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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***
+
+
+
+
+
+
+ THÉODORE HERZL
+
+ L’ÉTAT JUIF
+ Essai d’une solution de la question juive
+
+ ÉDITION AUGMENTÉE
+ D’UNE INTRODUCTION
+ PAR
+ BARUCH HAGANI
+
+ ET ORNÉE D’UN PORTRAIT DE L’AUTEUR
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
+ 28, RUE LAMARTINE (IXe)
+ 5686--1926
+
+
+
+
+OUVRAGES DE BARUCH HAGANI:
+
+
+Le Sionisme politique et son fondateur: Théodore Herzl (1860-1904).
+Paris, Payot, 1918, un vol. in-16. 5 francs.
+
+Bernard Lazare (1865-1903). Avec un portrait gravé sur bois par Ivan
+Lebedeff. Paris, Librairie d’action d’art de la Ghilde «_Les
+Forgerons_», 1919, une plaquette in-16. 3 francs.
+
+Vita di Teodoro Herzl. Con prefazione di Francesco Ruffini. Roma, La
+Voce, 1919, in vol. in-16. 4 lires.
+
+Le Sionisme politique. Précurseurs et Militants: Le Prince de Ligne.
+Paris, Beresniak, 1920, une plaquette in-16. 3 francs.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ, DE CET OUVRAGE, DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU
+JAPON, NUMÉROTÉS DE I à X; CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE
+HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS DE XI à LX; DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR
+VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, NUMÉROTÉS DE 1 à 200; ET DIX EXEMPLAIRES
+HORS COMMERCE SUR PAPIER MADAGASCAR, MARQUÉS DE A à J.
+
+EXEMPLAIRE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE
+
+Nº
+
+
+
+
+[Illustration: Théodore HERZL en 1896]
+
+
+
+
+_INTRODUCTION_
+
+PAR
+
+BARUCH HAGANI
+
+
+M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui est la Providence de tous ceux
+qui, en France, sont préoccupés, à des titres divers, par la question
+juive, a eu l’heureuse idée de rééditer l’_État Juif_ de Théodore Herzl,
+le fondateur du sionisme politique.
+
+On parle beaucoup en France, depuis quelque temps, de Herzl et du
+sionisme, mais rares sont encore ceux qui, dans le grand public, sont à
+même de se renseigner sur ce mouvement par une documentation de première
+main. La littérature sioniste en langue française est très pauvre et
+l’_État Juif_, qui parut presque simultanément en allemand, en anglais
+et en français[1], n’a pour ainsi dire guère été réimprimé depuis dans
+cette dernière langue[2], alors qu’il a eu de nombreuses éditions dans
+les deux autres.
+
+ [1] La version française parut d’abord dans la _Nouvelle Revue
+ Française Internationale_ (numéros de décembre 1896 et de janvier
+ 1897) que dirigeait Mme Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage
+ à part avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis
+ longtemps.
+
+ Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront, nous avons
+ respecté, malgré ses imperfections grammaticales, la langue de cette
+ version, qui est, sans doute aucun, celle que _Herzl_ fit lui-même,
+ ou qu’il fit faire sous ses yeux.
+
+ [2] Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui, a été faite en
+ 1923 par les soins du journal _Pro Israel_ de Salonique.
+
+C’est cependant à Paris, où il était alors correspondant de la _Neue
+Freie Presse_, que Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la parution
+marque une date si importante dans l’histoire du sionisme et par
+conséquent dans l’histoire du judaïsme contemporain.
+
+ * * * * *
+
+Fils unique de parents aisés qui jamais ne le contrarièrent dans le
+moindre de ses goûts, vivant de la vie élégante et facile qui était
+alors celle de la capitale autrichienne, d’une séduction physique et
+morale telle qu’elle ne laissait indifférents ni les hommes les plus
+fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl avait adopté sans effort
+la philosophie courante de son époque. Il écrivit des poésies où
+l’influence de Musset était relevée par celle de Heine, des feuilletons
+où beaucoup de scepticisme se mêlait à une sentimentalité à fleur d’âme,
+des pièces de théâtre, où «l’esprit parisien» se combinait agréablement
+avec la «gemüthlichkeit» viennoise. Son rêve le plus audacieux se
+haussait jusqu’à celui de devenir l’amuseur public et grassement
+rétribué de cette insouciante bourgeoisie d’avant-guerre qui faisait la
+loi dans les capitales occidentales. Il n’avait oublié qu’une chose:
+c’est qu’il appartenait à un peuple tragique, dont la plus minime partie
+seulement avait à peine conquis sa place au soleil et que, dans l’ombre
+des boutiques, des sacristies et des bureaux de presse, on s’apprêtait à
+ramasser les calomnies destinées à la lui ravir. La grandeur de Herzl
+est précisément d’avoir saisi dans toute sa profondeur la signification
+des évènements qui se préparaient et d’en avoir pris virilement son
+parti. Le jour où, après mûres réflexions, il fut convaincu qu’il
+faisait fausse route et que décidément la vie, pour un Juif de sa
+trempe, ne pouvait décemment se présenter sous les espèces d’une comédie
+amusante, il dépouilla résolument sa défroque de clown et, au grand
+ébahissement de ceux qui croyaient le mieux le connaître, il fit
+subitement figure de prophète...
+
+«_L’État Juif, essai d’une solution moderne de la question juive_», fut
+écrit dans les quelques mois qui précédèrent le retour de Herzl à
+Vienne[3], où il venait d’être nommé directeur littéraire de son
+journal, dans une véritable fièvre de création. Il y songeait la nuit,
+le jour, au milieu des occupations les plus diverses, à la Chambre, à
+l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand Prix, et, dès qu’il le pouvait,
+il jetait sur le papier des notes, de brèves indications, des bouts de
+phrases et des rudiments d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de
+leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses méditations, ne pas
+interrompre le fil de sa pensée. «Je ne me souviens pas, dit-il, avoir
+jamais rien écrit dans un tel état d’exaltation... Heine raconte qu’il
+entendait sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle lorsqu’il
+composait certains de ses vers. Il me semblait aussi entendre au-dessus
+de moi quelque chose d’assez semblable à un frémissement.» _L’État
+Juif_, cependant, ne se ressent nullement de l’exaltation dans lequel il
+a été composé. Le livre est écrit dans un langage sobre, nerveux, sans
+trace aucune de mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche ni à
+apitoyer les lecteurs sur la situation présente des Juifs ni à les
+enthousiasmer par un tableau idyllique de leur sort futur. «C’est
+presque une affaire qu’il leur soumet» remarque quelqu’un...
+
+ [3] Mi-juillet 1895.
+
+L’opuscule pourrait naturellement se diviser en deux parties d’inégale
+longueur: dans la première, qui sert d’introduction, l’auteur trace une
+esquisse rapide, mais combien pénétrante et vigoureuse, de l’état
+présent de la question juive; dans la seconde, qui forme le corps de
+l’ouvrage, il développe, avec force détails, la solution qu’il
+préconise. Dans la première, il démontre la nécessité pour les Juifs de
+reconstituer leur nationalité; dans la seconde, il indique les voies et
+moyens propres à atteindre ce but.
+
+«La question juive existe, dit Herzl, il serait puéril de le nier. Elle
+existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible. Là
+où elle n’existe pas, elle est importée par les Juifs qui émigrent. Nous
+nous dirigeons naturellement vers les pays où l’on ne nous persécute
+pas, mais notre apparition provoque la persécution.»
+
+Pour résoudre cette question, deux moyens ont été, jusqu’ici,
+empiriquement employés: le premier est l’antisémitisme, le second
+l’émancipation. Tous deux sont inefficaces. Par l’antisémitisme, on ne
+fait que renforcer le particularisme des Juifs, réveiller leur
+conscience ethnique; par l’émancipation, on donne libre jeu à leurs
+facultés natives, on exagère l’anomalie de leur situation économique. La
+concurrence sociale s’exerçant alors à leur avantage dans certaines
+branches de l’activité humaine (commerce, finances, carrières libérales)
+provoque à nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle vicieux dont il est
+impossible de sortir, même par la tangente de l’union mixte, seule
+condition d’une assimilation véritable. Qui ne voit en effet que, pour
+que le mariage mixte se généralisât, pour que le vieux préjugé contre
+les Juifs fût surmonté, il leur faudrait acquérir au préalable une telle
+puissance sociale qu’elle équivaudrait à leur domination économique: «Et
+si la puissance actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage et de
+désespoir, à quels transports ne faudrait-il pas s’attendre à la suite
+d’un nouvel accroissement de cette puissance!»
+
+L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment condamné à cette rage
+impuissante. Non seulement l’ennemi ne viendra pas à bout de nous par la
+persécution, mais il lui est impossible, dans l’état actuel des choses,
+d’entreprendre contre nous rien qui nous atteigne réellement. Enlever
+aux Juifs l’égalité des droits, là ou elle existe, cela les
+précipiterait tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires.
+S’attaquer à leurs richesses? Comment le faire sans provoquer de graves
+crises économiques qui ne se borneraient nullement aux Juifs, leurs
+premières victimes? Quant à attendre au contraire la solution de la
+question juive des progrès de la tolérance et de la bonté parmi les
+hommes, c’est là un vain espoir dont les faits ont mille fois montré
+l’inanité, «un pur radotage sentimental».
+
+Telle est la question qui, depuis cent ans, fait le désespoir de tous
+les peuples civilisés. C’est un «vestige du moyen âge» dont, avec la
+meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se débarrasser.
+
+Ils le pourraient cependant, en plaçant la question sur son véritable
+terrain, qui est le terrain politique international.
+
+«La question juive n’est ni une question économique, ni une question
+religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de
+l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut,
+avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les
+grandes puissances.»
+
+L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son
+homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple,
+«un peuple un». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un
+territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la
+question juive sera résolue. Sans doute, quelques tentatives ont été
+faites en ce sens et semblent avoir échoué. C’est que ces tentatives
+étaient trop mesquines, leur point de départ trop précaire; c’est que
+les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire appel aux sentiments
+profonds des masses juives, ont méconnu leurs besoins essentiels.
+
+«Personne au monde n’est assez puissant ni assez riche pour transporter
+un peuple d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable de le faire.
+
+«L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. Dans la longue
+nuit de leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve royal:
+_L’an prochain à Jérusalem!_ Tel est notre vieux mot. Il s’agit
+maintenant de montrer que cet espoir peut se transformer en une
+splendide réalité.»
+
+Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions
+ignorer. Des colonies se détachent de leur mère-patrie, des vassaux
+s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se
+constituent aussitôt en États libres. Le peuple juif, il est vrai, n’a
+pas encore de territoire qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les
+étendues territoriales qui constituent l’État, ce sont les hommes réunis
+par une souveraineté. Le peuple est la base personnelle de l’État, le
+pays la base matérielle, et, de ces deux bases, la base personnelle est
+la plus importante. S’il faut d’ailleurs fonder en droit le nouvel État
+Juif, le vieux code romain ne nous en fournit-il pas la possibilité?
+N’a-t-il pas institué la _Negotiorum gestio_ qui nous montre comment on
+peut sauver les affaires d’un homme absent ou empêché? La _Negotiorum
+gestio_ donne à chacun le droit d’intervenir, de prendre par pitié, par
+amitié, la charge des biens d’autrui quand ils sont en danger. Il le
+fait de son propre chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité
+supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface de la terre, incapables
+de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques, sont ce
+propriétaire absent ou empêché! Il leur faut un _gestor_.
+
+Ce _gestor_ ne sera pas un seul individu, mais une personne morale,
+appelons-la _Society of Jews_ parce que c’est probablement dans la
+sphère des Juifs anglais qu’elle se constituera et qu’il lui faudra, à
+ses débuts, la protection d’une grande puissance résolument philosémite.
+Cette institution, qui puisera son autorité dans la valeur morale de ses
+membres et dans la libre adhésion des Juifs du monde entier, sera
+reconnue par les gouvernements comme puissance politique constituante.
+
+Aidée par eux, elle commencera par s’assurer, sur la base du droit
+international, la souveraineté d’une étendue de territoire. Faudra-t-il
+préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce qu’on lui
+donnera, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion juive à
+cet égard. L’Argentine est un pays très fertile et peu peuplé, mais
+mille liens historiques nous rattachent à la Palestine.
+
+«Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la Palestine, nous pourrions nous
+faire forts de régler complètement les finances de la Turquie... Nous
+formerions un État neutre, en rapports constants avec l’Europe qui
+garantirait notre existence... En ce qui concerne les Lieux Saints de la
+chrétienté, on pourrait trouver une forme d’exterritorialité qui
+sauvegarderait tous les intérêts. Nous formerions la garde d’honneur
+autour des Saints Lieux et garantirions de notre existence
+l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait pour nous
+le grand symbole de la solution de la question juive après dix-huit
+siècles de cruelles souffrances.»
+
+Une fois le territoire obtenu, la _Society of Jews_ aurait à s’occuper
+d’organiser, d’une part l’émigration des Juifs, d’autre part la prise de
+possession de ce territoire. A cet effet, elle déléguerait une partie de
+ses pouvoirs à une nouvelle institution, la _Jewish Company_, personne
+juridique également placée sous la protection des lois anglaises, qui
+aurait pour mission de liquider les intérêts matériels des émigrants et
+de jeter dans le nouveau pays les bases de relations économiques
+normales et scientifiques. Cette nouvelle institution serait conçue sur
+le modèle des grandes compagnies territoriales. Ce serait une société
+par actions au capital de un milliard de francs, par exemple, fondée par
+un consortium de financiers ou, à défaut, par souscription publique. En
+se substituant aux particuliers dans le transfert de leurs biens
+immeubles, elle serait à même d’assurer à ses actionnaires des bénéfices
+notables; mais surtout il lui serait possible d’agir lentement, avec
+prudence, et d’éviter ainsi les crises économiques inséparables d’un
+exode désordonné. Elle aurait également à cœur de faciliter peu à peu
+aux non-Juifs la récupération des positions évacuées par les Juifs.
+L’exode lui-même ne serait ni brutal ni obligatoire. «Ne s’en iront que
+ceux qui sont sûrs d’améliorer par là leur situation économique. D’abord
+les désespérés, ensuite les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin les
+riches.»
+
+A la _Jewish Company_, surveillée par la _Society of Jews_, incomberait
+également la charge d’organiser le travail des premiers arrivants qui
+seraient probablement dans le plus grand dénuement. Elle adopterait la
+pratique du _truck System_, bien que l’auteur la réprouve en principe.
+Mais il la croit nécessaire dans les débuts de la colonisation. La
+journée de travail serait limitée à sept heures, mais chaque ouvrier
+pourrait poursuivre son labeur pendant trois heures supplémentaires, qui
+seraient alors rétribuées, car il faut développer le goût de l’épargne
+chez les nouveaux arrivants. L’organisation du travail serait toute
+militaire avec des grades, de l’avancement et des retraites. Les
+mendiants ne seraient pas tolérés; quiconque ne voudrait pas travailler
+en liberté serait mis dans une maison de travail. Les travaux pénibles
+seraient interdits aux femmes. Les maisons ouvrières ne ressembleraient
+pas à des casernes, elles seraient confortables et plaisantes.
+
+D’après un plan préalablement dressé, ces pionniers de la colonisation
+juive construiraient des chemins de fer, des ponts, des routes,
+établiraient des télégraphes, rectifieraient des rivières. «Leur travail
+produirait la circulation des richesses, la circulation des marchés, et
+les marchés attireraient de nouveaux colons.» Chacun viendrait
+volontairement à ses risques et périls, mais les émigrants auraient
+intérêt et plaisir à venir par groupes de familles, d’amis, de
+concitoyens. Chaque groupe d’émigrants aurait à sa tête un rabbin; les
+organisateurs devraient apporter tous leurs soins à ne pas jeter le
+trouble dans les consciences, ni même dans les habitudes, si minimes
+soient-elles.
+
+Lorsque le noyau du futur État serait suffisamment consistant, la
+_Society of Jews_ devrait s’occuper d’élaborer une constitution.
+
+«Je tiens la Monarchie démocratique ou la République aristocratique pour
+les meilleures formes de l’État. Il faudra éviter avec soin la
+démagogie, les excès du parlementarisme et l’intrusion de la vilaine
+catégorie de politiciens professionnels.»
+
+La direction politique doit venir d’en haut. Cependant, dans l’État
+juif, personne ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et voudra
+s’élever...
+
+«C’est pourquoi je pense à une République aristocratique... Mainte
+institution de Venise se présente à mon souvenir... Aurons-nous une
+théocratie? Non, la croyance nous a réunis, mais la science nous
+libère.»
+
+Les prêtres resteraient au temple et les soldats à la caserne. Car il y
+aurait des soldats, c’est-à-dire une armée de métier indispensable pour
+maintenir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. Chacun serait libre de
+ses croyances et de ses opinions, chacun garderait sa langue qui est «la
+chère patrie de sa pensée.» Enfin les étrangers qui viendraient
+s’établir dans l’État juif jouiraient de l’égalité des droits.
+
+En Europe, cependant, une ère de prospérité s’ouvrirait pour les pays
+délaissés, car, comme nous l’avons vu, il se produirait une immigration
+interne des citoyens chrétiens qui réoccuperaient les positions
+abandonnées par les Juifs, et le nouvel État, d’autre part,
+constituerait pour ces pays un important débouché économique. Il serait
+une nouvelle conquête sur la barbarie, un triomphe de plus à l’actif de
+la civilisation.
+
+Le projet qui vient d’être exposé n’est ni une utopie, ni un plan
+définitif d’organisation. Si l’auteur, tout en restant sobre de détails
+pittoresques, a dû minutieusement exposer certains ressorts du mouvement
+qu’il préconise, c’est précisément pour montrer qu’il croit fermement à
+sa possibilité: «Les Juifs qui le voudront auront leur État, et ils
+l’auront mérité.»
+
+ * * * * *
+
+Telle est la substance de _l’État Juif_. Il n’apportait au sionisme rien
+de théoriquement essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même qui,
+jusque-là, avait vécu absolument à l’écart des milieux juifs et ignorait
+absolument qu’il avait eu des précurseurs, le reconnut plus tard.
+«Peut-être, écrivit-il, n’aurais-je pas osé publier mon livre si j’avais
+connu les travaux plus importants de l’Allemand Hess et du Russe
+Pinsker.» Sans parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont le livre
+était encore trop imprégné, aux yeux de certains, de sentimentalité
+messianique, Pinsker, en effet, avait analysé avec une vigueur et une
+pénétration au moins égales à celles de Herzl la «psychose»
+antisémitique. Nathan Birnbaum avait posé, trois ans avant Herzl, tous
+les postulats du sionisme politique avec une clarté telle que le
+programme de Bâle semble être la codification pure et simple de sa
+brochure. Par contre, les idées les plus originales de Herzl en matière
+de droit public et de colonisation, le gestor, la charte, la
+transplantation en masse, se sont montrées irréalisables... Mais la
+grandeur de Herzl est d’un autre ordre et dépasse infiniment toutes les
+formules politiques et tactiques. Il a apporté au sionisme ce que ni
+Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne pouvaient lui donner: le facteur
+personnel, la foi communicative, la suggestion féconde. Pour saisir sur
+le vif le secret de cette influence, pour ainsi dire magnétique, exercée
+par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté dans la bataille sioniste, et
+ne lui ait imprimé une allure décisive, il faut lire une lettre exquise
+qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge et romancier autrichien bien connu,
+qui fut le condisciple de Herzl à l’Université de Vienne, lui adressa
+vers 1892, et l’on reconnaîtra que Herzl était de toute éternité
+prédestiné à devenir un «conducteur d’hommes[4]».
+
+ [4] Voir LÉON KELLNER. _Theodor Herzl’s Lehrjahre_. R. Löwit Verlag,
+ Wien-Leipzig, 1920, p. 108.
+
+«Il présentait en quelque sorte dans sa personne l’image même de son
+peuple», a écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn. Petit,
+contrefait, souffreteux, timide, bégayant, circonspect, Mendelssohn, en
+effet, évoque parfaitement en notre esprit l’image du peuple juif
+entr’ouvrant peureusement la porte du ghetto médiéval. Un siècle se
+passe. A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé les membres
+engourdis du peuple éternel, voici que sa taille se redresse, que son
+regard reprend de l’assurance, que son œil fixe à nouveau l’avenir. Ces
+vertus passives, monacales, qui faisaient croire à Moses Mendelssohn que
+son peuple n’aurait peut-être jamais l’énergie nécessaire pour
+entreprendre la résurrection de sa patrie ancestrale, se muent en vertus
+viriles, agissantes. Et c’est Théodore Herzl qui, désormais, apparaît
+comme l’image même de ce peuple... la radieuse image qui depuis trente
+ans fait rêver nos adolescents et leur insuffle le courage nécessaire à
+l’accomplissement des grands desseins.
+
+BARUCH HAGANI.
+
+
+
+
+L’ÉTAT JUIF
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L’idée de l’établissement d’un État juif, que je développe dans cet
+écrit, est très ancienne. Longtemps assoupie, elle se réveille aux cris
+contre les Juifs dont retentit le monde.
+
+Je n’invente rien, c’est ce qu’on voudra bien, avant tout, ne pas perdre
+de vue en suivant les différents points que j’ai exposés au cours de cet
+ouvrage. Je n’invente ni les conditions historiques où se trouvent les
+Juifs, ni les moyens de porter remède à la situation existante. Les
+matériaux de l’édifice dont je dresse le plan existent dans la réalité,
+sont palpables. Chacun peut s’en convaincre. De sorte que, si l’on veut
+caractériser d’un mot cet essai d’une solution de la question juive, il
+ne faut pas l’appeler une «fantaisie», mais tout au plus une
+«combinaison».
+
+Je dois tout d’abord défendre mon projet contre l’accusation d’utopie. A
+vrai dire, je ne fais, par là, que mettre en garde les esprits
+superficiels contre l’erreur qu’ils pourraient commettre en émettant un
+jugement trop hâtif, car il n’y aurait nulle honte à avoir écrit une
+utopie humanitaire. Je pourrais me ménager aussi un facile succès
+littéraire en présentant aux lecteurs qui se veulent distraire, mon
+projet sous la forme d’un récit romanesque irresponsable. Mais il ne
+s’agit point ici d’une de ces utopies aimables comme en ont développées
+de nombreux auteurs avant et après Thomas Morus, et je crois la
+situation des Juifs dans différents pays assez grave pour rendre déplacé
+tout préambule folâtre.
+
+Pour faire ressortir la différence entre mon projet et une utopie, je
+choisis un livre intéressant de ces dernières années: _Terre Libre_, du
+docteur Théodore Hertzka. C’est une ingénieuse fantaisie imaginée par un
+esprit profondément pénétré des modernes principes de l’économie
+politique, et aussi éloignée de la vie réelle que le mont Équateur sur
+lequel se trouve cet État chimérique. _Terre Libre_ est une machine
+compliquée dans laquelle un grand nombre de roues dentées engrènent les
+unes dans les autres; mais rien ne me prouve qu’elle puisse être mise en
+mouvement. Et même, quand je verrais naître l’association de _Terre
+Libre_, je ne pourrais me défendre de la regarder comme une
+plaisanterie.
+
+Par contre, le projet que voici comporte l’utilisation d’une force
+motrice existant dans la réalité. Je me borne à indiquer, en toute
+modestie, vu mon insuffisance, les roues et les dents de la machine à
+construire avec la confiance qu’il se rencontrera, pour l’exécution, de
+meilleurs mécaniciens que moi.
+
+Tout roule sur la force motrice. Et qu’est cette force? La détresse des
+Juifs.
+
+Qui oserait nier l’existence de cette force? Nous nous occuperons d’elle
+dans le chapitre sur les causes de l’antisémitisme.
+
+On connaissait déjà la force de la vapeur qui, produite dans la
+bouilloire par réchauffement, soulève le couvercle de cette bouilloire.
+Les tentatives sionistes et beaucoup d’autres formes de l’association
+«pour la défense contre l’antisémitisme» sont analogues au phénomène de
+la bouilloire.
+
+Eh bien! je dis que cette force, rationnellement employée, est assez
+puissante pour actionner une grande machine et transporter les hommes et
+les choses. Peu importe la forme extérieure de la machine.
+
+Je suis profondément convaincu que j’ai raison. J’ignore si, au cours de
+ma vie, j’aurai gain de cause. Les premiers hommes qui commencent ce
+mouvement verront sans doute à peine sa fin glorieuse. Mais déjà, au
+début de leur entreprise, ils sentent qu’une haute fierté, intimement
+unie au bonheur de la liberté intérieure, ennoblit leur existence.
