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Précurseurs et Militants: Le Prince de Ligne. +Paris, Beresniak, 1920, une plaquette in-16. 3 francs. + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ, DE CET OUVRAGE, DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU +JAPON, NUMÉROTÉS DE I à X; CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE +HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS DE XI à LX; DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR +VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, NUMÉROTÉS DE 1 à 200; ET DIX EXEMPLAIRES +HORS COMMERCE SUR PAPIER MADAGASCAR, MARQUÉS DE A à J. + +EXEMPLAIRE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE + +Nº + + + + +[Illustration: Théodore HERZL en 1896] + + + + +_INTRODUCTION_ + +PAR + +BARUCH HAGANI + + +M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui est la Providence de tous ceux +qui, en France, sont préoccupés, à des titres divers, par la question +juive, a eu l’heureuse idée de rééditer l’_État Juif_ de Théodore Herzl, +le fondateur du sionisme politique. + +On parle beaucoup en France, depuis quelque temps, de Herzl et du +sionisme, mais rares sont encore ceux qui, dans le grand public, sont à +même de se renseigner sur ce mouvement par une documentation de première +main. La littérature sioniste en langue française est très pauvre et +l’_État Juif_, qui parut presque simultanément en allemand, en anglais +et en français[1], n’a pour ainsi dire guère été réimprimé depuis dans +cette dernière langue[2], alors qu’il a eu de nombreuses éditions dans +les deux autres. + + [1] La version française parut d’abord dans la _Nouvelle Revue + Française Internationale_ (numéros de décembre 1896 et de janvier + 1897) que dirigeait Mme Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage + à part avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis + longtemps. + + Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront, nous avons + respecté, malgré ses imperfections grammaticales, la langue de cette + version, qui est, sans doute aucun, celle que _Herzl_ fit lui-même, + ou qu’il fit faire sous ses yeux. + + [2] Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui, a été faite en + 1923 par les soins du journal _Pro Israel_ de Salonique. + +C’est cependant à Paris, où il était alors correspondant de la _Neue +Freie Presse_, que Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la parution +marque une date si importante dans l’histoire du sionisme et par +conséquent dans l’histoire du judaïsme contemporain. + + * * * * * + +Fils unique de parents aisés qui jamais ne le contrarièrent dans le +moindre de ses goûts, vivant de la vie élégante et facile qui était +alors celle de la capitale autrichienne, d’une séduction physique et +morale telle qu’elle ne laissait indifférents ni les hommes les plus +fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl avait adopté sans effort +la philosophie courante de son époque. Il écrivit des poésies où +l’influence de Musset était relevée par celle de Heine, des feuilletons +où beaucoup de scepticisme se mêlait à une sentimentalité à fleur d’âme, +des pièces de théâtre, où «l’esprit parisien» se combinait agréablement +avec la «gemüthlichkeit» viennoise. Son rêve le plus audacieux se +haussait jusqu’à celui de devenir l’amuseur public et grassement +rétribué de cette insouciante bourgeoisie d’avant-guerre qui faisait la +loi dans les capitales occidentales. Il n’avait oublié qu’une chose: +c’est qu’il appartenait à un peuple tragique, dont la plus minime partie +seulement avait à peine conquis sa place au soleil et que, dans l’ombre +des boutiques, des sacristies et des bureaux de presse, on s’apprêtait à +ramasser les calomnies destinées à la lui ravir. La grandeur de Herzl +est précisément d’avoir saisi dans toute sa profondeur la signification +des évènements qui se préparaient et d’en avoir pris virilement son +parti. Le jour où, après mûres réflexions, il fut convaincu qu’il +faisait fausse route et que décidément la vie, pour un Juif de sa +trempe, ne pouvait décemment se présenter sous les espèces d’une comédie +amusante, il dépouilla résolument sa défroque de clown et, au grand +ébahissement de ceux qui croyaient le mieux le connaître, il fit +subitement figure de prophète... + +«_L’État Juif, essai d’une solution moderne de la question juive_», fut +écrit dans les quelques mois qui précédèrent le retour de Herzl à +Vienne[3], où il venait d’être nommé directeur littéraire de son +journal, dans une véritable fièvre de création. Il y songeait la nuit, +le jour, au milieu des occupations les plus diverses, à la Chambre, à +l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand Prix, et, dès qu’il le pouvait, +il jetait sur le papier des notes, de brèves indications, des bouts de +phrases et des rudiments d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de +leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses méditations, ne pas +interrompre le fil de sa pensée. «Je ne me souviens pas, dit-il, avoir +jamais rien écrit dans un tel état d’exaltation... Heine raconte qu’il +entendait sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle lorsqu’il +composait certains de ses vers. Il me semblait aussi entendre au-dessus +de moi quelque chose d’assez semblable à un frémissement.» _L’État +Juif_, cependant, ne se ressent nullement de l’exaltation dans lequel il +a été composé. Le livre est écrit dans un langage sobre, nerveux, sans +trace aucune de mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche ni à +apitoyer les lecteurs sur la situation présente des Juifs ni à les +enthousiasmer par un tableau idyllique de leur sort futur. «C’est +presque une affaire qu’il leur soumet» remarque quelqu’un... + + [3] Mi-juillet 1895. + +L’opuscule pourrait naturellement se diviser en deux parties d’inégale +longueur: dans la première, qui sert d’introduction, l’auteur trace une +esquisse rapide, mais combien pénétrante et vigoureuse, de l’état +présent de la question juive; dans la seconde, qui forme le corps de +l’ouvrage, il développe, avec force détails, la solution qu’il +préconise. Dans la première, il démontre la nécessité pour les Juifs de +reconstituer leur nationalité; dans la seconde, il indique les voies et +moyens propres à atteindre ce but. + +«La question juive existe, dit Herzl, il serait puéril de le nier. Elle +existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible. Là +où elle n’existe pas, elle est importée par les Juifs qui émigrent. Nous +nous dirigeons naturellement vers les pays où l’on ne nous persécute +pas, mais notre apparition provoque la persécution.» + +Pour résoudre cette question, deux moyens ont été, jusqu’ici, +empiriquement employés: le premier est l’antisémitisme, le second +l’émancipation. Tous deux sont inefficaces. Par l’antisémitisme, on ne +fait que renforcer le particularisme des Juifs, réveiller leur +conscience ethnique; par l’émancipation, on donne libre jeu à leurs +facultés natives, on exagère l’anomalie de leur situation économique. La +concurrence sociale s’exerçant alors à leur avantage dans certaines +branches de l’activité humaine (commerce, finances, carrières libérales) +provoque à nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle vicieux dont il est +impossible de sortir, même par la tangente de l’union mixte, seule +condition d’une assimilation véritable. Qui ne voit en effet que, pour +que le mariage mixte se généralisât, pour que le vieux préjugé contre +les Juifs fût surmonté, il leur faudrait acquérir au préalable une telle +puissance sociale qu’elle équivaudrait à leur domination économique: «Et +si la puissance actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage et de +désespoir, à quels transports ne faudrait-il pas s’attendre à la suite +d’un nouvel accroissement de cette puissance!» + +L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment condamné à cette rage +impuissante. Non seulement l’ennemi ne viendra pas à bout de nous par la +persécution, mais il lui est impossible, dans l’état actuel des choses, +d’entreprendre contre nous rien qui nous atteigne réellement. Enlever +aux Juifs l’égalité des droits, là ou elle existe, cela les +précipiterait tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires. +S’attaquer à leurs richesses? Comment le faire sans provoquer de graves +crises économiques qui ne se borneraient nullement aux Juifs, leurs +premières victimes? Quant à attendre au contraire la solution de la +question juive des progrès de la tolérance et de la bonté parmi les +hommes, c’est là un vain espoir dont les faits ont mille fois montré +l’inanité, «un pur radotage sentimental». + +Telle est la question qui, depuis cent ans, fait le désespoir de tous +les peuples civilisés. C’est un «vestige du moyen âge» dont, avec la +meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se débarrasser. + +Ils le pourraient cependant, en plaçant la question sur son véritable +terrain, qui est le terrain politique international. + +«La question juive n’est ni une question économique, ni une question +religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de +l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut, +avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les +grandes puissances.» + +L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son +homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple, +«un peuple un». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un +territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la +question juive sera résolue. Sans doute, quelques tentatives ont été +faites en ce sens et semblent avoir échoué. C’est que ces tentatives +étaient trop mesquines, leur point de départ trop précaire; c’est que +les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire appel aux sentiments +profonds des masses juives, ont méconnu leurs besoins essentiels. + +«Personne au monde n’est assez puissant ni assez riche pour transporter +un peuple d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable de le faire. + +«L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. Dans la longue +nuit de leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve royal: +_L’an prochain à Jérusalem!_ Tel est notre vieux mot. Il s’agit +maintenant de montrer que cet espoir peut se transformer en une +splendide réalité.» + +Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions +ignorer. Des colonies se détachent de leur mère-patrie, des vassaux +s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se +constituent aussitôt en États libres. Le peuple juif, il est vrai, n’a +pas encore de territoire qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les +étendues territoriales qui constituent l’État, ce sont les hommes réunis +par une souveraineté. Le peuple est la base personnelle de l’État, le +pays la base matérielle, et, de ces deux bases, la base personnelle est +la plus importante. S’il faut d’ailleurs fonder en droit le nouvel État +Juif, le vieux code romain ne nous en fournit-il pas la possibilité? +N’a-t-il pas institué la _Negotiorum gestio_ qui nous montre comment on +peut sauver les affaires d’un homme absent ou empêché? La _Negotiorum +gestio_ donne à chacun le droit d’intervenir, de prendre par pitié, par +amitié, la charge des biens d’autrui quand ils sont en danger. Il le +fait de son propre chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité +supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface de la terre, incapables +de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques, sont ce +propriétaire absent ou empêché! Il leur faut un _gestor_. + +Ce _gestor_ ne sera pas un seul individu, mais une personne morale, +appelons-la _Society of Jews_ parce que c’est probablement dans la +sphère des Juifs anglais qu’elle se constituera et qu’il lui faudra, à +ses débuts, la protection d’une grande puissance résolument philosémite. +Cette institution, qui puisera son autorité dans la valeur morale de ses +membres et dans la libre adhésion des Juifs du monde entier, sera +reconnue par les gouvernements comme puissance politique constituante. + +Aidée par eux, elle commencera par s’assurer, sur la base du droit +international, la souveraineté d’une étendue de territoire. Faudra-t-il +préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce qu’on lui +donnera, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion juive à +cet égard. L’Argentine est un pays très fertile et peu peuplé, mais +mille liens historiques nous rattachent à la Palestine. + +«Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la Palestine, nous pourrions nous +faire forts de régler complètement les finances de la Turquie... Nous +formerions un État neutre, en rapports constants avec l’Europe qui +garantirait notre existence... En ce qui concerne les Lieux Saints de la +chrétienté, on pourrait trouver une forme d’exterritorialité qui +sauvegarderait tous les intérêts. Nous formerions la garde d’honneur +autour des Saints Lieux et garantirions de notre existence +l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait pour nous +le grand symbole de la solution de la question juive après dix-huit +siècles de cruelles souffrances.» + +Une fois le territoire obtenu, la _Society of Jews_ aurait à s’occuper +d’organiser, d’une part l’émigration des Juifs, d’autre part la prise de +possession de ce territoire. A cet effet, elle déléguerait une partie de +ses pouvoirs à une nouvelle institution, la _Jewish Company_, personne +juridique également placée sous la protection des lois anglaises, qui +aurait pour mission de liquider les intérêts matériels des émigrants et +de jeter dans le nouveau pays les bases de relations économiques +normales et scientifiques. Cette nouvelle institution serait conçue sur +le modèle des grandes compagnies territoriales. Ce serait une société +par actions au capital de un milliard de francs, par exemple, fondée par +un consortium de financiers ou, à défaut, par souscription publique. En +se substituant aux particuliers dans le transfert de leurs biens +immeubles, elle serait à même d’assurer à ses actionnaires des bénéfices +notables; mais surtout il lui serait possible d’agir lentement, avec +prudence, et d’éviter ainsi les crises économiques inséparables d’un +exode désordonné. Elle aurait également à cœur de faciliter peu à peu +aux non-Juifs la récupération des positions évacuées par les Juifs. +L’exode lui-même ne serait ni brutal ni obligatoire. «Ne s’en iront que +ceux qui sont sûrs d’améliorer par là leur situation économique. D’abord +les désespérés, ensuite les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin les +riches.» + +A la _Jewish Company_, surveillée par la _Society of Jews_, incomberait +également la charge d’organiser le travail des premiers arrivants qui +seraient probablement dans le plus grand dénuement. Elle adopterait la +pratique du _truck System_, bien que l’auteur la réprouve en principe. +Mais il la croit nécessaire dans les débuts de la colonisation. La +journée de travail serait limitée à sept heures, mais chaque ouvrier +pourrait poursuivre son labeur pendant trois heures supplémentaires, qui +seraient alors rétribuées, car il faut développer le goût de l’épargne +chez les nouveaux arrivants. L’organisation du travail serait toute +militaire avec des grades, de l’avancement et des retraites. Les +mendiants ne seraient pas tolérés; quiconque ne voudrait pas travailler +en liberté serait mis dans une maison de travail. Les travaux pénibles +seraient interdits aux femmes. Les maisons ouvrières ne ressembleraient +pas à des casernes, elles seraient confortables et plaisantes. + +D’après un plan préalablement dressé, ces pionniers de la colonisation +juive construiraient des chemins de fer, des ponts, des routes, +établiraient des télégraphes, rectifieraient des rivières. «Leur travail +produirait la circulation des richesses, la circulation des marchés, et +les marchés attireraient de nouveaux colons.» Chacun viendrait +volontairement à ses risques et périls, mais les émigrants auraient +intérêt et plaisir à venir par groupes de familles, d’amis, de +concitoyens. Chaque groupe d’émigrants aurait à sa tête un rabbin; les +organisateurs devraient apporter tous leurs soins à ne pas jeter le +trouble dans les consciences, ni même dans les habitudes, si minimes +soient-elles. + +Lorsque le noyau du futur État serait suffisamment consistant, la +_Society of Jews_ devrait s’occuper d’élaborer une constitution. + +«Je tiens la Monarchie démocratique ou la République aristocratique pour +les meilleures formes de l’État. Il faudra éviter avec soin la +démagogie, les excès du parlementarisme et l’intrusion de la vilaine +catégorie de politiciens professionnels.» + +La direction politique doit venir d’en haut. Cependant, dans l’État +juif, personne ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et voudra +s’élever... + +«C’est pourquoi je pense à une République aristocratique... Mainte +institution de Venise se présente à mon souvenir... Aurons-nous une +théocratie? Non, la croyance nous a réunis, mais la science nous +libère.» + +Les prêtres resteraient au temple et les soldats à la caserne. Car il y +aurait des soldats, c’est-à-dire une armée de métier indispensable pour +maintenir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. Chacun serait libre de +ses croyances et de ses opinions, chacun garderait sa langue qui est «la +chère patrie de sa pensée.» Enfin les étrangers qui viendraient +s’établir dans l’État juif jouiraient de l’égalité des droits. + +En Europe, cependant, une ère de prospérité s’ouvrirait pour les pays +délaissés, car, comme nous l’avons vu, il se produirait une immigration +interne des citoyens chrétiens qui réoccuperaient les positions +abandonnées par les Juifs, et le nouvel État, d’autre part, +constituerait pour ces pays un important débouché économique. Il serait +une nouvelle conquête sur la barbarie, un triomphe de plus à l’actif de +la civilisation. + +Le projet qui vient d’être exposé n’est ni une utopie, ni un plan +définitif d’organisation. Si l’auteur, tout en restant sobre de détails +pittoresques, a dû minutieusement exposer certains ressorts du mouvement +qu’il préconise, c’est précisément pour montrer qu’il croit fermement à +sa possibilité: «Les Juifs qui le voudront auront leur État, et ils +l’auront mérité.» + + * * * * * + +Telle est la substance de _l’État Juif_. Il n’apportait au sionisme rien +de théoriquement essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même qui, +jusque-là, avait vécu absolument à l’écart des milieux juifs et ignorait +absolument qu’il avait eu des précurseurs, le reconnut plus tard. +«Peut-être, écrivit-il, n’aurais-je pas osé publier mon livre si j’avais +connu les travaux plus importants de l’Allemand Hess et du Russe +Pinsker.» Sans parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont le livre +était encore trop imprégné, aux yeux de certains, de sentimentalité +messianique, Pinsker, en effet, avait analysé avec une vigueur et une +pénétration au moins égales à celles de Herzl la «psychose» +antisémitique. Nathan Birnbaum avait posé, trois ans avant Herzl, tous +les postulats du sionisme politique avec une clarté telle que le +programme de Bâle semble être la codification pure et simple de sa +brochure. Par contre, les idées les plus originales de Herzl en matière +de droit public et de colonisation, le gestor, la charte, la +transplantation en masse, se sont montrées irréalisables... Mais la +grandeur de Herzl est d’un autre ordre et dépasse infiniment toutes les +formules politiques et tactiques. Il a apporté au sionisme ce que ni +Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne pouvaient lui donner: le facteur +personnel, la foi communicative, la suggestion féconde. Pour saisir sur +le vif le secret de cette influence, pour ainsi dire magnétique, exercée +par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté dans la bataille sioniste, et +ne lui ait imprimé une allure décisive, il faut lire une lettre exquise +qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge et romancier autrichien bien connu, +qui fut le condisciple de Herzl à l’Université de Vienne, lui adressa +vers 1892, et l’on reconnaîtra que Herzl était de toute éternité +prédestiné à devenir un «conducteur d’hommes[4]». + + [4] Voir LÉON KELLNER. _Theodor Herzl’s Lehrjahre_. R. Löwit Verlag, + Wien-Leipzig, 1920, p. 108. + +«Il présentait en quelque sorte dans sa personne l’image même de son +peuple», a écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn. Petit, +contrefait, souffreteux, timide, bégayant, circonspect, Mendelssohn, en +effet, évoque parfaitement en notre esprit l’image du peuple juif +entr’ouvrant peureusement la porte du ghetto médiéval. Un siècle se +passe. A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé les membres +engourdis du peuple éternel, voici que sa taille se redresse, que son +regard reprend de l’assurance, que son œil fixe à nouveau l’avenir. Ces +vertus passives, monacales, qui faisaient croire à Moses Mendelssohn que +son peuple n’aurait peut-être jamais l’énergie nécessaire pour +entreprendre la résurrection de sa patrie ancestrale, se muent en vertus +viriles, agissantes. Et c’est Théodore Herzl qui, désormais, apparaît +comme l’image même de ce peuple... la radieuse image qui depuis trente +ans fait rêver nos adolescents et leur insuffle le courage nécessaire à +l’accomplissement des grands desseins. + +BARUCH HAGANI. + + + + +L’ÉTAT JUIF + + + + +PRÉFACE + + +L’idée de l’établissement d’un État juif, que je développe dans cet +écrit, est très ancienne. Longtemps assoupie, elle se réveille aux cris +contre les Juifs dont retentit le monde. + +Je n’invente rien, c’est ce qu’on voudra bien, avant tout, ne pas perdre +de vue en suivant les différents points que j’ai exposés au cours de cet +ouvrage. Je n’invente ni les conditions historiques où se trouvent les +Juifs, ni les moyens de porter remède à la situation existante. Les +matériaux de l’édifice dont je dresse le plan existent dans la réalité, +sont palpables. Chacun peut s’en convaincre. De sorte que, si l’on veut +caractériser d’un mot cet essai d’une solution de la question juive, il +ne faut pas l’appeler une «fantaisie», mais tout au plus une +«combinaison». + +Je dois tout d’abord défendre mon projet contre l’accusation d’utopie. A +vrai dire, je ne fais, par là, que mettre en garde les esprits +superficiels contre l’erreur qu’ils pourraient commettre en émettant un +jugement trop hâtif, car il n’y aurait nulle honte à avoir écrit une +utopie humanitaire. Je pourrais me ménager aussi un facile succès +littéraire en présentant aux lecteurs qui se veulent distraire, mon +projet sous la forme d’un récit romanesque irresponsable. Mais il ne +s’agit point ici d’une de ces utopies aimables comme en ont développées +de nombreux auteurs avant et après Thomas Morus, et je crois la +situation des Juifs dans différents pays assez grave pour rendre déplacé +tout préambule folâtre. + +Pour faire ressortir la différence entre mon projet et une utopie, je +choisis un livre intéressant de ces dernières années: _Terre Libre_, du +docteur Théodore Hertzka. C’est une ingénieuse fantaisie imaginée par un +esprit profondément pénétré des modernes principes de l’économie +politique, et aussi éloignée de la vie réelle que le mont Équateur sur +lequel se trouve cet État chimérique. _Terre Libre_ est une machine +compliquée dans laquelle un grand nombre de roues dentées engrènent les +unes dans les autres; mais rien ne me prouve qu’elle puisse être mise en +mouvement. Et même, quand je verrais naître l’association de _Terre +Libre_, je ne pourrais me défendre de la regarder comme une +plaisanterie. + +Par contre, le projet que voici comporte l’utilisation d’une force +motrice existant dans la réalité. Je me borne à indiquer, en toute +modestie, vu mon insuffisance, les roues et les dents de la machine à +construire avec la confiance qu’il se rencontrera, pour l’exécution, de +meilleurs mécaniciens que moi. + +Tout roule sur la force motrice. Et qu’est cette force? La détresse des +Juifs. + +Qui oserait nier