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H. + + + + +LE CLAVECIN HANTÉ + + +Depuis toujours, le père Laquinte, dit «Guignagauche», guidait les +visiteurs dans le vieux château de Senin-les-Ruines dont les tours +ébréchées s’imposaient altièrement sur les ondulations de la plaine +picarde. + +Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait les pierres +historiques d’une voix nasale de marionnette qui sonnait bizarrement +dans le silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait +selon l’importance des visiteurs; ses propos devenaient même fort +intéressants quand l’auditoire était de marque. + +Les articles sur le château de Senin qui paraissaient quelquefois en des +revues anglaises ou allemandes, n’oubliaient pas de mentionner le vieil +original. + +A part ces fonctions que l’isolement du village rendait intermittentes, +le père Laquinte exerçait celle de rebouteux; ses drogues guérissaient, +incontestablement, des maladies réputées incurables. Cela lui avait valu +plusieurs condamnations pour exercice illégal de la médecine et une +renommée inquiétante de «j’teux d’sorts». Les paysans le craignaient et +haïssaient. Même ceux qu’il avait sauvés s’écartaient de son chemin. + +Et puis il recevait des journaux d’Allemagne! Les gamins de l’école, au +crépuscule, gibecières ballantes, lui criaient de loin: «A pouille +l’Alboche!...» + +Des années et des années auparavant, il était arrivé à Senin avec une +charretée de vieux meubles baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui. +Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, prenait vite une +bizarre expression de menace qui décourageait les questionneurs. + +Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux ruines, dans une chaumière +encombrée de bouquins, de paperasses, de verreries chimiques. + +La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes clartés rouges. Alors, +dans le village endormi, quelque cultivateur, se relevant pour soigner +des bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées de fumier: + +«V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison!» + + * * * * * + +A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures voisines +annoncèrent des triomphes français en Alsace-Lorraine. On plaignait les +gars du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, on savait en +Belgique: ils ne seraient pas, les pauvres! à la reprise de Strasbourg +et Metz!... Puis ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement +démenties d’abord... Nos troupes, désordonnées, mélangées, repassèrent +au carrefour où, trois semaines auparavant, on avait été les acclamer... +Les populations du Nord, en fuite, disaient sans faire halte le désastre +immense et que, là-bas, leurs chaumières n’étaient plus que des poutres +brûlées joignant des murs en ruines... + +Senin voulut rester d’abord... Mais, un matin, la brise apporta les +aboiements précipités du canon. Du sommet abrupt que le vieux château +terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, sur l’horizon, +d’immenses fumées à reflets écarlates... + +Alors les courages fondirent. Les femmes criaient. Les tocsins se +répondaient sur l’immense campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent +frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, au hasard de la +fête. On tâcha d’emmener le bétail. On eût voulu emporter les champs, +les vergers... C’était un désordre pathétique... + +Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure mal famée, parmi ses +livres et ses drogues, tranquille, louchant, dédaigneux, malgré le +fracas ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes... + +«V’là Guignagauche qui veut faire camarade avec les Boches!» criaient +des vieilles. Et elles jetèrent des cailloux dans la fenêtre du «j’teux +d’sorts». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, troussant leurs +cottes. + +... Au crépuscule, les routes brumeuses furent submergées d’uniformes +gris. Cette invasion, bruyamment, bonassement, avec une confiance +hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, l’étreignit, moussa +entre les chaumières... + + * * * * * + +Le père Laquinte fut interrogé par l’«oberst» commandant le régiment +bavarois qui allait passer la nuit à Senin. Cet officier supérieur, +gras, la taille amincie par un corset, le visage rond et rasé, les +cheveux teints, les pommettes rougies à peine et les lèvres un peu plus, +avait un roulement de hanches féminin et des manières précieuses. + +Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux mains énormes et baguées +bizarrement, ne le quittait guère et sentait le musc. + +Dans le régiment on surnommait l’oberst «la Poupée»; et le lieutenant +«la Gazelle» à cause de son musc. + +Dans les bagages de l’oberst se trouvaient une grande quantité de livres +et de brochures ayant trait aux curiosités artistiques et archéologiques +du Nord de la France. + +Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois rauque et mignarde: + +«Regardez toute cette librairie qui me suit:... Et pourtant vos sales +journaux écrivaillent que nous sommes des barbares!... Monsieur l’expert +des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa puissante épée dans une +main et, dans l’autre, un livre! Notre puissance combative s’associe à +une extrême civilisation et en est un des aspects, une des clartés... +Mais cette photo reproduite par cette revue... là... n’est-elle pas +votre effigie? Oh! nous avons de la chance! Il paraît que vous êtes une +curiosité locale! Nous allons donc visiter ces ruines d’une façon +intéressante... Veuillez nous guider.» + +Et un feldwebel, ajouta, en bousculant violemment le vieillard: + +«Marche devant!...» + +Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine son petit visage sec se +plissa-t-il davantage autour de ses yeux louchant, à peine les fanons de +son cou s’empourprèrent-ils. + +Il commença à gravir la rude côte devant l’oberst, le lieutenant et une +dizaine d’officiers. + +Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, devenait une +immense étendue de campagne où les moissons ondoyaient jusqu’aux forêts +indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus qu’un jouet minuscule avec +son clocher, ses rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit... + +Enfin, le sommet!... Une passerelle menait aux ruines par-dessus un +grand fossé marécageux où coassaient des grenouilles centenaires. + +Une énorme tour, presque intacte, offrit les marches creusées de son +escalier tournant... + +Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications avec son nasillement +monotone, automatique, où subsistait l’accent du pays. Les Germains +écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, interrogeaient, +remerciaient... + +En les grandes salles sonores, sombres, parfois d’étroites meurtrières +leur montraient l’étendue indistincte de la plaine où rougeoyait le +soir. + +Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient irrégulièrement... + +La plus haute salle était si vaste que même un midi ensoleillé y +laissait de l’ombre, si haute qu’au-dessus de soi on sentait, on +entendait, sans les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui y +nichaient... Là, spécialement, le silence, l’obscurité, l’atmosphère, +étaient étranges... + +En entrant, les officiers se turent, soulevèrent leurs fourreaux de +sabre... + +La voix de Polichinelle du vieux guide crépita: + +«Vous êtes ici en ce qui constituait le salon de la dernière comtesse de +Senin, guillotinée, en 1793, à cause de son amitié pour +Marie-Antoinette, reine de France. Elle était très belle. Elle avait +beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle réunissait en ce château les +grands esprits de l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, les +peintres... Cette pièce, que vous voyez si délabrée, a contenu les gens +les plus fameux de la Régence et du règne de Louis XVI. Ah! si ces +pierres pouvaient parler! + +--Qu’est-ce que c’est, là?... Ce vieux clavecin... lamentable avec son +clavier édenté et ses cordes tordues?...» demanda «La Gazelle», le suave +lieutenant de l’oberst. + +Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement. + +«Ce clavecin?... oh, c’est la légende du château... ou plutôt pas une +légende, Vos Excellences, non... une suite de faits mystérieux, oui, +mystérieux..., quoique _nettement constatés_ par les gens les plus +capables... Voilà: vers 1780, un de vos compatriotes, le chevalier +Gluck, vint en France où il fit fureur... La reine Marie-Antoinette le +protégea contre les partisans de son rival Piccini... Mais de nobles +officiers bavarois connaissent aussi bien que les lettrés français les +querelles des Gluckistes et des Piccinistes! Cela appartient à +l’histoire de la musique et Munich est la cité de tous les arts!... Or, +la comtesse de Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier +Gluck... Le comte, qui courait les gueuses de Paris et passait ses nuits +dans les maisons de jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort libre. +Et Gluck rejoignait souvent la comtesse en ce château, dont il devint un +familier... Il passait quelquefois deux jours et une nuit en chaise de +poste pour être ici quelques heures... Il était épris corps et âme de la +comtesse... Il préférait un regard d’elle à ses plus grands succès de +compositeur... Des livres marquent même qu’elle fut la seule passion de +sa vie et son suprême regret au seuil de la mort... Et ils ne se +trompent pas, ces livres, allez!... Nous en sommes sûrs, ici à Senin!... +Car, la nuit qui suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, le +chevalier Gluck _revient_ ici, en habit de la cour... Oui, Excellences, +il _revient_!... et pas d’erreur, ni d’hallucinations!... C’est bien +lui!...» + +Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une façon intense. +L’obscurité, presque totale, était menaçante. De l’angoisse, comme +laissée là par autrefois, frissonnait entre les pierres humides... + +--Oui, il _revient_ dans cette salle et il joue les motifs préférés de +son amie sur ce clavecin qui, alors, se trouve bon comme jadis et qu’à +cause de cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici... Oh, c’est bien +Gluck, allez!... Gluck tel que sur les gravures... Bien des gens, qui ne +croyaient pas, l’ont guetté _et l’ont vu_!... Il est transparent comme +de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper... Et on entend le clavecin +nettement..., de si beaux airs!... Aussi vrai que nous sommes là?... Et +tenez, Excellences, c’est justement ce soir l’anniversaire en question!» + +Le père Laquinte murmura seulement ces derniers mots. + +Dans les ténèbres, maintenant profondes, de la vieille tour, le vent +nocturne grondait... + +«De la lumière...» ordonna nerveusement l’oberst. + +Aux mains de plusieurs officiers, des cônes électriques parurent, +projetèrent des ronds pâles sur les pierres. + +Et «La Poupée» ajouta: + +«Les légendes ont parfois une intéressante part de vérité! Rappelez-vous +celle de l’Atlantide, qui semblait une diablerie de nourrice, et qui est +devenue une réalité historique!... La ville d’Ys, à la pointe ouest de +l’Europe, a parfaitement existé!... Or, nous avons ce soir une occasion +superbe d’examiner une curieuse légende... et de faire une politesse à +l’auteur génial d’_Iphigénie_!... Soupons dans cette salle! Notre +régiment qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à une conversion du +corps d’armée vers l’est, est ici, jusqu’à demain au moins, bien +tranquille... Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne... +L’ami, trouvez le nécessaire dans le village!...» + +Et, se tournant vers «La Gazelle», le commandant bavarois ajouta: + +«Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz?» + + * * * * * + +Le père Laquinte fit généreusement enfoncer par la soldatesque teutonne +les portes des maisons. Il indiqua les meilleures caves, les étables +riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes où les habitants +avaient enfoui des objets précieux. + +Il fut populaire et obéi... + +Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter et transporter au +sommet du château, un énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui +voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de minuit... + +... Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, en un coin de la +grande salle hantée où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient des +lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de mangeaille, s’alcoolisaient, +tuniques ouvertes, accoudés lourdement. + +La brume nocturne entrait, malgré les planches appliquées contre les +meurtrières. On avait chassé les oiseaux de nuit. Les pierres +suintaient. L’air sentait la cave, le rhum, le cigare et, soudain, le +musc, quand, d’un délicat foulard, «La Gazelle» s’essuyait les tempes... + +Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait sur le roulement lointain de +la canonnade. D’un clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, +illusoire peut-être, montait en vibrant à travers les murailles... + +Au village, le régiment était ivre. Depuis les plaines belges il n’avait +pas encore trouvé de vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres. +Ces hommes habitués aux beuveries de bière absorbaient ces alcools +français comme du léger liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle, +ronflant, vomissant... + +... Le commandant bavarois discourait, les yeux vagues: + +«Minuit bientôt, Messieurs... La matérialisation de choix que nous +attendons, se produira-t-elle?... Nous sommes persuadés que non, à cause +de notre grand sens scientifique... Mais, qui sait?... peut-être!... Ah! +on en arrive vite à ces limites de la pensée: _peut-être... qui +sait!..._ Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en qui leur +Shakespeare incarna l’âme germanique: «Il y a plus de choses au ciel et +sur la terre que les philosophes n’en rêvèrent jamais!...» Grâce à ce +bonhomme qui louche et à cette attente puérile de Gluck, notre +imagination contemple le Versailles de Marie-Antoinette et toute cette +époque française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour savoir la +douceur de vivre... Versailles!... La cour admirable... le Trianon, les +bergeries, les menuets au clair de lune, les philosophes, les querelles +entre Gluckistes et Piccinistes... Antoinette! «... _O toi qui, dans tes +mains, portes aussi ta tête, rose et lis transformés en un bouquet de +fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir!_...» chanta leur +poète, dont l’art et le sang savent cette époque à laquelle nous voici +par notre violent rêve... Ah! l’heure est exquise pour nous Bavarois +raffinés... Mais à qui devons-nous cette joie intellectuelle?... à la +Force!... à nos canons!... Buvons au Kaiser!... Hoch!... Hoch!...» + +Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, et péniblement, le +geste du toast. Ils se sentaient lourds d’une singulière langueur... le +corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, capables de dialoguer +mieux qu’à l’ordinaire, impuissants à tout effort physique... État +agréable, après tout... + +Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait encore. C’était, +prématurément, l’horreur des nuits de novembre. Les heurts de la +canonnade se percevaient mieux. + +L’oberst, la main renversée, petit doigt en l’air, regardait sa +montre-bracelet. + +«Minuit moins deux...» + +Tous les regards se portèrent obliquement vers la silhouette du clavecin +hanté, indistincte dans la pénombre... + +Il y eut un silence. Les respirations inclinaient les flammes des +dernières bougies... + +A travers les pierres de la tour, le premier coup de minuit vibra... le +second... le neuvième..., le douzième... + +Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille salle... Rien... rien... + +Mais les officiers contemplaient, hébétés, un rêve intérieur... + +L’oberst, sans bouger, les paupières lourdes, murmura: + +«Décidément, pas de Gluck... pas de Gluck... pas de Gluck... Il n’est +qu’une illusion... Mais les illusions ne sont-elles pas des réalités que +nous constatons mal!... Où est la vérité?... Qu’est la substance?... +L’atome possède-t-il plus qu’une existence hypothétique?... Le +percevons-nous?... Problème et encore problème!... Et sans fin... +Allons, il faut tout de même nous diriger vers nos cantonnements, en +bas... Non qu’une attaque de nuit soit à prévoir, loin de là... Mais nos +bougies défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son amie la +comtesse... levons-nous!... et descendons...» + +En les officiers l’esprit de discipline luttait contre +l’engourdissement. Ils allaient se lever... + +Quelques bougies encore moururent en grésillant. Les ténèbres étaient +presque complètes... + +Soudain, la voix du père Laquinte susurra: + +«Écoutez!...» + +Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise silhouette du +clavecin!... On n’en avait pas perçu les premières notes, mais, +maintenant, elle se détachait, faible, claire, répétée par de menus +échos... + +Hallucination?... Non... il n’y a guère d’hallucinations collectives... +Alors?... un mort jouait-il du clavecin, là?... Glacés de peur, les +Bavarois sentaient croître encore, et leur bizarre prostration physique, +et leur faculté de penser vite, clairement, tumultueusement... + +Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant clair avant de s’éteindre, +projeta quelques vives clartés vers le clavecin: on y vit _une +silhouette en culotte courte et grand manteau de jadis... Les mains +jouaient!_... + +Elles s’arrêtèrent... La mélodie cessa net, puis reprit, scandaleusement +moderne sembla-t-il aux officiers qui voulurent en vain se dresser, +protester... mais distinguent-ils le réel du rêve?... Non, puisqu’ils +entendent les cordes du clavecin éclater avec un vacarme terrible... Oh +oui, les cordes... Ce sont elles qui explosent, elles qui tonnent, qui +tonnent... + +Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de s’endormir!... + + * * * * * + +... Le père Laquinte termina ainsi ses explications au colonel du +régiment français qui, si facilement, venait de reprendre +Senin-les-Ruines en une attaque de nuit: + +«Oui, mon colonel, le jus de pavots dont j’avais arrosé leur mangeaille +les a grisés, puis endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium... Un +instant, j’ai cru la dose trop faible... mais ma vieille boîte à +musique, et moi au clavecin, en culotte cycliste et cape de berger, ont +fait l’affaire... Juste à temps, car, après avoir joué le grand air +d’_Orphée_, la serinette se mettait à moudre la valse de _Faust_! et +votre attaque commençait son tapage... Quant aux soldats ils étaient +tous fin saouls dans le village, et je savais bien que sans leurs +officiers... Comment, mon colonel?... j’aurai la croix d’honneur... +moi?... moi?... oh! mon colonel...» + + + + +L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE + + +Je peux maintenant écrire la raison du suicide, jusqu’ici inexpliqué, de +mon ancien condisciple de Condorcet, le grand biologiste Athanase Gille, +qui se supprima à moins de cinquante ans et tandis que l’univers +scientifique commençait à s’incliner devant son génie après l’avoir +longtemps contesté... + +«Crise de neurasthénie aiguë» prétendirent les gazettes, courtoisement. + +Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...» + +Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus +remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son +anéantissement... + +... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos +études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le +merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles +légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il +voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits +exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’_Iliade_, l’_Odyssée_, +dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et +Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui, +comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une +mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe +toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le +vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont +qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?... +l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’_un aviateur_! car +l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les +merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être, +notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis +par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout +fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est +pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des +échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus, +et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des +ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux +grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque... +Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement +récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve +d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des +ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th. +Wood, Silbermann, Cantagallo... + +Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres +ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour +laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands +maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment +que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout +Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante +conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans +les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue +robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les +triangles polychromes du macrocosme... + +Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très +bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me +prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la +pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par +bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en +s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses +vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge +jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je +revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un +peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa +voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin! + +Il disait, avec son accent enthousiaste: + +«Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille +Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité... +Ys _exista_!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme +emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de +Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre +coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée +basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes, +là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et +elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que +jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en +bateau, _au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis +d’Ys_... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec +un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots +laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop +géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux +cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...» + +En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une +perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, +qui ne pouvaient être des rochers... + +«Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce +distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte +d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en +vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux +d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que +notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de +la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent +pendant certaines nuits d’hiver?...» + + * * * * * + +... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine +d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase +Gille. + +Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment +petits. + +«Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible, +m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de +le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres +des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de +bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette +besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même +y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à +Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime +métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la +surface du globe...» + +En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums, +créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de +les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de +thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux +desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement +utiles à la création de ces remèdes souverains!... + +... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien +compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente... + +Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les +yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans +forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de +chimie... + +Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me +parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la +tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes +qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes +du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et +d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs, +mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de +leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus +décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages, +volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la +facile clef... + +Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me +vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon, +Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle... + +Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes +lettres demeurèrent sans réponse... + +Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de +Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses +expériences... + +... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi: + +«Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est +formidable... _J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de +Longue Vie!_... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la +jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de +penser, d’agir... la jeunesse!... + +«Oui, j’ai retrouvé ce secret!... _trouvé_, plutôt un nouveau secret car +les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le +rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et +correspondant à leur avance mentale. + +«Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories +scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien. + +«En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé, +analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre». + +«Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de +solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un +organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me +donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et _vivants_. Mes +sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur +de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies +torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un +fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique, +mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums +rajeunisseurs forment un ensemble _polyvalent_, c’est-à-dire capable de +rendre à _tous_ les organes leur force primitive, soit directement soit +grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule +unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme +de sérums spécialement composée pour lui. + +«Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le +rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au +terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets +périrent. Mais ils mouraient _guéris de la vieillesse_ et ayant repris +complètement l’aspect physique de l’âge adulte. + +«Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu. +La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque +aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en +cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre... +Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de +penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur... +Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à +franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie +aussi un instant arrive toujours où il faut risquer... + +«J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui, +de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient... + +«Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les +poussèrent dans un auto. + +«Ces trois sujets étaient extrêmement différents. + +«L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de +demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse, +savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources +monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste +quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu +en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence +de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent +pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des +entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de +Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le +soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes». + +«Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et +de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé +à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à +celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de +tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques, +ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses +opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir. + +«Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait +brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle +abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du +grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni... +Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la +misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, +un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile, +alors que les infirmités l’accablaient... + +«Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales +successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections +intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces +trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur +vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une +suffisante justification morale de l’entreprise... + +«Un mois après, _deux jeunes hommes et une adolescente_: EUX! allaient +et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!... + + * * * * * + +«Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux. + +«Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre, +ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et +l’expérience, et ce fut le tragique de la chose... + +«Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis _nous_ car mes +aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent +assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux +générations s’additionnaient en ces trois _surhumains_... Leur puissance +d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils +comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse +ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes +merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était +d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le +plus intense du mot... + +«Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides +de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le +resplendissement complet de leur génie qu’_en une seconde existence_, +séparée de la première non par la mort mais par une régénération +scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?... +Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent +pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors, +centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les +_Surhumains_ rêvés par Nietzsche!...» + +«J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple +divertissement, _Paul_ se mit à sculpter dépassent ceux de la grande +époque grecque... Va les voir, et juge!... + +«En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux; +en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc. + +«_Pierre_ acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale, +grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette +lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et +signait d’un pseudonyme. + +«Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui +guident le Monde!... + +«_Ève_?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les +grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies, +resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle +assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle +transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette +rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au +cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch, +Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde +musique, sa voix!... + +«Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi +pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances +séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes +les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les +phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a +contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle +quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage; +ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez +moi... + + * * * * * + +«Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé +à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers. + +«Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni: +moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à +m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image +ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque +je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là, +devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour +Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu +dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain, +surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle +est inimaginablement belle!... + +«Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour +moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?... +peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin +scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse +intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu +souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par +exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais _causé_ qu’avec elle... + +«Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension +s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus +en faire justice... + +«Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois +«recréatures». + +«Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse +devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou +Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence +religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et +marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un +acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée, +car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la +beauté devient une toute-puissante morale. + +«--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers! +dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il +suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine, +prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus +magnifiantes ivresses de la beauté!» + +«Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit +d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de +la vieillesse. + +«--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous +dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la +jeunesse.» + +«Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je +repris: + +«--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient +pour vous une formule sainte... + +«--Je _croyais_, alors!... Je ne _savais pas!_... Le Beau n’existe +point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel +individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est +purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les +conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi +s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites +pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie +guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un +besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je +désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc... + +«--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez... + +«--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?... +M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois +certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux +vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle +série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce +catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres +qualités...» + + * * * * * + +«... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!... + +«Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer. + +«Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un +pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin +célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière +internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y +trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne +puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux +demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des +délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux +bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le +pseudonyme... + +«--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de +l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique +semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens +âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de +la vôtre...» + +«Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait +devant son visage... + +«--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes +jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à +mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau +désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment +le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre +surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule +toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi +participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...» + +«Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je +s’écrouler mon œuvre?... + +«J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes +paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de +fumée bleue... + +«--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort +humain vers un but qui s’élève constamment? + +«--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève +pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent +nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du +bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au +casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire +quelques parties ici... à quatre ou cinq...?» + +«... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi +physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes +lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je +ne voulais pas entendre, pas comprendre... + +«Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin +de parc où Ève, en un hamac, lisait... + +«La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du +soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre... + +«Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie +excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son +teint, en la cambrure puissante de son torse... + +«Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule +existence ne suffit pas!... + +«Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se +pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle +m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien +passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris +aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors, +dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre +jeunesse reconquise... + +«J’osai murmurer: «Je vous aime!» + +«Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se +changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête, +le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs... + +«--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la +tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter +il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui +contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps. + +«--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez +émue, Ève, vous aussi... + +«--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature +nous guide vers un gouffre d’ennui. + +«Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces +étincelles... et claquer mes dents? + +«Mes paumes saignaient par mes ongles... + +«J’entendis ma voix objecter avec désespoir: + +«--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les +meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le +formidable Amour?...» + +«Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque. + +«--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces +gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais +qu’un peu de lassitude dans le sourire... + +«... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle +adolescente qui parlait comme une vieille femme... + +«La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement... +J’avais pu restituer à ces trois êtres l’_aspect_ de la vingtième +année... L’_aspect seulement!_... C’étaient trois momies conservées +vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur +avait transmis l’_expérience_ de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la +jeunesse... + +«Et il n’est pas de génie sans enthousiasme. + +«Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son +énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort, +ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience... + +«Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux +générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les +vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et, +avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si +grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse. + +«Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?... +Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut +plus aimer... Pourquoi vivrais-je?... + + + * * * * * + +«Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes +me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je +ne suis pas un dément... + +«Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules, +énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me +rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement +sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma +méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est +anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma +tempe cette arme froide...» + + + + +LES YEUX[1] + + [1] D’après Amb. Bierce. + + +Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul, +dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de +lire _Les merveilles de la Science_, de Monyster, et un passage de ce +très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique. + +Ce passage disait: «_Il est attesté par de nombreux et sages témoins que +les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale... Évitez le +regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui +et vous périrez de sa morsure_». + +«La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens +instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les +ignorants rejettent!...» pensa tout haut Harker Brayton. + +Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur +lequel toute lecture avait grande influence... + +Pour mieux penser, il abaissa le livre... + +Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son +attention... + +Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, +rapprochés l’un de l’autre... + +Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture. + +Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le +livre et rechercher ce qu’il avait vu... + +Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que +tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient +légèrement plus près de Brayton. + +Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à +l’attention superficielle qu’il leur prêtait. + +Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée +qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le +divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura... + +Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous +le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force +accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait +l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les +anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux +points brillants étaient les yeux... + +L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait +vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux: +ils regardaient les siens, avec intention... + + * * * * * + +Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu +ordinaire et qui demande une explication... + +Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences +et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un +savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise +près de San Francisco. + +Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe +toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment +ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec +le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une +«serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers +certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les +tortues et les serpents... les serpents surtout!... + +«Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il. + +Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y +rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, +empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un +fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés», +elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de +ceux-ci--_et Harker Brayton le savait!_--plusieurs fois avaient été +trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur +présence était terriblement dangereuse. + +Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence +chez le Dr Druring était confortable et calme. + + * * * * * + +M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait +d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût... + +Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. +On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait. + +Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas +le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il +ne ressentait pas!... + +Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui +arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et +choquant... + +Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la +longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?... +En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette +chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les +tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des +jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de +son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton +respirait... + +Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux +l’esprit considère d’abord et l’action suit... + +Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement, +à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher +du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est +de la puissance, et la puissance est une menace... + +Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs +non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en +saisira un... + +Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... +il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce +geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer: + +«Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne +là, instinctivement j’hésite à reculer...» + +Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos +d’une chaise afin de conserver son équilibre. + +«Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...» + +Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu _en +avant_ de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il +produit?... il ne s’en rendait pas compte... + +Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le +pied gauche vint se mettre _en avant_ du pied droit... + +Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh! +elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en +était toute blanche... + +La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux +enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des +étoiles électriques, pétillantes... + +Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il +ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... +tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba +bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses +yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils +multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant. + +Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs +lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend... +où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des +heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, +qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la +reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale +à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les +roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des +siècles, cet hymne éternel... + +Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le +grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination +auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage +glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie, +immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent +prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, +évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux +humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt +ans... + +Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme +un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors... + +... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là... +Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son +nez, de ses lèvres. + + * * * * * + +Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante +contre la poussière du mince tapis... + +La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant +ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!... + +Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui, +fuir éperdument, délicieusement!... + +Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, +sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop +affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il +veut savoir... il veut... + +Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore +un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la +bête immonde. + +Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur +l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux +brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!... +la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile +triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience... + +Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de +l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les +jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions +nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se +courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de +l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses +mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à +l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes... + + * * * * * + +Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur +du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement +bonne. + +«Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un +splendide _ophiophagus_. + +--Un quoi? + +--Un _ophiophagus_?! + +--Qu’est-ce encore que cela? + +--Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de +divorce!... L’_ophiophagus_ est un serpent qui présente cette +particularité bizarre de dévorer les autres serpents... + +--Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais +comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En +les fascinant sans doute?» + +Le Dr Druring fit un geste d’ennui. + +«Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir +magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une +très vulgaire superstition!» + +A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse... +se prolongea en plainte... + +Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement... + +Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent... + +Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre +à quatre. + +Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs +domestiques, qui avaient entendu, eux aussi. + +Ils entrèrent ensemble... + +Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. +Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. +Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus, +portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques +reculèrent. + +--Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en +s’agenouillant près du corps... + +Son regard alla par hasard sous le lit. + +«Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...» + +Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à +l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura +immobile. + +C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre. + + + + +EN EUPHORIE + + +Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour +ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le +professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc +Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à +perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont +les plus tenaces... + +Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la +jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que +d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont +d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter... + +... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la +bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il +n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa +canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser +l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui +demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant. + +Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser... + +«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire +tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose... + +--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte +tranquillement... + +--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers +instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien +douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...» + +Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie +limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles +blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de +Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes +d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de +cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans; +alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages; +il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la +place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses +petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les +ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir, +l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était +curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de +Paris, un murmure lointain... + +Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia: + +«Tu es certain que... c’était bien lui?... + +--Oh Jeanne! absolument certain!...» + +Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour +aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face +des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette, +avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un +emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient +ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses +idées, effrayaient les grands industriels... + +Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des +dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de +l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de +Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers +grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle +serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin +heureux... + +L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et +une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands +rêves n’apparaissait... + +Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait +quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève +lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en +province, chez un oncle, demeurèrent vains. + +Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur +Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations +paternelles promettaient une carrière facile. + +Maurive partit en Amérique, comme émigrant. + +Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de +la richesse... + +«Et comment... cela... s’est-il passé?... + +--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation +de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de +chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus +coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de +son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi: +«Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux +États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall +and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le +directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que +le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de +l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du +paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire... + +«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais +quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il +t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré... +C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne +s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je +parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait +déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant +d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans +la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir... +Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de +sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à +vide... + +«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se +trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques... + +«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde. + +«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux +fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?... +Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue +Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le +souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais +part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une +éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement, +presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner +de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un +médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec +laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, +_euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même, +ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis +permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer, +que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais +pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de +cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude +professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient +tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses +traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en +s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a +surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de +ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?... + +--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais +d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais +es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?... + +--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces +invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...» + +Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude +presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il +_lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que +Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté +durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, +dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui, +Stéphane, son Stéphane!... + + + + +LA FOUILLE + + +Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le +vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement +cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services +de paquebots. + +Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. +Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux +traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, +immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et +la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me +trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques +Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une +affaire tragique dont seul je sais le secret. + +Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna. + +«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à +cheveux gris qui est tout seul là-bas...» + +J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes +avec moi?_» + +Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse. + +Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, +lamentable... La foule se referme sur lui... + +Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus. +Merci!_» + +Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul +et qui parfois s’enivre... + +Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme +si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire. + + * * * * * + +Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit +camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme +de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était +spécialement éclatante ce soir-là. + +Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares... + +Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant +causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus +charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir +semblait considérable. + +Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel +la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, +obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des +histoires de mines de diamants. + +Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a +vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans +la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des +noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous +entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre. + +«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne +vaut guère que trois cent mille francs, le voici...» + +Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme +une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les +aventures. + +Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes +pendant le récit. + +Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je +suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute +encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, +polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette +de platine. + +Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous +faisions cercle. + +Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La +fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le +temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les +tropiques. + +Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière +ordinaire. + +Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est +plus_!... + +Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre... + +Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles: +rien... + +Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage +barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis +dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient, +on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme +fort malheureuse... + +On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que +les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne +comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de +guéridons à tiroirs. + +Personne n’était entré. Personne n’était sorti... + +Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le +diamant demeurait introuvable. + +Nous nous regardions... + +Destieux dit alors sèchement: + +«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a +disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à +ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque +arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter +cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons +nos poches!... Et je donne l’exemple...» + +Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa +l’embarras qui planait... + +Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner +son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on +palpe ses manches, son torse, ses jambes. + +Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le +dernier à avoir le diamant entre les mains. + +La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité. + +Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a +passé, sauf Jacques Neville... + +On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se +crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes. + +«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, +que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je +n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux +prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille +humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que +cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un +chèque pour cette somme...» + +Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez +emporté, s’écrie: + +«Il faut pourtant savoir...» + +Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique +diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce +parmi les chaises renversées. + +Destieux sonna et dit au valet qui parut: + +«Reconduisez M. Neville...» + +Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une +sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée» +avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux +enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment! + +«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle. + +Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que +je ne l’aurais supposé, répondit: + +«Je chasse cet individu... ce voleur!...» + +Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une +attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante... +Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique: + +--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos +poches... Laissez-vous fouiller!» + +Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise +ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce +regard... + +Puis il sortit... + + * * * * * + +En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la +porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami. + +«Vous me croyez coupable?... + +--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?... + +--Vous allez la comprendre...» + +Il monta chez moi. La porte close, il cria: + +«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens... + +--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous +débarrasser du diamant!... + +--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication... +Fouillez-moi!...» + +Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son +sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir... + +Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la +poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et +le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme +de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle +aussi... + +«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner, +puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon +désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse +est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux +aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire +maintenant?...» + +Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil! + +Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et +j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un +n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant, +mais surtout, le voleur... + + * * * * * + +Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée +dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, +nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes +considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que +nous n’avons plus qu’à attendre. + +Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un +joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu +vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir +aujourd’hui... + +Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le +vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa +trépidation, chaque trois minutes... + +L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut +diverses clientes avant la nôtre... + +Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un +diamant--qui est bien celui de Christian! + +Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy +Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds +cachés par une gaze!... + +Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans +souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant, +Messié!... En se dépêchant, Messié...» + +Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua: +le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde +dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis +qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre +l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par +hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de +couturière... + +Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les +dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du +banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot +de regret... + +«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif... + + * * * * * + +On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec +soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville +restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la +pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le +chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, +il n’eût pas trouvé de prêteur. + +Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, +démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs +années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait +intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le +mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque +beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. +Il ne me crut pas. + +Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps... +Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de +sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby +rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle? + +... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont +le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune +ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent. + + + + +LES ÉVADÉS + + +«Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière +suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là +encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y +est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que +si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu +n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu +bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et +on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis +qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de +classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont +presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura +l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, +c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra... +Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...» + +Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. +Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre +les branches. + +Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, +paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les +reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse... + +Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt... + +Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis +du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de +conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une +représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, +marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles +devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands +bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au +Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en +un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent +malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse +miséricordieuse!... + +... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, +le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se +parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de +l’autre, et les bras tendus à cause des arbres... + +La voix de Pastier dit: + +«Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. +Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...» + +A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. +Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent +côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds. + + * * * * * + +Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en +rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux +grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête +sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas +dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds... + +Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des +saucisses!... Elles eussent suffi à Blin _ou_ à lui, à _un seul_, pour +atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais +pas _à deux_... + +L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr +d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles +teutonnes... + +_Un seul_ pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?... + +Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des +grands arbres... + +Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts +silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa... + +Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse +écriture: «_Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, +seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!_» + +Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et +il s’éloigne en silence. + + * * * * * + +Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux +transis pépièrent. + +Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne +risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les +rencontres dangereuses comme le jour... + +En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une, +deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses +jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il +était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas +dormi plus de deux heures de suite... + +Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, +de la vase sournoise menaçait de l’enliser... + +Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des +gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement! + +A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une +grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon +bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré +épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir +par crainte de déceler sa présence en ronflant. + +La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la +calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une +amertume acide... + +Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!... + +La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un +village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une +cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. +Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche +en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là +il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de +mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, +il ensanglanta ses mains tâtonnantes... + +Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais, +plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience +qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait +toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il +étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, +incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus +à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg... +Comme il l’eût savourée!... + +L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un +ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses +souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les +retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et +l’avance lui devint une torture... + +Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se +traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il +resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il +s’endormit. + +Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, +en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au +soleil. + +«Ya... ya...» balbutia Pastier. + +Le rustre s’éloignait en riant. + +Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées +d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des +feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce +fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus +la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction +approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de +lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il +allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il +distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un +peu de soupe... + +Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle +vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu +sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût +jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la +Suisse, la liberté!... + +Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la +poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, +délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il +disait: «_Guten Tag_»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, +si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre... + +Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!... +La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre +la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs +détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des +branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu +son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut +encore, désespérément... + +Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le +silence forestier... + +Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et +ne bougea plus. + +Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait +que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa +main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait +sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de +même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés? + +Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, +et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer. + +«Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner +de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant +et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas +d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera +noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est +sauvés!... + +--Sauvés? + +--Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis +que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas +des fois un peu de conserves?... + +--Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était +bien là quand je suis parti... Et mon papier...» + +Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut: + +«On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le +camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma +couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard +possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier... +Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant +l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté... +Hein, mon p’tit, on est des frères!» + +Riant, pleurant, ils s’embrassaient. + + + + +LA FENÊTRE BARRÉE[2] + + [2] D’après Amb. Bierce. + + +Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, +pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de +Cincinnati. + +Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, +isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des +bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, +du plomb, de la quinine, et des conserves. + +D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur +pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des +misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait... + +Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand +ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs +jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler... + +L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, +non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était +barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, +hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir +voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier... +Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même +la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves... + +On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi +obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le +questionnait... + +Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une +dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. +J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, +furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois +jours. + +Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du +district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et +aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main +enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du +temps à rédiger. + +Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre... + + * * * * * + +Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt +vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait +le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des +heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété +de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de +feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage +tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, +toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par +l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans +le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui. + +Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues +de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de +l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante +beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à +cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans +la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un +beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune +trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des +conditions féroces, deux prétendants évincés... + +Juste après le _oui!_ devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, +ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures... + +... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, +dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude +centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement... + +Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours... + + * * * * * + +Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas +redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril +de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes +microbiennes nées des putréfactions végétales et animales... + +Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut +pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, +elle balbutiait et pleurait... + +Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la +quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. +jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel +de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des +recettes... + +Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut +reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de +bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande +ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible +de douleur et d’effroi. + +Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa +main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire +aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés... + +Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de +sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours +peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour... + + * * * * * + +La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait +d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son +fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce. + +Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le +repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse... + +Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois +rude, la chère table de leurs repas! + +Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les +doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au +fond d’un coffret... + +Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait +nocturne, hostile... + +Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à +fauves... + +Ce serait pour l’aurore... + + * * * * * + +Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il +s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les +repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains... + +La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu +qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière +seconde... + +Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi +depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, +caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son +repos. Un irrésistible sommeil l’accabla... + +... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!... +pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait +qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?... + +La lampe s’était éteinte... Silence épais... + +A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité... +Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa +respiration était suspendue, son sang immobile. + +_Quoi_ donc l’avait éveillé, oui, _quoi_?... + +Et _où_ était-ce?... + +Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa +mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages +aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix +susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte... + +Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la +table sur laquelle il était toujours accoudé, _remuait légèrement_... et +il entendit un _pas_ dans la chambre... Non, _des pas_!... comme des +pieds nus marchant sur le plancher... + +Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?... + +La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente +garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de +cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le +nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui, +sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas... + +Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps +qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher... + +Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte... + +L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les +bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie. + +_Il n’y avait rien sur la table!..._ + +La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit +son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans +les ténèbres... + +Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps +de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge. + +Murlock s’évanouit... + + * * * * * + +... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme +colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à +l’ordinaire... + +Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné +le fauve mis en fuite par le coup de feu... + +Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau +sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans +une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait +une expression d’abominable terreur... + +Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve... + + + + +LES FACTURES + + +Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. +Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, +des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses. + +Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les +voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du +quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre +et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un +baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un +poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace». + +Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une +famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la +Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, +cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent +acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne +peuvent sortir de France. + +La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas +avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure +extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au +lendemain. + +C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi +cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter +en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont +certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces +agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, +cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint +ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants +d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils +leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, +manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du +corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale... + +Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique +incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et +le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent +des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est +redoutable et délicat. + + * * * * * + +Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. +Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui +devait être longue. + +Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une +moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains +maigres. + +En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement +d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel +apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra. + +--Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces +paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et +je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la +circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener... +vous l’interrogerez vous-même...» + +La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du +Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs +attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité +apparente. + +L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs +interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta +son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les +papiers suspects. + +C’étaient deux factures de grande couturière. + +Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces +traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua +pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif +passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence +d’écriture secrète. + +Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de +caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!... + +Le cas était net, flagrant, extrêmement grave... + +Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la +ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, +défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et +d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des +files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, +enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et +cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des +papiers comme ces deux prétendues factures!... + +Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils +du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières... + +Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en +attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les +voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant: + +«C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...» + +Au son de cette voix, l’officier sursauta... + +Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme +élégante, jolie, animée, et se retira. + +«Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment, +c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle +veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi... +J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, +et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me +demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter +abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il +est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on +me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes... +Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?» + +Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les +phrases en allemand, les chiffres, les plans... + +Elle prit un air insolent et naïf. + +«Je ne sais pas ce que c’est cela... + +--Marthe... la vérité!... + +--Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à +moi... + +--Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!» + +Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa +figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses +lèvres rougies tremblaient... + +La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et +ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il +avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le +Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien +tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!... +je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour, +accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914. +Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile +d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut +à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des +premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, +blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A +l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux +infirmières émues d’une si violente passion... + +Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous +ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce +qu’il «lui cédait trop». + +Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne +résistait point: + +«Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.» + +Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef. + +«Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!... +tu ne vas pas me faire avoir des ennuis! + +--Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!» + +Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui +repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin. + +Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots +pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant... + +«Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...» + +D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de +salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes... + +Elle balbutia enfin: + +«Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers... +Ce n’est pas moi... C’est Freddy!... + +--Le Portugais? + +--Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la +guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu... +Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la +frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce +n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de +la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne +peux en avoir que par lui... Regarde.» + +Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de +piqûres rougeâtres. + +«Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister... +Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y +a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me +remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien +su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!... +on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...» + +Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait +tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, +toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes +incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne +tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis +l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du +château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une +silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que +dépasse la chevelure blonde... + +Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si +intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à +genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son +chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine... + +«Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au +feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si! +je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et +toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!... +Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si +tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi... +je ferai tout ce que tu voudras...» + +Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait +aimé davantage... + +Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un +réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage +de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. +Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme +suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans +ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa +mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté +Nationale!... + +Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui +montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les +panaches mous des explosions, le jappement prolongé des +mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en +désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves +garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient +affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le +poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce +netteté... + +Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que +cachait le tapis de la table. + +Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, +injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous +enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de +l’Armée, 2e Bureau, S. C. R... + +Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service +dans le petit bureau. + +Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et +crispée: + +«Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant? + +--Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front. + +--Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour +l’instant... + +--Je sais... je sais...» + + + + +AU PONT DU HIBOU[3] + + [3] D’après Amb. Bierce. + + +Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du +parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche. + +Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel +il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à +huit mètres au-dessous de lui. + +A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de +l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent +quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait +avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou... + +Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les +armes. + +Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le +regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal... + +Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive +après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, +même par ceux qu’elle n’impressionne pas. + +L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un +planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage +distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit +l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas +exclus... + +Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou» +qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton +Farquhar. + +... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le +garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait... + +Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses +pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de +bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut +de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à +ses trois enfants... + +Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la +fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants +vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les +fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours +avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et +maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il +laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés... + +Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de +citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du +général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste +devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné +aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus +jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses +enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme +sur son épaule... + +Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec +les êtres chers, il baissa les paupières... + +Ses ultimes instants duraient... duraient... + +Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait +maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron +sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il +écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec +appréhension... Les intervalles de silence entre les coups, +s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de +l’autre?... + +Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre... + +Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle. + +«Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma +tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre +deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma +demeure!... Ma femme, mes petits!...» + +Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, +à rang triple, les réunissait implacablement... + +Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son +sabre. + +Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit +conscience... + +Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se +trouvait-il?... + +Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite +sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de +l’eau saumâtre comblait sa bouche... + +Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de +tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les +yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une +lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, +certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle +recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la +surface... + +Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses +poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son +attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel +splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde +cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou +du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair... + +Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla +délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse +des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente +de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent +extraordinaires. + +Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. +Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle +de l’horizon, les soldats qui gesticulaient... + +De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se +groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à +l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le +vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les +balles... + +Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de +jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la +vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le +tonitruement du Niagara. + +Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors +qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le +pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui +augmentait... De grands bois couvraient les deux berges. + +Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son +cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec +la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était +senti autant de vitalité physique, de puissance mentale... + +Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une +coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre... +Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!... + +Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna. +Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après +il était à l’abri dans la forêt. + +Sauvé!... + +Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une +clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont +il ne reconnut pas le goût... + +Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne... +Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, +imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus +elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait +dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!... + +Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, +distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son +père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage... +oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la +petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les +fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le +poétique carillon grêle... il entendit... + + * * * * * + +Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la +bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de +grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un +brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique... + +La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne +furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes +étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur +ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une +signification secrète, maligne?... + +Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même, +entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible, +il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne +l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles +pouvaient constituer un danger pour lui... + +La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou +nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa +en l’avançant entre ses dents, en plein air froid... + +Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas... + +... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est +maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des +poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources +invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les +talus. + +Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la +fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille +dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient... + +Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante +joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le +plus petit en trébuchant... + +Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une +grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, +silence... ténèbres... + +... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait +doucement dans l’air, sous le pont du Hibou. + + * * * * * + +L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, +des jours[4]. + + [4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney + Porter), qui plagia aussi un épisode des _Misérables_ dans une + nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: _Alias Jimmy + Valentine_, jouée à Paris sous le titre: _Le mystérieux Jimmy_. + + + + +LE DUEL AU CIGARE + + +«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une +ménagerie?...» + +L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait +d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches, +illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille +diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine +et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas... + +Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa +petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux +sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses +manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de +grands anglo-saxons... + +Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient +ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec +grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il +commanda un whisky-and-soda. + +L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des +lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des +ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait, +par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense +prairie déserte... + +La voix injurieuse reprit: + +«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant +ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...» + +Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes +les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur +bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les +mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver... + +«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage +humain...» + +A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les +cuisses... On se renversait pour mieux rire... + +Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!... +Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest +demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver +répond vite à la moindre offense... + +Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche +intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de +parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son +nom: Molinier (Jean). + +«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup +d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret +militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de +guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt +du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles +d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne... +Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à +soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York +après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon +sang à la défense de mon pays...» + +Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire +le large vent de la plaine... + +Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune +encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en +Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était +la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était +un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas +une sympathie frémissante... + +L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une +chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva. + +Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la +tête. + +«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule +noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle +Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient +pas la mer... je...» + +Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par +Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps +à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à +un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi +les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des +genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles +et le «sonnait» sur le plancher. + +Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la +respiration calme, déclara: + +«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de +le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui +donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un +Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et +c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste +une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...» + +Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par +origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees +qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour +le petit homme contre le colosse. + +Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis +paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu +aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»... + +Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse. +Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa +main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté. + +Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva, +parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un +vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du +linge gras qui le protégeait contre la rouille. + +Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui +dit à voix basse: + +«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme +la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont +l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec +ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place. +Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de +l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il +nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et +atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double +roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu... + +--Tout va bien... Coupez le sermon!... + +--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!... +Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement +entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à +l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!... +Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur... + +--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de +même... Allons-y!...» + +On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes. + +Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir, +avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La +grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois +s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence +si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes +chassant au loin... + +Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais +là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois, +et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes, +voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins, +sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et +absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux +peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux +veuves» que de semblables conditions rendent fréquent. + +On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut +difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare +qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque +adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile +pourpre... + +Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de +s’écarter de lui pour laisser le champ libre: + +«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce +genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le +cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu +de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un +mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...» + +Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses +mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit: + +«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais +moi j’aime les choses simples... + +--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas +d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme +et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de +l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté +de viande froide... + +--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi... +Retirez-vous, mon vieux!...» + +Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe, +attendaient le commandement: «_Feu!_»... + +C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird +réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres +étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme... + +«Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...» + +Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags +rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa... + +Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout +point de mire exact à Molinier... + +Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile! + +«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire +plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne +veulent jamais rien écouter, même quand...» + +Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps, +mais Molinier avait certainement tiré le second... + +Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des +gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment +savoir?... + +--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson. + +--Ça va, merci!...» + +On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche +trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de +marionnette projetée à terre. + +Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait... + +Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise, +dit à Mac Pherson: + +«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de +même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce +truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait +le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai +tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je +l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a +sifflé à un mètre à ma droite... + +--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé? + +--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père +tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de +France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis, +j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les +animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon +vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans +moi!...» + + + + +L’ADIEU + + +Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la +tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les +domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour +entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que +je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses +nuées humides: pas de gothas à craindre... + +La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est +l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme +pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours +derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer +qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces +tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément +unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de +nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes +extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant +pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une +même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles +tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de +ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens +plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions... +peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à +distance... + +Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai, +heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse, +en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de +là-bas, il l’avait _senti_... + +... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la +joins aux précédentes dans un coffret... + +Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui +est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me +laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de +cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il +affectionne... + +Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la +lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me +regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit +sur mes genoux. + +«Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à +l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes +deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis, +Sphynge, nous le reverrons?...» + +Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les +pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le +premier anniversaire de notre mariage... + +Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février, +sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime +parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le +Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le +salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais, +ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon +mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse +qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le +paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience... +Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être... +en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, +complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute. + +Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si +profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le +tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall... +d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma +respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle +est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme +frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc? + +Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de +moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de +silence... + +Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends +même pas, tandis que... + +Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour +leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je +ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester +immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter... +d’écouter quoi? + +Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je +proteste parce qu’elle est sans raison!... + +Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le +hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner +je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je +sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur +possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de +ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait... + +Qui est-ce _on_?... Chut!... chut... + +Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau +prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les +sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un +monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit... + +Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le +tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me +défendre!... + +Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et +elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je +ne suis pas une malheureuse hallucinée!... + +Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je +me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en +étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille +doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en +sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne +me contraindrait à bouger. + +Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes... +c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à +s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du +palier... + +Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte... +Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail +j’aperçois tout le palier tranquille... + +Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine... + +Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre +dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire +assurance... + +Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas +invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?... + +On a heurté un tabouret... + +Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le +tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une +image?... + +Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la +glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!... +il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on +vient de le poser soigneusement à sa place... + +Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre... +j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la +table, avec bruit... + +Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est +là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle +d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu +comme un sanglot... un sanglot... + +... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une +soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère +est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi +semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle +s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort... + +Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_... + +Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte +d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement... +je parcours la maison... Rien d’anormal... + +Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que +je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il +savait!... + +Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur... + + * * * * * + +Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois +d’après!... + +Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me +reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le +bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est +disparu. De l’espoir encore!... + +Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend +visite. Il vient de la mairie... + +Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à +_minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse +épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa +montre brisée... + +Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans +notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le +livre, posé la main sur mon front?... + +Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse +vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa +dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène +terrifiante?... + +Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai +eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu +à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus +subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?... + +... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais +accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du +24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de +chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à +travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu... +Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma +tendresse... + +J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La +planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à +incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté +discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à +renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a +rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à +l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?... + +Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée +si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers +moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants, +on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être +cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours... + +Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?... + + + + +L’ORTEIL EN MOINS[5] + + [5] D’après Amb. Bierce. + + +La vieille demeure des Mantish était hantée. Les gens sceptiques, et il +y en avait déjà beaucoup en 1840, dans ce coin de l’Amérique du +Nord!--convenaient qu’il se passait là des faits vraiment étranges. + +C’était une maison très ancienne, non pas en ruines mais depuis +longtemps abandonnée, dans une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin +où l’on passait peu. + +Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise réputation; même +en plein jour il suffisait de la regarder pour ressentir un malaise qui +se transformait vite en effroi. Seuls certains châteaux d’autrefois ont +une atmosphère aussi triste, aussi déprimante... + +Après le crépuscule, les gens égarés dans ces parages voyaient avec +angoisse la maison damnée surgir de l’ombre; alors, ils s’éloignaient +vite et, rentrés chez eux, tremblaient encore... + +Mais il y avait pire: selon de nombreux et irrécusables témoins, des +silhouettes pâles erraient la nuit autour de la Maison Mantish, y +entraient, en ressortaient, bien que volets et portes fussent +hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses plaintes, perçantes, +humaines, qui venaient de ce lieu d’épouvante et que rien +n’expliquait... On avait vu des lumières livides briller à travers les +fentes des volets. + +Quinze ans auparavant cette maison était fraîche et riante. Mr et Mrs +Mantish l’habitaient: lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née +Gertrude Cash, une blonde délicate, un peu timide, aux grands yeux +bleus. + +Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de fureur alcoolique, Mantish +étrangla sa femme. Quand il revint à la conscience, il s’enfuit... + +Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. En ce temps qui ne +connaissait ni le téléphone, ni le télégraphe, douze heures d’avance +c’était l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait jamais être +rejoint. + +Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment de Robert Cash, +père de la pauvre Gertrude, fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle +acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation. + +Robert Cash, qui vivait toujours au moment où se passe ce récit, +affirmait avoir reconnu plusieurs fois sa fille parmi les formes +blanches qui semblaient encore habiter la demeure déserte. + + * * * * * + +... Ce soir-là, trois rudes cow-boys: King, Sanchez et Harrigan, +menaient grand bruit au _Cygne blanc_, l’auberge du village le plus +voisin de la Maison Mantish. + +A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se trouvait un homme +qu’ils ne connaissaient pas et qui avait depuis quelques jours une +chambre au _Cygne blanc_. Barbu, les cheveux longs, taillé en force, +l’air pas commode, il ne parlait à personne. + +Une vingtaine de garçons du pays buvaient et jouaient aux cartes, dans +la brume bleue des cigares. + +«Oui, je le répète, je ne peux supporter les difformités physiques, +disait King, qui était de beaucoup le plus âgé des trois cow-boys et +dont le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait qu’il avait +souffert. Non que je prétende qu’elles correspondent à des difformités +morales, oh loin de là! mais que voulez-vous, je suis ainsi! C’est un +sentiment que je ne peux vaincre... et il me...» + +Harrigan interrompit: + +«Alors une jeune personne qui n’aurait pas de nez ne courrait pas le +risque de devenir Mrs King!... + +--Certainement non... même si elle possédait des millions!... + +--Tu exagères... Toi si impulsif, toi chevaleresque à plaisir? Il +suffirait que tu l’aimes!... + +--Je n’exagère pas... Et j’en ai donné, jadis, une preuve... une preuve +terrible... Vous étiez alors des enfants... J’ai rompu avec cette +adorable Gertrude Cash, que je devais épouser, en apprenant qu’à la +suite d’un accident on lui avait amputé l’orteil du pied droit. + +--Et on connaît la fin de l’histoire!... Peu après, et peut-être par +simple dépit, elle se maria avec une fameuse canaille, ce Mantish qui +était moins susceptible en ce qui concerne les orteils mais qui finit +par étrangler sa femme... Il est maintenant à l’autre bout du monde... à +moins qu’il ne soit mort...» + +Il y eut un instant de silence. + +King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le sol: + +«Cela fut la tragédie de mon existence... nous nous aimions beaucoup +Gertrude et moi... Et, parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que +m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a... Mais je ne pouvais +imaginer que cette rupture aurait pareille conséquence!... Je traîne ce +cadavre dans la vie... J’aimais passionnément Gertrude...» + +Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger qui buvait seul, dit +alors: + +«Cet homme à la table là-bas... Comme il écoute ce que nous disons!... + +--Oh! il n’écoute pas, il entend!... Nous crions assez haut pour qu’il +entende sans avoir besoin d’écouter!...» plaisanta Sanchez. + +Mais King, que la conversation précédente avait sans doute mis de +mauvaise humeur, s’était détourné et regardait l’étranger avec une +insistance malpolie. + +Il finit par l’interpeller. + +«Hé! là-bas, vous feriez bien d’aller boire ailleurs...» + +L’homme répondit: + +«Pourquoi donc? + +--Parce que vous n’avez évidemment pas l’habitude de vous trouver avec +des gentlemen!...» + +A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, toutes les conversations +s’arrêtèrent. On se leva, on se tourna vers la querelle commençante. Des +gens montèrent sur des chaises afin de mieux voir. + +L’inconnu s’avança, pâle, menaçant... Mais Harrigan déjà s’interposait: + +«Voyons, King, il n’y avait pas de raison d’employer un pareil +langage... Retirez ce que vous avez dit... + +--Pourquoi donc?... On n’a pas à être poli avec un damné cochon...» + +La seconde d’après, King recevait au visage le contenu du verre de +l’étranger. Allait-il y avoir un pugilat?... Déjà le patron du _Cygne +Noir_ se jetait entre les adversaires. + +Mais King, très calme, s’essuya le visage avec soin et reprit: + +--Je réclame la satisfaction due à quiconque reçoit une voie de fait en +réponse à une simple malpolitesse...» + +C’était la pleine époque des duels dits «à l’américaine». + +Les combats singuliers, extrêmement fréquents en Amérique, y avaient +pris une sauvagerie parfois cocasse. Les conditions, toujours très +graves, que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait discuter, +n’avaient rien de fixe, de réglé d’avance, et elles s’augmentaient +souvent d’une sorte de fantaisie macabre. + +«Vous connaissez les usages de ce pays?» demanda Harrigan à l’étranger. + +Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux et d’une barbe touffue +était énergique jusqu’à la brutalité, frappa sur la table en criant: + +«Que votre ami choisisse l’arme et le terrain!... L’heure aussi... tout +de suite s’il veut!...» + +King prit l’assistance à témoin: + +«Vous entendez, gentlemen!... On ne me conteste pas le choix de l’arme, +de l’heure et du terrain... Que deux d’entre vous veuillent bien +assister mon adversaire... Tout doit se passer régulièrement...» + +Deux gaillards curieux de voir le combat, acceptèrent. + +A la porte, il y avait justement deux carrioles appartenant à des +fermiers en train de boire. King monta dans l’une avec Sanchez et +Harrigan. L’inconnu s’installa avec ses témoins sous la bâche de +l’autre--qui suivit la première, conduite par King. + +La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre des nuages sulfureux +glissait parfois une effrayante clarté lunaire... + +A contre sens du trot des chevaux, les arbres passaient dans les +ténèbres, montrant l’un après l’autre, vaguement, leur silhouette +déchiquetée... + +King arrêta sa carriole et en descendit, avec Sanchez et Harrigan, à un +endroit imprévu entre tous, un endroit abominable: devant la Maison +Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, cette nuit-là, plus +sinistre encore que d’ordinaire... + +L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la carriole, sembla assez +impressionné lorsqu’il eut sauté à terre. + +«Où diable m’avez-vous emmené? grommela-t-il. + +--J’ai le choix de l’endroit!... Je choisis l’intérieur de cette +maison!... Tiens, vous êtes moins fier que lorsque vous m’avez jeté du +whisky au visage?» + +L’autre cracha par terre et répondit: + +«Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison que de vous!...» + +On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand, enfin, elle céda, on +entendit des échos plaintifs venir de l’intérieur. + +Cela sentait le moisi, la cave... Les six hommes suivirent un couloir +presqu’à tâtons et dans un grand silence car un épais tapis de poussière +rendait les pas muets, un couloir où la lueur d’une chandelle qu’ils +avaient allumée faisait osciller de grandes ombres. + +Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les deux fenêtres étaient +hermétiquement closes par la poussière et la vétusté, derrière leurs +volets assujettis à l’aide d’énormes barres de fer. + +«Halte!...» dit Harrigan. + +Personne ne franchit le seuil!... + +Puis Harrigan ajouta: + +«Déshabillez-vous!... C’est en cette pièce même qu’aura lieu le duel, +dans l’obscurité.» + +King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, retirèrent chapeau, +cravate et veste. + +Sanchez sortit alors deux longs couteaux à bœuf. + +«Voici les armes!... Ces deux couteaux sont exactement pareils.» + +Chaque combattant en prit un, puis, toujours selon l’usage, et afin +d’établir qu’il ne portait d’autre arme, il fut fouillé par les témoins +de l’adversaire. + +«Maintenant tout est prêt... Veuillez alors vous placer dans cet angle.» + +Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de la porte. + +L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit le seuil et gagna la +place assignée tandis que King se mettait dans le coin opposé... les +témoins restèrent dans le corridor. + +Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair vague du couteau, les +deux combattants se regardaient--avec cette haine spéciale qu’on +n’éprouve qu’en présence de la mort... + +Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde. + +--Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui semblait lointaine en ces +ténèbres, nous allons nous retirer; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que +vous entendiez se refermer la porte extérieure de la maison... Cela sera +le signal du combat!... Ensuite, que Dieu vous aide! + +Il y eut le bruit de la porte de la salle que les témoins refermaient. + +Enfin la porte de la maison retentit sourdement... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, le shériff du +district, Sanchez, Harrigan, King et Robert Cash, le père de la pauvre +Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la demeure hantée et y +pénétraient. + +Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la salle... Était-elle +déserte?... Non. Quand les yeux se furent habitués à la demi-obscurité, +ils distinguèrent un homme qui se tenait sur un genou, dans l’angle le +plus éloigné de la porte... + +Il était dans une attitude d’épouvante atroce, les épaules levées +jusqu’aux oreilles, le visage détourné, les mains étendues... + +Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait raide et froid. + +Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, sans quitter sa pose +contractée... + +Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui venait de la porte. + +Et Robert Cash balbutia: + +«Seigneur! Mais... mais c’est Mantish. + +--Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé! s’écria King, +triomphant. Dès le premier instant je l’ai reconnu... Il a laissé +pousser sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est bonne... +L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, invinciblement, un +meurtrier vers le lieu du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, +ou y avait-il simplement quelque intérêt? on ne le saura jamais; mais +c’est bien lui!... Quand, hier soir, par une supercherie qui était la +plus légitime vengeance, je me suis glissé hors de cette pièce, en même +temps que Sanchez et Harrigan, et que j’ai quitté avec eux la maison, +c’était pour laisser en proie à toutes les horreurs de l’ombre et du +remords, un misérable assassin... Un duel avec lui? Non, mais pire, bien +pire: les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa femme!... + +--Mais... de quoi donc est-il mort?» demanda le shériff. + +En effet Mantish se trouvait encore dans le coin même où il s’était +placé pour le combat. + +Son attitude et son visage attestaient une épouvante inouïe... + +Qu’avait-il donc _vu_ dans les ténèbres? + +On regarda autour de lui... on chercha... + +Or, sur la couche épaisse de poussière qui revêtait le sol, à côté des +empreintes des bottes des hommes, il y avait, extrêmement nettes, +_celles de deux pieds nus_... elles se dirigeaient vers le cadavre... + +Cash, livide, tremblant, dit en les désignant: + +«Regardez!... regardez!... _le gros orteil du pied droit manque!... ce +sont les pas de Gertrude!_» + +Gertrude, on le sait, était le prénom de Mrs Mantish, fille de Robert +Cash, et la femme, la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait +là... + + + + +L’ÉMOTION DE MAURICIA + + +Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes, +l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées +emmaillottées de serge verte, et un médecin... + +On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte +qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de +Forges_... + +Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus +des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien +bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent +des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à +entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du +squelette rouillé de la Tour Eiffel?... + +Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait +pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa +chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve, +elle s’abattit sur le grand lit... + +Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel? +Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle +vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des +Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari, +avocat débutant, lui avait dit: + +«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain +Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur +la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser +injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin +nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne +s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...» + +La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis, +et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que +pouvait bien être un duel... + +La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans +un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et +passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se +passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires +croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes, +et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans +le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!... + +Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois +auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de +chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et +chapeaux haut de forme... + +Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on +voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à +Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse +du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à +son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant +_Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux +gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration +sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de +ses parents à elle!... quelle noble nature!... + +Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat... + +A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes... + + * * * * * + +... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du +Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées +de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux +jaillissaient des buissons. + +Jacques disait à ses deux témoins: + +«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que +lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby... +Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à +Gaby...» + +Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du +Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade +Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu... + +Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des +Princes. C’était là... + +Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte +de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu +sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de +la salive... D’un effort, il s’affermit... + +Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse, +et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de +terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de +cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins +engagèrent Jacques à s’apprêter... + +Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi +lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte. +Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de +flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa +langue... Il haletait un peu. + +Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait +ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui... +Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby +et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la +poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il +préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un +duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout +compris... + +Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait +les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets, +les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le +duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation +de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée +de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle +d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant +la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son +visage surtout, à cause des femmes... + +Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...» +cherchant de l’assurance dans ce projet... + +La porte s’ouvrit devant son premier témoin. + +«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les +épées... On t’attend...» + +Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand +jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des +tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles +claires, sur des morceaux de coton enflammé... + +Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des +hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs. +Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures +funèbres. + +Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le +cadre de la porte et regardaient. + +Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main... + +Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases +dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_» + +Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire +_une, deux_... je vais faire _une, deux_...» + +Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le +bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule +le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans +une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement +au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez +le bras!...» + +Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer +comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre... +N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que +faire? + +A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du +poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour +celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de +Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la +main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de +commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé +en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de +Leroy, qui tintait. + +A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre, +ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le +coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même +temps... + +Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils +semblaient pêcher des écrevisses... + +Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua +entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher +d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un +millimètre, à peine visible... + +Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent +que le blessé était en état d’infériorité. + +«Messieurs, l’honneur est satisfait!...» + +La rencontre avait duré une minute et quart. + +Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se +sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait. + +«Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré +longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...» + +Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers +leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa +canne afin de montrer que la blessure était insignifiante. + +«Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste. + +Et Alphonse, le gardien, disait: + +«J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant +peur de se faire bobo.» + +Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond +ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme +d’admiration... + +Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait +la porte... Jacques vivant, et souriant. + +«Ah! mon chéri!... mon chéri!... + +--Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas +traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal... +J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui... +et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant, +m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à +leur nom...» + +Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était +battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à +Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir +épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des +d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement +le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux... +quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie +et de gloire. + +«Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis +battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel... +Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi +qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs +c’est bien le moins... + +--Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon +héros!...» + + + + +LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6] + + [6] D’après Amb. Bierce + + +Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient +divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés +approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient +de pensée lente et de geste brusque. + +--Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition +aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a +pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord +pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?... + +--De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela +un trappeur. + +--Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle +qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal +d’Afrique...» ajouta un des bûcherons. + +La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu +comme on l’est dans les villes et couvert de poussière... + +«Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long +trajet afin de télégraphier à mon journal...» + +Le coroner sourit aigrement: + +«Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment, +vous allez nous faire? + +--Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être +considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant +il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après +des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]» + + [7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans _A Matter of + fact_ (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre + d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des + faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté + foi. + +On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle +et légale. Puis le coroner reprit: + +«Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?... + +--Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour +magazines, vingt-sept ans. + +--Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime? + +--Oui... + +--Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort? + +--Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en +ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je +tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il +me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction. + +--Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le +brouillon de votre article...» + +Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public, +composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre. + +Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença: + + * * * * * + +«Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de +chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes +dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà +d’un rideau de sapins qu’il me désigna. + +Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse +couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et +d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de +quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit... +c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet +semblait s’agiter violemment sur son passage. + +«Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une +carabine,» dis-je. + +Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les +sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de +son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas... + +Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances +dangereuses était toujours remarquable... + +«Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit +plomb,» lui dis-je. + +Il me répondit: + +«J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.» + +Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui +lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour +mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du +danger près de nous... + +Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours +grizzly... + +La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y +entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la +même attitude défensive... + +«Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce? + +--C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix +rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas. + +Il tremblait!... + +A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y +apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un +tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes +étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... _Cela_ les +écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et _cela_ se dirigeait +lentement vers nous... + +_Cela_, qu’était-ce donc?... + +Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en +présence de cette force _invisible_, qui courbait et écrasait les +arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la +suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles... + +Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers +nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit... + +Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur +arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe... + +Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son +arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente +mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La +fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement +formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il +y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et +prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité +à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque +chose qui était lourd, velu, et _invisible_!... Je dus demeurer quelques +secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi +aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et +auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de +lui... + +Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement +et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse +Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur +les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était +secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte +d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main +semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était +invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie +de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de +lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une +portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si +furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant +de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont +j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le +côté... Il ne criait plus. + +A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de +l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut +seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus +les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était +mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine... +on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol +était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et +informes...» + +Le journaliste se tut et replia son manuscrit. + +«Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au +témoin?» + +Un colossal bûcheron se leva. + +«Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.» + +Le coroner se tourna gravement vers le journaliste: + +«M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes +échappé. + +--Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de +me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que +mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai +présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le +reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les +morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes +et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la +chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses +souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des +précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est +la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà +rencontrée...» + +Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche: + +«Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par +conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen, +j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et +vous asseoir!...» + +Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de +charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une +écriture d’écolier: + +«Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal +sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons +aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une +attaque d’épilepsie...» + + * * * * * + +En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un +léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au +porto il tira de sa poche le journal de Morgan. + +«Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile, +maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse +fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre +tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et +dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...» + +Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention: + +20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois +sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où +je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre +plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait +furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non +comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche +de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis +que le soir... + +Un chien ne peut-il _voir_ avec son odorat?... Une odeur +impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être +produisant cette odeur?... + +2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de +la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et +froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après +l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait, +mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes +celles qui étaient _un peu_ au-dessus de la crête furent ainsi effacées, +l’une après l’autre, comme si _quelque chose_ était passé entre elles et +moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner... + +Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y +pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule... +Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs +d’étoiles?... + +15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des +traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain, +colossal... ou un singe géant... s’est promené là... + +Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse... +oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux +grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je +craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un +visage affreux... L’y _voir_ paraître?... non, puisqu’_il_ est +invisible!... Il?... Il!... _Lui_!... mais qui?... qui donc? + +20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble +qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette +impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs +fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est +là?... Parlez!» On n’a pas répondu. + +Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes +yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du +repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas, +car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la _maison_... Je +ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions _il_ +entrait!...[8] + + [8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla». + +27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est +de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais +puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner +doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire... +quelqu’un d’une taille et d’une force colossales... + +Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai +ce soir avec mon fusil... + +28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres +de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais +bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre +à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu... +absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il +semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des +traces de _Lui_! + +J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est +imaginaire je suis déjà fou. + +3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi... +C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche... + +5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter +Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit, +intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces +temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi... + +Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou! + +7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit +dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien +elle est simple, terriblement simple... + +Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de +l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet +instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop +élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant +plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule, +soudain sauter dans l’air et s’envoler, _tous ensemble_, d’un seul +élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne +pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de +branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie +des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par +l’un d’eux mais _si aigu_ que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même +observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline +et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient +leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait +l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne +tombait pas sous mes sens... + +Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se +nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des +autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois +plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un +signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les +observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est _sentie_ par les +soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses +de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante +vibration dans les pierres de la cathédrale. + +Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre +solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que +notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la +présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne +discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne +voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je +ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des +couleurs invisibles... + +Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce +genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je +ne suis pas fou... + +La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est +s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont +peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré +jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?... +Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure +ou inférieure à la mienne... + +Je sens en _lui_ l’ennemi et, la prochaine fois, je ferai feu...» + + + + +LA CORDE BLONDE + + +Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes +allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann +Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte +sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La +boue était profonde. + +Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui +attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à +suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des +experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que +ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le +major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en +me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des +renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était +d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que, +nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des +articles intéressants... + +Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il +suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui +éclaboussaient le ciel blafard. + +S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question: + +«Croyez-vous aux fantômes?...» + +Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement. + +«Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il. + +--Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique +d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits +singuliers..., répondis-je prudemment. + +--Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les +journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de +notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne... +Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un +feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille +n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de +notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes... +Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La +guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas +si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce +ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une +lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités +stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers +le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui +quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la +maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très +irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit +dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se +mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes +françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer +longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu +l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps +dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser, +au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français +l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...» + +Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les +cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume +automnale, mais ils ne devaient pas le voir... + +Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement: + +«Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la +propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des +circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son +sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au +coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant +qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le +quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des +camarades en première ligne... Et tous _étranglés_... Il ne reste que le +feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés... + +--Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de +l’Angleterre, il y a parmi eux des _thugs_ qui sont d’étonnants +étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car +leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses +merveilles... + +--Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face +des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous +n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici... + +--Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous +qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons +notre marche, car il fait froid...» + +... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour +d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras +en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour +du cou... + +«Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt. + +Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort. + + * * * * * + +Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne +quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats... +La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les +hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus +contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état +épidémique... On sentait planer la mort... + +Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse +franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille +impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein +s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée +nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que +mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du +village. + +On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les +balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent +les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait +affaire à un danger précis, tangible, _humain_... + +Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait +sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine +de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière +lui... + +Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une +seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport... +Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la +porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels +étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher, +mort, _étranglé lui aussi!_... + +Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en +avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient +pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée... + +L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les +précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie +extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des +pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne +comportaient aucune trappe, aucun passage secret... + +Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement... + +Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son +ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules +paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent: + +«Plus que moi!... plus que moi!...» + +Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le +lendemain. + +Il m’interrompit: + +«Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière +journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc, +après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps +passera plus vite...» + + * * * * * + +Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me +prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui. + +La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales, +courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie +glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque +indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers +détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de +pluie quand on passait près d’eux. + +Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans +une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un +château... + +Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance +redescendre. + +Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré +tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure. + +Il m’accueillit avec une gratitude exubérante. + +«Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je +lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?» + +Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre +qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à +étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était +qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la +raison est un hideux spectacle... + +«D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette +eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne +risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi +impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en +bondissant debout. + +C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre. +Elle s’apaisa... + +«Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je +sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce +vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière +verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe... +et rien ne peut combattre son influence.» + +Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton +de sa voix reprit de l’assurance. + +«Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je +ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe... +Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment +regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette +délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne +regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais, +ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est _lui_, le père!... +Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura +pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne +me suivra point là-bas... + +--Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément +qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte. + +--J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!... + +--Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.» + +Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir +vite. + +L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé +par une torsion de bras, bâillonné... + +«Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux +dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait +attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes +exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué +dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie +délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma +vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha, +ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me +reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il +n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin..., +j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite +corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre +fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée... +C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh! +inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde +nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se +vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les +dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!» + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Le Clavecin hanté 9 + L’Élixir de longue vie 27 + Les Yeux 55 + En Euphorie 69 + La Fouille 77 + Les Évadés 91 + La Fenêtre barrée 103 + Les Factures 113 + Au Pont du Hibou 127 + Le Duel au cigare 139 + L’Adieu 151 + L’Orteil en moins 163 + L’Émotion de Mauricia 177 + La Chose d’épouvante 189 + La Corde blonde 207 + + + + +Imprimerie MAUCHAUSSAT + +16, Rue François Guibert, Paris (XVe) + + + + +ÉDITIONS PIERRE LAFITTE + +PARIS--90, Avenue des Champs-Élysées--PARIS + + + ANDRÉ CORTHIS + PETITES VIES DANS LA TOURMENTE + + ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française + SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE + + LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française + LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS + + MAURICE LEBLANC + L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS + + GASTON LEROUX + ROULETABILLE CHEZ KRUPP + + CHARLES LE GOFFIC + LE PIRATE DE L’ILE LERN + + ALBERT BOISSIÈRE + LE NEVEU DE L’ONCLE SAM + + CHRISTIANE AIMERY + PAS A PAS DANS LA NUIT + + ÉMILE MOREAU + LA NIÈCE DE BONAPARTE + + ÉDOUARD DE KEYSER + A L’OMBRE DU CARMEL + + ALEXANDRE LARISSON + BOUYSSOL LE MARIN + + JEAN BERTHEROY + LES VOIX DU FORUM + + JEAN WEBSTER + PAPA FAUCHEUX + + P.-LOUIS RIVIÈRE + POH DÈNG + + +IMP. DE MATTEIS--PARIS + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 *** diff --git a/78439-h/78439-h.htm b/78439-h/78439-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fb65823 --- /dev/null +++ b/78439-h/78439-h.htm @@ -0,0 +1,5782 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Le clavecin hanté | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +h2 + .footnote { margin-top: -1em; margin-bottom: 2em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">J. JOSEPH-RENAUD</p> + +<h1>LE CLAVECIN<br> +HANTÉ</h1> + + +<p class="c gap">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br> +90, <span class="xsmall">AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES</span><br> +<span class="g">PARIS</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Copyright par <span class="sc">Librairie Hachette</span>, Paris, 1920.<br> +Tous droits de reproduction, de traduction +et d’adaptation réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i large">à A. R. H.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE CLAVECIN HANTÉ</h2> + + +<p>Depuis toujours, le père Laquinte, dit « Guignagauche », +guidait les visiteurs dans le vieux +château de Senin-les-Ruines dont les tours ébréchées +s’imposaient altièrement sur les ondulations +de la plaine picarde.</p> + +<p>Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait +les pierres historiques d’une voix nasale +de marionnette qui sonnait bizarrement dans le +silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait +selon l’importance des visiteurs ; ses propos +devenaient même fort intéressants quand l’auditoire +était de marque.</p> + +<p>Les articles sur le château de Senin qui paraissaient +quelquefois en des revues anglaises ou allemandes, +n’oubliaient pas de mentionner le vieil +original.</p> + +<p>A part ces fonctions que l’isolement du village +rendait intermittentes, le père Laquinte exerçait +celle de rebouteux ; ses drogues guérissaient, incontestablement, +des maladies réputées incurables. +Cela lui avait valu plusieurs condamnations pour +exercice illégal de la médecine et une renommée +inquiétante de « j’teux d’sorts ». Les paysans le +craignaient et haïssaient. Même ceux qu’il avait +sauvés s’écartaient de son chemin.</p> + +<p>Et puis il recevait des journaux d’Allemagne ! +Les gamins de l’école, au crépuscule, gibecières +ballantes, lui criaient de loin : « A pouille l’Alboche !… »</p> + +<p>Des années et des années auparavant, il était +arrivé à Senin avec une charretée de vieux meubles +baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui. +Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, +prenait vite une bizarre expression de menace +qui décourageait les questionneurs.</p> + +<p>Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux +ruines, dans une chaumière encombrée de bouquins, +de paperasses, de verreries chimiques.</p> + +<p>La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes +clartés rouges. Alors, dans le village endormi, +quelque cultivateur, se relevant pour soigner des +bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées +de fumier :</p> + +<p>« V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison ! »</p> + +<hr> + + +<p>A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures +voisines annoncèrent des triomphes +français en Alsace-Lorraine. On plaignait les gars +du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, +on savait en Belgique : ils ne seraient pas, +les pauvres ! à la reprise de Strasbourg et Metz !… Puis +ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement +démenties d’abord… Nos troupes, désordonnées, +mélangées, repassèrent au carrefour où, +trois semaines auparavant, on avait été les acclamer… Les +populations du Nord, en fuite, disaient +sans faire halte le désastre immense et que, là-bas, +leurs chaumières n’étaient plus que des poutres +brûlées joignant des murs en ruines…</p> + +<p>Senin voulut rester d’abord… Mais, un matin, +la brise apporta les aboiements précipités du +canon. Du sommet abrupt que le vieux château +terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, +sur l’horizon, d’immenses fumées à reflets écarlates…</p> + +<p>Alors les courages fondirent. Les femmes +criaient. Les tocsins se répondaient sur l’immense +campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent +frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, +au hasard de la fête. On tâcha d’emmener le +bétail. On eût voulu emporter les champs, les +vergers… C’était un désordre pathétique…</p> + +<p>Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure +mal famée, parmi ses livres et ses drogues, tranquille, +louchant, dédaigneux, malgré le fracas +ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes…</p> + +<p>« V’là Guignagauche qui veut faire camarade +avec les Boches ! » criaient des vieilles. Et elles +jetèrent des cailloux dans la fenêtre du « j’teux +d’sorts ». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, +troussant leurs cottes.</p> + +<p>… Au crépuscule, les routes brumeuses furent +submergées d’uniformes gris. Cette invasion, +bruyamment, bonassement, avec une confiance +hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, +l’étreignit, moussa entre les chaumières…</p> + +<hr> + + +<p>Le père Laquinte fut interrogé par l’« <span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> » +commandant le régiment bavarois qui allait passer +la nuit à Senin. Cet officier supérieur, gras, +la taille amincie par un corset, le visage rond et +rasé, les cheveux teints, les pommettes rougies +à peine et les lèvres un peu plus, avait un roulement +de hanches féminin et des manières précieuses.</p> + +<p>Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux +mains énormes et baguées bizarrement, ne le +quittait guère et sentait le musc.</p> + +<p>Dans le régiment on surnommait l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> « la +Poupée » ; et le lieutenant « la Gazelle » à cause +de son musc.</p> + +<p>Dans les bagages de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> se trouvaient une +grande quantité de livres et de brochures ayant +trait aux curiosités artistiques et archéologiques +du Nord de la France.</p> + +<p>Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois +rauque et mignarde :</p> + +<p>« Regardez toute cette librairie qui me suit :… Et +pourtant vos sales journaux écrivaillent que +nous sommes des barbares !… Monsieur l’expert +des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa +puissante épée dans une main et, dans l’autre, +un livre ! Notre puissance combative s’associe à +une extrême civilisation et en est un des aspects, +une des clartés… Mais cette photo reproduite par +cette revue… là… n’est-elle pas votre effigie ? +Oh ! nous avons de la chance ! Il paraît que vous +êtes une curiosité locale ! Nous allons donc +visiter ces ruines d’une façon intéressante… +Veuillez nous guider. »</p> + +<p>Et un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>, ajouta, en bousculant violemment +le vieillard :</p> + +<p>« Marche devant !… »</p> + +<p>Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine +son petit visage sec se plissa-t-il davantage autour +de ses yeux louchant, à peine les fanons de son +cou s’empourprèrent-ils.</p> + +<p>Il commença à gravir la rude côte devant +l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, le lieutenant et une dizaine d’officiers.</p> + +<p>Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, +devenait une immense étendue de campagne +où les moissons ondoyaient jusqu’aux +forêts indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus +qu’un jouet minuscule avec son clocher, ses +rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit…</p> + +<p>Enfin, le sommet !… Une passerelle menait +aux ruines par-dessus un grand fossé marécageux +où coassaient des grenouilles centenaires.</p> + +<p>Une énorme tour, presque intacte, offrit les +marches creusées de son escalier tournant…</p> + +<p>Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications +avec son nasillement monotone, automatique, +où subsistait l’accent du pays. Les Germains +écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, +interrogeaient, remerciaient…</p> + +<p>En les grandes salles sonores, sombres, parfois +d’étroites meurtrières leur montraient l’étendue +indistincte de la plaine où rougeoyait le soir.</p> + +<p>Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient +irrégulièrement…</p> + +<p>La plus haute salle était si vaste que même +un midi ensoleillé y laissait de l’ombre, si haute +qu’au-dessus de soi on sentait, on entendait, sans +les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui +y nichaient… Là, spécialement, le silence, l’obscurité, +l’atmosphère, étaient étranges…</p> + +<p>En entrant, les officiers se turent, soulevèrent +leurs fourreaux de sabre…</p> + +<p>La voix de Polichinelle du vieux guide crépita :</p> + +<p>« Vous êtes ici en ce qui constituait le salon +de la dernière comtesse de Senin, guillotinée, en +1793, à cause de son amitié pour Marie-Antoinette, +reine de France. Elle était très belle. Elle +avait beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle +réunissait en ce château les grands esprits de +l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, +les peintres… Cette pièce, que vous voyez si délabrée, +a contenu les gens les plus fameux de la +Régence et du règne de Louis XVI. Ah ! si ces +pierres pouvaient parler !</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est, là ?… Ce vieux clavecin… +lamentable avec son clavier édenté et ses +cordes tordues ?… » demanda « La Gazelle », le +suave lieutenant de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p> + +<p>Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement.</p> + +<p>« Ce clavecin ?… oh, c’est la légende du château… +ou plutôt pas une légende, Vos Excellences, +non… une suite de faits mystérieux, +oui, mystérieux…, quoique <i>nettement constatés</i> +par les gens les plus capables… Voilà : vers 1780, +un de vos compatriotes, le chevalier Gluck, vint +en France où il fit fureur… La reine Marie-Antoinette +le protégea contre les partisans de son +rival Piccini… Mais de nobles officiers bavarois +connaissent aussi bien que les lettrés français les +querelles des Gluckistes et des Piccinistes ! Cela +appartient à l’histoire de la musique et Munich +est la cité de tous les arts !… Or, la comtesse de +Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier +Gluck… Le comte, qui courait les gueuses +de Paris et passait ses nuits dans les maisons de +jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort +libre. Et Gluck rejoignait souvent la comtesse +en ce château, dont il devint un familier… Il +passait quelquefois deux jours et une nuit en +chaise de poste pour être ici quelques heures… +Il était épris corps et âme de la comtesse… Il +préférait un regard d’elle à ses plus grands succès +de compositeur… Des livres marquent même +qu’elle fut la seule passion de sa vie et son +suprême regret au seuil de la mort… Et ils ne +se trompent pas, ces livres, allez !… Nous en +sommes sûrs, ici à Senin !… Car, la nuit qui +suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, +le chevalier Gluck <i>revient</i> ici, en habit +de la cour… Oui, Excellences, il <i>revient</i> !… et +pas d’erreur, ni d’hallucinations !… C’est bien +lui !… »</p> + +<p>Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une +façon intense. L’obscurité, presque totale, était +menaçante. De l’angoisse, comme laissée là par +autrefois, frissonnait entre les pierres humides…</p> + +<p>— Oui, il <i>revient</i> dans cette salle et il joue les +motifs préférés de son amie sur ce clavecin qui, +alors, se trouve bon comme jadis et qu’à cause de +cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici… +Oh, c’est bien Gluck, allez !… Gluck tel que sur +les gravures… Bien des gens, qui ne croyaient +pas, l’ont guetté <i>et l’ont vu</i> !… Il est transparent +comme de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper… +Et on entend le clavecin nettement…, de +si beaux airs !… Aussi vrai que nous sommes +là ?… Et tenez, Excellences, c’est justement ce +soir l’anniversaire en question ! »</p> + +<p>Le père Laquinte murmura seulement ces derniers +mots.</p> + +<p>Dans les ténèbres, maintenant profondes, de +la vieille tour, le vent nocturne grondait…</p> + +<p>« De la lumière… » ordonna nerveusement +l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p> + +<p>Aux mains de plusieurs officiers, des cônes +électriques parurent, projetèrent des ronds pâles +sur les pierres.</p> + +<p>Et « La Poupée » ajouta :</p> + +<p>« Les légendes ont parfois une intéressante +part de vérité ! Rappelez-vous celle de l’Atlantide, +qui semblait une diablerie de nourrice, et +qui est devenue une réalité historique !… La ville +d’Ys, à la pointe ouest de l’Europe, a parfaitement +existé !… Or, nous avons ce soir une occasion +superbe d’examiner une curieuse légende… +et de faire une politesse à l’auteur génial d’<i>Iphigénie</i> !… +Soupons dans cette salle ! Notre régiment +qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à +une conversion du corps d’armée vers l’est, est +ici, jusqu’à demain au moins, bien tranquille… +Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne… +L’ami, trouvez le nécessaire dans le village !… »</p> + +<p>Et, se tournant vers « La Gazelle », le commandant +bavarois ajouta :</p> + +<p>« Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz ? »</p> + +<hr> + + +<p>Le père Laquinte fit généreusement enfoncer +par la soldatesque teutonne les portes des maisons. +Il indiqua les meilleures caves, les étables +riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes +où les habitants avaient enfoui des objets précieux.</p> + +<p>Il fut populaire et obéi…</p> + +<p>Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter +et transporter au sommet du château, un +énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui +voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de +minuit…</p> + +<p>… Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, +en un coin de la grande salle hantée +où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient +des lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de +mangeaille, s’alcoolisaient, tuniques ouvertes, +accoudés lourdement.</p> + +<p>La brume nocturne entrait, malgré les planches +appliquées contre les meurtrières. On avait +chassé les oiseaux de nuit. Les pierres suintaient. +L’air sentait la cave, le rhum, le cigare +et, soudain, le musc, quand, d’un délicat foulard, +« La Gazelle » s’essuyait les tempes…</p> + +<p>Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait +sur le roulement lointain de la canonnade. D’un +clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, illusoire +peut-être, montait en vibrant à travers les +murailles…</p> + +<p>Au village, le régiment était ivre. Depuis les +plaines belges il n’avait pas encore trouvé de +vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres. +Ces hommes habitués aux beuveries de bière +absorbaient ces alcools français comme du léger +liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle, +ronflant, vomissant…</p> + +<p>… Le commandant bavarois discourait, les +yeux vagues :</p> + +<p>« Minuit bientôt, Messieurs… La matérialisation +de choix que nous attendons, se produira-t-elle ?… +Nous sommes persuadés que non, à cause +de notre grand sens scientifique… Mais, qui +sait ?… peut-être !… Ah ! on en arrive vite à ces +limites de la pensée : <i>peut-être… qui sait !…</i> +Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en +qui leur Shakespeare incarna l’âme germanique : +« Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que +les philosophes n’en rêvèrent jamais !… » Grâce +à ce bonhomme qui louche et à cette attente puérile +de Gluck, notre imagination contemple le +Versailles de Marie-Antoinette et toute cette époque +française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour +savoir la douceur de vivre… Versailles !… La +cour admirable… le Trianon, les bergeries, les +menuets au clair de lune, les philosophes, les +querelles entre Gluckistes et Piccinistes… Antoinette ! +« … <i>O toi qui, dans tes mains, portes aussi ta +tête, rose et lis transformés en un bouquet de +fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir !</i>… » +chanta leur poète, dont l’art et le sang +savent cette époque à laquelle nous voici par +notre violent rêve… Ah ! l’heure est exquise pour +nous Bavarois raffinés… Mais à qui devons-nous +cette joie intellectuelle ?… à la Force !… à nos +canons !… Buvons au <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span> !… <span lang="de" xml:lang="de">Hoch !… +Hoch !…</span> »</p> + +<p>Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, +et péniblement, le geste du toast. Ils se +sentaient lourds d’une singulière langueur… le +corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, +capables de dialoguer mieux qu’à l’ordinaire, +impuissants à tout effort physique… État agréable, +après tout…</p> + +<p>Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait +encore. C’était, prématurément, l’horreur +des nuits de novembre. Les heurts de la canonnade +se percevaient mieux.</p> + +<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, la main renversée, petit doigt en l’air, +regardait sa montre-bracelet.</p> + +<p>« Minuit moins deux… »</p> + +<p>Tous les regards se portèrent obliquement +vers la silhouette du clavecin hanté, indistincte +dans la pénombre…</p> + +<p>Il y eut un silence. Les respirations inclinaient +les flammes des dernières bougies…</p> + +<p>A travers les pierres de la tour, le premier +coup de minuit vibra… le second… le neuvième…, +le douzième…</p> + +<p>Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille +salle… Rien… rien…</p> + +<p>Mais les officiers contemplaient, hébétés, un +rêve intérieur…</p> + +<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, sans bouger, les paupières lourdes, +murmura :</p> + +<p>« Décidément, pas de Gluck… pas de Gluck… +pas de Gluck… Il n’est qu’une illusion… Mais les +illusions ne sont-elles pas des réalités que nous +constatons mal !… Où est la vérité ?… Qu’est la +substance ?… L’atome possède-t-il plus qu’une +existence hypothétique ?… Le percevons-nous ?… +Problème et encore problème !… Et sans fin… Allons, +il faut tout de même nous diriger vers nos +cantonnements, en bas… Non qu’une attaque de +nuit soit à prévoir, loin de là… Mais nos bougies +défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son +amie la comtesse… levons-nous !… et descendons… »</p> + +<p>En les officiers l’esprit de discipline luttait +contre l’engourdissement. Ils allaient se lever…</p> + +<p>Quelques bougies encore moururent en grésillant. +Les ténèbres étaient presque complètes…</p> + +<p>Soudain, la voix du père Laquinte susurra :</p> + +<p>« Écoutez !… »</p> + +<p>Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise +silhouette du clavecin !… On n’en avait pas +perçu les premières notes, mais, maintenant, elle +se détachait, faible, claire, répétée par de menus +échos…</p> + +<p>Hallucination ?… Non… il n’y a guère d’hallucinations +collectives… Alors ?… un mort jouait-il +du clavecin, là ?… Glacés de peur, les Bavarois +sentaient croître encore, et leur bizarre prostration +physique, et leur faculté de penser vite, clairement, +tumultueusement…</p> + +<p>Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant +clair avant de s’éteindre, projeta quelques vives +clartés vers le clavecin : on y vit <i>une silhouette +en culotte courte et grand manteau de jadis… Les +mains jouaient !</i>…</p> + +<p>Elles s’arrêtèrent… La mélodie cessa net, +puis reprit, scandaleusement moderne sembla-t-il +aux officiers qui voulurent en vain se dresser, +protester… mais distinguent-ils le réel du +rêve ?… Non, puisqu’ils entendent les cordes du +clavecin éclater avec un vacarme terrible… Oh +oui, les cordes… Ce sont elles qui explosent, elles +qui tonnent, qui tonnent…</p> + +<p>Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de +s’endormir !