+
+En défendant le projet contre le soupçon d’utopie, je crois devoir être
+sobre de descriptions pittoresques. Je m’attends d’ailleurs à ce qu’une
+raillerie irréfléchie s’efforce de caricaturer mon ébauche afin
+d’affaiblir la portée de l’œuvre conçue. Un Juif, au demeurant
+intelligent, à qui j’ai exposé la chose, m’a dit: «Le détail futur,
+représenté comme réel, est le propre de l’utopie.» Cela est inexact.
+Tout ministre des Finances table, dans son évaluation budgétaire, sur
+des chiffres futurs, et non seulement sur des chiffres qui lui sont
+fournis par la moyenne des années antérieures ou par les dernières
+recettes d’autres États, mais encore sur des chiffres sans précédents,
+comme par exemple lors de l’introduction d’un nouvel impôt. Il faut ne
+jamais avoir jeté les yeux sur un budget pour ignorer cette
+particularité. Regarde-t-on pour cela un projet de loi de finances comme
+une utopie, bien que l’on sache que l’évaluation ne peut jamais être
+maintenue dans son intégralité?
+
+Mais j’ai, vis-à-vis de mes lecteurs, des exigences encore plus dures.
+Je veux que les hommes éclairés auxquels je m’adresse, réforment maintes
+idées surannées. Et précisément, aux meilleurs des Juifs, à ceux qui se
+sont employés activement à la solution de la question juive, je demande
+de considérer les tentatives qu’ils ont faites comme manquées et
+inefficaces.
+
+Dans l’exposition de l’idée, j’ai à lutter contre un danger. Si je parle
+avec réserve des choses de l’avenir, j’aurai l’air de ne pas croire
+moi-même à leur possibilité. Si, par contre, j’annonce leur réalisation
+sans aucune restriction, tout apparaîtra peut-être comme une rêverie.
+C’est pourquoi, je le dis formellement, je crois à la possibilité
+d’exécution, bien que je n’aie pas la présomption d’avoir trouvé la
+forme définitive de l’idée. L’État juif est un besoin du monde: donc il
+se constituera.
+
+Si un particulier quelconque travaillait seul à son avènement, ce serait
+une bien folle aventure, mais si beaucoup de Juifs l’acceptent en même
+temps, la chose est tout à fait raisonnable et sa réalisation n’offre
+pas de difficultés sérieuses. La réussite de l’idée ne dépend que du
+nombre de ses partisans. Peut-être notre ambitieuse jeunesse, à laquelle
+toutes les carrières sont déjà fermées, et qui verra ainsi s’ouvrir la
+perspective ensoleillée de l’honneur, de la liberté et du bonheur,
+s’emploiera-t-elle à répandre cette idée. Quant à moi, je considère ma
+tâche comme achevée par la publication de cet écrit. Je ne reprendrai la
+parole que si des attaques venant d’adversaires dignes d’attention m’y
+obligent, ou s’il s’agit de réfuter des objections imprévues et de
+détruire des erreurs. Et ce que je dis n’est-il pas vrai, encore
+aujourd’hui? Suis-je en avance sur mon temps? Les souffrances des Juifs
+ne sont-elles pas encore assez grandes? Nous verrons.
+
+Il dépend donc des Juifs eux-mêmes que cet écrit politique ne soit,
+provisoirement, qu’un roman politique. Si la génération actuelle est
+encore trop bornée, une autre viendra, meilleure, supérieure. Les Juifs
+qui le veulent auront leur État et le mériteront.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Le sens de l’économie politique chez les hommes qui se trouvent plongés
+dans la vie pratique est souvent étonnamment minime. C’est ainsi
+seulement que l’on peut expliquer que des Juifs répètent crédulement,
+eux aussi, le mot des antisémites: à savoir que nous vivrions aux dépens
+des «peuples-hôtes», et que, si nous n’avions pas autour de nous un
+«peuple-hôte», nous devrions mourir de faim. C’est là un des points à
+propos desquels apparaît l’affaiblissement de notre propre conscience,
+affaiblissement provoqué par des accusations injustes. En vérité, qu’y
+a-t-il au fond de cette idée du «peuple-hôte»? En tant qu’elle n’est pas
+l’expression de la vieille étroitesse d’esprit physiocratique, la
+croyance que, dans la vie économique, ce sont toujours les mêmes objets
+qui circulent, repose sur une erreur enfantine. Nous n’avons nullement
+besoin, comme Rip van Winkle, de nous éveiller d’un sommeil séculaire
+pour reconnaître que le monde se modifie par l’incessante production de
+biens nouveaux. En notre temps merveilleux, grâce aux progrès
+techniques, le plus pauvre d’esprit lui-même voit, à travers ses yeux à
+demi-éteints, apparaître autour de lui des biens qui n’existaient pas
+hier. C’est l’esprit d’entreprise qui les a créés.
+
+Le travail sans esprit d’entreprise est le vieux travail stationnaire.
+Le paysan, qui se trouve encore exactement au point où en étaient ses
+ascendants il y a mille ans, nous en fournit un exemple typique. Il
+n’est pas de bien-être qui n’ait été réalisé par des esprits
+entreprenants. On a presque honte d’écrire de pareilles banalités.
+Ainsi, même si nous étions exclusivement entreprenants--comme le prétend
+la plus folle des exagérations--nous n’aurions besoin d’aucun
+«peuple-hôte». Nous n’en sommes pas réduits à la constante circulation
+des mêmes biens, parce que nous produisons nous-mêmes des biens
+nouveaux. Nous avons des instruments de travail d’une force inouïe, dont
+l’apparition dans le monde civilisé a constitué une concurrence mortelle
+pour le travail manuel: ce sont les machines. Pour mettre les machines
+en mouvement, les ouvriers, il est vrai, sont aussi nécessaires. Mais,
+pour ces besoins, nous avons assez d’hommes, trop même. Celui-là seul
+qui ne connaît pas la condition des Juifs dans beaucoup de contrées de
+l’Europe orientale, osera prétendre qu’ils sont impropres ou
+réfractaires au travail manuel.
+
+Mais je n’entends pas entreprendre ici la défense des Juifs. Ce serait
+inutile, car tout ce qui pouvait être dit à ce sujet, sous le rapport de
+la raison et même du sentiment, l’a déjà été. Cependant, il ne suffit
+pas de trouver les meilleurs arguments pour l’esprit et le cœur; il faut
+tout d’abord que les auditeurs soient à même de comprendre, sinon l’on
+prêche dans le désert. Les auditeurs sont-ils déjà suffisamment avancés,
+suffisamment éclairés? alors tout sermon est superflu. Je crois à
+l’ascension progressive de l’homme vers une civilisation toujours plus
+élevée. Seulement, je considère cette ascension comme désespérément
+lente. S’il nous fallait attendre que le sens moral même de la moyenne
+des hommes s’épurât jusqu’à la tolérance dont Lessing faisait preuve en
+écrivant _Nathan le Sage_, notre vie et celles de nos fils, de nos
+petits-fils et de nos arrière-petits-fils n’y suffiraient pas. Mais
+voici que l’esprit du siècle vient à notre secours par une autre voie.
+
+Ce siècle nous a en effet apporté une magnifique renaissance par ses
+acquisitions dans le domaine scientifique. Seul, le genre humain n’a pas
+encore bénéficié de ce progrès fantastique. Les distances à la surface
+de la terre sont franchies, et cependant nous sommes tourmentés par les
+souffrances que cause l’étroitesse... Rapidement et sans danger, nous
+parcourons sur des navires gigantesques des mers jadis inconnues; des
+chemins de fer sûrs nous conduisent au sommet de montagnes dont nous
+faisions autrefois, à pied, l’ascension effrayante. Les événements se
+déroulant dans les pays qui n’étaient point encore découverts à l’époque
+où l’Europe enfermait les Juifs dans le ghetto, nous sont connus dans
+l’heure même qui les suit. C’est pour cela que la situation critique des
+Juifs est un anachronisme, et non parce qu’il y eut déjà, il y a cent
+ans, une époque de civilisation qui n’a existé en réalité que pour un
+petit nombre d’élus.
+
+Or, j’estime que la lumière électrique n’a point été inventée pour que
+quelques snobs illuminent leurs salons, mais bien pour que, à sa clarté,
+nous résolvions les questions qui préoccupent l’humanité. L’une de ces
+questions, et non la moins importante, est la question juive. En la
+résolvant, nous n’agissons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi
+pour beaucoup d’autres, également fatigués et chargés.
+
+La question juive existe. C’est un morceau de moyen âge égaré en notre
+temps, et dont, avec la meilleure volonté du monde, les peuples
+civilisés ne sauraient se débarrasser. Après tout, ils ont fait preuve
+de générosité en nous émancipant. La question juive existe partout où
+les Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable. Là où elle
+n’existait pas, elle est importée par les immigrants juifs. Nous allons
+naturellement là où l’on ne nous persécute pas, et là encore la
+persécution est la conséquence de notre apparition. Cela est vrai et
+demeurera vrai partout, même dans les pays de civilisation avancée--la
+France en est la preuve--aussi longtemps que la question juive ne sera
+pas résolue politiquement. Les Juifs pauvres apportent maintenant avec
+eux l’antisémitisme en Angleterre, après l’avoir apporté en Amérique.
+
+Je crois comprendre l’antisémitisme, qui est un mouvement très complexe.
+J’envisage ce mouvement en ma qualité de Juif, mais sans haine et sans
+peur. Je crois reconnaître ce qui, dans l’antisémitisme, est
+plaisanterie grossière, vulgaire jalousie de métier, préjugé
+héréditaire, mais aussi ce qui peut être considéré comme un effet de la
+légitime défense. Je ne considère la question juive ni comme une
+question sociale, ni comme une question religieuse, quel que soit
+d’ailleurs l’aspect particulier sous lequel elle se présente, suivant
+les temps et les lieux. C’est une question nationale, et, pour la
+résoudre, il nous faut, avant tout, en faire une question politique
+universelle, qui devra être réglée dans les conseils des peuples
+civilisés.
+
+Nous sommes un peuple un.
+
+Nous avons partout loyalement essayé d’entrer dans les collectivités
+nationales qui nous environnent, en ne conservant que la foi de nos
+pères. On ne l’admet pas. En vain sommes-nous de sincères patriotes,
+voire même, dans différents endroits, d’exubérants patriotes; en vain
+faisons-nous les mêmes sacrifices en argent et en sang que nos
+concitoyens; en vain nous efforçons-nous de relever la gloire de nos
+patries respectives, dans les arts et dans les sciences, et d’augmenter
+leur richesse par le commerce et les transactions. Dans ces patries où
+nous habitons déjà depuis des siècles, nous sommes décriés comme
+étrangers, et, souvent, par ceux dont la race n’était pas encore dans le
+pays alors que nos pères y souffraient déjà. La majorité peut décider
+qui est l’étranger dans le pays. C’est là une question de puissance,
+comme tout d’ailleurs dans les relations des peuples. En disant ceci
+comme simple particulier sans mandat, je n’abandonne rien de notre bon
+droit acquis. Dans l’état actuel du monde, et sans doute encore pour
+longtemps, la force prime le droit. C’est donc en vain que nous sommes
+partout de braves gens comme l’étaient les Huguenots, que l’on força à
+émigrer. Ah! si l’on nous laissait tranquilles! Mais je crois que l’on
+ne nous laissera pas tranquilles.
+
+Par la pression et la persécution, nous ne saurions être exterminés.
+Aucun peuple dans l’histoire n’a supporté des combats et des souffrances
+semblables aux nôtres. La chasse aux Juifs n’a cependant jamais provoqué
+que la défection des faibles. Les Juifs forts reviennent fièrement à
+leur race lorsqu’éclatent les persécutions. On a pu le voir clairement à
+l’époque qui suivit immédiatement l’émancipation. Les Juifs,
+matériellement et intellectuellement supérieurs, avaient perdu tout à
+fait le sentiment de leur solidarité de race. Par un bien-être politique
+de quelque durée, nous nous assimilons partout, ce qui n’est pas, je
+crois, en notre défaveur. L’homme d’État qui désire pour sa nation la
+poignée de main de la race juive, devrait par conséquent s’occuper
+d’assurer notre bien-être politique. Or, cela, un Bismarck même ne
+pourrait le faire. Il y a en effet tout au fond de l’âme populaire de
+vieux préjugés contre nous. Pour s’en rendre compte, il suffit de prêter
+l’oreille à la voix du peuple qui s’exprime avec sincérité et
+simplicité: les contes et les proverbes sont antisémites. Le peuple est
+partout un grand enfant, que l’on peut assurément éduquer. Cependant
+cette éducation exigerait, même dans les conditions les plus favorables,
+un temps énorme. Or, ainsi que je l’ai déjà dit, nous pouvons arranger
+les choses d’une autre façon et dans un délai infiniment plus court.
+
+L’assimilation des Juifs--et j’entends par là non seulement certaines
+marques extérieures relatives à l’habillement, aux habitudes de la vie,
+aux usages et à la langue, mais encore une identification dans le fond
+aussi bien que dans la forme--l’assimilation des Juifs, dis-je, ne
+pourrait s’obtenir que par le mariage mixte. Mais celui-ci devrait être
+considéré par la majorité comme un besoin, et il ne suffit point de
+déclarer le mariage mixte comme légalement permis. Les libéraux
+hongrois, qui viennent de le faire, ont commis une erreur remarquable.
+Et ce mariage mixte, établi doctrinairement, vient d’être dûment
+illustré par l’une de ses premières applications: un Juif baptisé a
+épousé une Juive. Mais la lutte pour la forme actuelle de l’institution
+du mariage a encore accru de différentes façons les dissidences qui
+existent en Hongrie entre les Chrétiens et les Juifs, et, par là, a plus
+nui que servi à la fusion des races. Il n’y a, pour l’homme qui désire
+vivement assurer la disparition des Juifs par le croisement, qu’un moyen
+de voir son désir se réaliser. Il faudrait que les Juifs acquissent au
+préalable une puissance économique assez considérable pour leur
+permettre de surmonter le vieux préjugé social. L’aristocratie, dans
+laquelle les mariages mixtes sont relativement les plus fréquents, nous
+en fournit l’exemple. La vieille noblesse redore son blason avec de
+l’argent juif, et de cette façon, des familles juives se trouvent
+absorbées.
+
+Mais sous quelle forme se produirait ce phénomène dans les couches
+moyennes, où la question juive a son siège principal, parce que les
+juifs sont eux-mêmes un peuple moyen? L’acquisition, préalablement
+nécessaire, de la puissance, équivaudrait à la domination économique des
+Juifs, que l’on prétend faussement exister déjà à présent. Et si la
+puissance actuelle des Juifs provoque déjà, de la part des antisémites,
+les cris de colère et de détresse que l’on sait, quelles explosions ne
+produirait pas le nouvel accroissement de cette puissance! Ce premier
+degré de l’absorption ne saurait être atteint, car ce serait
+l’asservissement de la majorité par une minorité, méprisée naguère
+encore, et qui n’est point en possession du pouvoir militaire ou
+administratif. C’est pourquoi je regarde comme invraisemblable
+l’absorption des Juifs par la voie de la prospérité. Dans les pays
+actuellement antisémites, on sera de mon sentiment.
+
+Dans les autres, où les Juifs se trouvent bien présentement, mes
+coreligionnaires contesteront vraisemblablement mes assertions de la
+façon la plus vive. Ils ne me croiront que lorsqu’ils auront été à
+nouveau l’objet de persécutions. Or, plus l’antisémitisme se fait
+attendre, plus il éclatera avec véhémence. L’infiltration d’immigrants
+juifs attirés par la sécurité apparente, d’une part, et le mouvement
+ascendant des Juifs indigènes de l’autre, agissent alors de concert avec
+violence et poussent à un écroulement. Rien n’est plus simple que ce
+raisonnement. Mais l’avoir fait sans autre préoccupation que celle de la
+vérité, me vaudra probablement l’opposition, voire l’hostilité des Juifs
+vivant dans une position favorable. S’il ne s’agissait que d’intérêts
+privés, dont les représentants, soit par étroitesse d’esprit, soit par
+lâcheté, se sentent menacés, on pourrait passer outre avec un souriant
+mépris. Mais la cause des pauvres et des opprimés est plus importante.
+Toutefois, je tiens, dès le début, à ce qu’aucune idée inexacte ne
+prenne naissance, notamment celle suivant laquelle, si jamais ce projet
+se réalisait, les Juifs possédants seraient lésés dans leur avoir. C’est
+pourquoi je veux m’expliquer longuement par rapport au droit des biens.
+Si, par contre, ce projet ne sort point de la littérature, alors rien
+n’est changé, et tout reste en l’état.
+
+L’objection consistant à dire qu’en nous appelant un peuple un, je viens
+en aide aux antisémites, que j’empêche l’assimilation des Juifs là où
+elle veut s’accomplir, et que je la compromets après coup là où elle
+s’est accomplie--si tant est qu’en ma qualité d’écrivain isolé, je
+puisse empêcher ou compromettre quoi que ce soit--serait plus sérieuse.
+Cette objection se produira notamment en France. Je l’attends aussi
+d’autres endroits, mais je ne veux répondre d’avance qu’aux Juifs
+français parce qu’ils sont l’exemple le plus typique que je puisse
+prendre.
+
+Quelque grand que soit mon respect pour la personnalité, pour la forte
+individualité de l’homme d’État, de l’inventeur, de l’artiste, du
+philosophe ou du général, aussi bien que pour la personnalité collective
+d’un groupe historique d’hommes que nous appelons peuple, quelque grand,
+dis-je, que soit mon respect pour la personnalité, je ne regrette
+cependant pas sa disparition. Que celui qui peut, veut et doit
+disparaître, disparaisse! Mais la personnalité du peuple Juif ne veut
+pas, ne peut pas et ne doit pas disparaître. Elle ne le peut pas, parce
+que des ennemis extérieurs contribuent à la maintenir. Elle ne le veut
+pas, et cela, elle l’a prouvé durant deux mille ans, au milieu de
+souffrances sans nom. Elle ne le doit pas, c’est ce que j’essaie de
+démontrer dans cet écrit, après beaucoup d’autres Juifs qui n’ont point
+désespéré. Des branches entières du judaïsme peuvent dépérir, se
+détacher; l’arbre vit.
+
+Si maintenant les Juifs français, en totalité ou en partie, protestent
+contre le projet, parce que, soi-disant, ils seraient déjà «assimilés»,
+eh bien! ma réponse est simple: la chose ne les regarde pas. Ce sont là
+des Français israélites. C’est parfait! Tandis que ceci est une affaire
+intérieure des Juifs. Toutefois, le mouvement politique constituant que
+je préconise nuirait aussi peu aux Français israélites qu’aux assimilés
+d’autres pays. Il leur serait au contraire très utile! Car, pour
+employer le terme de Darwin, ils ne seraient plus troublés dans leur
+«fonction chromatique». Ils pourraient continuer tranquillement leur
+assimilation, parce que l’antisémitisme actuel serait pour toujours
+réduit à l’inaction. Et on croirait d’autant mieux qu’ils sont assimilés
+que le nouvel État juif, avec ses institutions toutes modernes, étant
+devenu une réalité, ils continueraient néanmoins à rester là où ils
+habitent présentement.
+
+Les assimilés bénéficieraient encore plus de l’éloignement des Juifs
+demeurés fidèles à leur race que les citoyens chrétiens. Car ils
+seraient débarrassés de la concurrence inquiétante, incalculable et
+inévitable du prolétariat juif poussé de pays en pays par l’oppression
+politique et la misère économique, de ce prolétariat nomade qui pourrait
+alors se fixer. Actuellement, beaucoup de citoyens chrétiens--on les
+appelle antisémites--peuvent protester contre l’immigration de Juifs
+étrangers: les citoyens israélites, eux, ne le peuvent pas, bien qu’ils
+soient atteints beaucoup plus durement par cette immigration. Ils ont en
+effet à supporter la concurrence d’individus qui se trouvent dans des
+conditions économiques identiques aux leurs, et qui, par-dessus le
+marché, importent encore l’antisémitisme ou renforcent celui qui existe.
+C’est là, pour les assimilés, une douleur secrète qui se traduit par des
+entreprises «bienfaisantes». Ils créent des associations d’émigration
+pour les Juifs qui se disposent à retourner dans leur pays. Ce phénomène
+constitue un contresens qu’on pourrait trouver comique, s’il ne
+s’agissait d’hommes qui souffrent. Certaines de ces associations de
+secours n’ont pas été créées _pour_, mais _contre_ les Juifs persécutés.
+Il faut surtout que les plus pauvres soient transportés très rapidement
+et très loin. Et c’est ainsi que, par une observation attentive, on
+découvre que plus d’un ami des Juifs en apparence n’est en réalité qu’un
+antisémite d’origine juive, déguisé en bienfaiteur.
+
+Mais les tentatives de colonisation elles-mêmes, faites par des hommes
+vraiment bien intentionnés, n’ont pas, jusqu’ici, donné les résultats
+qu’on en attendait, quoiqu’elles aient constitué des expériences
+intéressantes. Je ne crois pas que, pour tel ou tel, il ne se soit agi
+que d’un sport, que tel ou tel ait fait émigrer de pauvres Juifs, comme
+on fait courir des chevaux. La chose est tout de même trop triste et
+trop sérieuse pour cela. Ces tentatives ont sollicité l’intérêt en tant
+qu’elles ont représenté en petit les prodromes pratiques de l’idée de
+l’État juif. Elles ont même été utiles en ce sens que des fautes y ont
+été commises, qui pourront être évitées lors d’une réalisation en grand.
+Sans doute, grâce à ces tentatives, des dommages ont aussi été causés;
+toutefois, je regarde la propagande de l’antisémitisme dans de nouvelles
+contrées, conséquence nécessaire d’une telle infiltration artificielle,
+comme le moindre des désavantages. Ce qui est pire, c’est que les
+résultats insuffisants ont fait naître chez les Juifs eux-mêmes des
+doutes au sujet de la capacité du _matériel humain_ juif. Mais ces
+doutes pourront être dissipés, chez les personnes judicieuses, par ce
+simple raisonnement: ce qui est impraticable en petit peut parfaitement
+être réalisable en grand. Dans les mêmes conditions, une petite
+entreprise peut donner lieu à des pertes et une grande, produire des
+bénéfices. Un ruisseau n’est même pas navigable avec un canot: la
+rivière où il se jette porte de grands navires.
+
+Personne n’est assez fort ou assez riche pour déplacer un peuple d’un
+lieu d’habitation et le transférer dans un autre. Seule une idée peut
+accomplir cette grande tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un
+pareil pouvoir. Dans la longue nuit de leur histoire, les Juifs n’ont
+cessé de rêver ce rêve royal: «Dans un an d’ici, à Jérusalem!» Tel est
+notre vieux mot. Il s’agit maintenant de montrer que le rêve peut se
+transformer en une pensée lumineuse.
+
+Pour cela, il faut avant tout faire dans les âmes table rase de maintes
+idées surannées, _dépassées_, arriérées, confuses et étroites. Ainsi,
+des esprits bornés prétendront tout d’abord que la migration, sortant de
+la civilisation, devra s’en aller dans le désert. Point! La migration
+s’effectue en pleine civilisation. On ne descend pas à un degré
+inférieur, on s’élève au contraire. On n’occupe pas des huttes de terre
+et de paille, mais de belles maisons modernes que l’on peut habiter sans
+danger. On ne perd pas son bien acquis, mais on le fait valoir. On
+n’abandonne son bon droit que contre un droit meilleur. On ne se sépare
+pas de ses chères habitudes, on les retrouve. On ne quitte pas
+l’ancienne maison avant que la nouvelle soit achevée. Ceux-là seuls s’en
+vont qui sont sûrs d’améliorer leur situation. Ce sont d’abord les
+désespérés, puis les pauvres, puis les aisés, enfin les riches. Les
+premiers partis deviennent, dans leur nouvel établissement, la couche
+supérieure, jusqu’à ce que viennent les rejoindre les représentants des
+classes qui ont émigré après eux. La migration est en même temps un
+mouvement ascensionnel de classes.
