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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***
+
+
+
+
+ LÉON WERTH
+
+ LA MAISON BLANCHE
+
+ _Préface d’OCTAVE MIRBEAU_
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1913
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+ _5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_.
+
+
+ E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
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+
+PRÉFACE
+
+
+Léon Werth... celui-là, je n’ai pas à le prendre par la main et à le
+présenter comme on présente une jeune fille qui débute dans le monde.
+
+_La Maison Blanche_ est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis
+longtemps présenté lui-même.
+
+Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que
+nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança
+comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres.
+Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité
+et l’accent de sa voix?
+
+Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur
+d’enthousiasme qu’il a su provoquer.
+
+Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un
+compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire
+seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner.
+
+A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter
+de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de
+n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé
+d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur
+qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait
+avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée
+rouge qui fumait sur une affiche bleue.
+
+Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours
+avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son
+carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage; je pars
+souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et
+pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et
+des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et
+les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un
+pauvre homme d’aujourd’hui...
+
+Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie
+l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte!... Nous
+savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre: fermes,
+rudes, riches et généreux.
+
+Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin
+d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous
+faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas
+vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge,
+ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les
+pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des
+dents de fauves.
+
+On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur
+l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité.
+Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour
+lui offrir du sucre.
+
+Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons
+plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est
+discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en
+sentir la chaleur et la grave douceur.
+
+En voyage? Oui... voyage dans une chambre de _la Maison Blanche_,
+voyage de découvertes dans la vie.
+
+ OCTAVE MIRBEAU.
+
+
+
+
+LA MAISON BLANCHE
+
+
+Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon
+de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour
+elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la
+magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient
+voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en
+chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En
+contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la
+souffrance physique.
+
+Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de
+comique ou de joyeux.
+
+Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où
+est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que
+nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait
+halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé
+par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha
+d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par
+la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et
+redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses
+nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif
+de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied
+sectionné net par un crocodile.
+
+Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas.
+Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais
+n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne
+pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune
+joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est
+indigne de la santé.
+
+Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de
+mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce
+n’est pas la mort, c’est la vie.
+
+J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous
+acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.
+
+Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés,
+cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie.
+Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux
+sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère.
+Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi?
+
+Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez
+décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous
+caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal
+et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour
+de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer
+sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa
+tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour
+lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou
+du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de
+l’agonie.
+
+Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques.
+Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et
+de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais
+elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie.
+Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces
+vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.
+
+Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas
+peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde
+de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il
+ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe,
+le voyageur pense à la brousse tropicale.
+
+On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont
+j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût?
+
+La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie
+qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on
+appelait autrefois de langueur.
+
+Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés.
+Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La
+maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je
+ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un
+nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles
+et s’abandonne.
+
+Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde
+comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne
+connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux
+n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les
+malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise
+et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude
+santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour
+sain et passager, ma maladie.
+
+
+
+
+Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de
+la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de
+mon père était composée--pour le restaurant--de cochers et de quelques
+filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel
+de l’Avenir. Mais elle était--pour la limonade--beaucoup plus variée. En
+ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs
+ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les
+lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir,
+buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou
+entre deux quarts, buvaient des vins blancs.
+
+Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs
+sur une des tables de marbre.
+
+Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire
+des femmes...» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le
+matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en
+revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On
+sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps
+à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait:
+
+--V’là le gamin.
+
+Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa
+serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude.
+S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se
+penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc
+qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de
+l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail.
+Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père
+ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma
+banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel
+de l’Avenir qui m’envoyait au lit.
+
+Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà
+font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes
+d’ateliers.
+
+Deux ou trois fois par an, mon père disait:
+
+--Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les
+enfants...
+
+Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus
+belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le
+faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et
+rassemble ses joies.
+
+La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était
+la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un
+visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un
+bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès
+l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais
+beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications.
+Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais.
+Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire
+ses devoirs.
+
+Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue
+beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique
+paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre
+les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une
+perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais
+qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les
+boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre
+des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas
+chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des:
+
+--Que j’t’y reprenne à rôder par là, galopin.
+
+Ou des:
+
+--J’vas t’botter, gluant...
+
+Et cela, pour avoir simplement arrêté le cours d’un ruisseau, dans une
+rue transversale, en assemblant quelques pavés ou en déplaçant la toile
+de sac que les balayeurs du matin laissent souvent au niveau de la
+bouche d’égout. Si je prenais part à un rassemblement, certes personne
+ne me chassait. Mais hors les cas de cheval abattu, il arrivait souvent
+qu’un vieux livreur à la moustache tombante ou qu’une ménagère portant
+son ventre comme un sac chargé, laissât tomber sur moi un:
+
+--Ce n’est pas la place des enfants...
+
+Je faisais semblant de ne pas entendre. Mais j’étais gêné. Timide, je ne
+protestais pas. Je ne répondais que bien rarement par un gros mot.
+
+Un jour, à la fête du Lion, une fille en cheveux, à moitié saoule, eut
+une crise nerveuse. Des agents, comme elle se roulait sur la chaussée,
+la prirent aux épaules, avec brutalité. La foule en cercle riait. Une
+boutiquière du quartier voulut m’emmener. Des gamins avaient les yeux
+fixés sur moi. Ce jour-là, je trouvai la riposte:
+
+--Hé, la petite mère, je t’empêche pas de te rouler aussi, si ça te
+démange...
+
+J’eus un gros succès. Mais je ne recommençai pas. J’avais, comme la
+plupart des enfants, un grand besoin qu’on m’approuvât.
+
+Henriette au contraire n’avait aucun souci de l’opinion.
+
+Son père était mort, comme elle avait six ans. Sa mère lavait au lavoir
+et faisait des ménages. C’était une femme travailleuse, mais qui ne
+voyait que le travail. Le travail fini, elle mangeait d’un appétit à
+peine distinct du sommeil. Je la vois encore assise lourdement sur sa
+chaise, tout au coin de la table, le pied de table creusant un sillon
+dans sa jupe. Je la regardais avec étonnement et aussi avec un peu
+d’effroi. A onze ans, je savais déjà comment mangent les pauvres.
+
+Très douce avec Henriette, jamais elle ne s’occupait d’elle. Elle
+pensait qu’une fillette va à l’école et que lorsqu’elle a treize ans, on
+prend quelques précautions pour qu’elle ne tourne pas mal. Elle
+l’embrassait, mais ne savait pas lui parler. Cette femme, dont j’ai bien
+des fois éprouvé la bonté, avait fini par ne plus trouver ses mots que
+pour parler au lavoir. Je ne comprenais pas alors qu’on pût dire que
+madame Godillet était bavarde. J’ai compris plus tard combien était
+dramatique la vie de cette femme qui bavardait en tapant son linge,
+comme un soldat crie en montant à l’assaut et qui, le reste du temps, se
+réfugiait dans le silence, comme une bête au repos.
+
+Henriette était libre. Elle sentait déjà sa force dans la rue. J’avais
+un visage de gamin palot. On me criait: «Va-t’en à l’école, mauvaise
+graine...» Je comprends maintenant qu’on redoutait en moi déjà l’apache
+que peut devenir le gamin des rues. Mais déjà les hommes prévoyaient en
+elle le plaisir que bientôt elle saurait leur donner. Elle s’avançait au
+premier rang des rassemblements avec une audace tranquille. Si je hâtais
+le pas pour traverser la rue devant un fiacre, elle me retenait par le
+bras:
+
+--Que tu es bête, il arrêtera bien.
+
+Je l’ai vue une fois se poser, immobile et souriante, en plein milieu de
+la chaussée, comme une voiture derrière elle arrivait au trot. Elle
+resta ainsi jusqu’au moment où les naseaux du cheval touchèrent ses
+cheveux. Et comme le cocher tirait brusquement sur les rênes, elle alla
+au trottoir d’une démarche molle...
+
+Je la grondai, je la suppliai de ne pas recommencer. Elle me dit:
+
+--Tu m’ennuies... va jouer au Luxembourg...
+
+Je lui répondis:
+
+--Tu as attendu le cheval... Mais tu n’aurais pas osé le regarder... Tu
+lui tournais le dos...
+
+A quatorze ans, Henriette quitta sa mère, alla au bal de la Fauvette et
+changea de quartier. Elle fut arrêtée par la police et envoyée en
+correction. Je ne la revis qu’à sa majorité. Elle vint à moi, ardente et
+belle. Elle se souvenait de nos promenades et des livres que je lui
+racontais. Elle se souvenait de tout, sauf que nous avions été ensemble
+des enfants. Henriette n’avait qu’une méprisable mémoire.
+
+Les premiers éléments de ma formation spirituelle furent cette boutique
+de marchand de vins et la rue. La rue et l’avenue,--tout un quartier qui
+tient à la fois du faubourg de misère et d’on ne sait quel faubourg
+d’idylle et de joie. Mais un autre élément s’y vint bientôt ajouter qui
+fut: l’Université.
+
+Mon oncle Villeroi était professeur de physique à la Sorbonne. Il était
+le frère de ma mère. Mais du jour où elle se maria jusqu’au jour de sa
+mort, il ne la vit jamais qu’à l’insu de ma tante. Ma tante Marguerite
+Villeroi avait exigé qu’il rompît toute relation avec les bistros de
+l’avenue du Maine.
+
+Mon oncle était très supérieur à l’homme remarquable ou au brave homme.
+Il pensait droit sur la vie et son caractère était ferme. De plus, il
+était, paraît-il, un physicien original. J’ai su plus tard qu’il ne lui
+manqua, pour atteindre à la grande célébrité, qu’un peu d’adresse et une
+âme moins dédaigneuse. Il négligea toujours de transformer en
+conclusions douteuses et claires les plus justes et les plus ingénieuses
+de ses expériences. Mais il était insensible aux détails de la vie. Il
+disait volontiers: «Je ne suis pas un héros de roman.» Il avait horreur
+de la fausse sentimentalité. Cela le conduisit à omettre des sentiments
+essentiels, sous prétexte qu’il ne faut pas les cultiver en esthète, et
+surtout à une véritable cécité morale, quand il jugeait ses proches. Il
+s’en remettait alors à l’usage et à la convention. Sa sensibilité aux
+idées était d’une richesse magnifique. Mais il se contentait pour la vie
+quotidienne d’une sensibilité décente.
+
+Il avait accepté une fois pour toutes, afin d’être tranquille et de se
+conformer à une règle, que sa femme fût sa femme. Incapable de lutter
+jour à jour, il avait préféré céder d’un coup et sur tout. Incapable
+d’un sentiment bas, il ignorait la bassesse des autres. Et je crois bien
+que ma tante Marguerite lui faisait peur. Cela est assez difficile à
+expliquer. Ce n’était pas de sa femme qu’il avait peur, c’était de la
+femme. Et non pas de la femme telle que la présentent des livres
+d’amour, mais telle qu’il la voyait, irrésistible en sa trivialité dont
+rien ne peut venir à bout. Mon oncle avait l’impression d’une force
+naturelle. Il ne songeait pas plus à lutter contre les sentiments de sa
+femme qu’il n’eût pensé à modifier le cours des marées.
+
+C’est ainsi que cet homme tendre et noble avait pu accepter de voir sa
+sœur clandestinement.
+
+Cependant, après la mort de ma mère, ma tante avait consenti à ce que
+mon oncle s’occupât de moi. J’étais un bon élève à l’école primaire.
+J’obtins une bourse au lycée. Mon oncle surveilla mes études. A
+m’expliquer le sens que recouvrait, à la façon d’une poussière modelée
+sur un objet, l’enseignement de mes livres ou de mes maîtres, il mettait
+une ardente patience. On me donnait au lycée des formules cabalistiques.
+Il avait du génie pour y substituer la vie. Plusieurs fois par semaine,
+je passais une heure dans son cabinet ou nous nous promenions au
+Luxembourg. Je redoutais toujours de rencontrer une de mes anciennes
+compagnes de la rue de la Gaîté. Je devinais que mon oncle n’aurait pas
+compris, qu’il était d’un autre monde.
+
+Ma tante m’accueillait avec indulgence, je ne dis pas avec tendresse.
+Elle avait fini par parler à tout propos et à n’importe qui de son
+neveu. Elle espérait en «mes succès». Déjà elle en était fière. N’ayant
+pas d’enfant, elle reportait sur moi tout ce qui chez elle pouvait
+ressembler à de la tendresse maternelle: elle me voyait descendant, à la
+distribution des prix, les marches de l’estrade, ayant été couronné par
+le préfet, le général ou le recteur. Il y avait pour ma tante trois
+sortes d’enfants: ceux qui ont des prix, ceux qui ont des nominations,
+ceux qui n’ont ni prix, ni nominations. Elle n’avait de respect que pour
+l’argent et pour l’Université. L’instinct des insectes a des
+manifestations qui semblent miraculeuses. L’ammophile pique sa proie au
+niveau de tel ganglion nerveux, en un point où elle reste à sa
+disposition, paralysée, mais vivante. Il fallait à ma tante un égal
+instinct pour concilier, sans qu’aucune en souffrît, la vénération
+qu’elle avait pour l’argent et la vénération qu’elle avait pour
+l’Université. Elle les portait ensemble avec une prodigieuse adresse,
+comme une ménagère porte deux œufs dans un panier, sans les casser,
+malgré les heurts inévitables. Son esprit tenait une juste balance des
+salaires. Les appointements gagnés hors du professorat ne comptaient
+pour elle que s’ils dépassaient le traitement des maîtres secondaires ou
+supérieurs. A égalité, ils ne comptaient pas.
+
+Boursier d’internat jusqu’à son entrée à l’École Normale, mon oncle,
+jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait connu de la vie que les jeudis
+et les dimanches. Nommé professeur dans une petite ville du Midi, il y
+avait épousé ma tante Marguerite, qui était la fille d’un marchand de
+vins en gros.
+
+Un jour que j’avais dit à ma tante:
+
+--Mon papa, il est aussi marchand de vins.
+
+Elle m’avait répondu sévèrement:
+
+--Les enfants doivent se taire, quand ils ne savent pas... Mon père n’a
+ni boutique, ni magasin... Il a des chais... tu entends... des chais...
+Tu ne sais pas ce que c’est que des chais... Un chais n’est pas un
+magasin... Un chais... c’est... des magasins...
+
+Je lui demandai:
+
+--Est-ce qu’il y a des chais à Paris?...
+
+Elle me répondit:
+
+--Non... A Bercy il y a bien des entrepôts, mais il n’y a pas de
+chais...
+
+Elle prononçait: chais, les deux lèvres en avant, la bouche grande
+ouverte. Elle me disait: «Tu n’as pas vu les chais», comme elle m’eût
+dit: «Petit, tu n’as pas vu la mer».
+
+Je fus jusqu’à la seconde un assez bon élève. Mais alors je fus perdu ou
+gagné par les cinémas et les bals. Le lycée, les visites assidues chez
+mon oncle m’avaient éloigné de mes compagnons et de mes compagnes de la
+rue. Je ne retrouvai pas mes compagnons qui tous, ouvriers d’usine,
+employés de bureau ou gouapes de quartier, s’étaient dispersés. Mais je
+retrouvai toutes mes compagnes. Bien peu travaillaient. Elles vivaient
+la plus glorieuse époque de leur existence, entre la sortie d’une maison
+de correction ou de préservation--ah! comme on les avait bien
+préservées!--et la noce de la femme adulte. Ni fillettes, ni femmes,
+elles avaient désappris tout ce qui de la vie n’était pas la recherche
+du pain quotidien et de la joie immédiate. Elles étaient les reines
+insolentes et magnifiques de l’avenue du Maine. Ceux même qui les
+traitaient en public d’apprenties-traînées tâchaient de les aborder, dès
+qu’elles avaient franchi le coin de la rue Vercingétorix ou de la rue de
+Vanves.
+
+Henriette Godillet me disait souvent:
+
+--Je fais ce que je veux... Hier, j’ai fait quarante francs...
+
+Deux années se passèrent ainsi. Mon application en classe diminua. A la
+fin de ma rhétorique, j’eus un bulletin détestable. Il y eut entre mon
+père et mon oncle une sorte de conseil de famille, auquel ma tante
+Marguerite daigna assister. Mon père conclut:
+
+--Tu travailleras pour être professeur ou tu prendras la serviette et tu
+m’aideras au comptoir. Moi... toi... et un garçon... on pourra
+s’agrandir...
+
+Je ne voulais être ni garçon de café, ni professeur. Ma tante Marguerite
+me tint un long discours:
+
+--Tu seras professeur... Tu débuteras à 3.600.
+
+Ah non... Elle me disait déjà ça quand j’avais neuf ans.
+
+Je lui ai répondu:
+
+--La barbe...
+
+Et beaucoup d’autres choses... que je détestais les femmes des
+professeurs, que je ne voulais pas être professeur, parce que si je me
+mariais, ma femme serait une femme de professeur...
+
+Ma tante me répondit:
+
+--Tu préfères te promener avec des filles... je t’ai vu...
+
+Elle avait un accent étonnant pour dire le mot: des filles..., un accent
+de vieille actrice de tournée...
+
+Je lui répondis:
+
+--Si tu m’as vu, c’est que tu m’espionnes... J’aime les filles, moi...
+Elles sont moins embêtantes que tes amies...
+
+Il y avait chez moi cet invincible besoin d’idéalisme et de
+généralisation qu’ont les jeunes gens. Je lui déclarai que les filles
+valaient mieux que les filles de marchands de vins. Et dans un cri qui
+devait rendre définitive notre rupture, je lui jetai à la face:
+
+--J’ai dix-sept ans. Je sais ce que c’est qu’un chais. C’est un
+hangar... un sale hangar... Les chiffonniers ont des chais...
+
+Cependant l’année de philosophie nous rapprocha. J’y fus un brillant
+élève. Et, aujourd’hui encore, je ne crois pas y avoir perdu mon temps.
+Ce qu’il y a de logique dans la spéculation philosophique la rend plus
+accessible aux jeunes gens que les œuvres littéraires. Les plus beaux
+poèmes n’ont qu’une valeur de sonorité pour qui n’a pas encore
+expérimenté la vie.
+
+Mais après il fallut choisir une carrière. Par malheur, ce fut avec
+Henriette Godillet que j’étudiai ce choix. Elle me proposa simplement de
+me mettre avec elle.
+
+Je refusai.
+
+Elle insista:
+
+--Tu seras comme un coq en pâte...
+
+Quand je pensais à la morale de ma tante, j’avais envie d’accepter. Il y
+avait dans celle de mon oncle de quoi me faire hésiter.
+
+Mais les vacances passées, comme je me refusais à préparer l’École
+Normale, ma tante réussit à me brouiller avec mon oncle et avec mon
+père. Et les derniers mots qu’elle me dit furent:
+
+--Tu n’es bon qu’à servir au comptoir...
+
+Je ne servis pas au comptoir.
+
+En deux jours, j’épuisai cinquante francs d’économies au bal de la
+Fauvette et dans une promenade à Clamart avec Henriette Godillet et deux
+de ses amies.
+
+Le troisième jour, je me trouvai dans Paris sans un sou dans ma poche et
+sans domicile...
+
+Par l’intermédiaire de l’agence de l’enseignement libre, je trouvai une
+place à l’Institution Victor Cousin, à Asnières. J’y exerçais les
+fonctions de maître d’études et j’y enseignais le latin, le grec, le
+français, l’histoire, la géographie et l’arithmétique. J’étais de
+dortoir un soir sur deux. J’étais nourri et logé et je touchais soixante
+francs d’appointements par mois, dont je devais verser un tiers à
+l’agence pendant les deux premiers mois. Le directeur, licencié
+ès-lettres, officier d’Académie, avait une belle barbe bouclée et se
+grisait. Quand il était saoul, il inspectait les classes. Mes collègues
+étaient trois vieillards résignés à tout, deux jeunes gens dont l’un
+espérait une place de comptable et dont l’autre attendait, pour donner
+sa démission, que sa maîtresse sortît de Saint-Lazare, où l’avait
+conduite le mépris des règlements sanitaires. Les élèves étaient tous
+internes. Quelques-uns avaient des parents, mais qui habitaient les
+colonies. Les autres avaient une mère, mais pas de père. Leurs mères,
+quand elles venaient les visiter au parloir, sentaient bon, mais trop
+fort.
+
+L’école possédait une fanfare, une sorte de fanfare muette. Des pistons
+et des trombones étaient exposés au parloir, mais les élèves n’en
+jouaient jamais.
+
+Je ne fus pas malheureux. Je gagnais ma vie. Il n’y avait pas six mois
+que j’avais chahuté mon dernier pion. La première fois que j’entrai en
+étude, j’en avais un peu de remords. L’expérience me l’ôta. Les élèves
+ne s’occupèrent pas plus de moi que je ne m’occupais d’eux. Je compris
+que c’étaient les pions qui avaient tort. S’ils n’étaient pas des chiens
+de garde, les enfants ne songeraient pas à les exciter.
+
+Les trois garçons de réfectoire et de dortoir se chargeaient de la
+police générale et de l’espionnage. Ils étaient tout-puissants. Les
+maîtres passaient. Eux restaient en place. J’ai entendu le chef des
+garçons dire au réfectoire à l’un des professeurs, qui se plaignait que
+la table n’eût pas été nettoyée:
+
+--Si tu continues, je te mettrai mon pied au derrière...
+
+Le troisième mois, je fus renvoyé, parce que je n’avais pas dénoncé deux
+grands qui fumaient au dortoir.
+
+Je louai un cabinet dans un hôtel meublé de la rue Lepic. J’aurais pu me
+loger dans le quartier de la Gaîté. Mais j’avais, en choisissant
+Montmartre, le sentiment d’un jeune provincial qui décide de tenter la
+gloire à Paris. Mon cabinet meublé recevait un peu d’air du couloir. Et
+par ce hasard, que l’un des carreaux de sa porte vitrée était brisé. Le
+couloir s’aérait lui-même sur une courette gluante, boyau commun à
+quatre immeubles. Je payai d’avance la location d’une quinzaine.
+
+Pendant huit jours, mes repas se composèrent alternativement de deux
+sous de pain et deux sous de cervelas, deux sous de pain et deux sous de
+pâté de foie, deux sous de pain et deux sous de frites. Le huitième
+jour, je n’avais plus un sou. J’attendis patiemment que vînt le neuvième
+jour. Il vint. J’avais faim. Les premiers tiraillements de la faim sont
+désagréables, tout simplement, mais à peine douloureux. Le premier jour,
+l’estomac est préoccupé. La faim reste localisée. Ce n’est pas la faim,
+la vraie faim, qui creuse tout dans un homme, l’esprit comme le corps.
+Le second jour, on pense à des repas possibles, comme un petit employé
+pense à ses vacances. A peine a-t-on quelques vertiges. On n’a pas
+encore le vertige. Le troisième jour, on est saoul. Mes jambes allaient
+comme des ailes. Je ne sentais pas le trottoir. Une seule pensée
+remplissait mon esprit: manger, manger n’importe quoi. L’aliment devient
+une chose merveilleuse. J’y pense comme un naufragé pense à la terre,
+comme une idée pèse dans le cerveau d’un fou. L’idée de l’aliment est en
+moi. L’idée seulement. Derrière le creux de ma poitrine, il me semble
+qu’il y a le vide, le vide comme on le contemple du haut d’un précipice.
+
+Je me présentai comme figurant au théâtre des Batignolles, au théâtre
+Moncey, au théâtre de Belleville et au théâtre des Gobelins. Dans la
+même journée. Il pleuvait. On n’avait pas besoin de figurant. Je n’allai
+pas au théâtre Montparnasse. On ne revient pas au village, avant d’avoir
+trouvé son pain.
+
+Je retournai à l’agence de l’enseignement libre. On m’indiqua une place
+à Bois-Colombes. C’était le quatrième jour sans pain. J’allai à
+Bois-Colombes à pied. La place venait d’être prise. Je revins à Paris, à
+pied.
+
+Avenue de Clichy, je rencontrai une côtelette panée. C’était à
+l’éventaire en gradins d’une grande épicerie, qui vendait aussi des
+produits de charcuterie. Dix ans ont passé. Je vois encore cette
+côtelette panée. Je la distinguai, comme on reconnaît un ami dans une
+foule. Je n’eus aucune envie des boîtes de thon ou de sardine,
+nourriture cachée à l’usage des gens qui peuvent attendre, et qui
+d’ailleurs s’étageaient en architecture déjà lointaine, au dernier
+gradin de l’éventaire. Mais la côtelette panée restait seule sur une
+assiette au second gradin. Elle eût été au premier gradin qu’il eût
+fallu pour la prendre le mouvement d’incliner mon corps et de le
+redresser. Mais elle était au second gradin, à la hauteur même de ma
+main pendante. L’acte de la saisir prolongeait et terminait
+naturellement le balancement distrait de mon bras droit. Je regardais la
+côtelette panée, comme un adolescent, en faction devant la porte des
+coulisses, contemple une actrice qui sort du théâtre. Devant moi, il n’y
+avait que la côtelette panée. Derrière moi, c’était les passants de
+l’avenue de Clichy, les passants anonymes, que l’affamé ne distingue pas
+plus qu’on ne distingue les gouttes d’eau d’un fleuve. A la porte de
+l’épicerie, à ma droite, un garçon sortit, accompagnant une cliente à
+l’étalage. Tous deux, manipulant déjà des victuailles, me tournaient le
+dos. Dans l’embrasure de la porte, personne. C’était le moment.
+
+Dans mon bras brusquement immobile et raidi, je sentais comme un dessin
+du mouvement à accomplir. Ainsi un paresseux, somnolant le matin, a
+pendant de longues minutes l’illusion de sauter à bas de son lit.
+
+Si pourtant j’étais vu? On me traînera au poste. L’avenue de Clichy
+arrêtera son double courant. Un tourbillon de passants se formera autour
+de moi. Scène odieuse, ou non moins odieuse la pitié de l’épicier
+refusant de porter plainte: Allez et ne péchez plus...
+
+Déclarons la guerre à la société... Oui... en volant une côtelette
+panée. C’est lui déclarer la guerre en s’avouant vaincu.
+
+Mes jambes sont vacillantes. Je n’ai pas pris la côtelette, j’ai marché
+jusqu’à la place Clichy, mais j’emporte en moi, à jamais, l’image de
+cette côtelette.
+
+Je rentre dans mon cabinet meublé et je m’étends sur mon lit, entre sept
+heures et huit heures et demie. La ville dîne. Quand la ville a fini de
+dîner, je sors, rempli d’une espérance immense. Je discute en moi-même,
+opposant les uns aux autres des arguments abstraits, cette question:
+«Est-il vrai qu’on ne meurt pas de faim?» J’éprouve une certaine joie à
+me prouver la liberté de mon esprit, en refusant de tenir compte de mon
+cas particulier. Mais a-t-on le droit de négliger un cas particulier?
+Est-ce de bonne méthode? La méthode, tout est là... Nom de Dieu, que
+j’ai faim!... Je passe devant le Moulin-Rouge. Et si je tombe dans la
+rue, d’inanition? Le sergent de ville, qui en a vu d’autres:
+«Où habitez-vous?...» C’est aussi odieux que d’être pris en flagrant
+délit de vol à l’étalage, ou que de subir la pitié de l’épicier en
+gros... Je pense aussi aux miséreux de Whitechapel... Suis-je le frère
+des malheureux de Whitechapel?... Un personnage en habit noir descend
+d’une automobile, accompagné d’une femme en toilette de bal. Serai-je un
+jour, après beaucoup de gloire, semblable à cet homme? Ou suis-je à tout
+jamais le frère des miséreux de Whitechapel. Le groom m’écarte.
+Larbin...
+
+Je me souviens que j’ai entendu un physiologiste affirmer, à la fin d’un
+bon dîner, qu’il faut trois semaines pour qu’un homme meure de faim,
+dans de bonnes conditions expérimentales. Toute la question est de
+savoir si je suis dans de bonnes conditions expérimentales.
+
+Je pense aussi aux pièces de cinquante centimes qui glissent parfois
+dans la doublure d’une poche. Je tâte toutes mes poches, celles de mon
+gilet où j’ai l’habitude de mettre mon argent, et les autres aussi où je
+n’en mets jamais. Les ai-je assez tâtées, mes poches, depuis ces quatre
+jours...! Je devrais pourtant m’être fait une certitude... Mes doigts
+rencontrent à nouveau ma montre d’acier qu’on m’a déjà refusée dans
+trois monts de piété. Boulevard des Batignolles, je passe devant
+l’étroite boutique d’un bijoutier. Il va «fermer». C’est un petit vieux
+à barbiche blanche. Il porte une blouse noire. Je lui propose d’acheter
+ma montre:
+
+--Oh, non... pas ces montres-là... On ne peut même pas les réparer...
+
+Je suis droit devant lui. Je sens mes jambes, comme un support unique,
+piqué au plancher de la boutique. Les montres et les bijoux d’occasion,
+dans la devanture, ont un balancement lent et régulier sous le bec Auer.
+Le petit vieux me dit:
+
+--Ça nous est défendu de prêter sur gage. Seulement, si vous voulez, je
+pourrais... tout de même... vous prêter deux francs... Je vous la
+rendrai quand vous aurez de l’argent... Mais sans bénéfices.
+
+Pourquoi ai-je eu la bassesse de lui dire que j’attendais de l’argent
+sous peu?... Ce n’est plus de faim, c’est de honte que je tremble.
+
+Mais les minutes suivantes furent plus belles. Le petit vieux et moi,
+nous échangeons des mots si simples, à mi-voix. Il me dit:
+
+--Il y a de la misère partout...
+
+Deux francs!... Un jeune homme ne sait pas gérer un capital. J’entre
+dans un restaurant, j’étudie la carte. Je mange pour trente-quatre sous.
+Je laisse les six sous au garçon.
+
+Je retourne à mon cabinet meublé, où je vomis. Et le lendemain, le
+patron me donne congé, parce qu’il ne veut pas de poivrots comme
+clients.
+
+Quand les agents me réveillent sur le banc où je dors, je fais semblant
+d’être un noctambule assoupi, qui s’est reposé en rentrant du Cercle.
+
+J’ai vécu six mois. Comment? Est-ce qu’on se souvient? J’ai vendu un
+pantalon, une paire de ciseaux. J’ai retrouvé un timbre neuf, en échange
+duquel un marchand m’a donné des marrons. J’ai surveillé aux Halles les
+chevaux des maraîchers, pour une soupe. J’ai déchargé des paniers
+jusqu’au matin.
+
+Un jour, j’ai rencontré un ami de lycée. Je lui ai avoué que «ça
+n’allait pas très fort». Il m’a adressé au docteur Daguteau.
+
+--Tu verras, il te tirera d’affaire. Il connaît tout Paris et c’est un
+cœur d’or.
+
+Je suis allé chez Daguteau. J’ai attendu une heure et demie, bien qu’il
+n’y eût pas de malades. Daguteau, ouvrant la porte de son cabinet, a eu,
+pour m’inviter à entrer, un geste de pédicure forain attirant son sujet.
+C’est un petit homme d’une cinquantaine d’années, gros et noir, aux
+paupières blettes, aux yeux jaunes.
+
+Je ne sais rien de Daguteau, sinon qu’il connaît tout Paris. Je saurai
+plus tard qu’il n’a pas de clients, qu’il a épousé une paysanne riche,
+dont la dot lui a permis de s’installer, qu’il a fait sa médecine dans
+les cafés du quartier latin et dans les tripots, et qu’il écrit dans les
+journaux quotidiens et dans les revues pharmaceutiques sur les «à-côté»
+de la médecine et même sur des sujets de médecine qu’il étudie dans le
+Larousse.
+
+Je n’étais pas assis que déjà il me protégeait. Il avait l’instinct de
+la protection comme le tigre est carnivore, comme le chien est
+coprophage. En me regardant, il avait l’air d’une bête qui renifle sa
+proie. Plus précisément, d’un chat qui joue avec une souris. Il n’en
+vint pas tout de suite à la protection. Il retarda, pour le raffiner,
+son plaisir. Tout d’abord, sans le regard de sadique jouissance qu’il
+portait tour à tour sur mes vêtements élimés et verdis, sur mes souliers
+éculés et béants, sur mon chapeau troué, j’aurais pu croire qu’il
+pensait à toute autre chose qu’à me protéger. Il me parla du
+matérialisme et du spiritualisme. Je fis tous mes efforts à poser
+subtilement les problèmes. Très sincèrement d’abord, subissant cette
+passion d’idéologie à laquelle les jeunes gens n’échappent pas. Moins
+ardemment ensuite, et seulement pour être indulgent à sa manie. Bientôt,
+je m’ennuyai comme à un examen et, si je ne détournai pas brutalement la
+conversation, ce fut pour n’avoir pas l’air d’un solliciteur indigne.
+Daguteau raisonnait comme un répétiteur de boîte à bachot. Et de temps
+en temps, il s’interrompait pour me dire:
+
+--Je suis très occupé... C’est effrayant... Plus une minute à moi...
+Mais je suis heureux, bien heureux de pouvoir causer avec vous. Cela me
+change... cela me change... Ah! la médecine!... Et les clients!...
+
+Déjà, je devinai qu’il n’en avait pas.