…</p> + +<hr> + + +<p>… Le père Laquinte termina ainsi ses explications +au colonel du régiment français qui, si +facilement, venait de reprendre Senin-les-Ruines +en une attaque de nuit :</p> + +<p>« Oui, mon colonel, le jus de pavots dont +j’avais arrosé leur mangeaille les a grisés, puis +endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium… +Un instant, j’ai cru la dose trop faible… mais +ma vieille boîte à musique, et moi au clavecin, +en culotte cycliste et cape de berger, ont fait +l’affaire… Juste à temps, car, après avoir joué le +grand air d’<i>Orphée</i>, la serinette se mettait à moudre +la valse de <i>Faust</i> ! et votre attaque commençait +son tapage… Quant aux soldats ils +étaient tous fin saouls dans le village, et je savais +bien que sans leurs officiers… Comment, mon +colonel ?… j’aurai la croix d’honneur… moi ?… +moi ?… oh ! mon colonel… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE</h2> + + +<p>Je peux maintenant écrire la raison du suicide, +jusqu’ici inexpliqué, de mon ancien condisciple +de Condorcet, le grand biologiste Athanase +Gille, qui se supprima à moins de cinquante +ans et tandis que l’univers scientifique commençait +à s’incliner devant son génie après l’avoir longtemps +contesté…</p> + +<p>« Crise de neurasthénie aiguë » prétendirent les +gazettes, courtoisement.</p> + +<p>Maint envieux ricana : « Il a toujours été un +peu fou !… »</p> + +<p>Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait +donné de plus remarquables preuves de force que +pendant les mois qui précédèrent son anéantissement…</p> + +<p>… Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où +nous fîmes toutes nos études ensemble, Gille +témoignait d’un penchant irrésistible pour le merveilleux — surtout +pour le merveilleux d’autrefois. +Dans les vieilles légendes que nous enseignaient +nos versions latines et grecques, il voyait +le développement, embelli par la tradition orale, +de faits exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, +l’<i>Iliade</i>, l’<i>Odyssée</i>, dépouillés de symboles +et de fiction !… Les tentes de Coré, Dathan +et Abiron, détruites par un jet de feu divinement +volcanique ? Moïse qui, comme tous les initiés +d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une +mine sous ces rebelles !… La manne qui sauve les +Israélites ? Elle tombe toujours ! Elle est un très +léger mélange de résine et de miel que le vent +prend à certains arbres et emporte au loin !… Les +incrédules n’ont qu’à faire le voyage pour s’en convaincre… +La chute d’Icare ?… l’accident d’un aviateur +de l’époque, oui, d’<i>un aviateur</i> ! car l’humanité, +en des civilisations préhistoriques, a connu +toutes les merveilles de la machinerie actuelle et +bien d’autres, que peut-être, notre science retrouvera, +dans le futur… Les dragons noblement +occis par saint Georges, saint Michel, et autres +héros ?… pas du tout fabuleux !… de grands sauriens +de la faune antédiluvienne qui ne s’est pas +éteinte d’un seul coup — et dont il existe d’ailleurs +encore des échantillons sur le globe actuel : +les fameux serpents de mer, aperçus, et par +d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, +sont des ichtyosaures que des convulsions volcaniques +arrachent quelquefois aux grottes +immenses des côtes chinoises où ils survivent à +leur époque… Les aurochs, les mammouths, ont +disparu à une date relativement récente… Et sur +certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve +d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très +rares, qui sont des ptérodactyles dégénérés, ainsi +que l’affirment des savants, comme Th. Wood, +Silbermann, Cantagallo…</p> + +<p>Tels étaient ses propos. A l’écouter nous +omettions de jouer aux barres ou aux billes !… En +classe, le professeur se taisait parfois pour laisser +dire cet extraordinaire lycéen qui s’était +donné comme grands maîtres les mages d’il y a +vingt mille ans et qui affirmait violemment que +dix lignes des Védas hindous contiennent plus +de science que tout Darwin, tout Berthelot, tout +Pasteur ! Il rayonnait d’une si puissante conviction +que nous, ses condisciples, nous nous le +représentions dans les ténèbres rousses de Rembrandt +avec le bonnet fourré et la longue robe de +Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, +les triangles polychromes du macrocosme…</p> + +<p>Il devint bachelier en même temps que moi +avec — lui ! — la mention très bien. Nous passâmes +ensemble nos vacances en Bretagne… Il +tenait à me prouver que la ville d’Ys exista +réellement… Ah ! notre arrivée à la pointe du Raz, +ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, +par bonds formidables, la ruée des flots accourt, +puis tonne, râle, en s’abattant !… La baie des +Trépassés et le bouleversement énorme de ses +vagues !… Puis l’étang de Laoual, ce marécage +imprévu qui prolonge jusqu’à deux cents mètres +de la mer sa vase et ses roseaux !… Comme je +revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, +avec des gestes un peu anguleux, dans le +vent brutal qui nous décoiffait !… J’entends sa +voix, qui devait crier pour me parvenir dans le +fracas marin !</p> + +<p>Il disait, avec son accent enthousiaste :</p> + +<p>« Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon +et de sa mauvaise fille Dahut, se développa, +comme toutes des légendes, autour d’une vérité… +Ys <i>exista</i> !… et il est impossible de ne pas lui +assigner comme emplacement la plaine basse, +incurvée, qui est devenue la baie de Douarnenez… +Des preuves ?… diverses voies romaines, +venant des quatre coins de l’horizon, s’arrêtent +brusquement au bord de la baie ; à marée basse, +en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, +ici intactes, là ruinées, mais on les retrouve ; or +elles conduisaient quelque part ! et elles se dirigent +toutes vers le milieu de la baie !… Note aussi +que jusqu’en 1793, chaque année, le jour des +Morts, on a dit la messe en bateau, <i>au milieu de +la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis +d’Ys</i>… On raconte aussi que lorsqu’une marée +très basse coïncide avec un vent de terre qui la +pousse encore plus loin du bord, les flots laissent +à découvert d’étranges blocs affectant des formes +trop géométriques pour ne pas être de création +humaine… Mais la ville aux cent églises s’étendait +plus loin. Nous allons le constater… »</p> + +<p>En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, +nous palpâmes à l’aide d’une perche de six mètres, +des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, +qui ne pouvaient être des rochers…</p> + +<p>« Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à +laquelle fait allusion ce distique trouvé par M. Le +Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte +d’un très vieux parchemin breton : « Quarante +manteaux d’écarlate s’en vont chaque dimanche +entendre la messe à Laoual… » Les « manteaux +d’écarlate » ? Évidemment des seigneurs +gallo-romains… La messe ? Ce que notre perche +rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton +de la basilique dont selon la complainte, +les cloches légendaires sonnent pendant certaines +nuits d’hiver ?… »</p> + +<hr> + + +<p>… Je partis peu après aux États-Unis et y restai +une vingtaine d’années, pendant lesquelles je +correspondis régulièrement avec Athanase Gille.</p> + +<p>Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans +l’étude des infiniment petits.</p> + +<p>« Pour purger un organisme humain d’une +invasion bacillaire nuisible, m’écrivit-il bien avant +les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de le +mettre en état de défense grâce à des injections +de nombreux cadavres des mêmes bacilles, il faut +hardiment y déchaîner une autre invasion de bacilles +ennemis des premiers et qui les détruiront, +puis qui, cette besogne faite, ne sauraient non +seulement nuire à l’organisme mais même y +séjourner… Ne me crois pas un grand innovateur : +c’est ainsi qu’à Ninive le groupe des vingt +et un grands prêtres défendaient la sublime métropole +contre les épidémies formidables qui ravageaient +alors la surface du globe… »</p> + +<p>En fait, comme le monde médical le sait, les +trois meilleurs sérums, créés depuis 1910, sont +dus à Athanase Gille ; mais il refusa toujours de +les laisser désigner par son nom ; il prétendait +leur imposer celui de thérapeutes, morts depuis +quinze mille ans ; en les écrits mystérieux desquels +il affirmait avoir trouvé les indications les +plus directement utiles à la création de ces remèdes +souverains !…</p> + +<p>… A mon retour en France, je reconnus difficilement +mon ancien compatriote qui, au lycée, +resplendissait d’une grâce ardente…</p> + +<p>Chauve, le visage plissé comme par un constant +effort de mémoire, les yeux clignotants, les mains +inquiètes, le corps fléchi, les habits sans forme, +tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur +de chimie…</p> + +<p>Immédiatement, et comme si nous nous étions +quittés la veille, il me parla de ses travaux… Il +ne les inspirait plus de l’antiquité dont la tradition +était décidément trop obscure — la majeure +partie des textes qu’elle laissa restant indéchiffrables. +Mais le labeur des Alchimistes du moyen +âge lui semblait une source inouïe d’information +et d’inspiration. Il les tenait non pas seulement +pour des précurseurs, mais pour de géniaux réalisateurs. +Il affirmait que les résultats de leur +effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient +caché les plus décisifs par crainte de procès de +sorcellerie, mais que leurs ouvrages, volontairement +embrumés, deviennent très lumineux pour +qui en saisit la facile clef…</p> + +<p>Pendant plusieurs heures — et avec quel +lyrisme quasi religieux ! — il me vanta la profonde +science, le courage, la ténacité, de Roger +Bacon, Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, +Raymond Lulle…</p> + +<p>Après cette entrevue je restai deux ans sans +nouvelles de lui. Mes lettres demeurèrent sans +réponse…</p> + +<p>Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis +en Bretagne, près de Guérande, une vaste propriété +et qu’il y conduisait de mystérieuses expériences…</p> + +<p>… Plus tard, on trouva près de son cadavre +cette lettre pour moi :</p> + +<p>« Vieil ami, pardonne-moi ce silence… Voici +ce qui m’arriva !… C’est formidable… <i>J’ai composé +l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de Longue +Vie !</i>… Ne me crois pas fou ! Trois êtres +humains me doivent la jeunesse, la fascinante +jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de penser, +d’agir… la jeunesse !…</p> + +<p>« Oui, j’ai retrouvé ce secret !… <i>trouvé</i>, plutôt +un nouveau secret car les divers âges de l’humanité +employèrent, pour obtenir le rajeunissement, +des formules très différentes, également efficaces, +et correspondant à leur avance mentale.</p> + +<p>« Je n’empruntai rien à la tradition ; ce furent +les théories scientifiques les plus récentes que +j’adaptai vers ce but ancien.</p> + +<p>« En un vieux château de Bretagne qu’entoure +un grand parc délaissé, analogue au Paradou, je +commençai mon « Grand Œuvre ».</p> + +<p>« Modeste, mon premier effort ! J’injectai à des +chevaux une série de solutions stériles composées +d’organes humains broyés, pulvérisés. Un organe +par cheval. Quelques semaines après, les bonnes +bêtes me donnaient des sérums agissant sur des +organes pareils et <i>vivants</i>. Mes sujets étaient de +vieux paysans bretons acceptant les soins du +docteur de Paris : des cœurs atrophiés, des +reins presque hors d’usage, des foies torpides — toutes +ces insuffisances dues à la sénilité — reprirent +un fonctionnement normal ! Début encourageant +au point de vue thérapeutique, mais +combien le but était éloigné encore… Il fallait +que mes sérums rajeunisseurs forment un ensemble +<i>polyvalent</i>, c’est-à-dire capable de rendre +à <i>tous</i> les organes leur force primitive, soit +directement soit grâce aux réactions des organes +voisins. Bien entendu, pas de formule unique ; +les tares personnelles à chaque individu nécessitaient +une gamme de sérums spécialement composée +pour lui.</p> + +<p>« Après une assez longue période d’essais, +d’hésitations, je tentai le rajeunissement intégral +de divers singes anthropoïdes arrivés presque au +terme de leur existence. Ce furent d’abord de +demi-échecs. Mes sujets périrent. Mais ils mouraient +<i>guéris de la vieillesse</i> et ayant repris complètement +l’aspect physique de l’âge adulte.</p> + +<p>« Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi +un alerte individu. La semaine d’avant il +grelottait près d’un poêle, sourd, presque aveugle, +paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en +branche, en cent cabrioles ; il criait, entre ses +crocs blancs, sa joie de vivre… Mes expériences +suivantes, régulièrement heureuses, me permirent +de penser que ma technique opératoire avait +acquis une certaine valeur… Il me restait à +l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à +franchir, dangereusement, une longue distance… +Mais en bactériologie aussi un instant arrive toujours +où il faut risquer…</p> + +<p>« J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires +d’un asile… oui, de force, pendant qu’un +dimanche ils se promenaient…</p> + +<p>« Mes aides les saisirent à l’improviste, les +bâillonnèrent, les poussèrent dans un auto.</p> + +<p>« Ces trois sujets étaient extrêmement différents.</p> + +<p>« L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été +un sculpteur de demi-talent. Oh ! pas un de ceux +qui, maniant la réclame avec adresse, savent s’assurer +un resplendissement passager et des ressources +monétaires ! Non, un robuste travailleur, +créant dans la joie, et triste quand ses œuvres, +vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu +en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le +Moulin-Rouge, une existence de travail heureux… +Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent +pour ses repas — bouillon et bœuf, fromage, +demi-litre de rouge — à des entresols de bistro, +au coin de la rue Fromentin et du boulevard de +Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, +et pour ses bocks, le soir, pendant sa partie +d’échecs à la « Nouvelle Athènes ».</p> + +<p>« Mon second sujet était un vieux sociologue, +épave de la littérature et de la politique. Presque +centenaire, il avait connu Barbès et participé +à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. +Sa vie, un peu analogue à celle de Cipriani, s’était +passée tumultueusement dans la vapeur de tabac, +les vociférations et les menaces des meetings politiques, +ardemment en exil, lamentablement en les +plus diverses geôles. Ses opinions ne triomphèrent +point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.</p> + +<p>« Une femme, mon troisième sujet. Une +ancienne courtisane qui avait brillé sous le second +Empire. Assez instruite, spirituelle, elle abondait +en souvenirs sur la Païva, la baronne +d’Ange, les soupers du grand 16, les bals de +l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni… +Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. +A la soixantaine la misère l’accabla. Elle devint +ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, un legs +modique d’un vieil ami lui valut son admission +dans l’asile, alors que les infirmités l’accablaient…</p> + +<p>« Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions +chirurgicales successives, sous anesthésie +profonde, des séries d’injections intra-veineuses +et intra-musculaires, que nécessita ma +tentative sur ces trois personnes et qui durèrent +un mois… Je risquais d’abréger leur vie — de +peu !… et la chance de la prolonger me paraissait +une suffisante justification morale de l’entreprise…</p> + +<p>« Un mois après, <i>deux jeunes hommes et une +adolescente</i> : <span class="xsmall">EUX</span> ! allaient et venaient dans le +parc, ivres de vie, de lumière !…</p> + +<hr> + + +<p>« Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de +mes travaux.</p> + +<p>« Qu’était pour eux leur première existence ?… +Rayonnants de revivre, ils détestaient ce passé — mais +ils en avaient conservé le souvenir et +l’expérience, et ce fut le tragique de la chose…</p> + +<p>« Bientôt, après un an peut-être, ils nous — je +dis <i>nous</i> car mes aides-opérateurs restent, irrécusables +témoins ! — ils nous firent assister à +un spectacle prodigieux… Les forces mentales de +deux générations s’additionnaient en ces trois +<i>surhumains</i>… Leur puissance d’assimilation, +leur facilité de création, étaient extraordinaires. +Ils comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon +le dicton, vieillesse ne peut. Spontanément, +sans effort, ils accomplissaient d’effarantes merveilles. +Une tâche où les plus illustres eussent +peiné leur était d’une facilité enfantine… Des +« prodiges » je te dis, et dans le sens le plus intense +du mot…</p> + +<p>« Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps +antiques, d’illustres guides de peuples, dont la +gloire brille encore, n’obtinrent le resplendissement +complet de leur génie qu’<i>en une seconde +existence</i>, séparée de la première non par la mort +mais par une régénération scientifique… Ou en +une troisième ? Une quatrième ?… Qui sait ?… +Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse +mentale, ne suffisent pas à réaliser une œuvre +grande !… « Ma découverte, m’écriai-je alors, +centuplera les forces de la race, créera — en voici +déjà trois — les <i>Surhumains</i> rêvés par Nietzsche !… »</p> + +<p>« J’avais lieu de penser ainsi !… Les marbres +que, par simple divertissement, <i>Paul</i> se mit à +sculpter dépassent ceux de la grande époque grecque… +Va les voir, et juge !…</p> + +<p>« En sa première existence, il n’avait été qu’un +artiste consciencieux ; en la seconde il faisait surgir +autour de lui un sublime peuple blanc.</p> + +<p>« <i>Pierre</i> acquit, en quelques mois, une réputation +presque mondiale, grâce à des articles de +sociologie (quelques-uns accompagnent cette lettre… +lis ! admire !) qu’il écrivait à ses moments +perdus, en hâte, et signait d’un pseudonyme.</p> + +<p>« Le pauvre agitateur politique était devenu un +de ces flambeaux qui guident le Monde !…</p> + +<p>« <i>Ève</i> ?… Ève !… Je ne peux guère parler +d’elle… ou trop… Les grâces de toutes les littératures, +de toutes les philosophies, resplendirent +vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle +assimilait intégralement la substance des livres +les plus ardus et elle transformait, pour elle et +pour ceux avec qui elle conversait, cette rude pâture +en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée… +Au cours de sa première vie, elle n’avait +compris que Paul de Koch, Feuillet, et Dumas +père… Ah ! l’écouter des heures ! Et quelle profonde +musique, sa voix !…</p> + +<p>« Sa beauté ? une si extraordinaire magnificence +corporelle exige aussi pour resplendir, j’en suis +sûr, que s’additionnent les puissances séductrices +de deux existences… De deux existences, que +dis-je ? Toutes les puissances séductrices de la +race semblent accumulées en elle ! Les phrases +enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage +pour qui a contemplé Ève… Et quelle noblesse +de geste, de démarche ! Si elle quitte le +parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son +passage ; ensuite ils chuchotent dans les hameaux +que je garde une sainte chez moi…</p> + +<hr> + + +<p>« Aujourd’hui était le dernier jour du délai +d’examen que j’avais imposé à ma découverte. Je +comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.</p> + +<p>« Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement +rajeuni : moi !… Depuis qu’Ève renaquit +en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à +m’apercevoir dans les glaces — qui m’offrent, +unanimement, l’image ridicule d’un vieux pion… +Et pourtant, combien je suis jeune puisque je +regardais tendrement, sentimentalement, la série +des ampoules… là, devant moi… qui devaient, +pour Ève, me rendre la jeunesse !… Pour Ève ?… +Eh oui ! ne ris pas, c’était inévitable… j’ai toujours +vécu dans le passé, dans les livres, ce qui +n’est pas vivre. Et, soudain, surgit près de moi +une femme dont on peut dire avec exactitude +qu’elle est inimaginablement belle !…</p> + +<p>« Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève +a un certain penchant pour moi — pour moi tel +que je suis, usé, grisonnant… Reconnaissance ?… +peut-être… Et elle me trouve pittoresque… +une sorte de Robert Houdin scientifique, +de Donato sans charlatanisme… Et sa merveilleuse +intelligence de deuxième vie comprend mon +effort scientifique… J’ai eu souvent des auditeurs +d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par +exemple, mon vieil ami ! Je n’ai jamais <i>causé</i> +qu’avec elle…</p> + +<p>« Donc, aujourd’hui dernier jour du délai… — mais +une appréhension s’était peu à peu glissée +en moi… vipère !… vipère !… et je voulus en +faire justice…</p> + +<p>« Je me rendis dans le parc, aux cottages +qu’habitent mes trois « recréatures ».</p> + +<p>« Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une +bacchante prodigieuse devant laquelle je restai +d’abord muet d’une émotion que Rodin ou Michel-Ange +eussent partagée… Cette ébauche imposait +un silence religieux… même les domestiques parlaient +bas en sa présence et marchaient sur la +pointe des pieds… Personne n’aurait pu commettre +un acte répréhensible près d’elle, ou après +l’avoir longuement contemplée, car, à une pareille +hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la +beauté devient une toute-puissante morale.</p> + +<p>« — Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez +à l’univers ! dis-je… Votre art est le fruit le +plus éclatant de ma découverte… Il suffira d’un +peu de votre labeur pour que l’existence humaine, +prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce +à vous les plus magnifiantes ivresses de la +beauté ! »</p> + +<p>« Il me contempla d’abord avec effarement ; puis +avec pitié. Et il partit d’un rire qui avait la force +de l’adolescence et l’ironie supérieure de la vieillesse.</p> + +<p>« — M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis ?… +Pourquoi ? Je vous dois la jeunesse, mais, +heureusement, je suis revenu des folies de la jeunesse. »</p> + +<p>« Il plaisantait, sans doute… du moins je voulus +le croire… Et je repris :</p> + +<p>« — Mais… le Beau ?… Jadis ces deux paroles +« le Beau » constituaient pour vous une formule +sainte…</p> + +<p>« — Je <i>croyais</i>, alors !… Je ne <i>savais pas !</i>… Le +Beau n’existe point, cher créateur !… Ce qui, en +tel point de la terre, ou pour tel individu, est d’un +art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, +est purement laid… Quel être, quelle latitude, a +raison ?… Les conceptions humaines sont ridiculement +relatives… Pourquoi s’enthousiasmer à propos +de l’une ou de l’autre ?… Allons, ne faites pas +ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je +ne me soucie guère… Je la modèle pour distraire +mes mains qui ont gardé de jadis un besoin âpre +de pétrir… et aussi pour gagner quelque argent… +Je désire un automobile,… j’ai des catalogues +ici… voyez-les donc…</p> + +<p>« — Paul, au nom de la résurrection que vous me +devez…</p> + +<p>« — Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez +aux travaux forcés ?… M’épuiser à fixer +en marbre une vision intérieure sans que je sois +certain qu’elle est réellement, absolument belle ?… +J’aime mieux vivre !… Vivre, oui ! avec juste assez +de travail pour que ma nouvelle série d’années +s’écoule d’une façon charmante… Mais regardez +donc ce catalogue de la maison Panhard… Ce modèle-ci +possède entre autres qualités… »</p> + +<hr> + + +<p>« … Je me précipitai chez Pierre : lui me consolerait !…</p> + +<p>« Il fumait, étendu, en maniant des cartes à +jouer.</p> + +<p>« Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, +sous un pseudonyme, dans une grande revue +et dont toute la presse du matin célébrait la +lucidité extraordinaire. Une question ouvrière internationale, +la plus ardue peut-être, considérée +comme insoluble, s’y trouvait résolue. Oh ! mais +résolue lumineusement, sans que personne puisse +répliquer, sans qu’une objection s’élevât ! Les +journaux demandaient quel était ce prodigieux +sociologue et, pour le savoir, des délégations de +syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues +aux bureaux de la revue ! Mais la direction même +ne connaissait que le pseudonyme…</p> + +<p>« — Bravo !… Vous pouvez hâter de plusieurs +siècles l’évolution de l’humanité vers le Mieux-Etre, +dis-je. Votre parole est une magique semence +qui germe aussitôt. En l’histoire du +Monde, depuis les anciens âges, aucune influence +civilisatrice ne me semble avoir eu la force de la +vôtre… »</p> + +<p>« Il sourit en époussetant de la main la vapeur +bleue qui s’annelait devant son visage…</p> + +<p>« — Vous croyez encore aux influences civilisatrices ?… +Que vous êtes jeune, notre créateur !… +Mais, voyons !… L’homme désire davantage à +mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en +avant crée un nouveau désir… Il croit, sans cesse, +que la réalisation de son idéal du moment le rendra +pour toujours heureux… mais, après cet +idéal, un autre surgit, puis un autre encore, et +un autre, et le bonheur recule toujours, sans fin, +comme l’horizon devant le voyageur… Pourquoi +participerais-je à cette poursuite, la sachant +vaine ?… »</p> + +<p>« Une terreur… physique à force d’intensité !… +me frappa… Voyais-je s’écrouler mon œuvre ?…</p> + +<p>« J’essayai de discuter — quoique Pierre écartât +dédaigneusement mes paroles, à mesure, d’un +geste indolent qui chassait aussi des volutes de +fumée bleue…</p> + +<p>« — Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse +de ce continuel effort humain vers un but qui +s’élève constamment ?</p> + +<p>« — Et que, donc, on n’atteindra jamais !… +D’ailleurs, ce but ne s’élève pas, il change… Ses +transformations successives ne l’augmentent nullement… +Il est noble ?… allons donc !… de la blague !… +du bluff !… A propos de bluff, j’ai appris +à jouer au poker, hier, au casino de La Baule… +quel jeu merveilleux !… ne pourrions-nous faire +quelques parties ici… à quatre ou cinq…? »</p> + +<p>« … L’épouvante… mais comprends-moi bien, +une épouvante aussi physique, aussi intense, que +celle de notre ancêtre des cavernes lorsqu’il rencontrait +un mégathérium,… me ricanait des choses +que je ne voulais pas entendre, pas comprendre…</p> + +<p>« Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la +direction du délicieux coin de parc où Ève, en un +hamac, lisait…</p> + +<p>« La journée était torride. Les feuillages des +arbres n’arrêtaient du soleil que son éclat. Il +faisait une chaleur de serre, lourde, âcre…</p> + +<p>« Ève semblait une déesse !… Un halo de +beauté l’entourait… Une vie excessive resplendissait +en son énorme chevelure, en la lumière de +son teint, en la cambrure puissante de son torse…</p> + +<p>« Ah ! non, certes non, pour l’éclosion de tant +de beauté une seule existence ne suffit pas !…</p> + +<p>« Je renversai sa tête sur mon bras, lentement… +Nos regards se pénétrèrent, avec une émotion infinie… +Elle haletait… Elle m’attirait vers elle, un +peu… Je la sentais mienne… Et combien passionnément +elle le serait lorsque le quinquagénaire +à cheveux gris aurait repris l’aspect de ses vingt +ans !… Ah ! notre existence, alors, dans la gloire +de mon triomphe scientifique, dans la splendeur +de notre jeunesse reconquise…</p> + +<p>« J’osai murmurer : « Je vous aime ! »</p> + +<p>« Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses +longs yeux mi-clos se changea en ressentiment. +Ses bras m’écartèrent… Elle détourna la tête, le +front plissé, comme quelqu’un qui repousse de +lointains souvenirs…</p> + +<p>« — Aimer ?… On est si vite las !… De l’exaltation, +puis de la tristesse… Ces joies ont un +affreux arrière-goût… Pour les souhaiter il faut +ne les avoir jamais connues !… dit-elle d’un ton +dédaigneux qui contrastait avec le passionné +rayonnement de son jeune corps.</p> + +<p>« — Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une +minute !… vous étiez émue, Ève, vous aussi…</p> + +<p>« — Nous étions dupes tous deux. C’est avec +cette illusion que la nature nous guide vers un +gouffre d’ennui.</p> + +<p>« Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller +dans ma vue ces étincelles… et claquer mes dents ?</p> + +<p>« Mes paumes saignaient par mes ongles…</p> + +<p>« J’entendis ma voix objecter avec désespoir :</p> + +<p>« — Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, +les suicides, les meurtres, et toutes les magnificences +artistiques, que cause le formidable +Amour ?… »</p> + +<p>« Nonchalamment, elle disposa ses mains sous +sa nuque.</p> + +<p>« — Sottises de débutants ou débutantes !… Avec +plus d’expérience ces gens auraient souri avec lassitude… +De l’amour il ne demeure jamais qu’un +peu de lassitude dans le sourire…</p> + +<p>« … Je sentis que mes pas m’entraînaient loin +de cette belle adolescente qui parlait comme une +vieille femme…</p> + +<p>« La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait +brutalement… J’avais pu restituer à ces +trois êtres l’<i>aspect</i> de la vingtième année… L’<i>aspect +seulement !</i>… C’étaient trois momies conservées +vivantes dans l’apparence de la jeunesse… +Leur première existence leur avait transmis l’<i>expérience</i> +de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la +jeunesse…</p> + +<p>« Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.</p> + +<p>« Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, +le sang retrouve son énergie : je l’ai prouvé… Mais +l’enthousiasme, qui anime tout effort, ne reparaît +point une fois disparu au souffle de l’expérience…</p> + +<p>« Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les +forces pensantes de deux générations ; mais, hélas, +je ne sais faire oublier à des êtres neufs les vanités, +les illusions, les échecs, d’une existence +précédente ; et, avertis, ils n’entreprendront rien… +Ma découverte, que je croyais si grande, encombrerait +l’univers avec des vieillards masqués de +jeunesse.</p> + +<p>« Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable +d’effort ?… Inutile ?… Pourquoi renaîtrais-je ?… +Celle que j’aime tant ne peut plus aimer… +Pourquoi vivrais-je ?…</p> + + +<hr> + + +<p>« Ami, je termine cette lettre… Le douloureux +battement de mes tempes me gêne pour écrire… +Oh ! je pense avec précision. Je t’assure que je ne +suis pas un dément…</p> + +<p>« Suis mes gestes !… J’ai ici un banal et sûr revolver… +Ces ampoules, énormes, glauques, contenant +les gammes de sérums qui devaient me rajeunir, +je les projette par la fenêtre… elles se brisent +clairement sur les pierres, en bas… Les registres +contenant les formules de ma méthode, les voici, +boue fumante dans un bain d’acide… tout est +anéanti… et moi, qui aurais pu renaître comme +Faust, j’appuie à ma tempe cette arme froide… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3" title="LES YEUX">LES YEUX<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre +et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker +Brayton sourit. Il était en train de lire <i>Les merveilles +de la Science</i>, de Monyster, et un passage +de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement +comique.</p> + +<p>Ce passage disait : « <i>Il est attesté par de nombreux +et sages témoins que les yeux des serpents +ont une propriété magnétique spéciale… Évitez le +regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement +attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure</i> ».</p> + +<p>« La seule merveille est que, dans le temps +de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu +croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants +rejettent !… » pensa tout haut Harker Brayton.</p> + +<p>Et une série de réflexions se succédèrent intensément +en son esprit sur lequel toute lecture avait +grande influence…</p> + +<p>Pour mieux penser, il abaissa le livre…</p> + +<p>Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque +chose attira son attention…</p> + +<p>Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits +points lumineux, rapprochés l’un de l’autre…</p> + +<p>Oh ! il s’en soucia peu !… Et il reprit tranquillement +sa lecture.</p> + +<p>Mais, quelques instants après, une impulsion +lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce +qu’il avait vu…</p> + +<p>Les deux points lumineux étaient toujours là. +Peut-être plus nets que tout à l’heure… Et +n’avaient-ils pas bougé ?… ils semblaient légèrement +plus près de Brayton.</p> + +<p>Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler +leur nature à l’attention superficielle qu’il +leur prêtait.</p> + +<p>Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà +lui suggéra une pensée qui le fit sursauter… Le +volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, +puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura…</p> + +<p>Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément +dans l’ombre sous le lit où les deux +points lui semblaient briller avec une force accrue… +Son attention se concentrait anxieusement, +elle perçait l’obscurité… bientôt il devina, il aperçut +près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un +serpent !… oui, un long serpent dont les deux +points brillants étaient les yeux…</p> + +<p>L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux +concentriques, pointait vers lui fixement… Les +yeux n’étaient plus de simples points lumineux : +ils regardaient les siens, avec intention…</p> + +<hr> + + +<p>Apercevoir un serpent, dans une chambre à +coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande +une explication…</p> + +<p>Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, +riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, +pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant +connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste +demeure sise près de San Francisco.</p> + +<p>Cette maison avait une de ces excentricités que +l’isolement développe toujours, en les choses +comme chez les hommes : une aile récemment +ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait +presque comiquement avec le reste. Elle était à la +fois un laboratoire, un musée et une « serpenterie » !… +Les goûts scientifiques du D<sup>r</sup> Druring +allaient vers certaines formes assez inférieures de +la vie animale, telles que les tortues et les serpents… +les serpents surtout !…</p> + +<p>« Je suis le Zola de la zoologie reptilienne », +disait-il.</p> + +<p>Sa femme et ses filles craignaient fort « la Serpenterie » +et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en +voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés +luxueusement, ils venaient orner un vestibule, +un hall ou un fumoir… Orner ? à l’avis du +docteur ! car, vivants ou « naturalisés », elles +abhorraient ces immondes reptiles… D’autant plus +que certains de ceux-ci — <i>et Harker Brayton le +savait !</i> — plusieurs fois avaient été trouvés hors +de la Serpenterie, en des endroits de la maison où +leur présence était terriblement dangereuse.</p> + +<p>Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait +vite, l’existence chez le D<sup>r</sup> Druring était +confortable et calme.</p> + +<hr> + + +<p>M. Brayton ne fut pas violemment affecté par +ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, +un frisson de dégoût…</p> + +<p>Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques +n’étaient pas couchés. On viendrait. On +capturerait le serpent ou on le tuerait.</p> + +<p>Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa +portée, il ne fit pas le geste… Pourquoi ?… on +l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait +pas !…</p> + +<p>Il était plus affecté par la bizarrerie que par le +danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une +chambre à coucher, c’est absurde et choquant…</p> + +<p>Il ignorait l’espèce de ce serpent… Il en discernait +mal la longueur… Quel était le péril ?… +morsure empoisonnée ou étreinte ?… En tout cas, +le reptile était de trop, impertinemment de +trop, en cette chambre paisible… Quoique les meubles, +les tapis, les coussins, les tableaux fussent +d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage +des jungles contrastait désagréablement avec eux. +Et puis les exhalaisons de son haleine se +mélangeaient — dégoûtante pensée ! — avec l’air que +Brayton respirait…</p> + +<p>Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez +les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord +et l’action suit…</p> + +<p>Il se leva… Sa résolution était prise : il allait +se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, +sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. +On quitte ainsi les grands de ce monde, car la +grandeur est de la puissance, et la puissance est +une menace…</p> + +<p>Mais si l’horrible chose rampante le suit ?… eh +bien, il y a aux murs non seulement de médiocres +tableaux, mais des sabres asiatiques… Il en saisira +un…</p> + +<p>Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer +sa prudente retraite… il le leva seulement car +il ressentit une aversion pour la fin de ce geste… +une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer :</p> + +<p>« Je comprends !… Je ne suis pas poltron et +quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite +à reculer… »</p> + +<p>Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, +d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver +son équilibre.</p> + +<p>« Sottise que cet amour-propre !… Aussi je recule +d’un grand pas !… »</p> + +<p>Il leva le pied plus haut et le replaça vivement +sur le sol — un peu <i>en avant</i> de l’autre pied… +Oui, en avant !… Comment cela s’était-il produit ?… +il ne s’en rendait pas compte…</p> + +<p>Il essaya aussitôt de reculer avec le pied +gauche… Même résultat : le pied gauche vint se +mettre <i>en avant</i> du pied droit…</p> + +<p>Sa main étreignait la chaise, au bout du bras +tendu en arrière… oh ! elle étreignait terriblement ! +Elle ne voulait pas lâcher… elle en était toute +blanche…</p> + +<p>La tête mauvaise du serpent pointait toujours +hors des anneaux enroulés… Elle n’avait pas +bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles +électriques, pétillantes…</p> + +<p>Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades +rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, +un autre pas en avant… un autre encore… tirant +derrière lui la chaise… la chaise qui, enfin abandonnée, +tomba bruyamment contre le pied de la +table… Le serpent ne remua pas… Ses yeux +étaient deux soleils qui le cachaient entièrement… +deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et +diminuant.</p> + +<p>Soudain tout disparaît… Où donc est-il ?… de +grandes fleurs lumineuses tournent… ah ! il va se +retrouver car voici qu’il entend… où donc ?… les +heurts sourds, continuels d’un tam tam… oui, des +heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement +douce, agile, qui a les résonances +cristallines d’une harpe éolienne… Oh ! il la reconnaît… +les livres en ont tant parlé !… c’est la +mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon !… +et lui, il se trouve parmi les roseaux du +Nil… c’est de là qu’il écoute, à travers le silence +des siècles, cet hymne éternel…</p> + +<p>Cela cesse… ou plutôt cela est devenu, par degrés +insensibles, le grondement distant d’un orage +qui s’éloigne… Et l’hallucination auditive devient +visuelle… tout s’éclaire… un merveilleux paysage +glisse devant Brayton… un paysage éclatant de +soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes +distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un +monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, +évolue en lents enroulements, et le regarde… le +regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître +ceux de sa mère, morte il y a vingt ans…</p> + +<p>Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève +vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant +place à de la nuit noire… alors…</p> + +<p>… Son visage est violemment cogné… Réveil !… +Où ?… Ah oui, là… Il vient de tomber face en +avant sur le plancher… Du sang coule de son nez, +de ses lèvres.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, +la bouche haletante contre la poussière du mince +tapis…</p> + +<p>La conscience lui revient… il comprend que +cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la +fascination… Sauvé !…</p> + +<p>Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il +pourra fuir… oh ! oui, fuir éperdument, délicieusement !…</p> + +<p>Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent +qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement +qui précède le bond… Oui, trop affreuse !… +A ce degré, l’horreur est attirante… irrésistible… +Il veut savoir… il veut…</p> + +<p>Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable +regard et fut encore un esclave, un jouet, une +pauvre chose humaine, passivement soumise à la +bête immonde.</p> + +<p>Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage +son pouvoir sur l’imagination créatrice de +Brayton… En la tête triangulaire, les yeux brillaient +avec une expression cruelle… mais plus +d’hallucinations !… la réalité, l’inévitable et affreuse +réalité, rien d’autre… Le reptile triomphant, +tenant sa victime, lui laissait sa pleine +conscience…</p> + +<p>Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, +à un mètre de l’animal, se dressa sur les +coudes, la tête renversée en arrière, les jambes +allongées… De l’écume moussait à ses lèvres… +Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon +presque reptilienne son corps… Il se courbait en +arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, +de l’autre… Chaque mouvement le rapprochait un +peu du serpent… Ses mains s’arc-boutaient au +sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance — mais, +incessamment, il avançait sur les +coudes…</p> + +<hr> + + +<p>Le D<sup>r</sup> Druring et sa femme étaient assis dans +la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent +assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement +bonne.</p> + +<p>« Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec +un autre collectionneur, un splendide <i>ophiophagus</i>.</p> + +<p>— Un quoi ?</p> + +<p>— Un <i>ophiophagus</i> ?!</p> + +<p>— Qu’est-ce encore que cela ?</p> + +<p>— Dire que vous êtes ma femme et que vous… +Cela devrait être un cas de divorce !… L’<i>ophiophagus</i> +est un serpent qui présente cette particularité +bizarre de dévorer les autres serpents…</p> + +<p>— Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que +vous possédez… mais comment peut-il arriver à +ce résultat vis-à-vis de ses semblables ? En les fascinant +sans doute ? »</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Druring fit un geste d’ennui.</p> + +<p>« Comment pouvez-vous croire à de pareilles +billevesées !… Le pouvoir magnétique des serpents +n’est qu’une superstition, ma chère amie, +une très vulgaire superstition ! »</p> + +<p>A cet instant un cri abominable retentit dans la +maison silencieuse… se prolongea en plainte…</p> + +<p>Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement…</p> + +<p>Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent…</p> + +<p>Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, +montant l’escalier quatre à quatre.</p> + +<p>Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, +il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, +eux aussi.</p> + +<p>Ils entrèrent ensemble…</p> + +<p>Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous +le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, +le retournèrent sur le dos… Il était mort. Du sang, +de d’écume, barbouillaient son visage… Ses yeux, +distendus, portaient encore une telle expression +d’épouvante que les domestiques reculèrent.</p> + +<p>— Une attaque sans doute… le cœur… ou le +cerveau… dit le savant en s’agenouillant près du +corps…</p> + +<p>Son regard alla par hasard sous le lit.</p> + +<p>« Mon Dieu !… comment cela se trouve-t-il +ici… »</p> + +<p>Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta +encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où +sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.</p> + +<p>C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient +deux clous de cuivre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">EN EUPHORIE</h2> + + +<p>Ce matin-là M<sup>me</sup> Jeanne Divais — célèbre pour +sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour +l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, +le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait +en leur hôtel du Parc Monceau — se félicitait +de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient +à perdre ces rides qui attestent l’âge et +qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces…</p> + +<p>Non que la déparât le ridicule de s’accrocher +désespérément à la jeunesse ! Elle avait renoncé +depuis longtemps à vivre davantage que d’une +façon décorative… Et des mains flétries sous les +bagues sont d’une inconvenante laideur… on +croit les voir trembloter…</p> + +<p>… Dans le grand miroir lumineux, incliné en +face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante +et carrée, du professeur Divais. Il n’avait +pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau +et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, +venait-il de traverser l’antichambre avec +tant de hâte ?… Le regard de sa femme le lui +demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque +jour, à cet instant.</p> + +<p>Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser…</p> + +<p>« Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce +que j’ai cru devoir faire tout à l’heure… Il m’est +arrivé une chose… une chose…</p> + +<p>— Eh mais, cette émotion… Qu’as-tu donc ?… +Allons, raconte tranquillement…</p> + +<p>— Voilà… tout à l’heure un hasard m’a fait +assister aux derniers instants de… tu ne pourrais +deviner qui… Souvenir ancien et bien douloureux, +pour toi, chérie… Stéphane Maurive !… »</p> + +<p>Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à +travers la grande baie limpide ouvrant le salon +vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles +blanches qui marquaient, en une brume légère, +les hauteurs de Montmartre… elle les aperçut +non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices, +simple prolongement de Paris avec un mauvais +renom de cabarets et music-halls, mais +comme elles étaient il y a trente ans ; alors, le +Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous +des échafaudages ; il y avait encore quelques +champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la +place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues +séparaient les basses petites maisons provinciales. +L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes. +Des volailles gloussaient derrière chaque mur. +Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques +réverbères à l’huile, était curieusement sinistre ; +et il montait, de l’immensité phosphorescente de +Paris, un murmure lointain…</p> + +<p>Le salon reparut aux yeux éblouis de M<sup>me</sup> Divais. +Elle balbutia :</p> + +<p>« Tu es certain que… c’était bien lui ?…</p> + +<p>— Oh Jeanne ! absolument certain !… »</p> + +<p>Trente années auparavant elle s’était enfuie de +chez ses parents pour aller vivre dans une chambre +mansardée, au sixième, rue Lepic, en face +des immobiles, des désespérées ailes noires du +Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive, +jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un +emploi rémunérateur pour son talent considérable — son +génie, disaient ses amis — et échouant +toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses +idées, effrayaient les grands industriels…</p> + +<p>Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement +mais d’amour passionné. Des dîners, à deux, +avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et +de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie +où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire, +fascinante, reconstruisait l’Univers grâce +aux miracles de la mécanique et de la chimie !… +Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau +par lui édifié, un Monde enfin heureux…</p> + +<p>L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait +un maillot cycliste et une vieille houppelande de +son mari. Nul début de réalisation des grands +rêves n’apparaissait…</p> + +<p>Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, +malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir +celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève +lettre d’adieu ; ses désespérés efforts pour revoir +Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent +vains.</p> + +<p>Peu après elle fut épousée par un camarade de +Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien +auquel la fortune et les relations paternelles +promettaient une carrière facile.</p> + +<p>Maurive partit en Amérique, comme émigrant.</p> + +<p>Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors +tous les enchantements de la richesse…</p> + +<p>« Et comment… cela… s’est-il passé ?…</p> + +<p>— Ce matin, après l’hôpital, je passe à la +clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor +où j’ai un malade. Je demande qu’on le change +de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une +chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison, +allait être rendue libre par le décès imminent de +son occupant, un Américain d’origine française +qu’elle me désigne ainsi : « Ce pauvre M. Stéphane +Maurive »… Il a fait une étonnante carrière +aux États-Unis dans la construction métallique… +La grande firme Marshall <span lang="en" xml:lang="en">and</span> Mac Lain, +tu sais, la plus considérable du monde, il en était +le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac +Lain n’ayant guère fait que le commanditer… +Il est revenu en France le mois dernier pour de +l’artério-sclérose à la dernière période… On l’a +transporté en auto du paquebot à la clinique. +État désespéré… rien à faire…</p> + +<p>« Je suis entré dans sa chambre… Il a été un +malheur dans ta vie, mais quand la mort est là… +Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait… +Et j’ai été au lycée avec lui… Je suis donc entré… +C’était la fin… il agonisait… sans un ami, sans +un parent… il ne s’est pas marié là-bas… Personne +là qu’une garde qui cacha, quand je parus, +le roman-cinéma qu’elle était en train de lire… +Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me +reconnut aussitôt, malgré tant d’années… et de la +vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans +la définitive rigidité. Je risquai quelques banales +phrases d’espoir… Il les repoussa, effaça d’un +geste tremblant et d’une ébauche de sourire… Il +voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent +à vide…</p> + +<p>« Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe +cachetée qui se trouvait sur la table parmi +des fioles pharmaceutiques…</p> + +<p>« — Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui !… +murmura la garde.