaphorique ; +elle est réelle. A de certains moments de +l’extase, il semble que la mort physique soit +déjà commencée : « La douleur, dit la Sainte, +est si vive que l’âme ne peut ni prier, ni rien +faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut +remuer ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, +on était debout, on s’affaisse comme une chose +inanimée. On ne peut plus même respirer, à +peine pousser quelques soupirs, très faibles parce +qu’on est à bout, mais très intenses par ce que +l’on ressent… »</p> + +<p>Il importe d’avoir tous ces textes présents à +l’esprit, de les avoir lus et relus attentivement, +d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le +sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus +extraordinaires de la vie de sainte Thérèse, — ce +fameux miracle de la Transverbération, dont +l’Église a conservé le souvenir par une fête qui +se célèbre, chaque année, le 27 du mois d’août. +Faute de cela, on en a donné les interprétations +les plus tendancieuses et les plus grossièrement +erronées. La littérature pseudo-médicale voit +dans ce cas, superficiellement exposé, la confirmation +de ses théories. Enfin, le groupe célèbre +du Bernin, cette « gloire », en marbre blanc, qui +veut être une traduction plastique et une illustration +du miracle et que l’on peut contempler, +aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, — cette +sculpture équivoque +a, dans une certaine mesure, autorisé de telles +fantaisies d’interprétations. Des écrivains notoires +en ont pris prétexte pour exécuter des variations +esthétiques sur le mélange de la volupté à la +dévotion.</p> + +<p>En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de +sainte Thérèse ?… Uniquement, d’une forme singulière +de l’amour de Dieu, d’un tel appétit de +Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de +Lui. Cette douleur qu’elle en éprouve, elle se la +représente sous les espèces d’une flèche qui lui +traverserait le cœur et les entrailles et qui lui +inspire l’horreur d’elle-même et le désir de perdre +la vie pour Dieu. C’est une douleur à la fois spirituelle +et <i>physique</i>, parce qu’il est impossible +qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le +corps lui-même. Mais, de cette douleur naît un +plaisir incompréhensible et inexprimable, un +plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, +dit-elle, que « l’âme voudrait être toujours mourante +d’un tel mal ». Ainsi la flèche n’est qu’un +signe sensible par lequel la Sainte se représente +la <i>douleur d’âme</i> que lui cause l’absence de Dieu.</p> + +<p>Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de +sainte Thérèse, on peut lire, sans trop d’étonnement, +la prodigieuse confession que voici : « Le +Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse +cette vision : Je vis un ange près de moi, du côté +gauche, sous une forme corporelle, ce qui ne +m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien +que, souvent, des anges m’apparaissent, je ne +les vois pas, sinon par une vision intellectuelle +analogue à la première que j’ai rapportée. Cette +vision, le Seigneur voulut que je la visse ainsi : +<i>il</i> n’était pas grand, plutôt petit, très beau, le +visage tellement enflammé qu’il semblait être un +ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont +que feu. Ce doit être ceux qu’on nomme Chérubins, +car ils ne me disent pas leurs noms. Mais +je vois bien que, dans le ciel, il y a une telle +différence d’un ange à l’autre, et de ceux-ci à +ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui voyais +dans les mains un long dard qui était d’or, avec +une pointe de fer qui me semblait avoir un peu +de feu. Il me parut qu’il me le plongeait dans le +cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me +pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il +me sembla qu’il les entraînait avec lui et qu’il +me laissait tout embrasée d’un grand amour de +Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait +pousser les gémissements que j’ai dits. Et si +excessive était la suavité que mettait en moi cette +extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle +fût ôtée — et que l’âme ne peut se contenter +qu’en Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle, +mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas +d’y participer, et même assez durement. C’est +une caresse si suave entre l’âme et Dieu, que je +supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui +penseront que je mens. »</p> + +<p>On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un +certain parallélisme entre cet amour mystique et +l’amour humain. Ce qui ressort de ces lignes, +c’est que la personne de l’ange est purement +accessoire aux yeux de la Sainte : il n’est que +l’envoyé et le ministre de l’amour divin. Elle ne +voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à +une des hiérarchies célestes les plus élevées. Bien +qu’elle remarque sa beauté, ce n’est pas vers lui +que se tourne son amour. Le résultat de la blessure +faite par la flèche d’or, c’est de la laisser +« embrasée d’un grand amour de Dieu ». En outre, +la douleur qu’elle éprouve est toute spirituelle, +bien que le corps en subisse le contre-coup. Les +délices concomitantes sont des délices également +spirituelles, auxquelles le corps reste étranger : +« C’est, — dit-elle — une caresse suave entre +l’âme et Dieu. » Ceux qui ne veulent considérer +dans cette extase de sainte Thérèse qu’un cas +physiologique et pathologique sont donc obligés +de dénaturer les textes et de forcer les faits.</p> + +<p>Mais l’Église, après un minutieux examen, a +reconnu le miracle. Et les filles de sainte Thérèse, +dans la chapelle de leur couvent d’Alba de Tormès, +en montrent une preuve matérielle, qui est +quelque chose de déconcertant : le cœur même +de la Sainte, portant la trace nettement visible +de la Transverbération, — le cœur non embaumé, +mais desséché, et conservé dans une ampoule de +cristal qui occupe le centre d’un somptueux reliquaire. +Une couronne constellée de pierreries +d’une richesse fabuleuse surmonte l’ampoule, et, +à la cime de ce radieux ostensoir, se dresse un +groupe d’argent massif : deux figures, celle de +la Sainte et celle de l’Ange, qui commémorent +le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux que le +Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée +tournant presque le dos au chérubin et le visage +tendu vers le ciel…</p> + +<p>Autour de cette relique, les imaginations se +sont donné libre carrière. Les plus romanesques +et extravagantes histoires ont été inventées pour +expliquer « scientifiquement » la blessure très +apparente de ce cœur de chair. On se demande +pourquoi les mêmes gens qui admettent la stigmatisation +des mystiques se refusent à admettre +des stigmates internes, qu’ils pourraient expliquer +d’une façon tout aussi « scientifique ». Car +enfin si la seule pensée d’un saint François d’Assise +intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ +a pu produire les cinq stigmates que l’on +sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse concentrée +sur la blessure et la souffrance atroce de +son propre cœur n’aurait-elle pas laissé de traces +analogues dans sa chair ? Mais tout cela est loin +d’être démontré. Aucune expérience n’est possible +sur le passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant +la raison stupéfiée, comme une énigme et comme +un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un +signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la +pourriture…</p> + +<p>Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas +l’ombre d’un doute. Il se renouvela, d’ailleurs, +à plusieurs reprises : « Les jours, dit-elle, où je +me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de +stupeur. Je n’aurais voulu ni voir ni parler, +mais rester embrassée avec ma peine, qui, pour +moi, était <i>une gloire plus haute que tout ce qui +existe au monde</i>. » Et pourtant, de tels états +n’étaient que le prélude de grâces encore supérieures. +C’est, en effet, à partir de ce moment +que vont commencer ce qu’elle appelle ses +« grands ravissements ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III<br> +<span class="xsmall">LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS +ET LE MARIAGE MYSTIQUE</span></h3> + + +<p>Ces « grands ravissements », qui se multiplièrent +après le miracle de la Transverbération, +n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. +La première fois qu’elle entendit des paroles +intérieures : <i>Je ne veux plus que tu converses +avec les hommes, mais avec les anges</i>, ce fut en +récitant les strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni creator</i>. Au milieu +de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle, +d’un « ravissement », et c’est à ce moment +qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, +toutes ses autres visions et révélations lui furent +accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase +commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. +Quand la Sainte nous parle de ses visions +imaginaires, elle ajoute : « Pour moi, je dis que +les visions de cette espèce sont douées d’une telle +puissance, quand le Seigneur veut découvrir à +l’âme une grande partie de sa gloire et de sa +majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune +âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui +accorde un secours très surnaturel, en la laissant +<i>dans le ravissement et dans l’extase</i>. Et ainsi la +vision de cette divine présence se perd dans la +jouissance… »</p> + +<p>Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase +et le ravissement, ou ce qu’elle appelle « le vol +de l’esprit ». Pour elle ce sont des états de même +nature, mais non de même degré, et c’est ce qui +permet d’établir entre eux des différences. L’extase +paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union +mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle +s’en distingue « par l’intensité de ses effets et par +un certain nombre d’autres opérations. » Elle est +plus paisible que le ravissement. Le ravissement +est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est +de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous +l’action apparente d’une circonstance extérieure : +à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée +brusquement surgie, qui bouleverse toutes les +puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune +cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans +nulle préparation, au cours d’une conversation, +quand on pense à autre chose, l’âme est subitement +terrassée et le corps est pris d’une transe. +Mais voyons d’abord les effets physiques de ce +phénomène étrange.</p> + +<p>« Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme +ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi +d’une manière très sensible que la chaleur +naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, +quoique avec infiniment de douceur et de plaisir. +Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que, +dans l’union (mystique) où nous sommes, en +quelque sorte, dans notre pays, la résistance est +possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais +on le peut presque toujours. Dans le ravissement, +il n’y a aucun remède, la plupart du temps. +Souvent, <i>prévenant toute pensée et toute préparation +intérieure</i>, il arrive sur vous avec une +impétuosité si soudaine et si forte, que vous +voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle +céleste vous enlever et vous emporter sur ses +ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous +vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car, +malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature +nous fait craindre au début et il faut une âme +résolue et déterminée, beaucoup plus que dans +les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit +de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu +et aller où il veut bien nous enlever, car il nous +enlève, quelque peine que nous en ressentions. +Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent +que je voudrais résister et je lutte de toutes mes +forces, spécialement quand cela me prend en +public, et aussi, souvent, en particulier, <i>dans +la crainte où je suis d’être trompée</i>. Parfois +j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande +fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort +géant : j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres +fois c’était impossible : mon âme était enlevée et, +après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir +la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à +se soulever… »</p> + +<p>C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène +de lévitation, — cas fort rare, paraît-il, +et qui n’a jamais été « scientifiquement » observé. +C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté +la réalité : les mystiques, nous disent-ils, sont +alors victimes d’une illusion. Dans cette tension +extrême de tout leur être, tant physique que +moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du +sol. Mais il n’en est rien… A ces assertions on ne +peut qu’opposer le témoignage très catégorique +de sainte Thérèse elle-même : « J’ai été, dit-elle, +rarement enlevée de cette manière. Cela m’est +arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la +communauté et prête à communier. Mais ma +peine en fut très grande <i>parce que cela me paraissait +une chose extraordinaire et qui allait avoir +tout de suite beaucoup de retentissement</i>. Comme +ce fait est tout récent et s’est passé depuis que +j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon +pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. +En plus d’une circonstance, comme je commençais +à voir que le Seigneur allait faire la même +chose, et, notamment, une fois, comme des personnes +de qualité se trouvaient présentes, — c’était +pour la fête de la Vocation, pendant un +sermon, — <i>je me couchai sur le sol. Les sœurs +accoururent pour me tenir le corps, et cependant +on put voir la chose.</i> Je suppliai beaucoup le +Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de +ces grâces… »</p> + +<p>Un peu plus loin, elle insiste encore sur +l’étrangeté du fait : « Au commencement, je +l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et +qui ne le serait, <i>en voyant ainsi son corps enlevé +de terre ?</i> Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève +après lui et cela avec une grande suavité, si l’on +ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. +Pour moi, du moins, je le conservais de telle +sorte que je pouvais comprendre que j’étais +enlevée de terre. » Si, à cette dernière affirmation +de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle +était le jouet d’une illusion, comment révoquer +en doute ces deux faits matériels : que, dans une +de ces transes, elle se coucha par terre et que les +religieuses furent obligées de lui tenir le corps ?… +Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions ? +Mais des témoins oculaires, des religieuses de +l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres +compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs +reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de +terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste +« la vit deux fois » : ce qui est confirmé +par le témoignage de la propre sœur du Père +Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une +cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de +Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage +le plus frappant et le plus catégorique, +c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le +Couvent de l’Incarnation : « Dans le troisième +parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle +devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle +« le parloir de Notre Sainte Mère »), en cet endroit, +elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent +de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut +témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la +Sainte, qui était portière et qui venait lui demander +quelque permission. La Sainte était à genoux, +cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise +et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce +qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la +clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation, +pareille chose arriva, et le Saint se mit +debout pour résister au transport de l’esprit. Ce +fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles : +« On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père, +le Frère Jean : tout de suite il entre en ravissement +ou vous y fait entrer. » Malgré ces détails +si précis (admettons même que les religieuses +aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait +incontestable que, dans le ravissement, sainte +Thérèse éprouvait comme un allégement de son +corps et une inexplicable poussée de bas en haut : +« Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger +qu’il n’avait plus de pesanteur : quelquefois +c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds +toucher la terre. » Et ailleurs : « Lorsque je +voulais résister, je sentais sous mes pieds des +forces étonnantes qui m’enlevaient : je ne saurais +à quoi les comparer. »</p> + +<p>Mais cette attaque soudaine n’est que la première +de toute une série de manifestations extérieures, +que sainte Thérèse a minutieusement +décrites : « Tant que le corps, dit-elle, est dans +le ravissement, il reste comme mort et souvent +dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve +l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur +pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en +un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé. +Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment, +il m’est cependant arrivé d’en être entièrement +privée : <i>ceci a été rare et a duré fort peu +de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve</i>, +mais on éprouve je ne sais quel trouble. +Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne +laisse pas d’entendre : c’est comme un son confus, +qui viendrait de loin. Toutefois, même cette +manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement +est à son plus haut degré, je veux dire lorsque +les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent +perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne +voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je +l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, +cette transformation totale de l’âme en Dieu +est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure, +aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, +ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse +sans doute la faible portée de notre entendement +dans cet exil : nous devons apparemment +être incapables de recevoir une si haute +lumière… »</p> + +<p>Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement +douloureux : c’est, dit la Sainte, un véritable +martyre, mais un martyre où l’on voudrait +passer tout ce qui reste de vie. Toutefois « il est +d’une rigueur si excessive que la nature a bien +de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois +réduite à une telle extrémité que j’avais presque +entièrement perdu le pouls… De plus mes os se +séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont +si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il +m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères +et dans tous les membres, une douleur aussi violente +que si tout mon corps eût été disloqué… » +Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on +pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure, +des gémissements plus ou moins forts. Les cris +ont parfois quelque chose d’effrayant : « Dans le +monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si +rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne +pour des marques de folie. » Elle va même jusqu’à +l’aveu que voici : « Si les ravissements ne +produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle +n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement +je douterais beaucoup que ces transports +vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que +ce ne fussent de ces transports de rage, dont +parle saint Vincent Ferrier… »</p> + +<p>Il ne faut pas craindre de le confesser après +sainte Thérèse elle-même : ces phénomènes +externes du ravissement mystique ont quelque +chose de choquant et, quelquefois, de répugnant, +où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse +et de la misère humaines. Incapable de supporter +des états aussi prodigieux, notre pauvre nature +en est bouleversée jusque dans ses régions les +plus basses, celles qui nous sont communes avec +l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse +de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public. +Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler, — et +d’abord aux autres religieuses. Mais +celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce +qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère +Marie de Saint-Jérôme : « Bien qu’elle éprouvât +une grande peine d’être ravie devant nous, finalement +elle s’y résignait. Mais, pour les personnes +du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait +la chose, en disant qu’elle souffrait du +cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant +quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque +chose à manger ou à boire, pour donner à +entendre que c’était une nécessité de sa maladie. » +Voilà donc ce que la Sainte concédait à la +crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de +suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, +si douloureux fussent-ils, — elle jetait un +voile sur ces misères de la nature, — pour ne +considérer que les effets intérieurs et les avantages +durables du ravissement. Elle les jugeait +d’un prix inestimable.