diff options
Diffstat (limited to '78418-0.txt')
| -rw-r--r-- | 78418-0.txt | 4863 |
1 files changed, 4863 insertions, 0 deletions
diff --git a/78418-0.txt b/78418-0.txt new file mode 100644 index 0000000..de5a3e5 --- /dev/null +++ b/78418-0.txt @@ -0,0 +1,4863 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 *** + + + + + LÉON WERTH + + LA MAISON BLANCHE + + _Préface d’OCTAVE MIRBEAU_ + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1913 + + Tous droits réservés. + + + + + IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + + _5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_. + + + E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + +PRÉFACE + + +Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le prendre par la main et à le +présenter comme on présente une jeune fille qui débute dans le monde. + +_La Maison Blanche_ est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis +longtemps présenté lui-même. + +Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que +nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança +comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres. +Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité +et l’accent de sa voix? + +Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur +d’enthousiasme qu’il a su provoquer. + +Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un +compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire +seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner. + +A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter +de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de +n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé +d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur +qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait +avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée +rouge qui fumait sur une affiche bleue. + +Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours +avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son +carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage; je pars +souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et +pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et +des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et +les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un +pauvre homme d’aujourd’hui... + +Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie +l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte!... Nous +savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre: fermes, +rudes, riches et généreux. + +Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin +d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous +faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas +vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge, +ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les +pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des +dents de fauves. + +On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur +l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité. +Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour +lui offrir du sucre. + +Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons +plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est +discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en +sentir la chaleur et la grave douceur. + +En voyage? Oui... voyage dans une chambre de _la Maison Blanche_, +voyage de découvertes dans la vie. + + OCTAVE MIRBEAU. + + + + +LA MAISON BLANCHE + + +Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon +de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour +elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la +magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient +voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en +chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En +contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la +souffrance physique. + +Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de +comique ou de joyeux. + +Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où +est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que +nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait +halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé +par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha +d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par +la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et +redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses +nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif +de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied +sectionné net par un crocodile. + +Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas. +Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais +n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne +pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune +joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est +indigne de la santé. + +Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de +mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce +n’est pas la mort, c’est la vie. + +J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous +acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie. + +Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés, +cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie. +Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux +sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère. +Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi? + +Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez +décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous +caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal +et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour +de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer +sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa +tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour +lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou +du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de +l’agonie. + +Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques. +Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et +de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais +elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie. +Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces +vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station. + +Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas +peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde +de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il +ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe, +le voyageur pense à la brousse tropicale. + +On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont +j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût? + +La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie +qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on +appelait autrefois de langueur. + +Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés. +Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La +maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je +ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un +nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles +et s’abandonne. + +Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde +comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne +connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux +n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les +malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise +et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude +santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour +sain et passager, ma maladie. + + + + +Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de +la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de +mon père était composée--pour le restaurant--de cochers et de quelques +filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel +de l’Avenir. Mais elle était--pour la limonade--beaucoup plus variée. En +ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs +ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les +lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir, +buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou +entre deux quarts, buvaient des vins blancs. + +Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs +sur une des tables de marbre. + +Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire +des femmes...» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le +matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en +revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On +sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps +à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait: + +--V’là le gamin. + +Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa +serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude. +S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se +penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc +qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de +l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail. +Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père +ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma +banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel +de l’Avenir qui m’envoyait au lit. + +Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà +font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes +d’ateliers. + +Deux ou trois fois par an, mon père disait: + +--Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les +enfants... + +Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus +belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le +faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et +rassemble ses joies. + +La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était +la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un +visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un +bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès +l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais +beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications. +Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais. +Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire +ses devoirs. + +Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue +beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique +paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre +les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une +perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais +qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les +boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre +des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas +chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des: + +--Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin. + +Ou des: + +--J’vas t’botter, gluant... + +Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une +rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile +de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la +bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne +ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent +qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant +son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un: + +--Ce n’est pas la place des enfants... + +Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne +protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot. + +Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut +une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée, +la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une +boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux +fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte: + +--Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te +démange... + +J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la +plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât. + +Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion. + +Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir +et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne +voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à +peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa +chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon +dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu +d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres. + +Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle +pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on +prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle +l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien +des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que +pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que +madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était +dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge, +comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se +réfugiait dans le silence, comme une bête au repos. + +Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais +un visage de gamin palot. On me criait: «Va-t’en à l’école, mauvaise +graine...» Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache +que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en +elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au +premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais +le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le +bras: + +--Que tu es bête, il arrêtera bien. + +Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de +la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle +resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses +cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla +au trottoir d’une démarche molle... + +Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit: + +--Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg... + +Je lui répondis: + +--Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais pas osé le regarder... Tu +lui tournais le dos... + +A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et +changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en +correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et +belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui +racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble +des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire. + +Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique +de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue,--tout un quartier qui +tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg +d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui +fut: l’Université. + +Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était +le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa +mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite +Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de +l’avenue du Maine. + +Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme. +Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il +était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui +manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une +âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en +conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses +de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il +disait volontiers: «Je ne suis pas un héros de roman.» Il avait horreur +de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments +essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et +surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il +s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux +idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie +quotidienne d’une sensibilité décente. + +Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se +conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter +jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable +d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien +que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à +expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la +femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres +d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont +rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force +naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa +femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées. + +C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa +sœur clandestinement. + +Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que +mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire. +J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A +m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée +sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait +une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques. +Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine, +je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au +Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes +compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas +compris, qu’il était d’un autre monde. + +Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse. +Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son +neveu. Elle espérait en «mes succès». Déjà elle en était fière. N’ayant +pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait +ressembler à de la tendresse maternelle: elle me voyait descendant, à la +distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par +le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois +sortes d’enfants: ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations, +ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour +l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des +manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au +niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa +disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal +instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération +qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour +l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse, +comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser, +malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des +salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient +pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou +supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas. + +Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle, +jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis +et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y +avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de +vins en gros. + +Un jour que j’avais dit à ma tante: + +--Mon papa, il est aussi marchand de vins. + +Elle m’avait répondu sévèrement: + +--Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas... Mon père n’a +ni boutique, ni magasin... Il a des chais... tu entends... des chais... +Tu ne sais pas ce que c’est que des chais... Un chais n’est pas un +magasin... Un chais... c’est... des magasins... + +Je lui demandai: + +--Est-ce qu’il y a des chais à Paris?... + +Elle me répondit: + +--Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de +chais... + +Elle prononçait: chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande +ouverte. Elle me disait: «Tu n’as pas vu les chais», comme elle m’eût +dit: «Petit, tu n’as pas vu la mer». + +Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou +gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez +mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la +rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine, +employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je +retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient +la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison +de correction ou de préservation--ah! comme on les avait bien +préservées!--et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes, +elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche +du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines +insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les +traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès +qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de +Vanves. + +Henriette Godillet me disait souvent: + +--Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait quarante francs... + +Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la +fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon +père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante +Marguerite daigna assister. Mon père conclut: + +--Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu +m’aideras au comptoir. Moi... toi... et un garçon... on pourra +s’agrandir... + +Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite +me tint un long discours: + +--Tu seras professeur... Tu débuteras à 3.600. + +Ah non... Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans. + +Je lui ai répondu: + +--La barbe... + +Et beaucoup d’autres choses... que je détestais les femmes des +professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me +mariais, ma femme serait une femme de professeur... + +Ma tante me répondit: + +--Tu préfères te promener avec des filles... je t’ai vu... + +Elle avait un accent étonnant pour dire le mot: des filles..., un accent +de vieille actrice de tournée... + +Je lui répondis: + +--Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... J’aime les filles, moi... +Elles sont moins embêtantes que tes amies... + +Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de +généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles +valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui +devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face: + +--J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un +hangar... un sale hangar... Les chiffonniers ont des chais... + +Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant +élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps. +Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus +accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux +poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore +expérimenté la vie. + +Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec +Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de +me mettre avec elle. + +Je refusai. + +Elle insista: + +--Tu seras comme un coq en pâte... + +Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y +avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter. + +Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École +Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon +père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent: + +--Tu n’es bon qu’à servir au comptoir... + +Je ne servis pas au comptoir. + +En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la +Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux +de ses amies. + +Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et +sans domicile... + +Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une +place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les +fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le +français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de +dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante +francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à +l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié +ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se +grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues +étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un +espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner +sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait +conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous +internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les +colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères, +quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop +fort. + +L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons +et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en +jouaient jamais. + +Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois +que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en +étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves +ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris +que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens +de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter. + +Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la +police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les +maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des +garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que +la table n’eût pas été nettoyée: + +--Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière... + +Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux +grands qui fumaient au dortoir. + +Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me +loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant +Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la +gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et +par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le +couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à +quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine. + +Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux +sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de +pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième +jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième +jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont +désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour, +l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim, +la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps. +Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé +pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas +encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient +comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée +remplissait mon esprit: manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient +une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre, +comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en +moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble +qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice. + +Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre +Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la +même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai +pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir +trouvé son pain. + +Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place +à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à +Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à +pied. + +Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à +l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des +produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette +côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une +foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine, +nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui +d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier +gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une +assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût +fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le +redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma +main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait +naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la +côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des +coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y +avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de +l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas +plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de +l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à +l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le +dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment. + +Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin +du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a +pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit. + +Si pourtant j’étais vu? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy +arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour +de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier +refusant de porter plainte: Allez et ne péchez plus... + +Déclarons la guerre à la société... Oui... en volant une côtelette +panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu. + +Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché +jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de +cette côtelette. + +Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept +heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de +dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même, +opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question: +«Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim?» J’éprouve une certaine joie à +me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon +cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier? +Est-ce de bonne méthode? La méthode, tout est là... Nom de Dieu, que +j’ai faim!... Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la +rue, d’inanition? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres: +«Où habitez-vous?...» C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant +délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en +gros... Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère +des malheureux de Whitechapel?... Un personnage en habit noir descend +d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un +jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme? Ou suis-je à tout +jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte. +Larbin... + +Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un +bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim, +dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de +savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales. + +Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois +dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon +gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je +n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre +jours...! Je devrais pourtant m’être fait une certitude... Mes doigts +rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans +trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant +l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va «fermer». C’est un petit vieux +à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter +ma montre: + +--Oh, non... pas ces montres-là... On ne peut même pas les réparer... + +Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique, +piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion, +dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer. +Le petit vieux me dit: + +--Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je +pourrais... tout de même... vous prêter deux francs... Je vous la +rendrai quand vous aurez de l’argent... Mais sans bénéfices. + +Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent +sous peu?... Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble. + +Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi, +nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit: + +--Il y a de la misère partout... + +Deux francs!... Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre +dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous. +Je laisse les six sous au garçon. + +Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le +patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme +clients. + +Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant +d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle. + +J’ai vécu six mois. Comment? Est-ce qu’on se souvient? J’ai vendu un +pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange +duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les +chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers +jusqu’au matin. + +Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que «ça +n’allait pas très fort». Il m’a adressé au docteur Daguteau. + +--Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un +cœur d’or. + +Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il +n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu, +pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet. +C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux +paupières blettes, aux yeux jaunes. + +Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai +plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche, +dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans +les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les +journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les «à-côté» +de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le +Larousse. + +Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de +la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est +coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa +proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en +vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner, +son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il +portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers +éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il +pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du +matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser +subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette +passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins +ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt, +je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la +conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne. +Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps +en temps, il s’interrompait pour me dire: + +--Je suis très occupé... C’est effrayant... Plus une minute à moi... +Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me +change... cela me change... Ah! la médecine!... Et les clients!... + +Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas. + +Il me montra sa collection: une ignoble copie d’un primitif italien, +trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence +persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le +tableau dominait un canapé-pouf «de style oriental». Le docteur Daguteau +me parla de peinture: + +--Ma foi... l’impressionnisme... je ne suis pas hostile à +l’impressionnisme... Mais le dessin... le dessin avant tout... Les lois +du dessin sont imprescriptibles. + +Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à +une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit +pour la manger, il me dit: + +--Une situation... mais on vous trouvera ça... Ne vous inquiétez pas... +D’ailleurs la purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... au +quartier latin... Ah! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai +fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais je serais +millionnaire, mon cher ami... Vous m’entendez, mon cher ami... +D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour... Souffrir +de la faim ce n’est rien... Souffrir par une femme... voilà qui est +atroce... C’est pour ça que je me fous des ouvriers... et des pauvres... +Mais j’aime les artistes... Je suis un sentimental... moi... Et pourtant +j’ai été élevé à rude école... l’hôpital... Voilà qui vous +intéresserait, l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie... + +Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement +tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains +célèbres. + +--Un bon secrétariat... je vous trouverai un bon petit secrétariat... +Tenez... allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique +de rayons X à Montrouge... Il pourra peut-être vous utiliser pour des +recherches de bibliothèque... Revenez me voir demain... Si ça n’a pas +marché, je vous trouverai autre chose... Je vais réfléchir. + +Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses +yeux: + +--Voulez-vous me rendre un petit service?... me dit-il. + +Je balbutiai: + +--Je suis déjà votre obligé... + +Il me tendit une lettre. + +--Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander? Je ne puis sortir +aujourd’hui... Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en +voient l’adresse. C’est pour une dame... oui, pour une dame... Hé... mon +garçon... + +On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage +invisible. + +Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous. + +--C’est que... lui dis-je, c’est que... je n’ai pas de monnaie sur +moi... + +Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria: + +--Mais trop heureux de vous obliger... Vous plaisantez... Vous garderez +les treize sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule à ne pas +vous rétribuer... je connais la vie... moi... je connais la vie... + +Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler. + +Il eut peur. + +Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit; une +pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon +corps: «Je n’ai pas mangé...» J’avais assez de force dans mes bras pour +tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante +hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet +affront était mérité. + +Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou +d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule: + +--Pour me faire plaisir... pour me faire plaisir... Traitez-moi comme un +vieux camarade... je vous en prie... + + * * * * * + +Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je +manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de +bonnes raisons: «C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin... +Un autre que lui aurait pu me la donner.» + +Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me +proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un +mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur +à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet +encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon +attitude signifiait: «Mais cela n’a pas d’importance... cela n’a aucune +importance... Je n’étais venu que par acquit de conscience... pour me +distraire...» + +Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la +porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela: + +--Monsieur... Monsieur... + +C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre +bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et +frottés à la brosse à reluire. + +--Entrez... entrez... me dit-elle, avec un vif accent méridional. + +Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de +débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait +à des travaux de couture. + +Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de +l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit: + +--Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous ne pouvez pas faire le +travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes +amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus... une petite +brochure... pour distribuer dans la rue... Est-ce que vous sauriez faire +ça?... Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a... C’est une femme +sérieuse... Elle fait _l’hynoptisme_... si vous voulez... et le marc de +café pour les bonnes femmes... enfin tout... + +Je pris la carte de la somnambule. + + MADAME EKATERINODAR DE LIORKA + _Diplômée des sciences occultes. + La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie. + Marc de café. Magnétisme. Graphologie. + Passé. Présent. Avenir. + Consulte par correspondance._ + +Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour +elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la +science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la +destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses +clients les plus raisonnables conseils. + +A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia +le soin de rédiger les «corrigés» du baccalauréat. J’arrivais le matin à +huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le +ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait +rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur, +moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de +dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois +points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il +passait mon «corrigé» à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix +heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le +jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de +la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens. + +Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas. + +Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire +de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux +jours, huit jours, quelquefois quinze... Et chaque fois, il fallait +franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas +s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un +jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent. + +Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des +victimes, des grues, des escrocs,--ce qui m’était égal--des acteurs et +des hommes de lettres--ce qui me répugnait... + + + + +Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois +de vacances au bord de la mer. + +Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau +pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un +projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et +s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur +se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma +tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais +pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre. + +Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé +chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un +jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent +dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques +plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et +des morceaux de filet. + +Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je +dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me +réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je +n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine +d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits +chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages. +Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte +la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux +clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule +masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin +facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans +les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit, +elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas +amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait +plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une +réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment +profond à lui cacher. + +Je n’ai pas pris un de ces bains violents, où j’ai l’illusion de lutter +avec la mer, comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné sur la terrasse +de l’auberge, que la mer vient battre à marée haute et qui domine la +crique du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas regardé les troupeaux +de canards, que souvent un goéland accompagne, mais en tenant ses +distances, comme un lord égaré dans une caravane Cook. Je n’ai pas vu +sur la terrasse, à l’heure du dessert de tristes biscuits secs, la belle +Grecque, qui dîne avec un monsieur chauve en chandail blanc, allumer une +cigarette... sans me regarder. + +Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. Si la maladie vient pour de +bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy. +Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie +qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin +comme un vieux vêtement. + +Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce +que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les +journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de +moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que +les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût +cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et +puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La +complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais +pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de +lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le +patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent +les jeunes voyageuses dans les gares. + +Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol. +La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une +même sensation. + +Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté +directement à Paris, dans mon lit. + + * * * * * + +J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans +mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je «m’écoute». Je +me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri. +Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je +renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand +j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition +très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas +hésité une seconde. J’aurais répondu: J’accepte, j’accepte avec joie, +j’accepte pour vous et pour moi... Enfin j’aurais trouvé une formule +éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une +feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais +pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée, +puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il +m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre +que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans, +débute tous les deux ans sous un nom nouveau: + + «Mon cher ami, + + «Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant + j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit: je + dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la + Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai + des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la + main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est + Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi. + Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à _Comœdia_, il y a une + dizaine de jours: «Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le + goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en + remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur + texte, tous les auteurs latins et grecs.» D’ailleurs, reportez-vous au + numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une + traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque...? Quelque + chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... et le grand + Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai + toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces + jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous + voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je + compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits + dans le _Figaro_, le _Gil Blas_, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous + seul pourrez me rendre ce service: vous êtes un vrai ami et vous êtes + parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous + demanderai (oh! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à + faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait + montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue, + bucolique, Paul a chez lui l’_Encyclopédie universelle_) sont déjà, + par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques + mots sur la culture grecque et la culture française: le public sera + très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de + chambre... Voulez-vous que je vous les fasse porter?... Ou plutôt + venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez. + J’attends un pneumatique, je vous attends. + + «Mes mains dans les vôtres. + + «LINA MONTALINA. + + «P.-S.--Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros + actionnaire). Nous causerons de cela.» + +Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je +suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne. +Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade +pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et +je somnole. + +Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié +de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est +installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre +tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et, +en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je +marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et +je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal. +Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue. +J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en +station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop +mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne +font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de +l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop +compliqué. Je rentre chez moi. + +La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue, +m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal +vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est +impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu +des coliques _énéphrétiques_. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre: il +me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle +me dit aussi: + +--Je sais ce que c’est que les malades... Ce n’est pas moi qui +fatiguerais un malade à lui raconter des histoires... Les malades... ça +a besoin de calme. + +Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la +répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends +vaguement: + +--Le médecin avait dit de ne pas lui parler... La mère était une femme +sans instruction. A minuit, la petite fille était morte... + +Je ne suis pas ému... je ne suis même pas agacé... Il me semble que tout +ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma +femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas +l’instant où elle finit de parler. Je m’endors. + +Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie: +«Entrez». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle +croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la +maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents +de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les +mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la +nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait +du thé... La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de +biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire. +Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La +voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre +typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me fait +souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée. +Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me +caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis: + +--C’est délicieux d’être malade... + +Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle +n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait +repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie +apprivoisée et toute neuve. + +Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle +pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes. + +--C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle. + +Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de +sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité. + +--Vous n’avez pas d’amie? me demande-t-elle. + +Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur +immérité: + +--Non. + +--Et qui vous apporte à manger? + +Sur un ton de hautaine résignation, je réponds: + +--Ma femme de ménage. + +Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et +légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de +fées. + +Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la +théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une +table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu; toutes +ses pensées, pour le consoler. + +Très simplement, charitable et chaste, elle me dit: + +--Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous que je me déshabille... Cela +vous distraira... Voulez-vous?... + +Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la +chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps +complaisamment à mes regards. + +Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter +avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et +si madame Tangue entrait! Que penserait-elle? Elle dirait: «Ce n’est pas +étonnant qu’il soit malade.» Et si le docteur Lormont, auquel j’ai +écrit, frappait à la porte! Comment lui expliquer? Ou bien ne rien dire +et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des +yeux, une femme nue... + +Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec +moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain. +Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne +sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée: + + GERMAINE DOLABEL + 19, rue Linné. + +Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais +aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à +Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de +vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons +pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés +filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse. + +Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui +m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours. +Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de +l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai +39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel +d’otologie: mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral. + +Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je +comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde, +et je crois bien que c’est la plus belle de Paris. + +Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard +Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est +large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la +Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant +la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille +autres rues. On y passe entre des maisons; on y longe des boutiques et +on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier +tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la +Gaîté? + +Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est +dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq +étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme +les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la +rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur +du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse +s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et +d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres. +Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre, +devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent. +Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui +ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent. +Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur +travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue +et sans dégoût. + +Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent +vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de +linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un +charcutier. + +Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race +du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à +Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles. +La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village +de Paris, entre deux danses. + +C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays. +Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un +autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la +Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre +Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les +entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et +quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté +la rue. + +Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes. + +La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses +maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui +s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous +les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français) +émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de +Belleville sont durs. + +J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... ou je marche comme +endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue +dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur +dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois... + + * * * * * + +Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge, +un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu +des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des +médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier +est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a +des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des +policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des +vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux +courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service +militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus +travaillé «de tête». + +Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons +depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à +Saunière, il me répond: «Il faut consulter un médecin.» Mais depuis que +je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il +m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu +palper, les doigts attentifs, le regard lointain; jamais je ne l’ai +entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde: «Est-ce que je vous +fais mal?... Et là...? Là, ça ne fait pas mal...? Très bien...» + +Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons +l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis +en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que +nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le +monde. Je lui ai fait part de ce projet. + +Il est venu très simplement en brave homme. + +C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès +est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il +insiste: sans tarder... + +Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades +coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se +chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le +gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un +pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de +fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de +chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche +les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins +sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant +eux, avec égarement. + +Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme +pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une +politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends. +Lormont dit: + +--A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il? Les vacances ne sont pas +terminées... Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole... + +--Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière. + +La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans +une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement: je suis +aux portes de la mort. Je me répète ces mots: aux portes de la mort. Je +les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide, +avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet +ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi. +Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame +une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus +capable. Mais je fais la comparaison: c’est la vie qui est émouvante. +Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de +mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos! + +Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres +et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler +mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards +tombe sur une ligne d’écriture... Je le sais... + +Saunière revient au bout d’une heure: + +--J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... j’ai un taxi en bas... On +t’attend à la maison de santé. + +Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est +un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie +d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un +prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une +anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une +anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur +son sang-froid. + +--Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière. + +Il me répond: + +--Grouille-toi. + +Je me lève, je m’habille. + +Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les +escaliers, sur trois notes: + +--Du courage, monsieur... du courage! + + + + +J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité +souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et +qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée. +Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien, +mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle +d’opération. + +Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait +entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales +plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler +le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc +illimité. + +Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face +de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts +boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber +sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles: + +--Nous ferons l’impossible pour vous être agréable... + +Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant +ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des +saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme +sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste +gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher. + +Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de +mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque +menaçant, il lui dit: + +--Voyons, madame, voyons... Il faut vous calmer... nous avons fait notre +possible pour vous être agréable... + +Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé +par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis +deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé +sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son +médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on +ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure +derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la +nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le +couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir +d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le +nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il +marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule +électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix +gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon, +comme s’il eût dit sa prière: + +--Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte +Clotilde, les Capucines... + +Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse: + +--Les Capucines, sainte Clotilde... + +Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui +composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles +choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également +de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un +instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque. +C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui +supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie +circulaire. + +Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe. +A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles +sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de +quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade. + +Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand +elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on +demande un menu service: + +--Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse. + +La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris, +et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait +même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il +lui dit sur un ton très naturel: + +--Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse. + +Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le +pansement de la veille, le Russe lui dit: + +--Pas tout de suite... Pas si vite... Avant... + +Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque +matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux: + +--Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire?... Je n’en +trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents +francs par jour! + +La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur: + +--Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus... + +Il chercha le mot. + +--Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs. + +Le directeur était affolé: + +--Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être +agréable. + +Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée. + +Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara +satisfait. + + * * * * * + +Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux +et bondissant. + +Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une +cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord, +puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe +hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe, +l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le +chien saignant grognait. + +Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main: + +--Il m’a mordu... Il m’a mordu... + +Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus. + +La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse +russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se +servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un +wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes +d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand +elle lui en donnait l’ordre. + +Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter +son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la +maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le +voir. Puis elle se fit annoncer chez lui. + +Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna +qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans +trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle +d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans +regarder. + +--Ces chers petits enfants... disait-elle. + +On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique +nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières +qui le giflaient à tour de bras. Il riait: + +--Général bien... tout bien... + +Il pleurait: + +--Général mal... tout mal. + +Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait +tout à la fois: + +--Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie +maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc... + + + + +Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de +santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de +deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille +en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le +perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je +suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux +chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans +intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc +de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages +et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont +joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil. + +La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième +étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et +plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où +que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans +une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin, +et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M. +d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je +n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute +femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un +spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait +connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne +peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans +l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un +wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres +m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la +buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur +l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude +et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché +dans la rue. + +Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et +l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas +mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute +ma conscience à ceux de la vie. + +Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre. +J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront +pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette +certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur +costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches. +Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la +nuque, seyante comme une coiffe. + +Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion +le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet +accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes +musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de +création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre +combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du +bras et de l’épaule. + +Saunière est assis près du lit, près de mon lit. + +Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre. + +Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la +chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère. +Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à +l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face +du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf +l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en +bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un +voyageur installé dans son compartiment. + +L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse. +Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent +baignées. + +J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital +avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les +infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est +trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure. + + * * * * * + +Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits +de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir. +Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et +d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les +infirmières. + +Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première +histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y +a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me _livre_. +Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à +l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la +crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie, +pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance +l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un +petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à +l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il +revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne. + + * * * * * + +Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La +surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse +le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant +sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux +adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit, +pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux +de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un +œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés, +ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante +comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes +cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je +m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un +toupet mobile, qui se lève et s’affaisse. + +Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme +l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le +prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur. +J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour +atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis +et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris +d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet. + +Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un +si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie +comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri +marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace +sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont +que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les +instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et +le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les +instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les +vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté! +J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts +puants de cosmétique. + +Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui +s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire +détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il +est dans l’espace. + +Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur +tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps +quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les +chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent +confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses +mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le +chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur +déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient +passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils +sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine, +ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils +laissent partout--loin d’eux et près d’eux,--tous les meurtres +s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils +pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la +guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles, +comme il a voulu les pauvres. + +Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré. +Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui +n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le +chirurgien travaille tout à côté de la mort. + + * * * * * + +Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir, +comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil +s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de +la table articulée et des escabeaux. + +--N’ayez pas peur, me dit Gillot. + +Pourquoi donc aurais-je peur? + +Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici, +toutes les chances sont pour moi. + +J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien +voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste. +Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici? +Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté. +Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du +regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle +du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera... + +Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a +pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui +l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un +riz-pain-sel à côté d’un général victorieux. + +Je m’étends sur la table. + +--Respirez largement. + +Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du +chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement. +L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et +son buste à côté de moi. Mais je le vois _en hallucination_. Ce n’est +plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne +compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait +été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace +comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le +toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance. + +Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs +lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un +poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui +m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou +d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche +sur moi comme pour tarir une source? + +Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la +source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et +l’enferme. + +--Laissez-moi... + +Ah! m’en aller... loin, comme un chien se sauve... + +Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la +table. + +Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la +face, c’est la mort...» + + * * * * * + +Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de +son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon +front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui +demande: + +--Est-ce que vous allez encore me faire mal? + +--C’est fini... + +J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se +concilier la sympathie d’une grande personne. + +Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans +une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné +un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de +la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît +immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et +son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une +flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles +humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent +alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et +ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après +mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la +première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon. + +Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à +l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et +l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle +me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre +toutes les doléances de tous les malades. + +Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un +réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici +non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est +cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se +forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et +qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une +plante. + +L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à +l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le +wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne +s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant. +Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un +point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu, +emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps, +mais qui est moi-même. + +Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit. + + * * * * * + +Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau; il est tout à +côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage +vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en +bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher +l’eau, comme une flèche dans l’espace. + +Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer +dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je +lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans +comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une +couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière +saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et +Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout +petit enfant ou d’un jeune animal. + + + + +Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement +pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus +comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis +simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre. +Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je +suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière +est venue? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation +presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle +ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre, +je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans +une ambulance. Elle est déjà ma compagne. + +C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans +minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi +est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle +me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la +tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai +le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie +à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras +où je me blottis. + +Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune. +Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et +ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis +vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde +entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait +quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait +recommandé de ne pas parler. + +Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le +savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot +avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le +renseignât sur ma température et sur mon état. + +Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de +calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques +et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais +mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi +qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un +abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je +savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je +pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était +qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la +fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort. +Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et +tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus +denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour +s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne +s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et +le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage +puissant, avant un exercice difficile. + +J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue +à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque +et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon +propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait +pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me +paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager +jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler. + +Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre +divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la +blancheur de la chambre. + +Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre +et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort, +je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si +j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai +peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du +vent, ou de se jeter dans l’eau froide. + +Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement +de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle, +ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être +douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à +l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un +vent pesant, flétrit, assèche et contracte. + +J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle. +Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire +décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au +commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un +accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne +cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le +pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais +non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels +m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini +mathématique. Je connais l’infini biologique. + +La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle +résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se +passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque +s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans +trou et prétendre qu’il a vu quelque chose. + +Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les +entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma +mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son +fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est +possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On +croirait que vous n’en êtes pas absolument certains. + +Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de +notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils +vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour +ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston, +chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la +mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils +viendront en tube et en jaquette. + +Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de +ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis +avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens +timides qui restent dans un salon, sans oser se lever... + +Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour +intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on +étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle! + +La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de +respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme. +Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je +ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui +m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si +je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour +l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul, +quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras +l’abandonne? + +Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop +simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie, +un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme +un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton +cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi, +comme un honnête homme. + + + + +Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune +femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune +directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle +médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort +sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière, +je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son +jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou +comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de +l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au +long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse. +Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en +traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne +se penchent, pour lui porter sa traîne. + +L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes +saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris +de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe. +Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté +qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des +faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite +Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements; +comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il +s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule +image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que +nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et +des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi +que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images +successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et +qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles +inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un +musicien peut-être saurait exprimer cela. + +D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_, +son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout. +Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle +m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux +et volontaires, très doux, mais un peu secs. + +Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous +lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force +et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les +négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du +monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de +leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être +que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de +Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir +beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de +Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne +se sourit pas à elle-même. + + * * * * * + +Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun +regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au +lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement +immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt. +Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout +d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des +mouvements délicats et spéciaux. + +Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie +blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je +pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus +lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient +des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je +goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse +bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres +y veillent. + +Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le +premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur +soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi +les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina, +au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux +cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des +prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des +articles. + + * * * * * + +Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes. +Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble +de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est +tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses +l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie +sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi, +attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la +multiplication douloureuse des idées agitantes. + +La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la +fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est +d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste +immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence, +comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage +d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme +des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes. + +Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids, +augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une +chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma +chambre pour prendre ma température. + + + + +Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans +les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur +Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le +drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce +dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de +la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement +brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement +mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans +ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement +continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord +du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y +agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne +pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient +appuyer doucement ses deux mains sur les miennes. + +Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à +plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et +qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier. + +Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale +cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot +est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant +tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par +mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire, +est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants, +derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et +réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne +sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est +médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait +aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique +parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à +travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris. +Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne +serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de +génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine, +la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur +présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du +passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision +d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant +que si j’entrais dans une ville inconnue. + +Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma +souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la +sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet +humain... + + + + +L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu +dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je +recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même +tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée +dans la maison de santé. + +Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le +bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé, +les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités +grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se +propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et +s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles +étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans +mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je +ne sais quoi dans ma tête. + +Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du +travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille +marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée +que les ouvriers sortent pour aller déjeuner. + +La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un +autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne. +Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument +distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de +monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des +cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y +marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent. + +Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant +au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la +souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut +l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont +d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs +méditations et bonne tout au plus pour des goujats. + +La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et +variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique +poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle. +Et non pas un spectacle factice qu’on se crée. + +On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur +âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné. +Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un +rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une +gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel +équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le +plus tangible et le plus provocant. + +Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le +tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis +le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et +tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en +flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je +n’étais pas encore accoutumé. + +J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait +pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme +isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au +mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer +sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au +terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre. +Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la +niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il +recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et +chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une +piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se +distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la +tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font +le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne +maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier +arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait +comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à +chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son +aboiement rauque. + +La chaîne et le chien sont dans ma tête. + +Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête +un chien furieux ou un atelier de constructions navales. + +Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la +fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes +mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me +trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se +rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec +autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux +bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se +ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans +l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements +saccadés de son dos. + +Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de +calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un +cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse +être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On +sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage +éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans +l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même +qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne +décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où +elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui +rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend +possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise +dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes. +Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir, +ou plutôt nous lui devenons consentants. + +Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux +devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela +n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui +qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte +d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle. + +Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été +frappé de mille coups par tout le corps. + +Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la +tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers +des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique. +Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé +s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de +poussière qui flotte. + + * * * * * + +Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des +conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et +qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique +tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une +bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi +cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et +précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent. + +Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection, +je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où +j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée +par la morphine. + +Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans +la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un +peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme +un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire +navré pinçait les coins de sa bouche. + +Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté +immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se +répandrait en moi. + +--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé. + +Je répondis: + +--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais +évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête +malade qui ne veut pas tromper son monde. + + + + +Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers +maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à +avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de +sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis +plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter +une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un +visiteur redoutable. + +Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant, +procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je +reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans +doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à +l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de +nos rêves que l’on n’entend pas marcher. + +Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances +l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes +en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre, +s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait +deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir +de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là, +il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions. + +Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me +jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme +s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses +mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier, +qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape +rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne +deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce. + +Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle +s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce +ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et +danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et +parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à +coups de talon. + +Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une +douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à +des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un +être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la +chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte +plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui. + +Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme +si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du +ciel tout droit sur mon lit... + +Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas +un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me +regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand +je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec +l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les +gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut +pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du +quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par +métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup +de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire +qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le +mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de +voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance. +J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton +détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.» + +La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur +m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite. + +Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main +étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon +visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais +davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour +sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une +mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté +de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice. + +Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette +caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une +mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y +a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait +notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats +épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir +d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes +inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur +pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et +d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et +s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu +raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche, +anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans +aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi. + +Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres +aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que +cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table. +La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur +de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que +nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour +avoir les mains propres. + +Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se +cramponne à une épave. + +Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle +Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je +suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui +prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me +sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel +il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à +bord. + +Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me +réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de +sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près +d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière +qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un +objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient +pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute +différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans +le lit de la chambre nº 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si +je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes +questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma +souffrance augmente. + +Je lui demande: + +--Pourquoi êtes-vous si gentille? + +Elle sourit comme si elle ne comprenait pas. + +--Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal...? + +--Quelle question! + +--Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet +étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et +ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu +plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut +bien vous faire? + +Elle me répond très doucement: + +--Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre. + +On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en +quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en +va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme +quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît +atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles. + +Quelle paix! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des +lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec +obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée +de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le +demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre +et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me +souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante. +Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin, +quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout +de son guidon; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les +yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou +bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une +inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce +fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir +de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine. +C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un +vivant compagnon, mon grand voisin d’en face. + +Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche +et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre +dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux +que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec +bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures... +elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le +plus bas. Elles sont vivantes. + +Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps; c’est +la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise, +qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne. + +Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins +carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner: +café au lait et deux tartines. + +Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus +triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le +matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la +visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette +d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse +libre. + +Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments. + +L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle +Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner +nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde, +d’aller dans leur chambre. + +Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait +quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la +cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se +balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises. + +Cinq heures: après le départ des visites, c’est une rentrée dans les +limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle +Carneran passent, pour prendre la température du soir. + +Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à +huit heures, ce n’est pas une heure; ce n’est pas encore la nuit. C’est +la servante emportant la vaisselle. + +Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit. + + + + +C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces +fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les +projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien +tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers +maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle +Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir +au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une +nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un +moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un +creux du lit et dit: «A nous deux.» Il est semblable à ces charretiers +brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de +n’être pas vus. + +Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je +le lui demanderai. + +De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la +souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule. +Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui +s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se +débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la +souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la +façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude +qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de +l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la +civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un +sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle +d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine, +n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le +sentiment d’une loi. + +C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets +une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma +douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de +tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart. + +L’infirmière de nuit, la «veilleuse», c’est mademoiselle Sirvaine, qui +me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends. +Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et +dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi, +une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu: la +nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La +solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une +barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui +tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte +des êtres et des formes. + +Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition +blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute +blanche. + +Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une +inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle +aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle +musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine +libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité, +n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition +d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison, +dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le +mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et +silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement +presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais +impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de +montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux +qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans +proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas; et quand ils se +posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile, +ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente... + +Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la +boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine. + +Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la +remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi. + +--C’est gentil de me faire bonne mesure... + +--C’est la dose qui m’a été indiquée... + +Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate +de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser, +quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant +le silence... C’est un brusque silence de la douleur. + +Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une +sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans +effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent, +aucune inquiétude à ceux qui suivront. + +Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas +briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est +pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un +monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un +autre monde. + +L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu +aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale. +L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis +protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de +m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme +désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et +voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de +bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de +l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste +une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je +jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre, +je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps. + +Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à +moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui +apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est +qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils +tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit +d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le +dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la +route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant +d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la +morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous... + +Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un +fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais +non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque +qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette +impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais +obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces +pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme +unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les +oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont +exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles +viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et +elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit +possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me +quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette +angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un +ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et, +si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à +contenter mon corps. + +Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en +bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure +jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à +la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,--le premier bruit depuis +la veille,--que font les berthes entrechoquées dans une voiture de +laitier. + +Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient +prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en +a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat, +encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus +grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable. + +Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient, +regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon +bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit +au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de +température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas +trop fatiguée. + +Elle me répond: + +--Mais non. + +Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas +venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans +l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble +glisser de la chambre au corridor. + + + + +Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède, +me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et, +pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord +du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même, +prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache. + +Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide. +Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et +le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le +seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller +jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le +lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance +les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en +rejets égaux des deux côtés du matelas. + +A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas, +à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la +toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle +affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle +s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait +si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité. + +Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout +naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que +les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté +que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve +naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui +n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse +envers les autres. + +Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase +se perd en une hésitation un peu tremblante. + +De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel, +éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre, +sensible et tendu comme un visage inquiet. + +Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne +sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il +fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître. + +--Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je. + +Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se +connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un +hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous +échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les +plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de +feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect +de jugements équitables. + +--La campagne, mais loin... pas les environs de Paris. + +--L’automobile... l’air qui vous fouette le visage. + +Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient +au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa +bouche, ayant souri, redevient grave. + + * * * * * + +La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au +lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou +la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras +appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent +en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou +une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à +pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de +leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la +nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles +glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher. +Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au +bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles +allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la +peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés, +et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais +Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une +brèche. Il entre en vainqueur. + +--Bonjour, mon ami. + +Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois +qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de +guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les +fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis +longtemps sans air. + +--Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il. + +Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui, +s’ajoute une idée, simple et claire comme une image: + +Il m’a sauvé la vie... + +Cet homme m’a sauvé la vie. + +Il y a un homme qui m’a sauvé la vie. + +Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai +désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis +devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le +coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances +revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une +pareille force je me souviendrai de son visage. + +Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un +ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent. +Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais +confiée... + +--Au revoir, mon ami... + +Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres +à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami. + + * * * * * + +Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle +me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle +semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son +enfant à une étrangère. + +--Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne +plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de +suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez +détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce +sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à +leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai +souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus +haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du +tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant, +c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous +sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances, +de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux +qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de +sales cabots. + +Elle sourit et me répond: + +--Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades... + +--Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades... + +--Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades. + +--Vous avez une excuse... elle est guérie. + +--Pas du tout... elle va mourir. + +Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle +use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres +infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la +religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était +mort à la guerre ou avait épousé une Américaine... + + + + +Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon lit était en face de la +fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans +lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près +de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages +cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une +écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des +compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les +somnambules extra-lucides, le directeur de la _Vie industrielle et +artistique_ sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je +suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je +n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée. +De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la +clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut +un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les +romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole +de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers, +les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile. + +Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages. + +Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec +le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le +silence de la chambre. + +Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et +qui se prolonge. + +Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et +huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le +chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la +nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui +apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le +silence, jaillissante ou timide. + +De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je +demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom +jusqu’au soir suffit à m’occuper. + + * * * * * + +L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la +veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme +si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au +centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les +_Mille et une Nuits_, une maison toute blanche dans la nuit grise ou +bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en +blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap +sur un buisson. + +Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui +où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant. + +Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci? + +Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune +chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous +les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont +d’un noir mat, opaque, sans reflets. + +Elle me fait ma piqûre. + +A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide +et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont +un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de +l’insomnie. + +Elle laisse la porte entr’ouverte. + +Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle +se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude. + +--J’ai peur, la nuit, quelquefois... me dit-elle. + +Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de +la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au +quatrième étage dans leurs chambres. + +--Peur de quoi?... + +--Peur de rien... Si, l’année dernière... dans la chambre où vous +êtes... il y avait un vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la +nuit... Il rongeait une croûte de pain... il buvait une topette de +rhum... on aurait dit un singe... Il voulait à boire... toujours... +C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... Un jour je l’ai +trouvé buvant son urine... et toujours une croûte de pain à la main ou +la rongeant... Et il riait... et il s’agitait quand j’entrais... + +--Est-ce que je vous fais peur comme lui? + +Mademoiselle Tonacci rit, rassurée. + + * * * * * + +Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et +prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis +qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé, +un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi +est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où +je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme. + +La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je +l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux +pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un +sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel +écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette +personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans +le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche! + +Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas +d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est +blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses +cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont +bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu +impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur; ils +sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais +mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient +droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère. +Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure +et raffermit, d’un regard sans reproche. + +Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde +tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins +mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains +ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque +raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les +oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne +un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue +par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du +lit, je sens sur moi la protection de ce regard. + +Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note +imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine +présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand +de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai +reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que +j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce +métier qui les isole; quand je me suis donné cette joie de dégager du +blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe +électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables, +ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le +blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis +l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa +vie et leur vie, leur vie à chacune. + +Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude. + +Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette +nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise +tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour +nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous +semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de +mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait +désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un +dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de +souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade, +comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que +mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste +d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante, +comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces. +Comment expliquer cela? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle +pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et +parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un +oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui +donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se +débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le +pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une +parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement +le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant. +Mais mademoiselle Veuillet semble dire: «Voici un pot de citronnade. Je +n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis +prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si +je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai, +comme s’il t’était, de toujours, destiné.» Et ses mouvements, nets et +doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle +Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la +bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander: déplacer mon +oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la +citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si +minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement, +qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé. +Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade. + +Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées, +se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils +n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur +dévouement. Ils font leur tâche. + +Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous? Pourquoi? + +Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a +dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas +tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui +faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des +lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une +allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement; ce +n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à +pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne +qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me +parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine. + + * * * * * + +A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine. +Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de +mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des +doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus +parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu, +comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant +ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose, +est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité +corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une +bonne tisane chaude; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes, +mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non +localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité. +Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la +morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs +distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est +fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au +nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans +atteindre à la souple et facile flottaison. + + + + +Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de +la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du +chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont +l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd, +annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un +orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine +préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur +désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme +est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du +dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa +chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au +fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis +plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des +moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle +Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une +remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole. +Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma +piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir +et qui va se dresser près de mon lit. + +Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est +entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue +m’éveille de ma torpeur. + +A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres +sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages +crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des +anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des +tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre +de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un +corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle +Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des +pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec +attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle +Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire, +le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un +même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une +journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent +et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est +cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont +de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes! Et +cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en +arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor +n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de +courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut +sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser, +n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la +surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe +sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à +moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude; +jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le +luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve? Mademoiselle +Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images +enfantines, la sultane des _Mille et une Nuits_. Je ne suis plus un +fiévreux dans un lit; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je +suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle +qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de +sa beauté. + +Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à +mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la +quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la +servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement. + +Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose +cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit: «Si je sonne, +qui viendra? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor?» + + * * * * * + +Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien +dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même +pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est +mademoiselle Laudor qui veille... Et je veux la voir encore. D’ailleurs, +je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte. + +Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant +un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas +juste. + +Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre. +Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il +faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive? +Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont +de l’expérience. + +--Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en +arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que +stagiaire... + +Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en +m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air +entendu que prennent souvent les gardes-malades: «J’ai l’air tout +simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur +cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis +là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait +accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes +mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité +aussi que vous ne connaissez pas. + +--Vous souffrez toujours beaucoup? me demande mademoiselle Laudor, prête +à quitter la chambre. + +--En ce moment, pas du tout... + +Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui +dis: + +--Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure... + +Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai +que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre. +Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je +suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour +le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il +me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse. + +J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi +apaiser ma conscience et justifier la piqûre. + + * * * * * + +Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte +métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une +aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les +injections intramusculaires. + +Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur +extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande +laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la +grande aiguille? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus +son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre +a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se +réfugie dans son sourire. + +Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants. +Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les +soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de +perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un +malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller +un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse +une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres. + +Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas +passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne +comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita +Laudor entre la petite et la grande aiguille. + +Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au +chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il +faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains +puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses +doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles. +C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand +transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau +vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit. + +Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris +la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle +sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle. + + * * * * * + +La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par +hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la +seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita +Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à +une clôture. + +Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière. +Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas +à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas +les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal +intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile +devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte: + +--C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane... + +Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à +réconforter mademoiselle Laudor. + +--Vous avez le courage de rire?... me dit-elle. + +Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce +dans ma peau. + +--Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la +douleur de celle-ci. + +Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour +établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit +l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour +lui rendre un peu de joie et de tranquillité. + +Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et +mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la +seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de +ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi +la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque. + + * * * * * + +Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite +montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme +réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle +compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont +le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre. +Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à +sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air +sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau +burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié +notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage +est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner +deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe +acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le +trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble +se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier, +l’ancre une fois levée. + +Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de +son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la +fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison +blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est +plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la +vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte +stagiaire. + + + + +Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas +exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon +corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions, +leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le +lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une +impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en +ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble +une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout +mouvement qui la modifierait serait un sacrilège. + +Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis, +auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais +l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la +maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde +aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites. +Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place, +comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais +ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte, +je venais de les fabriquer. + +Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses +pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le +sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage. +Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la +précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse +à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les +personnes que j’ai vues dans la journée. + +J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et +blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt +prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent +palpables au ras des murs, à la limite du plafond. + +Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la +détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison +médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et +j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme +je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est +alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude. + +Dans une légère torpeur, mon esprit s’abandonne. Il se laisse aller +doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige. +L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi +comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une +falaise, la mer. + +Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle +va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce +n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une +personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce +n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi +silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme +les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon +consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible +résistance, pour qu’elle disparaisse. + +Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le +lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront +nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension +délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure, +et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont +échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas +là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route +qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les +paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant +soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce +voisine. + +C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est +l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au +théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles +messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent +avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma +voix est plus ferme et la sienne plus douce. + +--Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que +j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un +malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous +connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus +secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez +découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les +ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un +abominable voleur. + +Je me fais à moi-même les plus cruels reproches. + +J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les +pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de +pudeur. + +Quelles sont ces pensées?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il +me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on +n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient. + +--Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes +une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le +moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je +vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant +et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai +même plus le malade à vos soins confié, je serais le «partant» de la +chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de +pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il +ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon +complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je +vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien +vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune +fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on +répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on +ne saurait distinguer. «Car nous en voyons tant des malades! S’il +fallait faire attention!...» Je partirai... + +Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita +Laudor: + +--Quel besoin avez-vous de partir?... + +Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et +d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un +consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal. + +--Quel besoin avez-vous de partir? + +Cela veut dire: Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici? +Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous +écoute favorablement? + +--Quel besoin avez-vous de partir...? Elle était là et elle n’était pas +là. + + * * * * * + +Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit +de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes, +et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la +table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même. +Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable. + +Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un +globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque +délimité, autour duquel _le ciel_ d’octobre est sage. L’air entre dans +la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées. + +--Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et +souple, aussi beau, aussi «visible» qu’un balancement des hanches. + +Et elle sort, comme si de rien n’était. + +A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade. + +Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette. + +Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais +avant de franchir la porte, elle me dit: + +--C’est toujours les mêmes qui sonnent. + +Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent +pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse +pour qu’elle déplace leurs oreillers. + +Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai +réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour +voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle +sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente +délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la +pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte +métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor--hasard +ou maladresse--me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais +obtenu un rendez-vous. + + * * * * * + +Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour +mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte +de l’eau pour ma toilette. Nous causons. + +Par la fenêtre, elle me montre la cour nette: + +--On y ferait un beau tennis. + +Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains. + +Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans +et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde +remue. Oh! comme on remue!... + +Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme +elle aimerait être étendue tout le jour! + +Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière? + +Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui, +elle me répond: + +--On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est +_indéfinissable_... + +Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son +bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant +jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse +laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son +bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines +arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure, +le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme +les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un +accordéon fait danser. Et son sourire hésite... + +Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne +puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me +parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à +son voisin. Où donc est sa vie? En quel endroit du monde l’a-t-elle +laissée? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait +voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts. +Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant, +après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure +noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son +âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage +paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent +en déliquescence. + + * * * * * + +Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et +blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme +s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au +courage: + +--Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous +avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la +souffrance... + +Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements +seraient abominables. + +Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient +moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me +distraire. + +Que me lirait-elle, mon Dieu! + +Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime: + +--On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir... + + * * * * * + +Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante +russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir, +elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de +service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente +attention des gardes et des médecins. Oh! elle se comporterait très +convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine +crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un +tel spectacle. Pauvre jeune homme! Le corps droit, le bras seul mobile, +elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur +de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à +ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à +mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse. + +Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne +suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je +pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir...! + +Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que +j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me +ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps +animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre +à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la +lumière la fraîcheur de son sillon béant. + +Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais +des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle +raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son +service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant +qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa +vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion, +des parcelles. + +Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la +gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour +le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit: «Mon beau-frère...» +Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros +mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les +bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant +pas, bon mari. Il est dans les affaires. + +Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne. +Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et +sensible. + +Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels, +nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des +problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est +trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux +détournés. + +Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception. +«... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir +une grosse déception.» Amant ou fiancé? On ne peut deviner. On hésite. +La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras +sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et +les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une +propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause. + +Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles +sont innombrables ainsi. + +Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit +de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite, +ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête, +comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui +s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les +frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les +chantiers maritimes? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela +me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à +contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je +voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon +larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais: _han! han_, +comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle. +Ce _han! han_, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère +élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal. + +Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle +s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans +l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens +plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon +corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de +mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue +que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose +ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une +lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que +la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la +main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout, +contre mon lit, les yeux fixes. + +Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon +front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit. +Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je +tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement +de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main +entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées, +j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser? +Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux? + +Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va +vers la porte. + +Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à +mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient +véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La +sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses +fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et +ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai +désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais +comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui +ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne +l’avoir pas fait? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion +fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation? Pourquoi les +présentais-je comme une victoire sur moi-même? Je suis un sale individu. + +Il y a une heure, je pensais: Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou +qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don +merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est +qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles +espèrent plus haute. + +Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est +pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne +l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée +s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras, +aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un +pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable +d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran. + +Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne +fut pas une garde; elle fut une amie; elle ne fut pas dévouée; elle fut +aimante. Elle ne fut pas bonne; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre +ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme +une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même +pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle +Carneran, garde-malade. + +Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques. +J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai +bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur +vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On +dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi. + +Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et +la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas +choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est +pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur +belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus +profondément qu’une parure de vertus. + +Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour, +je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je +crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle +résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui +donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la +plains. Et je la hais de toute ma pitié. + +Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je +séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu +qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je +m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la +responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais +comment faire! Non... les revoir... c’est impossible. Ah! comme je +fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées!... + +Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je +vais partir, partir immédiatement... + +Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9. + + + + +La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont +l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez +maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de +leurs formes. Je ne me dis pas: Celui-là est un dromadaire, celui-là est +un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences +variables. + +Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin. +Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques +instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées. +Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles +de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris. +J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de +porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue, +le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des +mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus +étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle +vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables. + +Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient +composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des +écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des +éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout +d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que +sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte +devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir, +d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre +tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et +le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les +peintures chinoises, passe devant les arbres roses. + +Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où +on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui +commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le +front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des +semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui +va à son travail. + +Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts, +quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare +grinçante et cahotée. + +Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte +encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme +une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées +d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville +ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le +ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque +chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une +lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette +lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et +parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la +table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et +s’assemble, selon des liens mystérieux. + +Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue +jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en +contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi +elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais. + +Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à +coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a +plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se +glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de +ferme dans la chambre de plain-pied. + +Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé +d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées, +ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard, +dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes, +en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre. + +Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se +métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple +signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au +mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil. + +Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si +des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous +elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du +rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en +fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours +davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente +l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une +lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole. + +C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube +est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le +ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames +pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en +fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le +ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin, +après tant de splendeurs qui l’accouchèrent. + +Parfois aussi c’est le soleil qui semble vaincre l’aube. Le ciel +d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au +Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise +pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande +cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages +domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa +place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est +vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide. + + + + +Depuis des jours je me suis dit: «Il est possible que je meure.» Depuis +des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de +joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait +qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de +moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort +se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et +j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce +secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première +fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la +dignité dont il est investi. + +J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me +conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville, +bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère +qu’une promenade dominicale. + +J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le +regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la +vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme +en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur +ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace +blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous +l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M. +Bergson enveloppé de sa redingote. + +Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a +pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui +traîne les pieds sur le chemin de l’école. + +Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le +lire par transparence. Je lui demande: + +--Combien...? + +Elle me répond: + +--38... un peu au-dessus de 38. + +Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y +prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40. + +On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant +dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays. + +Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas +la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un +ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des +cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et +ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol. + +De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et +flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens +retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre. + +Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux +chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte +plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la +peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se +fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que +toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente +elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait +toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est +même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre +en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me +fait mal. + +Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là. +Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est +nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je _crois_ +en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit, +comme elle est en mon corps angoissante et convulsive! Je touche à de +telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir +par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps... + +Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle +Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures. +Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle +Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je +suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend +aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout +pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une +taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des +milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi +leurs couvertures. + +Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus +fragiles, les deux plus décentes, les deux plus _âme_, qui, parmi les +gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe +du destin. + +Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête +ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane. + +A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je +n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un +agonisant n’a pas besoin de lait. + +La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et +qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là. +La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque. + +A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me +fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre +comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire +qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La +morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le +mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache +le jour pour en faire la nuit un chien de garde. + +La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la +fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage +et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez. + +Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que +j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un +pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé +et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la +morphine. + +A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin. +Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des +contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi. + + * * * * * + +On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On +m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans +la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige +cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi +les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière. + +Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux +bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable +qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent +par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation +analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât +avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec +une noblesse hautaine que «ce serait bien la première fois...» + +Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et +qu’elle compose de merveilleux spectacles! C’est mademoiselle Crazannes +qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras, +dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor, +droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste +annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève +davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle +ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur +cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus +de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue +plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé, +qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel. + +La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor +cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement? Et la +poétesse ajoutera: «Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement.» + +Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes +vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait +pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins +dégoûtant que ta poésie ou que ton roman... + +L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un +lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il +n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement +vaut bien une présentation dans un salon. + + + + +Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison +Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et +huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est +neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est +après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la +Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et +demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore +que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre. +On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent +pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en +retard. + +Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre +soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce, +s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits +d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où +la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et +les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les +nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se +prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles +ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence. +Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme +un cri de crapaud, semble choir. + +Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de +bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui +glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on +ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il +parle. + +Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par +la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence +est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se +répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol. + +Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la +blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les +blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la +vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première +communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des +femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur +et sa puissance calme. + +Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon +lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le +bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas: «Voici un +breuvage divin.» Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit +pas: «Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera.» Elle frappe et +dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas: «Je t’apporte l’oubli +et la délivrance»; elle me fait une piqûre de morphine. + +Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi; je ne cherche plus à te +sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être +douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer +l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à +une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce +sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es +bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque +pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui +me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement +rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me +guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser +magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut +ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête +repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu +as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même +pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la +réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos. + +C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est +plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout. +Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte +densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux +entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs +avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport +avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol +aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation +d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel +plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en +flocons neigeux. + +Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un +philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande +attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre +de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la +piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit +fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux. + +Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un +Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme, +maladroit en ses paradis. + +Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la +piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines, +quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une +plume d’oiseau. + +Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité +corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un +amollissement. Il avait des «billes partout». Mais mon esprit ne +participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine +n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure +plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une +drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle +vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je «suis bien». Il ne +me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa +boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur +morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame, +qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que +la sensation du mariage riche. J’en ai assez. + +Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis +pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me +chatouille les jambes. + +Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la +morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita +Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis +elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des +symptômes agréables du début, moins--et pour cause--la suppression de la +douleur. Était-ce là le meilleur? Toujours est-il que, Lilita disparue, +je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le +corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une +grande dame! Peut-être... mais monotone. + +Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent: une immobilité +parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et +exceptionnelle. + +Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis +réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons +aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me +piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour +être poli avec la morphine. + +Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est +même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une +très vieille dame... + +Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs +journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements +dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau +cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette +souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux +personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre: +la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un +balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un +sergent de ville. + + * * * * * + +Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On +me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit +passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur. +J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre. +Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle +s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est +pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle +employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et +si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer +encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme: ou +bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis +dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser +souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du +monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations +fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma +piqûre, j’attends que la douleur s’en aille. + +Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux +qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte, +ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle +est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente +confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a +fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui, +jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet +instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la +tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents. +J’attendais. Mes mains étaient attentives; mes pieds étaient attentifs. +Tout mon corps était attentif. Ma _cœanesthésie_ était attentive. +J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur +disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle +feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse +morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les +fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête +en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin. +Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de +l’aventure...? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre +douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un +crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui +se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout +de tout, son éternel coup de pied au cul. + +Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de +parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon +expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé +à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé +n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un +flacon de parfum qu’on respire à son caprice. + +Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé. +J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai +pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit +à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une +chanson avant de s’endormir: «Racontez-moi une histoire». Et il m’a +redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais. + +Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour +la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans +une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec +souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se +mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié. + +Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie +me l’avoir révélée. + +La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit, +l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire +durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle. + +Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez +douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais +dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais +dans la rue! C’est fini. + + * * * * * + +Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie, +d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on +rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques. + +Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la +morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon +ami. Et que ferais-tu donc à ma place? Envoie-moi ta femme et je n’en +prendrai pas... + +Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je +vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré. + +J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a +fait de la morale: + +--Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu +ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance... + +Et il me propose... quoi...? De l’antipyrine. + +En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme... + +Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la +classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux +calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la +vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine. + +Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer +l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent. +L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui +raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir +de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se +noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux...? + +Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à +grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites. +Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine! J’accepte +le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie! La +drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en +meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au +mot parce qu’une nuit il aura dit: «Cela m’est égal d’en mourir, si +c’est ainsi qu’on en meurt». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la +suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur. + +Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre +de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut +surhumain: je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie +de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais +j’avais trop sommeil, je me suis rendormi. + +Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet +direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu +et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin +d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et +m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher +jusque dans mon lit. + +Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que +l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât +cette autre clarté d’une présence humaine. + + * * * * * + +L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la +suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de +monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison +Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles +écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce +d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont +jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les +blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens +vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les +autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un +vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie +avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes, +leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs +souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent +aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que +celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les +suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention +qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des +femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie +même y consentent. + +Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui +dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes +professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré +flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables. + +Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux +risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît. +J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et +même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur +d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés +par des religieuses: si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait +au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se +dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent +avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade +est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le +service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je +n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître. + + + + +Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je +me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un +ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est +le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en +vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et +les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les +yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges +d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont +troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes +officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges. + +Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville. +C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et +puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes, +qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche +passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise +rafraîchit un après-midi de juillet. + +J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me +soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec +précaution chacun de mes pas. «Un jeune malade à pas lents...» On eût +dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste +du couloir. + +Je lis sur les murs: + + 2e ÉTAGE + SILENCE + +Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de +fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux. + +Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je +suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider +à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je +m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les +pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme +un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue +le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les +chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans +larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues +sans voitures. + +Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les +bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne +se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements +d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher +du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas +d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des +princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon +fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul, +sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la +fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion. + +Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient +de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute +en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs +les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle +tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je +distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle, +d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux +qu’elle soit espérante et vaillante! Depuis quatre semaines, les +infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem +évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la +vie pour cadre. Ah! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne +suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant +sa citronnade. Ah! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers, +jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée! Et la vie, toute la vie! Mon Dieu, +que d’institutrices et d’employées des postes à sauver!... + +Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être +pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés +qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles +postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais +les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des +captives... Ah! les délivrer!... Je les préfère, de tout mon cœur, aux +filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs. + +Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération. +Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant +n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle +s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain. +Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle +tomba «comme un oiseau». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle +souriait à son père. + + * * * * * + +Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur +mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis +plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien. +Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque +admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu +la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les +murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir: +je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le +thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit. + +Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté, +éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile +par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou +sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le +mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les +rassemble. + +J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites +servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont +on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce +qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait +comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes +bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une +chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon +maladroit, entré par la fenêtre. + +Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une +fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante +et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance. + +Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes +paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier. + +Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent +les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des +doigts sales et déjà déformés, hélas! + +D’où viennent-elles? Où iront-elles? + +En quelle maison de bourgeois? En quel bordel à soldats? + +Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs. + +Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute +d’autre fonction que de me réveiller. + + * * * * * + +Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente +écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant: +Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About, +Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense +bien dans la maison. Je lis: _Examen critique de la Vie de Jésus de +Renan_, par l’abbé Freppel, _Progrès de l’âme dans la vie spirituelle_, +_Traité de l’Assurance sur la Vie_, _Les Outlaws du Missouri_, par +Gustave Aymard, _Le véritable Esprit de saint François de Sales_, par +l’abbé de Baudry. + +Admirable choix: ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se +documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit +libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent: _Les Outlaws +du Missouri_... + + * * * * * + +La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une +Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux +sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses +jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire +excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le +visage. C’est un petit singe agressif et charmant. + +Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma +table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit: + +--C’est oun livre...? De l’amour...? + +Elle me demande aussi: + +--Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a +fait plaisir...? + +Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou +ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin +qu’elle donne, elle semble s’y acharner. + +Elle est coquette et dévouée. + +Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place +trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du +silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui +s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit +toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion +qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a +devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un +grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie. + +--J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la +chance de voir le ciel, sans vous lever... + +La lune passe entre des nuages. + +--La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde... + +Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la +petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses +cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe. + +Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit: + +--C’est un quartier populaire... + +Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis +rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de +jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant +d’une fête, où elle eût été la plus belle. + +Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un +trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades. + +Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé +de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de +la morale: + +--Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient +fou... + +Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases: + +--On a le sang empoisonné... on devient fou. + +Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane. + +Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance +d’un jeune chien qui aboie: + +--On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la +morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir... +C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir... + +Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort. + + * * * * * + +Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long +couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les +chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier. +Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette +chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux +coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table: + + _16 octobre._ + + Numéro 4: deux centigrammes de morphine, si nécessaire. + + Numéro 6: bourdaine à neuf heures. + + Numéro 8: lui apporter: 1º sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf + heures; 2º le bon Dieu à 7 heures et quart. + + LA SURVEILLANTE... + +J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni: + +--Voulez-vous bien vous en aller? + +Elle me propose de la citronnade: + +--Ça vous fera dormir,... méchant... + +Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui +trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la +comprends. + +Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à +des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire +aux pots, l’armoire aux passoires. + +Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore +habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi, +après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une +blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les +murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les +murailles, en vol de moustique. + + * * * * * + +Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les +trois dans ma chambre. Simple hasard: la veilleuse du premier n’avait +plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à +injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je +leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte +avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma +chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent, +parce que ces idiots de malades sonnaient. + + * * * * * + +La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de +nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne +suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage +fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse +cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont +que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint, +comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne. + +Le nº 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la +sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie +de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros +homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il +porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant +brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans +les affaires... + +On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais +il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son +fauteuil de grosses larmes de veau. + +Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé +en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait. +Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de +sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue, +d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le +pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui +va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur +était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de +l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait +seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir +à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur +suspecte. + +--Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il?... lui demandait-elle. + +Mais lui ne répondait pas. Il gémissait. + +--Heu... heu... heu... + +Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête. + +--Où avez-vous mal?... lui demandait-elle... + +Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du +ton dont un noyé crie au secours: + +--Boire... boire... boire... + + * * * * * + +Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son +anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre, +qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son +thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On +lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe +la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à +la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit, +sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus. + + + + +Gillot ne s’occupe pas de mon oreille. + +--Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne +touche pas à la boîte d’allumettes. + +Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique +appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit +un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il +travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être +une machine compliquée qu’on répare. + +Un oculiste est venu aussi un matin. + +C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux +bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe +de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes +de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares. +On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de +petits gestes et une petite voix. + +--Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal?... + +J’ai quelque difficulté à préciser. + +Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais +promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie. + +--Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans +la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser... + +Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est +là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête... + +--Oui... oui... Ah... bien... bien... bien. + +Il palpe ma tête. + +--Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez +pas... vous ne savez pas localiser... + +Ah! je ne sais pas localiser. + +Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me +regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires. + +--Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas... +l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos +yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du +nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas?... De chaque +côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais +vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre +cerveau... Ça vous étonne... hein? Eh bien... il faut dix ans de +médecine pour comprendre ça... + +Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur. + + * * * * * + +Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le +temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il +opéra me disait un jour de lui: «Je n’ai jamais pu voir exactement quel +était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il +apparaît, il se manifeste; mais il ne voisine pas...» + +Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui +raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui +est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans +leurs examens. + +Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce +qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire +après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme +s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas +chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la +porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit, +comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis +comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la +croix d’honneur. + +J’ai toujours envie de lui dire: «Voici mes bras, mes jambes, et mon +ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les +donne». + +Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air +d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit: «Je viens pour le +piano...» Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison +de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde, +quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un +ouvrier qui viendrait pour une réparation. + +Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a +pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a +pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une +distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je +suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes +vitres m’oblige à fermer les yeux. + +Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements +d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où +appliquer leur force. + +Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que +des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le +plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui, +dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur +bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres. +Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les +journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de +la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure +plus à son amplitude, mais à sa qualité. + +Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette +gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un +jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement: «Il faut +être gai avec les malades.» + +Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte +d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui +montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef +l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je +voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le +sauver... + +Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit: + +--Il faut aller prendre l’air... + +Je ne suis plus de la Maison Blanche... + +Ces mots de Gillot ont brisé le lien... + +Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient. +Je suis ingrat. + +Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie, +sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur. + +Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit. +J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre +cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue. +J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne +songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de +Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération, +travaillera de son métier précis. + + * * * * * + +Est-il bien vrai que j’ai souffert? Elle avait raison l’infirmière aux +maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite +qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir. + +Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les +infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue +des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions +blanches. Je les connais comme des membres de ma famille. + +Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc. + +Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps +d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est +sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il +y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une +nausée. + +Comme la vie doit être difficile, hors du blanc. + +Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je +m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si +gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le +facteur puisse bien lire. + + GERMAINE DOLABEL + _19, rue Linné._ + +La lettre me revient deux jours après, avec la mention: + +«Partie sans laisser d’adresse.» + +Il faut recommencer à vivre hors du blanc. + + +E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 *** |