+
+Et non seulement le départ des Juifs ne produit aucun trouble
+économique, aucune crise, aucune persécution, mais une période de
+prospérité commence pour les pays abandonnés par eux. Une migration
+intérieure des citoyens chrétiens a lieu vers les positions évacuées par
+les Juifs. L’écoulement est graduel, sans aucune secousse, et déjà son
+commencement marque la fin de l’antisémitisme. Les Juifs quittent en
+amis leurs anciens compatriotes chrétiens, et, si d’aucuns reviennent
+ensuite, on les recevra dans les pays civilisés, et on les traitera avec
+autant de bienveillance que les ressortissants des autres nations
+étrangères. Cette migration n’est pas non plus une fuite, tant s’en
+faut, mais une marche réglée sous le contrôle de l’opinion publique. Non
+seulement le mouvement doit être dirigé par des moyens complètement
+légaux, mais il ne peut même être conduit qu’avec le concours amical des
+gouvernements intéressés, qui en retireront de notables avantages.
+
+En vue de la pureté de l’idée et de la force indispensable à sa
+réalisation, des garanties sont nécessaires qui ne peuvent être trouvées
+que dans des personnes «morales» ou «juridiques». Je tiens à maintenir
+séparées ces deux dénominations qui, dans le langage des jurisconsultes,
+sont souvent confondues. Comme personne morale, étant l’objet de droits
+en dehors de la sphère des liens privés, je mets en avant la _Society of
+Jews_. A côté d’elle figure la personne juridique de la _Jewish
+Company_, qui est une institution industrielle.
+
+Le particulier qui ferait seulement semblant d’entreprendre une œuvre
+aussi gigantesque, pourrait paraître un escroc ou un fou. La pureté de
+la personne morale est garantie par le caractère de ses membres. La
+force suffisante de la personne juridique est prouvée par son capital.
+
+Par cet avant-propos, je n’ai voulu qu’écarter en toute hâte la première
+volée d’objections que le seul mot d’«État Juif» doit provoquer.
+Dorénavant, nous allons nous expliquer avec plus de calme, combattre
+d’autres objections et développer plus à fond maints points de vue déjà
+énoncés, bien que, dans l’intérêt de ce travail, il y ait intérêt à être
+bref et rapide.
+
+Si, à la place d’une vieille construction, je veux en élever une
+nouvelle, je dois démolir avant de bâtir. Je suivrai donc cet ordre
+rationnel. Tout d’abord, dans la partie générale, il y a lieu
+d’éclaircir les notions, de fixer les conditions politiques et
+économiques préliminaires et de développer le projet.
+
+Dans la partie spéciale, qui se divise en trois chapitres principaux,
+sont: la _Jewish Company_, ses groupes locaux et la _Society of Jews_.
+La Société doit, il est vrai, être constituée d’abord, et la Compagnie
+ensuite. Mais, dans le projet, c’est l’ordre inverse qui prévaut, parce
+que c’est contre la possibilité d’exécution financière que l’on
+soulèvera le plus de doutes, lesquels devront être réfutés tout d’abord.
+Dans la conclusion, il y aura à faire un dernier effort pour combattre
+les objections qui seront présumées devoir encore se produire. Que mes
+lecteurs veuillent bien me suivre patiemment jusqu’à la fin. Chez plus
+d’un d’entre eux, les objections naîtront dans un ordre différent de
+celui que je suis pour les réfuter. Mais que celui dont les doutes sont
+rationnellement dissipés n’hésite pas à se déclarer partisan de la
+cause.
+
+Toutefois, en m’adressant à la raison, je ne puis ignorer que la raison
+seule ne suffit pas. Les vieux prisonniers ne quittent pas volontiers la
+prison. Nous verrons si la jeunesse dont nous avons besoin nous est déjà
+née, la jeunesse qui entraîne les vieux, les emporte dans ses bras
+vigoureux et transforme en enthousiasme les motifs puisés dans la
+raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
+
+
+LA QUESTION JUIVE
+
+Personne ne niera la situation malheureuse des Juifs. Dans tous les pays
+où ils vivent, si peu nombreux soient-ils, la persécution les atteint.
+L’égalité de droit, bien qu’inscrite dans la loi, a été, en fait,
+presque partout supprimée à leur détriment. Déjà les postes moyens dans
+l’armée, dans l’administration, et les emplois particuliers leur sont
+inaccessibles. On cherche à les déloger des affaires. «N’achetez pas
+chez les Juifs!» Les attaques au sein des Parlements, des assemblées,
+dans la presse, du haut de la chaire sacrée, dans la rue, en
+voyage--exclusion faite pour certains hôtels, et même pour les endroits
+d’amusement--se multiplient de jour en jour. Les persécutions ont un
+caractère différent suivant les pays et les sphères sociales. En Russie,
+on rançonne les villages juifs; en Roumanie, on assomme quelques hommes
+de ci de là; en Allemagne, on leur donne, à l’occasion, une volée de
+coups; en Autriche, les antisémites terrorisent toute la vie publique;
+en Algérie, des prédicateurs ambulants fanatiques mènent la campagne
+contre eux; à Paris, la bonne société les exclut et les cercles se
+ferment à leur approche. Les nuances sont innombrables. Il ne s’agit
+pas, du reste, de faire ici l’énumération mélancolique de tous les
+griefs juifs. Nous ne saurions nous arrêter aux faits isolés, quelque
+douloureux qu’ils soient.
+
+Je n’ai pas l’intention de provoquer en notre faveur un attendrissement
+de l’opinion. Ce serait oiseux et je manquerais de dignité. Je me
+contente de demander aux Juifs s’il est vrai que, dans les pays où nous
+habitons en nombre, la situation des avocats, des médecins, des
+ingénieurs, des professeurs et des employés de toute espèce, appartenant
+à notre race, devienne de plus en plus insupportable? S’il est vrai que
+toute notre classe moyenne soit gravement menacée? S’il est vrai que
+toutes les passions de la populace soient excitées contre nos riches?
+S’il est vrai que notre prolétariat souffre plus durement que tout
+autre?
+
+Je crois que la pression est générale. Dans les couches sociales
+supérieures des Juifs, elle produit un malaise; dans les couches
+moyennes, c’est comme une pénible suffocation; dans les couches
+inférieures, c’est le désespoir sans phrases. Il est de fait que la
+situation est partout la même, et qu’elle se résume dans le classique
+cri berlinois: «Que les Juifs décampent!» (_Juden raus!_)
+
+J’énoncerai donc la question juive sous sa forme la plus concise: Nous
+faut-il déjà «décamper»? Et où aller? Ou bien: Pouvons-nous encore
+rester? Et combien de temps?
+
+Résolvons tout d’abord cette seconde question. Pouvons-nous espérer des
+temps meilleurs, prendre patience, attendre avec résignation que les
+princes et les peuples de la terre reviennent à des dispositions plus
+favorables à notre égard? Je dis que nous ne pouvons attendre aucun
+revirement d’opinion. Pourquoi? Les princes--en admettant que leurs
+sympathies nous soient acquises au même titre qu’elles le sont aux
+autres citoyens--ne sauraient nous protéger, car ils endosseraient la
+haine vouée aux Juifs, s’ils nous témoignaient trop de bienveillance.
+_Trop de bienveillance_ veut dire naturellement _une bienveillance
+moindre_ que celle à laquelle peut prétendre un citoyen d’une
+nationalité quelconque.
+
+Les peuples chez lesquels habitent des Juifs sont, sans exception,
+ouvertement ou honteusement antisémites.
+
+Le peuple n’a pas et ne peut pas avoir la compréhension historique. Il
+ne sait pas que les nations européennes doivent payer à présent les
+péchés du moyen âge. Nous sommes ce qu’on nous a faits dans le ghetto.
+Nous avons sans aucun doute acquis une supériorité dans les affaires
+d’argent, parce qu’on nous y a confinés au cours du moyen âge.
+Maintenant, le même fait se reproduit. On nous pousse à nouveau au
+trafic de l’argent, qui, présentement, s’appelle la Bourse, en nous
+fermant toutes les autres branches d’industrie. Mais le fait d’être dans
+la Bourse deviendra pour nous une nouvelle source de mépris. De plus,
+nous produisons incessamment des intelligences moyennes qui demeurent
+sans débouchés, et qui, par cela même, constituent un danger social, au
+même titre que les fortunes grandissantes. Les Juifs cultivés et sans
+fortune vont tous aujourd’hui naturellement vers le socialisme. La
+bataille sociale devrait donc, en tout cas, être livrée sur notre dos,
+puisque nous nous trouvons, aussi bien dans le camp capitaliste que dans
+le camp socialiste, sur les points les plus exposés.
+
+
+ESSAIS DE SOLUTION TENTÉS JUSQU’A CE JOUR
+
+Les moyens artificiels employés jusqu’à présent pour mettre un terme à
+la situation critique des Juifs ont été trop mesquins, comme les
+différentes expériences de colonisation, ou erronés dans leur
+conception, comme les tentatives de faire des Juifs des paysans dans
+leur patrie actuelle. Suffit-il donc de transporter quelques milliers de
+Juifs dans une autre contrée? De deux choses l’une: ou ils
+prospèrent--et alors, avec leur fortune, naît l’antisémitisme--ou bien
+ils échouent aussitôt. Nous nous sommes déjà occupés des efforts faits
+jusqu’ici pour «dériver» sur d’autres pays les Juifs pauvres. Cette
+«dérivation» est en tous les cas insuffisante et inutile, sinon tout à
+fait contraire au but poursuivi. Par là, la solution n’en est
+qu’ajournée, retardée et peut-être même rendue plus difficile.
+
+Mais celui qui veut faire des Juifs cultivateurs se trouve dans une
+étrange erreur. Le paysan est une catégorie historique. On reconnaît
+cela surtout à son costume qui, dans la plupart des pays, est vieux de
+plusieurs siècles, ainsi qu’à ses outils, qui sont exactement les mêmes
+que du temps de ses premiers ancêtres. La charrue n’a pas changé, il
+sème en prenant le blé dans son tablier, moissonne avec la faux
+légendaire et bat le blé avec un fléau. Mais nous savons que, pour tout
+cela, existent à présent des machines. Aussi bien la question agraire
+n’est-elle qu’une question de machines. L’Amérique doit vaincre
+l’Europe, de même que la grande propriété foncière anéantit la petite.
+
+Le paysan est donc un type destiné à disparaître. Si l’on conserve le
+paysan artificiellement, c’est à cause des intérêts politiques qu’il a à
+servir. Vouloir faire de nouveaux paysans d’après la vieille recette,
+c’est une entreprise impossible et folle. Il n’est au pouvoir de
+personne de faire reculer violemment la civilisation. Déjà la seule
+conservation d’un état de choses vieilli est une tâche énorme, pour
+laquelle tous les moyens de gouvernement dont disposent même les pays
+régis autocratiquement suffisent à peine.
+
+Veut-on, par conséquent, demander au Juif qui est intelligent, de
+devenir un paysan de la vieille roche? Ce serait exactement comme si on
+lui disait: «Tiens! voilà une arbalète; pars pour la guerre.» Eh quoi?
+avec une arbalète alors que les autres ont des fusils petit calibre et
+des canons Krupp? Dans de pareilles conditions, les Juifs dont on veut
+faire des paysans ont parfaitement raison de ne pas bouger. L’arbalète
+est une belle arme qui me prédispose aux sentiments bucoliques, lorsque
+j’ai des loisirs, mais sa place est dans un musée.
+
+Il y a, certes, des contrées où les Juifs désespérés vont même aux
+champs ou du moins voudraient y aller. Mais voilà, ces contrées--comme
+l’enclave de Hesse, en Allemagne, et plus d’une province russe--sont
+justement les principaux nids de l’antisémitisme.
+
+Car les réformateurs à tous crins qui envoient les Juifs labourer la
+terre, oublient une personne qui a beaucoup à dire dans l’affaire. C’est
+le paysan. Le paysan a aussi, lui, complètement raison. Les impôts
+fonciers, les risques de la récolte, la pression des grands
+propriétaires, qui travaillent à meilleur compte, et, particulièrement,
+la concurrence américaine, lui rendent la vie suffisamment difficile. A
+cela il faut ajouter que les droits sur les blés ne peuvent pas
+s’accroître indéfiniment. On ne peut cependant pas non plus laisser
+mourir de faim l’ouvrier des fabriques. Il faut même, puisque son
+influence politique est en hausse, avoir de plus en plus d’égards pour
+lui. Toutes ces difficultés sont parfaitement connues, aussi n’en
+fais-je mention qu’incidemment. Je voulais seulement indiquer combien
+les essais de solution faits jusqu’ici, dans les intentions que l’on
+sait--intentions louables dans la plupart des cas--avaient peu de
+valeur. Ni la dérivation, ni la dépression artificielle du niveau
+intellectuel dans notre prolétariat ne sauraient servir. Nous avons déjà
+parlé du remède merveilleux de l’assimilation. Il est donc impossible
+d’atteindre l’antisémitisme. Il ne peut être supprimé aussi longtemps
+que ses causes existent. Sont-elles supprimables?
+
+
+DES CAUSES DE L’ANTISÉMITISME
+
+Nous ne parlons plus maintenant des raisons de sentiment--des vieux
+préjugés et de l’étroitesse d’esprit--mais bien des raisons politiques
+et économiques. L’antisémitisme d’aujourd’hui ne doit pas être confondu
+avec la haine religieuse qu’on vouait aux Juifs autrefois, bien que,
+dans certains pays, il ait encore actuellement une couleur
+confessionnelle. Le caractère du grand mouvement antijuif de l’heure
+présente est autre. Dans les principaux pays de l’antisémitisme,
+celui-ci est la conséquence de l’émancipation des Juifs. Lorsque les
+peuples civilisés s’aperçurent de l’inhumanité des lois d’exception et
+nous donnèrent la liberté, cette mesure vint trop tard. Nous n’étions
+plus légalement émancipables dans nos résidences d’alors. Chose
+remarquable: par un lent développement, nous nous étions, peu à peu,
+transformés en classe moyenne dans le ghetto, et, lorsque nous en
+sortîmes, nous étions devenus une concurrence redoutable pour les
+chrétiens de la même classe. De sorte que, après l’émancipation, nous
+nous sommes subitement trouvés dans la sphère de la bourgeoisie, où nous
+avons eu et avons de plus en plus à supporter une double pression, à
+l’intérieur et à l’extérieur. La bourgeoisie chrétienne serait assez
+disposée à nous jeter en pâture au socialisme. Ce qui, assurément, ne
+servirait pas à grand’chose.
+
+Cependant, là où la loi a établi l’égalité des droits pour les Juifs,
+celle-ci ne saurait plus être supprimée. Non seulement parce que cela
+serait contraire à la conscience moderne, mais aussi parce qu’une
+pareille mesure jetterait aussitôt tous les Juifs, riches et pauvres,
+dans le parti révolutionnaire.
+
+A vrai dire, on ne peut rien entreprendre d’efficace contre nous. Jadis,
+on enlevait aux Juifs leurs bijoux. Comment s’y prendrait-on aujourd’hui
+pour saisir la fortune mobilière? Elle consiste en morceaux de papiers
+imprimés, qui sont enfermés quelque part dans le monde, peut-être dans
+des coffres-forts chrétiens. On peut sans doute par les impôts frapper
+les actions et les obligations de chemins de fer, de banques,
+d’entreprises industrielles de toutes natures, et dans les pays où
+existe l’impôt progressif sur le revenu, l’ensemble de la fortune
+mobilière peut être atteint. Mais de semblables mesures ne sauraient
+uniquement être prises contre les Juifs, et là où, d’aventure, on les
+prendrait, on verrait aussitôt se produire de graves crises économiques
+qui ne se borneraient nullement aux Juifs--leurs premières victimes. Par
+cette impossibilité d’atteindre les Juifs, la haine ne fait que se
+renforcer et s’aigrir. Parmi les populations, l’antisémitisme grandit de
+jour en jour, d’heure en heure, et doit continuer à grandir parce que
+les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées. La
+_causa remota_ est la perte de notre assimilabilité, survenue dans le
+moyen âge; la _causa proxima_, notre surproduction en intelligences
+moyennes, qui ne peuvent ni effectuer leur écoulement par en bas, ni
+opérer leur mouvement ascensionnel par en haut--du moins de façon
+normale. En bas, nous devenons révolutionnaires en nous _prolétarisant_
+et nous formons les sous-officiers de tous les partis subversifs. En
+même temps, grandit en haut notre redoutable puissance financière.
+
+
+CONSÉQUENCES DE L’ANTISÉMITISME
+
+La pression exercée sur nous ne nous rend pas meilleurs. Nous ne sommes
+pas autrement que les autres hommes. Nous n’aimons pas nos ennemis, cela
+est tout à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre soi-même a seul le
+droit de nous le reprocher. L’oppression produit naturellement chez nous
+une hostilité contre nos oppresseurs, et notre hostilité augmente à
+nouveau l’oppression. Sortir de ce cercle est chose impossible.
+
+«Cependant, diront de doux rêveurs, cependant cela est possible. Il
+suffit de faire appel à la bonté des hommes.»
+
+Ai-je encore vraiment besoin de fournir la preuve que c’est là un pur
+radotage sentimental? Celui qui voudrait fonder l’amélioration de l’état
+de choses actuel sur la bonté de tous les hommes écrirait en effet une
+utopie!
+
+J’ai déjà parlé de notre «assimilation». Pas un seul instant je ne dis
+que je la désire. Notre personnalité ethnique est historiquement trop
+notoire, et, malgré toutes les humiliations, trop haute, pour que sa
+disparition soit désirable. Peut-être pourrions-nous nous fondre
+partout, sans laisser de traces, dans les peuples qui nous environnent,
+si l’on nous laissait seulement tranquilles pendant deux générations.
+Mais on ne nous laissera pas tranquilles. Après de courtes périodes de
+tolérance, l’hostilité contre nous se réveille toujours et sans cesse.
+Notre prospérité semble contenir quelque chose d’irritant, parce que le
+monde était habitué depuis de nombreux siècles à voir en nous les plus
+méprisables des pauvres. En outre, soit par ignorance, soit par
+étroitesse d’esprit, on ne remarque pas que notre prospérité nous
+affaiblit, en tant que Juifs, et nous fait perdre notre individualité.
+L’oppression seule fait revivre en nous la conscience de notre origine.
+Et la haine de notre entourage fait à nouveau de nous des étrangers.
+
+Ainsi, nous sommes et restons, que nous le voulions ou non, un groupe
+historique reconnaissable à son homogénéité.
+
+Nous sommes un peuple--c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y
+participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de
+l’histoire. Dans la détresse, nous restons unis, et alors nous
+découvrons soudain notre force. Oui, nous avons la force de former un
+État et même un État modèle. Nous avons tous les moyens humains et
+_pragmatiques_ nécessaires à cet effet.
+
+A vrai dire, le moment serait venu de parler ici de notre «matériel
+humain», suivant l’expression quelque peu brutale aujourd’hui consacrée.
+Mais il faut préalablement faire connaître les grandes lignes du projet,
+auquel tout doit se rapporter.
+
+
+LE PROJET
+
+Le projet, dans sa forme originaire, est infiniment simple, et il faut
+qu’il le soit puisqu’il doit être compris de tous.
+
+Que l’on nous donne la souveraineté d’un morceau de la surface terrestre
+en rapport avec nos légitimes besoins de peuple, et nous nous chargeons
+nous-mêmes de tout le reste. La formation d’une nouvelle souveraineté
+n’a rien de ridicule, ni d’impossible. Nous l’avons bien vue se
+produire, de nos jours, chez des peuples qui ne sont pas, comme nous,
+formés de classes moyennes, mais bien pauvres et incultes et, partant,
+faibles. Les gouvernements des pays où sévit l’antisémitisme ont un vif
+intérêt à nous procurer cette souveraineté.
+
+En vue de l’accomplissement de la tâche, simple en théorie, compliquée
+dans la pratique, deux grands organes seront créés: La _Society of
+Jews_, et la _Jewish Company_.
+
+Ce que la _Society of Jews_ a préparé scientifiquement et politiquement,
+la _Jewish Company_ l’exécute pratiquement. La _Jewish Company_ s’occupe
+de la liquidation de tous les intérêts matériels des Juifs qui se
+retirent, et organise dans le nouveau pays les relations économiques.
+
+On ne doit pas, ainsi que cela a déjà été dit, se représenter le départ
+des Juifs comme soudain. Il s’effectuera successivement et durera une
+dizaine d’années. Tout d’abord, partiront les plus pauvres pour
+défricher le pays. D’après un plan préalablement dressé, ils
+construiront des chemins, des ponts, des routes, établiront des
+télégraphes, rectifieront des rivières et édifieront leurs propres
+demeures. Leur travail produit la circulation; la circulation, les
+marchés, et les marchés attirent de nouveaux colons. Car chacun vient
+volontairement, à ses risques et périls. Le travail que nous enfonçons
+dans la terre augmente la valeur du pays. Les Juifs ne tarderont pas à
+s’apercevoir qu’un nouveau champ est ouvert en permanence à leur esprit
+d’entreprise--jusqu’ici haï et détesté.
+
+Aujourd’hui, si l’on veut créer un pays, il ne faut pas s’y prendre de
+la manière qui eût été la seule possible il y a mille ans. Il est
+insensé de vouloir faire retour à une civilisation vieillie, comme le
+voudraient certains sionistes. Si, par exemple, nous nous trouvions en
+situation de purger un pays des bêtes féroces, nous ne le ferions pas à
+l’instar des Européens du Ve siècle. Nous ne marcherions pas isolés,
+armés de javelots et de lances, contre les ours, mais nous organiserions
+une grande et joyeuse chasse, rabattrions les bêtes, et jetterions parmi
+elles une bombe de mélinite. Si nous voulons construire des édifices,
+nous ne planterons pas au bord d’une mer des pilotis branlants, mais
+nous construirons comme on le fait à présent. Nous construirons plus
+hardiment et plus magnifiquement que cela n’a jamais été fait
+auparavant. Car nous disposons de moyens qui n’existaient pas encore aux
+temps historiques.
+
+Nos couches sociales les plus infimes sont suivies «là-bas» par celles
+qui viennent immédiatement après elles. Celles qui désespèrent,
+présentement, partent les premières. Elles sont conduites par les
+représentants de l’intelligence moyenne, partout persécutée et
+anormalement nombreuse.
+
+Par cet écrit, la question de la migration juive doit devenir l’objet
+d’une discussion générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faille procéder à
+un vote, car si cela était, la cause serait perdue d’avance. Qui ne veut
+pas venir peut rester. L’opposition d’individus isolés est indifférente.
+
+Que celui qui veut être des nôtres suive notre drapeau et combatte pour
+lui par la parole, par la plume, par l’action.
+
+Les Juifs qui se déclarent partisans de notre idée de l’État se rallient
+autour de la _Society of Jews_. Par là, celle-ci acquiert, à l’égard des
+gouvernements, l’autorité nécessaire pour parler et pour traiter au nom
+des Juifs. La Société est reconnue, pour m’exprimer par analogie avec le
+droit international, comme puissance politique «constituante». Et de ce
+fait, l’État juif pourrait aussi déjà être considéré comme formé. Si
+maintenant les puissances se montrent disposées à accorder au peuple
+juif la souveraineté d’un territoire neutre, la _Society of Jews_
+délibérera au sujet du pays à acquérir. Deux territoires sont pris en
+considération: la Palestine et l’Argentine. Des expériences de
+colonisation juive dignes de remarque ont eu lieu sur ces deux points,
+sans doute d’après le faux principe de l’infiltration successive.
+L’infiltration doit toujours mal finir. Car, régulièrement, le moment
+arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations, qui se
+sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par
+conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a
+pour base notre souveraineté assurée.
+
+La _Society of Jews_ négociera avec les autorités souveraines des
+territoires en question et cela sous le protectorat des puissances
+européennes, si la chose leur agrée. Nous pouvons accorder à l’autorité
+souveraine du pays dont nous voulons faire l’acquisition des avantages
+énormes, prendre à notre charge une partie de la dette publique,
+construire des voies de grande communication, dont nous avons nous-mêmes
+également besoin, et nombre d’autres choses encore. Cependant, les pays
+voisins gagnent déjà par la formation de l’État juif, parce que, en
+grand comme en petit, la civilisation d’une contrée quelconque augmente
+la valeur des territoires qui l’environnent.
+
+
+PALESTINE OU ARGENTINE?
+
+Faut-il préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce
+qu’on lui donne, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion
+publique juive à cet égard. Elle constatera l’un et l’autre.
+
+L’Argentine est un des pays naturellement les plus riches de la terre,
+d’une superficie colossale, avec une faible population et un climat
+tempéré. La République Argentine aurait le plus grand intérêt à nous
+céder un morceau de territoire. L’actuelle infiltration juive y a
+produit, il est vrai, de la mauvaise humeur. Il faudrait donc expliquer
+à la République Argentine la différence essentielle de la nouvelle
+migration juive.