+
+Il me montra sa collection: une ignoble copie d’un primitif italien,
+trois ivoires chinois, un vieux poignard ciselé, une fausse faïence
+persane. Les bibelots étaient enfermés dans une vitrine dorée. Le
+tableau dominait un canapé-pouf «de style oriental». Le docteur Daguteau
+me parla de peinture:
+
+--Ma foi... l’impressionnisme... je ne suis pas hostile à
+l’impressionnisme... Mais le dessin... le dessin avant tout... Les lois
+du dessin sont imprescriptibles.
+
+Et tout d’un coup, comme un chat qui donne un dernier coup de patte à
+une souris qu’il a lentement tuée, la rejoint d’un bond et s’accroupit
+pour la manger, il me dit:
+
+--Une situation... mais on vous trouvera ça... Ne vous inquiétez pas...
+D’ailleurs la purée... ce n’est rien. J’ai connu ça... moi... au
+quartier latin... Ah! si j’avais autant de louis dans ma poche que j’ai
+fait de fois l’amour rue Monge et rue des Écoles... mais je serais
+millionnaire, mon cher ami... Vous m’entendez, mon cher ami...
+D’ailleurs, il n’y a de souffrance que la souffrance d’amour... Souffrir
+de la faim ce n’est rien... Souffrir par une femme... voilà qui est
+atroce... C’est pour ça que je me fous des ouvriers... et des pauvres...
+Mais j’aime les artistes... Je suis un sentimental... moi... Et pourtant
+j’ai été élevé à rude école... l’hôpital... Voilà qui vous
+intéresserait, l’hôpital... Voilà qui vous apprend la vie...
+
+Il m’énuméra plusieurs situations possibles. Il connaissait intimement
+tous les ministres, tous les directeurs de journaux, tous les écrivains
+célèbres.
+
+--Un bon secrétariat... je vous trouverai un bon petit secrétariat...
+Tenez... allez donc trouver de ma part mon ami Dalize. Il a une clinique
+de rayons X à Montrouge... Il pourra peut-être vous utiliser pour des
+recherches de bibliothèque... Revenez me voir demain... Si ça n’a pas
+marché, je vous trouverai autre chose... Je vais réfléchir.
+
+Je le remerciai. Comme je prenais congé, une lueur de joie traversa ses
+yeux:
+
+--Voulez-vous me rendre un petit service?... me dit-il.
+
+Je balbutiai:
+
+--Je suis déjà votre obligé...
+
+Il me tendit une lettre.
+
+--Voulez-vous la mettre à la poste et la recommander? Je ne puis sortir
+aujourd’hui... Et je ne veux pas que ma femme ou mon domestique en
+voient l’adresse. C’est pour une dame... oui, pour une dame... Hé... mon
+garçon...
+
+On eût dit qu’il plaisantait sur ses bonnes fortunes un personnage
+invisible.
+
+Je pris la lettre. Il me tendit une pièce de vingt sous.
+
+--C’est que... lui dis-je, c’est que... je n’ai pas de monnaie sur
+moi...
+
+Son visage fripé fut tendu par la joie. Il s’écria:
+
+--Mais trop heureux de vous obliger... Vous plaisantez... Vous garderez
+les treize sous... Pour me faire plaisir... J’aurais scrupule à ne pas
+vous rétribuer... je connais la vie... moi... je connais la vie...
+
+Je m’avançai vers lui. J’étais prêt à l’étrangler.
+
+Il eut peur.
+
+Mais mes jambes faiblirent. Et une pensée traversa mon esprit; une
+pensée qui fut plus forte sur mon esprit que la faim ne l’était sur mon
+corps: «Je n’ai pas mangé...» J’avais assez de force dans mes bras pour
+tuer Daguteau ou le corriger. Mais je fus pris d’une humiliante
+hésitation. J’eus le sentiment d’une sorte d’indignité et que cet
+affront était mérité.
+
+Daguteau avait profité de ma faiblesse. Il m’entourait maintenant le cou
+d’un bras, et de l’autre il me frappait cordialement sur l’épaule:
+
+--Pour me faire plaisir... pour me faire plaisir... Traitez-moi comme un
+vieux camarade... je vous en prie...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, j’allai quand même chez l’ami de Daguteau. Sans doute, je
+manquai de dignité. Mais j’étais à bout de forces. Et je trouvai de
+bonnes raisons: «C’est une adresse que le hasard a mis sur mon chemin...
+Un autre que lui aurait pu me la donner.»
+
+Le docteur Dalize se composait d’une barbe noire et d’un lorgnon. Il me
+proposa des recherches dans des traités de physique. Je ne savais pas un
+mot de physique. Je pris congé de lui, avec l’air dégagé du solliciteur
+à bout d’espoir et qui n’avoue pas. Je me vois encore dans le cabinet
+encombré d’appareils, souriant d’un sourire contraint. Toute mon
+attitude signifiait: «Mais cela n’a pas d’importance... cela n’a aucune
+importance... Je n’étais venu que par acquit de conscience... pour me
+distraire...»
+
+Déjà je descendais les marches de l’escalier, quand, derrière moi, la
+porte du palier s’ouvrit. Et une voix m’appela:
+
+--Monsieur... Monsieur...
+
+C’était la bonne de la clinique, une vieille femme édentée, au ventre
+bombant, aux yeux sombres et brillants, comme passés au cirage et
+frottés à la brosse à reluire.
+
+--Entrez... entrez... me dit-elle, avec un vif accent méridional.
+
+Elle me conduisit dans une pièce obscure qui servait de cabinet de
+débarras et où, entre deux malades qu’elle introduisait, elle s’occupait
+à des travaux de couture.
+
+Ses paroles étaient accompagnées de petits mouvements saccadés de
+l’avant-bras et d’un perpétuel clignement d’yeux. Elle me dit:
+
+--Je sais... je sais... j’ai entendu... Vous ne pouvez pas faire le
+travail du docteur. Mais moi, j’en ai pour vous, du travail. Une de mes
+amies, qui est somnambule, a besoin d’un bon prospectus... une petite
+brochure... pour distribuer dans la rue... Est-ce que vous sauriez faire
+ça?... Et ce n’est pas une somnambule, comme y en a... C’est une femme
+sérieuse... Elle fait _l’hynoptisme_... si vous voulez... et le marc de
+café pour les bonnes femmes... enfin tout...
+
+Je pris la carte de la somnambule.
+
+ MADAME EKATERINODAR DE LIORKA
+ _Diplômée des sciences occultes.
+ La plus célèbre des voyantes. Tarots. Télépathie.
+ Marc de café. Magnétisme. Graphologie.
+ Passé. Présent. Avenir.
+ Consulte par correspondance._
+
+Cette cartomancienne fut le meilleur de mes patrons. Je rédigeai pour
+elle une brochure de vingt pages sur l’occultisme, les rapports de la
+science et du mystère, et sur l’art de connaître et de vaincre la
+destinée. C’était d’ailleurs une excellente femme, qui donnait à ses
+clients les plus raisonnables conseils.
+
+A quelque temps de là un libraire des environs de la Sorbonne me confia
+le soin de rédiger les «corrigés» du baccalauréat. J’arrivais le matin à
+huit heures, je m’installais dans son arrière-boutique. J’assistais, le
+ventre vide, au petit déjeuner de sa femme, tandis que lui s’en allait
+rôder dans les couloirs de la Sorbonne, et obtenait d’un appariteur,
+moyennant pourboire, les sujets des compositions. Rapidement, à coups de
+dictionnaire, je traduisais les versions et je développais en trois
+points la matière proposée pour la dissertation française. Puis il
+passait mon «corrigé» à l’autocopiste. Et les candidats, vers dix
+heures, en venaient, moyennant dix centimes, acheter un exemplaire. Le
+jour de la version grecque, quelques candidats murmuraient sur le pas de
+la porte. Il paraît que j’avais fait des contresens.
+
+Le libraire ferma boutique, fit faillite et ne me paya pas.
+
+Je rédigeai des articles pour une revue de publicité. Je fus secrétaire
+de rédaction d’un journal d’alimentation. Je gagnais de quoi vivre deux
+jours, huit jours, quelquefois quinze... Et chaque fois, il fallait
+franchir les intervalles sans besogne et sans pain, où l’on ne sait pas
+s’il faut aller chercher du travail ou se coucher, pour faire durer un
+jour de plus les souliers qui se coupent ou qui bâillent.
+
+Puis je fus journaliste pour de bon. J’interviewai des assassins, des
+victimes, des grues, des escrocs,--ce qui m’était égal--des acteurs et
+des hommes de lettres--ce qui me répugnait...
+
+
+
+
+Une année j’interviewai tant d’assassins que je pus aller passer un mois
+de vacances au bord de la mer.
+
+Ce fut après avoir piqué du haut d’un rocher que je sentis l’eau
+pénétrer dans mon oreille. Ce fut si violent qu’il me sembla qu’un
+projectile avait été tiré, passait violemment dans l’oreille et
+s’arrêtait au beau milieu de ma tête. Je continuai à nager. La douleur
+se calma. Mais lorsque je sortis de l’eau, je crus qu’une moitié de ma
+tête était enflée. Le surlendemain, j’avais une otite. Je ne souffrais
+pas. Mais mon oreille bourdonnait et suppurait et j’avais de la fièvre.
+
+Comme toutes les chambres de l’auberge étaient prises, on m’avait trouvé
+chez un pêcheur une chambre blanchie à la chaux, qui donnait sur un
+jardinet de sable clair, un de ces jardinets de pêcheur qui semblent
+dessinés par des enfants dans le sable d’une plage. Il y a là quelques
+plantes pauvres, mal fleuries. Et partout des débris de coquillages et
+des morceaux de filet.
+
+Je me couchai dans la journée et ne me levai pas pour le dîner. Je
+dormis d’un sommeil très lourd. Mon corps pesait au matelas. Quand je me
+réveillai, il faisait nuit déjà. Je regrettai cette journée vide. Je
+n’avais pas vu la mer, le port ni les bateaux, ni cette monotone plaine
+d’ajoncs et de bruyères, douce et triste, qui va de Loguivy aux étroits
+chemins, bordés de chênes taillés, qui descendent à d’autres villages.
+Je n’avais pas vu non plus Angéline, la servante de l’auberge, qui porte
+la coiffe aux ailes de libellule. J’aime le visage ferme et les yeux
+clairs d’Angéline. Son visage de jeune femme gothique semble d’une seule
+masse et des sensations trop agiles ne lui ont pas donné le dessin
+facile et calligraphié qu’on trouve aux visages des jolies femmes dans
+les villes. Le visage d’Angéline est sérieux et, même quand elle sourit,
+elle ne se livre pas tout entière dans un sourire. Je ne suis pas
+amoureux d’Angéline. Je ne suis pas un commis-voyageur qui sait
+plaisanter avec les bonnes d’auberge. Je suis même avec elle d’une
+réserve si excessive que je finis par croire que j’ai un sentiment
+profond à lui cacher.
+
+Je n’ai pas pris un de ces bains violents, où j’ai l’illusion de lutter
+avec la mer, comme avec un bel animal. Je n’ai pas flâné sur la terrasse
+de l’auberge, que la mer vient battre à marée haute et qui domine la
+crique du port, vaseux à marée basse. Je n’ai pas regardé les troupeaux
+de canards, que souvent un goéland accompagne, mais en tenant ses
+distances, comme un lord égaré dans une caravane Cook. Je n’ai pas vu
+sur la terrasse, à l’heure du dessert de tristes biscuits secs, la belle
+Grecque, qui dîne avec un monsieur chauve en chandail blanc, allumer une
+cigarette... sans me regarder.
+
+Je ne suis pas inquiet. Ma santé est solide. Si la maladie vient pour de
+bon, nous serons deux. Mais je suis trop malade pour rester à Loguivy.
+Il faut revenir à Paris. Et c’est cela qui m’attriste. C’est l’autre vie
+qui va recommencer, la vie que je connais, que j’endosse chaque matin
+comme un vieux vêtement.
+
+Ici je ne lis même pas un journal. A Paris, je lis les journaux, parce
+que je répugne à m’évader lâchement du souci des hommes. Et puis, les
+journaux me démontrent ma propre existence. Si je doute trop de
+moi-même, je me retrouve un peu moi-même dans la colère quotidienne que
+les journaux me donnent. Je ne puis pas encore apercevoir sans dégoût
+cette transformation mécanique des pensées basses en grandes pensées. Et
+puis, il y a les journaux littéraires où l’on se congratule. La
+complicité des marchands de lignes me fait toujours penser, je ne sais
+pourquoi, à la complicité des marchands de viande. Les hommes de
+lettres, qui guettent dans les salles de rédaction, le classicisme et le
+patriotisme, s’accueillent entre eux comme les traitants qui attendent
+les jeunes voyageuses dans les gares.
+
+Un char-à-bancs, conduit par une paysanne, me mène à la gare de Paimpol.
+La fièvre, la chaleur, les cahots, la poussière de la route sont une
+même sensation.
+
+Il me semble que de la terrasse de Loguivy j’ai été transporté
+directement à Paris, dans mon lit.
+
+ * * * * *
+
+J’avais tort de redouter des soucis de travail ou d’argent. Je suis dans
+mon lit, tout naturellement, je ne me demande pas si je «m’écoute». Je
+me suis couché, comme se couchent les animaux malades. Je suis à l’abri.
+Comme un soldat reconnu malade, je ne crains plus rien de la vie. Je
+renonce au travail quotidien, aussi simplement que j’y renonçais quand
+j’étais au bord de la mer. Pourtant j’ai reçu ce matin une proposition
+très intéressante, inespérée même. En temps ordinaire, je n’aurais pas
+hésité une seconde. J’aurais répondu: J’accepte, j’accepte avec joie,
+j’accepte pour vous et pour moi... Enfin j’aurais trouvé une formule
+éclatante et brève. J’aurais même trouvé, au fond d’une boîte, une
+feuille de papier à lettres, de vrai papier à lettres, ou bien j’aurais
+pris la feuille blanche d’un faire-part de mariage et je l’aurais pliée,
+puis rognée à ses bords libres. Une occasion inespérée (et pourtant il
+m’est tout à fait égal qu’elle m’échappe). Voici d’ailleurs la lettre
+que m’adressait Lina Montalina, cette actrice qui, depuis dix ans,
+débute tous les deux ans sous un nom nouveau:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ «Je ne sais si cette lettre vous arrivera en temps voulu. Et pourtant
+ j’aurais le plus grand désir de vous voir. Voici ce dont il s’agit: je
+ dois faire à la rentrée une conférence sur la Bucolique en Grèce et la
+ Bucolique en France. C’est moi-même qui ai choisi le sujet. Je lirai
+ des vers de Théocrite et d’autres poètes grecs (je n’ai pas sous la
+ main d’histoire de la littérature grecque), mais je crois que c’est
+ Bion et Moschus. Il faut absolument que la traduction soit de moi.
+ Vous connaissez l’interview que j’ai donnée à _Comœdia_, il y a une
+ dizaine de jours: «Mademoiselle Lina Montalina n’a pas seulement le
+ goût des sports et de la peinture moderne. C’est une érudite qui en
+ remontrerait à plus d’un savant de Sorbonne. Elle lit, dans leur
+ texte, tous les auteurs latins et grecs.» D’ailleurs, reportez-vous au
+ numéro (11 août dernier). Voulez-vous, mon cher ami, me faire une
+ traduction en vers de cinq ou six pièces de poésie grecque...? Quelque
+ chose avec un pâtre, un flûtiau, passages de douceur... et le grand
+ Pan pour les effets de voix. Pour les poètes français, je m’arrangerai
+ toujours. Ronsard, Rostand, Francis Jammes, et puis un ou deux de ces
+ jeunes gens qui travaillent pour les théâtres de verdure et que nous
+ voyons dans les salons, quand nous allons y dire des vers. Enfin, je
+ compte aussi sur vous pour ma conférence. On en donnera des extraits
+ dans le _Figaro_, le _Gil Blas_, etc... Vous voyez ce qu’il faut. Vous
+ seul pourrez me rendre ce service: vous êtes un vrai ami et vous êtes
+ parisien jusqu’au bout des ongles. Pour la péroraison, je vous
+ demanderai (oh! ce n’est pas un conseil, vous savez ce que vous avez à
+ faire) un parallèle entre l’hellénisme et le parisianisme. Il faudrait
+ montrer que les héroïnes de l’églogue (pour les termes églogue,
+ bucolique, Paul a chez lui l’_Encyclopédie universelle_) sont déjà,
+ par la grâce et par l’esprit, des Parisiennes. N’oubliez pas quelques
+ mots sur la culture grecque et la culture française: le public sera
+ très chic. Je vais faire acheter des traductions par ma femme de
+ chambre... Voulez-vous que je vous les fasse porter?... Ou plutôt
+ venez donc dîner avec moi, ce soir, demain, quand vous pourrez.
+ J’attends un pneumatique, je vous attends.
+
+ «Mes mains dans les vôtres.
+
+ «LINA MONTALINA.
+
+ «P.-S.--Paul a des relations vraiment bien dans les journaux (gros
+ actionnaire). Nous causerons de cela.»
+
+Je ne réponds même pas à Lina Montalina. Je ne lui écris même pas que je
+suis malade. Elle viendrait me voir. Je n’ai pas envie qu’elle vienne.
+Je n’ai pas envie de parler d’affaires. Je suis décidément assez malade
+pour faire un choix dans mes relations. Je parcours quelques livres et
+je somnole.
+
+Vers six heures du soir, je souffre abominablement dans toute une moitié
+de la tête. La douleur est arrivée comme un cheval au galop. Elle s’est
+installée et tourne dans ma tête comme dans un manège. Je souffre
+tellement que je ne puis rester dans mon lit. Je mets des pantoufles et,
+en chemise, je vais de ma fenêtre à ma porte, en me tenant la tête. Je
+marche ainsi une partie de la nuit. Parfois je m’étends sur mon lit et
+je presse ma tête contre l’oreiller, comme si je pensais écraser le mal.
+Quand arrive le petit matin, je m’habille et je descends dans la rue.
+J’ai trop mal. J’ai envie de raconter ma nuit au cocher de fiacre en
+station, assoupi sur son siège, à l’agent qui sort du kiosque. J’ai trop
+mal. Il me semble que c’est un événement. Cependant, les chiffonniers ne
+font aucune attention à moi. Je vais rôder devant la porte fermée de
+l’hôpital Cochin. Je pense à réveiller l’interne de garde. C’est trop
+compliqué. Je rentre chez moi.
+
+La douleur se calme. Je m’assoupis. Ma femme de ménage, madame Tangue,
+m’apporte du lait, m’exhorte à me nourrir et m’affirme que tout mon mal
+vient d’un courant d’air. Elle parle interminablement. Elle est
+impitoyable à me consoler. Sa nièce a eu la même maladie. Elle-même a eu
+des coliques _énéphrétiques_. J’ai beau essayer de ne pas l’entendre: il
+me semble que la vie humaine est remplie d’événements innombrables. Elle
+me dit aussi:
+
+--Je sais ce que c’est que les malades... Ce n’est pas moi qui
+fatiguerais un malade à lui raconter des histoires... Les malades... ça
+a besoin de calme.
+
+Elle tient beaucoup à cette idée. Elle la tourne, la retourne, la
+répète, en déduit des conclusions, l’appuie d’anecdotes. J’entends
+vaguement:
+
+--Le médecin avait dit de ne pas lui parler... La mère était une femme
+sans instruction. A minuit, la petite fille était morte...
+
+Je ne suis pas ému... je ne suis même pas agacé... Il me semble que tout
+ce qui se passe sur la terre n’a d’autre but que d’être raconté par ma
+femme de ménage. Quand elle se taira, le monde cessera. Je ne sais pas
+l’instant où elle finit de parler. Je m’endors.
+
+Je dors des heures. On frappe à ma porte. La clef est dehors. Je crie:
+«Entrez». C’est une jeune femme. Elle s’est trompée de porte. Elle
+croyait frapper à la porte de l’atelier (il y a un peintre dans la
+maison). Elle venait se proposer comme modèle. Elle a des petites dents
+de rongeur. Elle parle d’une voix enfantine et semble grignoter les
+mots. Elle a pitié de moi. Je lui raconte que j’ai souffert toute la
+nuit d’une voix un peu dolente, mais que je veux stoïque. Si on faisait
+du thé... La théière est sur la table. Il y a aussi une boîte de
+biscuits anglais. Elle va chercher de l’eau pour remplir la bouilloire.
+Elle allume la lampe à alcool. Elle trouve des tasses dans l’armoire. La
+voici déjà amie et garde-malade. Elle me dit qu’elle a eu la fièvre
+typhoïde, qu’elle a été à l’hôpital... Une lancée dans l’oreille me fait
+souvenir que c’est moi qui suis malade. Je fais une grimace contractée.
+Alors elle pose ses mains sur mon front. Je ferme les yeux. Elle me
+caresse le visage très doucement avec ses mains. Je lui dis:
+
+--C’est délicieux d’être malade...
+
+Si j’avais été bien portant, je n’aurais pas su la retenir. Elle
+n’aurait pas été plus loin que la porte entre-bâillée. Elle serait
+repartie en s’excusant. Et elle est là maintenant, comme une amie
+apprivoisée et toute neuve.
+
+Elle parle, comme un écureuil tourne dans sa cage. Elle me dit qu’elle
+pose depuis deux ans, qu’elle a de jolis seins et de jolies jambes.
+
+--C’est dommage que j’aie une sale gueule, ajoute-t-elle.
+
+Ce n’est pas vrai. Son visage, grave et fin, est tantôt remué de
+sourires, tantôt tendu d’une excessive et charmante gravité.
+
+--Vous n’avez pas d’amie? me demande-t-elle.
+
+Je réponds très vite au hasard, mais comme on confesse un malheur
+immérité:
+
+--Non.
+
+--Et qui vous apporte à manger?
+
+Sur un ton de hautaine résignation, je réponds:
+
+--Ma femme de ménage.
+
+Je commence à aimer ma maladie. Je lui dois cette pitié imprévue et
+légère. Je dormais. Elle est venue. C’est aussi joli qu’un conte de
+fées.
+
+Ses mains glissent entre les tasses, dans le sucrier, autour de la
+théière, avec cette souplesse adroite d’un chat qui se promène sur une
+table servie. Tous ses mouvements sont pour le malade inconnu; toutes
+ses pensées, pour le consoler.
+
+Très simplement, charitable et chaste, elle me dit:
+
+--Vous devez vous ennuyer... Voulez-vous que je me déshabille... Cela
+vous distraira... Voulez-vous?...
+
+Elle a déjà les mains derrière son corsage. Elle est au milieu de la
+chambre, prête, sa jupe tombée, à la franchir et à dresser son corps
+complaisamment à mes regards.
+
+Je refuse. Je ne suis ni assez malade, ni assez peintre pour accepter
+avec la pureté, qui seule ferait mon consentement digne de son offre. Et
+si madame Tangue entrait! Que penserait-elle? Elle dirait: «Ce n’est pas
+étonnant qu’il soit malade.» Et si le docteur Lormont, auquel j’ai
+écrit, frappait à la porte! Comment lui expliquer? Ou bien ne rien dire
+et lui laisser croire qu’il y a toujours chez moi, pour le plaisir des
+yeux, une femme nue...
+
+Vers midi, elle me quitte. Je lui ai fait promettre de venir dîner avec
+moi, quand je serai guéri. Elle doit aussi venir me voir le lendemain.
+Elle écrit son nom et son adresse sur une feuille de papier, qui traîne
+sur ma table et qu’elle glisse dans le tiroir après me l’avoir montrée:
+
+ GERMAINE DOLABEL
+ 19, rue Linné.
+
+Toute la nuit, je souffre atrocement. C’est beaucoup plus violent, mais
+aussi bête qu’une rage de dents. Pendant mon accalmie, je pense à
+Germaine Dolabel. Nous irons dîner ensemble. La boutique du marchand de
+vins est chaude comme une étable. Germaine lit la carte. Nous demandons
+pour notre dessert deux pots de crème vanille. Nous boirons deux cafés
+filtre. Et nous irons à la Gaîté-Montparnasse.
+
+Le jour même de mon arrivée à Paris, j’ai consulté un spécialiste qui
+m’a indiqué un traitement et m’a invité à revenir au bout de huit jours.
+Mais je comprends qu’il ne s’agit plus de m’introduire patiemment de
+l’eau oxygénée dans l’oreille. J’ai fait acheter un thermomètre. J’ai
+39° de fièvre. J’ai lu les complications possibles dans un manuel
+d’otologie: mastoïdite, abcès méningé, abcès cérébral.
+
+Avant de mourir, cependant, je veux revoir la rue de la Gaîté. Je
+comprends mieux que jamais que c’est une des plus belles rues du monde,
+et je crois bien que c’est la plus belle de Paris.
+
+Elle va du boulevard Edgar-Quinet à l’avenue du Maine. Le boulevard
+Edgar-Quinet possède un cimetière et une gare. L’avenue du Maine est
+large et n’est que la route des Gobelins à Montparnasse. La rue de la
+Gaîté semble prolonger la rue Delambre ou la rue d’Odessa. Et pourtant
+la rue d’Odessa et la rue Delambre sont des rues semblables à mille
+autres rues. On y passe entre des maisons; on y longe des boutiques et
+on y rencontre des passants. Ces rues, que sont-elles, sinon le dernier
+tronçon des routes qui mènent de tous les points du monde à la rue de la
+Gaîté?
+
+Mais quand on arrive rue de la Gaîté, on n’est plus dans une rue, on est
+dans un pays. Les maisons y sont de hauteur inégale. Les unes ont cinq
+étages, mais les autres n’en ont qu’un. Les boutiques ne sont pas comme
+les boutiques d’ailleurs. Elles vivent dans un échange perpétuel avec la
+rue. La pâtisserie n’a pas de vitres. Un éventaire va du trottoir au mur
+du fond, laissant juste assez d’espace pour que la marchande puisse
+s’asseoir. Il n’y a pas de vitre où les pauvres collent leur nez. Et
+d’ailleurs, rue de la Gaîté, on a l’illusion qu’il n’y a pas de pauvres.
+Devant Bobino, devant la Gaîté-Montparnasse, dans l’impasse du théâtre,
+devant les bars, des groupes de causeurs se serrent ou se dispersent.
+Mais cette rue n’est pas faite pour la marche molle des mendiants qui
+ont renoncé ou pour le pas pesant des ouvriers trop las. Ils l’évitent.
+Elle n’est que pour ceux qui flânent et pour ceux qui vont à leur
+travail ou à leur plaisir, et pour ceux qui en reviennent sans fatigue
+et sans dégoût.
+
+Il n’y a pas ici de ces boutiques où les petits commerçants semblent
+vendre de l’ombre. Les étalages, qu’ils soient de victuailles ou de
+linge, ont un aspect d’abondance. Partout on dirait la vitrine d’un
+charcutier.
+
+Dans les bars étroits, autour des zincs circulaires, s’assemble la race
+du pays, qui n’est ni tragique comme à Belleville, ni impatiente comme à
+Clichy. Elle est composée uniquement de jeunes gens et de jeunes filles.
+La rue de la Gaîté a toujours l’aspect d’un soir de fête, en un village
+de Paris, entre deux danses.
+
+C’est un pays qui a son art. La rue de Vanves commence un autre pays.
+Le bal de la Fauvette et les cinémas de la rue de Vanves sont pour un
+autre public. Mais dans cette courte rue sont rassemblés la
+Gaîté-Montparnasse, Bobino, le casino Montparnasse, le théâtre
+Montparnasse, sans compter les deux cinémas. Et pendant les
+entr’actes, le soir, les spectateurs fusent des salles dans la rue, et
+quand on est au spectacle, à peine a-t-on le sentiment d’avoir quitté
+la rue.
+
+Et partout se répand, odeur de fête villageoise, l’odeur des crêpes.
+
+La rue de la Gaîté est une patrie. La rue et non pas seulement ses
+maisons. Car il n’est pas nécessaire d’y habiter, pour en être. Ceux qui
+s’expatrient en ont la nostalgie. Une jeune femme qui assistait à tous
+les vendredis de la Gaîté (il n’y a pas que les mardis du Français)
+émigra à Belleville. Elle revint bien vite au pays. Les hommes de
+Belleville sont durs.
+
+J’ai la fièvre... Elle me pousse par saccades... ou je marche comme
+endormi. La rue de la Gaîté n’est plus qu’une rue lointaine, aperçue
+dans un rêve. Et cependant j’en foule le trottoir. Chaque pas sonne dur
+dans ma tête. C’est peut-être la dernière fois...
+
+ * * * * *
+
+Madame Tangue me propose un médecin qui est aussi celui de la concierge,
+un médecin qui guérit. J’ai horreur du médecin de quartier. J’ai connu
+des médecins de campagne ou de petite ville, des professeurs et des
+médecins d’hôpital scrupuleux et attentifs. Mais le médecin de quartier
+est à Paris le plus odieux des petits commerçants. Il croit qu’il y a
+des maladies et des médicaments, comme il y a des assassins et des
+policiers. Il croit au mal de tête et à l’antipyrine. Il prescrit des
+vins composés pour donner des forces. Il a les mains sales. Il joue aux
+courses. Il a fait ses quatre ans de médecine comme on fait son service
+militaire. Depuis le jour où il fut reçu à son bachot, il n’a plus
+travaillé «de tête».
+
+Je suis soigné par Saunière. Il n’a jamais exercé. Nous nous connaissons
+depuis l’enfance. Si j’ai la grippe et si je demande un conseil à
+Saunière, il me répond: «Il faut consulter un médecin.» Mais depuis que
+je suis revenu de Loguivy, il vient me voir deux fois par jour et il
+m’observe. Il a horreur des gestes médicaux. Jamais je ne l’ai vu
+palper, les doigts attentifs, le regard lointain; jamais je ne l’ai
+entendu dire d’une voix autoritaire et nasillarde: «Est-ce que je vous
+fais mal?... Et là...? Là, ça ne fait pas mal...? Très bien...»
+
+Cependant il pose légèrement son index sur ma tempe. Nous attendons
+l’arrivée de Lormont. C’est un grand spécialiste. Un hasard nous a mis
+en relation voilà plusieurs années. C’est par les grands problèmes que
+nous nous sommes abordés. J’étais très jeune. Je voulais soulever le
+monde. Je lui ai fait part de ce projet.
+
+Il est venu très simplement en brave homme.
+
+C’est une collection de la fosse temporale. Il ne sait pas si l’abcès
+est profond ou superficiel, mais il faut l’opérer et sans tarder. Il
+insiste: sans tarder...
+
+Ma décision est prise. J’irai à l’hôpital. Je pense aux vieux malades
+coiffés d’un bonnet de coton, vêtus d’une capote décolorée, qui se
+chauffent au soleil, fument leur pipe et remuent du bout d’un bâton le
+gravier d’une allée, et aux malades dont la tête est enveloppée d’un
+pansement et qui aplatissent leur nez aux vitres. Et cette odeur de
+fièvre dans la salle, cette odeur de graines sèches, cette odeur de
+chanvre. Les charpentiers tombés d’un échafaudage attendent le dimanche
+les parents qui leur apportent des oranges. Les mains pâles des voisins
+sont posées sur le drap et, le buste soulevé, ils regardent droit devant
+eux, avec égarement.
+
+Saunière et Lormont voudraient bien passer dans la pièce à côté, comme
+pour une vraie consultation. Mais il n’y a pas de pièce à côté. Par une
+politesse que la maladie m’inspire, je m’assoupis. Je les entends.
+Lormont dit:
+
+--A l’hôpital... jamais. Sur qui tombera-t-il? Les vacances ne sont pas
+terminées... Un chef de clinique, un interne, un externe, un bénévole...
+
+--Ou un étudiant en droit..., ajoute Saunière.
+
+La fièvre immobilise et alourdit mes membres, comme s’ils étaient dans
+une gouttière. Je suis en danger de mort. Je me dis bêtement: je suis
+aux portes de la mort. Je me répète ces mots: aux portes de la mort. Je
+les accueille, comme un voyageur note un aspect recommandé par le guide,
+avec une émotion sans profondeur, grosse comme une revue du 14 Juillet
+ou comme une image de première communion. La mort n’existe pas en moi.
+Elle prendra les responsabilités qui lui conviennent. La vie me réclame
+une adhésion minutieuse, délicate, appliquée, dont je ne suis plus
+capable. Mais je fais la comparaison: c’est la vie qui est émouvante.
+Pour l’instant, mon corps lutte, seul, et mon sang dans les canaux de
+mes artères. Je ne suis plus qu’un spectateur. Quel repos!
+
+Saunière sort avec Lormont. Je fais mon testament. Je lègue mes livres
+et quelques pots rustiques à mes amis, et je charge Saunière de brûler
+mes papiers, tous mes papiers. Il brûlera sans qu’un seul de ses regards
+tombe sur une ligne d’écriture... Je le sais...
+
+Saunière revient au bout d’une heure:
+
+--J’ai téléphoné à Gillot... grouille-toi... j’ai un taxi en bas... On
+t’attend à la maison de santé.