</p> + +<p>D’abord, elle sortait de ces crises avec un +redoublement d’humilité et d’amour de Dieu : +« Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous +avons un maître et que de telles faveurs sont +données par lui et que, par nous-mêmes, nous +ne pouvons rien. Et il en résulte une grande +impression d’humilité… Celui qui peut produire +de tels effets se montre à nous avec une telle +majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en +reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu. +Mais cela s’enveloppe dans un immense amour, +qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde +à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente +pas d’élever réellement son âme jusqu’à +Lui, mais même aussi son corps, ce corps de +mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses… »</p> + +<p>Un autre effet, c’est « un détachement étrange, +qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte. +Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des +autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui +qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit. +Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même +soit détaché de fait. On devient ainsi plus +étranger aux choses de la terre, et la vie paraît +une peine infiniment plus grande. » Ce n’est +pas seulement parce que le mystique est comme +allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, +mais parce que la souffrance a brisé et anéanti +ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la +toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger +à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à +cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement +de douleurs. Mais alors, commence pour lui une +nouvelle épreuve, — une peine terrible et inouïe, +que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque +dans ses replis les plus secrets. « Il nous vient, +dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus +attirer sur nous que nous ne pouvons nous en +délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais +essayer de faire comprendre cette grande peine, +mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant +je vais en dire quelque chose comme je pourrai… +Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent +même c’est à l’improviste qu’il nous vient, +je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute +l’âme en un instant. Alors, elle commence à +s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien +au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu +la met dans un tel désert, si loin de toutes +choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, +il lui semble qu’elle ne trouverait au monde +aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais +elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que +mourir dans cette solitude… Et bien que Dieu me +paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui +communique quelquefois ses grandeurs de la +façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer. +Et ainsi c’est une chose inexprimable et je +crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne +le croiront ni ne l’entendront : cette communication +n’est pas pour nous consoler, mais pour +montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter +ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les +biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette +extrémité de solitude où elle se voit avec une peine +si délicate et si pénétrante… qu’elle peut dire au +pied de la lettre ce que disait sans doute, étant +dans la même solitude, le Prophète royal, — avec +cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir, +à lui qui était un saint, d’une manière bien +plus profonde : « <i lang="la" xml:lang="la">Vigilavi et factus sum sicut passer +solitarius in tecto…</i> » Cela me console de +voir que d’autres âmes, — et de telles âmes, — ont +éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état, +l’âme ne semble plus être en elle-même, mais +sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout +le créé : car c’est dans sa partie la plus supérieure +qu’elle habite alors… »</p> + +<p>Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par +des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère +quelquefois à un tel degré, — l’âme se sent +dans une telle détresse et dans un tel abandon, — qu’elle +en arrive à se demander : « Où est ton +Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i> » Seul peut la consoler +le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles +que Dieu lui donne au milieu de ces +angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa +souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment. +Alors, ce sont véritablement les affres de +l’agonie : c’est l’affreux passage de la mort. +« Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne +d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la +comparer. C’est un martyre à la fois cruel et +savoureux… L’âme connaît bien qu’elle ne veut +que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier +en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, +mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis +qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination +ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant +tout le temps que dure cet état, les puissances +n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la +peine, comme elles le sont par le plaisir dans +l’union et le ravissement… »</p> + +<p>Il y a enfin une souffrance pire que toutes +celles-là : c’est, dans certains moments de détresse +et de désespoir, d’éprouver comme un sursaut +de l’instinct de conservation, de vouloir se +rattacher à la vie, de chercher autour de soi une +autre âme, un vivant qui nous aide et qui nous +retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare +l’âme qui se débat ainsi, dans son agonie, au +supplicié, qui « ayant déjà la corde au cou et se +sentant mourir, cherche à reprendre haleine ». +Mais cette lutte suprême ne fait que trahir la faiblesse +de notre nature : « C’est l’horreur naturelle +qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui +leur fait demander secours afin de respirer. S’ils +cherchent à parler de leur souffrance, à s’en +plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver +la vie : tandis que, par un désir contraire, l’esprit +ou la partie supérieure de l’âme ne voudrait +pas sortir de cette peine… »</p> + +<p>Cette extrémité de la peine mystique, sainte +Thérèse nous avertit qu’elle n’y arriva pas tout +de suite. Quelques années s’écoulèrent entre ses +premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et +elle ajoute : « Ce chemin paraît le plus sûr, parce +que c’est celui de la Croix. Le bonheur que l’âme +y goûte est selon moi de très grand prix : le corps +n’y a point de part, il en a seulement la peine et +l’âme savoure seule les délices de cette souffrance. +Je ne comprends pas comment cela peut se faire. +Je sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais +pas, je l’avoue, cette faveur que Dieu me +fait (et qui est bien de sa main et non acquise +par moi, car elle est très surnaturelle) contre +toutes les grâces que je vais dire ensuite… »</p> + +<p>Au cours de cette subtile et si difficile analyse, +il arrive que la Sainte s’arrête, prise de scrupule, +et qu’elle se demande : « Est-ce bien ainsi ? +Me suis-je bien expliquée ? » Elle désespère d’y +être parvenue. Elle sent bien qu’elle n’a pas tout +dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. Néanmoins elle +en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que +peut être cette étrange « peine » : d’abord le sentiment +de l’agonie et de la mort physiques (le +pouls devient imperceptible), et, avec ces affres +du corps, une souffrance inexprimable de l’âme, — le +sentiment que le monde s’écroule, qu’il n’y +a plus rien (où est ton Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i>) +Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations +elles-mêmes (on perd le sentiment). C’est +le désert, et, comme elle le dit, <i>l’extrémité de la +solitude</i>. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance +et de l’abandon, un sentiment de plaisir +et de consolation. Après avoir été terrassée, après +avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre +dans la douleur même, peut-être par l’excès de +la douleur. Elle se sent égale à sa douleur, elle +en triomphe par une aide qui ne peut être que +surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup +notre faculté de souffrir. Et enfin l’âme se +console par les lumières soudaines que Dieu lui +accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de +la souffrance, lui donnent le courage de la supporter, +pour mériter ce Dieu, dont l’absence la +tue.</p> + +<p>C’est surtout dans « le vol de l’esprit », que ces +illuminations sont accordées à l’âme avec une +abondance et une clarté qui comblent tous ses +désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte +de ravissement, mais « plus intense et plus impétueux ». +Il est tel, dit sainte Thérèse, « qu’il +semble véritablement séparer l’esprit du corps ». +Et, faisant allusion à elle-même, elle ajoute : +« Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus +haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant +quelques instants, si son âme anime ou n’anime +plus son corps. <i>Il lui semble qu’elle est entrée dans +une autre région très différente de celle où nous +vivons.</i> Là, elle a la révélation d’une lumière si +différente de celle d’ici-bas, qu’elle pourrait passer +toute une vie à s’en faire artificiellement +une image, en mettant ensemble toute espèce +de comparaisons, sans pouvoir y parvenir. Et +elle se trouve instruite en un instant de tant +de choses à la fois, qu’elle n’aurait pu, avec +tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années, +la millième partie… »</p> + +<p>A la clarté de cette lumière incomparable, +l’âme découvre un pays inconnu. Elle y entrevoit, +dans un éclair, d’éblouissantes merveilles. +Mais ces illuminations ne se produisent pas au +suprême moment de l’extase. En ce moment-là, +« Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est plus +qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie +hors d’elle-même et se trouve si abîmée dans +la joie de Le posséder qu’elle est incapable de +comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. +Mais, lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer +de cette ivresse, pour lui faire voir ces merveilles +comme en un clin d’œil, elle se souvient, +après être entièrement revenue à elle, qu’elle les +a vues. Elle ne saurait, néanmoins, rien dire en +particulier de chacune d’elles, attendu que, par +sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu +a voulu lui montrer de surnaturel. Vais-je dire +qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une vision +imaginaire (par images) ? Pas le moins du +monde. <i>Il ne s’agit, ici, que de vision intellectuelle…</i> »</p> + +<p>Et pour faire comprendre cette espèce de vision +rapide et illuminante, sainte Thérèse se sert +d’une très jolie et toute féminine comparaison : +« Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements +royaux ou princiers, qu’on appelle je crois « un +cabinet » et où l’on garde un nombre infini de +cristaux, de vases de tout genre et une foule +d’autres objets disposés de telle sorte que le regard +les embrasse presque tous, en entrant. Un +jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer +dans une de ces pièces (mes supérieurs, importunés +par les instances de cette dame, m’avaient +donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes +voyages). Dès le seuil, je fus saisie d’étonnement +et, me demandant à quoi pouvait servir un tel +amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le +Seigneur de voir une telle variété d’objets, — et +maintenant je le remercie de ce que cela me sert +pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse +restée là un moment, il y avait tant à voir, que +bientôt tout cela sortit de ma mémoire, de sorte +que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que +si je ne les avais jamais vues et qu’il me serait +impossible de dire comment elles étaient faites. +Mais, dans l’ensemble, je me souviens de les +avoir vues ».</p> + +<p>Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de +vague ni de confus. Elles sont seulement, en +grande partie, inexprimables. Et pourtant la +Sainte arrive à nous en donner l’impression soit +par des images, lorsque la vision est suffisamment +imaginaire, soit simplement par des mots +où elle a su faire passer un peu de son émotion +ou de son éblouissement. Sa vision de l’Enfer, +en particulier, est quelque chose d’extraordinaire +non seulement par quelques traits descriptifs +qui semblent sortis de l’imagination +de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment +et, si l’on peut dire, par la couleur et la +signification intellectuelles du morceau : « Ce +fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je +n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me +fit l’effet d’une de ces petites rues très longues +et très étroites, quelque chose comme un four +très bas, très obscur et très resserré. Le sol me +paraissait plein d’une boue immonde et pestilentielle, +où il y avait une foule de reptiles venimeux. +A l’extrémité se trouvait une concavité +creusée dans la muraille, une manière de cachot +très étroit où je me vis enfermée. Tout cela était +délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai +alors. Mais je sens que ce que j’ai dit +n’est pas exact. Ce qui va suivre me paraît +inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans +mon âme un feu, que je ne puis m’expliquer, +dont je ne puis dire ce qu’il est. Les douleurs +corporelles si insupportables que j’ai subies en +cette vie et qui sont, de l’avis des médecins, les +plus cruelles que l’on puisse souffrir… ne sont +rien en comparaison de ce que je sentis alors : +le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais +finir ni diminuer. Et cela n’est encore rien en +comparaison de <i>l’agonie de l’âme</i> : c’est une +étreinte, une angoisse, une affliction si sensible, +jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, +que je ne trouve pas de paroles pour le dire… +Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de ces +supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs… »</p> + +<p>Après avoir commenté cette vision terrible, la +Sainte s’écrie : « Voilà près de six ans que j’ai +vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et +maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, +j’en éprouve un tel effroi, que mon sang se glace +dans mes veines… »</p> + +<p>Redisons-le encore : l’âme tendre, le lumineux +génie de sainte Thérèse répugnaient à ces images +sombres et horrifiantes. En revanche ses visions +célestes furent très nombreuses et très fréquentes. +Elle eut des intuitions non seulement de la +gloire surnaturelle et des êtres glorieux, mais +des dogmes les plus profonds, des concepts les +plus subtils de la science sacrée. A maintes +reprises, l’intelligence du mystère de la Trinité +lui fut miraculeusement accordée : « Un mardi +après l’Ascension, dit-elle, je restai un moment +en oraison, au sortir de la communion, que +j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement +distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une +pensée, et je me plaignais au Seigneur de notre +pauvre nature… Soudain, mon âme commença +à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir +<i>une vision intellectuelle</i> de la présence en moi de +la Très Sainte Trinité. <i>Il fut donné à mon âme +par une certaine représentation ou image de la +vérité, de voir, autant du moins que ma faiblesse +en était capable, comment il y a trois personnes +en un seul Dieu.</i> » Plus tard, relatant ces illuminations +pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue +Alvarez, elle lui disait : « Je vois clairement que +les Trois Personnes Divines sont distinctes, +comme je vous vis, hier, quand vous parliez au +Père Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, +je ne vois rien des yeux du corps ; je n’entends +rien des oreilles du corps ; les yeux de l’âme +même ne voient pas : <i>j’ai seulement une certitude +extraordinaire que les Trois Personnes Divines +sont là</i>, et, quand leur présence cesse, je le comprends +aussitôt. Le comment de tout cela, je +l’ignore. Mais je sais très bien que ce n’est pas de +l’imagination. J’aurais beau ensuite m’ingénier +pour me représenter cette présence, je n’y +réussirais pas. J’en ai fait assez souvent l’expérience… +Depuis tant d’années que je reçois ces +faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour +en parler avec assurance. »</p> + +<p>Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, +une autre fois, la Très Sainte Humanité de Jésus-Christ +contenue dans le sein de son Père : « A la +vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle +manière elle y est. Il me parut seulement que, +sans La voir, je me trouvais en présence de +la Divinité. Mon âme en resta si frappée +d’étonnement que je passai plusieurs jours sans +pouvoir revenir à moi : il me semblait que j’avais +sans cesse devant les yeux cette majesté du +Fils de Dieu, <i>mais non pas comme la première +fois</i> : cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide +que soit une telle vision, elle se grave si profondément +dans la mémoire qu’elle ne peut plus +l’oublier… » Après le Verbe, elle voit toutes +choses contenues en Dieu : « Je ne les apercevais +pas, dit-elle, dans leurs propres formes et néanmoins +la vue que j’en avais était d’une souveraine +clarté… Ce spectacle fut bien sous mes yeux, +mais dans quelle lumière m’apparaissait-il ? Je +ne saurais le dire. Cette vue est si subtile et si +déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. +Ou bien c’est que je ne sais me comprendre +moi-même <i>dans les visions qui n’offrent à l’âme +aucune image</i>, quoique cependant, dans certaine, +il y ait quelque chose d’imaginaire… » Outre le +dogme et les idées métaphysiques les plus élevées, +ou les plus délicates, certaines vérités de détail +contenues dans l’Écriture, les sens cachés de +certains versets prennent tout à coup, pour elle, +dans l’oraison, ou dans l’extase, une évidence, +une intensité, ou une profondeur éblouissante. +En voici un exemple éclatant : « Me trouvant un +jour en oraison, je sentis mon âme si unie à Dieu +et perdue en lui que le monde semblait disparaître +pour moi. Il me fut donné alors de comprendre, +d’une manière telle que je ne saurais +oublier, ce verset du <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> : « <span lang="la" xml:lang="la">Et exultavit +spiritus meus…</span> »</p> + +<p>Cette joie indicible accompagnant de telles +illuminations exaltait à un tel degré toutes les +puissances de son âme, que Thérèse, à de certains +moments, se sentait élevée au-dessus de toute la +création : « Quel empire est comparable à celui +d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a +élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses +du monde sans être captivée par aucune. Qu’elle +est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme +elle s’étonne de son aveuglement !… » Et ailleurs : +« Cet état qui tient ainsi l’âme élevée au-dessus +de tout le créé <i>est une espèce de souveraineté si +haute</i> que je ne sais si on peut la comprendre à +moins de la posséder… » Et la Sainte conclut en +ces termes : « Ces vérités font que je crains peu +la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A +présent, elle me paraît la chose la plus facile du +monde pour quiconque sert Dieu, puisqu’en un +moment l’âme se voit libre de sa prison et mise +au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande +ressemblance entre l’extase et la mort… Laissons +de côté les douleurs de l’arrachement, dont il +faut faire très peu de cas car ceux qui auront +vraiment aimé Dieu et rejeté les choses de cette +vie, ceux-là doivent mourir très doucement… »</p> + +<p>Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, +en même temps que de toutes ses attaches. Elle +méprise la mort, comme toutes les vaines contingences +de ce monde. Elle est visiblement souveraine, +d’une souveraineté bien supérieure à +celles de tous les rois de la terre. Et quand +Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se +comprennent que par la profondeur de son +humilité devant Dieu, elle songe manifestement +au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible +dans son Escorial, alors que Dieu recherche +la société et l’amour des hommes et qu’Il se fait +tout à tous.</p> + +<hr> + + +<p>Mais cet état sublime, avec ses transports +violents, est encore dépassé par un état plus +paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute : +c’est le mariage spirituel, union constante avec +Dieu, autant, du moins, que le permet la faiblesse +humaine.</p> + +<p>Tous les états mystiques qui précèdent peuvent +être considérés comme les fiançailles de l’âme +avec son créateur. Un moment vient où l’union +s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision +que voici : « La seconde année de mon priorat à +l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin, +j’étais sur le point de communier, quand le Père +Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, +la partagea en deux, pour en donner la moitié à +une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, +non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, +mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui +avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de +grandes hosties : je savais bien que cela importait +peu et que le Seigneur est tout entier dans +la plus petite partie. Pour me faire comprendre +que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me +dit : « N’aie pas peur ma fille, que personne te +sépare jamais de moi ! » Et alors le Seigneur +m’apparut dans une vision imaginaire, comme +d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il +me donna sa main droite et me dit : « Vois ce +clou ! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, +tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent, +tu ne l’avais pas mérité : à l’avenir, non seulement +tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et +ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur +comme ma véritable Épouse : mon honneur est +le tien, et ton honneur est le mien. » Cette grâce +fut si puissante que j’étais comme ravie hors de +moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur : « Ou +transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas +une telle faveur ! » Il me semblait, en effet, +qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je +demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. +Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux +de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus +confuse et plus affligée que jamais, quand je vois +combien je suis loin d’y répondre… »</p> + +<p>Quelque temps après, elle obtint une confirmation +de cette haute faveur : « Étant un jour, +dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me +dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais +tout lui demander et qu’il me promettait de +m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, +en signe de cela, il me donna un bel anneau avec +une pierre semblable à l’améthyste et d’une +splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il +me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion, +en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part, +ma vie misérable… »</p> + +<p>Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, +ne sont que des preuves, pour ainsi dire +tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement +dit est tout autre chose : « Dans les autres +grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que +Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances +étaient comme les portes par lesquelles l’âme +entrait dans ces demeures… Mais, dans l’accomplissement +de ce mariage spirituel, le Divin +Maître procède d’une manière fort différente : +il apparaît dans le centre de l’âme, non par une +vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle +plus délicate encore que les précédentes et +de la même manière que, sans entrer par la porte, +il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces +paroles : <i>La paix soit avec vous.</i> Ce que Dieu, +dans ce centre, communique à l’âme, en un +instant, est un si grand secret, une si haute +faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable +plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce +que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut +lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la +gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode +sublime, dont n’approche aucune vision ni +aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est +que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient +une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui +est esprit, afin de montrer combien il nous aime, +a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, +par une connaissance expérimentale, jusqu’où va +cet amour… Malgré sa Majesté infinie, Il daigne +s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme +ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut +plus se séparer d’elle. »</p> + +<hr> + + +<p>Voilà donc le sommet de l’union mystique : +c’est le sentiment paisible et permanent d’une +union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne +peut être distraite ni par ses occupations ni par +les choses extérieures.</p> + +<p>Ce qui frappe dans ces états, — visions, révélations, +illuminations, extases, — de sainte +Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement +intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient +être comparés au psychisme inférieur du rêve et +de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu +les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements +tendancieux qu’on peut faire entre ces +états et d’autres d’un caractère nettement pathologique. +Ici encore, il faut s’émerveiller de la +vigueur dialectique de son esprit, de la prudence, +de la finesse, de la pénétration de sa critique. +Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas +dire la continuité de ces visions, qui finissent par +devenir, chez elle, des phénomènes en quelque +sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des +expériences répétées. Elle les a comparées, +examinées et critiquées en détail : de là le ton +d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce +qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. +Elle insiste intentionnellement sur ce fait que +ses visions imaginaires sont relativement rares : +la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire +sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans +l’hallucination, le malade est illusionné dans tous +ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image +hallucinatoire : il la touche, comme il la voit. +Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations +proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner +fortement. Même dans ses visions imaginaires, +elle sait très bien, — et elle ne cesse de le +répéter, — que l’image est tout intérieure et +n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un +autre critère, dont elle-même s’est servie et qui +semble bien péremptoire : c’est l’influence bénéfique, +nourrissante et exaltante de l’extase, alors +que celle de l’hallucination est déprimante, +épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement +Thérèse se trouve augmentée d’âme et +d’intelligence, débordante d’énergie et de désir +d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle +se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements, +elle entre dans une période plus ou moins +longue de santé relative.</p> + +<p>Cet accroissement d’être, cette introduction +dans l’âme de la voyante de notions et d’idées +nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de +ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout +cela permet de supposer l’action d’une puissance +extérieure et supérieure à celles que nous connaissons. +En tout cas, pour un esprit véritablement +critique qui a examiné avec soin les états de +sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié, +il est impossible de ne pas se poser la question +de savoir si ces états n’auraient pas une cause +extérieure et objective. Nier à priori cette question +et tout expliquer par le subconscient, c’est +ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est +pas l’unique réalité. Combien il semble plus +raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires +sont dus à une cause que nous ignorons +et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné +à notre intelligence, des réalités que nous +ignorons également !