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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***
+
+
+
+
+
+
+ THÉODORE HERZL
+
+ L’ÉTAT JUIF
+ Essai d’une solution de la question juive
+
+ ÉDITION AUGMENTÉE
+ D’UNE INTRODUCTION
+ PAR
+ BARUCH HAGANI
+
+ ET ORNÉE D’UN PORTRAIT DE L’AUTEUR
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
+ 28, RUE LAMARTINE (IXe)
+ 5686--1926
+
+
+
+
+OUVRAGES DE BARUCH HAGANI:
+
+
+Le Sionisme politique et son fondateur: Théodore Herzl (1860-1904).
+Paris, Payot, 1918, un vol. in-16. 5 francs.
+
+Bernard Lazare (1865-1903). Avec un portrait gravé sur bois par Ivan
+Lebedeff. Paris, Librairie d’action d’art de la Ghilde «_Les
+Forgerons_», 1919, une plaquette in-16. 3 francs.
+
+Vita di Teodoro Herzl. Con prefazione di Francesco Ruffini. Roma, La
+Voce, 1919, in vol. in-16. 4 lires.
+
+Le Sionisme politique. Précurseurs et Militants: Le Prince de Ligne.
+Paris, Beresniak, 1920, une plaquette in-16. 3 francs.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ, DE CET OUVRAGE, DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU
+JAPON, NUMÉROTÉS DE I à X; CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE
+HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS DE XI à LX; DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR
+VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, NUMÉROTÉS DE 1 à 200; ET DIX EXEMPLAIRES
+HORS COMMERCE SUR PAPIER MADAGASCAR, MARQUÉS DE A à J.
+
+EXEMPLAIRE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE
+
+Nº
+
+
+
+
+[Illustration: Théodore HERZL en 1896]
+
+
+
+
+_INTRODUCTION_
+
+PAR
+
+BARUCH HAGANI
+
+
+M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui est la Providence de tous ceux
+qui, en France, sont préoccupés, à des titres divers, par la question
+juive, a eu l’heureuse idée de rééditer l’_État Juif_ de Théodore Herzl,
+le fondateur du sionisme politique.
+
+On parle beaucoup en France, depuis quelque temps, de Herzl et du
+sionisme, mais rares sont encore ceux qui, dans le grand public, sont à
+même de se renseigner sur ce mouvement par une documentation de première
+main. La littérature sioniste en langue française est très pauvre et
+l’_État Juif_, qui parut presque simultanément en allemand, en anglais
+et en français[1], n’a pour ainsi dire guère été réimprimé depuis dans
+cette dernière langue[2], alors qu’il a eu de nombreuses éditions dans
+les deux autres.
+
+ [1] La version française parut d’abord dans la _Nouvelle Revue
+ Française Internationale_ (numéros de décembre 1896 et de janvier
+ 1897) que dirigeait Mme Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage
+ à part avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis
+ longtemps.
+
+ Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront, nous avons
+ respecté, malgré ses imperfections grammaticales, la langue de cette
+ version, qui est, sans doute aucun, celle que _Herzl_ fit lui-même,
+ ou qu’il fit faire sous ses yeux.
+
+ [2] Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui, a été faite en
+ 1923 par les soins du journal _Pro Israel_ de Salonique.
+
+C’est cependant à Paris, où il était alors correspondant de la _Neue
+Freie Presse_, que Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la parution
+marque une date si importante dans l’histoire du sionisme et par
+conséquent dans l’histoire du judaïsme contemporain.
+
+ * * * * *
+
+Fils unique de parents aisés qui jamais ne le contrarièrent dans le
+moindre de ses goûts, vivant de la vie élégante et facile qui était
+alors celle de la capitale autrichienne, d’une séduction physique et
+morale telle qu’elle ne laissait indifférents ni les hommes les plus
+fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl avait adopté sans effort
+la philosophie courante de son époque. Il écrivit des poésies où
+l’influence de Musset était relevée par celle de Heine, des feuilletons
+où beaucoup de scepticisme se mêlait à une sentimentalité à fleur d’âme,
+des pièces de théâtre, où «l’esprit parisien» se combinait agréablement
+avec la «gemüthlichkeit» viennoise. Son rêve le plus audacieux se
+haussait jusqu’à celui de devenir l’amuseur public et grassement
+rétribué de cette insouciante bourgeoisie d’avant-guerre qui faisait la
+loi dans les capitales occidentales. Il n’avait oublié qu’une chose:
+c’est qu’il appartenait à un peuple tragique, dont la plus minime partie
+seulement avait à peine conquis sa place au soleil et que, dans l’ombre
+des boutiques, des sacristies et des bureaux de presse, on s’apprêtait à
+ramasser les calomnies destinées à la lui ravir. La grandeur de Herzl
+est précisément d’avoir saisi dans toute sa profondeur la signification
+des évènements qui se préparaient et d’en avoir pris virilement son
+parti. Le jour où, après mûres réflexions, il fut convaincu qu’il
+faisait fausse route et que décidément la vie, pour un Juif de sa
+trempe, ne pouvait décemment se présenter sous les espèces d’une comédie
+amusante, il dépouilla résolument sa défroque de clown et, au grand
+ébahissement de ceux qui croyaient le mieux le connaître, il fit
+subitement figure de prophète...
+
+«_L’État Juif, essai d’une solution moderne de la question juive_», fut
+écrit dans les quelques mois qui précédèrent le retour de Herzl à
+Vienne[3], où il venait d’être nommé directeur littéraire de son
+journal, dans une véritable fièvre de création. Il y songeait la nuit,
+le jour, au milieu des occupations les plus diverses, à la Chambre, à
+l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand Prix, et, dès qu’il le pouvait,
+il jetait sur le papier des notes, de brèves indications, des bouts de
+phrases et des rudiments d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de
+leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses méditations, ne pas
+interrompre le fil de sa pensée. «Je ne me souviens pas, dit-il, avoir
+jamais rien écrit dans un tel état d’exaltation... Heine raconte qu’il
+entendait sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle lorsqu’il
+composait certains de ses vers. Il me semblait aussi entendre au-dessus
+de moi quelque chose d’assez semblable à un frémissement.» _L’État
+Juif_, cependant, ne se ressent nullement de l’exaltation dans lequel il
+a été composé. Le livre est écrit dans un langage sobre, nerveux, sans
+trace aucune de mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche ni à
+apitoyer les lecteurs sur la situation présente des Juifs ni à les
+enthousiasmer par un tableau idyllique de leur sort futur. «C’est
+presque une affaire qu’il leur soumet» remarque quelqu’un...
+
+ [3] Mi-juillet 1895.
+
+L’opuscule pourrait naturellement se diviser en deux parties d’inégale
+longueur: dans la première, qui sert d’introduction, l’auteur trace une
+esquisse rapide, mais combien pénétrante et vigoureuse, de l’état
+présent de la question juive; dans la seconde, qui forme le corps de
+l’ouvrage, il développe, avec force détails, la solution qu’il
+préconise. Dans la première, il démontre la nécessité pour les Juifs de
+reconstituer leur nationalité; dans la seconde, il indique les voies et
+moyens propres à atteindre ce but.
+
+«La question juive existe, dit Herzl, il serait puéril de le nier. Elle
+existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible. Là
+où elle n’existe pas, elle est importée par les Juifs qui émigrent. Nous
+nous dirigeons naturellement vers les pays où l’on ne nous persécute
+pas, mais notre apparition provoque la persécution.»
+
+Pour résoudre cette question, deux moyens ont été, jusqu’ici,
+empiriquement employés: le premier est l’antisémitisme, le second
+l’émancipation. Tous deux sont inefficaces. Par l’antisémitisme, on ne
+fait que renforcer le particularisme des Juifs, réveiller leur
+conscience ethnique; par l’émancipation, on donne libre jeu à leurs
+facultés natives, on exagère l’anomalie de leur situation économique. La
+concurrence sociale s’exerçant alors à leur avantage dans certaines
+branches de l’activité humaine (commerce, finances, carrières libérales)
+provoque à nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle vicieux dont il est
+impossible de sortir, même par la tangente de l’union mixte, seule
+condition d’une assimilation véritable. Qui ne voit en effet que, pour
+que le mariage mixte se généralisât, pour que le vieux préjugé contre
+les Juifs fût surmonté, il leur faudrait acquérir au préalable une telle
+puissance sociale qu’elle équivaudrait à leur domination économique: «Et
+si la puissance actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage et de
+désespoir, à quels transports ne faudrait-il pas s’attendre à la suite
+d’un nouvel accroissement de cette puissance!»
+
+L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment condamné à cette rage
+impuissante. Non seulement l’ennemi ne viendra pas à bout de nous par la
+persécution, mais il lui est impossible, dans l’état actuel des choses,
+d’entreprendre contre nous rien qui nous atteigne réellement. Enlever
+aux Juifs l’égalité des droits, là ou elle existe, cela les
+précipiterait tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires.
+S’attaquer à leurs richesses? Comment le faire sans provoquer de graves
+crises économiques qui ne se borneraient nullement aux Juifs, leurs
+premières victimes? Quant à attendre au contraire la solution de la
+question juive des progrès de la tolérance et de la bonté parmi les
+hommes, c’est là un vain espoir dont les faits ont mille fois montré
+l’inanité, «un pur radotage sentimental».
+
+Telle est la question qui, depuis cent ans, fait le désespoir de tous
+les peuples civilisés. C’est un «vestige du moyen âge» dont, avec la
+meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se débarrasser.
+
+Ils le pourraient cependant, en plaçant la question sur son véritable
+terrain, qui est le terrain politique international.
+
+«La question juive n’est ni une question économique, ni une question
+religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de
+l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut,
+avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les
+grandes puissances.»
+
+L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son
+homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple,
+«un peuple un». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un
+territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la
+question juive sera résolue. Sans doute, quelques tentatives ont été
+faites en ce sens et semblent avoir échoué. C’est que ces tentatives
+étaient trop mesquines, leur point de départ trop précaire; c’est que
+les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire appel aux sentiments
+profonds des masses juives, ont méconnu leurs besoins essentiels.
+
+«Personne au monde n’est assez puissant ni assez riche pour transporter
+un peuple d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable de le faire.
+
+«L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. Dans la longue
+nuit de leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve royal:
+_L’an prochain à Jérusalem!_ Tel est notre vieux mot. Il s’agit
+maintenant de montrer que cet espoir peut se transformer en une
+splendide réalité.»
+
+Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions
+ignorer. Des colonies se détachent de leur mère-patrie, des vassaux
+s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se
+constituent aussitôt en États libres. Le peuple juif, il est vrai, n’a
+pas encore de territoire qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les
+étendues territoriales qui constituent l’État, ce sont les hommes réunis
+par une souveraineté. Le peuple est la base personnelle de l’État, le
+pays la base matérielle, et, de ces deux bases, la base personnelle est
+la plus importante. S’il faut d’ailleurs fonder en droit le nouvel État
+Juif, le vieux code romain ne nous en fournit-il pas la possibilité?
+N’a-t-il pas institué la _Negotiorum gestio_ qui nous montre comment on
+peut sauver les affaires d’un homme absent ou empêché? La _Negotiorum
+gestio_ donne à chacun le droit d’intervenir, de prendre par pitié, par
+amitié, la charge des biens d’autrui quand ils sont en danger. Il le
+fait de son propre chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité
+supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface de la terre, incapables
+de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques, sont ce
+propriétaire absent ou empêché! Il leur faut un _gestor_.
+
+Ce _gestor_ ne sera pas un seul individu, mais une personne morale,
+appelons-la _Society of Jews_ parce que c’est probablement dans la
+sphère des Juifs anglais qu’elle se constituera et qu’il lui faudra, à
+ses débuts, la protection d’une grande puissance résolument philosémite.
+Cette institution, qui puisera son autorité dans la valeur morale de ses
+membres et dans la libre adhésion des Juifs du monde entier, sera
+reconnue par les gouvernements comme puissance politique constituante.
+
+Aidée par eux, elle commencera par s’assurer, sur la base du droit
+international, la souveraineté d’une étendue de territoire. Faudra-t-il
+préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce qu’on lui
+donnera, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion juive à
+cet égard. L’Argentine est un pays très fertile et peu peuplé, mais
+mille liens historiques nous rattachent à la Palestine.
+
+«Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la Palestine, nous pourrions nous
+faire forts de régler complètement les finances de la Turquie... Nous
+formerions un État neutre, en rapports constants avec l’Europe qui
+garantirait notre existence... En ce qui concerne les Lieux Saints de la
+chrétienté, on pourrait trouver une forme d’exterritorialité qui
+sauvegarderait tous les intérêts. Nous formerions la garde d’honneur
+autour des Saints Lieux et garantirions de notre existence
+l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait pour nous
+le grand symbole de la solution de la question juive après dix-huit
+siècles de cruelles souffrances.»
+
+Une fois le territoire obtenu, la _Society of Jews_ aurait à s’occuper
+d’organiser, d’une part l’émigration des Juifs, d’autre part la prise de
+possession de ce territoire. A cet effet, elle déléguerait une partie de
+ses pouvoirs à une nouvelle institution, la _Jewish Company_, personne
+juridique également placée sous la protection des lois anglaises, qui
+aurait pour mission de liquider les intérêts matériels des émigrants et
+de jeter dans le nouveau pays les bases de relations économiques
+normales et scientifiques. Cette nouvelle institution serait conçue sur
+le modèle des grandes compagnies territoriales. Ce serait une société
+par actions au capital de un milliard de francs, par exemple, fondée par
+un consortium de financiers ou, à défaut, par souscription publique. En
+se substituant aux particuliers dans le transfert de leurs biens
+immeubles, elle serait à même d’assurer à ses actionnaires des bénéfices
+notables; mais surtout il lui serait possible d’agir lentement, avec
+prudence, et d’éviter ainsi les crises économiques inséparables d’un
+exode désordonné. Elle aurait également à cœur de faciliter peu à peu
+aux non-Juifs la récupération des positions évacuées par les Juifs.
+L’exode lui-même ne serait ni brutal ni obligatoire. «Ne s’en iront que
+ceux qui sont sûrs d’améliorer par là leur situation économique. D’abord
+les désespérés, ensuite les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin les
+riches.»
+
+A la _Jewish Company_, surveillée par la _Society of Jews_, incomberait
+également la charge d’organiser le travail des premiers arrivants qui
+seraient probablement dans le plus grand dénuement. Elle adopterait la
+pratique du _truck System_, bien que l’auteur la réprouve en principe.
+Mais il la croit nécessaire dans les débuts de la colonisation. La
+journée de travail serait limitée à sept heures, mais chaque ouvrier
+pourrait poursuivre son labeur pendant trois heures supplémentaires, qui
+seraient alors rétribuées, car il faut développer le goût de l’épargne
+chez les nouveaux arrivants. L’organisation du travail serait toute
+militaire avec des grades, de l’avancement et des retraites. Les
+mendiants ne seraient pas tolérés; quiconque ne voudrait pas travailler
+en liberté serait mis dans une maison de travail. Les travaux pénibles
+seraient interdits aux femmes. Les maisons ouvrières ne ressembleraient
+pas à des casernes, elles seraient confortables et plaisantes.
+
+D’après un plan préalablement dressé, ces pionniers de la colonisation
+juive construiraient des chemins de fer, des ponts, des routes,
+établiraient des télégraphes, rectifieraient des rivières. «Leur travail
+produirait la circulation des richesses, la circulation des marchés, et
+les marchés attireraient de nouveaux colons.» Chacun viendrait
+volontairement à ses risques et périls, mais les émigrants auraient
+intérêt et plaisir à venir par groupes de familles, d’amis, de
+concitoyens. Chaque groupe d’émigrants aurait à sa tête un rabbin; les
+organisateurs devraient apporter tous leurs soins à ne pas jeter le
+trouble dans les consciences, ni même dans les habitudes, si minimes
+soient-elles.
+
+Lorsque le noyau du futur État serait suffisamment consistant, la
+_Society of Jews_ devrait s’occuper d’élaborer une constitution.
+
+«Je tiens la Monarchie démocratique ou la République aristocratique pour
+les meilleures formes de l’État. Il faudra éviter avec soin la
+démagogie, les excès du parlementarisme et l’intrusion de la vilaine
+catégorie de politiciens professionnels.»
+
+La direction politique doit venir d’en haut. Cependant, dans l’État
+juif, personne ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et voudra
+s’élever...
+
+«C’est pourquoi je pense à une République aristocratique... Mainte
+institution de Venise se présente à mon souvenir... Aurons-nous une
+théocratie? Non, la croyance nous a réunis, mais la science nous
+libère.»
+
+Les prêtres resteraient au temple et les soldats à la caserne. Car il y
+aurait des soldats, c’est-à-dire une armée de métier indispensable pour
+maintenir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. Chacun serait libre de
+ses croyances et de ses opinions, chacun garderait sa langue qui est «la
+chère patrie de sa pensée.» Enfin les étrangers qui viendraient
+s’établir dans l’État juif jouiraient de l’égalité des droits.
+
+En Europe, cependant, une ère de prospérité s’ouvrirait pour les pays
+délaissés, car, comme nous l’avons vu, il se produirait une immigration
+interne des citoyens chrétiens qui réoccuperaient les positions
+abandonnées par les Juifs, et le nouvel État, d’autre part,
+constituerait pour ces pays un important débouché économique. Il serait
+une nouvelle conquête sur la barbarie, un triomphe de plus à l’actif de
+la civilisation.
+
+Le projet qui vient d’être exposé n’est ni une utopie, ni un plan
+définitif d’organisation. Si l’auteur, tout en restant sobre de détails
+pittoresques, a dû minutieusement exposer certains ressorts du mouvement
+qu’il préconise, c’est précisément pour montrer qu’il croit fermement à
+sa possibilité: «Les Juifs qui le voudront auront leur État, et ils
+l’auront mérité.»
+
+ * * * * *
+
+Telle est la substance de _l’État Juif_. Il n’apportait au sionisme rien
+de théoriquement essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même qui,
+jusque-là, avait vécu absolument à l’écart des milieux juifs et ignorait
+absolument qu’il avait eu des précurseurs, le reconnut plus tard.
+«Peut-être, écrivit-il, n’aurais-je pas osé publier mon livre si j’avais
+connu les travaux plus importants de l’Allemand Hess et du Russe
+Pinsker.» Sans parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont le livre
+était encore trop imprégné, aux yeux de certains, de sentimentalité
+messianique, Pinsker, en effet, avait analysé avec une vigueur et une
+pénétration au moins égales à celles de Herzl la «psychose»
+antisémitique. Nathan Birnbaum avait posé, trois ans avant Herzl, tous
+les postulats du sionisme politique avec une clarté telle que le
+programme de Bâle semble être la codification pure et simple de sa
+brochure. Par contre, les idées les plus originales de Herzl en matière
+de droit public et de colonisation, le gestor, la charte, la
+transplantation en masse, se sont montrées irréalisables... Mais la
+grandeur de Herzl est d’un autre ordre et dépasse infiniment toutes les
+formules politiques et tactiques. Il a apporté au sionisme ce que ni
+Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne pouvaient lui donner: le facteur
+personnel, la foi communicative, la suggestion féconde. Pour saisir sur
+le vif le secret de cette influence, pour ainsi dire magnétique, exercée
+par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté dans la bataille sioniste, et
+ne lui ait imprimé une allure décisive, il faut lire une lettre exquise
+qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge et romancier autrichien bien connu,
+qui fut le condisciple de Herzl à l’Université de Vienne, lui adressa
+vers 1892, et l’on reconnaîtra que Herzl était de toute éternité
+prédestiné à devenir un «conducteur d’hommes[4]».
+
+ [4] Voir LÉON KELLNER. _Theodor Herzl’s Lehrjahre_. R. Löwit Verlag,
+ Wien-Leipzig, 1920, p. 108.
+
+«Il présentait en quelque sorte dans sa personne l’image même de son
+peuple», a écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn. Petit,
+contrefait, souffreteux, timide, bégayant, circonspect, Mendelssohn, en
+effet, évoque parfaitement en notre esprit l’image du peuple juif
+entr’ouvrant peureusement la porte du ghetto médiéval. Un siècle se
+passe. A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé les membres
+engourdis du peuple éternel, voici que sa taille se redresse, que son
+regard reprend de l’assurance, que son œil fixe à nouveau l’avenir. Ces
+vertus passives, monacales, qui faisaient croire à Moses Mendelssohn que
+son peuple n’aurait peut-être jamais l’énergie nécessaire pour
+entreprendre la résurrection de sa patrie ancestrale, se muent en vertus
+viriles, agissantes. Et c’est Théodore Herzl qui, désormais, apparaît
+comme l’image même de ce peuple... la radieuse image qui depuis trente
+ans fait rêver nos adolescents et leur insuffle le courage nécessaire à
+l’accomplissement des grands desseins.
+
+BARUCH HAGANI.
+
+
+
+
+L’ÉTAT JUIF
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L’idée de l’établissement d’un État juif, que je développe dans cet
+écrit, est très ancienne. Longtemps assoupie, elle se réveille aux cris
+contre les Juifs dont retentit le monde.
+
+Je n’invente rien, c’est ce qu’on voudra bien, avant tout, ne pas perdre
+de vue en suivant les différents points que j’ai exposés au cours de cet
+ouvrage. Je n’invente ni les conditions historiques où se trouvent les
+Juifs, ni les moyens de porter remède à la situation existante. Les
+matériaux de l’édifice dont je dresse le plan existent dans la réalité,
+sont palpables. Chacun peut s’en convaincre. De sorte que, si l’on veut
+caractériser d’un mot cet essai d’une solution de la question juive, il
+ne faut pas l’appeler une «fantaisie», mais tout au plus une
+«combinaison».
+
+Je dois tout d’abord défendre mon projet contre l’accusation d’utopie. A
+vrai dire, je ne fais, par là, que mettre en garde les esprits
+superficiels contre l’erreur qu’ils pourraient commettre en émettant un
+jugement trop hâtif, car il n’y aurait nulle honte à avoir écrit une
+utopie humanitaire. Je pourrais me ménager aussi un facile succès
+littéraire en présentant aux lecteurs qui se veulent distraire, mon
+projet sous la forme d’un récit romanesque irresponsable. Mais il ne
+s’agit point ici d’une de ces utopies aimables comme en ont développées
+de nombreux auteurs avant et après Thomas Morus, et je crois la
+situation des Juifs dans différents pays assez grave pour rendre déplacé
+tout préambule folâtre.
+
+Pour faire ressortir la différence entre mon projet et une utopie, je
+choisis un livre intéressant de ces dernières années: _Terre Libre_, du
+docteur Théodore Hertzka. C’est une ingénieuse fantaisie imaginée par un
+esprit profondément pénétré des modernes principes de l’économie
+politique, et aussi éloignée de la vie réelle que le mont Équateur sur
+lequel se trouve cet État chimérique. _Terre Libre_ est une machine
+compliquée dans laquelle un grand nombre de roues dentées engrènent les
+unes dans les autres; mais rien ne me prouve qu’elle puisse être mise en
+mouvement. Et même, quand je verrais naître l’association de _Terre
+Libre_, je ne pourrais me défendre de la regarder comme une
+plaisanterie.
+
+Par contre, le projet que voici comporte l’utilisation d’une force
+motrice existant dans la réalité. Je me borne à indiquer, en toute
+modestie, vu mon insuffisance, les roues et les dents de la machine à
+construire avec la confiance qu’il se rencontrera, pour l’exécution, de
+meilleurs mécaniciens que moi.
+
+Tout roule sur la force motrice. Et qu’est cette force? La détresse des
+Juifs.
+
+Qui oserait nier l’existence de cette force? Nous nous occuperons d’elle
+dans le chapitre sur les causes de l’antisémitisme.
+
+On connaissait déjà la force de la vapeur qui, produite dans la
+bouilloire par réchauffement, soulève le couvercle de cette bouilloire.
+Les tentatives sionistes et beaucoup d’autres formes de l’association
+«pour la défense contre l’antisémitisme» sont analogues au phénomène de
+la bouilloire.
+
+Eh bien! je dis que cette force, rationnellement employée, est assez
+puissante pour actionner une grande machine et transporter les hommes et
+les choses. Peu importe la forme extérieure de la machine.
+
+Je suis profondément convaincu que j’ai raison. J’ignore si, au cours de
+ma vie, j’aurai gain de cause. Les premiers hommes qui commencent ce
+mouvement verront sans doute à peine sa fin glorieuse. Mais déjà, au
+début de leur entreprise, ils sentent qu’une haute fierté, intimement
+unie au bonheur de la liberté intérieure, ennoblit leur existence.
+
+En défendant le projet contre le soupçon d’utopie, je crois devoir être
+sobre de descriptions pittoresques. Je m’attends d’ailleurs à ce qu’une
+raillerie irréfléchie s’efforce de caricaturer mon ébauche afin
+d’affaiblir la portée de l’œuvre conçue. Un Juif, au demeurant
+intelligent, à qui j’ai exposé la chose, m’a dit: «Le détail futur,
+représenté comme réel, est le propre de l’utopie.» Cela est inexact.
+Tout ministre des Finances table, dans son évaluation budgétaire, sur
+des chiffres futurs, et non seulement sur des chiffres qui lui sont
+fournis par la moyenne des années antérieures ou par les dernières
+recettes d’autres États, mais encore sur des chiffres sans précédents,
+comme par exemple lors de l’introduction d’un nouvel impôt. Il faut ne
+jamais avoir jeté les yeux sur un budget pour ignorer cette
+particularité. Regarde-t-on pour cela un projet de loi de finances comme
+une utopie, bien que l’on sache que l’évaluation ne peut jamais être
+maintenue dans son intégralité?
+
+Mais j’ai, vis-à-vis de mes lecteurs, des exigences encore plus dures.
+Je veux que les hommes éclairés auxquels je m’adresse, réforment maintes
+idées surannées. Et précisément, aux meilleurs des Juifs, à ceux qui se
+sont employés activement à la solution de la question juive, je demande
+de considérer les tentatives qu’ils ont faites comme manquées et
+inefficaces.
+
+Dans l’exposition de l’idée, j’ai à lutter contre un danger. Si je parle
+avec réserve des choses de l’avenir, j’aurai l’air de ne pas croire
+moi-même à leur possibilité. Si, par contre, j’annonce leur réalisation
+sans aucune restriction, tout apparaîtra peut-être comme une rêverie.
+C’est pourquoi, je le dis formellement, je crois à la possibilité
+d’exécution, bien que je n’aie pas la présomption d’avoir trouvé la
+forme définitive de l’idée. L’État juif est un besoin du monde: donc il
+se constituera.
+
+Si un particulier quelconque travaillait seul à son avènement, ce serait
+une bien folle aventure, mais si beaucoup de Juifs l’acceptent en même
+temps, la chose est tout à fait raisonnable et sa réalisation n’offre
+pas de difficultés sérieuses. La réussite de l’idée ne dépend que du
+nombre de ses partisans. Peut-être notre ambitieuse jeunesse, à laquelle
+toutes les carrières sont déjà fermées, et qui verra ainsi s’ouvrir la
+perspective ensoleillée de l’honneur, de la liberté et du bonheur,
+s’emploiera-t-elle à répandre cette idée. Quant à moi, je considère ma
+tâche comme achevée par la publication de cet écrit. Je ne reprendrai la
+parole que si des attaques venant d’adversaires dignes d’attention m’y
+obligent, ou s’il s’agit de réfuter des objections imprévues et de
+détruire des erreurs. Et ce que je dis n’est-il pas vrai, encore
+aujourd’hui? Suis-je en avance sur mon temps? Les souffrances des Juifs
+ne sont-elles pas encore assez grandes? Nous verrons.
+
+Il dépend donc des Juifs eux-mêmes que cet écrit politique ne soit,
+provisoirement, qu’un roman politique. Si la génération actuelle est
+encore trop bornée, une autre viendra, meilleure, supérieure. Les Juifs
+qui le veulent auront leur État et le mériteront.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Le sens de l’économie politique chez les hommes qui se trouvent plongés
+dans la vie pratique est souvent étonnamment minime. C’est ainsi
+seulement que l’on peut expliquer que des Juifs répètent crédulement,
+eux aussi, le mot des antisémites: à savoir que nous vivrions aux dépens
+des «peuples-hôtes», et que, si nous n’avions pas autour de nous un
+«peuple-hôte», nous devrions mourir de faim. C’est là un des points à
+propos desquels apparaît l’affaiblissement de notre propre conscience,
+affaiblissement provoqué par des accusations injustes. En vérité, qu’y
+a-t-il au fond de cette idée du «peuple-hôte»? En tant qu’elle n’est pas
+l’expression de la vieille étroitesse d’esprit physiocratique, la
+croyance que, dans la vie économique, ce sont toujours les mêmes objets
+qui circulent, repose sur une erreur enfantine. Nous n’avons nullement
+besoin, comme Rip van Winkle, de nous éveiller d’un sommeil séculaire
+pour reconnaître que le monde se modifie par l’incessante production de
+biens nouveaux. En notre temps merveilleux, grâce aux progrès
+techniques, le plus pauvre d’esprit lui-même voit, à travers ses yeux à
+demi-éteints, apparaître autour de lui des biens qui n’existaient pas
+hier. C’est l’esprit d’entreprise qui les a créés.
+
+Le travail sans esprit d’entreprise est le vieux travail stationnaire.
+Le paysan, qui se trouve encore exactement au point où en étaient ses
+ascendants il y a mille ans, nous en fournit un exemple typique. Il
+n’est pas de bien-être qui n’ait été réalisé par des esprits
+entreprenants. On a presque honte d’écrire de pareilles banalités.
+Ainsi, même si nous étions exclusivement entreprenants--comme le prétend
+la plus folle des exagérations--nous n’aurions besoin d’aucun
+«peuple-hôte». Nous n’en sommes pas réduits à la constante circulation
+des mêmes biens, parce que nous produisons nous-mêmes des biens
+nouveaux. Nous avons des instruments de travail d’une force inouïe, dont
+l’apparition dans le monde civilisé a constitué une concurrence mortelle
+pour le travail manuel: ce sont les machines. Pour mettre les machines
+en mouvement, les ouvriers, il est vrai, sont aussi nécessaires. Mais,
+pour ces besoins, nous avons assez d’hommes, trop même. Celui-là seul
+qui ne connaît pas la condition des Juifs dans beaucoup de contrées de
+l’Europe orientale, osera prétendre qu’ils sont impropres ou
+réfractaires au travail manuel.
+
+Mais je n’entends pas entreprendre ici la défense des Juifs. Ce serait
+inutile, car tout ce qui pouvait être dit à ce sujet, sous le rapport de
+la raison et même du sentiment, l’a déjà été. Cependant, il ne suffit
+pas de trouver les meilleurs arguments pour l’esprit et le cœur; il faut
+tout d’abord que les auditeurs soient à même de comprendre, sinon l’on
+prêche dans le désert. Les auditeurs sont-ils déjà suffisamment avancés,
+suffisamment éclairés? alors tout sermon est superflu. Je crois à
+l’ascension progressive de l’homme vers une civilisation toujours plus
+élevée. Seulement, je considère cette ascension comme désespérément
+lente. S’il nous fallait attendre que le sens moral même de la moyenne
+des hommes s’épurât jusqu’à la tolérance dont Lessing faisait preuve en
+écrivant _Nathan le Sage_, notre vie et celles de nos fils, de nos
+petits-fils et de nos arrière-petits-fils n’y suffiraient pas. Mais
+voici que l’esprit du siècle vient à notre secours par une autre voie.
+
+Ce siècle nous a en effet apporté une magnifique renaissance par ses
+acquisitions dans le domaine scientifique. Seul, le genre humain n’a pas
+encore bénéficié de ce progrès fantastique. Les distances à la surface
+de la terre sont franchies, et cependant nous sommes tourmentés par les
+souffrances que cause l’étroitesse... Rapidement et sans danger, nous
+parcourons sur des navires gigantesques des mers jadis inconnues; des
+chemins de fer sûrs nous conduisent au sommet de montagnes dont nous
+faisions autrefois, à pied, l’ascension effrayante. Les événements se
+déroulant dans les pays qui n’étaient point encore découverts à l’époque
+où l’Europe enfermait les Juifs dans le ghetto, nous sont connus dans
+l’heure même qui les suit. C’est pour cela que la situation critique des
+Juifs est un anachronisme, et non parce qu’il y eut déjà, il y a cent
+ans, une époque de civilisation qui n’a existé en réalité que pour un
+petit nombre d’élus.
+
+Or, j’estime que la lumière électrique n’a point été inventée pour que
+quelques snobs illuminent leurs salons, mais bien pour que, à sa clarté,
+nous résolvions les questions qui préoccupent l’humanité. L’une de ces
+questions, et non la moins importante, est la question juive. En la
+résolvant, nous n’agissons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi
+pour beaucoup d’autres, également fatigués et chargés.
+
+La question juive existe. C’est un morceau de moyen âge égaré en notre
+temps, et dont, avec la meilleure volonté du monde, les peuples
+civilisés ne sauraient se débarrasser. Après tout, ils ont fait preuve
+de générosité en nous émancipant. La question juive existe partout où
+les Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable. Là où elle
+n’existait pas, elle est importée par les immigrants juifs. Nous allons
+naturellement là où l’on ne nous persécute pas, et là encore la
+persécution est la conséquence de notre apparition. Cela est vrai et
+demeurera vrai partout, même dans les pays de civilisation avancée--la
+France en est la preuve--aussi longtemps que la question juive ne sera
+pas résolue politiquement. Les Juifs pauvres apportent maintenant avec
+eux l’antisémitisme en Angleterre, après l’avoir apporté en Amérique.
+
+Je crois comprendre l’antisémitisme, qui est un mouvement très complexe.
+J’envisage ce mouvement en ma qualité de Juif, mais sans haine et sans
+peur. Je crois reconnaître ce qui, dans l’antisémitisme, est
+plaisanterie grossière, vulgaire jalousie de métier, préjugé
+héréditaire, mais aussi ce qui peut être considéré comme un effet de la
+légitime défense. Je ne considère la question juive ni comme une
+question sociale, ni comme une question religieuse, quel que soit
+d’ailleurs l’aspect particulier sous lequel elle se présente, suivant
+les temps et les lieux. C’est une question nationale, et, pour la
+résoudre, il nous faut, avant tout, en faire une question politique
+universelle, qui devra être réglée dans les conseils des peuples
+civilisés.
+
+Nous sommes un peuple un.
+
+Nous avons partout loyalement essayé d’entrer dans les collectivités
+nationales qui nous environnent, en ne conservant que la foi de nos
+pères. On ne l’admet pas. En vain sommes-nous de sincères patriotes,
+voire même, dans différents endroits, d’exubérants patriotes; en vain
+faisons-nous les mêmes sacrifices en argent et en sang que nos
+concitoyens; en vain nous efforçons-nous de relever la gloire de nos
+patries respectives, dans les arts et dans les sciences, et d’augmenter
+leur richesse par le commerce et les transactions. Dans ces patries où
+nous habitons déjà depuis des siècles, nous sommes décriés comme
+étrangers, et, souvent, par ceux dont la race n’était pas encore dans le
+pays alors que nos pères y souffraient déjà. La majorité peut décider
+qui est l’étranger dans le pays. C’est là une question de puissance,
+comme tout d’ailleurs dans les relations des peuples. En disant ceci
+comme simple particulier sans mandat, je n’abandonne rien de notre bon
+droit acquis. Dans l’état actuel du monde, et sans doute encore pour
+longtemps, la force prime le droit. C’est donc en vain que nous sommes
+partout de braves gens comme l’étaient les Huguenots, que l’on força à
+émigrer. Ah! si l’on nous laissait tranquilles! Mais je crois que l’on
+ne nous laissera pas tranquilles.
+
+Par la pression et la persécution, nous ne saurions être exterminés.
+Aucun peuple dans l’histoire n’a supporté des combats et des souffrances
+semblables aux nôtres. La chasse aux Juifs n’a cependant jamais provoqué
+que la défection des faibles. Les Juifs forts reviennent fièrement à
+leur race lorsqu’éclatent les persécutions. On a pu le voir clairement à
+l’époque qui suivit immédiatement l’émancipation. Les Juifs,
+matériellement et intellectuellement supérieurs, avaient perdu tout à
+fait le sentiment de leur solidarité de race. Par un bien-être politique
+de quelque durée, nous nous assimilons partout, ce qui n’est pas, je
+crois, en notre défaveur. L’homme d’État qui désire pour sa nation la
+poignée de main de la race juive, devrait par conséquent s’occuper
+d’assurer notre bien-être politique. Or, cela, un Bismarck même ne
+pourrait le faire. Il y a en effet tout au fond de l’âme populaire de
+vieux préjugés contre nous. Pour s’en rendre compte, il suffit de prêter
+l’oreille à la voix du peuple qui s’exprime avec sincérité et
+simplicité: les contes et les proverbes sont antisémites. Le peuple est
+partout un grand enfant, que l’on peut assurément éduquer. Cependant
+cette éducation exigerait, même dans les conditions les plus favorables,
+un temps énorme. Or, ainsi que je l’ai déjà dit, nous pouvons arranger
+les choses d’une autre façon et dans un délai infiniment plus court.
+
+L’assimilation des Juifs--et j’entends par là non seulement certaines
+marques extérieures relatives à l’habillement, aux habitudes de la vie,
+aux usages et à la langue, mais encore une identification dans le fond
+aussi bien que dans la forme--l’assimilation des Juifs, dis-je, ne
+pourrait s’obtenir que par le mariage mixte. Mais celui-ci devrait être
+considéré par la majorité comme un besoin, et il ne suffit point de
+déclarer le mariage mixte comme légalement permis. Les libéraux
+hongrois, qui viennent de le faire, ont commis une erreur remarquable.
+Et ce mariage mixte, établi doctrinairement, vient d’être dûment
+illustré par l’une de ses premières applications: un Juif baptisé a
+épousé une Juive. Mais la lutte pour la forme actuelle de l’institution
+du mariage a encore accru de différentes façons les dissidences qui
+existent en Hongrie entre les Chrétiens et les Juifs, et, par là, a plus
+nui que servi à la fusion des races. Il n’y a, pour l’homme qui désire
+vivement assurer la disparition des Juifs par le croisement, qu’un moyen
+de voir son désir se réaliser. Il faudrait que les Juifs acquissent au
+préalable une puissance économique assez considérable pour leur
+permettre de surmonter le vieux préjugé social. L’aristocratie, dans
+laquelle les mariages mixtes sont relativement les plus fréquents, nous
+en fournit l’exemple. La vieille noblesse redore son blason avec de
+l’argent juif, et de cette façon, des familles juives se trouvent
+absorbées.
+
+Mais sous quelle forme se produirait ce phénomène dans les couches
+moyennes, où la question juive a son siège principal, parce que les
+juifs sont eux-mêmes un peuple moyen? L’acquisition, préalablement
+nécessaire, de la puissance, équivaudrait à la domination économique des
+Juifs, que l’on prétend faussement exister déjà à présent. Et si la
+puissance actuelle des Juifs provoque déjà, de la part des antisémites,
+les cris de colère et de détresse que l’on sait, quelles explosions ne
+produirait pas le nouvel accroissement de cette puissance! Ce premier
+degré de l’absorption ne saurait être atteint, car ce serait
+l’asservissement de la majorité par une minorité, méprisée naguère
+encore, et qui n’est point en possession du pouvoir militaire ou
+administratif. C’est pourquoi je regarde comme invraisemblable
+l’absorption des Juifs par la voie de la prospérité. Dans les pays
+actuellement antisémites, on sera de mon sentiment.
+
+Dans les autres, où les Juifs se trouvent bien présentement, mes
+coreligionnaires contesteront vraisemblablement mes assertions de la
+façon la plus vive. Ils ne me croiront que lorsqu’ils auront été à
+nouveau l’objet de persécutions. Or, plus l’antisémitisme se fait
+attendre, plus il éclatera avec véhémence. L’infiltration d’immigrants
+juifs attirés par la sécurité apparente, d’une part, et le mouvement
+ascendant des Juifs indigènes de l’autre, agissent alors de concert avec
+violence et poussent à un écroulement. Rien n’est plus simple que ce
+raisonnement. Mais l’avoir fait sans autre préoccupation que celle de la
+vérité, me vaudra probablement l’opposition, voire l’hostilité des Juifs
+vivant dans une position favorable. S’il ne s’agissait que d’intérêts
+privés, dont les représentants, soit par étroitesse d’esprit, soit par
+lâcheté, se sentent menacés, on pourrait passer outre avec un souriant
+mépris. Mais la cause des pauvres et des opprimés est plus importante.
+Toutefois, je tiens, dès le début, à ce qu’aucune idée inexacte ne
+prenne naissance, notamment celle suivant laquelle, si jamais ce projet
+se réalisait, les Juifs possédants seraient lésés dans leur avoir. C’est
+pourquoi je veux m’expliquer longuement par rapport au droit des biens.
+Si, par contre, ce projet ne sort point de la littérature, alors rien
+n’est changé, et tout reste en l’état.
+
+L’objection consistant à dire qu’en nous appelant un peuple un, je viens
+en aide aux antisémites, que j’empêche l’assimilation des Juifs là où
+elle veut s’accomplir, et que je la compromets après coup là où elle
+s’est accomplie--si tant est qu’en ma qualité d’écrivain isolé, je
+puisse empêcher ou compromettre quoi que ce soit--serait plus sérieuse.
+Cette objection se produira notamment en France. Je l’attends aussi
+d’autres endroits, mais je ne veux répondre d’avance qu’aux Juifs
+français parce qu’ils sont l’exemple le plus typique que je puisse
+prendre.
+
+Quelque grand que soit mon respect pour la personnalité, pour la forte
+individualité de l’homme d’État, de l’inventeur, de l’artiste, du
+philosophe ou du général, aussi bien que pour la personnalité collective
+d’un groupe historique d’hommes que nous appelons peuple, quelque grand,
+dis-je, que soit mon respect pour la personnalité, je ne regrette
+cependant pas sa disparition. Que celui qui peut, veut et doit
+disparaître, disparaisse! Mais la personnalité du peuple Juif ne veut
+pas, ne peut pas et ne doit pas disparaître. Elle ne le peut pas, parce
+que des ennemis extérieurs contribuent à la maintenir. Elle ne le veut
+pas, et cela, elle l’a prouvé durant deux mille ans, au milieu de
+souffrances sans nom. Elle ne le doit pas, c’est ce que j’essaie de
+démontrer dans cet écrit, après beaucoup d’autres Juifs qui n’ont point
+désespéré. Des branches entières du judaïsme peuvent dépérir, se
+détacher; l’arbre vit.
+
+Si maintenant les Juifs français, en totalité ou en partie, protestent
+contre le projet, parce que, soi-disant, ils seraient déjà «assimilés»,
+eh bien! ma réponse est simple: la chose ne les regarde pas. Ce sont là
+des Français israélites. C’est parfait! Tandis que ceci est une affaire
+intérieure des Juifs. Toutefois, le mouvement politique constituant que
+je préconise nuirait aussi peu aux Français israélites qu’aux assimilés
+d’autres pays. Il leur serait au contraire très utile! Car, pour
+employer le terme de Darwin, ils ne seraient plus troublés dans leur
+«fonction chromatique». Ils pourraient continuer tranquillement leur
+assimilation, parce que l’antisémitisme actuel serait pour toujours
+réduit à l’inaction. Et on croirait d’autant mieux qu’ils sont assimilés
+que le nouvel État juif, avec ses institutions toutes modernes, étant
+devenu une réalité, ils continueraient néanmoins à rester là où ils
+habitent présentement.
+
+Les assimilés bénéficieraient encore plus de l’éloignement des Juifs
+demeurés fidèles à leur race que les citoyens chrétiens. Car ils
+seraient débarrassés de la concurrence inquiétante, incalculable et
+inévitable du prolétariat juif poussé de pays en pays par l’oppression
+politique et la misère économique, de ce prolétariat nomade qui pourrait
+alors se fixer. Actuellement, beaucoup de citoyens chrétiens--on les
+appelle antisémites--peuvent protester contre l’immigration de Juifs
+étrangers: les citoyens israélites, eux, ne le peuvent pas, bien qu’ils
+soient atteints beaucoup plus durement par cette immigration. Ils ont en
+effet à supporter la concurrence d’individus qui se trouvent dans des
+conditions économiques identiques aux leurs, et qui, par-dessus le
+marché, importent encore l’antisémitisme ou renforcent celui qui existe.
+C’est là, pour les assimilés, une douleur secrète qui se traduit par des
+entreprises «bienfaisantes». Ils créent des associations d’émigration
+pour les Juifs qui se disposent à retourner dans leur pays. Ce phénomène
+constitue un contresens qu’on pourrait trouver comique, s’il ne
+s’agissait d’hommes qui souffrent. Certaines de ces associations de
+secours n’ont pas été créées _pour_, mais _contre_ les Juifs persécutés.
+Il faut surtout que les plus pauvres soient transportés très rapidement
+et très loin. Et c’est ainsi que, par une observation attentive, on
+découvre que plus d’un ami des Juifs en apparence n’est en réalité qu’un
+antisémite d’origine juive, déguisé en bienfaiteur.
+
+Mais les tentatives de colonisation elles-mêmes, faites par des hommes
+vraiment bien intentionnés, n’ont pas, jusqu’ici, donné les résultats
+qu’on en attendait, quoiqu’elles aient constitué des expériences
+intéressantes. Je ne crois pas que, pour tel ou tel, il ne se soit agi
+que d’un sport, que tel ou tel ait fait émigrer de pauvres Juifs, comme
+on fait courir des chevaux. La chose est tout de même trop triste et
+trop sérieuse pour cela. Ces tentatives ont sollicité l’intérêt en tant
+qu’elles ont représenté en petit les prodromes pratiques de l’idée de
+l’État juif. Elles ont même été utiles en ce sens que des fautes y ont
+été commises, qui pourront être évitées lors d’une réalisation en grand.
+Sans doute, grâce à ces tentatives, des dommages ont aussi été causés;
+toutefois, je regarde la propagande de l’antisémitisme dans de nouvelles
+contrées, conséquence nécessaire d’une telle infiltration artificielle,
+comme le moindre des désavantages. Ce qui est pire, c’est que les
+résultats insuffisants ont fait naître chez les Juifs eux-mêmes des
+doutes au sujet de la capacité du _matériel humain_ juif. Mais ces
+doutes pourront être dissipés, chez les personnes judicieuses, par ce
+simple raisonnement: ce qui est impraticable en petit peut parfaitement
+être réalisable en grand. Dans les mêmes conditions, une petite
+entreprise peut donner lieu à des pertes et une grande, produire des
+bénéfices. Un ruisseau n’est même pas navigable avec un canot: la
+rivière où il se jette porte de grands navires.
+
+Personne n’est assez fort ou assez riche pour déplacer un peuple d’un
+lieu d’habitation et le transférer dans un autre. Seule une idée peut
+accomplir cette grande tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un
+pareil pouvoir. Dans la longue nuit de leur histoire, les Juifs n’ont
+cessé de rêver ce rêve royal: «Dans un an d’ici, à Jérusalem!» Tel est
+notre vieux mot. Il s’agit maintenant de montrer que le rêve peut se
+transformer en une pensée lumineuse.
+
+Pour cela, il faut avant tout faire dans les âmes table rase de maintes
+idées surannées, _dépassées_, arriérées, confuses et étroites. Ainsi,
+des esprits bornés prétendront tout d’abord que la migration, sortant de
+la civilisation, devra s’en aller dans le désert. Point! La migration
+s’effectue en pleine civilisation. On ne descend pas à un degré
+inférieur, on s’élève au contraire. On n’occupe pas des huttes de terre
+et de paille, mais de belles maisons modernes que l’on peut habiter sans
+danger. On ne perd pas son bien acquis, mais on le fait valoir. On
+n’abandonne son bon droit que contre un droit meilleur. On ne se sépare
+pas de ses chères habitudes, on les retrouve. On ne quitte pas
+l’ancienne maison avant que la nouvelle soit achevée. Ceux-là seuls s’en
+vont qui sont sûrs d’améliorer leur situation. Ce sont d’abord les
+désespérés, puis les pauvres, puis les aisés, enfin les riches. Les
+premiers partis deviennent, dans leur nouvel établissement, la couche
+supérieure, jusqu’à ce que viennent les rejoindre les représentants des
+classes qui ont émigré après eux. La migration est en même temps un
+mouvement ascensionnel de classes.
+
+Et non seulement le départ des Juifs ne produit aucun trouble
+économique, aucune crise, aucune persécution, mais une période de
+prospérité commence pour les pays abandonnés par eux. Une migration
+intérieure des citoyens chrétiens a lieu vers les positions évacuées par
+les Juifs. L’écoulement est graduel, sans aucune secousse, et déjà son
+commencement marque la fin de l’antisémitisme. Les Juifs quittent en
+amis leurs anciens compatriotes chrétiens, et, si d’aucuns reviennent
+ensuite, on les recevra dans les pays civilisés, et on les traitera avec
+autant de bienveillance que les ressortissants des autres nations
+étrangères. Cette migration n’est pas non plus une fuite, tant s’en
+faut, mais une marche réglée sous le contrôle de l’opinion publique. Non
+seulement le mouvement doit être dirigé par des moyens complètement
+légaux, mais il ne peut même être conduit qu’avec le concours amical des
+gouvernements intéressés, qui en retireront de notables avantages.
+
+En vue de la pureté de l’idée et de la force indispensable à sa
+réalisation, des garanties sont nécessaires qui ne peuvent être trouvées
+que dans des personnes «morales» ou «juridiques». Je tiens à maintenir
+séparées ces deux dénominations qui, dans le langage des jurisconsultes,
+sont souvent confondues. Comme personne morale, étant l’objet de droits
+en dehors de la sphère des liens privés, je mets en avant la _Society of
+Jews_. A côté d’elle figure la personne juridique de la _Jewish
+Company_, qui est une institution industrielle.
+
+Le particulier qui ferait seulement semblant d’entreprendre une œuvre
+aussi gigantesque, pourrait paraître un escroc ou un fou. La pureté de
+la personne morale est garantie par le caractère de ses membres. La
+force suffisante de la personne juridique est prouvée par son capital.
+
+Par cet avant-propos, je n’ai voulu qu’écarter en toute hâte la première
+volée d’objections que le seul mot d’«État Juif» doit provoquer.
+Dorénavant, nous allons nous expliquer avec plus de calme, combattre
+d’autres objections et développer plus à fond maints points de vue déjà
+énoncés, bien que, dans l’intérêt de ce travail, il y ait intérêt à être
+bref et rapide.
+
+Si, à la place d’une vieille construction, je veux en élever une
+nouvelle, je dois démolir avant de bâtir. Je suivrai donc cet ordre
+rationnel. Tout d’abord, dans la partie générale, il y a lieu
+d’éclaircir les notions, de fixer les conditions politiques et
+économiques préliminaires et de développer le projet.
+
+Dans la partie spéciale, qui se divise en trois chapitres principaux,
+sont: la _Jewish Company_, ses groupes locaux et la _Society of Jews_.
+La Société doit, il est vrai, être constituée d’abord, et la Compagnie
+ensuite. Mais, dans le projet, c’est l’ordre inverse qui prévaut, parce
+que c’est contre la possibilité d’exécution financière que l’on
+soulèvera le plus de doutes, lesquels devront être réfutés tout d’abord.
