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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***
+
+
+
+
+
+ Elias Portolu
+
+ Roman
+ Traduit de l’italien par
+ G. Hérelle
+
+ Par
+ Grazia Deledda
+ (Prix Nobel de littérature 1926)
+
+
+ Nelson Calmann-Lévy
+ Éditeurs Éditeurs
+ 25, Denfert-Rochereau 3, rue Auber
+ Paris Paris
+
+ 1928
+
+
+
+
+Première édition italienne d’«Elias Portolu»: 1903.
+
+
+
+
+ELIAS PORTOLU
+
+ Toutes les fois qu’un homme convoite quelque chose d’une façon
+ désordonnée, il est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.
+
+ De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu’il
+ s’en éloigne, et que même il s’irrite à la légère, si quelqu’un
+ lui fait obstacle.
+
+ Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait? Aussitôt le reproche de
+ sa conscience l’accable, parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne
+ peut lui donner la paix qu’il cherchait.
+
+ _Imitation de Jésus-Christ_, I, 6.
+
+
+
+
+I
+
+
+Des jours heureux approchaient pour la famille Portolu, de Nuoro. Elias,
+le fils cadet, qui purgeait une condamnation dans un pénitencier du
+continent, allait rentrer à la fin d’avril; et ensuite Pietro, l’aîné
+des trois garçons, se marierait.
+
+On se disposait à fêter ce double événement. On avait rebadigeonné la
+maison, préparé le pain et le vin[1]. Il semblait qu’Elias regagnât le
+foyer comme un étudiant en vacances; et ce n’était pas sans une sorte
+d’orgueil que ses parents, une fois terminée la disgrâce de leur fils,
+s’apprêtaient à le recevoir.
+
+ [1] Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain qui se
+ conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, on en
+ prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.
+
+Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, surtout par Zia
+Annedda[2], la mère, une petite femme placide, blanche, un peu sourde,
+qui aimait Elias plus que tous ses autres enfants. Le frère aîné,
+Pietro, qui était laboureur, Mattia, le plus jeune frère, et Zio Berte,
+le père, qui étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia et Pietro
+se ressemblaient beaucoup; l’un et l’autre étaient bas de taille,
+robustes, barbus, avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. Zio
+Berte Portolu,--le vieux renard, comme on l’appelait,--était bas de
+taille, lui aussi, avec une fameuse chevelure noire très emmêlée qui
+retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, et qui, près des
+oreilles, venait se confondre avec une longue barbe noire non moins
+emmêlée. Par-dessus des vêtements assez sales, il portait une espèce de
+houppelande sans manches, en peau de mouton noir, dont la laine était
+tournée en dedans; et, parmi toute cette fourrure noire, on n’apercevait
+que deux énormes mains rouge bronze et, au milieu du visage, un gros nez
+pareillement rouge bronze.
+
+ [2] En Sardaigne, on donne le nom de _zio_ et de _zia_ (oncle, tante)
+ à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont d’un âge
+ un peu avancé.
+
+Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu se lava les mains, la
+figure, et il demanda un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit
+de cette huile pour oindre copieusement ses cheveux, qu’il démêla
+ensuite avec un peigne de bois, non sans pousser des exclamations
+arrachées par la douleur dont cette opération était la cause.
+
+--Que le diable vous peigne! disait-il à ses cheveux, en se tordant la
+tête. La toison des brebis est moins emmêlée que vous!
+
+Finalement, il vint à bout de l’entreprise. Puis, il se fit avec
+beaucoup de soin une petite tresse sur la tempe droite, une autre sur la
+tempe gauche, une troisième sous l’oreille droite, une quatrième sous
+l’oreille gauche. Après quoi, il huila et peigna sa barbe.
+
+--Faites-vous-en deux autres encore! dit Pietro en riant.
+
+--Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune marié? s’écria Zio Portolu.
+
+Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, un peu
+contraint, qui ne faisait pas remuer un poil de sa barbe.