l’existence de cette force? Nous nous occuperons d’elle +dans le chapitre sur les causes de l’antisémitisme. + +On connaissait déjà la force de la vapeur qui, produite dans la +bouilloire par réchauffement, soulève le couvercle de cette bouilloire. +Les tentatives sionistes et beaucoup d’autres formes de l’association +«pour la défense contre l’antisémitisme» sont analogues au phénomène de +la bouilloire. + +Eh bien! je dis que cette force, rationnellement employée, est assez +puissante pour actionner une grande machine et transporter les hommes et +les choses. Peu importe la forme extérieure de la machine. + +Je suis profondément convaincu que j’ai raison. J’ignore si, au cours de +ma vie, j’aurai gain de cause. Les premiers hommes qui commencent ce +mouvement verront sans doute à peine sa fin glorieuse. Mais déjà, au +début de leur entreprise, ils sentent qu’une haute fierté, intimement +unie au bonheur de la liberté intérieure, ennoblit leur existence. + +En défendant le projet contre le soupçon d’utopie, je crois devoir être +sobre de descriptions pittoresques. Je m’attends d’ailleurs à ce qu’une +raillerie irréfléchie s’efforce de caricaturer mon ébauche afin +d’affaiblir la portée de l’œuvre conçue. Un Juif, au demeurant +intelligent, à qui j’ai exposé la chose, m’a dit: «Le détail futur, +représenté comme réel, est le propre de l’utopie.» Cela est inexact. +Tout ministre des Finances table, dans son évaluation budgétaire, sur +des chiffres futurs, et non seulement sur des chiffres qui lui sont +fournis par la moyenne des années antérieures ou par les dernières +recettes d’autres États, mais encore sur des chiffres sans précédents, +comme par exemple lors de l’introduction d’un nouvel impôt. Il faut ne +jamais avoir jeté les yeux sur un budget pour ignorer cette +particularité. Regarde-t-on pour cela un projet de loi de finances comme +une utopie, bien que l’on sache que l’évaluation ne peut jamais être +maintenue dans son intégralité? + +Mais j’ai, vis-à-vis de mes lecteurs, des exigences encore plus dures. +Je veux que les hommes éclairés auxquels je m’adresse, réforment maintes +idées surannées. Et précisément, aux meilleurs des Juifs, à ceux qui se +sont employés activement à la solution de la question juive, je demande +de considérer les tentatives qu’ils ont faites comme manquées et +inefficaces. + +Dans l’exposition de l’idée, j’ai à lutter contre un danger. Si je parle +avec réserve des choses de l’avenir, j’aurai l’air de ne pas croire +moi-même à leur possibilité. Si, par contre, j’annonce leur réalisation +sans aucune restriction, tout apparaîtra peut-être comme une rêverie. +C’est pourquoi, je le dis formellement, je crois à la possibilité +d’exécution, bien que je n’aie pas la présomption d’avoir trouvé la +forme définitive de l’idée. L’État juif est un besoin du monde: donc il +se constituera. + +Si un particulier quelconque travaillait seul à son avènement, ce serait +une bien folle aventure, mais si beaucoup de Juifs l’acceptent en même +temps, la chose est tout à fait raisonnable et sa réalisation n’offre +pas de difficultés sérieuses. La réussite de l’idée ne dépend que du +nombre de ses partisans. Peut-être notre ambitieuse jeunesse, à laquelle +toutes les carrières sont déjà fermées, et qui verra ainsi s’ouvrir la +perspective ensoleillée de l’honneur, de la liberté et du bonheur, +s’emploiera-t-elle à répandre cette idée. Quant à moi, je considère ma +tâche comme achevée par la publication de cet écrit. Je ne reprendrai la +parole que si des attaques venant d’adversaires dignes d’attention m’y +obligent, ou s’il s’agit de réfuter des objections imprévues et de +détruire des erreurs. Et ce que je dis n’est-il pas vrai, encore +aujourd’hui? Suis-je en avance sur mon temps? Les souffrances des Juifs +ne sont-elles pas encore assez grandes? Nous verrons. + +Il dépend donc des Juifs eux-mêmes que cet écrit politique ne soit, +provisoirement, qu’un roman politique. Si la génération actuelle est +encore trop bornée, une autre viendra, meilleure, supérieure. Les Juifs +qui le veulent auront leur État et le mériteront. + + + + +INTRODUCTION + + +Le sens de l’économie politique chez les hommes qui se trouvent plongés +dans la vie pratique est souvent étonnamment minime. C’est ainsi +seulement que l’on peut expliquer que des Juifs répètent crédulement, +eux aussi, le mot des antisémites: à savoir que nous vivrions aux dépens +des «peuples-hôtes», et que, si nous n’avions pas autour de nous un +«peuple-hôte», nous devrions mourir de faim. C’est là un des points à +propos desquels apparaît l’affaiblissement de notre propre conscience, +affaiblissement provoqué par des accusations injustes. En vérité, qu’y +a-t-il au fond de cette idée du «peuple-hôte»? En tant qu’elle n’est pas +l’expression de la vieille étroitesse d’esprit physiocratique, la +croyance que, dans la vie économique, ce sont toujours les mêmes objets +qui circulent, repose sur une erreur enfantine. Nous n’avons nullement +besoin, comme Rip van Winkle, de nous éveiller d’un sommeil séculaire +pour reconnaître que le monde se modifie par l’incessante production de +biens nouveaux. En notre temps merveilleux, grâce aux progrès +techniques, le plus pauvre d’esprit lui-même voit, à travers ses yeux à +demi-éteints, apparaître autour de lui des biens qui n’existaient pas +hier. C’est l’esprit d’entreprise qui les a créés. + +Le travail sans esprit d’entreprise est le vieux travail stationnaire. +Le paysan, qui se trouve encore exactement au point où en étaient ses +ascendants il y a mille ans, nous en fournit un exemple typique. Il +n’est pas de bien-être qui n’ait été réalisé par des esprits +entreprenants. On a presque honte d’écrire de pareilles banalités. +Ainsi, même si nous étions exclusivement entreprenants--comme le prétend +la plus folle des exagérations--nous n’aurions besoin d’aucun +«peuple-hôte». Nous n’en sommes pas réduits à la constante circulation +des mêmes biens, parce que nous produisons nous-mêmes des biens +nouveaux. Nous avons des instruments de travail d’une force inouïe, dont +l’apparition dans le monde civilisé a constitué une concurrence mortelle +pour le travail manuel: ce sont les machines. Pour mettre les machines +en mouvement, les ouvriers, il est vrai, sont aussi nécessaires. Mais, +pour ces besoins, nous avons assez d’hommes, trop même. Celui-là seul +qui ne connaît pas la condition des Juifs dans beaucoup de contrées de +l’Europe orientale, osera prétendre qu’ils sont impropres ou +réfractaires au travail manuel. + +Mais je n’entends pas entreprendre ici la défense des Juifs. Ce serait +inutile, car tout ce qui pouvait être dit à ce sujet, sous le rapport de +la raison et même du sentiment, l’a déjà été. Cependant, il ne suffit +pas de trouver les meilleurs arguments pour l’esprit et le cœur; il faut +tout d’abord que les auditeurs soient à même de comprendre, sinon l’on +prêche dans le désert. Les auditeurs sont-ils déjà suffisamment avancés, +suffisamment éclairés? alors tout sermon est superflu. Je crois à +l’ascension progressive de l’homme vers une civilisation toujours plus +élevée. Seulement, je considère cette ascension comme désespérément +lente. S’il nous fallait attendre que le sens moral même de la moyenne +des hommes s’épurât jusqu’à la tolérance dont Lessing faisait preuve en +écrivant _Nathan le Sage_, notre vie et celles de nos fils, de nos +petits-fils et de nos arrière-petits-fils n’y suffiraient pas. Mais +voici que l’esprit du siècle vient à notre secours par une autre voie. + +Ce siècle nous a en effet apporté une magnifique renaissance par ses +acquisitions dans le domaine scientifique. Seul, le genre humain n’a pas +encore bénéficié de ce progrès fantastique. Les distances à la surface +de la terre sont franchies, et cependant nous sommes tourmentés par les +souffrances que cause l’étroitesse... Rapidement et sans danger, nous +parcourons sur des navires gigantesques des mers jadis inconnues; des +chemins de fer sûrs nous conduisent au sommet de montagnes dont nous +faisions autrefois, à pied, l’ascension effrayante. Les événements se +déroulant dans les pays qui n’étaient point encore découverts à l’époque +où l’Europe enfermait les Juifs dans le ghetto, nous sont connus dans +l’heure même qui les suit. C’est pour cela que la situation critique des +Juifs est un anachronisme, et non parce qu’il y eut déjà, il y a cent +ans, une époque de civilisation qui n’a existé en réalité que pour un +petit nombre d’élus. + +Or, j’estime que la lumière électrique n’a point été inventée pour que +quelques snobs illuminent leurs salons, mais bien pour que, à sa clarté, +nous résolvions les questions qui préoccupent l’humanité. L’une de ces +questions, et non la moins importante, est la question juive. En la +résolvant, nous n’agissons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi +pour beaucoup d’autres, également fatigués et chargés. + +La question juive existe. C’est un morceau de moyen âge égaré en notre +temps, et dont, avec la meilleure volonté du monde, les peuples +civilisés ne sauraient se débarrasser. Après tout, ils ont fait preuve +de générosité en nous émancipant. La question juive existe partout où +les Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable. Là où elle +n’existait pas, elle est importée par les immigrants juifs. Nous allons +naturellement là où l’on ne nous persécute pas, et là encore la +persécution est la conséquence de notre apparition. Cela est vrai et +demeurera vrai partout, même dans les pays de civilisation avancée--la +France en est la preuve--aussi longtemps que la question juive ne sera +pas résolue politiquement. Les Juifs pauvres apportent maintenant avec +eux l’antisémitisme en Angleterre, après l’avoir apporté en Amérique. + +Je crois comprendre l’antisémitisme, qui est un mouvement très complexe. +J’envisage ce mouvement en ma qualité de Juif, mais sans haine et sans +peur. Je crois reconnaître ce qui, dans l’antisémitisme, est +plaisanterie grossière, vulgaire jalousie de métier, préjugé +héréditaire, mais aussi ce qui peut être considéré comme un effet de la +légitime défense. Je ne considère la question juive ni comme une +question sociale, ni comme une question religieuse, quel que soit +d’ailleurs l’aspect particulier sous lequel elle se présente, suivant +les temps et les lieux. C’est une question nationale, et, pour la +résoudre, il nous faut, avant tout, en faire une question politique +universelle, qui devra être réglée dans les conseils des peuples +civilisés. + +Nous sommes un peuple un. + +Nous avons partout loyalement essayé d’entrer dans les collectivités +nationales qui nous environnent, en ne conservant que la foi de nos +pères. On ne l’admet pas. En vain sommes-nous de sincères patriotes, +voire même, dans différents endroits, d’exubérants patriotes; en vain +faisons-nous les mêmes sacrifices en argent et en sang que nos +concitoyens; en vain nous efforçons-nous de relever la gloire de nos +patries respectives, dans les arts et dans les sciences, et d’augmenter +leur richesse par le commerce et les transactions. Dans ces patries où +nous habitons déjà depuis des siècles, nous sommes décriés comme +étrangers, et, souvent, par ceux dont la race n’était pas encore dans le +pays alors que nos pères y souffraient déjà. La majorité peut décider +qui est l’étranger dans le pays. C’est là une question de puissance, +comme tout d’ailleurs dans les relations des peuples. En disant ceci +comme simple particulier sans mandat, je n’abandonne rien de notre bon +droit acquis. Dans l’état actuel du monde, et sans doute encore pour +longtemps, la force prime le droit. C’est donc en vain que nous sommes +partout de braves gens comme l’étaient les Huguenots, que l’on força à +émigrer. Ah! si l’on nous laissait tranquilles! Mais je crois que l’on +ne nous laissera pas tranquilles. + +Par la pression et la persécution, nous ne saurions être exterminés. +Aucun peuple dans l’histoire n’a supporté des combats et des souffrances +semblables aux nôtres. La chasse aux Juifs n’a cependant jamais provoqué +que la défection des faibles. Les Juifs forts reviennent fièrement à +leur race lorsqu’éclatent les persécutions. On a pu le voir clairement à +l’époque qui suivit immédiatement l’émancipation. Les Juifs, +matériellement et intellectuellement supérieurs, avaient perdu tout à +fait le sentiment de leur solidarité de race. Par un bien-être politique +de quelque durée, nous nous assimilons partout, ce qui n’est pas, je +crois, en notre défaveur. L’homme d’État qui désire pour sa nation la +poignée de main de la race juive, devrait par conséquent s’occuper +d’assurer notre bien-être politique. Or, cela, un Bismarck même ne +pourrait le faire. Il y a en effet tout au fond de l’âme populaire de +vieux préjugés contre nous. Pour s’en rendre compte, il suffit de prêter +l’oreille à la voix du peuple qui s’exprime avec sincérité et +simplicité: les contes et les proverbes sont antisémites. Le peuple est +partout un grand enfant, que l’on peut assurément éduquer. Cependant +cette éducation exigerait, même dans les conditions les plus favorables, +un temps énorme. Or, ainsi que je l’ai déjà dit, nous pouvons arranger +les choses d’une autre façon et dans un délai infiniment plus court. + +L’assimilation des Juifs--et j’entends par là non seulement certaines +marques extérieures relatives à l’habillement, aux habitudes de la vie, +aux usages et à la langue, mais encore une identification dans le fond +aussi bien que dans la forme--l’assimilation des Juifs, dis-je, ne +pourrait s’obtenir que par le mariage mixte. Mais celui-ci devrait être +considéré par la majorité comme un besoin, et il ne suffit point de +déclarer le mariage mixte comme légalement permis. Les libéraux +hongrois, qui viennent de le faire, ont commis une erreur remarquable. +Et ce mariage mixte, établi doctrinairement, vient d’être dûment +illustré par l’une de ses premières applications: un Juif baptisé a +épousé une Juive. Mais la lutte pour la forme actuelle de l’institution +du mariage a encore accru de différentes façons les dissidences qui +existent en Hongrie entre les Chrétiens et les Juifs, et, par là, a plus +nui que servi à la fusion des races. Il n’y a, pour l’homme qui désire +vivement assurer la disparition des Juifs par le croisement, qu’un moyen +de voir son désir se réaliser. Il faudrait que les Juifs acquissent au +préalable une puissance économique assez considérable pour leur +permettre de surmonter le vieux préjugé social. L’aristocratie, dans +laquelle les mariages mixtes sont relativement les plus fréquents, nous +en fournit l’exemple. La vieille noblesse redore son blason avec de +l’argent juif, et de cette façon, des familles juives se trouvent +absorbées. + +Mais sous quelle forme se produirait ce phénomène dans les couches +moyennes, où la question juive a son siège principal, parce que les +juifs sont eux-mêmes un peuple moyen? L’acquisition, préalablement +nécessaire, de la puissance, équivaudrait à la domination économique des +Juifs, que l’on prétend faussement exister déjà à présent. Et si la +puissance actuelle des Juifs provoque déjà, de la part des antisémites, +les cris de colère et de détresse que l’on sait, quelles explosions ne +produirait pas le nouvel accroissement de cette puissance! Ce premier +degré de l’absorption ne saurait être atteint, car ce serait +l’asservissement de la majorité par une minorité, méprisée naguère +encore, et qui n’est point en possession du pouvoir militaire ou +administratif. C’est pourquoi je regarde comme invraisemblable +l’absorption des Juifs par la voie de la prospérité. Dans les pays +actuellement antisémites, on sera de mon sentiment. + +Dans les autres, où les Juifs se trouvent bien présentement, mes +coreligionnaires contesteront vraisemblablement mes assertions de la +façon la plus vive. Ils ne me croiront que lorsqu’ils auront été à +nouveau l’objet de persécutions. Or, plus l’antisémitisme se fait +attendre, plus il éclatera avec véhémence. L’infiltration d’immigrants +juifs attirés par la sécurité apparente, d’une part, et le mouvement +ascendant des Juifs indigènes de l’autre, agissent alors de concert avec +violence et poussent à un écroulement. Rien n’est plus simple que ce +raisonnement. Mais l’avoir fait sans autre préoccupation que celle de la +vérité, me vaudra probablement l’opposition, voire l’hostilité des Juifs +vivant dans une position favorable. S’il ne s’agissait que d’intérêts +privés, dont les représentants, soit par étroitesse d’esprit, soit par +lâcheté, se sentent menacés, on pourrait passer outre avec un souriant +mépris. Mais la cause des pauvres et des opprimés est plus importante. +Toutefois, je tiens, dès le début, à ce qu’aucune idée inexacte ne +prenne naissance, notamment celle suivant laquelle, si jamais ce projet +se réalisait, les Juifs possédants seraient lésés dans leur avoir. C’est +pourquoi je veux m’expliquer longuement par rapport au droit des biens. +Si, par contre, ce projet ne sort point de la littérature, alors rien +n’est changé, et tout reste en l’état. + +L’objection consistant à dire qu’en nous appelant un peuple un, je viens +en aide aux antisémites, que j’empêche l’assimilation des Juifs là où +elle veut s’accomplir, et que je la compromets après coup là où elle +s’est accomplie--si tant est qu’en ma qualité d’écrivain isolé, je +puisse empêcher ou compromettre quoi que ce soit--serait plus sérieuse. +Cette objection se produira notamment en France. Je l’attends aussi +d’autres endroits, mais je ne veux répondre d’avance qu’aux Juifs +français parce qu’ils sont l’exemple le plus typique que je puisse +prendre. + +Quelque grand que soit mon respect pour la personnalité, pour la forte +individualité de l’homme d’État, de l’inventeur, de l’artiste, du +philosophe ou du général, aussi bien que pour la personnalité collective +d’un groupe historique d’hommes que nous appelons peuple, quelque grand, +dis-je, que soit mon respect pour la personnalité, je ne regrette +cependant pas sa disparition. Que celui qui peut, veut et doit +disparaître, disparaisse! Mais la personnalité du peuple Juif ne veut +pas, ne peut pas et ne doit pas disparaître. Elle ne le peut pas, parce +que des ennemis extérieurs contribuent à la maintenir. Elle ne le veut +pas, et cela, elle l’a prouvé durant deux mille ans, au milieu de +souffrances sans nom. Elle ne le doit pas, c’est ce que j’essaie de +démontrer dans cet écrit, après beaucoup d’autres Juifs qui n’ont point +désespéré. Des branches entières du judaïsme peuvent dépérir, se +détacher; l’arbre vit. + +Si maintenant les Juifs français, en totalité ou en partie, protestent +contre le projet, parce que, soi-disant, ils seraient déjà «assimilés», +eh bien! ma réponse est simple: la chose ne les regarde pas. Ce sont là +des Français israélites. C’est parfait! Tandis que ceci est une affaire +intérieure des Juifs. Toutefois, le mouvement politique constituant que +je préconise nuirait aussi peu aux Français israélites qu’aux assimilés +d’autres pays. Il leur serait au contraire très utile! Car, pour +employer le terme de Darwin, ils ne seraient plus troublés dans leur +«fonction chromatique». Ils pourraient continuer tranquillement leur +assimilation, parce que l’antisémitisme actuel serait pour toujours +réduit à l’inaction. Et on croirait d’autant mieux qu’ils sont assimilés +que le nouvel État juif, avec ses institutions toutes modernes, étant +devenu une réalité, ils continueraient néanmoins à rester là où ils +habitent présentement. + +Les assimilés bénéficieraient encore plus de l’éloignement des Juifs +demeurés fidèles à leur race que les citoyens chrétiens. Car ils +seraient débarrassés de la concurrence inquiétante, incalculable et +inévitable du prolétariat juif poussé de pays en pays par l’oppression +politique et la misère économique, de ce prolétariat nomade qui pourrait +alors se fixer. Actuellement, beaucoup de citoyens chrétiens--on les +appelle antisémites--peuvent protester contre l’immigration de Juifs +étrangers: les citoyens israélites, eux, ne le peuvent pas, bien qu’ils +soient atteints beaucoup plus durement par cette immigration. Ils ont en +effet à supporter la concurrence d’individus qui se trouvent dans des +conditions économiques identiques aux leurs, et qui, par-dessus le +marché, importent encore l’antisémitisme ou renforcent celui qui existe. +C’est là, pour les assimilés, une douleur secrète qui se traduit par des +entreprises «bienfaisantes». Ils créent des associations d’émigration +pour les Juifs qui se disposent à retourner dans leur pays. Ce phénomène +constitue un contresens qu’on pourrait trouver comique, s’il ne +s’agissait d’hommes qui souffrent. Certaines de ces associations de +secours n’ont pas été créées _pour_, mais _contre_ les Juifs persécutés. +Il faut surtout que les plus pauvres soient transportés très rapidement +et très loin. Et c’est ainsi que, par une observation attentive, on +découvre que plus d’un ami des Juifs en apparence n’est en réalité qu’un +antisémite d’origine juive, déguisé en bienfaiteur. + +Mais les tentatives de colonisation elles-mêmes, faites par des hommes +vraiment bien intentionnés, n’ont pas, jusqu’ici, donné les résultats +qu’on en attendait, quoiqu’elles aient constitué des expériences +intéressantes. Je ne crois pas que, pour tel ou tel, il ne se soit agi +que d’un sport, que tel ou tel ait fait émigrer de pauvres Juifs, comme +on fait courir des chevaux. La chose est tout de même trop triste et +trop sérieuse pour cela. Ces tentatives ont sollicité l’intérêt en tant +qu’elles ont représenté en petit les prodromes pratiques de l’idée de +l’État juif. Elles ont même été utiles en ce sens que des fautes y ont +été commises, qui pourront être évitées lors d’une réalisation en grand. +Sans doute, grâce à ces tentatives, des dommages ont aussi été causés; +toutefois, je regarde la propagande de l’antisémitisme dans de nouvelles +contrées, conséquence nécessaire d’une telle infiltration artificielle, +comme le moindre des désavantages. Ce qui est pire, c’est que les +résultats insuffisants ont fait naître chez les Juifs eux-mêmes des +doutes au sujet de la capacité du _matériel humain_ juif. Mais ces +doutes pourront être dissipés, chez les personnes judicieuses, par ce +simple raisonnement: ce qui est impraticable en petit peut parfaitement +être réalisable en grand. Dans les mêmes conditions, une petite +entreprise peut donner lieu à des pertes et une grande, produire des +bénéfices. Un ruisseau n’est même pas navigable avec un canot: la +rivière où il se jette porte de grands navires. + +Personne n’est assez fort ou assez riche pour déplacer un peuple d’un +lieu d’habitation et le transférer dans un autre. Seule une idée peut +accomplir cette grande tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un +pareil pouvoir. Dans la longue nuit de leur histoire, les Juifs n’ont +cessé de rêver ce rêve royal: «Dans un an d’ici, à Jérusalem!» Tel est +notre vieux mot. Il s’agit maintenant de montrer que le rêve peut se +transformer en une pensée lumineuse. + +Pour cela, il faut avant tout faire dans les âmes table rase de maintes +idées surannées, _dépassées_, arriérées, confuses et étroites. Ainsi, +des esprits bornés prétendront tout d’abord que la migration, sortant de +la civilisation, devra s’en aller dans le désert. Point! La migration +s’effectue en pleine civilisation. On ne descend pas à un degré +inférieur, on s’élève au contraire. On n’occupe pas des huttes de terre +et de paille, mais de belles maisons modernes que l’on peut habiter sans +danger. On ne perd pas son bien acquis, mais on le fait valoir. On +n’abandonne son bon droit que contre un droit meilleur. On ne se sépare +pas de ses chères habitudes, on les retrouve. On ne quitte pas +l’ancienne maison avant que la nouvelle soit achevée. Ceux-là seuls s’en +vont qui sont sûrs d’améliorer leur situation. Ce sont d’abord les +désespérés, puis les pauvres, puis les aisés, enfin les riches. Les +premiers partis deviennent, dans leur nouvel établissement, la couche +supérieure, jusqu’à ce que viennent les rejoindre les représentants des +classes qui ont émigré après eux. La migration est en même temps un +mouvement ascensionnel de classes. + +Et non seulement le départ des Juifs ne produit aucun trouble +économique, aucune crise, aucune persécution, mais une période de +prospérité commence pour les pays abandonnés par eux. Une migration +intérieure des citoyens chrétiens a lieu vers les positions évacuées par +les Juifs. L’écoulement est graduel, sans aucune secousse, et déjà son +commencement marque la fin de l’antisémitisme. Les Juifs quittent en +amis leurs anciens compatriotes chrétiens, et, si d’aucuns reviennent +ensuite, on les recevra dans les pays civilisés, et on les traitera avec +autant de bienveillance que les ressortissants des autres nations +étrangères. Cette migration n’est pas non plus une fuite, tant s’en +faut, mais une marche réglée sous le contrôle de l’opinion publique. Non +seulement le mouvement doit être dirigé par des moyens complètement +légaux, mais il ne peut même être conduit qu’avec le concours amical des +gouvernements intéressés, qui en retireront de notables avantages. + +En vue de la pureté de l’idée et de la force indispensable à sa +réalisation, des garanties sont nécessaires qui ne peuvent être trouvées +que dans des personnes «morales» ou «juridiques». Je tiens à maintenir +séparées ces deux dénominations qui, dans le langage des jurisconsultes, +sont souvent confondues. Comme personne morale, étant l’objet de droits +en dehors de la sphère des liens privés, je mets en avant la _Society of +Jews_. A côté d’elle figure la personne juridique de la _Jewish +Company_, qui est une institution industrielle. + +Le particulier qui ferait seulement semblant d’entreprendre une œuvre +aussi gigantesque, pourrait paraître un escroc ou un fou. La pureté de +la personne morale est garantie par le caractère de ses membres. La +force suffisante de la personne juridique est prouvée par son capital. + +Par cet avant-propos, je n’ai voulu qu’écarter en toute hâte la première +volée d’objections que le seul mot d’«État Juif» doit provoquer. +Dorénavant, nous allons nous expliquer avec plus de calme, combattre +d’autres objections et développer plus à fond maints points de vue déjà +énoncés, bien que, dans l’intérêt de ce travail, il y ait intérêt à être +bref et rapide. + +Si, à la place d’une vieille construction, je veux en élever une +nouvelle, je dois démolir avant de bâtir. Je suivrai donc cet ordre +rationnel. Tout d’abord, dans la partie générale, il y a lieu +d’éclaircir les notions, de fixer les conditions politiques et +économiques préliminaires et de développer le projet. + +Dans la partie spéciale, qui se divise en trois chapitres principaux, +sont: la _Jewish Company_, ses groupes locaux et la _Society of Jews_. +La Société doit, il est vrai, être constituée d’abord, et la Compagnie +ensuite. Mais, dans le projet, c’est l’ordre inverse qui prévaut, parce +que c’est contre la possibilité d’exécution financière que l’on +soulèvera le plus de doutes, lesquels devront être réfutés tout d’abord. +Dans la conclusion, il y aura à faire un dernier effort pour combattre +les objections qui seront présumées devoir encore se produire. Que mes +lecteurs veuillent bien me suivre patiemment jusqu’à la fin. Chez plus +d’un d’entre eux, les objections naîtront dans un ordre différent de +celui que je suis pour les réfuter. Mais que celui dont les doutes sont +rationnellement dissipés n’hésite pas à se déclarer partisan de la +cause. + +Toutefois, en m’adressant à la raison, je ne puis ignorer que la raison +seule ne suffit pas. Les vieux prisonniers ne quittent pas volontiers la +prison. Nous verrons si la jeunesse dont nous avons besoin nous est déjà +née, la jeunesse qui entraîne les vieux, les emporte dans ses bras +vigoureux et transforme en enthousiasme les motifs puisés dans la +raison. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES + + +LA QUESTION JUIVE + +Personne ne niera la situation malheureuse des Juifs. Dans tous les pays +où ils vivent, si peu nombreux soient-ils, la persécution les atteint. +L’égalité de droit, bien qu’inscrite dans la loi, a été, en fait, +presque partout supprimée à leur détriment. Déjà les postes moyens dans +l’armée, dans l’administration, et les emplois particuliers leur sont +inaccessibles. On cherche à les déloger des affaires. «N’achetez pas +chez les Juifs!» Les attaques au sein des Parlements, des assemblées, +dans la presse, du haut de la chaire sacrée, dans la rue, en +voyage--exclusion faite pour certains hôtels, et même pour les endroits +d’amusement--se multiplient de jour en jour. Les persécutions ont un +caractère différent suivant les pays et les sphères sociales. En Russie, +on rançonne les villages juifs; en Roumanie, on assomme quelques hommes +de ci de là; en Allemagne, on leur donne, à l’occasion, une volée de +coups; en Autriche, les antisémites terrorisent toute la vie publique; +en Algérie, des prédicateurs ambulants fanatiques mènent la campagne +contre eux; à Paris, la bonne société les exclut et les cercles se +ferment à leur approche. Les nuances sont innombrables. Il ne s’agit +pas, du reste, de faire ici l’énumération mélancolique de tous les +griefs juifs. Nous ne saurions nous arrêter aux faits isolés, quelque +douloureux qu’ils soient. + +Je n’ai pas l’intention de provoquer en notre faveur un attendrissement +de l’opinion. Ce serait oiseux et je manquerais de dignité. Je me +contente de demander aux Juifs s’il est vrai que, dans les pays où nous +habitons en nombre, la situation des avocats, des médecins, des +ingénieurs, des professeurs et des employés de toute espèce, appartenant +à notre race, devienne de plus en plus insupportable? S’il est vrai que +toute notre classe moyenne soit gravement menacée? S’il est vrai que +toutes les passions de la populace soient excitées contre nos riches? +S’il est vrai que notre prolétariat souffre plus durement que tout +autre? + +Je crois que la pression est générale. Dans les couches sociales +supérieures des Juifs, elle produit un malaise; dans les couches +moyennes, c’est comme une pénible suffocation; dans les couches +inférieures, c’est le désespoir sans phrases. Il est de fait que la +situation est partout la même, et qu’elle se résume dans le classique +cri berlinois: «Que les Juifs décampent!» (_Juden raus!_) + +J’énoncerai donc la question juive sous sa forme la plus concise: Nous +faut-il déjà «décamper»? Et où aller? Ou bien: Pouvons-nous encore +rester? Et combien de temps? + +Résolvons tout d’abord cette seconde question. Pouvons-nous espérer des +temps meilleurs, prendre patience, attendre avec résignation que les +princes et les peuples de la terre reviennent à des dispositions plus +favorables à notre égard? Je dis que nous ne pouvons attendre aucun +revirement d’opinion. Pourquoi? Les princes--en admettant que leurs +sympathies nous soient acquises au même titre qu’elles le sont aux +autres citoyens--ne sauraient nous protéger, car ils endosseraient la +haine vouée aux Juifs, s’ils nous témoignaient trop de bienveillance. +_Trop de bienveillance_ veut dire naturellement _une bienveillance +moindre_ que celle à laquelle peut prétendre un citoyen d’une +nationalité quelconque. + +Les peuples chez lesquels habitent des Juifs sont, sans exception, +ouvertement ou honteusement antisémites. + +Le peuple n’a pas et ne peut pas avoir la compréhension historique. Il +ne sait pas que les nations européennes doivent payer à présent les +péchés du moyen âge. Nous sommes ce qu’on nous a faits dans le ghetto. +Nous avons sans aucun doute acquis une supériorité dans les affaires +d’argent, parce qu’on nous y a confinés au cours du moyen âge. +Maintenant, le même fait se reproduit. On nous pousse à nouveau au +trafic de l’argent, qui, présentement, s’appelle la Bourse, en nous +fermant toutes les autres branches d’industrie. Mais le fait d’être dans +la Bourse deviendra pour nous une nouvelle source de mépris. De plus, +nous produisons incessamment des intelligences moyennes qui demeurent +sans débouchés, et qui, par cela même, constituent un danger social, au +même titre que les fortunes grandissantes. Les Juifs cultivés et sans +fortune vont tous aujourd’hui naturellement vers le socialisme. La +bataille sociale devrait donc, en tout cas, être livrée sur notre dos, +puisque nous nous trouvons, aussi bien dans le camp capitaliste que dans +le camp socialiste, sur les points les plus exposés. + + +ESSAIS DE SOLUTION TENTÉS JUSQU’A CE JOUR + +Les moyens artificiels employés jusqu’à présent pour mettre un terme à +la situation critique des Juifs ont été trop mesquins, comme les +différentes expériences de colonisation, ou erronés dans leur +conception, comme les tentatives de faire des Juifs des paysans dans +leur patrie actuelle. Suffit-il donc de transporter quelques milliers de +Juifs dans une autre contrée? De deux choses l’une: ou ils +prospèrent--et alors, avec leur fortune, naît l’antisémitisme--ou bien +ils échouent aussitôt. Nous nous sommes déjà occupés des efforts faits +jusqu’ici pour «dériver» sur d’autres pays les Juifs pauvres. Cette +«dérivation» est en tous les cas insuffisante et inutile, sinon tout à +fait contraire au but poursuivi. Par là, la solution n’en est +qu’ajournée, retardée et peut-être même rendue plus difficile. + +Mais celui qui veut faire des Juifs cultivateurs se trouve dans une +étrange erreur. Le paysan est une catégorie historique. On reconnaît +cela surtout à son costume qui, dans la plupart des pays, est vieux de +plusieurs siècles, ainsi qu’à ses outils, qui sont exactement les mêmes +que du temps de ses premiers ancêtres. La charrue n’a pas changé, il +sème en prenant le blé dans son tablier, moissonne avec la faux +légendaire et bat le blé avec un fléau. Mais nous savons que, pour tout +cela, existent à présent des machines. Aussi bien la question agraire +n’est-elle qu’une question de machines. L’Amérique doit vaincre +l’Europe, de même que la grande propriété foncière anéantit la petite. + +Le paysan est donc un type destiné à disparaître. Si l’on conserve le +paysan artificiellement, c’est à cause des intérêts politiques qu’il a à +servir. Vouloir faire de nouveaux paysans d’après la vieille recette, +c’est une entreprise impossible et folle. Il n’est au pouvoir de +personne de faire reculer violemment la civilisation. Déjà la seule +conservation d’un état de choses vieilli est une tâche énorme, pour +laquelle tous les moyens de gouvernement dont disposent même les pays +régis autocratiquement suffisent à peine. + +Veut-on, par conséquent, demander au Juif qui est intelligent, de +devenir un paysan de la vieille roche? Ce serait exactement comme si on +lui disait: «Tiens! voilà une arbalète; pars pour la guerre.» Eh quoi? +avec une arbalète alors que les autres ont des fusils petit calibre et +des canons Krupp? Dans de pareilles conditions, les Juifs dont on veut +faire des paysans ont parfaitement raison de ne pas bouger. L’arbalète +est une belle arme qui me prédispose aux sentiments bucoliques, lorsque +j’ai des loisirs, mais sa place est dans un musée. + +Il y a, certes, des contrées où les Juifs désespérés vont même aux +champs ou du moins voudraient y aller. Mais voilà, ces contrées--comme +l’enclave de Hesse, en Allemagne, et plus d’une province russe--sont +justement les principaux nids de l’antisémitisme. + +Car les réformateurs à tous crins qui envoient les Juifs labourer la +terre, oublient une personne qui a beaucoup à dire dans l’affaire. C’est +le paysan. Le paysan a aussi, lui, complètement raison. Les impôts +fonciers, les risques de la récolte, la pression des grands +propriétaires, qui travaillent à meilleur compte, et, particulièrement, +la concurrence américaine, lui rendent la vie suffisamment difficile. A +cela il faut ajouter que les droits sur les blés ne peuvent pas +s’accroître indéfiniment. On ne peut cependant pas non plus laisser +mourir de faim l’ouvrier des fabriques. Il faut même, puisque son +influence politique est en hausse, avoir de plus en plus d’égards pour +lui. Toutes ces difficultés sont parfaitement connues, aussi n’en +fais-je mention qu’incidemment. Je voulais seulement indiquer combien +les essais de solution faits jusqu’ici, dans les intentions que l’on +sait--intentions louables dans la plupart des cas--avaient peu de +valeur. Ni la dérivation, ni la dépression artificielle du niveau +intellectuel dans notre prolétariat ne sauraient servir. Nous avons déjà +parlé du remède merveilleux de l’assimilation. Il est donc impossible +d’atteindre l’antisémitisme. Il ne peut être supprimé aussi longtemps +que ses causes existent. Sont-elles supprimables? + + +DES CAUSES DE L’ANTISÉMITISME + +Nous ne parlons plus maintenant des raisons de sentiment--des vieux +préjugés et de l’étroitesse d’esprit--mais bien des raisons politiques +et économiques. L’antisémitisme d’aujourd’hui ne doit pas être confondu +avec la haine religieuse qu’on vouait aux Juifs autrefois, bien que, +dans certains pays, il ait encore actuellement une couleur +confessionnelle. Le caractère du grand mouvement antijuif de l’heure +présente est autre. Dans les principaux pays de l’antisémitisme, +celui-ci est la conséquence de l’émancipation des Juifs. Lorsque les +peuples civilisés s’aperçurent de l’inhumanité des lois d’exception et +nous donnèrent la liberté, cette mesure vint trop tard. Nous n’étions +plus légalement émancipables dans nos résidences d’alors. Chose +remarquable: par un lent développement, nous nous étions, peu à peu, +transformés en classe moyenne dans le ghetto, et, lorsque nous en +sortîmes, nous étions devenus une concurrence redoutable pour les +chrétiens de la même classe. De sorte que, après l’émancipation, nous +nous sommes subitement trouvés dans la sphère de la bourgeoisie, où nous +avons eu et avons de plus en plus à supporter une double pression, à +l’intérieur et à l’extérieur. La bourgeoisie chrétienne serait assez +disposée à nous jeter en pâture au socialisme. Ce qui, assurément, ne +servirait pas à grand’chose. + +Cependant, là où la loi a établi l’égalité des droits pour les Juifs, +celle-ci ne saurait plus être supprimée. Non seulement parce que cela +serait contraire à la conscience moderne, mais aussi parce qu’une +pareille mesure jetterait aussitôt tous les Juifs, riches et pauvres, +dans le parti révolutionnaire. + +A vrai dire, on ne peut rien entreprendre d’efficace contre nous. Jadis, +on enlevait aux Juifs leurs bijoux. Comment s’y prendrait-on aujourd’hui +pour saisir la fortune mobilière? Elle consiste en morceaux de papiers +imprimés, qui sont enfermés quelque part dans le monde, peut-être dans +des coffres-forts chrétiens. On peut sans doute par les impôts frapper +les actions et les obligations de chemins de fer, de banques, +d’entreprises industrielles de toutes natures, et dans les pays où +existe l’impôt progressif sur le revenu, l’ensemble de la fortune +mobilière peut être atteint. Mais de semblables mesures ne sauraient +uniquement être prises contre les Juifs, et là où, d’aventure, on les +prendrait, on verrait aussitôt se produire de graves crises économiques +qui ne se borneraient nullement aux Juifs--leurs premières victimes. Par +cette impossibilité d’atteindre les Juifs, la haine ne fait que se +renforcer et s’aigrir. Parmi les populations, l’antisémitisme grandit de +jour en jour, d’heure en heure, et doit continuer à grandir parce que +les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées. La +_causa remota_ est la perte de notre assimilabilité, survenue dans le +moyen âge; la _causa proxima_, notre surproduction en intelligences +moyennes, qui ne peuvent ni effectuer leur écoulement par en bas, ni +opérer leur mouvement ascensionnel par en haut--du moins de façon +normale. En bas, nous devenons révolutionnaires en nous _prolétarisant_ +et nous formons les sous-officiers de tous les partis subversifs. En +même temps, grandit en haut notre redoutable puissance financière. + + +CONSÉQUENCES DE L’ANTISÉMITISME + +La pression exercée sur nous ne nous rend pas meilleurs. Nous ne sommes +pas autrement que les autres hommes. Nous n’aimons pas nos ennemis, cela +est tout à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre soi-même a seul le +droit de nous le reprocher. L’oppression produit naturellement chez nous +une hostilité contre nos oppresseurs, et notre hostilité augmente à +nouveau l’oppression. Sortir de ce cercle est chose impossible. + +«Cependant, diront de doux rêveurs, cependant cela est possible. Il +suffit de faire appel à la bonté des hommes.» + +Ai-je encore vraiment besoin de fournir la preuve que c’est là un pur +radotage sentimental? Celui qui voudrait fonder l’amélioration de l’état +de choses actuel sur la bonté de tous les hommes écrirait en effet une +utopie! + +J’ai déjà parlé de notre «assimilation». Pas un seul instant je ne dis +que je la désire. Notre personnalité ethnique est historiquement trop +notoire, et, malgré toutes les humiliations, trop haute, pour que sa +disparition soit désirable. Peut-être pourrions-nous nous fondre +partout, sans laisser de traces, dans les peuples qui nous environnent, +si l’on nous laissait seulement tranquilles pendant deux générations. +Mais on ne nous laissera pas tranquilles. Après de courtes périodes de +tolérance, l’hostilité contre nous se réveille toujours et sans cesse. +Notre prospérité semble contenir quelque chose d’irritant, parce que le +monde était habitué depuis de nombreux siècles à voir en nous les plus +méprisables des pauvres. En outre, soit par ignorance, soit par +étroitesse d’esprit, on ne remarque pas que notre prospérité nous +affaiblit, en tant que Juifs, et nous fait perdre notre individualité. +L’oppression seule fait revivre en nous la conscience de notre origine. +Et la haine de notre entourage fait à nouveau de nous des étrangers. + +Ainsi, nous sommes et restons, que nous le voulions ou non, un groupe +historique reconnaissable à son homogénéité. + +Nous sommes un peuple--c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y +participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de +l’histoire. Dans la détresse, nous restons unis, et alors nous +découvrons soudain notre force. Oui, nous avons la force de former un +État et même un État modèle. Nous avons tous les moyens humains et +_pragmatiques_ nécessaires à cet effet. + +A vrai dire, le moment serait venu de parler ici de notre «matériel +humain», suivant l’expression quelque peu brutale aujourd’hui consacrée. +Mais il faut préalablement faire connaître les grandes lignes du projet, +auquel tout doit se rapporter. + + +LE PROJET + +Le projet, dans sa forme originaire, est infiniment simple, et il faut +qu’il le soit puisqu’il doit être compris de tous. + +Que l’on nous donne la souveraineté d’un morceau de la surface terrestre +en rapport avec nos légitimes besoins de peuple, et nous nous chargeons +nous-mêmes de tout le reste. La formation d’une nouvelle souveraineté +n’a rien de ridicule, ni d’impossible. Nous l’avons bien vue se +produire, de nos jours, chez des peuples qui ne sont pas, comme nous, +formés de classes moyennes, mais bien pauvres et incultes et, partant, +faibles. Les gouvernements des pays où sévit l’antisémitisme ont un vif +intérêt à nous procurer cette souveraineté. + +En vue de l’accomplissement de la tâche, simple en théorie, compliquée +dans la pratique, deux grands organes seront créés: La _Society of +Jews_, et la _Jewish Company_. + +Ce que la _Society of Jews_ a préparé scientifiquement et politiquement, +la _Jewish Company_ l’exécute pratiquement. La _Jewish Company_ s’occupe +de la liquidation de tous les intérêts matériels des Juifs qui se +retirent, et organise dans le nouveau pays les relations économiques. + +On ne doit pas, ainsi que cela a déjà été dit, se représenter le départ +des Juifs comme soudain. Il s’effectuera successivement et durera une +dizaine d’années. Tout d’abord, partiront les plus pauvres pour +défricher le pays. D’après un plan préalablement dressé, ils +construiront des chemins, des ponts, des routes, établiront des +télégraphes, rectifieront des rivières et édifieront leurs propres +demeures. Leur travail produit la circulation; la circulation, les +marchés, et les marchés attirent de nouveaux colons. Car chacun vient +volontairement, à ses risques et périls. Le travail que nous enfonçons +dans la terre augmente la valeur du pays. Les Juifs ne tarderont pas à +s’apercevoir qu’un nouveau champ est ouvert en permanence à leur esprit +d’entreprise--jusqu’ici haï et détesté. + +Aujourd’hui, si l’on veut créer un pays, il ne faut pas s’y prendre de +la manière qui eût été la seule possible il y a mille ans. Il est +insensé de vouloir faire retour à une civilisation vieillie, comme le +voudraient certains sionistes. Si, par exemple, nous nous trouvions en +situation de purger un pays des bêtes féroces, nous ne le ferions pas à +l’instar des Européens du Ve siècle. Nous ne marcherions pas isolés, +armés de javelots et de lances, contre les ours, mais nous organiserions +une grande et joyeuse chasse, rabattrions les bêtes, et jetterions parmi +elles une bombe de mélinite. Si nous voulons construire des édifices, +nous ne planterons pas au bord d’une mer des pilotis branlants, mais +nous construirons comme on le fait à présent. Nous construirons plus +hardiment et plus magnifiquement que cela n’a jamais été fait +auparavant. Car nous disposons de moyens qui n’existaient pas encore aux +temps historiques. + +Nos couches sociales les plus infimes sont suivies «là-bas» par celles +qui viennent immédiatement après elles. Celles qui désespèrent, +présentement, partent les premières. Elles sont conduites par les +représentants de l’intelligence moyenne, partout persécutée et +anormalement nombreuse. + +Par cet écrit, la question de la migration juive doit devenir l’objet +d’une discussion générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faille procéder à +un vote, car si cela était, la cause serait perdue d’avance. Qui ne veut +pas venir peut rester. L’opposition d’individus isolés est indifférente. + +Que celui qui veut être des nôtres suive notre drapeau et combatte pour +lui par la parole, par la plume, par l’action. + +Les Juifs qui se déclarent partisans de notre idée de l’État se rallient +autour de la _Society of Jews_. Par là, celle-ci acquiert, à l’égard des +gouvernements, l’autorité nécessaire pour parler et pour traiter au nom +des Juifs. La Société est reconnue, pour m’exprimer par analogie avec le +droit international, comme puissance politique «constituante». Et de ce +fait, l’État juif pourrait aussi déjà être considéré comme formé. Si +maintenant les puissances se montrent disposées à accorder au peuple +juif la souveraineté d’un territoire neutre, la _Society of Jews_ +délibérera au sujet du pays à acquérir. Deux territoires sont pris en +considération: la Palestine et l’Argentine. Des expériences de +colonisation juive dignes de remarque ont eu lieu sur ces deux points, +sans doute d’après le faux principe de l’infiltration successive. +L’infiltration doit toujours mal finir. Car, régulièrement, le moment +arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations, qui se +sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par +conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a +pour base notre souveraineté assurée. + +La _Society of Jews_ négociera avec les autorités souveraines des +territoires en question et cela sous le protectorat des puissances +européennes, si la chose leur agrée. Nous pouvons accorder à l’autorité +souveraine du pays dont nous voulons faire l’acquisition des avantages +énormes, prendre à notre charge une partie de la dette publique, +construire des voies de grande communication, dont nous avons nous-mêmes +également besoin, et nombre d’autres choses encore. Cependant, les pays +voisins gagnent déjà par la formation de l’État juif, parce que, en +grand comme en petit, la civilisation d’une contrée quelconque augmente +la valeur des territoires qui l’environnent. + + +PALESTINE OU ARGENTINE? + +Faut-il préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce +qu’on lui donne, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion +publique juive à cet égard. Elle constatera l’un et l’autre. + +L’Argentine