+Dans la conclusion, il y aura à faire un dernier effort pour combattre
+les objections qui seront présumées devoir encore se produire. Que mes
+lecteurs veuillent bien me suivre patiemment jusqu’à la fin. Chez plus
+d’un d’entre eux, les objections naîtront dans un ordre différent de
+celui que je suis pour les réfuter. Mais que celui dont les doutes sont
+rationnellement dissipés n’hésite pas à se déclarer partisan de la
+cause.
+
+Toutefois, en m’adressant à la raison, je ne puis ignorer que la raison
+seule ne suffit pas. Les vieux prisonniers ne quittent pas volontiers la
+prison. Nous verrons si la jeunesse dont nous avons besoin nous est déjà
+née, la jeunesse qui entraîne les vieux, les emporte dans ses bras
+vigoureux et transforme en enthousiasme les motifs puisés dans la
+raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
+
+
+LA QUESTION JUIVE
+
+Personne ne niera la situation malheureuse des Juifs. Dans tous les pays
+où ils vivent, si peu nombreux soient-ils, la persécution les atteint.
+L’égalité de droit, bien qu’inscrite dans la loi, a été, en fait,
+presque partout supprimée à leur détriment. Déjà les postes moyens dans
+l’armée, dans l’administration, et les emplois particuliers leur sont
+inaccessibles. On cherche à les déloger des affaires. «N’achetez pas
+chez les Juifs!» Les attaques au sein des Parlements, des assemblées,
+dans la presse, du haut de la chaire sacrée, dans la rue, en
+voyage--exclusion faite pour certains hôtels, et même pour les endroits
+d’amusement--se multiplient de jour en jour. Les persécutions ont un
+caractère différent suivant les pays et les sphères sociales. En Russie,
+on rançonne les villages juifs; en Roumanie, on assomme quelques hommes
+de ci de là; en Allemagne, on leur donne, à l’occasion, une volée de
+coups; en Autriche, les antisémites terrorisent toute la vie publique;
+en Algérie, des prédicateurs ambulants fanatiques mènent la campagne
+contre eux; à Paris, la bonne société les exclut et les cercles se
+ferment à leur approche. Les nuances sont innombrables. Il ne s’agit
+pas, du reste, de faire ici l’énumération mélancolique de tous les
+griefs juifs. Nous ne saurions nous arrêter aux faits isolés, quelque
+douloureux qu’ils soient.
+
+Je n’ai pas l’intention de provoquer en notre faveur un attendrissement
+de l’opinion. Ce serait oiseux et je manquerais de dignité. Je me
+contente de demander aux Juifs s’il est vrai que, dans les pays où nous
+habitons en nombre, la situation des avocats, des médecins, des
+ingénieurs, des professeurs et des employés de toute espèce, appartenant
+à notre race, devienne de plus en plus insupportable? S’il est vrai que
+toute notre classe moyenne soit gravement menacée? S’il est vrai que
+toutes les passions de la populace soient excitées contre nos riches?
+S’il est vrai que notre prolétariat souffre plus durement que tout
+autre?
+
+Je crois que la pression est générale. Dans les couches sociales
+supérieures des Juifs, elle produit un malaise; dans les couches
+moyennes, c’est comme une pénible suffocation; dans les couches
+inférieures, c’est le désespoir sans phrases. Il est de fait que la
+situation est partout la même, et qu’elle se résume dans le classique
+cri berlinois: «Que les Juifs décampent!» (_Juden raus!_)
+
+J’énoncerai donc la question juive sous sa forme la plus concise: Nous
+faut-il déjà «décamper»? Et où aller? Ou bien: Pouvons-nous encore
+rester? Et combien de temps?
+
+Résolvons tout d’abord cette seconde question. Pouvons-nous espérer des
+temps meilleurs, prendre patience, attendre avec résignation que les
+princes et les peuples de la terre reviennent à des dispositions plus
+favorables à notre égard? Je dis que nous ne pouvons attendre aucun
+revirement d’opinion. Pourquoi? Les princes--en admettant que leurs
+sympathies nous soient acquises au même titre qu’elles le sont aux
+autres citoyens--ne sauraient nous protéger, car ils endosseraient la
+haine vouée aux Juifs, s’ils nous témoignaient trop de bienveillance.
+_Trop de bienveillance_ veut dire naturellement _une bienveillance
+moindre_ que celle à laquelle peut prétendre un citoyen d’une
+nationalité quelconque.
+
+Les peuples chez lesquels habitent des Juifs sont, sans exception,
+ouvertement ou honteusement antisémites.
+
+Le peuple n’a pas et ne peut pas avoir la compréhension historique. Il
+ne sait pas que les nations européennes doivent payer à présent les
+péchés du moyen âge. Nous sommes ce qu’on nous a faits dans le ghetto.
+Nous avons sans aucun doute acquis une supériorité dans les affaires
+d’argent, parce qu’on nous y a confinés au cours du moyen âge.
+Maintenant, le même fait se reproduit. On nous pousse à nouveau au
+trafic de l’argent, qui, présentement, s’appelle la Bourse, en nous
+fermant toutes les autres branches d’industrie. Mais le fait d’être dans
+la Bourse deviendra pour nous une nouvelle source de mépris. De plus,
+nous produisons incessamment des intelligences moyennes qui demeurent
+sans débouchés, et qui, par cela même, constituent un danger social, au
+même titre que les fortunes grandissantes. Les Juifs cultivés et sans
+fortune vont tous aujourd’hui naturellement vers le socialisme. La
+bataille sociale devrait donc, en tout cas, être livrée sur notre dos,
+puisque nous nous trouvons, aussi bien dans le camp capitaliste que dans
+le camp socialiste, sur les points les plus exposés.
+
+
+ESSAIS DE SOLUTION TENTÉS JUSQU’A CE JOUR
+
+Les moyens artificiels employés jusqu’à présent pour mettre un terme à
+la situation critique des Juifs ont été trop mesquins, comme les
+différentes expériences de colonisation, ou erronés dans leur
+conception, comme les tentatives de faire des Juifs des paysans dans
+leur patrie actuelle. Suffit-il donc de transporter quelques milliers de
+Juifs dans une autre contrée? De deux choses l’une: ou ils
+prospèrent--et alors, avec leur fortune, naît l’antisémitisme--ou bien
+ils échouent aussitôt. Nous nous sommes déjà occupés des efforts faits
+jusqu’ici pour «dériver» sur d’autres pays les Juifs pauvres. Cette
+«dérivation» est en tous les cas insuffisante et inutile, sinon tout à
+fait contraire au but poursuivi. Par là, la solution n’en est
+qu’ajournée, retardée et peut-être même rendue plus difficile.
+
+Mais celui qui veut faire des Juifs cultivateurs se trouve dans une
+étrange erreur. Le paysan est une catégorie historique. On reconnaît
+cela surtout à son costume qui, dans la plupart des pays, est vieux de
+plusieurs siècles, ainsi qu’à ses outils, qui sont exactement les mêmes
+que du temps de ses premiers ancêtres. La charrue n’a pas changé, il
+sème en prenant le blé dans son tablier, moissonne avec la faux
+légendaire et bat le blé avec un fléau. Mais nous savons que, pour tout
+cela, existent à présent des machines. Aussi bien la question agraire
+n’est-elle qu’une question de machines. L’Amérique doit vaincre
+l’Europe, de même que la grande propriété foncière anéantit la petite.
+
+Le paysan est donc un type destiné à disparaître. Si l’on conserve le
+paysan artificiellement, c’est à cause des intérêts politiques qu’il a à
+servir. Vouloir faire de nouveaux paysans d’après la vieille recette,
+c’est une entreprise impossible et folle. Il n’est au pouvoir de
+personne de faire reculer violemment la civilisation. Déjà la seule
+conservation d’un état de choses vieilli est une tâche énorme, pour
+laquelle tous les moyens de gouvernement dont disposent même les pays
+régis autocratiquement suffisent à peine.
+
+Veut-on, par conséquent, demander au Juif qui est intelligent, de
+devenir un paysan de la vieille roche? Ce serait exactement comme si on
+lui disait: «Tiens! voilà une arbalète; pars pour la guerre.» Eh quoi?
+avec une arbalète alors que les autres ont des fusils petit calibre et
+des canons Krupp? Dans de pareilles conditions, les Juifs dont on veut
+faire des paysans ont parfaitement raison de ne pas bouger. L’arbalète
+est une belle arme qui me prédispose aux sentiments bucoliques, lorsque
+j’ai des loisirs, mais sa place est dans un musée.
+
+Il y a, certes, des contrées où les Juifs désespérés vont même aux
+champs ou du moins voudraient y aller. Mais voilà, ces contrées--comme
+l’enclave de Hesse, en Allemagne, et plus d’une province russe--sont
+justement les principaux nids de l’antisémitisme.
+
+Car les réformateurs à tous crins qui envoient les Juifs labourer la
+terre, oublient une personne qui a beaucoup à dire dans l’affaire. C’est
+le paysan. Le paysan a aussi, lui, complètement raison. Les impôts
+fonciers, les risques de la récolte, la pression des grands
+propriétaires, qui travaillent à meilleur compte, et, particulièrement,
+la concurrence américaine, lui rendent la vie suffisamment difficile. A
+cela il faut ajouter que les droits sur les blés ne peuvent pas
+s’accroître indéfiniment. On ne peut cependant pas non plus laisser
+mourir de faim l’ouvrier des fabriques. Il faut même, puisque son
+influence politique est en hausse, avoir de plus en plus d’égards pour
+lui. Toutes ces difficultés sont parfaitement connues, aussi n’en
+fais-je mention qu’incidemment. Je voulais seulement indiquer combien
+les essais de solution faits jusqu’ici, dans les intentions que l’on
+sait--intentions louables dans la plupart des cas--avaient peu de
+valeur. Ni la dérivation, ni la dépression artificielle du niveau
+intellectuel dans notre prolétariat ne sauraient servir. Nous avons déjà
+parlé du remède merveilleux de l’assimilation. Il est donc impossible
+d’atteindre l’antisémitisme. Il ne peut être supprimé aussi longtemps
+que ses causes existent. Sont-elles supprimables?
+
+
+DES CAUSES DE L’ANTISÉMITISME
+
+Nous ne parlons plus maintenant des raisons de sentiment--des vieux
+préjugés et de l’étroitesse d’esprit--mais bien des raisons politiques
+et économiques. L’antisémitisme d’aujourd’hui ne doit pas être confondu
+avec la haine religieuse qu’on vouait aux Juifs autrefois, bien que,
+dans certains pays, il ait encore actuellement une couleur
+confessionnelle. Le caractère du grand mouvement antijuif de l’heure
+présente est autre. Dans les principaux pays de l’antisémitisme,
+celui-ci est la conséquence de l’émancipation des Juifs. Lorsque les
+peuples civilisés s’aperçurent de l’inhumanité des lois d’exception et
+nous donnèrent la liberté, cette mesure vint trop tard. Nous n’étions
+plus légalement émancipables dans nos résidences d’alors. Chose
+remarquable: par un lent développement, nous nous étions, peu à peu,
+transformés en classe moyenne dans le ghetto, et, lorsque nous en
+sortîmes, nous étions devenus une concurrence redoutable pour les
+chrétiens de la même classe. De sorte que, après l’émancipation, nous
+nous sommes subitement trouvés dans la sphère de la bourgeoisie, où nous
+avons eu et avons de plus en plus à supporter une double pression, à
+l’intérieur et à l’extérieur. La bourgeoisie chrétienne serait assez
+disposée à nous jeter en pâture au socialisme. Ce qui, assurément, ne
+servirait pas à grand’chose.
+
+Cependant, là où la loi a établi l’égalité des droits pour les Juifs,
+celle-ci ne saurait plus être supprimée. Non seulement parce que cela
+serait contraire à la conscience moderne, mais aussi parce qu’une
+pareille mesure jetterait aussitôt tous les Juifs, riches et pauvres,
+dans le parti révolutionnaire.
+
+A vrai dire, on ne peut rien entreprendre d’efficace contre nous. Jadis,
+on enlevait aux Juifs leurs bijoux. Comment s’y prendrait-on aujourd’hui
+pour saisir la fortune mobilière? Elle consiste en morceaux de papiers
+imprimés, qui sont enfermés quelque part dans le monde, peut-être dans
+des coffres-forts chrétiens. On peut sans doute par les impôts frapper
+les actions et les obligations de chemins de fer, de banques,
+d’entreprises industrielles de toutes natures, et dans les pays où
+existe l’impôt progressif sur le revenu, l’ensemble de la fortune
+mobilière peut être atteint. Mais de semblables mesures ne sauraient
+uniquement être prises contre les Juifs, et là où, d’aventure, on les
+prendrait, on verrait aussitôt se produire de graves crises économiques
+qui ne se borneraient nullement aux Juifs--leurs premières victimes. Par
+cette impossibilité d’atteindre les Juifs, la haine ne fait que se
+renforcer et s’aigrir. Parmi les populations, l’antisémitisme grandit de
+jour en jour, d’heure en heure, et doit continuer à grandir parce que
+les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées. La
+_causa remota_ est la perte de notre assimilabilité, survenue dans le
+moyen âge; la _causa proxima_, notre surproduction en intelligences
+moyennes, qui ne peuvent ni effectuer leur écoulement par en bas, ni
+opérer leur mouvement ascensionnel par en haut--du moins de façon
+normale. En bas, nous devenons révolutionnaires en nous _prolétarisant_
+et nous formons les sous-officiers de tous les partis subversifs. En
+même temps, grandit en haut notre redoutable puissance financière.
+
+
+CONSÉQUENCES DE L’ANTISÉMITISME
+
+La pression exercée sur nous ne nous rend pas meilleurs. Nous ne sommes
+pas autrement que les autres hommes. Nous n’aimons pas nos ennemis, cela
+est tout à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre soi-même a seul le
+droit de nous le reprocher. L’oppression produit naturellement chez nous
+une hostilité contre nos oppresseurs, et notre hostilité augmente à
+nouveau l’oppression. Sortir de ce cercle est chose impossible.
+
+«Cependant, diront de doux rêveurs, cependant cela est possible. Il
+suffit de faire appel à la bonté des hommes.»
+
+Ai-je encore vraiment besoin de fournir la preuve que c’est là un pur
+radotage sentimental? Celui qui voudrait fonder l’amélioration de l’état
+de choses actuel sur la bonté de tous les hommes écrirait en effet une
+utopie!
+
+J’ai déjà parlé de notre «assimilation». Pas un seul instant je ne dis
+que je la désire. Notre personnalité ethnique est historiquement trop
+notoire, et, malgré toutes les humiliations, trop haute, pour que sa
+disparition soit désirable. Peut-être pourrions-nous nous fondre
+partout, sans laisser de traces, dans les peuples qui nous environnent,
+si l’on nous laissait seulement tranquilles pendant deux générations.
+Mais on ne nous laissera pas tranquilles. Après de courtes périodes de
+tolérance, l’hostilité contre nous se réveille toujours et sans cesse.
+Notre prospérité semble contenir quelque chose d’irritant, parce que le
+monde était habitué depuis de nombreux siècles à voir en nous les plus
+méprisables des pauvres. En outre, soit par ignorance, soit par
+étroitesse d’esprit, on ne remarque pas que notre prospérité nous
+affaiblit, en tant que Juifs, et nous fait perdre notre individualité.
+L’oppression seule fait revivre en nous la conscience de notre origine.
+Et la haine de notre entourage fait à nouveau de nous des étrangers.
+
+Ainsi, nous sommes et restons, que nous le voulions ou non, un groupe
+historique reconnaissable à son homogénéité.
+
+Nous sommes un peuple--c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y
+participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de
+l’histoire. Dans la détresse, nous restons unis, et alors nous
+découvrons soudain notre force. Oui, nous avons la force de former un
+État et même un État modèle. Nous avons tous les moyens humains et
+_pragmatiques_ nécessaires à cet effet.
+
+A vrai dire, le moment serait venu de parler ici de notre «matériel
+humain», suivant l’expression quelque peu brutale aujourd’hui consacrée.
+Mais il faut préalablement faire connaître les grandes lignes du projet,
+auquel tout doit se rapporter.
+
+
+LE PROJET
+
+Le projet, dans sa forme originaire, est infiniment simple, et il faut
+qu’il le soit puisqu’il doit être compris de tous.
+
+Que l’on nous donne la souveraineté d’un morceau de la surface terrestre
+en rapport avec nos légitimes besoins de peuple, et nous nous chargeons
+nous-mêmes de tout le reste. La formation d’une nouvelle souveraineté
+n’a rien de ridicule, ni d’impossible. Nous l’avons bien vue se
+produire, de nos jours, chez des peuples qui ne sont pas, comme nous,
+formés de classes moyennes, mais bien pauvres et incultes et, partant,
+faibles. Les gouvernements des pays où sévit l’antisémitisme ont un vif
+intérêt à nous procurer cette souveraineté.
+
+En vue de l’accomplissement de la tâche, simple en théorie, compliquée
+dans la pratique, deux grands organes seront créés: La _Society of
+Jews_, et la _Jewish Company_.
+
+Ce que la _Society of Jews_ a préparé scientifiquement et politiquement,
+la _Jewish Company_ l’exécute pratiquement. La _Jewish Company_ s’occupe
+de la liquidation de tous les intérêts matériels des Juifs qui se
+retirent, et organise dans le nouveau pays les relations économiques.
+
+On ne doit pas, ainsi que cela a déjà été dit, se représenter le départ
+des Juifs comme soudain. Il s’effectuera successivement et durera une
+dizaine d’années. Tout d’abord, partiront les plus pauvres pour
+défricher le pays. D’après un plan préalablement dressé, ils
+construiront des chemins, des ponts, des routes, établiront des
+télégraphes, rectifieront des rivières et édifieront leurs propres
+demeures. Leur travail produit la circulation; la circulation, les
+marchés, et les marchés attirent de nouveaux colons. Car chacun vient
+volontairement, à ses risques et périls. Le travail que nous enfonçons
+dans la terre augmente la valeur du pays. Les Juifs ne tarderont pas à
+s’apercevoir qu’un nouveau champ est ouvert en permanence à leur esprit
+d’entreprise--jusqu’ici haï et détesté.
+
+Aujourd’hui, si l’on veut créer un pays, il ne faut pas s’y prendre de
+la manière qui eût été la seule possible il y a mille ans. Il est
+insensé de vouloir faire retour à une civilisation vieillie, comme le
+voudraient certains sionistes. Si, par exemple, nous nous trouvions en
+situation de purger un pays des bêtes féroces, nous ne le ferions pas à
+l’instar des Européens du Ve siècle. Nous ne marcherions pas isolés,
+armés de javelots et de lances, contre les ours, mais nous organiserions
+une grande et joyeuse chasse, rabattrions les bêtes, et jetterions parmi
+elles une bombe de mélinite. Si nous voulons construire des édifices,
+nous ne planterons pas au bord d’une mer des pilotis branlants, mais
+nous construirons comme on le fait à présent. Nous construirons plus
+hardiment et plus magnifiquement que cela n’a jamais été fait
+auparavant. Car nous disposons de moyens qui n’existaient pas encore aux
+temps historiques.
+
+Nos couches sociales les plus infimes sont suivies «là-bas» par celles
+qui viennent immédiatement après elles. Celles qui désespèrent,
+présentement, partent les premières. Elles sont conduites par les
+représentants de l’intelligence moyenne, partout persécutée et
+anormalement nombreuse.
+
+Par cet écrit, la question de la migration juive doit devenir l’objet
+d’une discussion générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faille procéder à
+un vote, car si cela était, la cause serait perdue d’avance. Qui ne veut
+pas venir peut rester. L’opposition d’individus isolés est indifférente.
+
+Que celui qui veut être des nôtres suive notre drapeau et combatte pour
+lui par la parole, par la plume, par l’action.
+
+Les Juifs qui se déclarent partisans de notre idée de l’État se rallient
+autour de la _Society of Jews_. Par là, celle-ci acquiert, à l’égard des
+gouvernements, l’autorité nécessaire pour parler et pour traiter au nom
+des Juifs. La Société est reconnue, pour m’exprimer par analogie avec le
+droit international, comme puissance politique «constituante». Et de ce
+fait, l’État juif pourrait aussi déjà être considéré comme formé. Si
+maintenant les puissances se montrent disposées à accorder au peuple
+juif la souveraineté d’un territoire neutre, la _Society of Jews_
+délibérera au sujet du pays à acquérir. Deux territoires sont pris en
+considération: la Palestine et l’Argentine. Des expériences de
+colonisation juive dignes de remarque ont eu lieu sur ces deux points,
+sans doute d’après le faux principe de l’infiltration successive.
+L’infiltration doit toujours mal finir. Car, régulièrement, le moment
+arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations, qui se
+sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par
+conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a
+pour base notre souveraineté assurée.
+
+La _Society of Jews_ négociera avec les autorités souveraines des
+territoires en question et cela sous le protectorat des puissances
+européennes, si la chose leur agrée. Nous pouvons accorder à l’autorité
+souveraine du pays dont nous voulons faire l’acquisition des avantages
+énormes, prendre à notre charge une partie de la dette publique,
+construire des voies de grande communication, dont nous avons nous-mêmes
+également besoin, et nombre d’autres choses encore. Cependant, les pays
+voisins gagnent déjà par la formation de l’État juif, parce que, en
+grand comme en petit, la civilisation d’une contrée quelconque augmente
+la valeur des territoires qui l’environnent.
+
+
+PALESTINE OU ARGENTINE?
+
+Faut-il préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce
+qu’on lui donne, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion
+publique juive à cet égard. Elle constatera l’un et l’autre.
+
+L’Argentine est un des pays naturellement les plus riches de la terre,
+d’une superficie colossale, avec une faible population et un climat
+tempéré. La République Argentine aurait le plus grand intérêt à nous
+céder un morceau de territoire. L’actuelle infiltration juive y a
+produit, il est vrai, de la mauvaise humeur. Il faudrait donc expliquer
+à la République Argentine la différence essentielle de la nouvelle
+migration juive.
+
+La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait
+un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple. Si Sa
+Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire
+forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe,
+nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous
+serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie.
+Nous demeurerions, comme État neutre, en rapports constants avec toute
+l’Europe, qui devrait garantir notre existence. En ce qui concerne les
+Saints Lieux de la chrétienté, on pourrait trouver une forme
+d’exterritorialité en harmonie avec le droit international. Nous
+formerions la garde d’honneur autour des Saints Lieux et garantirions de
+notre existence l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur
+serait pour nous le grand symbole de la solution de la question juive,
+après dix-huit siècles de cruelles souffrances.
+
+
+LE BESOIN, L’ORGANE, LES RELATIONS
+
+Dans l’avant-dernier chapitre, j’ai dit: «La _Jewish Company_ organise
+les relations économiques dans le nouveau pays.» A cela je crois devoir
+ajouter quelques éclaircissements. Un projet comme le présent est menacé
+dans sa base si les gens «pratiques» se prononcent contre lui. Or, les
+gens pratiques ne sont, en général, que des routiniers, incapables de
+sortir d’un cercle étroit d’idées surannées. Mais leur opposition est
+d’un grand poids et peut beaucoup nuire au nouveau, tout au moins aussi
+longtemps que le nouveau lui-même n’est pas assez fort pour jeter
+par-dessus bord les «gens pratiques» avec leurs idées caduques.
+
+Lorsque le temps des chemins de fer fut arrivé pour l’Europe, il se
+trouva des «gens pratiques» qui dénoncèrent la construction de certaines
+lignes comme insensée, «parce qu’il n’y avait pas même assez de
+voyageurs pour la diligence». On ne connaissait pas encore, alors, cette
+vérité qui aujourd’hui nous apparaît comme élémentaire: à savoir que ce
+ne sont pas les voyageurs qui font surgir le chemin de fer; mais que
+c’est, au contraire, le chemin de fer qui fait surgir les voyageurs, en
+admettant sans doute comme reconnue l’existence du besoin qui sommeille.
+
+Dans la catégorie de ces doutes «pratiques» qui précédèrent
+l’établissement des chemins de fer, appartiendront les hésitations de
+ceux qui ne peuvent pas se représenter comment, dans le nouveau pays,
+encore à acquérir, à cultiver, doivent s’établir les relations
+économiques parmi les nouveaux venus.
+
+Un homme pratique dira à peu près ce qui suit:
+
+«En admettant que la situation présente des Juifs soit, dans beaucoup
+d’endroits, intenable et qu’elle doive empirer de plus en plus, en
+admettant même que les Juifs émigrent dans le nouveau pays, comment y
+gagneront-ils et qu’y gagneront-ils? De quoi vivront-ils? Les relations
+économiques parmi beaucoup de gens ne se laissent cependant pas
+organiser artificiellement du jour au lendemain.»
+
+A cela je réponds: Il ne saurait être question de l’établissement
+artificiel de relations économiques et encore moins d’un pareil
+établissement s’effectuant du jour au lendemain. Mais s’il est vrai que
+les relations économiques ne peuvent pas s’organiser, il y a cependant
+moyen de les activer. Par quoi? Par l’organe d’un besoin. Le besoin veut
+être reconnu, l’organe demande à être créé, après quoi les relations
+s’établissent toutes seules.
+
+Si le besoin qu’éprouvent les Juifs de se trouver dans une meilleure
+situation est véritable, profond, si l’organe à créer de ce besoin, la
+_Jewish Company_, est suffisamment puissant, les relations économiques
+s’établiront en abondance dans le nouveau pays.
+
+Cela se trouve sans doute dans l’avenir, de même que se trouvait dans
+l’avenir, pour la génération de 1830, le développement des services de
+chemins de fer. Les chemins de fer furent cependant construits. On a
+heureusement passé par-dessus les doutes des hommes pratiques de la
+diligence.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA JEWISH COMPANY
+
+
+TRAITS PRINCIPAUX
+
+La _Jewish Company_ est en partie conçue d’après le modèle des grandes
+compagnies territoriales--une _Chartered Company_ juive, si l’on veut.
+Seulement, elle ne jouit pas du droit de souveraineté et elle ne
+poursuit pas seulement des buts coloniaux.
+
+La _Jewish Company_ est constituée en société par actions sur la base
+subjective du droit anglais, en conformité des lois et sous la
+protection de l’Angleterre. Le siège principal est à Londres. Je ne
+saurais dire, présentement, à combien doit se monter le capital social.
+Nos nombreux spécialistes financiers en feront le calcul. Mais, pour ne
+pas employer des expressions vagues, j’en fixe arbitrairement le chiffre
+à un milliard de marks. Ce sera peut-être plus, peut-être moins. De la
+forme de l’opération financière par laquelle les fonds seront
+réunis--opération qui sera examinée plus loin--dépendra la fraction de
+la grande somme devant être effectivement versée lors de la mise en
+train.
+
+La _Jewish Company_ est une institution de transition. Elle est une
+entreprise purement industrielle, qui reste toujours soigneusement
+distincte de la _Society of Jews_.
+
+La _Jewish Company_ a tout d’abord la mission de liquider les biens
+immobiliers des Juifs qui se retirent. La façon dont cela est fait
+préserve des crises, assure à chacun ce qui lui appartient et rend
+possible cette migration intérieure des concitoyens chrétiens qui a déjà
+été indiquée.
+
+
+AFFAIRES IMMOBILIÈRES
+
+Les immeubles en question sont des maisons, des biens-fonds et la
+clientèle locale des maisons de commerce. Tout d’abord la _Jewish
+Company_ se déclarera seulement prête à servir d’intermédiaire pour la
+vente de ces immeubles. Car, dans les premiers temps, les ventes des
+Juifs auront lieu de gré à gré et sans une grande baisse dans les prix.
+Les succursales de la Compagnie se transformeront dans chaque ville en
+bureaux centraux pour la vente des biens juifs. Chaque succursale ne
+prélèvera à cet effet que la commission nécessaire à son entretien.
+
+Maintenant, il peut se faire que le développement de la situation
+produise une dépression des prix, et que, par suite, survienne une
+impossibilité de vente. Dans cette période, le rôle de la Compagnie, qui
+n’avait d’abord consisté qu’à servir d’intermédiaire pour la vente des
+biens, s’élargit. La Compagnie devient administratrice des immeubles
+abandonnés et attend, pour reprendre leur vente, une époque plus
+favorable.
+
+Elle perçoit les loyers des immeubles, afferme les terres et institue
+des gérants pour les maisons de commerce, autant que possible également
+sous forme d’affermage, à cause des soins nécessités. La
+Compagnie aura partout tendance à faciliter à ces fermiers--des
+chrétiens--l’acquisition de la propriété. Elle pourvoira surtout
+entièrement, peu à peu, ses établissements européens d’employés et de
+représentants (avocats, etc.) chrétiens. Et ceux-ci ne devront
+aucunement devenir les valets des Juifs. Ils serviront pour ainsi dire
+de libre contrôle à la population chrétienne afin que tout s’y passe
+correctement, qu’il soit agi honnêtement et de bonne foi, et que nulle
+part ne se produise un ébranlement intentionnel dans le bien-être
+public.
+
+En même temps, la Compagnie figurera comme vendeuse de biens ou plutôt
+comme échangeuse. Elle donnera une maison pour une maison, une terre
+pour une terre, et cela «là-bas». Il faut, autant que possible, que tout
+y soit transplanté comme si c’était «ici». Et, de ce fait, une source de
+bénéfices considérables et licites s’ouvre pour la Compagnie. Elle
+donnera «là-bas» de belles maisons modernes, pourvues de tout le
+confort, et de bonnes terres, qui coûteront cependant beaucoup moins
+cher, car elle aura acquis à bon marché le fonds et le tréfonds.
+
+
+L’ACHAT DE LA TERRE
+
+Le pays à assurer à la _Society of Jews_, sur la base du droit
+international, peut naturellement aussi être acquis par la voie du droit
+privé.
+
+Les mesures à prendre par les particuliers en vue du déplacement
+n’entrent pas dans ce travail. Mais la Compagnie a besoin de grandes
+étendues de terre pour elle et pour nous. Elle s’assurera le sol
+nécessaire par un achat considérable. Il s’agira principalement de faire
+l’acquisition des biens domaniaux de l’actuelle autorité souveraine. Le
+but est d’arriver, «là-bas», à entrer en possession de la terre sans
+pousser les prix à une hauteur vertigineuse, de même qu’on vend «ici»
+sans dépréciation des biens. Une élévation excessive des prix n’est
+d’ailleurs pas à craindre, car la valeur de la terre, c’est d’abord la
+Compagnie qui l’apporte, puisque c’est elle qui dirige la colonisation,
+et cela, d’accord avec la _Society of Jews_, qui surveille.
+
+La Compagnie cédera à ses employés des terrains à bâtir à bon marché,
+leur accordera, pour la construction de leurs belles demeures, des prêts
+amortissables, qu’elle déduira de leurs appointements ou qu’elle portera
+en compte peu à peu comme augmentation. Ce sera là, à côté des honneurs
+qu’ils attendent, une forme de récompense pour leurs services.
+
+L’énorme bénéfice résultant de la spéculation de la terre devra revenir
+tout entier à la Compagnie, parce qu’elle doit recevoir pour les risques
+une prime indéterminée, comme tout autre entrepreneur. Là où il y a un
+risque dans l’entreprise, il faut que le bénéfice de l’entrepreneur soit
+généreusement favorisé. Mais aussi ce bénéfice excessif n’est-il
+tolérable que là seulement. La corrélation de risque et prime renferme
+la moralité financière.
+
+
+LES CONSTRUCTIONS
+
+La Compagnie échangera donc des maisons et des terres. Elle gagnera et
+doit gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela est clair pour quiconque
+a observé, n’importe quand, l’augmentation de la valeur du sol par les
+travaux de la civilisation.
+
+Cela se voit surtout dans les enclaves entre les villes et la campagne.
+Des terrains non cultivés augmentent de valeur par la couronne touffue
+d’œuvres de toutes natures que va tressant, autour d’eux, le progrès
+ascendant. Une spéculation de terrains géniale, dans sa simplicité, a
+été celle des hommes qui ont agrandi Paris. Ils ne construisirent pas
+dans le voisinage immédiat des dernières maisons de la ville. Mais,
+après avoir acheté les terrains attenants, ils commencèrent à élever des
+immeubles à la bordure extrême. Par cette façon inverse de bâtir, la
+valeur des lots de terrain augmenta rapidement, et, au lieu de
+construire toujours les dernières maisons de la ville, ils ne
+construisirent plus, une fois la bordure terminée, qu’à l’intérieur,
+c’est-à-dire sur des terrains de prix.
+
+La Compagnie construira-t-elle elle-même ou donnera-t-elle ses ordres à
+des architectes privés? Elle peut faire et fera l’un et l’autre. Elle a,
+comme on le verra bientôt, une puissante réserve de forces actives--ne
+devant absolument pas être exploitées d’après le système
+capitaliste--qui se trouvent placées dans les heureuses et sereines
+conditions de la vie, et qui, néanmoins, ne seront pas chères. Quant aux
+matériaux de construction, nos géologues y ont pourvu en cherchant les
+emplacements pour les villes.
+
+Quel sera maintenant le principe qui prévaudra dans la construction?
+
+
+HABITATIONS OUVRIÈRES
+
+Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les
+ouvriers) doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes. Je ne pense
+en aucune façon aux tristes casernes ouvrières des villes européennes,
+ni aux misérables cabanes qui se trouvent rangées autour des fabriques.
+Nos maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la vérité, avoir l’air
+uniformes parce que la Compagnie ne peut construire à bon marché que si
+elle produit les matériaux par grandes masses. Mais ces maisons
+individuelles avec leurs jardinets doivent, dans chaque endroit,
+constituer, par leur réunion, de beaux corps d’ensemble. La nature de la
+contrée stimulera l’heureux génie de nos jeunes architectes qui ne sont
+point esclaves de la routine, et, même en admettant que le peuple ne
+comprenne pas la grande inspiration qui domine le tout, il se sentira
+néanmoins à son aise dans ce léger groupement. Le temple, qui surgira au
+centre, y sera visible de loin, car ce n’est, en somme, que la vieille
+foi qui nous conserve unis. Des écoles claires et saines, munies de tout
+le matériel d’enseignement moderne, donneront l’instruction et
+l’éducation à l’enfance. Puis, des écoles de perfectionnement
+professionnel, qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront le simple
+ouvrier capable d’acquérir des connaissances technologiques et lui
+permettront de se familiariser avec la mécanique. Enfin, il y aura des
+maisons de récréation pour le peuple, que la _Society of Jews_ dirigera
+d’en haut, en vue de la moralité.
+
+Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que des bâtiments et non de ce qui
+se passera en eux.
+
+La Compagnie construira les demeures ouvrières à bon marché, dis-je. Non
+seulement parce que tous les matériaux seront présents en quantité, non
+seulement parce que le terrain appartiendra à la Compagnie, mais aussi
+parce qu’elle n’aura pas a payer les ouvriers pour cela.
+
+Les _farmers_, en Amérique, ont pour système de s’aider réciproquement
+dans la construction de leurs maisons. Ce système bon enfant--lourd
+comme les _block-houses_ qui en sont la conséquence--peut être amélioré
+beaucoup.
+
+
+LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS («UNSKILLED LABOURERS»)
+
+Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire les ouvriers qui n’ont
+point fait d’apprentissage), lesquels viendront tout d’abord du grand
+réservoir russo-roumain, devront, de même, se bâtir réciproquement leurs
+maisons. Nous n’aurons pas, pour commencer, de fer à nous, et nous
+devrons aussi construire avec du bois.
+
+Cela changera plus tard, et les pauvres constructions de nécessité des
+premiers temps seront alors remplacées par des constructions meilleures.
+
+Nos _unskilled labourers_ se construiront tout d’abord réciproquement
+des logis, en apprenant à le faire, au préalable. Cependant, par le
+travail, ils acquerront la propriété des maisons--pas tout de suite,
+sans doute, mais en se conduisant bien pendant une période de trois ans.
+De la sorte, nous obtiendrons des hommes zélés, habiles. Et un homme qui
+a travaillé trois années durant, en observant une bonne discipline, est
+formé pour la vie.
+
+Je viens de dire que la Compagnie n’aura pas besoin de payer ses
+_unskilleds_. Oui, mais alors de quoi vivront-ils?
+
+Je suis en général opposé au _truck-system_ (système du troc). Mais avec
+nos premiers colons, il devrait cependant être employé. La Compagnie
+s’occupera d’eux sous tant de rapports, qu’elle pourra bien aussi les
+entretenir. Le _truck-system_ ne devra demeurer en vigueur que pendant
+les premières années seulement. Il sera d’ailleurs un bienfait pour les
+ouvriers, en ce sens qu’il empêchera leur exploitation par les
+détaillants et les cabaretiers. Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance,
+impossible à nos petites gens la pratique du colportage, qu’ils
+n’avaient du reste embrassé «ici» que forcés par les vicissitudes
+historiques. Et elle tient dans sa main les ivrognes et les mauvais
+garnements. Alors, dans les premiers temps de la prise de possession du
+pays, il n’y aura donc pas de salaires?
+
+Si fait: des _sursalaires_.
+
+
+LA JOURNÉE DE SEPT HEURES
+
+La journée de travail normale est la journée de sept heures! Cela ne
+signifie pas que l’on coupe des arbres, que l’on creuse la terre, que
+l’on transporte des pierres, bref que l’on fasse les innombrables
+travaux qui sont à faire seulement pendant sept heures par jour. Non. On
+travaillera quatorze heures. Mais les équipes d’ouvriers se relaieront
+toutes les trois heures et demie. L’organisation sera toute militaire,
+avec des grades, de l’avancement et des retraites. Il sera dit plus tard
+où devra être pris l’argent pour les pensions.
+
+En trois heures et demie, un homme sain peut fournir beaucoup de travail
+concentré. Après une pause de trois heures et demie, qu’il consacre à
+son repos, à sa famille, à son perfectionnement professionnel, il se
+trouve de nouveau tout dispos. De telles forces actives peuvent faire
+des miracles.
+
+La journée de travail de sept heures! Elle rend possible quatorze heures
+de travail ordinaire. C’est tout ce que peut contenir la journée.
+
+J’ai du reste la conviction que la journée de sept heures est
+complètement réalisable. On connaît les expériences qui ont été faites
+en Belgique et en Angleterre. Certains sociologues avancés prétendent
+que la journée de cinq heures serait tout à fait suffisante. La _Society
+of Jews_ et la _Jewish Company_ feront à ce sujet de nouvelles et
+abondantes expériences--qui profiteront aussi aux autres peuples--et
+s’il est prouvé que la journée de sept heures est pratiquement possible,
+notre futur État l’adoptera comme journée normale légale.
+
+La Compagnie seule accordera constamment à son personnel la journée de
+sept heures. Elle pourra aussi toujours le faire.
+
+Mais nous avons besoin de la journée de sept heures comme cri de
+ralliement universel pour nos gens qui, on le sait, doivent venir de
+leur propre gré. Ce doit être vraiment la Terre Promise...
+
+Celui donc qui travaillera plus de sept heures recevra un salaire
+complémentaire en argent. Comme tous ses besoins sont couverts, et que
+les invalides de sa famille sont pourvus par les établissements de
+bienfaisance, centralisés par leur transfert dans le nouveau pays, il
+peut par conséquent épargner quelque chose. Nous stimulerons l’instinct
+de l’épargne, du reste déjà développé chez les gens de notre race, parce
+qu’il facilite l’élévation de l’individu aux couches supérieures, et
+parce que nous nous ménageons, par là, une énorme réserve de capitaux
+pour de futurs emprunts.
+
+Le surplus de la journée de sept heures ne doit pas dépasser trois
+heures, et encore, il ne peut s’effectuer qu’après l’avis conforme de
+médecins. Car, dans la vie nouvelle, nos gens aborderont courageusement
+le travail, et le monde verra alors seulement quel peuple laborieux nous
+sommes.
+
+Je n’expose pas, quant à présent, le fonctionnement du _truck-system_
+chez les premiers occupants (bons, etc.), pas plus d’ailleurs que je
+n’expose nombre d’autres détails, pour ne pas troubler le lecteur.
+
+Les femmes ne seront point admises aux lourds travaux et ne devront pas
+faire d’heures supplémentaires.
+
+Les femmes enceintes seront dispensées de tout travail et recevront du
+_truck_ une nourriture très abondante. Car nous avons besoin, pour
+l’avenir, de fortes générations.
+
+Nous élèverons tout de suite les enfants dès le commencement, comme nous
+l’entendons. Je ne m’étends pas là-dessus pour l’instant.
+
+Ce que je viens de dire à propos des demeures ouvrières des _unskilleds_
+et de leur manière de vivre est tout aussi peu une utopie que le reste.
+Tout cela existe déjà dans la réalité, mais infiniment petit, inaperçu,
+incompris. Pour la solution de la question juive, l’«Assistance par le
+travail», que j’ai appris à connaître et à comprendre à Paris, m’a été
+d’une grande utilité.
+
+
+L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
+
+L’Assistance par le travail, comme elle existe actuellement à Paris et
+dans différentes villes de France, en Angleterre, en Suisse et en
+Amérique, est quelque chose de chétivement petit. Cependant, il est
+possible d’en faire quelque chose de très grand.
+
+Qu’est-ce que l’Assistance par le travail?
+
+Le principe est que l’on donne du travail à tout _unskilled_ besogneux,
+un travail facile, n’exigeant aucun apprentissage, comme par exemple
+faire du petit bois, confectionner des «margotins» (lesquels dans les
+ménages parisiens servent à allumer le feu). C’est une espèce de travail
+de prisonniers avant le crime, c’est-à-dire sans l’infamie. Personne n’a
+plus besoin de devenir criminel par nécessité, s’il veut travailler.
+Aucun suicide ayant la faim pour cause ne doit plus être commis. C’est
+là, d’ailleurs, l’un des pires stigmates d’une civilisation où, de la
+table des riches, l’on jette aux chiens des friandises.
+
+L’Assistance par le travail donne par conséquent du travail à chacun.
+A-t-elle donc un débouché pour les produits? Non. Tout au moins, elle
+n’a pas de débouché suffisant. Voilà le vice de l’organisation
+existante. Cette assistance travaille toujours avec perte. Assurément,
+elle s’y attend. Car c’est un établissement de bienfaisance. L’aumône se
+présente comme la différence entre les frais avoués et le produit de la
+vente. Au lieu de donner deux sous au mendiant, elle lui donne un
+travail sur lequel elle perd deux sous. Mais le mendiant loqueteux, qui
+est devenu un noble ouvrier, gagne 1 fr. 50. Pour 10 centimes, 150! Cela
+s’appelle multiplier quinze fois une bienfaisance qui a cessé d’être
+humiliante. Cela s’appelle faire d’un milliard quinze milliards.
+
+Il est vrai que l’Assistance perd les 10 centimes, tandis que la _Jewish
+Company_, elle, non seulement ne perdra pas le milliard, mais réalisera
+des bénéfices gigantesques.
+
+A cela, il faut ajouter le côté moral. Grâce à la petite Assistance,
+telle qu’elle existe à l’heure présente, s’opère déjà le relèvement
+moral par le travail, jusqu’à ce que l’homme sans occupation ait trouvé
+un emploi conforme à ses capacités dans son ancienne profession ou dans
+une nouvelle. Il a tous les jours quelques heures de libres pour
+chercher. Et l’Assistance sert elle-même d’intermédiaire.
+
+L’inconvénient de la petite institution existante est qu’il ne faut pas
+faire de concurrence aux marchands de bois, etc. Les marchands de bois
+sont électeurs, ils crieraient, et ils auraient raison! Il ne faut pas
+davantage faire concurrence au travail des maisons de détention. L’État
+doit occuper et entretenir ses criminels.
+
+Il sera surtout difficile, dans une vieille société, de faire de la
+place à l’Assistance par le travail.
+
+Mais dans notre société nouvelle! Il nous faut avant tout une quantité
+énorme d’_unskilled labourers_ pour nos travaux de prise de possession:
+routes, déboisements, élévations de terrain, chemins de fer,
+télégraphes, etc. Tout cela aura lieu en conformité d’un grand plan
+préalablement établi.
+
+
+LE MARCHÉ
+
+En faisant passer le travail dans le nouveau pays, nous y apporterons en
+même temps aussi le marché. Sans doute, pour commencer, seulement un
+marché des premiers besoins de la vie, bétail, blé, vêtements
+d’ouvriers, outils, armes, et ainsi de suite. Tout d’abord, nous ferons
+nos emplettes dans les États voisins ou en Europe. Mais après, nous nous
+rendrons le plus tôt possible indépendants. Les entrepreneurs juifs se
+seront rapidement rendu compte des chances qui s’offrent à eux.
+
+Peu à peu, par l’armée des employés de la Compagnie, des besoins plus
+raffinés seront importés. (Au nombre des employés je compte aussi les
+officiers des troupes de police, qui devront toujours représenter à peu
+près la dixième partie des immigrés mâles. Ce qui sera suffisant pour
+faire face aux mutineries des mauvais éléments, car l’immense majorité
+est composée de gens paisibles.)
+
+Les besoins raffinés des employés bien placés produiront de nouveau un
+marché plus riche, qui ira en se développant. Dès qu’ils se seront créé
+un chez eux, les hommes mariés feront venir leurs familles; les
+célibataires, leurs parents et leurs frères et sœurs. Nous voyons
+parfaitement ce mouvement chez les Juifs qui émigrent aux États-Unis.
+Dès que l’un d’eux a du pain à manger, il fait venir les siens. Les
+liens de la famille sont si forts dans le judaïsme! La Société et la
+Compagnie agiront de concert pour fortifier et élever encore davantage
+la famille.
+
+Je ne parle pas ici du côté moral, cela va de soi, mais du côté
+matériel. Les employés auront une indemnité pour leurs femmes et leurs
+enfants. Nous avons besoin de gens, de tous ceux qui sont là et de tous
+ceux qui viendront après.
+
+
+AUTRE CATÉGORIE D’HABITATIONS
+
+J’ai abandonné le fil principal de cette explication de la construction
+des demeures ouvrières par les ouvriers eux-mêmes. Je le reprends
+maintenant pour parler d’autres catégories d’habitations. La Compagnie
+fera aussi construire par ses architectes des maisons pour les petits
+bourgeois, soit comme objet d’échange, soit pour de l’argent. Elle fera
+établir et reproduire environ une centaine de types de maisons. Ces
+jolis modèles constitueront en même temps une partie de la propagande.
+Chaque maison aura son prix fixe. La bonté de l’exécution sera garantie
+par la Compagnie, qui ne voudra réaliser aucun bénéfice sur la
+construction. Oui, mais où seront placées ces maisons? C’est ce qui sera
+indiqué dans les groupes locaux.
+
+La Compagnie ne voulant rien gagner sur les travaux de construction et
+se contentant des bénéfices qui résulteront pour elle de la vente du
+fonds et du tréfonds, il sera à désirer que beaucoup d’architectes
+privés construisent pour des particuliers. Par là, la propriété foncière
+acquerra plus de valeur et le luxe arrivera dans le pays. Or, le luxe
+est ce dont nous avons besoin sous différents rapports. Notamment en vue
+de l’art, de l’industrie, et, dans un temps plus éloigné, de la
+décadence des grandes fortunes.
+
+Car les Juifs riches qui, maintenant, sont obligés de cacher
+anxieusement leurs trésors et de donner leurs tristes fêtes, les rideaux
+baissés, pourront, «là-bas», jouir en pleine liberté. Si cette
+émigration s’effectue avec leur concours, le capital sera réhabilité
+chez nous, dans le nouveau pays, attendu qu’il aura montré son utilité
+dans une œuvre sans précédent. Si les Juifs les plus riches commencent à
+construire «là-bas» leurs châteaux, que l’on regarde déjà d’un œil si
+jaloux en Europe, il sera bientôt de mode d’aller y occuper de
+somptueuses demeures.
+
+
+DE QUELQUES FORMES DE LA LIQUIDATION
+
+La _Jewish Company_ succède aux Juifs dans la possession ou
+l’administration de leurs immeubles.
+
+Cette tâche est facile à remplir lorsqu’il s’agit de maisons et de
+biens-fonds. Mais comment faudra-t-il procéder avec les maisons de
+commerce, les fabriques, etc.?
+
+Il y faudra employer des formes variées et que l’on ne saurait par
+avance énumérer. Et cependant cela n’offre pas de difficultés non plus.
+Car, dans chaque cas particulier, le propriétaire d’une maison de
+commerce, lorsqu’il se décide de plein gré à émigrer, s’entendra avec
+les succursales de la Compagnie de son ressort relativement à la forme
+de liquidation la plus favorable pour lui.
+
+En ce qui concerne les plus petits commerces, dans l’exploitation
+desquels l’action personnelle du propriétaire est le principal, et où
+l’arrangement du peu de marchandises qui s’y trouvent est l’accessoire,
+le transfert de la fortune s’effectue avec une grande facilité. La
+Compagnie crée pour l’émigrant un champ d’activité assuré, et son
+minuscule matériel peut être remplacé «là-bas» par un bien-fonds avec un
+crédit pour l’acquisition de machines.
+
+Nos gens, qui sont ingénieux, se seront bientôt mis au courant, car les
+Juifs, on le sait, s’adaptent vite à toutes les espèces d’industries.
+C’est ainsi que beaucoup de marchands peuvent devenir de petits
+industriels agricoles. La Compagnie peut même consentir, avec des pertes
+apparentes, à prendre à son compte l’avoir immobilier des plus pauvres,
+pour obtenir la culture gratuite de certaines parcelles de terrain, ce
+qui augmente la valeur de ses autres parcelles.
+
+Dans les exploitations moyennes, où l’organisation spéciale est tout
+aussi importante ou même déjà plus importante que l’action personnelle
+du propriétaire, et où le crédit de celui-ci joue un rôle décisif, on
+peut recourir à différentes formes de liquidation. C’est là aussi un des
+principaux points qui intéressent la migration intérieure des chrétiens.
+Le Juif qui se retire ne perd pas son crédit personnel, mais il
+l’emporte et l’emploiera utilement «là-bas» à son établissement. La
+Compagnie lui ouvre un compte courant. Il peut donc, à son choix, vendre
+sa maison ou la confier à des gérants, sous la surveillance de la
+Compagnie. Le gérant peut figurer comme fermier. Il peut aussi, par des
+paiements partiels, préparer l’achat successif. La Compagnie assure par
+ses inspecteurs et ses avocats la bonne administration de la maison de
+commerce abandonnée et la régularité des paiements.
+
+La Compagnie figure ici comme curatrice des absents. Mais, si un Juif ne
+peut pas vendre sa maison de commerce, s’il ne la confie pas non plus à
+un mandataire, et si, néanmoins, il ne veut pas l’abandonner, eh bien!
+il reste dans son actuelle résidence. D’ailleurs, même ceux qui restent
+n’empirent pas leur situation: ils sont allégés de la concurrence de
+ceux qui se sont retirés, et l’antisémitisme, avec son sacramentel:
+«N’achetez pas chez les Juifs!» a cessé d’exister.
+
+Si le propriétaire d’un fonds de commerce, qui émigre, veut exploiter
+«là-bas» le même commerce, il peut s’organiser d’avance à cet effet.