+
+Zia Annedda marmotta quelque chose: car il ne lui plaisait pas que ses
+fils manquassent de respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un
+regard de désapprobation et la rembarra:
+
+--Qu’est-ce que tu dis? Laisse rire les enfants: ils sont à l’âge où
+l’on s’amuse, eux. Pour nous, l’amusement est fini.
+
+Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à Nuoro dès la veille au
+soir, mais retenu encore cette nuit-là en prison, devait être rendu à la
+liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune fille fiancée à
+Pietro se rendirent chez les Portolu; et ils prirent tous ensemble le
+chemin de la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. Zia
+Annedda demeura seule au logis, avec les poules et le petit chat.
+
+La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, donnait sur une ruelle
+défoncée, non pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement
+après un petit mur broussailleux qui, d’un côté, bordait la ruelle, il y
+avait des jardins regardant la grande route et la vallée. On se serait
+cru à la campagne. Un arbre étendait gracieusement ses branches
+par-dessus la haie et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le
+massif granitique de l’Orthobene et les montagnes bleues d’Oliena
+fermaient l’horizon.
+
+Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce coin rempli d’air pur; et
+peut-être devait-elle à cela d’être restée candide et pure comme une
+enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage était habité par
+d’honnêtes gens, par des filles qui fréquentaient l’église, par des
+familles aux mœurs simples et droites.
+
+De temps à autre, Zia Annedda quittait la cuisine, s’en allait jusqu’à
+la porte cochère, jetait un rapide coup d’œil à droite et à gauche, puis
+rentrait. Les voisines aussi attendaient le retour du prisonnier, debout
+sur le pas de leurs portes ou assises sur les rustiques bancs de pierre
+adossés contre le mur. Le chat de Zia Annedda observait, à la fenêtre.
+
+Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit entendre au loin. Une
+voisine traversa la ruelle en courant, avança la tête dans
+l’entre-bâillement de la porte cochère.
+
+--Les voici! les voici! cria-t-elle à Zia Annedda.
+
+La petite vieille accourut, plus blanche que d’habitude, et toute
+tremblante. Quelques instants après, un groupe de paysans fit irruption
+dans la ruelle; et Elias, très ému, s’élança vers sa mère, se pencha,
+l’embrassa.
+
+--Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent ans une autre disgrâce[3]!
+murmura Zia Annedda, les larmes aux yeux.
+
+ [3] Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue vie.
+
+Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le visage clair, la peau fine,
+les cheveux noirs coupés ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long
+séjour en prison lui avait pâli les mains et la face.
+
+Presque toutes les voisines se pressèrent autour de lui, écartant les
+paysans qui l’accompagnaient; et elles lui serraient les mains,
+répétaient:
+
+--Dans cent ans une autre disgrâce!
+
+--Dieu le veuille! répondait-il.
+
+Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui à l’approche des paysans
+s’était déjà retiré de la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier
+intérieur, sauta en bas d’épouvante, courut à droite et à gauche, puis
+se cacha.
+
+--_Musci, musci_[4]! se mit à glapir Zio Portolu. Qu’est-ce qui te
+prend? Que diable as-tu? Est-ce que tu n’as jamais vu de chrétiens?
+Sommes-nous des assassins, pour que les chats eux-mêmes se sauvent de
+nous? N’aie pas peur, _musci_: nous sommes de braves gens, de galants
+hommes.
+
+ [4] «Minet, minet.»
+
+Le vieux renard avait une irrésistible envie de crier, de bavarder; et
+il disait des choses qui n’avaient pas le sens commun.
+
+Une fois tout le monde assis dans la cuisine, tandis que Zia Annedda
+versait à boire, Zio Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel homme
+rouge et gras qui respirait avec lenteur; et il ne lui laissa plus un
+moment de repos.
+
+--Les vois-tu? criait-il à Jacu, en le tirant par la basque de sa capote
+et en lui indiquant ses fils. Les vois-tu, mes fils? Trois tourtereaux!