</p> + +<p>« Je pris donc la lettre… La bouche de Maurive +esquissa : « Ouvrez ! » deux fois… Je déchirai +l’enveloppe… Sais-tu ce qu’elle contenait ?… +Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis +de la rue Lepic !… Touchante, n’est-ce pas, +une telle persistance dans le souvenir !… et je n’ai +pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part… +Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse +comme une éclaircie souriante. Et, soudain, +il me dit « <i>Merci !</i> » nettement, presque fortement !… +avec sa voix de jadis !… Alors, je voulus +donner de la douceur à ses dernières minutes… +c’est machinal chez un médecin… et pour Maurive +j’avais mieux que cette morphine avec laquelle +nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, +<i>euphorique</i>… Je lui ai parlé de toi… oui, de +toi, Jeanne !… Même, ma chérie, j’ai été un peu +loin… il semblait si heureux que je me suis permis +d’inventer… J’allai jusqu’à lui dire, en affectant +un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié, +que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée +de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de +cœur… Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, +malgré mon habitude professionnelle de tromper +les pauvres malades, mais elles étaient tellement +bienfaisantes !… Si tu avais vu le ravissement de +ses traits !… Il y avait un nimbe de joie autour de +lui… Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans +le lointain, gardait du bonheur… La fin l’a surpris +en pleine illusion… Tu me pardonnes, Jeanne, +d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste +de ta jeunesse ?…</p> + +<p>— C’est très bien ce que tu as fait là, mon +ami !… répondit M<sup>me</sup> Divais d’une voix un peu +haletante… Oui, très digne de ta bonté !… Mais +es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, +qu’il a cru ?…</p> + +<p>— Absolument certain !… Il était assez affaibli +pour croire ces invraisemblances, assez conscient +pour pleinement comprendre… »</p> + +<p>Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari +avec une gratitude presque passionnée. Car, +croyant bercer le mourant avec des chimères, il +<i>lui avait dit la vérité</i> !… Et elle était immensément +heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse +fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa +vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, +dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais +aimé que lui, Stéphane, son Stéphane !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LA FOUILLE</h2> + + +<p>Le grand café marseillais étalait ses tables dans +le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs +y était plus bizarrement cosmopolite que +jamais car l’armistice venait de rétablir les services +de paquebots.</p> + +<p>Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais +les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître +un maigre gentleman voûté, aux traits tombants +sous des cheveux en désordre, aux habits déformés +qui, immobile devant un verre de liqueur, +contemplait vaguement les mâts et la lumière du +Vieux Port… N’était-ce point… eh oui, je ne me +trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait +dit mort… Jacques Neville, mon camarade de +Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire +tragique dont seul je sais le secret.</p> + +<p>Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le +mien et se détourna.</p> + +<p>« Chasseur ! de quoi écrire !… portez cette +lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout +seul là-bas… »</p> + +<p>J’ai écrit : « <i>Mon cher Neville, ne veux-tu pas +causer quelques minutes avec moi ?</i> »</p> + +<p>Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.</p> + +<p>Oh ! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas +incertain, lamentable… La foule se referme sur +lui…</p> + +<p>Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit : « <i>Non, +je n’existe plus. Merci !</i> »</p> + +<p>Le chasseur sait de lui que c’est un original +qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre…</p> + +<p>Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec +une netteté crue, comme si le soleil provençal +avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.</p> + +<hr> + + +<p>Le fumoir chez le banquier Destieux, après +dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens +élèves de Louis-le-Grand, présidé par la +femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux +dont la célèbre beauté était spécialement éclatante +ce soir-là.</p> + +<p>Elle vient de nous quitter à cause de nos +cigares…</p> + +<p>Jacques Neville est accoudé à la cheminée. +Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, +avec une pointe de timidité qui le rendait plus +charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères +et son avenir semblait considérable.</p> + +<p>Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur +Christian auquel la France doit de si utiles +territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, +au teint déjà touché de jaune par le paludisme, +nous raconte des histoires de mines de diamants.</p> + +<p>Sa parole, très expressive, avec une nuance +d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître +le petit salon art nouveau… nous sommes dans la +mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, +parmi des noirs… nous respirons des odeurs +de campements et de fauves, nous entendons le +continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.</p> + +<p>« Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences +humaines et qui ne vaut guère que trois +cent mille francs, le voici… »</p> + +<p>Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc +le diamant, gros comme une noisette, à peine +taillé, dont il vient de nous conter les aventures.</p> + +<p>Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes +s’étaient éteintes pendant le récit.</p> + +<p>Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle +passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. +Elle ne paye pas de mine, presque brute +encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, +l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine +de femme, au bas d’une chaînette de platine.</p> + +<p>Je la pose, avec précaution, sur la table autour +de laquelle nous faisions cercle.</p> + +<p>Soudain, les lampes électriques pâlissent, +s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne !… Elle fut +courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps +de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement +sous les tropiques.</p> + +<p>Les filaments rougissent dans les ampoules et +revoici la lumière ordinaire.</p> + +<p>Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé +sur la table, <i>n’y est plus</i> !…</p> + +<p>Émotion… Où donc est-il ?… Il a dû tomber à +terre…</p> + +<p>Recherches fiévreuses. On examine le plancher, +on déplace les meubles : rien…</p> + +<p>Christian affectait de prendre plaisamment +l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se +congestionnait de colère… à Louis-le-Grand puis +dans la vie Destieux fut toujours violent ; ses employés +le redoutaient, on disait même que ses +crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort +malheureuse…</p> + +<p>On recommence les recherches. Elles étaient +d’autant plus faciles que les meubles étaient « art +nouveau » très simples, et qu’ils ne comportaient +pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni +de guéridons à tiroirs.</p> + +<p>Personne n’était entré. Personne n’était sorti…</p> + +<p>Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois +quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.</p> + +<p>Nous nous regardions…</p> + +<p>Destieux dit alors sèchement :</p> + +<p>« Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. +Mais ce diamant a disparu d’une façon… +vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à +ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être +quelque arrière-pensée les uns sur les autres. +Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela : traitons-nous +comme si nous ne nous connaissions pas ! Retournons +nos poches !… Et je donne l’exemple… »</p> + +<p>Non seulement la proposition fut bien accueillie, +mais elle dissipa l’embarras qui planait…</p> + +<p>Destieux vide et retourne ses poches, secoue son +mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis +il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on +palpe ses manches, son torse, ses jambes.</p> + +<p>Ensuite je fais de même et avec d’autant plus +de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant +entre les mains.</p> + +<p>La fouille continue, sérieuse, attentive, et non +en simple formalité.</p> + +<p>Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant +tout le monde y a passé, sauf Jacques +Neville…</p> + +<p>On se tourne vers lui : il est très pâle… les +doigts de ses mains se crispent, s’allongent… +Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.</p> + +<p>« Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix +haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, +je ne peux me résoudre à être fouillé… Je n’ai pas +le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur !… +j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire +de sa perte que subir une pareille humiliation… +Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure +que cette pierre valait trois cent mille francs, vous +recevrez demain un chèque pour cette somme… »</p> + +<p>Il y eut un affreux silence… Puis l’un de nous, +un méridional assez emporté, s’écrie :</p> + +<p>« Il faut pourtant savoir… »</p> + +<p>Il s’approche de Neville, les mains tendues et +il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade +qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les +chaises renversées.</p> + +<p>Destieux sonna et dit au valet qui parut :</p> + +<p>« Reconduisez M. Neville… »</p> + +<p>Comme Jacques commençait, devant la haie des +regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, +M<sup>me</sup> Destieux entra si jolie, un peu « poupée » +avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes +avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, +mais si jolie vraiment !</p> + +<p>« Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-elle.</p> + +<p>Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors +s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, +répondit :</p> + +<p>« Je chasse cet individu… ce voleur !… »</p> + +<p>Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna +brusquement en une attitude de meurtre… +Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante… +Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque +peur physique :</p> + +<p>— Alors, faites comme nous tous… Montrez ce +que vous avez dans vos poches… Laissez-vous +fouiller ! »</p> + +<p>Neville regarda M<sup>me</sup> Destieux dont le petit +sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas… Il +la regarda… Oh ! je me rappellerai toujours ce +regard…</p> + +<p>Puis il sortit…</p> + +<hr> + + +<p>En rentrant chez moi, je le trouvai marchant +de long en large devant la porte de mon domicile… +A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.</p> + +<p>« Vous me croyez coupable ?…</p> + +<p>— Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins +le soupçon ?…</p> + +<p>— Vous allez la comprendre… »</p> + +<p>Il monta chez moi. La porte close, il cria :</p> + +<p>« Fouillez-moi !… oui, maintenant… vous… +j’y tiens…</p> + +<p>— Mais ce ne sera pas une preuve !… en chemin +vous avez pu vous débarrasser du diamant !…</p> + +<p>— Pardon… ce sera la preuve… ou tout au +moins l’explication… Fouillez-moi !… »</p> + +<p>Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, +il avait perdu tout son sang-froid… il tenait à continuer +la scène du fumoir…</p> + +<p>Sa voix avait une insistance si douloureuse que +j’obéis… et dans la poche intérieure de son habit +je trouve un paquet de quelques lettres et le petit +bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage +la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux ! +Les lettres étaient d’elle aussi…</p> + +<p>« Voilà l’explication… Même à vous je n’aurais +pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre +petite est en jeu… mais comprenez mon désespoir, +mon abominable désespoir !… Vous savez quelle +brute jalouse est son mari… Tout le monde aurait +reconnu le bouquet… Destieux aurait lu les lettres… +C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que +faire maintenant ?… »</p> + +<p>Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un +fauteuil !</p> + +<p>Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, +de mon dévouement. Et j’examine avec lui la +situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était +favorable… Que faire ?… Trouver, non seulement +le diamant, mais surtout, le voleur…</p> + +<hr> + + +<p>Dès neuf heures du matin, nous voici dans une +agence de police privée dont le directeur, un petit +vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous +écoute sans mot dire, prend des notes, demande +des arrhes considérables, puis annonce qu’il va +« mettre l’affaire en main » et que nous n’avons +plus qu’à attendre.</p> + +<p>Le surlendemain il nous cachait avec lui dans +l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard +auquel une femme du peuple avait voulu +vendre une pierre non taillée et volumineuse… +Elle devait revenir aujourd’hui…</p> + +<p>Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait +la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait +en dessous nous massait de sa trépidation, +chaque trois minutes…</p> + +<p>L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, +car il y eut diverses clientes avant la +nôtre…</p> + +<p>Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, +nous montre un diamant — qui est bien celui de +Christian !</p> + +<p>Nous faisons irruption… La personne du peuple +n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau +de sa femme de chambre et ses cheveux blonds +cachés par une gaze !…</p> + +<p>Ah ! le face à face de ces deux êtres !… Leur +explication tragique sans souci du joaillier qui +adossé à sa porte répétait : « En se dépêchant, +Messié !… En se dépêchant, Messié… »</p> + +<p>Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, +l’admirable blonde avoua : le diamant a roulé sur +la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde +dans l’obscurité… il s’est logé en tombant dans +une déchirure du tapis qui recouvrait cette table… +on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la +doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit +par hasard le lendemain matin !… et alors elle se +rappela ses notes de couturière…</p> + +<p>Le détective voulait la faire arrêter. Mais +Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit +la porte et la désigna à la femme du banquier… +Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans +un mot de regret…</p> + +<p>« Nafkè… Nafkè !… » marmonnait le bijoutier +juif…</p> + +<hr> + + +<p>On fit parvenir le diamant à Christian, sous un +prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être +bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et +même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier +la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux +valu envoyer à l’explorateur le chèque promis — mais +Neville était peu fortuné et, après un tel +scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.</p> + +<p>Considéré comme un voleur, il dut quitter les +Affaires Étrangères, démissionner de deux grands +cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. +A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille +qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme +conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé +à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque +beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis +connaître la vérité. Il ne me crut pas.</p> + +<p>Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais +mort depuis longtemps… M<sup>me</sup> Destieux est encore +d’une grande beauté. On cite la persistance de sa +jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son +regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se +souvient-elle ?</p> + +<p>… Elles méritent de la défiance ces femmes toujours +adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert +dans la vie aucune expression, aucune ride, +aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LES ÉVADÉS</h2> + + +<p>« Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures +on s’rait à la frontière suisse… Ça fait juste trois +jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en +plein pays boche… Y a pas d’erreur, on y est +encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer +son blair hors des bois et que si qu’on nous +rencontrerait on serait foutus, et comment !… Et +tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de +l’instruction… Tu bigles d’après l’soleil pour +t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va +par là… J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis +qu’plombier-zingueur… A quoi ça t’sert d’avoir +suivi toutes sortes de classes… C’qu’y a d’plus +embêtant c’est les provisions !… a sont presque +finies, les provisions, et quand a l’seront tout à +fait on aura l’choix : ou claquer au pied d’un arbre +ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi +par suite des punitions qu’on nous foutra… Pas +très bath c’qui nous attend, d’une façon comme +ed’lautre !… »</p> + +<p>Et Blin croisa les bras en renversant en arrière +sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier +était rougi par le crépuscule filant entre les +branches.</p> + +<p>Pastier rajustait nerveusement son binocle. +Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux +ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches +lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse…</p> + +<p>Ils reprirent en silence leur marche dans la +forêt…</p> + +<p>Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, +ils s’étaient enfuis du terrible camp de +Rigenburg avec leurs économies de boîtes de +conserves et grâce à des vêtements civils obtenus +sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils +avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la +nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles +devenues fréquentes, ils avaient dû se +jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui +descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au +Rhin… Le Rhin ! leur but, là-bas, vers le Sud. +Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre +Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les +sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse !…</p> + +<p>… Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, +dans le noir intense, le silence, l’humidité, de +l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans +se voir ; l’un sentant à côté de lui le piétinement +de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres…</p> + +<p>La voix de Pastier dit :</p> + +<p>« Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit +goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux +ou trois heures. Alors, on s’débrouillera… »</p> + +<p>A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque +sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une +grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte +à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.</p> + +<hr> + + +<p>Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu +réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement +de feuilles, de branchages ?… Ses yeux +grands ouverts n’apercevaient que le noir intense +de la nuit… Une bête sauvage errant dans la forêt +nocturne, sans doute ?… Elle n’avait pas dérobé +les provisions ?… Non !… Il les sentait à ses +pieds…</p> + +<p>Ces provisions !… des boîtes de conserves… du +pain séché… des saucisses !… Elles eussent suffi +à Blin <i>ou</i> à lui, à <i>un seul</i>, pour atteindre la frontière +malgré les erreurs de route, les retards. Mais +pas <i>à deux</i>…</p> + +<p>L’instant viendra où ils devront se livrer +pour ne pas périr d’inanition… Ils connaîtront les +horreurs des représailles teutonnes…</p> + +<p><i>Un seul</i> pouvait se sauver. Lui ou Blin… Un +seul !… Lequel ?…</p> + +<p>Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément +dans le faîte des grands arbres…</p> + +<p>Pastier… peu à peu… insensiblement… avec de +menus efforts silencieux… sortit de sa couverture… +Il se dressa…</p> + +<p>Le voici debout : sur un morceau de papier, il +griffonne d’une grosse écriture : « <i>Mon vieux +Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. +Continue dans la même direction. Bonne chance !</i> »</p> + +<p>Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé +dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.</p> + +<hr> + + +<p>Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. +Des oiseaux transis pépièrent.</p> + +<p>Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. +Au petit matin il ne risquait ni les heurts de +troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres +dangereuses comme le jour…</p> + +<p>En serrant les dents, en crispant les poings, en +comptant : « Une, deux !… une, deux !… » il +tâcha de dompter l’immense lassitude de ses +jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le +manque de sommeil… Il était musculairement très +débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi +plus de deux heures de suite…</p> + +<p>Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou +bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait +de l’enliser…</p> + +<p>Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. +A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint +à le retrouver — intact, heureusement !</p> + +<p>A midi, il atteignit une lisière ; la forêt, après +les ondulations d’une grande plaine où étincelaient +quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre +là-bas… Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans +un fourré épineux près duquel si souvent des +gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte +de déceler sa présence en ronflant.</p> + +<p>La faim lui donnait des brûlures d’estomac et +des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines +qui laissèrent dans sa bouche une amertume +acide…</p> + +<p>Il se rappela les bonnes conserves odorantes +abandonnées à Blin !…</p> + +<p>La nuit venue, comme, en traversant la plaine, +il passait près d’un village, un chien de berger se +rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A +coups de pied et avec des cailloux, il parvint à +l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir +et il reprit sa terrible marche en boitant… Enfin il +atteignit l’obscurité plus épaisse des bois… Là il +eut une chance : celle de rencontrer, par hasard, +un buisson de mûres !… A les fiévreusement cueillir, +à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta +ses mains tâtonnantes…</p> + +<p>Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta +point ; mais, plusieurs fois, tout en marchant, +il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de +parler à haute voix… Et il marchait, marchait +toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant +aux arbres… Il étouffait d’une chaleur sèche. Son +pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut +d’affreux accès de faim… Il ne s’en tenait plus à +envier Blin : il regrettait l’immonde gamelle boche +de Rigenburg… Comme il l’eût savourée !…</p> + +<p>L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, +difficilement, un ruisseau forestier, l’eau +jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers +qui le meurtrirent de plus en plus. A bout +d’endurance, il les retira, mais le sentier était +caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui +devint une torture…</p> + +<p>Sa jambe mordue étant enflée, chaude… Il pleurait +de douleur, en se traînant, il pleurait à gros +sanglots… Une racine le fit choir… Il resta sur +les pierres du sentier tel qu’il y était tombé ; et il +s’endormit.</p> + +<p>Midi scintillait quand un vieux paysan badois +le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit +qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.</p> + +<p>« Ya… ya… » balbutia Pastier.</p> + +<p>Le rustre s’éloignait en riant.</p> + +<p>Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y +maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient +dans sa vue. Au hasard, il arracha des +feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les +mâcha, avala… Mais ce fut en vain qu’il essaya +d’avancer parmi les fourrés !… Il n’avait plus la +force d’écarter les branches, de réfléchir à la +bonne direction approximative… C’était la fin… +Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout +excusé… il avait fait son possible… Maintenant +il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur +la route — qu’il distinguait à travers les feuillages… +Après on lui donnerait bien un peu de +soupe…</p> + +<p>Trébuchant, il atteignit la grand’route en +pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise : +à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait… +le Rhin… Ah ! comme il le reconnut, quoiqu’il +ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales +illustrées… Au delà c’était la Suisse, la liberté !…</p> + +<p>Ah ! sans cette atroce faim, peut-être qu’il… +Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau +de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement… +Puis il suivit la route. Aux gens qu’il +croisait, il disait : « <i lang="de" xml:lang="de">Guten Tag</i> » ; ils ne +s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si +maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût +point à la guerre…</p> + +<p>Le Rhin grandissait… Mais, de loin, une +patrouille héla Pasquier !… La forêt bordait toujours +la route : il s’y précipita en courant maigre +la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers +torturants… Plusieurs détonations sèches retentirent… +des balles cassèrent près de lui des branchages, +ricochèrent de tronc en tronc en piaulant… +Il avait perdu son binocle… Il ne voyait +plus que des formes confuses… Il courut encore, +désespérément…</p> + +<p>Des pas pesants le poursuivaient… Enfin ils +s’éloignèrent… Le silence forestier…</p> + +<p>Alors, à bout de respiration et d’énergie, il +s’abattit à la renverse et ne bougea plus.</p> + +<p>Il reprenait lentement conscience… mais sa +mémoire ne lui apportait que des images confuses… +Et qui donc, au-dessus de lui, trempait +sa main dans une casquette pleine d’eau, lui +aspergeait le visage, trempait sa… Blin ?… +Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait +tout de même sous ses touffes informes de barbe +et ses cheveux emmêlés ?</p> + +<p>Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle +fût bizarrement rauque, et gutturale comme si +les lèvres eussent perdu la force de remuer.</p> + +<p>« Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie +aperçu là, à tourner de l’œil… Allons, ouste ! V’là +la nuit bientôt… Y a des barques tant et plus +amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes +d’ici et pas d’sentinelles auprès… d’puis tantôt +que j’l’observe… Dès qu’y fera noir on traversera +en pépères… C’est pus qu’un p’tit effort. On est +sauvés !…</p> + +<p>— Sauvés ?</p> + +<p>— Mais oui !… Ouste que j’te dis… Seulement, +j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué +là-bas pendant que tu roupillais… Y t’resterait +pas des fois un peu de conserves ?…</p> + +<p>— Mais Blin, c’est moi qui… Voyons, le +paquet aux conserves, il était bien là quand je +suis parti… Et mon papier… »</p> + +<p>Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur +conclut :</p> + +<p>« On a eu la même idée ! Quand t’as cru +m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant +les provisions, après avoir fourré un fagot dans +ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon +absence l’plus tard possible… c’est sur c’t’espèce +d’mannequin qu’t’as mis ton papier… Elles sont +encore là-bas, nos pauvres conserves ! Et, en +se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer +d’faim chacun de not’ côté… Hein, mon p’tit, +on est des frères ! »</p> + +<p>Riant, pleurant, ils s’embrassaient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="LA FENÊTRE BARRÉE">LA FENÊTRE BARRÉE<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, +obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la +contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.</p> + +<p>Çà et là, en quelques clairières créées par la +foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence +sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, +à grand’peine, pour vendre des fourrures et +acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, +et des conserves.</p> + +<p>D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient +fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une +vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, +des demi-fous, que l’affreuse solitude +réjouissait…</p> + +<p>Cet immense tombeau végétal abaissait promptement +l’être humain… Quand ils descendaient, +longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs +jours leur étaient nécessaires pour rapprendre +à parler…</p> + +<p>L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, +nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière +sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée — oui, +barrée avec des poutres, des lattes, clouées +en désordre, hâtivement, rageusement, les unes +sur les autres… on semblait avoir voulu, non +seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, +l’oublier… Murlock la remplaçait par la porte +qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, +malgré le danger des reptiles et des fauves…</p> + +<p>On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte +demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil +homme prenait un air menaçant dès qu’on le +questionnait…</p> + +<p>Il me servait parfois de guide ; c’est grâce à +lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me +témoignait une sorte de rude affection. J’osai +l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda +fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la +brousse et ne reparut pas de trois jours.</p> + +<p>Je devais pourtant connaître son secret : après +sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux +fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une +lettre : une lettre sans orthographe, écrite d’une +main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur +avait dû passer bien du temps à rédiger.</p> + +<p>Elle me disait l’histoire mystérieuse de la +fenêtre…</p> + +<hr> + + +<p>Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti +cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des +fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait +le plus magnifique destin… L’attente de l’animal +guetté pendant des heures, le craquement de +branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de +ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement +pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de +lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve +tombé à travers les branchages dans la trappe, +toutes ces émotions profondes en la race pour +avoir été vécues par l’humanité primitive et que +le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, +lui semblaient les seules assez intenses pour lui.</p> + +<p>Son bonheur fut complet quand la fille d’un +cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à +boire, bouteille d’une main, revolver Colt de +l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle +était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne +lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. +Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures +dans la forêt multiforme, bruissante et +redoutable, il lui sembla regarder un beau livre +d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune +trappeur — qui, le matin même du mariage, rencontra +en duel, avec des conditions féroces, deux +prétendants évincés…</p> + +<p>Juste après le <i>oui !</i> devant le clergyman en +tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de +sang par plusieurs blessures…</p> + +<p>… Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. +Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne +les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. +Ils s’aimaient, enfantinement, totalement…</p> + +<p>Plusieurs années bienheureuses passèrent, +promptes comme des jours…</p> + +<hr> + + +<p>Murlock était le maître des grands carnassiers. +Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut +attendre le moment propice de tirer. Le péril de +la forêt est dans la faune infiniment petite, dans +les hordes microbiennes nées des putréfactions +végétales et animales…</p> + +<p>Un soir, en revenant de visiter des trappes de +panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa +femme. Étendue sur le plancher, brûlante de +fièvre, elle balbutiait et pleurait…</p> + +<p>Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. +D’ailleurs, comment la quitter !… Il la soigna, +éperdument, de ses grosses mains maladroites. +jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha +dans un vieux manuel de médecine, datant +de quatre-vingts ans, un diagnostic et des +recettes…</p> + +<p>Après plusieurs jours de divagation, soudain, +un midi, elle parut reprendre conscience. Son +regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, +où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre +grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, +il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.</p> + +<p>Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit +la lourde chute de sa main… Après quelques +hoquets, elle eut comme visage un masque de cire +aux yeux vitreux sous les mèches blondes +mouillés…</p> + +<p>Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un +être humain, couvrit de sanglots la forme froide, +pendant des heures et des heures — des jours +peut-être… Fermer des chers yeux fut terrible +à son amour…</p> + +<hr> + + +<p>La solitude lui sembla brusquement atroce. La +forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En +veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de +lui et renouvelait parfois l’amorce.</p> + +<p>Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent +être préparés pour le repos sans réveil au sein de +la nature créatrice et miséricordieuse…</p> + +<p>Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la +longue table en bois rude, la chère table de leurs +repas !</p> + +<p>Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure +rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets +avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un +coffret…</p> + +<p>Quelle douleur en ces préparatifs — qu’il acheva +comme la forêt devenait nocturne, hostile…</p> + +<p>Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait +pour les trappes à fauves…</p> + +<p>Ce serait pour l’aurore…</p> + +<hr> + + +<p>Après avoir embrassé encore une fois les paupières +closes de l’aimée, il s’assit contre la table, +à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, +les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains…</p> + +<p>La terne lueur d’une puante lampe à huile +donnait, sur le visage détendu qu’il regardait +désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière +seconde…</p> + +<p>Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre +homme n’avait pas dormi depuis longtemps ; le +vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, +caressait ses brûlantes paupières ; c’était l’heure +ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil +l’accabla…</p> + +<p>… Quelque temps après, soudain, il s’éveilla +net… pour écouter !… pour écouter… Il ne lui restait +aucune somnolence… Il lui semblait qu’avant +ce réveil il avait entendu… entendu quoi ?…</p> + +<p>La lampe s’était éteinte… Silence épais…</p> + +<p>A côté de la forme inerte, il regardait intensément +dans l’obscurité… Il n’apercevait rien et +ignorait ce qu’il cherchait à voir… Sa respiration +était suspendue, son sang immobile.</p> + +<p><i>Quoi</i> donc l’avait éveillé, oui, <i>quoi</i> ?…</p> + +<p>Et <i>où</i> était-ce ?…</p> + +<p>Les légendes fantastiques de la forêt surgirent +confusément à sa mémoire… blanches silhouettes +errant, en peine, la nuit…, visages aux yeux de +feu qui, de tronc en tronc, vous suivent… aigre +voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne +reverra pas sa hutte…</p> + +<p>Murlock voulut réagir…, il fit un effort mental — mais, +horreur ! la table sur laquelle il était +toujours accoudé, <i>remuait légèrement</i>… et il +entendit un <i>pas</i> dans la chambre… Non, <i>des pas</i> !… +comme des pieds nus marchant sur le plancher…</p> + +<p>Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de +lui ?…</p> + +<p>La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces +secondes d’attente garrottée qui semblent des +heures… Il n’avait jamais veillé de cadavre… +L’effroi était plus fort… Vainement voulut-il murmurer +le nom de l’épouse, étendre la main vers +elle… elle, là, si près de lui, sur la longue table… +Sa voix, sa main, n’obéirent pas…</p> + +<p>Une forte impulsion poussa la table contre sa +poitrine… en même temps qu’il entendait, qu’il +sentait, une lourde chute sur le plancher…</p> + +<p>Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent +dans la hutte…</p> + +<p>L’excès même de la terreur rendit à Murlock +ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour +étreindre, pour protéger, la forme chérie.</p> + +<p><i>Il n’y avait rien sur la table !…</i></p> + +<p>La démence contraint à agir ; à agir n’importe +comment… Murlock saisit son fusil qui était pendu +derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les +ténèbres…</p> + +<p>Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme +panthère tirant le corps de sa femme vers la +fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.</p> + +<p>Murlock s’évanouit…</p> + +<hr> + + +<p>… Quand il sortit de l’inconscience, le soleil +pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits +du jour étaient tels qu’à l’ordinaire…</p> + +<p>Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, +là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par +le coup de feu…</p> + +<p>Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une +flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé… +Les membres se crispaient horriblement dans une +attitude de défense suprême… La figure, aux yeux +ouverts, portait une expression d’abominable +terreur…</p> + +<p>Entre les dents, il trouva un fragment de +l’oreille du fauve…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LES FACTURES</h2> + + +<p>Une gare de frontière en février 1917. Huit +heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre +du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, +des sommets déchiquetés de montagnes se profilent +en des lueurs roses.</p> + +<p>Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a +cinquante minutes ; les voyageurs, bougons, mal +réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai +une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû +tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue +par des barrières, dans un baraquement de +planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré +un poêle rouge, que les employés l’appelaient +« le Palais de glace ».</p> + +<p>Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre ; +une personne, ou une famille, entre dans la petite +pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté +Générale scrutent les visages, examinent les passeports, +cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent +minutieusement, souvent acheminent les +gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils +ne peuvent sortir de France.</p> + +<p>La porte se referme ; le rassemblement humain +soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les +formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême +du départ du train, on aura à attendre le suivant +jusqu’au lendemain.</p> + +<p>C’est ici une des portes de la France et les +agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la +franchir pour venir chez nous ou pour porter +en Suisse des renseignements dont le moindre est +très important et dont certains peuvent faire tuer +vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents ? +Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans +sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés +accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy +dont la voix aiguë proteste contre les courants +d’air !… Tous les aspects ! Tous les faux +papiers !… Où cachent-ils leurs documents ? Talon +d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, +manche creux d’un parapluie, ou les endroits les +plus intimes du corps ?… sans parler de la bille +creuse en argent que l’on avale…</p> + +<p>Aussi ces services de frontière sont-ils en communication +téléphonique incessante, de nuit +comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et +le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers +quotidiens leur apportent des signalements, des +ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est +redoutable et délicat.</p> + +<hr> + + +<p>Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant +Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait +ce poste durant sa convalescence qui devait +être longue.</p> + +<p>Il avait une physionomie douce, un peu triste, +aux traits tombants, une moustache maladroitement +taillée à l’américaine, et de longues mains +maigres.</p> + +<p>En son petit bureau sis dans la gare même, non +loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant +une grille ardente, son courrier personnel apporté +par le train, quand un des commissaires spéciaux +entra.</p> + +<p>— Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une +voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en +tampon au fond d’une bottine… Et je crois bien +que la particulière est cette suspecte que signalait +la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier… Je +vais vous l’amener… vous l’interrogerez vous-même… »</p> + +<p>La S. C. R., « Section de Centralisation des +Renseignements » dépend du Ministère de la +Guerre… L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de +leurs attributions respectives, les mélangent pourtant +avec une cordialité apparente.</p> + +<p>L’officier déplaça péniblement sa jambe droite +qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales +demeurait douloureuse et roide. Il écarta son +courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, +il lissa, les papiers suspects.</p> + +<p>C’étaient deux factures de grande couturière.</p> + +<p>Regardées obliquement, puis en transparence, +elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent +les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le +fer chaud électrique : rien ne parut. Un premier +réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne +fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.</p> + +<p>Mais, sous le second, la blancheur du papier se +couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, +de lignes formant un plan !…</p> + +<p>Le cas était net, flagrant, extrêmement grave…</p> + +<p>Le jeune lieutenant eut un geste de colère !… +Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des +tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, +défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes +flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le +vacarme terrible des explosions… Des files de nos +soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, +enfouis… Que de familles françaises bientôt sangloteraient !… +Et cela, grâce à des avertissements +transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme +ces deux prétendues factures !…</p> + +<p>Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, +et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient +des balles justicières…</p> + +<p>Au-dessus des bruits de la gare, du halètement +de la locomotive en attente et des chocs de verreries +dans le buffet où consommaient les voyageurs +déjà « visités », une voix féminine s’approcha +en protestant :</p> + +<p>« C’est indigne… Traiter ainsi une femme… +je me plaindrai !… »</p> + +<p>Au son de cette voix, l’officier sursauta…</p> + +<p>Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer +une jeune femme élégante, jolie, animée, et se +retira.</p> + +<p>« Monsieur, on vient de se conduire ignoblement +avec… Oh ! comment, c’est toi, mon petit ?… +Toi !… Oh !… Quelle veine… non, quelle veine !… +Depuis avant la guerre !… Oui ! j’ai été vilaine +avec toi… J’aurais dû t’écrire… mais, tu sais, je +remets toujours au lendemain, et les jours +passent… oh ! j’ai tout de même bien pensé à +toi… je me demandais ce que tu étais devenu… +Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement… +j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à +dire, il est en règle !… et on m’interroge comme si +j’étais une espionne… on me retourne ma malle +de fond en comble… on froisse mes robes… +Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi ? Tu m’en +veux encore ? »</p> + +<p>Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, +encore humides, les phrases en allemand, +les chiffres, les plans…</p> + +<p>Elle prit un air insolent et naïf.</p> + +<p>« Je ne sais pas ce que c’est cela…</p> + +<p>— Marthe… la vérité !…</p> + +<p>— Je la dis, quoi, la vérité !… D’abord ces +papiers ce n’est pas à moi…</p> + +<p>— Tu sais ce qui t’attend ?… Le poteau, comme +Mata-Hari ! »</p> + +<p>Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais +l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou +de ses cheveux décoiffés par le train… Ses lèvres +rougies tremblaient…</p> + +<p>La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour +salons « esthétiques » et ateliers d’opiomanes, cette +petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant +aimée !… dont il avait tant souffert à cause de +« Freddy », le Portugais obséquieux et robuste +qui l’accompagnait… oh ! en tout bien tout +honneur ! selon elle : « Freddy ?… mon danseur !… +rien de plus !… je le paye… Un larbin !… » +disait-elle… Un si véhément amour, accentué par +de telles souffrances !… Brusque séparation en +août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée ! +Elle avait quitté son domicile d’alors en disant : +« Je pars en tournée théâtrale à l’étranger… » +Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la +détresse abominable des premières batailles, dans +la monotone torture des tranchées, et lorsque, +blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou +d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait +d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si +violente passion…</p> + +<p>Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de +Maurice obéissait à tous ses caprices et que, +même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce +qu’il « lui cédait trop ».</p> + +<p>Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle +elle se souvenait qu’il ne résistait point :</p> + +<p>« Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis +qu’on me laisse tranquille. »</p> + +<p>Il jeta brusquement les deux feuilles dans un +tiroir et le ferma à clef.</p> + +<p>« Chéri, puisque je te dis que c’est une +erreur !… voyons, crois-moi !… tu ne vas pas me +faire avoir des ennuis !</p> + +<p>— Tu es arrêtée !… tu passeras en conseil de +guerre ! »</p> + +<p>Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive +de l’express qui repartait… ses heurts +sourds se précipitèrent, disparurent au loin.</p> + +<p>Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, +éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, +comme toujours, qu’une enfant…</p> + +<p>« Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que +tu as fait !… »</p> + +<p>D’abord elle ne put répondre. Les larmes +l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre +ses mâchoires grimaçantes…</p> + +<p>Elle balbutia enfin :</p> + +<p>« Ce n’est pas moi… est-ce que je sais ce qu’il +y a sur ces papiers… Ce n’est pas moi… C’est +Freddy !…</p> + +<p>— Le Portugais ?</p> + +<p>— Il est Bavarois. On est parti ensemble à +Berne l’avant-veille de la guerre… Il savait depuis +longtemps qu’elle allait avoir lieu… Ensuite on a +habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade +près de la frontière suisse… Maintenant on est à +Zurich, avenue de la Gare… Ce n’est pas ma +faute s’il m’envoie à Paris… Il m’a donné l’habitude +de la morphine… Quand je n’obéis pas il me +retire mes ampoules et je ne peux en avoir que +par lui… Regarde. »</p> + +<p>Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, +étaient pointillées de piqûres rougeâtres.</p> + +<p>« Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, +on ne peut plus résister… Je vais quelquefois +passer deux jours à Paris pour des toilettes… Il +y a des types que je ne connais pas… ce n’est +jamais le même !… qui me remettent des papiers… +je les rapporte à Freddy… Je n’ai jamais rien su +que cela… Je ne suis pas une espionne, oh çà ! +pour sûr que non !… on ne peut pas le dire !… je +n’ai fait que remettre des papiers… »</p> + +<p>Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, +la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier +amour, son seul amour, toute sa douleur, +toute sa vie !… Bientôt le conseil de guerre… les +uniformes incertains dans la salle sombre… le +verdict : la mort ! car on ne tiendrait pas compte +de l’intoxication, de la débilité mentale… Puis +l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long +des murailles du château de Vincennes… la corde +neuve qui maintient au poteau une silhouette qui +va être une cible… le miséricordieux bandeau que +dépasse la chevelure blonde…</p> + +<p>Le visage du jeune homme exprimait l’horreur +de ces pensées si intensément que la danseuse +poussa un cri rauque… Elle se jeta à genoux en +recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les +jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit +sur l’admirable poitrine…</p> + +<p>« Non, Maurice… Tu ne vas pas faire cela, +Maurice chéri !… Jette au feu ces papiers !… Ta +petite t’en conjure !… ta petite à toi… oh si ! je +t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy… lui +me dominait et toi tu étais trop doux… mais je +t’aimais… Non ! ne dis pas non !… Écoute-moi… +écoute-moi donc !