est un des pays naturellement les plus riches de la terre, +d’une superficie colossale, avec une faible population et un climat +tempéré. La République Argentine aurait le plus grand intérêt à nous +céder un morceau de territoire. L’actuelle infiltration juive y a +produit, il est vrai, de la mauvaise humeur. Il faudrait donc expliquer +à la République Argentine la différence essentielle de la nouvelle +migration juive. + +La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait +un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple. Si Sa +Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire +forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe, +nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous +serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie. +Nous demeurerions, comme État neutre, en rapports constants avec toute +l’Europe, qui devrait garantir notre existence. En ce qui concerne les +Saints Lieux de la chrétienté, on pourrait trouver une forme +d’exterritorialité en harmonie avec le droit international. Nous +formerions la garde d’honneur autour des Saints Lieux et garantirions de +notre existence l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur +serait pour nous le grand symbole de la solution de la question juive, +après dix-huit siècles de cruelles souffrances. + + +LE BESOIN, L’ORGANE, LES RELATIONS + +Dans l’avant-dernier chapitre, j’ai dit: «La _Jewish Company_ organise +les relations économiques dans le nouveau pays.» A cela je crois devoir +ajouter quelques éclaircissements. Un projet comme le présent est menacé +dans sa base si les gens «pratiques» se prononcent contre lui. Or, les +gens pratiques ne sont, en général, que des routiniers, incapables de +sortir d’un cercle étroit d’idées surannées. Mais leur opposition est +d’un grand poids et peut beaucoup nuire au nouveau, tout au moins aussi +longtemps que le nouveau lui-même n’est pas assez fort pour jeter +par-dessus bord les «gens pratiques» avec leurs idées caduques. + +Lorsque le temps des chemins de fer fut arrivé pour l’Europe, il se +trouva des «gens pratiques» qui dénoncèrent la construction de certaines +lignes comme insensée, «parce qu’il n’y avait pas même assez de +voyageurs pour la diligence». On ne connaissait pas encore, alors, cette +vérité qui aujourd’hui nous apparaît comme élémentaire: à savoir que ce +ne sont pas les voyageurs qui font surgir le chemin de fer; mais que +c’est, au contraire, le chemin de fer qui fait surgir les voyageurs, en +admettant sans doute comme reconnue l’existence du besoin qui sommeille. + +Dans la catégorie de ces doutes «pratiques» qui précédèrent +l’établissement des chemins de fer, appartiendront les hésitations de +ceux qui ne peuvent pas se représenter comment, dans le nouveau pays, +encore à acquérir, à cultiver, doivent s’établir les relations +économiques parmi les nouveaux venus. + +Un homme pratique dira à peu près ce qui suit: + +«En admettant que la situation présente des Juifs soit, dans beaucoup +d’endroits, intenable et qu’elle doive empirer de plus en plus, en +admettant même que les Juifs émigrent dans le nouveau pays, comment y +gagneront-ils et qu’y gagneront-ils? De quoi vivront-ils? Les relations +économiques parmi beaucoup de gens ne se laissent cependant pas +organiser artificiellement du jour au lendemain.» + +A cela je réponds: Il ne saurait être question de l’établissement +artificiel de relations économiques et encore moins d’un pareil +établissement s’effectuant du jour au lendemain. Mais s’il est vrai que +les relations économiques ne peuvent pas s’organiser, il y a cependant +moyen de les activer. Par quoi? Par l’organe d’un besoin. Le besoin veut +être reconnu, l’organe demande à être créé, après quoi les relations +s’établissent toutes seules. + +Si le besoin qu’éprouvent les Juifs de se trouver dans une meilleure +situation est véritable, profond, si l’organe à créer de ce besoin, la +_Jewish Company_, est suffisamment puissant, les relations économiques +s’établiront en abondance dans le nouveau pays. + +Cela se trouve sans doute dans l’avenir, de même que se trouvait dans +l’avenir, pour la génération de 1830, le développement des services de +chemins de fer. Les chemins de fer furent cependant construits. On a +heureusement passé par-dessus les doutes des hommes pratiques de la +diligence. + + + + +CHAPITRE II + +LA JEWISH COMPANY + + +TRAITS PRINCIPAUX + +La _Jewish Company_ est en partie conçue d’après le modèle des grandes +compagnies territoriales--une _Chartered Company_ juive, si l’on veut. +Seulement, elle ne jouit pas du droit de souveraineté et elle ne +poursuit pas seulement des buts coloniaux. + +La _Jewish Company_ est constituée en société par actions sur la base +subjective du droit anglais, en conformité des lois et sous la +protection de l’Angleterre. Le siège principal est à Londres. Je ne +saurais dire, présentement, à combien doit se monter le capital social. +Nos nombreux spécialistes financiers en feront le calcul. Mais, pour ne +pas employer des expressions vagues, j’en fixe arbitrairement le chiffre +à un milliard de marks. Ce sera peut-être plus, peut-être moins. De la +forme de l’opération financière par laquelle les fonds seront +réunis--opération qui sera examinée plus loin--dépendra la fraction de +la grande somme devant être effectivement versée lors de la mise en +train. + +La _Jewish Company_ est une institution de transition. Elle est une +entreprise purement industrielle, qui reste toujours soigneusement +distincte de la _Society of Jews_. + +La _Jewish Company_ a tout d’abord la mission de liquider les biens +immobiliers des Juifs qui se retirent. La façon dont cela est fait +préserve des crises, assure à chacun ce qui lui appartient et rend +possible cette migration intérieure des concitoyens chrétiens qui a déjà +été indiquée. + + +AFFAIRES IMMOBILIÈRES + +Les immeubles en question sont des maisons, des biens-fonds et la +clientèle locale des maisons de commerce. Tout d’abord la _Jewish +Company_ se déclarera seulement prête à servir d’intermédiaire pour la +vente de ces immeubles. Car, dans les premiers temps, les ventes des +Juifs auront lieu de gré à gré et sans une grande baisse dans les prix. +Les succursales de la Compagnie se transformeront dans chaque ville en +bureaux centraux pour la vente des biens juifs. Chaque succursale ne +prélèvera à cet effet que la commission nécessaire à son entretien. + +Maintenant, il peut se faire que le développement de la situation +produise une dépression des prix, et que, par suite, survienne une +impossibilité de vente. Dans cette période, le rôle de la Compagnie, qui +n’avait d’abord consisté qu’à servir d’intermédiaire pour la vente des +biens, s’élargit. La Compagnie devient administratrice des immeubles +abandonnés et attend, pour reprendre leur vente, une époque plus +favorable. + +Elle perçoit les loyers des immeubles, afferme les terres et institue +des gérants pour les maisons de commerce, autant que possible également +sous forme d’affermage, à cause des soins nécessités. La +Compagnie aura partout tendance à faciliter à ces fermiers--des +chrétiens--l’acquisition de la propriété. Elle pourvoira surtout +entièrement, peu à peu, ses établissements européens d’employés et de +représentants (avocats, etc.) chrétiens. Et ceux-ci ne devront +aucunement devenir les valets des Juifs. Ils serviront pour ainsi dire +de libre contrôle à la population chrétienne afin que tout s’y passe +correctement, qu’il soit agi honnêtement et de bonne foi, et que nulle +part ne se produise un ébranlement intentionnel dans le bien-être +public. + +En même temps, la Compagnie figurera comme vendeuse de biens ou plutôt +comme échangeuse. Elle donnera une maison pour une maison, une terre +pour une terre, et cela «là-bas». Il faut, autant que possible, que tout +y soit transplanté comme si c’était «ici». Et, de ce fait, une source de +bénéfices considérables et licites s’ouvre pour la Compagnie. Elle +donnera «là-bas» de belles maisons modernes, pourvues de tout le +confort, et de bonnes terres, qui coûteront cependant beaucoup moins +cher, car elle aura acquis à bon marché le fonds et le tréfonds. + + +L’ACHAT DE LA TERRE + +Le pays à assurer à la _Society of Jews_, sur la base du droit +international, peut naturellement aussi être acquis par la voie du droit +privé. + +Les mesures à prendre par les particuliers en vue du déplacement +n’entrent pas dans ce travail. Mais la Compagnie a besoin de grandes +étendues de terre pour elle et pour nous. Elle s’assurera le sol +nécessaire par un achat considérable. Il s’agira principalement de faire +l’acquisition des biens domaniaux de l’actuelle autorité souveraine. Le +but est d’arriver, «là-bas», à entrer en possession de la terre sans +pousser les prix à une hauteur vertigineuse, de même qu’on vend «ici» +sans dépréciation des biens. Une élévation excessive des prix n’est +d’ailleurs pas à craindre, car la valeur de la terre, c’est d’abord la +Compagnie qui l’apporte, puisque c’est elle qui dirige la colonisation, +et cela, d’accord avec la _Society of Jews_, qui surveille. + +La Compagnie cédera à ses employés des terrains à bâtir à bon marché, +leur accordera, pour la construction de leurs belles demeures, des prêts +amortissables, qu’elle déduira de leurs appointements ou qu’elle portera +en compte peu à peu comme augmentation. Ce sera là, à côté des honneurs +qu’ils attendent, une forme de récompense pour leurs services. + +L’énorme bénéfice résultant de la spéculation de la terre devra revenir +tout entier à la Compagnie, parce qu’elle doit recevoir pour les risques +une prime indéterminée, comme tout autre entrepreneur. Là où il y a un +risque dans l’entreprise, il faut que le bénéfice de l’entrepreneur soit +généreusement favorisé. Mais aussi ce bénéfice excessif n’est-il +tolérable que là seulement. La corrélation de risque et prime renferme +la moralité financière. + + +LES CONSTRUCTIONS + +La Compagnie échangera donc des maisons et des terres. Elle gagnera et +doit gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela est clair pour quiconque +a observé, n’importe quand, l’augmentation de la valeur du sol par les +travaux de la civilisation. + +Cela se voit surtout dans les enclaves entre les villes et la campagne. +Des terrains non cultivés augmentent de valeur par la couronne touffue +d’œuvres de toutes natures que va tressant, autour d’eux, le progrès +ascendant. Une spéculation de terrains géniale, dans sa simplicité, a +été celle des hommes qui ont agrandi Paris. Ils ne construisirent pas +dans le voisinage immédiat des dernières maisons de la ville. Mais, +après avoir acheté les terrains attenants, ils commencèrent à élever des +immeubles à la bordure extrême. Par cette façon inverse de bâtir, la +valeur des lots de terrain augmenta rapidement, et, au lieu de +construire toujours les dernières maisons de la ville, ils ne +construisirent plus, une fois la bordure terminée, qu’à l’intérieur, +c’est-à-dire sur des terrains de prix. + +La Compagnie construira-t-elle elle-même ou donnera-t-elle ses ordres à +des architectes privés? Elle peut faire et fera l’un et l’autre. Elle a, +comme on le verra bientôt, une puissante réserve de forces actives--ne +devant absolument pas être exploitées d’après le système +capitaliste--qui se trouvent placées dans les heureuses et sereines +conditions de la vie, et qui, néanmoins, ne seront pas chères. Quant aux +matériaux de construction, nos géologues y ont pourvu en cherchant les +emplacements pour les villes. + +Quel sera maintenant le principe qui prévaudra dans la construction? + + +HABITATIONS OUVRIÈRES + +Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les +ouvriers) doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes. Je ne pense +en aucune façon aux tristes casernes ouvrières des villes européennes, +ni aux misérables cabanes qui se trouvent rangées autour des fabriques. +Nos maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la vérité, avoir l’air +uniformes parce que la Compagnie ne peut construire à bon marché que si +elle produit les matériaux par grandes masses. Mais ces maisons +individuelles avec leurs jardinets doivent, dans chaque endroit, +constituer, par leur réunion, de beaux corps d’ensemble. La nature de la +contrée stimulera l’heureux génie de nos jeunes architectes qui ne sont +point esclaves de la routine, et, même en admettant que le peuple ne +comprenne pas la grande inspiration qui domine le tout, il se sentira +néanmoins à son aise dans ce léger groupement. Le temple, qui surgira au +centre, y sera visible de loin, car ce n’est, en somme, que la vieille +foi qui nous conserve unis. Des écoles claires et saines, munies de tout +le matériel d’enseignement moderne, donneront l’instruction et +l’éducation à l’enfance. Puis, des écoles de perfectionnement +professionnel, qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront le simple +ouvrier capable d’acquérir des connaissances technologiques et lui +permettront de se familiariser avec la mécanique. Enfin, il y aura des +maisons de récréation pour le peuple, que la _Society of Jews_ dirigera +d’en haut, en vue de la moralité. + +Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que des bâtiments et non de ce qui +se passera en eux. + +La Compagnie construira les demeures ouvrières à bon marché, dis-je. Non +seulement parce que tous les matériaux seront présents en quantité, non +seulement parce que le terrain appartiendra à la Compagnie, mais aussi +parce qu’elle n’aura pas a payer les ouvriers pour cela. + +Les _farmers_, en Amérique, ont pour système de s’aider réciproquement +dans la construction de leurs maisons. Ce système bon enfant--lourd +comme les _block-houses_ qui en sont la conséquence--peut être amélioré +beaucoup. + + +LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS («UNSKILLED LABOURERS») + +Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire les ouvriers qui n’ont +point fait d’apprentissage), lesquels viendront tout d’abord du grand +réservoir russo-roumain, devront, de même, se bâtir réciproquement leurs +maisons. Nous n’aurons pas, pour commencer, de fer à nous, et nous +devrons aussi construire avec du bois. + +Cela changera plus tard, et les pauvres constructions de nécessité des +premiers temps seront alors remplacées par des constructions meilleures. + +Nos _unskilled labourers_ se construiront tout d’abord réciproquement +des logis, en apprenant à le faire, au préalable. Cependant, par le +travail, ils acquerront la propriété des maisons--pas tout de suite, +sans doute, mais en se conduisant bien pendant une période de trois ans. +De la sorte, nous obtiendrons des hommes zélés, habiles. Et un homme qui +a travaillé trois années durant, en observant une bonne discipline, est +formé pour la vie. + +Je viens de dire que la Compagnie n’aura pas besoin de payer ses +_unskilleds_. Oui, mais alors de quoi vivront-ils? + +Je suis en général opposé au _truck-system_ (système du troc). Mais avec +nos premiers colons, il devrait cependant être employé. La Compagnie +s’occupera d’eux sous tant de rapports, qu’elle pourra bien aussi les +entretenir. Le _truck-system_ ne devra demeurer en vigueur que pendant +les premières années seulement. Il sera d’ailleurs un bienfait pour les +ouvriers, en ce sens qu’il empêchera leur exploitation par les +détaillants et les cabaretiers. Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance, +impossible à nos petites gens la pratique du colportage, qu’ils +n’avaient du reste embrassé «ici» que forcés par les vicissitudes +historiques. Et elle tient dans sa main les ivrognes et les mauvais +garnements. Alors, dans les premiers temps de la prise de possession du +pays, il n’y aura donc pas de salaires? + +Si fait: des _sursalaires_. + + +LA JOURNÉE DE SEPT HEURES + +La journée de travail normale est la journée de sept heures! Cela ne +signifie pas que l’on coupe des arbres, que l’on creuse la terre, que +l’on transporte des pierres, bref que l’on fasse les innombrables +travaux qui sont à faire seulement pendant sept heures par jour. Non. On +travaillera quatorze heures. Mais les équipes d’ouvriers se relaieront +toutes les trois heures et demie. L’organisation sera toute militaire, +avec des grades, de l’avancement et des retraites. Il sera dit plus tard +où devra être pris l’argent pour les pensions. + +En trois heures et demie, un homme sain peut fournir beaucoup de travail +concentré. Après une pause de trois heures et demie, qu’il consacre à +son repos, à sa famille, à son perfectionnement professionnel, il se +trouve de nouveau tout dispos. De telles forces actives peuvent faire +des miracles. + +La journée de travail de sept heures! Elle rend possible quatorze heures +de travail ordinaire. C’est tout ce que peut contenir la journée. + +J’ai du reste la conviction que la journée de sept heures est +complètement réalisable. On connaît les expériences qui ont été faites +en Belgique et en Angleterre. Certains sociologues avancés prétendent +que la journée de cinq heures serait tout à fait suffisante. La _Society +of Jews_ et la _Jewish Company_ feront à ce sujet de nouvelles et +abondantes expériences--qui profiteront aussi aux autres peuples--et +s’il est prouvé que la journée de sept heures est pratiquement possible, +notre futur État l’adoptera comme journée normale légale. + +La Compagnie seule accordera constamment à son personnel la journée de +sept heures. Elle pourra aussi toujours le faire. + +Mais nous avons besoin de la journée de sept heures comme cri de +ralliement universel pour nos gens qui, on le sait, doivent venir de +leur propre gré. Ce doit être vraiment la Terre Promise... + +Celui donc qui travaillera plus de sept heures recevra un salaire +complémentaire en argent. Comme tous ses besoins sont couverts, et que +les invalides de sa famille sont pourvus par les établissements de +bienfaisance, centralisés par leur transfert dans le nouveau pays, il +peut par conséquent épargner quelque chose. Nous stimulerons l’instinct +de l’épargne, du reste déjà développé chez les gens de notre race, parce +qu’il facilite l’élévation de l’individu aux couches supérieures, et +parce que nous nous ménageons, par là, une énorme réserve de capitaux +pour de futurs emprunts. + +Le surplus de la journée de sept heures ne doit pas dépasser trois +heures, et encore, il ne peut s’effectuer qu’après l’avis conforme de +médecins. Car, dans la vie nouvelle, nos gens aborderont courageusement +le travail, et le monde verra alors seulement quel peuple laborieux nous +sommes. + +Je n’expose pas, quant à présent, le fonctionnement du _truck-system_ +chez les premiers occupants (bons, etc.), pas plus d’ailleurs que je +n’expose nombre d’autres détails, pour ne pas troubler le lecteur. + +Les femmes ne seront point admises aux lourds travaux et ne devront pas +faire d’heures supplémentaires. + +Les femmes enceintes seront dispensées de tout travail et recevront du +_truck_ une nourriture très abondante. Car nous avons besoin, pour +l’avenir, de fortes générations. + +Nous élèverons tout de suite les enfants dès le commencement, comme nous +l’entendons. Je ne m’étends pas là-dessus pour l’instant. + +Ce que je viens de dire à propos des demeures ouvrières des _unskilleds_ +et de leur manière de vivre est tout aussi peu une utopie que le reste. +Tout cela existe déjà dans la réalité, mais infiniment petit, inaperçu, +incompris. Pour la solution de la question juive, l’«Assistance par le +travail», que j’ai appris à connaître et à comprendre à Paris, m’a été +d’une grande utilité. + + +L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL + +L’Assistance par le travail, comme elle existe actuellement à Paris et +dans différentes villes de France, en Angleterre, en Suisse et en +Amérique, est quelque chose de chétivement petit. Cependant, il est +possible d’en faire quelque chose de très grand. + +Qu’est-ce que l’Assistance par le travail? + +Le principe est que l’on donne du travail à tout _unskilled_ besogneux, +un travail facile, n’exigeant aucun apprentissage, comme par exemple +faire du petit bois, confectionner des «margotins» (lesquels dans les +ménages parisiens servent à allumer le feu). C’est une espèce de travail +de prisonniers avant le crime, c’est-à-dire sans l’infamie. Personne n’a +plus besoin de devenir criminel par nécessité, s’il veut travailler. +Aucun suicide ayant la faim pour cause ne doit plus être commis. C’est +là, d’ailleurs, l’un des pires stigmates d’une civilisation où, de la +table des riches, l’on jette aux chiens des friandises. + +L’Assistance par le travail donne par conséquent du travail à chacun. +A-t-elle donc un débouché pour les produits? Non. Tout au moins, elle +n’a pas de débouché suffisant. Voilà le vice de l’organisation +existante. Cette assistance travaille toujours avec perte. Assurément, +elle s’y attend. Car c’est un établissement de bienfaisance. L’aumône se +présente comme la différence entre les frais avoués et le produit de la +vente. Au lieu de donner deux sous au mendiant, elle lui donne un +travail sur lequel elle perd deux sous. Mais le mendiant loqueteux, qui +est devenu un noble ouvrier, gagne 1 fr. 50. Pour 10 centimes, 150! Cela +s’appelle multiplier quinze fois une bienfaisance qui a cessé d’être +humiliante. Cela s’appelle faire d’un milliard quinze milliards. + +Il est vrai que l’Assistance perd les 10 centimes, tandis que la _Jewish +Company_, elle, non seulement ne perdra pas le milliard, mais réalisera +des bénéfices gigantesques. + +A cela, il faut ajouter le côté moral. Grâce à la petite Assistance, +telle qu’elle existe à l’heure présente, s’opère déjà le relèvement +moral par le travail, jusqu’à ce que l’homme sans occupation ait trouvé +un emploi conforme à ses capacités dans son ancienne profession ou dans +une nouvelle. Il a tous les jours quelques heures de libres pour +chercher. Et l’Assistance sert elle-même d’intermédiaire. + +L’inconvénient de la petite institution existante est qu’il ne faut pas +faire de concurrence aux marchands de bois, etc. Les marchands de bois +sont électeurs, ils crieraient, et ils auraient raison! Il ne faut pas +davantage faire concurrence au travail des maisons de détention. L’État +doit occuper et entretenir ses criminels. + +Il sera surtout difficile, dans une vieille société, de faire de la +place à l’Assistance par le travail. + +Mais dans notre société nouvelle! Il nous faut avant tout une quantité +énorme d’_unskilled labourers_ pour nos travaux de prise de possession: +routes, déboisements, élévations de terrain, chemins de fer, +télégraphes, etc. Tout cela aura lieu en conformité d’un grand plan +préalablement établi. + + +LE MARCHÉ + +En faisant passer le travail dans le nouveau pays, nous y apporterons en +même temps aussi le marché. Sans doute, pour commencer, seulement un +marché des premiers besoins de la vie, bétail, blé, vêtements +d’ouvriers, outils, armes, et ainsi de suite. Tout d’abord, nous ferons +nos emplettes dans les États voisins ou en Europe. Mais après, nous nous +rendrons le plus tôt possible indépendants. Les entrepreneurs juifs se +seront rapidement rendu compte des chances qui s’offrent à eux. + +Peu à peu, par l’armée des employés de la Compagnie, des besoins plus +raffinés seront importés. (Au nombre des employés je compte aussi les +officiers des troupes de police, qui devront toujours représenter à peu +près la dixième partie des immigrés mâles. Ce qui sera suffisant pour +faire face aux mutineries des mauvais éléments, car l’immense majorité +est composée de gens paisibles.) + +Les besoins raffinés des employés bien placés produiront de nouveau un +marché plus riche, qui ira en se développant. Dès qu’ils se seront créé +un chez eux, les hommes mariés feront venir leurs familles; les +célibataires, leurs parents et leurs frères et sœurs. Nous voyons +parfaitement ce mouvement chez les Juifs qui émigrent aux États-Unis. +Dès que l’un d’eux a du pain à manger, il fait venir les siens. Les +liens de la famille sont si forts dans le judaïsme! La Société et la +Compagnie agiront de concert pour fortifier et élever encore davantage +la famille. + +Je ne parle pas ici du