+Démontrons cela par un exemple: La raison sociale X. est une importante
+maison de modes. Son propriétaire veut émigrer. Il établit tout d’abord,
+dans son futur lieu d’habitation, une succursale à laquelle il cède ses
+marchandises de rebut. Les premiers émigrants pauvres constituent sa
+première clientèle. Mais, peu à peu, des gens s’en vont là-bas qui
+demandent des marchandises supérieures. Alors X. y envoie des articles
+nouveaux, puis les plus nouveaux. Sa succursale devient déjà d’un bon
+rapport pendant que la maison principale existe encore. X. possède enfin
+deux maisons. Il vend l’ancienne ou il en confie la gérance à son
+représentant chrétien, et lui-même s’en va là-bas dans sa nouvelle
+maison.
+
+Un exemple plus grand: Y. et fils ont un gros commerce de charbons,
+comprenant des mines et des usines. Comment s’y prendre pour liquider
+une affaire de cette importance? La mine de charbon, avec tout ce qui
+s’y rattache, peut être tout d’abord achetée par l’État dans lequel elle
+se trouve. Elle peut aussi être acquise par la _Jewish Company_, qui
+paie le prix d’achat en partie avec des terres situées là-bas, en partie
+en argent comptant. Une troisième possibilité serait la fondation d’une
+Société par actions «Y. et fils». Une quatrième, la continuation de
+l’exploitation sur la base actuelle. Seulement, les propriétaires
+émigrés, même s’ils retournaient, à l’occasion, pour l’inspection de
+leurs biens, seraient des étrangers, des étrangers jouissant comme tels,
+dans les pays civilisés, de l’absolue protection des lois. Cela se voit
+d’ailleurs tous les jours dans la vie. Il y a une cinquième possibilité
+tout particulièrement féconde et grandiose, mais que je me borne à
+indiquer parce qu’il n’existe encore en sa faveur que des exemples peu
+nombreux et peu probants, quelque proche du reste qu’elle soit déjà de
+notre conscience moderne. Y. et fils peuvent céder leur entreprise,
+contre dédommagement, à l’ensemble de leurs employés actuels. Les
+employés se constituent en société avec responsabilité limitée, et
+peuvent peut-être arriver, à l’aide de la banque nationale qui ne prend
+pas d’intérêt usuraire, à payer à Y. et fils le prix de rachat. Les
+employés amortissent ensuite l’emprunt qui leur a été accordé par la
+banque nationale, par la _Jewish Company_ ou par Y. et fils eux-mêmes.
+
+La _Jewish Company_ liquide les plus petits comme les plus grands. Et
+ce, pendant que les Juifs émigrent tranquillement, qu’ils créent la
+nouvelle patrie, la Compagnie est là, qui, en sa qualité de grande
+personne juridique, dirige le départ, garde les biens abandonnés, se
+porte caution du bon ordre de la liquidation par sa fortune visible,
+palpable, et répond d’une façon durable pour les émigrés.
+
+
+LES GARANTIES DE LA COMPAGNIE
+
+Sous quelle forme la Compagnie garantira-t-elle qu’il ne se produira,
+dans les pays abandonnés, ni appauvrissements, ni crises économiques?
+
+Il a déjà été dit que d’honnêtes antisémites devront être associés à
+l’œuvre pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en
+conservant leur entière liberté, précieuse pour nous.
+
+Mais, de son côté, l’État a aussi des intérêts fiscaux qui peuvent être
+lésés. Il perd une classe peu importante au point de vue civique, mais
+très estimée comme contribuable. Il faut que, pour cela, une
+compensation lui soit offerte. Nous la lui offrons indirectement--en
+laissant dans le pays les maisons de commerce et les industries créées
+par la sagacité et l’application propres à notre race, en facilitant aux
+citoyens chrétiens l’occupation des positions par nous abandonnées, et
+en rendant ainsi possible l’avènement au bien-être de masses
+entières--ce qui est sans exemple par ce temps de paix.
+
+La Révolution française avait montré en petit quelque chose de
+semblable. Mais, pour cela, le sang avait dû couler à torrents sous la
+guillotine, dans toutes les provinces du pays, et sur les champs de
+bataille de l’Europe. Et, dans ce but, les droits hérités et acquis
+avaient dû être brisés. Pourtant, par là, ne s’étaient enrichis que les
+rusés acheteurs des biens nationaux. Dans sa sphère d’action, la _Jewish
+Company_ procurera aux différents États des avantages directs. Partout
+pourra être assurée aux gouvernements, aux conditions les plus
+favorables, la vente des biens abandonnés par les Juifs. Les
+gouvernements, à leur tour, pourraient employer en grandes masses ces
+amiables expropriations à certaines améliorations sociales.
+
+La _Jewish Company_ prêtera son concours aux gouvernements et aux
+parlements qui voudront diriger la migration intérieure des citoyens
+chrétiens, et elle paiera ainsi des taxes considérables.
+
+Ainsi que cela a été dit, la Compagnie aura son siège social à Londres,
+parce qu’elle doit être, par rapport au droit privé, sous la protection
+d’une grande puissance actuellement non antisémite. Mais, si on l’appuie
+officiellement et officieusement, la Compagnie fournira en tous pays une
+vaste surface à l’impôt. Elle créera partout des succursales imposables.
+En outre, elle offrira l’avantage d’une double inscription immobilière,
+c’est-à-dire qu’elle paiera des droits doubles. Même là où elle ne
+figure que comme agence immobilière, elle se donnera les apparences
+passagères de l’acheteur. Et elle se trouvera un instant dans le Grand
+Livre comme propriétaire, même si elle ne veut pas posséder.
+
+Il est vrai maintenant que c’est là une pure affaire de calcul. Il
+faudra examiner de proche en proche et décider jusqu’où la Compagnie
+peut aller dans cette voie sans compromettre son existence. Elle
+s’expliquera loyalement à ce sujet avec les ministres des Finances, qui,
+voyant clairement sa bonne volonté, accorderont partout les facilités
+nécessaires à la réalisation, dans des conditions favorables, de la
+grande entreprise.
+
+Une autre concession à obtenir directement est celle relative au
+transport des marchandises et des personnes. Là où les chemins de fer
+appartiennent à l’État, la chose ne souffrira aucun doute. Des chemins
+de fer privés, la Compagnie obtiendra des faveurs comme tout grand
+expéditeur. Elle devra naturellement faire voyager nos gens et
+transporter leurs effets à aussi bon marché que possible, attendu que
+chacun se rendra là-bas à ses propres frais. Pour les classes moyennes,
+il y a le système Cook; pour les classes pauvres, existe le tarif
+réduit. La Compagnie pourrait beaucoup gagner par la réduction obtenue
+sur les voyageurs et sur les marchandises. Mais son principe doit être,
+ici aussi, de ne retirer que les frais de son entretien.
+
+L’industrie des transports est dans beaucoup d’endroits entre les mains
+des Juifs. Les maisons d’expédition sont les premières dont la Compagnie
+aura besoin et les premières qu’elle liquidera. Les propriétaires de ces
+maisons entreront au service de la Compagnie ou s’établiront là-bas à
+leur compte. Le lieu d’arrivée a besoin d’expéditeurs de réception. Or,
+comme c’est là une excellente industrie, et que là-bas on peut et l’on
+doit gagner aussitôt, les hommes entreprenants ne manqueront pas.
+
+Il est inutile de nous étendre sur les détails purement commerciaux de
+cette émigration en masse, lesquels veulent être rationnellement
+appropriés au but qu’il s’agit d’atteindre. A la solution logique de
+cette question doivent s’employer et s’emploieront beaucoup d’esprits
+sagaces.
+
+
+DE QUELQUES TRAVAUX DE LA COMPAGNIE
+
+Plusieurs de ces travaux auront en quelque sorte un caractère
+coopératif. Un seul exemple: successivement la Compagnie commencera à
+produire au début, dans ses établissements, des articles industriels,
+tout d’abord pour nos propres émigrants pauvres: vêtements, linges,
+souliers, etc. Car, dans les lieux de départ européens, nos pauvres gens
+seront habillés de neuf. On ne leur fera pas ainsi un cadeau, parce
+qu’ils ne doivent pas être humiliés. On leur échangera seulement leurs
+vieux effets contre des effets neufs. Si la Compagnie y perd quelque
+chose, elle l’inscrira dans ses livres comme perte commerciale. Ceux qui
+sont dénués de moyens seront, pour l’habillement, débiteurs de la
+Compagnie, et la paieront là-bas par des heures de travail
+supplémentaires, dont il leur sera fait remise pour leur bonne conduite.
+
+Ici, les sociétés d’émigration existantes auront d’ailleurs l’occasion
+d’intervenir secourablement. Tout ce qu’elles avaient l’habitude de
+faire pour les Juifs émigrants, elles devront, à l’avenir, le faire pour
+les colons de la _Jewish Company_. La forme de cette intervention sera
+facile à trouver.
+
+Déjà, dans le nouvel habillement des émigrants pauvres, il doit y avoir
+quelque chose de symbolique: «Vous commencez à présent une nouvelle
+existence!» La _Society of Jews_ prendra ses mesures pour que, longtemps
+avant le départ et même en route, on entretienne un état d’âme sérieux
+et grave par des prières, des conférences populaires, des leçons sur le
+but de l’entreprise, des prescriptions hygiéniques pour les nouveaux
+lieux d’habitation et des instructions relatives au travail futur. Car
+la Terre Promise est la terre du travail. A leur arrivée, les émigrants
+seront reçus solennellement par nos premières autorités, sans folle
+joie, car la Terre Promise doit d’abord être conquise. Mais déjà, il
+faut que ces pauvres gens voient qu’ils sont chez eux.
+
+L’industrie du vêtement de la Compagnie ne produira pas au hasard. La
+Compagnie devra apprendre en temps utile de la _Society of Jews_, qui en
+sera informée par les groupes locaux, le nombre, le jour d’arrivée et
+les besoins des émigrants. De la sorte il lui sera possible de procéder
+avec prévoyance.
+
+
+IMPULSION INDUSTRIELLE
+
+La tâche de la _Jewish Company_ et celle de la _Society of Jews_ ne
+peuvent, dans ce projet, être exposées tout à fait séparément. De fait,
+ces deux grands organes devront incessamment agir de concert. La
+Compagnie ne pourra se passer de l’autorité morale et de la protection
+de la Société, de même que la Société ne pourra se dispenser du concours
+matériel de la Compagnie. Dans la direction très méthodique du vêtement,
+par exemple, se trouve déjà le faible commencement de l’expérience faite
+en vue d’éviter les crises de la surproduction.
+
+Et partout où la Compagnie se présentera comme industrielle, elle
+procédera de la même façon.
+
+Mais, en aucun cas, elle ne doit écraser de sa supériorité les
+entreprises indépendantes. Nous ne sommes collectivistes que là où
+l’exigent les énormes difficultés de la tâche. Pour le reste, nous
+soignons et cultivons l’individu avec ses droits. La propriété privée
+doit se développer chez nous, libre et respectée, comme la base
+économique de l’indépendance. Aussi nous empressons-nous d’élever nos
+premiers _unskilleds_ à la propriété privée.
+
+Il faut que l’esprit d’entreprise soit secondé de toutes les manières.
+L’établissement de nouvelles industries sera favorisé par une politique
+douanière rationnelle, par l’obtention de matières premières à bon
+marché et par un bureau de statistique industrielle publiant ses
+travaux.
+
+L’esprit d’entreprise peut être stimulé de saine façon. Les hardiesses
+spéculatives sans méthode doivent être évitées. L’établissement de
+nouvelles industries est rendu public en temps opportun, de sorte que
+les entrepreneurs qui s’avisent, six mois plus tard, de se consacrer à
+une industrie donnée, ne soient pas entraînés dans la crise, dans la
+misère. Comme le but de tout nouvel établissement doit être porté à la
+connaissance de la Société, la situation des affaires industrielles
+peut, en tout temps, être exactement connue de chacun.
+
+En outre, on procure aux entrepreneurs les bras ouvriers centralisés.
+L’entrepreneur s’adresse au bureau central de placement, qui, pour ses
+bons offices, ne percevra qu’un droit nécessaire à son propre entretien.
+L’entrepreneur télégraphie: «J’ai besoin demain, pour trois jours, trois
+semaines, ou trois mois, de cinq cents _unskilleds_». Et demain arrivent
+à son exploitation agricole ou industrielle les 500 ouvriers demandés,
+que le bureau central de placement réunit en les faisant venir de
+partout où ils sont disponibles. Le primitif et lourd système de la
+_Sachsengaengerei_[5] se transforme ici en une institution judicieuse,
+militairement organisée. Il va sans dire qu’on ne fournit pas des
+esclaves de travail, mais seulement des ouvriers travaillant sept heures
+par jour, qui conservent leur organisation spéciale, et pour qui, même
+lorsqu’ils changent de localité, le temps de service continue, avec ses
+grades, avancement, et droit à la retraite. L’entrepreneur particulier a
+aussi la faculté de se procurer ailleurs ses bras ouvriers, s’il le
+veut. Mais il le pourra difficilement. La Société saura empêcher que
+l’on attire dans le pays des esclaves de travail non Juifs par un
+certain boycottage des industriels récalcitrants, par des difficultés
+apportées à la circulation et autres de même nature. Il faudra donc
+prendre des ouvriers de sept heures. Et c’est ainsi que nous nous
+approchons presque sans effort de la journée normale de sept heures de
+travail.
+
+ [5] Mot intraduisible qui signifie à peu près: les «allées et venues
+ des Saxons», et qui se dit par allusion au déplacement des ouvriers
+ agricoles saxons et elbiens qui vont annuellement faire les moissons
+ dans l’Allemagne du Sud.
+
+
+LES ARTISANS
+
+Inutile d’ajouter que ce qui est vrai des _unskilleds_ l’est aussi et à
+plus forte raison des artisans. Les ouvriers des fabriques peuvent, eux
+aussi, être compris dans la même catégorie. Le bureau central de
+placement les procure également.
+
+En ce qui concerne les artisans établis, les petits maîtres--que nous
+cultiverons soigneusement en vue des futurs progrès de la technique, à
+qui nous inculquerons des connaissances technologiques même lorsqu’ils
+ne seront plus des jeunes gens, et à l’usage desquels des fils
+électriques conduiront la force hydraulique et la lumière--ces ouvriers
+indépendants devront également être cherchés et trouvés par le bureau
+central de placement de la Société. Ici, le groupe local s’adresse au
+bureau central: «Nous avons besoin de tant et tant de menuisiers, de
+serruriers, de verriers, etc.» Le bureau publie cette indication. Les
+hommes s’annoncent. Ils partent avec leurs familles pour la localité où
+l’on a besoin d’eux et y restent à demeure, nullement écrasés par une
+concurrence mal ordonnée. La patrie durable et bonne est née pour eux.
+
+
+L’OPÉRATION FINANCIÈRE
+
+On a supposé, comme capital social de la _Jewish Company_, une somme
+fantastique. Le chiffre véritablement nécessaire devra être fixé par des
+spécialistes financiers. Il sera, en tous les cas, énorme. Comment cette
+somme peut-elle être réunie? Elle peut l’être par trois moyens
+différents, que la Société aura à examiner. La Société, cette grande
+personne morale, le _Gestor_ des Juifs, se compose de nos hommes les
+plus purs, les meilleurs, qui ne peuvent ni ne doivent tirer aucun
+profit matériel de l’affaire. Bien qu’au commencement la Société ne
+dispose que d’une autorité morale, celle-ci suffira cependant pour
+accréditer la _Jewish Company_ auprès du peuple juif. La _Jewish
+Company_ n’aura vraiment des chances de réussite commerciale que
+lorsqu’elle aura reçu en quelque sorte l’estampille de la Société. Pour
+former la _Jewish Company_, il ne suffira donc pas qu’un groupe
+quelconque de financiers se réunissent. La Société examinera, choisira,
+décidera, et, avant de donner son approbation à la fondation, elle
+s’entourera de toutes les garanties nécessaires à la réalisation
+consciencieuse du projet. Il ne saurait être fait des expériences avec
+des forces insuffisantes, car cette entreprise doit réussir du premier
+coup. L’insuccès de la chose compromettrait l’idée pour des années et
+peut-être la rendrait pour toujours impossible.
+
+Les trois moyens par lesquels on peut réunir le capital social sont: 1º
+la haute banque; 2º la banque intermédiaire; 3º une souscription
+nationale.
+
+La fondation par la haute banque serait la plus facile, la plus rapide
+et la plus sûre. L’argent nécessaire peut être trouvé dans le plus bref
+délai, au sein des grands groupes financiers existants, par simple
+délibération. Cela aurait le grand avantage que le milliard--pour nous
+en tenir à ce chiffre supposé--n’aurait pas besoin d’être versé
+immédiatement en totalité. Il aurait en outre cet autre avantage que le
+crédit de ces très importants groupes financiers serait acquis à
+l’entreprise.
+
+Dans la puissance financière juive sommeillent encore beaucoup de forces
+politiques inutilisées. Cette puissance financière est représentée par
+les ennemis du judaïsme, comme étant aussi active qu’elle pourrait être,
+ce qu’elle n’est pas en réalité. Les Juifs pauvres n’éprouvent que la
+haine que provoque cette puissance financière, mais le profit,
+l’allègement de leurs maux qui pourrait en résulter, les Juifs pauvres
+ne l’ont pas. Le crédit des grands Juifs de la finance devrait être mis
+au service de l’idée nationale. Mais si ces messieurs, naturellement
+très satisfaits de leur situation, n’éprouvent pas le besoin de faire
+quelque chose pour leurs frères de race, que l’on rend, à tort,
+responsables des grandes fortunes de quelques-uns, alors la réalisation
+de ce projet offrira l’occasion d’effectuer une séparation marquée entre
+eux et le reste du judaïsme.
+
+La haute banque ne sera d’ailleurs nullement invitée à fournir, par
+bienfaisance, une somme aussi énorme. Ce serait une folle prétention.
+Les fondateurs et actionnaires de la _Jewish Company_ doivent bien
+plutôt faire une bonne affaire, et ils pourront d’avance juger des
+chances en perspective. Car la _Society of Jews_ sera en possession des
+documents propres à leur permettre de se rendre un compte exact de
+l’avenir réservé à la Compagnie. La _Society of Jews_ aura étudié avec
+soin l’étendue du nouveau mouvement juif et sera à même de faire
+connaître d’une façon absolument sûre aux fondateurs de la Compagnie
+quelle sera la participation sur laquelle celle-ci pourra compter. Par
+l’établissement de la nouvelle statistique universelle des Juifs, la
+Société accomplira pour la Compagnie des travaux analogues à ceux que
+les «Sociétés d’études» ont l’habitude d’exécuter en France, avant que
+l’on passe à l’opération financière d’une grande entreprise.
+
+Néanmoins, la chose n’aura peut-être pas le précieux suffrage des
+magnats de la finance juive. Ceux-ci essaieront peut-être même, par
+leurs valets et leurs agents secrets, d’engager la lutte contre notre
+mouvement. Une pareille lutte, nous la soutiendrions, comme toutes
+celles qui pourraient nous être imposées, avec une âpreté exempte de
+tout ménagement.
+
+Les magnats de la finance se contenteront peut-être aussi d’expédier
+l’affaire par un sourire d’excuse.
+
+Elle est réglée par cela?
+
+Non pas!
+
+Alors on a recours, pour réunir le capital social, au second moyen,
+c’est-à-dire aux Juifs de fortune intermédiaire. La banque juive
+intermédiaire devrait être rassemblée, au nom de l’idée nationale,
+contre la haute banque, en une seconde et formidable puissance
+financière. Ce qui aurait l’inconvénient de ne constituer, tout d’abord,
+qu’une affaire financière, attendu que le milliard devrait être versé
+intégralement--autrement on ne doit pas commencer--et, comme cet argent
+n’aurait d’utilisation que lentement, il se produirait, pendant les
+premières années, toutes sortes d’affaires de banque et de crédit. Et il
+ne serait pas impossible que le but primitif tombât ainsi peu à peu dans
+l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire auraient de la sorte trouvé
+une nouvelle grande affaire, et la migration juive s’enliserait.
+
+L’idée de cette réunion de capitaux n’est nullement fantastique. A
+différentes reprises, on a essayé de réunir l’argent catholique contre
+la haute banque juive. Qu’on puisse aussi la combattre avec de l’argent
+juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas pensé jusqu’à présent.
+
+Mais que de crises tout cela aurait pour conséquence! Que de préjudices
+éprouveraient les pays où se produiraient de pareilles luttes
+financières! Et combien de progrès y ferait l’antisémitisme!
+
+Cette façon de procéder ne m’est donc pas sympathique. Et, si j’en fais
+mention, c’est simplement parce qu’elle est dans le développement
+logique de l’idée.
+
+J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires saisiront la balle au
+bond.
+
+En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée non plus par le refus des
+riches intermédiaires. C’est, au contraire, alors qu’elle s’affirme avec
+force.
+
+Car la _Society of Jews_, qui n’est pas composée de gens d’affaires,
+peut en ce cas essayer la fondation de la Compagnie en faisant appel aux
+éléments nationaux.
+
+Le capital social de la Compagnie peut être trouvé, sans le concours de
+la haute banque ou du syndicat de la banque intermédiaire, par une
+souscription immédiate. Non seulement les pauvres petits Juifs, mais
+encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs, souscriront à
+cet emprunt, divisé en très petites parts. Ce serait une forme
+caractéristique et nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque veut
+se prononcer pour cette solution de la question juive, pourrait exprimer
+son opinion par une souscription conditionnelle. Dans la condition se
+trouve la bonne sûreté. Le versement intégral serait à effectuer si
+toute la somme est souscrite; dans le cas contraire, le premier acompte
+serait rendu.
+
+Mais, si la somme nécessaire est couverte dans le monde entier par
+l’imposition nationale, alors chacune des petites sommes est garantie
+par les innombrables autres petites sommes.
+
+A cet effet l’appui formel et décisif des gouvernements intéressés
+serait naturellement nécessaire.
+
+
+LES GROUPES LOCAUX
+
+Transplantation.
+
+Je me suis borné jusqu’ici à faire voir comment l’émigration peut
+s’effectuer sans secousse économique. Cependant une pareille émigration
+ne va pas sans beaucoup de fortes et profondes émotions. Il y a de
+vieilles habitudes, des souvenirs qui nous attachent aux lieux, car nous
+sommes des hommes. Nous avons des berceaux, nous avons des tombes, et
+l’on sait ce que sont les tombes au cœur juif. Les berceaux, nous les
+emportons avec nous--en eux sommeille, rose et souriant, notre avenir.
+Nos chères tombes, il nous faut les abandonner; je crois que c’est
+d’elles que--peuple avide--nous nous séparerons le plus difficilement.
+Mais il le faut.
+
+Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation et de nos tombes la
+nécessité économique, la haine et la pression politique. Déjà,
+présentement, les Juifs passent à chaque instant d’un pays dans l’autre.
+Il se produit même un fort mouvement d’émigration par delà l’Océan,
+jusqu’aux États-Unis--où, non plus, l’on ne nous aime pas. Où nous
+aimera-t-on, aussi longtemps que nous n’aurons pas de patrie qui nous
+soit propre?
+
+Mais nous voulons donner aux Juifs une patrie. Non pas en les arrachant
+violemment de leur sol. Non, mais en les enlevant prudemment avec toutes
+leurs racines et en les transplantant dans un sol meilleur. Car, si nous
+voulons, dans la vie politique et économique, créer des conditions
+nouvelles, nous entendons, par contre, dans la vie du sentiment,
+conserver religieusement tout un passé auquel nous sommes si
+profondément attachés. Je ne veux donner à ce sujet que peu
+d’indications. Car, ici, le projet court le plus grand danger d’être
+considéré comme un rêve mystique.
+
+Et cependant cela aussi est possible et vrai. Seulement, dans la
+réalité, cela apparaît comme quelque chose d’un peu confus et vague, que
+l’on peut cependant, par l’organisation, rendre rationnel.
+
+
+LA MIGRATION PAR GROUPES
+
+Nos gens doivent émigrer par groupes, par groupes de familles et d’amis.
+Personne n’est obligé de se joindre au groupe de son lieu d’habitation.
+Chacun peut, après avoir liquidé ses affaires, partir et voyager comme
+il l’entend. Chacun voyageant à ses propres frais, peut choisir, en
+chemin de fer et en bateau, la classe qui lui convient. Nos trains de
+chemins de fer et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être qu’une
+classe. Car, au cours d’un si long voyage, la différence de possession
+constitue pour les pauvres quelque chose de pénible à supporter. Et,
+bien que nous ne conduisions pas nos gens à un amusement, nous ne
+voulons pas, cependant, gâter leur bonne humeur.
+
+Personne ne voyagera dans la misère. Par contre, l’agrément et
+l’élégance ne perdent point leurs droits. On s’entendra déjà longtemps à
+l’avance, car il se passera sans doute encore des années, même dans le
+cas le plus favorable, avant que le mouvement gagne les différentes
+classes possédantes. Les personnes aisées se réuniront en sociétés de
+voyage. On emmènera avec soi toutes ses relations personnelles. Nous
+savons que, les plus riches exceptés, les juifs n’ont presque pas de
+relations avec les chrétiens. Dans certains pays, la situation est telle
+que le Juif qui n’entretient pas quelques couples de parasites, mangeant
+à sa table et lui empruntant à fonds perdus,--et qu’il considère
+d’ailleurs comme des valets--ne connaît point de chrétien.
+
+Dans les classes moyennes, on se préparera longuement et soigneusement
+au voyage. Chaque localité formera un groupe. Dans les grandes villes,
+plusieurs groupes se constitueront d’après les quartiers et
+entretiendront les uns avec les autres des relations par l’intermédiaire
+de représentants élus. Cette division par quartiers n’a rien
+d’obligatoire. Elle n’est imaginée, à vrai dire, que comme une facilité
+en vue des moins fortunés, et aussi pour empêcher que, pendant le
+voyage, aucun malaise, aucune nostalgie ne se produisent. Chacun sera
+libre de voyager seul, ou de se joindre au groupe qui lui plaira. Les
+conditions--divisées par classes--sont égales pour tous. Si une société
+se réunit suffisamment nombreuse, elle obtient de la Compagnie, d’abord
+tout un train, puis tout un bateau. Le service des logements de la
+Compagnie aura procuré un abri convenable aux plus pauvres. A l’époque
+ultérieure où émigreront les classes aisées, le besoin reconnu, parce
+que facile à prévoir, aura déjà donné lieu à la construction d’hôtels de
+la part d’entrepreneurs particuliers. Et puis, les émigrants fortunés
+auront sans doute déjà bâti leurs habitations, de sorte qu’en quittant
+leur vieille maison, ils n’auront qu’à s’installer dans la nouvelle.
+
+Nous n’avons pas besoin de rappeler leur devoir à nos classes cultivées.
+Quiconque s’associe à la pensée nationale saura de quelle façon il devra
+agir sur les gens qui l’environnent, en vue de sa propagation et de sa
+mise en action. Nous faisons principalement appel au concours de nos
+pasteurs.
+
+
+NOS PASTEURS
+
+Chaque groupe a son rabbin, qui marche à la tête de sa communauté. Tous
+s’assemblent naturellement. Le groupe local se forme autour du rabbin.
+Autant de rabbins, autant de groupes. Les rabbins seront ainsi les
+premiers à nous comprendre, à s’enthousiasmer pour la cause, et à
+communiquer leur enthousiasme aux autres du haut de la chaire. Point
+n’est besoin, à cet effet, de convoquer des assemblées bavardes. On
+intercalera ce que l’on aura à dire dans le service divin. Et il faut
+qu’il en soit ainsi. Nous ne reconnaissons notre nationalité qu’à la foi
+de nos pères, car nous nous sommes depuis longtemps assimilé de façon
+indélébile les langues de différentes nations.
+
+Les rabbins recevront régulièrement les communications de la Société et
+de la Compagnie et les porteront à la connaissance de leurs communautés
+en les expliquant. Israël priera pour nous et pour lui-même.
+
+
+LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX
+
+Les groupes locaux constitueront de petites commissions d’hommes de
+confiance, sous la présidence du rabbin. Dans ces commissions seront
+discutées et résolues toutes les questions d’ordre pratique.
+
+Les établissements de bienfaisance seront transférés librement par les
+groupes locaux. Les fondations continueront, là-bas, à demeurer au
+milieu des anciens groupes. Cependant, d’après mon avis, les édifices ne
+devront pas être vendus mais consacrés aux indigents chrétiens des
+villes abandonnées. Dans le partage des terres, là-bas, on en tiendra
+compte aux groupes en leur accordant gratuitement des terrains à bâtir,
+et toutes les facilités de construction. A propos du transfert des
+établissements de bienfaisance, l’occasion s’offre de nouveau comme elle
+s’est offerte dans maints autres endroits de ce projet de faire une
+expérience en vue du bien général de l’humanité. Notre actuelle
+bienfaisance privée, mal ordonnée, accomplit fort peu de bien par
+rapport aux dépenses faites. Les établissements de bienfaisance peuvent
+et doivent être systématisés de façon à se compléter réciproquement.
+Dans une société nouvelle, ces institutions peuvent être organisées
+conformément aux exigences de la conscience moderne, avec l’utilisation
+de toutes les expériences sociologiques faites jusqu’à ce jour. La chose
+est pour nous très importante, parce que nous avons beaucoup de
+mendiants. Étant donné la pression intérieure, qui les décourage, et la
+bienfaisance attendrie de nos riches, qui les gâte, les natures faibles
+parmi nous se laissent facilement aller à la mendicité.
+
+Appuyée par les groupes locaux, la Société consacrera, sous ce rapport,
+à l’éducation populaire, la plus grande attention. Et par là sera ouvert
+un champ fertile à beaucoup de forces qui, maintenant, s’étiolent
+inutilisées. Quiconque est animé de bonne volonté doit être
+convenablement employé. Celui qui, comme homme libre, ne veut rien
+faire, sera mis à la maison de travail.
+
+Par contre, nous ne reléguerons pas les vieux à l’hospice des
+incurables. L’hospice des incurables est un des bienfaits les plus
+cruels qu’ait inventés notre sotte bonté d’âme. A l’hospice, le
+vieillard meurt de honte et de mortification. A vrai dire, il est déjà
+enterré. Mais nous voulons garder jusqu’à la fin la consolante illusion
+de leur utilité même à ceux qui se trouvent placés aux derniers échelons
+de l’intelligence. A ceux qui sont inaptes aux gros travaux, il sera
+assigné des besognes faciles. Il nous faut compter avec les pauvres
+atrophiés d’une génération en décrépitude. Mais les générations qui
+suivront devront être élevées autrement, dans la liberté, par la
+liberté.
+
+Nous chercherons pour tous les âges, pour tous les degrés de la vie, le
+bonheur dans le travail. C’est ainsi que notre peuple retrouvera sa
+vigueur dans le pays de la journée de sept heures.
+
+
+LES PLANS DES VILLES
+
+Les groupes locaux enverront leurs représentants pour faire le choix des
+lieux. Dans le partage des terres, on fera le nécessaire afin qu’une
+transplantation douce et la conservation de tout ce qui veut être
+conservé puissent s’effectuer.
+
+Dans le local des groupes, se trouveront exposés les plans des villes.
+Nos gens sauront d’avance où ils vont, dans quelles villes, dans quelles
+maisons ils habiteront. Il a déjà été parlé des plans de construction,
+ainsi que des figures facilement intelligibles qui devront être
+distribuées aux groupes.
+
+A l’inverse de l’administration, qui est fortement centralisée, le
+principe des groupes locaux est l’absolue autonomie. Ce n’est que de
+cette façon que la transplantation peut s’effectuer sans douleur.
+
+Je ne me présente pas la chose plus facile qu’elle ne l’est; il ne faut
+pas non plus se la représenter plus difficile.
+
+
+L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES
+
+La bourgeoisie sera involontairement entraînée dans le nouveau pays par
+le mouvement. Les uns auront là-bas leurs fils comme fonctionnaires de
+la Société ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes, les
+médecins, les ingénieurs de toutes branches, les jeunes marchands, tous
+les Juifs, chercheurs de chemins, qui, maintenant, fuyant les
+tribulations qui sont leur lot dans leurs patries, s’en iront gagner
+leur vie sur d’autres continents et se réuniront sur ce sol plein
+d’espérances. D’autres auront marié leurs filles à des hommes désireux
+d’améliorer leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes gens feront
+venir, qui sa fiancée, qui ses parents, ses frères et sœurs. Dans les
+pays neufs, on se marie de bonne heure. Ce qui ne peut que favoriser la
+moralité. Nous obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons, et non ces
+faibles enfants de pères mariés sur le tard, qui ont d’abord usé leur
+énergie dans la lutte pour la vie.
+
+Dans la bourgeoisie, chacun de nos émigrants en attirera d’autres après
+lui.
+
+Aux plus vaillants appartiendra naturellement ce qu’il y aura de
+meilleur dans le nouveau monde. Il semble, il est vrai, que ce soit ici
+la grande difficulté du projet.
+
+Même si nous réussissons à mettre sérieusement la question juive à
+l’ordre du jour de la discussion universelle; même si de cette
+discussion il résulte d’une façon précise que l’État Juif est un besoin
+du monde; même si nous arrivons, par l’appui des puissances, à obtenir
+un territoire; comment parviendrons-nous, sans contrainte, à emmener les
+masses juives de leurs lieux d’habitation actuels dans le nouveau pays?
+Car l’émigration est bien toujours considérée comme volontaire.
+
+
+LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE
+
+Il sera à peine utile de faire de grands efforts pour activer le
+mouvement. Les antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin que de
+continuer à agir comme ils l’ont fait jusqu’à présent; le goût de
+l’émigration chez les Juifs naîtra là où il n’existe pas encore et se
+fortifiera là où il existe déjà. Si à présent les Juifs restent dans les
+pays antisémites, c’est pour cette raison que, même ceux d’entre eux qui
+n’ont que d’imparfaites connaissances historiques, savent que, par nos
+nombreux changements de lieux, à travers les siècles, nous ne sommes
+jamais parvenus, à la longue, à améliorer notre situation. S’il y avait
+aujourd’hui un pays où les Juifs fussent les bienvenus--même si ce pays
+ne leur offrait que des avantages de beaucoup inférieurs à ceux que leur
+offre l’État juif--il s’y produirait immédiatement une immigration
+juive. Les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre, s’y
+précipiteraient. Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à s’interroger
+pour savoir si je dis vrai, qu’à cause de l’oppression dont nous sommes
+l’objet, le goût de l’émigration existe chez nous, même dans les classes
+aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient à la fondation d’un État. Ils
+sont même le meilleur «matériel humain» pour l’occupation d’un pays, et
+cela parce que, pour les grandes entreprises, il faut toujours avoir en
+soi un petit peu de désespoir.
+
+Mais, en même temps que, par leur apparition, par leur travail, nos
+_desperados_ augmenteront la valeur du pays, ils feront naître aussi,
+pour ceux qui possèdent, la tentation de les suivre. Des couches de plus
+en plus élevées auront intérêt à aller là-bas. La migration des
+premiers, des plus pauvres, sera dirigée de concert par la Société et la
+Compagnie, avec, vraisemblablement aussi, l’appui des associations
+d’émigration et des associations sionistes déjà existantes.
+
+Comment une foule peut-elle être dirigée, sans commandement, sur un
+point déterminé?
+
+Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand style qui veulent alléger
+les souffrances des Juifs par des expériences sionistes. Ces
+bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper de la question, et ils ont cru la
+résoudre en donnant aux émigrants de l’argent ou du travail. Le
+bienfaiteur dirait donc: «Je paie les gens afin qu’ils y aillent.»
+
+Cela est radicalement faux, et, avec tout l’argent du monde, impossible
+à obtenir.
+
+La Compagnie dira au contraire: «Nous ne les payons pas, nous les
+laissons payer. Seulement, nous leur proposons quelque chose.»
+
+Je vais vous rendre le fait sensible par un exemple plaisant. Un de ces
+bienfaiteurs, que nous appellerons le baron, et moi, nous voudrions
+avoir, par une chaude après-midi de dimanche, une foule dans la plaine
+de Longchamp, près Paris. En promettant à chacun 10 francs, le baron
+emmènera pour 200.000 francs vingt mille malheureux individus en
+transpiration, qui le maudiront de leur imposer ce tourment.
+
+Moi, par contre, avec ces 200.000 francs, j’institue un prix pour le
+cheval le plus rapide. Après quoi, je tiendrai les gens éloignés de
+Longchamp par des barrières. Qui veut entrer doit payer: 1 franc, 5
+francs, 20 francs.
+
+Le résultat sera que j’y conduirai un demi-million de personnes. Le
+Président de la République s’y rendra en attelage à la daumont, la foule
+éprouvera du plaisir et se divertira par elle-même. Ce sera là pour la
+plupart, malgré le soleil ardent et la poussière, un agréable exercice
+en plein air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai fait, tant comme
+prix d’entrée que comme droit de jeu, un million de recettes. J’aurai,
+quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp et le baron ne les aura
+pour rien au monde.
+
+Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt d’une façon plus sérieuse le
+phénomène de la foule dans la question du gagne-pain. Que l’on essaie
+une fois de faire crier dans les rues d’une ville: «Celui qui restera
+toute la journée debout dans une halle de fer isolée, en hiver, par un
+froid horrible, en été, par une chaleur étouffante, et qui adressera la
+parole à tous les passants en leur offrant de la triperie, des poissons
+ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs, ou plus encore.» Combien
+de gens peut-on bien y recevoir? Et si la faim les y pousse, combien de
+jours résisteront-ils? Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec lequel
+ils essaieront de décider les passants à acheter des fruits, des
+poissons et de la triperie?
+
+Nous nous y prenons autrement. Sur les points où se dessine un grand
+mouvement--et ces points, nous pouvons les trouver d’autant plus
+facilement que c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement où nous
+voulons--sur ces points nous érigeons de grandes halles, que nous
+appelons marchés. Nous pourrions construire nos halles plus mal encore
+et moins hygiéniquement que celles dont je viens de parler. Et cependant
+les gens y afflueraient. Mais nous les construirons plus belles et
+meilleures, avec toute notre sollicitude. Et ces gens, à qui nous
+n’avons rien promis, parce que, à moins d’être des trompeurs, nous ne
+pouvons rien promettre, ces braves gens, qui aiment le commerce,
+effectueront en plaisantant une vente très animée.
+
+Ils feront incessamment valoir leurs marchandises avec intelligence, et,
+bien que constamment sur pied, ils sentiront à peine la fatigue. Non
+seulement ils y accourront journellement, de façon à être des premiers,
+mais ils formeront encore entre eux des associations, des unions et
+nombre d’autres choses analogues pour pouvoir seulement continuer, sans
+être troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure, il résulte le
+samedi que, malgré leur peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou 3
+francs, ou moins encore, eh bien! ils attendront cependant avec espoir
+le jour prochain, qui peut-être sera meilleur.
+
+Nous leur avons donné l’espérance.
+
+Veut-on savoir où nous prendrons les besoins qui nous sont
+indispensables pour le développement des marchés? Faut-il vraiment
+encore que cela soit dit?
+
+J’ai fait voir précédemment que, grâce à l’assistance par le travail, le
+gain se trouve multiplié quinze fois. Pour un million, quinze millions;
+pour un milliard, quinze milliards.
+
+Parfaitement; mais est-ce aussi exact en grand qu’en petit? Le produit
+du capital n’a-t-il pas une progression décroissante? Oui, celui du
+capital dormant, lâchement enfoui, non celui du capital en travail. Le
+capital en travail a même, en hauteur, une redoutable force de
+production. Et c’est là que gît la question sociale.
+
+Ce que je dis est-il exact?
+
+J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant
+d’industries? Pourquoi envoient-ils, pour un maigre salaire, au milieu
+d’effroyables dangers, des gens sous la terre dans le but d’en extraire
+du charbon? Je m’imagine que cela n’est pas agréable, pas même pour les
+propriétaires des mines. Je ne crois pas à la dureté de cœur des
+capitalistes et je ne fais pas semblant d’y croire. Je ne veux pas
+exciter, mais concilier.
+
+Ai-je besoin d’expliquer le phénomène à la foule, et comment on
+l’attire, sur les points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages?
+
+Je ne voudrais blesser les sentiments religieux de personne par des
+paroles qui pourraient être faussement interprétées. Je me borne à
+indiquer ce qu’est, dans le monde mahométan, le pèlerinage de la Mecque,
+ce que sont, dans le monde catholique, Lourdes et d’innombrables autres
+points, d’où des hommes, grâce à leur foi, reviennent consolés, ainsi
+que d’avoir contemplé la sainte tunique de Trêves. Et nous donnerons,
+nous aussi, des objectifs au profond besoin religieux de notre peuple.
+Nos prêtres seront certes les premiers à nous comprendre et à marcher
+avec nous.
+
+Nous laisserons, là-bas, chacun faire son salut à sa façon, aussi et
+avant tout nos chers libres esprits--notre immortelle légion, qui ne
+cesse de conquérir de nouveaux domaines à l’humanité.
+
+Il ne doit être imposé à personne d’autre contrainte que celle
+indispensable à la conservation de l’État et au maintien de l’ordre. Et
+ce minimum nécessaire ne sera point déterminé alternativement par le bon
+plaisir d’une ou de plusieurs personnes, mais il sera basé sur des lois
+d’airain. Veut-on, maintenant, justement conclure des exemples choisis
+par moi que la foule ne peut être attirée que passagèrement vers ses
+objectifs de foi, de profession ou de plaisir? Eh bien, la réfutation de
+cette objection est simple. Un pareil objectif ne peut qu’attirer les
+masses. Tous ces points d’attraction à la fois sont propres à les fixer
+et à les satisfaire de façon durable. Car ces points d’attraction réunis
+forment une grande unité longtemps cherchée, après laquelle notre peuple
+n’a jamais cessé de soupirer, pour laquelle il s’est conservé et a été
+conservé par l’oppression: la patrie libre! Lorsque le mouvement se
+produira, nous attirerons les uns et nous nous ferons suivre par les
+autres, les troisièmes seront entraînés avec violence dans notre course
+et les quatrièmes seront poussés derrière nous.
+
+Ces derniers, les ultimes traînards, seront dans la posture la plus
+fâcheuse, ici comme là-bas.
+
+Mais les premiers, ceux qui s’en iront pleins d’enthousiasme et de
+vaillance, auront les meilleures places.
+
+
+NOTRE «MATÉRIEL HUMAIN»
+
+Sur aucun peuple n’a été répandu autant d’erreurs que sur les Juifs. Et
+nous avons été à tel point déprimés et découragés par nos souffrances
+historiques, que nous répétons nous-même ces erreurs, auxquelles, à
+l’exemple des autres, nous croyons. Une de ces fausses allégations est
+celle suivant laquelle les Juifs auraient un goût immodéré pour le
+commerce. Eh bien, on sait que partout où nous pouvons suivre le
+mouvement ascensionnel des classes, nous nous éloignons précipitamment
+du commerce. C’est de là que provient ce qu’on est convenu d’appeler la
+«judaïsation» des professions libérales. Mais même dans les couches
+pauvres, notre goût pour le commerce n’est pas aussi prononcé qu’on se
+l’imagine. Dans les pays de l’Europe orientale, il y a de grandes masses
+de Juifs qui ne sont point commerçants et qui ne reculent pas devant les
+travaux pénibles. La _Society of Jews_ sera à même de préparer une
+statistique scientifique exacte de nos forces humaines. Les nouvelles
+tâches et les perspectives qui attendent nos gens dans le nouveau pays
+satisferont tous ceux qui s’adonnent présentement aux travaux manuels et
+feront des ouvriers de beaucoup d’actuels petits commerçants.
+
+Un colporteur qui s’en va à travers la campagne avec son paquet sur le
+dos ne s’estime pas aussi heureux que le croient ses persécuteurs. Par
+la journée de sept heures, tous ces gens peuvent être transformés en
+ouvriers. Ce sont de si braves gens, méconnus, et qui, maintenant,
+souffrent peut-être le plus. D’ailleurs la _Society of Jews_ s’occupera,
+dès le commencement, de leur éducation comme ouvriers. Le goût du gain
+devra être sagement stimulé. Le Juif est économe, ingénieux et animé de
+l’esprit de famille le plus fort. De pareils hommes sont propres à
+toutes les industries. Et il suffira de rendre le petit commerce
+improductif pour en éloigner même les actuels colporteurs. On
+atteindrait ce but en favorisant, par exemple, la création de grands
+magasins, dans lesquels on trouverait tout. Les grands magasins
+étouffent déjà présentement le petit commerce dans les grandes villes.
+Dans un pays neuf, ils en empêcheraient même la naissance. Leur
+établissement aurait en même temps l’avantage de rendre le pays aussitôt
+habitable pour des gens ayant des besoins supérieurs.
+
+
+PETITES HABITUDES
+
+Est-il compatible avec le sérieux de cet écrit, que je parle, ne fût-ce
+qu’en passant, des petites habitudes et commodités de la vie
+quotidienne? Je crois que oui. Cela est très important. Car ces petites
+habitudes sont comme mille fils dont chacun, pris isolément, est mince
+et faible; réunis, ils forment une corde incassable.
+
+C’est là un point au sujet duquel il importe aussi de se débarrasser des
+idées étroites. Quiconque a vu quelque chose du monde sait que, surtout,
+les petites habitudes de tous les jours peuvent maintenant être
+transplantées avec facilité. Oui, les acquisitions techniques de notre
+temps, que ce projet voudrait utiliser en vue des besoins humains, ont
+été, jusqu’à ce jour, principalement mises au service des petites
+habitudes. Il y a des hôtels anglais en Égypte et au sommet des
+montagnes de la Suisse, des cafés viennois dans l’Afrique du Sud, des
+théâtres français en Russie, des opéras allemands en Amérique, et la
+meilleure bière bavaroise à Paris. Si nous émigrons encore une fois de
+Mizraïm, nous n’oublierons certes pas les marmites.
+
+Dans chaque groupe local, chacun retrouvera ses petites habitudes,
+seulement dans des conditions meilleures, plus belles, plus agréables.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA «SOCIETY OF JEWS» ET L’ÉTAT JUIF
+
+
+«NEGOTIORUM GESTIO»
+
+Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes de profession. C’est
+pourquoi je ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait pour tant d’autres
+choses, ma théorie de la base légale de l’État.
+
+Cependant, je dois ajouter quelque importance à ma nouvelle théorie, qui
+se peut sans doute soutenir même dans une discussion savante sur le
+droit.
+
+La conception déjà vieille de Rousseau donnait comme base à l’État un
+contrat social. Rousseau dit: «Les clauses de ce contrat sont tellement
+déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les
+rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient
+peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout
+tacitement admises et reconnues...»
+
+La réfutation logique et historique de la théorie de Rousseau n’était
+pas difficile et continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été d’ailleurs
+son action terrible et féconde. Pour les États constitutionnels
+modernes, la question de savoir si, avant la constitution, a déjà existé
+un contrat social avec des clauses «non formellement énoncées, mais
+immuables», est sans intérêt pratique. En tous les cas, la relation
+légale entre le gouvernement et les citoyens est réglée maintenant.
+
+Mais avant l’établissement d’une constitution et à l’origine d’un nouvel
+État, ces principes ont aussi une importance pratique. Que de nouveaux
+États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des
+colonies se détachent de la mère patrie, des vassaux s’arrachent à leur
+suzerain, des territoires nouvellement ouverts se constituent aussitôt
+en États libres. L’État juif est conçu à la vérité comme une formation
+nouvelle toute particulière sur un territoire encore indéterminé; mais
+ce ne sont pas les étendues territoriales qui constituent l’État. Ce
+sont les hommes réunis par une souveraineté.
+
+Le peuple est la base personnelle de l’État; le pays, la base
+matérielle. Et de ces deux bases, la base personnelle est la plus
+importante. Il y a, par exemple, une souveraineté sans base matérielle,
+et elle est la plus respectée: c’est la souveraineté du pape. Dans la
+science politique domine actuellement la théorie de la nécessité de
+raison. Cette théorie suffit à justifier la fondation de l’État et ne
+peut pas être réfutée historiquement comme la théorie du contrat. En
+tant qu’il s’agit de la fondation de l’État juif, je me trouve sur le
+terrain de la théorie, de la nécessité de raison. Mais celle-ci évite la
+base légale de l’État. La théorie de la fondation divine et celle de la
+puissance supérieure, ainsi que la théorie patriarcale, patrimoniale et
+contractuelle ne répondent point à l’idée moderne. La base légale de
+l’État est tantôt trop cherchée dans l’homme (théorie patriarcale,
+patrimoniale et contractuelle), tantôt purement au-dessus de l’homme
+(fondation divine), tantôt au-dessous de l’homme (théorie patrimoniale
+matérielle). La nécessité de raison laisse commodément ou prudemment la
+question sans réponse. Cependant, une question dont se sont si
+profondément occupés les philosophes de tous les temps, ne peut être
+tout à fait oiseuse. En réalité, il y a dans l’État un mélange d’humain
+et de surhumain. En vue de la situation, parfois difficile, où se
+trouvent les gouvernés par rapport aux gouvernants, une base légale est
+indispensable. Je crois qu’elle peut être trouvée dans la _negotiorum
+gestio_, par laquelle il faut se représenter l’ensemble des citoyens
+comme le _dominus negotiorum_, et le gouvernement comme le _gestor_.
+
+L’admirable sentiment du droit qu’avaient les Romains a créé dans la
+_negotiorum gestio_ un noble chef-d’œuvre. Si le bien d’une personne
+empêchée est en danger, chacun a le droit d’intervenir pour le sauver.
+C’est le _gestor_, celui qui prend en main les affaires d’autrui. Il n’a
+pas mandat à cet effet, tout au moins il n’a pas mandat humain. Son
+mandat lui a été donné par une nécessité supérieure. Cette nécessité
+supérieure peut, pour l’État, être formulée de diverses façons, et elle
+est aussi formulée différemment aux divers degrés de civilisation,
+suivant l’entendement général de chacun. La _gestio_ est dirigée en vue
+du bien du _dominus_, c’est-à-dire le peuple, auquel appartient
+naturellement aussi le _gestor_ lui-même.
+
+Le _gestor_ administre un bien dont il est le copropriétaire. Dans les
+conditions de copropriété, il puise sans doute la connaissance de la
+situation critique qui exige l’intervention, le commandement, en temps
+de guerre et en temps de paix. Mais il ne se donne nullement, en sa
+qualité de copropriétaire même, un mandat valable. Tout au plus peut-il
+supposer comme acquis l’assentiment des autres innombrables
+copropriétaires.
+
+L’État prend naissance dans la lutte d’un peuple pour l’existence. Au
+cours de cette lutte, il est impossible d’aller tout d’abord d’une façon
+cérémonieuse demander un mandat en bonne et due forme. Toute entreprise
+pour la communauté échouerait d’avance, même si l’on voulait obtenir au
+préalable un vote régulier. Les divisions intérieures rendraient le
+peuple impuissant contre le péril extérieur. On ne peut pas mettre
+toutes les têtes sous un même chapeau, comme on dit vulgairement. Voilà
+pourquoi le _gestor_ met simplement son chapeau à lui, et va de l’avant.
+
+Le _gestor_ de l’État est suffisamment légitimé lorsque la chose
+publique est en danger et que le _dominus_ est empêché, par l’incapacité
+de volonté ou pour une autre raison, de se tirer d’embarras.
