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diff --git a/78439-0.txt b/78439-0.txt new file mode 100644 index 0000000..8dde9db --- /dev/null +++ b/78439-0.txt @@ -0,0 +1,4492 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 *** + + + + + + + J. JOSEPH-RENAUD + + LE CLAVECIN + HANTÉ + + + ÉDITIONS PIERRE LAFITTE + 90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES + PARIS + + + + +Copyright par LIBRAIRIE HACHETTE, Paris, 1920. + +Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + + + + +à A. R. H. + + + + +LE CLAVECIN HANTÉ + + +Depuis toujours, le père Laquinte, dit «Guignagauche», guidait les +visiteurs dans le vieux château de Senin-les-Ruines dont les tours +ébréchées s’imposaient altièrement sur les ondulations de la plaine +picarde. + +Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait les pierres +historiques d’une voix nasale de marionnette qui sonnait bizarrement +dans le silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait +selon l’importance des visiteurs; ses propos devenaient même fort +intéressants quand l’auditoire était de marque. + +Les articles sur le château de Senin qui paraissaient quelquefois en des +revues anglaises ou allemandes, n’oubliaient pas de mentionner le vieil +original. + +A part ces fonctions que l’isolement du village rendait intermittentes, +le père Laquinte exerçait celle de rebouteux; ses drogues guérissaient, +incontestablement, des maladies réputées incurables. Cela lui avait valu +plusieurs condamnations pour exercice illégal de la médecine et une +renommée inquiétante de «j’teux d’sorts». Les paysans le craignaient et +haïssaient. Même ceux qu’il avait sauvés s’écartaient de son chemin. + +Et puis il recevait des journaux d’Allemagne! Les gamins de l’école, au +crépuscule, gibecières ballantes, lui criaient de loin: «A pouille +l’Alboche!...» + +Des années et des années auparavant, il était arrivé à Senin avec une +charretée de vieux meubles baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui. +Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, prenait vite une +bizarre expression de menace qui décourageait les questionneurs. + +Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux ruines, dans une chaumière +encombrée de bouquins, de paperasses, de verreries chimiques. + +La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes clartés rouges. Alors, +dans le village endormi, quelque cultivateur, se relevant pour soigner +des bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées de fumier: + +«V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison!» + + * * * * * + +A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures voisines +annoncèrent des triomphes français en Alsace-Lorraine. On plaignait les +gars du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, on savait en +Belgique: ils ne seraient pas, les pauvres! à la reprise de Strasbourg +et Metz!... Puis ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement +démenties d’abord... Nos troupes, désordonnées, mélangées, repassèrent +au carrefour où, trois semaines auparavant, on avait été les acclamer... +Les populations du Nord, en fuite, disaient sans faire halte le désastre +immense et que, là-bas, leurs chaumières n’étaient plus que des poutres +brûlées joignant des murs en ruines... + +Senin voulut rester d’abord... Mais, un matin, la brise apporta les +aboiements précipités du canon. Du sommet abrupt que le vieux château +terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, sur l’horizon, +d’immenses fumées à reflets écarlates... + +Alors les courages fondirent. Les femmes criaient. Les tocsins se +répondaient sur l’immense campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent +frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, au hasard de la +fête. On tâcha d’emmener le bétail. On eût voulu emporter les champs, +les vergers... C’était un désordre pathétique... + +Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure mal famée, parmi ses +livres et ses drogues, tranquille, louchant, dédaigneux, malgré le +fracas ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes... + +«V’là Guignagauche qui veut faire camarade avec les Boches!» criaient +des vieilles. Et elles jetèrent des cailloux dans la fenêtre du «j’teux +d’sorts». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, troussant leurs +cottes. + +... Au crépuscule, les routes brumeuses furent submergées d’uniformes +gris. Cette invasion, bruyamment, bonassement, avec une confiance +hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, l’étreignit, moussa +entre les chaumières... + + * * * * * + +Le père Laquinte fut interrogé par l’«oberst» commandant le régiment +bavarois qui allait passer la nuit à Senin. Cet officier supérieur, +gras, la taille amincie par un corset, le visage rond et rasé, les +cheveux teints, les pommettes rougies à peine et les lèvres un peu plus, +avait un roulement de hanches féminin et des manières précieuses. + +Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux mains énormes et baguées +bizarrement, ne le quittait guère et sentait le musc. + +Dans le régiment on surnommait l’oberst «la Poupée»; et le lieutenant +«la Gazelle» à cause de son musc. + +Dans les bagages de l’oberst se trouvaient une grande quantité de livres +et de brochures ayant trait aux curiosités artistiques et archéologiques +du Nord de la France. + +Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois rauque et mignarde: + +«Regardez toute cette librairie qui me suit:... Et pourtant vos sales +journaux écrivaillent que nous sommes des barbares!... Monsieur l’expert +des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa puissante épée dans une +main et, dans l’autre, un livre! Notre puissance combative s’associe à +une extrême civilisation et en est un des aspects, une des clartés... +Mais cette photo reproduite par cette revue... là... n’est-elle pas +votre effigie? Oh! nous avons de la chance! Il paraît que vous êtes une +curiosité locale! Nous allons donc visiter ces ruines d’une façon +intéressante... Veuillez nous guider.» + +Et un feldwebel, ajouta, en bousculant violemment le vieillard: + +«Marche devant!...» + +Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine son petit visage sec se +plissa-t-il davantage autour de ses yeux louchant, à peine les fanons de +son cou s’empourprèrent-ils. + +Il commença à gravir la rude côte devant l’oberst, le lieutenant et une +dizaine d’officiers. + +Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, devenait une +immense étendue de campagne où les moissons ondoyaient jusqu’aux forêts +indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus qu’un jouet minuscule avec +son clocher, ses rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit... + +Enfin, le sommet!... Une passerelle menait aux ruines par-dessus un +grand fossé marécageux où coassaient des grenouilles centenaires. + +Une énorme tour, presque intacte, offrit les marches creusées de son +escalier tournant... + +Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications avec son nasillement +monotone, automatique, où subsistait l’accent du pays. Les Germains +écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, interrogeaient, +remerciaient... + +En les grandes salles sonores, sombres, parfois d’étroites meurtrières +leur montraient l’étendue indistincte de la plaine où rougeoyait le +soir. + +Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient irrégulièrement... + +La plus haute salle était si vaste que même un midi ensoleillé y +laissait de l’ombre, si haute qu’au-dessus de soi on sentait, on +entendait, sans les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui y +nichaient... Là, spécialement, le silence, l’obscurité, l’atmosphère, +étaient étranges... + +En entrant, les officiers se turent, soulevèrent leurs fourreaux de +sabre... + +La voix de Polichinelle du vieux guide crépita: + +«Vous êtes ici en ce qui constituait le salon de la dernière comtesse de +Senin, guillotinée, en 1793, à cause de son amitié pour +Marie-Antoinette, reine de France. Elle était très belle. Elle avait +beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle réunissait en ce château les +grands esprits de l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, les +peintres... Cette pièce, que vous voyez si délabrée, a contenu les gens +les plus fameux de la Régence et du règne de Louis XVI. Ah! si ces +pierres pouvaient parler! + +--Qu’est-ce que c’est, là?... Ce vieux clavecin... lamentable avec son +clavier édenté et ses cordes tordues?...» demanda «La Gazelle», le suave +lieutenant de l’oberst. + +Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement. + +«Ce clavecin?... oh, c’est la légende du château... ou plutôt pas une +légende, Vos Excellences, non... une suite de faits mystérieux, oui, +mystérieux..., quoique _nettement constatés_ par les gens les plus +capables... Voilà: vers 1780, un de vos compatriotes, le chevalier +Gluck, vint en France où il fit fureur... La reine Marie-Antoinette le +protégea contre les partisans de son rival Piccini... Mais de nobles +officiers bavarois connaissent aussi bien que les lettrés français les +querelles des Gluckistes et des Piccinistes! Cela appartient à +l’histoire de la musique et Munich est la cité de tous les arts!... Or, +la comtesse de Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier +Gluck... Le comte, qui courait les gueuses de Paris et passait ses nuits +dans les maisons de jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort libre. +Et Gluck rejoignait souvent la comtesse en ce château, dont il devint un +familier... Il passait quelquefois deux jours et une nuit en chaise de +poste pour être ici quelques heures... Il était épris corps et âme de la +comtesse... Il préférait un regard d’elle à ses plus grands succès de +compositeur... Des livres marquent même qu’elle fut la seule passion de +sa vie et son suprême regret au seuil de la mort... Et ils ne se +trompent pas, ces livres, allez!... Nous en sommes sûrs, ici à Senin!... +Car, la nuit qui suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, le +chevalier Gluck _revient_ ici, en habit de la cour... Oui, Excellences, +il _revient_!... et pas d’erreur, ni d’hallucinations!... C’est bien +lui!...» + +Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une façon intense. +L’obscurité, presque totale, était menaçante. De l’angoisse, comme +laissée là par autrefois, frissonnait entre les pierres humides... + +--Oui, il _revient_ dans cette salle et il joue les motifs préférés de +son amie sur ce clavecin qui, alors, se trouve bon comme jadis et qu’à +cause de cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici... Oh, c’est bien +Gluck, allez!... Gluck tel que sur les gravures... Bien des gens, qui ne +croyaient pas, l’ont guetté _et l’ont vu_!... Il est transparent comme +de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper... Et on entend le clavecin +nettement..., de si beaux airs!... Aussi vrai que nous sommes là?... Et +tenez, Excellences, c’est justement ce soir l’anniversaire en question!» + +Le père Laquinte murmura seulement ces derniers mots. + +Dans les ténèbres, maintenant profondes, de la vieille tour, le vent +nocturne grondait... + +«De la lumière...» ordonna nerveusement l’oberst. + +Aux mains de plusieurs officiers, des cônes électriques parurent, +projetèrent des ronds pâles sur les pierres. + +Et «La Poupée» ajouta: + +«Les légendes ont parfois une intéressante part de vérité! Rappelez-vous +celle de l’Atlantide, qui semblait une diablerie de nourrice, et qui est +devenue une réalité historique!... La ville d’Ys, à la pointe ouest de +l’Europe, a parfaitement existé!... Or, nous avons ce soir une occasion +superbe d’examiner une curieuse légende... et de faire une politesse à +l’auteur génial d’_Iphigénie_!... Soupons dans cette salle! Notre +régiment qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à une conversion du +corps d’armée vers l’est, est ici, jusqu’à demain au moins, bien +tranquille... Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne... +L’ami, trouvez le nécessaire dans le village!...» + +Et, se tournant vers «La Gazelle», le commandant bavarois ajouta: + +«Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz?» + + * * * * * + +Le père Laquinte fit généreusement enfoncer par la soldatesque teutonne +les portes des maisons. Il indiqua les meilleures caves, les étables +riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes où les habitants +avaient enfoui des objets précieux. + +Il fut populaire et obéi... + +Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter et transporter au +sommet du château, un énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui +voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de minuit... + +... Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, en un coin de la +grande salle hantée où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient des +lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de mangeaille, s’alcoolisaient, +tuniques ouvertes, accoudés lourdement. + +La brume nocturne entrait, malgré les planches appliquées contre les +meurtrières. On avait chassé les oiseaux de nuit. Les pierres +suintaient. L’air sentait la cave, le rhum, le cigare et, soudain, le +musc, quand, d’un délicat foulard, «La Gazelle» s’essuyait les tempes... + +Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait sur le roulement lointain de +la canonnade. D’un clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, +illusoire peut-être, montait en vibrant à travers les murailles... + +Au village, le régiment était ivre. Depuis les plaines belges il n’avait +pas encore trouvé de vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres. +Ces hommes habitués aux beuveries de bière absorbaient ces alcools +français comme du léger liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle, +ronflant, vomissant... + +... Le commandant bavarois discourait, les yeux vagues: + +«Minuit bientôt, Messieurs... La matérialisation de choix que nous +attendons, se produira-t-elle?... Nous sommes persuadés que non, à cause +de notre grand sens scientifique... Mais, qui sait?... peut-être!... Ah! +on en arrive vite à ces limites de la pensée: _peut-être... qui +sait!..._ Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en qui leur +Shakespeare incarna l’âme germanique: «Il y a plus de choses au ciel et +sur la terre que les philosophes n’en rêvèrent jamais!...» Grâce à ce +bonhomme qui louche et à cette attente puérile de Gluck, notre +imagination contemple le Versailles de Marie-Antoinette et toute cette +époque française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour savoir la +douceur de vivre... Versailles!... La cour admirable... le Trianon, les +bergeries, les menuets au clair de lune, les philosophes, les querelles +entre Gluckistes et Piccinistes... Antoinette! «... _O toi qui, dans tes +mains, portes aussi ta tête, rose et lis transformés en un bouquet de +fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir!_...» chanta leur +poète, dont l’art et le sang savent cette époque à laquelle nous voici +par notre violent rêve... Ah! l’heure est exquise pour nous Bavarois +raffinés... Mais à qui devons-nous cette joie intellectuelle?... à la +Force!... à nos canons!... Buvons au Kaiser!... Hoch!... Hoch!...» + +Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, et péniblement, le +geste du toast. Ils se sentaient lourds d’une singulière langueur... le +corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, capables de dialoguer +mieux qu’à l’ordinaire, impuissants à tout effort physique... État +agréable, après tout... + +Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait encore. C’était, +prématurément, l’horreur des nuits de novembre. Les heurts de la +canonnade se percevaient mieux. + +L’oberst, la main renversée, petit doigt en l’air, regardait sa +montre-bracelet. + +«Minuit moins deux...» + +Tous les regards se portèrent obliquement vers la silhouette du clavecin +hanté, indistincte dans la pénombre... + +Il y eut un silence. Les respirations inclinaient les flammes des +dernières bougies... + +A travers les pierres de la tour, le premier coup de minuit vibra... le +second... le neuvième..., le douzième... + +Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille salle... Rien... rien... + +Mais les officiers contemplaient, hébétés, un rêve intérieur... + +L’oberst, sans bouger, les paupières lourdes, murmura: + +«Décidément, pas de Gluck... pas de Gluck... pas de Gluck... Il n’est +qu’une illusion... Mais les illusions ne sont-elles pas des réalités que +nous constatons mal!... Où est la vérité?... Qu’est la substance?... +L’atome possède-t-il plus qu’une existence hypothétique?... Le +percevons-nous?... Problème et encore problème!... Et sans fin... +Allons, il faut tout de même nous diriger vers nos cantonnements, en +bas... Non qu’une attaque de nuit soit à prévoir, loin de là... Mais nos +bougies défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son amie la +comtesse... levons-nous!... et descendons...» + +En les officiers l’esprit de discipline luttait contre +l’engourdissement. Ils allaient se lever... + +Quelques bougies encore moururent en grésillant. Les ténèbres étaient +presque complètes... + +Soudain, la voix du père Laquinte susurra: + +«Écoutez!...» + +Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise silhouette du +clavecin!... On n’en avait pas perçu les premières notes, mais, +maintenant, elle se détachait, faible, claire, répétée par de menus +échos... + +Hallucination?... Non... il n’y a guère d’hallucinations collectives... +Alors?... un mort jouait-il du clavecin, là?... Glacés de peur, les +Bavarois sentaient croître encore, et leur bizarre prostration physique, +et leur faculté de penser vite, clairement, tumultueusement... + +Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant clair avant de s’éteindre, +projeta quelques vives clartés vers le clavecin: on y vit _une +silhouette en culotte courte et grand manteau de jadis... Les mains +jouaient!_... + +Elles s’arrêtèrent... La mélodie cessa net, puis reprit, scandaleusement +moderne sembla-t-il aux officiers qui voulurent en vain se dresser, +protester... mais distinguent-ils le réel du rêve?... Non, puisqu’ils +entendent les cordes du clavecin éclater avec un vacarme terrible... Oh +oui, les cordes... Ce sont elles qui explosent, elles qui tonnent, qui +tonnent... + +Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de s’endormir!... + + * * * * * + +... Le père Laquinte termina ainsi ses explications au colonel du +régiment français qui, si facilement, venait de reprendre +Senin-les-Ruines en une attaque de nuit: + +«Oui, mon colonel, le jus de pavots dont j’avais arrosé leur mangeaille +les a grisés, puis endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium... Un +instant, j’ai cru la dose trop faible... mais ma vieille boîte à +musique, et moi au clavecin, en culotte cycliste et cape de berger, ont +fait l’affaire... Juste à temps, car, après avoir joué le grand air +d’_Orphée_, la serinette se mettait à moudre la valse de _Faust_! et +votre attaque commençait son tapage... Quant aux soldats ils étaient +tous fin saouls dans le village, et je savais bien que sans leurs +officiers... Comment, mon colonel?... j’aurai la croix d’honneur... +moi?... moi?... oh! mon colonel...» + + + + +L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE + + +Je peux maintenant écrire la raison du suicide, jusqu’ici inexpliqué, de +mon ancien condisciple de Condorcet, le grand biologiste Athanase Gille, +qui se supprima à moins de cinquante ans et tandis que l’univers +scientifique commençait à s’incliner devant son génie après l’avoir +longtemps contesté... + +«Crise de neurasthénie aiguë» prétendirent les gazettes, courtoisement. + +Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...» + +Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus +remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son +anéantissement... + +... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos +études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le +merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles +légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il +voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits +exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’_Iliade_, l’_Odyssée_, +dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et +Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui, +comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une +mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe +toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le +vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont +qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?... +l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’_un aviateur_! car +l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les +merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être, +notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis +par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout +fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est +pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des +échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus, +et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des +ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux +grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque... +Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement +récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve +d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des +ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th. +Wood, Silbermann, Cantagallo... + +Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres +ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour +laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands +maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment +que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout +Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante +conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans +les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue +robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les +triangles polychromes du macrocosme... + +Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très +bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me +prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la +pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par +bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en +s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses +vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge +jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je +revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un +peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa +voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin! + +Il disait, avec son accent enthousiaste: + +«Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille +Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité... +Ys _exista_!