+Et forts, et sains, et jolis! Les vois-tu, tous en ligne? Les
+vois-tu?... Maintenant qu’Elias est de retour, nous serons comme quatre
+lions: une mouche même n’osera pas nous toucher! Moi aussi, tu sais, moi
+aussi je suis fort... Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu Farre;
+je me fiche de toi, comprends-tu!... Mon fils Mattia était ma main
+droite: maintenant, Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit
+Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas? C’est une fleur! Il a semé dix
+quarts d’orge, huit quarts de froment et deux quarts de fèves[5]. Eh!
+eh! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa femme
+convenablement. Ce n’est pas la récolte qui lui manquera. Mon Prededdu,
+c’est une fleur! Ah! mes fils! Il n’y en a pas d’autres comme mes fils,
+à Nuoro!
+
+ [5] Le _quart_, mesure de capacité, est la quatrième partie de
+ l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.
+
+--Euh! euh! fit Jacu Farre, en gémissant presque.
+
+--Euh? euh? Qu’est-ce que tu veux dire avec ton «euh! euh!», Giacomo
+Farre? Je mens, peut-être? Trouve-moi donc trois autres gars comme les
+miens, honnêtes, laborieux, robustes! Ce sont des hommes, mes fils, ce
+sont des hommes!
+
+--Et qui te dit que ce soient des femmes?
+
+--Des femmes! des femmes! s’écria Zio Portolu en mettant ses larges
+mains sur la panse de son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de
+commode, c’est toi qui es une femme! C’est toi, et non mes fils! Tu ne
+les vois donc pas?
+
+Et il se tournait avec adoration vers les trois jeunes gens.
+
+--Tu ne les vois donc pas? Est-ce que tu es aveugle? Des tourtereaux...
+
+Zia Annedda passa, le verre dans une main et la carafe dans l’autre.
+Elle emplit le verre jusqu’au bord et l’offrit à Farre, qui le présenta
+courtoisement à Zio Portolu.
+
+--Buvons! s’écria celui-ci. A la santé de tout le monde! Et toi, ma
+femme, ma petite femme, n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des
+lions, maintenant; une mouche même n’osera plus nous toucher!
+
+--Va donc, va donc! répondit-elle.
+
+Et, après avoir versé du vin à Farre, elle passa outre. Zio Portolu la
+suivit des yeux quelques instants; puis, se touchant l’oreille avec un
+doigt:
+
+--Elle est un peu... là... enfin, elle a l’oreille dure. Mais une
+femme!... Une femme si bonne! Ah! oui, elle s’occupe de sa maison, ma
+femme! Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison! Et femme de
+conscience! Ah! comme elle...
+
+--Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce pas?
+
+--Pour sûr! proclama Zio Portolu. Est-ce qu’on l’entend faire des
+commérages? N’ayez crainte: si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne
+risque pas de s’y trouver mal!
+
+Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune fille. Une rose, une
+véritable rose! Elle savait coudre et filer; elle était bonne ménagère;
+elle était honnête, belle, vaillante; elle avait du bien...
+
+--En somme, dit Farre, il n’y en a pas une autre comme elle, à Nuoro!
+
+ * * * * *
+
+Cependant, les jeunes gens avaient formé un cercle autour d’Elias; et,
+tout en buvant, en crachant et en riant, ils causaient avec animation.
+Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau revenu; mais il avait
+le rire las et convulsif, la voix faible. Son visage et ses mains
+faisaient contraste avec les visages et les mains brunis des autres: il
+ressemblait à une femme habillée en homme. De plus, son langage avait
+acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger; il parlait avec une
+nuance d’affectation, moitié en italien, moitié en dialecte, et il
+mêlait à son discours des imprécations toutes continentales.
+
+--Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit le futur beau-frère de
+Pietro. Il déclare que vous êtes des tourtereaux; et, en effet, tu es
+blanc comme un tourtereau, Elias.