+
+Gillot opère les princes russes et les milliardaires américains. C’est
+un chirurgien qui a déjà sa légende. Il y a une anecdote sur sa vie
+d’étudiant, une anecdote sur la fière réponse qu’il fit un jour à un
+prince régnant, une anecdote sur son sang-froid d’opérateur, une
+anecdote sur sa générosité, une anecdote sur son adresse sportive, une
+anecdote sur sa sensibilité qui se raconte toujours après l’anecdote sur
+son sang-froid.
+
+--Je voulais aller à l’hôpital, dis-je en grognant à Saunière.
+
+Il me répond:
+
+--Grouille-toi.
+
+Je me lève, je m’habille.
+
+Madame Tangue arrive et nous accompagne jusqu’au taxi en criant dans les
+escaliers, sur trois notes:
+
+--Du courage, monsieur... du courage!
+
+
+
+
+J’ai des souvenirs étranges d’une maison de santé, où j’ai visité
+souvent une amie de Lina Montalina, petite actrice sans engagement et
+qui avait une âme charmante, naïve et morte de couturière à la journée.
+Ce n’était pas une clinique soumise à la discipline d’un chirurgien,
+mais une luxueuse maison meublée, à laquelle était annexée une salle
+d’opération.
+
+Les chambres donnaient sur un jardin minuscule, que remplissait
+entièrement une assez vaste pelouse, ornée de trois massifs ovales
+plantés de bégonias. Un acacia et deux platanes suffisaient à dissimuler
+le mur de clôture et donnaient au jardin dans la ville un aspect de parc
+illimité.
+
+Je connus le directeur, médecin-marchand de soupe, un petit homme à face
+de bistro et au ventre invraisemblable. Il portait le bout de ses doigts
+boudinés à ses paupières, comme s’il eût voulu les empêcher de tomber
+sur son ventre. Il disait sans cesse aux malades et aux familles:
+
+--Nous ferons l’impossible pour vous être agréable...
+
+Et il passait dans les couloirs, dans la cour et dans le jardin, agitant
+ses deux minuscules jambes, comme si une mécanique leur eût imposé des
+saccades, et balançant de droite à gauche et de gauche à droite, comme
+sous l’effet d’une autre mécanique tout à fait indépendante, son buste
+gonflé, dont les mains seules semblaient se détacher.
+
+Je l’ai vu un jour devant une mère sanglotante, dont le fils venait de
+mourir. Il attendit un espace entre deux sanglots, et sur un ton presque
+menaçant, il lui dit:
+
+--Voyons, madame, voyons... Il faut vous calmer... nous avons fait notre
+possible pour vous être agréable...
+
+Un appartement voisin de la chambre de la petite actrice était occupé
+par un Russe, un prince russe bien entendu, qu’on soignait là, depuis
+deux mois, d’une inguérissable fistule. On ne savait rien de son passé
+sinon qu’il avait, en une nuit, perdu un million à Deauville. Son
+médecin l’autorisait à se lever une bonne partie de la journée. Mais on
+ne le voyait jamais. Son valet de chambre était installé à demeure
+derrière un paravent, dans le couloir, tout près de sa chambre. Mais la
+nuit, le Russe se promenait une heure, quelquefois deux, dans le
+couloir. Il était vêtu d’un pyjama de soie, et il suivait le couloir
+d’un air affairé, lisant à chaque fois qu’il passait devant une porte le
+nom de fleur ou le nom de sainte qui désignait la chambre. Souvent il
+marmottait. Une nuit, dans le couloir qu’éclairait à peine une ampoule
+électrique, dans le silence, je l’ai entendu. Il répétait d’une voix
+gutturale, liant les syllabes comme un écolier qui apprend sa leçon,
+comme s’il eût dit sa prière:
+
+--Les Hortensias, sainte Marguerite, les Glycines, sainte Gudule, sainte
+Clotilde, les Capucines...
+
+Et quand il avait fini, il recommençait en sens inverse:
+
+--Les Capucines, sainte Clotilde...
+
+Il avait fait enlever tous les meubles des trois chambres qui
+composaient son appartement, et les avait fait remplacer par des meubles
+choisis par lui-même dans une maison anglaise. Il avait acheté également
+de l’orfèvrerie. Et les infirmières parlaient avec respect d’un
+instrument en or ciselé qui servait à couper les œufs à la coque.
+C’était un très ingénieux appareil qui s’emboîtait au coquetier et qui
+supportait une sorte de coupole mobile, armée intérieurement d’une scie
+circulaire.
+
+Aucune des infirmières de la maison ne voulut rester à soigner le Russe.
+A peine avaient-elles pris leur service auprès de lui, qu’elles
+sortaient de la chambre, allaient trouver le directeur et menaçaient de
+quitter la maison, si on ne leur donnait pas un autre malade.
+
+Le Russe, couché dans son lit, ne retournait même pas la tête quand
+elles entraient. Il leur disait d’une voix sans inflexion, comme on
+demande un menu service:
+
+--Déshabillez-vous... je veux que vous soyez nue sous votre blouse.
+
+La première infirmière qui eut à le soigner crut ne pas avoir compris,
+et resta dans la chambre, à préparer le pansement. Le Russe ne l’avait
+même pas regardée. Mais quand elle s’approcha de lui pour le panser, il
+lui dit sur un ton très naturel:
+
+--Je veux voir vos seins, quand vous me pansez... Rabattez votre blouse.
+
+Elle crut qu’il délirait et ne s’effraya pas. Comme elle défaisait le
+pansement de la veille, le Russe lui dit:
+
+--Pas tout de suite... Pas si vite... Avant...
+
+Elle rabattit les couvertures, sortit et alla chez le directeur. Chaque
+matin le directeur changeait l’infirmière. Il était furieux:
+
+--Ces saletés-là... qu’est-ce que ça peut leur faire?... Je n’en
+trouverai pas une qui soit gentille avec lui... Un malade de deux cents
+francs par jour!
+
+La première semaine écoulée, ce fut le Russe qui manda le directeur:
+
+--Si vous ne me donnez pas, lui dit-il, des infirmières plus...
+
+Il chercha le mot.
+
+--Plus... convenables... j’irai me faire soigner ailleurs.
+
+Le directeur était affolé:
+
+--Patientez... patientez... je ferai mon possible pour vous être
+agréable.
+
+Il téléphona. Il prit un taxi-auto et on ne le revit pas de la journée.
+
+Le lendemain, le Russe avait deux infirmières, dont il se déclara
+satisfait.
+
+ * * * * *
+
+Un jour le valet de chambre lui amena un colley, pur de race, somptueux
+et bondissant.
+
+Le Russe ordonna qu’on le laissât seul avec la bête. Il prit une
+cravache dans une de ses malles. On entendit des aboiements d’abord,
+puis des hurlements de douleur et de rage mêlés. Le chien et le Russe
+hurlaient tous les deux. Mais quand on ouvrit la porte, le Russe,
+l’écume à la bouche et la sueur au visage, gémissait, tandis que le
+chien saignant grognait.
+
+Le Russe montrait une morsure qu’il avait à la main:
+
+--Il m’a mordu... Il m’a mordu...
+
+Il fit emporter le chien, qu’on ne revit plus.
+
+La mère du Russe vint le voir, on ne sait d’où. C’était une princesse
+russe. Elle ne se levait jamais. Et quand elle voyageait, elle se
+servait d’un lit démontable, que ses domestiques installaient dans un
+wagon loué. Elle était accompagnée d’un médecin allemand, à lunettes
+d’or, qui n’avait d’autre fonction que de la piquer à la morphine, quand
+elle lui en donnait l’ordre.
+
+Dire qu’elle vint voir son fils n’est guère exact. Elle fit transporter
+son lit, d’une ville au milieu des steppes, dans un appartement de la
+maison de santé. Elle y resta huit jours couchée, sans demander à le
+voir. Puis elle se fit annoncer chez lui.
+
+Des enfants en visite jouaient dans le jardin. La princesse ordonna
+qu’on approchât son lit de la fenêtre; puis elle envoya chercher dans
+trois magasins des jouets. «Pour mille francs de jouets», disait-elle
+d’une voix dolente. Et de son lit elle les jeta dans le jardin, sans
+regarder.
+
+--Ces chers petits enfants... disait-elle.
+
+On opérait d’une hernie un général exotique, qui avait un domestique
+nègre. Le nègre sautillait dans les couloirs, pinçant les infirmières
+qui le giflaient à tour de bras. Il riait:
+
+--Général bien... tout bien...
+
+Il pleurait:
+
+--Général mal... tout mal.
+
+Et quand il partit, accompagnant le général guéri, il riait et pleurait
+tout à la fois:
+
+--Général guéri... hi... hi... hi... Moi pas vouloir quitter jolie
+maison... Moi tout noir... infirmières tout blanc...
+
+
+
+
+Je n’ai pas une très bonne impression de la façade de la maison de
+santé. C’est un grand corps de bâtiment en briques jaunes, flanqué de
+deux ailes avançantes et séparé de la rue par un petit mur et une grille
+en fer. On dirait une faculté ou un musée de province. Je monte le
+perron sans enthousiasme. Mais Saunière n’a pas ouvert la porte que je
+suis conquis. Je me sens mal à mon aise dans la chambre la mieux
+chauffée, si elle reçoit la lumière du nord, sans tendresse et sans
+intelligence, qui montre les objets comme cristallisés à travers un bloc
+de glace et tristes comme dans une vitrine de musée. Ici, les carrelages
+et les murs blancs des couloirs, éclairés par de larges baies, sont
+joyeux comme une lessive qui sèche dans un pré au soleil.
+
+La surveillante et l’infirmière sont dans les couloirs du troisième
+étage et me conduisent à ma chambre. Je les regarde avec attention et
+plaisir, comme je regarde toutes les femmes, quelles qu’elles soient, où
+que je les rencontre, dans une rue, dans un salon, dans une gare, dans
+une maison publique. Ce n’est pas une manie de suiveur ou de plaisantin,
+et j’ai passé l’âge où l’on rêve les amours de crétin que racontent M.
+d’Annunzio et quelques autres romanciers, dramaturges ou poètes. Mais je
+n’ai jamais lutté contre l’instinct qui me pousse, en présence de toute
+femme, à supposer ma vie jetée dans sa vie. C’est, avant tout amour, un
+spasme de l’esprit. Je possède des femmes ce que leur apparence me fait
+connaître d’elles. Cela est fulgurant comme la vision d’un éclair. Je ne
+peux pas fermer les yeux. En chemin de fer, une femme emportée dans
+l’express qui croise mon train, une femme aperçue dans l’ombre d’un
+wagon, m’entraîne à travers le monde. A l’angle d’une fenêtre, d’autres
+m’ont fixé aux soirs réguliers d’un village. Une blanchisseuse, dans la
+buée d’une boutique, une blanchisseuse balançant son torse qui pèse sur
+l’avant-bras appuyé au fer, me donne l’espérance d’une étreinte chaude
+et tendre après les besognes de la journée et la fatigue d’avoir marché
+dans la rue.
+
+Il ne me faut aucun héroïsme pour regarder la surveillante et
+l’infirmière. Je suis en danger de mort, c’est entendu... Je ne suis pas
+mort. Je n’ai que faire des problèmes de la mort, je m’attache de toute
+ma conscience à ceux de la vie.
+
+Avec une douceur indifférente, elles m’ont conduit dans ma chambre.
+J’éprouve près d’elles un sentiment de sécurité. Elles ne s’enfuiront
+pas. Elles seront près de moi tous les jours qui suivront. Cette
+certitude m’apaise. Pour l’instant, je ne distingue nettement que leur
+costume: blouse blanche, tablier blanc à bavette, chaussures blanches.
+Sur la tête, une simple toile carrée, fixée aux cheveux, pend sur la
+nuque, seyante comme une coiffe.
+
+Leurs bras sont nus jusqu’au coude. Je ne sais pas regarder sans émotion
+le bras d’une femme, cette précision serrée du poignet, cet
+accroissement de la forme jusqu’à cette magnifique plénitude des courbes
+musculaires aux approches du coude. Et c’est avec une joie véritable de
+création, une joie de sculpteur bâtissant un corps, de géomètre
+combinant dans l’espace, qu’on imagine ensuite les courbes opposées du
+bras et de l’épaule.
+
+Saunière est assis près du lit, près de mon lit.
+
+Il me quitte au moment où l’infirmière entre dans la chambre.
+
+Je ne suis encore qu’un malade qu’on a changé de lit. Rien dans la
+chambre n’a pris pour moi sa place familière. Je constate et j’énumère.
+Mais les objets ne sont pas encore de ma parenté. La chambre est à
+l’angle de la maison. Aussi a-t-elle deux larges fenêtres, l’une en face
+du lit, l’autre à gauche. Tout est blanc du carrelage au plafond, sauf
+l’armoire, la table de toilette, le fauteuil et la chaise qui sont en
+bois clair et d’un style hollandais. J’ai seulement la tranquillité d’un
+voyageur installé dans son compartiment.
+
+L’infirmière vient tapoter mes oreillers et les dispose avec adresse.
+Ses mains ont cette molle transparence de pétales des mains souvent
+baignées.
+
+J’ai pour Saunière une pensée de reconnaissance. Je pense à l’hôpital
+avec sa figure de malade anémique enveloppée d’un foulard. Les
+infirmières passent vite dans les salles. Et le pouce de l’infirmier est
+trop large, couvert d’une énorme envie et noir dans la rainure.
+
+ * * * * *
+
+Le matin, avant que Gillot n’entre dans ma chambre, j’entends les bruits
+de la visite, les portes qui s’ouvrent et se ferment dans le couloir.
+Des pas claquent, comme des coups de fouet, sur les carrelages, et
+d’autres pas les suivent, feutrés. C’est Gillot, son aide et les
+infirmières.
+
+Il ressemble à une image d’Abd-el-Kader qui illustrait ma première
+histoire de France. Son visage est plein et net. Il palpe ma tempe. Il y
+a dans ses mouvements beaucoup de douceur et de décision. Je me _livre_.
+Je ne trouve pas d’autre mot pour exprimer le sentiment qui m’oblige à
+l’immobilité et qui m’interdit de crisper le visage, d’exprimer de la
+crainte ou de la douleur. Je fais de ma tête un objet que je lui confie,
+pour qu’il puisse à son aise l’examiner. J’ai lu dans mon enfance
+l’histoire d’un lion, qui s’était enfoncé dans la patte une épine qu’un
+petit garçon lui retira. Le lion se coucha et tendit sa patte à
+l’enfant, et chaque jour, pour qu’il lui lavât sa patte ensanglantée, il
+revenait trouver l’enfant. Je pense à ce lion qui s’abandonne.
+
+ * * * * *
+
+Avant l’opération, il faut me raser les cheveux près de la tempe. La
+surveillante entre dans ma chambre, suivie de l’infirmière, qui pousse
+le chariot à pansements. Je m’assieds sur mon lit. Le rasoir, en passant
+sur la peau, gratte, comme si de petits silex inégaux et raboteux
+adhéraient à la lame. Je me dresse, appuyant mes bras au bord du lit,
+pour me voir dans la glace rectangulaire enclavée dans un des panneaux
+de l’armoire. Le côté droit de ma tête est enflé et s’arrondit comme un
+œuf. Ma tempe est bleue comme un menton de cabot. Les cheveux supprimés,
+ma joue s’est allongée; cette inégale calvitie n’est pas répugnante
+comme une plaque de pelade; elle est burlesque. La plantation de mes
+cheveux est devenue arbitraire, comme sur une perruque de clown. Je
+m’étonne que mes cheveux, sur la gauche, ne se rassemblent pas en un
+toupet mobile, qui se lève et s’affaisse.
+
+Je monterai gaîment sur la table d’opération. Je veux être docile comme
+l’enfant qui sort des rangs du public et qui vient aider le
+prestidigitateur. J’ai assisté autrefois à une opération, en spectateur.
+J’ai su me garder de l’émotion facile, de la peur animale, pour
+atteindre à un juste sentiment d’admiration pour les mouvements précis
+et coordonnés de l’opérateur. Comme il serait lâche et bas d’être pris
+d’épouvante pour cette raison que, maintenant, c’est moi le sujet.
+
+Je veux être sous les doigts du chirurgien une matière docile. Il a un
+si joli métier d’artisan. Une salle de chirurgie où l’on opère est gaie
+comme un petit atelier de menuiserie. La nette incision du bistouri
+marque la prévoyance autant que la ligne de crayon que l’ouvrier trace
+sur une planche. Et le sang et le pus et les morceaux de tumeurs ne sont
+que les copeaux nécessaires, pour que le travail soit accompli. Et les
+instruments si jolis, de métal clair, dont les angles et les courbes et
+le galbe sont si exactement déterminés par l’usage. J’aime les
+instruments de chirurgie comme j’aime les poteries que tournèrent les
+vieux potiers de village. Et l’asepsie, ce lyrisme de la propreté!
+J’aime mieux me faire opérer que d’aller chez le coiffeur aux doigts
+puants de cosmétique.
+
+Le bon chirurgien a, quand il opère, un visage d’enfant sage qui
+s’applique. Et, quand il se sent en veine, un imperceptible sourire
+détend son visage, semblable au sourire de l’acrobate lancé, quand il
+est dans l’espace.
+
+Je ne veux pas avoir en moi la sale âme des malades... Je hais leur
+tremblement stupide, leur envie de fuir, le bond soudain de leur corps
+quand on les palpe ou qu’on les panse. Ils sont plus bêtes que les
+chiens qui se laissent soigner, qui domptent leur peur, qui prennent
+confiance. Ils n’ont pas de dégoût, si un coiffeur les touche de ses
+mains poisseuses et malodorantes, et ils sont épouvantés quand le
+chirurgien approche avec son bistouri stérilisé. Ils ont peur qu’on leur
+déchire la peau. Est-elle donc si précieuse leur peau? Quand ils voient
+passer le chariot du malade qu’on conduit à la salle d’opération, ils
+sont pris d’une grande pitié, ils ont une crise de tendresse humaine,
+ils gémissent comme une vieille fille qui a perdu son canari. Mais ils
+laissent partout--loin d’eux et près d’eux,--tous les meurtres
+s’accomplir. A la pensée qu’un chirurgien va ouvrir un abcès, ils
+pleurent, ils s’agenouillent devant la souffrance humaine. Mais ni la
+guerre, ni la misère ne les inquiètent. Dieu a voulu les batailles,
+comme il a voulu les pauvres.
+
+Au fond, ils n’ont pas tellement peur du bistouri ou pitié de l’opéré.
+Mais ils détestent, dans l’intervention du chirurgien, l’acte humain qui
+n’a pas la mort pour but. Et ils le détestent d’autant plus, que le
+chirurgien travaille tout à côté de la mort.
+
+ * * * * *
+
+Je descends dans la salle d’opération. Large baie, laissant apercevoir,
+comme suspendues en l’air, des masses vertes de feuillages où le soleil
+s’émiette, blancheur des murs, limpidité de l’espace, surfaces lisses de
+la table articulée et des escabeaux.
+
+--N’ayez pas peur, me dit Gillot.
+
+Pourquoi donc aurais-je peur?
+
+Je serais inquiet, si on m’opérait à la guerre, sur du foin. Mais ici,
+toutes les chances sont pour moi.
+
+J’ai vu une fois chez des amis, en consultation, un vieux chirurgien
+voûté qui ressemblait à un maître d’école, un vieux chirurgien triste.
+Je ne voudrais pas être opéré par lui. Mais pourquoi aurais-je peur ici?
+Gillot a cette vertu, la seule peut-être dont je ne doute pas: la gaîté.
+Elle est inconnue de tous les joyeux drilles. C’est une solidité du
+regard, un pouvoir de s’égaler à la vie, une sécurité semblable à celle
+du nageur qui sait, avant de se jeter à l’eau, que l’eau le portera...
+
+Entre les aides de Gillot, je devine facilement «l’endormeur». Il n’a
+pas l’air chirurgical. Il y a une solidarité entre l’opéré et ceux qui
+l’opèrent. Le chloroformisateur, près du chirurgien, a l’air d’un
+riz-pain-sel à côté d’un général victorieux.
+
+Je m’étends sur la table.
+
+--Respirez largement.
+
+Je respire... L’odeur du chlorure d’éthyle est la même que celle du
+chloroforme, l’odeur de pomme reinette. Je respire consciencieusement.
+L’aide soulève le linge qu’il a posé sur mes yeux. Je vois son visage et
+son buste à côté de moi. Mais je le vois _en hallucination_. Ce n’est
+plus un homme que je puis connaître et juger. C’est une forme que je ne
+compare à aucune autre. Il est là, à côté de moi, comme s’il y avait
+été, comme s’il y devait être toujours. Et il remplit sa part d’espace
+comme une image impondérable, et j’ai le sentiment que, si je pouvais le
+toucher, ma main ne rencontrerait aucune résistance.
+
+Et tout à coup pèsent sur moi les vapeurs méphitiques, les vapeurs
+lourdes, plus lourdes que moi-même et qui mettent sur ma poitrine un
+poids de plomb, et qui m’enveloppent d’un cercueil souple et qui
+m’épouse et sur lequel on marche. Qui donc, comme on foule le sol mou
+d’un gazon jeune, marche ainsi sur ma respiration, qui donc se penche
+sur moi comme pour tarir une source?
+
+Il y avait en moi une source jaillissante que je ne connaissais pas, la
+source de la vie. Un homme, avec ses deux mains, presse à son issue et
+l’enferme.
+
+--Laissez-moi...
+
+Ah! m’en aller... loin, comme un chien se sauve...
+
+Je veux me soulever. Je sens la force des mains qui me fixent à la
+table.
+
+Je voudrais dire: «On s’est trompé de flacon. Ce qu’on me met sur la
+face, c’est la mort...»
+
+ * * * * *
+
+Le réveil est d’un bon sommeil sans rêves. Une infirmière me soutient de
+son bras passé autour de mon cou. L’aide de Gillot exécute autour de mon
+front un mouvement circulaire dont je ne comprends pas l’utilité. Je lui
+demande:
+
+--Est-ce que vous allez encore me faire mal?
+
+--C’est fini...
+
+J’ai posé cette question, sans but, comme un petit enfant veut se
+concilier la sympathie d’une grande personne.
+
+Je suis pansé. L’infirmière pousse le chariot où je suis étendu, dans
+une salle voisine. Je ne souffre pas. Mais il me semble qu’on m’a donné
+un coup de sabre à travers la tempe. L’infirmière s’est assise près de
+la fenêtre. Entre le chariot et sa chaise, la distance me paraît
+immense. Le soleil agite sur sa blouse des remous de velours liquide, et
+son visage et ses bras dans la lumière ont le contour mobile d’une
+flamme. Les cheveux et les sourcils noirs luisent comme des feuilles
+humides. L’ample poitrine, le buste dressé comme une tige me semblent
+alors l’image même de la nature vivante, avec ses sèves circulantes et
+ses jaillissements. Cette femme qui est là et qui me garde est, après
+mon réveil, aussi miraculeuse et naturelle que la mer aperçue, pour la
+première fois, derrière les dunes, après une nuit en wagon.
+
+Elle me regarde avec tranquillité. Toute sa force s’oppose à
+l’incertitude de mes membres amollis. Jamais elle ne saura la muette et
+l’organique supplication qui du fond de moi-même allait vers elle. Elle
+me parle avec calme. De toute sa santé elle se défend contre moi, contre
+toutes les doléances de tous les malades.
+
+Réveil admirable. Naissance hésitante et lente. Non, ce n’est pas un
+réveil, c’est beau comme une résurrection. J’avais été mort. Et me voici
+non pas comme un enfant qui naît, mais comme un homme neuf. Et c’est
+cette image de fécondité qui m’éveille à la vie... Ces pensées ne se
+forment pas comme des pensées. Il me semble que je les respire et
+qu’elles viennent de l’infirmière paisible, comme une odeur vient d’une
+plante.
+
+L’infirmière pousse mon lit à roulettes. Elle le conduit jusqu’à
+l’ascenseur. Mes belles pensées s’amollissent. J’ai l’illusion que le
+wagonnet file à folle allure par des dédales de couloirs et qu’il ne
+s’arrêtera plus jamais. L’infirmière sans doute le pousse en galopant.
+Les murs blancs fuient, comme une eau courante. Je ne suis plus qu’un
+point mou jeté dans les couloirs. Les petites roues, au grincement aigu,
+emportent sur le carrelage lisse quelque chose qui n’est plus mon corps,
+mais qui est moi-même.
+
+Le wagonnet entre dans une chambre. Saunière, près du lit, me sourit.
+
+ * * * * *
+
+Le chariot est parallèle au lit. Il est au même niveau; il est tout à
+côté. J’ai un sentiment agréable d’arrivée dans un port, après un voyage
+vertigineux et chimérique, où le bateau tangua jusqu’à être proue en
+bas, poupe en haut, dressé comme un mât et parfois fila, sans toucher
+l’eau, comme une flèche dans l’espace.
+
+Je n’ai pas la notion qu’il va falloir quitter le chariot pour entrer
+dans le lit. L’infirmière, me prenant par les épaules, m’y oblige. Je
+lui obéis, comme un petit enfant imite, de toute sa bonne volonté, sans
+comprendre. Me voici sur le lit, et confondant l’alèze avec une
+couverture, c’est sous l’alèze que je tente de me glisser. L’infirmière
+saisit mes jambes et les allonge par-dessus l’alèze. Elle sourit et
+Saunière sourit, comme on sourit des mouvements maladroits d’un tout
+petit enfant ou d’un jeune animal.
+
+
+
+
+Maintenant cette chambre est la mienne. Je ne saurais dire exactement
+pourquoi. Mes sentiments et mes pensées sont ralentis. Je n’ai plus
+comme la veille la force d’apercevoir le détail des objets. Je suis
+simplement dans la blancheur du lit et dans la blancheur de la chambre.
+Et pourtant je ne suis plus seulement un malade qu’on a transporté. Je
+suis l’habitant de la chambre 2. Est-ce parce qu’une nouvelle infirmière
+est venue? A ses gestes plus lents, moins distants, à l’interrogation
+presque curieuse de ses yeux, à une douceur très naturelle, mais qu’elle
+ne dissimule pas, à la façon dont elle met de l’ordre dans la chambre,
+je comprends immédiatement qu’elle restera. Elle ne passe pas comme dans
+une ambulance. Elle est déjà ma compagne.
+
+C’est une journée d’assoupissement, très douce et lente, comme sans
+minutes, une journée d’un seul tenant, dont le seul événement pour moi
+est une tasse de lait que m’apporte à quatre heures l’infirmière. Elle
+me soutient de son bras passé autour de mon cou et, tenant elle-même la
+tasse, elle me fait boire à lentes, lentes gorgées. Une fois encore j’ai
+le sentiment d’être un petit enfant. Mais les enfants n’ont aucune joie
+à être des enfants. Je m’abandonne à ce bras qui me protège, à ce bras
+où je me blottis.
+
+Je vécus deux jours dans une torpeur agréable et sans souffrance aucune.
+Mais avant de donner le thermomètre à l’infirmière, je le regardais, et
+ma température le matin dépassait 38 et le soir 39. Quelques amis
+vinrent me voir. L’infirmière restait assise près de moi. Tout le monde
+entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, et si l’on me disait
+quelques mots, c’était sur un ton de douceur réticente. On m’avait
+recommandé de ne pas parler.
+
+Je n’avais nullement le sentiment que j’étais en danger. Mais je le
+savais. Et j’appris, quand je quittai la maison de santé, que Gillot
+avait téléphoné plusieurs fois chacun de ces deux jours pour qu’on le
+renseignât sur ma température et sur mon état.
+
+Je méditais sur la mort, quand je ne somnolais pas. Avec beaucoup de
+calme, car c’était une méditation. J’avais assez de notions anatomiques
+et physiologiques pour comprendre que, l’opération accomplie, je pouvais
+mourir d’infection ou d’un abcès plus profond, inopéré. Je savais aussi
+qu’on pouvait, si la fièvre persistait et si j’avais les symptômes d’un
+abcès profond, me transporter à nouveau sur la table d’opération. Je
+savais donc la mort possible, je savais que d’une heure à l’autre je
+pouvais entrer en agonie. Mais je savais aussi que le danger n’était
+qu’à l’état de possibilité. Je ne sentais pas la mort en moi. Et la
+fièvre apparaît comme une transition naturelle entre la vie et la mort.
+Cette chaleur dans l’immobilité, ce sentiment que tous les organes et
+tous les téguments se resserrent et s’affermissent et deviennent plus
+denses, et que tout le corps est raidi et rassemblé comme pour
+s’abandonner à un saut définitif, obligent à la résignation. La mort ne
+s’oppose plus à la vie comme son contraire. La fièvre est un passage et
+le fiévreux est dans l’état d’un gymnaste qui a pris un breuvage
+puissant, avant un exercice difficile.
+
+J’éprouvais une sensation très douce de méditation en liberté, analogue
+à celle qu’éprouve un rameur qui s’est couché dans le fond d’une barque
+et qui se laisse aller au courant. Je m’abandonnais avec confiance à mon
+propre corps. C’était lui qui était chargé de lutter. Ma volonté n’avait
+pas à intervenir. Je n’avais rien de l’effroi qui me hantait, sans me
+paralyser, lorsque, glacé par le froid en pleine mer, je dus nager
+jusqu’à la rive, à courtes brasses pour ne pas m’essouffler.
+
+Calme méditation, dans le bien-être de cette immobilité, sans autre
+divertissement que suivre les mouvements de l’infirmière blanche dans la
+blancheur de la chambre.
+
+Si, bien portant, je pense à la mort, j’imagine mon corps devenu cadavre
+et, contradiction à laquelle on n’échappe pas, je me connais comme mort,
+je me connais comme ne connaissant pas et je souffre du néant, comme si
+j’avais le pouvoir de le sentir. Je ne redoute pas la mort. Mais j’ai
+peur du saut, comme on a peur de sortir dans la rue quand il fait du
+vent, ou de se jeter dans l’eau froide.
+
+Si la mort vient à la limite de la fièvre et qu’elle soit un éclatement
+de la vie trop tendue par la fièvre, si l’agonie n’est pas le râle,
+ronflement plus dramatique et plus solennel, la mort ne doit pas être
+douloureuse. Mais je redoute l’agonie, si elle est semblable à
+l’étouffement qui précède l’anesthésie, à cet étouffement, qui, comme un
+vent pesant, flétrit, assèche et contracte.
+
+J’ai depuis mon enfance cessé de réfléchir à l’immortalité personnelle.
+Je n’ai pas l’âme assez basse pour croire à un magistrat interplanétaire
+décernant des châtiments ou des récompenses. Je ne crois pas au
+commissaire de police qui prononcerait des jugements éternels avec un
+accent de soldat de café-concert mi-auvergnat, mi-méridional. Et je ne
+cède ni à l’appât des récompenses, ni à la crainte des châtiments. Le
+pari de Pascal ne me convainc pas. Je veux bien accepter une loi, mais
+non pas un contrat unilatéral. Le silence infini des espaces éternels
+m’émeut mais ne m’effraye pas. Pascal ne connaissait que l’infini
+mathématique. Je connais l’infini biologique.
+
+La mathématique, pas plus que la religion, ne respecte le mystère. Elle
+résout et ne sait pas attendre. Elle n’accepte pas d’ignorer ce qui se
+passe derrière les portes closes. Un homme digne de notre époque
+s’inquiète de la vérité. Mais il ne va pas regarder par une serrure sans
+trou et prétendre qu’il a vu quelque chose.
+
+Je pense à ceux qui resteront après moi. Les sanglots d’une mère, je les
+entends, et sa tristesse m’est beaucoup plus pénible que la pensée de ma
+mort. On lui a pris son bien. Une mère qui a la foi espère retrouver son
+fils au ciel. La religion est sans pudeur. Elle nie la mort. Il est
+possible que la mort ne soit pas. Il ne faut pas le crier si fort. On
+croirait que vous n’en êtes pas absolument certains.
+
+Mes amis seront émus derrière mon cercueil. Ils penseront à l’ardeur de
+notre adolescence, à ce partage des grandes espérances vagues... Ils
+vont hésiter sur le costume à mettre. Ils préféreraient, pour moi, pour
+ne pas revêtir l’uniforme habituel des cérémonies, venir en veston,
+chapeau mou ou chapeau melon, en costume de tous les jours, parce que la
+mort est de tous les jours. Mais ils penseront à ma famille et alors ils
+viendront en tube et en jaquette.
+
+Mourir, ce mot-là dit bougrement bien ce qu’il veut dire. Je suis de
+ceux qui ne savent pas s’en aller. Je tiens à la vie, quand je la vis
+avec puissance. Et quand je m’ennuie, je suis comme les jeunes gens
+timides qui restent dans un salon, sans oser se lever...
+
+Je n’ai pas peur de l’au-delà... J’ai lu Spinoza. J’ai l’amour
+intellectuel de la nécessité. Mais j’ai horreur de la boîte où l’on
+étouffe et où l’on s’empuante soi-même. Qu’on me brûle!
+
+La mort, ce n’est rien. L’acte de mourir est aussi naturel que l’acte de
+respirer. Je ne sais rien à quoi je pourrais penser avec plus de calme.