… Ne me repousse pas ainsi… +Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi… +je serai à toi, rien qu’à toi… je ferai tout ce que +tu voudras… »</p> + +<p>Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. +Jamais il ne l’avait aimé davantage…</p> + +<p>Quelle tentation !… Détruite le texte de ces +papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre +Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de +la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. +Attribuer le bruit de l’entretien au « cuisinage » +énergique d’une femme suspecte… Et +avoir Marthe toute à lui, enfin !… Seule, sans ressources, +loin du faux Portugais, elle serait vraiment +sienne !… Sa mort, sanction absolument inutile, +ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale !…</p> + +<p>Il étendit la main vers les factures… Mais un +coup de mémoire lui montra soudain, en vision +crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches +mous des explosions, le jappement prolongé des +mitrailleuses, — et les cadavres des soldats de +France, comblant en désordre la tranchée et sur +lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons +venaient, par rangs entiers, s’abattre… Certains +hurlaient affreusement… Il lui sembla que +s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient… toujours… +Il les entendait avec une si atroce netteté…</p> + +<p>Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton +électrique que cachait le tapis de la table.</p> + +<p>Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la +femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent +pendant que l’officier mettait sous enveloppe +le document terrible et l’adressait à ses chefs : +État-Major de l’Armée, 2<sup>e</sup> Bureau, S. C. R…</p> + +<p>Plus tard, le même commissaire spécial entra +pour une affaire de service dans le petit bureau.</p> + +<p>Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure +singulièrement pâle et crispée :</p> + +<p>« Est-ce que votre jambe vous fait davantage +souffrir, mon lieutenant ?</p> + +<p>— Non… au contraire… je vais même demander +à repartir au front.</p> + +<p>— Mais votre régiment se trouve dans un secteur +rudement exposé, pour l’instant…</p> + +<p>— Je sais… je sais… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9" title="AU PONT DU HIBOU">AU PONT DU HIBOU<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Un homme aux mains liées derrière le dos se +tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, +sur le bout d’une planche.</p> + +<p>Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée +au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait +l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres +au-dessous de lui.</p> + +<p>A l’autre extrémité de la planche se trouvait un +robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait +contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait +brusquement la planche qui basculerait ; le condamné +tomberait avec elle dans l’espace, la corde +le retiendrait — par le cou…</p> + +<p>Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, +présentait les armes.</p> + +<p>Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son +sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait +l’heure précise de donner le signal…</p> + +<p>Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire +qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, +doit être reçue avec des marques de respect, +même par ceux qu’elle n’impressionne pas.</p> + +<p>L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq +ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux +bruns tombaient le long de son visage distingué. +Rien en lui d’un vulgaire criminel : le +code militaire prévoit l’exécution de gens très différents +et les gentlemen ne sont pas exclus…</p> + +<p>Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier +le « Pont du Hibou » qui allait maintenant +lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.</p> + +<p>… Le sergent s’assurait, en portant un peu de +son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait +net, que rien ne la retiendrait…</p> + +<p>Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui +incertain sous ses pieds — puis l’écume de la +rivière bouillonnante… une énorme pièce de bois +y dansait comme un bouchon ; il la suivit des yeux — et +s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, +à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses +trois enfants…</p> + +<p>Comme il avait vécu heureux !… Un mariage +pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise +par un labeur probe, trois enfants vigoureux ! +Son foyer était un modèle d’harmonie, de +tendresse… Les fêtes familiales ! Anniversaires de +naissance ! <span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span> ! Huit jours avant, encore, +son bonheur semblait un défi au destin… Et maintenant !… +Sa femme saurait-elle démêler les affaires +qu’il laissait ? Ses enfants sont tout jeunes… +Suppliciantes anxiétés…</p> + +<p>Oh ! il ne regrettait rien ! Il avait fait, impulsivement +son devoir de citoyen sudiste : l’incendie +du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général +Lincoln, mais comme Farquhar n’était point +soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur ; +un tribunal martial l’avait condamné aussi justement +que promptement… Dieu !… mourir… mourir !… +plus jamais autour de son cou les petits +bras, menottes jointes, de ses enfants,… ni le soir +pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme +sur son épaule…</p> + +<p>Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à +la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa +les paupières…</p> + +<p>Ses ultimes instants duraient… duraient…</p> + +<p>Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua +point, retentissait maintenant près de lui… +On eût dit des coups de marteau de forgeron sur +l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant +éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience +et aussi — pourquoi donc ? — avec appréhension… +Les intervalles de silence entre les +coups, s’allongèrent… Des heures ne séparaient-elles +pas un coup de l’autre ?…</p> + +<p>Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa +montre…</p> + +<p>Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau +écumeuse et folle.</p> + +<p>« Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, +je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant +et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre +deux eaux, peut-être éviterais-je les balles ; je regagnerais +ma demeure !… Ma femme, mes petits !… »</p> + +<p>Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde +fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait +implacablement…</p> + +<p>Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans +l’air en levant son sabre.</p> + +<p>Le sergent fit un bond de côté… La planche bascula…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une +statue de plomb. Il perdit conscience…</p> + +<p>Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. +Où donc se trouvait-il ?…</p> + +<p>Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre +mais qui lui rendit vite sa lucidité entière… oui, +vite, par bonheur ! car il suffoquait… de l’eau saumâtre +comblait sa bouche…</p> + +<p>Il comprit que la corde attachée au parapet +s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve +au lieu de rester pendu au pont… Il ouvrit les +yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut +au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. +Il descendait encore dans l’eau, certainement, +car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. +Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il +connut ainsi qu’il revenait à la surface…</p> + +<p>Il dut faire inconsciemment un grand effort car +une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il +essayait de les dégager. Il donnait son attention +à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. +Quel splendide effort !… Quelle force magnifique !… +Ah ! bravo ! la corde cédait !… Il observa +comme ses mains vinrent vite débarrasser +son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé +dans la chair…</p> + +<p>Il sentit sa tête émerger ; la lumière matinale +l’aveugla délicieusement… Il but une longue aspiration +d’air… Ah ! la caresse des pentes vagues +sur son visage !… Il nageait avec force… La détente +de ses membres avait une souplesse, une +allonge, qui lui parurent extraordinaires.</p> + +<p>Il osa regarder les berges… Sur l’une, la forêt +énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en +silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, +les soldats qui gesticulaient…</p> + +<p>De son sabre lumineux, le capitaine désigna le +nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement +en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à +l’exercice, visèrent… un léger nuage s’en éleva, +vite écarté par le vent… Autour de Farquhar, de +menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles…</p> + +<p>Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il +le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles +d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les +pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles +avec le tonitruement du Niagara.</p> + +<p>Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. +Il vit alors qu’il avait été longtemps sous +l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou +se profilait à une distance considérable et qui augmentait… +De grands bois couvraient les deux +berges.</p> + +<p>Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient +pas. Et son cerveau était aussi alerte que +ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse +de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne +s’était senti autant de vitalité physique, de puissance +mentale…</p> + +<p>Il se rappela un concours de natation où, écolier, +il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait +encore sur la cheminée de sa chambre… Il n’était +pas plus entraîné que maintenant… vraiment pas +plus !…</p> + +<p>Du sable racla ses genoux. Le bord !… Il avait +pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale +ne paraissait. Quelques secondes après il +était à l’abri dans la forêt.</p> + +<p>Sauvé !…</p> + +<p>Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, +comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils +séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne +reconnut pas le goût…</p> + +<p>Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans +rencontrer personne… Toujours pas d’êtres humains, +ni d’animaux. Une solitude, un silence, +imposants. Et la forêt semblait interminable, plus +il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne +s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée +aussi sauvage… Révélation inquiétante, vraiment !…</p> + +<p>Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant +dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. +Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la +silhouette voûtée de sa mère… Puis le matin de +son mariage… oh… avec quelle netteté surgissait +ce matin d’immense bonheur !… la petite église de +village, fourrée de lierre… le cortège avec les +fraîches toilettes claires… sa fiancée en blanc… +Il entendit le poétique carillon grêle… il entendit…</p> + +<hr> + + +<p>Au crépuscule, il trouva devant lui une route +qui devait mener dans la bonne direction. Elle +était aussi large et droite qu’un boulevard de +grande ville, et pourtant déserte ; son lointain se +perdait dans un brouillard bleuâtre… tout y était +régulier, géométrique…</p> + +<p>La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les +tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes… +au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, +nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement… +leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini +n’avait-elle pas une signification secrète, maligne ?…</p> + +<p>Et il percevait parfois sur son passage, des +bruits insolites… Même, entre les branches des +halliers il entendit… oh ! sans erreur possible, il +entendit murmurer dans une langue inconnue !… +Tout cela ne l’inquiétait point… Les troupes Nordistes +étaient loin et seules elles pouvaient constituer +un danger pour lui…</p> + +<p>La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne +pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal… +Sa langue, desséchée, brûlait… il la reposa en +l’avançant entre ses dents, en plein air froid…</p> + +<p>Comme le sol de la route est doux : il ne le sent +plus sous ses pas…</p> + +<p>… Il a dû s’endormir en marchant malgré ses +souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli +matin… Quelle joie dans la forêt ! des poignées +d’oiseaux se poursuivent dans les buissons… des +sources invisibles gazouillent… des traînées de +pâquerettes blanchissent les talus.</p> + +<p>Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire +causé par la fatigue ?… La route tourne… +Oh ! il aperçoit sa maison !… Elle brille dans la +lumière du matin. La cheminée fume bleue, les +chiens aboient…</p> + +<p>Au haut du perron, sa femme lui tend les bras +avec une fascinante joie… à travers le jardin ses +enfants courent au devant de lui… le plus petit +en trébuchant…</p> + +<p>Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible +à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une +détonation énorme l’assourdit. Puis, silence… ténèbres…</p> + +<p>… Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le +cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous +le pont du Hibou.</p> + +<hr> + + +<p>L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent +durer des heures, des jours<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce récit a été démarqué par un conteur américain +O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un +épisode des <i>Misérables</i> dans une nouvelle ayant plus +tard donné lieu à une pièce : <i>Alias Jimmy Valentine</i>, +jouée à Paris sous le titre : <i>Le mystérieux Jimmy</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">LE DUEL AU CIGARE</h2> + + +<p>« Regardez cette gueule de singe !… Nous sommes +donc ici dans une ménagerie ?… »</p> + +<p>L’homme ainsi interpellé par un colosse blond +à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à +la main, dans le grand bar en planches, illuminé +par des lampes à acétylène, qui marquait la halte +de la vieille diligence étique reliant encore, ce +10 août 1914, la frontière mexicaine et le <span lang="en" xml:lang="en">Southern +Pacific Railway</span> à travers la brousse immense du +Texas…</p> + +<p>Ses vêtements étaient ceux d’un <span lang="en" xml:lang="en">cow-boy</span>, il +« sentait l’Ouest », mais sa petite taille, ses vifs +yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils, +son teint très brun, son visage barbu opiniâtre +et doux, ses manières timides, se remarquaient +en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons…</p> + +<p>Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques +buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs +feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand +soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, +il commanda un <span lang="en" xml:lang="en">whisky-and-soda</span>.</p> + +<p>L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, +l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si +crue que la fumée des cigares faisait des ombres +montantes sur les murs de bois à travers lesquels +on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre +du vent s’étendre sur l’immense prairie +déserte…</p> + +<p>La voix injurieuse reprit :</p> + +<p>« Oh ! le chimpanzé boit dans un verre, comme +un homme !… C’est étonnant ce qu’on arrive à +enseigner à ces animaux-là !… »</p> + +<p>Cette fois le rire fut général. Le même geste +enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues +d’hilarité. A travers la mouvante vapeur +bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu +qui, la tête entre les mains et les coudes sur les +genoux, semblait rêver…</p> + +<p>« Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur +faire comprendre le langage humain… »</p> + +<p>A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes +mains claquèrent sur les cuisses… On se +renversait pour mieux rire…</p> + +<p>Quelques voix rauques crièrent : « Lâche !… +Rayé de jaune !… Trembleur !… » vers l’homme +dont la patience scandalisait — en cet Ouest demeuré +aujourd’hui encore combatif à l’ancienne +mode, et où le revolver répond vite à la moindre +offense…</p> + +<p>Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva +l’épingle fermant la poche intérieure de son veston +d’où il sortit un petit cahier, à couverture de +parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, +à demi effacée, son nom : Molinier (Jean).</p> + +<p>« Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un +autre… Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que +nous appelons en France un livret militaire… +Sur cette page, là, tenez ! vous pouvez lire qu’en +cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref +délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94<sup>e</sup> régiment d’infanterie… +Vous connaissez les nouvelles d’Europe… +Mon pays est en guerre depuis huit jours +avec l’Allemagne… Hier, j’ai quitté ma femme, +mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à +soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à +New-York après-demain… Je ne peux donc relever +aucune insulte, devant tout mon sang à la +défense de mon pays… »</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, +dans la nuit, bruire le large vent de la +plaine…</p> + +<p>Pour la plupart des rudes gens présents, une +guerre — sottise commune encore chez ces arriérés +d’Européens, mais impossible en Amérique ! — concernait +les militaires professionnels +dont se battre était la <i lang="en" xml:lang="en">business</i>, une <i lang="en" xml:lang="en">business</i> +comme une autre. Puisque ce Français était un +soldat on comprenait son abstention, mais elle ne +lui attirait pas une sympathie frémissante…</p> + +<p>L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, +voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de +son corps énorme, se leva.</p> + +<p>Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait +relever complètement la tête.</p> + +<p>« Je savais bien que c’était un damné Français !… +Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est +entré… Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler +et je suis né à Hambourg… si les damnés Anglais +ne barraient pas la mer… je… »</p> + +<p>Il n’en put dire davantage… Une bouteille, +frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta +le visage… déjà le petit Français, en corps +à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait +sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait +Belleville, se roulait avec lui parmi les +tables renversées, le frappant de la tête, des +coudes, des genoux,… Quand on intervint il lui +« tenait » le crâne par les oreilles et le « sonnait » +sur le plancher.</p> + +<p>Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, +Molinier, la respiration calme, déclara :</p> + +<p>« Gentlemen, cela change tout que ce coquin +soit Allemand !… Je viens de le corriger, et quoiqu’il +ne soit pas un gentleman, je suis prêt à +lui donner réparation… En effet, mettre des balles +dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, +c’est toujours bonne besogne… et c’est +mon devoir… Seulement la diligence repart à minuit… +dans juste une demi-heure et ne pas la +manquer est aussi mon devoir… »</p> + +<p>Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains +germanisants par origine, par anglophobie, +ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui +se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement +parti pour le petit homme contre le colosse.</p> + +<p>Après quelques minutes d’une discussion dont +Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il +fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors, +dans les ténèbres, et « au cigare »…</p> + +<p>Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin +de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de +« bromo seltzer » pour calmer ses nerfs, assurer +sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste +expérimenté.</p> + +<p>Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents +de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de +grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un +vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. +Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait +contre la rouille.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">bar-tender</span>, Mac Pherson, un écossais américanisé, +s’approcha et lui dit à voix basse :</p> + +<p>« Écoutez, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, on va vous placer à +quinze pas l’un de l’autre ; comme la nuit est +extrêmement noire chacun de vous fumera un +cigare dont l’adversaire devra toujours voir le +feu… Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge +pour seul guide… Interdiction de bouger de votre +place. Maintenant, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, vous n’avez aucune +chance de sortir vivant de l’affaire… ce +Buhler est un revolvériste étonnant… cet après-midi +il nous a fait une démonstration… Il tire avec +une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il +vise. Il exécute des fantaisies : le double roulement, +l’éventail, le coup du shériff, comme je +n’ai jamais vu…</p> + +<p>— Tout va bien… Coupez le sermon !…</p> + +<p>— Il s’est souvent battu ! Jamais il n’a manqué +son homme !… Jamais !… Et ses armes sont du +dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement +entraîné avec, il les a en main… celle qu’il a +choisie pour tout à l’heure a une détente si douce +qu’il suffirait de souffler dessus !… Tandis que +vous, avec votre vieil aboyeur…</p> + +<p>— Pas le temps d’en acheter un autre… D’ailleurs +il tire droit tout de même… Allons-y !… »</p> + +<p>On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha +la flamme des lampes.</p> + +<p>Dans les ténèbres, les deux groupes dont on +devinait le remuement noir, avançaient à tâtons, +trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La +grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent +du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait, +piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond +qu’on distinguait le lointain jappement clair +de coyotes chassant au loin…</p> + +<p>Une nuit pareille était un sinistre et étrange +décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers +ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi +leur gravité ; les conditions en sont souvent fantaisistes, +voire cruelles — et pas « d’honneur satisfait » +sans mort, ou, au moins, sans blessure +extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate +et absolue… Molinier ou Buhler devait +y rester… Tous les deux peut-être, grâce au +« coup double » sinistrement dénommé le « coup +des deux veuves » que de semblables conditions +rendent fréquent.</p> + +<p>On plaça les combattants à une distance de +quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette +obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne +devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de +cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place +de l’autre à cette menue étoile pourpre…</p> + +<p>Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, +bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser +le champ libre :</p> + +<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, je vais vous indiquer un truc… un +truc très employé dans ce genre de duel… c’est +votre suprême chance !… Cela consiste à tenir le cigare +non à la bouche mais avec la main gauche, +au bout du bras étendu de côté… L’adversaire +qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre +de vous… Mieux il vise, et plus le moyen est +efficace… »</p> + +<p>Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. +Il cracha dans ses mains, empoigna solidement +la crosse de son vieux revolver, et répondit :</p> + +<p>« C’est un truc connu, très employé, dites-vous ?… +Merci Mac !… Mais moi j’aime les choses +simples…</p> + +<p>— Ne vous entêtez pas… employez donc ce +procédé… oh ! il n’est pas d’effet certain, mais +il vous donnerait une chance de revoir votre +femme et vos gosses… Et puis, quand vous partez +défendre votre pays de l’autre côté de la mare +aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de +viande froide…</p> + +<p>— C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va +refroidir, pas moi… Retirez-vous, mon vieux !… »</p> + +<p>Les adversaires, en place, et les assistants à +plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement : +« <i>Feu !</i> »…</p> + +<p>C’était un instant de grand silence dans la +plaine… Un <span lang="en" xml:lang="en">mocking-bird</span> réveillé, jeta quelques +notes perçantes en s’envolant… Les ténèbres +étaient si épaisses que le feu de chaque cigare +semblait énorme…</p> + +<p>« Gentlemen, prêts ?… A volonté, <i>Feu !</i>… »</p> + +<p>Silence… Le point rouge du cigare de Buhler +s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint +vers la droite, s’éleva, s’abaissa…</p> + +<p>Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler +sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier…</p> + +<p>Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait +absolument immobile !</p> + +<p>« Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac +Pherson… il va se faire plomber le coffre… Ce +que les Français sont suffisants !… ils ne veulent +jamais rien écouter, même quand… »</p> + +<p>Deux détonations, aux longues flammes retentirent, +presqu’en même temps, mais Molinier +avait certainement tiré le second…</p> + +<p>Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe +sèche, et des gémissements… Qui était tombé ?… +Dans cette ombre épaisse, comment savoir ?…</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… cria Mac Pherson.</p> + +<p>— Ça va, merci !… »</p> + +<p>On courut. Les cônes lumineux de quelques +torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois +étendu en une pose anguleuse, grotesque, +de marionnette projetée à terre.</p> + +<p>Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il +hoquetait…</p> + +<p>Et Molinier, en remettant avec soin son vieux +revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson :</p> + +<p>« Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a +été bien utile tout de même… Puisque vous, un +pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce +truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, +non seulement devait le connaître aussi, +mais supposer que je m’en servirais… Alors j’ai +tout bonnement tenu mon cigare à la bouche… +L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon +bras gauche étendu, a visé à côté… sa balle a +sifflé à un mètre à ma droite…</p> + +<p>— Mais vous, dans cette nuit noire, comment +vous êtes-vous guidé ?</p> + +<p>— Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son +coup de feu… Mon père tenait un tir à la carabine +et au pistolet Flobert dans les foires de France… +cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse… +Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la +pratique quotidienne sur les animaux et parfois, +vous voyez, sur les gens… Maintenant, vite, mon +vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence +ne se trotte pas sans moi !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">L’ADIEU</h2> + + +<p>Le 24 février 1918, dans notre maison de +Neuilly-sur-Seine, je relis la tendre lettre quotidienne +de mon mari lieutenant au front. Les domestiques +sont couchés. Grand silence de village +endormi… Pour entendre le murmure de Paris +il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que je prête +l’oreille… La nuit est brouillée de brume : au ciel +de grosses nuées humides : pas de gothas à craindre…</p> + +<p>La compagnie de Jacques vient d’être ramenée +à l’arrière, telle est l’heureuse nouvelle que m’apporte +cette lettre. Une semaine de calme pour +moi ! On se battait si terriblement dans son secteur, +ces jours derniers encore !… Je suis certaine +que ce n’est pas pour me rassurer qu’il se dit +en sûreté, quoique nos combattants aient parfois +de ces tendres subterfuges. Mais Jacques et moi +nous sommes si profondément unis qu’il ne <i>pourrait</i> +rien me cacher… Dès les premiers jours de +nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert +des âmes extraordinairement semblables ressentant +tout pareillement et n’ayant pas besoin +de paroles ou d’écrits pour correspondre… Si souvent +une même pensée nous venait et que nous +exprimions par les mêmes paroles tous deux en +même temps, si souvent ! qu’après avoir commencé +par rire de ces apparentes coïncidences, nous les +avons interprétées dans un sens plus haut… Même +éloignés nous ressentions les mêmes impressions… +peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par +une sorte d’influence à distance…</p> + +<p>Je <i>savais</i>, sans être près de Jacques, s’il était +triste ou gai, heureux ou découragé… Et lui, un +jour, quitta brusquement une chasse, en Sologne, +et revint en hâte : j’étais tombée soudain malade +et, de là-bas, il l’avait <i>senti</i>…</p> + +<p>… Je numérote la chère lettre avec le stylographe +de Jacques et je la joins aux précédentes +dans un coffret…</p> + +<p>Puis je referme ce stylographe dont il se sert +depuis l’adolescence, qui est un peu de lui, et qu’à +cause de cela je lui ai demandé de me laisser. J’y +appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à +côté de cette belle édition des <i>Perles Rouges</i> reliée +en cuir fauve qu’il affectionne…</p> + +<p>Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, +qui somnolait entre la lampe et le sous-main. Lentement, +elle consent à sauter à terre, me regarde +avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain +preste, bondit sur mes genoux.</p> + +<p>« Sphynge, où est-il ton maître ?… Loin, en la +nuit, là-bas… à l’Est !… dans la pluie, le froid… +Et nous sommes là, seules, toutes deux… Il t’aime +bien, il parle de toi dans ses lettres… Dis, +Sphynge, nous le reverrons ?… »</p> + +<p>Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, +elle gifle les pendeloques de mon collier… Mon +collier ! cadeau de Jacques pour le premier anniversaire +de notre mariage…</p> + +<p>Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et +les nuits en février, sont encore si longues !… +D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime parcourir +la maison… je descends, je vois si la porte +donnant sur le Boulevard Maillot et celle du +jardin sont bien closes, je traverse le salon, je +redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. +Mais, ce soir… non !… je vais rester ici, +dans le cabinet de travail de mon mari, et tricoter +pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse +qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915… +Quand il ouvrira le paquet, je suis sûre qu’il +embrassera ces monstres de laine !…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ai-je dormi ?… non, il ne me semble pas avoir +perdu conscience… Non !… mais depuis… depuis +combien de temps ? une heure peut-être… en proie +à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, +complètement, figée dans cette attitude +d’une tricoteuse qui écoute.</p> + +<p>Qui écoute quoi ?… La nuit est lourde, hostile… +Et le silence est si profond qu’il m’inquiète… Je +distingue avec une bizarre précision le tic-tac chantant +de l’horloge qui est en bas, dans le hall… +d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit… J’entends +aussi ma respiration : elle est haletante… et je +sens, sur mes lèvres, qu’elle est glacée… Les ténèbres… +les ténèbres me paraissent comme… +comme frémir… comme <i>vivre</i> !… Qu’ai-je donc ?</p> + +<p>Il faut bien que je me l’avoue… pourquoi dissimuler +vis-à-vis de moi-même ?… J’ai peur… dans +cette maison écrasée de nuit, de silence…</p> + +<p>Oh ! un meuble a craqué !… les autres soirs cela +arrive et je n’entends même pas, tandis que…</p> + +<p>Les domestiques ? ils couchent dans le chalet, au +fond du jardin… pour leur téléphoner je devrais +aller jusqu’à ma chambre… et je n’ose… je ne +pourrais même pas quitter ce fauteuil… je ne pense +qu’à rester immobile, qu’à ne pas faire le moindre +bruit, afin d’écouter… d’écouter quoi ?</p> + +<p>Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu… +Et sans raison !… Je proteste parce qu’elle est sans +raison !…</p> + +<p>Oh !… Oh !… la porte d’entrée en bas, qui donne +de la rue sur le hall… elle vient de s’ouvrir !… +C’est impossible puisqu’après-dîner je l’ai moi-même +fermée à double tour… Oh si ! elle est ouverte : +je sens un léger courant d’air… oui, elle +s’est bien ouverte, sans erreur possible… puisqu’elle +se referme !… Crier au secours ? Non ! +le son de ma voix me terrifierait plus encore… +et, en bas, on entendrait…</p> + +<p>Qui est-ce <i>on</i> ?… Chut !… chut…</p> + +<p>Des pas dans l’escalier ?… Non, je ne les entends +pas… J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien… +Mais je les devine, je les sens… alors, c’est peut-être +une hallucination… Chut !… quelqu’un monte +en s’efforçant de ne pas faire de bruit…</p> + +<p>Une marche geint, cette marche qu’on a déjà +réparée, passé le tournant… Jacques, que n’es-tu +près de moi pour crier, pour me défendre !…</p> + +<p>Oh !… cela est pire : Sphynge s’est dressée… +elle a sauté à terre et elle regarde la porte, elle +écoute… <i>Elle aussi a entendu !</i>… Donc je ne suis +pas une malheureuse hallucinée !…</p> + +<p>Sur le palier, maintenant… C’est sur le palier… +<i>Cela</i> hésite… Je me tasse dans le fauteuil… je +sens mes mains qui se meurtrissent à en étreindre +le dossier… Il faudrait, c’est si simple, que j’aille +doucement pousser le verrou de la porte… il est +solide, je serais en sûreté… la porte n’est qu’à +quatre pas !… mais nulle force humaine ne me +contraindrait à bouger.</p> + +<p>Je n’entends plus rien… plus rien depuis quelques +secondes… c’étaient peut-être mes pauvres +nerfs qui… <i>Oh ! la porte commence à s’ouvrir</i>… +à peine… mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité +du palier…</p> + +<p>Elle s’entre-bâille, menaçante… La voilà grande +ouverte… Personne !… à la lueur de la lampe qui +éclaire le cabinet de travail j’aperçois tout le palier +tranquille…</p> + +<p>Mais <i>quelqu’un est entré</i>… j’en suis certaine…</p> + +<p>Je <i>sens</i>… il me semble même <i>voir</i>… une présence +vivante qui erre dans la pièce, et pas au +hasard, non, mais avec une extraordinaire assurance…</p> + +<p>Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en +ronronnant, suit des pas invisibles, se frotte avec +joie aux chevilles de… <i>de qui donc</i> ?…</p> + +<p>On a heurté un tabouret…</p> + +<p>Oh ! les cercles, les huit, que fait cette chatte en +marchant sur le tapis… Je regarde attentivement +la glace : vais-je y voir surgir une image ?…</p> + +<p>Quelque chose a passé entre la lampe et moi… +Toujours rien dans la glace… Oh !… oh !… le stylographe !… +on le soulève de la table !… il est +tenu en l’air… tenu par rien, puisque je ne vois +rien… Ah ! on vient de le poser soigneusement à +sa place…</p> + +<p>Le livre à reliure fauve… <i>Les Perles Rouges</i>… +Il s’ouvre… j’entends crisser les pages… on le +feuillette… il retombe sur la table, avec bruit…</p> + +<p>Horreur !… la présence affreuse s’approche… je +la perçois… elle est là… Sphynge évolue contre +elle à mes pieds… Vais-je devenir folle d’épouvante ?… +Oh ! n’ai-je pas senti une main sur mon +front ? Et entendu comme un sanglot… un sanglot…</p> + +<p>… C’est fini. Plus rien. Tout a disparu… disparu +net, avec une soudaineté surprenante… Je me retrouve +lucide, honteuse. L’atmosphère est banale. +Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. +Sphynge aussi semble surprise… elle flaire le +tapis, les meubles… puis elle s’enroule dans son +pelage ras, soupire, s’endort…</p> + +<p>Quelle heure ?… <i>Minuit vingt-cinq</i>…</p> + +<p>Sans la moindre appréhension, je descends dans +le hall… La porte d’entrée est close à double tour… +l’horloge chantonne familièrement… je parcours la +maison… Rien d’anormal…</p> + +<p>Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué +aucun tour, il faut que je surveille mes nerfs. +Comme Jacques se moquerait de moi s’il savait !…</p> + +<p>Demain j’irai demander une ordonnance à notre +vieux docteur…</p> + +<hr> + + +<p>Ensuite ?… Ah ! combien de femmes françaises +l’ont vécu mon affreux mois d’après !…</p> + +<p>Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les +paquets que j’envoie, me reviennent avec la mention : +« Le destinataire n’a pu être joint ». Le +bureau des Renseignements aux Familles, m’informe +que mon mari est disparu. De l’espoir encore !…</p> + +<p>Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi +ému que moi, me rend visite. Il vient de la mairie…</p> + +<p>Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque +de nuit le 24 février à <i>minuit vingt-cinq</i>… A +l’heure même où me surgissait cette affreuse +épouvante… On a retrouvé son cher corps, on a +constaté l’heure à sa montre brisée…</p> + +<p>Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est +pourtant venu dans notre demeure…? Est-ce lui +qui a tenu le stylographe, feuilleté le livre, posé la +main sur mon front ?…</p> + +<p>Ou bien mon être subconscient, se trouvant +averti par une mystérieuse vague mentale — avec +quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa dernière +pensée ! — ai-je, par réaction, imaginé cette +scène terrifiante ?…</p> + +<p>Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, +au grand jamais, je n’ai eu d’hallucinations… Non, +c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu à sa +femme, à notre chère demeure !… Sphynge, dont +les nerfs sont plus subtils que les miens, n’a-t-elle +pas reconnu son maître ?…</p> + +<p>… J’ai espéré qu’il reviendrait… Avec quelle +émotion j’aurais accueilli ces signes de sa présence +qui m’effrayèrent tant, ce soir du 24 février… +Combien de nuits dans la maison solitaire, errant +de chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à +crier son nom chéri à travers mes larmes !… Mais +vainement ! Il n’est jamais revenu… Pourtant, au +profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il <i>sent</i> ma tendresse…</p> + +<p>J’ai tout essayé… Je me suis rendue en des milieux +spirites… La planchette, les tables tournantes, +l’écriture automatique, les médiums à incarnation, +n’ont même pas ébauché un rapprochement… +J’ai écouté discourir des occultistes célèbres +dans l’espoir qu’ils m’aideraient à renouer la +chaîne brisée. Et rien !… Oh ! je ne dis pas qu’il +<i>n’y a rien</i> puisque j’ai eu une si forte preuve ! Mais +pourquoi est-il venu à l’instant de son trépas et +plus jamais ensuite ?…</p> + +<p>Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, +s’est-elle montrée si implacable ?… Comment, +alors qu’il expirait, est-il venu vers moi ?… +Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres +mourants, on en cite dans toutes les familles. +Mais nul ne les explique. Et l’être cher ne revient +plus. Son adieu est pour toujours…</p> + +<p>Comment vient-il ?… Pourquoi ne revient-il +pas ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12" title="L’ORTEIL EN MOINS">L’ORTEIL EN MOINS<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>La vieille demeure des Mantish était hantée. Les +gens sceptiques, et il y en avait déjà beaucoup en +1840, dans ce coin de l’Amérique du Nord ! — convenaient +qu’il se passait là des faits vraiment +étranges.</p> + +<p>C’était une maison très ancienne, non pas en +ruines mais depuis longtemps abandonnée, dans +une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin +où l’on passait peu.</p> + +<p>Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise +réputation ; même en plein jour il suffisait de +la regarder pour ressentir un malaise qui se transformait +vite en effroi. Seuls certains châteaux +d’autrefois ont une atmosphère aussi triste, aussi +déprimante…</p> + +<p>Après le crépuscule, les gens égarés dans ces +parages voyaient avec angoisse la maison damnée +surgir de l’ombre ; alors, ils s’éloignaient vite et, +rentrés chez eux, tremblaient encore…</p> + +<p>Mais il y avait pire : selon de nombreux et irrécusables +témoins, des silhouettes pâles erraient +la nuit autour de la Maison Mantish, y entraient, +en ressortaient, bien que volets et portes fussent +hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses +plaintes, perçantes, humaines, qui venaient +de ce lieu d’épouvante et que rien n’expliquait… +On avait vu des lumières livides briller à travers +les fentes des volets.</p> + +<p>Quinze ans auparavant cette maison était fraîche +et riante. Mr et Mrs Mantish l’habitaient : +lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née Gertrude +Cash, une blonde délicate, un peu timide, +aux grands yeux bleus.</p> + +<p>Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de +fureur alcoolique, Mantish étrangla sa femme. +Quand il revint à la conscience, il s’enfuit…</p> + +<p>Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. +En ce temps qui ne connaissait ni le téléphone, +ni le télégraphe, douze heures d’avance c’était +l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait +jamais être rejoint.</p> + +<p>Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment +de Robert Cash, père de la pauvre Gertrude, +fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle +acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation.</p> + +<p>Robert Cash, qui vivait toujours au moment où +se passe ce récit, affirmait avoir reconnu plusieurs +fois sa fille parmi les formes blanches qui semblaient +encore habiter la demeure déserte.</p> + +<hr> + + +<p>… Ce soir-là, trois rudes <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> : King, Sanchez +et Harrigan, menaient grand bruit au <i>Cygne +blanc</i>, l’auberge du village le plus voisin de la +Maison Mantish.</p> + +<p>A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se +trouvait un homme qu’ils ne connaissaient pas et +qui avait depuis quelques jours une chambre au +<i>Cygne blanc</i>. Barbu, les cheveux longs, taillé en +force, l’air pas commode, il ne parlait à personne.</p> + +<p>Une vingtaine de garçons du pays buvaient et +jouaient aux cartes, dans la brume bleue des cigares.</p> + +<p>« Oui, je le répète, je ne peux supporter les +difformités physiques, disait King, qui était de +beaucoup le plus âgé des trois <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> et dont +le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait +qu’il avait souffert. Non que je prétende +qu’elles correspondent à des difformités morales, +oh loin de là ! mais que voulez-vous, je suis ainsi ! +C’est un sentiment que je ne peux vaincre… et il +me… »</p> + +<p>Harrigan interrompit :</p> + +<p>« Alors une jeune personne qui n’aurait pas +de nez ne courrait pas le risque de devenir +Mrs King !…</p> + +<p>— Certainement non… même si elle possédait +des millions !…</p> + +<p>— Tu exagères… Toi si impulsif, toi chevaleresque +à plaisir ? Il suffirait que tu l’aimes !…</p> + +<p>— Je n’exagère pas… Et j’en ai donné, jadis, +une preuve… une preuve terrible… Vous étiez +alors des enfants… J’ai rompu avec cette adorable +Gertrude Cash, que je devais épouser, en +apprenant qu’à la suite d’un accident on lui avait +amputé l’orteil du pied droit.</p> + +<p>— Et on connaît la fin de l’histoire !… Peu +après, et peut-être par simple dépit, elle se maria +avec une fameuse canaille, ce Mantish qui était +moins susceptible en ce qui concerne les orteils +mais qui finit par étrangler sa femme… Il est +maintenant à l’autre bout du monde… à moins +qu’il ne soit mort… »</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le +sol :</p> + +<p>« Cela fut la tragédie de mon existence… nous +nous aimions beaucoup Gertrude et moi… Et, +parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que +m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a… +Mais je ne pouvais imaginer que cette rupture +aurait pareille conséquence !… Je traîne ce cadavre +dans la vie… J’aimais passionnément Gertrude… »</p> + +<p>Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger +qui buvait seul, dit alors :</p> + +<p>« Cet homme à la table là-bas… Comme il +écoute ce que nous disons !…</p> + +<p>— Oh ! il n’écoute pas, il entend !… Nous crions +assez haut pour qu’il entende sans avoir besoin +d’écouter !… » plaisanta Sanchez.</p> + +<p>Mais King, que la conversation précédente +avait sans doute mis de mauvaise humeur, s’était +détourné et regardait l’étranger avec une insistance +malpolie.</p> + +<p>Il finit par l’interpeller.</p> + +<p>« Hé ! là-bas, vous feriez bien d’aller boire +ailleurs… »</p> + +<p>L’homme répondit :</p> + +<p>« Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Parce que vous n’avez évidemment pas +l’habitude de vous trouver avec des gentlemen !… »</p> + +<p>A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, +toutes les conversations s’arrêtèrent. On se leva, +on se tourna vers la querelle commençante. Des +gens montèrent sur des chaises afin de mieux +voir.</p> + +<p>L’inconnu s’avança, pâle, menaçant… Mais +Harrigan déjà s’interposait :</p> + +<p>« Voyons, King, il n’y avait pas de raison +d’employer un pareil langage… Retirez ce que +vous avez dit…</p> + +<p>— Pourquoi donc ?… On n’a pas à être poli +avec un damné cochon… »</p> + +<p>La seconde d’après, King recevait au visage +le contenu du verre de l’étranger. Allait-il y avoir +un pugilat ?… Déjà le patron du <i>Cygne Noir</i> se +jetait entre les adversaires.</p> + +<p>Mais King, très calme, s’essuya le visage avec +soin et reprit :</p> + +<p>— Je réclame la satisfaction due à quiconque +reçoit une voie de fait en réponse à une simple +malpolitesse… »</p> + +<p>C’était la pleine époque des duels dits « à l’américaine ».</p> + +<p>Les combats singuliers, extrêmement fréquents +en Amérique, y avaient pris une sauvagerie parfois +cocasse. Les conditions, toujours très graves, +que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait +discuter, n’avaient rien de fixe, de réglé +d’avance, et elles s’augmentaient souvent d’une +sorte de fantaisie macabre.</p> + +<p>« Vous connaissez les usages de ce pays ? » +demanda Harrigan à l’étranger.</p> + +<p>Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux +et d’une barbe touffue était énergique jusqu’à +la brutalité, frappa sur la table en criant :</p> + +<p>« Que votre ami choisisse l’arme et le terrain !… +L’heure aussi… tout de suite s’il +veut !… »</p> + +<p>King prit l’assistance à témoin :</p> + +<p>« Vous entendez, gentlemen !… On ne me conteste +pas le choix de l’arme, de l’heure et du +terrain… Que deux d’entre vous veuillent bien +assister mon adversaire… Tout doit se passer +régulièrement… »</p> + +<p>Deux gaillards curieux de voir le combat, +acceptèrent.</p> + +<p>A la porte, il y avait justement deux carrioles +appartenant à des fermiers en train de boire. +King monta dans l’une avec Sanchez et Harrigan. +L’inconnu s’installa avec ses témoins sous +la bâche de l’autre — qui suivit la première, conduite +par King.</p> + +<p>La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre +des nuages sulfureux glissait parfois une +effrayante clarté lunaire…</p> + +<p>A contre sens du trot des chevaux, les arbres +passaient dans les ténèbres, montrant l’un après +l’autre, vaguement, leur silhouette déchiquetée…</p> + +<p>King arrêta sa carriole et en descendit, avec +Sanchez et Harrigan, à un endroit imprévu entre +tous, un endroit abominable : devant la Maison +Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, +cette nuit-là, plus sinistre encore que d’ordinaire…</p> + +<p>L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la +carriole, sembla assez impressionné lorsqu’il eut +sauté à terre.</p> + +<p>« Où diable m’avez-vous emmené ? grommela-t-il.</p> + +<p>— J’ai le choix de l’endroit !… Je choisis l’intérieur +de cette maison !… Tiens, vous êtes moins +fier que lorsque vous m’avez jeté du whisky au +visage ? »</p> + +<p>L’autre cracha par terre et répondit :</p> + +<p>« Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison +que de vous !… »</p> + +<p>On parvint difficilement à ouvrir la porte. +Quand, enfin, elle céda, on entendit des échos +plaintifs venir de l’intérieur.</p> + +<p>Cela sentait le moisi, la cave… Les six hommes +suivirent un couloir presqu’à tâtons et dans un +grand silence car un épais tapis de poussière rendait +les pas muets, un couloir où la lueur d’une +chandelle qu’ils avaient allumée faisait osciller de +grandes ombres.</p> + +<p>Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les +deux fenêtres étaient hermétiquement closes par +la poussière et la vétusté, derrière leurs volets assujettis +à l’aide d’énormes barres de fer.</p> + +<p>« Halte !… » dit Harrigan.</p> + +<p>Personne ne franchit le seuil !…</p> + +<p>Puis Harrigan ajouta :</p> + +<p>« Déshabillez-vous !… C’est en cette pièce +même qu’aura lieu le duel, dans l’obscurité. »</p> + +<p>King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, +retirèrent chapeau, cravate et veste.</p> + +<p>Sanchez sortit alors deux longs couteaux à +bœuf.</p> + +<p>« Voici les armes !… Ces deux couteaux sont +exactement pareils. »</p> + +<p>Chaque combattant en prit un, puis, toujours +selon l’usage, et afin d’établir qu’il ne portait +d’autre arme, il fut fouillé par les témoins de +l’adversaire.</p> + +<p>« Maintenant tout est prêt… Veuillez alors +vous placer dans cet angle. »</p> + +<p>Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de +la porte.</p> + +<p>L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit +le seuil et gagna la place assignée tandis +que King se mettait dans le coin opposé… les +témoins restèrent dans le corridor.</p> + +<p>Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair +vague du couteau, les deux combattants se regardaient — avec +cette haine spéciale qu’on n’éprouve +qu’en présence de la mort…</p> + +<p>Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde.</p> + +<p>— Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui +semblait lointaine en ces ténèbres, nous allons +nous retirer ; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que +vous entendiez se refermer la porte extérieure de +la maison… Cela sera le signal du combat !… Ensuite, +que Dieu vous aide !</p> + +<p>Il y eut le bruit de la porte de la salle que les +témoins refermaient.</p> + +<p>Enfin la porte de la maison retentit sourdement…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, +le shériff du district, Sanchez, Harrigan, +King et Robert Cash, le père de la pauvre +Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la +demeure hantée et y pénétraient.