+
+--Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès demain, n’est-ce pas? nous
+recommencerons à trotter dans les pâturages.
+
+--Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, peu importe. Laissez là
+ces bavardages; et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.
+
+--Je disais donc, reprit Elias de sa voix fatiguée, que ce grand
+seigneur, détenu avec moi, était le chef des larrons dans une grande
+ville qui se nomme... Je ne sais plus comment elle se nomme; mais ça ne
+fait rien. Je l’avais pour compagnon de cellule, et il me confiait
+tout... Ah! voilà ce qui s’appelle voler; et nos larcins, à nous, ne
+comptent guère. Nous, par exemple, un beau jour, nous avons besoin de
+quelque chose; nous allons voler un bœuf, et nous le vendons; on nous
+prend, on nous condamne, et le bœuf ne suffit pas même à payer l’avocat.
+Mais eux, ces grands voleurs, c’est une autre affaire! Ils raflent des
+millions, les cachent; et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent
+des crésus, ils vont en carrosse et se la coulent douce. Qu’est-ce que
+nous sommes, nous autres Sardes, en comparaison? Des ânes!
+
+Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins d’admiration pour ces
+grands voleurs d’outre-mer.
+
+--Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un Monsignor, un richard qui
+avait sur son livret[6] des mille et des cents...
+
+ [6] Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent entre
+ les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les sommes
+ dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour ses
+ besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.
+
+--Aussi un Monsignor? s’écria Mattia, stupéfait.
+
+Pietro le regarda en riant et voulut faire celui qui ne s’étonne de
+rien, quoique, dans le fond, il partageât l’étonnement de son frère.
+
+--Eh bien, quoi? Un Monsignor? Est-ce que les Monsignors ne sont pas des
+hommes comme les autres? La prison est faite pour les hommes.
+
+--Et pourquoi y était-il, celui-là?
+
+--Mais... il voulait, disait-on, que l’on renvoyât le Roi et que l’on
+prît pour Roi le Pape. Toutefois, d’autres disaient qu’il était en
+prison pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un homme de haute
+taille, avec des cheveux blancs comme la neige; il lisait toujours... Il
+y eut un prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux détenus tout
+l’argent de son livret. On voulait me donner cinq lires; mais je les ai
+refusées. Un Sarde n’accepte pas l’aumône.
+
+--Imbécile! ricana Mattia. Moi, je les aurais prises, et je me serais
+offert une ripaille solennelle à la santé du mort.
+
+--C’est défendu, répondit Elias.
+
+Et il garda un instant le silence, absorbé en de vagues souvenirs. Puis
+il s’écria:
+
+--Jésus! Jésus! Jésus! Que de gens il y avait, et de toutes sortes! Il y
+avait avec moi un autre Sarde, un maréchal des logis; on l’emmena de
+Cagliari la même nuit où l’on vint me prendre; il croyait qu’on allait
+le relâcher; et, au contraire, on le boucla sans qu’il eût même le temps
+de s’en apercevoir.
+
+--Oh! moi, je parie bien qu’il s’en est aperçu!
+
+--Et moi aussi! dit Pietro.
+
+--Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le gracier, parce qu’il était
+parent du ministre et qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. Eh
+bien! moi, me voilà dehors; et lui, au contraire, il est encore là-bas.
+Personne ne lui écrivait, personne ne lui envoyait un centime. Et, dans
+ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, on crève de faim, Dieu me
+protège!
+
+Il s’arrêta une seconde; puis, il s’exclama de nouveau, en faisant une
+grimace:
+
+--Et les geôliers! Autant d’argousins! Ils sont presque tous de Naples:
+des canailles qui, lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus! mais
+je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on me relâchait: «Essaie donc
+un peu de venir dans nos parages, mouchard! Je me charge de t’arranger
+l’os du cou!»