+Si elle vient, sans que je puisse lutter contre elle, mille regrets. Je
+ne perdrai pas mes dernières minutes à me désoler. Mais ce qui
+m’inquiète, ce sont les problèmes qui peuvent se poser devant elle. Si
+je fais naufrage avec ma sœur, quand je serai à bout de forces, pour
+l’avoir soutenue au-dessus de l’eau, dois-je lutter encore, moi seul,
+quelques minutes, ou me laisser couler, à la minute même où mon bras
+l’abandonne?
+
+Reste Dieu... Puisque je t’ai créé, pour l’idée de cause conçue trop
+simplement, je m’honore, en mourant, de n’avoir pas été, durant ma vie,
+un solliciteur obsédant. Je ne me suis pas vengé de ton silence, comme
+un reporter éconduit, en donnant des détails sur ta maison et sur ton
+cœur. Je n’ai pas fondé une religion... Je me suis conduit, avec toi,
+comme un honnête homme.
+
+
+
+
+Mademoiselle Crazannes, la surveillante de l’étage, est une grande jeune
+femme brune, dont le visage est d’une impératrice ou d’une jeune
+directrice de pensionnat. Elle aime à jouer au grand médecin. Elle
+médite longuement ma courbe de température, la remet au tiroir et sort
+sans dire un mot. Si je l’imagine, ayant quitté sa blouse d’infirmière,
+je ne puis me la représenter qu’habillée tout de noir. Elle doit, son
+jour de sortie, se promener par les rues comme une veuve inconsolable ou
+comme une reine détrônée. Pourquoi détrônée? Elle est bien la reine de
+l’étage. Les autres infirmières s’en vont à petits pas ou glissent au
+long des murs blancs. Mais mademoiselle Crazannes ne passe ni ne glisse.
+Elle s’avance. Et je m’étonne que sa blouse blanche ne s’allonge pas en
+traîne et que les petites servantes en tablier bleu ne s’élancent ni ne
+se penchent, pour lui porter sa traîne.
+
+L’infirmière s’appelle Marguerite Carneran. Elle a des pommettes
+saillantes, un nez court, le teint pâle et de très grands yeux d’un gris
+de cendre: ce qu’on est convenu d’appeler un visage d’étudiante russe.
+Et c’est en voulant parler d’elle que je sens davantage la difficulté
+qu’il y a à se servir des mots pour une autre intention que raconter des
+faits ou bien des idées. Je commence bêtement un portrait de Marguerite
+Carneran. Je rassemble ses traits, je me souviens de ses mouvements;
+comme un naturaliste décrit une plante ou un animal, comme s’il
+s’agissait, avec mille renseignements dispersés, de former une seule
+image définitive. Un photographe en ferait autant. Et c’est ainsi que
+nous opérons, quand nous sommes en bonne santé, pour avoir des hommes et
+des femmes une notion suffisante à l’usage quotidien. Ce n’est pas ainsi
+que j’ai connu Marguerite Carneran. Je l’ai connue par des images
+successives à peine liées, qui ne se confondaient pas en une seule et
+qui émergeaient de la torpeur fiévreuse, comme des fleurs, à intervalles
+inégaux, piqueraient de points éclatants la terre lourde d’un massif. Un
+musicien peut-être saurait exprimer cela.
+
+D’abord elle entra... Et je ne remarquai que son allure _comme il faut_,
+son expression d’amertume souriante. Je me sentis protégé. Ce fut tout.
+Puis j’ai dans la journée trois ou quatre souvenirs d’elle. Elle
+m’apportait à boire, ou rangeait mes oreillers avec des gestes soigneux
+et volontaires, très doux, mais un peu secs.
+
+Il lui manquait cette grâce animale, cette perfection souple qui nous
+lie aussitôt à certaines femmes d’une complicité sexuelle. Cette force
+et cette harmonie primitives, je les ai aperçues chez presque toutes les
+négresses d’exhibition... Je la distingue chez des femmes du peuple, du
+monde, des actrices ou des filles publiques. Elles sont indépendantes de
+leur milieu, de leurs mœurs, de leur caractère. Elles ne sont peut-être
+que la persistance d’une sagesse sauvage du corps. Les gestes de
+Marguerite Carneran sont d’une décence vertueuse... Il doit y avoir
+beaucoup d’infirmières semblables dans les hôpitaux de Genève ou de
+Londres. Déjà, je sens qu’elle me sourit par bonté et par pitié. Elle ne
+se sourit pas à elle-même.
+
+ * * * * *
+
+Je suis heureux... Je n’ai aucune ambition, aucun désir, mais aucun
+regret non plus ni aucune inquiétude. La fièvre applique mon corps au
+lit exactement, comme une planche à une planche. Je suis lourdement
+immobile. Je me fais l’effet d’une locomotive sous pression, à l’arrêt.
+Et s’il faut que je me déplace dans mon lit, mon corps se meut tout
+d’une pièce, comme un bloc et comme si j’avais perdu le pouvoir des
+mouvements délicats et spéciaux.
+
+Je suis entouré de silence, d’ordre et de lumière. J’aime la monotonie
+blanche de cette chambre lisse, dont les murs sont semblables, où que je
+pose mes yeux, à un nuage opaque. La clochette qui sonne au plus
+lointain couloir règle l’ordre de la maison. Dans la clarté qui vient
+des deux larges fenêtres, je suis baigné comme en un bain tiède. Et je
+goûte, sans remords, ma torpeur. Je me réjouis d’une paresse
+bienheureuse. Je ne me sens même plus responsable de ma santé. D’autres
+y veillent.
+
+Je ne sais si tous les malades trouvent la même joie ici. Mais c’est le
+premier asile, la première oasis que je rencontre. Pour que mon bonheur
+soit plus complet encore, il suffit que je réveille légèrement en moi
+les soucis habituels de ma vie. Il suffit que je pense à Lina Montalina,
+au libraire de la rue de la Sorbonne, à l’école Victor Cousin, aux
+cartomanciennes et aux bandagistes herniaires, pour qui j’ai rédigé des
+prospectus, aux directeurs de journaux pour qui j’ai rédigé des
+articles.
+
+ * * * * *
+
+Les journées sont lourdes et calmes. Les nuits sont ardentes et lourdes.
+Mon corps ne pèse plus admirablement stable et compact au lit qui semble
+de toute éternité rivé au plancher par ses quatre pieds. Mon corps est
+tendu d’un bout à l’autre du lit, comme si des forces adverses
+l’écartelaient en des directions contraires. Je me dresse et m’appuie
+sur les coudes, regardant droit devant moi et je passe des heures ainsi,
+attendant je ne sais quoi, mais évitant, par cet effort, la
+multiplication douloureuse des idées agitantes.
+
+La lampe électrique, avec son abat-jour, se reflète dans la vitre de la
+fenêtre, en face de mon lit. C’est un cosaque avec son bonnet, et c’est
+d’autres fois l’Homme à la pipe de Van Gogh. Mais l’image reste
+immobile, des heures, face à moi, fixe, comme moi, comme le silence,
+comme la nuit. L’espagnolette de la fenêtre, creuse et modèle le visage
+d’un adolescent aux traits nets, aux yeux trop sombres et piqués comme
+des points. Images fixes, dures, mais non terrifiantes.
+
+Je ne dors pas. Simplement, le sentiment, que mon corps a de son poids,
+augmente ou diminue. Et la nuit disparaît, comme la flamme d’une
+chandelle soufflée, à l’heure du matin où l’infirmière entre dans ma
+chambre pour prendre ma température.
+
+
+
+
+Gillot ce matin n’est pas venu. C’est le docteur Dittenay qui passe dans
+les chambres. Mademoiselle Carneran défait mon pansement. Le docteur
+Dittenay presse la région et les bords de ma plaie. Puis il remplace le
+drain en s’aidant d’une sonde cannelée. Il me semble qu’il m’enfonce
+dans le tête une tige raboteuse qui frotte aux bords nus et tendres de
+la plaie. Il m’est assez difficile de rester immobile. Un mouvement
+brusque de la tête me délivrerait. Toute ma volonté de faire proprement
+mon métier de malade n’empêche pas que cette pointe d’acier, remuée dans
+ma plaie, n’y promène une sensation presque intolérable de cinglement
+continu. Je suis couché sur le côté, les deux bras allongés vers le bord
+du lit, les mains plongeant dans le plus bas des oreillers et s’y
+agrippant. C’est en contractant davantage mes mains que j’arrive à ne
+pas crier. Mademoiselle Carneran fait le tour du lit et elle vient
+appuyer doucement ses deux mains sur les miennes.
+
+Le drain pénètre difficilement. Le docteur Dittenay s’y reprend à
+plusieurs fois. Je souffre, comme s’il pinçait les bords de la plaie et
+qu’il les déchirât à la façon d’un vieux carton qu’on jette au panier.
+
+Le docteur Dittenay parle avec douceur et sourit. Il a cette glaciale
+cordialité qui ne manque jamais aux petites natures. Le calme de Gillot
+est bien différent. Il est calme à la façon d’un athlète, qui sait avant
+tout exercice que ses muscles sont prêts. Dittenay est calme par
+mollesse naturelle et parce que l’impassibilité, corrigée d’un sourire,
+est nécessaire à l’exercice de son état. Ses yeux sont saillants,
+derrière son lorgnon aux verres libres. Ses traits sont gros et
+réguliers. Il est de cette classe d’hommes à l’humanité pauvre qui ne
+sont jamais en prise directe avec les autres hommes. Dittenay est
+médecin, parce que la médecine est une carrière libérale. Il occuperait
+aussi naturellement une charge d’avoué. C’est un animal domestique
+parfaitement dressé aux habitudes d’une profession. Il s’oriente à
+travers les maladies, comme un garçon livreur s’oriente dans Paris.
+Perdu dans une île déserte, il retournerait à l’état sauvage. Il ne
+serait même pas capable d’inventer une civilisation. Il n’a pas de
+génie. Gillot a du génie. Mademoiselle Carneran a du génie. Madeleine,
+la petite servante qui balaya ma chambre ce matin, a du génie. Leur
+présence me donne une illusion de recommencer ma vie, me délivre du
+passé. Ils apportent en moi la même espérance illimitée que la décision
+d’un lointain voyage. Ils rafraîchissent ma curiosité humaine, autant
+que si j’entrais dans une ville inconnue.
+
+Gillot m’aurait fait mal dix fois davantage que je lui aurais offert ma
+souffrance en hommage. Mais quand Dittenay quitte ma chambre, c’est la
+sonde cannelée qui s’en va, et rien de plus. Dittenay n’est qu’un objet
+humain...
+
+
+
+
+L’incision, que Gillot a donnée dans ma tempe, a évacué le pus contenu
+dans l’abcès. Elle ne pouvait guérir l’otite. Dans l’après-midi, je
+recommence à sentir les mêmes élancements au fond de l’oreille, la même
+tension jusqu’à l’écartèlement, dont je souffris tant avant mon entrée
+dans la maison de santé.
+
+Des coups frappés dans ma tête se mêlent et se répercutent. C’est le
+bruit des grands chantiers maritimes, quand, sur la coque d’un cuirassé,
+les marteaux, frappant les boulons, éveillent au métal des sonorités
+grinçantes et tremblées, qui d’abord éclatent au choc, puis se
+propagent, plus libres et plus souples, et se croisent et
+s’entre-croisent, se combinent et s’entre-nourrissent, comme si elles
+étaient les notes d’une cyclopéenne symphonie. Il y a un chantier dans
+mon oreille. Et chacun des coups qui frappent l’invisible métal broie je
+ne sais quoi dans ma tête.
+
+Il se fait un silence, comme si on avait sonné une interruption du
+travail. Le mélange et le rythme des sons était si bien celui de mille
+marteaux bosselant une immense plaque de métal, que j’ai vraiment l’idée
+que les ouvriers sortent pour aller déjeuner.
+
+La douleur change brusquement, comme un numéro de cirque succède à un
+autre. Je ne pense pas au cirque où nous allons en spectateur qui flâne.
+Je pense au cirque de notre enfance, qui nous apparaît comme absolument
+distinct de notre vie à nous, invariable et prévue. C’est une sorte de
+monde renversé et cependant réel. Des femmes roses y trouent des
+cerceaux blancs entre les deux temps d’un galop de cheval. Des hommes y
+marchent la tête en bas. C’est le monde où les bêtes parlent.
+
+Il y a dans l’extrême souffrance une joie semblable à celle de l’enfant
+au cirque. On passe dans un autre monde. Je ne parle pas de la
+souffrance, objet d’analyse. Il ne s’agit pas de ce reploiement qui fut
+l’attitude professionnelle des romanciers psychologues. Ils n’ont
+d’ailleurs jamais analysé la souffrance physique, trop simple pour leurs
+méditations et bonne tout au plus pour des goujats.
+
+La souffrance physique, si elle est suffisamment prolongée, puissante et
+variée,--je ne parle pas d’une monotone rage de dents ou d’une colique
+poignante et convulsive--la souffrance physique peut être un spectacle.
+Et non pas un spectacle factice qu’on se crée.
+
+On ne la regarde pas, à la façon dont les écrivains ont regardé leur
+âme, en clignant des yeux, comme pour distinguer un petit objet éloigné.
+Elle est un spectacle véritable, comme la mer en tempête ou comme un
+rapide qui passe devant nous, quand nous rêvassons sur le banc d’une
+gare de village. Elle est en nous, mais, rompant notre habituel
+équilibre, elle nous surpasse et s’impose à nous, comme le spectacle le
+plus tangible et le plus provocant.
+
+Le bruit des grands chantiers s’étant donc apaisé, il y eut comme le
+tournoiement vertigineux d’une formidable roue dentée dans ma tête. Puis
+le mal devint moins régulier, plus oscillant, tantôt plus tendu et
+tantôt plus souple, comme la corde qui tient à la rive une barque en
+flottaison. Il fut irrégulier, mais d’une rage singulière à laquelle je
+n’étais pas encore accoutumé.
+
+J’ai déjà éprouvé un sentiment analogue. Seulement le spectacle n’avait
+pas lieu dans ma tête. Je me souviens... C’est à la porte d’une ferme
+isolée, en Bretagne. Le chien est attaché à sa niche qui est rivée au
+mur. Tout le monde est aux champs. Et le chien, furieux que j’ose passer
+sur sa route, s’élance sur moi. Un instant je le vois dans l’espace au
+terme de son bond, comme suspendu à la chaîne, droite comme une barre.
+Puis en ressort, la chaîne se détend et semble attirer le chien vers la
+niche, comme s’il était une balle au bout d’un élastique. Alors il
+recommence deux ou trois élans semblables qui font osciller la niche et
+chaque fois il retombe, battant le sol. Puis il tourne, comme sur une
+piste, comme si sa chaîne était une longe. La chaîne se tend et se
+distend. Parfois elle s’enroule et s’emmêle autour du crampon qui la
+tient à la niche, et ses anneaux meurtris les uns contre les autres font
+le même bruit que s’ils se sciaient les uns les autres. La chaîne
+maintenant semble mouvoir le chien comme un projectile. Le collier
+arrête le chien et l’étrangle. Il repart furieusement et on ne sait
+comment il peut, dans ce minuscule espace, malgré l’interruption, à
+chaque tour, de cet étranglement, galoper sans arrêt et lancer son
+aboiement rauque.
+
+La chaîne et le chien sont dans ma tête.
+
+Je saurai maintenant distinguer mon mal, selon que j’aurai dans ma tête
+un chien furieux ou un atelier de constructions navales.
+
+Pendant la première heure, la douleur m’agita. Mes mouvements la
+fuyaient... Quelqu’un qui me regarderait et ne saurait pas que mes
+mouvements et mes contractions sont les signes de la douleur me
+trouverait très comique. Mes mâchoires se serrent et mes dents se
+rapprochent, ou je mords ma lèvre inférieure, ou je ferme les yeux avec
+autant de force que si je voulais user l’un contre l’autre les deux
+bords de mes paupières. Mes doigts se remuent, mes jambes tour à tour se
+ploient et s’allongent. Je suis comique, comme un chien qui, couché dans
+l’herbe, sur le dos, les pattes en l’air, se meut avec des mouvements
+saccadés de son dos.
+
+Mais la douleur devint si puissante, qu’elle m’obligea à une sorte de
+calme et que j’y assistai, comme on est le témoin résigné d’un
+cataclysme. Je suis à cette limite où il semble que la douleur ne puisse
+être plus forte. Elle perd alors tout caractère agressif et taquin. On
+sent distinctes les premières gouttes d’un orage. Mais quand l’orage
+éclate, on ne sent plus les gouttes, on est mouillé, on est dans
+l’orage. Les coups de tonnerre ne surprennent plus. Nous désirons même
+qu’ils se multiplient. Ainsi un instant arrive où la douleur ne
+décompose plus son effort, où elle ne surpasse plus ses tirailleurs, où
+elle fait l’assaut, où elle livre bataille comme un général qui
+rassemble ses unités. Alors elle entre dans la ville, elle prend
+possession de nous. Nous nous soumettons. Nous sommes une ville conquise
+dont les enfants aux fenêtres regardent passer les troupes assiégeantes.
+Nous prenons même à la douleur maîtresse de nous une sorte de plaisir,
+ou plutôt nous lui devenons consentants.
+
+Les mystiques offraient leur souffrance à Dieu. Un homme courageux
+devant le mystère et devant la vie offre sa souffrance à la nature. Cela
+n’est pas seulement une adhésion spinoziste. Il y a de la part de celui
+qui a atteint à une belle limite de la souffrance physique une sorte
+d’éblouissement admiratif devant un beau spectacle.
+
+Lorsque le mal s’apaise, je suis brisé et moulu, comme si j’avais été
+frappé de mille coups par tout le corps.
+
+Il me semble qu’une charge de cavalerie a passé sur moi. Je relève la
+tête, avec précaution. Les fourreaux de sabre entrechoqués et les fers
+des chevaux heurtant le sol ne sont plus qu’un bruit lointain et unique.
+Les coups de sabot, par places, ont meurtri mon corps. Le blessé
+s’étonne que tant de fracas ne soit plus qu’un frémissement et un peu de
+poussière qui flotte.
+
+ * * * * *
+
+Il faut à cette résignation ou plutôt à cette joie d’acceptation des
+conditions favorables. Il faut d’abord que la douleur soit belle et
+qu’elle ne nous tourmente pas par mille attaques, comme un moustique
+tourne autour de nous, se pose, fuit et se pose encore. Il faut une
+bonne santé et la certitude que la douleur est passagère. Il faut aussi
+cette joie blanche de la maison de santé et ces soins multipliés et
+précis qui la consolent, s’ils ne la soulagent.
+
+Enfin je n’ai vraiment éprouvé le sentiment de souffrir en perfection,
+je n’ai jamais été le spectateur ébloui et consentant, que du jour où
+j’ai su que ma douleur, si elle était intolérable, pouvait être calmée
+par la morphine.
+
+Au moment où je souffrais le plus, mademoiselle Carneran est entrée dans
+la chambre. Elle est restée un instant, tout près de mon lit, la tête un
+peu penchée, sous la lumière déjà diminuée. Ses yeux gris, lourds comme
+un ciel d’orage, me regardaient avec une pitié très douce et un sourire
+navré pinçait les coins de sa bouche.
+
+Elle a posé un instant sa main fraîche sur mon front et je suis resté
+immobile comme si j’espérais que toute la fraîcheur de sa main se
+répandrait en moi.
+
+--Vous souffrez beaucoup, m’a-t-elle demandé.
+
+Je répondis:
+
+--Oui... beaucoup... mais après une hésitation, comme si je voulais
+évaluer avec précision la gravité de ma douleur et comme un honnête
+malade qui ne veut pas tromper son monde.
+
+
+
+
+Le lendemain, dans l’après-midi, c’est à nouveau le fracas des chantiers
+maritimes et les élans tournoyants du chien hors sa niche. Je commence à
+avoir une expérience du mal, qui me permet de l’accueillir avec plus de
+sagesse, j’ai presqu’envie de dire avec plus de politesse. Je ne suis
+plus du tout l’enfant stupide qui fuit dans tous les coins, pour éviter
+une fessée. Je suis comme dans un salon et j’attends avec calme un
+visiteur redoutable.
+
+Il vient. C’est d’abord un ridicule et agaçant personnage, bourdonnant,
+procédant par mille attaques brusques et sournoises. Le visiteur que je
+reçois n’est qu’un fou. Je suis là, attentif autant que réservé. Sans
+doute je ne saute pas au cou du visiteur. Mais je suis correct, prêt à
+l’écouter. Il entre, à pas très sourds, comme certains personnages de
+nos rêves que l’on n’entend pas marcher.
+
+Et aussitôt, au lieu de me raconter, selon que les convenances
+l’exigent, l’objet de sa visite, il s’assied sur un fauteuil, les jambes
+en l’air, saute à pieds joints sur la cheminée, retombe à terre,
+s’avance en grimaçant vers les murs, agite les bras, comme s’il tournait
+deux manivelles, éclate bêtement d’un rire sonore, puis vient s’asseoir
+de tout son long sur le canapé dans une attitude sombre et digne. Et là,
+il ne dit rien, il ne répond même pas à mes questions.
+
+Enfin, il se lève, marche droit à moi, se plante en face de moi, me
+jette un regard qui aussitôt me paralyse et se met à me frapper, comme
+s’il accomplissait une besogne, comme s’il exécutait une consigne. Ses
+mouvements sont d’une exaspérante régularité. On dirait d’un ouvrier,
+qui a son marteau bien en main et qui enfonce des clous. Il tape
+rythmiquement. Mais à chaque fois qu’un clou va disparaître, il donne
+deux ou trois coups plus violents, plus espacés, des coups de grâce.
+
+Je ne suis plus un corps humain. Je suis une masse molle sur laquelle
+s’acharne le détestable visiteur. Il est devenu fou furieux. Il enfonce
+ses ongles en moi. Il me jette sur le plancher, me foule aux pieds et
+danse sur moi une danse de plus en plus rapide et crépitante, et
+parfois, d’une détente violente et brusque de sa jambe, il me fracasse à
+coups de talon.
+
+Le mauvais visiteur s’en va, comme un appariteur. Il a introduit une
+douleur plus calme et presque majestueuse. Je ne suis plus en proie qu’à
+des forces impassibles qui m’écartèlent. Je ne suis plus qu’un point, un
+être sans épaisseur et sans densité, perdu dans le lit blanc et dans la
+chambre blanche. Il me semble que le mal n’est plus en moi, ne m’affecte
+plus directement. Mais je suis entouré par lui. Je baigne en lui.
+
+Enfin, plus de souffrance aucune. Mon corps est un désert. C’est comme
+si j’avais fait une chute formidable, comme si j’étais tombé du haut du
+ciel tout droit sur mon lit...
+
+Mademoiselle Carneran est restée longtemps près de moi. Cela fut non pas
+un soulagement, mais une consolation, qu’elle ait pris la peine de me
+regarder souffrir. J’ai horreur de la sensiblerie. Je n’aime pas, quand
+je souffre, ou quand d’autres souffrent, qu’on ferme les yeux, avec
+l’air de n’en pouvoir supporter le spectacle. C’est ainsi que sont les
+gens du monde en visite, devant un malade. Mademoiselle Carneran n’eut
+pas l’indifférence aimable et cet air de vous parler du haut du
+quatrième étage qu’ont quelquefois les infirmières et tous ceux qui par
+métier vivent autour des malades. Elle me regarda. Il y avait beaucoup
+de noblesse dans son regard ferme, sans fausse pitié. Je puis dire
+qu’elle m’aida à souffrir. J’avais une grande joie à lui dire quand le
+mal diminuait: «Cela devient supportable.» J’ai souvent eu l’occasion de
+voir comme les malades exagéraient l’expression de leur souffrance.
+J’avais une grande joie à être précis, un peu sec, à dire sur un ton
+détaché: «Oui, je souffre beaucoup. Mais c’est presque amusant.»
+
+La vérité est que je n’avais jamais souffert et que la douleur
+m’intéressait comme un horrible et nouveau pays qu’on visite.
+
+Mademoiselle Carneran, tout près de mon lit, s’y appuyait de sa main
+étendue. Lorsque la souffrance plus aiguë contracta davantage mon
+visage, je saisis cette main. Et quand je souffrais plus, je la serrais
+davantage. Il faut avoir 39° de fièvre et souffrir dans son corps, pour
+sentir véritablement le secours d’une main de femme inconnue. Ni une
+mère, ni une sœur, ni une compagne--et je n’hésite pas devant la cruauté
+de cet aveu--n’auraient un pareil pouvoir de consolatrice.
+
+Je ne sais rien de mademoiselle Carneran. Et c’est pour cela que cette
+caresse humaine est d’un si haut prix et si absolument émouvante. Une
+mère, une sœur, une compagne sont nos gardes-malades naturelles. Il n’y
+a pas dans leur tendresse ou leur dévouement l’imprévu qui satisfait
+notre goût du miracle. Je pense à des histoires bêtes de soldats
+épousant des ambulancières. Et la fièvre me donne un énorme pouvoir
+d’attention. Dans la vie, nous n’osons pas regarder les mains des femmes
+inconnues avec trop d’obstination. Les mains se dérobent et ont leur
+pudeur. Les yeux mi-clos, la tête remplie de bruits barbares et
+d’éclatements fulgurants, comme si des projectiles partaient et
+s’arrêtaient au sommet de mon crâne, je regarde cette main, un peu
+raidie, qui se prête et ne se livre pas. Elle est fine et sèche,
+anguleuse aux articulations. Elle est douloureuse et volontaire, sans
+aucun effilement souple, sans aucun passage arrondi.
+
+Enfin elle est propre. J’ai déjeuné un jour avec une femme de lettres
+aux ongles rosis de carmin, et je ne pouvais m’empêcher de penser que
+cette dame aurait bien pu se laver les mains avant de se mettre à table.
+La propreté d’une main d’infirmière soigneuse garde comme la fraîcheur
+de l’eau. Une main soignée de femme du monde n’est presque jamais que
+nettoyée. Il faut avoir touché du pus ou baigné des typhiques, pour
+avoir les mains propres.
+
+Quand la douleur s’accroît, je serre cette main, comme un naufragé se
+cramponne à une épave.
+
+Je pense alors que ce contact peut être désagréable à mademoiselle
+Carneran. J’ai la fièvre, j’ai la tête enveloppée d’un pansement. Je
+suis le blessé des images, mais pas du tout le bel agonisant pâle, qui
+prononce de nobles paroles. Alors, j’abandonne cette main qui me
+sauvait, avec l’héroïsme d’un naufragé qui lâche le bord du canot auquel
+il se cramponnait, pour ne pas faire chavirer les naufragés qui sont à
+bord.
+
+Je me souviens de la belle infirmière, qui me garda, quand je me
+réveillai après l’opération. Elle se défendait par le jaillissement de
+sa force calme. Je ne puis dire qu’elle me repoussait. J’étais près
+d’elle comme devant la mer, comme devant un autre élément. L’infirmière
+qui m’accueillit le jour de mon arrivée, me soigna comme on déplace un
+objet délicat, qu’on ne veut pas briser, mais qui ne vous appartient
+pas. Ses yeux regardaient ailleurs. Mademoiselle Carneran est toute
+différente. Elle ne semble pas exercer un métier. Ce qui se passe dans
+le lit de la chambre nº 2, ne lui est pas étranger. Elle veut savoir si
+je souffre moins ou davantage. Non qu’elle me pose d’obsédantes
+questions. Mais ses yeux s’agrandissent, comme si elle avait peur que ma
+souffrance augmente.
+
+Je lui demande:
+
+--Pourquoi êtes-vous si gentille?
+
+Elle sourit comme si elle ne comprenait pas.
+
+--Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que j’ai mal...?
+
+--Quelle question!
+
+--Dans la chambre 2, dans la chambre 3, dans toutes les chambres de cet
+étage, dans toutes les chambres des autres étages, il y a un malade. Et
+ce malade souffre. Il fait son métier de malade, un peu mieux, un peu
+plus mal, selon qu’il geint plus ou moins... Mais qu’est-ce que ça peut
+bien vous faire?
+
+Elle me répond très doucement:
+
+--Il ne faut pas parler... Cela vous donnerait plus de fièvre.
+
+On décide de me faire une piqûre de morphine. La douleur disparaît en
+quelques minutes, laissant comme une empreinte d’elle-même. Elle ne s’en
+va pas comme quelqu’un qui prend la porte pour de bon, mais comme
+quelqu’un qui va se coucher dans la pièce à côté. Si elle reparaît
+atténuée, on dirait qu’elle a mis des pantoufles.
+
+Quelle paix! Dans ce lit souple et ferme, dont le matelas pose sur des
+lattes d’acier, mon corps a pris l’habitude de s’étendre avec
+obéissance. Mes yeux prennent maintenant à toute cette blancheur inondée
+de clarté le même plaisir que j’avais auparavant à contempler le
+demi-cercle qui ferme l’horizon marin. Si je suis seul dans ma chambre
+et que je m’assoupisse, je suis comme dans les limbes. A peine si je me
+souviens de ma vie, que je vois derrière moi comme une course haletante.
+Ainsi je me suis parfois reposé sous un arbre, au bord d’un chemin,
+quand, inondé de sueur, je laissais ma bicyclette piquer au sol un bout
+de son guidon; ainsi, dans une sorte d’engourdissement, je fermais les
+yeux, goûtant un étrange plaisir à oublier l’étape à franchir encore. Ou
+bien par la fenêtre entr’ouverte, je regardais le ciel avec une
+inlassable attention, comme si j’espérais qu’il allait s’entr’ouvrir. Ce
+fut, les premiers jours, un ciel poussiéreux de septembre, qui à partir
+de la fenêtre, flottait comme la toile souillée d’une baraque foraine.
+C’était un rectangle de ciel. Et ce ne fut que plus tard qu’il devint un
+vivant compagnon, mon grand voisin d’en face.
+
+Je n’ai aucune curiosité de ce qui se passe hors de la chambre blanche
+et du rectangle de ciel que j’aperçois de mon lit. Mais lorsqu’on entre
+dans ma chambre, il me semble que mon esprit s’inquiète, d’autant mieux
+que mon corps est immobile. Quiconque entre, flotte auprès de moi, avec
+bienveillance. Je repose sur mon lit comme sur un nuage. Les heures...
+elles ne tournent pas au cadran de ma montre, glissée sous l’oreiller le
+plus bas. Elles sont vivantes.
+
+Sept heures, ce n’est ni un chiffre romain, ni un cran du temps; c’est
+la veilleuse de nuit, avec la jolie fatigue de son visage d’aube grise,
+qui entre et prend le thermomètre dans l’éprouvette et me le donne.
+
+Huit heures, c’est Madeleine, la petite servante en blouse bleue à fins
+carreaux, comme les tabliers des petites filles, apportant le déjeuner:
+café au lait et deux tartines.
+
+Le vrai matin entre avec mademoiselle Carneran, dont le visage est plus
+triste quand il ne s’est pas encore échauffé aux travaux du jour. Le
+matin est un cercle qui se ferme à midi et que remplit la toilette et la
+visite du médecin. Mademoiselle Carneran approche du lit une cuvette
+d’eau tiède et lave la partie de mon visage que le pansement laisse
+libre.
+
+Midi, c’est le chariot qui roule dans le couloir avec les aliments.
+
+L’après-midi, jusqu’à deux heures, est du temps bien mou. Mademoiselle
+Carneran vient parfois. C’est l’heure où les infirmières n’ont à donner
+nul soin déterminé. Elles sont libres, si elles ne sont pas de garde,
+d’aller dans leur chambre.
+
+Et puis les visites jusqu’à cinq heures. Elles apportent on ne sait
+quelle fraîcheur empruntée à la rue. Les hommes gardent l’odeur de la
+cigarette jetée au ruisseau, avant d’entrer. Et le parfum des femmes se
+balance avec agilité, avant qu’elles ne soient assises.
+
+Cinq heures: après le départ des visites, c’est une rentrée dans les
+limbes et le blanc de la chambre. Et la surveillante ou mademoiselle
+Carneran passent, pour prendre la température du soir.
+
+Le dîner de sept heures, à la lampe électrique. Après le dîner, jusqu’à
+huit heures, ce n’est pas une heure; ce n’est pas encore la nuit. C’est
+la servante emportant la vaisselle.
+
+Mais, huit heures, c’est l’infirmière de nuit, qui ouvre la vraie nuit.
+
+
+
+
+C’est à nouveau cet écartèlement du fond de mon oreille, ces
+fulgurations du centre de ma tête au sommet de mon crâne, les
+projectiles qui semblent traverser mon cerveau, et c’est le chien
+tournant devant sa niche, et c’est le bruit des grands chantiers
+maritimes. A cinq heures, en venant prendre ma température, mademoiselle
+Carneran me propose une piqûre de morphine. Mais j’ai peur de souffrir
+au milieu de la nuit. Je préfère retarder la piqûre et être sûr d’une
+nuit parfaite. Je consens à souffrir ces quelques heures. Le mal est un
+moindre personnage en plein jour. C’est la nuit qu’il vous accule en un
+creux du lit et dit: «A nous deux.» Il est semblable à ces charretiers
+brutaux qui n’assomment de coups leurs bêtes, que s’ils sont sûrs de
+n’être pas vus.
+
+Il est entendu que l’infirmière de nuit me fera une piqûre, dès que je
+le lui demanderai.