+
+La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait
+un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple. Si Sa
+Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire
+forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe,
+nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous
+serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie.
+Nous demeurerions, comme État neutre, en rapports constants avec toute
+l’Europe, qui devrait garantir notre existence. En ce qui concerne les
+Saints Lieux de la chrétienté, on pourrait trouver une forme
+d’exterritorialité en harmonie avec le droit international. Nous
+formerions la garde d’honneur autour des Saints Lieux et garantirions de
+notre existence l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur
+serait pour nous le grand symbole de la solution de la question juive,
+après dix-huit siècles de cruelles souffrances.
+
+
+LE BESOIN, L’ORGANE, LES RELATIONS
+
+Dans l’avant-dernier chapitre, j’ai dit: «La _Jewish Company_ organise
+les relations économiques dans le nouveau pays.» A cela je crois devoir
+ajouter quelques éclaircissements. Un projet comme le présent est menacé
+dans sa base si les gens «pratiques» se prononcent contre lui. Or, les
+gens pratiques ne sont, en général, que des routiniers, incapables de
+sortir d’un cercle étroit d’idées surannées. Mais leur opposition est
+d’un grand poids et peut beaucoup nuire au nouveau, tout au moins aussi
+longtemps que le nouveau lui-même n’est pas assez fort pour jeter
+par-dessus bord les «gens pratiques» avec leurs idées caduques.
+
+Lorsque le temps des chemins de fer fut arrivé pour l’Europe, il se
+trouva des «gens pratiques» qui dénoncèrent la construction de certaines
+lignes comme insensée, «parce qu’il n’y avait pas même assez de
+voyageurs pour la diligence». On ne connaissait pas encore, alors, cette
+vérité qui aujourd’hui nous apparaît comme élémentaire: à savoir que ce
+ne sont pas les voyageurs qui font surgir le chemin de fer; mais que
+c’est, au contraire, le chemin de fer qui fait surgir les voyageurs, en
+admettant sans doute comme reconnue l’existence du besoin qui sommeille.
+
+Dans la catégorie de ces doutes «pratiques» qui précédèrent
+l’établissement des chemins de fer, appartiendront les hésitations de
+ceux qui ne peuvent pas se représenter comment, dans le nouveau pays,
+encore à acquérir, à cultiver, doivent s’établir les relations
+économiques parmi les nouveaux venus.
+
+Un homme pratique dira à peu près ce qui suit:
+
+«En admettant que la situation présente des Juifs soit, dans beaucoup
+d’endroits, intenable et qu’elle doive empirer de plus en plus, en
+admettant même que les Juifs émigrent dans le nouveau pays, comment y
+gagneront-ils et qu’y gagneront-ils? De quoi vivront-ils? Les relations
+économiques parmi beaucoup de gens ne se laissent cependant pas
+organiser artificiellement du jour au lendemain.»
+
+A cela je réponds: Il ne saurait être question de l’établissement
+artificiel de relations économiques et encore moins d’un pareil
+établissement s’effectuant du jour au lendemain. Mais s’il est vrai que
+les relations économiques ne peuvent pas s’organiser, il y a cependant
+moyen de les activer. Par quoi? Par l’organe d’un besoin. Le besoin veut
+être reconnu, l’organe demande à être créé, après quoi les relations
+s’établissent toutes seules.
+
+Si le besoin qu’éprouvent les Juifs de se trouver dans une meilleure
+situation est véritable, profond, si l’organe à créer de ce besoin, la
+_Jewish Company_, est suffisamment puissant, les relations économiques
+s’établiront en abondance dans le nouveau pays.
+
+Cela se trouve sans doute dans l’avenir, de même que se trouvait dans
+l’avenir, pour la génération de 1830, le développement des services de
+chemins de fer. Les chemins de fer furent cependant construits. On a
+heureusement passé par-dessus les doutes des hommes pratiques de la
+diligence.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA JEWISH COMPANY
+
+
+TRAITS PRINCIPAUX
+
+La _Jewish Company_ est en partie conçue d’après le modèle des grandes
+compagnies territoriales--une _Chartered Company_ juive, si l’on veut.
+Seulement, elle ne jouit pas du droit de souveraineté et elle ne
+poursuit pas seulement des buts coloniaux.
+
+La _Jewish Company_ est constituée en société par actions sur la base
+subjective du droit anglais, en conformité des lois et sous la
+protection de l’Angleterre. Le siège principal est à Londres. Je ne
+saurais dire, présentement, à combien doit se monter le capital social.
+Nos nombreux spécialistes financiers en feront le calcul. Mais, pour ne
+pas employer des expressions vagues, j’en fixe arbitrairement le chiffre
+à un milliard de marks. Ce sera peut-être plus, peut-être moins. De la
+forme de l’opération financière par laquelle les fonds seront
+réunis--opération qui sera examinée plus loin--dépendra la fraction de
+la grande somme devant être effectivement versée lors de la mise en
+train.
+
+La _Jewish Company_ est une institution de transition. Elle est une
+entreprise purement industrielle, qui reste toujours soigneusement
+distincte de la _Society of Jews_.
+
+La _Jewish Company_ a tout d’abord la mission de liquider les biens
+immobiliers des Juifs qui se retirent. La façon dont cela est fait
+préserve des crises, assure à chacun ce qui lui appartient et rend
+possible cette migration intérieure des concitoyens chrétiens qui a déjà
+été indiquée.
+
+
+AFFAIRES IMMOBILIÈRES
+
+Les immeubles en question sont des maisons, des biens-fonds et la
+clientèle locale des maisons de commerce. Tout d’abord la _Jewish
+Company_ se déclarera seulement prête à servir d’intermédiaire pour la
+vente de ces immeubles. Car, dans les premiers temps, les ventes des
+Juifs auront lieu de gré à gré et sans une grande baisse dans les prix.
+Les succursales de la Compagnie se transformeront dans chaque ville en
+bureaux centraux pour la vente des biens juifs. Chaque succursale ne
+prélèvera à cet effet que la commission nécessaire à son entretien.
+
+Maintenant, il peut se faire que le développement de la situation
+produise une dépression des prix, et que, par suite, survienne une
+impossibilité de vente. Dans cette période, le rôle de la Compagnie, qui
+n’avait d’abord consisté qu’à servir d’intermédiaire pour la vente des
+biens, s’élargit. La Compagnie devient administratrice des immeubles
+abandonnés et attend, pour reprendre leur vente, une époque plus
+favorable.
+
+Elle perçoit les loyers des immeubles, afferme les terres et institue
+des gérants pour les maisons de commerce, autant que possible également
+sous forme d’affermage, à cause des soins nécessités. La
+Compagnie aura partout tendance à faciliter à ces fermiers--des
+chrétiens--l’acquisition de la propriété. Elle pourvoira surtout
+entièrement, peu à peu, ses établissements européens d’employés et de
+représentants (avocats, etc.) chrétiens. Et ceux-ci ne devront
+aucunement devenir les valets des Juifs. Ils serviront pour ainsi dire
+de libre contrôle à la population chrétienne afin que tout s’y passe
+correctement, qu’il soit agi honnêtement et de bonne foi, et que nulle
+part ne se produise un ébranlement intentionnel dans le bien-être
+public.
+
+En même temps, la Compagnie figurera comme vendeuse de biens ou plutôt
+comme échangeuse. Elle donnera une maison pour une maison, une terre
+pour une terre, et cela «là-bas». Il faut, autant que possible, que tout
+y soit transplanté comme si c’était «ici». Et, de ce fait, une source de
+bénéfices considérables et licites s’ouvre pour la Compagnie. Elle
+donnera «là-bas» de belles maisons modernes, pourvues de tout le
+confort, et de bonnes terres, qui coûteront cependant beaucoup moins
+cher, car elle aura acquis à bon marché le fonds et le tréfonds.
+
+
+L’ACHAT DE LA TERRE
+
+Le pays à assurer à la _Society of Jews_, sur la base du droit
+international, peut naturellement aussi être acquis par la voie du droit
+privé.
+
+Les mesures à prendre par les particuliers en vue du déplacement
+n’entrent pas dans ce travail. Mais la Compagnie a besoin de grandes
+étendues de terre pour elle et pour nous. Elle s’assurera le sol
+nécessaire par un achat considérable. Il s’agira principalement de faire
+l’acquisition des biens domaniaux de l’actuelle autorité souveraine. Le
+but est d’arriver, «là-bas», à entrer en possession de la terre sans
+pousser les prix à une hauteur vertigineuse, de même qu’on vend «ici»
+sans dépréciation des biens. Une élévation excessive des prix n’est
+d’ailleurs pas à craindre, car la valeur de la terre, c’est d’abord la
+Compagnie qui l’apporte, puisque c’est elle qui dirige la colonisation,
+et cela, d’accord avec la _Society of Jews_, qui surveille.
+
+La Compagnie cédera à ses employés des terrains à bâtir à bon marché,
+leur accordera, pour la construction de leurs belles demeures, des prêts
+amortissables, qu’elle déduira de leurs appointements ou qu’elle portera
+en compte peu à peu comme augmentation. Ce sera là, à côté des honneurs
+qu’ils attendent, une forme de récompense pour leurs services.
+
+L’énorme bénéfice résultant de la spéculation de la terre devra revenir
+tout entier à la Compagnie, parce qu’elle doit recevoir pour les risques
+une prime indéterminée, comme tout autre entrepreneur. Là où il y a un
+risque dans l’entreprise, il faut que le bénéfice de l’entrepreneur soit
+généreusement favorisé. Mais aussi ce bénéfice excessif n’est-il
+tolérable que là seulement. La corrélation de risque et prime renferme
+la moralité financière.
+
+
+LES CONSTRUCTIONS
+
+La Compagnie échangera donc des maisons et des terres. Elle gagnera et
+doit gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela est clair pour quiconque
+a observé, n’importe quand, l’augmentation de la valeur du sol par les
+travaux de la civilisation.
+
+Cela se voit surtout dans les enclaves entre les villes et la campagne.
+Des terrains non cultivés augmentent de valeur par la couronne touffue
+d’œuvres de toutes natures que va tressant, autour d’eux, le progrès
+ascendant. Une spéculation de terrains géniale, dans sa simplicité, a
+été celle des hommes qui ont agrandi Paris. Ils ne construisirent pas
+dans le voisinage immédiat des dernières maisons de la ville. Mais,
+après avoir acheté les terrains attenants, ils commencèrent à élever des
+immeubles à la bordure extrême. Par cette façon inverse de bâtir, la
+valeur des lots de terrain augmenta rapidement, et, au lieu de
+construire toujours les dernières maisons de la ville, ils ne
+construisirent plus, une fois la bordure terminée, qu’à l’intérieur,
+c’est-à-dire sur des terrains de prix.
+
+La Compagnie construira-t-elle elle-même ou donnera-t-elle ses ordres à
+des architectes privés? Elle peut faire et fera l’un et l’autre. Elle a,
+comme on le verra bientôt, une puissante réserve de forces actives--ne
+devant absolument pas être exploitées d’après le système
+capitaliste--qui se trouvent placées dans les heureuses et sereines
+conditions de la vie, et qui, néanmoins, ne seront pas chères. Quant aux
+matériaux de construction, nos géologues y ont pourvu en cherchant les
+emplacements pour les villes.
+
+Quel sera maintenant le principe qui prévaudra dans la construction?
+
+
+HABITATIONS OUVRIÈRES
+
+Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les
+ouvriers) doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes. Je ne pense
+en aucune façon aux tristes casernes ouvrières des villes européennes,
+ni aux misérables cabanes qui se trouvent rangées autour des fabriques.
+Nos maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la vérité, avoir l’air
+uniformes parce que la Compagnie ne peut construire à bon marché que si
+elle produit les matériaux par grandes masses. Mais ces maisons
+individuelles avec leurs jardinets doivent, dans chaque endroit,
+constituer, par leur réunion, de beaux corps d’ensemble. La nature de la
+contrée stimulera l’heureux génie de nos jeunes architectes qui ne sont
+point esclaves de la routine, et, même en admettant que le peuple ne
+comprenne pas la grande inspiration qui domine le tout, il se sentira
+néanmoins à son aise dans ce léger groupement. Le temple, qui surgira au
+centre, y sera visible de loin, car ce n’est, en somme, que la vieille
+foi qui nous conserve unis. Des écoles claires et saines, munies de tout
+le matériel d’enseignement moderne, donneront l’instruction et
+l’éducation à l’enfance. Puis, des écoles de perfectionnement
+professionnel, qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront le simple
+ouvrier capable d’acquérir des connaissances technologiques et lui
+permettront de se familiariser avec la mécanique. Enfin, il y aura des
+maisons de récréation pour le peuple, que la _Society of Jews_ dirigera
+d’en haut, en vue de la moralité.
+
+Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que des bâtiments et non de ce qui
+se passera en eux.
+
+La Compagnie construira les demeures ouvrières à bon marché, dis-je. Non
+seulement parce que tous les matériaux seront présents en quantité, non
+seulement parce que le terrain appartiendra à la Compagnie, mais aussi
+parce qu’elle n’aura pas a payer les ouvriers pour cela.
+
+Les _farmers_, en Amérique, ont pour système de s’aider réciproquement
+dans la construction de leurs maisons. Ce système bon enfant--lourd
+comme les _block-houses_ qui en sont la conséquence--peut être amélioré
+beaucoup.
+
+
+LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS («UNSKILLED LABOURERS»)
+
+Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire les ouvriers qui n’ont
+point fait d’apprentissage), lesquels viendront tout d’abord du grand
+réservoir russo-roumain, devront, de même, se bâtir réciproquement leurs
+maisons. Nous n’aurons pas, pour commencer, de fer à nous, et nous
+devrons aussi construire avec du bois.
+
+Cela changera plus tard, et les pauvres constructions de nécessité des
+premiers temps seront alors remplacées par des constructions meilleures.
+
+Nos _unskilled labourers_ se construiront tout d’abord réciproquement
+des logis, en apprenant à le faire, au préalable. Cependant, par le
+travail, ils acquerront la propriété des maisons--pas tout de suite,
+sans doute, mais en se conduisant bien pendant une période de trois ans.
+De la sorte, nous obtiendrons des hommes zélés, habiles. Et un homme qui
+a travaillé trois années durant, en observant une bonne discipline, est
+formé pour la vie.
+
+Je viens de dire que la Compagnie n’aura pas besoin de payer ses
+_unskilleds_. Oui, mais alors de quoi vivront-ils?
+
+Je suis en général opposé au _truck-system_ (système du troc). Mais avec
+nos premiers colons, il devrait cependant être employé. La Compagnie
+s’occupera d’eux sous tant de rapports, qu’elle pourra bien aussi les
+entretenir. Le _truck-system_ ne devra demeurer en vigueur que pendant
+les premières années seulement. Il sera d’ailleurs un bienfait pour les
+ouvriers, en ce sens qu’il empêchera leur exploitation par les
+détaillants et les cabaretiers. Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance,
+impossible à nos petites gens la pratique du colportage, qu’ils
+n’avaient du reste embrassé «ici» que forcés par les vicissitudes
+historiques. Et elle tient dans sa main les ivrognes et les mauvais
+garnements. Alors, dans les premiers temps de la prise de possession du
+pays, il n’y aura donc pas de salaires?
+
+Si fait: des _sursalaires_.
+
+
+LA JOURNÉE DE SEPT HEURES
+
+La journée de travail normale est la journée de sept heures! Cela ne
+signifie pas que l’on coupe des arbres, que l’on creuse la terre, que
+l’on transporte des pierres, bref que l’on fasse les innombrables
+travaux qui sont à faire seulement pendant sept heures par jour. Non. On
+travaillera quatorze heures. Mais les équipes d’ouvriers se relaieront
+toutes les trois heures et demie. L’organisation sera toute militaire,
+avec des grades, de l’avancement et des retraites. Il sera dit plus tard
+où devra être pris l’argent pour les pensions.
+
+En trois heures et demie, un homme sain peut fournir beaucoup de travail
+concentré. Après une pause de trois heures et demie, qu’il consacre à
+son repos, à sa famille, à son perfectionnement professionnel, il se
+trouve de nouveau tout dispos. De telles forces actives peuvent faire
+des miracles.
+
+La journée de travail de sept heures! Elle rend possible quatorze heures
+de travail ordinaire. C’est tout ce que peut contenir la journée.
+
+J’ai du reste la conviction que la journée de sept heures est
+complètement réalisable. On connaît les expériences qui ont été faites
+en Belgique et en Angleterre. Certains sociologues avancés prétendent
+que la journée de cinq heures serait tout à fait suffisante. La _Society
+of Jews_ et la _Jewish Company_ feront à ce sujet de nouvelles et
+abondantes expériences--qui profiteront aussi aux autres peuples--et
+s’il est prouvé que la journée de sept heures est pratiquement possible,
+notre futur État l’adoptera comme journée normale légale.
+
+La Compagnie seule accordera constamment à son personnel la journée de
+sept heures. Elle pourra aussi toujours le faire.
+
+Mais nous avons besoin de la journée de sept heures comme cri de
+ralliement universel pour nos gens qui, on le sait, doivent venir de
+leur propre gré. Ce doit être vraiment la Terre Promise...
+
+Celui donc qui travaillera plus de sept heures recevra un salaire
+complémentaire en argent. Comme tous ses besoins sont couverts, et que
+les invalides de sa famille sont pourvus par les établissements de
+bienfaisance, centralisés par leur transfert dans le nouveau pays, il
+peut par conséquent épargner quelque chose. Nous stimulerons l’instinct
+de l’épargne, du reste déjà développé chez les gens de notre race, parce
+qu’il facilite l’élévation de l’individu aux couches supérieures, et
+parce que nous nous ménageons, par là, une énorme réserve de capitaux
+pour de futurs emprunts.
+
+Le surplus de la journée de sept heures ne doit pas dépasser trois
+heures, et encore, il ne peut s’effectuer qu’après l’avis conforme de
+médecins. Car, dans la vie nouvelle, nos gens aborderont courageusement
+le travail, et le monde verra alors seulement quel peuple laborieux nous
+sommes.
+
+Je n’expose pas, quant à présent, le fonctionnement du _truck-system_
+chez les premiers occupants (bons, etc.), pas plus d’ailleurs que je
+n’expose nombre d’autres détails, pour ne pas troubler le lecteur.
+
+Les femmes ne seront point admises aux lourds travaux et ne devront pas
+faire d’heures supplémentaires.
+
+Les femmes enceintes seront dispensées de tout travail et recevront du
+_truck_ une nourriture très abondante. Car nous avons besoin, pour
+l’avenir, de fortes générations.
+
+Nous élèverons tout de suite les enfants dès le commencement, comme nous
+l’entendons. Je ne m’étends pas là-dessus pour l’instant.
+
+Ce que je viens de dire à propos des demeures ouvrières des _unskilleds_
+et de leur manière de vivre est tout aussi peu une utopie que le reste.
+Tout cela existe déjà dans la réalité, mais infiniment petit, inaperçu,
+incompris. Pour la solution de la question juive, l’«Assistance par le
+travail», que j’ai appris à connaître et à comprendre à Paris, m’a été
+d’une grande utilité.
+
+
+L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
+
+L’Assistance par le travail, comme elle existe actuellement à Paris et
+dans différentes villes de France, en Angleterre, en Suisse et en
+Amérique, est quelque chose de chétivement petit. Cependant, il est
+possible d’en faire quelque chose de très grand.
+
+Qu’est-ce que l’Assistance par le travail?
+
+Le principe est que l’on donne du travail à tout _unskilled_ besogneux,
+un travail facile, n’exigeant aucun apprentissage, comme par exemple
+faire du petit bois, confectionner des «margotins» (lesquels dans les
+ménages parisiens servent à allumer le feu). C’est une espèce de travail
+de prisonniers avant le crime, c’est-à-dire sans l’infamie. Personne n’a
+plus besoin de devenir criminel par nécessité, s’il veut travailler.
+Aucun suicide ayant la faim pour cause ne doit plus être commis. C’est
+là, d’ailleurs, l’un des pires stigmates d’une civilisation où, de la
+table des riches, l’on jette aux chiens des friandises.
+
+L’Assistance par le travail donne par conséquent du travail à chacun.
+A-t-elle donc un débouché pour les produits? Non. Tout au moins, elle
+n’a pas de débouché suffisant. Voilà le vice de l’organisation
+existante. Cette assistance travaille toujours avec perte. Assurément,
+elle s’y attend. Car c’est un établissement de bienfaisance. L’aumône se
+présente comme la différence entre les frais avoués et le produit de la
+vente. Au lieu de donner deux sous au mendiant, elle lui donne un
+travail sur lequel elle perd deux sous. Mais le mendiant loqueteux, qui
+est devenu un noble ouvrier, gagne 1 fr. 50. Pour 10 centimes, 150! Cela
+s’appelle multiplier quinze fois une bienfaisance qui a cessé d’être
+humiliante. Cela s’appelle faire d’un milliard quinze milliards.
+
+Il est vrai que l’Assistance perd les 10 centimes, tandis que la _Jewish
+Company_, elle, non seulement ne perdra pas le milliard, mais réalisera
+des bénéfices gigantesques.
+
+A cela, il faut ajouter le côté moral. Grâce à la petite Assistance,
+telle qu’elle existe à l’heure présente, s’opère déjà le relèvement
+moral par le travail, jusqu’à ce que l’homme sans occupation ait trouvé
+un emploi conforme à ses capacités dans son ancienne profession ou dans
+une nouvelle. Il a tous les jours quelques heures de libres pour
+chercher. Et l’Assistance sert elle-même d’intermédiaire.
+
+L’inconvénient de la petite institution existante est qu’il ne faut pas
+faire de concurrence aux marchands de bois, etc. Les marchands de bois
+sont électeurs, ils crieraient, et ils auraient raison! Il ne faut pas
+davantage faire concurrence au travail des maisons de détention. L’État
+doit occuper et entretenir ses criminels.
+
+Il sera surtout difficile, dans une vieille société, de faire de la
+place à l’Assistance par le travail.
+
+Mais dans notre société nouvelle! Il nous faut avant tout une quantité
+énorme d’_unskilled labourers_ pour nos travaux de prise de possession:
+routes, déboisements, élévations de terrain, chemins de fer,
+télégraphes, etc. Tout cela aura lieu en conformité d’un grand plan
+préalablement établi.
+
+
+LE MARCHÉ
+
+En faisant passer le travail dans le nouveau pays, nous y apporterons en
+même temps aussi le marché. Sans doute, pour commencer, seulement un
+marché des premiers besoins de la vie, bétail, blé, vêtements
+d’ouvriers, outils, armes, et ainsi de suite. Tout d’abord, nous ferons
+nos emplettes dans les États voisins ou en Europe. Mais après, nous nous
+rendrons le plus tôt possible indépendants. Les entrepreneurs juifs se
+seront rapidement rendu compte des chances qui s’offrent à eux.
+
+Peu à peu, par l’armée des employés de la Compagnie, des besoins plus
+raffinés seront importés. (Au nombre des employés je compte aussi les
+officiers des troupes de police, qui devront toujours représenter à peu
+près la dixième partie des immigrés mâles. Ce qui sera suffisant pour
+faire face aux mutineries des mauvais éléments, car l’immense majorité
+est composée de gens paisibles.)
+
+Les besoins raffinés des employés bien placés produiront de nouveau un
+marché plus riche, qui ira en se développant. Dès qu’ils se seront créé
+un chez eux, les hommes mariés feront venir leurs familles; les
+célibataires, leurs parents et leurs frères et sœurs. Nous voyons
+parfaitement ce mouvement chez les Juifs qui émigrent aux États-Unis.
+Dès que l’un d’eux a du pain à manger, il fait venir les siens. Les
+liens de la famille sont si forts dans le judaïsme! La Société et la
+Compagnie agiront de concert pour fortifier et élever encore davantage
+la famille.
+
+Je ne parle pas ici du côté moral, cela va de soi, mais du côté
+matériel. Les employés auront une indemnité pour leurs femmes et leurs
+enfants. Nous avons besoin de gens, de tous ceux qui sont là et de tous
+ceux qui viendront après.
+
+
+AUTRE CATÉGORIE D’HABITATIONS
+
+J’ai abandonné le fil principal de cette explication de la construction
+des demeures ouvrières par les ouvriers eux-mêmes. Je le reprends
+maintenant pour parler d’autres catégories d’habitations. La Compagnie
+fera aussi construire par ses architectes des maisons pour les petits
+bourgeois, soit comme objet d’échange, soit pour de l’argent. Elle fera
+établir et reproduire environ une centaine de types de maisons. Ces
+jolis modèles constitueront en même temps une partie de la propagande.