</p> + +<p>En tout cas, personne ne nous aura donné, +comme cette femme extraordinaire, le sentiment +de la découverte. Autant et plus que ses frères, +les « Américains », elle a conquis des continents +inconnus. Mieux encore : elle a pénétré dans des +régions fermées à la plupart des hommes, et elle +nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le +dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables +à « ces documents rapportés par les explorateurs +de terres inaccessibles ». Même aux incroyants +nul n’aura donné, à un pareil degré, le +sentiment de l’illumination et de l’éblouissement +devant le mystère…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV<br> +<span class="xsmall">L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT</span></h3> + + +<p>C’est seulement pendant la dernière période de +sa vie, environ dix ans avant sa mort, que Thérèse +parvint à cette suprême étape du mariage +spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des +effets de cette union. Habile comme toujours à +s’observer et à s’analyser elle-même, elle les a +décrits tout au long dans les conclusions de ses +<i lang="es" xml:lang="es">Moradas</i>.</p> + +<p>D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue +l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci +que le service de l’Époux. Travailler pour sa +gloire, voilà, désormais, toute sa vie : « Occupe-toi +de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante : +je m’occuperai des tiennes. » Et ainsi elle n’a plus +d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. +Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations +du début, à toutes ces « douceurs » que Dieu +accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner +dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, +que la vraie voie, c’est la voie de douleur, — le +Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne +s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes +lui causent une grande joie. Elle prie pour ses +persécuteurs et pour ses ennemis. Au milieu de +ses tribulations et de ses épreuves, la certitude +d’être constamment unie à Dieu lui suffit, et, +d’avance, elle accepte et elle est satisfaite de tout +ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.</p> + +<p>Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement +de souffrir. Maintenant elle consentirait à +vivre plusieurs existences et même des existences +sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que +Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi. +Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve +plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu +étant toujours présent en elle et, en quelque +sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et +dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle +pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait +aussitôt à sa conscience en excitant, dans la partie +la plus tendre de son âme, un vif élan +d’amour. Les extases et les ravissements lui sont +devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux +se font, en elle, de plus en plus rares. On +dirait que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles +profonds qui, autrefois, la bouleversaient jusque +dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont +capables de supporter, sans fléchir, les plus +hautes faveurs. L’union mystique apporte à +l’Épouse un calme, une sérénité à peu près inaltérables. +Cette paix n’est pas absolue, car l’âme +peut être encore troublée ou obscurcie par des +fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là que des +défaillances passagères : ce qui caractérise cet +état suprême, c’est le repos merveilleux dont +l’âme jouit.</p> + +<p>Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. +Elle en avait été privée pendant la +majeure partie de sa vie, surtout dans cette +période critique, qui va de 1555 à 1561, — la +période de persécution et de combat, qui coïncide +avec les grandes grâces et les grands ravissements. +Nous venons de la suivre jusque-là. On +peut dire qu’à cette époque, elle n’a pas encore +atteint les derniers sommets de la perfection et +qu’il lui reste encore une assez longue route à +parcourir pour connaître le calme complet de +l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement +conscience de la tâche à accomplir, tant au +dedans d’elle-même qu’au dehors. Elle a vu ou +entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un +type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le +type même du saint s’est posé devant ses yeux.</p> + +<p>Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle +est, dès maintenant, arrivée au détachement +complet par la complète désillusion. Elle connaît +l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement +absolu des valeurs conventionnelles. Le +monde des sens n’existe plus à ses yeux. « Tout +est néant, <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, » se plaisait-elle à répéter, +même dès son enfance et dès sa première +jeunesse. Aujourd’hui, elle dit : « Tout est un +songe, <i lang="es" xml:lang="es">todo es un sueño</i> » : il n’y a de vivants que +ceux qui vivent de la vie spirituelle : « Oui, écrit-elle, +ce sont ceux-là qui me paraissent les vrais +vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de +la terre me semblent tellement morts que le +monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie. +Tout ce que je vois me paraît un songe, tout +ce que je perçois par les yeux du corps une dérision : +au contraire ce que j’ai vu avec les yeux +de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je +m’en vois bien loin, c’est la mort pour moi. » +Ainsi, l’illusion est dissipée, le voile est déchiré, +la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement +de la chute est enrayé et redressé. A la +fascination des choses d’En-bas s’est substitué +l’amour des choses d’En-haut…</p> + +<p>Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire +à la nature, toute une négation violente +autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette négation +si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines +conditions : retranchement, solitude, silence. +Vivre loin du monde et du bruit, — loin de +l’irréel, ou, — ce qui est pire, — du mauvais. +De là la nécessité du cloître, de la séparation et +de la clôture sévères… Thérèse regarde son couvent +de l’Incarnation, et elle en voit tous les +défauts : tant de portes ouvertes sur le dehors ! +tout ce flot de visiteurs profanes ! Les nonnes +rompant sans cesse la clôture ! Le monastère est +si pauvre que la communauté ne peut pas nourrir +toutes ses religieuses et que beaucoup d’entre elles +sont obligées de faire de longs séjours, soit dans +leurs familles, soit chez des personnes amies, +pour diminuer d’autant la dépense de leur entretien. +Comment s’étonner que, dans une maison +ainsi ouverte à tout venant, la piété ne soit pas +très fervente, ni la règle très observée ?… Celles +qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se voient +en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette +malignité sournoise, ou à une guerre franchement +déclarée, Thérèse finit par perdre patience. Un +beau jour, elle forme le projet de quitter cette +maison où elle sent que tout lui est contraire : +« Je voulus, dit-elle, sortir du monastère où j’étais +et m’en aller avec ma dot dans un autre couvent +du même ordre. Je savais que l’observance en +était plus étroite et qu’on y pratiquait de très +grandes austérités. De plus, il était fort éloigné, +ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y +vivre inconnue. Mais mon confesseur ne voulut +jamais me le permettre… »</p> + +<p>Cette interdiction du confesseur est quelque +chose de réellement providentiel. En obligeant +Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la fortifier +dans ses projets de réforme. Pour vivre de la +vie pleinement chrétienne, il faut aller jusqu’au +bout de la règle ascétique, et, par conséquent, +instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. +Ce n’est pas là une idée très spéciale de +nonne hypnotisée par de puériles minuties de +dévotion : c’est le souci de manifester aux yeux +du monde l’idéal du renoncement chrétien dans +toute sa splendeur et dans toute sa logique intransigeante. +C’est la Vérité des vérités qu’il importe +de proclamer et d’environner d’une lumière +persuasive : Le monde est un songe : il n’y a de +vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au +monde, il faut se séparer de lui, se recueillir +dans la contemplation de la vie véritable, — souffrir, +aimer la douleur, pour insulter à ce que +le monde aime par-dessus tout. Alors, nécessité +de revenir à la règle stricte ! Nécessité de la clôture, +des grilles, des voiles, des disciplines !… +Si l’on a bien compris tout cela, on ne trouve +plus étrange l’appareil de défense qui entoure les +Carmels, surtout certains vieux Carmels espagnols. +Ces grilles massives, véritables barreaux +de cachots, tout hérissés de longues pointes, ce +n’est pas pour arrêter d’hypothétiques ravisseurs, +des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations, +obliger le passant frivole à réfléchir, — c’est +pour signifier le retranchement de l’ascète +et de la vie religieuse, son hostilité contre +un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des +murs, cette austérité, cette pauvreté de tout, c’est +pour symboliser le désert du monde, — ce désert +qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.</p> + +<p>Il faut donc se séparer du monde ! Et, voici le +paradoxe merveilleux : s’en séparer pour être +davantage avec lui par la prière et par l’amour. +L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et +du seul Aimable, brûle de répandre le bienfait +de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres +hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour +élevé si haut qu’il semble se perdre dans les +nues, retombe en charité sur le monde.</p> + +<p>C’est surtout à l’époque où elle eut les grands +ravissements dont nous venons de parler, que +sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent, +non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le +répète sans cesse : elle est gênée par tout le bruit +qui se fait autour de son nom, elle voudrait vivre +inconnue), mais pour annoncer les vérités dont +elle vient d’avoir la soudaine et irrésistible illumination, +et, en même temps, pour propager la +notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux +qui méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent +ou qui diminuent ces vérités, — aux mauvais +chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie +dément la doctrine et qui sont un scandale pour +le monde, aux hérétiques, aux Luthériens et aux +Calvinistes, qui, en ce moment même, préparent +la ruine de la religion du Christ, en commençant +par la découronner de son idéal de perfection +monastique, en la mutilant dans son ascèse et +dans ses dogmes, — aux pauvres Indiens de +l’Amérique, dont ses frères lui parlent dans leurs +lettres et qui vivent dans une telle misère de +corps et d’âme, — aux Musulmans qui méditent +un nouvel assaut contre la Chrétienté : après les +Maures vaincus, voici les Turcs qui s’avancent, +dont les flottes menacent les villes et les provinces +maritimes de l’Espagne…</p> + +<p>Elle voudrait sortir de son couvent, partir, +comme autrefois, avec son frère Augustin, pour +une croisade à travers le monde. Elle voudrait +prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. +Elle voudrait leur apprendre ce qui est vrai et +ce qui est bon, la voie du salut, la seule grande +chose qui importe. Mais elle est une femme, une +pauvre nonne cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, +solitaire et inconnue… Eh bien ! qu’à cela ne +tienne ! Elle tirera du moins de son état tout ce +qu’il peut donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. +Elle sera une religieuse parfaite, elle formera +des religieuses parfaites. Peu importe le +nombre. Tout dépend de la qualité des âmes. Il +est vain d’être deux cents carmélites réunies, +comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres +et sans vertu : « Une seule âme parfaite, +dit-elle, vaut mieux qu’une multitude d’âmes +vulgaires ». On ne sera qu’une élite, mais on +offrira un modèle des plus hauts renoncements, +des plus hautes vertus chrétiennes. On priera +pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la +foi, on priera pour l’Église, pour les docteurs et +les prédicateurs surtout, pour ceux qui sont chargés +d’instruire le reste du troupeau. Les prédicateurs +ne seront que les truchements des vérités +révélées aux âmes solitaires et contemplatives. +Ils seront les missionnaires de ces âmes saintes. +Les couvents seront des réservoirs de vertu et de +vérité. Et ce seront aussi des citadelles bien +closes, des forteresses hérissées de défenses, partout +dressées contre l’erreur et contre le mal…</p> + +<p>Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et +cruel effort. Tout un travail de réforme et d’organisation +est nécessaire. Et ainsi la contemplative +est tourmentée du désir de l’action. Elle est +impatiente de s’y lancer. Elle cherche, elle guette +l’occasion : elle va bientôt la trouver…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="small">CINQUIÈME PARTIE</span><br> +L’ACTION THÉRÉSIENNE</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>« Que deviendrait le monde, s’il n’y +avait des religieux ?… »</p> + +<p class="sign">(<i>Vie</i>, XXXII.)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ</span></h3> + + +<p>Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action, — et +surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation +où elle se sent contrariée dans les aspirations +les plus intimes de son âme et dans tous +ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit +pas à l’âme mystique : il faut qu’elle communique +l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel +dont elle a entrevu l’éblouissante réalité, +dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter +les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin +à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop +éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif +est un apôtre, — un messager d’en +haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est +fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de +Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse, +l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité +impérieuse, comme une obligation immédiate +et particulière. Jamais peut-être l’Église +n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était +partout, — au dedans comme au dehors.</p> + +<p>Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance +et l’immoralité de ses clercs comme de ses +moines, par des abus invétérés et scandaleux, +elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle +ne voulait pas guérir de ses maux. De là les +peines infinies, les retardements du Concile de +Trente à prendre l’initiative d’une réforme des +mœurs et de la discipline. C’était là sans doute +un très grave péril. Mais le pire était celui du +dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au +Sud, à l’Est et à l’Ouest, — du côté de l’Allemagne +et des Pays scandinaves, du côté des Flandres +et de l’Angleterre, comme du côté des Pays +barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée +au catholicisme. L’Islam et le protestantisme +menaçaient de l’encercler et d’achever sa +déroute.</p> + +<p>Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques +et protestants, nos historiens oublient trop +qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, l’Islam était redevenu un danger +terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe +occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué +l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande +puissance hégémonique musulmane. Grâce à +leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de +la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en +grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens +ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement +développée. Une véritable marine turque +avait été créée et mise au service de l’Islam, par +l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen, — c’est-à-dire +par la traîtrise, la cupidité, la légèreté +ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut +pas se lasser de le répéter : le Turc, pas plus que +l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées, +leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel +de la civilisation, tout cela leur a été mis +dans la main par des <i>rayas</i>. Ce sont les Kupruli, +les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut, +les Barberousse, les Uluch-Ali, — tous renégats +italiens ou levantins, — qui ont fait des flottes +turques et barbaresques une telle menace pour +le commerce et l’existence même de la Chrétienté. +Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre +Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur +le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche +ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne +et l’Italie encore une fois ouvertes à +l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent +que des résultats instables ou toujours +précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, +Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur, +Oran réduit à une situation des plus critiques.</p> + +<p>C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que +le danger islamique était redoutable et continuel. +Et c’est là une chose que les Modernes ne +comprennent plus. Admettons que la barbarie +et le fanatisme aient été pareils chez les Maures +et chez les Espagnols, — ce qui n’est pas vrai : +l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation, — il +fallait que l’un des deux cédât la place +à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même +après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, +les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un +siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces +méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille +et un peu partout. La trahison était installée au +cœur du pays, ces Musulmans entretenant des +relations plus ou moins clandestines avec leurs +frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion +propice pour leur livrer les villes, ou les régions, +où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on +ne comprend pas les lamentations des historiens +occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou +même l’extermination des Maures espagnols : +il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. +Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de +la culture, à un échec de la civilisation par le +rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien +loin d’apporter la civilisation en Espagne, — et +laquelle, grands dieux ? — ce sont eux, ces +hordes faméliques, venues des montagnes de +l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers +levantins et orientaux, — qui ont recueilli, en +Andalousie, les restes de la civilisation latine +expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant +que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez +qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour +où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait +de leurs arts et de leurs sciences, — qui ne sont +qu’un démarquage grossier de la science et de +la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les +« Andalous » qui ont tout fait. Dès que le Maroc +fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit +d’original. On ne s’explique pas cette humiliante +erreur des nôtres de leur attribuer une +civilisation dont ils n’ont été que les stériles +usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque +le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler : +les Maures n’ont apporté en Espagne ni +des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation, — ni +les seguias, ni les norias, ni les +thermes : tout cela était connu et pratiqué en +Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise. +Si les catholiques, du temps de Charles-Quint +ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer +ou à détruire les bains maures, ce n’est +nullement par amour de l’ordure, c’est parce que +ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés +pour les conciliabules des Musulmans mal +convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin +de toute surveillance, aux ablutions rituelles +prescrites par le Coran.</p> + +<p>En réalité, l’histoire de la domination des +Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone +tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont +pu être cruels dans leur répression : ils avaient +affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans +l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment, +rien ne les excuse d’avoir été, trop +souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi ? Ils +avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis, — d’ennemis +sans cesse aux aguets et prêts +à profiter de leurs moindres défaillances pour +essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait +que cela cessât, une bonne fois, — que l’Espagnol +achevât la reconquête de sa patrie, avec son +unité nationale.</p> + +<p>Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient +pas grand’chose sans les Turcs, — et les Turcs, +livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs +et des chefs européens, ne pouvaient pas +non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires +barbaresques étaient toujours capables de porter +le trouble et la dévastation dans les provinces +méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, +des populations entières de Morisques, +avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient +comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. +Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les +côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre, +de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité +dans ces parages : c’étaient des descentes continuelles, +les habitants des villages et des petits +ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés +en captivité. L’audace de ces pirates était +inouïe : ils venaient revendre aux Espagnols les +esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans +la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui +nous met réellement sous les yeux ce qu’était +le péril de la mer à cette époque.</p> + +<p>Le saint, alors maître des novices, se trouvait +au couvent des Dominicains de Valence. Soudain, +le bruit se répand en ville que des galères barbaresques +ont jeté l’ancre au Grao, le port de +Valence : « Le but des corsaires, nous dit le biographe +du saint, était de proposer aux habitants +la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux +chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne. +En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée, +leur capitaine, entouré de sa garde, eut +l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens +durent subir cette humiliation. Sans +doute les autorités craignirent, en les molestant, +d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères. +C’était un jour de fête religieuse, et tout le +monde s’indigna de cette provocation et surtout +de cette espèce d’outrage à la religion. Saint +Louis, plus que personne, y fut sensible… Or, +ce même soir, les novices prenaient leur récréation +au jardin du couvent, et le saint leur avait +adressé quelques brèves paroles au sujet de la +fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse +colère, il s’écria : « Comment se retenir, mes +enfants, quand on pense que ces ennemis du +Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens, +ont osé se pavaner aujourd’hui à travers +la ville et, à cette heure même, s’éloignent en +triomphe ! C’est à nous, mes enfants, de mettre +ordre à cela ! Tombons à genoux du côté de +la mer, et récitons avec ferveur un psaume +contre les Maures ! » Surexcités par ces paroles +toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux +et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques +instants après, les galères turques mettaient à la +voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête +d’une épouvantable violence s’élevait tout à +coup, les enveloppait et les engloutissait… »</p> + +<p>Ah ! que j’aime donc ce saint énergique qui, +devant un désordre scandaleux, n’hésite point à +recourir aux alliés les plus violents, pour remettre +les choses en place. Cette fois, par miracle, il +avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, +ce sont de bonnes troupes de guet et tout un +cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour +tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces +événements se passaient à Valence, on s’y souvenait +encore de la panique qui, quelques années +plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle +que le fameux Barberousse, soutenu par les +Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte +entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On +conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet +ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous +se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, +il se décida à réunir une véritable armée +sous le commandement de son propre frère, don +Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels +révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités +sans nom. Devant un tel débordement de +brutalité et de méchanceté humaines, on finit +par perdre la notion du juste et de l’injuste, et +l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer +et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. +Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la +civilisation occidentales fussent, une bonne fois, +délivrées du péril musulman.