+
+--Ah, oui! dit Mattia. Qu’il vienne un peu se promener aux alentours de
+notre bergerie, et nous lui offrirons une tasse de petit-lait!
+
+--Oh! il s’en gardera bien!
+
+--Quel est celui qui se gardera de venir? demanda Zio Portolu en
+s’approchant.
+
+--Nous parlions d’un gardien qui crachait sur Elias, dit Mattia.
+
+--Mais, diable! non, il ne me crachait pas dessus! Qu’est-ce que tu dis
+là?
+
+Tout le groupe se mit à rire; et Zio Portolu brailla:
+
+--Parbleu! Elias ne le lui aurait pas permis; il lui aurait cassé les
+dents avec un coup de poing. Elias est un homme. Nous sommes des hommes,
+nous, et non pas des bamboches de fromage frais comme les continentaux,
+même quand les continentaux sont gardiens d’hommes...
+
+--Ne nous occupons pas des gardiens, dit Elias en haussant les épaules.
+Les gardiens sont de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. Si
+vous les aviez vus! De grands seigneurs qui vont en carrosse et qui,
+lorsqu’ils entrent en prison, possèdent sur leur livret des milliers de
+lires.
+
+Zio Portolu se fâcha, cracha et dit:
+
+--Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs? Des hommes de fromage frais! Va
+donc leur faire jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper un
+taureau, ou tirer un coup de fusil! Ils mourraient de peur auparavant.
+Qu’est-ce qu’ils sont les seigneurs? Mes brebis ont plus de courage
+qu’eux, aussi vrai que Dieu existe!
+
+--Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si vous voyiez...
+
+--Qu’est-ce que tu as vu, toi? répliqua Zio Portolu sur un ton
+méprisant. Tu n’as rien vu. A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu,
+depuis; et je sais ce que sont les seigneurs, et ce que sont les
+continentaux, et ce que sont les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti
+de l’œuf.
+
+--Autre chose qu’un poussin! murmura Elias, en souriant avec amertume.
+
+--Un coq, plutôt! dit Mattia.
+
+Et Farre, avec malice:
+
+--Non, un petit oiseau...
+
+--Échappé de la cage! crièrent les autres en chœur.
+
+La conversation devint générale. Elias poursuivait le récit de ses
+souvenirs plus ou moins exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il y
+avait laissées. Les autres commentaient et riaient. Zia Annedda aussi
+écoutait, avec un placide sourire sur son visage calme, et elle ne
+réussissait pas à bien saisir toutes les paroles d’Elias; mais Farre,
+assis à côté d’elle, se penchait vers son oreille et lui répétait à
+haute voix ce que racontait le jeune homme.
+
+Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, parents, amis,
+voisins. Les arrivants s’approchaient d’Elias; beaucoup d’entre eux
+l’embrassaient; tous lui adressaient le souhait accoutumé:
+
+--Dans cent ans une autre disgrâce!
+
+--Dieu le veuille! répondait-il en tirant son bonnet.
+
+Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la cuisine fut pleine de gens.
+Zio Portolu hurlait comme un possédé, faisant savoir à tout le monde que
+ses fils étaient trois tourtereaux; et il aurait voulu retenir
+longuement encore cette foule. Mais Pietro était impatient de faire
+connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour que l’on sortît et
+pour que son frère l’accompagnât.
+
+--Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre diable a été trop longtemps
+entre quatre murs pour que vous prétendiez le retenir ici toute la
+soirée.
+
+--Ce n’est pas l’air qui lui manquera! repartit un parent. Son visage de
+fille redeviendra brun comme la poudre à fusil.
+
+--C’est ce que j’espère! s’écria Elias en se passant les mains sur la
+face, honteux de sa blancheur.
+
+Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter; et ils se disposaient à
+partir, quand survint la future belle-mère, une veuve maigre, grande et
+raide, avec un visage terreux encadré dans un bandeau noir.