+Chaque maison aura son prix fixe. La bonté de l’exécution sera garantie
+par la Compagnie, qui ne voudra réaliser aucun bénéfice sur la
+construction. Oui, mais où seront placées ces maisons? C’est ce qui sera
+indiqué dans les groupes locaux.
+
+La Compagnie ne voulant rien gagner sur les travaux de construction et
+se contentant des bénéfices qui résulteront pour elle de la vente du
+fonds et du tréfonds, il sera à désirer que beaucoup d’architectes
+privés construisent pour des particuliers. Par là, la propriété foncière
+acquerra plus de valeur et le luxe arrivera dans le pays. Or, le luxe
+est ce dont nous avons besoin sous différents rapports. Notamment en vue
+de l’art, de l’industrie, et, dans un temps plus éloigné, de la
+décadence des grandes fortunes.
+
+Car les Juifs riches qui, maintenant, sont obligés de cacher
+anxieusement leurs trésors et de donner leurs tristes fêtes, les rideaux
+baissés, pourront, «là-bas», jouir en pleine liberté. Si cette
+émigration s’effectue avec leur concours, le capital sera réhabilité
+chez nous, dans le nouveau pays, attendu qu’il aura montré son utilité
+dans une œuvre sans précédent. Si les Juifs les plus riches commencent à
+construire «là-bas» leurs châteaux, que l’on regarde déjà d’un œil si
+jaloux en Europe, il sera bientôt de mode d’aller y occuper de
+somptueuses demeures.
+
+
+DE QUELQUES FORMES DE LA LIQUIDATION
+
+La _Jewish Company_ succède aux Juifs dans la possession ou
+l’administration de leurs immeubles.
+
+Cette tâche est facile à remplir lorsqu’il s’agit de maisons et de
+biens-fonds. Mais comment faudra-t-il procéder avec les maisons de
+commerce, les fabriques, etc.?
+
+Il y faudra employer des formes variées et que l’on ne saurait par
+avance énumérer. Et cependant cela n’offre pas de difficultés non plus.
+Car, dans chaque cas particulier, le propriétaire d’une maison de
+commerce, lorsqu’il se décide de plein gré à émigrer, s’entendra avec
+les succursales de la Compagnie de son ressort relativement à la forme
+de liquidation la plus favorable pour lui.
+
+En ce qui concerne les plus petits commerces, dans l’exploitation
+desquels l’action personnelle du propriétaire est le principal, et où
+l’arrangement du peu de marchandises qui s’y trouvent est l’accessoire,
+le transfert de la fortune s’effectue avec une grande facilité. La
+Compagnie crée pour l’émigrant un champ d’activité assuré, et son
+minuscule matériel peut être remplacé «là-bas» par un bien-fonds avec un
+crédit pour l’acquisition de machines.
+
+Nos gens, qui sont ingénieux, se seront bientôt mis au courant, car les
+Juifs, on le sait, s’adaptent vite à toutes les espèces d’industries.
+C’est ainsi que beaucoup de marchands peuvent devenir de petits
+industriels agricoles. La Compagnie peut même consentir, avec des pertes
+apparentes, à prendre à son compte l’avoir immobilier des plus pauvres,
+pour obtenir la culture gratuite de certaines parcelles de terrain, ce
+qui augmente la valeur de ses autres parcelles.
+
+Dans les exploitations moyennes, où l’organisation spéciale est tout
+aussi importante ou même déjà plus importante que l’action personnelle
+du propriétaire, et où le crédit de celui-ci joue un rôle décisif, on
+peut recourir à différentes formes de liquidation. C’est là aussi un des
+principaux points qui intéressent la migration intérieure des chrétiens.
+Le Juif qui se retire ne perd pas son crédit personnel, mais il
+l’emporte et l’emploiera utilement «là-bas» à son établissement. La
+Compagnie lui ouvre un compte courant. Il peut donc, à son choix, vendre
+sa maison ou la confier à des gérants, sous la surveillance de la
+Compagnie. Le gérant peut figurer comme fermier. Il peut aussi, par des
+paiements partiels, préparer l’achat successif. La Compagnie assure par
+ses inspecteurs et ses avocats la bonne administration de la maison de
+commerce abandonnée et la régularité des paiements.
+
+La Compagnie figure ici comme curatrice des absents. Mais, si un Juif ne
+peut pas vendre sa maison de commerce, s’il ne la confie pas non plus à
+un mandataire, et si, néanmoins, il ne veut pas l’abandonner, eh bien!
+il reste dans son actuelle résidence. D’ailleurs, même ceux qui restent
+n’empirent pas leur situation: ils sont allégés de la concurrence de
+ceux qui se sont retirés, et l’antisémitisme, avec son sacramentel:
+«N’achetez pas chez les Juifs!» a cessé d’exister.
+
+Si le propriétaire d’un fonds de commerce, qui émigre, veut exploiter
+«là-bas» le même commerce, il peut s’organiser d’avance à cet effet.
+Démontrons cela par un exemple: La raison sociale X. est une importante
+maison de modes. Son propriétaire veut émigrer. Il établit tout d’abord,
+dans son futur lieu d’habitation, une succursale à laquelle il cède ses
+marchandises de rebut. Les premiers émigrants pauvres constituent sa
+première clientèle. Mais, peu à peu, des gens s’en vont là-bas qui
+demandent des marchandises supérieures. Alors X. y envoie des articles
+nouveaux, puis les plus nouveaux. Sa succursale devient déjà d’un bon
+rapport pendant que la maison principale existe encore. X. possède enfin
+deux maisons. Il vend l’ancienne ou il en confie la gérance à son
+représentant chrétien, et lui-même s’en va là-bas dans sa nouvelle
+maison.
+
+Un exemple plus grand: Y. et fils ont un gros commerce de charbons,
+comprenant des mines et des usines. Comment s’y prendre pour liquider
+une affaire de cette importance? La mine de charbon, avec tout ce qui
+s’y rattache, peut être tout d’abord achetée par l’État dans lequel elle
+se trouve. Elle peut aussi être acquise par la _Jewish Company_, qui
+paie le prix d’achat en partie avec des terres situées là-bas, en partie
+en argent comptant. Une troisième possibilité serait la fondation d’une
+Société par actions «Y. et fils». Une quatrième, la continuation de
+l’exploitation sur la base actuelle. Seulement, les propriétaires
+émigrés, même s’ils retournaient, à l’occasion, pour l’inspection de
+leurs biens, seraient des étrangers, des étrangers jouissant comme tels,
+dans les pays civilisés, de l’absolue protection des lois. Cela se voit
+d’ailleurs tous les jours dans la vie. Il y a une cinquième possibilité
+tout particulièrement féconde et grandiose, mais que je me borne à
+indiquer parce qu’il n’existe encore en sa faveur que des exemples peu
+nombreux et peu probants, quelque proche du reste qu’elle soit déjà de
+notre conscience moderne. Y. et fils peuvent céder leur entreprise,
+contre dédommagement, à l’ensemble de leurs employés actuels. Les
+employés se constituent en société avec responsabilité limitée, et
+peuvent peut-être arriver, à l’aide de la banque nationale qui ne prend
+pas d’intérêt usuraire, à payer à Y. et fils le prix de rachat. Les
+employés amortissent ensuite l’emprunt qui leur a été accordé par la
+banque nationale, par la _Jewish Company_ ou par Y. et fils eux-mêmes.
+
+La _Jewish Company_ liquide les plus petits comme les plus grands. Et
+ce, pendant que les Juifs émigrent tranquillement, qu’ils créent la
+nouvelle patrie, la Compagnie est là, qui, en sa qualité de grande
+personne juridique, dirige le départ, garde les biens abandonnés, se
+porte caution du bon ordre de la liquidation par sa fortune visible,
+palpable, et répond d’une façon durable pour les émigrés.
+
+
+LES GARANTIES DE LA COMPAGNIE
+
+Sous quelle forme la Compagnie garantira-t-elle qu’il ne se produira,
+dans les pays abandonnés, ni appauvrissements, ni crises économiques?
+
+Il a déjà été dit que d’honnêtes antisémites devront être associés à
+l’œuvre pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en
+conservant leur entière liberté, précieuse pour nous.
+
+Mais, de son côté, l’État a aussi des intérêts fiscaux qui peuvent être
+lésés. Il perd une classe peu importante au point de vue civique, mais
+très estimée comme contribuable. Il faut que, pour cela, une
+compensation lui soit offerte. Nous la lui offrons indirectement--en
+laissant dans le pays les maisons de commerce et les industries créées
+par la sagacité et l’application propres à notre race, en facilitant aux
+citoyens chrétiens l’occupation des positions par nous abandonnées, et
+en rendant ainsi possible l’avènement au bien-être de masses
+entières--ce qui est sans exemple par ce temps de paix.
+
+La Révolution française avait montré en petit quelque chose de
+semblable. Mais, pour cela, le sang avait dû couler à torrents sous la
+guillotine, dans toutes les provinces du pays, et sur les champs de
+bataille de l’Europe. Et, dans ce but, les droits hérités et acquis
+avaient dû être brisés. Pourtant, par là, ne s’étaient enrichis que les
+rusés acheteurs des biens nationaux. Dans sa sphère d’action, la _Jewish
+Company_ procurera aux différents États des avantages directs. Partout
+pourra être assurée aux gouvernements, aux conditions les plus
+favorables, la vente des biens abandonnés par les Juifs. Les
+gouvernements, à leur tour, pourraient employer en grandes masses ces
+amiables expropriations à certaines améliorations sociales.
+
+La _Jewish Company_ prêtera son concours aux gouvernements et aux
+parlements qui voudront diriger la migration intérieure des citoyens
+chrétiens, et elle paiera ainsi des taxes considérables.
+
+Ainsi que cela a été dit, la Compagnie aura son siège social à Londres,
+parce qu’elle doit être, par rapport au droit privé, sous la protection
+d’une grande puissance actuellement non antisémite. Mais, si on l’appuie
+officiellement et officieusement, la Compagnie fournira en tous pays une
+vaste surface à l’impôt. Elle créera partout des succursales imposables.
+En outre, elle offrira l’avantage d’une double inscription immobilière,
+c’est-à-dire qu’elle paiera des droits doubles. Même là où elle ne
+figure que comme agence immobilière, elle se donnera les apparences
+passagères de l’acheteur. Et elle se trouvera un instant dans le Grand
+Livre comme propriétaire, même si elle ne veut pas posséder.
+
+Il est vrai maintenant que c’est là une pure affaire de calcul. Il
+faudra examiner de proche en proche et décider jusqu’où la Compagnie
+peut aller dans cette voie sans compromettre son existence. Elle
+s’expliquera loyalement à ce sujet avec les ministres des Finances, qui,
+voyant clairement sa bonne volonté, accorderont partout les facilités
+nécessaires à la réalisation, dans des conditions favorables, de la
+grande entreprise.
+
+Une autre concession à obtenir directement est celle relative au
+transport des marchandises et des personnes. Là où les chemins de fer
+appartiennent à l’État, la chose ne souffrira aucun doute. Des chemins
+de fer privés, la Compagnie obtiendra des faveurs comme tout grand
+expéditeur. Elle devra naturellement faire voyager nos gens et
+transporter leurs effets à aussi bon marché que possible, attendu que
+chacun se rendra là-bas à ses propres frais. Pour les classes moyennes,
+il y a le système Cook; pour les classes pauvres, existe le tarif
+réduit. La Compagnie pourrait beaucoup gagner par la réduction obtenue
+sur les voyageurs et sur les marchandises. Mais son principe doit être,
+ici aussi, de ne retirer que les frais de son entretien.
+
+L’industrie des transports est dans beaucoup d’endroits entre les mains
+des Juifs. Les maisons d’expédition sont les premières dont la Compagnie
+aura besoin et les premières qu’elle liquidera. Les propriétaires de ces
+maisons entreront au service de la Compagnie ou s’établiront là-bas à
+leur compte. Le lieu d’arrivée a besoin d’expéditeurs de réception. Or,
+comme c’est là une excellente industrie, et que là-bas on peut et l’on
+doit gagner aussitôt, les hommes entreprenants ne manqueront pas.
+
+Il est inutile de nous étendre sur les détails purement commerciaux de
+cette émigration en masse, lesquels veulent être rationnellement
+appropriés au but qu’il s’agit d’atteindre. A la solution logique de
+cette question doivent s’employer et s’emploieront beaucoup d’esprits
+sagaces.
+
+
+DE QUELQUES TRAVAUX DE LA COMPAGNIE
+
+Plusieurs de ces travaux auront en quelque sorte un caractère
+coopératif. Un seul exemple: successivement la Compagnie commencera à
+produire au début, dans ses établissements, des articles industriels,
+tout d’abord pour nos propres émigrants pauvres: vêtements, linges,
+souliers, etc. Car, dans les lieux de départ européens, nos pauvres gens
+seront habillés de neuf. On ne leur fera pas ainsi un cadeau, parce
+qu’ils ne doivent pas être humiliés. On leur échangera seulement leurs
+vieux effets contre des effets neufs. Si la Compagnie y perd quelque
+chose, elle l’inscrira dans ses livres comme perte commerciale. Ceux qui
+sont dénués de moyens seront, pour l’habillement, débiteurs de la
+Compagnie, et la paieront là-bas par des heures de travail
+supplémentaires, dont il leur sera fait remise pour leur bonne conduite.
+
+Ici, les sociétés d’émigration existantes auront d’ailleurs l’occasion
+d’intervenir secourablement. Tout ce qu’elles avaient l’habitude de
+faire pour les Juifs émigrants, elles devront, à l’avenir, le faire pour
+les colons de la _Jewish Company_. La forme de cette intervention sera
+facile à trouver.
+
+Déjà, dans le nouvel habillement des émigrants pauvres, il doit y avoir
+quelque chose de symbolique: «Vous commencez à présent une nouvelle
+existence!» La _Society of Jews_ prendra ses mesures pour que, longtemps
+avant le départ et même en route, on entretienne un état d’âme sérieux
+et grave par des prières, des conférences populaires, des leçons sur le
+but de l’entreprise, des prescriptions hygiéniques pour les nouveaux
+lieux d’habitation et des instructions relatives au travail futur. Car
+la Terre Promise est la terre du travail. A leur arrivée, les émigrants
+seront reçus solennellement par nos premières autorités, sans folle
+joie, car la Terre Promise doit d’abord être conquise. Mais déjà, il
+faut que ces pauvres gens voient qu’ils sont chez eux.
+
+L’industrie du vêtement de la Compagnie ne produira pas au hasard. La
+Compagnie devra apprendre en temps utile de la _Society of Jews_, qui en
+sera informée par les groupes locaux, le nombre, le jour d’arrivée et
+les besoins des émigrants. De la sorte il lui sera possible de procéder
+avec prévoyance.
+
+
+IMPULSION INDUSTRIELLE
+
+La tâche de la _Jewish Company_ et celle de la _Society of Jews_ ne
+peuvent, dans ce projet, être exposées tout à fait séparément. De fait,
+ces deux grands organes devront incessamment agir de concert. La
+Compagnie ne pourra se passer de l’autorité morale et de la protection
+de la Société, de même que la Société ne pourra se dispenser du concours
+matériel de la Compagnie. Dans la direction très méthodique du vêtement,
+par exemple, se trouve déjà le faible commencement de l’expérience faite
+en vue d’éviter les crises de la surproduction.
+
+Et partout où la Compagnie se présentera comme industrielle, elle
+procédera de la même façon.
+
+Mais, en aucun cas, elle ne doit écraser de sa supériorité les
+entreprises indépendantes. Nous ne sommes collectivistes que là où
+l’exigent les énormes difficultés de la tâche. Pour le reste, nous
+soignons et cultivons l’individu avec ses droits. La propriété privée
+doit se développer chez nous, libre et respectée, comme la base
+économique de l’indépendance. Aussi nous empressons-nous d’élever nos
+premiers _unskilleds_ à la propriété privée.
+
+Il faut que l’esprit d’entreprise soit secondé de toutes les manières.
+L’établissement de nouvelles industries sera favorisé par une politique
+douanière rationnelle, par l’obtention de matières premières à bon
+marché et par un bureau de statistique industrielle publiant ses
+travaux.
+
+L’esprit d’entreprise peut être stimulé de saine façon. Les hardiesses
+spéculatives sans méthode doivent être évitées. L’établissement de
+nouvelles industries est rendu public en temps opportun, de sorte que
+les entrepreneurs qui s’avisent, six mois plus tard, de se consacrer à
+une industrie donnée, ne soient pas entraînés dans la crise, dans la
+misère. Comme le but de tout nouvel établissement doit être porté à la
+connaissance de la Société, la situation des affaires industrielles
+peut, en tout temps, être exactement connue de chacun.
+
+En outre, on procure aux entrepreneurs les bras ouvriers centralisés.
+L’entrepreneur s’adresse au bureau central de placement, qui, pour ses
+bons offices, ne percevra qu’un droit nécessaire à son propre entretien.
+L’entrepreneur télégraphie: «J’ai besoin demain, pour trois jours, trois
+semaines, ou trois mois, de cinq cents _unskilleds_». Et demain arrivent
+à son exploitation agricole ou industrielle les 500 ouvriers demandés,
+que le bureau central de placement réunit en les faisant venir de
+partout où ils sont disponibles. Le primitif et lourd système de la
+_Sachsengaengerei_[5] se transforme ici en une institution judicieuse,
+militairement organisée. Il va sans dire qu’on ne fournit pas des
+esclaves de travail, mais seulement des ouvriers travaillant sept heures
+par jour, qui conservent leur organisation spéciale, et pour qui, même
+lorsqu’ils changent de localité, le temps de service continue, avec ses
+grades, avancement, et droit à la retraite. L’entrepreneur particulier a
+aussi la faculté de se procurer ailleurs ses bras ouvriers, s’il le
+veut. Mais il le pourra difficilement. La Société saura empêcher que
+l’on attire dans le pays des esclaves de travail non Juifs par un
+certain boycottage des industriels récalcitrants, par des difficultés
+apportées à la circulation et autres de même nature. Il faudra donc
+prendre des ouvriers de sept heures. Et c’est ainsi que nous nous
+approchons presque sans effort de la journée normale de sept heures de
+travail.
+
+ [5] Mot intraduisible qui signifie à peu près: les «allées et venues
+ des Saxons», et qui se dit par allusion au déplacement des ouvriers
+ agricoles saxons et elbiens qui vont annuellement faire les moissons
+ dans l’Allemagne du Sud.
+
+
+LES ARTISANS
+
+Inutile d’ajouter que ce qui est vrai des _unskilleds_ l’est aussi et à
+plus forte raison des artisans. Les ouvriers des fabriques peuvent, eux
+aussi, être compris dans la même catégorie. Le bureau central de
+placement les procure également.
+
+En ce qui concerne les artisans établis, les petits maîtres--que nous
+cultiverons soigneusement en vue des futurs progrès de la technique, à
+qui nous inculquerons des connaissances technologiques même lorsqu’ils
+ne seront plus des jeunes gens, et à l’usage desquels des fils
+électriques conduiront la force hydraulique et la lumière--ces ouvriers
+indépendants devront également être cherchés et trouvés par le bureau
+central de placement de la Société. Ici, le groupe local s’adresse au
+bureau central: «Nous avons besoin de tant et tant de menuisiers, de
+serruriers, de verriers, etc.» Le bureau publie cette indication. Les
+hommes s’annoncent. Ils partent avec leurs familles pour la localité où
+l’on a besoin d’eux et y restent à demeure, nullement écrasés par une
+concurrence mal ordonnée. La patrie durable et bonne est née pour eux.
+
+
+L’OPÉRATION FINANCIÈRE
+
+On a supposé, comme capital social de la _Jewish Company_, une somme
+fantastique. Le chiffre véritablement nécessaire devra être fixé par des
+spécialistes financiers. Il sera, en tous les cas, énorme. Comment cette
+somme peut-elle être réunie? Elle peut l’être par trois moyens
+différents, que la Société aura à examiner. La Société, cette grande
+personne morale, le _Gestor_ des Juifs, se compose de nos hommes les
+plus purs, les meilleurs, qui ne peuvent ni ne doivent tirer aucun
+profit matériel de l’affaire. Bien qu’au commencement la Société ne
+dispose que d’une autorité morale, celle-ci suffira cependant pour
+accréditer la _Jewish Company_ auprès du peuple juif. La _Jewish
+Company_ n’aura vraiment des chances de réussite commerciale que
+lorsqu’elle aura reçu en quelque sorte l’estampille de la Société. Pour
+former la _Jewish Company_, il ne suffira donc pas qu’un groupe
+quelconque de financiers se réunissent. La Société examinera, choisira,
+décidera, et, avant de donner son approbation à la fondation, elle
+s’entourera de toutes les garanties nécessaires à la réalisation
+consciencieuse du projet. Il ne saurait être fait des expériences avec
+des forces insuffisantes, car cette entreprise doit réussir du premier
+coup. L’insuccès de la chose compromettrait l’idée pour des années et
+peut-être la rendrait pour toujours impossible.
+
+Les trois moyens par lesquels on peut réunir le capital social sont: 1º
+la haute banque; 2º la banque intermédiaire; 3º une souscription
+nationale.
+
+La fondation par la haute banque serait la plus facile, la plus rapide
+et la plus sûre. L’argent nécessaire peut être trouvé dans le plus bref
+délai, au sein des grands groupes financiers existants, par simple
+délibération. Cela aurait le grand avantage que le milliard--pour nous
+en tenir à ce chiffre supposé--n’aurait pas besoin d’être versé
+immédiatement en totalité. Il aurait en outre cet autre avantage que le
+crédit de ces très importants groupes financiers serait acquis à
+l’entreprise.
+
+Dans la puissance financière juive sommeillent encore beaucoup de forces
+politiques inutilisées. Cette puissance financière est représentée par
+les ennemis du judaïsme, comme étant aussi active qu’elle pourrait être,
+ce qu’elle n’est pas en réalité. Les Juifs pauvres n’éprouvent que la
+haine que provoque cette puissance financière, mais le profit,
+l’allègement de leurs maux qui pourrait en résulter, les Juifs pauvres
+ne l’ont pas. Le crédit des grands Juifs de la finance devrait être mis
+au service de l’idée nationale. Mais si ces messieurs, naturellement
+très satisfaits de leur situation, n’éprouvent pas le besoin de faire
+quelque chose pour leurs frères de race, que l’on rend, à tort,
+responsables des grandes fortunes de quelques-uns, alors la réalisation
+de ce projet offrira l’occasion d’effectuer une séparation marquée entre
+eux et le reste du judaïsme.
+
+La haute banque ne sera d’ailleurs nullement invitée à fournir, par
+bienfaisance, une somme aussi énorme. Ce serait une folle prétention.
+Les fondateurs et actionnaires de la _Jewish Company_ doivent bien
+plutôt faire une bonne affaire, et ils pourront d’avance juger des
+chances en perspective. Car la _Society of Jews_ sera en possession des
+documents propres à leur permettre de se rendre un compte exact de
+l’avenir réservé à la Compagnie. La _Society of Jews_ aura étudié avec
+soin l’étendue du nouveau mouvement juif et sera à même de faire
+connaître d’une façon absolument sûre aux fondateurs de la Compagnie
+quelle sera la participation sur laquelle celle-ci pourra compter. Par
+l’établissement de la nouvelle statistique universelle des Juifs, la
+Société accomplira pour la Compagnie des travaux analogues à ceux que
+les «Sociétés d’études» ont l’habitude d’exécuter en France, avant que
+l’on passe à l’opération financière d’une grande entreprise.
+
+Néanmoins, la chose n’aura peut-être pas le précieux suffrage des
+magnats de la finance juive. Ceux-ci essaieront peut-être même, par
+leurs valets et leurs agents secrets, d’engager la lutte contre notre
+mouvement. Une pareille lutte, nous la soutiendrions, comme toutes
+celles qui pourraient nous être imposées, avec une âpreté exempte de
+tout ménagement.
+
+Les magnats de la finance se contenteront peut-être aussi d’expédier
+l’affaire par un sourire d’excuse.
+
+Elle est réglée par cela?
+
+Non pas!