</p> + +<p>Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces +massacres et de ces déportations se propageait +sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très +probablement, il y avait encore des Maures, ou +tout au moins des Morisques. Lorsque sainte +Thérèse était petite fille, il y en avait certainement +dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec +son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles +et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une +lettre adressée à une carmélite de Séville, elle +parle une dernière fois des Musulmans. On disait, +à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie +avaient pris les armes pour un soulèvement +général : « On vient de m’annoncer, dit-elle, que +les Morisques du pays où vous êtes voudraient +prendre d’assaut Séville… » Et elle ajoute, sur +un ton mi-plaisant mi-sérieux : « Vous auriez là +une belle occasion d’être martyres. Sachez vous +assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de +nous l’écrire… » Quoi qu’il en soit, il ne semble +pas que, tout en connaissant la gravité de la +menace islamique, elle y ait attaché une importance +capitale. Elle sait par expérience ce que +c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne +connaissent que la force. On peut toujours leur +opposer une force supérieure. Et puis enfin, +après ces ultimes expulsions, ils sont loin de +l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté, — du +moins la Chrétienté occidentale. Au +contraire, les Protestants étaient sur toutes les +frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient +pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, +à petit bruit, par leurs livres et par leurs +idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait +combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en +propres termes dans ses exhortations à ses religieuses : +« C’est du bras ecclésiastique et non du +bras séculier que doit nous venir le secours. »</p> + +<p>Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, +voilà ceux qui la préoccupent par-dessus +tout. C’est pour résister à l’invasion protestante +que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de +monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon +la plus catégorique dans le <i>Chemin de perfection</i>, +après l’avoir déjà dit dans son autobiographie : +« Ayant appris vers ce même temps (celui +de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à +Avila) les coups portés, en France, à la foi +catholique, les ravages que ces malheureux luthériens +y avaient déjà faits et les rapides accroissements +que prenait, de jour en jour, cette secte +désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. +Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse +été quelque chose, je répandais des larmes aux +pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter +remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers +mille vies pour sauver une seule de ces +âmes que je voyais se perdre en si grand nombre +dans ce royaume. Mais, hélas ! étant femme et +encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans +l’impossibilité de servir en rien la cause de mon +divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie +par un désir qui me consume encore : +voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis +et si peu d’amis, je souhaitais que, du +moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute +épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui +dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les +conseils évangéliques avec toute la perfection +dont je serais capable et de porter ce petit nombre +de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser +le même genre de vie… Enfin il me semblait +qu’en nous occupant tout entières à prier pour +les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs +et les savants qui combattent pour elle, nous +viendrions, selon notre pouvoir, au secours de +ce divin Maître si indignement persécuté… » Et, +plus loin, elle ajoute : « En portant mes regards +sur les grands maux causés par les hérétiques de +nos jours et sur <i>cet incendie que les forces +humaines ne sauraient éteindre</i>, il m’a semblé +qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu +qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie +et arrêter ses progrès. »</p> + +<p>Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. +A l’origine de sa réforme, il y a « une indicible +douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent +et, en particulier, de ces malheureux luthériens, +que le baptême avait rendus membres de +l’Église. » Et il y a un grand désir : sauver, régénérer +le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le +péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, +celle-ci découronne le catholicisme, en +le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, +mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. +Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le +ramenant à l’unique mesure de la vie laïque, — en +supprimant la vie monastique.</p> + +<p>Et d’abord ils nient le dogme de la Présence +réelle : le Saint Sacrement, « ce chef-d’œuvre, +dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est +l’objet de la haine de ces hérétiques… » En le +niant, ils semblent poser des limites à la puissance +de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal +devant le timide rationalisme protestant : « Que +je hais cette sottise ! s’écrie l’auteur des <i>Pensées</i> : +si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il +là ? » Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants, +après avoir nié la réalité substantielle +du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des +images, — et de toutes les images, — c’est-à-dire +tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme +si Jésus n’avait été qu’un pur esprit : ce qui les +achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation, +à oublier que le Fils de l’Homme a eu un +corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre +vie… Cent fois, sainte Thérèse revient sur la +nécessité du culte de « la Sainte Humanité » et +sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont +peur de matérialiser leur pensée, en méditant +sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses +images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants : +« Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces +malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un +si grand bien ! Ils se trahissent par là et font voir +qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient, +ils se sentiraient tressaillir de joie à la +vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil +tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami… » +On allèguera peut-être que, du moment que dans +l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible, +il faut qu’elle s’élève également au-dessus +de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain +moment, deviendrait un véritable obstacle +au recueillement parfait de l’âme. A cela, la +prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses, +répond sans nulle hésitation : « Veuillez +m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre +ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur +au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon +pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la +dévotion envers le Très Saint Sacrement. »</p> + +<p>D’autre part, en proscrivant les reliques des +saints et la vénération de ces reliques, les protestants +s’attaquent aux corps sanctifiés par +l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent +le dogme de la résurrection de la chair. Ils +s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien +plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en +prennent aux conditions mêmes de la sainteté. +Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du +cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue +à celle du cloître. Par leur guerre aux +moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent +l’idéal complet de la perfection chrétienne : chasteté, +pauvreté, obéissance. La dignité éminente +de la virginité est méconnue, de même l’efficacité +des macérations et des disciplines, — ce que +sainte Thérèse appelle : « l’ineffable trésor caché +dans la souffrance. » En brûlant les monastères, +les protestants s’acharnent à rendre impossible +un type supérieur d’humanité, — pour ne pas +dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre +humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être +le moine accompli, — et au long et véritablement +héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection : +maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même +(comparés à l’idéal du moine tous les autres +hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu +l’éducation véritable, celle qui transforme complètement +la nature et qui la rend apte à se +transcender elle-même) — avec cela, culture de +l’âme, culture de toute une variété de sentiments +inconnus du commun, depuis les plus tendres et +les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux +plus sublimes ; — culture de l’esprit enfin, grâce +à des méthodes qui lui permettent de pénétrer +dans des régions intellectuelles fermées au plus +grand nombre. En réalité, le moine parfait est le +chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi +sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir +recueillies des lèvres mêmes du Christ : « Que +deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »</p> + +<p>Car la vie du monde n’est possible que par +l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent +aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi +ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être +l’unique raison de vivre et qui les rend si durs +les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir +le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, +en même temps, dans le sens du <i>plus humain</i>. +La catholicité de ce temps-là, guidée par le même +esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée +et par son exemple, a sauvé, en fin de +compte, les principes de la vieille civilisation +latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et +la vénération des images, elle a conservé la supériorité +séculaire de ses arts plastiques. Les pays +catholiques sont restés des pays de peintres, de +sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire +et l’habitude de l’examen de conscience, +elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse +psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue +aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, +elle a fourni au drame un nouvel aliment. +Les peuples protestants sont, en général, de mauvais +psychologues et de médiocres dramaturges. +Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde +au surnaturel, elle a continué à élever le monde +occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse +pratiques. Elle a contribué à la beauté, à +la noblesse, à l’élégance même de la vie.</p> + +<p>Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement +préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin +de les mépriser. Personne n’a été plus assurée +que la beauté est un reflet de Dieu, — en tout +cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit, +dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites +de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, +s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur +le Guadalquivir : « Pensez-vous que ce soit peu +de chose que d’être dans un monastère d’où vous +puissiez voir ces galères dont vous me parlez ? +Les sœurs de Castille vous portent grande envie : +<i>car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur</i>. » +Petit détail, sans doute, mais qui en +dit long sur la sensibilité de la Sainte : la vue +d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, +la mettait dans un état propice à l’oraison… Quoi +qu’il en soit, il est impossible que cette Latine +de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un +grand tremblement, à la nouvelle des atrocités +et des destructions sauvages que les guerres religieuses +de cette époque multipliaient en France +et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait +les cathédrales et les couvents, qui brisait +les reliquaires et les statues de saints, devait lui +apparaître comme un retour honteux à la barbarie. +Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, +ce qu’allait devenir un monde de plus en +plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel, +plié uniquement sur les besognes mécaniques +de l’industrie, où l’homme est l’esclave +des machines et de l’État, livré sans défense à +une basse démagogie qu’exploite une poignée de +coquins et se détruisant lui-même par la frénésie +de ses concupiscences déchaînées !…</p> + +<p>Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus +pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au +sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité +dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une +ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu +intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne +tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale +de sa réforme. Elle s’écriait : « Je sens, pour dire +des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, +un zèle qui me tue ! » Elle n’admet pas qu’on +hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses, +importunées par de mauvais dévots, +consentent à prier, par exemple, pour le succès +d’un procès, ou pour une bagatelle semblable : +« Eh quoi ? dit-elle, toute la Chrétienté est en +feu ! Ces malheureux hérétiques veulent, pour +ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, +puisqu’ils suscitent contre lui mille faux +témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son +Église ! Et nous perdrions le temps en des demandes +qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient +peut-être qu’à fermer à une âme la porte +du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le +temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes ! +Et, s’il ne fallait avoir quelque égard +pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être +aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut +point refuser cette consolation, quand elle dépend +de nous, je serais fort aise que chacun sût +que ce n’est point pour de semblables intérêts +que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce +monastère… »</p> + +<p>Que faire donc, en ces graves conjonctures ? +Comment lutter contre l’invasion ?… Il faudrait +pouvoir se mêler au siècle plus directement et +plus intimement que ne le peuvent les ordres +religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants +qui se laïcisent à outrance ? Déjà la Compagnie +de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, +afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est +rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier. +Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit +même de son institution, ne peut pas aller jusque +là !… Eh ! bien, soit ! la Carmélite, ne pouvant +agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans. +Elle agira par la prière, — une prière plus +intense et plus persévérante, — plus consciente +surtout des nécessités actuelles de l’Église. On +priera non seulement pour le salut des âmes, — de +toutes les âmes, — mais pour l’efficacité de la +prédication, l’augmentation de la vertu chez les +clercs et les moines, de la science chez les docteurs : +« J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les +hommes éminents en doctrine… » Afin de mieux +prier, de prier dans le silence et le recueillement, +d’éviter les allées et venues et les occasions de +dissipation, on observera strictement la clôture +et l’on ne sera qu’un petit nombre : treize religieuses, +au plus, en comptant la prieure. On +veillera soigneusement au recrutement de chaque +communauté, et, autant que possible, on n’admettra +que des sujets de choix : « Mieux vaut, dit +Thérèse, quelques religieuses distinguées par +l’esprit qu’un grand nombre de médiocres. » +Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de +dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté +possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes, +comme saint François d’Assise et les Frères +mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients +de la dotation, — et d’une dotation toujours +insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup +de peine, comme nous le verrons, à faire +accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs +séculiers que par les autorités ecclésiastiques. +Enfin, on se rapprochera le plus qu’on +pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera +d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable. +On fuira le faste de certains monastères : +« Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à +ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments +superbes. Je vous le demande pour l’amour de +Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela +vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience, +est qu’ils s’écroulent le jour même où +ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, +de bâtir de grandes maisons avec le bien des +pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver. +Nos maisons doivent être petites et tout +y doit respirer la pauvreté… Ceux qui font construire +de vastes bâtiments ont leurs raisons pour +cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions. +Mais, pour treize pauvres religieuses, le +moindre petit coin suffit… »</p> + +<p>Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut : +« Ayez sans cesse présente à l’esprit cette +pensée que tout doit finir au jour du Jugement… +Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres +religieuses fît tant de bruit, en tombant ? +Les vrais pauvres n’en doivent point faire : ils +doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent +qu’on ait compassion d’eux. »</p> + +<p>Là, dans la pauvreté et le retranchement de +tout, on travaillera silencieusement pour obtenir +les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue +prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons +pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée +à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette +règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques, +mais elle est suffisamment rigoureuse +pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes +les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée +d’humanité et de raison. Pas un instant, +cette mystique, si détachée des sens et de tout +le sensible, n’oublie que nous avons un corps et +que nous ne sommes, après tout, que des hommes. +Elle a grand soin de la santé de ses religieuses. +Il ne faut pas que des macérations excessives les +rendent malades. Elles doivent être fortes pour +l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. +Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles. +Mais elle s’oppose, de tout son bon sens, +aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme +fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion +exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec +un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il +fait des cilices et des disciplines : « Dieu, lui dit-elle, +aime mieux l’ardeur de votre charité que +celle de votre pénitence… » De même pour ses +religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a +des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations +qu’elle prend pour des apparitions célestes, +que, tout de suite, on la mette à un autre régime : +qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne, — et +même qu’on lui fasse manger de la viande. Si +le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne +pour se distraire. La chose essentielle est de se +maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie. +C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques. +Pour elle, la mélancolie est un défaut +rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon +d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi +encore elle ménage à ses religieuses toute +espèce de distractions : musique et chant, improvisation +de couplets et de cantiques spirituels, +processions costumées, au son des flûtes et des +tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur +recommande enfin la lecture, — la lecture des +« bons livres », cela va de soi. Rien, dit-elle, de +plus efficace pour soutenir la méditation…</p> + +<p>Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le +soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par +Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer +d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est +dans l’essence même du christianisme, et c’est ce +qui excite contre lui tant de haines, en particulier +celles de tous les ennemis de l’individu et de +la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient +pour les doctrines d’oppression et de mort qui +font de l’homme un instrument au service de la +société ou de l’État. Les carmélites déchaussées +seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs +consciences : notamment elles auront le droit de +choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre +des carmes et de tout autre ordre monastique. +La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de +l’incompréhension et de l’hostilité de certains de +ses directeurs ; c’est pourquoi elle entend épargner +cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du +Carmel.</p> + +<p>Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives +de l’âme est le droit à la solitude : <i lang="la" xml:lang="la">O beata +solitudo !</i> Se rappelant aussi combien elle a souffert +de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, +lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites +puissent s’isoler et vivre comme des ermites au +sein de la communauté. Cette prescription de la +Fondatrice a été pieusement observée par ses +filles spirituelles. Dans une règle apportée en +France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle : +<i>Le Papier d’exaction</i>, — rédigée vraisemblablement +pendant les premières années du +<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, — je lis ces recommandations adressées +aux religieuses : « Elles sauront que, dans +cet ordre, l’on fait profession non seulement +d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à +l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant +en communauté, comme nous faisons. C’est ce +que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en +paroles expresses dans <i>Le Chemin de perfection</i>, +et ailleurs elle nous apprend que ce que les +carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être +seules avec le Seul… »</p> + +<p>Etre seule avec le Seul ! c’est un idéal qui ne +se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison. +Bien que sainte Thérèse admette en principe +que toute créature est appelée aux plus hautes +faveurs mystiques, elle est cependant obligée de +reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique. +Qu’importe ! dit-elle ; que celles qui ne +parviennent point à ces hautes demeures ne se +découragent pas : « En quelque état que l’on soit, +on peut servir Dieu », — et nommément par les +œuvres de charité aussi bien que par le travail +manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont +point dispensées de ce travail et elles doivent +tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs +reprises que Marie est obligée de travailler +comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple : +elle filait et faisait la cuisine.</p> + +<p>Ainsi elle se fait humble avec les humbles. +Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment +sous les yeux la dignité de leur condition. +Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre +de perfection, d’où dépend le salut du monde. +Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable +qu’à la condition d’être suspendu à un +monde de charité qui, tout à la fois, le nie et +l’exalte.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II<br> +<span class="xsmall">SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II</span></h3> + + +<p>Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux +du siècle ce haut idéal de vie monastique, de +concevoir des plans de réforme et de fondation : +l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte +Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation, — et +une réalisation aussi prompte et +aussi complète que possible. Comme on s’en +doute, ce ne fut pas chose facile.</p> + +<p>La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes +et à quelques religieux amis son intention +de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne +vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, +que de la charité publique. Que la règle primitive +des carmes ait comporté cette obligation de stricte +pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, +très probablement, personne ne s’en souvenait, +ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle : de +sorte que ce retour à une très ancienne coutume +parut une audacieuse et même très dangereuse +nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité +de sa discipline, par sa clôture plus sévère, +par la réduction de ses religieuses à un très +petit nombre, elle se séparait de tout son ordre, +qui avait fini par adopter une règle mitigée et +dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.