+
+Mais, par son intervention, le _gestor_ s’oblige à l’égard du _dominus_
+comme par un traité. _Quasi ex contractu._ C’est la position légale
+préexistante ou, de façon plus exacte: la position légale qui se forme
+concomitamment dans l’État.
+
+Le _gestor_ doit alors répondre de toute négligence, ainsi que de la
+non-exécution coupable des affaires dont il s’est chargé et de
+l’omission de ce qui s’y rattache de manière essentielle, etc. Je ne
+poursuivrai pas plus loin le développement de la _negotiorum gestio_ en
+l’appliquant à l’État. Cela nous écarterait trop du sujet proprement
+dit. Je ne veux ajouter que ceci: Par l’approbation, la gestion des
+affaires pour le maître devient aussi efficace que si elle avait eu lieu
+tout d’abord en conformité de son ordre.
+
+Et que signifie tout ceci dans notre cas?
+
+Le peuple juif est actuellement empêché, par l’éparpillement, de
+s’occuper lui-même de ses affaires politiques. En outre, il se trouve
+sur différents points dans une situation plus ou moins difficile. Il a
+besoin avant tout d’un _gestor_.
+
+Ce _gestor_ ne peut, cela va sans dire, être un seul individu. Un pareil
+_gestor_ serait ridicule ou--parce qu’il pourrait paraître n’avoir en
+vue que son propre avantage--méprisable.
+
+Le _gestor_ des Juifs doit être, dans toute l’acception du mot, une
+personne morale.
+
+Et c’est la _Society of Jews_.
+
+
+LE «GESTOR» DES JUIFS
+
+Cet organe du mouvement national dont à présent seulement nous examinons
+la nature et la tâche, se formera, en effet, avant tout autre. Sa
+formation sera on ne peut plus simple. C’est dans la sphère des
+vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué le projet, à Londres,
+que naîtra cette personne morale.
+
+La _Society of Jews_ est le point central du mouvement juif à son début.
+
+La Société a à remplir une mission scientifique et politique. La
+fondation de l’État juif, telle que je l’imagine, implique l’existence
+préalable d’un état de choses scientifique moderne. Si aujourd’hui nous
+émigrions de Mizraïm, cela ne pourrait pas avoir lieu de la façon naïve
+du temps jadis. Nous nous rendrions d’abord autrement compte de notre
+nombre et de notre force. La _Society of Jews_ est le nouveau Moïse des
+Juifs. L’entreprise du grand vieux _gestor_ des Juifs est à la nôtre ce
+qu’est un superbe vieil opéra à un drame lyrique moderne. Nous jouons la
+même mélodie avec infiniment plus de violons, de flûtes, de harpes, de
+violes de gambe et de basses, de lumière électrique, de décorations, de
+chœurs, de magnifiques ornements, et avec les premiers chanteurs.
+
+Cet écrit doit ouvrir la discussion générale de la question juive. Amis
+et ennemis y prendront part, et, je l’espère, non plus dans la forme
+habituelle de défense sentimentale et d’insultes basses. La discussion
+doit être approfondie, positive, sérieuse et politique.
+
+La _Society of Jews_ réunira toutes les manifestations des hommes
+d’État, des parlements, des communautés juives, des associations, qui se
+produiront par la parole et par la plume, à la tribune, dans les
+journaux et dans les livres.
+
+De la sorte, la Société apprendra pour la première fois et constatera si
+les Juifs veulent déjà et doivent émigrer dans la Terre promise. La
+Société recevra des communautés juives du monde entier les matériaux
+pour une vaste statistique des Juifs.
+
+Les tâches ultérieures, les études savantes sur le nouveau pays, sur ses
+ressources naturelles, le plan uniforme de la migration et de
+l’établissement, les travaux préliminaires, la législation et
+l’administration, tout cela devra être approprié au but.
+
+A l’extérieur, la Société doit, ainsi que je l’ai dit au commencement,
+dans la partie générale, essayer d’être reconnue comme puissance
+politique constituante. Dans la libre adhésion de beaucoup de Juifs,
+elle peut puiser l’autorité dont elle a besoin vis-à-vis des
+gouvernements.
+
+A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des Juifs, la Société crée
+l’organisation sommaire indispensable pour les premiers temps, la
+cellule primordiale, pour employer un terme d’histoire naturelle, d’où
+doit sortir plus tard l’organisme public de l’État juif.
+
+Le premier but est, ainsi qu’il a déjà été dit, la souveraineté, assurée
+sur la base du droit international, d’une étendue de territoire
+suffisante à nos légitimes besoins.
+
+Après cela, qu’est-ce qui doit être fait?
+
+
+LA PRISE DE POSSESSION
+
+Lorsque les peuples émigraient, dans les temps historiques, ils se
+laissaient porter, pousser, jeter par le hasard. Comme des essaims de
+sauterelles, ils allaient, dans leur migration inconsciente, s’arrêter
+n’importe où. Car, aux temps historiques, on ne connaissait pas la
+terre.
+
+La nouvelle migration juive doit s’effectuer suivant des principes
+scientifiques. Il y a environ quarante ans, les mines d’or étaient
+encore exploitées d’une façon étonnamment naïve. Que d’étranges choses
+se sont passées en Californie! Sur un simple bruit, les _desperados_
+accouraient de toutes les parties du monde, dérobaient la terre, se
+volaient l’or réciproquement et le jouaient ensuite tout aussi
+rapacement.
+
+Et aujourd’hui! Qu’on regarde l’exploitation des mines du Transvaal,
+Plus de vagabonds romantiques. Des géologues et des ingénieurs réfléchis
+y dirigent l’industrie de l’or. Des machines ingénieuses détachent l’or
+de ce qui est reconnu comme pierre. Peu de chose est abandonné au
+hasard.
+
+De même, le nouvel État juif doit être exploré et occupé à l’aide de
+tous les moyens modernes.
+
+Aussitôt que le pays nous sera assuré, le vaisseau de prise de
+possession appareillera pour s’y rendre.
+
+Sur le vaisseau se trouvent les représentants de la Société et de la
+Compagnie et des groupes locaux.
+
+Les premiers occupants ont trois tâches à remplir: 1º l’étude exacte de
+toutes les ressources naturelles du pays; 2º l’organisation d’une
+administration rigoureusement centralisée; 3º le partage des terres. Ces
+tâches se confondent et veulent être remplies d’une manière qui réponde
+au but déjà suffisamment connu.
+
+Une seule chose n’a pas encore été éclaircie: à savoir comment la prise
+de possession pourra s’effectuer, en ce qui concerne les groupes locaux?
+
+En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau territoire, on procède à son
+occupation de façon encore bien primitive. Les occupants se rassemblent
+à la frontière et, à l’heure précise, ils se précipitent tous violemment
+dessus en même temps.
+
+Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder dans le nouveau pays juif. Les
+territoires des provinces et des villes seront vendus aux enchères, non
+pas pour de l’argent, mais pour des travaux à faire. Il aura été établi,
+d’après le plan général, quels sont les routes, les ponts, les
+rectifications de rivières nécessaires aux communications. On réunira
+cela par provinces. A l’intérieur des provinces, les emplacements des
+villes seront vendus aux enchères de la même façon. Les groupes locaux
+contracteront l’obligation d’exécuter le tout convenablement. Ils feront
+face aux dépenses par des impôts autonomes. La Société sera d’ailleurs
+en situation de savoir si les groupes locaux n’assument pas de trop
+lourdes charges. Les collectivités importantes obtiendront de vastes
+champs d’activité. Les grands sacrifices seront récompensés par
+certaines faveurs: des universités, des écoles professionnelles, des
+hautes écoles, des laboratoires, etc. Ceux des établissements de l’État
+qui ne pourront pas être dans la capitale, seront disséminés à travers
+le pays.
+
+Le propre intérêt de l’acquéreur, et, au besoin, les impôts locaux,
+répondront des engagements contractés. Car, de même que nous ne voulons
+ni ne pouvons supprimer la différence entre les divers individus, de
+même nous conserverons celle qui existe entre les groupes locaux. Tout
+s’enchaîne naturellement. Tous les droits acquis seront protégés, tout
+nouveau développement obtiendra l’espace qui lui permettra de
+s’effectuer librement.
+
+Nos gens connaîtront exactement toutes ces choses. Ne voulant surprendre
+ni tromper personne, nous ne voulons pas non plus nous tromper
+nous-mêmes.
+
+Tout sera établi d’avance d’une façon méthodique. Nos plus vives
+intelligences prendront part à l’élaboration de ce projet, que je ne
+puis qu’ébaucher. Toutes les acquisitions sociologiques et techniques du
+temps où nous vivons, et du temps de plus en plus avancé où écherra la
+lente réalisation du projet, devront être employées dans ce but. Toutes
+les découvertes heureuses, celles qui existent déjà et celles qui
+viendront encore seront à utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une
+prise de possession de pays et d’une formation d’État sans exemple dans
+l’histoire, et avec des chances de succès comme il n’en a jamais existé.
+
+
+LA CONSTITUTION
+
+Une des grandes commissions devant être établies par la Société sera le
+Conseil des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront parvenir à
+rédiger une constitution moderne aussi bonne que faire se pourra. Je
+crois qu’une bonne constitution doit être d’une élasticité modérée. Dans
+un autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la forme d’État qui me paraît
+la meilleure. Je considère la monarchie démocratique et la république
+aristocratique comme les plus belles institutions politiques. La forme
+de l’État et le principe de gouvernement doivent se trouver dans une
+opposition médiatrice. Je suis un ami convaincu des institutions
+monarchiques, parce qu’elles rendent possible une politique permanente
+et représentent l’intérêt, lié à la conservation de l’État, d’une
+famille historiquement illustre, née et élevée pour régner. Cependant,
+notre histoire a été si longtemps interrompue, que nous ne pouvons plus
+songer à renouer la chaîne de l’institution. La seule tentative
+s’effondrerait sous le ridicule.
+
+La démocratie, sans l’utile contrepoids d’un monarque, est sans mesure
+dans l’approbation comme dans l’improbation, conduit au bavardage
+parlementaire et à la vilaine catégorie des politiciens professionnels.
+Et puis, les peuples actuels ne se prêtent pas à la démocratie absolue,
+et je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront de moins en moins. La
+pure démocratie suppose notamment des mœurs très simples, et nos mœurs
+se compliquent de plus en plus avec le développement des communications
+et la marche du progrès. «Le ressort d’une démocratie est la vertu», a
+dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on cette vertu, je parle de la
+vertu politique? Je ne crois pas à notre vertu politique, parce que nous
+ne sommes pas autrement que les autres hommes modernes, et parce que,
+dans la liberté, nous ne tarderions pas à lever la crête, comme on dit
+vulgairement. Je considère le referendum comme absurde, car, en
+politique, il n’y a pas de questions simples, qu’on puisse résoudre par
+un oui ou par un non. D’ailleurs, les masses sont encore pires que les
+parlements, accessibles à toutes les croyances erronées et toujours bien
+disposées à l’égard de tous les braillards. Devant un peuple assemblé,
+on ne peut faire ni politique extérieure, ni politique intérieure.
+
+La politique doit être faite d’en haut. Mais, à cet effet, personne ne
+doit être tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et chacun voudra
+monter. De la sorte, il se formera, au sein de notre peuple, un puissant
+courant ascendant. Chacun en particulier croira seulement s’élever
+lui-même, et par là sera élevée la collectivité. L’ascension doit être
+assujettie à une forme morale, utile à l’État et propre à servir l’idée
+nationale.
+
+Voilà pourquoi je songe à une République aristocratique. Cela répond
+aussi à la disposition ambitieuse de notre peuple, laquelle, maintenant,
+a dégénéré en folle vanité. Plus d’une ancienne institution de Venise
+est présente à mes yeux. Mais tout ce par quoi Venise a péri doit être
+évité. Nous nous instruirons aux fautes historiques des autres comme à
+nos propres fautes. Car nous sommes un peuple moderne, et voulons
+devenir le plus moderne. Notre peuple, auquel la Société apportera le
+nouveau pays, acceptera aussi avec reconnaissance la constitution
+qu’elle lui donnera. Mais là où des résistances se produiront, la
+Société les brisera. Elle ne peut se laisser distraire de son œuvre par
+des individus bornés ou mal intentionnés.
+
+
+LA LANGUE
+
+Quelqu’un pensera peut-être qu’il y aura une difficulté dans ce fait que
+nous n’avons plus de langue commune. Nous ne pouvons cependant pas
+parler hébreu entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu pour demander
+en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n’existe pas. Et
+cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la
+chère patrie de sa pensée. En ce qui concerne la possibilité du
+fédéralisme de langues, la Suisse nous offre un exemple décisif. Nous
+resterons aussi là-bas ce que nous sommes à présent, et nous ne
+cesserons jamais d’aimer avec une douce mélancolie nos patries, d’où
+nous avons été écartés.
+
+Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement,
+ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons. C’étaient les
+langues clandestines des prisonniers. Nos instituteurs consacreront à
+cela leur attention. La langue la plus utile à la circulation générale
+s’établira sans contrainte comme langue principale. Notre communauté
+ethnique est particulière, unique; à vrai dire, nous ne nous
+reconnaissons comme appartenant à la même race qu’à la foi de nos pères.
+
+
+THÉOCRATIE
+
+Aurons-nous donc à la fin une théocratie? Non! Si la foi nous maintient
+unis, la science nous rend libres. Par conséquent, nous ne laisserons
+point prendre racine aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques.
+Nous saurons les maintenir dans leurs temples, de même que nous
+maintiendrons dans leurs casernes nos soldats professionnels. L’armée et
+le clergé doivent être aussi hautement honorés que leurs belles
+fonctions l’exigent et le méritent. Dans l’État qui les distingue, ils
+n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient des difficultés
+extérieures et intérieures.
+
+Chacun est aussi complètement libre dans sa foi ou dans son incrédulité
+que dans sa nationalité. Et s’il arrive que des fidèles d’une autre
+confession, des membres d’une autre nationalité habitent aussi chez
+nous, nous leur accorderons une protection honorable et l’égalité des
+droits.
+
+Nous avons appris la tolérance en Europe. Je ne dis même pas cela par
+ironie. L’actuel antisémitisme ne peut passer que dans quelques lieux
+isolés pour de la vieille intolérance religieuse. C’est le plus souvent,
+chez les peuples civilisés, un mouvement par lequel ils voudraient
+chasser le spectre de leur propre passé.
+
+
+LES LOIS
+
+Lorsqu’approchera la réalisation de l’idée de l’État, la _Society of
+Jews_ fera faire, par une commission de jurisconsultes, des travaux
+préliminaires de législation. Pour la période de transition, on peut
+admettre le principe que chacun des Juifs immigrés devra être jugé
+d’après les lois de son ancien pays. Bientôt, il faudra tendre à l’unité
+de législation. Ce doivent être des lois modernes, et là aussi il faut
+employer partout ce qu’il y a de meilleur, ce qui peut donner une
+codification modèle, pénétrée de toutes les justes exigences sociales du
+temps présent.
+
+
+L’ARMÉE
+
+L’État juif est conçu comme État neutre. Il n’a besoin que d’une armée
+composée de professionnels--pourvue, à la vérité, de tous les moyens
+modernes de la guerre--pour le maintien de l’ordre à l’intérieur comme à
+l’extérieur.
+
+
+LE DRAPEAU
+
+Nous n’avons pas de drapeau. Il nous en faut un. Quand on veut conduire
+beaucoup d’hommes, il faut élever un symbole au-dessus de leurs têtes.
+J’imagine un drapeau blanc avec sept étoiles d’or. Le champ blanc
+signifie la vie nouvelle et pure; les sept étoiles sont les sept heures
+d’or de notre journée de travail. Car c’est sous le signe du travail que
+les Juifs s’en vont dans le nouveau pays.
+
+
+TRAITÉS DE RÉCIPROCITÉ ET D’EXTRADITION
+
+Le nouvel État juif doit être fondé honnêtement, car nous songeons à
+notre honneur futur dans le monde. C’est pourquoi toutes les obligations
+contractées dans les anciens lieux d’habitation doivent être loyalement
+remplies.
+
+La _Society of Jews_ et la _Jewish Company_ n’accorderont de voyage à
+bon marché et des faveurs relatives à l’établissement là-bas qu’à ceux
+qui apporteront à leurs autorités un certificat disant: «Parti en bon
+ordre.»
+
+Toutes les demandes de droit privé qui datent encore des pays abandonnés
+peuvent être plus facilement introduites devant les tribunaux de l’État
+juif que partout ailleurs. Nous n’attendrons point de réciprocité. Nous
+ne ferons cela que par égard pour notre honneur. De la sorte, nos
+demandes trouveront aussi les tribunaux mieux disposés qu’ils ne le sont
+peut-être parfois actuellement.
+
+Il va de soi, d’après ce qui a été dit jusqu’ici, que nous livrerons
+plus facilement les criminels juifs que tout autre État, jusqu’au moment
+où nous exercerons le pouvoir judiciaire d’après les mêmes principes que
+les autres peuples civilisés. Une période de transition est donc
+supposée pendant laquelle nous n’admettrons nos criminels qu’après
+qu’ils auront subi la peine. Mais, dès le moment qu’ils l’auront subie,
+nous les admettrons sans restriction.
+
+Même pour les criminels, une vie nouvelle doit commencer parmi nous.
+
+C’est ainsi que, pour beaucoup de Juifs, l’émigration peut être
+considérée comme la terminaison heureuse d’une crise. Les mauvaises
+conditions extérieures, au sein desquelles plus d’un caractère s’est
+corrompu, seront améliorées et des hommes perdus pourront être sauvés.
+Je voudrais raconter ici succinctement une histoire que j’ai trouvée
+dans un rapport sur les mines d’or de Witwatersrand. Un jour, un homme
+arriva au Rand, s’y établit, essaya différentes affaires, sans s’occuper
+toutefois de la recherche de l’or. Enfin, il fonda une fabrique de glace
+qui prospéra, et il gagna bientôt, par son honnêteté, l’estime générale.
+Alors, après des années, il fut subitement arrêté. Il avait commis à
+Francfort, comme banquier, des tromperies, s’était enfui, et il avait
+recommencé au delà des mers, sous un faux nom, une nouvelle existence.
+Mais lorsqu’on l’emmena prisonnier, les hommes les plus considérables
+vinrent à la gare, lui dirent cordialement adieu et au revoir! Car il
+reviendra. Cette histoire est on ne peut plus instructive! Une nouvelle
+existence peut améliorer même les criminels. Et pourtant nous avons
+relativement très peu de criminels parmi nous. Qu’on lise à cet effet
+une intéressante statistique: «La Criminalité des Juifs en Allemagne»,
+par le docteur P. Nathan, de Berlin,--statistique qui a été établie à la
+demande du Comité pour la défense contre les attaques antisémites--sur
+des documents officiels. Mais il est vrai que ce travail bourré de
+chiffres part, comme maintes autres «défenses», de l’erreur qui consiste
+à croire que l’antisémitisme peut être réfuté à l’aide de la raison. Car
+on nous hait vraisemblablement autant à cause de nos qualités que de nos
+défauts.
+
+
+LES AVANTAGES DE L’ÉMIGRATION JUIVE
+
+J’imagine que les gouvernements, volontairement ou sous la pression des
+antisémites, accorderont quelque attention à cet écrit, et peut-être
+même, par-ci par-là, accueillera-t-on, dès le commencement, le projet
+avec sympathie et en donnera-t-on aussi des preuves à la _Society of
+Jews_.
+
+Car, par l’émigration des Juifs, que j’ai en vue, on n’a à redouter
+aucune crise économique. De pareilles crises qui devraient fatalement se
+produire à la suite des persécutions contre les Juifs, seraient, au
+contraire, empêchées par la réalisation de ce projet. Une grande période
+de prospérité commencerait dans les pays actuellement antisémites. Ainsi
+que je l’ai déjà dit souvent, une migration intérieure des citoyens
+chrétiens aura lieu dans les positions des Juifs, lentement et
+méthodiquement abandonnées. Si non seulement on nous laisse faire, mais
+si encore on nous aide, le mouvement sera partout fécond en bons
+résultats. C’est aussi une idée étroite, dont il faut se débarrasser,
+que celle qui veut que le départ de beaucoup de Juifs ait pour
+conséquence l’appauvrissement des pays abandonnés. Un départ par suite
+de persécutions où, à la vérité, des biens sont détruits, tout comme
+dans le désordre d’une guerre, et la retraite paisible et volontaire de
+colons, dans laquelle tout peut se passer au grand jour, franchement et
+ouvertement, avec le respect des droits acquis et en pleine légalité,
+sous les yeux des autorités et sous le contrôle de l’opinion publique,
+sont deux choses bien différentes. L’émigration de prolétaires chrétiens
+dans d’autres parties du monde serait arrêtée par le mouvement juif.
+
+Les États auraient en outre l’avantage que leur commerce d’exportation
+s’accroîtrait puissamment, car, pour longtemps encore, les Juifs émigrés
+là-bas en seraient réduits aux produits européens, et devraient
+nécessairement se les procurer. Par les groupes locaux, un système de
+compensation équitable serait créé, et, pendant de longues années, il
+faudrait encore pourvoir aux besoins ordinaires dans les endroits
+habituels.
+
+L’un des plus grands avantages serait sans doute l’allègement social. Le
+mécontentement social pourrait être apaisé pour un temps qui durerait
+peut-être vingt ans, peut-être plus longtemps, mais qui, en tous les
+cas, se maintiendrait pendant toute la durée de la migration juive.
+
+Le développement, ou, pour mieux dire, la solution de la question
+sociale, ne dépend que du progrès des moyens techniques. La vapeur a
+rassemblé les hommes dans les fabriques, autour des machines, où ils
+sont pressés les uns contre les autres et rendus malheureux les uns par
+les autres. La production est énorme, sans choix, sans méthode,
+conduisant à chaque instant à de graves crises, dans lesquelles, avec
+les patrons, succombent aussi les ouvriers. La vapeur a comprimé les
+hommes les uns contre les autres. L’application de l’électricité les
+dispersera vraisemblablement à nouveau, et, peut-être, les placera dans
+des conditions de travail plus heureuses. En tous les cas, les
+inventeurs techniques, qui sont les vrais bienfaiteurs de l’humanité,
+continueront à travailler, après comme avant le commencement de la
+migration des Juifs, et, il faut l’espérer, à trouver des choses aussi
+merveilleuses que jusqu’à présent, voire même de plus en plus
+merveilleuses.
+
+Déjà le mot «impossible» semble avoir disparu de la langue de la
+technique. Si un homme du siècle dernier revenait, il trouverait toute
+notre vie remplie d’inexplicables enchantements. Partout où nous
+apparaissons, nous autres hommes modernes, avec nos moyens d’action,
+nous transformons le désert en un jardin. Pour la création des villes,
+des années nous suffisent là où, aux époques antérieures de l’histoire,
+il fallait des siècles; l’Amérique nous en fournit des exemples
+nombreux. Les distances ont cessé d’être un obstacle. Le trésor de
+l’esprit moderne contient déjà des richesses inappréciables, que chaque
+jour augmente. Cent mille cerveaux méditent, cherchent sur tous les
+points de la terre, et ce que l’un a découvert appartient l’instant
+d’après à tout le monde.
+
+Nous-mêmes, nous voudrions, dans le pays des Juifs, utiliser, continuer
+toutes les nouvelles expériences. Et comme, par la journée de sept
+heures, nous en faisons une en vue du bien général des hommes, nous
+entendons prendre les devants pour tout ce qui concerne les intérêts
+humains, et représenter, comme pays neuf, un pays d’expérimentation, un
+pays modèle.
+
+Après le départ des Juifs, les établissements créés par eux resteront où
+ils étaient. Et jusqu’à l’esprit d’entreprise des Juifs lui-même sera
+présent là où il est bien vu. Le capital juif mobile cherchera,
+également dans l’avenir, son placement là où la situation est bien
+connue de ses possesseurs. Et, tandis qu’à présent, à cause de la
+persécution, l’argent juif va joindre à l’étranger les entreprises les
+plus lointaines, il contribuera alors, grâce à cette solution pacifique,
+à l’essor ultérieur des pays qui ont été jusqu’ici les lieux
+d’habitation des Juifs.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Dans cet écrit, que j’ai médité longuement et souvent remanié, beaucoup
+de choses cependant ont été omises. On y rencontre encore toujours des
+négligences nuisibles, des lacunes, et aussi des répétitions inutiles.
+
+Le lecteur de bonne foi, assez avisé pour ne pas se borner à la lettre
+qui tue, mais qui aura en vue l’esprit qui vivifie, ne se laissera pas
+dégoûter par les lacunes. Il se sentira bien plutôt incité à consacrer
+sa perspicacité et sa force à l’amélioration d’une œuvre qui n’est point
+personnelle à un seul individu.
+
+N’ai-je pas expliqué des choses qui s’entendent d’elles-mêmes et laissé
+échapper des considérations importantes?
+
+J’ai essayé de réfuter quelques objections, je n’ignore pas qu’il y en a
+encore beaucoup d’autres, il y en a d’élevées et de terre à terre.
+
+Au nombre des objections élevées se trouve celle d’après laquelle la
+détresse des Juifs n’est point la seule qu’il y ait dans le monde. Mais
+je pense cependant que nous devons toujours commencer à faire
+disparaître un peu de misère, ne fût-ce que, provisoirement, notre
+propre misère à nous.
+
+On peut dire, en outre, que nous ne devrions pas créer de nouvelles
+différences entre les hommes, qu’au lieu d’élever de nouvelles
+frontières, nous devrions bien plutôt faire disparaître les anciennes,
+j’estime que ceux qui pensent ainsi sont des rêveurs dignes d’amour,
+mais que le vent aura déjà dispersé à jamais leurs os, sans en laisser
+de traces, alors que les sentiments patriotiques fleuriront encore
+toujours. La fraternité universelle n’est même pas un beau rêve.
+L’ennemi est utile pour les suprêmes efforts de la personnalité.
+
+Mais comment? Les Juifs n’auraient sans doute plus d’ennemis dans leur
+propre État; or, comme ils s’affaiblissent dans la prospérité et
+disparaissent, c’est surtout alors que le judaïsme périrait. Mon avis
+est que, comme toutes les autres nations, les Juifs auront toujours
+assez d’ennemis. Mais lorsqu’ils se trouveront sur leur propre sol, ils
+ne pourront plus jamais être dispersés dans le monde. Aussi longtemps
+que la civilisation ne s’écroulera pas, la dispersion des Juifs ne
+pourra plus se répéter. Cette éventualité, un niais seul peut la
+redouter. La civilisation actuelle a assez de puissance pour se
+défendre.
+
+Les objections terre à terre sont innombrables, de même qu’il y a aussi
+plus d’hommes terre à terre que d’esprits élevés. J’essaie d’avoir
+raison de quelques idées étroites. Celui qui veut se placer derrière le
+drapeau blanc aux sept étoiles doit coopérer à cette lutte pour la
+diffusion des lumières. Peut-être la lutte devra-t-elle être entreprise
+tout d’abord contre certains Juifs méchants, bornés et sans générosité.
+
+Ne dira-t-on pas que je fournis des armes aux antisémites? Pourquoi?
+Parce que je conviens de ce qui est vrai? Parce que je ne prétends pas
+que nous n’ayons que des hommes excellents parmi nous?
+
+Ne dira-t-on pas que j’indique une voie par laquelle on pourrait nous
+nuire? Je le conteste de la façon la plus absolue. Ce que je propose ne
+peut s’exécuter que par le libre consentement de la majorité des Juifs.
+On peut nuire à certains Juifs individuellement, même aux groupes des
+Juifs actuellement les plus puissants, mais jamais plus, par l’État, à
+tous les Juifs. On ne peut plus supprimer l’égalité des droits des Juifs
+là où elle a été consacrée par la loi. Car la première tentative faite
+dans ce but jetterait tous les Juifs, pauvres ou riches, dans les partis
+révolutionnaires. Déjà, le commencement d’injustices officielles contre
+les Juifs a partout comme conséquence des crises économiques. On ne peut
+donc pas, à vrai dire, entreprendre grand’chose d’efficace contre nous,
+si l’on ne veut pas se faire mal à soi-même. Par là, la haine ne cesse
+de grandir. Les riches n’en éprouvent que peu d’effet. Mais nos pauvres!
+Que l’on demande à nos pauvres, qui, depuis le renouvellement de
+l’antisémitisme, ont été épouvantablement _prolétarisés_.
+
+Quelques Juifs aisés penseront-ils que l’oppression n’est pas encore
+assez grande pour émigrer, et que, même lors des expulsions violentes,
+l’on a vu avec combien peu d’empressement nos gens s’en sont allés? Oui,
+parce qu’ils ne savent où diriger leurs pas! Parce qu’ils ne sortent
+d’une misère que pour se précipiter dans une autre. Mais nous leur
+montrons le chemin de la Terre Promise. Et contre la terrible puissance
+de l’habitude doit combattre la superbe puissance de l’enthousiasme.
+
+Les persécutions ne sont plus aussi malignes qu’au moyen-âge. Oui, mais
+notre sensibilité s’est accrue, de sorte que nous ne sentons pas la
+diminution de la souffrance. La longue persécution a surexcité nos
+nerfs.
+
+Et, dira-t-on encore: l’entreprise est désespérée, même si nous obtenons
+le pays et la souveraineté, parce que seuls les pauvres s’en iront? Eh!
+mais ce sont justement ceux-là dont nous avons tout d’abord besoin! Les
+_desperados_ seuls sont bons comme conquérants.
+
+Quelqu’un dira-t-il: oui, si cela était possible on l’aurait déjà fait?
+
+Autrefois ce n’était pas possible. Mais c’est possible maintenant. Il y
+a encore cent ans, cinquante ans, c’eût été une rêvasserie. Aujourd’hui,
+tout cela est la réalité. Les riches qui possèdent une si délicieuse vue
+d’ensemble sur les acquisitions techniques, savent très bien tout ce qui
+peut être fait avec de l’argent. Et c’est ainsi que cela se passera:
+justement les pauvres et les simples, qui ne se doutent point du pouvoir
+que l’homme a déjà sur les forces de la nature, croiront le plus
+fortement au nouveau message. Car ils n’ont point perdu l’espérance en
+la Terre Promise.
+
+La voilà, Juifs! Pas de fable, pas de tromperie! Chacun peut s’en
+convaincre, car chacun apporte là-bas un morceau de Terre Promise: l’un
+dans sa tête, l’autre dans ses bras, l’autre enfin dans son bien acquis.
+
+Maintenant, cela pourrait paraître comme une entreprise de lente
+réalisation. Même dans le cas le plus favorable, le commencement de la
+fondation de l’État se ferait encore attendre nombre d’années. Pendant
+ce temps, les Juifs seront raillés, battus, écorchés, pillés et assommés
+dans mille endroits à la fois. Non, il suffit seulement que nous
+commencions à réaliser le projet, pour que l’antisémitisme cesse
+aussitôt et partout. Car c’est la conclusion de la paix.
+
+La nouvelle de la formation de la _Jewish Company_, lorsque cette
+dernière pourra être considérée comme un fait accompli, sera portée en
+un jour, par l’étincelle de nos fils, aux points les plus éloignés du
+globe.
+
+Et aussitôt, on sentira l’allègement. Sur l’heure, se produira, dans
+notre bourgeoisie, l’écoulement de la surproduction en intelligences
+moyennes. Cette surproduction s’en ira là-bas, dans notre organisation
+initiale, former nos premiers ingénieurs, nos officiers, nos
+professeurs, nos employés, nos avocats, nos médecins. Le mouvement se
+continuera rapidement et cependant sans secousse. On priera dans les
+temples pour la réussite de l’œuvre. Mais dans les églises aussi! C’est
+la fin d’une vieille oppression sous laquelle tous ont souffert.
+
+Mais, tout d’abord, il faut que la lumière se fasse dans les cerveaux.
+Il faut que la pensée vole jusqu’aux derniers nids lamentables où
+habitent les nôtres. Ils se réveilleront de leur rêve brumeux. Car pour
+nous tous commencera une vie nouvelle--avec de nouvelles destinées. Il
+suffit que chacun pense à soi, pour que le courant se développe,
+impétueux.
+
+Et quelle gloire attend les champions désintéressés de cette cause!
+
+C’est pourquoi je crois qu’une génération de Juifs admirables sortira de
+terre. Les Macchabées ressusciteront.
+
+Je répète une fois encore le mot du commencement: «Les Juifs qui le
+veulent auront leur État.»
+
+Nous devons enfin vivre en hommes libres sur notre propre motte de terre
+et mourir tranquilles dans notre propre patrie.
+
+Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et
+grandi de notre grandeur.
+
+Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière
+agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de
+l’humanité.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Portrait de Théodore Herzl Frontispice
+ Introduction, par Baruch Hagani 7
+ Préface 33
+ Introduction 41
+
+ CHAPITRE I.--Considérations générales 69
+ La question juive 71
+ Essais de solution tentés jusqu’à ce jour 76
+ Des causes de l’antisémitisme 81
+ Conséquences de l’antisémitisme 85
+ Le projet 88
+ Palestine ou Argentine? 94
+ Le besoin, l’organe, les relations 96
+
+ CHAPITRE II.--La Jewish Company 101
+ Traits principaux 103
+ Affaires immobilières 105
+ L’achat de la terre 108
+ Les constructions 110
+ Habitations ouvrières 112
+ Les ouvriers non professionnels (_unskilled labourers_) 115
+ La journée de sept heures 117
+ L’assistance par le travail 122
+ Le marché 125
+ Autre catégorie d’habitations 128
+ De quelques formes de la liquidation 130
+ Les garanties de la Compagnie 137
+ De quelques travaux de la Compagnie 142
+ Impulsion industrielle 145
+ Les artisans 149
+ L’opération financière 150
+ Les groupes locaux (_Transplantation_) 159
+ La migration par groupes 161
+ Nos Pasteurs 165
+ Les hommes de confiance des groupes locaux 166
+ Les plans des villes 169
+ L’émigration des classes moyennes 171
+ Le phénomène de la foule 173
+ Notre «matériel humain» 183
+ Petites habitudes 186
+
+ CHAPITRE III.--La «Society of Jews» et l’État juif 189
+ «Negotiorum Gestio» 191
+ Le «Gestor» des Juifs 199
+ La prise de possession 202
+ La constitution 207
+ La langue 211
+ Théocratie 213
+ Les lois 214
+ L’armée 215
+ Le drapeau 216
+ Traités de réciprocité et d’extradition 217
+ Les avantages de l’émigration juive 220
+
+ Conclusion 227
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 31 MAI 1926
+ PAR F. PAILLART A
+ ABBEVILLE (SOMME).
+
+
+
+
+LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
+
+28, Rue Lamartine, PARIS (IXe)
+
+Téléph.: Trudaine 24-33 R. C. Seine 79.725
+
+Extrait de notre Catalogue:
+
+
+ Benamozegh (Élie). Morale Juive et Morale Chrétienne. Un
+ beau volume in-8 de XVI-342 pages sur papier vélin à la
+ forme. Cartonné. 30 fr.
+
+ Les récents travaux de l’exégèse critique et historique
+ ont considérablement modifié le point de vue des savants
+ sur les origines chrétiennes. Ils ont éclairci d’un jour
+ tout nouveau la séparation opérée entre le Judaïsme et le
+ Christianisme et la position respective des deux
+ religions. L’œuvre d’_Élie Benamozegh_ représente la
+ contribution inappréciable d’un savant juif éminent et
+ elle projette une lumière décisive dans l’étude des
+ sources évangéliques. Jamais les influences qui ont agi
+ dans la rédaction des premiers documents du christianisme
+ et la constitution de sa morale et de sa théologie,
+ n’avaient été analysées d’une façon plus pénétrante.
+ L’apologie du Judaïsme qui s’en dégage est d’une solidité
+ incomparable. Au moment où le rôle de l’apôtre Paul se
+ trouve placé par les exégètes au premier rang des données
+ historiques certaines en ce qui concerne la fondation du
+ Christianisme, le volume de Benamozegh apporte sur les
+ doctrines pauliniennes, dans leurs rapports avec le
+ Judaïsme, une critique extrêmement serrée et d’une rare
+ originalité. Une étude sur l’Islamisme complète ce
+ remarquable ouvrage.
+
+ Danon (Abraham). Contribution à l’histoire des Sultans
+ Osman II et Mouçtafa Ier. Texte français, hébreu, arabe
+ et turc (ce dernier en caractères hébraïques). Un vol.
+ in-8, tiré sur les presses de l’Imprimerie Nationale. 12 fr.
+
+ Cet ouvrage du regretté Grand-Rabbin de Turquie raconte,
+ dans tous ses détails, et à l’aide de _documents inédits_
+ hébraïques, arabes et turcs, en prose et en vers, les
+ péripéties du premier assassinat commis en 1622 sur la
+ personne d’un sultan, et la substitution violente d’un
+ souverain à un autre. Cette date marque le véritable début
+ de la décadence de la Turquie. Les grands historiens
+ Hammer, Jorga, etc., qui pourtant ont rapporté ce
+ tragique épisode, n’ont pas connu les manuscrits sur
+ lesquels est basé cet ouvrage et qui, à tous les points de
+ vue, offrent un intérêt remarquable.
+
+ Elmaleh (Abraham). Nouveau dictionnaire hébreu-français
+ contenant:
+
+ 1º La nomenclature et la traduction de tous les mots
+ hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, la
+ littérature talmudique et post-talmudique, dans le Rituel
+ des Prières journalières, dans les littératures
+ hébraïques du moyen âge, moderne et contemporaine;
+
+ 2º L’explication, suivant les commentaires les plus
+ accrédités, des passages bibliques présentant quelque
+ difficulté; etc., etc.
+
+ Grand volume in-8º de plus de 1700 pages, cartonné. 175 fr.
+
+ * * * * *
+
+ Fleg (Edmond). Le Mur des Pleurs 9 fr.
+ -- Le Psaume de la Terre Promise 3 fr.
+ Kompert (Léopold). Scènes du Ghetto. Contes juifs. 10 fr.
+ Meiss (Grand-Rabbin Honel). «Moschelich». Contes
+ d’avant-guerre. (Recueil savoureux de contes juifs
+ d’Alsace). 8 fr.
+ Bloch (Grand-Rabbin Isaac). Inscriptions tumulaires des
+ anciens cimetières d’Alger, recueillies, traduites,
+ commentées et accompagnées de notices biographiques. 20 fr.
+ -- Les Israélites d’Oran, de 1792 à 1815, d’après des
+ documents inédits 10 fr.
+ -- Petit Catéchisme Israélite 1.25
+ -- Le Judaïsme et la Femme 3.50
+ -- Les Fils de Samson. _Histoire juive_ 7 fr.
+ Clemenceau (Georges), ancien Président du Conseil. Au pied
+ du Sinaï. Contes juifs 6 fr.
+ Bloy (Léon). Le Salut par les Juifs 3 fr.
+ Jacobowski (L.). Werther le Juif. Roman 9 fr.
+ Arnaud (Camille). Essai sur la condition des Juifs en
+ Provence, au Moyen Age 5 fr.
+ Eizenstein (J. D.). Ozar Israel. Encyclopédie en hébreu de
+ toutes les matières concernant les Juifs et le Judaïsme.
+ Très important ouvrage embrassant tous les domaines de la
+ culture juive.
+ 10 volumes petit in-40, formant un ensemble de 4.000
+ pages de texte à 2 colonnes, reliés toile pleine et livrés
+ dans un étui 650 fr.
+ Lewner (I. B.). Kol Agadoth Israel. Recueil de toutes les
+ Agadoth, depuis la création du Monde jusqu’aux temps
+ modernes. 5 tomes en 2 vol. rel. toile. Texte hébreu 80 fr.
+ Maïmonide. _Morê Nebu’him_. Le Guide des Égarés. Trad.
+ hébraïque du texte arabe par Rabbi J. Al-Harizi, avec
+ annotations critiques par le Dr Scheyer. Publié pour la
+ première fois d’après un ancien manuscrit de la
+ Bibliothèque Nationale de Paris. 3 volumes 100 fr.
+ Fridman (Grand-Rabbin L.). Méthode autodidactique de langue
+ hébraïque 6.50
+ Ventura (M.). Cours d’initiation à la Lecture Hébraïque,
+ d’après la méthode syncrétique. (Avec illustrations). 5 fr.
+ Karpeles (G.). Histoire de la littérature juive. Trad. p.
+ Isaac Bloch et Émile Lévy 60 fr
+
+ * * * * *
+
+Vient de paraître:
+
+ LA BIBLE
+ EN TABLEAUX
+
+ Un monument de l’art moderne palestinien
+
+ GRAVURES EN COULEURS
+ (31 1/2 × 36 1/2 cm.)
+ reproduites en fac-similés d’après les dessins originaux de
+ ABEL PANN
+ de Jérusalem
+
+ 1er volume paru:
+ DU DÉLUGE JUSQU’A LA DESTRUCTION DE SODOME ET GOMORRHE.
+ En souscription. Prix: $ 10.--
+ Édition de luxe, pleine reliure cuir. Prix: $ 50.--
+
+Envoi franco d’une notice illustrée, sur simple demande.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***
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+p.noindent { text-indent: 0; }
+
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+
+
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+}
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
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+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
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+
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+
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+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">THÉODORE HERZL</p>
+
+<h1>L’ÉTAT JUIF</h1>
+
+<p class="c i">Essai d’une solution de la question juive</p>
+
+<p class="c"><span class="blk small">ÉDITION AUGMENTÉE<br>
+D’UNE INTRODUCTION</span><br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+BARUCH HAGANI<br>
+<span class="i small">ET ORNÉE D’UN PORTRAIT DE L’AUTEUR</span></p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="large">LIBRAIRIE LIPSCHUTZ</span><br>
+28, <span class="xsmall">RUE LAMARTINE</span> (<small>IX</small><sup>e</sup>)<br>
+5686 — 1926</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">OUVRAGES DE BARUCH HAGANI :</p>
+
+
+<ul><li><span class="sc">Le Sionisme politique et son fondateur : Théodore
+Herzl</span> (1860-1904). <span class="i">Paris, Payot</span>, 1918, un vol. in-16.
+5 francs.</li>
+<li><span class="sc">Bernard Lazare</span> (1865-1903). Avec un portrait gravé
+sur bois par Ivan Lebedeff. <span class="i">Paris</span>, Librairie d’action
+d’art de la Ghilde « <i>Les Forgerons</i> », 1919, une plaquette
+in-16. 3 francs.</li>
+<li><span lang="it" xml:lang="it"><span class="sc">Vita di Teodoro Herzl.</span> Con prefazione di Francesco
+Ruffini. <span class="i">Roma, La Voce</span></span>, 1919, in vol. in-16. 4 lires.</li>
+<li><span class="sc">Le Sionisme politique. Précurseurs et Militants :
+Le Prince de Ligne.</span> <span class="i">Paris, Beresniak</span>, 1920, une
+plaquette in-16. 3 francs.</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ</span>, <span class="xsmall">DE CET OUVRAGE</span>,
+<span class="xsmall">DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL
+DU JAPON</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE I</span> à <span class="xsmall">X</span> ;
+<span class="xsmall">CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+VERGÉ DE HOLLANDE VAN GELDER</span>,
+<span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE XI</span> à <span class="xsmall">LX</span> ; <span class="xsmall">DEUX CENTS
+EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL
+LAFUMA-NAVARRE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1
+à 200 ; <span class="xsmall">ET DIX EXEMPLAIRES HORS
+COMMERCE SUR PAPIER MADAGASCAR</span>,
+<span class="xsmall">MARQUÉS DE A</span> à <span class="xsmall">J</span>.</p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">EXEMPLAIRE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE</span><br>
+N<sup>o</sup></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<figure><img src="images/illu.jpg" alt="">
+<figcaption>Théodore HERZL<br>
+en 1896</figcaption>
+</figure>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="intro1"><i>INTRODUCTION</i><br>
+<span class="xsmall">PAR</span><br>
+BARUCH HAGANI</h2>
+
+
+<p class="i">M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui
+est la Providence de tous ceux qui, en
+France, sont préoccupés, à des titres divers,
+par la question juive, a eu l’heureuse idée de
+rééditer l’<i class="rm">État Juif</i> de Théodore Herzl,
+le fondateur du sionisme politique.</p>
+
+<p class="i">On parle beaucoup en France, depuis
+quelque temps, de Herzl et du sionisme, mais
+rares sont encore ceux qui, dans le grand
+public, sont à même de se renseigner sur ce
+mouvement par une documentation de première
+main. La littérature sioniste en langue
+française est très pauvre et l’<i class="rm">État Juif</i>, qui
+parut presque simultanément en allemand, en
+anglais et en français<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, n’a pour ainsi dire
+guère été réimprimé depuis dans cette dernière
+langue<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, alors qu’il a eu de nombreuses
+éditions dans les deux autres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La version française parut d’abord dans la <i>Nouvelle
+Revue Française Internationale</i> (numéros de
+décembre 1896 et de janvier 1897) que dirigeait
+M<sup>me</sup> Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage à part
+avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis
+longtemps.</p>
+
+<p>Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront,
+nous avons respecté, malgré ses imperfections
+grammaticales, la langue de cette version, qui est, sans
+doute aucun, celle que <i>Herzl</i> fit lui-même, ou qu’il fit
+faire sous ses yeux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui,
+a été faite en 1923 par les soins du journal <i>Pro
+Israel</i> de Salonique.</p>
+</div>
+<p class="i">C’est cependant à Paris, où il était alors
+correspondant de la <i class="rm" lang="de" xml:lang="de">Neue Freie Presse</i>, que
+Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la
+parution marque une date si importante dans
+l’histoire du sionisme et par conséquent dans
+l’histoire du judaïsme contemporain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Fils unique de parents aisés qui jamais ne
+le contrarièrent dans le moindre de ses goûts,
+vivant de la vie élégante et facile qui était
+alors celle de la capitale autrichienne, d’une
+séduction physique et morale telle qu’elle
+ne laissait indifférents ni les hommes les plus
+fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl
+avait adopté sans effort la philosophie courante
+de son époque. Il écrivit des poésies
+où l’influence de Musset était relevée par
+celle de Heine, des feuilletons où beaucoup
+de scepticisme se mêlait à une sentimentalité
+à fleur d’âme, des pièces de théâtre, où « l’esprit
+parisien » se combinait agréablement
+avec la « <span lang="de" xml:lang="de">gemüthlichkeit</span> » viennoise. Son
+rêve le plus audacieux se haussait jusqu’à
+celui de devenir l’amuseur public et grassement
+rétribué de cette insouciante bourgeoisie
+d’avant-guerre qui faisait la loi
+dans les capitales occidentales. Il n’avait
+oublié qu’une chose : c’est qu’il appartenait
+à un peuple tragique, dont la plus minime
+partie seulement avait à peine conquis sa
+place au soleil et que, dans l’ombre des boutiques,
+des sacristies et des bureaux de presse,
+on s’apprêtait à ramasser les calomnies destinées
+à la lui ravir. La grandeur de Herzl
+est précisément d’avoir saisi dans toute sa
+profondeur la signification des évènements
+qui se préparaient et d’en avoir pris virilement
+son parti. Le jour où, après mûres
+réflexions, il fut convaincu qu’il faisait
+fausse route et que décidément la vie, pour
+un Juif de sa trempe, ne pouvait décemment
+se présenter sous les espèces d’une
+comédie amusante, il dépouilla résolument
+sa défroque de clown et, au grand ébahissement
+de ceux qui croyaient le mieux le
+connaître, il fit subitement figure de prophète…</p>
+
+<p class="i"><span class="rm">« </span><i class="rm">L’État Juif, essai d’une solution moderne
+de la question juive</i><span class="rm">» ,</span> fut écrit dans
+les quelques mois qui précédèrent le retour
+de Herzl à Vienne<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, où il venait d’être
+nommé directeur littéraire de son journal,
+dans une véritable fièvre de création. Il
+y songeait la nuit, le jour, au milieu des
+occupations les plus diverses, à la Chambre,
+à l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand
+Prix, et, dès qu’il le pouvait, il jetait
+sur le papier des notes, de brèves indications,
+des bouts de phrases et des rudiments
+d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de
+leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses
+méditations, ne pas interrompre le fil de
+sa pensée. « Je ne me souviens pas, dit-il,
+avoir jamais rien écrit dans un tel état
+d’exaltation… Heine raconte qu’il entendait
+sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle
+lorsqu’il composait certains de ses vers. Il me
+semblait aussi entendre au-dessus de moi
+quelque chose d’assez semblable à un frémissement. »
+<i class="rm">L’État Juif</i><span class="rm">,</span> cependant, ne se
+ressent nullement de l’exaltation dans lequel
+il a été composé. Le livre est écrit dans un
+langage sobre, nerveux, sans trace aucune de
+mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche
+ni à apitoyer les lecteurs sur la situation
+présente des Juifs ni à les enthousiasmer par
+un tableau idyllique de leur sort futur.
+« C’est presque une affaire qu’il leur soumet »
+remarque quelqu’un…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Mi-juillet 1895.</p>
+</div>
+<p class="i">L’opuscule pourrait naturellement se diviser
+en deux parties d’inégale longueur :
+dans la première, qui sert d’introduction,
+l’auteur trace une esquisse rapide, mais combien
+pénétrante et vigoureuse, de l’état présent
+de la question juive ; dans la seconde,
+qui forme le corps de l’ouvrage, il développe,
+avec force détails, la solution qu’il préconise.
+Dans la première, il démontre la nécessité
+pour les Juifs de reconstituer leur nationalité ;
+dans la seconde, il indique les voies
+et moyens propres à atteindre ce but.</p>
+
+<p class="i">« La question juive existe, dit Herzl, il
+serait puéril de le nier. Elle existe partout où
+les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible.
+Là où elle n’existe pas, elle est importée
+par les Juifs qui émigrent. Nous nous dirigeons
+naturellement vers les pays où l’on
+ne nous persécute pas, mais notre apparition
+provoque la persécution. »</p>
+
+<p class="i">Pour résoudre cette question, deux moyens
+ont été, jusqu’ici, empiriquement employés :
+le premier est l’antisémitisme, le second
+l’émancipation. Tous deux sont inefficaces.
+Par l’antisémitisme, on ne fait que renforcer
+le particularisme des Juifs, réveiller leur
+conscience ethnique ; par l’émancipation, on
+donne libre jeu à leurs facultés natives, on
+exagère l’anomalie de leur situation économique.
+La concurrence sociale s’exerçant
+alors à leur avantage dans certaines branches
+de l’activité humaine (commerce,
+finances, carrières libérales) provoque à
+nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle
+vicieux dont il est impossible de sortir, même
+par la tangente de l’union mixte, seule condition
+d’une assimilation véritable. Qui ne
+voit en effet que, pour que le mariage mixte
+se généralisât, pour que le vieux préjugé
+contre les Juifs fût surmonté, il leur faudrait
+acquérir au préalable une telle puissance
+sociale qu’elle équivaudrait à leur
+domination économique : « Et si la puissance
+actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage
+et de désespoir, à quels transports ne faudrait-il
+pas s’attendre à la suite d’un nouvel
+accroissement de cette puissance ! »</p>
+
+<p class="i">L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment
+condamné à cette rage impuissante. Non seulement
+l’ennemi ne viendra pas à bout de
+nous par la persécution, mais il lui est impossible,
+dans l’état actuel des choses, d’entreprendre
+contre nous rien qui nous atteigne
+réellement. Enlever aux Juifs l’égalité des
+droits, là ou elle existe, cela les précipiterait
+tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires.