+
+Alors on a recours, pour réunir le capital social, au second moyen,
+c’est-à-dire aux Juifs de fortune intermédiaire. La banque juive
+intermédiaire devrait être rassemblée, au nom de l’idée nationale,
+contre la haute banque, en une seconde et formidable puissance
+financière. Ce qui aurait l’inconvénient de ne constituer, tout d’abord,
+qu’une affaire financière, attendu que le milliard devrait être versé
+intégralement--autrement on ne doit pas commencer--et, comme cet argent
+n’aurait d’utilisation que lentement, il se produirait, pendant les
+premières années, toutes sortes d’affaires de banque et de crédit. Et il
+ne serait pas impossible que le but primitif tombât ainsi peu à peu dans
+l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire auraient de la sorte trouvé
+une nouvelle grande affaire, et la migration juive s’enliserait.
+
+L’idée de cette réunion de capitaux n’est nullement fantastique. A
+différentes reprises, on a essayé de réunir l’argent catholique contre
+la haute banque juive. Qu’on puisse aussi la combattre avec de l’argent
+juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas pensé jusqu’à présent.
+
+Mais que de crises tout cela aurait pour conséquence! Que de préjudices
+éprouveraient les pays où se produiraient de pareilles luttes
+financières! Et combien de progrès y ferait l’antisémitisme!
+
+Cette façon de procéder ne m’est donc pas sympathique. Et, si j’en fais
+mention, c’est simplement parce qu’elle est dans le développement
+logique de l’idée.
+
+J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires saisiront la balle au
+bond.
+
+En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée non plus par le refus des
+riches intermédiaires. C’est, au contraire, alors qu’elle s’affirme avec
+force.
+
+Car la _Society of Jews_, qui n’est pas composée de gens d’affaires,
+peut en ce cas essayer la fondation de la Compagnie en faisant appel aux
+éléments nationaux.
+
+Le capital social de la Compagnie peut être trouvé, sans le concours de
+la haute banque ou du syndicat de la banque intermédiaire, par une
+souscription immédiate. Non seulement les pauvres petits Juifs, mais
+encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs, souscriront à
+cet emprunt, divisé en très petites parts. Ce serait une forme
+caractéristique et nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque veut
+se prononcer pour cette solution de la question juive, pourrait exprimer
+son opinion par une souscription conditionnelle. Dans la condition se
+trouve la bonne sûreté. Le versement intégral serait à effectuer si
+toute la somme est souscrite; dans le cas contraire, le premier acompte
+serait rendu.
+
+Mais, si la somme nécessaire est couverte dans le monde entier par
+l’imposition nationale, alors chacune des petites sommes est garantie
+par les innombrables autres petites sommes.
+
+A cet effet l’appui formel et décisif des gouvernements intéressés
+serait naturellement nécessaire.
+
+
+LES GROUPES LOCAUX
+
+Transplantation.
+
+Je me suis borné jusqu’ici à faire voir comment l’émigration peut
+s’effectuer sans secousse économique. Cependant une pareille émigration
+ne va pas sans beaucoup de fortes et profondes émotions. Il y a de
+vieilles habitudes, des souvenirs qui nous attachent aux lieux, car nous
+sommes des hommes. Nous avons des berceaux, nous avons des tombes, et
+l’on sait ce que sont les tombes au cœur juif. Les berceaux, nous les
+emportons avec nous--en eux sommeille, rose et souriant, notre avenir.
+Nos chères tombes, il nous faut les abandonner; je crois que c’est
+d’elles que--peuple avide--nous nous séparerons le plus difficilement.
+Mais il le faut.
+
+Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation et de nos tombes la
+nécessité économique, la haine et la pression politique. Déjà,
+présentement, les Juifs passent à chaque instant d’un pays dans l’autre.
+Il se produit même un fort mouvement d’émigration par delà l’Océan,
+jusqu’aux États-Unis--où, non plus, l’on ne nous aime pas. Où nous
+aimera-t-on, aussi longtemps que nous n’aurons pas de patrie qui nous
+soit propre?
+
+Mais nous voulons donner aux Juifs une patrie. Non pas en les arrachant
+violemment de leur sol. Non, mais en les enlevant prudemment avec toutes
+leurs racines et en les transplantant dans un sol meilleur. Car, si nous
+voulons, dans la vie politique et économique, créer des conditions
+nouvelles, nous entendons, par contre, dans la vie du sentiment,
+conserver religieusement tout un passé auquel nous sommes si
+profondément attachés. Je ne veux donner à ce sujet que peu
+d’indications. Car, ici, le projet court le plus grand danger d’être
+considéré comme un rêve mystique.
+
+Et cependant cela aussi est possible et vrai. Seulement, dans la
+réalité, cela apparaît comme quelque chose d’un peu confus et vague, que
+l’on peut cependant, par l’organisation, rendre rationnel.
+
+
+LA MIGRATION PAR GROUPES
+
+Nos gens doivent émigrer par groupes, par groupes de familles et d’amis.
+Personne n’est obligé de se joindre au groupe de son lieu d’habitation.
+Chacun peut, après avoir liquidé ses affaires, partir et voyager comme
+il l’entend. Chacun voyageant à ses propres frais, peut choisir, en
+chemin de fer et en bateau, la classe qui lui convient. Nos trains de
+chemins de fer et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être qu’une
+classe. Car, au cours d’un si long voyage, la différence de possession
+constitue pour les pauvres quelque chose de pénible à supporter. Et,
+bien que nous ne conduisions pas nos gens à un amusement, nous ne
+voulons pas, cependant, gâter leur bonne humeur.
+
+Personne ne voyagera dans la misère. Par contre, l’agrément et
+l’élégance ne perdent point leurs droits. On s’entendra déjà longtemps à
+l’avance, car il se passera sans doute encore des années, même dans le
+cas le plus favorable, avant que le mouvement gagne les différentes
+classes possédantes. Les personnes aisées se réuniront en sociétés de
+voyage. On emmènera avec soi toutes ses relations personnelles. Nous
+savons que, les plus riches exceptés, les juifs n’ont presque pas de
+relations avec les chrétiens. Dans certains pays, la situation est telle
+que le Juif qui n’entretient pas quelques couples de parasites, mangeant
+à sa table et lui empruntant à fonds perdus,--et qu’il considère
+d’ailleurs comme des valets--ne connaît point de chrétien.
+
+Dans les classes moyennes, on se préparera longuement et soigneusement
+au voyage. Chaque localité formera un groupe. Dans les grandes villes,
+plusieurs groupes se constitueront d’après les quartiers et
+entretiendront les uns avec les autres des relations par l’intermédiaire
+de représentants élus. Cette division par quartiers n’a rien
+d’obligatoire. Elle n’est imaginée, à vrai dire, que comme une facilité
+en vue des moins fortunés, et aussi pour empêcher que, pendant le
+voyage, aucun malaise, aucune nostalgie ne se produisent. Chacun sera
+libre de voyager seul, ou de se joindre au groupe qui lui plaira. Les
+conditions--divisées par classes--sont égales pour tous. Si une société
+se réunit suffisamment nombreuse, elle obtient de la Compagnie, d’abord
+tout un train, puis tout un bateau. Le service des logements de la
+Compagnie aura procuré un abri convenable aux plus pauvres. A l’époque
+ultérieure où émigreront les classes aisées, le besoin reconnu, parce
+que facile à prévoir, aura déjà donné lieu à la construction d’hôtels de
+la part d’entrepreneurs particuliers. Et puis, les émigrants fortunés
+auront sans doute déjà bâti leurs habitations, de sorte qu’en quittant
+leur vieille maison, ils n’auront qu’à s’installer dans la nouvelle.
+
+Nous n’avons pas besoin de rappeler leur devoir à nos classes cultivées.
+Quiconque s’associe à la pensée nationale saura de quelle façon il devra
+agir sur les gens qui l’environnent, en vue de sa propagation et de sa
+mise en action. Nous faisons principalement appel au concours de nos
+pasteurs.
+
+
+NOS PASTEURS
+
+Chaque groupe a son rabbin, qui marche à la tête de sa communauté. Tous
+s’assemblent naturellement. Le groupe local se forme autour du rabbin.
+Autant de rabbins, autant de groupes. Les rabbins seront ainsi les
+premiers à nous comprendre, à s’enthousiasmer pour la cause, et à
+communiquer leur enthousiasme aux autres du haut de la chaire. Point
+n’est besoin, à cet effet, de convoquer des assemblées bavardes. On
+intercalera ce que l’on aura à dire dans le service divin. Et il faut
+qu’il en soit ainsi. Nous ne reconnaissons notre nationalité qu’à la foi
+de nos pères, car nous nous sommes depuis longtemps assimilé de façon
+indélébile les langues de différentes nations.
+
+Les rabbins recevront régulièrement les communications de la Société et
+de la Compagnie et les porteront à la connaissance de leurs communautés
+en les expliquant. Israël priera pour nous et pour lui-même.
+
+
+LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX
+
+Les groupes locaux constitueront de petites commissions d’hommes de
+confiance, sous la présidence du rabbin. Dans ces commissions seront
+discutées et résolues toutes les questions d’ordre pratique.
+
+Les établissements de bienfaisance seront transférés librement par les
+groupes locaux. Les fondations continueront, là-bas, à demeurer au
+milieu des anciens groupes. Cependant, d’après mon avis, les édifices ne
+devront pas être vendus mais consacrés aux indigents chrétiens des
+villes abandonnées. Dans le partage des terres, là-bas, on en tiendra
+compte aux groupes en leur accordant gratuitement des terrains à bâtir,
+et toutes les facilités de construction. A propos du transfert des
+établissements de bienfaisance, l’occasion s’offre de nouveau comme elle
+s’est offerte dans maints autres endroits de ce projet de faire une
+expérience en vue du bien général de l’humanité. Notre actuelle
+bienfaisance privée, mal ordonnée, accomplit fort peu de bien par
+rapport aux dépenses faites. Les établissements de bienfaisance peuvent
+et doivent être systématisés de façon à se compléter réciproquement.
+Dans une société nouvelle, ces institutions peuvent être organisées
+conformément aux exigences de la conscience moderne, avec l’utilisation
+de toutes les expériences sociologiques faites jusqu’à ce jour. La chose
+est pour nous très importante, parce que nous avons beaucoup de
+mendiants. Étant donné la pression intérieure, qui les décourage, et la
+bienfaisance attendrie de nos riches, qui les gâte, les natures faibles
+parmi nous se laissent facilement aller à la mendicité.
+
+Appuyée par les groupes locaux, la Société consacrera, sous ce rapport,
+à l’éducation populaire, la plus grande attention. Et par là sera ouvert
+un champ fertile à beaucoup de forces qui, maintenant, s’étiolent
+inutilisées. Quiconque est animé de bonne volonté doit être
+convenablement employé. Celui qui, comme homme libre, ne veut rien
+faire, sera mis à la maison de travail.
+
+Par contre, nous ne reléguerons pas les vieux à l’hospice des
+incurables. L’hospice des incurables est un des bienfaits les plus
+cruels qu’ait inventés notre sotte bonté d’âme. A l’hospice, le
+vieillard meurt de honte et de mortification. A vrai dire, il est déjà
+enterré. Mais nous voulons garder jusqu’à la fin la consolante illusion
+de leur utilité même à ceux qui se trouvent placés aux derniers échelons
+de l’intelligence. A ceux qui sont inaptes aux gros travaux, il sera
+assigné des besognes faciles. Il nous faut compter avec les pauvres
+atrophiés d’une génération en décrépitude. Mais les générations qui
+suivront devront être élevées autrement, dans la liberté, par la
+liberté.
+
+Nous chercherons pour tous les âges, pour tous les degrés de la vie, le
+bonheur dans le travail. C’est ainsi que notre peuple retrouvera sa
+vigueur dans le pays de la journée de sept heures.
+
+
+LES PLANS DES VILLES
+
+Les groupes locaux enverront leurs représentants pour faire le choix des
+lieux. Dans le partage des terres, on fera le nécessaire afin qu’une
+transplantation douce et la conservation de tout ce qui veut être
+conservé puissent s’effectuer.
+
+Dans le local des groupes, se trouveront exposés les plans des villes.
+Nos gens sauront d’avance où ils vont, dans quelles villes, dans quelles
+maisons ils habiteront. Il a déjà été parlé des plans de construction,
+ainsi que des figures facilement intelligibles qui devront être
+distribuées aux groupes.
+
+A l’inverse de l’administration, qui est fortement centralisée, le
+principe des groupes locaux est l’absolue autonomie. Ce n’est que de
+cette façon que la transplantation peut s’effectuer sans douleur.
+
+Je ne me présente pas la chose plus facile qu’elle ne l’est; il ne faut
+pas non plus se la représenter plus difficile.
+
+
+L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES
+
+La bourgeoisie sera involontairement entraînée dans le nouveau pays par
+le mouvement. Les uns auront là-bas leurs fils comme fonctionnaires de
+la Société ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes, les
+médecins, les ingénieurs de toutes branches, les jeunes marchands, tous
+les Juifs, chercheurs de chemins, qui, maintenant, fuyant les
+tribulations qui sont leur lot dans leurs patries, s’en iront gagner
+leur vie sur d’autres continents et se réuniront sur ce sol plein
+d’espérances. D’autres auront marié leurs filles à des hommes désireux
+d’améliorer leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes gens feront
+venir, qui sa fiancée, qui ses parents, ses frères et sœurs. Dans les
+pays neufs, on se marie de bonne heure. Ce qui ne peut que favoriser la
+moralité. Nous obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons, et non ces
+faibles enfants de pères mariés sur le tard, qui ont d’abord usé leur
+énergie dans la lutte pour la vie.
+
+Dans la bourgeoisie, chacun de nos émigrants en attirera d’autres après
+lui.
+
+Aux plus vaillants appartiendra naturellement ce qu’il y aura de
+meilleur dans le nouveau monde. Il semble, il est vrai, que ce soit ici
+la grande difficulté du projet.
+
+Même si nous réussissons à mettre sérieusement la question juive à
+l’ordre du jour de la discussion universelle; même si de cette
+discussion il résulte d’une façon précise que l’État Juif est un besoin
+du monde; même si nous arrivons, par l’appui des puissances, à obtenir
+un territoire; comment parviendrons-nous, sans contrainte, à emmener les
+masses juives de leurs lieux d’habitation actuels dans le nouveau pays?
+Car l’émigration est bien toujours considérée comme volontaire.
+
+
+LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE
+
+Il sera à peine utile de faire de grands efforts pour activer le
+mouvement. Les antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin que de
+continuer à agir comme ils l’ont fait jusqu’à présent; le goût de
+l’émigration chez les Juifs naîtra là où il n’existe pas encore et se
+fortifiera là où il existe déjà. Si à présent les Juifs restent dans les
+pays antisémites, c’est pour cette raison que, même ceux d’entre eux qui
+n’ont que d’imparfaites connaissances historiques, savent que, par nos
+nombreux changements de lieux, à travers les siècles, nous ne sommes
+jamais parvenus, à la longue, à améliorer notre situation. S’il y avait
+aujourd’hui un pays où les Juifs fussent les bienvenus--même si ce pays
+ne leur offrait que des avantages de beaucoup inférieurs à ceux que leur
+offre l’État juif--il s’y produirait immédiatement une immigration
+juive. Les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre, s’y
+précipiteraient. Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à s’interroger
+pour savoir si je dis vrai, qu’à cause de l’oppression dont nous sommes
+l’objet, le goût de l’émigration existe chez nous, même dans les classes
+aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient à la fondation d’un État. Ils
+sont même le meilleur «matériel humain» pour l’occupation d’un pays, et
+cela parce que, pour les grandes entreprises, il faut toujours avoir en
+soi un petit peu de désespoir.
+
+Mais, en même temps que, par leur apparition, par leur travail, nos
+_desperados_ augmenteront la valeur du pays, ils feront naître aussi,
+pour ceux qui possèdent, la tentation de les suivre. Des couches de plus
+en plus élevées auront intérêt à aller là-bas. La migration des
+premiers, des plus pauvres, sera dirigée de concert par la Société et la
+Compagnie, avec, vraisemblablement aussi, l’appui des associations
+d’émigration et des associations sionistes déjà existantes.
+
+Comment une foule peut-elle être dirigée, sans commandement, sur un
+point déterminé?
+
+Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand style qui veulent alléger
+les souffrances des Juifs par des expériences sionistes. Ces
+bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper de la question, et ils ont cru la
+résoudre en donnant aux émigrants de l’argent ou du travail. Le
+bienfaiteur dirait donc: «Je paie les gens afin qu’ils y aillent.»
+
+Cela est radicalement faux, et, avec tout l’argent du monde, impossible
+à obtenir.
+
+La Compagnie dira au contraire: «Nous ne les payons pas, nous les
+laissons payer. Seulement, nous leur proposons quelque chose.»
+
+Je vais vous rendre le fait sensible par un exemple plaisant. Un de ces
+bienfaiteurs, que nous appellerons le baron, et moi, nous voudrions
+avoir, par une chaude après-midi de dimanche, une foule dans la plaine
+de Longchamp, près Paris. En promettant à chacun 10 francs, le baron
+emmènera pour 200.000 francs vingt mille malheureux individus en
+transpiration, qui le maudiront de leur imposer ce tourment.
+
+Moi, par contre, avec ces 200.000 francs, j’institue un prix pour le
+cheval le plus rapide. Après quoi, je tiendrai les gens éloignés de
+Longchamp par des barrières. Qui veut entrer doit payer: 1 franc, 5
+francs, 20 francs.
+
+Le résultat sera que j’y conduirai un demi-million de personnes. Le
+Président de la République s’y rendra en attelage à la daumont, la foule
+éprouvera du plaisir et se divertira par elle-même. Ce sera là pour la
+plupart, malgré le soleil ardent et la poussière, un agréable exercice
+en plein air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai fait, tant comme
+prix d’entrée que comme droit de jeu, un million de recettes. J’aurai,
+quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp et le baron ne les aura
+pour rien au monde.
+
+Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt d’une façon plus sérieuse le
+phénomène de la foule dans la question du gagne-pain. Que l’on essaie
+une fois de faire crier dans les rues d’une ville: «Celui qui restera
+toute la journée debout dans une halle de fer isolée, en hiver, par un
+froid horrible, en été, par une chaleur étouffante, et qui adressera la
+parole à tous les passants en leur offrant de la triperie, des poissons
+ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs, ou plus encore.» Combien
+de gens peut-on bien y recevoir? Et si la faim les y pousse, combien de
+jours résisteront-ils? Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec lequel
+ils essaieront de décider les passants à acheter des fruits, des
+poissons et de la triperie?
+
+Nous nous y prenons autrement. Sur les points où se dessine un grand
+mouvement--et ces points, nous pouvons les trouver d’autant plus
+facilement que c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement où nous
+voulons--sur ces points nous érigeons de grandes halles, que nous
+appelons marchés. Nous pourrions construire nos halles plus mal encore
+et moins hygiéniquement que celles dont je viens de parler. Et cependant
+les gens y afflueraient. Mais nous les construirons plus belles et
+meilleures, avec toute notre sollicitude. Et ces gens, à qui nous
+n’avons rien promis, parce que, à moins d’être des trompeurs, nous ne
+pouvons rien promettre, ces braves gens, qui aiment le commerce,
+effectueront en plaisantant une vente très animée.
+
+Ils feront incessamment valoir leurs marchandises avec intelligence, et,
+bien que constamment sur pied, ils sentiront à peine la fatigue. Non
+seulement ils y accourront journellement, de façon à être des premiers,
+mais ils formeront encore entre eux des associations, des unions et
+nombre d’autres choses analogues pour pouvoir seulement continuer, sans
+être troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure, il résulte le
+samedi que, malgré leur peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou 3
+francs, ou moins encore, eh bien! ils attendront cependant avec espoir
+le jour prochain, qui peut-être sera meilleur.
+
+Nous leur avons donné l’espérance.
+
+Veut-on savoir où nous prendrons les besoins qui nous sont
+indispensables pour le développement des marchés? Faut-il vraiment
+encore que cela soit dit?
+
+J’ai fait voir précédemment que, grâce à l’assistance par le travail, le
+gain se trouve multiplié quinze fois. Pour un million, quinze millions;
+pour un milliard, quinze milliards.
+
+Parfaitement; mais est-ce aussi exact en grand qu’en petit? Le produit
+du capital n’a-t-il pas une progression décroissante? Oui, celui du
+capital dormant, lâchement enfoui, non celui du capital en travail. Le
+capital en travail a même, en hauteur, une redoutable force de
+production. Et c’est là que gît la question sociale.
+
+Ce que je dis est-il exact?
+
+J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant
+d’industries? Pourquoi envoient-ils, pour un maigre salaire, au milieu
+d’effroyables dangers, des gens sous la terre dans le but d’en extraire
+du charbon? Je m’imagine que cela n’est pas agréable, pas même pour les
+propriétaires des mines. Je ne crois pas à la dureté de cœur des
+capitalistes et je ne fais pas semblant d’y croire. Je ne veux pas
+exciter, mais concilier.
+
+Ai-je besoin d’expliquer le phénomène à la foule, et comment on
+l’attire, sur les points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages?
+
+Je ne voudrais blesser les sentiments religieux de personne par des
+paroles qui pourraient être faussement interprétées. Je me borne à
+indiquer ce qu’est, dans le monde mahométan, le pèlerinage de la Mecque,
+ce que sont, dans le monde catholique, Lourdes et d’innombrables autres
+points, d’où des hommes, grâce à leur foi, reviennent consolés, ainsi
+que d’avoir contemplé la sainte tunique de Trêves. Et nous donnerons,
+nous aussi, des objectifs au profond besoin religieux de notre peuple.
+Nos prêtres seront certes les premiers à nous comprendre et à marcher
+avec nous.
+
+Nous laisserons, là-bas, chacun faire son salut à sa façon, aussi et
+avant tout nos chers libres esprits--notre immortelle légion, qui ne
+cesse de conquérir de nouveaux domaines à l’humanité.
+
+Il ne doit être imposé à personne d’autre contrainte que celle
+indispensable à la conservation de l’État et au maintien de l’ordre. Et
+ce minimum nécessaire ne sera point déterminé alternativement par le bon
+plaisir d’une ou de plusieurs personnes, mais il sera basé sur des lois
+d’airain. Veut-on, maintenant, justement conclure des exemples choisis
+par moi que la foule ne peut être attirée que passagèrement vers ses
+objectifs de foi, de profession ou de plaisir? Eh bien, la réfutation de
+cette objection est simple. Un pareil objectif ne peut qu’attirer les
+masses. Tous ces points d’attraction à la fois sont propres à les fixer
+et à les satisfaire de façon durable. Car ces points d’attraction réunis
+forment une grande unité longtemps cherchée, après laquelle notre peuple
+n’a jamais cessé de soupirer, pour laquelle il s’est conservé et a été
+conservé par l’oppression: la patrie libre! Lorsque le mouvement se
+produira, nous attirerons les uns et nous nous ferons suivre par les
+autres, les troisièmes seront entraînés avec violence dans notre course
+et les quatrièmes seront poussés derrière nous.
+
+Ces derniers, les ultimes traînards, seront dans la posture la plus
+fâcheuse, ici comme là-bas.
+
+Mais les premiers, ceux qui s’en iront pleins d’enthousiasme et de
+vaillance, auront les meilleures places.
+
+
+NOTRE «MATÉRIEL HUMAIN»
+
+Sur aucun peuple n’a été répandu autant d’erreurs que sur les Juifs. Et
+nous avons été à tel point déprimés et découragés par nos souffrances
+historiques, que nous répétons nous-même ces erreurs, auxquelles, à
+l’exemple des autres, nous croyons. Une de ces fausses allégations est
+celle suivant laquelle les Juifs auraient un goût immodéré pour le
+commerce. Eh bien, on sait que partout où nous pouvons suivre le
+mouvement ascensionnel des classes, nous nous éloignons précipitamment
+du commerce. C’est de là que provient ce qu’on est convenu d’appeler la
+«judaïsation» des professions libérales. Mais même dans les couches
+pauvres, notre goût pour le commerce n’est pas aussi prononcé qu’on se
+l’imagine. Dans les pays de l’Europe orientale, il y a de grandes masses
+de Juifs qui ne sont point commerçants et qui ne reculent pas devant les
+travaux pénibles. La _Society of Jews_ sera à même de préparer une
+statistique scientifique exacte de nos forces humaines. Les nouvelles
+tâches et les perspectives qui attendent nos gens dans le nouveau pays
+satisferont tous ceux qui s’adonnent présentement aux travaux manuels et
+feront des ouvriers de beaucoup d’actuels petits commerçants.