</p> + +<p>Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un +déchaînement de haine et de mauvais procédés, +dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes, +les religieuses de l’Incarnation, crièrent +au scandale : la fondation de Thérèse de Ahumada +devenait un affront pour elles, comme si +leur monastère était si corrompu qu’il fallût +absolument le réformer pour qu’on y pût faire +son salut. Thérèse, à les en croire, était une +orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne +fût une folle et une illuminée : on ne parlait de +rien moins que de la déférer à l’Inquisition. +D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait +de la création, dans ses murs, d’une nouvelle +communauté, qui prétendait vivre d’aumônes. +Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres +à nourrir, — sans parler des moines mendiants +établis dans la ville ! Ceux-ci, à leur tour, ne +pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes +cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en +détournant vers elles les aumônes et les cadeaux. +C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains +commencèrent par susciter une guerre +acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir +aux pires moyens pour les empêcher de +s’installer dans la maison qu’elles venaient +d’acheter mystérieusement.</p> + +<p>Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces +hostilités et ces préventions. Les théologiens +consultés par elle, — même ceux qui lui étaient +le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, +dominicain du couvent de Santo-Tomas, — se +montraient opposés à la fondation d’un couvent +sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette +idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux, +était la fondation d’un couvent réformé, celui +qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation +de saint Joseph. Elle finit par convertir à son +projet non seulement quelques dominicains et +quelques jésuites, mais le provincial des carmes. +Comment résister aux instances pressantes de +Thérèse ? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre +exprès du ciel. Continuellement, elle avait des +extases et des révélations, qui la poussaient dans +cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa +bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause +deux austères et pieux personnages qui, dès +cette époque, avaient, dans toute l’Espagne, +une grande réputation de sainteté : le dominicain +Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère +Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle, +ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans +doute après avoir mûrement examiné la question +et avoir reçu, à ce sujet, des communications +surnaturelles. De son monastère de Valence, il +écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques +lignes que voici :</p> + +<p>« Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce +que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon +avis touche de si près au service du Seigneur, +j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres +prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé +à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom +du même Seigneur, de prendre courage pour une +telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. +Et je vous donne l’assurance de sa part que +cinquante ans ne passeront point que votre ordre +ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans +l’église de Dieu, — lequel vous ait en sa sainte +garde. <span class="sc">Frère Louis Bertrand.</span> »</p> + +<p>La prédiction du dominicain de Valence se réalisa +à la lettre, — et les Bollandistes nous assurent +que, lors du procès de canonisation de saint +Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, +comme témoignage de son esprit prophétique.</p> + +<p>Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non +moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter, +il lui disait : « L’Esprit-Saint remplit l’âme +de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette +à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de +leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas +de conscience, il serait bon de prendre l’avis +de juristes ou de théologiens. Mais, quand il +s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec +ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les +conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander +s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre +Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à +la perfection la plus grande en matière de pauvreté, +qu’elle le fasse !… » Et il mettait, paraît-il, +cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite : +« A la très magnifique et très religieuse +dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre +Seigneur veuille faire une sainte ! »</p> + +<p>Ainsi encouragée et soutenue par des hommes +de science et de vertu, elle se lança intrépidement +dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux +religieux, comme à la municipalité et à la population +entière de sa ville natale. Avant toutes +choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un +bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter +clandestinement une petite maison, pour y installer +ses douze religieuses, la faire restaurer et +aménager, sans trop éveiller l’attention d’une +petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet +effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités +et des appuis. Ce fut une lutte très longue +et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, +une tournure quasiment épique. Elle y révéla un +courage, une obstination et, en outre, des qualités +d’organisatrice et un esprit pratique tout à +fait extraordinaire chez une femme de cinquante +ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation. +Ces luttes recommencèrent pour chacune +de ses autres fondations. Elle se consuma, +jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas +d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles +auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, +dans une résistance acharnée et quelquefois +héroïque aux intrigues et aux mauvais +traitements des carmes mitigés, — se traînant, +malade et mourante, par les mauvaises routes de +ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus +petit détail : du ravitaillement de ses monastères, +des arrivages de riz, de légumes ou de poisson, +des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient +la navette entre ses divers couvents. La +question des charrois a une importance considérable +dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes, +de galères et de tartanes accompagne ses +glorieux projets de réformation. Avec cela, +condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, +entretenant une correspondance qui lui prenait, +souvent, la plus grande partie de ses nuits. +Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout +de souffle : elle n’avait plus qu’à mourir…</p> + +<p>A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit +monastères dispersés à travers les Castilles et +l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent +en France et dans tout le reste de l’Europe. La +prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée. +Mais c’est surtout chez nous, dans la première +moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, que les conquêtes de l’esprit +thérésien furent nombreuses et profondes. +Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, +les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont +tout pénétrés : ce fut, comme on l’a dit, une véritable +invasion mystique. On peut affirmer, sans +trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, +devint à la mode, fut même une mode un peu +mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules +ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux, +durables et véritablement dignes de toute admiration. +Des familles entières furent gagnées par +les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison. +Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, +les fils et les filles, à l’envi les uns des autres, +entraient au couvent. Ce fut quelque chose +d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette +action posthume et persévérante sur les esprits +et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la +religion des hommes de son temps.</p> + +<hr> + + +<p>La preuve la plus démonstrative peut-être de +son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange, — qui +frappe si vivement l’imagination et qui +excite en même temps la pensée, — de son grand +et fameux contemporain : Philippe II, de sinistre +réputation.</p> + +<p>Peut-on considérer ce sombre et énigmatique +personnage comme un disciple de sainte Thérèse ? +Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais +il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces +deux natures, trop de différences et trop foncières, +pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la +charité brûlante dont Thérèse débordait manquait +à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit +leur rôle dans la contre-réforme, il est évident +qu’ils ne se sont point concertés pour une action +commune. On a pourtant essayé de rapprocher +directement ces deux grands adversaires de l’hérésie +protestante. Quelques historiens ont cru +pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, +une entrevue entre le terrible autocrate et +l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire +que cette confrontation de la Sainte et de l’homme +en qui la littérature romantique s’est plu à voir +un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que +rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de +l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil : +le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour +établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces +lignes, fort suspectes, auraient été écrites par +sainte Thérèse elle-même à une de ses amies, +doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, +secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non +sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue +rencontre avec le Roi.</p> + +<p>Voici la teneur de ce fragment : « Que Votre +Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver +une femmelette comme moi, quand elle s’est +vue en présence d’un si grand monarque. J’étais +toute troublée, lorsque je commençais à lui parler, +parce que ses yeux perçants, — de ces yeux +qui vous pénètrent jusqu’à l’âme, — étaient fixés +sur moi et paraissaient me blesser comme des +flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui +exposai ma requête en toute brièveté. Quand +j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de +nouveau mes regards vers son visage, qui était, +en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus +doux et plus posés. Il me demanda si je désirais +quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était +tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me +dit : « Va en paix ! Tout s’arrangera selon tes +désirs » : ce qui fut entendu de moi en grande +consolation. Je m’agenouillai pour le remercier +d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me +relever et, tout en faisant à la pauvre petite +religieuse que je suis, son indigne servante, une +si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu +de pareille, il me tendit sa main que je baisai. +Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant +en mon âme la Divine Majesté pour le bien que +ce César promettait de me faire… »</p> + +<p>Et bien non ! cette platitude ne peut pas être +de sainte Thérèse ! Un des thérésianistes les plus +éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le +récent éditeur des œuvres de la grande mystique, +est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des +raisons de style à l’appui de son sentiment. On +pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire +ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable +que le Roi, qui se piquait de galanterie +et qui refusait de se laisser baiser la main par +n’importe quel prêtre, l’ait <i>tendue</i> à une femme, +une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès +cette époque, était en renom de sainteté ? Mais il +y a plus : toutes ces formules d’adulation et de +révérence un peu servile à l’égard des puissants +sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit +sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a +blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque, +les formules de courtoisie outrée dont +on se servait dans la correspondance, — à tel +point que Philippe II lui-même crut devoir régler +cet abus par une pragmatique spéciale, — elle +s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend +l’abord des rois de la terre si difficile, alors que +le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne +raffinée du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, les gens du peuple +eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs, +une politesse compliquée et fleurie. Par +plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de +ses correspondantes si elle doit appeler « Votre +Seigneurie » le maître-charretier qui fait les commissions +du couvent. Un esprit si dégagé, si libre +à l’égard des puissances, voire même un peu +frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du +Roi comme elle est censée le faire dans la lettre +en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des +grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où +elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans +le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du +duc de Medina Celi : « Notre-Seigneur, dit-elle, +veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette +dame, Il me combla de grâces extraordinaires : +Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et +<i>un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs +de la terre</i>. Plus elles paraissaient imposantes +à la vue, plus j’en découvrais le néant. +Ainsi, en conversant chaque jour avec des +femmes d’une naissance si illustre que j’aurais +pu tenir à honneur de les servir, je me sentais +<i>aussi libre que si j’avais été leur égale</i>… » Et +plus loin, toujours à propos de cette hospitalité +princière, elle ajoute : « En vérité, j’eus souverainement +en horreur le désir d’être grande +dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu +m’en délivre !… Certes, c’est, selon moi, un des +mensonges du monde de qualifier du nom de +« seigneur » et de « maître » ces personnes qui +sont esclaves en tant de manière… »</p> + +<p>Après de telles déclarations, il est bien difficile, +il faut l’avouer, d’admettre comme authentique +cette lettre où la Sainte se déclare si ravie +d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence +du Roi, — un peu comme M<sup>me</sup> de Sévigné +éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.</p> + +<p>Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait +aimé voir le Roi, l’entretenir longuement, +lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une +tradition au monastère de l’Escorial, que sainte +Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à +l’automne de 1577, soit au printemps de 1578. +En tout cas, du jour où elle commence son œuvre +de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment +les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu +l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour +allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance +à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son +autobiographie ou sa correspondance, on voit +qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle +« ce saint roi ». Elle n’aurait pas eu peur +de faire la leçon à cet homme dur et redoutable, +comme elle la faisait à ses religieuses et à ses +directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien : +« Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine +lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre +ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. +Quelle précieuse disposition dans des monarques +qui plus étroitement tenus que leurs sujets à +défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété +marcher à la tête des peuples ! Pour faire faire +un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière +ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts +à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi +faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer +bien haut ces vérités ! Voyant mon impuissance, +je me tourne vers vous, Seigneur, et +je vous conjure de remédier à tant de maux. +Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je +me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous +m’avez comblée pour les transporter sur la tête +des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient +plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent… +mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs +obligations… »</p> + +<p>Tout ce passage est singulièrement révélateur. +Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine +de Sienne, se fût aisément mêlée de politique, +si elle l’avait pu, — dans la mesure +évidemment où la politique confine à la religion. +Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne +et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour +conseillère.</p> + +<p>Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après +un moment d’hésitation et peut-être de scandale, +cet homme qu’on a appelé « le Roi prudent » et +qui ne se décidait qu’après une minutieuse et +longue et quelquefois traînante information, finit +par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre +les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le +Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement +que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient +obtenir dans le monde entier, leur influence sur +l’Église, sur le développement des idées et des +mœurs, au siècle suivant ? Ce serait trop demander +à un homme de gouvernement que de s’occuper +de ces choses et de prévoir l’avenir de si +loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance +et l’opportunité de cette réforme du +Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout, +l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme +en fut renforcé. La pensée et l’action +spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. +Pendant les dernières années de sa vie, +il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego +de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna +et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles +de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation +de ce religieux qu’il fit réunir, après la +mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres, +qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial. +On peut y admirer encore, à travers une vitrine, +ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à +côté de la petite boîte qui contenait son encrier +et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails +et ces coïncidences ne sont rien : l’essentiel, c’est +que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe +II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux, +à cette époque, en Espagne, c’est sainte +Thérèse : il n’y en avait pas d’autre. Philippe +savait très précisément par elle-même ce qu’elle +voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les +couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan +de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, +autant qu’il le pouvait, et il y a soumis +les moines hiéronymites de l’Escorial, — non pas +qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais +il les a obligés à une observance plus stricte de +leur propre règle. Pendant la dernière période de +sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal +ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser +sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage +qu’on puisse apporter en faveur de l’action de +sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus +d’honneur.</p> + +<hr> + + +<p>Et c’est là un des cas les plus extraordinaires +et les plus curieux de l’histoire : ce roi, qui est +l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède +des royaumes et des continents, dont la nomenclature +est à perdre haleine, qui goûte tous +les enivrements du pouvoir absolu, — et qui cependant +ne veut être qu’un moine, qui aspire, +comme saint Louis de France à devenir un saint +et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu +songer à le canoniser.</p> + +<p>Certes, cela étonne et même scandalise les +hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser +à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment +contre lui de très fâcheuses apparences. +Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite. +La ramener à la mesure de nos idées ou de nos +préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas +deux morales, assurément, et Philippe II était +trop bon chrétien pour admettre le contraire. +Seulement les circonstances étaient telles qu’il se +voyait souvent obligé non pas de choisir entre le +bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des +maux. Deux ou trois jours avant sa mort, « il +confessa qu’il n’avait jamais commis une seule +injustice pendant toute sa vie, du moins à son +escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait +être que par ignorance, ou par la tromperie +de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une +parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue +que le seul bien… » Mais il ne faut pas oublier +qu’il a vécu à une des époques les plus atroces +que le monde ait connues. Au milieu des bêtes +fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque +comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur +de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière +extrémité et qui, dans certaines conjonctures +difficiles, préfère la ruse à la force, qui se +montre constamment soucieux non seulement +d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies +humaines et, — si paradoxal que cela nous paraisse, — les +supplices…</p> + +<p>Voici une anecdote qui, pendant un de ses +séjours à l’Escorial, défraya la malignité des +moines, et qui nous est pieusement et copieusement +racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de +Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses +et des plus savoureuses. On me permettra +de la citer, parce qu’elle est une preuve entre +mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une +vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en +matière de supplices, un Pape même n’y regardait +pas de si près que le Roi d’Espagne.</p> + +<p>« En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à +Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause +en fut l’injuste condamnation à mort du docteur +Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du +grand docteur Navarro, celui qui a écrit la <i>Somme +des cas de conscience</i>, ouvrage si pratique et si +répandu : c’était un jeune homme de grandes +espérances et de grand savoir, — enfin un saint. +Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme +font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait +et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort +lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il +était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien, +il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut +de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et +qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. +Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui +lui marquait de la faveur et qui le connaissait +déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme +ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas, +pour couper au plus court, il voulut rompre les +hallebardiers et passer par leurs rangs, et de +cette façon, arriver à se joindre au cortège du +Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces +hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup +si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. +Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens +si promptement. Quand il revint à lui, la chose +urgente était d’aller se faire soigner à son auberge +plutôt que d’accompagner le Saint-Père…</p> + +<p>« Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas +trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour +qu’il se promenait dans les rues de Rome, il +aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup +et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il +y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour +ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un +bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa +un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit, +le cacha sous son manteau, et le voilà qui court +à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr +la messe : « Coquin, lui dit Navarro, effronté +que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre +jour, comme je voulais accompagner le Pape +et traverser les rangs des hallebardiers, vous +me donnâtes un coup de hallebarde qui me +laissa à moitié mort sur le terrain ? Cela vous +paraît bien ?