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme +emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de +Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre +coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée +basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes, +là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et +elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que +jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en +bateau, _au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis +d’Ys_... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec +un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots +laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop +géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux +cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...» + +En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une +perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, +qui ne pouvaient être des rochers... + +«Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce +distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte +d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en +vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux +d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que +notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de +la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent +pendant certaines nuits d’hiver?...» + + * * * * * + +... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine +d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase +Gille. + +Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment +petits. + +«Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible, +m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de +le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres +des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de +bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette +besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même +y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à +Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime +métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la +surface du globe...» + +En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums, +créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de +les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de +thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux +desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement +utiles à la création de ces remèdes souverains!... + +... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien +compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente... + +Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les +yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans +forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de +chimie... + +Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me +parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la +tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes +qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes +du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et +d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs, +mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de +leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus +décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages, +volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la +facile clef... + +Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me +vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon, +Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle... + +Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes +lettres demeurèrent sans réponse... + +Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de +Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses +expériences... + +... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi: + +«Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est +formidable... _J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de +Longue Vie!_... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la +jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de +penser, d’agir... la jeunesse!... + +«Oui, j’ai retrouvé ce secret!... _trouvé_, plutôt un nouveau secret car +les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le +rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et +correspondant à leur avance mentale. + +«Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories +scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien. + +«En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé, +analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre». + +«Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de +solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un +organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me +donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et _vivants_. Mes +sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur +de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies +torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un +fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique, +mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums +rajeunisseurs forment un ensemble _polyvalent_, c’est-à-dire capable de +rendre à _tous_ les organes leur force primitive, soit directement soit +grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule +unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme +de sérums spécialement composée pour lui. + +«Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le +rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au +terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets +périrent. Mais ils mouraient _guéris de la vieillesse_ et ayant repris +complètement l’aspect physique de l’âge adulte. + +«Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu. +La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque +aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en +cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre... +Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de +penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur... +Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à +franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie +aussi un instant arrive toujours où il faut risquer... + +«J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui, +de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient... + +«Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les +poussèrent dans un auto. + +«Ces trois sujets étaient extrêmement différents. + +«L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de +demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse, +savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources +monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste +quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu +en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence +de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent +pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des +entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de +Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le +soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes». + +«Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et +de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé +à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à +celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de +tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques, +ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses +opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir. + +«Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait +brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle +abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du +grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni... +Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la +misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, +un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile, +alors que les infirmités l’accablaient... + +«Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales +successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections +intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces +trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur +vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une +suffisante justification morale de l’entreprise... + +«Un mois après, _deux jeunes hommes et une adolescente_: EUX! allaient +et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!... + + * * * * * + +«Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux. + +«Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre, +ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et +l’expérience, et ce fut le tragique de la chose... + +«Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis _nous_ car mes +aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent +assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux +générations s’additionnaient en ces trois _surhumains_... Leur puissance +d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils +comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse +ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes +merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était +d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le +plus intense du mot... + +«Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides +de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le +resplendissement complet de leur génie qu’_en une seconde existence_, +séparée de la première non par la mort mais par une régénération +scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?... +Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent +pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors, +centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les +_Surhumains_ rêvés par Nietzsche!...» + +«J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple +divertissement, _Paul_ se mit à sculpter dépassent ceux de la grande +époque grecque... Va les voir, et juge!... + +«En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux; +en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc. + +«_Pierre_ acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale, +grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette +lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et +signait d’un pseudonyme. + +«Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui +guident le Monde!... + +«_Ève_?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les +grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies, +resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle +assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle +transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette +rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au +cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch, +Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde +musique, sa voix!... + +«Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi +pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances +séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes +les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les +phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a +contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle +quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage; +ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez +moi... + + * * * * * + +«Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé +à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers. + +«Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni: +moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à +m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image +ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque +je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là, +devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour +Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu +dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain, +surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle +est inimaginablement belle!... + +«Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour +moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?... +peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin +scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse +intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu +souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par +exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais _causé_ qu’avec elle... + +«Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension +s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus +en faire justice... + +«Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois +«recréatures». + +«Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse +devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou +Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence +religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et +marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un +acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée, +car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la +beauté devient une toute-puissante morale. + +«--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers! +dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il +suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine, +prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus +magnifiantes ivresses de la beauté!» + +«Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit +d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de +la vieillesse. + +«--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous +dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la +jeunesse.» + +«Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je +repris: + +«--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient +pour vous une formule sainte... + +«--Je _croyais_, alors!... Je ne _savais pas!_... Le Beau n’existe +point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel +individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est +purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les +conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi +s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites +pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie +guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un +besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je +désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc... + +«--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez... + +«--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?... +M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois +certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux +vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle +série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce +catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres +qualités...» + + * * * * * + +«... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!... + +«Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer. + +«Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un +pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin +célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière +internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y +trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne +puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux +demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des +délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux +bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le +pseudonyme... + +«--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de +l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique +semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens +âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de +la vôtre...» + +«Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait +devant son visage... + +«--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes +jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à +mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau +désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment +le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre +surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule +toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi +participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...» + +«Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je +s’écrouler mon œuvre?... + +«J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes +paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de +fumée bleue... + +«--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort +humain vers un but qui s’élève constamment? + +«--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève +pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent +nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du +bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au +casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire +quelques parties ici... à quatre ou cinq...?» + +«... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi +physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes +lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je +ne voulais pas entendre, pas comprendre... + +«Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin +de parc où Ève, en un hamac, lisait... + +«La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du +soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre... + +«Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie +excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son +teint, en la cambrure puissante de son torse... + +«Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule +existence ne suffit pas!... + +«Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se +pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle +m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien +passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris +aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors, +dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre +jeunesse reconquise... + +«J’osai murmurer: «Je vous aime!» + +«Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se +changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête, +le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs... + +«--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la +tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter +il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui +contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps. + +«--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez +émue, Ève, vous aussi... + +«--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature +nous guide vers un gouffre d’ennui. + +«Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces +étincelles... et claquer mes dents? + +«Mes paumes saignaient par mes ongles... + +«J’entendis ma voix objecter avec désespoir: + +«--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les +meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le +formidable Amour?...» + +«Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque. + +«--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces +gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais +qu’un peu de lassitude dans le sourire... + +«... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle +adolescente qui parlait comme une vieille femme... + +«La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement... +J’avais pu restituer à ces trois êtres l’_aspect_ de la vingtième +année... L’_aspect seulement!_... C’étaient trois momies conservées +vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur +avait transmis l’_expérience_ de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la +jeunesse... + +«Et il n’est pas de génie sans enthousiasme. + +«Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son +énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort, +ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience... + +«Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux +générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les +vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et, +avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si +grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse. + +«Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?... +Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut +plus aimer... Pourquoi vivrais-je?... + + + * * * * * + +«Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes +me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je +ne suis pas un dément... + +«Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules, +énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me +rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement +sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma +méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est +anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma +tempe cette arme froide...» + + + + +LES YEUX[1] + + [1] D’après Amb. Bierce. + + +Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul, +dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de +lire _Les merveilles de la Science_, de Monyster, et un passage de ce +très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique. + +Ce passage disait: «_Il est attesté par de nombreux et sages témoins que +les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale... Évitez le +regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui +et vous périrez de sa morsure_». + +«La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens +instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les +ignorants rejettent!...» pensa tout haut Harker Brayton. + +Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur +lequel toute lecture avait grande influence... + +Pour mieux penser, il abaissa le livre... + +Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son +attention... + +Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, +rapprochés l’un de l’autre... + +Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture. + +Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le +livre et rechercher ce qu’il avait vu... + +Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que +tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient +légèrement plus près de Brayton. + +Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à +l’attention superficielle qu’il leur prêtait. + +Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée +qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le +divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura... + +Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous +le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force +accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait +l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les +anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux +points brillants étaient les yeux... + +L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait +vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux: +ils regardaient les siens, avec intention... + + * * * * * + +Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu +ordinaire et qui demande une explication... + +Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences +et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un +savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise +près de San Francisco. + +Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe +toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment +ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec +le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une +«serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers +certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les +tortues et les serpents... les serpents surtout!... + +«Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il. + +Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y +rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, +empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un +fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés», +elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de +ceux-ci--_et Harker Brayton le savait!