côté moral, cela va de soi, mais du côté +matériel. Les employés auront une indemnité pour leurs femmes et leurs +enfants. Nous avons besoin de gens, de tous ceux qui sont là et de tous +ceux qui viendront après. + + +AUTRE CATÉGORIE D’HABITATIONS + +J’ai abandonné le fil principal de cette explication de la construction +des demeures ouvrières par les ouvriers eux-mêmes. Je le reprends +maintenant pour parler d’autres catégories d’habitations. La Compagnie +fera aussi construire par ses architectes des maisons pour les petits +bourgeois, soit comme objet d’échange, soit pour de l’argent. Elle fera +établir et reproduire environ une centaine de types de maisons. Ces +jolis modèles constitueront en même temps une partie de la propagande. +Chaque maison aura son prix fixe. La bonté de l’exécution sera garantie +par la Compagnie, qui ne voudra réaliser aucun bénéfice sur la +construction. Oui, mais où seront placées ces maisons? C’est ce qui sera +indiqué dans les groupes locaux. + +La Compagnie ne voulant rien gagner sur les travaux de construction et +se contentant des bénéfices qui résulteront pour elle de la vente du +fonds et du tréfonds, il sera à désirer que beaucoup d’architectes +privés construisent pour des particuliers. Par là, la propriété foncière +acquerra plus de valeur et le luxe arrivera dans le pays. Or, le luxe +est ce dont nous avons besoin sous différents rapports. Notamment en vue +de l’art, de l’industrie, et, dans un temps plus éloigné, de la +décadence des grandes fortunes. + +Car les Juifs riches qui, maintenant, sont obligés de cacher +anxieusement leurs trésors et de donner leurs tristes fêtes, les rideaux +baissés, pourront, «là-bas», jouir en pleine liberté. Si cette +émigration s’effectue avec leur concours, le capital sera réhabilité +chez nous, dans le nouveau pays, attendu qu’il aura montré son utilité +dans une œuvre sans précédent. Si les Juifs les plus riches commencent à +construire «là-bas» leurs châteaux, que l’on regarde déjà d’un œil si +jaloux en Europe, il sera bientôt de mode d’aller y occuper de +somptueuses demeures. + + +DE QUELQUES FORMES DE LA LIQUIDATION + +La _Jewish Company_ succède aux Juifs dans la possession ou +l’administration de leurs immeubles. + +Cette tâche est facile à remplir lorsqu’il s’agit de maisons et de +biens-fonds. Mais comment faudra-t-il procéder avec les maisons de +commerce, les fabriques, etc.? + +Il y faudra employer des formes variées et que l’on ne saurait par +avance énumérer. Et cependant cela n’offre pas de difficultés non plus. +Car, dans chaque cas particulier, le propriétaire d’une maison de +commerce, lorsqu’il se décide de plein gré à émigrer, s’entendra avec +les succursales de la Compagnie de son ressort relativement à la forme +de liquidation la plus favorable pour lui. + +En ce qui concerne les plus petits commerces, dans l’exploitation +desquels l’action personnelle du propriétaire est le principal, et où +l’arrangement du peu de marchandises qui s’y trouvent est l’accessoire, +le transfert de la fortune s’effectue avec une grande facilité. La +Compagnie crée pour l’émigrant un champ d’activité assuré, et son +minuscule matériel peut être remplacé «là-bas» par un bien-fonds avec un +crédit pour l’acquisition de machines. + +Nos gens, qui sont ingénieux, se seront bientôt mis au courant, car les +Juifs, on le sait, s’adaptent vite à toutes les espèces d’industries. +C’est ainsi que beaucoup de marchands peuvent devenir de petits +industriels agricoles. La Compagnie peut même consentir, avec des pertes +apparentes, à prendre à son compte l’avoir immobilier des plus pauvres, +pour obtenir la culture gratuite de certaines parcelles de terrain, ce +qui augmente la valeur de ses autres parcelles. + +Dans les exploitations moyennes, où l’organisation spéciale est tout +aussi importante ou même déjà plus importante que l’action personnelle +du propriétaire, et où le crédit de celui-ci joue un rôle décisif, on +peut recourir à différentes formes de liquidation. C’est là aussi un des +principaux points qui intéressent la migration intérieure des chrétiens. +Le Juif qui se retire ne perd pas son crédit personnel, mais il +l’emporte et l’emploiera utilement «là-bas» à son établissement. La +Compagnie lui ouvre un compte courant. Il peut donc, à son choix, vendre +sa maison ou la confier à des gérants, sous la surveillance de la +Compagnie. Le gérant peut figurer comme fermier. Il peut aussi, par des +paiements partiels, préparer l’achat successif. La Compagnie assure par +ses inspecteurs et ses avocats la bonne administration de la maison de +commerce abandonnée et la régularité des paiements. + +La Compagnie figure ici comme curatrice des absents. Mais, si un Juif ne +peut pas vendre sa maison de commerce, s’il ne la confie pas non plus à +un mandataire, et si, néanmoins, il ne veut pas l’abandonner, eh bien! +il reste dans son actuelle résidence. D’ailleurs, même ceux qui restent +n’empirent pas leur situation: ils sont allégés de la concurrence de +ceux qui se sont retirés, et l’antisémitisme, avec son sacramentel: +«N’achetez pas chez les Juifs!» a cessé d’exister. + +Si le propriétaire d’un fonds de commerce, qui émigre, veut exploiter +«là-bas» le même commerce, il peut s’organiser d’avance à cet effet. +Démontrons cela par un exemple: La raison sociale X. est une importante +maison de modes. Son propriétaire veut émigrer. Il établit tout d’abord, +dans son futur lieu d’habitation, une succursale à laquelle il cède ses +marchandises de rebut. Les premiers émigrants pauvres constituent sa +première clientèle. Mais, peu à peu, des gens s’en vont là-bas qui +demandent des marchandises supérieures. Alors X. y envoie des articles +nouveaux, puis les plus nouveaux. Sa succursale devient déjà d’un bon +rapport pendant que la maison principale existe encore. X. possède enfin +deux maisons. Il vend l’ancienne ou il en confie la gérance à son +représentant chrétien, et lui-même s’en va là-bas dans sa nouvelle +maison. + +Un exemple plus grand: Y. et fils ont un gros commerce de charbons, +comprenant des mines et des usines. Comment s’y prendre pour liquider +une affaire de cette importance? La mine de charbon, avec tout ce qui +s’y rattache, peut être tout d’abord achetée par l’État dans lequel elle +se trouve. Elle peut aussi être acquise par la _Jewish Company_, qui +paie le prix d’achat en partie avec des terres situées là-bas, en partie +en argent comptant. Une troisième possibilité serait la fondation d’une +Société par actions «Y. et fils». Une quatrième, la continuation de +l’exploitation sur la base actuelle. Seulement, les propriétaires +émigrés, même s’ils retournaient, à l’occasion, pour l’inspection de +leurs biens, seraient des étrangers, des étrangers jouissant comme tels, +dans les pays civilisés, de l’absolue protection des lois. Cela se voit +d’ailleurs tous les jours dans la vie. Il y a une cinquième possibilité +tout particulièrement féconde et grandiose, mais que je me borne à +indiquer parce qu’il n’existe encore en sa faveur que des exemples peu +nombreux et peu probants, quelque proche du reste qu’elle soit déjà de +notre conscience moderne. Y. et fils peuvent céder leur entreprise, +contre dédommagement, à l’ensemble de leurs employés actuels. Les +employés se constituent en société avec responsabilité limitée, et +peuvent peut-être arriver, à l’aide de la banque nationale qui ne prend +pas d’intérêt usuraire, à payer à Y. et fils le prix de rachat. Les +employés amortissent ensuite l’emprunt qui leur a été accordé par la +banque nationale, par la _Jewish Company_ ou par Y. et fils eux-mêmes. + +La _Jewish Company_ liquide les plus petits comme les plus grands. Et +ce, pendant que les Juifs émigrent tranquillement, qu’ils créent la +nouvelle patrie, la Compagnie est là, qui, en sa qualité de grande +personne juridique, dirige le départ, garde les biens abandonnés, se +porte caution du bon ordre de la liquidation par sa fortune visible, +palpable, et répond d’une façon durable pour les émigrés. + + +LES GARANTIES DE LA COMPAGNIE + +Sous quelle forme la Compagnie garantira-t-elle qu’il ne se produira, +dans les pays abandonnés, ni appauvrissements, ni crises économiques? + +Il a déjà été dit que d’honnêtes antisémites devront être associés à +l’œuvre pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en +conservant leur entière liberté, précieuse pour nous. + +Mais, de son côté, l’État a aussi des intérêts fiscaux qui peuvent être +lésés. Il perd une classe peu importante au point de vue civique, mais +très estimée comme contribuable. Il faut que, pour cela, une +compensation lui soit offerte. Nous la lui offrons indirectement--en +laissant dans le pays les maisons de commerce et les industries créées +par la sagacité et l’application propres à notre race, en facilitant aux +citoyens chrétiens l’occupation des positions par nous abandonnées, et +en rendant ainsi possible l’avènement au bien-être de masses +entières--ce qui est sans exemple par ce temps de paix. + +La Révolution française avait montré en petit quelque chose de +semblable. Mais, pour cela, le sang avait dû couler à torrents sous la +guillotine, dans toutes les provinces du pays, et sur les champs de +bataille de l’Europe. Et, dans ce but, les droits hérités et acquis +avaient dû être brisés. Pourtant, par là, ne s’étaient enrichis que les +rusés acheteurs des biens nationaux. Dans sa sphère d’action, la _Jewish +Company_ procurera aux différents États des avantages directs. Partout +pourra être assurée aux gouvernements, aux conditions les plus +favorables, la vente des biens abandonnés par les Juifs. Les +gouvernements, à leur tour, pourraient employer en grandes masses ces +amiables expropriations à certaines améliorations sociales. + +La _Jewish Company_ prêtera son concours aux gouvernements et aux +parlements qui voudront diriger la migration intérieure des citoyens +chrétiens, et elle paiera ainsi des taxes considérables. + +Ainsi que cela a été dit, la Compagnie aura son siège social à Londres, +parce qu’elle doit être, par rapport au droit privé, sous la protection +d’une grande puissance actuellement non antisémite. Mais, si on l’appuie +officiellement et officieusement, la Compagnie fournira en tous pays une +vaste surface à l’impôt. Elle créera partout des succursales imposables. +En outre, elle offrira l’avantage d’une double inscription immobilière, +c’est-à-dire qu’elle paiera des droits doubles. Même là où elle ne +figure que comme agence immobilière, elle se donnera les apparences +passagères de l’acheteur. Et elle se trouvera un instant dans le Grand +Livre comme propriétaire, même si elle ne veut pas posséder. + +Il est vrai maintenant que c’est là une pure affaire de calcul. Il +faudra examiner de proche en proche et décider jusqu’où la Compagnie +peut aller dans cette voie sans compromettre son existence. Elle +s’expliquera loyalement à ce sujet avec les ministres des Finances, qui, +voyant clairement sa bonne volonté, accorderont partout les facilités +nécessaires à la réalisation, dans des conditions favorables, de la +grande entreprise. + +Une autre concession à obtenir directement est celle relative au +transport des marchandises et des personnes. Là où les chemins de fer +appartiennent à l’État, la chose ne souffrira aucun doute. Des chemins +de fer privés, la Compagnie obtiendra des faveurs comme tout grand +expéditeur. Elle devra naturellement faire voyager nos gens et +transporter leurs effets à aussi bon marché que possible, attendu que +chacun se rendra là-bas à ses propres frais. Pour les classes moyennes, +il y a le système Cook; pour les classes pauvres, existe le tarif +réduit. La Compagnie pourrait beaucoup gagner par la réduction obtenue +sur les voyageurs et sur les marchandises. Mais son principe doit être, +ici aussi, de ne retirer que les frais de son entretien. + +L’industrie des transports est dans beaucoup d’endroits entre les mains +des Juifs. Les maisons d’expédition sont les premières dont la Compagnie +aura besoin et les premières qu’elle liquidera. Les propriétaires de ces +maisons entreront au service de la Compagnie ou s’établiront là-bas à +leur compte. Le lieu d’arrivée a besoin d’expéditeurs de réception. Or, +comme c’est là une excellente industrie, et que là-bas on peut et l’on +doit gagner aussitôt, les hommes entreprenants ne manqueront pas. + +Il est inutile de nous étendre sur les détails purement commerciaux de +cette émigration en masse, lesquels veulent être rationnellement +appropriés au but qu’il s’agit d’atteindre. A la solution logique de +cette question doivent s’employer et s’emploieront beaucoup d’esprits +sagaces. + + +DE QUELQUES TRAVAUX DE LA COMPAGNIE + +Plusieurs de ces travaux auront en quelque sorte un caractère +coopératif. Un seul exemple: successivement la Compagnie commencera à +produire au début, dans ses établissements, des articles industriels, +tout d’abord pour nos propres émigrants pauvres: vêtements, linges, +souliers, etc. Car, dans les lieux de départ européens, nos pauvres gens +seront habillés de neuf. On ne leur fera pas ainsi un cadeau, parce +qu’ils ne doivent pas être humiliés. On leur échangera seulement leurs +vieux effets contre des effets neufs. Si la Compagnie y perd quelque +chose, elle l’inscrira dans ses livres comme perte commerciale. Ceux qui +sont dénués de moyens seront, pour l’habillement, débiteurs de la +Compagnie, et la paieront là-bas par des heures de travail +supplémentaires, dont il leur sera fait remise pour leur bonne conduite. + +Ici, les sociétés d’émigration existantes auront d’ailleurs l’occasion +d’intervenir secourablement. Tout ce qu’elles avaient l’habitude de +faire pour les Juifs émigrants, elles devront, à l’avenir, le faire pour +les colons de la _Jewish Company_. La forme de cette intervention sera +facile à trouver. + +Déjà, dans le nouvel habillement des émigrants pauvres, il doit y avoir +quelque chose de symbolique: «Vous commencez à présent une nouvelle +existence!» La _Society of Jews_ prendra ses mesures pour que, longtemps +avant le départ et même en route, on entretienne un état d’âme sérieux +et grave par des prières, des conférences populaires, des leçons sur le +but de l’entreprise, des prescriptions hygiéniques pour les nouveaux +lieux d’habitation et des instructions relatives au travail futur. Car +la Terre Promise est la terre du travail. A leur arrivée, les émigrants +seront reçus solennellement par nos premières autorités, sans folle +joie, car la Terre Promise doit d’abord être conquise. Mais déjà, il +faut que ces pauvres gens voient qu’ils sont chez eux. + +L’industrie du vêtement de la Compagnie ne produira pas au hasard. La +Compagnie devra apprendre en temps utile de la _Society of Jews_, qui en +sera informée par les groupes locaux, le nombre, le jour d’arrivée et +les besoins des émigrants. De la sorte il lui sera possible de procéder +avec prévoyance. + + +IMPULSION INDUSTRIELLE + +La tâche de la _Jewish Company_ et celle de la _Society of Jews_ ne +peuvent, dans ce projet, être exposées tout à fait séparément. De fait, +ces deux grands organes devront incessamment agir de concert. La +Compagnie ne pourra se passer de l’autorité morale et de la protection +de la Société, de même que la Société ne pourra se dispenser du concours +matériel de la Compagnie. Dans la direction très méthodique du vêtement, +par exemple, se trouve déjà le faible commencement de l’expérience faite +en vue d’éviter les crises de la surproduction. + +Et partout où la Compagnie se présentera comme industrielle, elle +procédera de la même façon. + +Mais, en aucun cas, elle ne doit écraser de sa supériorité les +entreprises indépendantes. Nous ne sommes collectivistes que là où +l’exigent les énormes difficultés de la tâche. Pour le reste, nous +soignons et cultivons l’individu avec ses droits. La propriété privée +doit se développer chez nous, libre et respectée, comme la base +économique de l’indépendance. Aussi nous empressons-nous d’élever nos +premiers _unskilleds_ à la propriété privée. + +Il faut que l’esprit d’entreprise soit secondé de toutes les manières. +L’établissement de nouvelles industries sera favorisé par une politique +douanière rationnelle, par l’obtention de matières premières à bon +marché et par un bureau de statistique industrielle publiant ses +travaux. + +L’esprit d’entreprise peut être stimulé de saine façon. Les hardiesses +spéculatives sans méthode doivent être évitées. L’établissement de +nouvelles industries est rendu public en temps opportun, de sorte que +les entrepreneurs qui s’avisent, six mois plus tard, de se consacrer à +une industrie donnée, ne soient pas entraînés dans la crise, dans la +misère. Comme le but de tout nouvel établissement doit être porté à la +connaissance de la Société, la situation des affaires industrielles +peut, en tout temps, être exactement connue de chacun. + +En outre, on procure aux entrepreneurs les bras ouvriers centralisés. +L’entrepreneur s’adresse au bureau central de placement, qui, pour ses +bons offices, ne percevra qu’un droit nécessaire à son propre entretien. +L’entrepreneur télégraphie: «J’ai besoin demain, pour trois jours, trois +semaines, ou trois mois, de cinq cents _unskilleds_». Et demain arrivent +à son exploitation agricole ou industrielle les 500 ouvriers demandés, +que le bureau central de placement réunit en les faisant venir de +partout où ils sont disponibles. Le primitif et lourd système de la +_Sachsengaengerei_[5] se transforme ici en une institution judicieuse, +militairement organisée. Il va sans dire qu’on ne fournit pas des +esclaves de travail, mais seulement des ouvriers travaillant sept heures +par jour, qui conservent leur organisation spéciale, et pour qui, même +lorsqu’ils changent de localité, le temps de service continue, avec ses +grades, avancement, et droit à la retraite. L’entrepreneur particulier a +aussi la faculté de se procurer ailleurs ses bras ouvriers, s’il le +veut. Mais il le pourra difficilement. La Société saura empêcher que +l’on attire dans le pays des esclaves de travail non Juifs par un +certain boycottage des industriels récalcitrants, par des difficultés +apportées à la circulation et autres de même nature. Il faudra donc +prendre des ouvriers de sept heures. Et c’est ainsi que nous nous +approchons presque sans effort de la journée normale de sept heures de +travail. + + [5] Mot intraduisible qui signifie à peu près: les «allées et venues + des Saxons», et qui se dit par allusion au déplacement des ouvriers + agricoles saxons et elbiens qui vont annuellement faire les moissons + dans l’Allemagne du Sud. + + +LES ARTISANS + +Inutile d’ajouter que ce qui est vrai des _unskilleds_ l’est aussi et à +plus forte raison des artisans. Les ouvriers des fabriques peuvent, eux +aussi, être compris dans la même catégorie. Le bureau central de +placement les procure également. + +En ce qui concerne les artisans établis, les petits maîtres--que nous +cultiverons soigneusement en vue des futurs progrès de la technique, à +qui nous inculquerons des connaissances technologiques même lorsqu’ils +ne seront plus des jeunes gens, et à l’usage desquels des fils +électriques conduiront la force hydraulique et la lumière--ces ouvriers +indépendants devront également être cherchés et trouvés par le bureau +central de placement de la Société. Ici, le groupe local s’adresse au +bureau central: «Nous avons besoin de tant et tant de menuisiers, de +serruriers, de verriers, etc.» Le bureau publie cette indication. Les +hommes s’annoncent. Ils partent avec leurs familles pour la localité où +l’on a besoin d’eux et y restent à demeure, nullement écrasés par une +concurrence mal ordonnée. La patrie durable et bonne est née pour eux. + + +L’OPÉRATION FINANCIÈRE + +On a supposé, comme capital social de la _Jewish Company_, une somme +fantastique. Le chiffre véritablement nécessaire devra être fixé par des +spécialistes financiers. Il sera, en tous les cas, énorme. Comment cette +somme peut-elle être réunie? Elle peut l’être par trois moyens +différents, que la Société aura à examiner. La Société, cette grande +personne morale, le _Gestor_ des Juifs, se compose de nos hommes les +plus purs, les meilleurs, qui ne peuvent ni ne doivent tirer aucun +profit matériel de l’affaire. Bien qu’au commencement la Société ne +dispose que d’une autorité morale, celle-ci suffira cependant pour +accréditer la _Jewish Company_ auprès du peuple juif. La _Jewish +Company_ n’aura vraiment des chances de réussite commerciale que +lorsqu’elle aura reçu en quelque sorte l’estampille de la Société. Pour +former la _Jewish Company_, il ne suffira donc pas qu’un groupe +quelconque de financiers se réunissent. La Société examinera, choisira, +décidera, et, avant de donner son approbation à la fondation, elle +s’entourera de toutes les garanties nécessaires à la réalisation +consciencieuse du projet. Il ne saurait être fait des expériences avec +des forces insuffisantes, car cette entreprise doit réussir du premier +coup. L’insuccès de la chose compromettrait l’idée pour des années et +peut-être la rendrait pour toujours impossible. + +Les trois moyens par lesquels on peut réunir le capital social sont: 1º +la haute banque; 2º la banque intermédiaire; 3º une souscription +nationale. + +La fondation par la haute banque serait la plus facile, la plus rapide +et la plus sûre. L’argent nécessaire peut être trouvé dans le plus bref +délai, au sein des grands groupes financiers existants, par simple +délibération. Cela aurait le grand avantage que le milliard--pour nous +en tenir à ce chiffre supposé--n’aurait pas besoin d’être versé +immédiatement en totalité. Il aurait en outre cet autre avantage que le +crédit de ces très importants groupes financiers serait acquis à +l’entreprise. + +Dans la puissance financière juive sommeillent encore beaucoup de forces +politiques inutilisées. Cette puissance financière est représentée par +les ennemis du judaïsme, comme étant aussi active qu’elle pourrait être, +ce qu’elle n’est pas en réalité. Les Juifs pauvres n’éprouvent que la +haine que provoque cette puissance financière, mais le profit, +l’allègement de leurs maux qui pourrait en résulter, les Juifs pauvres +ne l’ont pas. Le crédit des grands Juifs de la finance devrait être mis +au service de l’idée nationale. Mais si ces messieurs, naturellement +très satisfaits de leur situation, n’éprouvent pas le besoin de faire +quelque chose pour leurs frères de race, que l’on rend, à tort, +responsables des grandes fortunes de quelques-uns, alors la réalisation +de ce projet offrira l’occasion d’effectuer une séparation marquée entre +eux et le reste du judaïsme. + +La haute banque ne sera d’ailleurs nullement invitée à fournir, par +bienfaisance, une somme aussi énorme. Ce serait une folle prétention. +Les fondateurs et actionnaires de la _Jewish Company_ doivent bien +plutôt faire une bonne affaire, et ils pourront d’avance juger des +chances en perspective. Car la _Society of Jews_ sera en possession des +documents propres à leur permettre de se rendre un compte exact de +l’avenir réservé à la Compagnie. La _Society of Jews_ aura étudié avec +soin l’étendue du nouveau mouvement juif et sera à même de faire +connaître d’une façon absolument sûre aux fondateurs de la Compagnie +quelle sera la participation sur laquelle celle-ci pourra compter. Par +l’établissement de la nouvelle statistique universelle des Juifs, la +Société accomplira pour la Compagnie des travaux analogues à ceux que +les «Sociétés d’études» ont l’habitude d’exécuter en France, avant que +l’on passe à l’opération financière d’une grande entreprise. + +Néanmoins, la chose n’aura peut-être pas le précieux suffrage des +magnats de la finance juive. Ceux-ci essaieront peut-être même, par +leurs valets et leurs agents secrets, d’engager la lutte contre notre +mouvement. Une pareille lutte, nous la soutiendrions, comme toutes +celles qui pourraient nous être imposées, avec une âpreté exempte de +tout ménagement. + +Les magnats de la finance se contenteront peut-être aussi d’expédier +l’affaire par un sourire d’excuse. + +Elle est réglée par cela? + +Non pas! + +Alors on a recours, pour réunir le capital