</p> + +<p>Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la +salle… Était-elle déserte ?… Non. Quand les yeux +se furent habitués à la demi-obscurité, ils distinguèrent +un homme qui se tenait sur un genou, +dans l’angle le plus éloigné de la porte…</p> + +<p>Il était dans une attitude d’épouvante atroce, +les épaules levées jusqu’aux oreilles, le visage +détourné, les mains étendues…</p> + +<p>Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait +raide et froid.</p> + +<p>Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, +sans quitter sa pose contractée…</p> + +<p>Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui +venait de la porte.</p> + +<p>Et Robert Cash balbutia :</p> + +<p>« Seigneur ! Mais… mais c’est Mantish.</p> + +<p>— Vous voyez bien que je ne me suis pas +trompé ! s’écria King, triomphant. Dès le premier +instant je l’ai reconnu… Il a laissé pousser +sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est +bonne… L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, +invinciblement, un meurtrier vers le lieu +du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, ou +y avait-il simplement quelque intérêt ? on ne le +saura jamais ; mais c’est bien lui !… Quand, hier +soir, par une supercherie qui était la plus légitime +vengeance, je me suis glissé hors de cette +pièce, en même temps que Sanchez et Harrigan, +et que j’ai quitté avec eux la maison, c’était +pour laisser en proie à toutes les horreurs de +l’ombre et du remords, un misérable assassin… +Un duel avec lui ? Non, mais pire, bien pire : +les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa +femme !…</p> + +<p>— Mais… de quoi donc est-il mort ? » demanda +le shériff.</p> + +<p>En effet Mantish se trouvait encore dans le +coin même où il s’était placé pour le combat.</p> + +<p>Son attitude et son visage attestaient une épouvante +inouïe…</p> + +<p>Qu’avait-il donc <i>vu</i> dans les ténèbres ?</p> + +<p>On regarda autour de lui… on chercha…</p> + +<p>Or, sur la couche épaisse de poussière qui +revêtait le sol, à côté des empreintes des bottes +des hommes, il y avait, extrêmement nettes, <i>celles +de deux pieds nus</i>… elles se dirigeaient vers le +cadavre…</p> + +<p>Cash, livide, tremblant, dit en les désignant :</p> + +<p>« Regardez !… regardez !… <i>le gros orteil du +pied droit manque !… ce sont les pas de Gertrude !</i> »</p> + +<p>Gertrude, on le sait, était le prénom de +Mrs Mantish, fille de Robert Cash, et la femme, +la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait là…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">L’ÉMOTION DE MAURICIA</h2> + + +<p>Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, +à travers ses larmes, l’auto miroitant qui +emportait son mari, deux témoins, quatre épées +emmaillottées de serge verte, et un médecin…</p> + +<p>On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour +le duel — par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique, +affolée comme dans le <i>Maître de +Forges</i>…</p> + +<p>Elle cherchait à deviner où cela se passerait… +Son regard, par-dessus des horizons de cheminées, +découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien +bleuâtre… Était-ce là ?… Suresnes, le Val-d’Or, +Puteaux, contiennent des parcs isolés… Ou bien, +comme on le lui avait presque donné à entendre, +Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite +du squelette rouillé de la Tour Eiffel ?…</p> + +<p>Mais, l’étincellement du lumineux matin +l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se +lever si tôt… Elle rentra dans sa chambre, sa +chambre neuve de récente mariée, et, gentille +brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le +grand lit…</p> + +<p>Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son +cerveau. Un duel ? Qu’était-ce au juste ? Elle ne +savait guère… Un an auparavant elle vivait encore +tièdement, chez ses parents, marchands de +drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on +se bat peu !… La veille, son mari, avocat débutant, +lui avait dit :</p> + +<p>« Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes +collègues, un certain Leroy… oui, celui qui me +téléphone quelquefois… Il m’a plaisanté sur la +profession de tes parents… tu comprends que je +n’allais pas laisser injurier ta famille… je lui +ai répondu de telle sorte que demain matin nous +nous alignons… oui, un duel !… et à l’épée !… +Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles +sans résultat… Il va voir, Leroy… »</p> + +<p>La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, +cherchait depuis, et encore pendant cette +angoissante attente, à se représenter ce que pouvait +bien être un duel…</p> + +<p>La légion épique des héros de Dumas père +s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille… +Bons vieux romans lus en cachette et +passionnément, à la pension des demoiselles +Troubéon !… Comment se passent les duels ?… +les illustrations le disaient : les adversaires croisent, +en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues +colichemardes, et l’une d’elles transperce +l’autre : la moitié de la lame ressort dans le +dos !… Son mari était donc à ce point anachronique +et brave !…</p> + +<p>Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, +quelques mois auparavant, avait représenté un +duel moderne : deux messieurs en bras de chemise, +tenant des épées et entourés d’autres messieurs +en redingote et chapeaux haut de forme…</p> + +<p>Jacques allait être un de ces vaillants !… S’il +triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux, +quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier !… +Comme ses amies de pension jalouseraient +l’épouse du « Parisien » !… Aux vacances, +qu’elle serait fière de se promener à +son bras, le dimanche après-midi, autour de la +musique militaire jouant <i>Faust</i> !… Oui, mais si… +cette pensée la précipita en de nouveaux gros +sanglots de bébé… A son angoisse, il se mêlait +une admiration sans bornes pour son héroïque +mari… Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents +à elle !… quelle noble nature !…</p> + +<p>Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable +combat…</p> + +<p>A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes…</p> + +<hr> + + +<p>… Aux glaces biseautées de l’auto les allées +calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y +avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées +de pâquerettes blanchissaient les pelouses ; des +poignées de moineaux jaillissaient des buissons.</p> + +<p>Jacques disait à ses deux témoins :</p> + +<p>« Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus +mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon +dans le cabinet de toilette de Gaby… Quel +mufle tout de même !… Il savait pourtant combien +je tiens à Gaby… »</p> + +<p>Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, +une petite femme du Quartier Latin pour laquelle +le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy +avaient un vif attachement, chacun d’eux se +croyant le seul élu…</p> + +<p>Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du +Vélodrome du Parc des Princes. C’était là…</p> + +<p>Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit +faiblir… cette porte de Bois, comment la repasserait-il, +tout à l’heure ?… debout, ou étendu sur +une civière ?… Sa langue, bizarrement sèche, cherchait +en vain de la salive… D’un effort, il s’affermit…</p> + +<p>Son premier témoin montra un papier d’autorisation +au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra +dans le quartier des coureurs : vaste triangle +de terre battue sis derrière les tribunes et bordé +de deux séries de cabines pour les cyclistes. +Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent +Jacques à s’apprêter…</p> + +<p>Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut +de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut +son adversaire, il resta seul et ferma la porte. +Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, +mit une chemise de flanelle, ganta sa main +droite… La salive s’obstinait à fuir sa langue… +Il haletait un peu.</p> + +<p>Quelle bête d’histoire !… A cette heure-là, les +autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement +couché, son chocolat près de lui… Pourquoi +diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence +de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre +« six pouces de fer » dans la poitrine !… Et pourquoi +n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait +que l’affaire s’arrangeât… Et puis, ça coûte +chaud un duel !… Ça lui reviendrait au moins à +sept cents francs, tout compris…</p> + +<p>Mais, d’abord, ne pas se faire tuer !… Dans son +souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet, +jadis, au collège… Pliant sur les jarrets, les bras +en garde, il essaya son allonge… Ses jambes tremblaient… +Le duel s’était décidé si vite qu’il +n’avait pu prendre cette préparation de la dernière +heure où excellent des professeurs spécialistes +de l’épée de combat… En duel, les coups +blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de +son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que +ceux atteignant la poitrine… Saurait-il garer son +bras, son visage, ses jambes… Son visage surtout, +à cause des femmes…</p> + +<p>Il se répétait : « Je ferai <i>une, deux</i>… Je ferai +<i>une, deux</i> !… » cherchant de l’assurance dans ce +projet…</p> + +<p>La porte s’ouvrit devant son premier témoin.</p> + +<p>« Eh bien, es-tu prêt ?… Nous avons gagné, +au sort, la place et les épées… On t’attend… »</p> + +<p>Il sentit sa figure devenir couleur de craie… +Il sortit… le grand jour l’éblouissait… Machinalement, +il se dirigea vers l’ombre des tribunes +où les deux médecins flambaient les épées, longues +aiguilles claires, sur des morceaux de coton +enflammé…</p> + +<p>Le matin d’été resplendissait… En le profond +ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient +de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse +lumière les redingotes donnaient aux témoins des +allures funèbres.</p> + +<p>Quelques coureurs, à maillots multicolores, +s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et +regardaient.</p> + +<p>Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en +main…</p> + +<p>Le directeur du combat joignit les pointes, prononça +quelques phrases dont Jacques entendit +seulement : « <i>Allez, Messieurs !</i> »</p> + +<p>Il tomba en garde comme au collège… Il se +répétait : « Je vais faire <i>une, deux</i>… je vais faire +<i>une, deux</i>… »</p> + +<p>Leroy, le buste penché en arrière, la figure de +trois quarts, tendait le bras désespérément… il +semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule le +plus à bout de bras possible… Il avait été la +veille au soir dans une salle d’armes où on lui +avait répété : « Tenez l’arme horizontalement au +bout de votre bras tendu… Et sous aucun prétexte +ne raccourcissez le bras !… »</p> + +<p>Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, +à engager le fer comme à la leçon du +père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre… +N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette +pointe horizontale… Que faire ?</p> + +<p>A ce moment, Leroy envoya un petit coup +timide dans la direction du poignet, vite retiré, +de Jacques… Cela fut une révélation pour celui-ci… +A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer +la main de Leroy… il n’y réussit pas mais il parvint, +en reculant chaque fois la main, à éviter les +picotements de l’adversaire… Pour plus de commodité, +il tint l’épée à l’extrême du pommeau, +l’index allongé en-dessus… mais ses coups rencontraient +chaque fois la coquille de Leroy, qui +tintait.</p> + +<p>A tour de rôle, sans se presser, prudemment +éloignés l’un de l’autre, ils piquaient vers la main +adverse et reculaient aussitôt, comme si le coup +avait allumé une mine… Parfois ils reculaient +tous deux en même temps…</p> + +<p>Le petit jeu des grands enfants barbus continua, +lent, monotone… Ils semblaient pêcher des +écrevisses…</p> + +<p>Soudain le directeur du combat hurla « Halte ! » +et, la canne haute, se rua entre les adversaires +comme si leur fureur avait pu les empêcher d’entendre… +Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, +une piqûre d’un millimètre, à peine visible…</p> + +<p>Les médecins, sérieusement, avec des termes +scientifiques, déclarèrent que le blessé était en +état d’infériorité.</p> + +<p>« Messieurs, l’honneur est satisfait !… »</p> + +<p>La rencontre avait duré une minute et quart.</p> + +<p>Jacques, en remettant sa chemise de jour, son +gilet et sa redingote, se sentait envahi d’un puissant +bien-être. Il bavardait.</p> + +<p>« Je n’ai pas été ému… pas du tout, du tout… +Et ça n’a pas duré longtemps… je lui ai fait son +affaire en cinq secs… »</p> + +<p>Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se +saluèrent, s’en furent vers leurs voitures. Leroy, +de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa +canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.</p> + +<p>« Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué ? » +goguenarda un cycliste.</p> + +<p>Et Alphonse, le gardien, disait :</p> + +<p>« J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un +où l’on ait eu autant peur de se faire bobo. »</p> + +<p>Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques +s’installa dans le fond ainsi que sur un trône. +Autour de lui, le matin resplendissait comme +d’admiration…</p> + +<p>Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla +Mauricia… Jacques ouvrait la porte… Jacques +vivant, et souriant.</p> + +<p>« Ah ! mon chéri !… mon chéri !…</p> + +<p>— Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à +Leroy… et ça n’a pas traîné… A la première +reprise… Oh ! je l’ai ménagé, l’animal… J’aurais +pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu +pitié de lui… et j’ai pensé que tes parents, quand +ils seraient au courant, m’approuveraient de ne +pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite +à leur nom… »</p> + +<p>Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce +possible ? Son mari s’était battu en duel. Son mari +avait blessé son adversaire. Que dirait-on à Lons-le-Saulnier +autour de la musique militaire ! Elle +croyait n’avoir épousé qu’un avocat et voilà que +son époux s’auréolait de la gloire des d’Artagnan, +des Porthos. Vraiment le destin la comblait !… +Certainement le nom de Jacques — son +nom à elle ! — serait imprimé dans les journaux… +quand on a risqué sa vie c’est bien le moins… +Elle étouffait de joie et de gloire.</p> + +<p>« Dis donc, chérie… puisque c’est pour tes +parents que je me suis battu, écris donc à ton père +de prendre à sa charge les frais du duel… Ça se +montera dans les deux mille francs, tout compris… +Si c’est toi qui demandes cette petite +somme il l’enverra tout de suite… D’ailleurs +c’est bien le moins…</p> + +<p>— Mais oui !… oh ! je te la promets !… Mon +Jacques !… mon héros, mon héros !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14" title="LA CHOSE D’ÉPOUVANTE">LA CHOSE D’ÉPOUVANTE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> D’après Amb. Bierce</p> +</div> + +<p>Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle +que l’établissaient divers témoignages et le rapport +du médecin légiste. Les sept jurés approuvèrent +d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou +bûcherons étaient de pensée lente et de geste +brusque.</p> + +<p>— Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste +dont la déposition aurait sans doute éclairci +le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a +pu encore être retrouvé, nous allons conclure… +Etes-vous tous d’accord pour penser que Hugh +Morgan fut tué par un lion de montagne ?…</p> + +<p>— De mémoire d’homme on n’a vu semblable +animal dans le pays ! grommela un trappeur.</p> + +<p>— Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, +d’une façon telle qu’on penserait à un +rhinocéros, un éléphant ou un autre animal +d’Afrique… » ajouta un des bûcherons.</p> + +<p>La porte s’ouvrit brusquement et un jeune +homme entra. Il était vêtu comme on l’est dans +les villes et couvert de poussière…</p> + +<p>« Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais +j’ai dû faire un long trajet afin de télégraphier à +mon journal… »</p> + +<p>Le coroner sourit aigrement :</p> + +<p>« Votre article diffère sans doute du récit que, +sous la foi du serment, vous allez nous faire ?</p> + +<p>— Pardon !… cet article, dont j’ai ici le brouillon, +peut être considéré comme une déposition +devant Dieu et les hommes… Et pourtant +il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme +un reportage d’après des faits exacts, mais +comme un récit imaginé !…<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, +dans <i lang="en" xml:lang="en">A Matter of fact</i> (<span lang="en" xml:lang="en">Many Inventions</span>) un journaliste +publiant comme une œuvre d’imagination, un +reportage parfaitement exact, mais relatant des faits +si extraordinaires que le public n’y eût sans doute +pas ajouté foi.</p> +</div> +<p>On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, +selon la formule usuelle et légale. Puis le coroner +reprit :</p> + +<p>« Votre nom ?… Votre profession ?… Votre +âge ?…</p> + +<p>— Peter Smith, correspondant de presse et +auteur de contes pour magazines, vingt-sept ans.</p> + +<p>— Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime ?</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort ?</p> + +<p>— Je me trouvais près de lui… Depuis une +quinzaine j’étais son hôte en ce pays… car j’aime +beaucoup la chasse et la pêche… Et puis je tenais +à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre +même… Il me semblait pouvoir créer avec lui +un curieux caractère de fiction.</p> + +<p>— Racontez comment eut lieu sa mort… Vous +pouvez vous aider avec le brouillon de votre +article… »</p> + +<p>Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, +le coroner, le public, composé aussi de rudes montagnards, +s’installèrent pour bien entendre.</p> + +<p>Le jeune homme sortit un manuscrit de sa +poche et commença :</p> + +<hr> + + +<p>« Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, +chacun, un fusil de chasse, à plomb, nous étions +à la recherche de cailles, assez abondantes dans +ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver +surtout au-delà d’un rideau de sapins qu’il me +désigna.</p> + +<p>Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes +une plaine onduleuse couverte d’une sorte +de jungle faite de hautes avoines sauvages et +d’arbustes ; nous y étions, au plus épais, Morgan +me précédant de quelques mètres, quand nous +entendîmes à notre droite un grand bruit… c’était +comme si un animal avait parcouru la jungle +dont le sommet semblait s’agiter violemment sur +son passage.</p> + +<p>« Nous venons de lever un cerf… Quel dommage +qu’on n’ait pas une carabine, » dis-je.</p> + +<p>Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait +intensément les sommets de buissons qui +s’agitaient… Il avait levé les deux chiens de son +fusil et se tenait prêt à tirer… Il ne répondit +pas…</p> + +<p>Cette émotion me surprit, car son sang-froid +dans les circonstances dangereuses était toujours +remarquable…</p> + +<p>« Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un +cerf avec du petit plomb, » lui dis-je.</p> + +<p>Il me répondit :</p> + +<p>« J’ai des chevrotines dans mon canon droit et +une balle dans le gauche. »</p> + +<p>Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi +chargé, qu’est-ce qui lui prenait ?… Mais comme +son visage se tournait dans un effort pour mieux +voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il +y avait du danger près de nous…</p> + +<p>Et ma pensée fut alors que nous avions levé +non pas un cerf mais un ours grizzly…</p> + +<p>La grande surface végétale était tranquille +maintenant… on n’y entendait plus rien d’insolite… +mais Morgan demeurait immobile dans la +même attitude défensive…</p> + +<p>« Qu’est-ce donc ?… Répondez, qu’est-ce ?… +Oui… qu’est-ce ?</p> + +<p>— C’est, c’est… la Chose d’Épouvante », balbutia-t-il +d’une voix rauque, saccadée, que je ne +lui connaissais pas.</p> + +<p>Il tremblait !…</p> + +<p>A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement…, +car on n’y apercevait rien… Non, +rien ne la parcourait… On eût dit un tourbillon +de vent comme il s’en forme pendant les orages. +Les arbustes étaient non seulement penchés mais +aplatis sur le sol… <i>Cela</i> les écrasait, et ils ne se +relevaient pas… Et <i>cela</i> se dirigeait lentement +vers nous…</p> + +<p><i>Cela</i>, qu’était-ce donc ?…</p> + +<p>Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur… +mais je connus, en présence de cette force <i>invisible</i>, +qui courbait et écrasait les arbustes, la pire +de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la suspension +réelle ou imaginaire des lois naturelles…</p> + +<p>Les mouvements sans cause apparente de la jungle, +leur progrès vers nous, étaient beaucoup plus +effrayants que dans le présent récit…</p> + +<p>Nous avons une telle confiance dans les règles +de la nature que leur arrêt nous semble une terrible +menace, le début d’une catastrophe…</p> + +<p>Morgan était décidément en proie à une terreur +folle… Il épaula son arme et fit feu, des deux +canons à la fois, vers l’endroit où à trente mètres, +nous apercevions des arbustes se courber comme +d’eux-mêmes… La fumée du coup ne s’élargissait +pas encore que j’entendis un hurlement formidable… +un hurlement qui ne pouvait être que +d’un animal et où il y avait pourtant je ne sais +quoi d’humain… Morgan jeta son arme et prit +la fuite sans se soucier de moi… Au même instant +je fus précipité à terre par un contact que je +ne me suis pas encore expliqué… quelque chose +qui était lourd, velu, et <i>invisible</i> !… Je dus demeurer +quelques secondes inconscient… quelques +secondes seulement… Je revins à moi aux cris +affreux de Morgan… des cris que j’entendrai +toujours et auxquels se mêlaient de sourds grognements, +qui ne venaient pas de lui…</p> + +<p>Je l’aperçus lui-même à une certaine distance… +Je me levai péniblement et, fusil à la main, me +précipitai au secours de mon ami… Ah ! puisse +Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille… +Morgan, tombé sur les genoux, la tête +renversée en arrière et touchant le dos, était +secoué formidablement, en tous sens, comme une +proie dans l’étreinte d’une bête sauvage… A son +bras droit, qui était levé haut, la main semblait +manquer… du moins ne la voyais-je pas… L’autre +bras était invisible… A certains instants, je +ne pouvais discerner qu’une partie de son corps… +qui, soudain, reparaissait… Et près de lui, autour +de lui, rien d’anormal !… je ne voyais que lui et, +parfois, rien qu’une portion de lui… Je ne pouvais +savoir ce qui l’étreignait si furieusement… Ses +cris… (oh ! quels cris !)… allaient en diminuant +de force… ils se mêlaient toujours aux grognements +abominables dont j’ai parlé… Comme j’arrivais +près de lui, il retomba, inerte, sur le côté… +Il ne criait plus.</p> + +<p>A une certaine distance les ondulations de la +jungle au passage de l’être invisible s’éloignaient +vers la lisière d’un bois… ce fut seulement quand +elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, +je pus les quitter du regard… Je m’empressai +auprès de Morgan… Il était mort… et vous savez +dans quel état… Il n’avait plus forme humaine… +on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements… +Autour de lui, le sol était labouré par le piétinement +de pattes… ou de pieds… énormes et informes… »</p> + +<p>Le journaliste se tut et replia son manuscrit.</p> + +<p>« Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque +question à poser au témoin ? »</p> + +<p>Un colossal bûcheron se leva.</p> + +<p>« Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin +s’est échappé. »</p> + +<p>Le coroner se tourna gravement vers le journaliste :</p> + +<p>« M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile +de fous vous vous êtes échappé.</p> + +<p>— Cette question est insultante, mais je crois +que vous avez le droit de me poser des questions +insultantes… D’autre part, je sais si bien que +mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous +l’ai déjà dit, je l’ai présenté à mes lecteurs comme +une œuvre d’imagination et non comme le reportage +de faits exacts… Eux aussi ne m’eussent +pas cru… Mais les morts parlent, quelquefois… +Je vois sur cette table, parmi ses armes et quelques-uns +de ses effets, le vieux registre où, chaque +soir, à la chandelle, avec un gros crayon, ce +pauvre Hugh Morgan inscrivait ses souvenirs de +la journée… Ce registre contient probablement +des précisions curieuses, car le ton de Morgan +lorsqu’il me murmura : « C’est la Chose d’Épouvante » +m’a donné à penser qu’il l’avait déjà rencontrée… »</p> + +<p>Mais le coroner répondit, en mettant le registre +dans sa poche :</p> + +<p>« Ce gribouillage est antérieur à la mort de +Morgan et ne peut, par conséquent, nous fournir +aucun élément de conviction… Gentlemen, j’attends +votre verdict… Témoin Smith, veuillez garder +le silence et vous asseoir !… »</p> + +<p>Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef +sortit un gros crayon de charpentier et écrivit sur +un morceau de papier, en s’appliquant, d’une écriture +d’écolier :</p> + +<p>« Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, +il fut tué par un animal sauvage, soit de c’ pays, +soit échappé d’une ménagerie… nous croyons aussi +qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade +il avait une attaque d’épilepsie… »</p> + +<hr> + + +<p>En ordonnant à Peter Smith de se taire, le +coroner lui avait fait un léger signe. Quand les +jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au porto +il tira de sa poche le journal de Morgan.</p> + +<p>« Ce sont des gens très simples ces jurés… +il eût été inutile, maladroit, peut-être même cruel, +de les troubler avec une hypothèse fantastique. +Votre déposition les avait déjà trop émus… Pour +vivre tranquillement il faut avoir foi dans le +témoignage des sens humains et dans les lois +naturelles… Maintenant, voyons ensemble ce +registre… »</p> + +<p>Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur +attention :</p> + +<p>20 Août. — Billy, mon vieux chien, devient +singulier… Il semble parfois sentir, apercevoir, +des choses là où il n’y en a pas… du moins là où +je n’en vois pas… Tantôt, il s’est mis à tourner +autour d’une pierre plate assez grosse pour servir +de siège à un homme… il aboyait furieusement, +la gueule tournée vers cette pierre… Il aboyait +non comme devant du gibier mais comme il le fait +quand un vagabond approche de ma maison… +Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le +revis que le soir…</p> + +<p>Un chien ne peut-il <i>voir</i> avec son odorat ?… +Une odeur impressionne-t-elle en lui un centre +nerveux avec des images de l’être produisant cette +odeur ?…</p> + +<p>2 Septembre. — Hier soir je regardais les +étoiles scintiller au-dessus de la crête de la colline +à l’est de ma maison. La nuit était pure et +froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire… +Or, l’une après l’autre, elles disparurent, +de gauche à droite… Chacune s’éclipsait, mais +pour un bref instant… et rien qu’une ou deux +à la fois… Toutes celles qui étaient <i>un peu</i> au-dessus +de la crête furent ainsi effacées, l’une +après l’autre, comme si <i>quelque chose</i> était passé +entre elles et moi… Quoi donc ?… La clarté nocturne +m’empêcha de discerner…</p> + +<p>Ce petit incident m’a privé de sommeil cette +nuit… Malgré moi j’y pensais… En m’éveillant +je me suis d’ailleurs trouvé ridicule… Vais-je +m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou +moins vifs d’étoiles ?…</p> + +<p>15 septembre. — Cela s’aggrave… J’ai trouvé +autour de ma demeure des traces de pas… de pas +énormes… on dirait qu’un être humain, colossal… +ou un singe géant… s’est promené là…</p> + +<p>Et je dois reconnaître que je suis effrayé !… +J’y pense sans cesse… oh ! mais, sans cesse… Je +ne dors plus… je passe mes nuits les yeux grands +ouverts, regardant la porte que je barricade +comme si je craignais un siège, et la fenêtre où je +tremble de voir paraître un visage affreux… L’y +<i>voir</i> paraître ?… non, puisqu’<i>il</i> est invisible !… +Il ?… Il !… <i>Lui</i> !… mais qui ?… qui donc ?</p> + +<p>20 Septembre. — Quand je vais et viens dans +la montagne il me semble qu’on me suit, de tout +près, qu’on s’arrête quand je m’arrête… Cette +impression est si forte qu’elle doit avoir une +cause réelle… Plusieurs fois je me suis retourné +brusquement : personne !… J’ai crié : « Qui est +là ?… Parlez ! » On n’a pas répondu.</p> + +<p>Le sommeil m’accable chaque soir… Oh ! +comme je dormirais bien !… Mes yeux brûlent… +Mais je n’ose pas… à mesure qu’approche l’heure +du repos mon anxiété redouble… Je ne me couche +pas, je ne m’étends pas, car je veux veiller… +Je le sens qui rôde autour de la <i>maison</i>… Je ne +veux pas être endormi, sans défense, si malgré +mes précautions <i>il</i> entrait !…<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ce récit fut écrit longtemps avant par « Le +Horla ».</p> +</div> +<p>27 Septembre. — Il est venu autour d’ici à nouveau… +Sa présence m’est de plus en plus évidente… +Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais +puisé dix minutes auparavant se lever seul dans +l’air, s’incliner doucement, se reposer à terre +comme si quelqu’un venait d’y boire… quelqu’un +d’une taille et d’une force colossales…</p> + +<p>Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il +vient… Je veillerai ce soir avec mon fusil…</p> + +<p>28 Septembre. — Hier, je me suis embusqué +dans un buisson à vingt mètres de l’endroit où +plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas… +J’étais bien caché… J’avais mon fusil chargé, un +canon de chevrotines, l’autre à balle… Je suis sûr +de n’avoir point dormi… Je n’ai rien vu… absolument +rien vu passer sur cet endroit, un champ +sablonneux, qu’Il semble tant affectionner… Et, +à l’aube, j’y ai trouvé encore des traces de <i>Lui</i> !</p> + +<p>J’ai peur de… Car, si tout cela est réel je +deviendrai fou et si c’est imaginaire je suis déjà +fou.</p> + +<p>3 Octobre. — Je ne partirai pas… Il ne me chassera +point de chez moi… C’est ma maison, mon +champ… Et je ne suis pas un lâche…</p> + +<p>5 Octobre. — Je ne peux plus supporter… Heureusement +le jeune Peter Smith va venir passer +quelque temps chez moi. Il est instruit, intelligent, +au courant de tout ce que les savants ont +découvert ces temps-ci… Cela me réconfortera de +l’avoir près de moi…</p> + +<p>Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me +croit fou !</p> + +<p>7 Octobre. — J’ai la solution du problème — elle +m’est venue la nuit dernière — soudainement… +ce fut comme une révélation divine. Et +combien elle est simple, terriblement simple…</p> + +<p>Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. +A chaque extrémité de l’échelle musicale sont des +notes qui n’impressionnent pas cet instrument +imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou +trop élevées ou trop graves… J’ai vu des bandes, +de sansonnets occupant plusieurs arbres épais et +rapprochés, en complet silence, au crépuscule, soudain +sauter dans l’air et s’envoler, <i>tous ensemble</i>, +d’un seul élan… Tous ensemble, comment cela +pouvait-il se faire ?… Ils ne pouvaient se voir les +uns les autres, étant séparés par des paquets de +branches… Un chef ne pouvait être visible que +d’une très faible partie des autres. Il devait donc +y avoir un signal, un commandement, donné par +l’un d’eux mais <i>si aigu</i> que je ne l’entendais +pas… J’ai fait la même observation au sujet de +cailles occupant les deux versants d’une colline +et, en plus, séparées par des buissons épais… +Elles aussi prenaient leur vol toutes en même +temps… pareille simultanéité attestait l’existence +d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et +qui ne tombait pas sous mes sens…</p> + +<p>Il est un fait bien connu des marins : une +bande de baleines jouant ou se nourrissant à la +surface de la mer, à une grande distance les unes +des autres, séparées notamment par la convexité +de la planète, parfois plongent toutes ensemble, et +disparaissent à la même seconde… un signal a +été donné, trop grave, pour être entendu par le +marin qui les observe du haut d’un mât, mais +dont la vibration est <i>sentie</i> par les soutiers et +les émigrants dans la cale… De même certaines +notes basses de l’orgue, à peine perceptibles à +l’oreille, mettent une puissante vibration dans les +pierres de la cathédrale.</p> + +<p>Or, il en est de même avec la vision. A chaque +extrémité du spectre solaire se trouvent des +rayons dits « actiniques » ou « chimiques » que +notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le +chimiste constate la présence indéniable. Ces +rayons ont une coloration que nous ne discernons +pas. L’œil est, lui aussi, un instrument +imparfait : il ne voit que quelques octaves de la +réelle « échelle chromatique »… Donc, je ne suis +pas fou : il y a des couleurs que nous ne voyons +pas, des couleurs invisibles…</p> + +<p>Et, Dieu me protège !… la Chose d’Épouvante +est d’une couleur de ce genre… Elle est invisible… +Il y a donc des êtres invisibles… Et je ne suis pas +fou…</p> + +<p>La contrée que j’habite est sauvage, mal +explorée… plus à l’est s’étendent de grandes forêts +où nul jamais ne pénétra… ces forêts sont peut-être +peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est +aventuré jusqu’ici… Il m’observe, Il me guette… +Que vais-je devenir ?… Est-il plus fort que moi ? +ou moins fort ?… Sa race est-elle supérieure ou +inférieure à la mienne…</p> + +<p>Je sens en <i>lui</i> l’ennemi et, la prochaine fois, je +ferai feu… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">LA CORDE BLONDE</h2> + + +<p>Ce matin de novembre 1914, je me promenais à +l’arrière des lignes allemandes, en Woëvre, avec +le blême major Brockstein et le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt, +un colosse rougeaud. A l’horizon, comme +d’ordinaire, le tumulte sourd, irrégulier, du canon. +Des avions sur le ciel gris d’automne. La boue +était profonde.</p> + +<p>Après s’être montré fort sévère dans l’examen +des papiers qui attestaient ma qualité de journaliste +américain et m’autorisaient à suivre les +opérations militaires, après avoir fait vérifier par +des experts jusqu’à mon accent un peu nasillard +de New-Yorkais, après que ses espions se furent +portés garants de mon intense germanophilie, le +major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me +facilitait la besogne en me donnant des autorisations +spéciales et même en me glissant des renseignements +que mes confrères ne recevaient pas. +Cela m’était d’autant plus utile que la guerre +stagnait dans les tranchées et que, nul fait d’importance +n’ayant lieu, il était difficile de câbler +des articles intéressants…</p> + +<p>Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. +Le visage soucieux, il suivait du regard, distraitement, +les vols de corbeaux qui éclaboussaient le +ciel blafard.</p> + +<p>S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette +bizarre question :</p> + +<p>« Croyez-vous aux fantômes ?… »</p> + +<p>Surpris, j’hésitais… Conradt s’était détourné +pour sourire lourdement.</p> + +<p>« Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se +venger ?… insista-t-il.</p> + +<p>— Il y a bien des choses que nous ignorons… +Le fantastique d’aujourd’hui est la réalité de +demain… On cite des faits singuliers…, répondis-je +prudemment.</p> + +<p>— Imaginez que… mais je vous conte cela pour +vous seul, non pour les journaux !… C’est pénible +et mystérieux… Voici… Fin août, lors de notre +grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près +de Compiègne… Je passai la nuit dans une belle +propriété avec Conradt ici présent, un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> +et cinq soldats… La maîtresse de la maison et sa +jeune fille n’avaient pu s’enfuir… ou bien, qui +sait, la discipline fameuse de notre armée leur +avait inspiré confiance !… Elles étaient charmantes… +Et quelle bonne cave… Je me rappelle +mal ce qui arriva… La guerre !… quand on avance +dans le sang et la mort, quand on ne sait pas si +on vivra encore le lendemain !… Je ne veux pas me +rappeler… Oh ! ce ne fut pas pire qu’ailleurs !… +Mais, le matin, cette femme écrivit une lettre à +son mari puis elle se tua avec sa fille… Des nécessités +stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, +à nous replier vers le nord… Le mari, +qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui quelques +heures trop tard… Il lut la lettre, il vit les +cadavres, la maison abîmée… C’était un homme +d’une cinquantaine d’années, très irritable… Il +jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse +nuit dans sa maison périraient de sa main… Armé +d’un fusil de chasse, il se mit à hanter nos avant-postes… +Il devançait même les troupes françaises +pendant notre retraite… Bien entendu, cela ne +pouvait durer longtemps… Il fut cerné dans un +coin de montagne ; vingt coups de feu l’assaillirent… +J’étais là ! Je vois encore sa chute lourde, +son corps dégringolant avec mollesse la pente et +allant se déchiqueter, s’écraser, au fond du ravin… +J’ai su, de façon certaine, que des paysans français +l’avaient enterré le lendemain… Et pourtant… »</p> + +<p>Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant +regardaient les cimes neigeuses des montagnes +assez distinctes malgré la brume automnale, mais +ils ne devaient pas le voir…</p> + +<p>Il reprit, d’une voix changée, rauque…, péniblement :</p> + +<p>« Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient +avec nous dans la propriété de Chantilly cette +nuit-là, ont été tués un à un, et en des circonstances +incroyables… l’un dans un abri souterrain, +durant son sommeil, au milieu de ses camarades +qui n’ont rien entendu ; l’autre au coin d’une haie, +alors qu’il écrivait à sa fiancée ; le troisième pendant +qu’il était de garde, la nuit, dans un petit +poste d’écoute ; le quatrième et le cinquième alors +qu’ils portaient la soupe à des camarades en première +ligne… Et tous <i>étranglés</i>… Il ne reste que +le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein, Conradt et moi… Tous les +autres ont été étranglés…</p> + +<p>— Alors, cherchez le responsable parmi les +soldats indous de l’Angleterre, il y a parmi eux +des <i>thugs</i> qui sont d’étonnants étrangleurs professionnels… +rien ne leur ferait verser le sang car +leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent +d’affreuses merveilles…</p> + +<p>— Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la +ronde… nous sommes en face des lignes françaises… +les Anglais sont dans les Flandres… et +nous n’utilisons des prisonniers de couleur que +loin d’ici…</p> + +<p>— Alors, il s’agit d’une série de coïncidences !… +Comment voulez-vous qu’un gaillard qui a été tué +vienne étrangler vos hommes !… Reprenons notre +marche, car il fait froid… »</p> + +<p>… En approchant du village, nous aperçûmes +un groupe de soldats autour d’un cadavre… un +<span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>… raide dans son uniforme gris, les bras +en défense, les traits tordus d’épouvante et des +marques rosâtres autour du cou…</p> + +<p>« Le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein ! » balbutia Conradt.</p> + +<p>Le visage de Brockstein était aussi livide que +celui du mort.</p> + +<hr> + + +<p>Les jours qui suivirent, le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt +et le major Brockstein ne quittèrent plus leur +casernement qu’escortés chacun de quatre soldats… +La nuit, ils étaient étroitement gardés… +Les autres officiers, les hommes de troupe, ne +savaient plus rire… car la peur est le plus contagieux +de tous les sentiments… Et elle sévissait à +l’état épidémique… On sentait planer la mort…</p> + +<p>Comment admettre qu’un adversaire vivant, +quel qu’il soit, puisse franchir les lignes et frapper +avec tant de précision, avec une pareille impunité !… +Nulle défense ne semblait efficace contre +lui !… Klein s’était arrêté pour allumer un cigare +en revenant de diriger une corvée nocturne, tout +près d’un village en ruines… On ne l’avait revu +que mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait +à l’autre extrémité du village.</p> + +<p>On craignait davantage le vengeur inconnu que +les éclats d’obus et les balles de shrapnels. Une +nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent +les lignes. Ce fut un repos ! une douce diversion ! +Cette fois on avait affaire à un danger précis, tangible, +<i>humain</i>…</p> + +<p>Le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt avait pourtant repris +quelqu’assurance. Il ricanait sous cape de l’émotion +du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine +de son pistolet automatique Mauser et regardait +très souvent derrière lui…</p> + +<p>Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh ! mais +absolument seul !… Une seule fenêtre, et grillée. +Pas de cheminée… Il écrivait un rapport… Il ne +risquait rien… Soudain, les sentinelles qui veillaient +devant la porte et sous la fenêtre entendirent +un bruit de lutte, des appels étouffés. Elles se +ruèrent… Leur <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> gisait sur le plancher, +mort, <i>étranglé lui aussi !</i>…</p> + +<p>Le médecin chargé d’examiner les traces autour +de son cou déclara en avoir vu de toutes semblables +sur les autres victimes ; elles ne venaient pas de +doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement +tressée…</p> + +<p>L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux +encore que les précédents… La boue qui +entourait la maison datait d’une pluie extrêmement +récente ; or, elle ne portait d’autres traces +que celles des pas des sentinelles… Les murs, +le plancher, le plafond, ne comportaient aucune +trappe, aucun passage secret…</p> + +<p>Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement…</p> + +<p>Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats +l’entouraient, sur son ordre, et il semblait un +prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules +paroles qu’il trouva, et si tremblantes ! si balbutiées ! +furent :</p> + +<p>« Plus que moi !… plus que moi !… »</p> + +<p>Je commençai à lui faire mes adieux, car mon +laissez-passer expirait le lendemain.</p> + +<p>Il m’interrompit :</p> + +<p>« Je pars moi aussi demain… oh oui, je pars !… +C’est ma dernière journée ici… J’ai besoin de ne +pas être seul ce soir… Passez donc, après dîner, +chez moi… nous fumerons, nous causerons… le +temps passera plus vite… »</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance +du major vint me prendre vers neuf heures +pour me conduire auprès de lui.</p> + +<p>La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, +par bouffées brutales, courbait les silhouettes +noires des arbres, nous flagellait de sa pluie +glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, +presque indistincts, du canon… Je suivis +l’ordonnance par des sentiers détrempés. Des +contours de bastions sortaient vaguement de la +brume de pluie quand on passait près d’eux.</p> + +<p>Le major habitait une grande pièce au sommet +d’un escalier tournant dans une vieille ferme qui, +plusieurs siècles auparavant, avait été un château…</p> + +<p>Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. +J’entendis l’ordonnance redescendre.</p> + +<p>Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait +sec et chaud malgré tous les vents qui grondaient +dans les corridors de la vieille demeure.</p> + +<p>Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.</p> + +<p>« Merci d’être venu… ce soir je ne vais pas… +c’est en vain que je lutte… On ne lutte pas contre +l’épouvante… Voulez-vous boire ? »</p> + +<p>Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de +selz, dans un verre qu’il venait de vider, à +beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à +étiquette française, volée à Reims. Il but avec +une avidité qui n’était qu’un désir d’ivresse… +Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la raison +est un hideux spectacle…</p> + +<p>« D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, +dit-il. Mais cette eau-de-vie me réconforte… Je ne +sais pourquoi j’ai si peur… Je ne risque rien… +rien du tout… C’est stupide, se laisser ainsi impressionner +par des histoires… Oh ! qu’est-ce que +cela ? » cria-t-il en bondissant debout.</p> + +<p>C’était une soudaine poussée du vent et de la +pluie dans la fenêtre. Elle s’apaisa…</p> + +<p>« Vous voyez comme je suis nerveux… C’est +toujours ainsi, depuis… Je sens autour de moi +comme une présence mystérieuse… Mais je préfère +ce vent aux nuits de lune… La lune est épouvantable… +sa lumière verdâtre, tragique, se glisse ici, +malgré les volets et cette lampe… et rien ne peut +combattre son influence. »</p> + +<p>Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois ; +un plein verre. Le ton de sa voix reprit de l’assurance.</p> + +<p>« Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, +là-bas, à Compiègne, je ne le regrette pas… Il +faut se faire craindre, c’est notre principe… Et +puis, la petite était si jolie… oh ! jolie, jolie !… +Comment regretterais-je de… Mais l’épouvante ne +raisonne pas… Cette délicieuse petite Française… +enfant encore et déjà femme… Non, je ne regrette +pas… Pourvu que la démence ne soit pas près de +moi… Mais, ce n’est pas la démence qui est redoutable !… +C’est <i>lui</i>, le père !… Je sens qu’il me +guette, qu’il attend l’occasion… Mais il ne l’aura +pas… J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. +Je pars demain… Il ne me suivra point là-bas…</p> + +<p>— Qui sait ?… la vengeance est obstinée… Ce +n’est pas impunément qu’on pille et qu’on viole !… +répondis-je à voix forte.</p> + +<p>— J’ai fait comme d’autres !… tant d’autres !…</p> + +<p>— Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, +major Brockstein. »</p> + +<p>Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le +soupçon. Il fallait agir vite.</p> + +<p>L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu +sous mes genoux, immobilisé par une torsion de +bras, bâillonné…</p> + +<p>« Tu m’as cru Américain, misérable imbécile !… +Je suis le père, l’époux dont tu as tant +peur !… Oui, me voilà !… Enfin !… Je t’ai fait +attendre parce que tu étais le chef ! Ton agonie +commença le jour où mes exécutions progressives +t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué +dans le ravin !… Je l’aurais prolongée encore, +cette agonie délicieuse… pas beaucoup, car la +folie risquait de m’enlever ma vengeance !… si tu +n’avais pas eu l’idée de fuir… Fuir ? Ha, ha, +ha !… Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, +ton ordonnance me reconduira respectueusement… +« Le major repose ! » lui dirai-je. Il n’entrera +dans ta chambre que demain matin, et alors je +serai loin…, j’ai tous les papiers nécessaires… +Maintenant, regarde cette petite corde blonde… +Ah ! je vois que tu te rappelles la natte de ma +pauvre fillette… Oui, c’est bien sa natte, tressée +un peu plus serrée… C’est avec ce cher souvenir +que j’ai tué les autres assassins… Oh ! inutile de +te débattre, je te tiens si bien !… Voici la corde +blonde nouée autour de ton cou… Je serre, je +serre !… Encore !… Tes yeux se vitrent… Sentir +tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, +les dernières, c’est la seule joie qui me soit possible +encore ! »</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h">Le Clavecin hanté</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Élixir de longue vie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Yeux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">55</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">En Euphorie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Fouille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Évadés</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Fenêtre barrée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">103</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Factures</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Au Pont du Hibou</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">127</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Duel au cigare</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Adieu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">151</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Orteil en moins</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Émotion de Mauricia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">177</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Chose d’épouvante</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Corde blonde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">207</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Imprimerie <span class="sc">Mauchaussat</span><br> +16, Rue François Guibert, Paris (XV<sup>e</sup>)</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em b">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br> +<span class="xsmall">PARIS — 90, Avenue des Champs-Élysées — PARIS</span></p> + + +<p class="cc"><span class="xsmall">ANDRÉ CORTHIS</span><br> +PETITES VIES DANS LA TOURMENTE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française</span><br> +SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française</span><br> +LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">MAURICE LEBLANC</span><br> +L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">GASTON LEROUX</span><br> +ROULETABILLE CHEZ KRUPP</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">CHARLES LE GOFFIC</span><br> +LE PIRATE DE L’ILE LERN</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ALBERT BOISSIÈRE</span><br> +LE NEVEU DE L’ONCLE SAM</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">CHRISTIANE AIMERY</span><br> +PAS A PAS DANS LA NUIT</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ÉMILE MOREAU</span><br> +LA NIÈCE DE BONAPARTE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ÉDOUARD DE KEYSER</span><br> +A L’OMBRE DU CARMEL</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ALEXANDRE LARISSON</span><br> +BOUYSSOL LE MARIN</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN BERTHEROY</span><br> +LES VOIX DU FORUM</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN WEBSTER</span><br> +PAPA FAUCHEUX</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">P.-LOUIS RIVIÈRE</span><br> +POH DÈNG</p> + + +<p class="c gap xsmall">IMP. DE MATTEIS — PARIS</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78439-h/images/cover.jpg b/78439-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e5596e5 --- /dev/null +++ b/78439-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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