+
+De savoir que je pourrai, quand il me plaira, ne plus souffrir, la
+souffrance me devient plus légère. Je la trouve même un peu ridicule.
+Elle me fait l’effet d’un adversaire brutal et maladroit au pugilat, qui
+s’essouffle, qu’on laisse par moquerie s’agiter et dont on se
+débarrassera d’un coup précis et préparé. Je ne suis plus livré à la
+souffrance, comme les premiers jours de maladie, dans ma chambre, à la
+façon d’un martyr livré aux bêtes. Il y a même dans cette certitude
+qu’on pourra, et choisissant son heure, la supprimer, une joie de
+l’esprit, une sécurité dont nous nous sentons redevables à la
+civilisation et qui nous lie avec elle de solidarité... C’est un
+sentiment analogue à celui que j’éprouvai en entrant dans la salle
+d’opération. Un sauvage, à qui l’on ferait une piqûre de morphine,
+n’aurait, à ne plus souffrir, que le sentiment d’un miracle... J’ai le
+sentiment d’une loi.
+
+C’est à huit heures que l’infirmière de nuit prend son service. Je mets
+une sorte de raffinement à ne pas la sonner aussitôt. Je garde ma
+douleur, comme on porte à bout de bras une haltère qu’on a décidé de
+tenir le plus longtemps possible. Je ne sonne qu’à huit heures et quart.
+
+L’infirmière de nuit, la «veilleuse», c’est mademoiselle Sirvaine, qui
+me reçut le jour de mon entrée dans la maison. Je sonne. Je l’attends.
+Elle entre, et elle est, dans le silence absolu de la nuit commencée et
+dans la chambre lisse où la lampe électrique jette un rayonnement raidi,
+une apparition toute blanche. Et voilà ce que je n’avais pas prévu: la
+nuit, la nuit dans la chambre lisse et blanche, devient un élément. La
+solitude est aussi émouvante que si nous étions tous deux dans une
+barque sur la mer. L’électricité ne donne pas une de ces lumières qui
+tremblent, jouent, hésitent et nous aident à une progressive découverte
+des êtres et des formes.
+
+Mademoiselle Sirvaine, près de mon lit, est d’abord une apparition
+blanche. Et la voici, qui depuis quelques minutes est une présence toute
+blanche.
+
+Je sais maintenant que, d’autres nuits, je vivrai cette minute où une
+inconnue, à la garde de qui je suis confié, entrera et posera, elle
+aussi pour la première fois, son regard sur mon visage emmailloté. Nulle
+musique, mêlant la plus impérieuse angoisse à la plus sereine
+libération, la plus effleurante flatterie à la plus hautaine gravité,
+n’égalera jamais pour moi cette rencontre d’un regard, cette apparition
+d’une personne dans l’absolu de la nuit, dans le silence de la maison,
+dans la blancheur presque abstraite de la chambre. La lumière lustre le
+mur en face de moi. Mademoiselle Sirvaine est étrangement calme et
+silencieuse, mince et flexible. Il y a dans sa douceur un éloignement
+presque cruel. Elle ne me parle pas. Ses yeux sont bleus, mais
+impénétrables et glacés comme un émail, fixes comme la nappe d’un lac de
+montagne, si bien que c’est le visage qui semble transparent et les yeux
+qui semblent opaques. Ils semblent agrandis comme en un portrait et sans
+proportion avec le visage. Ils ne se détournent pas; et quand ils se
+posent sur moi, ils regardent encore ailleurs... Elle n’est ni hostile,
+ni timide. Elle n’est pas distraite, elle est absente...
+
+Mademoiselle Sirvaine n’a pas prononcé une parole. Elle revient avec la
+boîte métallique enfermant la seringue et le flacon de morphine.
+
+Je la regarde emplir la seringue en verre et je m’aperçois qu’elle la
+remplit, non plus d’un centigramme, mais d’un centigramme et demi.
+
+--C’est gentil de me faire bonne mesure...
+
+--C’est la dose qui m’a été indiquée...
+
+Sans doute est-ce l’augmentation de la dose... La disparition immédiate
+de la douleur provoque en moi une émotion de gratitude. De quel baiser,
+quelle fée a touché le mal? Quel maître s’est fait connaître, imposant
+le silence... C’est un brusque silence de la douleur.
+
+Une chaleur se répand dans mon corps. Je suis étendu dans la paix d’une
+sérénité animale. Je flotte. Seul existe le moment qui succède sans
+effort au moment. Aucun pourquoi ne me lie, aux moments qui précédèrent,
+aucune inquiétude à ceux qui suivront.
+
+Mon corps a trouvé l’équilibre de sa pesanteur. Je ne voudrais pas
+briser cet équilibre par un mouvement. Cette immobilité consentie n’est
+pas de la torpeur. Je ne puis dire qu’accomplir un mouvement serait un
+monde. Mon sentiment très clair, est celui-ci: le mouvement est d’un
+autre monde.
+
+L’ennui est loin. La variété des sentiments et des objets a disparu
+aussi. Je suis comme devant un désert, comme devant une mer étale.
+L’ennui des nuits sans sommeil, ce n’est pas assez dire que j’en suis
+protégé. Ainsi qu’un dieu qui se contemple, j’ai perdu le pouvoir de
+m’ennuyer. Si je regarde l’heure, c’est par une curiosité comme
+désintéressée, comme un mathématicien note le passage d’une étoile. Et
+voici qui me paraît incompréhensible. Dans cette perfection de
+bien-être, dans cette sérénité qui n’a pas de monotonie, mais de
+l’unité, mon évaluation du temps est complètement erronée. Il y a juste
+une heure et demie que mademoiselle Sirvaine m’a fait la piqûre. Et je
+jurerais que la nuit est finie. Et l’heure lue au cadran de ma montre,
+je n’éprouve aucune déception... Je constate... Je suis hors du temps.
+
+Hors de ce temps qu’il faut créer, pour bâtir, comme un mur moellon à
+moellon, la nuit, minute à minute. Ce sont les pauvres malades qui
+apportent à la nuit les minutes dont elle est faite. Leur supplice est
+qu’ils n’ont droit d’en oublier aucune. Ils poussent à la roue, ils
+tournent la roue de la nuit. Le malade est condamné à précéder la nuit
+d’insomnie, comme un chien qui dépasse son maître, retourne à lui, le
+dépasse encore, revient et s’élance à nouveau, faisant deux fois la
+route, tuant son impatience à courir en avant, contraint cependant
+d’attendre son maître et de fournir la même étape. Mais, quand la
+morphine est en nous, la nuit marche seule, distincte de nous...
+
+Mes pensées coulent fluides et libres, aussi spontanément que l’eau d’un
+fleuve entre ses rives. Je n’exerce sur elles aucun contrôle. Je ne fais
+non plus aucun effort pour qu’elles apparaissent. Il me semble presque
+qu’elles flottent à quelque distance de moi, devant moi, comme cette
+impalpable poussière de poussières qui danse aux fenêtres, dans les rais
+obliques du soleil. D’ailleurs, elles ne sont pas nombreuses, ces
+pensées, et elles ne sont ni extraordinaires ni imprévues. Leur charme
+unique est d’échapper au dur mécanisme qui d’ordinaire les élabore, les
+oblige à paraître, les tire à la lumière. Ce n’est point elles qui sont
+exceptionnelles, c’est leur naissance qui est miraculeuse. Elles
+viennent comme une brume transparente se pose à l’horizon des prés. Et
+elles disparaissent, comme un son s’évanouit, sans qu’il me soit
+possible de les regretter ou de faire effort pour les retenir. Elles me
+quittent, comme si elles allaient à leur travail. Je n’ai pas cette
+angoisse que nous laissent les pensées qui fuient trop vite, comme un
+ami de passage, et que nous avons peur de ne plus jamais retrouver. Et,
+si je ne pense à rien, ma vie suffit à remplir ma vie, mon corps à
+contenter mon corps.
+
+Ainsi jusqu’à minuit. Puis c’est une simple torpeur, semblable, en
+bien-être et confiance, à celle qui précède les bons sommeils. Elle dure
+jusqu’au petit matin, qui peu à peu envahit la nuit comme s’il tissait à
+la nuit une toile d’araignée; jusqu’au bruit,--le premier bruit depuis
+la veille,--que font les berthes entrechoquées dans une voiture de
+laitier.
+
+Alors je somnole jusqu’à sept heures. Mademoiselle Sirvaine vient
+prendre ma température. L’insomnie a tendu et empoussiéré son visage, en
+a diminué la transparence. Mais les yeux sont d’un plus vif éclat,
+encore agrandis, d’un bleu plus noir, et entre les paupières plus
+grises, comme un cercle de mer fermé par une plage de sable.
+
+Elle me tend le thermomètre, sans prononcer une parole. Elle revient,
+regarde par transparence la colonne de mercure, met un signe au crayon
+bleu sur ma feuille de température; puis elle prend mon pouls et inscrit
+au crayon rouge le nombre des pulsations. Elle glisse la feuille de
+température dans le tiroir de la table. Je lui demande si elle n’est pas
+trop fatiguée.
+
+Elle me répond:
+
+--Mais non.
+
+Elle me dit: au revoir, d’une voix sans inflexion qui ne semble pas
+venir de son corps et que ses lèvres déposent avec précaution dans
+l’ouate grise du matin. Et quand elle sort, son corps droit semble
+glisser de la chambre au corridor.
+
+
+
+
+Mademoiselle Carneran, avec une serviette trempée dans de l’eau tiède,
+me lave les parties du visage que le pansement ne couvre pas. Et,
+pendant que je me lave les mains, elle maintient la cuvette sur le bord
+du lit. Elle m’apporte mon verre et ma brosse à dents. Elle-même,
+prenant mon peigne, me peigne doucement la barbe et la moustache.
+
+Madeleine balaye la chambre avec un balai enveloppé d’un linge humide.
+Mademoiselle Carneran essuie avec un torchon le marbre de la toilette et
+le métal ripoliné de la table de nuit. Elle vide l’urinal et emporte le
+seau à toilette hors de la chambre. Puis elle m’aide à me lever, à aller
+jusqu’au fauteuil canné qui se déploie en chaise longue. Et elle fait le
+lit avec une activité de sage ménagère. Elle retourne le matelas, lance
+les draps qui, un instant éployés dans l’espace, tombent, débordant en
+rejets égaux des deux côtés du matelas.
+
+A promener un linge sur les meubles, à déplacer et retourner le matelas,
+à poser une alèze sur le drap, à remettre à leur place, sous la
+toilette, le broc et le seau, mademoiselle Carneran est vaillante. Elle
+affronte les objets, et les contraint à sa volonté. Pendant qu’elle
+s’occupe à ces soins de ménage, elle fronce les sourcils et l’on ne sait
+si son visage exprime de l’attention ou de la sévérité.
+
+Nous causons. Nous sommes, elle et moi, en confiance. Cela est venu tout
+naturellement. Elle s’est intéressée à ce malade, qui souffre plus que
+les autres et qui ne veut pas geindre; elle s’est étonnée de la gaîté
+que la maladie créait en moi. J’ai aimé tout de suite sa réserve
+naturelle, cette réserve sans hostilité, sans basse timidité et qui
+n’est ni défiance, ni défense, mais dignité envers soi et politesse
+envers les autres.
+
+Elle parle avec des mots très simples. Sa voix à la fin de chaque phrase
+se perd en une hésitation un peu tremblante.
+
+De mon lit, je ne vois, par la fenêtre large ouverte, que le ciel,
+éclairci d’un soleil maigre, le ciel gris du Paris de septembre,
+sensible et tendu comme un visage inquiet.
+
+Il ne faut pas médire des conversations sur la température. Les mots ne
+sont rien que ce que nous y mettons. C’est en parlant du temps qu’il
+fait que mademoiselle Carneran et moi apprenons à nous connaître.
+
+--Il ferait si bon à la campagne, lui dis-je.
+
+Nous parlons de la mer et de la montagne, comme des baigneurs qui ne se
+connaissent pas et causent un jour de pluie dans la salle à manger d’un
+hôtel. Puis peu à peu c’est notre mer et nos montagnes que nous
+échangeons, c’est un peu de nous-mêmes, un peu de nos préférences les
+plus générales. Car il y a, de sa part comme de la mienne, un souci de
+feindre ne pas parler de soi. Nous donnons à toutes nos phrases l’aspect
+de jugements équitables.
+
+--La campagne, mais loin... pas les environs de Paris.
+
+--L’automobile... l’air qui vous fouette le visage.
+
+Sa tête se dresse un peu, ses yeux se tendent, comme s’ils fouillaient
+au plus loin de la route, et vacillent d’une gaîté fugitive, et sa
+bouche, ayant souri, redevient grave.
+
+ * * * * *
+
+La porte s’ouvre. Je devine Gillot. Dans mon immobilité de malade au
+lit, je reconnais diverses façons d’ouvrir la porte. Les infirmières ou
+la surveillante, après avoir tourné le bouton, la meuvent des bras
+appuyés, ou de l’épaule avançante, et, le corps un peu tourné, passent
+en frôlant le montant. Elles ont si souvent un plateau, une assiette ou
+une tasse dans les mains, ou poussent si souvent le chariot à
+pansements, qu’elles ont pris l’habitude d’ouvrir sans presque user de
+leurs mains, comme on se fraie un passage à travers un fourré. Et la
+nuit, quand elles passent ainsi, avec des mouvements silencieux, elles
+glissent comme de blancs fantômes et n’ont pas l’air de marcher.
+Madeleine et les autres petites servantes donnent un tour brusque au
+bouton, attendent, même si l’on a crié: «Entrez», comme si elles
+allaient faire une farce. Les «visites» entrent avec hésitation, avec la
+peur de se tromper, malgré tous les renseignements qu’on leur a donnés,
+et la porte semble décrire un zigzag plutôt qu’un demi-cercle. Mais
+Gillot ouvre d’une seule poussée et entre comme s’il avait fait une
+brèche. Il entre en vainqueur.
+
+--Bonjour, mon ami.
+
+Sa voix est rapide. Les syllabes ont un air de cavalcader. Chaque fois
+qu’il vient dans ma chambre, il me semble qu’il accomplit le miracle de
+guérir le paralytique. On dirait aussi qu’on vient d’ouvrir les
+fenêtres, toutes les fenêtres, toutes grandes, d’une chambre depuis
+longtemps sans air.
+
+--Cela va mieux, beaucoup mieux... dit-il.
+
+Et tout à coup, à la reconnaissance vague que je pouvais avoir pour lui,
+s’ajoute une idée, simple et claire comme une image:
+
+Il m’a sauvé la vie...
+
+Cet homme m’a sauvé la vie.
+
+Il y a un homme qui m’a sauvé la vie.
+
+Donc entre lui et moi, il y a ce lien, pour tous les jours que je vivrai
+désormais. Il m’a sauvé la vie et non par un avertissement. Il s’est mis
+devant moi. Et c’est avec ses mains... La marque en est sur ma tempe, le
+coup de sabre... La cicatrice en restera. Comme un soldat aux ambulances
+revoit le visage du soldat ennemi qui lui fendit le crâne, avec une
+pareille force je me souviendrai de son visage.
+
+Lien matériel entre lui et moi, direct comme l’amour et la maternité. Un
+ami qui vous aide, un médecin qui vous soigne agissent ou conseillent.
+Mais lui eut ma vie entre ses dix doigts, ma vie que je lui avais
+confiée...
+
+--Au revoir, mon ami...
+
+Mon ami, mot de passe et de cordialité qu’il dira dans d’autres chambres
+à d’autres opérés. Et cependant, son ami... oui, son ami.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Carneran m’annonce que, cet après-midi, elle sortira. Elle
+me prévient que j’aurai pour quelques heures une autre infirmière. Elle
+semble éprouver un peu du regret qu’éprouve une mère à confier son
+enfant à une étrangère.
+
+--Vous devez être contente, lui dis-je... Ne plus voir de malades... ne
+plus entendre de gémissements, ne plus contempler ces visages de
+suppliciés que prennent ces cabotins de malades. Ah! comme vous devez
+détester les malades... Moi, à votre place, j’en aurais l’horreur... Ce
+sont des brutes, d’infectes brutes. Ils ne pensent qu’à leur maladie, à
+leur fièvre, à leur souffrance, aux paroles du médecin... Hier j’ai
+souffert un peu moins... Ça me faisait mal un peu plus bas, un peu plus
+haut... Tenez... moi... je ne pense qu’à ma maladie... ou à rien du
+tout. Et ce n’est pas qu’ils pensent à leur mal qui me semble dégoûtant,
+c’est qu’ils veulent que tout le monde y pense aussi... Vous devez vous
+sentir submergée, engloutie, étouffée sous le poids de leurs doléances,
+de leurs plaintes, agacée par cet air d’objets fragiles et précieux
+qu’ils prennent, quand on les touche ou qu’on les déplace... Ce sont de
+sales cabots.
+
+Elle sourit et me répond:
+
+--Mais je vous assure que j’aime beaucoup les malades...
+
+--Mais c’est une maladie... ça, d’aimer les malades...
+
+--Et cet après-midi, je vais voir une de mes anciennes malades.
+
+--Vous avez une excuse... elle est guérie.
+
+--Pas du tout... elle va mourir.
+
+Je me tais. Mademoiselle Carneran est triste. J’ai le sentiment qu’elle
+use sa tristesse à la maladie et aux malades. Toutes les autres
+infirmières sont gaies. Mademoiselle Carneran me fait penser à la
+religieuse des romans qui a pris le voile parce que son fiancé était
+mort à la guerre ou avait épousé une Américaine...
+
+
+
+
+Nuits admirables... J’ai dit déjà que mon lit était en face de la
+fenêtre. Le ciel est mon grand voisin d’en face. Si la nuit est sans
+lune, il est discret et se fait oublier, comme un ami qui dormirait près
+de moi. Mais par les nuits claires, il m’offre le passage de ses nuages
+cachant la lune et cachant les étoiles, comme une danseuse courbe une
+écharpe parfois autour de sa tête. Le ciel et les nuages deviennent des
+compagnons véritables. Si souvent, la pauvreté, Lina Montalina, les
+somnambules extra-lucides, le directeur de la _Vie industrielle et
+artistique_ sont entre nous et les plus beaux spectacles. Mais ici, je
+suis seul avec le ciel, et sa lune, et ses nuages. Quant aux étoiles, je
+n’en parle pas, parce qu’elles sont des clous de tapissier à tête dorée.
+De temps en temps, le bon Dieu en sort une de sa bouche tordue, pour la
+clouer au ciel. Les étoiles ont été salies par les poètes. Il nous faut
+un effort pour les penser proprement. Elles ont été maniées par les
+romancières de beuglant, aux doigts gras, elles sont devenues le symbole
+de la gloire humaine. Elles sont au collet des généraux. Les financiers,
+les hommes politiques et les cabotins ont tous une étoile.
+
+Je suis seul avec le ciel, sa lune et ses nuages.
+
+Je suis seul avec la chambre, avec sa blancheur, avec son silence, avec
+le silence aussi de la maison, silence plus vaste, enveloppant le
+silence de la chambre.
+
+Les mots que prononce la veilleuse y prennent une sonorité étrange et
+qui se prolonge.
+
+Et chaque jour désormais, dans la flottante heure grise entre sept et
+huit, après la disparition de Madeleine emportant les assiettes sur le
+chariot, j’attends que la veilleuse prenne son service, installe la
+nuit, et peut-être la crée. Je pense à cette veilleuse inconnue qui
+apparaîtra au côté de mon lit et dont la voix soudain naîtra dans le
+silence, jaillissante ou timide.
+
+De celle qui viendra ce soir, je ne sais que le nom. Chaque jour je
+demande à mademoiselle Carneran le nom de la veilleuse, et ce nom
+jusqu’au soir suffit à m’occuper.
+
+ * * * * *
+
+L’infirmière de jour vous soigne, mais l’infirmière de nuit, la
+veilleuse, inévitablement se livre. Quand la nuit est venue, c’est comme
+si au terme d’un voyage, j’avais été transporté dans une maison morte au
+centre d’un désert entouré de déserts, une maison comme en racontent les
+_Mille et une Nuits_, une maison toute blanche dans la nuit grise ou
+bleue, une maison dont les murs et les cloisons et les portes sont en
+blancs pétales, une maison visible dans un jardin obscur, comme un drap
+sur un buisson.
+
+Et l’instant où la veilleuse entre dans ma chambre est semblable à celui
+où le fils du Sultan rencontre dans le pays nouveau le premier habitant.
+
+Que sera la veilleuse de ce soir, mademoiselle Tonacci?
+
+Mince et longue, elle entre d’un pas rapide, avec une ardeur de jeune
+chèvre. Son visage est lisse, et creusé, en courbes très douces, sous
+les yeux et aux tempes. Elle n’a pas vingt-cinq ans. Ses cheveux sont
+d’un noir mat, opaque, sans reflets.
+
+Elle me fait ma piqûre.
+
+A minuit, je n’ai plus de citronnade. Je sonne. J’entends un pas rapide
+et feutré dans le couloir. Elle se frotte les mains et ses épaules sont
+un peu serrées. Elle porte avec elle le froid du couloir et le froid de
+l’insomnie.
+
+Elle laisse la porte entr’ouverte.
+
+Une toux, dans le couloir, se traîne et cahote quelques secondes. Elle
+se penche dans l’entre-bâillement de la porte avec inquiétude.
+
+--J’ai peur, la nuit, quelquefois... me dit-elle.
+
+Elle me parle maintenant pour se rassurer. A chacun des trois étages de
+la maison veille seule une infirmière de nuit. Les autres dorment au
+quatrième étage dans leurs chambres.
+
+--Peur de quoi?...
+
+--Peur de rien... Si, l’année dernière... dans la chambre où vous
+êtes... il y avait un vieux... qui sonnait... qui sonnait toute la
+nuit... Il rongeait une croûte de pain... il buvait une topette de
+rhum... on aurait dit un singe... Il voulait à boire... toujours...
+C’était un alcoolique... Il buvait son eau dentifrice... Un jour je l’ai
+trouvé buvant son urine... et toujours une croûte de pain à la main ou
+la rongeant... Et il riait... et il s’agitait quand j’entrais...
+
+--Est-ce que je vous fais peur comme lui?
+
+Mademoiselle Tonacci rit, rassurée.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi les journées molles passeront, incertaines comme l’aube grise et
+prépareront l’éclat, la fixité des nuits limpides. Le jour, je ne suis
+qu’une larve ensommeillée. Je suis un malade dans une maison de santé,
+un malade qui dort, qui parle ou qui souffre. Mais la nuit devant moi
+est tendue comme un drap blanc, comme un écran de lanterne magique, où
+je projette librement les mouvements agiles de ma pensée calme.
+
+La veilleuse de la onzième nuit s’appelle mademoiselle Veuillet. Je
+l’attends avec cette curiosité, qui chaque nuit me révèle de nouveaux
+pouvoirs d’attente. L’attente d’une maîtresse qui ne vient pas est un
+sentiment grossier dont n’importe quelle brute, dont n’importe quel
+écrivain même est capable. Mais l’attente de cette inconnue, de cette
+personne neuve, dont je ne sais rien que son nom et qui se cachera dans
+le blanc costume invariable qui la mêle à la chambre blanche!
+
+Mademoiselle Veuillet a bien trente ans. Elle est blonde, mais non pas
+d’un blond impalpable et poudreux, comme mademoiselle Sirvaine. Elle est
+blonde d’un blond sérieux, égal, comme une gerbe sous un ciel gris. Ses
+cheveux sont durs et nets, comme du chêne clair bien ciré. Ses yeux sont
+bleus, mais non pas, comme les yeux de mademoiselle Sirvaine, d’un bleu
+impondérable et qui semble toujours tourner vers une autre couleur; ils
+sont d’un bleu solide et sans transparence. Lorsque je regardais
+mademoiselle Sirvaine, ses yeux, s’ils ne se détournaient pas, fuyaient
+droit en arrière, ou se troublaient comme une eau limpide qui s’altère.
+Mademoiselle Veuillet me regarde, d’un regard que la bonté seule assure
+et raffermit, d’un regard sans reproche.
+
+Je souffre beaucoup, quand elle arrive. C’est l’heure du chien de garde
+tournant autour de sa niche. Elle déplace, tapote et dispose en gradins
+mes oreillers. Puis elle m’aide à m’étendre et, de ses deux mains
+ouvertes et rapprochées, elle saisit ma tête, lourde sur ma nuque
+raidie, et comme un objet fragile et précieux, la pose sur les
+oreillers. On dirait qu’elle a choisi le meilleur creux. Elle s’éloigne
+un peu du lit et contemple son œuvre. Quelques minutes, la tête soutenue
+par les oreillers regonflés, le corps bien allongé et bien au milieu du
+lit, je sens sur moi la protection de ce regard.
+
+Toutes celles qui entrent dans la chambre et qui, comme une note
+imprégnant le silence, apportent dans la solitude blanche leur soudaine
+présence, me laissent une inquiète curiosité. Quand elles sortent, quand
+de leur pas léger elles s’en vont, jeunes femmes souples, que j’ai
+reconnues pour des femmes, que j’ai imaginées dans leur vie à elles, que
+j’ai entourées de toutes les raisons pour lesquelles elles exercent ce
+métier qui les isole; quand je me suis donné cette joie de dégager du
+blanc fantôme phosphorescent sous la lueur faible de l’unique lampe
+électrique, leur personne réelle et leur apparence de femmes véritables,
+ma curiosité de mâle s’ajoute à ma curiosité d’homme. Je ne suis plus le
+blessé, le fiévreux dont la tête est enveloppée de bandelettes. Je suis
+l’homme qui les emportera loin des malades, et qui recommencera toute sa
+vie et leur vie, leur vie à chacune.
+
+Mademoiselle Veuillet ne me laisse pas cette inquiétude.
+
+Il n’y a rien dans son visage de cette brutalité féline ou de cette
+nervosité hypocrite qui nous excite au rapt. Il faut bien que je dise
+tout simplement qu’elle a un visage de bonté. Les visages bons sont pour
+nous d’ordinaire les visages ronds. Une vague et molle cordialité nous
+semble l’expression de la bonté. Et cependant le visage anguleux de
+mademoiselle Veuillet est le visage même de la bonté. Elle serait
+désespérée, si elle n’avait la certitude d’opposer toujours un
+dévouement implacable à tout ce que la vie peut lui apporter de
+souffrance ou d’ennui. Elle est toujours, devant n’importe quel malade,
+comme une mère au chevet de son enfant agonisant. Et voici que
+mademoiselle Veuillet, la pauvre mademoiselle Veuillet au visage triste
+d’institutrice fatiguée, est près de moi comme une fée toute-puissante,
+comme une fée parée de tous les pouvoirs et de toutes les grâces.
+Comment expliquer cela? Le malade immobile est un centre. Il ne se mêle
+pas aux mouvements de ceux qui l’entourent. Il est un juge redoutable et
+parfait. On apporte un pot de citronnade sur la table, on déplace un
+oreiller, on lui tend un thermomètre. Quel que soit le soin qu’on lui
+donne, il connaît la façon de donner. Mademoiselle Sirvaine se
+débarrasse du pot de citronnade et s’éloigne. Mademoiselle Carneran le
+pose si délicatement qu’on dirait, à la voir, qu’elle abandonne une
+parcelle d’elle-même. Madeleine, la petite servante, place soigneusement
+le pot en un point de la table qu’elle a visé, et s’enfuit en souriant.
+Mais mademoiselle Veuillet semble dire: «Voici un pot de citronnade. Je
+n’ai rien donné encore. Pour tout ce que je puis donner encore, je suis
+prête. Je ne me libérerai pas par un vague don de moi-même. Invente, si
+je ne l’invente, quelque soin ou quelque soulagement. Je te le donnerai,
+comme s’il t’était, de toujours, destiné.» Et ses mouvements, nets et
+doux, mais sans l’hésitation balancée qu’y apporte mademoiselle
+Carneran, ne sont pas ceux que la tendresse amollit, mais ceux que la
+bonté dirige. Tout ce que je pourrais lui demander: déplacer mon
+oreiller, changer la place de la lampe électrique, m’apporter de la
+citronnade, me faire une piqûre de morphine, elle y mettrait une si
+minutieuse attention, une telle hâte et un si simple consentement,
+qu’elle aurait l’air de s’excuser de n’y avoir pas d’elle-même songé.
+Elle est bien la fée, la fée qui exauce les vœux du malade.
+
+Et ses mains un peu larges et ses bras, libres des manches retroussées,
+se déplacent comme s’ils répandaient dans la chambre une clarté. Ils
+n’ondulent pas, ils vont droit au but. Ils ne racontent pas leur
+dévouement. Ils font leur tâche.
+
+Saurai-je jamais pourquoi tant de bonté si douce à tous? Pourquoi?
+
+Mademoiselle Veuillet veillera ces trois nuits. Des paroles qu’elle m’a
+dites, et qui passaient sur ma fièvre comme une eau fraîche, je n’ai pas
+tout retenu. Elle a vécu aux Colonies, elle a accompagné ses parents qui
+faisaient du commerce en Turquie et en extrême Orient, elle a connu des
+lépreux. Elle a soigné des lépreux. D’ailleurs elle n’a fait qu’une
+allusion à ses visites aux lépreux. Elle n’a étalé aucun dévouement; ce
+n’était pas l’anecdote, où l’on voit à leur place les bandelettes à
+pansements, les plaies et les bourgeonnements, et la jeune Européenne
+qui, souriante, s’avance au milieu des horribles vieillards. Elle me
+parle aussi d’un petit neveu. J’ai envie de l’appeler Tantine.
+
+ * * * * *
+
+A huit heures, mademoiselle Veuillet me fait une injection de morphine.
+Quelques minutes après l’injection, une caresse de chaleur se répand de
+mon cœur à travers tout mon corps jusqu’aux pieds, jusqu’au bout des
+doigts. Il semble que mon corps et mes humeurs soient d’une matière plus
+parfaite et plus fluide. Je perçois le mouvement de mon sang répandu,
+comme un liquide fertilisant, dans le réseau de mes artères et arrosant
+ma chair, limon d’une inépuisable richesse. Mais l’action, à cette dose,
+est maintenant plus lente. En vain, je cherche aussi la sérénité
+corporelle. Ce n’est plus que le bien-être qui suit l’absorption d’une
+bonne tisane chaude; une molle sueur qui ne perle point en gouttelettes,
+mais simplement enveloppe mon corps de tiédeur. Une sueur, non
+localisée, un halo de sueur enveloppe mon corps. Bientôt je suis agité.
+Je ne possède plus le sixième sens, que m’avait donné auparavant la
+morphine, le sens de l’Immobilité. Cette agitation est d’ailleurs
+distincte de celle de la fièvre. Elle est sans heurts. Mais c’en est
+fini du sentiment de sérénité et de plénitude. Je suis semblable au
+nageur imparfait, qui multiplie et accélère ses mouvements, sans
+atteindre à la souple et facile flottaison.
+
+
+
+
+Après le silence de la douleur ou son chuchotement pendant la torpeur de
+la journée, les premières tractions de la chaîne, les premiers bonds du
+chien, les premiers coups de marteau sur les boulons du dreadnought ont
+l’importance d’un premier roulement de tonnerre, lent et sourd,
+annonçant, par une après-midi pesante, l’éclatement libérateur d’un
+orage en tempête. Ce fut surtout la journée du chien. J’ai une certaine
+préférence pour les chantiers maritimes. J’y suis davantage spectateur
+désintéressé d’un spectacle puissant. Mais le chien, le chien de ferme
+est d’une inlassable rage tournoyante. Vers sept heures, à l’heure du
+dîner, il s’est couché en rond devant sa niche et ne tire plus sur sa
+chaîne. Je le sens qui pèse, maintenant immobile, de tout son poids, au
+fond de mon oreille. Je cède sous ce poids, je m’assoupis, je ne suis
+plus qu’une masse d’étoupe sur le lit, dans le soir qui met des
+moisissures grises sur les murs de la chambre blanche. Mademoiselle
+Carneran m’a annoncé que la veilleuse de nuit était une stagiaire, une
+remplaçante, qu’elle s’appelait Lilita Laudor et qu’elle était créole.
+Cependant c’est sans impatience que je sonne à huit heures pour ma
+piqûre. Je me contente d’imaginer l’apparition flottante dans le couloir
+et qui va se dresser près de mon lit.
+
+Je soulève à peine la tête. Elles sont deux. Mademoiselle Sirvaine est
+entrée avec décision, suivie de l’inconnue un peu hésitante. L’inconnue
+m’éveille de ma torpeur.