+
+Un colporteur qui s’en va à travers la campagne avec son paquet sur le
+dos ne s’estime pas aussi heureux que le croient ses persécuteurs. Par
+la journée de sept heures, tous ces gens peuvent être transformés en
+ouvriers. Ce sont de si braves gens, méconnus, et qui, maintenant,
+souffrent peut-être le plus. D’ailleurs la _Society of Jews_ s’occupera,
+dès le commencement, de leur éducation comme ouvriers. Le goût du gain
+devra être sagement stimulé. Le Juif est économe, ingénieux et animé de
+l’esprit de famille le plus fort. De pareils hommes sont propres à
+toutes les industries. Et il suffira de rendre le petit commerce
+improductif pour en éloigner même les actuels colporteurs. On
+atteindrait ce but en favorisant, par exemple, la création de grands
+magasins, dans lesquels on trouverait tout. Les grands magasins
+étouffent déjà présentement le petit commerce dans les grandes villes.
+Dans un pays neuf, ils en empêcheraient même la naissance. Leur
+établissement aurait en même temps l’avantage de rendre le pays aussitôt
+habitable pour des gens ayant des besoins supérieurs.
+
+
+PETITES HABITUDES
+
+Est-il compatible avec le sérieux de cet écrit, que je parle, ne fût-ce
+qu’en passant, des petites habitudes et commodités de la vie
+quotidienne? Je crois que oui. Cela est très important. Car ces petites
+habitudes sont comme mille fils dont chacun, pris isolément, est mince
+et faible; réunis, ils forment une corde incassable.
+
+C’est là un point au sujet duquel il importe aussi de se débarrasser des
+idées étroites. Quiconque a vu quelque chose du monde sait que, surtout,
+les petites habitudes de tous les jours peuvent maintenant être
+transplantées avec facilité. Oui, les acquisitions techniques de notre
+temps, que ce projet voudrait utiliser en vue des besoins humains, ont
+été, jusqu’à ce jour, principalement mises au service des petites
+habitudes. Il y a des hôtels anglais en Égypte et au sommet des
+montagnes de la Suisse, des cafés viennois dans l’Afrique du Sud, des
+théâtres français en Russie, des opéras allemands en Amérique, et la
+meilleure bière bavaroise à Paris. Si nous émigrons encore une fois de
+Mizraïm, nous n’oublierons certes pas les marmites.
+
+Dans chaque groupe local, chacun retrouvera ses petites habitudes,
+seulement dans des conditions meilleures, plus belles, plus agréables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA «SOCIETY OF JEWS» ET L’ÉTAT JUIF
+
+
+«NEGOTIORUM GESTIO»
+
+Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes de profession. C’est
+pourquoi je ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait pour tant d’autres
+choses, ma théorie de la base légale de l’État.
+
+Cependant, je dois ajouter quelque importance à ma nouvelle théorie, qui
+se peut sans doute soutenir même dans une discussion savante sur le
+droit.
+
+La conception déjà vieille de Rousseau donnait comme base à l’État un
+contrat social. Rousseau dit: «Les clauses de ce contrat sont tellement
+déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les
+rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient
+peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout
+tacitement admises et reconnues...»
+
+La réfutation logique et historique de la théorie de Rousseau n’était
+pas difficile et continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été d’ailleurs
+son action terrible et féconde. Pour les États constitutionnels
+modernes, la question de savoir si, avant la constitution, a déjà existé
+un contrat social avec des clauses «non formellement énoncées, mais
+immuables», est sans intérêt pratique. En tous les cas, la relation
+légale entre le gouvernement et les citoyens est réglée maintenant.
+
+Mais avant l’établissement d’une constitution et à l’origine d’un nouvel
+État, ces principes ont aussi une importance pratique. Que de nouveaux
+États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des
+colonies se détachent de la mère patrie, des vassaux s’arrachent à leur
+suzerain, des territoires nouvellement ouverts se constituent aussitôt
+en États libres. L’État juif est conçu à la vérité comme une formation
+nouvelle toute particulière sur un territoire encore indéterminé; mais
+ce ne sont pas les étendues territoriales qui constituent l’État. Ce
+sont les hommes réunis par une souveraineté.
+
+Le peuple est la base personnelle de l’État; le pays, la base
+matérielle. Et de ces deux bases, la base personnelle est la plus
+importante. Il y a, par exemple, une souveraineté sans base matérielle,
+et elle est la plus respectée: c’est la souveraineté du pape. Dans la
+science politique domine actuellement la théorie de la nécessité de
+raison. Cette théorie suffit à justifier la fondation de l’État et ne
+peut pas être réfutée historiquement comme la théorie du contrat. En
+tant qu’il s’agit de la fondation de l’État juif, je me trouve sur le
+terrain de la théorie, de la nécessité de raison. Mais celle-ci évite la
+base légale de l’État. La théorie de la fondation divine et celle de la
+puissance supérieure, ainsi que la théorie patriarcale, patrimoniale et
+contractuelle ne répondent point à l’idée moderne. La base légale de
+l’État est tantôt trop cherchée dans l’homme (théorie patriarcale,
+patrimoniale et contractuelle), tantôt purement au-dessus de l’homme
+(fondation divine), tantôt au-dessous de l’homme (théorie patrimoniale
+matérielle). La nécessité de raison laisse commodément ou prudemment la
+question sans réponse. Cependant, une question dont se sont si
+profondément occupés les philosophes de tous les temps, ne peut être
+tout à fait oiseuse. En réalité, il y a dans l’État un mélange d’humain
+et de surhumain. En vue de la situation, parfois difficile, où se
+trouvent les gouvernés par rapport aux gouvernants, une base légale est
+indispensable. Je crois qu’elle peut être trouvée dans la _negotiorum
+gestio_, par laquelle il faut se représenter l’ensemble des citoyens
+comme le _dominus negotiorum_, et le gouvernement comme le _gestor_.
+
+L’admirable sentiment du droit qu’avaient les Romains a créé dans la
+_negotiorum gestio_ un noble chef-d’œuvre. Si le bien d’une personne
+empêchée est en danger, chacun a le droit d’intervenir pour le sauver.
+C’est le _gestor_, celui qui prend en main les affaires d’autrui. Il n’a
+pas mandat à cet effet, tout au moins il n’a pas mandat humain. Son
+mandat lui a été donné par une nécessité supérieure. Cette nécessité
+supérieure peut, pour l’État, être formulée de diverses façons, et elle
+est aussi formulée différemment aux divers degrés de civilisation,
+suivant l’entendement général de chacun. La _gestio_ est dirigée en vue
+du bien du _dominus_, c’est-à-dire le peuple, auquel appartient
+naturellement aussi le _gestor_ lui-même.
+
+Le _gestor_ administre un bien dont il est le copropriétaire. Dans les
+conditions de copropriété, il puise sans doute la connaissance de la
+situation critique qui exige l’intervention, le commandement, en temps
+de guerre et en temps de paix. Mais il ne se donne nullement, en sa
+qualité de copropriétaire même, un mandat valable. Tout au plus peut-il
+supposer comme acquis l’assentiment des autres innombrables
+copropriétaires.
+
+L’État prend naissance dans la lutte d’un peuple pour l’existence. Au
+cours de cette lutte, il est impossible d’aller tout d’abord d’une façon
+cérémonieuse demander un mandat en bonne et due forme. Toute entreprise
+pour la communauté échouerait d’avance, même si l’on voulait obtenir au
+préalable un vote régulier. Les divisions intérieures rendraient le
+peuple impuissant contre le péril extérieur. On ne peut pas mettre
+toutes les têtes sous un même chapeau, comme on dit vulgairement. Voilà
+pourquoi le _gestor_ met simplement son chapeau à lui, et va de l’avant.
+
+Le _gestor_ de l’État est suffisamment légitimé lorsque la chose
+publique est en danger et que le _dominus_ est empêché, par l’incapacité
+de volonté ou pour une autre raison, de se tirer d’embarras.
+
+Mais, par son intervention, le _gestor_ s’oblige à l’égard du _dominus_
+comme par un traité. _Quasi ex contractu._ C’est la position légale
+préexistante ou, de façon plus exacte: la position légale qui se forme
+concomitamment dans l’État.
+
+Le _gestor_ doit alors répondre de toute négligence, ainsi que de la
+non-exécution coupable des affaires dont il s’est chargé et de
+l’omission de ce qui s’y rattache de manière essentielle, etc. Je ne
+poursuivrai pas plus loin le développement de la _negotiorum gestio_ en
+l’appliquant à l’État. Cela nous écarterait trop du sujet proprement
+dit. Je ne veux ajouter que ceci: Par l’approbation, la gestion des
+affaires pour le maître devient aussi efficace que si elle avait eu lieu
+tout d’abord en conformité de son ordre.
+
+Et que signifie tout ceci dans notre cas?
+
+Le peuple juif est actuellement empêché, par l’éparpillement, de
+s’occuper lui-même de ses affaires politiques. En outre, il se trouve
+sur différents points dans une situation plus ou moins difficile. Il a
+besoin avant tout d’un _gestor_.
+
+Ce _gestor_ ne peut, cela va sans dire, être un seul individu. Un pareil
+_gestor_ serait ridicule ou--parce qu’il pourrait paraître n’avoir en
+vue que son propre avantage--méprisable.
+
+Le _gestor_ des Juifs doit être, dans toute l’acception du mot, une
+personne morale.
+
+Et c’est la _Society of Jews_.
+
+
+LE «GESTOR» DES JUIFS
+
+Cet organe du mouvement national dont à présent seulement nous examinons
+la nature et la tâche, se formera, en effet, avant tout autre. Sa
+formation sera on ne peut plus simple. C’est dans la sphère des
+vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué le projet, à Londres,
+que naîtra cette personne morale.
+
+La _Society of Jews_ est le point central du mouvement juif à son début.
+
+La Société a à remplir une mission scientifique et politique. La
+fondation de l’État juif, telle que je l’imagine, implique l’existence
+préalable d’un état de choses scientifique moderne. Si aujourd’hui nous
+émigrions de Mizraïm, cela ne pourrait pas avoir lieu de la façon naïve
+du temps jadis. Nous nous rendrions d’abord autrement compte de notre
+nombre et de notre force. La _Society of Jews_ est le nouveau Moïse des
+Juifs. L’entreprise du grand vieux _gestor_ des Juifs est à la nôtre ce
+qu’est un superbe vieil opéra à un drame lyrique moderne. Nous jouons la
+même mélodie avec infiniment plus de violons, de flûtes, de harpes, de
+violes de gambe et de basses, de lumière électrique, de décorations, de
+chœurs, de magnifiques ornements, et avec les premiers chanteurs.
+
+Cet écrit doit ouvrir la discussion générale de la question juive. Amis
+et ennemis y prendront part, et, je l’espère, non plus dans la forme
+habituelle de défense sentimentale et d’insultes basses. La discussion
+doit être approfondie, positive, sérieuse et politique.
+
+La _Society of Jews_ réunira toutes les manifestations des hommes
+d’État, des parlements, des communautés juives, des associations, qui se
+produiront par la parole et par la plume, à la tribune, dans les
+journaux et dans les livres.
+
+De la sorte, la Société apprendra pour la première fois et constatera si
+les Juifs veulent déjà et doivent émigrer dans la Terre promise. La
+Société recevra des communautés juives du monde entier les matériaux
+pour une vaste statistique des Juifs.
+
+Les tâches ultérieures, les études savantes sur le nouveau pays, sur ses
+ressources naturelles, le plan uniforme de la migration et de
+l’établissement, les travaux préliminaires, la législation et
+l’administration, tout cela devra être approprié au but.
+
+A l’extérieur, la Société doit, ainsi que je l’ai dit au commencement,
+dans la partie générale, essayer d’être reconnue comme puissance
+politique constituante. Dans la libre adhésion de beaucoup de Juifs,
+elle peut puiser l’autorité dont elle a besoin vis-à-vis des
+gouvernements.
+
+A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des Juifs, la Société crée
+l’organisation sommaire indispensable pour les premiers temps, la
+cellule primordiale, pour employer un terme d’histoire naturelle, d’où
+doit sortir plus tard l’organisme public de l’État juif.
+
+Le premier but est, ainsi qu’il a déjà été dit, la souveraineté, assurée
+sur la base du droit international, d’une étendue de territoire
+suffisante à nos légitimes besoins.
+
+Après cela, qu’est-ce qui doit être fait?
+
+
+LA PRISE DE POSSESSION
+
+Lorsque les peuples émigraient, dans les temps historiques, ils se
+laissaient porter, pousser, jeter par le hasard. Comme des essaims de
+sauterelles, ils allaient, dans leur migration inconsciente, s’arrêter
+n’importe où. Car, aux temps historiques, on ne connaissait pas la
+terre.
+
+La nouvelle migration juive doit s’effectuer suivant des principes
+scientifiques. Il y a environ quarante ans, les mines d’or étaient
+encore exploitées d’une façon étonnamment naïve. Que d’étranges choses
+se sont passées en Californie! Sur un simple bruit, les _desperados_
+accouraient de toutes les parties du monde, dérobaient la terre, se
+volaient l’or réciproquement et le jouaient ensuite tout aussi
+rapacement.
+
+Et aujourd’hui! Qu’on regarde l’exploitation des mines du Transvaal,
+Plus de vagabonds romantiques. Des géologues et des ingénieurs réfléchis
+y dirigent l’industrie de l’or. Des machines ingénieuses détachent l’or
+de ce qui est reconnu comme pierre. Peu de chose est abandonné au
+hasard.
+
+De même, le nouvel État juif doit être exploré et occupé à l’aide de
+tous les moyens modernes.
+
+Aussitôt que le pays nous sera assuré, le vaisseau de prise de
+possession appareillera pour s’y rendre.
+
+Sur le vaisseau se trouvent les représentants de la Société et de la
+Compagnie et des groupes locaux.
+
+Les premiers occupants ont trois tâches à remplir: 1º l’étude exacte de
+toutes les ressources naturelles du pays; 2º l’organisation d’une
+administration rigoureusement centralisée; 3º le partage des terres. Ces
+tâches se confondent et veulent être remplies d’une manière qui réponde
+au but déjà suffisamment connu.
+
+Une seule chose n’a pas encore été éclaircie: à savoir comment la prise
+de possession pourra s’effectuer, en ce qui concerne les groupes locaux?
+
+En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau territoire, on procède à son
+occupation de façon encore bien primitive. Les occupants se rassemblent
+à la frontière et, à l’heure précise, ils se précipitent tous violemment
+dessus en même temps.
+
+Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder dans le nouveau pays juif. Les
+territoires des provinces et des villes seront vendus aux enchères, non
+pas pour de l’argent, mais pour des travaux à faire. Il aura été établi,
+d’après le plan général, quels sont les routes, les ponts, les
+rectifications de rivières nécessaires aux communications. On réunira
+cela par provinces. A l’intérieur des provinces, les emplacements des
+villes seront vendus aux enchères de la même façon. Les groupes locaux
+contracteront l’obligation d’exécuter le tout convenablement. Ils feront
+face aux dépenses par des impôts autonomes. La Société sera d’ailleurs
+en situation de savoir si les groupes locaux n’assument pas de trop
+lourdes charges. Les collectivités importantes obtiendront de vastes
+champs d’activité. Les grands sacrifices seront récompensés par
+certaines faveurs: des universités, des écoles professionnelles, des
+hautes écoles, des laboratoires, etc. Ceux des établissements de l’État
+qui ne pourront pas être dans la capitale, seront disséminés à travers
+le pays.
+
+Le propre intérêt de l’acquéreur, et, au besoin, les impôts locaux,
+répondront des engagements contractés. Car, de même que nous ne voulons
+ni ne pouvons supprimer la différence entre les divers individus, de
+même nous conserverons celle qui existe entre les groupes locaux. Tout
+s’enchaîne naturellement. Tous les droits acquis seront protégés, tout
+nouveau développement obtiendra l’espace qui lui permettra de
+s’effectuer librement.
+
+Nos gens connaîtront exactement toutes ces choses. Ne voulant surprendre
+ni tromper personne, nous ne voulons pas non plus nous tromper
+nous-mêmes.
+
+Tout sera établi d’avance d’une façon méthodique. Nos plus vives
+intelligences prendront part à l’élaboration de ce projet, que je ne
+puis qu’ébaucher. Toutes les acquisitions sociologiques et techniques du
+temps où nous vivons, et du temps de plus en plus avancé où écherra la
+lente réalisation du projet, devront être employées dans ce but. Toutes
+les découvertes heureuses, celles qui existent déjà et celles qui
+viendront encore seront à utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une
+prise de possession de pays et d’une formation d’État sans exemple dans
+l’histoire, et avec des chances de succès comme il n’en a jamais existé.
+
+
+LA CONSTITUTION
+
+Une des grandes commissions devant être établies par la Société sera le
+Conseil des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront parvenir à
+rédiger une constitution moderne aussi bonne que faire se pourra. Je
+crois qu’une bonne constitution doit être d’une élasticité modérée. Dans
+un autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la forme d’État qui me paraît
+la meilleure. Je considère la monarchie démocratique et la république
+aristocratique comme les plus belles institutions politiques. La forme
+de l’État et le principe de gouvernement doivent se trouver dans une
+opposition médiatrice. Je suis un ami convaincu des institutions
+monarchiques, parce qu’elles rendent possible une politique permanente
+et représentent l’intérêt, lié à la conservation de l’État, d’une
+famille historiquement illustre, née et élevée pour régner. Cependant,
+notre histoire a été si longtemps interrompue, que nous ne pouvons plus
+songer à renouer la chaîne de l’institution. La seule tentative
+s’effondrerait sous le ridicule.
+
+La démocratie, sans l’utile contrepoids d’un monarque, est sans mesure
+dans l’approbation comme dans l’improbation, conduit au bavardage
+parlementaire et à la vilaine catégorie des politiciens professionnels.
+Et puis, les peuples actuels ne se prêtent pas à la démocratie absolue,
+et je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront de moins en moins. La
+pure démocratie suppose notamment des mœurs très simples, et nos mœurs
+se compliquent de plus en plus avec le développement des communications
+et la marche du progrès. «Le ressort d’une démocratie est la vertu», a
+dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on cette vertu, je parle de la
+vertu politique? Je ne crois pas à notre vertu politique, parce que nous
+ne sommes pas autrement que les autres hommes modernes, et parce que,
+dans la liberté, nous ne tarderions pas à lever la crête, comme on dit
+vulgairement. Je considère le referendum comme absurde, car, en
+politique, il n’y a pas de questions simples, qu’on puisse résoudre par
+un oui ou par un non. D’ailleurs, les masses sont encore pires que les
+parlements, accessibles à toutes les croyances erronées et toujours bien
+disposées à l’égard de tous les braillards. Devant un peuple assemblé,
+on ne peut faire ni politique extérieure, ni politique intérieure.
+
+La politique doit être faite d’en haut. Mais, à cet effet, personne ne
+doit être tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et chacun voudra
+monter. De la sorte, il se formera, au sein de notre peuple, un puissant
+courant ascendant. Chacun en particulier croira seulement s’élever
+lui-même, et par là sera élevée la collectivité. L’ascension doit être
+assujettie à une forme morale, utile à l’État et propre à servir l’idée
+nationale.
+
+Voilà pourquoi je songe à une République aristocratique. Cela répond
+aussi à la disposition ambitieuse de notre peuple, laquelle, maintenant,
+a dégénéré en folle vanité. Plus d’une ancienne institution de Venise
+est présente à mes yeux. Mais tout ce par quoi Venise a péri doit être
+évité. Nous nous instruirons aux fautes historiques des autres comme à
+nos propres fautes. Car nous sommes un peuple moderne, et voulons
+devenir le plus moderne. Notre peuple, auquel la Société apportera le
+nouveau pays, acceptera aussi avec reconnaissance la constitution
+qu’elle lui donnera. Mais là où des résistances se produiront, la
+Société les brisera. Elle ne peut se laisser distraire de son œuvre par
+des individus bornés ou mal intentionnés.
+
+
+LA LANGUE
+
+Quelqu’un pensera peut-être qu’il y aura une difficulté dans ce fait que
+nous n’avons plus de langue commune. Nous ne pouvons cependant pas
+parler hébreu entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu pour demander
+en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n’existe pas. Et
+cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la
+chère patrie de sa pensée. En ce qui concerne la possibilité du
+fédéralisme de langues, la Suisse nous offre un exemple décisif. Nous
+resterons aussi là-bas ce que nous sommes à présent, et nous ne
+cesserons jamais d’aimer avec une douce mélancolie nos patries, d’où
+nous avons été écartés.
+
+Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement,
+ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons. C’étaient les
+langues clandestines des prisonniers. Nos instituteurs consacreront à
+cela leur attention. La langue la plus utile à la circulation générale
+s’établira sans contrainte comme langue principale. Notre communauté
+ethnique est particulière, unique; à vrai dire, nous ne nous
+reconnaissons comme appartenant à la même race qu’à la foi de nos pères.
+
+
+THÉOCRATIE
+
+Aurons-nous donc à la fin une théocratie? Non! Si la foi nous maintient
+unis, la science nous rend libres. Par conséquent, nous ne laisserons
+point prendre racine aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques.
+Nous saurons les maintenir dans leurs temples, de même que nous
+maintiendrons dans leurs casernes nos soldats professionnels. L’armée et
+le clergé doivent être aussi hautement honorés que leurs belles
+fonctions l’exigent et le méritent. Dans l’État qui les distingue, ils
+n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient des difficultés
+extérieures et intérieures.
+
+Chacun est aussi complètement libre dans sa foi ou dans son incrédulité
+que dans sa nationalité. Et s’il arrive que des fidèles d’une autre
+confession, des membres d’une autre nationalité habitent aussi chez
+nous, nous leur accorderons une protection honorable et l’égalité des
+droits.
+
+Nous avons appris la tolérance en Europe. Je ne dis même pas cela par
+ironie. L’actuel antisémitisme ne peut passer que dans quelques lieux
+isolés pour de la vieille intolérance religieuse. C’est le plus souvent,
+chez les peuples civilisés, un mouvement par lequel ils voudraient
+chasser le spectre de leur propre passé.
+
+
+LES LOIS
+
+Lorsqu’approchera la réalisation de l’idée de l’État, la _Society of
+Jews_ fera faire, par une commission de jurisconsultes, des travaux
+préliminaires de législation. Pour la période de transition, on peut
+admettre le principe que chacun des Juifs immigrés devra être jugé
+d’après les lois de son ancien pays. Bientôt, il faudra tendre à l’unité
+de législation. Ce doivent être des lois modernes, et là aussi il faut
+employer partout ce qu’il y a de meilleur, ce qui peut donner une
+codification modèle, pénétrée de toutes les justes exigences sociales du
+temps présent.
+
+
+L’ARMÉE
+
+L’État juif est conçu comme État neutre. Il n’a besoin que d’une armée
+composée de professionnels--pourvue, à la vérité, de tous les moyens
+modernes de la guerre--pour le maintien de l’ordre à l’intérieur comme à
+l’extérieur.
+
+
+LE DRAPEAU
+
+Nous n’avons pas de drapeau. Il nous en faut un. Quand on veut conduire
+beaucoup d’hommes, il faut élever un symbole au-dessus de leurs têtes.
+J’imagine un drapeau blanc avec sept étoiles d’or. Le champ blanc
+signifie la vie nouvelle et pure; les sept étoiles sont les sept heures
+d’or de notre journée de travail. Car c’est sous le signe du travail que
+les Juifs s’en vont dans le nouveau pays.
+
+
+TRAITÉS DE RÉCIPROCITÉ ET D’EXTRADITION
+
+Le nouvel État juif doit être fondé honnêtement, car nous songeons à
+notre honneur futur dans le monde. C’est pourquoi toutes les obligations
+contractées dans les anciens lieux d’habitation doivent être loyalement
+remplies.
+
+La _Society of Jews_ et la _Jewish Company_ n’accorderont de voyage à
+bon marché et des faveurs relatives à l’établissement là-bas qu’à ceux
+qui apporteront à leurs autorités un certificat disant: «Parti en bon
+ordre.»
+
+Toutes les demandes de droit privé qui datent encore des pays abandonnés
+peuvent être plus facilement introduites devant les tribunaux de l’État
+juif que partout ailleurs. Nous n’attendrons point de réciprocité. Nous
+ne ferons cela que par égard pour notre honneur. De la sorte, nos
+demandes trouveront aussi les tribunaux mieux disposés qu’ils ne le sont
+peut-être parfois actuellement.