+S’attaquer à leurs richesses ?
+Comment le faire sans provoquer de graves
+crises économiques qui ne se borneraient
+nullement aux Juifs, leurs premières victimes ?
+Quant à attendre au contraire la solution de
+la question juive des progrès de la tolérance
+et de la bonté parmi les hommes, c’est là un
+vain espoir dont les faits ont mille fois montré
+l’inanité, « un pur radotage sentimental ».</p>
+
+<p class="i">Telle est la question qui, depuis cent ans,
+fait le désespoir de tous les peuples civilisés.
+C’est un « vestige du moyen âge » dont, avec
+la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent
+se débarrasser.</p>
+
+<p class="i">Ils le pourraient cependant, en plaçant
+la question sur son véritable terrain, qui est
+le terrain politique international.</p>
+
+<p class="i">« La question juive n’est ni une question
+économique, ni une question religieuse, quoiqu’elle
+prenne tour à tour les couleurs de
+l’une et de l’autre. C’est une question nationale
+et pour la résoudre il nous faut, avant
+tout, en faire une question mondiale, et la
+poser ainsi devant les grandes puissances. »</p>
+
+<p class="i">L’oppression a fait de nous un groupe
+historique reconnaissable à son homogénéité.
+Que nous le voulions ou non, nous sommes
+devenus un peuple, « un peuple un ». Que
+l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un
+territoire déterminé, en rapport avec ses
+légitimes besoins, et la question juive sera
+résolue. Sans doute, quelques tentatives ont
+été faites en ce sens et semblent avoir échoué.
+C’est que ces tentatives étaient trop mesquines,
+leur point de départ trop précaire ; c’est que
+les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire
+appel aux sentiments profonds des masses
+juives, ont méconnu leurs besoins essentiels.</p>
+
+<p class="i">« Personne au monde n’est assez puissant
+ni assez riche pour transporter un peuple
+d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable
+de le faire.</p>
+
+<p class="i">« L’idée de l’État juif a sans doute un
+pareil pouvoir. Dans la longue nuit de leur
+histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve
+royal : <i class="rm">L’an prochain à Jérusalem !</i> Tel
+est notre vieux mot. Il s’agit maintenant de
+montrer que cet espoir peut se transformer
+en une splendide réalité. »</p>
+
+<p class="i">Que de nouveaux États puissent se former,
+c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des
+colonies se détachent de leur mère-patrie, des
+vassaux s’arrachent à leur suzerain, des
+territoires nouvellement ouverts se constituent
+aussitôt en États libres. Le peuple
+juif, il est vrai, n’a pas encore de territoire
+qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les
+étendues territoriales qui constituent l’État,
+ce sont les hommes réunis par une souveraineté.
+Le peuple est la base personnelle de
+l’État, le pays la base matérielle, et, de ces
+deux bases, la base personnelle est la plus
+importante. S’il faut d’ailleurs fonder en
+droit le nouvel État Juif, le vieux code
+romain ne nous en fournit-il pas la possibilité ?
+N’a-t-il pas institué la <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Negotiorum gestio</i>
+qui nous montre comment on peut sauver les
+affaires d’un homme absent ou empêché ?
+La <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Negotiorum gestio</i> donne à chacun le
+droit d’intervenir, de prendre par pitié, par
+amitié, la charge des biens d’autrui quand
+ils sont en danger. Il le fait de son propre
+chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité
+supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface
+de la terre, incapables de s’occuper eux-mêmes
+de leurs affaires politiques, sont ce
+propriétaire absent ou empêché ! Il leur faut
+un <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">gestor</i><span class="rm">.</span></p>
+
+<p class="i">Ce <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">gestor</i> ne sera pas un seul individu,
+mais une personne morale, appelons-la <i class="rm" lang="en" xml:lang="en">Society
+of Jews</i> parce que c’est probablement
+dans la sphère des Juifs anglais qu’elle se
+constituera et qu’il lui faudra, à ses débuts,
+la protection d’une grande puissance résolument
+philosémite. Cette institution, qui puisera
+son autorité dans la valeur morale de
+ses membres et dans la libre adhésion des
+Juifs du monde entier, sera reconnue par les
+gouvernements comme puissance politique
+constituante.</p>
+
+<p class="i">Aidée par eux, elle commencera par s’assurer,
+sur la base du droit international, la souveraineté
+d’une étendue de territoire. Faudra-t-il
+préférer la Palestine ou l’Argentine ?
+La Société prendra ce qu’on lui donnera, tout
+en tenant compte des manifestations de
+l’opinion juive à cet égard. L’Argentine est
+un pays très fertile et peu peuplé, mais mille
+liens historiques nous rattachent à la Palestine.</p>
+
+<p class="i">« Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la
+Palestine, nous pourrions nous faire forts
+de régler complètement les finances de la
+Turquie… Nous formerions un État neutre,
+en rapports constants avec l’Europe qui
+garantirait notre existence… En ce qui concerne
+les Lieux Saints de la chrétienté, on
+pourrait trouver une forme d’exterritorialité
+qui sauvegarderait tous les intérêts. Nous
+formerions la garde d’honneur autour des
+Saints Lieux et garantirions de notre existence
+l’accomplissement de ce devoir. Cette
+garde d’honneur serait pour nous le grand
+symbole de la solution de la question juive
+après dix-huit siècles de cruelles souffrances. »</p>
+
+<p class="i">Une fois le territoire obtenu, la <i class="rm" lang="en" xml:lang="en">Society of
+Jews</i> aurait à s’occuper d’organiser, d’une
+part l’émigration des Juifs, d’autre part la
+prise de possession de ce territoire. A cet
+effet, elle déléguerait une partie de ses pouvoirs
+à une nouvelle institution, la <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Jewish
+Company</i><span class="rm">,</span> personne juridique également placée
+sous la protection des lois anglaises, qui
+aurait pour mission de liquider les intérêts
+matériels des émigrants et de jeter dans le
+nouveau pays les bases de relations économiques
+normales et scientifiques. Cette nouvelle
+institution serait conçue sur le modèle des
+grandes compagnies territoriales. Ce serait
+une société par actions au capital de un
+milliard de francs, par exemple, fondée par
+un consortium de financiers ou, à défaut, par
+souscription publique. En se substituant aux
+particuliers dans le transfert de leurs biens
+immeubles, elle serait à même d’assurer
+à ses actionnaires des bénéfices notables ;
+mais surtout il lui serait possible d’agir
+lentement, avec prudence, et d’éviter ainsi
+les crises économiques inséparables d’un exode
+désordonné. Elle aurait également à cœur
+de faciliter peu à peu aux non-Juifs la
+récupération des positions évacuées par les
+Juifs. L’exode lui-même ne serait ni brutal
+ni obligatoire. « Ne s’en iront que ceux qui
+sont sûrs d’améliorer par là leur situation
+économique. D’abord les désespérés, ensuite
+les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin
+les riches. »</p>
+
+<p class="i">A la <i class="rm" lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i><span class="rm">,</span> surveillée par la
+<i class="rm" lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i><span class="rm">,</span> incomberait également la
+charge d’organiser le travail des premiers
+arrivants qui seraient probablement dans le
+plus grand dénuement. Elle adopterait la
+pratique du <i class="rm" lang="en" xml:lang="en">truck System</i><span class="rm">,</span> bien que l’auteur
+la réprouve en principe. Mais il la croit
+nécessaire dans les débuts de la colonisation.
+La journée de travail serait limitée à
+sept heures, mais chaque ouvrier pourrait
+poursuivre son labeur pendant trois heures
+supplémentaires, qui seraient alors rétribuées,
+car il faut développer le goût de l’épargne
+chez les nouveaux arrivants. L’organisation
+du travail serait toute militaire avec des
+grades, de l’avancement et des retraites. Les
+mendiants ne seraient pas tolérés ; quiconque
+ne voudrait pas travailler en liberté serait
+mis dans une maison de travail. Les travaux
+pénibles seraient interdits aux femmes. Les
+maisons ouvrières ne ressembleraient pas à
+des casernes, elles seraient confortables et
+plaisantes.</p>
+
+<p class="i">D’après un plan préalablement dressé, ces
+pionniers de la colonisation juive construiraient
+des chemins de fer, des ponts, des
+routes, établiraient des télégraphes, rectifieraient
+des rivières. « Leur travail produirait
+la circulation des richesses, la circulation des
+marchés, et les marchés attireraient de nouveaux
+colons. » Chacun viendrait volontairement
+à ses risques et périls, mais les émigrants
+auraient intérêt et plaisir à venir par groupes
+de familles, d’amis, de concitoyens. Chaque
+groupe d’émigrants aurait à sa tête un
+rabbin ; les organisateurs devraient apporter
+tous leurs soins à ne pas jeter le trouble dans
+les consciences, ni même dans les habitudes,
+si minimes soient-elles.</p>
+
+<p class="i">Lorsque le noyau du futur État serait
+suffisamment consistant, la <i class="rm" lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>
+devrait s’occuper d’élaborer une constitution.</p>
+
+<p class="i">« Je tiens la Monarchie démocratique ou la
+République aristocratique pour les meilleures
+formes de l’État. Il faudra éviter avec soin
+la démagogie, les excès du parlementarisme et
+l’intrusion de la vilaine catégorie de politiciens
+professionnels. »</p>
+
+<p class="i">La direction politique doit venir d’en
+haut. Cependant, dans l’État juif, personne
+ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et
+voudra s’élever…</p>
+
+<p class="i">« C’est pourquoi je pense à une République
+aristocratique… Mainte institution de Venise
+se présente à mon souvenir… Aurons-nous
+une théocratie ? Non, la croyance nous
+a réunis, mais la science nous libère. »</p>
+
+<p class="i">Les prêtres resteraient au temple et les
+soldats à la caserne. Car il y aurait des
+soldats, c’est-à-dire une armée de métier
+indispensable pour maintenir l’ordre à l’intérieur
+et à l’extérieur. Chacun serait libre
+de ses croyances et de ses opinions, chacun
+garderait sa langue qui est « la chère patrie
+de sa pensée. » Enfin les étrangers qui viendraient
+s’établir dans l’État juif jouiraient
+de l’égalité des droits.</p>
+
+<p class="i">En Europe, cependant, une ère de prospérité
+s’ouvrirait pour les pays délaissés, car,
+comme nous l’avons vu, il se produirait une
+immigration interne des citoyens chrétiens
+qui réoccuperaient les positions abandonnées
+par les Juifs, et le nouvel État, d’autre
+part, constituerait pour ces pays un important
+débouché économique. Il serait une nouvelle
+conquête sur la barbarie, un triomphe
+de plus à l’actif de la civilisation.</p>
+
+<p class="i">Le projet qui vient d’être exposé n’est
+ni une utopie, ni un plan définitif d’organisation.
+Si l’auteur, tout en restant sobre de
+détails pittoresques, a dû minutieusement
+exposer certains ressorts du mouvement qu’il
+préconise, c’est précisément pour montrer
+qu’il croit fermement à sa possibilité : « Les
+Juifs qui le voudront auront leur État, et
+ils l’auront mérité. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Telle est la substance de <i class="rm">l’État Juif</i><span class="rm">.</span> Il
+n’apportait au sionisme rien de théoriquement
+essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même
+qui, jusque-là, avait vécu absolument
+à l’écart des milieux juifs et ignorait
+absolument qu’il avait eu des précurseurs,
+le reconnut plus tard. « Peut-être, écrivit-il,
+n’aurais-je pas osé publier mon livre si
+j’avais connu les travaux plus importants de
+l’Allemand Hess et du Russe Pinsker. » Sans
+parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont
+le livre était encore trop imprégné, aux yeux
+de certains, de sentimentalité messianique,
+Pinsker, en effet, avait analysé avec une
+vigueur et une pénétration au moins égales
+à celles de Herzl la « psychose » antisémitique.
+Nathan Birnbaum avait posé, trois
+ans avant Herzl, tous les postulats du sionisme
+politique avec une clarté telle que le
+programme de Bâle semble être la codification
+pure et simple de sa brochure. Par
+contre, les idées les plus originales de Herzl
+en matière de droit public et de colonisation,
+le <span lang="la" xml:lang="la">gestor</span>, la charte, la transplantation en
+masse, se sont montrées irréalisables… Mais
+la grandeur de Herzl est d’un autre ordre et
+dépasse infiniment toutes les formules politiques
+et tactiques. Il a apporté au sionisme
+ce que ni Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne
+pouvaient lui donner : le facteur personnel,
+la foi communicative, la suggestion féconde.
+Pour saisir sur le vif le secret de cette influence,
+pour ainsi dire magnétique, exercée
+par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté
+dans la bataille sioniste, et ne lui ait imprimé
+une allure décisive, il faut lire une lettre
+exquise qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge
+et romancier autrichien bien connu, qui fut
+le condisciple de Herzl à l’Université de
+Vienne, lui adressa vers <span class="rm">1892,</span> et l’on
+reconnaîtra que Herzl était de toute éternité
+prédestiné à devenir un « conducteur d’hommes<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir <span class="sc">Léon Kellner</span>. <i lang="de" xml:lang="de">Theodor Herzl’s Lehrjahre</i>.
+<span lang="de" xml:lang="de">R. Löwit Verlag, Wien-Leipzig</span>, 1920, p. 108.</p>
+</div>
+<p class="i">« Il présentait en quelque sorte dans sa
+personne l’image même de son peuple », a
+écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn.
+Petit, contrefait, souffreteux, timide,
+bégayant, circonspect, Mendelssohn, en effet,
+évoque parfaitement en notre esprit l’image
+du peuple juif entr’ouvrant peureusement la
+porte du ghetto médiéval. Un siècle se passe.
+A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé
+les membres engourdis du peuple éternel, voici
+que sa taille se redresse, que son regard reprend
+de l’assurance, que son œil fixe
+à nouveau l’avenir. Ces vertus passives,
+monacales, qui faisaient croire à Moses
+Mendelssohn que son peuple n’aurait peut-être
+jamais l’énergie nécessaire pour entreprendre
+la résurrection de sa patrie ancestrale,
+se muent en vertus viriles, agissantes.
+Et c’est Théodore Herzl qui, désormais,
+apparaît comme l’image même de ce peuple…
+la radieuse image qui depuis trente ans fait
+rêver nos adolescents et leur insuffle le courage
+nécessaire à l’accomplissement des grands
+desseins.</p>
+
+<p class="sign i">BARUCH HAGANI.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">L’ÉTAT JUIF</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>L’idée de l’établissement d’un État juif,
+que je développe dans cet écrit, est très
+ancienne. Longtemps assoupie, elle se
+réveille aux cris contre les Juifs dont
+retentit le monde.</p>
+
+<p>Je n’invente rien, c’est ce qu’on voudra
+bien, avant tout, ne pas perdre de vue en
+suivant les différents points que j’ai exposés
+au cours de cet ouvrage. Je n’invente
+ni les conditions historiques où se
+trouvent les Juifs, ni les moyens de porter
+remède à la situation existante. Les matériaux
+de l’édifice dont je dresse le plan
+existent dans la réalité, sont palpables.
+Chacun peut s’en convaincre. De sorte
+que, si l’on veut caractériser d’un mot cet
+essai d’une solution de la question juive,
+il ne faut pas l’appeler une « fantaisie »,
+mais tout au plus une « combinaison ».</p>
+
+<p>Je dois tout d’abord défendre mon
+projet contre l’accusation d’utopie. A vrai
+dire, je ne fais, par là, que mettre en garde
+les esprits superficiels contre l’erreur qu’ils
+pourraient commettre en émettant un
+jugement trop hâtif, car il n’y aurait nulle
+honte à avoir écrit une utopie humanitaire.
+Je pourrais me ménager aussi un facile
+succès littéraire en présentant aux lecteurs
+qui se veulent distraire, mon projet sous
+la forme d’un récit romanesque irresponsable.
+Mais il ne s’agit point ici d’une de
+ces utopies aimables comme en ont développées
+de nombreux auteurs avant et
+après Thomas Morus, et je crois la situation
+des Juifs dans différents pays assez
+grave pour rendre déplacé tout préambule
+folâtre.</p>
+
+<p>Pour faire ressortir la différence entre
+mon projet et une utopie, je choisis un
+livre intéressant de ces dernières années :
+<i>Terre Libre</i>, du docteur Théodore Hertzka.
+C’est une ingénieuse fantaisie imaginée
+par un esprit profondément pénétré des
+modernes principes de l’économie politique,
+et aussi éloignée de la vie réelle que
+le mont Équateur sur lequel se trouve cet
+État chimérique. <i>Terre Libre</i> est une machine
+compliquée dans laquelle un grand
+nombre de roues dentées engrènent les
+unes dans les autres ; mais rien ne me
+prouve qu’elle puisse être mise en mouvement.
+Et même, quand je verrais naître
+l’association de <i>Terre Libre</i>, je ne pourrais
+me défendre de la regarder comme une
+plaisanterie.</p>
+
+<p>Par contre, le projet que voici comporte
+l’utilisation d’une force motrice existant
+dans la réalité. Je me borne à indiquer,
+en toute modestie, vu mon insuffisance,
+les roues et les dents de la machine à construire
+avec la confiance qu’il se rencontrera,
+pour l’exécution, de meilleurs mécaniciens
+que moi.</p>
+
+<p>Tout roule sur la force motrice. Et qu’est
+cette force ? La détresse des Juifs.</p>
+
+<p>Qui oserait nier l’existence de cette
+force ? Nous nous occuperons d’elle dans le
+chapitre sur les causes de l’antisémitisme.</p>
+
+<p>On connaissait déjà la force de la
+vapeur qui, produite dans la bouilloire par
+réchauffement, soulève le couvercle de
+cette bouilloire. Les tentatives sionistes
+et beaucoup d’autres formes de l’association
+« pour la défense contre l’antisémitisme »
+sont analogues au phénomène de
+la bouilloire.</p>
+
+<p>Eh bien ! je dis que cette force, rationnellement
+employée, est assez puissante
+pour actionner une grande machine et
+transporter les hommes et les choses. Peu
+importe la forme extérieure de la machine.</p>
+
+<p>Je suis profondément convaincu que
+j’ai raison. J’ignore si, au cours de ma
+vie, j’aurai gain de cause. Les premiers
+hommes qui commencent ce mouvement
+verront sans doute à peine sa fin glorieuse.
+Mais déjà, au début de leur entreprise,
+ils sentent qu’une haute fierté,
+intimement unie au bonheur de la liberté
+intérieure, ennoblit leur existence.</p>
+
+<p>En défendant le projet contre le soupçon
+d’utopie, je crois devoir être sobre de
+descriptions pittoresques. Je m’attends
+d’ailleurs à ce qu’une raillerie irréfléchie
+s’efforce de caricaturer mon ébauche afin
+d’affaiblir la portée de l’œuvre conçue.
+Un Juif, au demeurant intelligent, à qui
+j’ai exposé la chose, m’a dit : « Le détail
+futur, représenté comme réel, est le propre
+de l’utopie. » Cela est inexact. Tout
+ministre des Finances table, dans son évaluation
+budgétaire, sur des chiffres futurs,
+et non seulement sur des chiffres qui lui
+sont fournis par la moyenne des années
+antérieures ou par les dernières recettes
+d’autres États, mais encore sur des chiffres
+sans précédents, comme par exemple lors
+de l’introduction d’un nouvel impôt. Il
+faut ne jamais avoir jeté les yeux sur un
+budget pour ignorer cette particularité.
+Regarde-t-on pour cela un projet de loi
+de finances comme une utopie, bien que
+l’on sache que l’évaluation ne peut jamais
+être maintenue dans son intégralité ?</p>
+
+<p>Mais j’ai, vis-à-vis de mes lecteurs,
+des exigences encore plus dures. Je veux
+que les hommes éclairés auxquels je
+m’adresse, réforment maintes idées surannées.
+Et précisément, aux meilleurs des
+Juifs, à ceux qui se sont employés activement
+à la solution de la question juive,
+je demande de considérer les tentatives
+qu’ils ont faites comme manquées et
+inefficaces.</p>
+
+<p>Dans l’exposition de l’idée, j’ai à lutter
+contre un danger. Si je parle avec réserve
+des choses de l’avenir, j’aurai l’air de ne
+pas croire moi-même à leur possibilité.
+Si, par contre, j’annonce leur réalisation
+sans aucune restriction, tout apparaîtra
+peut-être comme une rêverie. C’est pourquoi,
+je le dis formellement, je crois à la
+possibilité d’exécution, bien que je n’aie
+pas la présomption d’avoir trouvé la forme
+définitive de l’idée. L’État juif est un
+besoin du monde : donc il se constituera.</p>
+
+<p>Si un particulier quelconque travaillait
+seul à son avènement, ce serait une bien
+folle aventure, mais si beaucoup de Juifs
+l’acceptent en même temps, la chose est
+tout à fait raisonnable et sa réalisation
+n’offre pas de difficultés sérieuses. La
+réussite de l’idée ne dépend que du nombre
+de ses partisans. Peut-être notre ambitieuse
+jeunesse, à laquelle toutes les carrières
+sont déjà fermées, et qui verra ainsi
+s’ouvrir la perspective ensoleillée de l’honneur,
+de la liberté et du bonheur, s’emploiera-t-elle
+à répandre cette idée. Quant
+à moi, je considère ma tâche comme
+achevée par la publication de cet écrit.
+Je ne reprendrai la parole que si des attaques
+venant d’adversaires dignes d’attention
+m’y obligent, ou s’il s’agit de réfuter
+des objections imprévues et de détruire des
+erreurs. Et ce que je dis n’est-il pas vrai,
+encore aujourd’hui ? Suis-je en avance
+sur mon temps ? Les souffrances des
+Juifs ne sont-elles pas encore assez grandes ?
+Nous verrons.</p>
+
+<p>Il dépend donc des Juifs eux-mêmes
+que cet écrit politique ne soit, provisoirement,
+qu’un roman politique. Si la génération
+actuelle est encore trop bornée,
+une autre viendra, meilleure, supérieure.
+Les Juifs qui le veulent auront leur État
+et le mériteront.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="intro2">INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>Le sens de l’économie politique chez
+les hommes qui se trouvent plongés dans
+la vie pratique est souvent étonnamment
+minime. C’est ainsi seulement que l’on
+peut expliquer que des Juifs répètent
+crédulement, eux aussi, le mot des antisémites :
+à savoir que nous vivrions aux
+dépens des « peuples-hôtes », et que, si
+nous n’avions pas autour de nous un
+« peuple-hôte », nous devrions mourir de
+faim. C’est là un des points à propos desquels
+apparaît l’affaiblissement de notre
+propre conscience, affaiblissement provoqué
+par des accusations injustes. En
+vérité, qu’y a-t-il au fond de cette idée du
+« peuple-hôte » ? En tant qu’elle n’est pas
+l’expression de la vieille étroitesse d’esprit
+physiocratique, la croyance que, dans la
+vie économique, ce sont toujours les
+mêmes objets qui circulent, repose sur
+une erreur enfantine. Nous n’avons nullement
+besoin, comme Rip van Winkle, de
+nous éveiller d’un sommeil séculaire pour
+reconnaître que le monde se modifie par
+l’incessante production de biens nouveaux.
+En notre temps merveilleux, grâce aux
+progrès techniques, le plus pauvre d’esprit
+lui-même voit, à travers ses yeux à demi-éteints,
+apparaître autour de lui des biens
+qui n’existaient pas hier. C’est l’esprit
+d’entreprise qui les a créés.</p>
+
+<p>Le travail sans esprit d’entreprise est
+le vieux travail stationnaire. Le paysan,
+qui se trouve encore exactement au point
+où en étaient ses ascendants il y a mille ans,
+nous en fournit un exemple typique. Il
+n’est pas de bien-être qui n’ait été réalisé
+par des esprits entreprenants. On a presque
+honte d’écrire de pareilles banalités. Ainsi,
+même si nous étions exclusivement entreprenants — comme
+le prétend la plus folle
+des exagérations — nous n’aurions besoin
+d’aucun « peuple-hôte ». Nous n’en sommes
+pas réduits à la constante circulation
+des mêmes biens, parce que nous produisons
+nous-mêmes des biens nouveaux.
+Nous avons des instruments de travail
+d’une force inouïe, dont l’apparition dans
+le monde civilisé a constitué une concurrence
+mortelle pour le travail manuel : ce
+sont les machines. Pour mettre les machines
+en mouvement, les ouvriers, il est
+vrai, sont aussi nécessaires. Mais, pour ces
+besoins, nous avons assez d’hommes, trop
+même. Celui-là seul qui ne connaît pas la
+condition des Juifs dans beaucoup de
+contrées de l’Europe orientale, osera prétendre
+qu’ils sont impropres ou réfractaires
+au travail manuel.</p>
+
+<p>Mais je n’entends pas entreprendre ici
+la défense des Juifs. Ce serait inutile, car
+tout ce qui pouvait être dit à ce sujet, sous
+le rapport de la raison et même du sentiment,
+l’a déjà été. Cependant, il ne suffit
+pas de trouver les meilleurs arguments
+pour l’esprit et le cœur ; il faut tout
+d’abord que les auditeurs soient à même de
+comprendre, sinon l’on prêche dans le
+désert. Les auditeurs sont-ils déjà suffisamment
+avancés, suffisamment éclairés ?
+alors tout sermon est superflu. Je crois à
+l’ascension progressive de l’homme vers
+une civilisation toujours plus élevée. Seulement,
+je considère cette ascension comme
+désespérément lente. S’il nous fallait attendre
+que le sens moral même de la moyenne
+des hommes s’épurât jusqu’à la tolérance
+dont Lessing faisait preuve en écrivant
+<i>Nathan le Sage</i>, notre vie et celles de nos
+fils, de nos petits-fils et de nos arrière-petits-fils
+n’y suffiraient pas. Mais voici
+que l’esprit du siècle vient à notre secours
+par une autre voie.</p>
+
+<p>Ce siècle nous a en effet apporté une
+magnifique renaissance par ses acquisitions
+dans le domaine scientifique. Seul,
+le genre humain n’a pas encore bénéficié
+de ce progrès fantastique. Les distances
+à la surface de la terre sont franchies, et
+cependant nous sommes tourmentés par
+les souffrances que cause l’étroitesse…
+Rapidement et sans danger, nous parcourons
+sur des navires gigantesques des mers
+jadis inconnues ; des chemins de fer sûrs
+nous conduisent au sommet de montagnes
+dont nous faisions autrefois, à pied, l’ascension
+effrayante. Les événements se
+déroulant dans les pays qui n’étaient point
+encore découverts à l’époque où l’Europe
+enfermait les Juifs dans le ghetto, nous
+sont connus dans l’heure même qui les
+suit. C’est pour cela que la situation critique
+des Juifs est un anachronisme, et
+non parce qu’il y eut déjà, il y a cent ans,
+une époque de civilisation qui n’a existé
+en réalité que pour un petit nombre d’élus.</p>
+
+<p>Or, j’estime que la lumière électrique
+n’a point été inventée pour que quelques
+snobs illuminent leurs salons, mais bien
+pour que, à sa clarté, nous résolvions les
+questions qui préoccupent l’humanité.
+L’une de ces questions, et non la moins
+importante, est la question juive. En la
+résolvant, nous n’agissons pas seulement
+pour nous-mêmes, mais aussi pour beaucoup
+d’autres, également fatigués et chargés.</p>
+
+<p>La question juive existe. C’est un morceau
+de moyen âge égaré en notre temps,
+et dont, avec la meilleure volonté du
+monde, les peuples civilisés ne sauraient
+se débarrasser. Après tout, ils ont fait
+preuve de générosité en nous émancipant.
+La question juive existe partout où les
+Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable.
+Là où elle n’existait pas, elle est
+importée par les immigrants juifs. Nous
+allons naturellement là où l’on ne nous
+persécute pas, et là encore la persécution
+est la conséquence de notre apparition.
+Cela est vrai et demeurera vrai partout,
+même dans les pays de civilisation avancée — la
+France en est la preuve — aussi longtemps
+que la question juive ne sera pas
+résolue politiquement. Les Juifs pauvres
+apportent maintenant avec eux l’antisémitisme
+en Angleterre, après l’avoir apporté
+en Amérique.</p>
+
+<p>Je crois comprendre l’antisémitisme,
+qui est un mouvement très complexe.
+J’envisage ce mouvement en ma qualité
+de Juif, mais sans haine et sans peur. Je
+crois reconnaître ce qui, dans l’antisémitisme,
+est plaisanterie grossière, vulgaire
+jalousie de métier, préjugé héréditaire,
+mais aussi ce qui peut être considéré
+comme un effet de la légitime défense. Je
+ne considère la question juive ni comme
+une question sociale, ni comme une question
+religieuse, quel que soit d’ailleurs
+l’aspect particulier sous lequel elle se présente,
+suivant les temps et les lieux. C’est
+une question nationale, et, pour la résoudre,
+il nous faut, avant tout, en faire une question
+politique universelle, qui devra être
+réglée dans les conseils des peuples civilisés.</p>
+
+<p>Nous sommes un peuple un.</p>
+
+<p>Nous avons partout loyalement essayé
+d’entrer dans les collectivités nationales
+qui nous environnent, en ne conservant
+que la foi de nos pères. On ne l’admet pas.
+En vain sommes-nous de sincères patriotes,
+voire même, dans différents endroits,
+d’exubérants patriotes ; en vain
+faisons-nous les mêmes sacrifices en argent
+et en sang que nos concitoyens ; en
+vain nous efforçons-nous de relever la
+gloire de nos patries respectives, dans les
+arts et dans les sciences, et d’augmenter
+leur richesse par le commerce et les transactions.
+Dans ces patries où nous habitons
+déjà depuis des siècles, nous sommes décriés
+comme étrangers, et, souvent, par
+ceux dont la race n’était pas encore dans
+le pays alors que nos pères y souffraient
+déjà. La majorité peut décider qui est
+l’étranger dans le pays. C’est là une question
+de puissance, comme tout d’ailleurs
+dans les relations des peuples. En disant
+ceci comme simple particulier sans mandat,
+je n’abandonne rien de notre bon
+droit acquis. Dans l’état actuel du monde,
+et sans doute encore pour longtemps, la
+force prime le droit. C’est donc en vain
+que nous sommes partout de braves gens
+comme l’étaient les Huguenots, que l’on
+força à émigrer. Ah ! si l’on nous laissait
+tranquilles ! Mais je crois que l’on ne nous
+laissera pas tranquilles.</p>
+
+<p>Par la pression et la persécution, nous
+ne saurions être exterminés. Aucun peuple
+dans l’histoire n’a supporté des combats
+et des souffrances semblables aux nôtres.
+La chasse aux Juifs n’a cependant jamais
+provoqué que la défection des faibles. Les
+Juifs forts reviennent fièrement à leur
+race lorsqu’éclatent les persécutions. On a
+pu le voir clairement à l’époque qui suivit
+immédiatement l’émancipation. Les Juifs,
+matériellement et intellectuellement supérieurs,
+avaient perdu tout à fait le sentiment
+de leur solidarité de race. Par un
+bien-être politique de quelque durée, nous
+nous assimilons partout, ce qui n’est pas,
+je crois, en notre défaveur. L’homme
+d’État qui désire pour sa nation la poignée
+de main de la race juive, devrait par conséquent
+s’occuper d’assurer notre bien-être
+politique. Or, cela, un Bismarck même
+ne pourrait le faire. Il y a en effet tout
+au fond de l’âme populaire de vieux préjugés
+contre nous. Pour s’en rendre
+compte, il suffit de prêter l’oreille à la voix
+du peuple qui s’exprime avec sincérité et
+simplicité : les contes et les proverbes
+sont antisémites. Le peuple est partout
+un grand enfant, que l’on peut assurément
+éduquer. Cependant cette éducation exigerait,
+même dans les conditions les plus
+favorables, un temps énorme. Or, ainsi
+que je l’ai déjà dit, nous pouvons arranger
+les choses d’une autre façon et dans un
+délai infiniment plus court.</p>
+
+<p>L’assimilation des Juifs — et j’entends
+par là non seulement certaines marques
+extérieures relatives à l’habillement, aux
+habitudes de la vie, aux usages et à la
+langue, mais encore une identification
+dans le fond aussi bien que dans la forme — l’assimilation
+des Juifs, dis-je, ne pourrait
+s’obtenir que par le mariage mixte.
+Mais celui-ci devrait être considéré par
+la majorité comme un besoin, et il ne suffit
+point de déclarer le mariage mixte comme
+légalement permis. Les libéraux hongrois,
+qui viennent de le faire, ont commis une
+erreur remarquable. Et ce mariage mixte,
+établi doctrinairement, vient d’être dûment
+illustré par l’une de ses premières
+applications : un Juif baptisé a épousé une
+Juive. Mais la lutte pour la forme actuelle
+de l’institution du mariage a encore accru
+de différentes façons les dissidences qui
+existent en Hongrie entre les Chrétiens
+et les Juifs, et, par là, a plus nui que servi
+à la fusion des races. Il n’y a, pour l’homme
+qui désire vivement assurer la disparition
+des Juifs par le croisement, qu’un moyen
+de voir son désir se réaliser. Il faudrait
+que les Juifs acquissent au préalable une
+puissance économique assez considérable
+pour leur permettre de surmonter le vieux
+préjugé social. L’aristocratie, dans laquelle
+les mariages mixtes sont relativement les
+plus fréquents, nous en fournit l’exemple.
+La vieille noblesse redore son blason avec
+de l’argent juif, et de cette façon, des
+familles juives se trouvent absorbées.</p>
+
+<p>Mais sous quelle forme se produirait
+ce phénomène dans les couches moyennes,
+où la question juive a son siège principal,
+parce que les juifs sont eux-mêmes un
+peuple moyen ? L’acquisition, préalablement
+nécessaire, de la puissance, équivaudrait
+à la domination économique des
+Juifs, que l’on prétend faussement exister
+déjà à présent. Et si la puissance actuelle
+des Juifs provoque déjà, de la part des
+antisémites, les cris de colère et de détresse
+que l’on sait, quelles explosions ne
+produirait pas le nouvel accroissement de
+cette puissance ! Ce premier degré de
+l’absorption ne saurait être atteint, car
+ce serait l’asservissement de la majorité
+par une minorité, méprisée naguère encore,
+et qui n’est point en possession du
+pouvoir militaire ou administratif. C’est
+pourquoi je regarde comme invraisemblable
+l’absorption des Juifs par la voie
+de la prospérité. Dans les pays actuellement
+antisémites, on sera de mon sentiment.</p>
+
+<p>Dans les autres, où les Juifs se trouvent
+bien présentement, mes coreligionnaires
+contesteront vraisemblablement mes assertions
+de la façon la plus vive. Ils ne me
+croiront que lorsqu’ils auront été à nouveau
+l’objet de persécutions. Or, plus
+l’antisémitisme se fait attendre, plus il
+éclatera avec véhémence. L’infiltration
+d’immigrants juifs attirés par la sécurité
+apparente, d’une part, et le mouvement
+ascendant des Juifs indigènes de l’autre,
+agissent alors de concert avec violence et
+poussent à un écroulement. Rien n’est
+plus simple que ce raisonnement. Mais
+l’avoir fait sans autre préoccupation que
+celle de la vérité, me vaudra probablement
+l’opposition, voire l’hostilité des Juifs
+vivant dans une position favorable. S’il
+ne s’agissait que d’intérêts privés, dont
+les représentants, soit par étroitesse d’esprit,
+soit par lâcheté, se sentent menacés,
+on pourrait passer outre avec un souriant
+mépris. Mais la cause des pauvres et des
+opprimés est plus importante. Toutefois,
+je tiens, dès le début, à ce qu’aucune idée
+inexacte ne prenne naissance, notamment
+celle suivant laquelle, si jamais ce projet
+se réalisait, les Juifs possédants seraient
+lésés dans leur avoir. C’est pourquoi je
+veux m’expliquer longuement par rapport
+au droit des biens. Si, par contre, ce projet
+ne sort point de la littérature, alors rien
+n’est changé, et tout reste en l’état.</p>
+
+<p>L’objection consistant à dire qu’en nous
+appelant un peuple un, je viens en aide
+aux antisémites, que j’empêche l’assimilation
+des Juifs là où elle veut s’accomplir,
+et que je la compromets après coup là où
+elle s’est accomplie — si tant est qu’en
+ma qualité d’écrivain isolé, je puisse empêcher
+ou compromettre quoi que ce soit — serait
+plus sérieuse. Cette objection
+se produira notamment en France. Je
+l’attends aussi d’autres endroits, mais je
+ne veux répondre d’avance qu’aux Juifs
+français parce qu’ils sont l’exemple le
+plus typique que je puisse prendre.</p>
+
+<p>Quelque grand que soit mon respect
+pour la personnalité, pour la forte individualité
+de l’homme d’État, de l’inventeur,
+de l’artiste, du philosophe ou du général,
+aussi bien que pour la personnalité collective
+d’un groupe historique d’hommes
+que nous appelons peuple, quelque grand,
+dis-je, que soit mon respect pour la personnalité,
+je ne regrette cependant pas sa
+disparition. Que celui qui peut, veut et
+doit disparaître, disparaisse ! Mais la personnalité
+du peuple Juif ne veut pas, ne
+peut pas et ne doit pas disparaître. Elle ne
+le peut pas, parce que des ennemis extérieurs
+contribuent à la maintenir. Elle ne le
+veut pas, et cela, elle l’a prouvé durant
+deux mille ans, au milieu de souffrances
+sans nom. Elle ne le doit pas, c’est ce que
+j’essaie de démontrer dans cet écrit, après
+beaucoup d’autres Juifs qui n’ont point
+désespéré. Des branches entières du judaïsme
+peuvent dépérir, se détacher ; l’arbre
+vit.</p>
+
+<p>Si maintenant les Juifs français, en
+totalité ou en partie, protestent contre le
+projet, parce que, soi-disant, ils seraient
+déjà « assimilés », eh bien ! ma réponse est
+simple : la chose ne les regarde pas. Ce sont
+là des Français israélites. C’est parfait !
+Tandis que ceci est une affaire intérieure
+des Juifs. Toutefois, le mouvement politique
+constituant que je préconise nuirait
+aussi peu aux Français israélites qu’aux
+assimilés d’autres pays. Il leur serait au
+contraire très utile ! Car, pour employer
+le terme de Darwin, ils ne seraient plus
+troublés dans leur « fonction chromatique ».
+Ils pourraient continuer tranquillement
+leur assimilation, parce que l’antisémitisme
+actuel serait pour toujours réduit
+à l’inaction. Et on croirait d’autant mieux
+qu’ils sont assimilés que le nouvel État
+juif, avec ses institutions toutes modernes,
+étant devenu une réalité, ils continueraient
+néanmoins à rester là où ils habitent présentement.</p>
+
+<p>Les assimilés bénéficieraient encore plus
+de l’éloignement des Juifs demeurés fidèles
+à leur race que les citoyens chrétiens. Car
+ils seraient débarrassés de la concurrence
+inquiétante, incalculable et inévitable du
+prolétariat juif poussé de pays en pays
+par l’oppression politique et la misère
+économique, de ce prolétariat nomade qui
+pourrait alors se fixer. Actuellement, beaucoup
+de citoyens chrétiens — on les appelle
+antisémites — peuvent protester contre
+l’immigration de Juifs étrangers : les
+citoyens israélites, eux, ne le peuvent pas,
+bien qu’ils soient atteints beaucoup plus
+durement par cette immigration. Ils ont
+en effet à supporter la concurrence d’individus
+qui se trouvent dans des conditions
+économiques identiques aux leurs, et qui,
+par-dessus le marché, importent encore
+l’antisémitisme ou renforcent celui qui
+existe. C’est là, pour les assimilés, une
+douleur secrète qui se traduit par des entreprises
+« bienfaisantes ». Ils créent des
+associations d’émigration pour les Juifs
+qui se disposent à retourner dans leur
+pays. Ce phénomène constitue un contresens
+qu’on pourrait trouver comique, s’il
+ne s’agissait d’hommes qui souffrent. Certaines
+de ces associations de secours n’ont
+pas été créées <i>pour</i>, mais <i>contre</i> les Juifs
+persécutés. Il faut surtout que les plus
+pauvres soient transportés très rapidement
+et très loin. Et c’est ainsi que, par
+une observation attentive, on découvre
+que plus d’un ami des Juifs en apparence
+n’est en réalité qu’un antisémite d’origine
+juive, déguisé en bienfaiteur.</p>
+
+<p>Mais les tentatives de colonisation elles-mêmes,
+faites par des hommes vraiment
+bien intentionnés, n’ont pas, jusqu’ici,
+donné les résultats qu’on en attendait,
+quoiqu’elles aient constitué des expériences
+intéressantes. Je ne crois pas que,
+pour tel ou tel, il ne se soit agi que d’un
+sport, que tel ou tel ait fait émigrer de
+pauvres Juifs, comme on fait courir des
+chevaux. La chose est tout de même trop
+triste et trop sérieuse pour cela. Ces tentatives
+ont sollicité l’intérêt en tant qu’elles
+ont représenté en petit les prodromes pratiques
+de l’idée de l’État juif. Elles ont
+même été utiles en ce sens que des fautes
+y ont été commises, qui pourront être
+évitées lors d’une réalisation en grand.
+Sans doute, grâce à ces tentatives, des
+dommages ont aussi été causés ; toutefois,
+je regarde la propagande de l’antisémitisme
+dans de nouvelles contrées, conséquence
+nécessaire d’une telle infiltration
+artificielle, comme le moindre des désavantages.
+Ce qui est pire, c’est que les
+résultats insuffisants ont fait naître chez
+les Juifs eux-mêmes des doutes au sujet
+de la capacité du <i>matériel humain</i> juif.
+Mais ces doutes pourront être dissipés,
+chez les personnes judicieuses, par ce
+simple raisonnement : ce qui est impraticable
+en petit peut parfaitement être réalisable
+en grand. Dans les mêmes conditions,
+une petite entreprise peut donner
+lieu à des pertes et une grande, produire
+des bénéfices. Un ruisseau n’est même pas
+navigable avec un canot : la rivière où il se
+jette porte de grands navires.</p>
+
+<p>Personne n’est assez fort ou assez riche
+pour déplacer un peuple d’un lieu d’habitation
+et le transférer dans un autre.
+Seule une idée peut accomplir cette grande
+tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un
+pareil pouvoir. Dans la longue nuit de
+leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver
+ce rêve royal : « Dans un an d’ici, à Jérusalem ! »
+Tel est notre vieux mot. Il s’agit
+maintenant de montrer que le rêve peut se
+transformer en une pensée lumineuse.</p>
+
+<p>Pour cela, il faut avant tout faire dans
+les âmes table rase de maintes idées surannées,
+<i>dépassées</i>, arriérées, confuses et
+étroites. Ainsi, des esprits bornés prétendront
+tout d’abord que la migration, sortant
+de la civilisation, devra s’en aller dans
+le désert. Point ! La migration s’effectue
+en pleine civilisation. On ne descend pas
+à un degré inférieur, on s’élève au contraire.
+On n’occupe pas des huttes de terre
+et de paille, mais de belles maisons modernes
+que l’on peut habiter sans danger.
+On ne perd pas son bien acquis, mais on
+le fait valoir. On n’abandonne son bon
+droit que contre un droit meilleur. On ne
+se sépare pas de ses chères habitudes, on
+les retrouve. On ne quitte pas l’ancienne
+maison avant que la nouvelle soit achevée.
+Ceux-là seuls s’en vont qui sont sûrs
+d’améliorer leur situation. Ce sont d’abord
+les désespérés, puis les pauvres, puis les
+aisés, enfin les riches. Les premiers partis
+deviennent, dans leur nouvel établissement,
+la couche supérieure, jusqu’à ce que
+viennent les rejoindre les représentants des
+classes qui ont émigré après eux. La migration
+est en même temps un mouvement
+ascensionnel de classes.</p>
+
+<p>Et non seulement le départ des Juifs ne
+produit aucun trouble économique, aucune
+crise, aucune persécution, mais une
+période de prospérité commence pour les
+pays abandonnés par eux. Une migration
+intérieure des citoyens chrétiens a lieu
+vers les positions évacuées par les Juifs.
+L’écoulement est graduel, sans aucune
+secousse, et déjà son commencement marque
+la fin de l’antisémitisme. Les Juifs
+quittent en amis leurs anciens compatriotes
+chrétiens, et, si d’aucuns reviennent
+ensuite, on les recevra dans les pays
+civilisés, et on les traitera avec autant
+de bienveillance que les ressortissants des
+autres nations étrangères. Cette migration
+n’est pas non plus une fuite, tant s’en
+faut, mais une marche réglée sous le
+contrôle de l’opinion publique. Non seulement
+le mouvement doit être dirigé par
+des moyens complètement légaux, mais il
+ne peut même être conduit qu’avec le
+concours amical des gouvernements intéressés,
+qui en retireront de notables avantages.</p>
+
+<p>En vue de la pureté de l’idée et de la
+force indispensable à sa réalisation, des
+garanties sont nécessaires qui ne peuvent
+être trouvées que dans des personnes
+« morales » ou « juridiques ». Je tiens à
+maintenir séparées ces deux dénominations
+qui, dans le langage des jurisconsultes,
+sont souvent confondues. Comme personne
+morale, étant l’objet de droits en
+dehors de la sphère des liens privés, je
+mets en avant la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>. A côté
+d’elle figure la personne juridique de la
+<i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, qui est une institution
+industrielle.</p>
+
+<p>Le particulier qui ferait seulement semblant
+d’entreprendre une œuvre aussi gigantesque,
+pourrait paraître un escroc ou
+un fou. La pureté de la personne morale
+est garantie par le caractère de ses membres.
+La force suffisante de la personne juridique
+est prouvée par son capital.</p>
+
+<p>Par cet avant-propos, je n’ai voulu
+qu’écarter en toute hâte la première volée
+d’objections que le seul mot d’« État
+Juif » doit provoquer. Dorénavant, nous
+allons nous expliquer avec plus de calme,
+combattre d’autres objections et développer
+plus à fond maints points de vue déjà
+énoncés, bien que, dans l’intérêt de ce
+travail, il y ait intérêt à être bref et rapide.</p>
+
+<p>Si, à la place d’une vieille construction,
+je veux en élever une nouvelle, je dois
+démolir avant de bâtir. Je suivrai donc cet
+ordre rationnel. Tout d’abord, dans la
+partie générale, il y a lieu d’éclaircir les
+notions, de fixer les conditions politiques
+et économiques préliminaires et de développer
+le projet.</p>
+
+<p>Dans la partie spéciale, qui se divise en
+trois chapitres principaux, sont : la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish
+Company</i>, ses groupes locaux et la
+<i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>. La Société doit, il est vrai,
+être constituée d’abord, et la Compagnie
+ensuite. Mais, dans le projet, c’est l’ordre
+inverse qui prévaut, parce que c’est contre
+la possibilité d’exécution financière que
+l’on soulèvera le plus de doutes, lesquels
+devront être réfutés tout d’abord. Dans la
+conclusion, il y aura à faire un dernier
+effort pour combattre les objections qui
+seront présumées devoir encore se produire.
+Que mes lecteurs veuillent bien me
+suivre patiemment jusqu’à la fin. Chez
+plus d’un d’entre eux, les objections naîtront
+dans un ordre différent de celui que
+je suis pour les réfuter. Mais que celui
+dont les doutes sont rationnellement dissipés
+n’hésite pas à se déclarer partisan
+de la cause.</p>
+
+<p>Toutefois, en m’adressant à la raison,
+je ne puis ignorer que la raison seule ne
+suffit pas. Les vieux prisonniers ne quittent
+pas volontiers la prison. Nous verrons
+si la jeunesse dont nous avons besoin nous
+est déjà née, la jeunesse qui entraîne les
+vieux, les emporte dans ses bras vigoureux
+et transforme en enthousiasme les
+motifs puisés dans la raison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="i small">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES</h2>
+
+
+<h3 id="c1s1">LA QUESTION JUIVE</h3>
+
+<p>Personne ne niera la situation malheureuse
+des Juifs. Dans tous les pays où ils
+vivent, si peu nombreux soient-ils, la
+persécution les atteint. L’égalité de droit,
+bien qu’inscrite dans la loi, a été, en fait,
+presque partout supprimée à leur détriment.
+Déjà les postes moyens dans l’armée,
+dans l’administration, et les emplois particuliers
+leur sont inaccessibles. On cherche
+à les déloger des affaires. « N’achetez
+pas chez les Juifs ! » Les attaques au sein
+des Parlements, des assemblées, dans la
+presse, du haut de la chaire sacrée, dans la
+rue, en voyage — exclusion faite pour certains
+hôtels, et même pour les endroits
+d’amusement — se multiplient de jour
+en jour. Les persécutions ont un caractère
+différent suivant les pays et les sphères
+sociales. En Russie, on rançonne les villages
+juifs ; en Roumanie, on assomme quelques
+hommes de ci de là ; en Allemagne, on
+leur donne, à l’occasion, une volée de
+coups ; en Autriche, les antisémites terrorisent
+toute la vie publique ; en Algérie,
+des prédicateurs ambulants fanatiques
+mènent la campagne contre eux ; à Paris,
+la bonne société les exclut et les cercles
+se ferment à leur approche. Les nuances
+sont innombrables. Il ne s’agit pas, du
+reste, de faire ici l’énumération mélancolique
+de tous les griefs juifs. Nous ne
+saurions nous arrêter aux faits isolés,
+quelque douloureux qu’ils soient.</p>
+
+<p>Je n’ai pas l’intention de provoquer en
+notre faveur un attendrissement de l’opinion.
+Ce serait oiseux et je manquerais de
+dignité. Je me contente de demander aux
+Juifs s’il est vrai que, dans les pays où
+nous habitons en nombre, la situation des
+avocats, des médecins, des ingénieurs, des
+professeurs et des employés de toute
+espèce, appartenant à notre race, devienne
+de plus en plus insupportable ? S’il est
+vrai que toute notre classe moyenne soit
+gravement menacée ? S’il est vrai que
+toutes les passions de la populace soient
+excitées contre nos riches ? S’il est vrai
+que notre prolétariat souffre plus durement
+que tout autre ?</p>
+
+<p>Je crois que la pression est générale.
+Dans les couches sociales supérieures des
+Juifs, elle produit un malaise ; dans les
+couches moyennes, c’est comme une pénible
+suffocation ; dans les couches inférieures,
+c’est le désespoir sans phrases.