+
+A l’instant où elle entre, il me semble que ma vie commence. Les autres
+sont de blancs fantômes, et s’en vont à pas glissants sur les carrelages
+crème et gris. Ce sont des anges gardiens. Je n’ai connu encore que des
+anges gardiens. Elles glisseraient au plafond, comme les anges des
+tableaux, que je ne m’en étonnerais pas. Mais celle-ci pèse à la terre
+de tout son poids charnel. Mes yeux palpent les courbes gonflées d’un
+corps qui ne sait pas être vêtu. Mademoiselle Carneran et mademoiselle
+Sirvaine transportent sous la blouse leurs muscles et leurs os comme des
+pièces anatomiques. Mais de mademoiselle Laudor qui suit, avec
+attention, les mouvements de mademoiselle Sirvaine, de mademoiselle
+Laudor stagiaire docile, de mademoiselle Laudor qui simplement respire,
+le buste un peu rejeté en arrière, les seins abaissés et soulevés, un
+même bonheur se dégage que d’un massif de fleurs arrosé après une
+journée chaude. Les yeux immenses, couleur de feuille morte, s’ouvrent
+et sont plus solides que les fragiles paupières. La nuque courte est
+cependant souple. Les cheveux noirs, en leurs torsades musculaires, ont
+de naturels reflets d’acajou mat. Comme elle repose sur ses jambes! Et
+cependant elle est baignée d’indolence. La tête, un peu renversée en
+arrière, s’abandonne à de nonchalantes inclinaisons. Mademoiselle Laudor
+n’est pas encore habituée à entrer dans une chambre de malade, pour de
+courtes et minces besognes, tout simplement. Elle ignore s’il faut
+sourire ou prendre un air de gravité. Ses yeux ne savent où se poser,
+n’osent prendre possession du malade qui lui est confié, et regardent la
+surface lisse du mur. Elle retient un peu le sourire naturel qui passe
+sur son visage plein. Elle n’ose pas sourire aux objets, à la chambre, à
+moi-même. Mais ses lèvres saillantes ne se resserrent pas d’inquiétude;
+jointes, elles sont comme un fruit qui pend à la branche. Elles sont le
+luxe de la chambre. N’est-ce pas ma fièvre qui les rêve? Mademoiselle
+Laudor est si belle, qu’elle devient aussitôt la princesse des images
+enfantines, la sultane des _Mille et une Nuits_. Je ne suis plus un
+fiévreux dans un lit; je ne suis plus un homme qui espère une femme, je
+suis le héros qui lui est naturellement prédestiné. Elle est si belle
+qu’elle ne peut pas, de par sa seule présence, ne pas donner beaucoup de
+sa beauté.
+
+Mademoiselle Sirvaine prépare ma piqûre de morphine. Elle montre à
+mademoiselle Laudor les traits qui marquent sur la seringue en verre la
+quantité du liquide. Mais elle n’est pour moi, maintenant, que la
+servante de mademoiselle Laudor. Elles sortent silencieusement.
+
+Mademoiselle Laudor a passé dans la nuit commençante. Et je me pose
+cette question, qui suffit à remplir et balancer ma nuit: «Si je sonne,
+qui viendra? Mademoiselle Sirvaine ou mademoiselle Laudor?»
+
+ * * * * *
+
+Quand commence la nuit suivante, toute douleur s’est apaisée. Le chien
+dort dans sa niche. Les chantiers sont fermés. Ma fièvre ne monte même
+pas à 39 degrés. Je pourrais dormir d’un calme sommeil. Mais c’est
+mademoiselle Laudor qui veille... Et je veux la voir encore. D’ailleurs,
+je n’ai pas de citronnade pour la nuit. Excellent prétexte.
+
+Mademoiselle Laudor entre et sourit doucement. Mais elle entre, portant
+un pot de citronnade. Je ne la verrai donc qu’une fois. Ce n’est pas
+juste.
+
+Elle est un peu troublée. Elle craint de ne savoir comment s’y prendre.
+Elle a peur de l’imprévu. Elle pense au téléphone, au chirurgien qu’il
+faudrait appeler dans la nuit. Et que fera-t-elle avant qu’il n’arrive?
+Heureusement, il y a les deux veilleuses des deux autres étages, qui ont
+de l’expérience.
+
+--Si je ne fais pas bien tout ce qu’il faut faire, me dit-elle en
+arrangeant mes oreillers, il faut me le dire, je ne suis que
+stagiaire...
+
+Elle avoue avec tranquillité son inexpérience. Elle ne prend pas en
+m’apportant de la citronnade ou en déplaçant mes oreillers cet air
+entendu que prennent souvent les gardes-malades: «J’ai l’air tout
+simplement de tapoter un oreiller, on pourrait croire que je pose sur
+cette table un pot de citronnade. Sans doute. Il semble que j’accomplis
+là des actes tout simples et que n’importe quelle femme pourrait
+accomplir à ma place. Mais il n’en est rien. Et vous n’apercevez de mes
+mouvements, que l’apparence. Un sens profond s’y cache, une diversité
+aussi que vous ne connaissez pas.
+
+--Vous souffrez toujours beaucoup? me demande mademoiselle Laudor, prête
+à quitter la chambre.
+
+--En ce moment, pas du tout...
+
+Mais j’ai une inspiration. J’ai trouvé le moyen de la revoir et je lui
+dis:
+
+--Il est probable que ça va recommencer tout à l’heure...
+
+Je ne crois pas du tout que ça recommence. Mais je sonnerai, je dirai
+que j’ai mal. Mademoiselle Laudor viendra. Je lui demanderai une piqûre.
+Et elle reviendra. Elle restera quelques instants dans la chambre. Je
+suis bien capable de supporter un centigramme et demi de morphine pour
+le plaisir de la revoir. J’éprouve un sentiment délicieux à penser qu’il
+me suffit de presser le bouton de la sonnette, pour qu’elle apparaisse.
+
+J’ai un peu mal, un tout petit peu mal, à peine mal, juste de quoi
+apaiser ma conscience et justifier la piqûre.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Laudor revient avec le flacon de morphine et la boîte
+métallique qui contient la seringue en verre et les aiguilles, une
+aiguille courte et une longue aiguille, qui ne sert que pour les
+injections intramusculaires.
+
+Mademoiselle Laudor hésite un instant, saisit alternativement par leur
+extrémité renflée la petite et la grande aiguille. Puis elle me demande
+laquelle sert pour moi d’habitude. Faut-il prendre la petite ou la
+grande aiguille? Elle avoue son hésitation, elle ne cache pas non plus
+son trouble. La voilà comme une jeune fille, dont le hasard de la guerre
+a fait une ambulancière. Elle baisse les yeux. On dirait qu’elle se
+réfugie dans son sourire.
+
+Elle est un peu gênée. Déjà elle sait comme les malades sont exigeants.
+Ils gémissent ou réclament, si quelque détail n’a pas été prévu dans les
+soins qu’on leur donne, dans les soins qu’on leur doit. Elle craint de
+perdre à tout jamais la confiance du malade de la chambre numéro 2. Un
+malade, un sale malade, ayant bien son âme de malade, ferait réveiller
+un chirurgien dans la nuit, pour savoir s’il faut enfoncer dans sa fesse
+une aiguille de deux centimètres ou une aiguille de trois centimètres.
+
+Ceux qui n’ont pas vécu dans une chambre blanche, ceux qui n’ont pas
+passé plusieurs semaines sans autre métier que d’être malade, ne
+comprendront pas ce que contenait de comique l’hésitation de Lilita
+Laudor entre la petite et la grande aiguille.
+
+Tout est réglé, tout est prévu, pour que l’infirmière, docile au
+chirurgien, exécute sa consigne. Elle ne sait pas quelle aiguille il
+faut prendre. Mince détail. Mais dans la nuit, ses belles mains
+puissantes passent au-dessus de la boîte métallique et les pulpes de ses
+doigts rejointes s’en vont au fond de la boîte et remuent les aiguilles.
+C’est comme une insignifiante avarie à la machine d’un grand
+transatlantique. C’est une mince rupture de l’ordre qui permet au beau
+vaisseau qu’est la Maison Blanche de flotter dans la nuit.
+
+Lilita Laudor est maintenant rassurée. Elle a, sur mes indications, pris
+la petite aiguille. Elle voit bien que je ne suis pas fâché. Elle
+sourit, les yeux calmes et droits. Elle est belle.
+
+ * * * * *
+
+La nuit suivante, je souffre. Lilita Laudor me fait une piqûre. Par
+hasard la piqûre est douloureuse. Le liquide pressé par le piston de la
+seringue semble forcer pour trouver sa place. Il semble que Lilita
+Laudor enfonce dans ma peau un fil de fer garni de pointes, arraché à
+une clôture.
+
+Mademoiselle Lilita n’a point acquis encore le calme de l’infirmière.
+Sur son visage, je lis une pitié de petite jeune fille. Elle n’aime pas
+à voir la souffrance. Elle n’y a point réfléchi. Elle n’en connaît pas
+les limites. Elle ne sait pas discerner le mal supportable du mal
+intolérable. Elle est toujours devant moi comme une dame en automobile
+devant un écrasé dans la rue. Je la réconforte:
+
+--C’est excellent, ça m’empêchera de devenir morphinomane...
+
+Cette consolation n’a rien de bien ingénieux. Elle suffit cependant à
+réconforter mademoiselle Laudor.
+
+--Vous avez le courage de rire?... me dit-elle.
+
+Elle continue à presser le piston de la seringue. Le fil de fer enfonce
+dans ma peau.
+
+--Il faudra me faire une piqûre dans l’autre fesse, pour calmer la
+douleur de celle-ci.
+
+Cette plaisanterie n’est pas très drôle. Elle suffit cependant pour
+établir entre elle et moi une camaraderie, pour écarter de son esprit
+l’image d’un maussade malade ou même d’un trop douloureux malade, pour
+lui rendre un peu de joie et de tranquillité.
+
+Je ris. Alors, elle aussi, éclate de rire, d’un joli rire doux et
+mousseux. Tout son torse est incliné vers le lit. Elle tient la
+seringue. Et sa tête, tandis qu’elle rit, se balance un peu au-dessus de
+ma cuisse nue. Nous rions du plus sain des rires. Nous avons vaincu, moi
+la souffrance, elle, la pitié bête. Nous rions d’un rire héroïque.
+
+ * * * * *
+
+Le matin, Lilita vient prendre ma température et mon pouls. Sa petite
+montre d’acier bruni s’est arrêtée. Elle a apporté un énorme
+réveille-matin en fer-blanc, le réveil de la chambre de garde. Elle
+compte les secondes, tenant d’une main le gros appareil de bazar, dont
+le tic-tac est bruyant. Toute autre infirmière eût emprunté une montre.
+Lilita, prenant mon pouls, et tenant dans sa main le réveille-matin à
+sonnerie, le réveil inattendu, me fait penser à un clown, jouant un air
+sur un ustensile de cuisine. Elle même n’est pas insensible à ce tableau
+burlesque. Mais quand elle quitte ma chambre, on dirait qu’elle a oublié
+notre camaraderie et notre gaîté de la nuit. L’expression de son visage
+est hautaine et lointaine. On dirait une grande dame qui vient de donner
+deux sous à un pauvre. Elle sort, noble comme une reine qui passe
+acclamée. Elle va droit à la porte. On ne devine pas sous sa blouse le
+trottinement actif de ses jambes. D’un seul mouvement, son corps semble
+se frayer un sillage vers la porte. Elle part comme un grand voilier,
+l’ancre une fois levée.
+
+Et chaque nuit et chaque matin, Lilita Laudor montrera ce contraste de
+son libre rire et de sa hautaine gravité. Je ne crois pas que ce soit la
+fatigue de la veille. C’est le matin, c’est le jour, c’est la maison
+blanche qui est de nouveau une maison médico-chirurgicale et qui n’est
+plus un grand vaisseau blanc cinglant vers l’aube, c’est le détail de la
+vie dans la clarté coutumière qui de nouveau fait d’elle une correcte
+stagiaire.
+
+
+
+
+Dire que la morphine a transformé mon lit en un hamac ne serait pas
+exact. Je sens la stabilité du lit sous mon corps. Ni mon lit, ni mon
+corps ne sont bercés. Mais telle est la délicatesse de mes perceptions,
+leur éclat qui transforme le lit en une toute récente invention, que le
+lit semble sur le plancher en un équilibre parfait et subtil. C’est une
+impression qu’on peut avoir sur une bonne barque, peut-être aussi en
+ballon. Et je suis si bien que la position même de mon corps me semble
+une ingénieuse adaptation, voulue de toute éternité, et que tout
+mouvement qui la modifierait serait un sacrilège.
+
+Bientôt cependant, le lit semble se balancer d’un imperceptible roulis,
+auquel correspond un roulis compensateur de mon propre corps. Mais
+l’équilibre de tous ces mouvements est parfait et facile. Je sais que la
+maison blanche est parfaite et qu’autour de la maison blanche le monde
+aussi est parfait, de cercle en cercle, jusqu’à ses extrêmes limites.
+Les meubles dans la chambre me semblent miraculeusement à leur place,
+comme s’ils étaient les compagnons de cinquante ans de mon bonheur. Mais
+ils sont nets et saisis par mon esprit comme si, dans une île déserte,
+je venais de les fabriquer.
+
+Et maintenant mon corps est plus pesant. On dirait que par tous ses
+pores il tient au lit. Il y pèse, comme une pierre bien à plat sur le
+sol. Il semble aussi que mon esprit soit docile. Je pense dans un nuage.
+Mais si tel était mon bon plaisir, j’aurais à mon service toute la
+précision et tout le consentement de mes opérations mentales. Je m’amuse
+à cette expérience. Je délimite les objets et je pense nettement les
+personnes que j’ai vues dans la journée.
+
+J’ai le sentiment que ma voix aurait une sonorité étrange dans le dur et
+blanc silence de la chambre. Je prononce quelques mots. Et sitôt
+prononcés, ils prennent une étonnante consistance d’objets. Ils volent
+palpables au ras des murs, à la limite du plafond.
+
+Si un aliéniste me lit, je le supplie de ne point prendre en pitié la
+détresse de mon système nerveux. Je suis dans un lit de la maison
+médico-chirurgicale. On m’a donné de la morphine. Je regarde et
+j’écoute, je m’amuse de ce que j’ai. Si le même aliéniste savait comme
+je regardais et j’écoutais, avant d’avoir jamais pris de morphine, c’est
+alors qu’il me croirait fou, et d’une bien plus forte certitude.
+
+Dans une légère torpeur, mon esprit s’abandonne. Il se laisse aller
+doucement, comme un enfant laisse son corps s’enfoncer dans la neige.
+L’électricité n’éveille plus les objets à mes yeux. Elle est devant moi
+comme un élément. Je regarde sa clarté, comme on regarde, du haut d’une
+falaise, la mer.
+
+Lilita Laudor est à côté de mon lit. Puis elle traverse la chambre. Elle
+va jusqu’à la toilette et passe devant la fenêtre. C’est elle et ce
+n’est pas elle. Ce n’est pas une apparition et ce n’est pas une
+personne. Il me semble qu’elle est là, et ce n’est pas en spectre, et ce
+n’est pas non plus en chair et en os. Elle se déplace aussi
+silencieusement qu’un flocon cotonneux dans l’espace. Elle est là comme
+les confidents des dialogues de notre enfance. Il suffit de mon
+consentement, pour qu’elle soit présente. Il suffirait de ma plus faible
+résistance, pour qu’elle disparaisse.
+
+Mais elle n’est plus là en garde-malade. Elle a choisi l’instant et le
+lieu favorables. Désormais les paroles que nous échangerons entraîneront
+nos destinées, sinon pour l’amour, au moins pour une compréhension
+délicate qui établira entre nous un merveilleux secret. C’est l’heure,
+et il n’en pouvait être une autre. Ceux-là me comprendront qui ont
+échangé de nobles et tendres paroles avec des femmes qui n’étaient pas
+là, et qu’ils avaient une fois rencontrées dans la rue, ou sur la route
+qui traverse un village. Ceux-là me comprendront qui ont décidé pour les
+paroles définitives d’attendre que la lampe soit allumée ou que l’enfant
+soit rentré de l’école et installé, pour ses devoirs, dans la pièce
+voisine.
+
+C’est l’heure où les paroles discrètes ont toute leur pénétration. C’est
+l’heure où les mots sont pleins de nous-mêmes, où les répliques comme au
+théâtre se balancent et se compensent, et cependant sont de fidèles
+messagères et s’envolent, comme un oiseau sort d’un fourré, et emportent
+avec elles le meilleur et l’inexprimable de nous-mêmes. Je sens que ma
+voix est plus ferme et la sienne plus douce.
+
+--Je vous connais... Et ce qui me rend timide, c’est qu’il faut bien que
+j’aie l’air de ne pas vous connaître. Il faut que je vous parle comme un
+malade bien éduqué à une garde discrète. Si vous saviez comme je vous
+connais. Et si je vous le montrais, j’aurais l’air de violer vos plus
+secrètes pensées, parce que ce n’est pas vous qui me les avez
+découvertes, parce que vous ne me les avez pas livrées, parce que je les
+ai prises sans votre consentement, parce que je suis un voleur, un
+abominable voleur.
+
+Je me fais à moi-même les plus cruels reproches.
+
+J’ai commis l’indélicatesse de ravir, à l’insu de Lilita Laudor, les
+pensées qu’elle cache le mieux, son trésor de réserve, son trésor de
+pudeur.
+
+Quelles sont ces pensées?... Je m’avoue que je n’en sais rien. Mais il
+me semble bien que je m’en suis emparé, comme on vole un coffret dont on
+n’a pas encore dénombré les objets qu’il contient.
+
+--Vous prendre la main, c’est impossible. Je suis un malade et vous êtes
+une garde. Je sais bien que vous êtes là par obligation de métier. Le
+moindre geste familier serait de ma part une goujaterie. Et cependant je
+vous connais et je vous aime. Et si jamais vous acceptiez, en souriant
+et en feignant de n’y pas croire, que je vous le dise, alors je ne serai
+même plus le malade à vos soins confié, je serais le «partant» de la
+chambre 2. Je ne serai même plus de la maison. Je n’aurai plus de
+pansement. Je serai l’opéré guéri, dont on attend avec impatience qu’il
+ait cédé sa chambre à un malade à opérer. Je partirai, vêtu de mon
+complet qui attend dans l’armoire. Je serai un monsieur du dehors. Je
+vous saluerai avec un respect dont j’exagérerai les marques, pour bien
+vous montrer mon estime. Et vous répondrez à mon salut, comme une jeune
+fille réservée et comme une garde sérieuse y doit répondre, comme on
+répond au salut d’un monsieur qu’on ne distingue pas des autres, qu’on
+ne saurait distinguer. «Car nous en voyons tant des malades! S’il
+fallait faire attention!...» Je partirai...
+
+Alors, parfaitement claire et distincte, j’entendis la voix de Lilita
+Laudor:
+
+--Quel besoin avez-vous de partir?...
+
+Elle prononça ces mots avec le plus admirable mélange de pudeur et
+d’impudeur. Cela n’avait pas la brutalité d’un aveu. C’était à peine un
+consentement, plutôt un encouragement, mais si décidé, si loyal.
+
+--Quel besoin avez-vous de partir?
+
+Cela veut dire: Vous êtes un ingrat. N’êtes-vous pas bien ici?
+Seriez-vous indigne de la Maison Blanche et de Lilita Laudor qui vous
+écoute favorablement?
+
+--Quel besoin avez-vous de partir...? Elle était là et elle n’était pas
+là.
+
+ * * * * *
+
+Au matin, Lilita Laudor entre dans la chambre. Mais j’entends le bruit
+de ses minces souliers blancs sur le carrelage, le bruit de ses jupes,
+et, si elle déplace un objet, je perçois le bruit de l’objet sur la
+table. Et sa voix sort de ses lèvres. Elle n’émane plus d’elle-même.
+Elle ne voltige plus autour de sa personne impondérable.
+
+Elle ouvre large la fenêtre. Tout devant moi, appendu dans le ciel, un
+globe de soleil opaque et incandescent projette un halo net, presque
+délimité, autour duquel _le ciel_ d’octobre est sage. L’air entre dans
+la chambre, matinal et portant des odeurs de fumées.
+
+--Il fait bon, dit-elle, avec un balancement de la voix, naturel et
+souple, aussi beau, aussi «visible» qu’un balancement des hanches.
+
+Et elle sort, comme si de rien n’était.
+
+A minuit, Lilita Laudor m’apporte un pot de citronnade.
+
+Par la porte entr’ouverte, nous entendons le bruit d’une sonnette.
+
+Résignée et souriante, elle s’en va vers le malade qui l’appelle. Mais
+avant de franchir la porte, elle me dit:
+
+--C’est toujours les mêmes qui sonnent.
+
+Et je devine la vieille dame ou le vieil homme grincheux, qui en veulent
+pour leur argent, et qui, toutes les cinq minutes, sonnent la veilleuse
+pour qu’elle déplace leurs oreillers.
+
+Je ne souffre plus du tout la nuit. Mais pendant une semaine, j’ai
+réclamé de la morphine. Non par une perversion de toxicomane, mais pour
+voir Lilita Laudor. Je sonne. Elle entre. J’affirme que je souffre. Elle
+sort afin de préparer la seringue. J’ai quelques minutes d’une attente
+délicieuse. Puis quand elle est revenue, je la contemple, joignant la
+pulpe de ses doigts pour atteindre l’aiguille au fond de la boîte
+métallique. Puis c’est la piqûre. Le plus souvent Lilita Laudor--hasard
+ou maladresse--me fait très mal, mais je suis heureux, comme si j’avais
+obtenu un rendez-vous.
+
+ * * * * *
+
+Désormais Lilita Laudor ne veillera plus. Elle aidera le jour
+mademoiselle Carneran. C’est elle qui le matin fait mon lit et m’apporte
+de l’eau pour ma toilette. Nous causons.
+
+Par la fenêtre, elle me montre la cour nette:
+
+--On y ferait un beau tennis.
+
+Lilita Laudor, vous avez lu des romans mondains.
+
+Elle a vécu son enfance aux Indes. Là-bas les femmes lisent des romans
+et jouent de la musique. A Paris, tout le monde travaille, tout le monde
+remue. Oh! comme on remue!...
+
+Et ses paroles expriment un dégoût du travail et de l’agitation. Comme
+elle aimerait être étendue tout le jour!
+
+Pourquoi cette Cingalhaise est-elle infirmière?
+
+Comme je lui dis bêtement que sa vie de travail lui épargne l’ennui,
+elle me répond:
+
+--On a toujours le temps de s’ennuyer... Le temps est
+_indéfinissable_...
+
+Je suis étendu sur la chaise-longue. Elle retourne mon matelas. Son
+bras, nu jusqu’au coude, semble fait d’anneaux parallèles, diminuant
+jusqu’à l’amincissement du poignet. Et au-dessus du coude, la blouse
+laisse encore un cercle nu, qui s’enfle comme un ventre d’amphore. Son
+bras rond, son bras puissant, son bras qui se déploie en pleines
+arabesques fait penser aux bras que peignit sauvagement, pour sa luxure,
+le père Ingres. Et sa voix chante câlinement. Elle ne grimace pas comme
+les plus douces voix italiennes qui chantent avec insistance, comme un
+accordéon fait danser. Et son sourire hésite...
+
+Aller aux Indes avec elle et que des nègres l’éventent... Mais je ne
+puis aller aux Indes. Et chaque matin, elle arrive, comme morte. Elle me
+parle, comme à travers un mur un voisin, avant de s’endormir, parle à
+son voisin. Où donc est sa vie? En quel endroit du monde l’a-t-elle
+laissée? Elle n’a même pas envie de jouer au tennis. Si elle avait
+voulu... Et les objets qu’elle touche semblent faire mal à ses doigts.
+Elle dort. Nul mot, nul appel ne la défriche. Elle dort. Et maintenant,
+après l’avoir aimée, la Cingalhaise au visage large, à la chevelure
+noire comme fibrée d’acajou, j’ai fini par la détester, parce que son
+âme est morte et décomposée, parce qu’elle est belle comme un paysage
+paludéen, où la vie est impossible, où les hommes et les bêtes meurent
+en déliquescence.
+
+ * * * * *
+
+Lilita Laudor fut remplacée par une aimable vieille fille, sèche et
+blonde. Elle parle par aphorismes et suce chacun de ses mots, comme
+s’ils étaient des sucres d’orge. Gentiment d’ailleurs, elle m’exhorte au
+courage:
+
+--Quand vous serez guéri, vous ne vous souviendrez même pas que vous
+avez souffert. La nature humaine est ainsi faite qu’elle oublie la
+souffrance...
+
+Je ne souffre pas en ce moment. Si je souffrais, ces encouragements
+seraient abominables.
+
+Elle regrette qu’il y ait autant de malades à l’étage. S’ils étaient
+moins nombreux, elle aurait le temps de me faire la lecture, pour me
+distraire.
+
+Que me lirait-elle, mon Dieu!
+
+Et quand elle sort, elle termine notre conversation par cette maxime:
+
+--On éprouve autant de plaisir à donner qu’à recevoir...
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Carneran est là chaque après-midi. Son visage d’étudiante
+russe m’est devenu familier. Je comprends que si je venais à mourir,
+elle en aurait une sorte de regret. Une autre infirmière, étant de
+service à l’heure de ma mort, n’aurait pour moi que l’indifférente
+attention des gardes et des médecins. Oh! elle se comporterait très
+convenablement. Elle aurait ce froncement du sourcil, cette fine
+crispation du visage, cette immobilité du corps, décents à l’heure d’un
+tel spectacle. Pauvre jeune homme! Le corps droit, le bras seul mobile,
+elle essuierait d’un geste minutieux la bave de mes lèvres ou la sueur
+de mes tempes. Puis elle irait déjeuner. Elle raconterait l’événement à
+ses compagnes et elle l’oublierait en en parlant. Mais à m’aider à
+mourir, mademoiselle Carneran mettrait une sorte de tendresse.
+
+Elle est maintenant près de moi comme une sœur ou comme une amie. Je ne
+suis pas troublé par elle. Mais je suis inquiet de sa pauvre vie. Si je
+pouvais l’aider à vivre, aussi bien qu’elle m’aiderait à mourir...!
+
+Sa présence me paraît toute naturelle. Elle est comme une cousine que
+j’aurais prise dans un roman anglais. Sa présence me plaît, mais ne me
+ressuscite pas. Quand survient une femme inconnue, riche d’un beau corps
+animal, je me sens comme labouré. C’est un coup de soc. Je m’entr’ouvre
+à la vie, comme une terre sèche, qu’a creusée la charrue, livre à la
+lumière la fraîcheur de son sillon béant.
+
+Mademoiselle Carneran ne m’a fait aucune confidence. Et si je lui posais
+des questions sur ses compagnes, elle n’y répondrait pas. Mais elle
+raconte volontiers ses stages d’hôpital, décrit les détails de son
+service, et l’organisation de la maison blanche, qu’elle aime autant
+qu’une religieuse respecte la règle de son ordre. Elle ne raconte pas sa
+vie, mais elle éprouve un certain plaisir à m’en livrer, par allusion,
+des parcelles.
+
+Je devine qu’elle est d’une famille aisée, dont elle n’aimait pas la
+gaîté épaisse. Je suis sûr qu’elle éprouve une sorte de répulsion pour
+le mari de sa sœur. Simplement au ton dont elle dit: «Mon beau-frère...»
+Je sais seulement qu’il a une propriété à la campagne. Je le vois gros
+mangeur, gros rieur, bien avec le maire, bien avec le curé, pinçant les
+bonnes au passage, les troussant, si elles veulent, mais n’insistant
+pas, bon mari. Il est dans les affaires.
+
+Mademoiselle Carneran ne veut pas prendre la vie comme on la lui donne.
+Elle a besoin de certitudes plus fines. Elle est intelligente et
+sensible.
+
+Si nous touchons à des événements ou à des sentiments trop personnels,
+nous évitons la gêne des confidences trop intimes par le moyen des
+problèmes, des grands problèmes. Ils ne sont ridicules que si l’on est
+trois. A deux, ils deviennent l’occasion de fines confidences et d’aveux
+détournés.
+
+Mademoiselle Carneran a eu, au cours de sa vie, une grosse déception.
+«... Quand j’ai été à l’hôpital pour la première fois, je venais d’avoir
+une grosse déception.» Amant ou fiancé? On ne peut deviner. On hésite.
+La raideur du corps, la discrétion de la voix, l’immobilité des bras
+sont d’une décence un peu provinciale. La blouse semble une gaine. Et
+les yeux gris, les larges yeux sont d’une grande mystique ou d’une
+propagandiste d’imprimerie clandestine, qui mourra pour la cause.
+
+Elle a été pieuse. Elle n’a plus la foi. Elle demande un Dieu. Elles
+sont innombrables ainsi.
+
+Et voici que j’ai mal. C’est comme un écartèlement. Tout le côté droit
+de ma tête me semble amplifié. Qui donc tire ainsi sur ma tempe droite,
+ou bien est-ce ma tempe droite qui devient folle. Elle est dans ma tête,
+comme une bête furieuse projetant des tentacules élastiques qui
+s’étendent jusqu’aux murs et convulsivement, par saccades molles, les
+frappent. Est-ce le chien tournant autour de sa niche ou bien les
+chantiers maritimes? J’avoue que je n’en sais rien. Et d’ailleurs cela
+me devient absolument égal. J’ai mal et je suis parvenu aujourd’hui à
+contempler ma douleur comme un spectacle. J’ai mal tout simplement. Je
+voudrais bien n’y pas penser. Mais mon esprit négligeant ma douleur, mon
+larynx irrésistiblement et monotonement la raconte. Je fais: _han! han_,
+comme les ouvriers qui enfoncent des pavés, à chaque coup de demoiselle.
+Ce _han! han_, que j’entends maintenant dans la chambre, n’est guère
+élégant. C’est un cri de bête d’hôpital. J’ai mal.
+
+Mademoiselle Carneran s’est approchée de mon lit. On dirait qu’elle
+s’excuse de ne pouvoir supprimer ma souffrance. J’enfonce ma tête dans
+l’oreiller, comme un crabe poursuivi plonge dans le sable. Je ne sens
+plus vivants que ma tempe et le côté droit de ma tête. Le reste de mon
+corps est absent, comme perdu dans le lit. J’ai saisi la main de
+mademoiselle Carneran. Je la porte à mon front, à la place de chair nue
+que laisse le pansement. La main de mademoiselle Carneran s’y pose
+ferme. La paume fraîche s’y applique. Puis elle se déplace comme par une
+lente ondulation et le bord de la main effleure mes cils. On dirait que
+la main de mademoiselle Carneran modèle mon mal et le pétrit. Puis la
+main à nouveau se pose à plat. Et mademoiselle Carneran est debout,
+contre mon lit, les yeux fixes.
+
+Mademoiselle Carneran s’éloigne d’un pas. Sa main s’est détachée de mon
+front. Mais elle reste tendue sur ma tête, comme une main qui bénit.
+Mademoiselle Carneran hésite à s’éloigner. Alors je saisis sa main. Je
+tremble, de penser aux reproches, à l’étonnement ou même au consentement
+de son regard. Je n’oserais soulever la tête. Mais j’ai glissé sa main
+entre ma tête et l’oreiller. Les yeux fermés, les paupières serrées,
+j’appuie longuement mes lèvres au dos de sa main. Est-ce un baiser?
+Est-ce le remerciement convulsif d’un fiévreux?
+
+Droite dans sa blouse, infirmière active, mademoiselle Carneran s’en va
+vers la porte.
+
+Le mal s’est apaisé. Je réfléchis. Tous ces jours j’ai menti à
+mademoiselle Carneran. Toutes les paroles que je lui ai dites étaient
+véridiques. Je ne lui ai rien dit sur moi-même qui ne fût sincère. La
+sollicitude que je marquais à ses sentiments, à ses soucis, à ses
+fatigues était véritable. Mais le ton en était mensonger. Ma réserve et
+ma discrétion ne dissimulaient rien. Mais elles simulaient le vrai
+désir, absolu, animal, irraisonné, que je n’éprouvais pas. Je parlais
+comme un amoureux qui hésite. Je mentais. On ment toujours. Pourquoi lui
+ai-je pris la main, comme si j’avais pendant des jours souffert de ne
+l’avoir pas fait? Pourquoi ai-je feint que ma réserve et ma discrétion
+fussent autre chose qu’un souci de bonne éducation? Pourquoi les
+présentais-je comme une victoire sur moi-même? Je suis un sale individu.
+
+Il y a une heure, je pensais: Le fiancé... l’amant qui l’abandonna ou
+qui lui mentit est un saligaud. Il n’a pas deviné en elle le don
+merveilleux qu’elle savait faire d’elle-même et ce courage, qui n’est
+qu’aux femmes, d’accepter toute souffrance pour une joie qu’elles
+espèrent plus haute.
+
+Et moi. Quand elle est là, je lui prends la main. Mais quand elle n’est
+pas là, j’accepte, comme de l’ordre naturel, qu’elle n’y soit pas. Je ne
+l’attends pas, comme on attend le matin que la fenêtre entre-bâillée
+s’ouvre plus grande. Je pense à elle, parfois. Mais je pense aux bras,
+aux jambes, au corps de Lilita Laudor. Pour Lilita Laudor, qui est un
+pauvre être paresseux, j’irais aux Indes. Et je ne serais pas capable
+d’aller jusqu’à Asnières pour mademoiselle Carneran.
+
+Voilà bien des jours passés. Elle m’a soigné. Elle m’a consolé. Elle ne
+fut pas une garde; elle fut une amie; elle ne fut pas dévouée; elle fut
+aimante. Elle ne fut pas bonne; elle fut tendre. J’ai pris sa main entre
+ma tête et l’oreiller. J’ai mis mes lèvres sur sa main. J’ai été comme
+une vieille machine d’amour qui marche dans la fièvre. Et je n’ai même
+pas pris le soin de connaître son prénom. Elle est mademoiselle
+Carneran, garde-malade.