social, au second moyen, +c’est-à-dire aux Juifs de fortune intermédiaire. La banque juive +intermédiaire devrait être rassemblée, au nom de l’idée nationale, +contre la haute banque, en une seconde et formidable puissance +financière. Ce qui aurait l’inconvénient de ne constituer, tout d’abord, +qu’une affaire financière, attendu que le milliard devrait être versé +intégralement--autrement on ne doit pas commencer--et, comme cet argent +n’aurait d’utilisation que lentement, il se produirait, pendant les +premières années, toutes sortes d’affaires de banque et de crédit. Et il +ne serait pas impossible que le but primitif tombât ainsi peu à peu dans +l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire auraient de la sorte trouvé +une nouvelle grande affaire, et la migration juive s’enliserait. + +L’idée de cette réunion de capitaux n’est nullement fantastique. A +différentes reprises, on a essayé de réunir l’argent catholique contre +la haute banque juive. Qu’on puisse aussi la combattre avec de l’argent +juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas pensé jusqu’à présent. + +Mais que de crises tout cela aurait pour conséquence! Que de préjudices +éprouveraient les pays où se produiraient de pareilles luttes +financières! Et combien de progrès y ferait l’antisémitisme! + +Cette façon de procéder ne m’est donc pas sympathique. Et, si j’en fais +mention, c’est simplement parce qu’elle est dans le développement +logique de l’idée. + +J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires saisiront la balle au +bond. + +En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée non plus par le refus des +riches intermédiaires. C’est, au contraire, alors qu’elle s’affirme avec +force. + +Car la _Society of Jews_, qui n’est pas composée de gens d’affaires, +peut en ce cas essayer la fondation de la Compagnie en faisant appel aux +éléments nationaux. + +Le capital social de la Compagnie peut être trouvé, sans le concours de +la haute banque ou du syndicat de la banque intermédiaire, par une +souscription immédiate. Non seulement les pauvres petits Juifs, mais +encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs, souscriront à +cet emprunt, divisé en très petites parts. Ce serait une forme +caractéristique et nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque veut +se prononcer pour cette solution de la question juive, pourrait exprimer +son opinion par une souscription conditionnelle. Dans la condition se +trouve la bonne sûreté. Le versement intégral serait à effectuer si +toute la somme est souscrite; dans le cas contraire, le premier acompte +serait rendu. + +Mais, si la somme nécessaire est couverte dans le monde entier par +l’imposition nationale, alors chacune des petites sommes est garantie +par les innombrables autres petites sommes. + +A cet effet l’appui formel et décisif des gouvernements intéressés +serait naturellement nécessaire. + + +LES GROUPES LOCAUX + +Transplantation. + +Je me suis borné jusqu’ici à faire voir comment l’émigration peut +s’effectuer sans secousse économique. Cependant une pareille émigration +ne va pas sans beaucoup de fortes et profondes émotions. Il y a de +vieilles habitudes, des souvenirs qui nous attachent aux lieux, car nous +sommes des hommes. Nous avons des berceaux, nous avons des tombes, et +l’on sait ce que sont les tombes au cœur juif. Les berceaux, nous les +emportons avec nous--en eux sommeille, rose et souriant, notre avenir. +Nos chères tombes, il nous faut les abandonner; je crois que c’est +d’elles que--peuple avide--nous nous séparerons le plus difficilement. +Mais il le faut. + +Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation et de nos tombes la +nécessité économique, la haine et la pression politique. Déjà, +présentement, les Juifs passent à chaque instant d’un pays dans l’autre. +Il se produit même un fort mouvement d’émigration par delà l’Océan, +jusqu’aux États-Unis--où, non plus, l’on ne nous aime pas. Où nous +aimera-t-on, aussi longtemps que nous n’aurons pas de patrie qui nous +soit propre? + +Mais nous voulons donner aux Juifs une patrie. Non pas en les arrachant +violemment de leur sol. Non, mais en les enlevant prudemment avec toutes +leurs racines et en les transplantant dans un sol meilleur. Car, si nous +voulons, dans la vie politique et économique, créer des conditions +nouvelles, nous entendons, par contre, dans la vie du sentiment, +conserver religieusement tout un passé auquel nous sommes si +profondément attachés. Je ne veux donner à ce sujet que peu +d’indications. Car, ici, le projet court le plus grand danger d’être +considéré comme un rêve mystique. + +Et cependant cela aussi est possible et vrai. Seulement, dans la +réalité, cela apparaît comme quelque chose d’un peu confus et vague, que +l’on peut cependant, par l’organisation, rendre rationnel. + + +LA MIGRATION PAR GROUPES + +Nos gens doivent émigrer par groupes, par groupes de familles et d’amis. +Personne n’est obligé de se joindre au groupe de son lieu d’habitation. +Chacun peut, après avoir liquidé ses affaires, partir et voyager comme +il l’entend. Chacun voyageant à ses propres frais, peut choisir, en +chemin de fer et en bateau, la classe qui lui convient. Nos trains de +chemins de fer et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être qu’une +classe. Car, au cours d’un si long voyage, la différence de possession +constitue pour les pauvres quelque chose de pénible à supporter. Et, +bien que nous ne conduisions pas nos gens à un amusement, nous ne +voulons pas, cependant, gâter leur bonne humeur. + +Personne ne voyagera dans la misère. Par contre, l’agrément et +l’élégance ne perdent point leurs droits. On s’entendra déjà longtemps à +l’avance, car il se passera sans doute encore des années, même dans le +cas le plus favorable, avant que le mouvement gagne les différentes +classes possédantes. Les personnes aisées se réuniront en sociétés de +voyage. On emmènera avec soi toutes ses relations personnelles. Nous +savons que, les plus riches exceptés, les juifs n’ont presque pas de +relations avec les chrétiens. Dans certains pays, la situation est telle +que le Juif qui n’entretient pas quelques couples de parasites, mangeant +à sa table et lui empruntant à fonds perdus,--et qu’il considère +d’ailleurs comme des valets--ne connaît point de chrétien. + +Dans les classes moyennes, on se préparera longuement et soigneusement +au voyage. Chaque localité formera un groupe. Dans les grandes villes, +plusieurs groupes se constitueront d’après les quartiers et +entretiendront les uns avec les autres des relations par l’intermédiaire +de représentants élus. Cette division par quartiers n’a rien +d’obligatoire. Elle n’est imaginée, à vrai dire, que comme une facilité +en vue des moins fortunés, et aussi pour empêcher que, pendant le +voyage, aucun malaise, aucune nostalgie ne se produisent. Chacun sera +libre de voyager seul, ou de se joindre au groupe qui lui plaira. Les +conditions--divisées par classes--sont égales pour tous. Si une société +se réunit suffisamment nombreuse, elle obtient de la Compagnie, d’abord +tout un train, puis tout un bateau. Le service des logements de la +Compagnie aura procuré un abri convenable aux plus pauvres. A l’époque +ultérieure où émigreront les classes aisées, le besoin reconnu, parce +que facile à prévoir, aura déjà donné lieu à la construction d’hôtels de +la part d’entrepreneurs particuliers. Et puis, les émigrants fortunés +auront sans doute déjà bâti leurs habitations, de sorte qu’en quittant +leur vieille maison, ils n’auront qu’à s’installer dans la nouvelle. + +Nous n’avons pas besoin de rappeler leur devoir à nos classes cultivées. +Quiconque s’associe à la pensée nationale saura de quelle façon il devra +agir sur les gens qui l’environnent, en vue de sa propagation et de sa +mise en action. Nous faisons principalement appel au concours de nos +pasteurs. + + +NOS PASTEURS + +Chaque groupe a son rabbin, qui marche à la tête de sa communauté. Tous +s’assemblent naturellement. Le groupe local se forme autour du rabbin. +Autant de rabbins, autant de groupes. Les rabbins seront ainsi les +premiers à nous comprendre, à s’enthousiasmer pour la cause, et à +communiquer leur enthousiasme aux autres du haut de la chaire. Point +n’est besoin, à cet effet, de convoquer des assemblées bavardes. On +intercalera ce que l’on aura à dire dans le service divin. Et il faut +qu’il en soit ainsi. Nous ne reconnaissons notre nationalité qu’à la foi +de nos pères, car nous nous sommes depuis longtemps assimilé de façon +indélébile les langues de différentes nations. + +Les rabbins recevront régulièrement les communications de la Société et +de la Compagnie et les porteront à la connaissance de leurs communautés +en les expliquant. Israël priera pour nous et pour lui-même. + + +LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX + +Les groupes locaux constitueront de petites commissions d’hommes de +confiance, sous la présidence du rabbin. Dans ces commissions seront +discutées et résolues toutes les questions d’ordre pratique. + +Les établissements de bienfaisance seront transférés librement par les +groupes locaux. Les fondations continueront, là-bas, à demeurer au +milieu des anciens groupes. Cependant, d’après mon avis, les édifices ne +devront pas être vendus mais consacrés aux indigents chrétiens des +villes abandonnées. Dans le partage des terres, là-bas, on en tiendra +compte aux groupes en leur accordant gratuitement des terrains à bâtir, +et toutes les facilités de construction. A propos du transfert des +établissements de bienfaisance, l’occasion s’offre de nouveau comme elle +s’est offerte dans maints autres endroits de ce projet de faire une +expérience en vue du bien général de l’humanité. Notre actuelle +bienfaisance privée, mal ordonnée, accomplit fort peu de bien par +rapport aux dépenses faites. Les établissements de bienfaisance peuvent +et doivent être systématisés de façon à se compléter réciproquement. +Dans une société nouvelle, ces institutions peuvent être organisées +conformément aux exigences de la conscience moderne, avec l’utilisation +de toutes les expériences sociologiques faites jusqu’à ce jour. La chose +est pour nous très importante, parce que nous avons beaucoup de +mendiants. Étant donné la pression intérieure, qui les décourage, et la +bienfaisance attendrie de nos riches, qui les gâte, les natures faibles +parmi nous se laissent facilement aller à la mendicité. + +Appuyée par les groupes locaux, la Société consacrera, sous ce rapport, +à l’éducation populaire, la plus grande attention. Et par là sera ouvert +un champ fertile à beaucoup de forces qui, maintenant, s’étiolent +inutilisées. Quiconque est animé de bonne volonté doit être +convenablement employé. Celui qui, comme homme libre, ne veut rien +faire, sera mis à la maison de travail. + +Par contre, nous ne reléguerons pas les vieux à l’hospice des +incurables. L’hospice des incurables est un des bienfaits les plus +cruels qu’ait inventés notre sotte bonté d’âme. A l’hospice, le +vieillard meurt de honte et de mortification. A vrai dire, il est déjà +enterré. Mais nous voulons garder jusqu’à la fin la consolante illusion +de leur utilité même à ceux qui se trouvent placés aux derniers échelons +de l’intelligence. A ceux qui sont inaptes aux gros travaux, il sera +assigné des besognes faciles. Il nous faut compter avec les pauvres +atrophiés d’une génération en décrépitude. Mais les générations qui +suivront devront être élevées autrement, dans la liberté, par la +liberté. + +Nous chercherons pour tous les âges, pour tous les degrés de la vie, le +bonheur dans le travail. C’est ainsi que notre peuple retrouvera sa +vigueur dans le pays de la journée de sept heures. + + +LES PLANS DES VILLES + +Les groupes locaux enverront leurs représentants pour faire le choix des +lieux. Dans le partage des terres, on fera le nécessaire afin qu’une +transplantation douce et la conservation de tout ce qui veut être +conservé puissent s’effectuer. + +Dans le local des groupes, se trouveront exposés les plans des villes. +Nos gens sauront d’avance où ils vont, dans quelles villes, dans quelles +maisons ils habiteront. Il a déjà été parlé des plans de construction, +ainsi que des figures facilement intelligibles qui devront être +distribuées aux groupes. + +A l’inverse de l’administration, qui est fortement centralisée, le +principe des groupes locaux est l’absolue autonomie. Ce n’est que de +cette façon que la transplantation peut s’effectuer sans douleur. + +Je ne me présente pas la chose plus facile qu’elle ne l’est; il ne faut +pas non plus se la représenter plus difficile. + + +L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES + +La bourgeoisie sera involontairement entraînée dans le nouveau pays par +le mouvement. Les uns auront là-bas leurs fils comme fonctionnaires de +la Société ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes, les +médecins, les ingénieurs de toutes branches, les jeunes marchands, tous +les Juifs, chercheurs de chemins, qui, maintenant, fuyant les +tribulations qui sont leur lot dans leurs patries, s’en iront gagner +leur vie sur d’autres continents et se réuniront sur ce sol plein +d’espérances. D’autres auront marié leurs filles à des hommes désireux +d’améliorer leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes gens feront +venir, qui sa fiancée, qui ses parents, ses frères et sœurs. Dans les +pays neufs, on se marie de bonne heure. Ce qui ne peut que favoriser la +moralité. Nous obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons, et non ces +faibles enfants de pères mariés sur le tard, qui ont d’abord usé leur +énergie dans la lutte pour la vie. + +Dans la bourgeoisie, chacun de nos émigrants en attirera d’autres après +lui. + +Aux plus vaillants appartiendra naturellement ce qu’il y aura de +meilleur dans le nouveau monde. Il semble, il est vrai, que ce soit ici +la grande difficulté du projet. + +Même si nous réussissons à mettre sérieusement la question juive à +l’ordre du jour de la discussion universelle; même si de cette +discussion il résulte d’une façon précise que l’État Juif est un besoin +du monde; même si nous arrivons, par l’appui des puissances, à obtenir +un territoire; comment parviendrons-nous, sans contrainte, à emmener les +masses juives de leurs lieux d’habitation actuels dans le nouveau pays? +Car l’émigration est bien toujours considérée comme volontaire. + + +LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE + +Il sera à peine utile de faire de grands efforts pour activer le +mouvement. Les antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin que de +continuer à agir comme ils l’ont fait jusqu’à présent; le goût de +l’émigration chez les Juifs naîtra là où il n’existe pas encore et se +fortifiera là où il existe déjà. Si à présent les Juifs restent dans les +pays antisémites, c’est pour cette raison que, même ceux d’entre eux qui +n’ont que d’imparfaites connaissances historiques, savent que, par nos +nombreux changements de lieux, à travers les siècles, nous ne sommes +jamais parvenus, à la longue, à améliorer notre situation. S’il y avait +aujourd’hui un pays où les Juifs fussent les bienvenus--même si ce pays +ne leur offrait que des avantages de beaucoup inférieurs à ceux que leur +offre l’État juif--il s’y produirait immédiatement une immigration +juive. Les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre, s’y +précipiteraient. Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à s’interroger +pour savoir si je dis vrai, qu’à cause de l’oppression dont nous sommes +l’objet, le goût de l’émigration existe chez nous, même dans les classes +aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient à la fondation d’un État. Ils +sont même le meilleur «matériel humain» pour l’occupation d’un pays, et +cela parce que, pour les grandes entreprises, il faut toujours avoir en +soi un petit peu de désespoir. + +Mais, en même temps que, par leur apparition, par leur travail, nos +_desperados_ augmenteront la valeur du pays, ils feront naître aussi, +pour ceux qui possèdent, la tentation de les suivre. Des couches de plus +en plus élevées auront intérêt à aller là-bas. La migration des +premiers, des plus pauvres, sera dirigée de concert par la Société et la +Compagnie, avec, vraisemblablement aussi, l’appui des associations +d’émigration et des associations sionistes déjà existantes. + +Comment une foule peut-elle être dirigée, sans commandement, sur un +point déterminé? + +Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand style qui veulent alléger +les souffrances des Juifs par des expériences sionistes. Ces +bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper de la question, et ils ont cru la +résoudre en donnant aux émigrants de l’argent ou du travail. Le +bienfaiteur dirait donc: «Je paie les gens afin qu’ils y aillent.» + +Cela est radicalement faux, et, avec tout l’argent du monde, impossible +à obtenir. + +La Compagnie dira au contraire: «Nous ne les payons pas, nous les +laissons payer. Seulement, nous leur proposons quelque chose.» + +Je vais vous rendre le fait sensible par un exemple plaisant. Un de ces +bienfaiteurs, que nous appellerons le baron, et moi, nous voudrions +avoir, par une chaude après-midi de dimanche, une foule dans la plaine +de Longchamp, près Paris. En promettant à chacun 10 francs, le baron +emmènera pour 200.000 francs vingt mille malheureux individus en +transpiration, qui le maudiront de leur imposer ce tourment. + +Moi, par contre, avec ces 200.000 francs, j’institue un prix pour le +cheval le plus rapide. Après quoi, je tiendrai les gens éloignés de +Longchamp par des barrières. Qui veut entrer doit payer: 1 franc, 5 +francs, 20 francs. + +Le résultat sera que j’y conduirai un demi-million de personnes. Le +Président de la République s’y rendra en attelage à la daumont, la foule +éprouvera du plaisir et se divertira par elle-même. Ce sera là pour la +plupart, malgré le soleil ardent et la poussière, un agréable exercice +en plein air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai fait, tant comme +prix d’entrée que comme droit de jeu, un million de recettes. J’aurai, +quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp et le baron ne les aura +pour rien au monde. + +Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt d’une façon plus sérieuse le +phénomène de la foule dans la question du gagne-pain. Que l’on essaie +une fois de faire crier dans les rues d’une ville: «Celui qui restera +toute la journée debout dans une halle de fer isolée, en hiver, par un +froid horrible, en été, par une chaleur étouffante, et qui adressera la +parole à tous les passants en leur offrant de la triperie, des poissons +ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs, ou plus encore.» Combien +de gens peut-on bien y recevoir? Et si la faim les y pousse, combien de +jours résisteront-ils? Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec lequel +ils essaieront de décider les passants à acheter des fruits, des +poissons et de la triperie? + +Nous nous y prenons autrement. Sur les points où se dessine un grand +mouvement--et ces points, nous pouvons les trouver d’autant plus +facilement que c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement où nous +voulons--sur ces points nous érigeons de grandes halles, que nous +appelons marchés. Nous pourrions construire nos halles plus mal encore +et moins hygiéniquement que celles dont je viens de parler. Et cependant +les gens y afflueraient. Mais nous les construirons plus belles et +meilleures, avec toute notre sollicitude. Et ces gens, à qui nous +n’avons rien promis, parce que, à moins d’être des trompeurs, nous ne +pouvons rien promettre, ces braves gens, qui aiment le commerce, +effectueront en plaisantant une vente très animée. + +Ils feront incessamment valoir leurs marchandises avec intelligence, et, +bien que constamment sur pied, ils sentiront à peine la fatigue. Non +seulement ils y accourront journellement, de façon à être des premiers, +mais ils formeront encore entre eux des associations, des unions et +nombre d’autres choses analogues pour pouvoir seulement continuer, sans +être troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure, il résulte le +samedi que, malgré leur peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou 3 +francs, ou moins encore, eh bien! ils attendront cependant avec espoir +le jour prochain, qui peut-être sera meilleur. + +Nous leur avons donné l’espérance. + +Veut-on savoir où nous prendrons les besoins qui nous sont +indispensables pour le développement des marchés? Faut-il vraiment +encore que cela soit dit? + +J’ai fait voir précédemment que, grâce à l’assistance par le travail, le +gain se trouve multiplié quinze fois. Pour un million, quinze millions; +pour un milliard, quinze milliards. + +Parfaitement; mais est-ce aussi exact en grand qu’en petit? Le produit +du capital n’a-t-il pas une progression décroissante? Oui, celui du +capital dormant, lâchement enfoui, non celui du capital en travail. Le +capital en travail a même, en hauteur, une redoutable force de +production. Et c’est là que gît la question sociale. + +Ce que je dis est-il exact? + +J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant +d’industries? Pourquoi envoient-ils, pour un maigre salaire, au milieu +d’effroyables dangers, des gens sous la terre dans le but d’en extraire +du charbon? Je m’imagine que cela n’est pas agréable, pas même pour les +propriétaires des mines. Je ne crois pas à la dureté de cœur des +capitalistes et je ne fais pas semblant d’y croire. Je ne veux pas +exciter, mais concilier. + +Ai-je besoin d’expliquer le phénomène à la foule, et comment on +l’attire, sur les points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages? + +Je ne voudrais blesser les sentiments religieux de personne par des +paroles qui pourraient être faussement interprétées. Je me borne à +indiquer ce qu’est, dans le monde mahométan, le pèlerinage de la Mecque, +ce que sont, dans le monde catholique, Lourdes et d’innombrables autres +points, d’où des hommes, grâce à leur foi, reviennent consolés, ainsi +que d’avoir contemplé la sainte tunique de Trêves. Et nous donnerons, +nous aussi, des objectifs au profond besoin religieux de notre peuple. +Nos prêtres seront certes les premiers à nous comprendre et à marcher +avec nous. + +Nous laisserons, là-bas, chacun faire son salut à sa façon, aussi et +avant tout nos chers libres esprits--notre immortelle légion, qui ne +cesse de conquérir de nouveaux domaines à l’humanité. + +Il ne doit être imposé à personne d’autre contrainte que celle +indispensable à la conservation de l’État et au maintien de l’ordre. Et +ce minimum nécessaire ne sera point déterminé alternativement par le bon +plaisir d’une ou de plusieurs personnes, mais il sera basé sur des lois +d’airain. Veut-on, maintenant, justement conclure des exemples choisis +par moi que la foule ne peut être attirée que passagèrement vers ses +objectifs de foi, de profession ou de plaisir? Eh bien, la réfutation de +cette objection est simple. Un pareil objectif ne peut qu’attirer les +masses. Tous ces points d’attraction à la fois sont propres à les fixer +et à les satisfaire de façon durable. Car ces points d’attraction réunis +forment une grande unité longtemps cherchée, après laquelle notre peuple +n’a jamais cessé de soupirer, pour laquelle il s’est conservé et a été +conservé par l’oppression: la patrie libre! Lorsque le mouvement se +produira, nous attirerons les uns et nous nous ferons suivre par les +autres, les troisièmes seront entraînés avec violence dans notre course +et les quatrièmes seront poussés derrière nous. + +Ces derniers, les ultimes traînards, seront dans la posture la plus +fâcheuse, ici comme là-bas. + +Mais les premiers, ceux qui s’en iront pleins d’enthousiasme et de +vaillance, auront les meilleures places. + + +NOTRE «MATÉRIEL HUMAIN» + +Sur aucun peuple n’a été répandu autant d’erreurs que sur les Juifs. Et +nous avons été à tel point déprimés et découragés par nos souffrances +historiques, que nous répétons nous-même ces erreurs, auxquelles, à +l’exemple des autres, nous croyons. Une de ces