+Il est de fait que la situation est partout
+la même, et qu’elle se résume dans le classique
+cri berlinois : « Que les Juifs décampent ! »
+(<i lang="de" xml:lang="de">Juden raus !</i>)</p>
+
+<p>J’énoncerai donc la question juive sous
+sa forme la plus concise : Nous faut-il
+déjà « décamper » ? Et où aller ? Ou bien :
+Pouvons-nous encore rester ? Et combien
+de temps ?</p>
+
+<p>Résolvons tout d’abord cette seconde
+question. Pouvons-nous espérer des temps
+meilleurs, prendre patience, attendre avec
+résignation que les princes et les peuples
+de la terre reviennent à des dispositions
+plus favorables à notre égard ? Je dis que
+nous ne pouvons attendre aucun revirement
+d’opinion. Pourquoi ? Les princes — en
+admettant que leurs sympathies nous
+soient acquises au même titre qu’elles
+le sont aux autres citoyens — ne sauraient
+nous protéger, car ils endosseraient la
+haine vouée aux Juifs, s’ils nous témoignaient
+trop de bienveillance. <i>Trop de bienveillance</i>
+veut dire naturellement <i>une bienveillance moindre</i>
+que celle à laquelle
+peut prétendre un citoyen d’une nationalité
+quelconque.</p>
+
+<p>Les peuples chez lesquels habitent des
+Juifs sont, sans exception, ouvertement
+ou honteusement antisémites.</p>
+
+<p>Le peuple n’a pas et ne peut pas avoir la
+compréhension historique. Il ne sait pas
+que les nations européennes doivent payer
+à présent les péchés du moyen âge. Nous
+sommes ce qu’on nous a faits dans le
+ghetto. Nous avons sans aucun doute
+acquis une supériorité dans les affaires
+d’argent, parce qu’on nous y a confinés au
+cours du moyen âge. Maintenant, le même
+fait se reproduit. On nous pousse à nouveau
+au trafic de l’argent, qui, présentement,
+s’appelle la Bourse, en nous fermant
+toutes les autres branches d’industrie.
+Mais le fait d’être dans la Bourse deviendra
+pour nous une nouvelle source de
+mépris. De plus, nous produisons incessamment
+des intelligences moyennes qui
+demeurent sans débouchés, et qui, par
+cela même, constituent un danger social,
+au même titre que les fortunes grandissantes.
+Les Juifs cultivés et sans fortune
+vont tous aujourd’hui naturellement vers
+le socialisme. La bataille sociale devrait
+donc, en tout cas, être livrée sur notre dos,
+puisque nous nous trouvons, aussi bien
+dans le camp capitaliste que dans le
+camp socialiste, sur les points les plus
+exposés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s2">ESSAIS DE SOLUTION TENTÉS JUSQU’A CE JOUR</h3>
+
+<p>Les moyens artificiels employés jusqu’à
+présent pour mettre un terme à la situation
+critique des Juifs ont été trop mesquins,
+comme les différentes expériences
+de colonisation, ou erronés dans leur
+conception, comme les tentatives de faire
+des Juifs des paysans dans leur patrie
+actuelle. Suffit-il donc de transporter quelques
+milliers de Juifs dans une autre contrée ?
+De deux choses l’une : ou ils prospèrent — et
+alors, avec leur fortune, naît
+l’antisémitisme — ou bien ils échouent
+aussitôt. Nous nous sommes déjà occupés
+des efforts faits jusqu’ici pour « dériver »
+sur d’autres pays les Juifs pauvres. Cette
+« dérivation » est en tous les cas insuffisante
+et inutile, sinon tout à fait contraire au
+but poursuivi. Par là, la solution n’en est
+qu’ajournée, retardée et peut-être même
+rendue plus difficile.</p>
+
+<p>Mais celui qui veut faire des Juifs cultivateurs
+se trouve dans une étrange erreur.
+Le paysan est une catégorie historique.
+On reconnaît cela surtout à son costume
+qui, dans la plupart des pays, est vieux de
+plusieurs siècles, ainsi qu’à ses outils,
+qui sont exactement les mêmes que du
+temps de ses premiers ancêtres. La charrue
+n’a pas changé, il sème en prenant le blé
+dans son tablier, moissonne avec la faux
+légendaire et bat le blé avec un fléau. Mais
+nous savons que, pour tout cela, existent
+à présent des machines. Aussi bien la
+question agraire n’est-elle qu’une question
+de machines. L’Amérique doit vaincre
+l’Europe, de même que la grande propriété
+foncière anéantit la petite.</p>
+
+<p>Le paysan est donc un type destiné
+à disparaître. Si l’on conserve le paysan
+artificiellement, c’est à cause des intérêts
+politiques qu’il a à servir. Vouloir faire
+de nouveaux paysans d’après la vieille
+recette, c’est une entreprise impossible et
+folle. Il n’est au pouvoir de personne de
+faire reculer violemment la civilisation.
+Déjà la seule conservation d’un état de
+choses vieilli est une tâche énorme, pour
+laquelle tous les moyens de gouvernement
+dont disposent même les pays régis autocratiquement
+suffisent à peine.</p>
+
+<p>Veut-on, par conséquent, demander au
+Juif qui est intelligent, de devenir un
+paysan de la vieille roche ? Ce serait exactement
+comme si on lui disait : « Tiens !
+voilà une arbalète ; pars pour la guerre. »
+Eh quoi ? avec une arbalète alors que les
+autres ont des fusils petit calibre et des
+canons Krupp ? Dans de pareilles conditions,
+les Juifs dont on veut faire des
+paysans ont parfaitement raison de ne pas
+bouger. L’arbalète est une belle arme qui
+me prédispose aux sentiments bucoliques,
+lorsque j’ai des loisirs, mais sa place est
+dans un musée.</p>
+
+<p>Il y a, certes, des contrées où les Juifs
+désespérés vont même aux champs ou du
+moins voudraient y aller. Mais voilà, ces
+contrées — comme l’enclave de Hesse,
+en Allemagne, et plus d’une province
+russe — sont justement les principaux
+nids de l’antisémitisme.</p>
+
+<p>Car les réformateurs à tous crins qui
+envoient les Juifs labourer la terre, oublient
+une personne qui a beaucoup à dire
+dans l’affaire. C’est le paysan. Le paysan a
+aussi, lui, complètement raison. Les impôts
+fonciers, les risques de la récolte, la
+pression des grands propriétaires, qui
+travaillent à meilleur compte, et, particulièrement,
+la concurrence américaine, lui
+rendent la vie suffisamment difficile. A cela
+il faut ajouter que les droits sur les blés ne
+peuvent pas s’accroître indéfiniment. On
+ne peut cependant pas non plus laisser
+mourir de faim l’ouvrier des fabriques. Il
+faut même, puisque son influence politique
+est en hausse, avoir de plus en plus
+d’égards pour lui. Toutes ces difficultés
+sont parfaitement connues, aussi n’en
+fais-je mention qu’incidemment. Je voulais
+seulement indiquer combien les essais
+de solution faits jusqu’ici, dans les intentions
+que l’on sait — intentions louables
+dans la plupart des cas — avaient peu de
+valeur. Ni la dérivation, ni la dépression
+artificielle du niveau intellectuel dans notre
+prolétariat ne sauraient servir. Nous avons
+déjà parlé du remède merveilleux de l’assimilation.
+Il est donc impossible d’atteindre
+l’antisémitisme. Il ne peut être supprimé
+aussi longtemps que ses causes existent.
+Sont-elles supprimables ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s3">DES CAUSES DE L’ANTISÉMITISME</h3>
+
+<p>Nous ne parlons plus maintenant des
+raisons de sentiment — des vieux préjugés
+et de l’étroitesse d’esprit — mais bien des
+raisons politiques et économiques. L’antisémitisme
+d’aujourd’hui ne doit pas être
+confondu avec la haine religieuse qu’on
+vouait aux Juifs autrefois, bien que, dans
+certains pays, il ait encore actuellement
+une couleur confessionnelle. Le caractère
+du grand mouvement antijuif de l’heure
+présente est autre. Dans les principaux
+pays de l’antisémitisme, celui-ci est la
+conséquence de l’émancipation des Juifs.
+Lorsque les peuples civilisés s’aperçurent
+de l’inhumanité des lois d’exception et
+nous donnèrent la liberté, cette mesure
+vint trop tard. Nous n’étions plus légalement
+émancipables dans nos résidences
+d’alors. Chose remarquable : par un lent
+développement, nous nous étions, peu à
+peu, transformés en classe moyenne dans
+le ghetto, et, lorsque nous en sortîmes, nous
+étions devenus une concurrence redoutable
+pour les chrétiens de la même classe.
+De sorte que, après l’émancipation, nous
+nous sommes subitement trouvés dans la
+sphère de la bourgeoisie, où nous avons eu
+et avons de plus en plus à supporter une
+double pression, à l’intérieur et à l’extérieur.
+La bourgeoisie chrétienne serait
+assez disposée à nous jeter en pâture au
+socialisme. Ce qui, assurément, ne servirait
+pas à grand’chose.</p>
+
+<p>Cependant, là où la loi a établi l’égalité
+des droits pour les Juifs, celle-ci ne saurait
+plus être supprimée. Non seulement parce
+que cela serait contraire à la conscience
+moderne, mais aussi parce qu’une pareille
+mesure jetterait aussitôt tous les Juifs,
+riches et pauvres, dans le parti révolutionnaire.</p>
+
+<p>A vrai dire, on ne peut rien entreprendre
+d’efficace contre nous. Jadis, on enlevait
+aux Juifs leurs bijoux. Comment
+s’y prendrait-on aujourd’hui pour saisir
+la fortune mobilière ? Elle consiste en
+morceaux de papiers imprimés, qui sont
+enfermés quelque part dans le monde, peut-être
+dans des coffres-forts chrétiens. On
+peut sans doute par les impôts frapper
+les actions et les obligations de chemins
+de fer, de banques, d’entreprises industrielles
+de toutes natures, et dans les pays
+où existe l’impôt progressif sur le revenu,
+l’ensemble de la fortune mobilière peut
+être atteint. Mais de semblables mesures
+ne sauraient uniquement être prises contre
+les Juifs, et là où, d’aventure, on les prendrait,
+on verrait aussitôt se produire de
+graves crises économiques qui ne se borneraient
+nullement aux Juifs — leurs premières
+victimes. Par cette impossibilité
+d’atteindre les Juifs, la haine ne fait que
+se renforcer et s’aigrir. Parmi les populations,
+l’antisémitisme grandit de jour en
+jour, d’heure en heure, et doit continuer
+à grandir parce que les causes continuent
+à exister et ne sauraient être supprimées.
+La <i lang="la" xml:lang="la">causa remota</i> est la perte de notre
+assimilabilité, survenue dans le moyen
+âge ; la <i lang="la" xml:lang="la">causa proxima</i>, notre surproduction
+en intelligences moyennes, qui ne peuvent
+ni effectuer leur écoulement par en bas, ni
+opérer leur mouvement ascensionnel par
+en haut — du moins de façon normale.
+En bas, nous devenons révolutionnaires
+en nous <i>prolétarisant</i> et nous formons les
+sous-officiers de tous les partis subversifs.
+En même temps, grandit en haut notre
+redoutable puissance financière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s4">CONSÉQUENCES DE L’ANTISÉMITISME</h3>
+
+<p>La pression exercée sur nous ne nous
+rend pas meilleurs. Nous ne sommes pas
+autrement que les autres hommes. Nous
+n’aimons pas nos ennemis, cela est tout
+à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre
+soi-même a seul le droit de nous le reprocher.
+L’oppression produit naturellement
+chez nous une hostilité contre nos
+oppresseurs, et notre hostilité augmente à nouveau
+l’oppression. Sortir de ce cercle est
+chose impossible.</p>
+
+<p>« Cependant, diront de doux rêveurs,
+cependant cela est possible. Il suffit de
+faire appel à la bonté des hommes. »</p>
+
+<p>Ai-je encore vraiment besoin de fournir
+la preuve que c’est là un pur radotage
+sentimental ? Celui qui voudrait fonder
+l’amélioration de l’état de choses actuel
+sur la bonté de tous les hommes écrirait
+en effet une utopie !</p>
+
+<p>J’ai déjà parlé de notre « assimilation ».
+Pas un seul instant je ne dis que je la
+désire. Notre personnalité ethnique est
+historiquement trop notoire, et, malgré
+toutes les humiliations, trop haute, pour
+que sa disparition soit désirable. Peut-être
+pourrions-nous nous fondre partout,
+sans laisser de traces, dans les peuples qui
+nous environnent, si l’on nous laissait
+seulement tranquilles pendant deux générations.
+Mais on ne nous laissera pas tranquilles.
+Après de courtes périodes de tolérance,
+l’hostilité contre nous se réveille
+toujours et sans cesse. Notre prospérité
+semble contenir quelque chose d’irritant,
+parce que le monde était habitué depuis
+de nombreux siècles à voir en nous les
+plus méprisables des pauvres. En outre,
+soit par ignorance, soit par étroitesse d’esprit,
+on ne remarque pas que notre prospérité
+nous affaiblit, en tant que Juifs, et
+nous fait perdre notre individualité. L’oppression
+seule fait revivre en nous la conscience
+de notre origine. Et la haine de
+notre entourage fait à nouveau de nous des
+étrangers.</p>
+
+<p>Ainsi, nous sommes et restons, que nous
+le voulions ou non, un groupe historique
+reconnaissable à son homogénéité.</p>
+
+<p>Nous sommes un peuple — c’est l’ennemi
+qui, sans que notre volonté y participe,
+nous rend tels, ainsi que cela a toujours
+eu lieu au cours de l’histoire. Dans
+la détresse, nous restons unis, et alors nous
+découvrons soudain notre force. Oui, nous
+avons la force de former un État et même
+un État modèle. Nous avons tous les
+moyens humains et <i>pragmatiques</i> nécessaires
+à cet effet.</p>
+
+<p>A vrai dire, le moment serait venu de
+parler ici de notre « matériel humain »,
+suivant l’expression quelque peu brutale
+aujourd’hui consacrée. Mais il faut préalablement
+faire connaître les grandes lignes
+du projet, auquel tout doit se rapporter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s5">LE PROJET</h3>
+
+<p>Le projet, dans sa forme originaire, est
+infiniment simple, et il faut qu’il le soit
+puisqu’il doit être compris de tous.</p>
+
+<p>Que l’on nous donne la souveraineté
+d’un morceau de la surface terrestre en
+rapport avec nos légitimes besoins de
+peuple, et nous nous chargeons nous-mêmes
+de tout le reste. La formation d’une
+nouvelle souveraineté n’a rien de ridicule,
+ni d’impossible. Nous l’avons bien vue se
+produire, de nos jours, chez des peuples qui
+ne sont pas, comme nous, formés de classes
+moyennes, mais bien pauvres et incultes et,
+partant, faibles. Les gouvernements des
+pays où sévit l’antisémitisme ont un vif
+intérêt à nous procurer cette souveraineté.</p>
+
+<p>En vue de l’accomplissement de la tâche,
+simple en théorie, compliquée dans la pratique,
+deux grands organes seront créés :
+La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>, et la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>.</p>
+
+<p>Ce que la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> a préparé
+scientifiquement et politiquement, la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>
+l’exécute pratiquement. La
+<i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> s’occupe de la liquidation
+de tous les intérêts matériels des Juifs
+qui se retirent, et organise dans le nouveau
+pays les relations économiques.</p>
+
+<p>On ne doit pas, ainsi que cela a déjà été
+dit, se représenter le départ des Juifs
+comme soudain. Il s’effectuera successivement
+et durera une dizaine d’années. Tout
+d’abord, partiront les plus pauvres pour
+défricher le pays. D’après un plan préalablement
+dressé, ils construiront des chemins,
+des ponts, des routes, établiront des
+télégraphes, rectifieront des rivières et
+édifieront leurs propres demeures. Leur
+travail produit la circulation ; la circulation,
+les marchés, et les marchés attirent
+de nouveaux colons. Car chacun vient
+volontairement, à ses risques et périls.
+Le travail que nous enfonçons dans la terre
+augmente la valeur du pays. Les Juifs ne
+tarderont pas à s’apercevoir qu’un nouveau
+champ est ouvert en permanence à leur esprit
+d’entreprise — jusqu’ici haï et détesté.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, si l’on veut créer un pays,
+il ne faut pas s’y prendre de la manière qui
+eût été la seule possible il y a mille ans.
+Il est insensé de vouloir faire retour à une
+civilisation vieillie, comme le voudraient
+certains sionistes. Si, par exemple, nous
+nous trouvions en situation de purger un
+pays des bêtes féroces, nous ne le ferions
+pas à l’instar des Européens du <small>V</small><sup>e</sup> siècle.
+Nous ne marcherions pas isolés, armés de
+javelots et de lances, contre les ours, mais
+nous organiserions une grande et joyeuse
+chasse, rabattrions les bêtes, et jetterions
+parmi elles une bombe de mélinite. Si
+nous voulons construire des édifices, nous
+ne planterons pas au bord d’une mer des
+pilotis branlants, mais nous construirons
+comme on le fait à présent. Nous construirons
+plus hardiment et plus magnifiquement
+que cela n’a jamais été fait auparavant. Car
+nous disposons de moyens qui n’existaient
+pas encore aux temps historiques.</p>
+
+<p>Nos couches sociales les plus infimes
+sont suivies « là-bas » par celles qui viennent
+immédiatement après elles. Celles qui
+désespèrent, présentement, partent les premières.
+Elles sont conduites par les représentants
+de l’intelligence moyenne, partout
+persécutée et anormalement nombreuse.</p>
+
+<p>Par cet écrit, la question de la migration
+juive doit devenir l’objet d’une discussion
+générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faille
+procéder à un vote, car si cela était, la
+cause serait perdue d’avance. Qui ne veut
+pas venir peut rester. L’opposition d’individus
+isolés est indifférente.</p>
+
+<p>Que celui qui veut être des nôtres suive
+notre drapeau et combatte pour lui par la
+parole, par la plume, par l’action.</p>
+
+<p>Les Juifs qui se déclarent partisans de
+notre idée de l’État se rallient autour de
+la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>. Par là, celle-ci acquiert,
+à l’égard des gouvernements, l’autorité
+nécessaire pour parler et pour traiter au
+nom des Juifs. La Société est reconnue,
+pour m’exprimer par analogie avec le droit
+international, comme puissance politique
+« constituante ». Et de ce fait, l’État juif
+pourrait aussi déjà être considéré comme
+formé. Si maintenant les puissances se
+montrent disposées à accorder au peuple
+juif la souveraineté d’un territoire neutre,
+la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> délibérera au sujet du
+pays à acquérir. Deux territoires sont pris
+en considération : la Palestine et l’Argentine.
+Des expériences de colonisation juive
+dignes de remarque ont eu lieu sur ces
+deux points, sans doute d’après le faux
+principe de l’infiltration successive. L’infiltration
+doit toujours mal finir. Car,
+régulièrement, le moment arrive où le
+gouvernement, sur l’instance des populations,
+qui se sentent menacées, arrête
+l’affluence ultérieure des Juifs. Par conséquent,
+l’émigration n’a vraiment de raison
+d’être que si elle a pour base notre souveraineté
+assurée.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> négociera avec les
+autorités souveraines des territoires en
+question et cela sous le protectorat des
+puissances européennes, si la chose leur
+agrée. Nous pouvons accorder à l’autorité
+souveraine du pays dont nous voulons
+faire l’acquisition des avantages énormes,
+prendre à notre charge une partie de la
+dette publique, construire des voies de
+grande communication, dont nous avons
+nous-mêmes également besoin, et nombre
+d’autres choses encore. Cependant, les
+pays voisins gagnent déjà par la formation
+de l’État juif, parce que, en grand comme
+en petit, la civilisation d’une contrée
+quelconque augmente la valeur des territoires
+qui l’environnent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s6">PALESTINE OU ARGENTINE ?</h3>
+
+<p>Faut-il préférer la Palestine ou l’Argentine ?
+La Société prendra ce qu’on
+lui donne, tout en tenant compte des
+manifestations de l’opinion publique juive
+à cet égard. Elle constatera l’un et l’autre.</p>
+
+<p>L’Argentine est un des pays naturellement
+les plus riches de la terre, d’une superficie
+colossale, avec une faible population
+et un climat tempéré. La République
+Argentine aurait le plus grand intérêt à
+nous céder un morceau de territoire. L’actuelle
+infiltration juive y a produit, il est
+vrai, de la mauvaise humeur. Il faudrait
+donc expliquer à la République Argentine
+la différence essentielle de la nouvelle
+migration juive.</p>
+
+<p>La Palestine est notre inoubliable patrie
+historique. Ce nom seul serait un cri de
+ralliement puissamment empoignant pour
+notre peuple. Si Sa Majesté le Sultan nous
+donnait la Palestine, nous pourrions nous
+faire forts de régler complètement les
+finances de la Turquie. Pour l’Europe,
+nous constituerions là-bas un morceau du
+rempart contre l’Asie, nous serions la
+sentinelle avancée de la civilisation contre
+la barbarie. Nous demeurerions, comme
+État neutre, en rapports constants avec
+toute l’Europe, qui devrait garantir notre
+existence. En ce qui concerne les Saints
+Lieux de la chrétienté, on pourrait trouver
+une forme d’exterritorialité en harmonie
+avec le droit international. Nous formerions
+la garde d’honneur autour des Saints
+Lieux et garantirions de notre existence
+l’accomplissement de ce devoir. Cette
+garde d’honneur serait pour nous le grand
+symbole de la solution de la question juive,
+après dix-huit siècles de cruelles souffrances.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c1s7">LE BESOIN, L’ORGANE, LES RELATIONS</h3>
+
+<p>Dans l’avant-dernier chapitre, j’ai dit :
+« La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> organise les relations
+économiques dans le nouveau pays. »
+A cela je crois devoir ajouter quelques
+éclaircissements. Un projet comme le présent
+est menacé dans sa base si les gens
+« pratiques » se prononcent contre lui.
+Or, les gens pratiques ne sont, en général,
+que des routiniers, incapables de sortir
+d’un cercle étroit d’idées surannées. Mais
+leur opposition est d’un grand poids et
+peut beaucoup nuire au nouveau, tout au
+moins aussi longtemps que le nouveau
+lui-même n’est pas assez fort pour jeter
+par-dessus bord les « gens pratiques » avec
+leurs idées caduques.</p>
+
+<p>Lorsque le temps des chemins de fer
+fut arrivé pour l’Europe, il se trouva
+des « gens pratiques » qui dénoncèrent la
+construction de certaines lignes comme
+insensée, « parce qu’il n’y avait pas même
+assez de voyageurs pour la diligence ».
+On ne connaissait pas encore, alors, cette
+vérité qui aujourd’hui nous apparaît comme
+élémentaire : à savoir que ce ne sont pas
+les voyageurs qui font surgir le chemin de
+fer ; mais que c’est, au contraire, le chemin
+de fer qui fait surgir les voyageurs, en
+admettant sans doute comme reconnue
+l’existence du besoin qui sommeille.</p>
+
+<p>Dans la catégorie de ces doutes « pratiques »
+qui précédèrent l’établissement des
+chemins de fer, appartiendront les hésitations
+de ceux qui ne peuvent pas se représenter
+comment, dans le nouveau pays,
+encore à acquérir, à cultiver, doivent
+s’établir les relations économiques parmi
+les nouveaux venus.</p>
+
+<p>Un homme pratique dira à peu près ce
+qui suit :</p>
+
+<p>« En admettant que la situation présente
+des Juifs soit, dans beaucoup d’endroits,
+intenable et qu’elle doive empirer de plus
+en plus, en admettant même que les Juifs
+émigrent dans le nouveau pays, comment
+y gagneront-ils et qu’y gagneront-ils ?
+De quoi vivront-ils ? Les relations économiques
+parmi beaucoup de gens ne se
+laissent cependant pas organiser artificiellement
+du jour au lendemain. »</p>
+
+<p>A cela je réponds : Il ne saurait être
+question de l’établissement artificiel de
+relations économiques et encore moins d’un
+pareil établissement s’effectuant du jour
+au lendemain. Mais s’il est vrai que les
+relations économiques ne peuvent pas
+s’organiser, il y a cependant moyen de les
+activer. Par quoi ? Par l’organe d’un besoin.
+Le besoin veut être reconnu, l’organe
+demande à être créé, après quoi les
+relations s’établissent toutes seules.</p>
+
+<p>Si le besoin qu’éprouvent les Juifs de
+se trouver dans une meilleure situation est
+véritable, profond, si l’organe à créer de
+ce besoin, la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, est suffisamment
+puissant, les relations économiques
+s’établiront en abondance dans le
+nouveau pays.</p>
+
+<p>Cela se trouve sans doute dans l’avenir,
+de même que se trouvait dans l’avenir,
+pour la génération de 1830, le développement
+des services de chemins de fer. Les
+chemins de fer furent cependant construits.
+On a heureusement passé par-dessus
+les doutes des hommes pratiques
+de la diligence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small i">CHAPITRE II</span><br>
+LA <span lang="en" xml:lang="en">JEWISH COMPANY</span></h2>
+
+
+<h3 id="c2s1">TRAITS PRINCIPAUX</h3>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> est en partie conçue
+d’après le modèle des grandes compagnies
+territoriales — une <i lang="en" xml:lang="en">Chartered Company</i>
+juive, si l’on veut. Seulement, elle ne jouit
+pas du droit de souveraineté et elle ne
+poursuit pas seulement des buts coloniaux.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> est constituée en
+société par actions sur la base subjective
+du droit anglais, en conformité des lois
+et sous la protection de l’Angleterre. Le
+siège principal est à Londres. Je ne saurais
+dire, présentement, à combien doit
+se monter le capital social. Nos nombreux
+spécialistes financiers en feront le calcul.
+Mais, pour ne pas employer des expressions
+vagues, j’en fixe arbitrairement le
+chiffre à un milliard de marks. Ce sera
+peut-être plus, peut-être moins. De la
+forme de l’opération financière par laquelle
+les fonds seront réunis — opération qui
+sera examinée plus loin — dépendra la
+fraction de la grande somme devant être
+effectivement versée lors de la mise en
+train.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> est une institution
+de transition. Elle est une entreprise purement
+industrielle, qui reste toujours soigneusement
+distincte de la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> a tout d’abord la
+mission de liquider les biens immobiliers
+des Juifs qui se retirent. La façon dont cela
+est fait préserve des crises, assure à chacun
+ce qui lui appartient et rend possible cette
+migration intérieure des concitoyens chrétiens
+qui a déjà été indiquée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s2">AFFAIRES IMMOBILIÈRES</h3>
+
+<p>Les immeubles en question sont des
+maisons, des biens-fonds et la clientèle
+locale des maisons de commerce. Tout
+d’abord la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> se déclarera
+seulement prête à servir d’intermédiaire
+pour la vente de ces immeubles. Car, dans
+les premiers temps, les ventes des Juifs
+auront lieu de gré à gré et sans une grande
+baisse dans les prix. Les succursales de la
+Compagnie se transformeront dans chaque
+ville en bureaux centraux pour la vente
+des biens juifs. Chaque succursale ne prélèvera
+à cet effet que la commission nécessaire
+à son entretien.</p>
+
+<p>Maintenant, il peut se faire que le développement
+de la situation produise une
+dépression des prix, et que, par suite,
+survienne une impossibilité de vente.
+Dans cette période, le rôle de la Compagnie,
+qui n’avait d’abord consisté qu’à
+servir d’intermédiaire pour la vente des
+biens, s’élargit. La Compagnie devient
+administratrice des immeubles abandonnés
+et attend, pour reprendre leur vente, une
+époque plus favorable.</p>
+
+<p>Elle perçoit les loyers des immeubles,
+afferme les terres et institue des gérants
+pour les maisons de commerce, autant
+que possible également sous forme d’affermage,
+à cause des soins nécessités. La
+Compagnie aura partout tendance à
+faciliter à ces fermiers — des chrétiens — l’acquisition
+de la propriété. Elle pourvoira
+surtout entièrement, peu à peu, ses
+établissements européens d’employés et de
+représentants (avocats, etc.) chrétiens. Et
+ceux-ci ne devront aucunement devenir
+les valets des Juifs. Ils serviront pour ainsi
+dire de libre contrôle à la population chrétienne
+afin que tout s’y passe correctement,
+qu’il soit agi honnêtement et de
+bonne foi, et que nulle part ne se produise
+un ébranlement intentionnel dans le bien-être
+public.</p>
+
+<p>En même temps, la Compagnie figurera
+comme vendeuse de biens ou plutôt
+comme échangeuse. Elle donnera une
+maison pour une maison, une terre pour
+une terre, et cela « là-bas ». Il faut, autant
+que possible, que tout y soit transplanté
+comme si c’était « ici ». Et, de ce fait, une
+source de bénéfices considérables et licites
+s’ouvre pour la Compagnie. Elle donnera
+« là-bas » de belles maisons modernes, pourvues
+de tout le confort, et de bonnes terres,
+qui coûteront cependant beaucoup moins
+cher, car elle aura acquis à bon marché le
+fonds et le tréfonds.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s3">L’ACHAT DE LA TERRE</h3>
+
+<p>Le pays à assurer à la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>,
+sur la base du droit international, peut
+naturellement aussi être acquis par la
+voie du droit privé.</p>
+
+<p>Les mesures à prendre par les particuliers
+en vue du déplacement n’entrent
+pas dans ce travail. Mais la Compagnie a
+besoin de grandes étendues de terre pour
+elle et pour nous. Elle s’assurera le sol
+nécessaire par un achat considérable. Il
+s’agira principalement de faire l’acquisition
+des biens domaniaux de l’actuelle
+autorité souveraine. Le but est d’arriver,
+« là-bas », à entrer en possession de la
+terre sans pousser les prix à une hauteur
+vertigineuse, de même qu’on vend « ici »
+sans dépréciation des biens. Une élévation
+excessive des prix n’est d’ailleurs pas
+à craindre, car la valeur de la terre, c’est
+d’abord la Compagnie qui l’apporte, puisque
+c’est elle qui dirige la colonisation, et
+cela, d’accord avec la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>, qui
+surveille.</p>
+
+<p>La Compagnie cédera à ses employés
+des terrains à bâtir à bon marché, leur
+accordera, pour la construction de leurs
+belles demeures, des prêts amortissables,
+qu’elle déduira de leurs appointements
+ou qu’elle portera en compte peu à peu
+comme augmentation. Ce sera là, à côté
+des honneurs qu’ils attendent, une forme
+de récompense pour leurs services.</p>
+
+<p>L’énorme bénéfice résultant de la spéculation
+de la terre devra revenir tout
+entier à la Compagnie, parce qu’elle doit
+recevoir pour les risques une prime indéterminée,
+comme tout autre entrepreneur.
+Là où il y a un risque dans l’entreprise, il
+faut que le bénéfice de l’entrepreneur
+soit généreusement favorisé. Mais aussi
+ce bénéfice excessif n’est-il tolérable que
+là seulement. La corrélation de risque et
+prime renferme la moralité financière.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s4">LES CONSTRUCTIONS</h3>
+
+<p>La Compagnie échangera donc des maisons
+et des terres. Elle gagnera et doit
+gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela
+est clair pour quiconque a observé, n’importe
+quand, l’augmentation de la valeur
+du sol par les travaux de la civilisation.</p>
+
+<p>Cela se voit surtout dans les enclaves
+entre les villes et la campagne. Des terrains
+non cultivés augmentent de valeur
+par la couronne touffue d’œuvres de toutes
+natures que va tressant, autour d’eux,
+le progrès ascendant. Une spéculation
+de terrains géniale, dans sa simplicité,
+a été celle des hommes qui ont agrandi
+Paris. Ils ne construisirent pas dans le voisinage
+immédiat des dernières maisons
+de la ville. Mais, après avoir acheté les
+terrains attenants, ils commencèrent à
+élever des immeubles à la bordure extrême.
+Par cette façon inverse de bâtir,
+la valeur des lots de terrain augmenta
+rapidement, et, au lieu de construire toujours
+les dernières maisons de la ville, ils
+ne construisirent plus, une fois la bordure
+terminée, qu’à l’intérieur, c’est-à-dire sur
+des terrains de prix.</p>
+
+<p>La Compagnie construira-t-elle elle-même
+ou donnera-t-elle ses ordres à des
+architectes privés ? Elle peut faire et fera
+l’un et l’autre. Elle a, comme on le verra
+bientôt, une puissante réserve de forces
+actives — ne devant absolument pas être
+exploitées d’après le système capitaliste — qui
+se trouvent placées dans les heureuses
+et sereines conditions de la vie, et
+qui, néanmoins, ne seront pas chères.
+Quant aux matériaux de construction,
+nos géologues y ont pourvu en cherchant
+les emplacements pour les villes.</p>
+
+<p>Quel sera maintenant le principe qui
+prévaudra dans la construction ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s5">HABITATIONS OUVRIÈRES</h3>
+
+<p>Les habitations ouvrières (j’entends par
+là les habitations de tous les ouvriers)
+doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes.
+Je ne pense en aucune façon aux
+tristes casernes ouvrières des villes européennes,
+ni aux misérables cabanes qui se
+trouvent rangées autour des fabriques. Nos
+maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la
+vérité, avoir l’air uniformes parce que la
+Compagnie ne peut construire à bon
+marché que si elle produit les matériaux
+par grandes masses. Mais ces maisons individuelles
+avec leurs jardinets doivent, dans
+chaque endroit, constituer, par leur réunion,
+de beaux corps d’ensemble. La
+nature de la contrée stimulera l’heureux
+génie de nos jeunes architectes qui ne sont
+point esclaves de la routine, et, même en
+admettant que le peuple ne comprenne
+pas la grande inspiration qui domine le
+tout, il se sentira néanmoins à son aise
+dans ce léger groupement. Le temple, qui
+surgira au centre, y sera visible de loin,
+car ce n’est, en somme, que la vieille foi
+qui nous conserve unis. Des écoles claires
+et saines, munies de tout le matériel d’enseignement
+moderne, donneront l’instruction
+et l’éducation à l’enfance. Puis, des
+écoles de perfectionnement professionnel,
+qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront
+le simple ouvrier capable d’acquérir
+des connaissances technologiques et lui
+permettront de se familiariser avec la mécanique.
+Enfin, il y aura des maisons de
+récréation pour le peuple, que la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>
+dirigera d’en haut, en vue de la
+moralité.</p>
+
+<p>Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que
+des bâtiments et non de ce qui se passera
+en eux.</p>
+
+<p>La Compagnie construira les demeures
+ouvrières à bon marché, dis-je. Non seulement
+parce que tous les matériaux seront
+présents en quantité, non seulement parce
+que le terrain appartiendra à la Compagnie,
+mais aussi parce qu’elle n’aura pas a payer
+les ouvriers pour cela.</p>
+
+<p>Les <i lang="en" xml:lang="en">farmers</i>, en Amérique, ont pour
+système de s’aider réciproquement dans
+la construction de leurs maisons. Ce système
+bon enfant — lourd comme les
+<i lang="en" xml:lang="en">block-houses</i> qui en sont la conséquence — peut
+être amélioré beaucoup.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s6">LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS
+(« <span lang="en" xml:lang="en">UNSKILLED LABOURERS</span> »)</h3>
+
+<p>Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire
+les ouvriers qui n’ont point fait
+d’apprentissage), lesquels viendront tout
+d’abord du grand réservoir russo-roumain,
+devront, de même, se bâtir réciproquement
+leurs maisons. Nous n’aurons pas,
+pour commencer, de fer à nous, et nous
+devrons aussi construire avec du bois.</p>
+
+<p>Cela changera plus tard, et les pauvres
+constructions de nécessité des premiers
+temps seront alors remplacées par des
+constructions meilleures.</p>
+
+<p>Nos <i lang="en" xml:lang="en">unskilled labourers</i> se construiront
+tout d’abord réciproquement des logis,
+en apprenant à le faire, au préalable. Cependant,
+par le travail, ils acquerront la
+propriété des maisons — pas tout de suite,
+sans doute, mais en se conduisant bien
+pendant une période de trois ans. De la
+sorte, nous obtiendrons des hommes zélés,
+habiles. Et un homme qui a travaillé trois
+années durant, en observant une bonne
+discipline, est formé pour la vie.</p>
+
+<p>Je viens de dire que la Compagnie n’aura
+pas besoin de payer ses <i lang="en" xml:lang="en">unskilleds</i>. Oui,
+mais alors de quoi vivront-ils ?</p>
+
+<p>Je suis en général opposé au <i lang="en" xml:lang="en">truck-system</i>
+(système du troc). Mais avec nos
+premiers colons, il devrait cependant être
+employé. La Compagnie s’occupera d’eux
+sous tant de rapports, qu’elle pourra bien
+aussi les entretenir. Le <i lang="en" xml:lang="en">truck-system</i> ne
+devra demeurer en vigueur que pendant
+les premières années seulement. Il sera
+d’ailleurs un bienfait pour les ouvriers,
+en ce sens qu’il empêchera leur exploitation
+par les détaillants et les cabaretiers.
+Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance,
+impossible à nos petites gens la pratique
+du colportage, qu’ils n’avaient du reste
+embrassé « ici » que forcés par les vicissitudes
+historiques. Et elle tient dans sa
+main les ivrognes et les mauvais garnements.
+Alors, dans les premiers temps de
+la prise de possession du pays, il n’y
+aura donc pas de salaires ?</p>
+
+<p>Si fait : des <i>sursalaires</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s7">LA JOURNÉE DE SEPT HEURES</h3>
+
+<p>La journée de travail normale est la
+journée de sept heures ! Cela ne signifie
+pas que l’on coupe des arbres, que l’on
+creuse la terre, que l’on transporte des
+pierres, bref que l’on fasse les innombrables
+travaux qui sont à faire seulement pendant
+sept heures par jour. Non. On travaillera
+quatorze heures. Mais les équipes
+d’ouvriers se relaieront toutes les trois
+heures et demie. L’organisation sera toute
+militaire, avec des grades, de l’avancement
+et des retraites. Il sera dit plus tard où
+devra être pris l’argent pour les pensions.</p>
+
+<p>En trois heures et demie, un homme sain
+peut fournir beaucoup de travail concentré.
+Après une pause de trois heures et demie,
+qu’il consacre à son repos, à sa famille,
+à son perfectionnement professionnel, il
+se trouve de nouveau tout dispos. De telles
+forces actives peuvent faire des miracles.</p>
+
+<p>La journée de travail de sept heures !
+Elle rend possible quatorze heures de
+travail ordinaire. C’est tout ce que peut
+contenir la journée.</p>
+
+<p>J’ai du reste la conviction que la journée
+de sept heures est complètement réalisable.
+On connaît les expériences qui
+ont été faites en Belgique et en Angleterre.
+Certains sociologues avancés prétendent
+que la journée de cinq heures serait tout
+à fait suffisante. La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> et la
+<i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> feront à ce sujet de nouvelles
+et abondantes expériences — qui
+profiteront aussi aux autres peuples — et
+s’il est prouvé que la journée de sept
+heures est pratiquement possible, notre
+futur État l’adoptera comme journée normale
+légale.</p>
+
+<p>La Compagnie seule accordera constamment
+à son personnel la journée de sept
+heures. Elle pourra aussi toujours le faire.</p>
+
+<p>Mais nous avons besoin de la journée de
+sept heures comme cri de ralliement universel
+pour nos gens qui, on le sait, doivent
+venir de leur propre gré. Ce doit être
+vraiment la Terre Promise…</p>
+
+<p>Celui donc qui travaillera plus de sept
+heures recevra un salaire complémentaire
+en argent. Comme tous ses besoins sont
+couverts, et que les invalides de sa famille
+sont pourvus par les établissements de
+bienfaisance, centralisés par leur transfert
+dans le nouveau pays, il peut par conséquent
+épargner quelque chose. Nous stimulerons
+l’instinct de l’épargne, du reste
+déjà développé chez les gens de notre
+race, parce qu’il facilite l’élévation de
+l’individu aux couches supérieures, et
+parce que nous nous ménageons, par là,
+une énorme réserve de capitaux pour de
+futurs emprunts.</p>
+
+<p>Le surplus de la journée de sept heures
+ne doit pas dépasser trois heures, et encore,
+il ne peut s’effectuer qu’après l’avis
+conforme de médecins. Car, dans la vie
+nouvelle, nos gens aborderont courageusement
+le travail, et le monde verra alors
+seulement quel peuple laborieux nous
+sommes.</p>
+
+<p>Je n’expose pas, quant à présent, le
+fonctionnement du <i lang="en" xml:lang="en">truck-system</i> chez les
+premiers occupants (bons, etc.), pas plus
+d’ailleurs que je n’expose nombre d’autres
+détails, pour ne pas troubler le lecteur.</p>
+
+<p>Les femmes ne seront point admises
+aux lourds travaux et ne devront pas faire
+d’heures supplémentaires.</p>
+
+<p>Les femmes enceintes seront dispensées
+de tout travail et recevront du <i lang="en" xml:lang="en">truck</i>
+une nourriture très abondante. Car nous
+avons besoin, pour l’avenir, de fortes
+générations.</p>
+
+<p>Nous élèverons tout de suite les enfants
+dès le commencement, comme nous l’entendons.
+Je ne m’étends pas là-dessus pour
+l’instant.</p>
+
+<p>Ce que je viens de dire à propos des
+demeures ouvrières des <i lang="en" xml:lang="en">unskilleds</i> et de
+leur manière de vivre est tout aussi peu
+une utopie que le reste. Tout cela existe
+déjà dans la réalité, mais infiniment petit,
+inaperçu, incompris. Pour la solution de la
+question juive, l’« Assistance par le travail »,
+que j’ai appris à connaître et à
+comprendre à Paris, m’a été d’une grande
+utilité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s8">L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL</h3>
+
+<p>L’Assistance par le travail, comme elle
+existe actuellement à Paris et dans différentes
+villes de France, en Angleterre, en
+Suisse et en Amérique, est quelque chose
+de chétivement petit. Cependant, il est
+possible d’en faire quelque chose de
+très grand.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que l’Assistance par le travail ?</p>
+
+<p>Le principe est que l’on donne du travail
+à tout <i lang="en" xml:lang="en">unskilled</i> besogneux, un travail
+facile, n’exigeant aucun apprentissage,
+comme par exemple faire du petit bois,
+confectionner des « margotins » (lesquels
+dans les ménages parisiens servent à allumer
+le feu). C’est une espèce de travail de prisonniers
+avant le crime, c’est-à-dire sans
+l’infamie. Personne n’a plus besoin de
+devenir criminel par nécessité, s’il veut
+travailler. Aucun suicide ayant la faim
+pour cause ne doit plus être commis. C’est
+là, d’ailleurs, l’un des pires stigmates d’une
+civilisation où, de la table des riches, l’on
+jette aux chiens des friandises.</p>
+
+<p>L’Assistance par le travail donne par
+conséquent du travail à chacun. A-t-elle
+donc un débouché pour les produits ?
+Non. Tout au moins, elle n’a pas de
+débouché suffisant. Voilà le vice de l’organisation
+existante. Cette assistance travaille
+toujours avec perte. Assurément,
+elle s’y attend. Car c’est un établissement
+de bienfaisance. L’aumône se présente
+comme la différence entre les frais avoués
+et le produit de la vente. Au lieu de donner
+deux sous au mendiant, elle lui donne un
+travail sur lequel elle perd deux sous. Mais
+le mendiant loqueteux, qui est devenu un
+noble ouvrier, gagne 1 fr. 50. Pour 10 centimes,
+150 ! Cela s’appelle multiplier quinze
+fois une bienfaisance qui a cessé d’être
+humiliante. Cela s’appelle faire d’un milliard
+quinze milliards.</p>
+
+<p>Il est vrai que l’Assistance perd les
+10 centimes, tandis que la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>,
+elle, non seulement ne perdra pas
+le milliard, mais réalisera des bénéfices
+gigantesques.</p>
+
+<p>A cela, il faut ajouter le côté moral.
+Grâce à la petite Assistance, telle qu’elle
+existe à l’heure présente, s’opère déjà le
+relèvement moral par le travail, jusqu’à
+ce que l’homme sans occupation ait trouvé
+un emploi conforme à ses capacités dans
+son ancienne profession ou dans une nouvelle.
+Il a tous les jours quelques heures
+de libres pour chercher. Et l’Assistance
+sert elle-même d’intermédiaire.</p>
+
+<p>L’inconvénient de la petite institution
+existante est qu’il ne faut pas faire de
+concurrence aux marchands de bois, etc.
+Les marchands de bois sont électeurs,
+ils crieraient, et ils auraient raison ! Il ne
+faut pas davantage faire concurrence au
+travail des maisons de détention. L’État
+doit occuper et entretenir ses criminels.</p>
+
+<p>Il sera surtout difficile, dans une vieille
+société, de faire de la place à l’Assistance
+par le travail.</p>
+
+<p>Mais dans notre société nouvelle ! Il
+nous faut avant tout une quantité énorme
+d’<i lang="en" xml:lang="en">unskilled labourers</i> pour nos travaux de
+prise de possession : routes, déboisements,
+élévations de terrain, chemins de fer, télégraphes,
+etc. Tout cela aura lieu en conformité
+d’un grand plan préalablement
+établi.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s9">LE MARCHÉ</h3>
+
+<p>En faisant passer le travail dans le nouveau
+pays, nous y apporterons en même
+temps aussi le marché. Sans doute, pour
+commencer, seulement un marché des
+premiers besoins de la vie, bétail, blé,
+vêtements d’ouvriers, outils, armes, et
+ainsi de suite. Tout d’abord, nous ferons
+nos emplettes dans les États voisins ou en
+Europe. Mais après, nous nous rendrons
+le plus tôt possible indépendants. Les entrepreneurs
+juifs se seront rapidement
+rendu compte des chances qui s’offrent
+à eux.</p>
+
+<p>Peu à peu, par l’armée des employés de
+la Compagnie, des besoins plus raffinés
+seront importés. (Au nombre des employés
+je compte aussi les officiers des
+troupes de police, qui devront toujours
+représenter à peu près la dixième partie
+des immigrés mâles. Ce qui sera suffisant
+pour faire face aux mutineries des mauvais
+éléments, car l’immense majorité est
+composée de gens paisibles.)</p>
+
+<p>Les besoins raffinés des employés bien
+placés produiront de nouveau un marché
+plus riche, qui ira en se développant. Dès
+qu’ils se seront créé un chez eux, les
+hommes mariés feront venir leurs familles ;
+les célibataires, leurs parents et leurs
+frères et sœurs. Nous voyons parfaitement
+ce mouvement chez les Juifs qui émigrent
+aux États-Unis. Dès que l’un d’eux a du
+pain à manger, il fait venir les siens. Les
+liens de la famille sont si forts dans le
+judaïsme ! La Société et la Compagnie
+agiront de concert pour fortifier et élever
+encore davantage la famille.</p>
+
+<p>Je ne parle pas ici du côté moral, cela
+va de soi, mais du côté matériel. Les employés
+auront une indemnité pour leurs
+femmes et leurs enfants. Nous avons
+besoin de gens, de tous ceux qui sont là
+et de tous ceux qui viendront après.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s10">AUTRE CATÉGORIE D’HABITATIONS</h3>
+
+<p>J’ai abandonné le fil principal de cette
+explication de la construction des demeures
+ouvrières par les ouvriers eux-mêmes. Je
+le reprends maintenant pour parler d’autres
+catégories d’habitations. La Compagnie
+fera aussi construire par ses architectes
+des maisons pour les petits bourgeois,
+soit comme objet d’échange, soit
+pour de l’argent. Elle fera établir et reproduire
+environ une centaine de types de
+maisons. Ces jolis modèles constitueront
+en même temps une partie de la propagande.
+Chaque maison aura son prix fixe.
+La bonté de l’exécution sera garantie par
+la Compagnie, qui ne voudra réaliser aucun
+bénéfice sur la construction. Oui, mais où
+seront placées ces maisons ? C’est ce qui
+sera indiqué dans les groupes locaux.</p>
+
+<p>La Compagnie ne voulant rien gagner
+sur les travaux de construction et se contentant
+des bénéfices qui résulteront pour
+elle de la vente du fonds et du tréfonds,
+il sera à désirer que beaucoup d’architectes
+privés construisent pour des particuliers.
+Par là, la propriété foncière acquerra
+plus de valeur et le luxe arrivera
+dans le pays. Or, le luxe est ce dont nous
+avons besoin sous différents rapports.
+Notamment en vue de l’art, de l’industrie,
+et, dans un temps plus éloigné, de la décadence
+des grandes fortunes.</p>
+
+<p>Car les Juifs riches qui, maintenant,
+sont obligés de cacher anxieusement leurs
+trésors et de donner leurs tristes fêtes, les
+rideaux baissés, pourront, « là-bas », jouir
+en pleine liberté. Si cette émigration s’effectue
+avec leur concours, le capital sera
+réhabilité chez nous, dans le nouveau
+pays, attendu qu’il aura montré son utilité
+dans une œuvre sans précédent. Si les
+Juifs les plus riches commencent à construire
+« là-bas » leurs châteaux, que l’on
+regarde déjà d’un œil si jaloux en Europe,
+il sera bientôt de mode d’aller y occuper
+de somptueuses demeures.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s11">DE QUELQUES FORMES DE LA LIQUIDATION</h3>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> succède aux Juifs
+dans la possession ou l’administration de
+leurs immeubles.</p>
+
+<p>Cette tâche est facile à remplir lorsqu’il
+s’agit de maisons et de biens-fonds. Mais
+comment faudra-t-il procéder avec les
+maisons de commerce, les fabriques, etc. ?</p>
+
+<p>Il y faudra employer des formes variées
+et que l’on ne saurait par avance énumérer.
+Et cependant cela n’offre pas de difficultés
+non plus. Car, dans chaque cas particulier,
+le propriétaire d’une maison de commerce,
+lorsqu’il se décide de plein gré à émigrer,
+s’entendra avec les succursales de la Compagnie
+de son ressort relativement à la
+forme de liquidation la plus favorable
+pour lui.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les plus petits commerces,
+dans l’exploitation desquels l’action
+personnelle du propriétaire est le
+principal, et où l’arrangement du peu de
+marchandises qui s’y trouvent est l’accessoire,
+le transfert de la fortune s’effectue
+avec une grande facilité. La Compagnie
+crée pour l’émigrant un champ d’activité
+assuré, et son minuscule matériel peut
+être remplacé « là-bas » par un bien-fonds
+avec un crédit pour l’acquisition de machines.</p>
+
+<p>Nos gens, qui sont ingénieux, se seront
+bientôt mis au courant, car les Juifs, on
+le sait, s’adaptent vite à toutes les espèces
+d’industries. C’est ainsi que beaucoup de
+marchands peuvent devenir de petits industriels
+agricoles. La Compagnie peut
+même consentir, avec des pertes apparentes,
+à prendre à son compte l’avoir immobilier
+des plus pauvres, pour obtenir la culture
+gratuite de certaines parcelles de terrain,
+ce qui augmente la valeur de ses autres
+parcelles.</p>
+
+<p>Dans les exploitations moyennes, où
+l’organisation spéciale est tout aussi importante
+ou même déjà plus importante
+que l’action personnelle du propriétaire, et
+où le crédit de celui-ci joue un rôle décisif,
+on peut recourir à différentes formes de
+liquidation. C’est là aussi un des principaux
+points qui intéressent la migration
+intérieure des chrétiens. Le Juif qui se
+retire ne perd pas son crédit personnel,
+mais il l’emporte et l’emploiera utilement
+« là-bas » à son établissement. La Compagnie
+lui ouvre un compte courant. Il
+peut donc, à son choix, vendre sa maison
+ou la confier à des gérants, sous la surveillance
+de la Compagnie. Le gérant peut
+figurer comme fermier. Il peut aussi, par
+des paiements partiels, préparer l’achat
+successif. La Compagnie assure par ses
+inspecteurs et ses avocats la bonne administration
+de la maison de commerce
+abandonnée et la régularité des paiements.</p>
+
+<p>La Compagnie figure ici comme curatrice
+des absents. Mais, si un Juif ne
+peut pas vendre sa maison de commerce,
+s’il ne la confie pas non plus à un mandataire,
+et si, néanmoins, il ne veut pas
+l’abandonner, eh bien ! il reste dans son
+actuelle résidence. D’ailleurs, même ceux
+qui restent n’empirent pas leur situation :
+ils sont allégés de la concurrence de ceux
+qui se sont retirés, et l’antisémitisme, avec
+son sacramentel : « N’achetez pas chez les
+Juifs ! » a cessé d’exister.</p>
+
+<p>Si le propriétaire d’un fonds de commerce,
+qui émigre, veut exploiter « là-bas »
+le même commerce, il peut s’organiser
+d’avance à cet effet. Démontrons
+cela par un exemple : La raison sociale X.