+
+Il va de soi, d’après ce qui a été dit jusqu’ici, que nous livrerons
+plus facilement les criminels juifs que tout autre État, jusqu’au moment
+où nous exercerons le pouvoir judiciaire d’après les mêmes principes que
+les autres peuples civilisés. Une période de transition est donc
+supposée pendant laquelle nous n’admettrons nos criminels qu’après
+qu’ils auront subi la peine. Mais, dès le moment qu’ils l’auront subie,
+nous les admettrons sans restriction.
+
+Même pour les criminels, une vie nouvelle doit commencer parmi nous.
+
+C’est ainsi que, pour beaucoup de Juifs, l’émigration peut être
+considérée comme la terminaison heureuse d’une crise. Les mauvaises
+conditions extérieures, au sein desquelles plus d’un caractère s’est
+corrompu, seront améliorées et des hommes perdus pourront être sauvés.
+Je voudrais raconter ici succinctement une histoire que j’ai trouvée
+dans un rapport sur les mines d’or de Witwatersrand. Un jour, un homme
+arriva au Rand, s’y établit, essaya différentes affaires, sans s’occuper
+toutefois de la recherche de l’or. Enfin, il fonda une fabrique de glace
+qui prospéra, et il gagna bientôt, par son honnêteté, l’estime générale.
+Alors, après des années, il fut subitement arrêté. Il avait commis à
+Francfort, comme banquier, des tromperies, s’était enfui, et il avait
+recommencé au delà des mers, sous un faux nom, une nouvelle existence.
+Mais lorsqu’on l’emmena prisonnier, les hommes les plus considérables
+vinrent à la gare, lui dirent cordialement adieu et au revoir! Car il
+reviendra. Cette histoire est on ne peut plus instructive! Une nouvelle
+existence peut améliorer même les criminels. Et pourtant nous avons
+relativement très peu de criminels parmi nous. Qu’on lise à cet effet
+une intéressante statistique: «La Criminalité des Juifs en Allemagne»,
+par le docteur P. Nathan, de Berlin,--statistique qui a été établie à la
+demande du Comité pour la défense contre les attaques antisémites--sur
+des documents officiels. Mais il est vrai que ce travail bourré de
+chiffres part, comme maintes autres «défenses», de l’erreur qui consiste
+à croire que l’antisémitisme peut être réfuté à l’aide de la raison. Car
+on nous hait vraisemblablement autant à cause de nos qualités que de nos
+défauts.
+
+
+LES AVANTAGES DE L’ÉMIGRATION JUIVE
+
+J’imagine que les gouvernements, volontairement ou sous la pression des
+antisémites, accorderont quelque attention à cet écrit, et peut-être
+même, par-ci par-là, accueillera-t-on, dès le commencement, le projet
+avec sympathie et en donnera-t-on aussi des preuves à la _Society of
+Jews_.
+
+Car, par l’émigration des Juifs, que j’ai en vue, on n’a à redouter
+aucune crise économique. De pareilles crises qui devraient fatalement se
+produire à la suite des persécutions contre les Juifs, seraient, au
+contraire, empêchées par la réalisation de ce projet. Une grande période
+de prospérité commencerait dans les pays actuellement antisémites. Ainsi
+que je l’ai déjà dit souvent, une migration intérieure des citoyens
+chrétiens aura lieu dans les positions des Juifs, lentement et
+méthodiquement abandonnées. Si non seulement on nous laisse faire, mais
+si encore on nous aide, le mouvement sera partout fécond en bons
+résultats. C’est aussi une idée étroite, dont il faut se débarrasser,
+que celle qui veut que le départ de beaucoup de Juifs ait pour
+conséquence l’appauvrissement des pays abandonnés. Un départ par suite
+de persécutions où, à la vérité, des biens sont détruits, tout comme
+dans le désordre d’une guerre, et la retraite paisible et volontaire de
+colons, dans laquelle tout peut se passer au grand jour, franchement et
+ouvertement, avec le respect des droits acquis et en pleine légalité,
+sous les yeux des autorités et sous le contrôle de l’opinion publique,
+sont deux choses bien différentes. L’émigration de prolétaires chrétiens
+dans d’autres parties du monde serait arrêtée par le mouvement juif.
+
+Les États auraient en outre l’avantage que leur commerce d’exportation
+s’accroîtrait puissamment, car, pour longtemps encore, les Juifs émigrés
+là-bas en seraient réduits aux produits européens, et devraient
+nécessairement se les procurer. Par les groupes locaux, un système de
+compensation équitable serait créé, et, pendant de longues années, il
+faudrait encore pourvoir aux besoins ordinaires dans les endroits
+habituels.
+
+L’un des plus grands avantages serait sans doute l’allègement social. Le
+mécontentement social pourrait être apaisé pour un temps qui durerait
+peut-être vingt ans, peut-être plus longtemps, mais qui, en tous les
+cas, se maintiendrait pendant toute la durée de la migration juive.
+
+Le développement, ou, pour mieux dire, la solution de la question
+sociale, ne dépend que du progrès des moyens techniques. La vapeur a
+rassemblé les hommes dans les fabriques, autour des machines, où ils
+sont pressés les uns contre les autres et rendus malheureux les uns par
+les autres. La production est énorme, sans choix, sans méthode,
+conduisant à chaque instant à de graves crises, dans lesquelles, avec
+les patrons, succombent aussi les ouvriers. La vapeur a comprimé les
+hommes les uns contre les autres. L’application de l’électricité les
+dispersera vraisemblablement à nouveau, et, peut-être, les placera dans
+des conditions de travail plus heureuses. En tous les cas, les
+inventeurs techniques, qui sont les vrais bienfaiteurs de l’humanité,
+continueront à travailler, après comme avant le commencement de la
+migration des Juifs, et, il faut l’espérer, à trouver des choses aussi
+merveilleuses que jusqu’à présent, voire même de plus en plus
+merveilleuses.
+
+Déjà le mot «impossible» semble avoir disparu de la langue de la
+technique. Si un homme du siècle dernier revenait, il trouverait toute
+notre vie remplie d’inexplicables enchantements. Partout où nous
+apparaissons, nous autres hommes modernes, avec nos moyens d’action,
+nous transformons le désert en un jardin. Pour la création des villes,
+des années nous suffisent là où, aux époques antérieures de l’histoire,
+il fallait des siècles; l’Amérique nous en fournit des exemples
+nombreux. Les distances ont cessé d’être un obstacle. Le trésor de
+l’esprit moderne contient déjà des richesses inappréciables, que chaque
+jour augmente. Cent mille cerveaux méditent, cherchent sur tous les
+points de la terre, et ce que l’un a découvert appartient l’instant
+d’après à tout le monde.
+
+Nous-mêmes, nous voudrions, dans le pays des Juifs, utiliser, continuer
+toutes les nouvelles expériences. Et comme, par la journée de sept
+heures, nous en faisons une en vue du bien général des hommes, nous
+entendons prendre les devants pour tout ce qui concerne les intérêts
+humains, et représenter, comme pays neuf, un pays d’expérimentation, un
+pays modèle.
+
+Après le départ des Juifs, les établissements créés par eux resteront où
+ils étaient. Et jusqu’à l’esprit d’entreprise des Juifs lui-même sera
+présent là où il est bien vu. Le capital juif mobile cherchera,
+également dans l’avenir, son placement là où la situation est bien
+connue de ses possesseurs. Et, tandis qu’à présent, à cause de la
+persécution, l’argent juif va joindre à l’étranger les entreprises les
+plus lointaines, il contribuera alors, grâce à cette solution pacifique,
+à l’essor ultérieur des pays qui ont été jusqu’ici les lieux
+d’habitation des Juifs.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Dans cet écrit, que j’ai médité longuement et souvent remanié, beaucoup
+de choses cependant ont été omises. On y rencontre encore toujours des
+négligences nuisibles, des lacunes, et aussi des répétitions inutiles.
+
+Le lecteur de bonne foi, assez avisé pour ne pas se borner à la lettre
+qui tue, mais qui aura en vue l’esprit qui vivifie, ne se laissera pas
+dégoûter par les lacunes. Il se sentira bien plutôt incité à consacrer
+sa perspicacité et sa force à l’amélioration d’une œuvre qui n’est point
+personnelle à un seul individu.
+
+N’ai-je pas expliqué des choses qui s’entendent d’elles-mêmes et laissé
+échapper des considérations importantes?
+
+J’ai essayé de réfuter quelques objections, je n’ignore pas qu’il y en a
+encore beaucoup d’autres, il y en a d’élevées et de terre à terre.
+
+Au nombre des objections élevées se trouve celle d’après laquelle la
+détresse des Juifs n’est point la seule qu’il y ait dans le monde. Mais
+je pense cependant que nous devons toujours commencer à faire
+disparaître un peu de misère, ne fût-ce que, provisoirement, notre
+propre misère à nous.
+
+On peut dire, en outre, que nous ne devrions pas créer de nouvelles
+différences entre les hommes, qu’au lieu d’élever de nouvelles
+frontières, nous devrions bien plutôt faire disparaître les anciennes,
+j’estime que ceux qui pensent ainsi sont des rêveurs dignes d’amour,
+mais que le vent aura déjà dispersé à jamais leurs os, sans en laisser
+de traces, alors que les sentiments patriotiques fleuriront encore
+toujours. La fraternité universelle n’est même pas un beau rêve.
+L’ennemi est utile pour les suprêmes efforts de la personnalité.
+
+Mais comment? Les Juifs n’auraient sans doute plus d’ennemis dans leur
+propre État; or, comme ils s’affaiblissent dans la prospérité et
+disparaissent, c’est surtout alors que le judaïsme périrait. Mon avis
+est que, comme toutes les autres nations, les Juifs auront toujours
+assez d’ennemis. Mais lorsqu’ils se trouveront sur leur propre sol, ils
+ne pourront plus jamais être dispersés dans le monde. Aussi longtemps
+que la civilisation ne s’écroulera pas, la dispersion des Juifs ne
+pourra plus se répéter. Cette éventualité, un niais seul peut la
+redouter. La civilisation actuelle a assez de puissance pour se
+défendre.
+
+Les objections terre à terre sont innombrables, de même qu’il y a aussi
+plus d’hommes terre à terre que d’esprits élevés. J’essaie d’avoir
+raison de quelques idées étroites. Celui qui veut se placer derrière le
+drapeau blanc aux sept étoiles doit coopérer à cette lutte pour la
+diffusion des lumières. Peut-être la lutte devra-t-elle être entreprise
+tout d’abord contre certains Juifs méchants, bornés et sans générosité.
+
+Ne dira-t-on pas que je fournis des armes aux antisémites? Pourquoi?
+Parce que je conviens de ce qui est vrai? Parce que je ne prétends pas
+que nous n’ayons que des hommes excellents parmi nous?
+
+Ne dira-t-on pas que j’indique une voie par laquelle on pourrait nous
+nuire? Je le conteste de la façon la plus absolue. Ce que je propose ne
+peut s’exécuter que par le libre consentement de la majorité des Juifs.
+On peut nuire à certains Juifs individuellement, même aux groupes des
+Juifs actuellement les plus puissants, mais jamais plus, par l’État, à
+tous les Juifs. On ne peut plus supprimer l’égalité des droits des Juifs
+là où elle a été consacrée par la loi. Car la première tentative faite
+dans ce but jetterait tous les Juifs, pauvres ou riches, dans les partis
+révolutionnaires. Déjà, le commencement d’injustices officielles contre
+les Juifs a partout comme conséquence des crises économiques. On ne peut
+donc pas, à vrai dire, entreprendre grand’chose d’efficace contre nous,
+si l’on ne veut pas se faire mal à soi-même. Par là, la haine ne cesse
+de grandir. Les riches n’en éprouvent que peu d’effet. Mais nos pauvres!
+Que l’on demande à nos pauvres, qui, depuis le renouvellement de
+l’antisémitisme, ont été épouvantablement _prolétarisés_.
+
+Quelques Juifs aisés penseront-ils que l’oppression n’est pas encore
+assez grande pour émigrer, et que, même lors des expulsions violentes,
+l’on a vu avec combien peu d’empressement nos gens s’en sont allés? Oui,
+parce qu’ils ne savent où diriger leurs pas! Parce qu’ils ne sortent
+d’une misère que pour se précipiter dans une autre. Mais nous leur
+montrons le chemin de la Terre Promise. Et contre la terrible puissance
+de l’habitude doit combattre la superbe puissance de l’enthousiasme.
+
+Les persécutions ne sont plus aussi malignes qu’au moyen-âge. Oui, mais
+notre sensibilité s’est accrue, de sorte que nous ne sentons pas la
+diminution de la souffrance. La longue persécution a surexcité nos
+nerfs.
+
+Et, dira-t-on encore: l’entreprise est désespérée, même si nous obtenons
+le pays et la souveraineté, parce que seuls les pauvres s’en iront? Eh!
+mais ce sont justement ceux-là dont nous avons tout d’abord besoin! Les
+_desperados_ seuls sont bons comme conquérants.
+
+Quelqu’un dira-t-il: oui, si cela était possible on l’aurait déjà fait?
+
+Autrefois ce n’était pas possible. Mais c’est possible maintenant. Il y
+a encore cent ans, cinquante ans, c’eût été une rêvasserie. Aujourd’hui,
+tout cela est la réalité. Les riches qui possèdent une si délicieuse vue
+d’ensemble sur les acquisitions techniques, savent très bien tout ce qui
+peut être fait avec de l’argent. Et c’est ainsi que cela se passera:
+justement les pauvres et les simples, qui ne se doutent point du pouvoir
+que l’homme a déjà sur les forces de la nature, croiront le plus
+fortement au nouveau message. Car ils n’ont point perdu l’espérance en
+la Terre Promise.
+
+La voilà, Juifs! Pas de fable, pas de tromperie! Chacun peut s’en
+convaincre, car chacun apporte là-bas un morceau de Terre Promise: l’un
+dans sa tête, l’autre dans ses bras, l’autre enfin dans son bien acquis.
+
+Maintenant, cela pourrait paraître comme une entreprise de lente
+réalisation. Même dans le cas le plus favorable, le commencement de la
+fondation de l’État se ferait encore attendre nombre d’années. Pendant
+ce temps, les Juifs seront raillés, battus, écorchés, pillés et assommés
+dans mille endroits à la fois. Non, il suffit seulement que nous
+commencions à réaliser le projet, pour que l’antisémitisme cesse
+aussitôt et partout. Car c’est la conclusion de la paix.
+
+La nouvelle de la formation de la _Jewish Company_, lorsque cette
+dernière pourra être considérée comme un fait accompli, sera portée en
+un jour, par l’étincelle de nos fils, aux points les plus éloignés du
+globe.
+
+Et aussitôt, on sentira l’allègement. Sur l’heure, se produira, dans
+notre bourgeoisie, l’écoulement de la surproduction en intelligences
+moyennes. Cette surproduction s’en ira là-bas, dans notre organisation
+initiale, former nos premiers ingénieurs, nos officiers, nos
+professeurs, nos employés, nos avocats, nos médecins. Le mouvement se
+continuera rapidement et cependant sans secousse. On priera dans les
+temples pour la réussite de l’œuvre. Mais dans les églises aussi! C’est
+la fin d’une vieille oppression sous laquelle tous ont souffert.
+
+Mais, tout d’abord, il faut que la lumière se fasse dans les cerveaux.
+Il faut que la pensée vole jusqu’aux derniers nids lamentables où
+habitent les nôtres. Ils se réveilleront de leur rêve brumeux. Car pour
+nous tous commencera une vie nouvelle--avec de nouvelles destinées. Il
+suffit que chacun pense à soi, pour que le courant se développe,
+impétueux.
+
+Et quelle gloire attend les champions désintéressés de cette cause!
+
+C’est pourquoi je crois qu’une génération de Juifs admirables sortira de
+terre. Les Macchabées ressusciteront.
+
+Je répète une fois encore le mot du commencement: «Les Juifs qui le
+veulent auront leur État.»
+
+Nous devons enfin vivre en hommes libres sur notre propre motte de terre
+et mourir tranquilles dans notre propre patrie.
+
+Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et
+grandi de notre grandeur.
+
+Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière
+agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de
+l’humanité.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Portrait de Théodore Herzl Frontispice
+ Introduction, par Baruch Hagani 7
+ Préface 33
+ Introduction 41
+
+ CHAPITRE I.--Considérations générales 69
+ La question juive 71
+ Essais de solution tentés jusqu’à ce jour 76
+ Des causes de l’antisémitisme 81
+ Conséquences de l’antisémitisme 85
+ Le projet 88
+ Palestine ou Argentine? 94
+ Le besoin, l’organe, les relations 96
+
+ CHAPITRE II.--La Jewish Company 101
+ Traits principaux 103
+ Affaires immobilières 105
+ L’achat de la terre 108
+ Les constructions 110
+ Habitations ouvrières 112
+ Les ouvriers non professionnels (_unskilled labourers_) 115
+ La journée de sept heures 117
+ L’assistance par le travail 122
+ Le marché 125
+ Autre catégorie d’habitations 128
+ De quelques formes de la liquidation 130
+ Les garanties de la Compagnie 137
+ De quelques travaux de la Compagnie 142
+ Impulsion industrielle 145
+ Les artisans 149
+ L’opération financière 150
+ Les groupes locaux (_Transplantation_) 159
+ La migration par groupes 161
+ Nos Pasteurs 165
+ Les hommes de confiance des groupes locaux 166
+ Les plans des villes 169
+ L’émigration des classes moyennes 171
+ Le phénomène de la foule 173
+ Notre «matériel humain» 183
+ Petites habitudes 186
+
+ CHAPITRE III.--La «Society of Jews» et l’État juif 189
+ «Negotiorum Gestio» 191
+ Le «Gestor» des Juifs 199
+ La prise de possession 202
+ La constitution 207
+ La langue 211
+ Théocratie 213
+ Les lois 214
+ L’armée 215
+ Le drapeau 216
+ Traités de réciprocité et d’extradition 217
+ Les avantages de l’émigration juive 220
+
+ Conclusion 227
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 31 MAI 1926
+ PAR F. PAILLART A
+ ABBEVILLE (SOMME).
+
+
+
+
+LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
+
+28, Rue Lamartine, PARIS (IXe)
+
+Téléph.: Trudaine 24-33 R. C. Seine 79.725
+
+Extrait de notre Catalogue:
+
+
+ Benamozegh (Élie). Morale Juive et Morale Chrétienne. Un
+ beau volume in-8 de XVI-342 pages sur papier vélin à la
+ forme. Cartonné. 30 fr.
+
+ Les récents travaux de l’exégèse critique et historique
+ ont considérablement modifié le point de vue des savants
+ sur les origines chrétiennes. Ils ont éclairci d’un jour
+ tout nouveau la séparation opérée entre le Judaïsme et le
+ Christianisme et la position respective des deux
+ religions. L’œuvre d’_Élie Benamozegh_ représente la
+ contribution inappréciable d’un savant juif éminent et
+ elle projette une lumière décisive dans l’étude des
+ sources évangéliques. Jamais les influences qui ont agi
+ dans la rédaction des premiers documents du christianisme
+ et la constitution de sa morale et de sa théologie,
+ n’avaient été analysées d’une façon plus pénétrante.
+ L’apologie du Judaïsme qui s’en dégage est d’une solidité
+ incomparable. Au moment où le rôle de l’apôtre Paul se
+ trouve placé par les exégètes au premier rang des données
+ historiques certaines en ce qui concerne la fondation du
+ Christianisme, le volume de Benamozegh apporte sur les
+ doctrines pauliniennes, dans leurs rapports avec le
+ Judaïsme, une critique extrêmement serrée et d’une rare
+ originalité. Une étude sur l’Islamisme complète ce
+ remarquable ouvrage.
+
+ Danon (Abraham). Contribution à l’histoire des Sultans
+ Osman II et Mouçtafa Ier. Texte français, hébreu, arabe
+ et turc (ce dernier en caractères hébraïques). Un vol.
+ in-8, tiré sur les presses de l’Imprimerie Nationale. 12 fr.
+
+ Cet ouvrage du regretté Grand-Rabbin de Turquie raconte,
+ dans tous ses détails, et à l’aide de _documents inédits_
+ hébraïques, arabes et turcs, en prose et en vers, les
+ péripéties du premier assassinat commis en 1622 sur la
+ personne d’un sultan, et la substitution violente d’un
+ souverain à un autre. Cette date marque le véritable début
+ de la décadence de la Turquie. Les grands historiens
+ Hammer, Jorga, etc., qui pourtant ont rapporté ce
+ tragique épisode, n’ont pas connu les manuscrits sur
+ lesquels est basé cet ouvrage et qui, à tous les points de
+ vue, offrent un intérêt remarquable.
+
+ Elmaleh (Abraham). Nouveau dictionnaire hébreu-français
+ contenant:
+
+ 1º La nomenclature et la traduction de tous les mots
+ hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, la
+ littérature talmudique et post-talmudique, dans le Rituel
+ des Prières journalières, dans les littératures
+ hébraïques du moyen âge, moderne et contemporaine;
+
+ 2º L’explication, suivant les commentaires les plus
+ accrédités, des passages bibliques présentant quelque
+ difficulté; etc., etc.
+
+ Grand volume in-8º de plus de 1700 pages, cartonné. 175 fr.
+
+ * * * * *
+
+ Fleg (Edmond). Le Mur des Pleurs 9 fr.
+ -- Le Psaume de la Terre Promise 3 fr.
+ Kompert (Léopold). Scènes du Ghetto. Contes juifs. 10 fr.
+ Meiss (Grand-Rabbin Honel). «Moschelich». Contes
+ d’avant-guerre. (Recueil savoureux de contes juifs
+ d’Alsace). 8 fr.
+ Bloch (Grand-Rabbin Isaac). Inscriptions tumulaires des
+ anciens cimetières d’Alger, recueillies, traduites,
+ commentées et accompagnées de notices biographiques. 20 fr.
+ -- Les Israélites d’Oran, de 1792 à 1815, d’après des
+ documents inédits 10 fr.
+ -- Petit Catéchisme Israélite 1.25
+ -- Le Judaïsme et la Femme 3.50
+ -- Les Fils de Samson. _Histoire juive_ 7 fr.
+ Clemenceau (Georges), ancien Président du Conseil. Au pied
+ du Sinaï. Contes juifs 6 fr.
+ Bloy (Léon). Le Salut par les Juifs 3 fr.
+ Jacobowski (L.). Werther le Juif. Roman 9 fr.
+ Arnaud (Camille). Essai sur la condition des Juifs en
+ Provence, au Moyen Age 5 fr.
+ Eizenstein (J. D.). Ozar Israel. Encyclopédie en hébreu de
+ toutes les matières concernant les Juifs et le Judaïsme.
+ Très important ouvrage embrassant tous les domaines de la
+ culture juive.
+ 10 volumes petit in-40, formant un ensemble de 4.000
+ pages de texte à 2 colonnes, reliés toile pleine et livrés
+ dans un étui 650 fr.
+ Lewner (I. B.). Kol Agadoth Israel. Recueil de toutes les
+ Agadoth, depuis la création du Monde jusqu’aux temps
+ modernes. 5 tomes en 2 vol. rel. toile. Texte hébreu 80 fr.
+ Maïmonide. _Morê Nebu’him_. Le Guide des Égarés. Trad.
+ hébraïque du texte arabe par Rabbi J. Al-Harizi, avec
+ annotations critiques par le Dr Scheyer. Publié pour la
+ première fois d’après un ancien manuscrit de la
+ Bibliothèque Nationale de Paris. 3 volumes 100 fr.
+ Fridman (Grand-Rabbin L.). Méthode autodidactique de langue
+ hébraïque 6.50
+ Ventura (M.). Cours d’initiation à la Lecture Hébraïque,
+ d’après la méthode syncrétique. (Avec illustrations). 5 fr.
+ Karpeles (G.). Histoire de la littérature juive. Trad. p.
+ Isaac Bloch et Émile Lévy 60 fr
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+Vient de paraître:
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+ LA BIBLE
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+ Un monument de l’art moderne palestinien
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+ (31 1/2 × 36 1/2 cm.)
+ reproduites en fac-similés d’après les dessins originaux de
+ ABEL PANN
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+ 1er volume paru:
+ DU DÉLUGE JUSQU’A LA DESTRUCTION DE SODOME ET GOMORRHE.
+ En souscription. Prix: $ 10.--
+ Édition de luxe, pleine reliure cuir. Prix: $ 50.--
+
+Envoi franco d’une notice illustrée, sur simple demande.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***