+
+Je poursuis mon imbécile destinée de séducteur de colombes domestiques.
+J’ai raconté mon adolescence au milieu des filles. Avec elles, j’ai
+bondi joyeusement. Elles m’offraient joyeusement les miettes de leur
+vie. Une seule s’est vraiment attachée à moi. Elle avait lu Ibsen. On
+dirait qu’elles n’ont pas besoin de moi.
+
+Je sais la force du désir et ce que vaut, sans lui, l’estime morale et
+la curiosité psychologique. Je sais bien qu’en amour on ne peut pas
+choisir son action comme maxime universelle. Je sais que l’amour n’est
+pas d’essence évangélique. Je sais qu’on n’aime pas les femmes pour leur
+belle âme et qu’un bracelet autour d’un bras nous émeut plus
+profondément qu’une parure de vertus.
+
+Je sais tout cela. Mais qu’une vieille fille laide me montre son amour,
+je suis aussi troublé que si Lilita Laudor se dévêtait devant moi. Je
+crois à je ne sais quelle transfiguration, à je ne sais quelle
+résurrection, par l’amour qu’elle me consentira, par l’amour que je lui
+donnerai. Et je l’étreins. Et j’espère. Et j’attends. En vain. Et je la
+plains. Et je la hais de toute ma pitié.
+
+Et cela est une malédiction sur moi. Partout où je passe, partout où je
+séjourne, une vieille fille s’éprend de moi. Et je suis convaincu
+qu’elle retrouvera sa jeunesse, ou que je la lui rendrai... Et je
+m’enfuis. Elle n’a plus jamais de mes nouvelles. Je voudrais prendre la
+responsabilité de tous mes actes, même de mes actes d’amour. Mais
+comment faire! Non... les revoir... c’est impossible. Ah! comme je
+fonderais volontiers un sanatorium pour mes maîtresses abandonnées!...
+
+Je ne prendrai plus la main de mademoiselle Carneran... plus jamais. Je
+vais partir, partir immédiatement...
+
+Partir... mademoiselle Carneran m’apporte un thermomètre. J’ai 39,9.
+
+
+
+
+La fenêtre est en face de mon lit. Elle est le cadre d’un tableau dont
+l’unique motif est le ciel. Les nuages passent. Je les aime assez
+maintenant pour ne pas consentir au jeu de discerner la ressemblance de
+leurs formes. Je ne me dis pas: Celui-là est un dromadaire, celui-là est
+un lion... J’aime pour elles-mêmes leurs taches et leurs transparences
+variables.
+
+Le jour, la Maison Blanche appartient à la ville. Gillot vient le matin.
+Le docteur Dittenay vient l’après-midi. Des amis passent quelques
+instants près de moi. Les gardes sont actives à des besognes désignées.
+Le jour, j’échange avec tous des paroles semblables aux paroles usuelles
+de la vie. Je sens autour de la Maison Blanche un quartier de Paris.
+J’entends le bruit des autos qui s’arrêtent et qui partent. Un bruit de
+porte, un pas net dans le couloir traversent la confuse rumeur continue,
+le bourdonnement lointain de Paris. Une torpeur me protège des
+mouvements et des bruits, qui me sont étrangers, qui me sont devenus
+étrangers. Mais dès la nuit commençante, quand la Maison Blanche cingle
+vers l’aube, les nuages sont mes compagnons véritables.
+
+Je me souviens d’une nuit où, par mouvements et passages, ils semblaient
+composer un spectacle. Ils arrivent par minces languettes, comme des
+écailles sur le ciel. Ils passent sur la lune et semblent des
+éclaboussures d’or. Puis ils se groupent en larges nappes que tout
+d’abord traverse la lune. Mais la lune devient invisible. On dirait que
+sur elle on a posé un loup, puis un masque. Le nuage maintenant flotte
+devant elle comme un manteau déplié. Puis c’est un grand écran noir,
+d’un noir prodigieux et profond. Le grand nuage noir s’aplatit et couvre
+tout. Puis un peu de lune apparaît, comme un collier sous un voile. Et
+le grand nuage me fait penser au beau cavalier noir qui, sur les
+peintures chinoises, passe devant les arbres roses.
+
+Et j’ai vu le soleil se lever bien mieux que du haut d’une montagne, où
+on a l’âme stupide d’un touriste. Ce n’est pas le soleil de bataille qui
+commande à ses paysages et ressemble à un Napoléon méditant, sur le
+front des troupes, à l’aube, avant que le combat s’engage. Pendant des
+semaines, le soleil s’est levé pour moi seul, comme un ami discret qui
+va à son travail.
+
+Il est cinq heures et demie. Quelques camions quittent les entrepôts,
+quelques voitures de laitiers roulent sur les pavés leur fanfare
+grinçante et cahotée.
+
+Le ciel, mon grand voisin d’en face, est d’un bleu translucide. Il porte
+encore sa faucille de lune et une seule étoile est posée sur lui, comme
+une décoration. Je distingue de mon lit le haut des maisons mangées
+d’ombre. C’est un déroulement de crénelures. On dirait une ville
+ancienne, aperçue en voyage. Ces maisons d’ombre étonneraient dans le
+ciel lumineux, si dans la perfection de cette heure naissante quelque
+chose pouvait étonner. Dans ma chambre, où seule brûle une
+lampe-veilleuse, on dirait que l’absence de lumière solaire, que cette
+lumière du ciel de nuit donne aux couleurs une vie latente, modeste et
+parfaite qui est seule la leur. Une tasse oubliée sur la chaise, la
+table devant le mur, l’armoire, tout est discrètement magnifique et
+s’assemble, selon des liens mystérieux.
+
+Je me soulève un peu sur mes oreillers. Les réverbères dans la rue
+jettent aux murs une lueur verdâtre. Ainsi on voit une ville en
+contre-bas, la nuit, quand on regarde par la portière d’un wagon. Ainsi
+elle vient à nous, d’un jet, inattendue et à jamais.
+
+Mais bientôt le ciel pâlit et se couvre de faibles nuages, jetés comme à
+coups de balai. Les maisons se délimitent, en cages séparées. Il n’y a
+plus maintenant qu’une lueur moisie d’aube perçant la ville, et qui se
+glisse chez moi tristement, comme l’eau plate, qui passe d’une cour de
+ferme dans la chambre de plain-pied.
+
+Ce sont souvent de mornes aubes. Parfois les pans du ciel, comme vidé
+d’atmosphère, semblent au-dessus des maisons, des vitres cassées,
+ternies, oubliées là dans le creux des gouttières. Par le brouillard,
+dans le ciel ouaté et calfeutré, le soleil apparaît quelques secondes,
+en un disque plat, et blanc comme un masque de plâtre.
+
+Quand l’aube met au ciel des poussières de couleurs, qui se
+métamorphosent les unes dans les autres, le soleil vient ensuite, simple
+signal sur la voie, disque rouge. Puis il pâlit, monte et n’est plus au
+mur d’en face qu’une belle assiette en vermeil.
+
+Souvent des litières jaunes couvrent le ciel, un peu maculées, comme si
+des bêtes avaient dormi sur elles. Elles disparaissent. Le ciel sous
+elles jaunit à plat. Deux nuages s’amusent à se passer l’un à l’autre du
+rose et de l’orange, deux longs nuages qui s’effritent finalement en
+fines aiguilles. Autour d’eux, le ciel illumine son bleu toujours
+davantage. Enfin, tout contre une maison de six étages se présente
+l’astre en globe, si semblable à un objet, qu’on dirait vraiment une
+lampe offerte aux hommes par un Dieu bénévole.
+
+C’est le soleil qui le plus souvent a des airs de pauvre diable. L’aube
+est riche souvent de magnificences fuligineuses. Elle possède alors le
+ciel de ses masses épaisses et troubles qui s’amincissent en lames
+pleines, d’un rouge de fuchsia. Naissent des traces vermeilles, métal en
+fusion dans un brasier. Puis de gros nuages fumeux et mauves couvrent le
+ciel, troués de cette lueur vermeille. Et c’est enfin le pauvre matin,
+après tant de splendeurs qui l’accouchèrent.
+
+Parfois aussi c’est le soleil qui semble vaincre l’aube. Le ciel
+d’octobre est si bas, si souillé qu’on dirait un front de criminel. Au
+Nord, un nuage lisse et noir, est posé sur le ciel, comme une mauvaise
+pensée sur un front. Soudain, entre deux maisons, on aperçoit une bande
+cuivrée, casserole accrochée au mur de la plus basse, pour des usages
+domestiques. Puis un jet vermeil chasse la casserole, s’étend à sa
+place, prend force et s’agrandit comme une nappe liquide. Alors, c’est
+vraiment la gloire du jour. Octobre aujourd’hui sera limpide.
+
+
+
+
+Depuis des jours je me suis dit: «Il est possible que je meure.» Depuis
+des jours, j’ai vu à mes amis, aux médecins, aux gardes, un regard de
+joueur interrogeant la chance. Ils ne réfléchissent plus. On dirait
+qu’ils viennent de donner leur langue au chat et qu’ils attendent de
+moi-même la révélation d’un secret. C’est en moi que la vie et la mort
+se balancent. Sur mon visage sans doute ils liront l’avenir. Et
+j’éprouvais parfois une sorte de fierté à être le dépositaire de ce
+secret de vie ou de mort. Je pense qu’un souverain, qui pour la première
+fois traverse une foule en landau, doit connaître de la même façon la
+dignité dont il est investi.
+
+J’ai senti la fièvre, par d’irrésistibles et brûlantes transitions, me
+conduire jusqu’à la mort. Mais ainsi on va jusqu’aux portes d’une ville,
+bien décidé à ne pas franchir les grilles de l’octroi. Ce n’était guère
+qu’une promenade dominicale.
+
+J’ai médité la mort. Je me suis imaginé n’existant pas, gardant le
+regret de n’exister pas, emportant dans mon cercueil le souvenir de la
+vie, comme une bague reste au doigt du cadavre. Je me suis aussi vu âme
+en suspens dans les espaces. Et cette âme incorporelle, sans épaisseur
+ni densité, je m’amusais de ne pouvoir l’imaginer que comme une trace
+blanche semblable à une aile tombée des plumes d’un ange ou que sous
+l’aspect du corps matériel de M. Bergson. Je veux dire du corps de M.
+Bergson enveloppé de sa redingote.
+
+Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de m’amuser en chemin. La fièvre m’a
+pris par la main et me tire vers la mort, comme un enfant maussade qui
+traîne les pieds sur le chemin de l’école.
+
+Mademoiselle Carneran me réclame le thermomètre, avant que j’aie pu le
+lire par transparence. Je lui demande:
+
+--Combien...?
+
+Elle me répond:
+
+--38... un peu au-dessus de 38.
+
+Quand elle est sortie, je me lève, je vais au tiroir de la table, j’y
+prends ma feuille de température. La courbe est montée au-dessus de 40.
+
+On a la même impression quand on se réveille en chemin de fer, ayant
+dépassé la gare où l’on devait descendre. La maladie est un pays.
+
+Mon corps est à la fois lourd et flottant. Mais cette sensation n’a pas
+la subtilité de celles que donne la morphine. Mon corps me semble un
+ballon lourd, chargé de lest, qui tend à s’enlever un peu, mais que des
+cordes attachées à ses extrémités, fixent dur à des piquets latéraux. Et
+ces cordes obliques sont tendues et tirent au sol.
+
+De cinq à six heures de l’après-midi, je suis cette chose dense et
+flottante, cette chose qui voudrait s’envoler et que d’invisibles liens
+retiennent au lit où parfois elle adhère, au lit vaste comme la terre.
+
+Je n’ai même plus le loisir de penser au chien tournoyant ou aux
+chantiers maritimes. D’ailleurs le mal installé dans ma tête ne compte
+plus. La fièvre traverse mon corps, comme si elle le corrodait, de la
+peau aux os. La fièvre est au creux de mes os et y travaille. Elle se
+fraie un chemin. Elle distend mes articulations. Cela fait plus mal que
+toute douleur. Car ce n’est pas une douleur qui insiste ou se commente
+elle-même. C’est une douleur qui s’invente continûment et qui me fait
+toucher à des limites inconnues du pouvoir de souffrir. Non, ce n’est
+même pas la fièvre. Il me semble que c’est la mort elle-même qui filtre
+en moi et qui bientôt aura touché le centre même de ma vie. Respirer me
+fait mal.
+
+Cette fois, je ne médite pas la mort, ni même ma mort. La mort est là.
+Elle n’a ni figure, ni apparence, ni cruauté, ni douceur. Elle est
+nécessaire. Elle est là, comme la mer au pied d’une falaise. Je _crois_
+en elle. Et pourtant, si elle n’est plus douloureuse pour l’esprit,
+comme elle est en mon corps angoissante et convulsive! Je touche à de
+telles limites de la souffrance que j’ai le sentiment que je vais mourir
+par rupture, pas une dissociation complète des parcelles de mon corps...
+
+Mademoiselle Carneran est d’un côté de mon lit. De l’autre, mademoiselle
+Veuillet. De mes genoux ployés et soulevés, je défais mes couvertures.
+Je veux me lever. Mes jambes pendant à droite du lit. Mademoiselle
+Carneran les saisit et les pose sur le drap. Je me tourne à gauche. Je
+suis assis sur le lit, j’en veux sortir. Mademoiselle Veuillet me prend
+aux épaules et m’étend jusqu’à l’oreiller. Je ne sais pas du tout
+pourquoi je veux me lever. Je crois que c’est une espèce de jeu, une
+taquinerie de moribond. J’ai très nettement la pensée que dans des
+milliers d’hôpitaux, des milliers de vieux, agonisant, soulèvent ainsi
+leurs couvertures.
+
+Mademoiselle Carneran, mademoiselle Veuillet... ce sont les deux plus
+fragiles, les deux plus décentes, les deux plus _âme_, qui, parmi les
+gardes de la Maison Blanche, m’assistent pour ma mort. C’est là un signe
+du destin.
+
+Le mal s’apaise. Et au creux du lit, je suis la bête à fièvre, la bête
+ou l’homme, ce qui meurt sur la route, oublié par la caravane.
+
+A sept heures, mademoiselle Carneran m’apporte une tasse de lait. Je
+n’ai pas faim. Et cette tasse de lait me semble une faute de goût. Un
+agonisant n’a pas besoin de lait.
+
+La fièvre s’atténue. Avec elle, la souffrance aussi qu’elle déposa et
+qu’elle vint ensuite chercher jusque dans mes os. La mort n’est plus là.
+La mort n’est plus qu’un danger, qu’un risque.
+
+A huit heures, mademoiselle Laudor, qui a pris le service de veille, me
+fait une injection de morphine. La morphine ne pacifie pas la fièvre
+comme la souffrance. Elle est, ce soir, incohérente, je veux dire
+qu’elle ne sait pas fixer mon corps au bonheur d’être immobile. La
+morphine consent bien à soulager de la fièvre, mais avec le
+mécontentement d’un chien longtemps choyé, qu’un nouveau maître attache
+le jour pour en faire la nuit un chien de garde.
+
+La subtile morphine n’est pas faite pour garder les cochons de la
+fièvre, cette paysanne. La fièvre a je ne sais quelle odeur de marécage
+et de purin. On dirait que la morphine se bouche le nez.
+
+Elle consent cependant à son office. Je ne souffre plus. Mais ce que
+j’éprouve est bien étrange. Il me semble que j’ai deux corps, l’un
+pesant et reposant au lit, un corps plein de fièvre, l’autre superposé
+et léger, flottant au-dessus du corps fiévreux, un corps allégé par la
+morphine.
+
+A deux heures du matin, la fièvre et la morphine et la mort sont loin.
+Mais la fièvre a laissé des places douloureuses, comme des plaies et des
+contusions après une chute. Je me sens un fiévreux refroidi.
+
+ * * * * *
+
+On m’a donné un lavement... oui, un lavement... un lavement... quoi. On
+m’en a donné deux. On m’en a donné trois. Le lavement dont abusent, dans
+la vie réelle, les poétesses les plus relâchées, le lavement qui corrige
+cette constipation dont souffrent inlassablement les plus lyriques parmi
+les femmes, tient peu de place dans la littérature depuis Molière.
+
+Je n’avais jamais pris de lavement. Je n’ai pas peur de la mort, je veux
+bien qu’on m’ouvre le crâne. Mais je ne sais rien de plus abominable
+qu’un premier lavement. Les nègres, que nos héros coloniaux écartèlent
+par le moyen d’une cartouche de dynamite, doivent éprouver une sensation
+analogue. J’ai demandé à mademoiselle Crazannes qu’on me chloroformisât
+avant de me donner le second. Mademoiselle Crazannes m’a répondu avec
+une noblesse hautaine que «ce serait bien la première fois...»
+
+Mais si le lavement est désagréable, que la vie est donc belle et
+qu’elle compose de merveilleux spectacles! C’est mademoiselle Crazannes
+qui, aidée de Lilita Laudor, m’administre mon lavement. Son bras,
+dirigeant la canule, s’infléchit doucement vers le lit. Lilita Laudor,
+droite et grave comme une statue, porte le bock émaillé, d’un geste
+annonciateur de Liberté éclairant le monde. Puis son bras s’élève
+davantage. Son buste, penché maintenant, pèse bien sur la hanche. Elle
+ressemble aussi aux porteuses d’amphores qui tiennent noblement leur
+cruche sur l’épaule. Et je tourne toute ma tête vers elle. Il n’y a plus
+de lavement. Je ne sais plus si j’ai ou non un intestin. Je ne distingue
+plus que le jaillissement de ce corps tendu, que termine ce bras dressé,
+qui oscille un peu, à la façon d’une fusée qui monte vers le ciel.
+
+La poétesse du coin ne me comprendra pas. Et pourquoi donc Lilita Laudor
+cesserait-elle d’être belle, parce qu’elle me donne un lavement? Et la
+poétesse ajoutera: «Moi, ça me dégoûterait de vous donner un lavement.»
+
+Tu te calomnies, poétesse. Si, au lieu de salir du papier à écrire tes
+vers, tu étais infirmière, le lavement ne t’obséderait pas. Il serait
+pour toi une des mille réalités de la vie. Et tout de même, c’est moins
+dégoûtant que ta poésie ou que ton roman...
+
+L’amour chez les femmes n’est qu’un apprivoisement. Ne dites pas qu’un
+lavement dépoétise ni celle qui le donne ni celui qui le reçoit. Il
+n’est que prétexte à nous accoutumer les uns aux autres. Un lavement
+vaut bien une présentation dans un salon.
+
+
+
+
+Désormais, je suis digne de la magnificence des nuits de la Maison
+Blanche. Entre sept heures, où l’on m’apporte à dîner dans mon lit, et
+huit heures, où la veilleuse de nuit commence son service, l’heure est
+neutre. Ni la rumeur de la ville, ni l’activité d’une maison qui n’est
+après tout que médico-chirurgicale, n’ont cessé tout à fait. Et la
+Maison Blanche n’est pas encore le vaisseau qui flotte. A sept heures et
+demie, la clochette a tinté pour le dîner des gardes. Ce n’est encore
+que l’appareillage. Des cordages grincent. La Maison tire sur l’ancre.
+On accomplit les dernières tâches du jour avec hâte. Elles ne s’offrent
+pas à être contemplées. Les infirmières sont comme des écolières en
+retard.
+
+Ce n’est pas une heure où d’ordinaire je souffre. Je n’ai pas d’autre
+soin que me préparer à la nuit, à la belle nuit qui, tout d’une pièce,
+s’étendra jusqu’à l’aube. Ce ne sont plus les nuits du début, les nuits
+d’après l’opération, éclatantes et dures. Ce ne sont plus les nuits où
+la lampe électrique projetait sur les murs un rayonnement sans merci et
+les faisait semblables à des murs de mosquée sous un soleil torride. Les
+nuits de maintenant sont bienveillantes. Je m’y prépare, comme on se
+prépare à l’état d’oraison. Elles sont fidèlement accueillantes et elles
+ont, si je souffre, la morphine pour compagne. Je goûte leur silence.
+Parfois, dans le lointain, un train lance un sifflement bref qui, comme
+un cri de crapaud, semble choir.
+
+Le jour, les infirmières ont de fins souliers blancs, des souliers de
+bains de mer. Mais la nuit, elles portent des savates en feutre, qui
+glissent au carrelage du couloir, d’un bruit si ouaté et si doux qu’on
+ne pense pas que le silence soit troublé, mais qu’on a l’illusion qu’il
+parle.
+
+Si quelque bruit trop dur, si la toux d’un malade évadant son cahot par
+la porte un instant ouverte d’une chambre, menace le silence, le silence
+est puissant et l’étouffe. Et de la rue, quand un bruit monte, il ne se
+répand pas. Il hésite et se pose, comme un oiseau après son vol.
+
+Je goûte la blancheur qui m’environne. J’ai fait l’apprentissage de la
+blancheur. Je la connais. Je la possède. Les peintres connaissent les
+blancs, leurs qualités et leurs variétés. Mais le blanc est, dans la
+vie, une couleur méconnue. C’est une fade couleur de première
+communiante. Ou bien elle est pimpante et seyante aux corsages des
+femmes, ou elle est dramatique, en suaire. On ne connaît pas sa douceur
+et sa puissance calme.
+
+Je possède le talisman qui fait apparaître à mon gré, au pied de mon
+lit, la fée en robe blanche, en robe couleur de lune. Je presse le
+bouton de ma sonnette électrique. Elle entre et ne dit pas: «Voici un
+breuvage divin.» Elle m’apporte de la citronnade. Elle entre et ne dit
+pas: «Je te donnerai la sérénité et ta tête reposera.» Elle frappe et
+dispose mes oreillers. Elle entre et ne dit pas: «Je t’apporte l’oubli
+et la délivrance»; elle me fait une piqûre de morphine.
+
+Infirmière blanche, je ne discute plus avec toi; je ne cherche plus à te
+sauver de ta pitié. Je m’abandonne à toi, parce que tu daignes être
+douce. Mais, avant de m’assoupir, de rêver ou de dormir, je veux réparer
+l’injuste pensée que j’ai eu envers toi. Je t’ai sottement comparée à
+une fée. Mais tu n’apparais pas dans le rayon d’une lanterne magique. Ce
+sont d’humbles soins que tu donnes. C’est pour cela que je t’aime. Tu es
+bien plus belle qu’une fée, et tu es bien meilleure. On te tient presque
+pour une servante. Et c’est le consentement que tu mets à tes soins, qui
+me donne un instant cette illusion magnifique d’avoir si pleinement
+rempli ma tâche, que l’humanité désormais, n’a plus d’attention qu’à me
+guérir et me consoler. Tu ne possèdes pas le pouvoir de chasser
+magiquement la douleur. Il y faut l’application de tes mains. Il y faut
+ta fatigue. Pour que je m’assoupisse, tu ne dors pas. Pour que ma tête
+repose mieux, tu ordonnes mes oreillers. Pour que je n’aie pas soif, tu
+as pressé du citron dans de l’eau. Et tu souris, pour que je n’aie même
+pas le regret de ta fatigue. Parce que je suis malade, on a séparé la
+réalité en deux parts. On t’a donné la peine et à moi le repos.
+
+C’est pour elles-mêmes que j’aime ces nuits de calme insomnie. Ce n’est
+plus pour la morphine. J’ai eu avec la morphine une liaison. C’est tout.
+Dès la première piqûre, mon corps s’appliqua au lit avec une exacte
+densité, également répartie. Puis je connus cet équilibre merveilleux
+entre la pesanteur et le flottement, sensation sans rapport d’ailleurs
+avec ce que nous imaginons du flottement dans l’espace, sans rapport
+avec la sensation banale de certains rêves, sans rapport avec le vol
+aérien, qui n’est qu’une gymnastique. J’ai connu aussi la sensation
+d’avoir un corps amolli où passait sans cesse l’aura d’on ne sait quel
+plaisir partout répandu, un corps d’une plus fine matière, tout en
+flocons neigeux.
+
+Alors la morphine me paraissait vraiment une substance mystérieuse, un
+philtre. Ce n’était pas un médicament. Je donnais la plus grande
+attention aux doses qu’on m’accordait. Je regardais à travers le verre
+de la seringue si on faisait bonne mesure. Et quand venait l’heure de la
+piqûre, je quittais mon pyjama de jour. Je mettais une chemise de nuit
+fraîche. Je me préparais comme une fiancée à l’époux.
+
+Mais bien vite la morphine fut capricieuse. Je ne fus plus, par elle, un
+Dieu intemporel, mais je me fis l’effet d’un petit jeune homme,
+maladroit en ses paradis.
+
+Mon sang était chassé plus vite, plus chaud. Quelques heures après la
+piqûre, j’éprouvais un chatouillement léger à l’entrée des narines,
+quelquefois sous les paupières, comme si on y promenait le bout d’une
+plume d’oiseau.
+
+Souvent la morphine était incohérente et ne me donnait aucune sérénité
+corporelle. Ou bien mon corps glissait dans la béatitude d’un
+amollissement. Il avait des «billes partout». Mais mon esprit ne
+participait plus à la fête. Ma béatitude était sans contenu. La morphine
+n’est plus une amie subtile, une confidente délicate. Elle ne me procure
+plus qu’un vague bien-être, un vague sentiment de plénitude. C’est une
+drogue et rien d’autre. Elle ne vient pas des Mille et une Nuits. Elle
+vient de chez le pharmacien. Quand j’en ai pris, je «suis bien». Il ne
+me suffit pas d’être bien, comme un mercier de petite ville en sa
+boutique. Je n’ai jamais cherché ce bonheur-là, dont la torpeur
+morphinique devient l’image. La morphine fut d’abord une grande dame,
+qui me consentit d’exceptionnelles faveurs. Elle ne m’apporte plus que
+la sensation du mariage riche. J’en ai assez.
+
+Sans doute elle s’amuse aussi à me chatouiller les jambes. Je ne puis
+pourtant pas sacrifier ma vie à cette personne, sous prétexte qu’elle me
+chatouille les jambes.
+
+Je l’ai dit déjà. Alors que je ne souffrais pas, j’ai pris de la
+morphine, huit nuits de suite, simplement pour voir apparaître Lilita
+Laudor. La morphine alors insinuait en moi une agréable tiédeur. Puis
+elle m’inclinait à la somnolence. J’éprouvais encore quelques-uns des
+symptômes agréables du début, moins--et pour cause--la suppression de la
+douleur. Était-ce là le meilleur? Toujours est-il que, Lilita disparue,
+je ne prêtais plus aucune attention à la drogue que j’avais dans le
+corps. Elle était en moi comme un parasite auquel on s’accoutume. Une
+grande dame! Peut-être... mais monotone.
+
+Elle ne m’apporte même plus ce merveilleux présent: une immobilité
+parfaite goûtée comme une vertu, comme une qualité admirable et
+exceptionnelle.
+
+Les nuits où j’ai pour elle une rétrospective gratitude, j’en suis
+réduit à une sorte de politesse déférente, telle que nous la marquons
+aux anciens camarades qui nous ennuient. Souvent, quand Lilita me
+piquait à dix heures, je luttais contre le sommeil jusqu’à minuit, pour
+être poli avec la morphine.
+
+Pauvre amie, qui ne sait pas être belle même huit jours... Elle n’est
+même plus une grande dame, à l’âme vulgaire. C’est une vieille dame, une
+très vieille dame...
+
+Quand je souffre, elle garde son empire. Un soir, après plusieurs
+journées de répit, j’eus de nouveau des battements et des élancements
+dans l’oreille. On frappait dans ma tête des coups de marteau
+cyclopéens. Je pourrais cependant si je voulais résister à cette
+souffrance. Mais je ne veux pas. La souffrance et la morphine sont deux
+personnes entre qui choisir. Il me paraît stupide d’aller avec l’autre:
+la souffrance... m’encanailler. La souffrance est une mégère, avec un
+balai. La morphine la chasse. Ce n’est pas une princesse, c’est un
+sergent de ville.
+
+ * * * * *
+
+Il y eut, comme en toute liaison, des incidents comiques. Je souffre. On
+me pique à six heures du soir. J’attends la vague de tiédeur qui doit
+passer dans mon corps. J’attends la pacification de la douleur.
+J’attends en vain. A neuf heures, la garde me fait une seconde piqûre.
+Rien... rien... rien... J’appelle la garde et je lui déclare que si elle
+s’imagine que je prendrai de l’eau stérilisée pour de la morphine, c’est
+pure illusion de sa part. Elle semble très sincère à me jurer qu’elle
+employa la solution habituelle. Je souffre toujours. Je souffre tant et
+si continûment qu’à trois heures du matin, la garde consent à me piquer
+encore. Sa docilité à me donner de la morphine m’impose ce dilemme: ou
+bien les deux premières injections étaient d’eau pure ou bien je suis
+dans un état si grave qu’on lui a donné l’ordre de ne pas me laisser
+souffrir inutilement. Cette troisième piqûre ne modifie pas le moins du
+monde l’écartèlement du fond de mon oreille et les irradiations
+fulgurantes qui passent dans ma tête. Et cependant, confiant en ma
+piqûre, j’attends que la douleur s’en aille.
+
+Ceux qui n’ont pas souffert longtemps, dans l’immobilité du lit, ceux
+qui n’ont pas reçu, à de brefs intervalles, la douleur comme un hôte,
+ceux qui oublient trop vite et ne pensent plus à la douleur, dès qu’elle
+est partie, ne saisiront pas l’irrésistible comique de cette attente
+confiante. D’ordinaire, la douleur disparaît, sitôt que la morphine a
+fait, par le corps, son premier tour de garde. On l’a sentie, qui,
+jusqu’aux extrémités des pieds et des mains, remuait le sang. Dès cet
+instant, on s’en remet à elle. On fait la nique à la douleur. On a la
+tranquillité de l’enfant qui, menacé par un voyou, a appelé ses parents.
+J’attendais. Mes mains étaient attentives; mes pieds étaient attentifs.
+Tout mon corps était attentif. Ma _cœanesthésie_ était attentive.
+J’attendais que la morphine se manifestât. J’attendais que la douleur
+disparût. J’auscultais ma douleur, tout mon corps l’auscultait. Si elle
+feignait de s’apaiser, je m’imaginais que la discrète et capricieuse
+morphine voulait cette fois accomplir son office en se cachant. Mais les
+fulgurations recommençaient bien vite et s’épanouissaient dans ma tête
+en gerbes de fusée. J’ai attendu ainsi, jusqu’à cinq heures du matin.
+Alors je m’endormis. Mais le comique, l’irrésistible comique de
+l’aventure...? Vous ne le saisissez pas, parce que vous remettez votre
+douleur au médecin de votre quartier, pour qu’il l’examine, comme un
+crachat. Pendant toute une nuit, j’étais le bon clown dans l’arène qui
+se fie aux promesses de son cousin ou de M. Loyal et qui reçoit, au bout
+de tout, son éternel coup de pied au cul.
+
+Ce que la morphine m’a donné de meilleur, je l’ai eu déjà aux heures de
+parfaite santé et de bon équilibre. C’est le parfait accord de mon
+expérience et du moment présent. Quand on se porte bien, on a son passé
+à portée de la main. Il ne faut pas d’effort pour le saisir. Le passé
+n’est alors ni indocile ni obsédant. On en use à sa volonté, comme d’un
+flacon de parfum qu’on respire à son caprice.
+
+Un après-midi, je recevais la visite d’un ami. J’étais morphinisé.
+J’avais envie de beaucoup parler et l’on m’interdisait de parler. J’ai
+pu, par un agréable renversement, me faire uniquement auditeur. J’ai dit
+à mon ami, avec l’autorité d’un malade, comme un enfant demande une
+chanson avant de s’endormir: «Racontez-moi une histoire». Et il m’a
+redit une jolie aventure de sa vie, que déjà je connaissais.
+
+Et je m’associais à son récit, comme un enfant écoute une histoire pour
+la millième fois, parce qu’un enfant sait mettre sa vie et lui-même dans
+une histoire. Tous les sentiments dont je dispose venaient avec
+souplesse entourer son récit. Mes souvenirs de partout et de toujours se
+mariaient aux siens. Et c’est cela, l’amitié.
+
+Je l’ai connue, sans la morphine. Je ne veux pas que la morphine croie
+me l’avoir révélée.
+
+La morphine n’est rien sans la souffrance. La moiteur du lit,
+l’immobilité préparent à ses plaisirs et ne savent même pas les faire
+durer. La vie, la vie qui est dehors, vaut mieux qu’elle.
+
+Le matin, si j’ai été piqué dans la nuit, j’éprouve une torpeur assez
+douce. Mais que cette raideur de mes membres serait cruelle, si j’étais
+dans la vie, que cet engourdissement serait atroce, si seulement j’étais
+dans la rue! C’est fini.
+
+ * * * * *
+
+Le ciel de cette fin d’après-midi est d’un bleu de voyage en Sibérie,
+d’un bleu de méditation russe. C’est sous un ciel semblable qu’on
+rencontre le convoi où sont mêlés les filles et les politiques.