_--plusieurs fois avaient été +trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur +présence était terriblement dangereuse. + +Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence +chez le Dr Druring était confortable et calme. + + * * * * * + +M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait +d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût... + +Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. +On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait. + +Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas +le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il +ne ressentait pas!... + +Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui +arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et +choquant... + +Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la +longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?... +En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette +chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les +tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des +jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de +son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton +respirait... + +Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux +l’esprit considère d’abord et l’action suit... + +Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement, +à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher +du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est +de la puissance, et la puissance est une menace... + +Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs +non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en +saisira un... + +Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... +il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce +geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer: + +«Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne +là, instinctivement j’hésite à reculer...» + +Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos +d’une chaise afin de conserver son équilibre. + +«Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...» + +Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu _en +avant_ de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il +produit?... il ne s’en rendait pas compte... + +Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le +pied gauche vint se mettre _en avant_ du pied droit... + +Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh! +elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en +était toute blanche... + +La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux +enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des +étoiles électriques, pétillantes... + +Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il +ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... +tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba +bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses +yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils +multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant. + +Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs +lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend... +où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des +heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, +qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la +reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale +à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les +roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des +siècles, cet hymne éternel... + +Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le +grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination +auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage +glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie, +immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent +prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, +évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux +humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt +ans... + +Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme +un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors... + +... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là... +Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son +nez, de ses lèvres. + + * * * * * + +Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante +contre la poussière du mince tapis... + +La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant +ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!... + +Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui, +fuir éperdument, délicieusement!... + +Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, +sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop +affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il +veut savoir... il veut... + +Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore +un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la +bête immonde. + +Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur +l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux +brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!... +la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile +triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience... + +Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de +l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les +jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions +nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se +courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de +l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses +mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à +l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes... + + * * * * * + +Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur +du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement +bonne. + +«Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un +splendide _ophiophagus_. + +--Un quoi? + +--Un _ophiophagus_?! + +--Qu’est-ce encore que cela? + +--Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de +divorce!... L’_ophiophagus_ est un serpent qui présente cette +particularité bizarre de dévorer les autres serpents... + +--Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais +comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En +les fascinant sans doute?» + +Le Dr Druring fit un geste d’ennui. + +«Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir +magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une +très vulgaire superstition!» + +A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse... +se prolongea en plainte... + +Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement... + +Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent... + +Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre +à quatre. + +Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs +domestiques, qui avaient entendu, eux aussi. + +Ils entrèrent ensemble... + +Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. +Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. +Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus, +portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques +reculèrent. + +--Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en +s’agenouillant près du corps... + +Son regard alla par hasard sous le lit. + +«Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...» + +Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à +l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura +immobile. + +C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre. + + + + +EN EUPHORIE + + +Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour +ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le +professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc +Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à +perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont +les plus tenaces... + +Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la +jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que +d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont +d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter... + +... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la +bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il +n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa +canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser +l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui +demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant. + +Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser... + +«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire +tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose... + +--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte +tranquillement... + +--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers +instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien +douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...» + +Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie +limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles +blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de +Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes +d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de +cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans; +alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages; +il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la +place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses +petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les +ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir, +l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était +curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de +Paris, un murmure lointain... + +Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia: + +«Tu es certain que... c’était bien lui?... + +--Oh Jeanne! absolument certain!...» + +Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour +aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face +des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette, +avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un +emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient +ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses +idées, effrayaient les grands industriels... + +Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des +dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de +l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de +Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers +grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle +serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin +heureux... + +L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et +une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands +rêves n’apparaissait... + +Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait +quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève +lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en +province, chez un oncle, demeurèrent vains. + +Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur +Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations +paternelles promettaient une carrière facile. + +Maurive partit en Amérique, comme émigrant. + +Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de +la richesse... + +«Et comment... cela... s’est-il passé?... + +--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation +de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de +chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus +coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de +son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi: +«Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux +États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall +and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le +directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que +le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de +l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du +paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire... + +«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais +quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il +t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré... +C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne +s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je +parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait +déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant +d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans +la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir... +Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de +sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à +vide... + +«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se +trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques... + +«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde. + +«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux +fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?... +Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue +Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le +souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais +part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une +éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement, +presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner +de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un +médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec +laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, +_euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même, +ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis +permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer, +que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais +pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de +cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude +professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient +tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses +traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en +s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a +surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de +ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?... + +--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais +d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais +es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?... + +--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces +invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...» + +Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude +presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il +_lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que +Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté +durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, +dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui, +Stéphane, son Stéphane!... + + + + +LA FOUILLE + + +Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le +vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement +cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services +de paquebots. + +Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. +Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux +traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, +immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et +la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me +trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques +Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une +affaire tragique dont seul je sais le secret. + +Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna. + +«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à +cheveux gris qui est tout seul là-bas...» + +J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes +avec moi?_» + +Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse. + +Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, +lamentable... La foule se referme sur lui... + +Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus. +Merci!_» + +Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul +et qui parfois s’enivre... + +Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme +si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire. + + * * * * * + +Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit +camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme +de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était +spécialement éclatante ce soir-là. + +Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares... + +Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant +causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus +charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir +semblait considérable. + +Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel +la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, +obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des +histoires de mines de diamants. + +Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a +vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans +la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des +noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous +entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre. + +«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne +vaut guère que trois cent mille francs, le voici...» + +Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme +une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les +aventures. + +Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes +pendant le récit. + +Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je +suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute +encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, +polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette +de platine. + +Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous +faisions cercle. + +Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La +fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le +temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les +tropiques. + +Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière +ordinaire. + +Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est +plus_!... + +Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre... + +Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles: +rien... + +Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage +barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis +dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient, +on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme +fort malheureuse... + +On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que +les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne +comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de +guéridons à tiroirs. + +Personne n’était entré. Personne n’était sorti... + +Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le +diamant demeurait introuvable. + +Nous nous regardions... + +Destieux dit alors sèchement: + +«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a +disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à +ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque +arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter +cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons +nos poches!... Et je donne l’exemple...» + +Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa +l’embarras qui planait... + +Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner +son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on +palpe ses manches, son torse, ses jambes. + +Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le +dernier à avoir le diamant entre les mains. + +La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité. + +Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a +passé, sauf Jacques Neville... + +On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se +crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes. + +«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, +que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je +n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux +prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille +humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que +cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un +chèque pour cette somme...» + +Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez +emporté, s’écrie: + +«Il faut pourtant savoir...» + +Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique +diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce +parmi les chaises renversées. + +Destieux sonna et dit au valet qui parut: + +«Reconduisez M. Neville...» + +Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une +sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée» +avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux +enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment! + +«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle. + +Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que +je ne l’aurais supposé, répondit: + +«Je chasse cet individu... ce voleur!...» + +Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une +attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante... +Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique: + +--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos +poches... Laissez-vous fouiller!» + +Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise +ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce +regard... + +Puis il sortit... + + * * * * * + +En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la +porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami. + +«Vous me croyez coupable?... + +--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?... + +--Vous allez la comprendre...» + +Il monta chez moi. La porte close, il cria: + +«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens... + +--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous +débarrasser du diamant!... + +--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication... +Fouillez-moi!...» + +Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son +sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir... + +Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la +poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et +le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme +de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle +aussi... + +«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner, +puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon +désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse +est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux +aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire +maintenant?...» + +Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil! + +Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et +j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un +n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant, +mais surtout, le voleur... + + * * * * * + +Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée +dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, +nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes +considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que +nous n’avons plus qu’à attendre. + +Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un +joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu +vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir +aujourd’hui... + +Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le +vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa +trépidation, chaque trois minutes... + +L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut +diverses clientes avant la nôtre... + +Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un +diamant--qui est bien celui de Christian! + +Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy +Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds +cachés par une gaze!... + +Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans +souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant, +Messié!... En se dépêchant, Messié...» + +Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua: +le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde +dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis +qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre +l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par +hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de +couturière... + +Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les +dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du +banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot +de regret... + +«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif... + + * * * * * + +On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec +soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville +restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la +pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le +chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, +il n’eût pas trouvé de prêteur. + +Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, +démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs +années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait +intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le +mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque +beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. +Il ne me crut pas. + +Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps... +Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de +sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby +rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle? + +... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont +le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune +ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent. + + + + +LES ÉVADÉS + + +«Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière +suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là +encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y +est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que +si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu +n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu +bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et +on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis +qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de +classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont +presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura +l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, +c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra... +Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...» + +Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. +Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre +les branches. + +Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, +paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les +reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse... + +Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt... + +Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis +du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de +conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une +représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, +marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles +devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands +bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au +Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en +un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent +malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse +miséricordieuse!... + +... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, +le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se +parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de +l’autre, et les bras tendus à cause des arbres... + +La voix de Pastier dit: + +«Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. +Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...» + +A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. +Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent +côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds. + + * * * * * + +Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en +rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux +grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête +sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas +dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds... + +Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des +saucisses!... Elles eussent suffi à Blin _ou_ à lui, à _un seul_, pour +atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais +pas _à deux_... + +L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr +d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles +teutonnes... + +_Un seul_ pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?... + +Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des +grands arbres... + +Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts +silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa... + +Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse +écriture: «_Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, +seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!_» + +Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et +il s’éloigne en silence. + + * * * * * + +Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux +transis pépièrent. + +Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne +risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les +rencontres dangereuses comme le jour... + +En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une, +deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses +jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il +était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas +dormi plus de deux heures de suite... + +Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, +de la vase sournoise menaçait de l’enliser... + +Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des +gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement! + +A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une +grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon +bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré +épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir +par crainte de déceler sa présence en ronflant. + +La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la +calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une +amertume acide... + +Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!... + +La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un +village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une +cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. +Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche +en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là +il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de +mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, +il ensanglanta ses mains tâtonnantes... + +Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais, +plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience +qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait +toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il +étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, +incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus +à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg... +Comme il l’eût savourée!... + +L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un +ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses +souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les +retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et +l’avance lui devint une torture... + +Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se +traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il +resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il +s’endormit. + +Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, +en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au +soleil. + +«Ya... ya...» balbutia Pastier. + +Le rustre s’éloignait en riant. + +Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées +d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des +feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce +fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus +la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction +approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de +lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il +allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il +distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un +peu de soupe... + +Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle +vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu +sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût +jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la +Suisse, la liberté!... + +Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la +poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, +délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il +disait: «_Guten Tag_»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, +si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre... + +Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!... +La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre +la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs +détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des +branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu +son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut +encore, désespérément... + +Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le +silence forestier... + +Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et +ne bougea plus. + +Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait +que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa +main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait +sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de +même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés? + +Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, +et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer. + +«Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner +de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant +et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas +d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera +noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est +sauvés!... + +--Sauvés? + +--Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis +que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas +des fois un peu de conserves?... + +--Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était +bien là quand je suis parti... Et mon papier...» + +Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut: + +«On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le +camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma +couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard +possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier... +Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant +l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté... +Hein, mon p’tit, on est des frères!» + +Riant, pleurant, ils s’embrassaient. + + + + +LA FENÊTRE BARRÉE[2] + + [2] D’après Amb. Bierce. + + +Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, +pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de +Cincinnati. + +Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, +isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des +bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, +du plomb, de la quinine, et des conserves. + +D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur +pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des +misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait... + +Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand +ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs +jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler... + +L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, +non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était +barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, +hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir +voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier... +Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même +la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves... + +On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi +obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le +questionnait... + +Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une +dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. +J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, +furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois +jours. + +Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du +district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et +aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main +enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du +temps à rédiger. + +Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre... + + * * * * * + +Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt +vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait +le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des +heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété +de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de +feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage +tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, +toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par +l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans +le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui. + +Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues +de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de +l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante +beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à +cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans +la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un +beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune +trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des +conditions féroces, deux prétendants évincés... + +Juste après le _oui!_ devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, +ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures... + +... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, +dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude +centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement... + +Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours... + + * * * * * + +Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas +redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril +de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes +microbiennes nées des putréfactions végétales et animales... + +Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut +pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, +elle balbutiait et pleurait... + +Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la +quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. +jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel +de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des +recettes... + +Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut +reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de +bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande +ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible +de douleur et d’effroi. + +Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa +main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire +aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés... + +Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de +sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours +peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour... + + * * * * * + +La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait +d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son +fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce. + +Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le +repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse... + +Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois +rude, la chère table de leurs repas! + +Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les +doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au +fond d’un coffret... + +Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait +nocturne, hostile... + +Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à +fauves... + +Ce serait pour l’aurore... + + * * * * * + +Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il +s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les +repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains... + +La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu +qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière +seconde... + +Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi +depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, +caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son +repos. Un irrésistible sommeil l’accabla... + +... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!... +pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait +qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?... + +La lampe s’était éteinte... Silence épais... + +A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité... +Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa +respiration était suspendue, son sang immobile. + +_Quoi_ donc l’avait éveillé, oui, _quoi_?... + +Et _où_ était-ce?... + +Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa +mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages +aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix +susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte... + +Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la +table sur laquelle il était toujours accoudé, _remuait légèrement_... et +il entendit un _pas_ dans la chambre... Non, _des pas_!... comme des +pieds nus marchant sur le plancher... + +Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?... + +La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente +garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de +cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le +nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui, +sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas... + +Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps +qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher... + +Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte... + +L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les +bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie. + +_Il n’y avait rien sur la table!..._ + +La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit +son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans +les ténèbres... + +Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps +de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge. + +Murlock s’évanouit... + + * * * * * + +... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme +colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à +l’ordinaire... + +Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné +le fauve mis en fuite par le coup de feu... + +Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau +sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans +une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait +une expression d’abominable terreur... + +Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve... + + + + +LES FACTURES + + +Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. +Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, +des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses. + +Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les +voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du +quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre +et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un +baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un +poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace». + +Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une +famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la +Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, +cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent +acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne +peuvent sortir de France. + +La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas +avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure +extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au +lendemain. + +C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi +cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter +en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont +certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces +agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, +cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint +ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants +d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils +leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, +manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du +corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale... + +Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique +incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et +le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent +des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est +redoutable et délicat. + + * * * * * + +Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. +Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui +devait être longue. + +Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une +moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains +maigres. + +En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement +d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel +apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra. + +--Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces +paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et +je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la +circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener... +vous l’interrogerez vous-même...» + +La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du +Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs +attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité +apparente. + +L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs +interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta +son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les +papiers suspects. + +C’étaient deux factures de grande couturière. + +Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces +traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua +pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif +passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence +d’écriture secrète. + +Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de +caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!... + +Le cas était net, flagrant, extrêmement grave... + +Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la +ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, +défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et +d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des +files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, +enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et +cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des +papiers comme ces deux prétendues factures!... + +Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils +du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières... + +Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en +attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les +voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant: + +«C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...» + +Au son de cette voix, l’officier sursauta... + +Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme +élégante, jolie, animée, et se retira. + +«Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment, +c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle +veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi... +J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, +et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me +demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter +abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il +est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on +me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes... +Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?» + +Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les +phrases en allemand, les chiffres, les plans... + +Elle prit un air insolent et naïf. + +«Je ne sais pas ce que c’est cela... + +--Marthe... la vérité!... + +--Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à +moi... + +--Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!» + +Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa +figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses +lèvres rougies tremblaient... + +La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et +ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il +avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le +Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien +tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!... +je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour, +accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914. +Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile +d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut +à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des +premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, +blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A +l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux +infirmières émues d’une si violente passion... + +Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous +ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce +qu’il «lui cédait trop». + +Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne +résistait point: + +«Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.» + +Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef. + +«Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!... +tu ne vas pas me faire avoir des ennuis! + +--Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!» + +Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui +repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin. + +Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots +pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant... + +«Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...» + +D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de +salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes... + +Elle balbutia enfin: + +«Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers... +Ce n’est pas moi... C’est Freddy!... + +--Le Portugais? + +--Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la +guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu... +Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la +frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce +n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de +la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne +peux en avoir que par lui... Regarde.» + +Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de +piqûres rougeâtres. + +«Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister... +Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y +a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me +remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien +su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!... +on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...» + +Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait +tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, +toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes +incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne +tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis +l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du +château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une +silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que +dépasse la chevelure blonde... + +Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si +intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à +genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son +chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine... + +«Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au +feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si! +je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et +toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!... +Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si +tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi... +je ferai tout ce que tu voudras...» + +Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait +aimé davantage... + +Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un +réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage +de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. +Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme +suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans +ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa +mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté +Nationale!... + +Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui +montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les +panaches mous des explosions, le jappement prolongé des +mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en +désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves +garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient +affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le +poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce +netteté... + +Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que +cachait le tapis de la table. + +Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, +injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous +enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de +l’Armée, 2e Bureau, S. C. R... + +Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service +dans le petit bureau. + +Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et +crispée: + +«Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant? + +--Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front. + +--Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour +l’instant... + +--Je sais... je sais...» + + + + +AU PONT DU HIBOU[3] + + [3] D’après Amb. Bierce. + + +Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du +parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche. + +Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel +il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à +huit mètres au-dessous de lui. + +A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de +l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent +quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait +avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou... + +Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les +armes. + +Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le +regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal... + +Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive +après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, +même par ceux qu’elle n’impressionne pas. + +L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un +planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage +distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit +l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas +exclus... + +Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou» +qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton +Farquhar. + +... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le +garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait... + +Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses +pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de +bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut +de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à +ses trois enfants... + +Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la +fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants +vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les +fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours +avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et +maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il +laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés... + +Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de +citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du +général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste +devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné +aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus +jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses +enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme +sur son épaule... + +Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec +les êtres chers, il baissa les paupières... + +Ses ultimes instants duraient... duraient... + +Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait +maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron +sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il +écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec +appréhension... Les intervalles de silence entre les coups, +s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de +l’autre?... + +Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre... + +Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle. + +«Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma +tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre +deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma +demeure!... Ma femme, mes petits!...» + +Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, +à rang triple, les réunissait implacablement... + +Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son +sabre. + +Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit +conscience... + +Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se +trouvait-il?... + +Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite +sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de +l’eau saumâtre comblait sa bouche... + +Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de +tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les +yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une +lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, +certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle +recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la +surface... + +Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses +poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son +attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel +splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde +cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou +du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair... + +Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla +délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse +des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente +de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent +extraordinaires. + +Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. +Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle +de l’horizon, les soldats qui gesticulaient... + +De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se +groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à +l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le +vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les +balles... + +Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de +jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la +vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le +tonitruement du Niagara. + +Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors +qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le +pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui +augmentait... De grands bois couvraient les deux berges. + +Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son +cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec +la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était +senti autant de vitalité physique, de puissance mentale... + +Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une +coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre... +Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!... + +Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna. +Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après +il était à l’abri dans la forêt. + +Sauvé!... + +Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une +clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont +il ne reconnut pas le goût... + +Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne... +Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, +imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus +elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait +dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!... + +Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, +distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son +père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage... +oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la +petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les +fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le +poétique carillon grêle... il entendit... + + * * * * * + +Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la +bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de +grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un +brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique... + +La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne +furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes +étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur +ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une +signification secrète, maligne?... + +Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même, +entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible, +il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne +l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles +pouvaient constituer un danger pour lui... + +La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou +nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa +en l’avançant entre ses dents, en plein air froid... + +Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas... + +... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est +maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des +poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources +invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les +talus. + +Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la +fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille +dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient... + +Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante +joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le +plus petit en trébuchant... + +Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une +grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, +silence... ténèbres... + +... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait +doucement dans l’air, sous le pont du Hibou. + + * * * * * + +L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, +des jours[4]. + + [4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney + Porter), qui plagia aussi un épisode des _Misérables_ dans une + nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: _Alias Jimmy + Valentine_, jouée à Paris sous le titre: _Le mystérieux Jimmy_. + + + + +LE DUEL AU CIGARE + + +«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une +ménagerie?...» + +L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait +d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches, +illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille +diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine +et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas... + +Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa +petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux +sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses +manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de +grands anglo-saxons... + +Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient +ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec +grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il +commanda un whisky-and-soda. + +L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des +lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des +ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait, +par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense +prairie déserte... + +La voix injurieuse reprit: + +«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant +ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...» + +Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes +les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur +bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les +mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver... + +«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage +humain...» + +A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les +cuisses... On se renversait pour mieux rire... + +Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!... +Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest +demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver +répond vite à la moindre offense... + +Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche +intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de +parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son +nom: Molinier (Jean). + +«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup +d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret +militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de +guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt +du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles +d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne... +Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à +soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York +après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon +sang à la défense de mon pays...» + +Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire +le large vent de la plaine... + +Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune +encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en +Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était +la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était +un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas +une sympathie frémissante... + +L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une +chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva. + +Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la +tête. + +«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule +noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle +Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient +pas la mer... je...» + +Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par +Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps +à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à +un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi +les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des +genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles +et le «sonnait» sur le plancher. + +Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la +respiration calme, déclara: + +«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de +le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui +donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un +Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et +c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste +une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...» + +Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par +origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees +qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour +le petit homme contre le colosse. + +Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis +paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu +aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»... + +Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse. +Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa +main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté. + +Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva, +parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un +vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du +linge gras qui le protégeait contre la rouille. + +Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui +dit à voix basse: + +«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme +la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont +l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec +ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place. +Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de +l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il +nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et +atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double +roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu... + +--Tout va bien... Coupez le sermon!... + +--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!... +Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement +entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à +l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!... +Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur... + +--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de +même... Allons-y!...» + +On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes. + +Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir, +avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La +grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois +s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence +si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes +chassant au loin... + +Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais +là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois, +et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes, +voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins, +sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et +absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux +peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux +veuves» que de semblables conditions rendent fréquent. + +On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut +difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare +qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque +adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile +pourpre... + +Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de +s’écarter de lui pour laisser le champ libre: + +«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce +genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le +cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu +de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un +mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...» + +Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses +mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit: + +«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais +moi j’aime les choses simples... + +--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas +d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme +et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de +l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté +de viande froide... + +--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi... +Retirez-vous, mon vieux!...» + +Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe, +attendaient le commandement: «_Feu!_»... + +C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird +réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres +étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme... + +«Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...» + +Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags +rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa... + +Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout +point de mire exact à Molinier... + +Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile! + +«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire +plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne +veulent jamais rien écouter, même quand...» + +Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps, +mais Molinier avait certainement tiré le second... + +Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des +gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment +savoir?... + +--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson. + +--Ça va, merci!...» + +On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche +trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de +marionnette projetée à terre. + +Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait... + +Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise, +dit à Mac Pherson: + +«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de +même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce +truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait +le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai +tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je +l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a +sifflé à un mètre à ma droite... + +--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé? + +--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père +tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de +France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis, +j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les +animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon +vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans +moi!...» + + + + +L’ADIEU + + +Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la +tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les +domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour +entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que +je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses +nuées humides: pas de gothas à craindre... + +La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est +l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme +pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours +derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer +qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces +tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément +unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de +nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes +extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant +pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une +même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles +tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de +ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens +plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions... +peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à +distance... + +Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai, +heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse, +en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de +là-bas, il l’avait _senti_... + +... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la +joins aux précédentes dans un coffret... + +Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui +est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me +laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de +cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il +affectionne... + +Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la +lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me +regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit +sur mes genoux. + +«Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à +l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes +deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis, +Sphynge, nous le reverrons?...» + +Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les +pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le +premier anniversaire de notre mariage... + +Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février, +sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime +parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le +Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le +salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais, +ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon +mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse +qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le +paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience... +Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être... +en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, +complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute. + +Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si +profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le +tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall... +d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma +respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle +est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme +frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc? + +Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de +moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de +silence... + +Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends +même pas, tandis que... + +Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour +leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je +ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester +immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter... +d’écouter quoi? + +Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je +proteste parce qu’elle est sans raison!... + +Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le +hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner +je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je +sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur +possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de +ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait... + +Qui est-ce _on_?... Chut!... chut... + +Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau +prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les +sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un +monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit... + +Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le +tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me +défendre!... + +Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et +elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je +ne suis pas une malheureuse hallucinée!... + +Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je +me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en +étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille +doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en +sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne +me contraindrait à bouger. + +Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes... +c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à +s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du +palier... + +Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte... +Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail +j’aperçois tout le palier tranquille... + +Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine... + +Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre +dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire +assurance... + +Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas +invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?... + +On a heurté un tabouret... + +Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le +tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une +image?... + +Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la +glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!... +il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on +vient de le poser soigneusement à sa place... + +Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre... +j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la +table, avec bruit... + +Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est +là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle +d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu +comme un sanglot... un sanglot... + +... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une +soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère +est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi +semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle +s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort... + +Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_... + +Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte +d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement... +je parcours la maison... Rien d’anormal... + +Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que +je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il +savait!... + +Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur... + + * * * * * + +Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois +d’après!... + +Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me +reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le +bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est +disparu. De l’espoir encore!... + +Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend +visite. Il vient de la mairie... + +Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à +_minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse +épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa +montre brisée... + +Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans +notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le +livre, posé la main sur mon front?... + +Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse +vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa +dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène +terrifiante?... + +Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai +eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu +à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus +subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?... + +... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais +accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du +24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de +chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à +travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu... +Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma +tendresse... + +J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La +planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à +incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté +discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à +renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a +rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à +l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?... + +Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée +si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers +moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants, +on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être +cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours... + +Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?... + + + + +L’ORTEIL EN MOINS[5] + + [5] D’après Amb. Bierce. + + +La vieille demeure des Mantish était hantée. Les gens sceptiques, et il +y en avait déjà beaucoup en 1840, dans ce coin de l’Amérique du +Nord!--convenaient qu’il se passait là des faits vraiment étranges. + +C’était une maison très ancienne, non pas en ruines mais depuis +longtemps abandonnée, dans une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin +où l’on passait peu. + +Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise réputation; même +en plein jour il suffisait de la regarder pour ressentir un malaise qui +se transformait vite en effroi. Seuls certains châteaux d’autrefois ont +une atmosphère aussi triste, aussi déprimante... + +Après le crépuscule, les gens égarés dans ces parages voyaient avec +angoisse la maison damnée surgir de l’ombre; alors, ils s’éloignaient +vite et, rentrés chez eux, tremblaient encore... + +Mais il y avait pire: selon de nombreux et irrécusables témoins, des +silhouettes pâles erraient la nuit autour de la Maison Mantish, y +entraient, en ressortaient, bien que volets et portes fussent +hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses plaintes, perçantes, +humaines, qui venaient de ce lieu d’épouvante et que rien +n’expliquait... On avait vu des lumières livides briller à travers les +fentes des volets. + +Quinze ans auparavant cette maison était fraîche et riante. Mr et Mrs +Mantish l’habitaient: lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née +Gertrude Cash, une blonde délicate, un peu timide, aux grands yeux +bleus. + +Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de fureur alcoolique, Mantish +étrangla sa femme. Quand il revint à la conscience, il s’enfuit... + +Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. En ce temps qui ne +connaissait ni le téléphone, ni le télégraphe, douze heures d’avance +c’était l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait jamais être +rejoint. + +Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment de Robert Cash, +père de la pauvre Gertrude, fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle +acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation. + +Robert Cash, qui vivait toujours au moment où se passe ce récit, +affirmait avoir reconnu plusieurs fois sa fille parmi les formes +blanches qui semblaient encore habiter la demeure déserte. + + * * * * * + +... Ce soir-là, trois rudes cow-boys: King, Sanchez et Harrigan, +menaient grand bruit au _Cygne blanc_, l’auberge du village le plus +voisin de la Maison Mantish. + +A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se trouvait un homme +qu’ils ne connaissaient pas et qui avait depuis quelques jours une +chambre au _Cygne blanc_. Barbu, les cheveux longs, taillé en force, +l’air pas commode, il ne parlait à personne. + +Une vingtaine de garçons du pays buvaient et jouaient aux cartes, dans +la brume bleue des cigares. + +«Oui, je le répète, je ne peux supporter les difformités physiques, +disait King, qui était de beaucoup le plus âgé des trois cow-boys et +dont le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait qu’il avait +souffert. Non que je prétende qu’elles correspondent à des difformités +morales, oh loin de là! mais que voulez-vous, je suis ainsi! C’est un +sentiment que je ne peux vaincre... et il me...» + +Harrigan interrompit: + +«Alors une jeune personne qui n’aurait pas de nez ne courrait pas le +risque de devenir Mrs King!... + +--Certainement non... même si elle possédait des millions!... + +--Tu exagères... Toi si impulsif, toi chevaleresque à plaisir? Il +suffirait que tu l’aimes!... + +--Je n’exagère pas... Et j’en ai donné, jadis, une preuve... une preuve +terrible... Vous étiez alors des enfants... J’ai rompu avec cette +adorable Gertrude Cash, que je devais épouser, en apprenant qu’à la +suite d’un accident on lui avait amputé l’orteil du pied droit. + +--Et on connaît la fin de l’histoire!... Peu après, et peut-être par +simple dépit, elle se maria avec une fameuse canaille, ce Mantish qui +était moins susceptible en ce qui concerne les orteils mais qui finit +par étrangler sa femme... Il est maintenant à l’autre bout du monde... à +moins qu’il ne soit mort...» + +Il y eut un instant de silence. + +King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le sol: + +«Cela fut la tragédie de mon existence... nous nous aimions beaucoup +Gertrude et moi... Et, parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que +m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a... Mais je ne pouvais +imaginer que cette rupture aurait pareille conséquence!... Je traîne ce +cadavre dans la vie... J’aimais passionnément Gertrude...» + +Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger qui buvait seul, dit +alors: + +«Cet homme à la table là-bas... Comme il écoute ce que nous disons!... + +--Oh! il n’écoute pas, il entend!... Nous crions assez haut pour qu’il +entende sans avoir besoin d’écouter!...» plaisanta Sanchez. + +Mais King, que la conversation précédente avait sans doute mis de +mauvaise humeur, s’était détourné et regardait l’étranger avec une +insistance malpolie. + +Il finit par l’interpeller. + +«Hé! là-bas, vous feriez bien d’aller boire ailleurs...» + +L’homme répondit: + +«Pourquoi donc? + +--Parce que vous n’avez évidemment pas l’habitude de vous trouver avec +des gentlemen!...» + +A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, toutes les conversations +s’arrêtèrent. On se leva, on se tourna vers la querelle commençante. Des +gens montèrent sur des chaises afin de mieux voir. + +L’inconnu s’avança, pâle, menaçant... Mais Harrigan déjà s’interposait: + +«Voyons, King, il n’y avait pas de raison d’employer un pareil +langage... Retirez ce que vous avez dit... + +--Pourquoi donc?... On n’a pas à être poli avec un damné cochon...» + +La seconde d’après, King recevait au visage le contenu du verre de +l’étranger. Allait-il y avoir un pugilat?... Déjà le patron du _Cygne +Noir_ se jetait entre les adversaires. + +Mais King, très calme, s’essuya le visage avec soin et reprit: + +--Je réclame la satisfaction due à quiconque reçoit une voie de fait en +réponse à une simple malpolitesse...» + +C’était la pleine époque des duels dits «à l’américaine». + +Les combats singuliers, extrêmement fréquents en Amérique, y avaient +pris une sauvagerie parfois cocasse. Les conditions, toujours très +graves, que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait discuter, +n’avaient rien de fixe, de réglé d’avance, et elles s’augmentaient +souvent d’une sorte de fantaisie macabre. + +«Vous connaissez les usages de ce pays?» demanda Harrigan à l’étranger. + +Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux et d’une barbe touffue +était énergique jusqu’à la brutalité, frappa sur la table en criant: + +«Que votre ami choisisse l’arme et le terrain!... L’heure aussi... tout +de suite s’il veut!...» + +King prit l’assistance à témoin: + +«Vous entendez, gentlemen!... On ne me conteste pas le choix de l’arme, +de l’heure et du terrain... Que deux d’entre vous veuillent bien +assister mon adversaire... Tout doit se passer régulièrement...» + +Deux gaillards curieux de voir le combat, acceptèrent. + +A la porte, il y avait justement deux carrioles appartenant à des +fermiers en train de boire. King monta dans l’une avec Sanchez et +Harrigan. L’inconnu s’installa avec ses témoins sous la bâche de +l’autre--qui suivit la première, conduite par King. + +La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre des nuages sulfureux +glissait parfois une effrayante clarté lunaire... + +A contre sens du trot des chevaux, les arbres passaient dans les +ténèbres, montrant l’un après l’autre, vaguement, leur silhouette +déchiquetée... + +King arrêta sa carriole et en descendit, avec Sanchez et Harrigan, à un +endroit imprévu entre tous, un endroit abominable: devant la Maison +Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, cette nuit-là, plus +sinistre encore que d’ordinaire... + +L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la carriole, sembla assez +impressionné lorsqu’il eut sauté à terre. + +«Où diable m’avez-vous emmené? grommela-t-il. + +--J’ai le choix de l’endroit!... Je choisis l’intérieur de cette +maison!... Tiens, vous êtes moins fier que lorsque vous m’avez jeté du +whisky au visage?» + +L’autre cracha par terre et répondit: + +«Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison que de vous!...» + +On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand, enfin, elle céda, on +entendit des échos plaintifs venir de l’intérieur. + +Cela sentait le moisi, la cave... Les six hommes suivirent un couloir +presqu’à tâtons et dans un grand silence car un épais tapis de poussière +rendait les pas muets, un couloir où la lueur d’une chandelle qu’ils +avaient allumée faisait osciller de grandes ombres. + +Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les deux fenêtres étaient +hermétiquement closes par la poussière et la vétusté, derrière leurs +volets assujettis à l’aide d’énormes barres de fer. + +«Halte!...» dit Harrigan. + +Personne ne franchit le seuil!... + +Puis Harrigan ajouta: + +«Déshabillez-vous!... C’est en cette pièce même qu’aura lieu le duel, +dans l’obscurité.» + +King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, retirèrent chapeau, +cravate et veste. + +Sanchez sortit alors deux longs couteaux à bœuf. + +«Voici les armes!... Ces deux couteaux sont exactement pareils.» + +Chaque combattant en prit un, puis, toujours selon l’usage, et afin +d’établir qu’il ne portait d’autre arme, il fut fouillé par les témoins +de l’adversaire. + +«Maintenant tout est prêt... Veuillez alors vous placer dans cet angle.» + +Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de la porte. + +L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit le seuil et gagna la +place assignée tandis que King se mettait dans le coin opposé... les +témoins restèrent dans le corridor. + +Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair vague du couteau, les +deux combattants se regardaient--avec cette haine spéciale qu’on +n’éprouve qu’en présence de la mort... + +Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde. + +--Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui semblait lointaine en ces +ténèbres, nous allons nous retirer; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que +vous entendiez se refermer la porte extérieure de la maison... Cela sera +le signal du combat!... Ensuite, que Dieu vous aide! + +Il y eut le bruit de la porte de la salle que les témoins refermaient. + +Enfin la porte de la maison retentit sourdement... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, le shériff du +district, Sanchez, Harrigan, King et Robert Cash, le père de la pauvre +Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la demeure hantée et y +pénétraient. + +Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la salle... Était-elle +déserte?... Non. Quand les yeux se furent habitués à la demi-obscurité, +ils distinguèrent un homme qui se tenait sur un genou, dans l’angle le +plus éloigné de la porte... + +Il était dans une attitude d’épouvante atroce, les épaules levées +jusqu’aux oreilles, le visage détourné, les mains étendues... + +Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait raide et froid. + +Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, sans quitter sa pose +contractée... + +Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui venait de la porte. + +Et Robert Cash balbutia: + +«Seigneur! Mais... mais c’est Mantish. + +--Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé! s’écria King, +triomphant. Dès le premier instant je l’ai reconnu... Il a laissé +pousser sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est bonne... +L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, invinciblement, un +meurtrier vers le lieu du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, +ou y avait-il simplement quelque intérêt? on ne le saura jamais; mais +c’est bien lui!... Quand, hier soir, par une supercherie qui était la +plus légitime vengeance, je me suis glissé hors de cette pièce, en même +temps que Sanchez et Harrigan, et que j’ai quitté avec eux la maison, +c’était pour laisser en proie à toutes les horreurs de l’ombre et du +remords, un misérable assassin... Un duel avec lui? Non, mais pire, bien +pire: les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa femme!... + +--Mais... de quoi donc est-il mort?» demanda le shériff. + +En effet Mantish se trouvait encore dans le coin même où il s’était +placé pour le combat. + +Son attitude et son visage attestaient une épouvante inouïe... + +Qu’avait-il donc _vu_ dans les ténèbres? + +On regarda autour de lui... on chercha... + +Or, sur la couche épaisse de poussière qui revêtait le sol, à côté des +empreintes des bottes des hommes, il y avait, extrêmement nettes, +_celles de deux pieds nus_... elles se dirigeaient vers le cadavre... + +Cash, livide, tremblant, dit en les désignant: + +«Regardez!... regardez!... _le gros orteil du pied droit manque!... ce +sont les pas de Gertrude!_» + +Gertrude, on le sait, était le prénom de Mrs Mantish, fille de Robert +Cash, et la femme, la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait +là... + + + + +L’ÉMOTION DE MAURICIA + + +Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes, +l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées +emmaillottées de serge verte, et un médecin... + +On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte +qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de +Forges_... + +Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus +des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien +bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent +des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à +entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du +squelette rouillé de la Tour Eiffel?... + +Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait +pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa +chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve, +elle s’abattit sur le grand lit... + +Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel? +Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle +vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des +Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari, +avocat débutant, lui avait dit: + +«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain +Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur +la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser +injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin +nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne +s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...» + +La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis, +et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que +pouvait bien être un duel... + +La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans +un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et +passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se +passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires +croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes, +et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans +le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!... + +Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois +auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de +chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et +chapeaux haut de forme... + +Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on +voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à +Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse +du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à +son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant +_Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux +gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration +sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de +ses parents à elle!... quelle noble nature!... + +Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat... + +A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes... + + * * * * * + +... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du +Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées +de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux +jaillissaient des buissons. + +Jacques disait à ses deux témoins: + +«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que +lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby... +Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à +Gaby...» + +Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du +Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade +Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu... + +Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des +Princes. C’était là... + +Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte +de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu +sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de +la salive... D’un effort, il s’affermit... + +Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse, +et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de +terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de +cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins +engagèrent Jacques à s’apprêter... + +Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi +lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte. +Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de +flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa +langue... Il haletait un peu. + +Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait +ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui... +Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby +et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la +poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il +préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un +duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout +compris... + +Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait +les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets, +les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le +duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation +de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée +de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle +d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant +la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son +visage surtout, à cause des femmes... + +Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...» +cherchant de l’assurance dans ce projet... + +La porte s’ouvrit devant son premier témoin. + +«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les +épées... On t’attend...» + +Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand +jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des +tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles +claires, sur des morceaux de coton enflammé... + +Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des +hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs. +Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures +funèbres. + +Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le +cadre de la porte et regardaient. + +Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main... + +Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases +dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_» + +Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire +_une, deux_... je vais faire _une, deux_...» + +Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le +bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule +le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans +une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement +au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez +le bras!...» + +Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer +comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre... +N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que +faire? + +A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du +poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour +celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de +Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la +main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de +commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé +en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de +Leroy, qui tintait. + +A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre, +ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le +coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même +temps... + +Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils +semblaient pêcher des écrevisses... + +Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua +entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher +d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un +millimètre, à peine visible... + +Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent +que le blessé était en état d’infériorité. + +«Messieurs, l’honneur est satisfait!...» + +La rencontre avait duré une minute et quart. + +Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se +sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait. + +«Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré +longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...» + +Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers +leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa +canne afin de montrer que la blessure était insignifiante. + +«Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste. + +Et Alphonse, le gardien, disait: + +«J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant +peur de se faire bobo.» + +Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond +ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme +d’admiration... + +Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait +la porte... Jacques vivant, et souriant. + +«Ah! mon chéri!... mon chéri!... + +--Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas +traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal... +J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui... +et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant, +m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à +leur nom...» + +Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était +battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à +Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir +épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des +d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement +le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux... +quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie +et de gloire. + +«Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis +battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel... +Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi +qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs +c’est bien le moins... + +--Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon +héros!...» + + + + +LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6] + + [6] D’après Amb. Bierce + + +Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient +divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés +approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient +de pensée lente et de geste brusque. + +--Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition +aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a +pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord +pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?... + +--De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela +un trappeur. + +--Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle +qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal +d’Afrique...» ajouta un des bûcherons. + +La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu +comme on l’est dans les villes et couvert de poussière... + +«Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long +trajet afin de télégraphier à mon journal...» + +Le coroner sourit aigrement: + +«Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment, +vous allez nous faire? + +--Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être +considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant +il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après +des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]» + + [7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans _A Matter of + fact_ (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre + d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des + faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté + foi. + +On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle +et légale. Puis le coroner reprit: + +«Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?... + +--Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour +magazines, vingt-sept ans. + +--Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime? + +--Oui... + +--Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort? + +--Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en +ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je +tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il +me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction. + +--Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le +brouillon de votre article...» + +Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public, +composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre. + +Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença: + + * * * * * + +«Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de +chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes +dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà +d’un rideau de sapins qu’il me désigna. + +Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse +couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et +d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de +quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit... +c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet +semblait s’agiter violemment sur son passage. + +«Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une +carabine,» dis-je. + +Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les +sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de +son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas... + +Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances +dangereuses était toujours remarquable... + +«Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit +plomb,» lui dis-je. + +Il me répondit: + +«J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.» + +Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui +lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour +mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du +danger près de nous... + +Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours +grizzly... + +La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y +entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la +même attitude défensive... + +«Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce? + +--C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix +rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas. + +Il tremblait!... + +A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y +apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un +tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes +étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... _Cela_ les +écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et _cela_ se dirigeait +lentement vers nous... + +_Cela_, qu’était-ce donc?... + +Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en +présence de cette force _invisible_, qui courbait et écrasait les +arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la +suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles... + +Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers +nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit... + +Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur +arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe... + +Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son +arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente +mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La +fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement +formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il +y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et +prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité +à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque +chose qui était lourd, velu, et _invisible_!... Je dus demeurer quelques +secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi +aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et +auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de +lui... + +Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement +et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse +Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur +les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était +secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte +d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main +semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était +invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie +de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de +lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une +portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si +furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant +de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont +j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le +côté... Il ne criait plus. + +A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de +l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut +seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus +les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était +mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine... +on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol +était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et +informes...» + +Le journaliste se tut et replia son manuscrit. + +«Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au +témoin?» + +Un colossal bûcheron se leva. + +«Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.» + +Le coroner se tourna gravement vers le journaliste: + +«M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes +échappé. + +--Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de +me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que +mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai +présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le +reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les +morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes +et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la +chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses +souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des +précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est +la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà +rencontrée...» + +Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche: + +«Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par +conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen, +j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et +vous asseoir!...» + +Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de +charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une +écriture d’écolier: + +«Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal +sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons +aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une +attaque d’épilepsie...» + + * * * * * + +En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un +léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au +porto il tira de sa poche le journal de Morgan. + +«Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile, +maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse +fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre +tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et +dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...» + +Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention: + +20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois +sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où +je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre +plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait +furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non +comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche +de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis +que le soir... + +Un chien ne peut-il _voir_ avec son odorat?... Une odeur +impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être +produisant cette odeur?... + +2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de +la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et +froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après +l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait, +mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes +celles qui étaient _un peu_ au-dessus de la crête furent ainsi effacées, +l’une après l’autre, comme si _quelque chose_ était passé entre elles et +moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner... + +Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y +pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule... +Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs +d’étoiles?... + +15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des +traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain, +colossal... ou un singe géant... s’est promené là... + +Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse... +oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux +grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je +craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un +visage affreux... L’y _voir_ paraître?... non, puisqu’_il_ est +invisible!... Il?... Il!... _Lui_!... mais qui?... qui donc? + +20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble +qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette +impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs +fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est +là?... Parlez!» On n’a pas répondu. + +Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes +yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du +repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas, +car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la _maison_... Je +ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions _il_ +entrait!...[8] + + [8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla». + +27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est +de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais +puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner +doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire... +quelqu’un d’une taille et d’une force colossales... + +Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai +ce soir avec mon fusil... + +28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres +de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais +bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre +à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu... +absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il +semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des +traces de _Lui_! + +J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est +imaginaire je suis déjà fou. + +3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi... +C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche... + +5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter +Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit, +intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces +temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi... + +Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou! + +7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit +dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien +elle est simple, terriblement simple... + +Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de +l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet +instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop +élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant +plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule, +soudain sauter dans l’air et s’envoler, _tous ensemble_, d’un seul +élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne +pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de +branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie +des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par +l’un d’eux mais _si aigu_ que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même +observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline +et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient +leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait +l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne +tombait pas sous mes sens... + +Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se +nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des +autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois +plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un +signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les +observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est _sentie_ par les +soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses +de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante +vibration dans les pierres de la cathédrale. + +Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre +solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que +notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la +présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne +discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne +voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je +ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des +couleurs invisibles... + +Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce +genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je +ne suis pas fou... + +La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est +s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont +peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré +jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?... +Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure +ou inférieure à la mienne... + +Je sens en _lui_ l’ennemi et, la prochaine fois, je ferai feu...» + + + + +LA CORDE BLONDE + + +Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes +allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann +Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte +sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La +boue était profonde. + +Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui +attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à +suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des +experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que +ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le +major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en +me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des +renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était +d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que, +nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des +articles intéressants... + +Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il +suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui +éclaboussaient le ciel blafard. + +S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question: + +«Croyez-vous aux fantômes?...» + +Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement. + +«Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il. + +--Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique +d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits +singuliers..., répondis-je prudemment. + +--Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les +journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de +notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne... +Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un +feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille +n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de +notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes... +Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La +guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas +si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce +ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une +lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités +stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers +le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui +quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la +maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très +irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit +dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se +mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes +françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer +longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu +l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps +dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser, +au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français +l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...» + +Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les +cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume +automnale, mais ils ne devaient pas le voir... + +Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement: + +«Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la +propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des +circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son +sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au +coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant +qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le +quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des +camarades en première ligne... Et tous _étranglés_... Il ne reste que le +feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés... + +--Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de +l’Angleterre, il y a parmi eux des _thugs_ qui sont d’étonnants +étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car +leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses +merveilles... + +--Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face +des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous +n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici... + +--Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous +qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons +notre marche, car il fait froid...» + +... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour +d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras +en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour +du cou... + +«Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt. + +Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort. + + * * * * * + +Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne +quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats... +La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les +hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus +contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état +épidémique... On sentait planer la mort... + +Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse +franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille +impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein +s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée +nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que +mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du +village. + +On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les +balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent +les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait +affaire à un danger précis, tangible, _humain_... + +Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait +sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine +de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière +lui... + +Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une +seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport... +Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la +porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels +étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher, +mort, _étranglé lui aussi!_... + +Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en +avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient +pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée... + +L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les +précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie +extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des +pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne +comportaient aucune trappe, aucun passage secret... + +Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement... + +Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son +ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules +paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent: + +«Plus que moi!... plus que moi!...» + +Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le +lendemain. + +Il m’interrompit: + +«Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière +journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc, +après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps +passera plus vite...» + + * * * * * + +Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me +prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui. + +La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales, +courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie +glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque +indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers +détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de +pluie quand on passait près d’eux. + +Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans +une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un +château... + +Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance +redescendre. + +Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré +tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure. + +Il m’accueillit avec une gratitude exubérante. + +«Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je +lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?» + +Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre +qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à +étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était +qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la +raison est un hideux spectacle... + +«D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette +eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne +risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi +impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en +bondissant debout. + +C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre. +Elle s’apaisa... + +«Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je +sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce +vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière +verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe... +et rien ne peut combattre son influence.» + +Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton +de sa voix reprit de l’assurance. + +«Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je +ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe... +Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment +regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette +délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne +regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais, +ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est _lui_, le père!... +Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura +pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne +me suivra point là-bas... + +--Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément +qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte. + +--J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!... + +--Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.» + +Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir +vite. + +L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé +par une torsion de bras, bâillonné... + +«Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux +dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait +attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes +exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué +dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie +délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma +vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha, +ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me +reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il +n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin..., +j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite +corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre +fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée... +C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh! +inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde +nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se +vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les +dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!» + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Le Clavecin hanté 9 + L’Élixir de longue vie 27 + Les Yeux 55 + En Euphorie 69 + La Fouille 77 + Les Évadés 91 + La Fenêtre barrée 103 + Les Factures 113 + Au Pont du Hibou 127 + Le Duel au cigare 139 + L’Adieu 151 + L’Orteil en moins 163 + L’Émotion de Mauricia 177 + La Chose d’épouvante 189 + La Corde blonde 207 + + + + +Imprimerie MAUCHAUSSAT + +16, Rue François Guibert, Paris (XVe) + + + + +ÉDITIONS PIERRE LAFITTE + +PARIS--90, Avenue des Champs-Élysées--PARIS + + + ANDRÉ CORTHIS + PETITES VIES DANS LA TOURMENTE + + ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française + SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE + + LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française + LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS + + MAURICE LEBLANC + L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS + + GASTON LEROUX + ROULETABILLE CHEZ KRUPP + + CHARLES LE GOFFIC + LE PIRATE DE L’ILE LERN + + ALBERT BOISSIÈRE + LE NEVEU DE L’ONCLE SAM + + CHRISTIANE AIMERY + PAS A PAS DANS LA NUIT + + ÉMILE MOREAU + LA NIÈCE DE BONAPARTE + + ÉDOUARD DE KEYSER + A L’OMBRE DU CARMEL + + ALEXANDRE LARISSON + BOUYSSOL LE MARIN + + JEAN BERTHEROY + LES VOIX DU FORUM + + JEAN WEBSTER + PAPA FAUCHEUX + + P.-LOUIS RIVIÈRE + POH DÈNG + + +IMP. DE MATTEIS--PARIS + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 *** |