… Alors, pour qu’une autre fois +vous sachiez comment on doit traiter un honorable +ecclésiastique comme moi, attrapez !… » +Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un +gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau +bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre +une bonne volée, à quoi le goupillon était +excellent, et, sans que l’homme se pût défendre, +il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier +ne fait ni une ni deux : il va se plaindre au Pape, +comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à +l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout +le monde…</p> + +<p>« Le Pape, étant un homme colérique, entra +dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on +pendît Navarro… Incontinent toute la ville de +Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape +avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il +n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie +qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir +son courroux contre Navarro et de lui infliger +quelque autre châtiment, mais non point la hart. +A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre : +« Qu’on le pende ! » En vain les ambassadeurs +des Princes chrétiens firent la même +tentative : ils n’eurent pas plus de succès…</p> + +<p>« On le tira de sa prison pour le mener au +gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière, +homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle +pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de +toutes les supplications, et ce fut assurément une +grande affliction de voir se balancer à une potence, +comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre +doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de +jours après, certains bénéfices simples vinrent à +vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape : +« Très Saint Père, des bénéfices simples sont +vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté +veut-elle en accorder la faveur ? » Et le Pape +de répondre : « Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce +pas ? » Et le secrétaire de répliquer : « Très +Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre +Sainteté l’a fait pendre ! » Incontinent le Pape +se mit à pleurer et à répéter : « Ah ! le malheureux ! +le pauvre malheureux ! » D’où l’on peut déduire +que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, +il n’était pas maître de lui, ni dans son +entier jugement, et que la colère l’aveuglait… »</p> + +<p>Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, +n’aimait pas Sixte-Quint : cela se sent. Aussi +excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces +colères furibondes qui lui faisaient perdre le +sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il +faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols, +par leur morgue, leurs prétentions et leurs +brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables +à Rome. Ils s’y comportaient comme en +pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, +mettaient la ville à feu et à sang ; un +châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part, +Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son +ambassadeur de convoquer un concile national +pour le déposer, s’il persistait dans son intention +de réconcilier Henri IV de France, cet ancien +huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit +que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été +très tendre pour les Espagnols.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis +de cruautés inutiles, ou du moins qui ne +fussent justifiées devant sa conscience soit par +la raison d’État, soit par l’obligation où il était, — et +qui, pour lui, passait avant toutes choses, — de +défendre les intérêts de l’Église. On ne +comprendra rien à sa conduite et on la jugera +mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il +a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux +de sa conscience : le mainteneur de la +catholicité, en face des forces dissolvantes qui la +menaçaient alors : l’Islam d’une part, le protestantisme +de l’autre. On l’a mal jugé, même en +France, parce que l’intérêt français voulait que, +tout en restant catholique, la France fût, à cette +époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, +avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette +inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité +ayant cessé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, il advint +que l’opinion protestante triompha en Europe. +Les historiens protestants, ou à mentalité protestante, +imposèrent leur manière de voir : de sorte +que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux +compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique +qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Aujourd’hui encore +les préjugés les plus iniques et les plus absurdes +défigurent à nos yeux la physionomie de cet +homme qui, après tout, fut un grand roi et un +grand chrétien.</p> + +<p>Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. +Il se regardait comme un véritable lieutenant de +Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du +temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand +des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des +malentendus passagers ne les dressaient pas l’un +contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur +méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on +apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui +se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire +public, une allocution, où il disait que +« toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre +perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense +de cet effort et aussi de ses vertus héroïques, +<i>il croyait que ce Roi jouissait de Dieu ; +enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait +personne à qui l’on pût le comparer</i>… » Ce défenseur +de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même, +blâmant toute concession de la cour pontificale +aux tenants de la réforme protestante, s’irritant +de toute compromission ou de toute complaisance. +On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance +et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint +de le faire déposer, parce que le Saint-Père était +suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots +de France.</p> + +<p>Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et +les résultats de sa politique religieuse et même +de sa politique en général, il faut bien s’incliner +devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de +sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse +rendait, en ce moment même, un tel prestige, +il l’a réalisé à la lettre : il fut un moine couronné. +Le Père Sepulveda, dans sa chronique de +l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que +ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, +ne voulait être qu’un simple religieux parmi +les autres : « C’est, dit-il, une chose qui confond, +qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir +ni d’autre contentement que de se trouver avec +ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et +que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très +grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a +de s’employer au gouvernement de ses royaumes +et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici… » +Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec +eux, assistait à leurs offices et à leurs processions, +ayant sa stalle dans le chœur, — une stalle que +l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte +dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque +sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne +tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui +vivait, dit-il, « épaule contre épaule » avec ses +moines. Quand il fut pour mourir, il demanda +qu’on célébrât pour lui le même office que pour +un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur +des pratiques : il voulait être en tout un moine +exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût +parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant +pas la plus légère omission soit dans +l’observance de la règle, soit dans le détail de la +liturgie, se piquant de connaître sur le bout du +doigt son rituel et d’en remontrer en cela non +seulement aux religieux les plus avertis mais à +la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au +chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer +au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec +cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle : +il était homme d’oraison. « Notre fondateur, +écrit le Père Siguenza, un des historiens +de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale +et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices +pendant toute sa vie. Nous le voyions et +nous l’entendions dans son oratoire, à des heures +extraordinaires, matin et soir, et même au plus +secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus +près peuvent certifier qu’il employait à ce saint +exercice bien des heures dans la journée, et qu’il +l’emportait en cela sur maints religieux des plus +austères… »</p> + +<p>Cet homme superbe et distant entendait, tout +comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans +doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, +Louis XIV, que l’humilité appartient en propre +aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous +les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, +de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial +admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin, +entendre la première messe dans leur chapelle, — l’humble +chapelle provisoire qu’on +avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière +basilique et du panthéon royal.</p> + +<p>« Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père +Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus, — il +descendait dans la maison du curé et s’asseyait +sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement +d’un tronc d’arbre : je l’ai vu souvent, +quand j’allais entendre la messe à la chapelle. +Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce +siège d’un mouchoir français, qui appartenait à +Almaguer, le comptable, et qui était si vieux +qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers. +C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il +pouvait l’entendre en effet, car le local était si +étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait +d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les +pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me +jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait +les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux +du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa +piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une +joie de se voir dans une telle pauvreté… »</p> + +<p>Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte +de Philippe II cet autre trait d’humilité : +« Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) +que les frères installèrent une clochette pour +s’appeler mutuellement et se faire des signes au +chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, +ce fut pour les matines de cette fête, en pleine +nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu +dans le pauvre logis du curé et qui était +assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit +la cloche et demanda à Miguel de Antona, +« homme de plaisir » qu’il avait avec lui, où +était cette clochette qui sonnait. Il répondit que +c’était au couvent et qu’on sonnait matines. +Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi +seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, +fit sa prière et trouva, sur une banquette, un +laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement, +s’assit sur la banquette, à la place qui +restait, — et lui et le laboureur demeurèrent ainsi +un bon moment, l’un à côté de l’autre… »</p> + +<p>Mais c’est surtout dans sa petite chambre de +l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle +ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de +renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques +images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes +en renom, — à quoi se reconnaît le délicat +amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il +mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le +moribond pouvait suivre la messe de son lit et +voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. +Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures +sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait +désormais pour lui que cette petite fenêtre +ouverte sur la Réalité unique : l’Hostie ! le +signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre +ne le touchait plus !… Ainsi s’achevait par cet +acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été +qu’une longue adoration du Saint Sacrement.</p> + +<p>Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule +sont presque tous des livres de piété, des +livres de mystique appartenant à l’école thérésienne +ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres +de sainte Thérèse elle-même, dans la première +édition publiée à Salamanque en 1588. Puis <i>Le +mépris du monde</i>, de Frère Louis de Grenade, les +œuvres complètes de ce dernier, <i>L’art de servir +Dieu</i>, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les +œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II +avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée +à la fois par la lecture et la méditation.</p> + +<p>Le plus émouvant de toute cette longue vie +laborieuse et sans joie, ce furent les derniers +moments. Philippe II est mort véritablement +comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce +pour ce grand de la terre : il mourut dans la +pourriture, dans une effroyable et nauséabonde +décomposition de tout son corps. Il fut littéralement +Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie, +commencée depuis très longtemps, devenue un +objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, +il la supporta avec un courage et une +résignation admirables… C’était une âme vraiment +royale que Philippe II et qui n’avait pas +peur de se colleter avec des idées, des sentiments, +ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur +ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.</p> + +<p>Quand la gangrène commença à le travailler, +il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient +à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à +l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds +pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du +voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents, +l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait +bien qu’il allait mourir. Il répondit : « Cette +maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture : +personne n’y portera mes os plus honorablement +que moi !… » Et il partit porter lui-même +sa dépouille à la tombe qu’il s’était +préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne +pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut +le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent +en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des +chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur +du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid +de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.</p> + +<p>Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, +ne pouvant même pas bouger et souffrant +un véritable martyre quand on essayait de soulever +ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait +peu à peu dans sa propre ordure : c’était un spectacle +épouvantable et répugnant… Alors, il fit +mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco +de Mora, et il lui dit :</p> + +<p>« — Vous rappelez-vous où vous avez mis, +voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui +restait de celui qui a servi pour faire le crucifix +du maître-autel, et que je vous ai recommandé +de tenir en réserve ?</p> + +<p>« — Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me +souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna +de le garder.</p> + +<p>« — Eh bien ! voyez où vous l’avez mis, et, +avec ce bois, vous ferez mon cercueil ! »</p> + +<p>Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, +c’était comme un symbole de toutes les souffrances +que le Roi avait endurées pendant sa vie +et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce +moment même. Les assistants ne purent s’empêcher +d’en faire la remarque.</p> + +<p>Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans +tout le couvent et il finit par le trouver à la porte +du réfectoire des pauvres : ceux-ci s’y asseyaient +en attendant qu’on les appelât pour manger, et +beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.</p> + +<p>Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la +chambre du Roi, qui le regarda avec la plus +grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique +de l’ignoble décomposition de son corps ne +suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la +secousse morale d’un tel spectacle : ce fut certainement +pour lui l’expiation suprême, — une expiation +raffinée qu’il s’infligeait volontairement.</p> + +<p>Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on +dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler +son fils, le futur Philippe III, et il lui dit +devant tout le monde :</p> + +<p>« — Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait +appeler ? Pour que vous voyiez ce saint sacrement +et que vous ne soyez pas dans l’ignorance +où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer +à personne et n’avoir point assisté à la +mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez +que, demain, vous serez en cet état où je +suis… »</p> + +<p>Ayant fait à son fils quelques recommandations +touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs +de chef de famille, il ajouta :</p> + +<p>« — Voici : je vous laisse ces deux disciplines et +ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, +mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il +me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai +pour que vous fassiez de même. Ces deux +disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui +est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, +mon père, se flagellait. Étant meilleur que +moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui +est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant +eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu +servi. Je vous la laisse comme mon suprême +héritage ! »</p> + +<p>Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses +très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction +et enfin lui remit un papier contenant +les préceptes et conseils de saint Louis, roi de +France, à son fils<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de +Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément +renseigné par les assistants.</p> +</div> +<p>Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, +mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière +grandeur et qui porte au suprême degré +tous les caractères de la piété espagnole. Il est +impossible d’être plus intégralement et plus farouchement +catholique. Ah ! certes non, ce n’est +pas là un catholicisme pour petites filles, pour +gens du monde, ou pour esthètes ! Ce Roi n’avait pas +peur d’être le bourreau de son corps, et, comme +dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, +« l’ineffable trésor caché dans la souffrance ».</p> + +<hr> + + +<p>De même que sa politique, ce terrible ascétisme +de Philippe II peut prêter sans doute à +bien des critiques. On peut contester qu’il ait +réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de +choses, tristement humaines, se sont mêlées à +ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une +de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci : +c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a +essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien +dans une œuvre jalousement et obstinément +poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle +il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et +d’ouvriers, toutes les nations soumises à son +empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau +Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses +dilections, toutes ses complaisances, toute la foi +de son âme, qui est en quelque sorte la forme +visible et tangible de l’idée catholique et monarchique, +telle que l’ont conçue alors les plus hauts +esprits, — et le sien en particulier, — c’est l’Escorial… +L’Escorial est l’expression en granit de +la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une +fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou +plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique +du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. L’Escorial est plus +solide et plus profond : il exprime la monarchie +catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, +ni de forme particulière. Il est impersonnel et +abstrait comme les monuments hiératiques de +l’ancienne Égypte.</p> + +<p>Les modernes n’y ont rien compris, surtout +les hommes du dernier siècle. Ne comprenant +plus le catholicisme, — ne le connaissant pas, +d’ailleurs, — qu’auraient-ils bien pu comprendre +à l’Escorial ? Dominés par toute espèce de préjugés, +hantés par les souvenirs de l’Inquisition, +ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, +qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant, +pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination +sombre et cruelle. Influencé malgré lui +par ces préventions, Théophile Gautier, qui, +pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à +nier la beauté du paysage de l’Escorial… +Il est magnifique ! C’est un des grands paysages +du monde… Barrès, plus juste, plus voisin +de la vérité, n’y veut considérer qu’une +admirable composition de lieu pour une méditation +sur la mort. C’est, selon lui, un décor +pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a +d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est, +par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect +funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on +ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.</p> + +<p>En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut +se donner la peine de parcourir dans toute son +étendue et dans toute la diversité de ses parties. +C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être +déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit +les énigmes et les interprétations les plus variées.</p> + +<p>Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur +lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il +voulu faire expressément, en élevant cet étrange +et extraordinaire édifice ?… Là-dessus, la charte +de fondation, rédigée par les soins de Philippe II, +nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial +sera d’abord un monument élevé à la plus +grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir +préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et +d’avoir donné la victoire à ses armes. La première +de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée +le jour de la fête du glorieux martyr saint +Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement +parler un palais : c’est une église consacrée +à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et, +subsidiairement, ce sera un monument triomphal +destiné à commémorer les victoires espagnoles. +Ce sera, en outre, un monastère, — un couvent +exemplaire, où le service divin sera fait avec +toute la perfection possible, et dont les religieux, +après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations +prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi +que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de +ses prédécesseurs et de ses successeurs. <i>L’Escorial +est une messe des morts perpétuelle</i> : voilà le fond +de la pensée de Philippe. De là, ses longues et +minutieuses recommandations pour tout ce qui +touche aux offices de funérailles, aux anniversaires +et messes de commémoration ou de +<i lang="la" xml:lang="la">requiem</i>, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire +de la messe ou des vêpres. Non seulement +d’innombrables messes seront dites quotidiennement +pour Philippe et pour les siens, mais, « à +cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence +pour le Saint Sacrement » deux moines devront +être constamment agenouillés devant l’ostensoir +et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de +ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour +laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre +religieux, à raison de deux heures par jour et de +quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir +à cette supplication de tous les instants, à la foi +ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. +C’est une affaire des plus sérieuses, la plus +sérieuse de toutes, — une question tragique : +celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée +de mille devoirs auxquels échappe le commun +des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires +sur la pensée de la mort !