+
+Voilà trois nuits que sans souffrir le moins du monde, je réclame de la
+morphine pour me distraire. Tu me traites de toxicomane, aliéniste, mon
+ami. Et que ferais-tu donc à ma place? Envoie-moi ta femme et je n’en
+prendrai pas...
+
+Mes amis d’ailleurs sont très inquiets. Ils sont tous convaincus que je
+vais devenir morphinomane. Saunière seul est tout à fait rassuré.
+
+J’ai un autre ami, médecin, qui prépare tristement des concours. Il m’a
+fait de la morale:
+
+--Tu es un nerveux, un grand nerveux. Il ne faut pas jouer avec ça. Tu
+ne sais pas ce que c’est que l’accoutumance...
+
+Et il me propose... quoi...? De l’antipyrine.
+
+En voilà un qui ne sait pas rigoler avec l’organisme...
+
+Saunière, lui, connaît les poisons. Il sait bien qu’il n’y a pas la
+classe des névropathes et la classe des charretiers. Il sait mieux
+calculer la résistance d’un système nerveux. Il sait que j’accepte la
+vie et que j’accepterais la mort, mais que je n’accepte pas la morphine.
+
+Mais, au fond, les autres ont peut-être raison. Qui peut jamais mesurer
+l’acte de foi dont dépend notre résistance aux poisons qui soulagent.
+L’acte de foi... qu’accomplit non pas une volonté du cerveau qui
+raisonne, mais l’être tout entier, puisant en ses profondeurs le désir
+de vivre. L’acte de foi qu’accomplit le nageur qui lutte et qui va se
+noyer. Qui peut savoir celui qui luttera le mieux...?
+
+Cependant, on m’a apporté un sac de chocolats. Je suis autorisé à
+grignoter quelques bonbons. On m’a apporté aussi quelques noix confites.
+Ces bonbons sont pour moi plus irrésistibles que la morphine! J’accepte
+le risque de l’indigestion. Mais le risque de la mort en cachexie! La
+drogue abuse huit jours celui qu’elle pourrira. Quand il sait qu’il en
+meurt, déjà il ne l’aime plus et ne peut s’en passer. Elle l’a pris au
+mot parce qu’une nuit il aura dit: «Cela m’est égal d’en mourir, si
+c’est ainsi qu’on en meurt». Et elle ne le lâche à la mort qu’après la
+suprême humiliation d’avoir fait de lui un menteur.
+
+Je n’ai éprouvé aucune gêne d’ailleurs, à cesser complètement de prendre
+de la morphine. La première nuit de privation, mon courage fut
+surhumain: je dormis. Une seule fois, je me réveillai. J’eus bien envie
+de demander une piqûre. Je n’avais rien pour m’occuper l’esprit. Mais
+j’avais trop sommeil, je me suis rendormi.
+
+Seul le réveil matinal fut pénible. Les nuits précédentes, après l’effet
+direct de la morphine, une torpeur me prenait, qui s’atténuait peu à peu
+et me portait tout doucement dans la lumière. Ce matin-là, ce matin
+d’octobre, si faible qu’elle fût, la clarté naissante me fut pénible et
+m’étonna. Je la trouvais sans délicatesse de venir ainsi me chercher
+jusque dans mon lit.
+
+Ce sentiment de réprobation dura cinq minutes et j’eus hâte que
+l’infirmière, entrant dans la chambre et prenant mon pouls, apportât
+cette autre clarté d’une présence humaine.
+
+ * * * * *
+
+L’univers tout entier, plein de formes qui s’entremêlent dans de la
+suie, s’étend autour de la Maison Blanche, comme une forêt pleine de
+monstres. Et moi-même il me semble que je suis au centre de la Maison
+Blanche. Les infirmières me gardent contre les monstres du dehors. Elles
+écartent de moi l’homme au pouce rayé de noir, l’homme au pouce
+d’assassin, qui baigne les typhiques dans les hôpitaux. Celles qui sont
+jolies sont des reines qui ont quitté leur royaume pour soigner les
+blessés. Et celles qui sont laides ont des visages affectueux de chiens
+vigilants. Et, s’il me plaît, je les vêts des étoffes qui couvrent les
+autres femmes. Je les dépouille de la tunique blanche, qui leur fait un
+vêtement si seyant mais abstrait comme un uniforme. J’imagine ma vie
+avec chacune d’elles, et leurs vies loin de moi, près d’autres hommes,
+leurs vies dans la vie. Je les devine dans leurs joies et leurs
+souffrances, libérées des soins exténuants et monotones qu’elles donnent
+aux malades. La paresse de mon esprit ne me permet d’autre rêverie que
+celle où les femmes entraînent. Les infirmières passent et ma pensée les
+suit et s’aimante vers elles. Ce n’est pas l’amour, mais cette attention
+qui le précède. La mort proche lui donne plus de prix. Et la beauté des
+femmes est la seule qui soit facile à contempler. La fièvre et l’agonie
+même y consentent.
+
+Cela m’amuse beaucoup de songer que madame Archambault, qui fonda et qui
+dirige la maison de santé, juge et classe, selon leurs aptitudes
+professionnelles, ces apparitions blanches, que je laisse à mon gré
+flotter autour de moi ou que je transforme en femmes véritables.
+
+Et je leur suis reconnaissant d’être restées des femmes exposées aux
+risques de la vie. La diversité de leurs soins s’en accroît.
+J’accepterais avec joie que l’une d’elles montrât de l’indifférence et
+même de l’ennui, pour le contraste de la tendresse et de la douceur
+d’une autre. Je les aime d’être laïques. Je me souviens de soins donnés
+par des religieuses: si dévouées fussent-elles, leur dévouement allait
+au delà des malades, jusqu’à leur Dieu. C’est à leur Dieu qu’elles se
+dévouent. Le malade n’est qu’un objet cultuel. Elles l’entretiennent
+avec dévotion plus qu’elles ne le soignent avec dévouement. Le malade
+est un bibelot qu’une femme de ménage attentive époussette pour le
+service d’un maître. Je ne veux pas être un objet qu’on époussette. Je
+n’aurais pas de gratitude. La gratitude, c’est l’affaire du maître.
+
+
+
+
+Et voici la convalescence. Pour la première fois, depuis vingt jours, je
+me suis levé. Je suis allé à la fenêtre. Il y a donc autre chose qu’un
+ciel, derrière une fenêtre. Après la cour de la maison de santé, c’est
+le jardin d’un horticulteur. Les couleurs passent par mes yeux, en
+vrilles innombrables. Les choux ont une patine bronzée. Les salades et
+les légumes me semblent d’un vert presque corrosif. Ils me piquent les
+yeux, comme si on les frottait d’une moitié de citron. Les tuiles rouges
+d’une baraque sont comme une grenade ouverte. Les vitres des serres sont
+troubles comme de l’opale. Des palmiers pour appartements et pour fêtes
+officielles sont alignés devant la rouille des vignes vierges.
+
+Je n’ai plus qu’une sale petite fièvre de grippé ou de malade en ville.
+C’est à peine si maintenant je ne regrette pas la fièvre ardente et
+puissante des premiers jours, les heures lourdes et charmantes,
+qu’ornaient tant de menus soins, les nuits, où l’infirmière blanche
+passait dans ma fièvre et disparaissait, comme un mouvement de brise
+rafraîchit un après-midi de juillet.
+
+J’ai fait quelques pas dans le couloir. Mademoiselle Carneran me
+soutenait d’une main passée sous mon épaule. Elle suivait avec
+précaution chacun de mes pas. «Un jeune malade à pas lents...» On eût
+dit qu’elle m’éveillait doucement à la lumière neuve de l’espace vaste
+du couloir.
+
+Je lis sur les murs:
+
+ 2e ÉTAGE
+ SILENCE
+
+Les lettres ne sont pas peintes en noir, qui est encore une couleur de
+fanfare. Elles sont grises, couleur de sommeil, matelas pour les yeux.
+
+Mais bientôt la Maison perdra pour moi de son mystère. Moins malade, je
+suis moins complètement digne d’elle. Je n’ai plus de torpeur pour aider
+à l’effort qu’elle fait vers le silence. Impatient dans mon lit, je
+m’amuse du bruit que font les chariots à roulettes, traînant les
+pansements, traînant les aliments, le bruit des chariots superbe comme
+un bruit de guerre. Je m’amuse du cri des sirènes d’usines. Je distingue
+le pépiement tumultueux qui vient du préau de l’école voisine. Et les
+chiens, ces sacrés chiens de banlieue, à mœurs campagnardes, chiens sans
+larbin, presque sans maître, libres, paillards, braillards dans les rues
+sans voitures.
+
+Puis ce fut la convalescence aux vitres. Je vois l’école carrée et les
+bâtisses de six étages, qui semblent inhabitées, où jamais personne ne
+se montre aux fenêtres. Elles ne contiennent que des logements
+d’employés, qui toute la journée sont dehors. Ce sont, jusqu’au coucher
+du soleil, des maisons mortes, et une concierge, parfois, sur le pas
+d’une porte, semble l’horrible gardienne d’un palais enchanté où des
+princesses dorment depuis des siècles et des siècles. J’ai vu, de mon
+fauteuil, un palmier géant s’avancer dans la rue, s’avancer tout seul,
+sans que rien le pousse ou l’entraîne. D’ailleurs, en m’approchant de la
+fenêtre, je reconnus qu’il était posé sur un camion.
+
+Quand je vis pour la première fois le défilé des enfants qui sortaient
+de l’école, ce fut le premier spectacle où remua la vie du dehors. Toute
+en noir, et, de là-haut, charmante, une institutrice maintient en rangs
+les gamines à pèlerine. Elle va d’un pas souple, la tête droite. Elle
+tient une serviette. Ses cheveux sont bruns sous le canotier simple. Je
+distingue à peine son visage aux traits longs et nets, ni rose, ni pâle,
+d’un teint où transparaissent des lueurs bleues d’acier. Comme je veux
+qu’elle soit espérante et vaillante! Depuis quatre semaines, les
+infirmières, autour de moi, sont comme les fées blanches d’un harem
+évangélique. Celle-ci passe, toute droite dans la rue d’automne, avec la
+vie pour cadre. Ah! je ne suis plus un fiévreux qui contemple, je ne
+suis plus un malade attentif à son mal, espérant sa morphine, espérant
+sa citronnade. Ah! l’emporter... voyager avec elle jusqu’aux glaciers,
+jusqu’aux fjords. Et la Méditerranée! Et la vie, toute la vie! Mon Dieu,
+que d’institutrices et d’employées des postes à sauver!...
+
+Les employées des postes, surtout. Car les institutrices risquent d’être
+pédantes. Je pense à tant de bureaux de postes. J’oublie les employés
+qui répondent de leur grimaçante voix méridionale et les vieilles
+postières, tristes et courtoises, comme des juments de diligence. Mais
+les jeunes... Je m’émeus de les voir derrière ces grillages. Ce sont des
+captives... Ah! les délivrer!... Je les préfère, de tout mon cœur, aux
+filles des receveurs de province, qui jouent du piano dans les bourgs.
+
+Mademoiselle Carneran me raconte une charmante histoire d’opération.
+Gillot a opéré de l’appendicite une petite fille de sept ans. L’enfant
+n’était pas en danger. On lui enlevait son appendice, voilà tout. Elle
+s’amusait à l’idée de l’opération. Elle riait, la veille, dans son bain.
+Elle jouait le matin dans son lit. On l’endormit comme elle jouait. Elle
+tomba «comme un oiseau». Et, dix minutes après, en se réveillant, elle
+souriait à son père.
+
+ * * * * *
+
+Les journées ne sont plus d’un seul tenant. Je ne suis plus étendu sur
+mon lit, comme sur un nuage. Je me promène dans ma chambre. Je ne suis
+plus un grand malade et je ne suis pas encore guéri. Je ne suis rien.
+Les typhiques guéris affirment que leur convalescence fut une époque
+admirable. C’est possible. Il est bien regrettable que je n’aie pas eu
+la fièvre typhoïde. L’ennui naît, surtout entre chien et loup, quand les
+murs blancs prennent des moisissures. Et aussi un grand besoin d’agir:
+je déplace mon godet à savon et ma brosse à dents dans mon verre, le
+thermomètre dans l’éprouvette, la sonnette mobile sur la table de nuit.
+
+Je fais la chasse aux mouches. Un journal tordu en manche d’un côté,
+éployé en palette de l’autre, est mon arme. Mon bras levé reste immobile
+par ruse. C’est alors le grand éclatement plat du coup, sur le drap ou
+sur la table. Les cadavres s’entassent près de la courbe qui joint le
+mur au carrelage, et le souffle de la bouche de chaleur les agite et les
+rassemble.
+
+J’avais à peine aperçu, pendant les jours de dure fièvre, les petites
+servantes qui portent un sarreau bleu, de cette étoffe quadrillée dont
+on fait les tabliers d’écolières. C’étaient des jours voués au blanc. Ce
+qui n’était pas blanc cessait d’exister, ne portait pas, s’évanouissait
+comme un objet mangé par la brume. Quand passaient les petites servantes
+bleues, sans doute je fermais les yeux, ainsi que, la nuit, dans une
+chambre de campagne, on tâche d’oublier le vol haletant d’un papillon
+maladroit, entré par la fenêtre.
+
+Maintenant, je les vois. Celle qui vient le plus souvent est presque une
+fillette encore. Elle a de larges yeux clairs, et sa voix est tremblante
+et fraîche. Elle est jolie comme un souvenir d’enfance.
+
+Les autres sont de petits gnômes et font penser à de petites butordes
+paysannes, mangeant leur tartine, abritées derrière un tas de fumier.
+
+Et elles ouvrent les portes, circulent, roulent les chariots, apportent
+les repas, nettoient les chambres ou font semblant, posent partout des
+doigts sales et déjà déformés, hélas!
+
+D’où viennent-elles? Où iront-elles?
+
+En quelle maison de bourgeois? En quel bordel à soldats?
+
+Et l’essaim des petites servantes bleues se répand dans les couloirs.
+
+Elles entrent dans ma chambre, si je m’assoupis, et n’ont sans doute
+d’autre fonction que de me réveiller.
+
+ * * * * *
+
+Je feuillette aussi le catalogue de la bibliothèque, copié d’une lente
+écriture sur un cahier d’écolier. Le mélange des noms est amusant:
+Comtesse de Ségur, Lamartine, Topffer, Cherbuliez, Edmond About,
+Saintine, Louis Veuillot, Joseph de Maistre, François Coppée. On pense
+bien dans la maison. Je lis: _Examen critique de la Vie de Jésus de
+Renan_, par l’abbé Freppel, _Progrès de l’âme dans la vie spirituelle_,
+_Traité de l’Assurance sur la Vie_, _Les Outlaws du Missouri_, par
+Gustave Aymard, _Le véritable Esprit de saint François de Sales_, par
+l’abbé de Baudry.
+
+Admirable choix: ayant progressé dans la vie spirituelle, les malades se
+documentent afin de contracter une assurance sur la vie. Alors l’esprit
+libre, en règle avec ce monde et avec l’autre, ils lisent: _Les Outlaws
+du Missouri_...
+
+ * * * * *
+
+La veilleuse de nuit s’appelle mademoiselle Flavoni. C’est une
+Italienne, toute petite, dont les cheveux sont de crin noir. Ses yeux
+sont d’une émigrante espérant toute l’Amérique. Et ses bras et ses
+jambes sont mus par des ressorts à boudin très serrés. Son sourire
+excessif ne se répartit pas aux fossettes. On dirait qu’il déborde le
+visage. C’est un petit singe agressif et charmant.
+
+Elle entre, trépidante. Apercevant un bloc de papier à lettres sur ma
+table de nuit, elle croit que c’est un livre. Elle dit:
+
+--C’est oun livre...? De l’amour...?
+
+Elle me demande aussi:
+
+--Quand vous avez su que c’était moi qui veillais, est-ce que ça vous a
+fait plaisir...?
+
+Elle n’a pas, comme les autres gardes, cet air d’agir comme en rêve ou
+ces gestes assemblés selon la perfection d’un métier. Le moindre soin
+qu’elle donne, elle semble s’y acharner.
+
+Elle est coquette et dévouée.
+
+Mais je suis indigne de la juger. Je suis presque guéri. Je la place
+trop vite dans le cadre de la vie. Je la détache trop brutalement du
+silence de la Maison Blanche. Peut-être ses gestes un peu brusques, qui
+s’assouplissent et s’adoucissent précautionneusement, si elle doit
+toucher à mon pansement, m’eussent-ils auparavant donné l’illusion
+qu’ils arrachaient ma douleur, comme on ôte une épine. Elle-même n’a
+devant elle qu’un convalescent. Je ne lui offre plus l’occasion d’un
+grand dévouement. Mon chevet n’est même plus un chevet d’agonie.
+
+--J’aime le ciel... me dit-elle. Le ciel est poétique... Vous avez de la
+chance de voir le ciel, sans vous lever...
+
+La lune passe entre des nuages.
+
+--La lune... c’est une gentille jeune fille qui vous regarde...
+
+Elle enlève le carré de toile qui couvre ses cheveux. Et devant la
+petite glace, encastrée au panneau de l’armoire, elle égalise ses
+cheveux. Une religieuse quitte sa coiffe.
+
+Elle passe devant la fenêtre, regarde au dehors et dit:
+
+--C’est un quartier populaire...
+
+Elle aime le lit des moribonds et les grands salons dorés avec des tapis
+rouges. Elle rêve de se dévouer parmi les horreurs de la guerre et de
+jeter nonchalamment sa sortie de bal sur une chaise-longue, en rentrant
+d’une fête, où elle eût été la plus belle.
+
+Et quand elle est sortie, son pas dans le couloir frappe, comme sur un
+trottoir provincial où les jeunes filles échangent des œillades.
+
+Pendant que mademoiselle Flavoni était veilleuse, j’ai deux fois demandé
+de la morphine par simple distraction. Elle l’a soupçonné et m’a fait de
+la morale:
+
+--Quand on prend de la morphine, on a le sang empoisonné... on devient
+fou...
+
+Elle répète sans rémission ces deux lambeaux de phrases:
+
+--On a le sang empoisonné... on devient fou.
+
+Elle me donnerait follement envie de devenir morphinomane.
+
+Elle n’écoute pas ce qu’on lui répond. Elle reprend avec l’insistance
+d’un jeune chien qui aboie:
+
+--On a le sang empoisonné... on devient fou... Mon père prenait de la
+morphine à la fin de sa vie. Après sa mort il est devenu tout noir...
+C’est qu’il avait le sang empoisonné... Il est devenu tout noir...
+
+Au fond, ça m’est égal d’être tout noir après ma mort.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit que je ne pouvais dormir, je me suis promené dans le long
+couloir. Je suis entré dans la salle de garde, meublée comme les
+chambres, mais où le lit est remplacé par une chaise-longue d’osier.
+Cela suffit pour lui donner un air de boudoir. C’est sur cette
+chaise-longue que le corps appesanti des infirmières repose, entre deux
+coups de sonnette. Un cahier est là, ouvert sur la table:
+
+ _16 octobre._
+
+ Numéro 4: deux centigrammes de morphine, si nécessaire.
+
+ Numéro 6: bourdaine à neuf heures.
+
+ Numéro 8: lui apporter: 1º sulfate de magnésie, 20 grammes à neuf
+ heures; 2º le bon Dieu à 7 heures et quart.
+
+ LA SURVEILLANTE...
+
+J’entends le petit pas saccadé de mademoiselle Flavoni:
+
+--Voulez-vous bien vous en aller?
+
+Elle me propose de la citronnade:
+
+--Ça vous fera dormir,... méchant...
+
+Je l’accompagne à l’office. On dirait dans le couloir une souris qui
+trottine. La souris me guide dans le couloir. Elle me parle. Je la
+comprends.
+
+Les armoires sont bien rangées. Elles sont pleines de linge. On pense à
+des armoires de campagne. Il y a aussi l’armoire aux tasses, l’armoire
+aux pots, l’armoire aux passoires.
+
+Ma démarche est hésitante, presque vacillante. Je ne suis pas encore
+habitué à vivre hors de mon lit. Et c’est maintenant autour de moi,
+après tous ces jours et toutes ces nuits de blancheur immobile, une
+blancheur tremblante. Les tasses blanches tremblent, comme tremblent les
+murs blancs. Et mademoiselle Flavoni, blanc sur blanc, passe contre les
+murailles, en vol de moustique.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit, les veilleuses des trois étages furent un instant toutes les
+trois dans ma chambre. Simple hasard: la veilleuse du premier n’avait
+plus de citron, la veilleuse du troisième avait une mauvaise aiguille à
+injection. Elles avaient trouvé mademoiselle Flavoni dans ma chambre. Je
+leur offris des chocolats. Une minute leur gaîté fut charmante, en lutte
+avec leur gravité. Elles avaient aux épaules le froid de la nuit. Ma
+chambre était tiède. Elles croquaient des bonbons. Elles partirent,
+parce que ces idiots de malades sonnaient.
+
+ * * * * *
+
+La Maison Blanche n’est plus un navire merveilleux. Les veilleuses de
+nuit ne sont plus les matelots larguant des voiles impalpables. Je ne
+suis plus l’unique passager, que sert, soigne et protège un équipage
+fantômal. Je ne suis plus le prince, le fils du Sultan, la précieuse
+cargaison. Je sais maintenant que d’autres malades sont là, qui ne sont
+que des malades, de sales malades qui geignent. Car le malade geint,
+comme la brebis bêle, comme la vache meugle, comme le cochon grogne.
+
+Le nº 6 sonne sans cesse. Et son doigt ne quitte pas le bouton de la
+sonnette, tant que l’infirmière n’est pas venue. On dirait la sonnerie
+de l’entr’acte. Je l’ai aperçu un jour dans le couloir. C’est un gros
+homme, à viande blanche, aux bajoues molles, au ventre flottant. Il
+porte un pyjama d’un mauve de vaudeville. Une bague à gros diamant
+brille au petit doigt de sa main gauche. Il est dans la banque ou dans
+les affaires...
+
+On va l’opérer dans deux jours de l’appendicite. Il ne souffre pas. Mais
+il vit dans l’épouvante. Avant-hier, on l’a trouvé qui pleurait dans son
+fauteuil de grosses larmes de veau.
+
+Le médecin lui a recommandé de boire beaucoup, pour ses reins. Il a vidé
+en une minute le premier pot de citronnade que la garde lui apportait.
+Elle n’était pas sortie de sa chambre, qu’il sonnait, de ce coup de
+sonnette indiscontinu, qui n’est qu’à lui. Et quand elle fut revenue,
+d’un geste d’empoisonné qui demande un contre-poison, il lui désigna le
+pot vide de citronnade. Et il faisait un petit gémissement d’enfant qui
+va passer. La garde ne comprit pas. Elle crut un instant qu’un malheur
+était arrivé, qu’on avait vidé dans le pot de l’essence minérale, de
+l’ammoniaque, du sublimé corrosif. Elle saisit le pot où restait
+seulement un morceau de l’écorce, se plaça à contre-jour pour mieux voir
+à l’intérieur, en approcha ses narines, pour y découvrir une odeur
+suspecte.
+
+--Qu’y a-t-il... qu’y a-t-il?... lui demandait-elle.
+
+Mais lui ne répondait pas. Il gémissait.
+
+--Heu... heu... heu...
+
+Elle s’approcha de lui, lui souleva la tête.
+
+--Où avez-vous mal?... lui demandait-elle...
+
+Il secoua la tête pour indiquer qu’il ne souffrait pas et il répéta, du
+ton dont un noyé crie au secours:
+
+--Boire... boire... boire...
+
+ * * * * *
+
+Hier on lui apporta à cinq heures le thermomètre. Il le glissa dans son
+anus. L’infirmière brusquement indisposée est remplacée par une autre,
+qui oublie de venir noter la température. Le gros homme garde son
+thermomètre et reste couché sur le côté, attentif à ne pas le briser. On
+lui apporte à dîner. Il dîne, gardant toujours son thermomètre. Il passe
+la nuit, tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, soulevant son corps à
+la force des bras, pour changer de position. Et il attend toute la nuit,
+sans dormir, le thermomètre toujours dans l’anus.
+
+
+
+
+Gillot ne s’occupe pas de mon oreille.
+
+--Ce n’est pas mon métier, m’a-t-il dit, sur un ton d’enfant sage qui ne
+touche pas à la boîte d’allumettes.
+
+Un spécialiste vient chaque jour et, une petite ampoule électrique
+appliquée à son front, examine mon oreille, dans laquelle il introduit
+un spéculum. Il y passe un stylet entouré d’un morceau de coton. Il
+travaille avec une application de bon ouvrier. J’ai le sentiment d’être
+une machine compliquée qu’on répare.
+
+Un oculiste est venu aussi un matin.
+
+C’est un petit homme d’une trentaine d’années, déjà chauve. Ses yeux
+bleus ont un aspect gélatineux. Si l’on y enfonçait ses doigts, le globe
+de l’œil se creuserait et reviendrait tout seul à sa forme. Les pointes
+de ses moustaches sont faites de poils blonds très longs et très rares.
+On dirait des moustaches de chat. Il a de très grandes manchettes, de
+petits gestes et une petite voix.
+
+--Où avez-vous mal... voyons... où avez-vous mal?...
+
+J’ai quelque difficulté à préciser.
+
+Dans la tête... à l’intérieur de la tête. Mais je ne me suis jamais
+promené dans l’intérieur de ma tête. Et ma douleur s’irradie.
+
+--Dans la tête... dans la tête... c’est très joli, ça, d’avoir mal dans
+la tête... Mais enfin localisez... il faut localiser...
+
+Je touche un point au sommet de mon crâne. Il me semble bien que c’est
+là, mais en dessous, dans les profondeurs de la tête...
+
+--Oui... oui... Ah... bien... bien... bien.
+
+Il palpe ma tête.
+
+--Ici... ah non... c’est impossible... Décidément vous ne localisez
+pas... vous ne savez pas localiser...
+
+Ah! je ne sais pas localiser.
+
+Il n’a pas l’air de m’examiner. Il a plutôt l’air de me confesser. Il me
+regarde avec méfiance. Il m’ennuie. Il me raconte des histoires.
+
+--Très important, vous savez... ou plutôt non, vous ne savez pas...
+l’examen des yeux. Ah, les yeux... Savez-vous seulement où ils sont vos
+yeux. Vous croyez qu’ils sont au milieu de la tête, de chaque côté du
+nez. Ce n’est pas plus difficile que ça... n’est-ce pas?... De chaque
+côté du nez... Eh bien... je vous dirais bien où ils sont vos yeux. Mais
+vous ne comprendriez pas... Ils sont dans une circonvolution de votre
+cerveau... Ça vous étonne... hein? Eh bien... il faut dix ans de
+médecine pour comprendre ça...
+
+Et il s’en va, en rentrant ses manchettes, d’un petit pas de danseur.
+
+ * * * * *
+
+Gillot passe si vite, le matin, dans ma chambre, qu’à peine ai-je eu le
+temps de me soulever sur mon lit, il est déjà parti. Une malade qu’il
+opéra me disait un jour de lui: «Je n’ai jamais pu voir exactement quel
+était son visage. Gillot a ceci de Dieu qu’on ne le voit pas. Il
+apparaît, il se manifeste; mais il ne voisine pas...»
+
+Cette malade était une femme bavarde. Sans doute eut-elle voulu lui
+raconter par le détail non seulement sa maladie, mais aussi son âme, qui
+est exceptionnelle parmi toutes les âmes, et les succès de ses fils dans
+leurs examens.
+
+Je crois qu’il passe vite, simplement, parce qu’il est pressé et parce
+qu’il prend plaisir à voir vite. Cet air de chef entraînant la victoire
+après soi lui est naturel. Il ne vient pas au lit de son malade, comme
+s’il lui rendait visite. Il ne s’installe pas. Il ne semble pas
+chercher, par menus tâtonnements, une conclusion difficile. Il ouvre la
+porte. Déjà son regard est sur moi. Le voici qui va droit à mon lit,
+comme s’il s’élançait pour une conquête. Et quand il est parti, je suis
+comme le blessé des tableaux d’histoire, à qui son général a accroché la
+croix d’honneur.
+
+J’ai toujours envie de lui dire: «Voici mes bras, mes jambes, et mon
+ventre et ma tête... Prenez... ouvrez... ils sont à vous, je vous les
+donne».
+
+Les aides de Gillot ont, quand ils sont seuls dans ma chambre, un air
+d’autorité, mais à la façon du déménageur qui dit: «Je viens pour le
+piano...» Quand ils me palpent la tête, ils semblent prendre livraison
+de secrets importants qu’ils se confient à eux-mêmes. Je les regarde,
+quand ils me palpent ou me pansent, comme je regarde travailler un
+ouvrier qui viendrait pour une réparation.
+
+Mais lui, on dirait qu’il a sauté de la ville dans ma chambre. Il n’a
+pas le sourire du médecin, qui vaut le sourire de la danseuse. Il n’a
+pas non plus apprêté son visage comme un sous-préfet qui préside une
+distribution de prix. S’il reste quelques secondes près de mon lit, je
+suis étonné comme le matin, quand le globe de soleil posé en face de mes
+vitres m’oblige à fermer les yeux.
+
+Il y a beaucoup de douceur dans sa voix brusque et dans ses mouvements
+d’animal musclé, cette douceur qui jamais ne manque à ceux qui savent où
+appliquer leur force.
+
+Sans doute il porte en lui sa légende de grand chirurgien. On dit que
+des femmes veulent se faire opérer par lui, sans nul besoin, pour le
+plaisir. Il opère les princes et les milliardaires, qui, devant lui,
+dorment le sommeil du chloroforme et ne gardent plus vivant que leur
+bulbe pour respirer, leur bulbe tout semblable au bulbe des pauvres.
+Mais ce n’est pas sa légende qui m’émeut. La gloire est morte. Les
+journaux l’ont monnayée. Un d’Annunzio lui-même peut avoir l’illusion de
+la gloire, s’il a la certitude de la publicité. La gloire ne se mesure
+plus à son amplitude, mais à sa qualité.
+
+Je sens que sa gaieté est un art de s’égaler à la vie. Et cette
+gaieté-là, c’est la seule vertu qu’il faille demander aux hommes. Un
+jour il a réuni ses infirmières et il leur a dit seulement: «Il faut
+être gai avec les malades.»
+
+Sa présence me donne envie de guérir. J’ai, devant lui, un peu honte
+d’être malade. La force qui est en moi, s’il en est, je voudrais la lui
+montrer, comme un soldat convaincu fait du zèle pour que son chef
+l’estime. Je voudrais ne plus être un enfant malade qui ne peut rien. Je
+voudrais... qu’il fût en danger de se noyer, me jeter à l’eau, le
+sauver...
+
+Je vais mieux, beaucoup mieux. Et un matin Gillot me dit:
+
+--Il faut aller prendre l’air...
+
+Je ne suis plus de la Maison Blanche...
+
+Ces mots de Gillot ont brisé le lien...
+
+Je puis partir. Je suis presqu’un homme bien portant. Je suis impatient.
+Je suis ingrat.
+
+Comme je traversais le couloir, j’ai rencontré une malade déjà endormie,
+sur un chariot que deux infirmières poussaient vers l’ascenseur.
+
+Et voici je ne sais quel silence qui se glisse en moi et me remplit.
+J’éprouve un vague besoin de m’agenouiller devant la souffrance. Entre
+cette malade endormie et moi-même une pitié conventionnelle s’insinue.
+J’ai envie d’écarter devant le chariot d’invisibles obstacles. Je ne
+songe pas aux joies magnifiques qui l’attendent, à la belle joie de
+Gillot qui, tout à l’heure, dans la claire salle d’opération,
+travaillera de son métier précis.
+
+ * * * * *
+
+Est-il bien vrai que j’ai souffert? Elle avait raison l’infirmière aux
+maximes morales, qui déclarait que la nature humaine est ainsi faite
+qu’elle oublie plus vite la souffrance que le plaisir.
+
+Je ne suis plus digne de la Maison Blanche. Je m’y ennuie. Les
+infirmières ne sont plus que des personnes humaines. Je leur attribue
+des qualités professionnelles. Elles ne sont plus des apparitions
+blanches. Je les connais comme des membres de ma famille.
+
+Ce dernier matin, j’avais 37°. Je ne sais plus lire le blanc.
+
+Par la vitre de l’auto, je revois Paris, couleur de fleuve en temps
+d’inondation. De la boue des rues aux devantures des boutiques, tout est
+sali des nuances innombrables du jaune et du brun. J’avais oublié qu’il
+y avait tant de couleurs sur la terre. Mes yeux en éprouvent comme une
+nausée.
+
+Comme la vie doit être difficile, hors du blanc.
+
+Ma chambre ressemble à l’intérieur d’une malle pas encore déballée. Je
+m’installe à une table. J’écris à Germaine Dolabel, qui fut une si
+gentille consolatrice. Je m’applique à écrire l’adresse pour que le
+facteur puisse bien lire.
+
+ GERMAINE DOLABEL
+ _19, rue Linné._
+
+La lettre me revient deux jours après, avec la mention:
+
+«Partie sans laisser d’adresse.»
+
+Il faut recommencer à vivre hors du blanc.
+
+
+E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78418 ***