fausses allégations est +celle suivant laquelle les Juifs auraient un goût immodéré pour le +commerce. Eh bien, on sait que partout où nous pouvons suivre le +mouvement ascensionnel des classes, nous nous éloignons précipitamment +du commerce. C’est de là que provient ce qu’on est convenu d’appeler la +«judaïsation» des professions libérales. Mais même dans les couches +pauvres, notre goût pour le commerce n’est pas aussi prononcé qu’on se +l’imagine. Dans les pays de l’Europe orientale, il y a de grandes masses +de Juifs qui ne sont point commerçants et qui ne reculent pas devant les +travaux pénibles. La _Society of Jews_ sera à même de préparer une +statistique scientifique exacte de nos forces humaines. Les nouvelles +tâches et les perspectives qui attendent nos gens dans le nouveau pays +satisferont tous ceux qui s’adonnent présentement aux travaux manuels et +feront des ouvriers de beaucoup d’actuels petits commerçants. + +Un colporteur qui s’en va à travers la campagne avec son paquet sur le +dos ne s’estime pas aussi heureux que le croient ses persécuteurs. Par +la journée de sept heures, tous ces gens peuvent être transformés en +ouvriers. Ce sont de si braves gens, méconnus, et qui, maintenant, +souffrent peut-être le plus. D’ailleurs la _Society of Jews_ s’occupera, +dès le commencement, de leur éducation comme ouvriers. Le goût du gain +devra être sagement stimulé. Le Juif est économe, ingénieux et animé de +l’esprit de famille le plus fort. De pareils hommes sont propres à +toutes les industries. Et il suffira de rendre le petit commerce +improductif pour en éloigner même les actuels colporteurs. On +atteindrait ce but en favorisant, par exemple, la création de grands +magasins, dans lesquels on trouverait tout. Les grands magasins +étouffent déjà présentement le petit commerce dans les grandes villes. +Dans un pays neuf, ils en empêcheraient même la naissance. Leur +établissement aurait en même temps l’avantage de rendre le pays aussitôt +habitable pour des gens ayant des besoins supérieurs. + + +PETITES HABITUDES + +Est-il compatible avec le sérieux de cet écrit, que je parle, ne fût-ce +qu’en passant, des petites habitudes et commodités de la vie +quotidienne? Je crois que oui. Cela est très important. Car ces petites +habitudes sont comme mille fils dont chacun, pris isolément, est mince +et faible; réunis, ils forment une corde incassable. + +C’est là un point au sujet duquel il importe aussi de se débarrasser des +idées étroites. Quiconque a vu quelque chose du monde sait que, surtout, +les petites habitudes de tous les jours peuvent maintenant être +transplantées avec facilité. Oui, les acquisitions techniques de notre +temps, que ce projet voudrait utiliser en vue des besoins humains, ont +été, jusqu’à ce jour, principalement mises au service des petites +habitudes. Il y a des hôtels anglais en Égypte et au sommet des +montagnes de la Suisse, des cafés viennois dans l’Afrique du Sud, des +théâtres français en Russie, des opéras allemands en Amérique, et la +meilleure bière bavaroise à Paris. Si nous émigrons encore une fois de +Mizraïm, nous n’oublierons certes pas les marmites. + +Dans chaque groupe local, chacun retrouvera ses petites habitudes, +seulement dans des conditions meilleures, plus belles, plus agréables. + + + + +CHAPITRE III + +LA «SOCIETY OF JEWS» ET L’ÉTAT JUIF + + +«NEGOTIORUM GESTIO» + +Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes de profession. C’est +pourquoi je ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait pour tant d’autres +choses, ma théorie de la base légale de l’État. + +Cependant, je dois ajouter quelque importance à ma nouvelle théorie, qui +se peut sans doute soutenir même dans une discussion savante sur le +droit. + +La conception déjà vieille de Rousseau donnait comme base à l’État un +contrat social. Rousseau dit: «Les clauses de ce contrat sont tellement +déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les +rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient +peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout +tacitement admises et reconnues...» + +La réfutation logique et historique de la théorie de Rousseau n’était +pas difficile et continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été d’ailleurs +son action terrible et féconde. Pour les États constitutionnels +modernes, la question de savoir si, avant la constitution, a déjà existé +un contrat social avec des clauses «non formellement énoncées, mais +immuables», est sans intérêt pratique. En tous les cas, la relation +légale entre le gouvernement et les citoyens est réglée maintenant. + +Mais avant l’établissement d’une constitution et à l’origine d’un nouvel +État, ces principes ont aussi une importance pratique. Que de nouveaux +États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des +colonies se détachent de la mère patrie, des vassaux s’arrachent à leur +suzerain, des territoires nouvellement ouverts se constituent aussitôt +en États libres. L’État juif est conçu à la vérité comme une formation +nouvelle toute particulière sur un territoire encore indéterminé; mais +ce ne sont pas les étendues territoriales qui constituent l’État. Ce +sont les hommes réunis par une souveraineté. + +Le peuple est la base personnelle de l’État; le pays, la base +matérielle. Et de ces deux bases, la base personnelle est la plus +importante. Il y a, par exemple, une souveraineté sans base matérielle, +et elle est la plus respectée: c’est la souveraineté du pape. Dans la +science politique domine actuellement la théorie de la nécessité de +raison. Cette théorie suffit à justifier la fondation de l’État et ne +peut pas être réfutée historiquement comme la théorie du contrat. En +tant qu’il s’agit de la fondation de l’État juif, je me trouve sur le +terrain de la théorie, de la nécessité de raison. Mais celle-ci évite la +base légale de l’État. La théorie de la fondation divine et celle de la +puissance supérieure, ainsi que la théorie patriarcale, patrimoniale et +contractuelle ne répondent point à l’idée moderne. La base légale de +l’État est tantôt trop cherchée dans l’homme (théorie patriarcale, +patrimoniale et contractuelle), tantôt purement au-dessus de l’homme +(fondation divine), tantôt au-dessous de l’homme (théorie patrimoniale +matérielle). La nécessité de raison laisse commodément ou prudemment la +question sans réponse. Cependant, une question dont se sont si +profondément occupés les philosophes de tous les temps, ne peut être +tout à fait oiseuse. En réalité, il y a dans l’État un mélange d’humain +et de surhumain. En vue de la situation, parfois difficile, où se +trouvent les gouvernés par rapport aux gouvernants, une base légale est +indispensable. Je crois qu’elle peut être trouvée dans la _negotiorum +gestio_, par laquelle il faut se représenter l’ensemble des citoyens +comme le _dominus negotiorum_, et le gouvernement comme le _gestor_. + +L’admirable sentiment du droit qu’avaient les Romains a créé dans la +_negotiorum gestio_ un noble chef-d’œuvre. Si le bien d’une personne +empêchée est en danger, chacun a le droit d’intervenir pour le sauver. +C’est le _gestor_, celui qui prend en main les affaires d’autrui. Il n’a +pas mandat à cet effet, tout au moins il n’a pas mandat humain. Son +mandat lui a été donné par une nécessité supérieure. Cette nécessité +supérieure peut, pour l’État, être formulée de diverses façons, et elle +est aussi formulée différemment aux divers degrés de civilisation, +suivant l’entendement général de chacun. La _gestio_ est dirigée en vue +du bien du _dominus_, c’est-à-dire le peuple, auquel appartient +naturellement aussi le _gestor_ lui-même. + +Le _gestor_ administre un bien dont il est le copropriétaire. Dans les +conditions de copropriété, il puise sans doute la connaissance de la +situation critique qui exige l’intervention, le commandement, en temps +de guerre et en temps de paix. Mais il ne se donne nullement, en sa +qualité de copropriétaire même, un mandat valable. Tout au plus peut-il +supposer comme acquis l’assentiment des autres innombrables +copropriétaires. + +L’État prend naissance dans la lutte d’un peuple pour l’existence. Au +cours de cette lutte, il est impossible d’aller tout d’abord d’une façon +cérémonieuse demander un mandat en bonne et due forme. Toute entreprise +pour la communauté échouerait d’avance, même si l’on voulait obtenir au +préalable un vote régulier. Les divisions intérieures rendraient le +peuple impuissant contre le péril extérieur. On ne peut pas mettre +toutes les têtes sous un même chapeau, comme on dit vulgairement. Voilà +pourquoi le _gestor_ met simplement son chapeau à lui, et va de l’avant. + +Le _gestor_ de l’État est suffisamment légitimé lorsque la chose +publique est en danger et que le _dominus_ est empêché, par l’incapacité +de volonté ou pour une autre raison, de se tirer d’embarras. + +Mais, par son intervention, le _gestor_ s’oblige à l’égard du _dominus_ +comme par un traité. _Quasi ex contractu._ C’est la position légale +préexistante ou, de façon plus exacte: la position légale qui se forme +concomitamment dans l’État. + +Le _gestor_ doit alors répondre de toute négligence, ainsi que de la +non-exécution coupable des affaires dont il s’est chargé et de +l’omission de ce qui s’y rattache de manière essentielle, etc. Je ne +poursuivrai pas plus loin le développement de la _negotiorum gestio_ en +l’appliquant à l’État. Cela nous écarterait trop du sujet proprement +dit. Je ne veux ajouter que ceci: Par l’approbation, la gestion des +affaires pour le maître devient aussi efficace que si elle avait eu lieu +tout d’abord en conformité de son ordre. + +Et que signifie tout ceci dans notre cas? + +Le peuple juif est actuellement empêché, par l’éparpillement, de +s’occuper lui-même de ses affaires politiques. En outre, il se trouve +sur différents points dans une situation plus ou moins difficile. Il a +besoin avant tout d’un _gestor_. + +Ce _gestor_ ne peut, cela va sans dire, être un seul individu. Un pareil +_gestor_ serait ridicule ou--parce qu’il pourrait paraître n’avoir en +vue que son propre avantage--méprisable. + +Le _gestor_ des Juifs doit être, dans toute l’acception du mot, une +personne morale. + +Et c’est la _Society of Jews_. + + +LE «GESTOR» DES JUIFS + +Cet organe du mouvement national dont à présent seulement nous examinons +la nature et la tâche, se formera, en effet, avant tout autre. Sa +formation sera on ne peut plus simple. C’est dans la sphère des +vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué le projet, à Londres, +que naîtra cette personne morale. + +La _Society of Jews_ est le point central du mouvement juif à son début. + +La Société a à remplir une mission scientifique et politique. La +fondation de l’État juif, telle que je l’imagine, implique l’existence +préalable d’un état de choses scientifique moderne. Si aujourd’hui nous +émigrions de Mizraïm, cela ne pourrait pas avoir lieu de la façon naïve +du temps jadis. Nous nous rendrions d’abord autrement compte de notre +nombre et de notre force. La _Society of Jews_ est le nouveau Moïse des +Juifs. L’entreprise du grand vieux _gestor_ des Juifs est à la nôtre ce +qu’est un superbe vieil opéra à un drame lyrique moderne. Nous jouons la +même mélodie avec infiniment plus de violons, de flûtes, de harpes, de +violes de gambe et de basses, de lumière électrique, de décorations, de +chœurs, de magnifiques ornements, et avec les premiers chanteurs. + +Cet écrit doit ouvrir la discussion générale de la question juive. Amis +et ennemis y prendront part, et, je l’espère, non plus dans la forme +habituelle de défense sentimentale et d’insultes basses. La discussion +doit être approfondie, positive, sérieuse et politique. + +La _Society of Jews_ réunira toutes les manifestations des hommes +d’État, des parlements, des communautés juives, des associations, qui se +produiront par la parole et par la plume, à la tribune, dans les +journaux et dans les livres. + +De la sorte, la Société apprendra pour la première fois et constatera si +les Juifs veulent déjà et doivent émigrer dans la Terre promise. La +Société recevra des communautés juives du monde entier les matériaux +pour une vaste statistique des Juifs. + +Les tâches ultérieures, les études savantes sur le nouveau pays, sur ses +ressources naturelles, le plan uniforme de la migration et de +l’établissement, les travaux préliminaires, la législation et +l’administration, tout cela devra être approprié au but. + +A l’extérieur, la Société doit, ainsi que je l’ai dit au commencement, +dans la partie générale, essayer d’être reconnue comme puissance +politique constituante. Dans la libre adhésion de beaucoup de Juifs, +elle peut puiser l’autorité dont elle a besoin vis-à-vis des +gouvernements. + +A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des Juifs, la Société crée +l’organisation sommaire indispensable pour les premiers temps, la +cellule primordiale, pour employer un terme d’histoire naturelle, d’où +doit sortir plus tard l’organisme public de l’État juif. + +Le premier but est, ainsi qu’il a déjà été dit, la souveraineté, assurée +sur la base du droit international, d’une étendue de territoire +suffisante à nos légitimes besoins. + +Après cela, qu’est-ce qui doit être fait? + + +LA PRISE DE POSSESSION + +Lorsque les peuples émigraient, dans les temps historiques, ils se +laissaient porter, pousser, jeter par le hasard. Comme des essaims de +sauterelles, ils allaient, dans leur migration inconsciente, s’arrêter +n’importe où. Car, aux temps historiques, on ne connaissait pas la +terre. + +La nouvelle migration juive doit s’effectuer suivant des principes +scientifiques. Il y a environ quarante ans, les mines d’or étaient +encore exploitées d’une façon étonnamment naïve. Que d’étranges choses +se sont passées en Californie! Sur un simple bruit, les _desperados_ +accouraient de toutes les parties du monde, dérobaient la terre, se +volaient l’or réciproquement et le jouaient ensuite tout aussi +rapacement. + +Et aujourd’hui! Qu’on regarde l’exploitation des mines du Transvaal, +Plus de vagabonds romantiques. Des géologues et des ingénieurs réfléchis +y dirigent l’industrie de l’or. Des machines ingénieuses détachent l’or +de ce qui est reconnu comme pierre. Peu de chose est abandonné au +hasard. + +De même, le nouvel État juif doit être exploré et occupé à l’aide de +tous les moyens modernes. + +Aussitôt que le pays nous sera assuré, le vaisseau de prise de +possession appareillera pour s’y rendre. + +Sur le vaisseau se trouvent les représentants de la Société et de la +Compagnie et des groupes locaux. + +Les premiers occupants ont trois tâches à remplir: 1º l’étude exacte de +toutes les ressources naturelles du pays; 2º l’organisation d’une +administration rigoureusement centralisée; 3º le partage des terres. Ces +tâches se confondent et veulent être remplies d’une manière qui réponde +au but déjà suffisamment connu. + +Une seule chose n’a pas encore été éclaircie: à savoir comment la prise +de possession pourra s’effectuer, en ce qui concerne les groupes locaux? + +En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau territoire, on procède à son +occupation de façon encore bien primitive. Les occupants se rassemblent +à la frontière et, à l’heure précise, ils se précipitent tous violemment +dessus en même temps. + +Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder dans le nouveau pays juif. Les +territoires des provinces et des villes seront vendus aux enchères, non +pas pour de l’argent, mais pour des travaux à faire. Il aura été établi, +d’après le plan général, quels sont les routes, les ponts, les +rectifications de rivières nécessaires aux communications. On réunira +cela par provinces. A l’intérieur des provinces, les emplacements des +villes seront vendus aux enchères de la même façon. Les groupes locaux +contracteront l’obligation d’exécuter le tout convenablement. Ils feront +face aux dépenses par des impôts autonomes. La Société sera d’ailleurs +en situation de savoir si les groupes locaux n’assument pas de trop +lourdes charges. Les collectivités importantes obtiendront de vastes +champs d’activité. Les grands sacrifices seront récompensés par +certaines faveurs: des universités, des écoles professionnelles, des +hautes écoles, des laboratoires, etc. Ceux des établissements de l’État +qui ne pourront pas être dans la capitale, seront disséminés à travers +le pays. + +Le propre intérêt de l’acquéreur, et, au besoin, les impôts locaux, +répondront des engagements contractés. Car, de même que nous ne voulons +ni ne pouvons supprimer la différence entre les divers individus, de +même nous conserverons celle qui existe entre les groupes locaux. Tout +s’enchaîne naturellement. Tous les droits acquis seront protégés, tout +nouveau développement obtiendra l’espace qui lui permettra de +s’effectuer librement. + +Nos gens connaîtront exactement toutes ces choses. Ne voulant surprendre +ni tromper personne, nous ne voulons pas non plus nous tromper +nous-mêmes. + +Tout sera établi d’avance d’une façon méthodique. Nos plus vives +intelligences prendront part à l’élaboration de ce projet, que je ne +puis qu’ébaucher. Toutes les acquisitions sociologiques et techniques du +temps où nous vivons, et du temps de plus en plus avancé où écherra la +lente réalisation du projet, devront être employées dans ce but. Toutes +les découvertes heureuses, celles qui existent déjà et celles qui +viendront encore seront à utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une +prise de possession de pays et d’une formation d’État sans exemple dans +l’histoire, et avec des chances de succès comme il n’en a jamais existé. + + +LA CONSTITUTION + +Une des grandes commissions devant être établies par la Société sera le +Conseil des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront parvenir à +rédiger une constitution moderne aussi bonne que faire se pourra. Je +crois qu’une bonne constitution doit être d’une élasticité modérée. Dans +un autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la forme d’État qui me paraît +la meilleure. Je considère la monarchie démocratique et la république +aristocratique comme les plus belles institutions politiques. La forme +de l’État et le principe de gouvernement doivent se trouver dans une +opposition médiatrice. Je suis un ami convaincu des institutions +monarchiques, parce qu’elles rendent possible une politique permanente +et représentent l’intérêt, lié à la conservation de l’État, d’une +famille historiquement illustre, née et élevée pour régner. Cependant, +notre histoire a été si longtemps interrompue, que nous ne pouvons plus +songer à renouer la chaîne de l’institution. La seule tentative +s’effondrerait sous le ridicule. + +La démocratie, sans l’utile contrepoids d’un monarque, est sans mesure +dans l’approbation comme dans l’improbation, conduit au bavardage +parlementaire et à la vilaine catégorie des politiciens professionnels. +Et puis, les peuples actuels ne se prêtent pas à la démocratie absolue, +et je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront de moins en moins. La +pure démocratie suppose notamment des mœurs très simples, et nos mœurs +se compliquent de plus en plus avec le développement des communications +et la marche du progrès. «Le ressort d’une démocratie est la vertu», a +dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on cette vertu, je parle de la +vertu politique? Je ne crois pas à notre vertu politique, parce que nous +ne sommes pas autrement que les autres hommes modernes, et parce que, +dans la liberté, nous ne tarderions pas à lever la crête, comme on dit +vulgairement. Je considère le referendum comme absurde, car, en +politique, il n’y a pas de questions simples, qu’on puisse résoudre par +un oui ou par un non. D’ailleurs, les masses sont encore pires que les +parlements, accessibles à toutes les croyances erronées et toujours bien +disposées à l’égard de tous les braillards. Devant un peuple assemblé, +on ne peut faire ni politique extérieure, ni politique intérieure. + +La politique doit être faite d’en haut. Mais, à cet effet, personne ne +doit être tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et chacun voudra +monter. De la sorte, il se formera, au sein de notre peuple, un puissant +courant ascendant. Chacun en particulier croira seulement s’élever +lui-même, et par là sera élevée la collectivité. L’ascension doit être +assujettie à une forme morale, utile à l’État et propre à servir l’idée +nationale. + +Voilà pourquoi je songe à une République aristocratique. Cela répond +aussi à la disposition ambitieuse de notre peuple, laquelle, maintenant, +a dégénéré en folle vanité. Plus d’une ancienne institution de Venise +est présente à mes yeux. Mais tout ce par quoi Venise a péri doit être +évité. Nous nous instruirons aux fautes historiques des autres comme à +nos propres fautes. Car nous sommes un peuple moderne, et voulons +devenir le plus moderne. Notre peuple, auquel la Société apportera le +nouveau pays, acceptera aussi avec reconnaissance la constitution +qu’elle lui donnera. Mais là où des résistances se produiront, la +Société les brisera. Elle ne peut se laisser distraire de son œuvre par +des individus bornés ou mal intentionnés. + + +LA LANGUE + +Quelqu’un pensera peut-être qu’il y aura une difficulté dans ce fait que +nous n’avons plus de langue commune. Nous ne pouvons cependant pas +parler hébreu entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu pour demander +en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n’existe pas. Et +cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la +chère patrie de sa pensée. En ce qui concerne la possibilité du +fédéralisme de langues, la Suisse nous offre un exemple décisif. Nous +resterons aussi là-bas ce que nous sommes à présent, et nous ne +cesserons jamais d’aimer avec une douce mélancolie nos patries, d’où +nous avons été écartés. + +Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement, +ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons. C’étaient les +langues clandestines des prisonniers. Nos instituteurs consacreront à +cela leur attention. La langue la plus utile à la circulation générale +s’établira sans contrainte comme langue principale. Notre communauté +ethnique est particulière, unique; à vrai dire, nous ne nous +reconnaissons comme appartenant à la même race qu’à la foi de nos pères. + + +THÉOCRATIE + +Aurons-nous donc à la fin une théocratie? Non! Si la foi nous maintient +unis, la science nous rend libres. Par conséquent, nous ne laisserons +point prendre racine aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques. +Nous saurons les maintenir dans leurs temples, de même que nous +maintiendrons dans leurs casernes nos soldats professionnels. L’armée et +le clergé doivent être aussi hautement honorés que leurs belles +fonctions l’exigent et le méritent. Dans l’État qui les distingue, ils +n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient des difficultés +extérieures et intérieures. + +Chacun est aussi complètement libre dans sa foi ou dans son incrédulité +que dans sa nationalité. Et s’il arrive que des fidèles d’une autre +confession, des membres d’une autre nationalité habitent aussi chez +nous, nous leur accorderons une protection honorable et l’égalité des +droits. + +Nous avons appris la tolérance en Europe. Je ne dis même pas cela par +ironie. L’actuel antisémitisme ne peut passer que dans quelques lieux +isolés pour de la vieille intolérance religieuse. C’est le plus souvent, +chez les peuples civilisés, un mouvement par lequel ils voudraient +chasser le spectre de leur propre passé. + + +LES LOIS + +Lorsqu’approchera la réalisation de l’idée de l’État, la _Society of +Jews_ fera faire, par une commission de jurisconsultes, des travaux +préliminaires de législation. Pour la période de transition, on peut +admettre le principe que chacun des Juifs immigrés devra être jugé +d’après les lois de son ancien pays. Bientôt, il faudra tendre à l’unité +de législation. Ce doivent être des lois modernes, et là aussi il faut +employer partout ce qu’il y a de meilleur, ce qui peut donner une +codification modèle, pénétrée