</p> + +<p>Ce souci du salut éternel explique le choix de +l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces +morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus +de secours que dans un monastère institué uniquement +pour prier Dieu à leur intention ? Où +reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle +où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément +pour leur repos ?… Service de Dieu, service des +morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis +et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais +le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne +de charité pour prétendre absorber uniquement +à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les +pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront +leurs esprits en même temps qu’ils assureront le +service divin avec une exactitude et un zèle +exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études : +ce sera une véritable université, un séminaire, +un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort +artistique et intellectuel de toute une époque : ce +sera une « somme » comme la philosophie de +saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une +maison de charité, une hôtellerie, un hôpital, +une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, +un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un +grenier où ils trouveront des réserves de vivres +en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre +l’idée chrétienne sous toutes ses faces : des hauteurs +de la théologie, de la philosophie, des +lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits +il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant +y a place et il y trouve son réconfort comme les +princes de l’art, de la pensée et de la science, +comme les princes de la terre eux-mêmes, qui +n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à +l’ombre de Dieu.</p> + +<p>Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration +en granit de l’idée monarchique absolue : c’est +Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui +est vainqueur et qui triomphe à la fin : <i lang="la" xml:lang="la">Christus +regnat, Christus imperat, Christus vincit</i>… Le +Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque. +C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, +tout converge vers le centre, vers la Coupole, +image de la voûte céleste qui abrite le trône de la +Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles +et aux autels sans nombre, tout conduit le +regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui +arrête la vue, qui la barre avec une violence et +une rigidité inexorables comme la borne même +du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A +travers ces enfilades de cellules et d’appartements, +ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries +et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de +raison d’être que pour le servir. Le monde entier +y concourt avec tous ces moines prosternés dans +une perpétuelle oraison : chaque région de la +terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour +embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de +la monarchie universelle.</p> + +<p>Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la +tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle +a écrit son <i>Château de l’âme</i>. Sans doute, +les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient +le motif de cette allégorie, mais non pas la +forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce +n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal +avec son donjon resserré dans une étroite enceinte. +Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal +ou de diamant, « cet immense château au centre +duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une +multitude de diverses demeures », — il ressemble +étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.</p> + +<p>Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. +C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements. +Ce pur Esprit se manifeste par le seul +rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, +Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des +lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une +géométrie accablante qui semble emprunter au +dogme son poids et sa solidité, et, en même +temps, c’est une architecture intellectuelle, +dépouillée, autant que possible, de tout élément +sensible, pour conduire plus sûrement la pensée +vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur. +Que l’on considère avec attention la façade encadrée +de buis et de parterres rectilignes qui domine +la terrasse et l’étang, cette immense surface nue, +cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit +aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine +et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait +s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée, +qui existe, pour ainsi dire, en soi et par +soi : ici, une volonté scrupuleuse, éprise de +grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût +parfait : les matériaux, les formes, les œuvres +d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. +Servir Dieu ! Louer Dieu !… <i>Que Dieu +soit exalté</i> : c’est ce que l’Escorial semble crier +par les innombrables ouvertures de ses murailles +et par toutes les cloches de ses campaniles, et +c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme +rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.</p> + +<p>Quand elle nous dit : « Considérez, je vous +prie, le spectacle de ce château si resplendissant, +cette <i>perle orientale</i>, cet arbre de vie planté au +milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu… » +je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense +invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de +perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était +encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les +anciens tableaux qui le représentent nous montrent +un grand palais blanc et or, — doré par les +mille pépites jaunes de son granit, égayé par +toutes les boules d’or qui resplendissaient sur +ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui +ses pierres ont pris une teinte grise et +mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie, +n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours +ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours +« l’arbre de vie planté au milieu des eaux ». +Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus +haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne, +grandes surfaces d’ébène où se reflètent +de massives et sombres verdures, exhalent, au +crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables. +De là, le monastère assis au milieu +de sa <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i>, de ses jardins de parade et de ses +potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense +étendue de la steppe castillane. Philippe II +a voulu que ses moines et lui-même pussent prier +Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance +toutes les choses bonnes et utiles à la vie, +un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, +des jardins et des vergers pleins de légumes +et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site +de son monastère, et ce n’est qu’après de longues +recherches et maintes comparaisons qu’il se +décida pour l’Escorial. « Il prit conseil, dit le Père +Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait +être bon en cette matière, — de <i>philosophes</i>, +de médecins et d’architectes. » On voit bien, en +effet, que de profondes raisons philosophiques +ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur +le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons +d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, +et, par-dessus tout, la grandeur et le style de +l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour +qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du +haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de +la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils +peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre +supérieure à celle de servir et de louer +Dieu dans un lieu pareil…</p> + +<p>L’impression la plus émouvante qu’on en puisse +éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive +d’Avila, la pensée encore pleine de sainte +Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu +de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités +rocheuses, — soudain, par la portière du wagon, +on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse : +une immense basilique, blanchie +et comme purifiée par la lumière naissante, le +lourd monastère de Philippe II, devenue une +demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec +les flèches et les dômes de ses campaniles, telle +une procession qui s’avance au milieu des croix, +des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine +de cantiques… Alors, en ce moment, devant +ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière +céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique +du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique +de la carmélite d’Avila.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III<br> +<span class="xsmall">PAR DELÀ LE TOMBEAU</span></h3> + + +<p>L’action spirituelle, — et surnaturelle, — de +sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre. +Après sa mort, son influence n’a fait que +s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en +particulier, tout ce que le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle français a +dû à son initiative : cette diffusion incroyable et +rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de +l’ascétisme, de la vie érémitique.</p> + +<p>Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son +exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir. +Les phénomènes singuliers dont il avait été +obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non +moins étranges qui persistèrent longtemps après +sa mort. Aux états mystiques succédèrent des +états physiques si complètement inexplicables +qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes +l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point +des faits excessivement rares. Les cadavres d’un +très grand nombre de saints ont présenté ce +double caractère. Mais il semble bien que, chez +aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement +marquées et constatées, ni qu’elles aient eu +une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même +semble avoir pressenti ce miracle et avoir +écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que +voici : « C’est afin que l’on voie combien Dieu +honore les corps où ont été des âmes justes ». +Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces, +Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation, +qui, après une vie tout angélique, mourut saintement +pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au +moment où ses compagnes transportaient au +chœur la dépouille de la morte, pour l’office des +funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs +à porter le cercueil. L’église était jonchée de +fleurs pour la procession du Saint Sacrement, +qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la +pompe funèbre prenait une apparence de triomphe : +ces roses et ces lis répandus, ces anges +soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, +avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante… +Ainsi s’explique la phrase de la Sainte : +« C’est afin que l’on voie combien Dieu honore +les corps où ont été des âmes justes ». Son corps, +lui aussi, fut prodigieusement honoré.</p> + +<p>Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, +à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût +plus malade que d’habitude. On sait que sa vie +n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses +dernières lettres paraissent même donner à entendre +qu’elle se portait mieux pendant ces derniers +mois. Mais elle était à bout de forces, +épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis +par ses transes mystiques, par ses travaux de +fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui +duraient depuis plus de vingt ans.</p> + +<p>La dernière année de sa vie fut signalée par +un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa +dernière fondation, celle du carmel de Burgos, +qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui +suscita contre elle des hostilités comme elle n’en +avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila, +de Tolède et de Séville. A la veille de sa +mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir : se +reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph, +dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, +qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme +leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre +encore une fondation, ce couvent de +Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute +prête : c’est du moins ce qu’assurait une pieuse +personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, +qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant +à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles. +Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse +hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent +aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques +que des magistrats municipaux. L’archevêque +de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, +n’allait pas tarder à lui être hostile : « Mère +Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons, +ici, aucun besoin de nous réformer ! » Elle ne +savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, +des interventions surnaturelles précipitèrent +sa décision. Elle entendit le Christ lui +dire ces paroles : « <i>Que crains-tu ? Quand est-ce +que je t’ai manqué ? Je suis toujours le même !…</i> »</p> + +<p>Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, +de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence +de la saison, de la rage des éléments. On +était au cœur de l’hiver, — un hiver particulièrement +rigoureux et pluvieux. Un peu partout, +les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts +d’eau, devenaient impraticables. A tout +instant, on perdait la piste, ou les véhicules +s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts +eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse +et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent +être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état +pitoyable : elle crachait le sang et elle était +toute percluse de rhumatismes. Elle fut même, +pendant quelque temps, paralysée de la langue.</p> + +<p>Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, +les regidors, certains habitants et l’archevêque +lui-même étaient opposés à son projet. On leur +fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On +les obligea à déloger de la maison où elles étaient +descendues, et, en attendant l’autorisation problématique +de l’archevêque, elles durent s’installer +à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier +ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était +pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses +maladies. Outre ses vomissements habituels, ses +crachements de sang, elle avait une plaie à la +gorge qui rendait plus douloureux le passage des +aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela +avec gaîté et bonne humeur. « Un jour, nous +conte une de ses compagnes, la Mère Anne de +Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement +aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers +des oranges douces. Le même jour, une dame +lui en envoya. On lui en porta quelques-unes +qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha +dans sa manche et déclara qu’elle descendait à +la salle commune voir un pauvre malade qui se +plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, +distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle +rentra, nous la grondâmes de les avoir données. +Mais elle nous répondit : « J’aime mieux pour +eux que pour moi ! Je reviens toute joyeuse de +les voir contents !… »</p> + +<p>Une autre fois, c’étaient des limons, dont on +lui fit cadeau. Elle dit : « Que Dieu soit béni qui +m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres ! » +Une autre fois encore, comme on pansait +les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de +tels cris que cela devenait un supplice pour les +autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère +descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se +tut. Alors, elle lui dit : « Mon fî, pourquoi criez-vous +comme cela ? N’essaierez-vous pas de supporter +votre mal pour l’amour de Dieu !… » Mais +l’homme lui répondit : « C’est comme si on +m’arrachait l’âme ! » La Sainte Mère resta un +moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait +plus sa douleur. Et, par la suite, même quand +on le pansait, on ne l’entendait plus crier… +Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière +de leur amener souvent cette sainte femme. Sa +seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et +soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter +l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades…</p> + +<p>Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque +céda : le nouveau monastère fut fondé.</p> + +<p>La pauvre vieille croyait avoir le droit de se +reposer : partir pour Avila, aller rejoindre ses +religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours son +désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette +suprême consolation. Ses supérieurs lui donnèrent +l’ordre de se rendre à Alba de Tormès, auprès +de la Duchesse, qui voulait absolument la +voir et l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation +d’une sainte. Sa présence était considérée +comme une véritable bénédiction pour une +ville ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, +comme on va se disputer les lambeaux de +son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute +sainte qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui +témoignait, Thérèse ne pouvait pas décliner l’invitation +d’une puissante dame comme la duchesse +d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour +elle. Après un court séjour à Palencia, pendant +la dernière quinzaine de septembre, elle partit +pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, +elle y arriva, si brisée de fatigue, si malade, +qu’on dut la coucher tout de suite. Elle se leva +le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, +inspectant la maison, assistant à la messe et communiant +tous les jours. Le jour de la Saint-Michel, +elle eut une violente hémorragie et dut +se recoucher, pour toujours, cette fois. Elle-même +sentait qu’elle allait mourir : le 4 octobre, +en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf +heures du soir, elle rendit le dernier soupir.</p> + +<p>Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque +effacée, en contraste frappant avec l’éclat des faveurs +et des prodiges qui l’avaient visitée.</p> + +<p>Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, +entre autres paroles :</p> + +<p>« Mon Seigneur, il est temps de m’en aller !… +Que ce soit pour mon bien ! Et que votre volonté +s’accomplisse ! »</p> + +<p>Telle est du moins la version de la Mère Anne +de Saint-Barthélemy. Mais il en est d’autres, car +un certain nombre de religieuses assistèrent à ses +derniers moments. Parmi les témoignages apportés +au procès de béatification et de canonisation +de la Sainte, remarquons celui-ci, qui est +de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse +était présente quand la Mère Thérèse reçut +le Viatique. Elle l’entendit qui disait :</p> + +<p>« Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant +désirée est venue ! <i>Il est temps de nous voir, mon +bien-aimé Seigneur !</i> Il est temps de m’en aller !… +Puissé-je partir pour mon bonheur ! Que votre +volonté s’accomplisse ! L’heure est venue pour +moi de sortir de cet exil et, pour mon âme, de +jouir de Vous, que j’ai tant désiré ! »</p> + +<p>Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte, — avouons-le, — semblent +un peu arrangées, un +peu littérairement développées. Mais c’est bien +sa pensée, — et ce dernier cri d’amour : « Il est +temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur ! » +est certainement jailli de son cœur, de ce cœur +brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente +crucifiante et délicieuse de l’Époux. Depuis si +longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle +entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se +lever les derniers voiles qui lui cachaient Son +Visage…</p> + +<p>Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se +coucha sur le côté, un crucifix à la main, « comme +on représente la Madeleine », nous dit la Mère +Marie de Saint-François. Détail hautement significatif ! +Même dans ce vertige de l’agonie, les +pensées directrices de toute sa vie ne l’abandonnent +point. Sainte Madeleine avait été une de ses +grandes dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait +être la pénitente et l’amante du Christ. Elle resta +ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette +pose. Alors, son visage devint très beau. L’expression +en était vivante, extraordinairement +animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la +Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait +avec un Interlocuteur mystérieux. Sa figure, par +moments, changeait d’expression, s’illuminait +comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. +Puis, ayant poussé deux ou trois faibles +gémissements, elle rendit le dernier soupir… Sa +beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides +de cette vieille femme flétrie par l’âge et exténuée +par la maladie. « Son visage était embrasé +comme un soleil couchant… » Son corps resta +souple, sa chair tendre et fraîche comme une +chair d’enfant…</p> + +<hr> + + +<p>Mais voici la chose extraordinaire et réellement +prodigieuse ! Assurément on ne saurait trop le +répéter : cette souplesse des membres, cette incorruption +de la chair, cette odeur suave sont +bien loin d’être des phénomènes uniques et particuliers +à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on ose +dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut +bien reconnaître que les témoignages qu’on nous +apporte sont, souvent, fort sujets à caution : +que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment +de la mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de +son cadavre une odeur exquise, mais indéfinissable +(les unes affirmaient que cette odeur rappelait +le parfum des lis, d’autres celui de la violette, +du jasmin, ou du trèfle), on peut toujours +les accuser de s’être hallucinées mutuellement, +tellement ce prodige était attendu et désiré +d’elles. On peut suspecter également le témoignage +du Père Gratien, qui, ayant ouvert le cercueil, +environ neuf mois après la mort de la +Sainte, constata que le cadavre dégageait le +même parfum indéfinissable, au point que les +pierres du caveau en étaient imprégnées et +qu’elles communiquèrent cette odeur à une jonchée +de paille où on avait jeté les déblais de la +maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien +était le disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un +amour tout filial : ses affirmations peuvent en +paraître suspectes. Mais comment contester les +allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, +qui, plusieurs années après la mort, put toucher +le bras incorrompu de la Sainte, — le bras détaché +du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph +d’Avila ?… « La première fois, dit-il, que +je le pris dans mes mains, c’était avant de manger, +et mes mains demeurèrent toutes pénétrées +du parfum qu’il exhalait : j’en fus tellement ravi +que je ne voulus point me laver avant de me +mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, +je me décidai à me laver et le parfum persista. +Même après que je me fusse couché, je +sentais toujours dans mes mains la même odeur… +<i>Cela me dura ainsi environ quinze jours</i>… »</p> + +<p>L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel +parfum, est quelque chose de particulièrement +troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, qui +ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, +donne les détails étranges que voici : +« Nous découvrîmes le saint corps, duquel émanait +une fragrance et odeur très suaves, — et nous +le trouvâmes intact et odorant, les seins hauts, +comme si elle était vivante, et avec du sang frais, +comme si elle venait d’expirer… Bien que la +figure et les mains, qui étaient découvertes, se +fussent noircies au contact de la chaux, tout le +reste du corps était d’une belle couleur… » Là-dessus +on a échafaudé tout un roman tendant à +prouver que la malheureuse Sainte, tombée en +catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle +avait manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, +après sa première grande maladie. Mais que penser +d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles, +comme nous l’allons voir, — et qui résiste à +d’effroyables mutilations, notamment à l’ablation +d’un pied et d’un bras ? Car le cercueil fut ouvert +plusieurs fois, à de longs intervalles : en 1583, +en 1586, en 1603, en 1616, — puis un siècle et +demi plus tard, en 1750, — enfin en 1760. Le +procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi : « Nous +trouvâmes ce corps très pur, qui fut le temple du +Saint-Esprit, non seulement incorrompu, mais +exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit +du parfum le plus suave le couvent et +l’église… » En 1750, même affirmation : « Tout +le corps est incorrompu. La peau, la chair et les +os sont conservés. Le plus admirable, c’est que +le bras est aussi flexible que s’il était vivant… »</p> + +<hr> + + +<p>Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires, — tout +cela n’est rien à côté du +miracle presque continuel que fut la vie de sainte +Thérèse et du miracle permanent que sont toujours +ses écrits.