+est une importante maison de modes.
+Son propriétaire veut émigrer. Il établit
+tout d’abord, dans son futur lieu d’habitation,
+une succursale à laquelle il cède
+ses marchandises de rebut. Les premiers
+émigrants pauvres constituent sa première
+clientèle. Mais, peu à peu, des gens s’en
+vont là-bas qui demandent des marchandises
+supérieures. Alors X. y envoie des
+articles nouveaux, puis les plus nouveaux.
+Sa succursale devient déjà d’un bon rapport
+pendant que la maison principale
+existe encore. X. possède enfin deux maisons.
+Il vend l’ancienne ou il en confie
+la gérance à son représentant chrétien, et
+lui-même s’en va là-bas dans sa nouvelle
+maison.</p>
+
+<p>Un exemple plus grand : Y. et fils ont
+un gros commerce de charbons, comprenant
+des mines et des usines. Comment
+s’y prendre pour liquider une affaire de
+cette importance ? La mine de charbon,
+avec tout ce qui s’y rattache, peut être
+tout d’abord achetée par l’État dans lequel
+elle se trouve. Elle peut aussi être acquise
+par la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, qui paie le prix
+d’achat en partie avec des terres situées
+là-bas, en partie en argent comptant. Une
+troisième possibilité serait la fondation
+d’une Société par actions « Y. et fils ». Une
+quatrième, la continuation de l’exploitation
+sur la base actuelle. Seulement, les
+propriétaires émigrés, même s’ils retournaient,
+à l’occasion, pour l’inspection de
+leurs biens, seraient des étrangers, des
+étrangers jouissant comme tels, dans les
+pays civilisés, de l’absolue protection des
+lois. Cela se voit d’ailleurs tous les jours
+dans la vie. Il y a une cinquième possibilité
+tout particulièrement féconde et grandiose,
+mais que je me borne à indiquer parce
+qu’il n’existe encore en sa faveur que
+des exemples peu nombreux et peu probants,
+quelque proche du reste qu’elle
+soit déjà de notre conscience moderne.
+Y. et fils peuvent céder leur entreprise,
+contre dédommagement, à l’ensemble de
+leurs employés actuels. Les employés se
+constituent en société avec responsabilité
+limitée, et peuvent peut-être arriver, à
+l’aide de la banque nationale qui ne prend
+pas d’intérêt usuraire, à payer à Y. et fils
+le prix de rachat. Les employés amortissent
+ensuite l’emprunt qui leur a été
+accordé par la banque nationale, par la
+<i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> ou par Y. et fils eux-mêmes.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> liquide les plus
+petits comme les plus grands. Et ce, pendant
+que les Juifs émigrent tranquillement,
+qu’ils créent la nouvelle patrie, la
+Compagnie est là, qui, en sa qualité de
+grande personne juridique, dirige le départ,
+garde les biens abandonnés, se porte
+caution du bon ordre de la liquidation par
+sa fortune visible, palpable, et répond
+d’une façon durable pour les émigrés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s12">LES GARANTIES DE LA COMPAGNIE</h3>
+
+<p>Sous quelle forme la Compagnie garantira-t-elle
+qu’il ne se produira, dans les
+pays abandonnés, ni appauvrissements, ni
+crises économiques ?</p>
+
+<p>Il a déjà été dit que d’honnêtes antisémites
+devront être associés à l’œuvre pour
+y exercer en quelque sorte un contrôle
+populaire, tout en conservant leur entière
+liberté, précieuse pour nous.</p>
+
+<p>Mais, de son côté, l’État a aussi des
+intérêts fiscaux qui peuvent être lésés. Il
+perd une classe peu importante au point
+de vue civique, mais très estimée comme
+contribuable. Il faut que, pour cela, une
+compensation lui soit offerte. Nous la lui
+offrons indirectement — en laissant dans
+le pays les maisons de commerce et les
+industries créées par la sagacité et l’application
+propres à notre race, en facilitant
+aux citoyens chrétiens l’occupation des
+positions par nous abandonnées, et en rendant
+ainsi possible l’avènement au bien-être
+de masses entières — ce qui est sans
+exemple par ce temps de paix.</p>
+
+<p>La Révolution française avait montré
+en petit quelque chose de semblable.
+Mais, pour cela, le sang avait dû couler à
+torrents sous la guillotine, dans toutes les
+provinces du pays, et sur les champs de
+bataille de l’Europe. Et, dans ce but, les
+droits hérités et acquis avaient dû être
+brisés. Pourtant, par là, ne s’étaient enrichis
+que les rusés acheteurs des biens nationaux.
+Dans sa sphère d’action, la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>
+procurera aux différents États
+des avantages directs. Partout pourra être
+assurée aux gouvernements, aux conditions
+les plus favorables, la vente des biens
+abandonnés par les Juifs. Les gouvernements,
+à leur tour, pourraient employer
+en grandes masses ces amiables expropriations
+à certaines améliorations sociales.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> prêtera son concours
+aux gouvernements et aux parlements
+qui voudront diriger la migration
+intérieure des citoyens chrétiens, et elle
+paiera ainsi des taxes considérables.</p>
+
+<p>Ainsi que cela a été dit, la Compagnie
+aura son siège social à Londres, parce
+qu’elle doit être, par rapport au droit privé,
+sous la protection d’une grande puissance
+actuellement non antisémite. Mais, si on
+l’appuie officiellement et officieusement, la
+Compagnie fournira en tous pays une
+vaste surface à l’impôt. Elle créera partout
+des succursales imposables. En outre,
+elle offrira l’avantage d’une double inscription
+immobilière, c’est-à-dire qu’elle
+paiera des droits doubles. Même là où elle
+ne figure que comme agence immobilière,
+elle se donnera les apparences passagères
+de l’acheteur. Et elle se trouvera un instant
+dans le Grand Livre comme propriétaire,
+même si elle ne veut pas posséder.</p>
+
+<p>Il est vrai maintenant que c’est là une
+pure affaire de calcul. Il faudra examiner
+de proche en proche et décider jusqu’où
+la Compagnie peut aller dans cette voie
+sans compromettre son existence. Elle
+s’expliquera loyalement à ce sujet avec
+les ministres des Finances, qui, voyant
+clairement sa bonne volonté, accorderont
+partout les facilités nécessaires à la réalisation,
+dans des conditions favorables, de la
+grande entreprise.</p>
+
+<p>Une autre concession à obtenir directement
+est celle relative au transport des
+marchandises et des personnes. Là où les
+chemins de fer appartiennent à l’État, la
+chose ne souffrira aucun doute. Des chemins
+de fer privés, la Compagnie obtiendra
+des faveurs comme tout grand expéditeur.
+Elle devra naturellement faire voyager
+nos gens et transporter leurs effets à aussi
+bon marché que possible, attendu que
+chacun se rendra là-bas à ses propres frais.
+Pour les classes moyennes, il y a le système
+Cook ; pour les classes pauvres, existe le
+tarif réduit. La Compagnie pourrait beaucoup
+gagner par la réduction obtenue sur
+les voyageurs et sur les marchandises.
+Mais son principe doit être, ici aussi, de
+ne retirer que les frais de son entretien.</p>
+
+<p>L’industrie des transports est dans beaucoup
+d’endroits entre les mains des Juifs.
+Les maisons d’expédition sont les premières
+dont la Compagnie aura besoin et
+les premières qu’elle liquidera. Les propriétaires
+de ces maisons entreront au service
+de la Compagnie ou s’établiront là-bas à
+leur compte. Le lieu d’arrivée a besoin
+d’expéditeurs de réception. Or, comme
+c’est là une excellente industrie, et que là-bas
+on peut et l’on doit gagner aussitôt,
+les hommes entreprenants ne manqueront
+pas.</p>
+
+<p>Il est inutile de nous étendre sur les
+détails purement commerciaux de cette
+émigration en masse, lesquels veulent
+être rationnellement appropriés au but
+qu’il s’agit d’atteindre. A la solution logique
+de cette question doivent s’employer
+et s’emploieront beaucoup d’esprits sagaces.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s13">DE QUELQUES TRAVAUX DE LA COMPAGNIE</h3>
+
+<p>Plusieurs de ces travaux auront en
+quelque sorte un caractère coopératif.
+Un seul exemple : successivement la Compagnie
+commencera à produire au début,
+dans ses établissements, des articles industriels,
+tout d’abord pour nos propres émigrants
+pauvres : vêtements, linges, souliers,
+etc. Car, dans les lieux de départ
+européens, nos pauvres gens seront habillés
+de neuf. On ne leur fera pas ainsi un
+cadeau, parce qu’ils ne doivent pas être
+humiliés. On leur échangera seulement
+leurs vieux effets contre des effets neufs.
+Si la Compagnie y perd quelque chose,
+elle l’inscrira dans ses livres comme perte
+commerciale. Ceux qui sont dénués de
+moyens seront, pour l’habillement, débiteurs
+de la Compagnie, et la paieront là-bas
+par des heures de travail supplémentaires,
+dont il leur sera fait remise pour leur
+bonne conduite.</p>
+
+<p>Ici, les sociétés d’émigration existantes
+auront d’ailleurs l’occasion d’intervenir secourablement.
+Tout ce qu’elles avaient
+l’habitude de faire pour les Juifs émigrants,
+elles devront, à l’avenir, le faire pour les
+colons de la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>. La forme
+de cette intervention sera facile à trouver.</p>
+
+<p>Déjà, dans le nouvel habillement des
+émigrants pauvres, il doit y avoir quelque
+chose de symbolique : « Vous commencez
+à présent une nouvelle existence ! »
+La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> prendra ses mesures
+pour que, longtemps avant le départ et
+même en route, on entretienne un état
+d’âme sérieux et grave par des prières, des
+conférences populaires, des leçons sur le
+but de l’entreprise, des prescriptions hygiéniques
+pour les nouveaux lieux d’habitation
+et des instructions relatives au travail
+futur. Car la Terre Promise est la terre du
+travail. A leur arrivée, les émigrants seront
+reçus solennellement par nos premières
+autorités, sans folle joie, car la Terre Promise
+doit d’abord être conquise. Mais
+déjà, il faut que ces pauvres gens voient
+qu’ils sont chez eux.</p>
+
+<p>L’industrie du vêtement de la Compagnie
+ne produira pas au hasard. La Compagnie
+devra apprendre en temps utile de
+la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>, qui en sera informée par
+les groupes locaux, le nombre, le jour
+d’arrivée et les besoins des émigrants. De
+la sorte il lui sera possible de procéder avec
+prévoyance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s14">IMPULSION INDUSTRIELLE</h3>
+
+<p>La tâche de la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> et
+celle de la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> ne peuvent,
+dans ce projet, être exposées tout à fait
+séparément. De fait, ces deux grands
+organes devront incessamment agir de
+concert. La Compagnie ne pourra se passer
+de l’autorité morale et de la protection
+de la Société, de même que la Société
+ne pourra se dispenser du concours matériel
+de la Compagnie. Dans la direction
+très méthodique du vêtement, par exemple,
+se trouve déjà le faible commencement
+de l’expérience faite en vue d’éviter
+les crises de la surproduction.</p>
+
+<p>Et partout où la Compagnie se présentera
+comme industrielle, elle procédera
+de la même façon.</p>
+
+<p>Mais, en aucun cas, elle ne doit écraser
+de sa supériorité les entreprises indépendantes.
+Nous ne sommes collectivistes
+que là où l’exigent les énormes difficultés
+de la tâche. Pour le reste, nous soignons et
+cultivons l’individu avec ses droits. La
+propriété privée doit se développer chez
+nous, libre et respectée, comme la base
+économique de l’indépendance. Aussi nous
+empressons-nous d’élever nos premiers
+<i lang="en" xml:lang="en">unskilleds</i> à la propriété privée.</p>
+
+<p>Il faut que l’esprit d’entreprise soit
+secondé de toutes les manières. L’établissement
+de nouvelles industries sera favorisé
+par une politique douanière rationnelle,
+par l’obtention de matières premières
+à bon marché et par un bureau de
+statistique industrielle publiant ses travaux.</p>
+
+<p>L’esprit d’entreprise peut être stimulé
+de saine façon. Les hardiesses spéculatives
+sans méthode doivent être évitées. L’établissement
+de nouvelles industries est
+rendu public en temps opportun, de sorte
+que les entrepreneurs qui s’avisent, six
+mois plus tard, de se consacrer à une industrie
+donnée, ne soient pas entraînés
+dans la crise, dans la misère. Comme le
+but de tout nouvel établissement doit être
+porté à la connaissance de la Société, la
+situation des affaires industrielles peut,
+en tout temps, être exactement connue de
+chacun.</p>
+
+<p>En outre, on procure aux entrepreneurs
+les bras ouvriers centralisés. L’entrepreneur
+s’adresse au bureau central de placement,
+qui, pour ses bons offices, ne percevra
+qu’un droit nécessaire à son propre
+entretien. L’entrepreneur télégraphie :
+« J’ai besoin demain, pour trois jours, trois
+semaines, ou trois mois, de cinq cents
+<i lang="en" xml:lang="en">unskilleds</i> ». Et demain arrivent à son
+exploitation agricole ou industrielle les
+500 ouvriers demandés, que le bureau
+central de placement réunit en les faisant
+venir de partout où ils sont disponibles.
+Le primitif et lourd système de la
+<i lang="en" xml:lang="en">Sachsengaengerei</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> se transforme ici en une
+institution judicieuse, militairement organisée.
+Il va sans dire qu’on ne fournit pas
+des esclaves de travail, mais seulement des
+ouvriers travaillant sept heures par jour,
+qui conservent leur organisation spéciale,
+et pour qui, même lorsqu’ils changent de
+localité, le temps de service continue,
+avec ses grades, avancement, et droit à la
+retraite. L’entrepreneur particulier a aussi
+la faculté de se procurer ailleurs ses bras
+ouvriers, s’il le veut. Mais il le pourra
+difficilement. La Société saura empêcher
+que l’on attire dans le pays des esclaves
+de travail non Juifs par un certain boycottage
+des industriels récalcitrants, par
+des difficultés apportées à la circulation et
+autres de même nature. Il faudra donc
+prendre des ouvriers de sept heures. Et
+c’est ainsi que nous nous approchons presque
+sans effort de la journée normale de
+sept heures de travail.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Mot intraduisible qui signifie à peu près : les
+« allées et venues des Saxons », et qui se dit par allusion
+au déplacement des ouvriers agricoles saxons et elbiens
+qui vont annuellement faire les moissons dans l’Allemagne
+du Sud.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s15">LES ARTISANS</h3>
+
+<p>Inutile d’ajouter que ce qui est vrai des
+<i lang="en" xml:lang="en">unskilleds</i> l’est aussi et à plus forte raison
+des artisans. Les ouvriers des fabriques
+peuvent, eux aussi, être compris dans la
+même catégorie. Le bureau central de
+placement les procure également.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les artisans établis,
+les petits maîtres — que nous cultiverons
+soigneusement en vue des futurs progrès
+de la technique, à qui nous inculquerons
+des connaissances technologiques même
+lorsqu’ils ne seront plus des jeunes gens, et
+à l’usage desquels des fils électriques
+conduiront la force hydraulique et la
+lumière — ces ouvriers indépendants devront
+également être cherchés et trouvés
+par le bureau central de placement de la
+Société. Ici, le groupe local s’adresse au
+bureau central : « Nous avons besoin de
+tant et tant de menuisiers, de serruriers,
+de verriers, etc. » Le bureau publie
+cette indication. Les hommes s’annoncent.
+Ils partent avec leurs familles pour la
+localité où l’on a besoin d’eux et y restent
+à demeure, nullement écrasés par une concurrence
+mal ordonnée. La patrie durable
+et bonne est née pour eux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s16">L’OPÉRATION FINANCIÈRE</h3>
+
+<p>On a supposé, comme capital social de
+la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, une somme fantastique.
+Le chiffre véritablement nécessaire
+devra être fixé par des spécialistes financiers.
+Il sera, en tous les cas, énorme. Comment
+cette somme peut-elle être réunie ?
+Elle peut l’être par trois moyens différents,
+que la Société aura à examiner. La
+Société, cette grande personne morale,
+le <i lang="la" xml:lang="la">Gestor</i> des Juifs, se compose de nos
+hommes les plus purs, les meilleurs, qui
+ne peuvent ni ne doivent tirer aucun profit
+matériel de l’affaire. Bien qu’au commencement
+la Société ne dispose que d’une
+autorité morale, celle-ci suffira cependant
+pour accréditer la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> auprès
+du peuple juif. La <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> n’aura
+vraiment des chances de réussite commerciale
+que lorsqu’elle aura reçu en quelque
+sorte l’estampille de la Société. Pour former
+la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, il ne suffira donc
+pas qu’un groupe quelconque de financiers
+se réunissent. La Société examinera, choisira,
+décidera, et, avant de donner son
+approbation à la fondation, elle s’entourera
+de toutes les garanties nécessaires à la
+réalisation consciencieuse du projet. Il ne
+saurait être fait des expériences avec des
+forces insuffisantes, car cette entreprise
+doit réussir du premier coup. L’insuccès
+de la chose compromettrait l’idée pour des
+années et peut-être la rendrait pour toujours
+impossible.</p>
+
+<p>Les trois moyens par lesquels on peut
+réunir le capital social sont : 1<sup>o</sup> la haute
+banque ; 2<sup>o</sup> la banque intermédiaire ;
+3<sup>o</sup> une souscription nationale.</p>
+
+<p>La fondation par la haute banque serait
+la plus facile, la plus rapide et la plus sûre.
+L’argent nécessaire peut être trouvé dans
+le plus bref délai, au sein des grands groupes
+financiers existants, par simple délibération.
+Cela aurait le grand avantage
+que le milliard — pour nous en tenir à ce
+chiffre supposé — n’aurait pas besoin
+d’être versé immédiatement en totalité.
+Il aurait en outre cet autre avantage que
+le crédit de ces très importants groupes
+financiers serait acquis à l’entreprise.</p>
+
+<p>Dans la puissance financière juive sommeillent
+encore beaucoup de forces politiques
+inutilisées. Cette puissance financière
+est représentée par les ennemis du
+judaïsme, comme étant aussi active qu’elle
+pourrait être, ce qu’elle n’est pas en réalité.
+Les Juifs pauvres n’éprouvent que la
+haine que provoque cette puissance financière,
+mais le profit, l’allègement de leurs
+maux qui pourrait en résulter, les Juifs
+pauvres ne l’ont pas. Le crédit des grands
+Juifs de la finance devrait être mis au service
+de l’idée nationale. Mais si ces messieurs,
+naturellement très satisfaits de leur
+situation, n’éprouvent pas le besoin de
+faire quelque chose pour leurs frères de
+race, que l’on rend, à tort, responsables
+des grandes fortunes de quelques-uns,
+alors la réalisation de ce projet offrira
+l’occasion d’effectuer une séparation marquée
+entre eux et le reste du judaïsme.</p>
+
+<p>La haute banque ne sera d’ailleurs nullement
+invitée à fournir, par bienfaisance,
+une somme aussi énorme. Ce serait une
+folle prétention. Les fondateurs et actionnaires
+de la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i> doivent bien
+plutôt faire une bonne affaire, et ils pourront
+d’avance juger des chances en perspective.
+Car la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> sera en
+possession des documents propres à leur
+permettre de se rendre un compte exact
+de l’avenir réservé à la Compagnie. La
+<i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> aura étudié avec soin
+l’étendue du nouveau mouvement juif et
+sera à même de faire connaître d’une
+façon absolument sûre aux fondateurs
+de la Compagnie quelle sera la participation
+sur laquelle celle-ci pourra compter.
+Par l’établissement de la nouvelle statistique
+universelle des Juifs, la Société
+accomplira pour la Compagnie des travaux
+analogues à ceux que les « Sociétés d’études »
+ont l’habitude d’exécuter en France, avant
+que l’on passe à l’opération financière
+d’une grande entreprise.</p>
+
+<p>Néanmoins, la chose n’aura peut-être
+pas le précieux suffrage des magnats de
+la finance juive. Ceux-ci essaieront peut-être
+même, par leurs valets et leurs agents
+secrets, d’engager la lutte contre notre
+mouvement. Une pareille lutte, nous la
+soutiendrions, comme toutes celles qui
+pourraient nous être imposées, avec une
+âpreté exempte de tout ménagement.</p>
+
+<p>Les magnats de la finance se contenteront
+peut-être aussi d’expédier l’affaire
+par un sourire d’excuse.</p>
+
+<p>Elle est réglée par cela ?</p>
+
+<p>Non pas !</p>
+
+<p>Alors on a recours, pour réunir le capital
+social, au second moyen, c’est-à-dire
+aux Juifs de fortune intermédiaire. La
+banque juive intermédiaire devrait être
+rassemblée, au nom de l’idée nationale,
+contre la haute banque, en une seconde
+et formidable puissance financière. Ce
+qui aurait l’inconvénient de ne constituer,
+tout d’abord, qu’une affaire financière,
+attendu que le milliard devrait être versé
+intégralement — autrement on ne doit
+pas commencer — et, comme cet argent
+n’aurait d’utilisation que lentement, il se
+produirait, pendant les premières années,
+toutes sortes d’affaires de banque et de
+crédit. Et il ne serait pas impossible que
+le but primitif tombât ainsi peu à peu dans
+l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire
+auraient de la sorte trouvé une
+nouvelle grande affaire, et la migration
+juive s’enliserait.</p>
+
+<p>L’idée de cette réunion de capitaux n’est
+nullement fantastique. A différentes reprises,
+on a essayé de réunir l’argent
+catholique contre la haute banque juive.
+Qu’on puisse aussi la combattre avec de
+l’argent juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas
+pensé jusqu’à présent.</p>
+
+<p>Mais que de crises tout cela aurait pour
+conséquence ! Que de préjudices éprouveraient
+les pays où se produiraient de
+pareilles luttes financières ! Et combien
+de progrès y ferait l’antisémitisme !</p>
+
+<p>Cette façon de procéder ne m’est donc
+pas sympathique. Et, si j’en fais mention,
+c’est simplement parce qu’elle est dans le
+développement logique de l’idée.</p>
+
+<p>J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires
+saisiront la balle au bond.</p>
+
+<p>En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée
+non plus par le refus des riches
+intermédiaires. C’est, au contraire, alors
+qu’elle s’affirme avec force.</p>
+
+<p>Car la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>, qui n’est pas
+composée de gens d’affaires, peut en ce
+cas essayer la fondation de la Compagnie
+en faisant appel aux éléments nationaux.</p>
+
+<p>Le capital social de la Compagnie peut
+être trouvé, sans le concours de la haute
+banque ou du syndicat de la banque intermédiaire,
+par une souscription immédiate.
+Non seulement les pauvres petits Juifs,
+mais encore les chrétiens qui veulent se
+débarrasser des Juifs, souscriront à cet
+emprunt, divisé en très petites parts.
+Ce serait une forme caractéristique et
+nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque
+veut se prononcer pour cette solution
+de la question juive, pourrait exprimer
+son opinion par une souscription
+conditionnelle. Dans la condition se trouve
+la bonne sûreté. Le versement intégral
+serait à effectuer si toute la somme est
+souscrite ; dans le cas contraire, le premier
+acompte serait rendu.</p>
+
+<p>Mais, si la somme nécessaire est couverte
+dans le monde entier par l’imposition
+nationale, alors chacune des petites sommes
+est garantie par les innombrables
+autres petites sommes.</p>
+
+<p>A cet effet l’appui formel et décisif des
+gouvernements intéressés serait naturellement
+nécessaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s17">LES GROUPES LOCAUX</h3>
+
+<p class="c i">Transplantation.</p>
+
+<p>Je me suis borné jusqu’ici à faire voir
+comment l’émigration peut s’effectuer
+sans secousse économique. Cependant une
+pareille émigration ne va pas sans beaucoup
+de fortes et profondes émotions.
+Il y a de vieilles habitudes, des souvenirs
+qui nous attachent aux lieux, car nous
+sommes des hommes. Nous avons des
+berceaux, nous avons des tombes, et l’on
+sait ce que sont les tombes au cœur juif.
+Les berceaux, nous les emportons avec
+nous — en eux sommeille, rose et souriant,
+notre avenir. Nos chères tombes, il
+nous faut les abandonner ; je crois que
+c’est d’elles que — peuple avide — nous
+nous séparerons le plus difficilement. Mais
+il le faut.</p>
+
+<p>Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation
+et de nos tombes la nécessité économique,
+la haine et la pression politique.
+Déjà, présentement, les Juifs passent à
+chaque instant d’un pays dans l’autre. Il se
+produit même un fort mouvement d’émigration
+par delà l’Océan, jusqu’aux États-Unis — où,
+non plus, l’on ne nous aime
+pas. Où nous aimera-t-on, aussi longtemps
+que nous n’aurons pas de patrie qui nous
+soit propre ?</p>
+
+<p>Mais nous voulons donner aux Juifs
+une patrie. Non pas en les arrachant
+violemment de leur sol. Non, mais en les
+enlevant prudemment avec toutes leurs
+racines et en les transplantant dans un sol
+meilleur. Car, si nous voulons, dans la
+vie politique et économique, créer des
+conditions nouvelles, nous entendons, par
+contre, dans la vie du sentiment, conserver
+religieusement tout un passé auquel nous
+sommes si profondément attachés. Je ne
+veux donner à ce sujet que peu d’indications.
+Car, ici, le projet court le plus grand
+danger d’être considéré comme un rêve
+mystique.</p>
+
+<p>Et cependant cela aussi est possible et
+vrai. Seulement, dans la réalité, cela apparaît
+comme quelque chose d’un peu confus
+et vague, que l’on peut cependant, par
+l’organisation, rendre rationnel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s18">LA MIGRATION PAR GROUPES</h3>
+
+<p>Nos gens doivent émigrer par groupes,
+par groupes de familles et d’amis. Personne
+n’est obligé de se joindre au groupe
+de son lieu d’habitation. Chacun peut,
+après avoir liquidé ses affaires, partir et
+voyager comme il l’entend. Chacun voyageant
+à ses propres frais, peut choisir, en
+chemin de fer et en bateau, la classe qui lui
+convient. Nos trains de chemins de fer
+et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être
+qu’une classe. Car, au cours d’un si
+long voyage, la différence de possession
+constitue pour les pauvres quelque chose
+de pénible à supporter. Et, bien que nous
+ne conduisions pas nos gens à un amusement,
+nous ne voulons pas, cependant,
+gâter leur bonne humeur.</p>
+
+<p>Personne ne voyagera dans la misère.
+Par contre, l’agrément et l’élégance ne
+perdent point leurs droits. On s’entendra
+déjà longtemps à l’avance, car il se
+passera sans doute encore des années,
+même dans le cas le plus favorable, avant
+que le mouvement gagne les différentes
+classes possédantes. Les personnes aisées
+se réuniront en sociétés de voyage. On
+emmènera avec soi toutes ses relations
+personnelles. Nous savons que, les
+plus riches exceptés, les juifs n’ont presque
+pas de relations avec les chrétiens.
+Dans certains pays, la situation est telle
+que le Juif qui n’entretient pas quelques
+couples de parasites, mangeant à sa table
+et lui empruntant à fonds perdus, — et qu’il
+considère d’ailleurs comme des valets — ne
+connaît point de chrétien.</p>
+
+<p>Dans les classes moyennes, on se préparera
+longuement et soigneusement au
+voyage. Chaque localité formera un
+groupe. Dans les grandes villes, plusieurs
+groupes se constitueront d’après les quartiers
+et entretiendront les uns avec les
+autres des relations par l’intermédiaire de
+représentants élus. Cette division par quartiers
+n’a rien d’obligatoire. Elle n’est imaginée,
+à vrai dire, que comme une facilité
+en vue des moins fortunés, et aussi pour
+empêcher que, pendant le voyage, aucun
+malaise, aucune nostalgie ne se produisent.
+Chacun sera libre de voyager seul, ou de
+se joindre au groupe qui lui plaira. Les
+conditions — divisées par classes — sont
+égales pour tous. Si une société se réunit
+suffisamment nombreuse, elle obtient de
+la Compagnie, d’abord tout un train, puis
+tout un bateau. Le service des logements
+de la Compagnie aura procuré un abri
+convenable aux plus pauvres. A l’époque
+ultérieure où émigreront les classes aisées,
+le besoin reconnu, parce que facile à
+prévoir, aura déjà donné lieu à la construction
+d’hôtels de la part d’entrepreneurs particuliers.
+Et puis, les émigrants fortunés
+auront sans doute déjà bâti leurs habitations,
+de sorte qu’en quittant leur vieille
+maison, ils n’auront qu’à s’installer dans
+la nouvelle.</p>
+
+<p>Nous n’avons pas besoin de rappeler
+leur devoir à nos classes cultivées. Quiconque
+s’associe à la pensée nationale
+saura de quelle façon il devra agir sur les
+gens qui l’environnent, en vue de sa propagation
+et de sa mise en action. Nous
+faisons principalement appel au concours
+de nos pasteurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s19">NOS PASTEURS</h3>
+
+<p>Chaque groupe a son rabbin, qui marche
+à la tête de sa communauté. Tous s’assemblent
+naturellement. Le groupe local
+se forme autour du rabbin. Autant de
+rabbins, autant de groupes. Les rabbins
+seront ainsi les premiers à nous comprendre,
+à s’enthousiasmer pour la cause, et à
+communiquer leur enthousiasme aux autres
+du haut de la chaire. Point n’est
+besoin, à cet effet, de convoquer des
+assemblées bavardes. On intercalera ce
+que l’on aura à dire dans le service
+divin. Et il faut qu’il en soit ainsi. Nous ne
+reconnaissons notre nationalité qu’à la
+foi de nos pères, car nous nous sommes
+depuis longtemps assimilé de façon indélébile
+les langues de différentes nations.</p>
+
+<p>Les rabbins recevront régulièrement les
+communications de la Société et de la
+Compagnie et les porteront à la connaissance
+de leurs communautés en les expliquant.
+Israël priera pour nous et pour lui-même.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s20">LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX</h3>
+
+<p>Les groupes locaux constitueront de
+petites commissions d’hommes de confiance,
+sous la présidence du rabbin. Dans
+ces commissions seront discutées et résolues
+toutes les questions d’ordre pratique.</p>
+
+<p>Les établissements de bienfaisance seront
+transférés librement par les groupes
+locaux. Les fondations continueront, là-bas,
+à demeurer au milieu des anciens
+groupes. Cependant, d’après mon avis,
+les édifices ne devront pas être vendus
+mais consacrés aux indigents chrétiens
+des villes abandonnées. Dans le partage
+des terres, là-bas, on en tiendra compte
+aux groupes en leur accordant gratuitement
+des terrains à bâtir, et toutes les
+facilités de construction. A propos du
+transfert des établissements de bienfaisance,
+l’occasion s’offre de nouveau
+comme elle s’est offerte dans maints autres
+endroits de ce projet de faire une expérience
+en vue du bien général de l’humanité.
+Notre actuelle bienfaisance privée,
+mal ordonnée, accomplit fort peu de bien
+par rapport aux dépenses faites. Les établissements
+de bienfaisance peuvent et
+doivent être systématisés de façon à se
+compléter réciproquement. Dans une
+société nouvelle, ces institutions peuvent
+être organisées conformément aux exigences
+de la conscience moderne, avec
+l’utilisation de toutes les expériences sociologiques
+faites jusqu’à ce jour. La chose
+est pour nous très importante, parce que
+nous avons beaucoup de mendiants. Étant
+donné la pression intérieure, qui les
+décourage, et la bienfaisance attendrie de
+nos riches, qui les gâte, les natures faibles
+parmi nous se laissent facilement aller à la
+mendicité.</p>
+
+<p>Appuyée par les groupes locaux, la
+Société consacrera, sous ce rapport, à
+l’éducation populaire, la plus grande attention.
+Et par là sera ouvert un champ fertile
+à beaucoup de forces qui, maintenant,
+s’étiolent inutilisées. Quiconque est animé
+de bonne volonté doit être convenablement
+employé. Celui qui, comme homme
+libre, ne veut rien faire, sera mis à la maison
+de travail.</p>
+
+<p>Par contre, nous ne reléguerons pas les
+vieux à l’hospice des incurables. L’hospice
+des incurables est un des bienfaits les plus
+cruels qu’ait inventés notre sotte bonté
+d’âme. A l’hospice, le vieillard meurt de
+honte et de mortification. A vrai dire, il
+est déjà enterré. Mais nous voulons garder
+jusqu’à la fin la consolante illusion de leur
+utilité même à ceux qui se trouvent placés
+aux derniers échelons de l’intelligence.
+A ceux qui sont inaptes aux gros travaux,
+il sera assigné des besognes faciles. Il nous
+faut compter avec les pauvres atrophiés
+d’une génération en décrépitude. Mais les
+générations qui suivront devront être élevées
+autrement, dans la liberté, par la
+liberté.</p>
+
+<p>Nous chercherons pour tous les âges,
+pour tous les degrés de la vie, le bonheur
+dans le travail. C’est ainsi que notre peuple
+retrouvera sa vigueur dans le pays de la
+journée de sept heures.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s21">LES PLANS DES VILLES</h3>
+
+<p>Les groupes locaux enverront leurs
+représentants pour faire le choix des lieux.
+Dans le partage des terres, on fera le
+nécessaire afin qu’une transplantation
+douce et la conservation de tout ce qui
+veut être conservé puissent s’effectuer.</p>
+
+<p>Dans le local des groupes, se trouveront
+exposés les plans des villes. Nos gens
+sauront d’avance où ils vont, dans quelles
+villes, dans quelles maisons ils habiteront.
+Il a déjà été parlé des plans de construction,
+ainsi que des figures facilement intelligibles
+qui devront être distribuées aux
+groupes.</p>
+
+<p>A l’inverse de l’administration, qui est
+fortement centralisée, le principe des
+groupes locaux est l’absolue autonomie.
+Ce n’est que de cette façon que la transplantation
+peut s’effectuer sans douleur.</p>
+
+<p>Je ne me présente pas la chose plus
+facile qu’elle ne l’est ; il ne faut pas non
+plus se la représenter plus difficile.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s22">L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES</h3>
+
+<p>La bourgeoisie sera involontairement
+entraînée dans le nouveau pays par le
+mouvement. Les uns auront là-bas leurs
+fils comme fonctionnaires de la Société
+ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes,
+les médecins, les ingénieurs de
+toutes branches, les jeunes marchands,
+tous les Juifs, chercheurs de chemins,
+qui, maintenant, fuyant les tribulations
+qui sont leur lot dans leurs patries, s’en
+iront gagner leur vie sur d’autres continents
+et se réuniront sur ce sol plein d’espérances.
+D’autres auront marié leurs
+filles à des hommes désireux d’améliorer
+leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes
+gens feront venir, qui sa fiancée, qui ses
+parents, ses frères et sœurs. Dans les pays
+neufs, on se marie de bonne heure. Ce
+qui ne peut que favoriser la moralité. Nous
+obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons,
+et non ces faibles enfants de pères mariés
+sur le tard, qui ont d’abord usé leur énergie
+dans la lutte pour la vie.</p>
+
+<p>Dans la bourgeoisie, chacun de nos
+émigrants en attirera d’autres après lui.</p>
+
+<p>Aux plus vaillants appartiendra naturellement
+ce qu’il y aura de meilleur dans
+le nouveau monde. Il semble, il est vrai,
+que ce soit ici la grande difficulté du projet.</p>
+
+<p>Même si nous réussissons à mettre
+sérieusement la question juive à l’ordre
+du jour de la discussion universelle ;
+même si de cette discussion il résulte
+d’une façon précise que l’État Juif est
+un besoin du monde ; même si nous
+arrivons, par l’appui des puissances, à
+obtenir un territoire ; comment parviendrons-nous,
+sans contrainte, à emmener
+les masses juives de leurs lieux d’habitation
+actuels dans le nouveau pays ? Car l’émigration
+est bien toujours considérée comme
+volontaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s23">LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE</h3>
+
+<p>Il sera à peine utile de faire de grands
+efforts pour activer le mouvement. Les
+antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin
+que de continuer à agir comme ils l’ont
+fait jusqu’à présent ; le goût de l’émigration
+chez les Juifs naîtra là où il n’existe
+pas encore et se fortifiera là où il existe
+déjà. Si à présent les Juifs restent dans les
+pays antisémites, c’est pour cette raison
+que, même ceux d’entre eux qui n’ont
+que d’imparfaites connaissances historiques,
+savent que, par nos nombreux changements
+de lieux, à travers les siècles, nous
+ne sommes jamais parvenus, à la longue,
+à améliorer notre situation. S’il y avait
+aujourd’hui un pays où les Juifs fussent
+les bienvenus — même si ce pays ne leur
+offrait que des avantages de beaucoup inférieurs
+à ceux que leur offre l’État juif — il
+s’y produirait immédiatement une immigration
+juive. Les plus pauvres, ceux qui
+n’ont rien à perdre, s’y précipiteraient.
+Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à
+s’interroger pour savoir si je dis vrai,
+qu’à cause de l’oppression dont nous
+sommes l’objet, le goût de l’émigration
+existe chez nous, même dans les classes
+aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient
+à la fondation d’un État. Ils sont même
+le meilleur « matériel humain » pour l’occupation
+d’un pays, et cela parce que,
+pour les grandes entreprises, il faut toujours
+avoir en soi un petit peu de désespoir.</p>
+
+<p>Mais, en même temps que, par leur
+apparition, par leur travail, nos <i lang="es" xml:lang="es">desperados</i>
+augmenteront la valeur du pays, ils feront
+naître aussi, pour ceux qui possèdent, la
+tentation de les suivre. Des couches de
+plus en plus élevées auront intérêt à
+aller là-bas. La migration des premiers,
+des plus pauvres, sera dirigée de concert
+par la Société et la Compagnie, avec, vraisemblablement
+aussi, l’appui des associations
+d’émigration et des associations sionistes
+déjà existantes.</p>
+
+<p>Comment une foule peut-elle être dirigée,
+sans commandement, sur un point
+déterminé ?</p>
+
+<p>Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand
+style qui veulent alléger les souffrances
+des Juifs par des expériences sionistes.
+Ces bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper
+de la question, et ils ont cru la résoudre
+en donnant aux émigrants de l’argent ou
+du travail. Le bienfaiteur dirait donc :
+« Je paie les gens afin qu’ils y aillent. »</p>
+
+<p>Cela est radicalement faux, et, avec tout
+l’argent du monde, impossible à obtenir.</p>
+
+<p>La Compagnie dira au contraire : « Nous
+ne les payons pas, nous les laissons payer.
+Seulement, nous leur proposons quelque
+chose. »</p>
+
+<p>Je vais vous rendre le fait sensible par
+un exemple plaisant. Un de ces bienfaiteurs,
+que nous appellerons le baron, et
+moi, nous voudrions avoir, par une chaude
+après-midi de dimanche, une foule dans
+la plaine de Longchamp, près Paris. En
+promettant à chacun 10 francs, le baron
+emmènera pour 200.000 francs vingt mille
+malheureux individus en transpiration,
+qui le maudiront de leur imposer ce tourment.</p>
+
+<p>Moi, par contre, avec ces 200.000 francs,
+j’institue un prix pour le cheval le plus
+rapide. Après quoi, je tiendrai les gens
+éloignés de Longchamp par des barrières.
+Qui veut entrer doit payer : 1 franc,
+5 francs, 20 francs.</p>
+
+<p>Le résultat sera que j’y conduirai un
+demi-million de personnes. Le Président
+de la République s’y rendra en attelage à
+la daumont, la foule éprouvera du plaisir
+et se divertira par elle-même. Ce sera là
+pour la plupart, malgré le soleil ardent et
+la poussière, un agréable exercice en plein
+air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai
+fait, tant comme prix d’entrée que comme
+droit de jeu, un million de recettes. J’aurai,
+quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp
+et le baron ne les aura pour rien
+au monde.</p>
+
+<p>Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt
+d’une façon plus sérieuse le phénomène
+de la foule dans la question du gagne-pain.
+Que l’on essaie une fois de faire
+crier dans les rues d’une ville : « Celui qui
+restera toute la journée debout dans une
+halle de fer isolée, en hiver, par un froid
+horrible, en été, par une chaleur étouffante,
+et qui adressera la parole à tous les passants
+en leur offrant de la triperie, des poissons
+ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs,
+ou plus encore. » Combien de gens peut-on
+bien y recevoir ? Et si la faim les y
+pousse, combien de jours résisteront-ils ?
+Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec
+lequel ils essaieront de décider les passants
+à acheter des fruits, des poissons et de la
+triperie ?</p>
+
+<p>Nous nous y prenons autrement. Sur
+les points où se dessine un grand mouvement — et
+ces points, nous pouvons
+les trouver d’autant plus facilement que
+c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement
+où nous voulons — sur ces points
+nous érigeons de grandes halles, que nous
+appelons marchés. Nous pourrions construire
+nos halles plus mal encore et moins
+hygiéniquement que celles dont je viens
+de parler. Et cependant les gens y afflueraient.
+Mais nous les construirons plus
+belles et meilleures, avec toute notre sollicitude.
+Et ces gens, à qui nous n’avons
+rien promis, parce que, à moins d’être
+des trompeurs, nous ne pouvons rien
+promettre, ces braves gens, qui aiment le
+commerce, effectueront en plaisantant une
+vente très animée.</p>
+
+<p>Ils feront incessamment valoir leurs
+marchandises avec intelligence, et, bien
+que constamment sur pied, ils sentiront
+à peine la fatigue. Non seulement ils y
+accourront journellement, de façon à être
+des premiers, mais ils formeront encore
+entre eux des associations, des unions et
+nombre d’autres choses analogues pour
+pouvoir seulement continuer, sans être
+troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure,
+il résulte le samedi que, malgré leur
+peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou
+3 francs, ou moins encore, eh bien ! ils
+attendront cependant avec espoir le jour
+prochain, qui peut-être sera meilleur.</p>
+
+<p>Nous leur avons donné l’espérance.</p>
+
+<p>Veut-on savoir où nous prendrons les
+besoins qui nous sont indispensables pour
+le développement des marchés ? Faut-il
+vraiment encore que cela soit dit ?</p>
+
+<p>J’ai fait voir précédemment que, grâce
+à l’assistance par le travail, le gain se trouve
+multiplié quinze fois. Pour un million,
+quinze millions ; pour un milliard, quinze
+milliards.</p>
+
+<p>Parfaitement ; mais est-ce aussi exact
+en grand qu’en petit ? Le produit du
+capital n’a-t-il pas une progression décroissante ?
+Oui, celui du capital dormant,
+lâchement enfoui, non celui du capital en
+travail. Le capital en travail a même, en
+hauteur, une redoutable force de production.
+Et c’est là que gît la question
+sociale.</p>
+
+<p>Ce que je dis est-il exact ?</p>
+
+<p>J’en appelle aux Juifs les plus riches.
+Pourquoi exploitent-ils tant d’industries ?
+Pourquoi envoient-ils, pour un maigre
+salaire, au milieu d’effroyables dangers,
+des gens sous la terre dans le but d’en
+extraire du charbon ? Je m’imagine que
+cela n’est pas agréable, pas même pour
+les propriétaires des mines. Je ne crois
+pas à la dureté de cœur des capitalistes
+et je ne fais pas semblant d’y croire. Je
+ne veux pas exciter, mais concilier.</p>
+
+<p>Ai-je besoin d’expliquer le phénomène
+à la foule, et comment on l’attire, sur les
+points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages ?</p>
+
+<p>Je ne voudrais blesser les sentiments
+religieux de personne par des paroles qui
+pourraient être faussement interprétées.
+Je me borne à indiquer ce qu’est, dans le
+monde mahométan, le pèlerinage de la
+Mecque, ce que sont, dans le monde
+catholique, Lourdes et d’innombrables
+autres points, d’où des hommes, grâce à
+leur foi, reviennent consolés, ainsi que
+d’avoir contemplé la sainte tunique de
+Trêves. Et nous donnerons, nous aussi,
+des objectifs au profond besoin religieux
+de notre peuple. Nos prêtres seront certes
+les premiers à nous comprendre et à marcher
+avec nous.</p>
+
+<p>Nous laisserons, là-bas, chacun faire son
+salut à sa façon, aussi et avant tout nos
+chers libres esprits — notre immortelle
+légion, qui ne cesse de conquérir de nouveaux
+domaines à l’humanité.</p>
+
+<p>Il ne doit être imposé à personne d’autre
+contrainte que celle indispensable à la
+conservation de l’État et au maintien de
+l’ordre. Et ce minimum nécessaire ne sera
+point déterminé alternativement par le
+bon plaisir d’une ou de plusieurs personnes,
+mais il sera basé sur des lois d’airain.
+Veut-on, maintenant, justement conclure
+des exemples choisis par moi que la
+foule ne peut être attirée que passagèrement
+vers ses objectifs de foi, de profession
+ou de plaisir ? Eh bien, la réfutation
+de cette objection est simple. Un pareil
+objectif ne peut qu’attirer les masses. Tous
+ces points d’attraction à la fois sont propres
+à les fixer et à les satisfaire de façon durable.
+Car ces points d’attraction réunis
+forment une grande unité longtemps cherchée,
+après laquelle notre peuple n’a
+jamais cessé de soupirer, pour laquelle il
+s’est conservé et a été conservé par l’oppression :
+la patrie libre ! Lorsque le mouvement
+se produira, nous attirerons les
+uns et nous nous ferons suivre par les
+autres, les troisièmes seront entraînés avec
+violence dans notre course et les quatrièmes
+seront poussés derrière nous.</p>
+
+<p>Ces derniers, les ultimes traînards, seront
+dans la posture la plus fâcheuse, ici
+comme là-bas.</p>
+
+<p>Mais les premiers, ceux qui s’en iront
+pleins d’enthousiasme et de vaillance,
+auront les meilleures places.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s24">NOTRE « MATÉRIEL HUMAIN »</h3>
+
+<p>Sur aucun peuple n’a été répandu autant
+d’erreurs que sur les Juifs. Et nous avons
+été à tel point déprimés et découragés par
+nos souffrances historiques, que nous répétons
+nous-même ces erreurs, auxquelles,
+à l’exemple des autres, nous croyons.
+Une de ces fausses allégations est celle suivant
+laquelle les Juifs auraient un goût
+immodéré pour le commerce. Eh bien, on
+sait que partout où nous pouvons suivre le
+mouvement ascensionnel des classes, nous
+nous éloignons précipitamment du commerce.
+C’est de là que provient ce qu’on
+est convenu d’appeler la « judaïsation »
+des professions libérales. Mais même dans
+les couches pauvres, notre goût pour le
+commerce n’est pas aussi prononcé qu’on
+se l’imagine. Dans les pays de l’Europe
+orientale, il y a de grandes masses de Juifs
+qui ne sont point commerçants et qui ne
+reculent pas devant les travaux pénibles.
+La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> sera à même de préparer
+une statistique scientifique exacte
+de nos forces humaines. Les nouvelles
+tâches et les perspectives qui attendent
+nos gens dans le nouveau pays satisferont
+tous ceux qui s’adonnent présentement
+aux travaux manuels et feront des ouvriers
+de beaucoup d’actuels petits commerçants.</p>
+
+<p>Un colporteur qui s’en va à travers la
+campagne avec son paquet sur le dos ne
+s’estime pas aussi heureux que le croient
+ses persécuteurs. Par la journée de sept
+heures, tous ces gens peuvent être transformés
+en ouvriers. Ce sont de si braves
+gens, méconnus, et qui, maintenant, souffrent
+peut-être le plus. D’ailleurs la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>
+s’occupera, dès le commencement,
+de leur éducation comme ouvriers. Le
+goût du gain devra être sagement stimulé.
+Le Juif est économe, ingénieux et animé
+de l’esprit de famille le plus fort. De
+pareils hommes sont propres à toutes les
+industries. Et il suffira de rendre le petit
+commerce improductif pour en éloigner
+même les actuels colporteurs. On atteindrait
+ce but en favorisant, par exemple, la
+création de grands magasins, dans lesquels
+on trouverait tout. Les grands magasins
+étouffent déjà présentement le petit commerce
+dans les grandes villes. Dans un
+pays neuf, ils en empêcheraient même la
+naissance. Leur établissement aurait en
+même temps l’avantage de rendre le pays
+aussitôt habitable pour des gens ayant des
+besoins supérieurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c2s25">PETITES HABITUDES</h3>
+
+<p>Est-il compatible avec le sérieux de cet
+écrit, que je parle, ne fût-ce qu’en passant,
+des petites habitudes et commodités de la
+vie quotidienne ? Je crois que oui. Cela
+est très important. Car ces petites habitudes
+sont comme mille fils dont chacun,
+pris isolément, est mince et faible ; réunis,
+ils forment une corde incassable.</p>
+
+<p>C’est là un point au sujet duquel il
+importe aussi de se débarrasser des idées
+étroites. Quiconque a vu quelque chose
+du monde sait que, surtout, les petites
+habitudes de tous les jours peuvent maintenant
+être transplantées avec facilité.
+Oui, les acquisitions techniques de notre
+temps, que ce projet voudrait utiliser en
+vue des besoins humains, ont été, jusqu’à
+ce jour, principalement mises au service
+des petites habitudes. Il y a des hôtels
+anglais en Égypte et au sommet des montagnes
+de la Suisse, des cafés viennois dans
+l’Afrique du Sud, des théâtres français en
+Russie, des opéras allemands en Amérique,
+et la meilleure bière bavaroise à Paris.
+Si nous émigrons encore une fois de Mizraïm,
+nous n’oublierons certes pas les marmites.</p>
+
+<p>Dans chaque groupe local, chacun retrouvera
+ses petites habitudes, seulement
+dans des conditions meilleures, plus belles,
+plus agréables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="i small">CHAPITRE III</span><br>
+LA « <span lang="en" xml:lang="en">SOCIETY OF JEWS</span> » ET L’ÉTAT JUIF</h2>
+
+
+<h3 id="c3s1">« <span lang="la" xml:lang="la">NEGOTIORUM GESTIO</span> »</h3>
+
+<p>Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes
+de profession. C’est pourquoi je
+ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait
+pour tant d’autres choses, ma théorie de
+la base légale de l’État.</p>
+
+<p>Cependant, je dois ajouter quelque importance
+à ma nouvelle théorie, qui se
+peut sans doute soutenir même dans une
+discussion savante sur le droit.</p>
+
+<p>La conception déjà vieille de Rousseau
+donnait comme base à l’État un contrat
+social. Rousseau dit : « Les clauses de ce
+contrat sont tellement déterminées par la
+nature de l’acte, que la moindre modification
+les rendrait vaines et de nul effet ; en
+sorte que, bien qu’elles n’aient peut-être
+jamais été formellement énoncées, elles
+sont partout tacitement admises et reconnues… »</p>
+
+<p>La réfutation logique et historique de la
+théorie de Rousseau n’était pas difficile et
+continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été
+d’ailleurs son action terrible et féconde.