de toutes les justes exigences sociales du +temps présent. + + +L’ARMÉE + +L’État juif est conçu comme État neutre. Il n’a besoin que d’une armée +composée de professionnels--pourvue, à la vérité, de tous les moyens +modernes de la guerre--pour le maintien de l’ordre à l’intérieur comme à +l’extérieur. + + +LE DRAPEAU + +Nous n’avons pas de drapeau. Il nous en faut un. Quand on veut conduire +beaucoup d’hommes, il faut élever un symbole au-dessus de leurs têtes. +J’imagine un drapeau blanc avec sept étoiles d’or. Le champ blanc +signifie la vie nouvelle et pure; les sept étoiles sont les sept heures +d’or de notre journée de travail. Car c’est sous le signe du travail que +les Juifs s’en vont dans le nouveau pays. + + +TRAITÉS DE RÉCIPROCITÉ ET D’EXTRADITION + +Le nouvel État juif doit être fondé honnêtement, car nous songeons à +notre honneur futur dans le monde. C’est pourquoi toutes les obligations +contractées dans les anciens lieux d’habitation doivent être loyalement +remplies. + +La _Society of Jews_ et la _Jewish Company_ n’accorderont de voyage à +bon marché et des faveurs relatives à l’établissement là-bas qu’à ceux +qui apporteront à leurs autorités un certificat disant: «Parti en bon +ordre.» + +Toutes les demandes de droit privé qui datent encore des pays abandonnés +peuvent être plus facilement introduites devant les tribunaux de l’État +juif que partout ailleurs. Nous n’attendrons point de réciprocité. Nous +ne ferons cela que par égard pour notre honneur. De la sorte, nos +demandes trouveront aussi les tribunaux mieux disposés qu’ils ne le sont +peut-être parfois actuellement. + +Il va de soi, d’après ce qui a été dit jusqu’ici, que nous livrerons +plus facilement les criminels juifs que tout autre État, jusqu’au moment +où nous exercerons le pouvoir judiciaire d’après les mêmes principes que +les autres peuples civilisés. Une période de transition est donc +supposée pendant laquelle nous n’admettrons nos criminels qu’après +qu’ils auront subi la peine. Mais, dès le moment qu’ils l’auront subie, +nous les admettrons sans restriction. + +Même pour les criminels, une vie nouvelle doit commencer parmi nous. + +C’est ainsi que, pour beaucoup de Juifs, l’émigration peut être +considérée comme la terminaison heureuse d’une crise. Les mauvaises +conditions extérieures, au sein desquelles plus d’un caractère s’est +corrompu, seront améliorées et des hommes perdus pourront être sauvés. +Je voudrais raconter ici succinctement une histoire que j’ai trouvée +dans un rapport sur les mines d’or de Witwatersrand. Un jour, un homme +arriva au Rand, s’y établit, essaya différentes affaires, sans s’occuper +toutefois de la recherche de l’or. Enfin, il fonda une fabrique de glace +qui prospéra, et il gagna bientôt, par son honnêteté, l’estime générale. +Alors, après des années, il fut subitement arrêté. Il avait commis à +Francfort, comme banquier, des tromperies, s’était enfui, et il avait +recommencé au delà des mers, sous un faux nom, une nouvelle existence. +Mais lorsqu’on l’emmena prisonnier, les hommes les plus considérables +vinrent à la gare, lui dirent cordialement adieu et au revoir! Car il +reviendra. Cette histoire est on ne peut plus instructive! Une nouvelle +existence peut améliorer même les criminels. Et pourtant nous avons +relativement très peu de criminels parmi nous. Qu’on lise à cet effet +une intéressante statistique: «La Criminalité des Juifs en Allemagne», +par le docteur P. Nathan, de Berlin,--statistique qui a été établie à la +demande du Comité pour la défense contre les attaques antisémites--sur +des documents officiels. Mais il est vrai que ce travail bourré de +chiffres part, comme maintes autres «défenses», de l’erreur qui consiste +à croire que l’antisémitisme peut être réfuté à l’aide de la raison. Car +on nous hait vraisemblablement autant à cause de nos qualités que de nos +défauts. + + +LES AVANTAGES DE L’ÉMIGRATION JUIVE + +J’imagine que les gouvernements, volontairement ou sous la pression des +antisémites, accorderont quelque attention à cet écrit, et peut-être +même, par-ci par-là, accueillera-t-on, dès le commencement, le projet +avec sympathie et en donnera-t-on aussi des preuves à la _Society of +Jews_. + +Car, par l’émigration des Juifs, que j’ai en vue, on n’a à redouter +aucune crise économique. De pareilles crises qui devraient fatalement se +produire à la suite des persécutions contre les Juifs, seraient, au +contraire, empêchées par la réalisation de ce projet. Une grande période +de prospérité commencerait dans les pays actuellement antisémites. Ainsi +que je l’ai déjà dit souvent, une migration intérieure des citoyens +chrétiens aura lieu dans les positions des Juifs, lentement et +méthodiquement abandonnées. Si non seulement on nous laisse faire, mais +si encore on nous aide, le mouvement sera partout fécond en bons +résultats. C’est aussi une idée étroite, dont il faut se débarrasser, +que celle qui veut que le départ de beaucoup de Juifs ait pour +conséquence l’appauvrissement des pays abandonnés. Un départ par suite +de persécutions où, à la vérité, des biens sont détruits, tout comme +dans le désordre d’une guerre, et la retraite paisible et volontaire de +colons, dans laquelle tout peut se passer au grand jour, franchement et +ouvertement, avec le respect des droits acquis et en pleine légalité, +sous les yeux des autorités et sous le contrôle de l’opinion publique, +sont deux choses bien différentes. L’émigration de prolétaires chrétiens +dans d’autres parties du monde serait arrêtée par le mouvement juif. + +Les États auraient en outre l’avantage que leur commerce d’exportation +s’accroîtrait puissamment, car, pour longtemps encore, les Juifs émigrés +là-bas en seraient réduits aux produits européens, et devraient +nécessairement se les procurer. Par les groupes locaux, un système de +compensation équitable serait créé, et, pendant de longues années, il +faudrait encore pourvoir aux besoins ordinaires dans les endroits +habituels. + +L’un des plus grands avantages serait sans doute l’allègement social. Le +mécontentement social pourrait être apaisé pour un temps qui durerait +peut-être vingt ans, peut-être plus longtemps, mais qui, en tous les +cas, se maintiendrait pendant toute la durée de la migration juive. + +Le développement, ou, pour mieux dire, la solution de la question +sociale, ne dépend que du progrès des moyens techniques. La vapeur a +rassemblé les hommes dans les fabriques, autour des machines, où ils +sont pressés les uns contre les autres et rendus malheureux les uns par +les autres. La production est énorme, sans choix, sans méthode, +conduisant à chaque instant à de graves crises, dans lesquelles, avec +les patrons, succombent aussi les ouvriers. La vapeur a comprimé les +hommes les uns contre les autres. L’application de l’électricité les +dispersera vraisemblablement à nouveau, et, peut-être, les placera dans +des conditions de travail plus heureuses. En tous les cas, les +inventeurs techniques, qui sont les vrais bienfaiteurs de l’humanité, +continueront à travailler, après comme avant le commencement de la +migration des Juifs, et, il faut l’espérer, à trouver des choses aussi +merveilleuses que jusqu’à présent, voire même de plus en plus +merveilleuses. + +Déjà le mot «impossible» semble avoir disparu de la langue de la +technique. Si un homme du siècle dernier revenait, il trouverait toute +notre vie remplie d’inexplicables enchantements. Partout où nous +apparaissons, nous autres hommes modernes, avec nos moyens d’action, +nous transformons le désert en un jardin. Pour la création des villes, +des années nous suffisent là où, aux époques antérieures de l’histoire, +il fallait des siècles; l’Amérique nous en fournit des exemples +nombreux. Les distances ont cessé d’être un obstacle. Le trésor de +l’esprit moderne contient déjà des richesses inappréciables, que chaque +jour augmente. Cent mille cerveaux méditent, cherchent sur tous les +points de la terre, et ce que l’un a découvert appartient l’instant +d’après à tout le monde. + +Nous-mêmes, nous voudrions, dans le pays des Juifs, utiliser, continuer +toutes les nouvelles expériences. Et comme, par la journée de sept +heures, nous en faisons une en vue du bien général des hommes, nous +entendons prendre les devants pour tout ce qui concerne les intérêts +humains, et représenter, comme pays neuf, un pays d’expérimentation, un +pays modèle. + +Après le départ des Juifs, les établissements créés par eux resteront où +ils étaient. Et jusqu’à l’esprit d’entreprise des Juifs lui-même sera +présent là où il est bien vu. Le capital juif mobile cherchera, +également dans l’avenir, son placement là où la situation est bien +connue de ses possesseurs. Et, tandis qu’à présent, à cause de la +persécution, l’argent juif va joindre à l’étranger les entreprises les +plus lointaines, il contribuera alors, grâce à cette solution pacifique, +à l’essor ultérieur des pays qui ont été jusqu’ici les lieux +d’habitation des Juifs. + + + + +CONCLUSION + + +Dans cet écrit, que j’ai médité longuement et souvent remanié, beaucoup +de choses cependant ont été omises. On y rencontre encore toujours des +négligences nuisibles, des lacunes, et aussi des répétitions inutiles. + +Le lecteur de bonne foi, assez avisé pour ne pas se borner à la lettre +qui tue, mais qui aura en vue l’esprit qui vivifie, ne se laissera pas +dégoûter par les lacunes. Il se sentira bien plutôt incité à consacrer +sa perspicacité et sa force à l’amélioration d’une œuvre qui n’est point +personnelle à un seul individu. + +N’ai-je pas expliqué des choses qui s’entendent d’elles-mêmes et laissé +échapper des considérations importantes? + +J’ai essayé de réfuter quelques objections, je n’ignore pas qu’il y en a +encore beaucoup d’autres, il y en a d’élevées et de terre à terre. + +Au nombre des objections élevées se trouve celle d’après laquelle la +détresse des Juifs n’est point la seule qu’il y ait dans le monde. Mais +je pense cependant que nous devons toujours commencer à faire +disparaître un peu de misère, ne fût-ce que, provisoirement, notre +propre misère à nous. + +On peut dire, en outre, que nous ne devrions pas créer de nouvelles +différences entre les hommes, qu’au lieu d’élever de nouvelles +frontières, nous devrions bien plutôt faire disparaître les anciennes, +j’estime que ceux qui pensent ainsi sont des rêveurs dignes d’amour, +mais que le vent aura déjà dispersé à jamais leurs os, sans en laisser +de traces, alors que les sentiments patriotiques fleuriront encore +toujours. La fraternité universelle n’est même pas un beau rêve. +L’ennemi est utile pour les suprêmes efforts de la personnalité. + +Mais comment? Les Juifs n’auraient sans doute plus d’ennemis dans leur +propre État; or, comme ils s’affaiblissent dans la prospérité et +disparaissent, c’est surtout alors que le judaïsme périrait. Mon avis +est que, comme toutes les autres nations, les Juifs auront toujours +assez d’ennemis. Mais lorsqu’ils se trouveront sur leur propre sol, ils +ne pourront plus jamais être dispersés dans le monde. Aussi longtemps +que la civilisation ne s’écroulera pas, la dispersion des Juifs ne +pourra plus se répéter. Cette éventualité, un niais seul peut la +redouter. La civilisation actuelle a assez de puissance pour se +défendre. + +Les objections terre à terre sont innombrables, de même qu’il y a aussi +plus d’hommes terre à terre que d’esprits élevés. J’essaie d’avoir +raison de quelques idées étroites. Celui qui veut se placer derrière le +drapeau blanc aux sept étoiles doit coopérer à cette lutte pour la +diffusion des lumières. Peut-être la lutte devra-t-elle être entreprise +tout d’abord contre certains Juifs méchants, bornés et sans générosité. + +Ne dira-t-on pas que je fournis des armes aux antisémites? Pourquoi? +Parce que je conviens de ce qui est vrai? Parce que je ne prétends pas +que nous n’ayons que des hommes excellents parmi nous? + +Ne dira-t-on pas que j’indique une voie par laquelle on pourrait nous +nuire? Je le conteste de la façon la plus absolue. Ce que je propose ne +peut s’exécuter que par le libre consentement de la majorité des Juifs. +On peut nuire à certains Juifs individuellement, même aux groupes des +Juifs actuellement les plus puissants, mais jamais plus, par l’État, à +tous les Juifs. On ne peut plus supprimer l’égalité des droits des Juifs +là où elle a été consacrée par la loi. Car la première tentative faite +dans ce but jetterait tous les Juifs, pauvres ou riches, dans les partis +révolutionnaires. Déjà, le commencement d’injustices officielles contre +les Juifs a partout comme conséquence des crises économiques. On ne peut +donc pas, à vrai dire, entreprendre grand’chose d’efficace contre nous, +si l’on ne veut pas se faire mal à soi-même. Par là, la haine ne cesse +de grandir. Les riches n’en éprouvent que peu d’effet. Mais nos pauvres! +Que l’on demande à nos pauvres, qui, depuis le renouvellement de +l’antisémitisme, ont été épouvantablement _prolétarisés_. + +Quelques Juifs aisés penseront-ils que l’oppression n’est pas encore +assez grande pour émigrer, et que, même lors des expulsions violentes, +l’on a vu avec combien peu d’empressement nos gens s’en sont allés? Oui, +parce qu’ils ne savent où diriger leurs pas! Parce qu’ils ne sortent +d’une misère que pour se précipiter dans une autre. Mais nous leur +montrons le chemin de la Terre Promise. Et contre la terrible puissance +de l’habitude doit combattre la superbe puissance de l’enthousiasme. + +Les persécutions ne sont plus aussi malignes qu’au moyen-âge. Oui, mais +notre sensibilité s’est accrue, de sorte que nous ne sentons pas la +diminution de la souffrance. La longue persécution a surexcité nos +nerfs. + +Et, dira-t-on encore: l’entreprise est désespérée, même si nous obtenons +le pays et la souveraineté, parce que seuls les pauvres s’en iront? Eh! +mais ce sont justement ceux-là dont nous avons tout d’abord besoin! Les +_desperados_ seuls sont bons comme conquérants. + +Quelqu’un dira-t-il: oui, si cela était possible on l’aurait déjà fait? + +Autrefois ce n’était pas possible. Mais c’est possible maintenant. Il y +a encore cent ans, cinquante ans, c’eût été une rêvasserie. Aujourd’hui, +tout cela est la réalité. Les riches qui possèdent une si délicieuse vue +d’ensemble sur les acquisitions techniques, savent très bien tout ce qui +peut être fait avec de l’argent. Et c’est ainsi que cela se passera: +justement les pauvres et les simples, qui ne se doutent point du pouvoir +que l’homme a déjà sur les forces de la nature, croiront le plus +fortement au nouveau message. Car ils n’ont point perdu l’espérance en +la Terre Promise. + +La voilà, Juifs! Pas de fable, pas de tromperie! Chacun peut s’en +convaincre, car chacun apporte là-bas un morceau de Terre Promise: l’un +dans sa tête, l’autre dans ses bras, l’autre enfin dans son bien acquis. + +Maintenant, cela pourrait paraître comme une entreprise de lente +réalisation. Même dans le cas le plus favorable, le commencement de la +fondation de l’État se ferait encore attendre nombre d’années. Pendant +ce temps, les Juifs seront raillés, battus, écorchés, pillés et assommés +dans mille endroits à la fois. Non, il suffit seulement que nous +commencions à réaliser le projet, pour que l’antisémitisme cesse +aussitôt et partout. Car c’est la conclusion de la paix. + +La nouvelle de la formation de la _Jewish Company_, lorsque cette +dernière pourra être considérée comme un fait accompli, sera portée en +un jour, par l’étincelle de nos fils, aux points les plus éloignés du +globe. + +Et aussitôt, on sentira l’allègement. Sur l’heure, se produira, dans +notre bourgeoisie, l’écoulement de la surproduction en intelligences +moyennes. Cette surproduction s’en ira là-bas, dans notre organisation +initiale, former nos premiers ingénieurs, nos officiers, nos +professeurs, nos employés, nos avocats, nos médecins. Le mouvement se +continuera rapidement et cependant sans secousse. On priera dans les +temples pour la réussite de l’œuvre. Mais dans les églises aussi! C’est +la fin d’une vieille oppression sous laquelle tous ont souffert. + +Mais, tout d’abord, il faut que la lumière se fasse dans les cerveaux. +Il faut que la pensée vole jusqu’aux derniers nids lamentables où +habitent les nôtres. Ils se réveilleront de leur rêve brumeux. Car pour +nous tous commencera une vie nouvelle--avec de nouvelles destinées. Il +suffit que chacun pense à soi, pour que le courant se développe, +impétueux. + +Et quelle gloire attend les champions désintéressés de cette cause! + +C’est pourquoi je crois qu’une génération de Juifs admirables sortira de +terre. Les Macchabées ressusciteront. + +Je répète une fois encore le mot du commencement: «Les Juifs qui le +veulent auront leur État.» + +Nous devons enfin vivre en hommes libres sur notre propre motte de terre +et mourir tranquilles dans notre propre patrie. + +Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et +grandi de notre grandeur. + +Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière +agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de +l’humanité. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Portrait de Théodore Herzl Frontispice + Introduction, par Baruch Hagani 7 + Préface 33 + Introduction 41 + + CHAPITRE I.--Considérations générales 69 + La question juive 71 + Essais de solution tentés jusqu’à ce jour 76 + Des causes de l’antisémitisme 81 + Conséquences de l’antisémitisme 85 + Le projet 88 + Palestine ou Argentine? 94 + Le besoin, l’organe, les relations 96 + + CHAPITRE II.--La Jewish Company 101 + Traits principaux 103 + Affaires immobilières 105 + L’achat de la terre 108 + Les constructions 110 + Habitations ouvrières 112 + Les ouvriers non professionnels (_unskilled labourers_) 115 + La journée de sept heures 117 + L’assistance par le travail 122 + Le marché 125 + Autre catégorie d’habitations 128 + De quelques formes de la liquidation 130 + Les garanties de la Compagnie 137 + De quelques travaux de la Compagnie 142 + Impulsion industrielle 145 + Les artisans 149 + L’opération financière 150 + Les groupes locaux (_Transplantation_) 159 + La migration par groupes 161 + Nos Pasteurs 165 + Les hommes de confiance des groupes locaux 166 + Les plans des villes 169 + L’émigration des classes moyennes 171 + Le phénomène de la foule 173 + Notre «matériel humain» 183 + Petites habitudes 186 + + CHAPITRE III.--La «Society of Jews» et l’État juif 189 + «Negotiorum Gestio» 191 + Le «Gestor» des Juifs 199 + La prise de possession 202 + La constitution 207 + La langue 211 + Théocratie 213 + Les lois 214 + L’armée 215 + Le drapeau 216 + Traités de réciprocité et d’extradition 217 + Les avantages de l’émigration juive 220 + + Conclusion 227 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 31 MAI 1926 + PAR F. PAILLART A + ABBEVILLE (SOMME). + + + + +LIBRAIRIE LIPSCHUTZ + +28, Rue Lamartine, PARIS (IXe) + +Téléph.: Trudaine 24-33 R. C. Seine 79.725 + +Extrait de notre Catalogue: + + + Benamozegh (Élie). Morale Juive et Morale Chrétienne. Un + beau volume in-8 de XVI-342 pages sur papier vélin à la + forme. Cartonné. 30 fr. + + Les récents travaux de l’exégèse critique et historique + ont considérablement modifié le point de vue des savants + sur les origines chrétiennes. Ils ont éclairci d’un jour + tout nouveau la séparation opérée entre le Judaïsme et le + Christianisme et la position respective des deux + religions. L’œuvre d’_Élie Benamozegh_ représente la + contribution inappréciable d’un savant juif éminent et + elle projette une lumière décisive dans l’étude des + sources évangéliques. Jamais les influences qui ont agi + dans la rédaction des premiers documents du christianisme + et la constitution de sa morale et de sa théologie, + n’avaient été analysées d’une façon plus pénétrante. + L’apologie du Judaïsme qui s’en dégage est d’une solidité + incomparable. Au moment où le rôle de l’apôtre Paul se + trouve placé par les exégètes au premier rang des données + historiques certaines en ce qui concerne la fondation du + Christianisme, le volume de Benamozegh apporte sur les + doctrines pauliniennes, dans leurs rapports avec le + Judaïsme, une critique extrêmement serrée et d’une rare + originalité. Une étude sur l’Islamisme complète ce + remarquable ouvrage. + + Danon (Abraham). Contribution à l’histoire des Sultans + Osman II et Mouçtafa Ier. Texte français, hébreu, arabe + et turc (ce dernier en caractères hébraïques). Un vol. + in-8, tiré sur les presses de l’Imprimerie Nationale. 12 fr. + + Cet ouvrage du regretté Grand-Rabbin de Turquie raconte, + dans tous ses détails, et à l’aide de _documents inédits_ + hébraïques, arabes et turcs, en prose et en vers, les + péripéties du premier assassinat commis en 1622 sur la + personne d’un sultan, et la substitution violente d’un + souverain à un autre. Cette date marque le véritable début + de la décadence de la Turquie. Les grands historiens + Hammer, Jorga, etc., qui pourtant ont rapporté ce + tragique épisode, n’ont pas connu les manuscrits sur + lesquels est basé cet ouvrage et qui, à tous les points de + vue, offrent un intérêt remarquable. + + Elmaleh (Abraham). Nouveau dictionnaire hébreu-français + contenant: + + 1º La nomenclature et la traduction de tous les mots + hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, la + littérature talmudique et post-talmudique, dans le Rituel + des Prières journalières, dans les littératures + hébraïques du moyen âge, moderne et contemporaine; + + 2º L’explication, suivant les commentaires les plus + accrédités, des passages bibliques présentant quelque + difficulté; etc., etc. + + Grand volume in-8º de plus de 1700 pages, cartonné. 175 fr. + + * * * * * + + Fleg (Edmond). Le Mur des Pleurs 9 fr. + -- Le Psaume de la Terre Promise 3 fr. + Kompert (Léopold). Scènes du Ghetto. Contes juifs. 10 fr. + Meiss (Grand-Rabbin Honel). «Moschelich». Contes + d’avant-guerre. (Recueil savoureux de contes juifs + d’Alsace). 8 fr. + Bloch (Grand-Rabbin Isaac). Inscriptions tumulaires des + anciens cimetières d’Alger, recueillies, traduites, + commentées et accompagnées de notices biographiques. 20 fr. + -- Les Israélites d’Oran, de 1792 à 1815, d’après des + documents inédits 10 fr. + -- Petit Catéchisme Israélite 1.25 + -- Le Judaïsme et la Femme 3.50 + -- Les Fils de Samson. _Histoire juive_ 7 fr. + Clemenceau (Georges), ancien Président du Conseil. Au pied + du Sinaï. Contes juifs 6 fr. + Bloy (Léon). Le Salut par les Juifs 3 fr. + Jacobowski (L.). Werther le Juif. Roman 9 fr. + Arnaud (Camille). Essai sur la condition des Juifs en + Provence, au Moyen Age 5 fr. + Eizenstein (J. D.). Ozar Israel. Encyclopédie en hébreu de + toutes les matières concernant les Juifs et le Judaïsme. + Très important ouvrage embrassant tous les domaines de la + culture juive. + 10 volumes petit in-40, formant un ensemble de 4.000 + pages de texte à 2 colonnes, reliés toile pleine et livrés + dans un étui 650 fr. + Lewner (I. B.). Kol Agadoth Israel. Recueil de toutes les + Agadoth, depuis la création du Monde jusqu’aux temps + modernes. 5 tomes en 2 vol. rel. toile. Texte hébreu 80 fr. + Maïmonide. _Morê Nebu’him_. Le Guide des Égarés. Trad. + hébraïque du texte arabe par Rabbi J. Al-Harizi, avec + annotations critiques par le Dr Scheyer. Publié pour la + première fois d’après un ancien manuscrit de la + Bibliothèque Nationale de Paris. 3 volumes 100 fr. + Fridman (Grand-Rabbin L.). Méthode autodidactique de langue + hébraïque 6.50 + Ventura (M.). Cours d’initiation à la Lecture Hébraïque, + d’après la méthode syncrétique. (Avec illustrations). 5 fr. + Karpeles (G.). Histoire de la littérature juive. Trad. p. + Isaac Bloch et Émile Lévy 60 fr + + * * * * * + +Vient de paraître: + + LA BIBLE + EN TABLEAUX + + Un monument de l’art moderne palestinien + + GRAVURES EN COULEURS + (31 1/2 × 36 1/2 cm.) + reproduites en fac-similés d’après les dessins originaux de + ABEL PANN + de Jérusalem + + 1er volume paru: + DU DÉLUGE JUSQU’A LA DESTRUCTION DE SODOME ET GOMORRHE. + En souscription. Prix: $ 10.-- + Édition de luxe, pleine reliure cuir. Prix: $ 50.-- + +Envoi franco d’une notice illustrée, sur simple demande. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 *** |