</p> + +<p>Parmi eux, sa <i>Vie</i> est un chef-d’œuvre hors de +pair, parce qu’il est le plus direct, le plus près +des faits qu’il raconte et que c’est celui où la +Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action +en est-elle immédiate et irrésistible. Il y en aurait +une foule de preuves à citer. En voici une particulièrement +curieuse : Dans sa déposition, lors +du procès de canonisation, un contemporain a +attesté l’effet prodigieux que ce livre exerça sur +un religieux, son confesseur. Ce contemporain, +c’est précisément Francisco de Mora, le dessinateur +en chef de l’Escorial, à qui Philippe II +commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux +un des premiers exemplaires imprimés de +la <i>Vie</i> de sainte Thérèse, et quelques jours après, +pénétrant dans la cellule de ce moine, il le trouva +en proie à une exaltation presque lyrique : « Ah ! +quel livre est-ce là ! dit-il à Mora ! De tous ceux +que j’ai lus dans ma vie, à savoir la Sainte Écriture, +Saint Thomas, et une foule d’autres saints, +aucun ne m’a ému comme celui-ci, à tel point +que si je n’étais pas déjà religieux, rien que de +l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en religion !… » +Il est certain qu’on peut trouver des mystiques +d’un caractère plus purement ou plus hautement +intellectuel que sainte Thérèse, — et, par +exemple, son disciple saint Jean de la Croix, — mais +il n’en est point, sans doute, de plus émouvant. +Sa candeur, sa sincérité, son enthousiasme +toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de +charité, ce don d’amour, pour tout dire, — une +sensibilité pareille, si riche et si vibrante, lui +livre immédiatement tous les cœurs. Elle décrit +des états d’âme singuliers, infiniment subtils et +complexes, infiniment rares surtout, et, en dehors +de ces états d’âme, sortant des régions purement +subjectives, elle nous parle de réalités inconnues +et transcendantes, avec un sens si aigu du réel, +avec un réalisme si sage, si tempéré de bon sens, +si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du +surnaturel sont embarrassés par les questions +qu’elle pose. Ces questions, nous l’avons vu, il +est impossible de les résoudre scientifiquement. +Les explications tentées jusqu’ici ou bien travestissent +les faits décrits par l’écrivain mystique, +ou laissent en dehors du débat des points essentiels. +Qu’on ne se hâte pas de la réfuter, qu’on ne +se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la +lit de près et qu’on s’attaque au détail de ses +descriptions et de ses analyses, on voit qu’elle se +défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment raisonner +sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation +scientifique ordinaire ? Thérèse peut +toujours répondre à ceux qui prétendent reconstruire +scientifiquement ses états mystiques : +« Non ce n’est pas cela : Pour en parler, il faut +les avoir expérimentés comme moi ! »</p> + +<p>Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité +prodigieuse et singulière, c’est sa vigoureuse +intelligence, — une intelligence éprise du concret, +qui s’attaque uniquement <i>à ce qui vit</i> ; moins +capable de dialectique que d’intuition, une intelligence +qui ne s’arrête que devant la nécessité +de se transcender elle-même, de s’anéantir en +quelque sorte pour s’adapter à un stade supérieur +de l’intellection.</p> + +<p>Et toutes ces hautes qualités se fondent et +s’harmonisent dans un caractère suprême et +inexprimable qui est celui de la sainteté, — l’état +privilégié d’un être qui communique avec un +monde situé hors de nos prises, qui, par sa seule +existence, est une vivante et perpétuelle révélation : +de là l’irrésistible action de la sainteté sur +les masses, la fascination, l’entraînement qu’elle +exerce sur elles, et de là aussi son influence +dominatrice sur les âmes.</p> + +<p>Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui +pendant près d’un siècle, d’une réputation et +d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à +peu rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à +mesure que baissait dans le monde le sens du +surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent +la faveur dont ils jouirent auprès de nos +pères de l’âge classique, et surtout qu’ils rencontrent +des esprits mieux préparés pour les comprendre. +L’Église n’a jamais eu tant besoin de +s’entourer et de se parer de ses saints les plus +élevés par la pensée et par l’esprit. Elle est +démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives +qui, autrefois, lui assuraient un facile prestige +auprès des multitudes. Elle n’a plus la +richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite +les carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole +de la bienfaisance et de l’assistance publiques, +elle n’est plus la science officielle, ni la puissance +temporelle qui employait à l’édification et à la +décoration de ses palais et de ses églises, un peuple +de manœuvres, d’ouvriers et d’artistes. Qu’elle +reste du moins, aux yeux du monde, non seulement +la dépositaire de toute vérité et de toute +beauté, mais la conservatrice des plus hautes +disciplines intellectuelles !</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">APPENDICE</h2> + +<h3 title="I INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES"> </h3> + +<p>Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir +donner ici quelques indications bibliographiques, réduites +à l’essentiel.</p> + + +<p class="ugap">I. — <b>Textes de sainte Thérèse</b>, <i>en espagnol</i> :</p> + +<p>— Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque, +1588 :</p> + +<p lang="es" xml:lang="es"><i>Los libros de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora +de los monasterios de monjas y frayles carmelitas +descalços de la primera regla… En Salamanca, por +<span class="sc">Guillelmo Foquel</span>, MDLXXXVIII.</p> + +<p>— La plus moderne des éditions espagnoles, celle +qui fait actuellement autorité :</p> + +<p><span lang="es" xml:lang="es"><i>Obras de santa Teresa de Jesus</i>, editadas y anotadas +por el P. Silverio de Santa Teresa. Tipografia de « <span class="sc">El +Monte Carmelo</span> »</span>, 1915-1919. 6 vol. parus.</p> + + +<p class="ugap">II. — <b>Traductions françaises</b> :</p> + +<p>— <i>Œuvres de sainte Térèse</i>, traduction par le +P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus. Paris, +<span class="sc">Lecoffre</span>, 1861. 6 vol.</p> + +<p>— <i>Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus</i>, +traduction nouvelle par les Carmélites du premier +monastère de Paris, avec la collaboration de M<sup>gr</sup> Manuel-Marie +Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8<sup>o</sup>. Paris, +<span class="sc">Beauchesne et C</span><sup>ie</sup>, 1907-1910.</p> + + +<p class="ugap">III. — <b>Biographies</b> :</p> + +<p>— <span class="sc">P. Francisco de Ribéra</span> :</p> + +<p lang="es" xml:lang="es"><i>La vita de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora de +la Descalças y descalços carmelitas, compuesta por el +P. Doctor Francisco de Ribéra, de la Compañia de +Jesus… Salamanca, <span class="sc">Pedro Lasso</span>, 1590.</p> + +<p>— Traduction française par le P. Marcel Bouix, de +la Compagnie de Jésus : <i>La vie de sainte Térèse</i>, par +le P. François de Ribéra. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>, 1864. 2 vol.</p> + +<p>— Les Bollandistes, <i lang="la" xml:lang="la">Acta sanctorum</i>, t. VII. +Bruxelles, 1843.</p> + +<p>— <i>L’histoire de sainte Thérèse</i>, par une carmélite +de Caen, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, <span class="sc">Rétaux</span>, 1882.</p> + +<p>— <i>Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine</i>. +Éditions de <i>la Vie spirituelle</i>. Saint-Maximin (Var).</p> + +<p>— <i>Sainte Thérèse</i> (collection de <i>la Vie des Saints</i>), +par Henri Joly. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>.</p> + + +<p class="ugap">IV. — <b>Études récentes</b> :</p> + +<p>— <i>L’Amour divin</i> : Essai sur les sources de sainte +Thérèse, par G. Etchegoyen. (<span class="sc">Bibliothèque de l’École +des Hautes Études hispaniques</span>, fascicule IV), 1923.</p> + +<p>— <i>Sainte Térèse écrivain</i>, son milieu, ses facultés, +son œuvre, par l’abbé Rodolphe Hornaert. <span class="sc">Desclée</span>, +Paris, 1922.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="app2">II<br> +<span class="xsmall">NOTE SUR L’<span lang="la" xml:lang="la">ECCE HOMO</span> ET LE CHRIST +A LA COLONNE</span></h3> + +<p>Est-ce la vue d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, ou d’un Christ à la +Colonne qui détermina la conversion de sainte Thérèse ? +Étant donnée la prédilection qu’elle semble avoir toujours +eue pour cette image du Christ à la Colonne, +j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle +de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa +conversion. Il paraît que cette idée est contraire aux +traditions du monastère de l’Incarnation.</p> + +<p>Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. <span lang="es" xml:lang="es">Christoval +de la Virgen del Carmen</span>, actuel prieur du couvent des +Carmes déchaussés d’Avila :</p> + + +<p class="date">Avila, 1<sup>er</sup> juillet 1926.</p> + +<p>… Les doutes que vous me soumettez sont au nombre +de deux :</p> + + +<p class="ugap">1<sup>o</sup> L’image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, qui est vénérée au couvent +de l’Incarnation et devant laquelle, dit-on, sainte +Thérèse prononça son vœu de perfection, en 1560 (vœu +renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), est-ce la +même image qui se trouvait accidentellement dans +l’oratoire du couvent et devant laquelle la Sainte fut si +profondément émue qu’elle versa des larmes amères +sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même au +chapitre IX de sa <i>Vie</i> ? — A cela je réponds que, selon +la tradition et les manuscrits qui se conservent dans la +communauté, <i>il semble que c’était la même</i>. En effet, +ces documents affirment que l’image en question se +trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la +transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on +préparait. Et c’est ainsi que la Sainte la rencontra à +cet endroit (dans l’oratoire). Replacée à l’infirmerie, +cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut détruite, en +même temps que l’oratoire, la première cellule occupée +par la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent, +pour construire la chapelle de la Transverbération, où +l’on accède par l’église.</p> + +<p>Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans +cet oratoire que se conserve actuellement l’image de +l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. Le fait que cette sculpture n’a pas grande +valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait impressionné +la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande +douleur et un grand repentir de ses péchés, car les +impressions de ce genre dépendent bien plus des dispositions +intérieures du sujet et de la grâce de Dieu qui +meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une +image.</p> + + +<p class="ugap">2<sup>o</sup> Le second doute que vous me proposez est le suivant : +La Sainte a-t-elle jamais eu une vision imaginaire +du Christ à la Colonne ?</p> + +<p>A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations +relatives à ce sujet, la Sainte eut une vision +imaginaire du Christ à la Colonne, tandis qu’elle +s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du couvent +de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son +autobiographie (chap. VII, n<sup>o</sup> 6), la Sainte dit que +Notre-Seigneur lui apparut et qu’elle le vit avec les +yeux de l’âme (<i>vision imaginaire</i>). Et, bien qu’elle ne +dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes, +dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle +le vit « attaché à la Colonne ». Par exemple, don +Diego de Yepès, biographe et confesseur de la Sainte : +« Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du +monastère, étant en conversation avec cette personne, +dont elle nous parle. Alors Notre-Seigneur lui apparut +attaché à la Colonne et avec de nombreuses plaies +(<i lang="es" xml:lang="es">muy llagado</i>), particulièrement à un bras, tout près +du coude, où un morceau de chair est arraché. Depuis, +la Sainte Mère fit peindre cette vision dans un ermitage +du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph d’Avila… »</p> + +<p>Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations. +Toutefois, je conserve des doutes relativement +au lieu où sainte Thérèse rencontra à l’improviste cette +image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. On nous dit que c’est dans +l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que +ce fut dans son oratoire particulier : il semble que, +dans ces conditions, la rencontre eut quelque chose de +plus intime, de plus personnel et que la Sainte en fut +plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu +ouvert à tous.</p> + +<p>Le Père Christoval me répond : « J’ai conféré à ce +sujet avec les religieuses de l’Incarnation, et, après +leur avoir posé diverses questions, je me suis convaincu +que l’affirmation du Père de Ribéra (sur lequel je +m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais +les religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire +particulier. Et il n’y a pas lieu de supposer que sainte +Thérèse faisait exception. Elle s’est toujours distinguée +par sa soumission à la règle commune, laquelle +n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de +la Sainte elle-même ne permet pas de déduire que le +fait ait eu lieu dans un oratoire privé… »</p> + +<p>J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions +avec d’autres textes, dont un, au moins, de sainte +Thérèse elle-même. Elle dit, en effet, au chapitre III de +sa <i>Vie</i> : « … On me voyait, si jeune encore… me retirer +souvent dans la solitude, pour prier et faire de longues +lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre +de Lui de nombreuses images, <i>à avoir un oratoire, à y +arranger des choses propres à exciter la dévotion</i>… +(<span lang="es" xml:lang="es">tener oratorio, y procurar en él cosas que hiciesen +devoción</span>). »</p> + +<p>D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit +par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>, t. II, +p. 113), parle expressément de l’oratoire de la Sainte : +« Lorsque la nuit, dans <i>son</i> oratoire (<i lang="es" xml:lang="es">en su oratorio</i>), +elle faisait son examen de conscience… » Enfin, le célèbre +historien du Carmel, le P. Jeronimo de San José, +qui écrivait au commencement du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et qui a +pu interroger bien des religieuses contemporaines de +sainte Thérèse, — confirme le fait dans un passage +également cité par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>, +t. II, p. 122) : « Elle eut deux cellules dans ce monastère. +Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept ans +dans l’une d’elles ; dans l’autre, elle passa les trois +années de son priorat, étant déchaussée. La première +se divisait en deux appartements, l’un en bas, l’autre +en haut. Dans l’appartement du bas, <i>elle avait son oratoire</i> +(<span lang="es" xml:lang="es">en el bajo tenia su oratorio</span>) ; dans une niche, se +trouvaient quelques images et, au-dessus, une inscription +qui disait : <i lang="la" xml:lang="la">Non intres in judicium cum servo tuo, +Domine !</i>…</p> + +<p>Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait, +au couvent de l’Incarnation, un oratoire particulier. +Est-ce dans cet oratoire, ou dans l’oratoire commun à +toutes les religieuses qu’elle rencontra une statue représentant +soit le Christ à la Colonne, soit l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, — la +chose n’est pas absolument indifférente, comme +nous venons de le dire. La rencontre, ayant lieu dans +l’oratoire privé de la Sainte, pouvait passer, à ses yeux, +pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui est +certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut, +pour elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On +avait déposé accidentellement cette statue en cet endroit, +et, — que la Sainte en ait été avertie ou non, — cette +image ainsi placée était pour elle un spectacle +insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans +son oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire +dans une étroite cellule, où elle put la contempler +de tout près, on conçoit que l’impression ait été +d’autant plus forte.</p> + +<p>Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé +cette statue dans l’oratoire privé d’une religieuse, <i>en +vue d’une fête qui se préparait</i>. Mais la même difficulté +subsiste, si l’on suppose que ce fut dans l’oratoire +de la communauté. C’est dans l’église du couvent que +l’image aurait dû être placée, puisque c’est évidemment +dans l’église que se célébrait la fête. Si l’on suppose +qu’il s’agissait d’un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>, d’une statue mobile que l’on +devait promener dans une procession, il est très simple +de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de +sainte Thérèse, en attendant la procession, — aussi +simple que de supposer qu’on l’eût placée dans l’oratoire +commun.</p> + +<p>Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce +très probablement beaucoup plus exiguë qu’une église +ou une salle d’infirmerie, la Sainte vit la statue de +plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. Et +cela me paraît être le point capital.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>III<br> +<span class="xsmall">SUR LES DIRECTEURS DE SAINTE THÉRÈSE</span></h3> + +<p>Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux, +réguliers et séculiers. On peut dire que les trois grands +ordres religieux de ce temps-là, — les franciscains, les +dominicains et les jésuites, — ont collaboré à sa formation +spirituelle, les deux derniers surtout. Les jésuites +lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains +l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques. +Cela est vrai en gros, mais il serait inexact de +croire que les deux grands ordres religieux se soient +ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la direction +de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les +dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre +intellectuel ou plus exactement <i>théologique</i>, de même +que les dominicains ont eu également sur elle, et très +probablement avant les jésuites, une influence d’ordre +moral.</p> + +<p>Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue +Alvarez (1575) a pris soin d’énumérer ses principaux +directeurs, tant jésuites que dominicains, — et +l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les autres +surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du +moment où elle eut des visions. Pour les jésuites, les +P.P. Araoz, commissaire de la Compagnie, François +Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez, Salazar, +Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez… +Pour les dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique +Bañez, Chaves, Ibañez, Garcia de Toledo, Barthélemy +de Médina, Philippe de Menesès, Salinas, +Diego de Yanguas…</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3>IV<br> +<span class="xsmall">SUR LA RENCONTRE DE SAINTE THÉRÈSE +ET DE PHILIPPE II</span></h3> + +<p>La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec +Philippe II, — et qui me paraît apocryphe, — a été +publiée dans le <i lang="es" xml:lang="es">Boletin de la Real Academia de historia</i>, +t. LXVI, p. 440, <span lang="es" xml:lang="es">año 1915, mayo</span>.</p> + +<p>Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de +l’Escorial, qui a bien voulu m’en copier le texte, m’écrit +à ce propos : « J’ai entendu le P. Silverio de Santa +Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux +informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la +Sainte, — déclarer que cette lettre lui paraissait apocryphe. +Mais les raisons qu’il me donna, fondées uniquement +sur des considérations internes de style, ne +m’ont point paru suffisamment convaincantes. De +prime abord, la lettre me paraît sans nul doute authentique. +Le papier, examiné par D. Ramon Menendez y +Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du +<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Et les paroles prêtées à Philippe II sont +tout à fait conformes à l’attitude du roi dans ses audiences. +Tous les témoignages concordent, en effet, +pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions, +le monarque le plus affable et le plus élégant de son +temps et aussi le plus courtois ; toujours calme et +posé, écoutant avec patience tout ce qu’on lui exposait… »</p> + +<p>Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas, +j’avoue que l’opinion du P. Silverio me paraît la plus +vraisemblable, — et cela pour les raisons que j’ai exposées +ailleurs.</p> + +<p>Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que +sainte Thérèse a été reçue par Philippe II. C’est, à +l’Escorial, une ancienne tradition. Rotondo, dans son +<i lang="es" xml:lang="es">Historia del Real monasterio de San Lorenzo</i>, Madrid, +1863, — affirme que cette rencontre eut lieu en +mai 1578. Mais, selon le marquis de Piedras Albas, +thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et le 17 décembre +de l’année 1577.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Prologue</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Première Partie.</span> — La Vocation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Deuxième Partie.</span> — Le difficile Chemin de +perfection</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Troisième Partie.</span> — La Conversion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Quatrième Partie.</span> — Les Grandes Grâces</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">215</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Cinquième Partie.</span> — L’Action Thérésienne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">299</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Appendice</span></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">371</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">2-27 — PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS<br> +6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em"><span class="b">ARTHÈME FAYARD & C<sup>ie</sup>, Éditeurs</span><br> +<span class="small">18-20, Rue du Saint-Gothard, PARIS (<small>XIV</small><sup>e</sup>)</span></p> + + +<p class="c xlarge">LES<br> +GRANDES ÉTUDES<br> +HISTORIQUES</p> + +<table> +<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">Volumes parus</span> :</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="sc">Louis BERTRAND</span><br> +<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></div></td></tr> +<tr><td class="h">Louis XIV</td> +<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup> »</td></tr> +<tr><td class="h">Saint Augustin</td> +<td class="bot">1 vol. <b>13</b><sup>f</sup> <b>50</b></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Jacques BAINVILLE</div></td></tr> +<tr><td class="h">Histoire de France</td> +<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup> »</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Charles BONNEFON</div></td></tr> +<tr><td class="h">Histoire d’Allemagne</td> +<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup> »</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Frantz FUNCK-BRENTANO</div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Ancien Régime</td> +<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup> »</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">En préparation</span> :</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>MERMEIX</div></td></tr> +<tr><td class="h">Histoire Romaine</td> +<td class="bot">1 volume.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Robert HAVARD de la MONTAGNE</div></td></tr> +<tr><td class="h">Histoire de l’Église</td> +<td class="bot">1 volume.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Pierre de VAISSIÈRE</div></td></tr> +<tr><td class="h">Henri IV</td> +<td class="bot">1 volume.</td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall ssf sc">2-27 — Paris. Imp. Michels Fils.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78479-h/images/cover.jpg b/78479-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f88e43f --- /dev/null +++ b/78479-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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