+Pour les États constitutionnels modernes,
+la question de savoir si, avant la constitution,
+a déjà existé un contrat social avec
+des clauses « non formellement énoncées,
+mais immuables », est sans intérêt pratique.
+En tous les cas, la relation légale entre le
+gouvernement et les citoyens est réglée
+maintenant.</p>
+
+<p>Mais avant l’établissement d’une constitution
+et à l’origine d’un nouvel État,
+ces principes ont aussi une importance
+pratique. Que de nouveaux États puissent
+se former, c’est ce que nous ne saurions
+ignorer. Des colonies se détachent de la
+mère patrie, des vassaux s’arrachent à
+leur suzerain, des territoires nouvellement
+ouverts se constituent aussitôt en
+États libres. L’État juif est conçu à la
+vérité comme une formation nouvelle toute
+particulière sur un territoire encore indéterminé ;
+mais ce ne sont pas les étendues
+territoriales qui constituent l’État. Ce sont
+les hommes réunis par une souveraineté.</p>
+
+<p>Le peuple est la base personnelle de
+l’État ; le pays, la base matérielle. Et de
+ces deux bases, la base personnelle est la
+plus importante. Il y a, par exemple, une
+souveraineté sans base matérielle, et elle
+est la plus respectée : c’est la souveraineté
+du pape. Dans la science politique domine
+actuellement la théorie de la nécessité
+de raison. Cette théorie suffit à justifier
+la fondation de l’État et ne peut pas
+être réfutée historiquement comme la
+théorie du contrat. En tant qu’il s’agit
+de la fondation de l’État juif, je me trouve
+sur le terrain de la théorie, de la nécessité
+de raison. Mais celle-ci évite la base légale
+de l’État. La théorie de la fondation divine
+et celle de la puissance supérieure, ainsi
+que la théorie patriarcale, patrimoniale
+et contractuelle ne répondent point à
+l’idée moderne. La base légale de l’État
+est tantôt trop cherchée dans l’homme
+(théorie patriarcale, patrimoniale et contractuelle),
+tantôt purement au-dessus de
+l’homme (fondation divine), tantôt au-dessous
+de l’homme (théorie patrimoniale
+matérielle). La nécessité de raison laisse
+commodément ou prudemment la question
+sans réponse. Cependant, une question
+dont se sont si profondément occupés
+les philosophes de tous les temps, ne peut
+être tout à fait oiseuse. En réalité, il
+y a dans l’État un mélange d’humain et
+de surhumain. En vue de la situation, parfois
+difficile, où se trouvent les gouvernés
+par rapport aux gouvernants, une base
+légale est indispensable. Je crois qu’elle
+peut être trouvée dans la <i lang="la" xml:lang="la">negotiorum gestio</i>,
+par laquelle il faut se représenter l’ensemble
+des citoyens comme le <i lang="la" xml:lang="la">dominus negotiorum</i>,
+et le gouvernement comme le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i>.</p>
+
+<p>L’admirable sentiment du droit qu’avaient
+les Romains a créé dans la <i lang="la" xml:lang="la">negotiorum gestio</i>
+un noble chef-d’œuvre. Si le
+bien d’une personne empêchée est en
+danger, chacun a le droit d’intervenir
+pour le sauver. C’est le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i>, celui qui
+prend en main les affaires d’autrui. Il n’a
+pas mandat à cet effet, tout au moins il
+n’a pas mandat humain. Son mandat lui
+a été donné par une nécessité supérieure.
+Cette nécessité supérieure peut, pour
+l’État, être formulée de diverses façons,
+et elle est aussi formulée différemment aux
+divers degrés de civilisation, suivant l’entendement
+général de chacun. La <i lang="la" xml:lang="la">gestio</i>
+est dirigée en vue du bien du <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i>,
+c’est-à-dire le peuple, auquel appartient
+naturellement aussi le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> lui-même.</p>
+
+<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> administre un bien dont il est
+le copropriétaire. Dans les conditions de
+copropriété, il puise sans doute la connaissance
+de la situation critique qui exige
+l’intervention, le commandement, en temps
+de guerre et en temps de paix. Mais il ne
+se donne nullement, en sa qualité de copropriétaire
+même, un mandat valable.
+Tout au plus peut-il supposer comme
+acquis l’assentiment des autres innombrables
+copropriétaires.</p>
+
+<p>L’État prend naissance dans la lutte
+d’un peuple pour l’existence. Au cours
+de cette lutte, il est impossible d’aller tout
+d’abord d’une façon cérémonieuse demander
+un mandat en bonne et due forme.
+Toute entreprise pour la communauté
+échouerait d’avance, même si l’on voulait
+obtenir au préalable un vote régulier.
+Les divisions intérieures rendraient le
+peuple impuissant contre le péril extérieur.
+On ne peut pas mettre toutes les têtes sous
+un même chapeau, comme on dit vulgairement.
+Voilà pourquoi le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> met simplement
+son chapeau à lui, et va de l’avant.</p>
+
+<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> de l’État est suffisamment
+légitimé lorsque la chose publique est
+en danger et que le <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i> est empêché,
+par l’incapacité de volonté ou
+pour une autre raison, de se tirer d’embarras.</p>
+
+<p>Mais, par son intervention, le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i>
+s’oblige à l’égard du <i lang="la" xml:lang="la">dominus</i> comme par
+un traité. <i lang="la" xml:lang="la">Quasi ex contractu.</i> C’est la position
+légale préexistante ou, de façon plus
+exacte : la position légale qui se forme concomitamment
+dans l’État.</p>
+
+<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> doit alors répondre de toute
+négligence, ainsi que de la non-exécution
+coupable des affaires dont il s’est chargé
+et de l’omission de ce qui s’y rattache de
+manière essentielle, etc. Je ne poursuivrai
+pas plus loin le développement de la <i lang="la" xml:lang="la">negotiorum gestio</i>
+en l’appliquant à l’État. Cela
+nous écarterait trop du sujet proprement
+dit. Je ne veux ajouter que ceci : Par l’approbation,
+la gestion des affaires pour le
+maître devient aussi efficace que si elle
+avait eu lieu tout d’abord en conformité
+de son ordre.</p>
+
+<p>Et que signifie tout ceci dans notre
+cas ?</p>
+
+<p>Le peuple juif est actuellement empêché,
+par l’éparpillement, de s’occuper lui-même
+de ses affaires politiques. En outre, il se
+trouve sur différents points dans une situation
+plus ou moins difficile. Il a besoin
+avant tout d’un <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i>.</p>
+
+<p>Ce <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> ne peut, cela va sans dire,
+être un seul individu. Un pareil <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i>
+serait ridicule ou — parce qu’il pourrait
+paraître n’avoir en vue que son propre
+avantage — méprisable.</p>
+
+<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> des Juifs doit être, dans toute
+l’acception du mot, une personne morale.</p>
+
+<p>Et c’est la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s2">LE « <span lang="la" xml:lang="la">GESTOR</span> » DES JUIFS</h3>
+
+<p>Cet organe du mouvement national dont
+à présent seulement nous examinons la
+nature et la tâche, se formera, en effet,
+avant tout autre. Sa formation sera on ne
+peut plus simple. C’est dans la sphère des
+vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué
+le projet, à Londres, que naîtra
+cette personne morale.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> est le point central
+du mouvement juif à son début.</p>
+
+<p>La Société a à remplir une mission
+scientifique et politique. La fondation
+de l’État juif, telle que je l’imagine, implique
+l’existence préalable d’un état de
+choses scientifique moderne. Si aujourd’hui
+nous émigrions de Mizraïm, cela ne
+pourrait pas avoir lieu de la façon naïve
+du temps jadis. Nous nous rendrions
+d’abord autrement compte de notre nombre
+et de notre force. La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>
+est le nouveau Moïse des Juifs. L’entreprise
+du grand vieux <i lang="la" xml:lang="la">gestor</i> des Juifs est
+à la nôtre ce qu’est un superbe vieil opéra
+à un drame lyrique moderne. Nous jouons
+la même mélodie avec infiniment plus de
+violons, de flûtes, de harpes, de violes de
+gambe et de basses, de lumière électrique,
+de décorations, de chœurs, de magnifiques
+ornements, et avec les premiers chanteurs.</p>
+
+<p>Cet écrit doit ouvrir la discussion générale
+de la question juive. Amis et ennemis
+y prendront part, et, je l’espère, non plus
+dans la forme habituelle de défense sentimentale
+et d’insultes basses. La discussion
+doit être approfondie, positive, sérieuse
+et politique.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> réunira toutes les
+manifestations des hommes d’État, des
+parlements, des communautés juives, des
+associations, qui se produiront par la
+parole et par la plume, à la tribune, dans
+les journaux et dans les livres.</p>
+
+<p>De la sorte, la Société apprendra pour
+la première fois et constatera si les Juifs
+veulent déjà et doivent émigrer dans la
+Terre promise. La Société recevra des
+communautés juives du monde entier
+les matériaux pour une vaste statistique
+des Juifs.</p>
+
+<p>Les tâches ultérieures, les études savantes
+sur le nouveau pays, sur ses ressources
+naturelles, le plan uniforme de la migration
+et de l’établissement, les travaux préliminaires,
+la législation et l’administration,
+tout cela devra être approprié au but.</p>
+
+<p>A l’extérieur, la Société doit, ainsi que
+je l’ai dit au commencement, dans la
+partie générale, essayer d’être reconnue
+comme puissance politique constituante.
+Dans la libre adhésion de beaucoup de
+Juifs, elle peut puiser l’autorité dont elle
+a besoin vis-à-vis des gouvernements.</p>
+
+<p>A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des
+Juifs, la Société crée l’organisation sommaire
+indispensable pour les premiers
+temps, la cellule primordiale, pour employer
+un terme d’histoire naturelle, d’où
+doit sortir plus tard l’organisme public de
+l’État juif.</p>
+
+<p>Le premier but est, ainsi qu’il a déjà
+été dit, la souveraineté, assurée sur la base
+du droit international, d’une étendue de
+territoire suffisante à nos légitimes besoins.</p>
+
+<p>Après cela, qu’est-ce qui doit être fait ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s3">LA PRISE DE POSSESSION</h3>
+
+<p>Lorsque les peuples émigraient, dans
+les temps historiques, ils se laissaient porter,
+pousser, jeter par le hasard. Comme
+des essaims de sauterelles, ils allaient, dans
+leur migration inconsciente, s’arrêter n’importe
+où. Car, aux temps historiques, on
+ne connaissait pas la terre.</p>
+
+<p>La nouvelle migration juive doit s’effectuer
+suivant des principes scientifiques.
+Il y a environ quarante ans, les mines d’or
+étaient encore exploitées d’une façon étonnamment
+naïve. Que d’étranges choses
+se sont passées en Californie ! Sur un
+simple bruit, les <i lang="es" xml:lang="es">desperados</i> accouraient
+de toutes les parties du monde, dérobaient
+la terre, se volaient l’or réciproquement et
+le jouaient ensuite tout aussi rapacement.</p>
+
+<p>Et aujourd’hui ! Qu’on regarde l’exploitation
+des mines du Transvaal, Plus
+de vagabonds romantiques. Des géologues
+et des ingénieurs réfléchis y dirigent l’industrie
+de l’or. Des machines ingénieuses
+détachent l’or de ce qui est reconnu
+comme pierre. Peu de chose est abandonné
+au hasard.</p>
+
+<p>De même, le nouvel État juif doit être
+exploré et occupé à l’aide de tous les
+moyens modernes.</p>
+
+<p>Aussitôt que le pays nous sera assuré,
+le vaisseau de prise de possession appareillera
+pour s’y rendre.</p>
+
+<p>Sur le vaisseau se trouvent les représentants
+de la Société et de la Compagnie et
+des groupes locaux.</p>
+
+<p>Les premiers occupants ont trois tâches
+à remplir : 1<sup>o</sup> l’étude exacte de toutes
+les ressources naturelles du pays ; 2<sup>o</sup> l’organisation
+d’une administration rigoureusement
+centralisée ; 3<sup>o</sup> le partage des
+terres. Ces tâches se confondent et veulent
+être remplies d’une manière qui réponde
+au but déjà suffisamment connu.</p>
+
+<p>Une seule chose n’a pas encore été
+éclaircie : à savoir comment la prise de
+possession pourra s’effectuer, en ce qui
+concerne les groupes locaux ?</p>
+
+<p>En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau
+territoire, on procède à son occupation
+de façon encore bien primitive.
+Les occupants se rassemblent à la frontière
+et, à l’heure précise, ils se précipitent
+tous violemment dessus en même
+temps.</p>
+
+<p>Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder
+dans le nouveau pays juif. Les territoires
+des provinces et des villes seront vendus
+aux enchères, non pas pour de l’argent,
+mais pour des travaux à faire. Il aura été
+établi, d’après le plan général, quels sont
+les routes, les ponts, les rectifications de
+rivières nécessaires aux communications.
+On réunira cela par provinces. A l’intérieur
+des provinces, les emplacements des
+villes seront vendus aux enchères de la
+même façon. Les groupes locaux contracteront
+l’obligation d’exécuter le tout convenablement.
+Ils feront face aux dépenses
+par des impôts autonomes. La Société
+sera d’ailleurs en situation de savoir si les
+groupes locaux n’assument pas de trop
+lourdes charges. Les collectivités importantes
+obtiendront de vastes champs d’activité.
+Les grands sacrifices seront récompensés
+par certaines faveurs : des universités,
+des écoles professionnelles, des hautes
+écoles, des laboratoires, etc. Ceux des
+établissements de l’État qui ne pourront
+pas être dans la capitale, seront disséminés
+à travers le pays.</p>
+
+<p>Le propre intérêt de l’acquéreur, et,
+au besoin, les impôts locaux, répondront
+des engagements contractés. Car, de même
+que nous ne voulons ni ne pouvons supprimer
+la différence entre les divers individus,
+de même nous conserverons celle
+qui existe entre les groupes locaux. Tout
+s’enchaîne naturellement. Tous les droits
+acquis seront protégés, tout nouveau développement
+obtiendra l’espace qui lui permettra
+de s’effectuer librement.</p>
+
+<p>Nos gens connaîtront exactement toutes
+ces choses. Ne voulant surprendre ni
+tromper personne, nous ne voulons pas
+non plus nous tromper nous-mêmes.</p>
+
+<p>Tout sera établi d’avance d’une façon
+méthodique. Nos plus vives intelligences
+prendront part à l’élaboration de ce projet,
+que je ne puis qu’ébaucher. Toutes les
+acquisitions sociologiques et techniques
+du temps où nous vivons, et du temps de
+plus en plus avancé où écherra la lente
+réalisation du projet, devront être employées
+dans ce but. Toutes les découvertes
+heureuses, celles qui existent déjà
+et celles qui viendront encore seront à
+utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une
+prise de possession de pays et d’une formation
+d’État sans exemple dans l’histoire,
+et avec des chances de succès comme
+il n’en a jamais existé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s4">LA CONSTITUTION</h3>
+
+<p>Une des grandes commissions devant
+être établies par la Société sera le Conseil
+des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront
+parvenir à rédiger une constitution
+moderne aussi bonne que faire se pourra.
+Je crois qu’une bonne constitution doit
+être d’une élasticité modérée. Dans un
+autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la
+forme d’État qui me paraît la meilleure.
+Je considère la monarchie démocratique
+et la république aristocratique comme les
+plus belles institutions politiques. La forme
+de l’État et le principe de gouvernement
+doivent se trouver dans une opposition
+médiatrice. Je suis un ami convaincu des
+institutions monarchiques, parce qu’elles
+rendent possible une politique permanente
+et représentent l’intérêt, lié à la conservation
+de l’État, d’une famille historiquement
+illustre, née et élevée pour régner.
+Cependant, notre histoire a été si longtemps
+interrompue, que nous ne pouvons
+plus songer à renouer la chaîne de l’institution.
+La seule tentative s’effondrerait
+sous le ridicule.</p>
+
+<p>La démocratie, sans l’utile contrepoids
+d’un monarque, est sans mesure dans
+l’approbation comme dans l’improbation,
+conduit au bavardage parlementaire et à la
+vilaine catégorie des politiciens professionnels.
+Et puis, les peuples actuels ne
+se prêtent pas à la démocratie absolue, et
+je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront
+de moins en moins. La pure démocratie
+suppose notamment des mœurs très simples,
+et nos mœurs se compliquent de plus
+en plus avec le développement des communications
+et la marche du progrès. « Le
+ressort d’une démocratie est la vertu »,
+a dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on
+cette vertu, je parle de la vertu politique ?
+Je ne crois pas à notre vertu politique,
+parce que nous ne sommes pas autrement
+que les autres hommes modernes, et
+parce que, dans la liberté, nous ne tarderions
+pas à lever la crête, comme on dit vulgairement.
+Je considère le referendum
+comme absurde, car, en politique, il
+n’y a pas de questions simples, qu’on
+puisse résoudre par un oui ou par un non.
+D’ailleurs, les masses sont encore pires
+que les parlements, accessibles à toutes les
+croyances erronées et toujours bien disposées
+à l’égard de tous les braillards.
+Devant un peuple assemblé, on ne peut
+faire ni politique extérieure, ni politique
+intérieure.</p>
+
+<p>La politique doit être faite d’en haut.
+Mais, à cet effet, personne ne doit être
+tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et
+chacun voudra monter. De la sorte, il se
+formera, au sein de notre peuple, un puissant
+courant ascendant. Chacun en particulier
+croira seulement s’élever lui-même,
+et par là sera élevée la collectivité. L’ascension
+doit être assujettie à une forme
+morale, utile à l’État et propre à servir
+l’idée nationale.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi je songe à une République
+aristocratique. Cela répond aussi
+à la disposition ambitieuse de notre peuple,
+laquelle, maintenant, a dégénéré en folle
+vanité. Plus d’une ancienne institution de
+Venise est présente à mes yeux. Mais tout
+ce par quoi Venise a péri doit être évité.
+Nous nous instruirons aux fautes historiques
+des autres comme à nos propres
+fautes. Car nous sommes un peuple moderne,
+et voulons devenir le plus moderne.
+Notre peuple, auquel la Société apportera
+le nouveau pays, acceptera aussi avec
+reconnaissance la constitution qu’elle lui
+donnera. Mais là où des résistances se
+produiront, la Société les brisera. Elle ne
+peut se laisser distraire de son œuvre par
+des individus bornés ou mal intentionnés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s5">LA LANGUE</h3>
+
+<p>Quelqu’un pensera peut-être qu’il y
+aura une difficulté dans ce fait que nous
+n’avons plus de langue commune. Nous
+ne pouvons cependant pas parler hébreu
+entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu
+pour demander en cette langue un
+billet de chemin de fer ? Cela n’existe
+pas. Et cependant la chose est très simple.
+Chacun garde sa langue, qui est la chère
+patrie de sa pensée. En ce qui concerne la
+possibilité du fédéralisme de langues, la
+Suisse nous offre un exemple décisif.
+Nous resterons aussi là-bas ce que nous
+sommes à présent, et nous ne cesserons
+jamais d’aimer avec une douce mélancolie
+nos patries, d’où nous avons été écartés.</p>
+
+<p>Les jargons rabougris et corrompus
+dont nous nous servons présentement,
+ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons.
+C’étaient les langues clandestines
+des prisonniers. Nos instituteurs consacreront
+à cela leur attention. La langue
+la plus utile à la circulation générale
+s’établira sans contrainte comme langue
+principale. Notre communauté ethnique
+est particulière, unique ; à vrai dire, nous
+ne nous reconnaissons comme appartenant
+à la même race qu’à la foi de nos
+pères.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s6">THÉOCRATIE</h3>
+
+<p>Aurons-nous donc à la fin une théocratie ?
+Non ! Si la foi nous maintient unis,
+la science nous rend libres. Par conséquent,
+nous ne laisserons point prendre racine
+aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques.
+Nous saurons les maintenir
+dans leurs temples, de même que nous
+maintiendrons dans leurs casernes nos
+soldats professionnels. L’armée et le clergé
+doivent être aussi hautement honorés que
+leurs belles fonctions l’exigent et le méritent.
+Dans l’État qui les distingue, ils
+n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient
+des difficultés extérieures et
+intérieures.</p>
+
+<p>Chacun est aussi complètement libre
+dans sa foi ou dans son incrédulité que
+dans sa nationalité. Et s’il arrive que des
+fidèles d’une autre confession, des membres
+d’une autre nationalité habitent aussi
+chez nous, nous leur accorderons une protection
+honorable et l’égalité des droits.</p>
+
+<p>Nous avons appris la tolérance en Europe.
+Je ne dis même pas cela par ironie.
+L’actuel antisémitisme ne peut passer
+que dans quelques lieux isolés pour de la
+vieille intolérance religieuse. C’est le plus
+souvent, chez les peuples civilisés, un
+mouvement par lequel ils voudraient chasser
+le spectre de leur propre passé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s7">LES LOIS</h3>
+
+<p>Lorsqu’approchera la réalisation de
+l’idée de l’État, la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> fera
+faire, par une commission de jurisconsultes,
+des travaux préliminaires de législation.
+Pour la période de transition, on
+peut admettre le principe que chacun des
+Juifs immigrés devra être jugé d’après
+les lois de son ancien pays. Bientôt, il
+faudra tendre à l’unité de législation.
+Ce doivent être des lois modernes, et là
+aussi il faut employer partout ce qu’il y
+a de meilleur, ce qui peut donner une
+codification modèle, pénétrée de toutes les
+justes exigences sociales du temps présent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s8">L’ARMÉE</h3>
+
+<p>L’État juif est conçu comme État neutre.
+Il n’a besoin que d’une armée composée
+de professionnels — pourvue, à la
+vérité, de tous les moyens modernes de la
+guerre — pour le maintien de l’ordre à
+l’intérieur comme à l’extérieur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s9">LE DRAPEAU</h3>
+
+<p>Nous n’avons pas de drapeau. Il nous
+en faut un. Quand on veut conduire beaucoup
+d’hommes, il faut élever un symbole
+au-dessus de leurs têtes. J’imagine un
+drapeau blanc avec sept étoiles d’or. Le
+champ blanc signifie la vie nouvelle et
+pure ; les sept étoiles sont les sept heures
+d’or de notre journée de travail. Car c’est
+sous le signe du travail que les Juifs s’en
+vont dans le nouveau pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s10">TRAITÉS DE RÉCIPROCITÉ ET D’EXTRADITION</h3>
+
+<p>Le nouvel État juif doit être fondé honnêtement,
+car nous songeons à notre
+honneur futur dans le monde. C’est pourquoi
+toutes les obligations contractées
+dans les anciens lieux d’habitation doivent
+être loyalement remplies.</p>
+
+<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i> et la <i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>
+n’accorderont de voyage à bon marché et
+des faveurs relatives à l’établissement là-bas
+qu’à ceux qui apporteront à leurs
+autorités un certificat disant : « Parti en
+bon ordre. »</p>
+
+<p>Toutes les demandes de droit privé qui
+datent encore des pays abandonnés peuvent
+être plus facilement introduites devant
+les tribunaux de l’État juif que partout
+ailleurs. Nous n’attendrons point
+de réciprocité. Nous ne ferons cela que
+par égard pour notre honneur. De la
+sorte, nos demandes trouveront aussi les
+tribunaux mieux disposés qu’ils ne le sont
+peut-être parfois actuellement.</p>
+
+<p>Il va de soi, d’après ce qui a été dit
+jusqu’ici, que nous livrerons plus facilement
+les criminels juifs que tout autre
+État, jusqu’au moment où nous exercerons
+le pouvoir judiciaire d’après les
+mêmes principes que les autres peuples
+civilisés. Une période de transition est
+donc supposée pendant laquelle nous n’admettrons
+nos criminels qu’après qu’ils
+auront subi la peine. Mais, dès le moment
+qu’ils l’auront subie, nous les admettrons
+sans restriction.</p>
+
+<p>Même pour les criminels, une vie nouvelle
+doit commencer parmi nous.</p>
+
+<p>C’est ainsi que, pour beaucoup de Juifs,
+l’émigration peut être considérée comme
+la terminaison heureuse d’une crise. Les
+mauvaises conditions extérieures, au sein
+desquelles plus d’un caractère s’est corrompu,
+seront améliorées et des hommes
+perdus pourront être sauvés. Je voudrais
+raconter ici succinctement une histoire
+que j’ai trouvée dans un rapport sur les
+mines d’or de Witwatersrand. Un jour,
+un homme arriva au Rand, s’y établit,
+essaya différentes affaires, sans s’occuper
+toutefois de la recherche de l’or. Enfin, il
+fonda une fabrique de glace qui prospéra,
+et il gagna bientôt, par son honnêteté,
+l’estime générale. Alors, après des années,
+il fut subitement arrêté. Il avait commis à
+Francfort, comme banquier, des tromperies,
+s’était enfui, et il avait recommencé
+au delà des mers, sous un faux nom, une
+nouvelle existence. Mais lorsqu’on l’emmena
+prisonnier, les hommes les plus considérables
+vinrent à la gare, lui dirent cordialement
+adieu et au revoir ! Car il
+reviendra. Cette histoire est on ne peut
+plus instructive ! Une nouvelle existence
+peut améliorer même les criminels. Et
+pourtant nous avons relativement très peu
+de criminels parmi nous. Qu’on lise à cet
+effet une intéressante statistique : « La Criminalité
+des Juifs en Allemagne », par le
+docteur P. Nathan, de Berlin, — statistique
+qui a été établie à la demande du
+Comité pour la défense contre les attaques
+antisémites — sur des documents officiels.
+Mais il est vrai que ce travail bourré de
+chiffres part, comme maintes autres « défenses »,
+de l’erreur qui consiste à croire
+que l’antisémitisme peut être réfuté à
+l’aide de la raison. Car on nous hait vraisemblablement
+autant à cause de nos qualités
+que de nos défauts.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="c3s11">LES AVANTAGES DE L’ÉMIGRATION JUIVE</h3>
+
+<p>J’imagine que les gouvernements, volontairement
+ou sous la pression des antisémites,
+accorderont quelque attention à
+cet écrit, et peut-être même, par-ci par-là,
+accueillera-t-on, dès le commencement, le
+projet avec sympathie et en donnera-t-on
+aussi des preuves à la <i lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</i>.</p>
+
+<p>Car, par l’émigration des Juifs, que j’ai
+en vue, on n’a à redouter aucune crise
+économique. De pareilles crises qui devraient
+fatalement se produire à la suite
+des persécutions contre les Juifs, seraient,
+au contraire, empêchées par la réalisation
+de ce projet. Une grande période de prospérité
+commencerait dans les pays actuellement
+antisémites. Ainsi que je l’ai déjà
+dit souvent, une migration intérieure des
+citoyens chrétiens aura lieu dans les positions
+des Juifs, lentement et méthodiquement
+abandonnées. Si non seulement on
+nous laisse faire, mais si encore on nous
+aide, le mouvement sera partout fécond
+en bons résultats. C’est aussi une idée
+étroite, dont il faut se débarrasser, que
+celle qui veut que le départ de beaucoup
+de Juifs ait pour conséquence l’appauvrissement
+des pays abandonnés. Un départ
+par suite de persécutions où, à la vérité,
+des biens sont détruits, tout comme dans
+le désordre d’une guerre, et la retraite
+paisible et volontaire de colons, dans
+laquelle tout peut se passer au grand jour,
+franchement et ouvertement, avec le respect
+des droits acquis et en pleine légalité,
+sous les yeux des autorités et sous le contrôle
+de l’opinion publique, sont deux
+choses bien différentes. L’émigration de
+prolétaires chrétiens dans d’autres parties
+du monde serait arrêtée par le mouvement
+juif.</p>
+
+<p>Les États auraient en outre l’avantage
+que leur commerce d’exportation s’accroîtrait
+puissamment, car, pour longtemps
+encore, les Juifs émigrés là-bas en seraient
+réduits aux produits européens, et devraient
+nécessairement se les procurer.
+Par les groupes locaux, un système de
+compensation équitable serait créé, et,
+pendant de longues années, il faudrait
+encore pourvoir aux besoins ordinaires
+dans les endroits habituels.</p>
+
+<p>L’un des plus grands avantages serait
+sans doute l’allègement social. Le mécontentement
+social pourrait être apaisé pour
+un temps qui durerait peut-être vingt ans,
+peut-être plus longtemps, mais qui, en tous
+les cas, se maintiendrait pendant toute la
+durée de la migration juive.</p>
+
+<p>Le développement, ou, pour mieux
+dire, la solution de la question sociale, ne
+dépend que du progrès des moyens techniques.
+La vapeur a rassemblé les hommes
+dans les fabriques, autour des machines,
+où ils sont pressés les uns contre les autres
+et rendus malheureux les uns par les
+autres. La production est énorme, sans
+choix, sans méthode, conduisant à chaque
+instant à de graves crises, dans lesquelles,
+avec les patrons, succombent aussi les
+ouvriers. La vapeur a comprimé les hommes
+les uns contre les autres. L’application de
+l’électricité les dispersera vraisemblablement
+à nouveau, et, peut-être, les placera
+dans des conditions de travail plus heureuses.
+En tous les cas, les inventeurs
+techniques, qui sont les vrais bienfaiteurs
+de l’humanité, continueront à travailler,
+après comme avant le commencement de la
+migration des Juifs, et, il faut l’espérer,
+à trouver des choses aussi merveilleuses
+que jusqu’à présent, voire même de plus
+en plus merveilleuses.</p>
+
+<p>Déjà le mot « impossible » semble avoir
+disparu de la langue de la technique. Si
+un homme du siècle dernier revenait, il
+trouverait toute notre vie remplie d’inexplicables
+enchantements. Partout où nous
+apparaissons, nous autres hommes modernes,
+avec nos moyens d’action, nous
+transformons le désert en un jardin. Pour
+la création des villes, des années nous
+suffisent là où, aux époques antérieures de
+l’histoire, il fallait des siècles ; l’Amérique
+nous en fournit des exemples nombreux.
+Les distances ont cessé d’être un obstacle.
+Le trésor de l’esprit moderne contient
+déjà des richesses inappréciables, que
+chaque jour augmente. Cent mille cerveaux
+méditent, cherchent sur tous les
+points de la terre, et ce que l’un a découvert
+appartient l’instant d’après à tout le
+monde.</p>
+
+<p>Nous-mêmes, nous voudrions, dans le
+pays des Juifs, utiliser, continuer toutes
+les nouvelles expériences. Et comme, par
+la journée de sept heures, nous en faisons
+une en vue du bien général des hommes,
+nous entendons prendre les devants pour
+tout ce qui concerne les intérêts humains,
+et représenter, comme pays neuf, un pays
+d’expérimentation, un pays modèle.</p>
+
+<p>Après le départ des Juifs, les établissements
+créés par eux resteront où ils
+étaient. Et jusqu’à l’esprit d’entreprise
+des Juifs lui-même sera présent là où il
+est bien vu. Le capital juif mobile cherchera,
+également dans l’avenir, son placement
+là où la situation est bien connue
+de ses possesseurs. Et, tandis qu’à présent,
+à cause de la persécution, l’argent
+juif va joindre à l’étranger les entreprises
+les plus lointaines, il contribuera alors,
+grâce à cette solution pacifique, à l’essor
+ultérieur des pays qui ont été jusqu’ici
+les lieux d’habitation des Juifs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="conclu">CONCLUSION</h2>
+
+
+<p>Dans cet écrit, que j’ai médité longuement
+et souvent remanié, beaucoup de
+choses cependant ont été omises. On y
+rencontre encore toujours des négligences
+nuisibles, des lacunes, et aussi des répétitions
+inutiles.</p>
+
+<p>Le lecteur de bonne foi, assez avisé
+pour ne pas se borner à la lettre qui
+tue, mais qui aura en vue l’esprit qui
+vivifie, ne se laissera pas dégoûter par
+les lacunes. Il se sentira bien plutôt incité
+à consacrer sa perspicacité et sa force
+à l’amélioration d’une œuvre qui n’est
+point personnelle à un seul individu.</p>
+
+<p>N’ai-je pas expliqué des choses qui
+s’entendent d’elles-mêmes et laissé échapper
+des considérations importantes ?</p>
+
+<p>J’ai essayé de réfuter quelques objections,
+je n’ignore pas qu’il y en a encore
+beaucoup d’autres, il y en a d’élevées et de
+terre à terre.</p>
+
+<p>Au nombre des objections élevées se
+trouve celle d’après laquelle la détresse
+des Juifs n’est point la seule qu’il y ait
+dans le monde. Mais je pense cependant
+que nous devons toujours commencer
+à faire disparaître un peu de misère, ne
+fût-ce que, provisoirement, notre propre
+misère à nous.</p>
+
+<p>On peut dire, en outre, que nous ne
+devrions pas créer de nouvelles différences
+entre les hommes, qu’au lieu d’élever de
+nouvelles frontières, nous devrions bien
+plutôt faire disparaître les anciennes, j’estime
+que ceux qui pensent ainsi sont des
+rêveurs dignes d’amour, mais que le vent
+aura déjà dispersé à jamais leurs os, sans
+en laisser de traces, alors que les sentiments
+patriotiques fleuriront encore toujours.
+La fraternité universelle n’est même
+pas un beau rêve. L’ennemi est utile pour
+les suprêmes efforts de la personnalité.</p>
+
+<p>Mais comment ? Les Juifs n’auraient
+sans doute plus d’ennemis dans leur propre
+État ; or, comme ils s’affaiblissent
+dans la prospérité et disparaissent, c’est
+surtout alors que le judaïsme périrait.
+Mon avis est que, comme toutes les autres
+nations, les Juifs auront toujours assez
+d’ennemis. Mais lorsqu’ils se trouveront
+sur leur propre sol, ils ne pourront plus
+jamais être dispersés dans le monde. Aussi
+longtemps que la civilisation ne s’écroulera
+pas, la dispersion des Juifs ne pourra plus
+se répéter. Cette éventualité, un niais seul
+peut la redouter. La civilisation actuelle
+a assez de puissance pour se défendre.</p>
+
+<p>Les objections terre à terre sont innombrables,
+de même qu’il y a aussi plus
+d’hommes terre à terre que d’esprits
+élevés. J’essaie d’avoir raison de quelques
+idées étroites. Celui qui veut se placer
+derrière le drapeau blanc aux sept étoiles
+doit coopérer à cette lutte pour la diffusion
+des lumières. Peut-être la lutte devra-t-elle
+être entreprise tout d’abord contre certains
+Juifs méchants, bornés et sans générosité.</p>
+
+<p>Ne dira-t-on pas que je fournis des
+armes aux antisémites ? Pourquoi ? Parce
+que je conviens de ce qui est vrai ? Parce
+que je ne prétends pas que nous n’ayons
+que des hommes excellents parmi nous ?</p>
+
+<p>Ne dira-t-on pas que j’indique une voie
+par laquelle on pourrait nous nuire ?
+Je le conteste de la façon la plus absolue.
+Ce que je propose ne peut s’exécuter
+que par le libre consentement de la majorité
+des Juifs. On peut nuire à certains
+Juifs individuellement, même aux groupes
+des Juifs actuellement les plus puissants,
+mais jamais plus, par l’État, à tous les
+Juifs. On ne peut plus supprimer l’égalité
+des droits des Juifs là où elle a été consacrée
+par la loi. Car la première tentative
+faite dans ce but jetterait tous les Juifs,
+pauvres ou riches, dans les partis révolutionnaires.
+Déjà, le commencement d’injustices
+officielles contre les Juifs a partout
+comme conséquence des crises économiques.
+On ne peut donc pas, à vrai
+dire, entreprendre grand’chose d’efficace
+contre nous, si l’on ne veut pas se faire mal
+à soi-même. Par là, la haine ne cesse de
+grandir. Les riches n’en éprouvent que
+peu d’effet. Mais nos pauvres ! Que l’on
+demande à nos pauvres, qui, depuis le
+renouvellement de l’antisémitisme, ont
+été épouvantablement <i>prolétarisés</i>.</p>
+
+<p>Quelques Juifs aisés penseront-ils que
+l’oppression n’est pas encore assez grande
+pour émigrer, et que, même lors des
+expulsions violentes, l’on a vu avec combien
+peu d’empressement nos gens s’en
+sont allés ? Oui, parce qu’ils ne savent où
+diriger leurs pas ! Parce qu’ils ne sortent
+d’une misère que pour se précipiter dans
+une autre. Mais nous leur montrons le
+chemin de la Terre Promise. Et contre la
+terrible puissance de l’habitude doit combattre
+la superbe puissance de l’enthousiasme.</p>
+
+<p>Les persécutions ne sont plus aussi
+malignes qu’au moyen-âge. Oui, mais
+notre sensibilité s’est accrue, de sorte que
+nous ne sentons pas la diminution de la
+souffrance. La longue persécution a surexcité
+nos nerfs.</p>
+
+<p>Et, dira-t-on encore : l’entreprise est
+désespérée, même si nous obtenons le
+pays et la souveraineté, parce que seuls les
+pauvres s’en iront ? Eh ! mais ce sont
+justement ceux-là dont nous avons tout
+d’abord besoin ! Les <i lang="es" xml:lang="es">desperados</i> seuls sont
+bons comme conquérants.</p>
+
+<p>Quelqu’un dira-t-il : oui, si cela était
+possible on l’aurait déjà fait ?</p>
+
+<p>Autrefois ce n’était pas possible. Mais
+c’est possible maintenant. Il y a encore
+cent ans, cinquante ans, c’eût été une
+rêvasserie. Aujourd’hui, tout cela est la
+réalité. Les riches qui possèdent une si
+délicieuse vue d’ensemble sur les acquisitions
+techniques, savent très bien tout
+ce qui peut être fait avec de l’argent. Et
+c’est ainsi que cela se passera : justement
+les pauvres et les simples, qui ne se doutent
+point du pouvoir que l’homme a déjà
+sur les forces de la nature, croiront le plus
+fortement au nouveau message. Car ils
+n’ont point perdu l’espérance en la Terre
+Promise.</p>
+
+<p>La voilà, Juifs ! Pas de fable, pas de
+tromperie ! Chacun peut s’en convaincre,
+car chacun apporte là-bas un morceau de
+Terre Promise : l’un dans sa tête, l’autre
+dans ses bras, l’autre enfin dans son bien
+acquis.</p>
+
+<p>Maintenant, cela pourrait paraître
+comme une entreprise de lente réalisation.
+Même dans le cas le plus favorable,
+le commencement de la fondation de
+l’État se ferait encore attendre nombre
+d’années. Pendant ce temps, les Juifs
+seront raillés, battus, écorchés, pillés et
+assommés dans mille endroits à la fois.
+Non, il suffit seulement que nous commencions
+à réaliser le projet, pour que
+l’antisémitisme cesse aussitôt et partout.
+Car c’est la conclusion de la paix.</p>
+
+<p>La nouvelle de la formation de la
+<i lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</i>, lorsque cette dernière
+pourra être considérée comme un fait
+accompli, sera portée en un jour, par
+l’étincelle de nos fils, aux points les plus
+éloignés du globe.</p>
+
+<p>Et aussitôt, on sentira l’allègement. Sur
+l’heure, se produira, dans notre bourgeoisie,
+l’écoulement de la surproduction en
+intelligences moyennes. Cette surproduction
+s’en ira là-bas, dans notre organisation
+initiale, former nos premiers ingénieurs,
+nos officiers, nos professeurs, nos
+employés, nos avocats, nos médecins. Le
+mouvement se continuera rapidement et
+cependant sans secousse. On priera dans
+les temples pour la réussite de l’œuvre.
+Mais dans les églises aussi ! C’est la fin
+d’une vieille oppression sous laquelle tous
+ont souffert.</p>
+
+<p>Mais, tout d’abord, il faut que la lumière
+se fasse dans les cerveaux. Il faut
+que la pensée vole jusqu’aux derniers nids
+lamentables où habitent les nôtres. Ils se
+réveilleront de leur rêve brumeux. Car
+pour nous tous commencera une vie nouvelle — avec
+de nouvelles destinées. Il
+suffit que chacun pense à soi, pour que le
+courant se développe, impétueux.</p>
+
+<p>Et quelle gloire attend les champions
+désintéressés de cette cause !</p>
+
+<p>C’est pourquoi je crois qu’une génération
+de Juifs admirables sortira de terre.
+Les Macchabées ressusciteront.</p>
+
+<p>Je répète une fois encore le mot du commencement :
+« Les Juifs qui le veulent
+auront leur État. »</p>
+
+<p>Nous devons enfin vivre en hommes
+libres sur notre propre motte de terre et
+mourir tranquilles dans notre propre patrie.</p>
+
+<p>Le monde sera délivré par notre liberté,
+enrichi de nos richesses et grandi de notre
+grandeur.</p>
+
+<p>Et ce que nous tenterons là-bas en vue
+de notre prospérité particulière agira puissamment
+et heureusement, au dehors,
+pour le bien de l’humanité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h i">Portrait de Théodore Herzl</td>
+<td colspan="2" class="bot r i"><div>Frontispice</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h top03"><span class="sc">Introduction</span>, par Baruch Hagani</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#intro1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">Préface</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#preface">33</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">Introduction.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#intro2">41</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">CHAPITRE I. — Considérations générales</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">69</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2 top03">La question juive</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s1">71</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Essais de solution tentés jusqu’à ce jour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s2">76</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Des causes de l’antisémitisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s3">81</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Conséquences de l’antisémitisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s4">85</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le projet</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s5">88</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Palestine ou Argentine ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s6">94</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le besoin, l’organe, les relations</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1s7">96</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">CHAPITRE II. — La <span lang="en" xml:lang="en">Jewish Company</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">101</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2 top03">Traits principaux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s1">103</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Affaires immobilières</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s2">105</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">L’achat de la terre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s3">108</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les constructions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s4">110</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Habitations ouvrières</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s5">112</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les ouvriers non professionnels
+(<i lang="en" xml:lang="en">unskilled labourers</i>)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s6">115</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">La journée de sept heures</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s7">117</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">L’assistance par le travail</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s8">122</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le marché</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s9">125</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Autre catégorie d’habitations</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s10">128</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">De quelques formes de la liquidation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s11">130</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les garanties de la Compagnie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s12">137</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">De quelques travaux de la Compagnie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s13">142</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Impulsion industrielle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s14">145</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les artisans</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s15">149</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">L’opération financière</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s16">150</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les groupes locaux (<i>Transplantation</i>)</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s17">159</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">La migration par groupes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s18">161</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Nos Pasteurs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s19">165</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les hommes de confiance des groupes locaux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s20">166</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les plans des villes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s21">169</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">L’émigration des classes moyennes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s22">171</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le phénomène de la foule</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s23">173</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Notre « matériel humain »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s24">183</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Petites habitudes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2s25">186</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">CHAPITRE III. — La « <span lang="en" xml:lang="en">Society of Jews</span> » et l’État juif</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">189</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2 top03">« <span lang="la" xml:lang="la">Negotiorum Gestio</span> »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s1">191</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le « <span lang="la" xml:lang="la">Gestor</span> » des Juifs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s2">199</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">La prise de possession</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s3">202</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">La constitution</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s4">207</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">La langue</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s5">211</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Théocratie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s6">213</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les lois</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s7">214</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">L’armée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s8">215</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Le drapeau</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s9">216</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Traités de réciprocité et d’extradition</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s10">217</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h2">Les avantages de l’émigration juive</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3s11">220</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top03">Conclusion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#conclu">227</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE</span> 31 <span class="xsmall">MAI</span> 1926<br>
+<span class="xsmall">PAR F</span>. <span class="xsmall">PAILLART A<br>
+ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>).</p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><span class="g">LIBRAIRIE LIPSCHUTZ</span><br>
+28, <span class="sc">Rue Lamartine</span>, PARIS (IX<sup>e</sup>)<br>
+Téléph. : Trudaine 24-33     R. C. Seine 79.725</p>
+
+<p class="b">Extrait de notre Catalogue :</p>
+
+<table>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Benamozegh</span> (Élie). <b>Morale Juive et Morale Chrétienne.</b>
+Un beau volume in-8 de <small>XVI</small>-342 pages sur papier vélin
+à la forme. Cartonné.</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>30</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="p2"><span class="small">Les récents travaux de l’exégèse critique et historique ont
+considérablement modifié le point de vue des savants sur les
+origines chrétiennes. Ils ont éclairci d’un jour tout nouveau la
+séparation opérée entre le Judaïsme et le Christianisme et la
+position respective des deux religions. L’œuvre d’<i>Élie Benamozegh</i>
+représente la contribution inappréciable d’un savant juif éminent
+et elle projette une lumière décisive dans l’étude des sources
+évangéliques. Jamais les influences qui ont agi dans la rédaction
+des premiers documents du christianisme et la constitution
+de sa morale et de sa théologie, n’avaient été analysées
+d’une façon plus pénétrante. L’apologie du Judaïsme qui s’en
+dégage est d’une solidité incomparable. Au moment où le rôle
+de l’apôtre Paul se trouve placé par les exégètes au premier
+rang des données historiques certaines en ce qui concerne la
+fondation du Christianisme, le volume de Benamozegh apporte
+sur les doctrines pauliniennes, dans leurs rapports avec le
+Judaïsme, une critique extrêmement serrée et d’une rare originalité.
+Une étude sur l’Islamisme complète ce remarquable ouvrage</span>.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Danon</span> (Abraham). <b>Contribution à l’histoire des Sultans
+Osman II et Mouçtafa I<sup>er</sup>.</b>
+Texte français, hébreu,
+arabe et turc (ce dernier en caractères hébraïques). Un
+vol. in-8, tiré sur les presses de l’Imprimerie Nationale.</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>12</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="p2"><span class="small">Cet ouvrage du regretté Grand-Rabbin de Turquie raconte,
+dans tous ses détails, et à l’aide de <i>documents inédits</i> hébraïques,
+arabes et turcs, en prose et en vers, les péripéties du premier
+assassinat commis en 1622 sur la personne d’un sultan, et la
+substitution violente d’un souverain à un autre. Cette date
+marque le véritable début de la décadence de la Turquie. Les
+grands historiens Hammer, Jorga, etc., qui pourtant ont
+rapporté ce tragique épisode, n’ont pas connu les manuscrits
+sur lesquels est basé cet ouvrage et qui, à tous les points de
+vue, offrent un intérêt remarquable</span>.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Elmaleh</span> (Abraham). <b>Nouveau dictionnaire hébreu-français</b>
+contenant :</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="p2">1<sup>o</sup> La nomenclature et la traduction de tous les mots
+hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, la littérature
+talmudique et post-talmudique, dans le Rituel des
+Prières journalières, dans les littératures hébraïques du
+moyen âge, moderne et contemporaine ;</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="p2">2<sup>o</sup> L’explication, suivant les commentaires les plus
+accrédités, des passages bibliques présentant quelque
+difficulté ; etc., etc.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="p2">Grand volume in-8<sup>o</sup> de plus de 1700 pages, cartonné.</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>175</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+</table>
+<hr>
+
+
+<table>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Fleg</span> (Edmond). <b>Le Mur des Pleurs</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>9</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">—   <b>Le Psaume de la Terre Promise</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>3</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Kompert</span> (Léopold). <b>Scènes du Ghetto.</b> Contes juifs</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>10</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Meiss</span> (Grand-Rabbin Honel). « <b>Moschelich</b> ». Contes
+d’avant-guerre. (Recueil savoureux de contes juifs
+d’Alsace)</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>8</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Bloch</span> (Grand-Rabbin Isaac). <b>Inscriptions tumulaires
+des anciens cimetières d’Alger</b>, recueillies, traduites,
+commentées et accompagnées de notices biographiques</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>20</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">—   <b>Les Israélites d’Oran, de 1792 à 1815</b>, d’après
+des documents inédits</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>10</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">—   <b>Petit Catéchisme Israélite</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>1</b><span class="d2"><b>.25</b></span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">—   <b>Le Judaïsme et la Femme</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>3</b><span class="d2"><b>.50</b></span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">—   <b>Les Fils de Samson.</b> <i>Histoire juive</i></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>7</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Clemenceau</span> (Georges), <i>ancien Président du Conseil</i>. <b>Au
+pied du Sinaï.</b> Contes juifs</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>6</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Bloy</span> (Léon). <b>Le Salut par les Juifs</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>3</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Jacobowski</span> (L.). <b>Werther le Juif.</b> <i>Roman</i></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>9</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Arnaud</span> (Camille). <b>Essai sur la condition des Juifs en
+Provence, au Moyen Age</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>5</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Eizenstein</span> (J. D.). <b>Ozar Israel.</b> Encyclopédie en hébreu
+de toutes les matières concernant les Juifs et le Judaïsme.
+Très important ouvrage embrassant tous les domaines
+de la culture juive.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="p2">10 volumes petit in-40,
+formant un ensemble de
+4.000 pages de texte à 2 colonnes, reliés toile pleine et
+livrés dans un étui</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>650</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Lewner</span> (I. B.). <b>Kol Agadoth Israel.</b> Recueil de toutes les
+Agadoth, depuis la création du Monde jusqu’aux temps
+modernes. 5 tomes en 2 vol. rel. toile. <i>Texte hébreu</i></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>80</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Maïmonide</span>. <i>Morê Nebu’him</i>. <b>Le Guide des Égarés.</b> Trad.
+hébraïque du texte arabe par Rabbi J. Al-Harizi, avec
+annotations critiques par le D<sup>r</sup> Scheyer. Publié pour la
+première fois d’après un ancien manuscrit de la Bibliothèque
+Nationale de Paris. 3 volumes</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>100</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Fridman</span> (Grand-Rabbin L.). <b>Méthode autodidactique
+de langue hébraïque</b></td>
+<td class="bot r w3"><div><b>6</b><span class="d2"><b>.50</b></span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Ventura</span> (M.). <b>Cours d’initiation à la Lecture Hébraïque</b>,
+d’après la méthode syncrétique. (Avec illustrations)</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>5</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Karpeles</span> (G.). <b>Histoire de la littérature juive.</b> Trad. p.
+Isaac Bloch et Émile Lévy</td>
+<td class="bot r w3"><div><b>60</b><span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+</table>
+<hr>
+
+
+<p class="noindent i">Vient de paraître :</p>
+
+<p class="c xlarge">LA BIBLE
+EN TABLEAUX</p>
+
+<p class="c">Un monument de l’art moderne
+palestinien</p>
+
+<p class="c">GRAVURES EN COULEURS<br>
+(31 1/2 × 36 1/2 cm.)</p>
+
+<p class="cc">reproduites en fac-similés
+d’après les dessins originaux de<br>
+<span class="large">ABEL PANN</span><br>
+de Jérusalem</p>
+
+<p class="i">1<sup>er</sup> volume paru :</p>
+
+<p class="h">DU DÉLUGE JUSQU’A LA DESTRUCTION
+DE SODOME ET GOMORRHE.</p>
+
+<table>
+<tr><td>En souscription.</td>
+<td>Prix : $ <b>10</b>. —</td></tr>
+<tr><td>Édition de luxe, pleine reliure cuir.</td>
+<td>Prix : $ <b>50</b>. —</td></tr>
+</table>
+<p class="c i small">Envoi franco d’une notice illustrée, sur simple demande.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78478 ***</div>
+</body>
+</html>
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