+
+--Mon enfant! s’écria-t-elle avec emphase en s’élançant vers Elias, les
+bras ouverts. Puisse le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une
+autre disgrâce!
+
+--Dieu le veuille! répondit invariablement le jeune homme.
+
+Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, désireuse de lui faire bon
+accueil: mais Zio Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les mains,
+la secoua toute.
+
+--Tu vois? lui criait-il sur le visage. Tu vois, Arrita Scada? Le
+tourtereau est rentré au nid. Qui osera nous toucher, maintenant? Qui
+osera nous toucher? Dis-le, Arrita Scada...
+
+Elle ne sut pas le dire.
+
+--Ne faites pas attention, intervint Pietro en s’adressant à la veuve.
+Il est un peu gai, aujourd’hui.
+
+--Et il a grandement raison d’être gai! répondit Zia Arrita.
+
+--Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose à y redire? Ai-je tort
+d’être gai?... Tu le vois, Arrita Scada, mon tourtereau? Il est rentré
+au nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant il sait raconter de
+belles histoires. Est-ce que tu l’as entendu?... Nous sommes une forte
+famille, une race d’hommes, nous! Et tu peux le répéter à ta fille: elle
+épousera une fleur, et non une ordure!
+
+--Je le crois volontiers.
+
+--Tu le crois? Ou peut-être crois-tu que ta fille viendra ici pour y
+faire la servante? Elle y viendra pour faire la dame; et elle y trouvera
+du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera du blé, de l’orge, des
+fèves, des olives, tous les biens du bon Dieu.
+
+Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une petite porte au fond de la
+cuisine:
+
+--Tu la vois, cette porte? Tu la vois, n’est-ce pas? Eh bien, sais-tu ce
+qu’il y a derrière? Il y a des fromages pour cent écus. Et encore
+beaucoup d’autres choses.
+
+--Finissez! finissez! lui dit Pietro, un peu honteux. Elle n’a que faire
+de tout votre bien du bon Dieu.
+
+--Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena Scada n’épousera pas
+Pietro pour notre fromage.
+
+--Fils de mon cœur, tout est bon dans le monde! dit avec solennité Zia
+Arrita.
+
+--Allons, allons, finissez! insistait Pietro.
+
+Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui laissait pas dire une parole,
+s’était mise à préparer le café pour la _socronza_[7].
+
+ [7] Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils ou de
+ leur fille.
+
+--Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès qu’elle put l’avoir pour elle
+seule, mon mari est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense
+aucunement que le Seigneur nous a donné ses biens sans que nous les
+méritions, et que, d’une minute à l’autre, le Seigneur peut nous les
+reprendre.
+
+--Ma chère Annedda, tous les hommes sont ainsi, répondit l’autre pour la
+réconforter. Ils ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y pouvons
+rien... Mais que fais-tu là? Ne te donne pas tant de peine. Je ne suis
+venue que pour un petit moment, et je vais repartir tout de suite. Je
+vois qu’Elias est en bonne santé, blanc comme une fille. Dieu le
+bénisse!
+
+--Oui, il paraît en bonne santé, grâce au Seigneur. Il a tant souffert,
+le pauvre oiselet!
+
+--Ah! espérons que tout est bien terminé! Assurément il ne fréquentera
+plus les mauvais camarades. Ce sont les mauvais camarades qui ont causé
+son malheur.
+
+--Bénie sois-tu! Tes paroles sont d’or, ma chère Arrita... Mais que
+disions-nous? Les hommes ne pensent qu’aux choses du siècle; s’ils
+pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils marcheraient plus droit
+dans celui-ci. Ils s’imaginent que cette vie terrestre ne doit jamais
+finir; et au contraire, cette vie terrestre n’est qu’une neuvaine, oui,
+une neuvaine, et même très courte. Souffrons en ce bas monde: faisons en
+sorte que la poulette qui est là (et elle se toucha la poitrine) demeure
+tranquille et ne nous reproche rien. Quant au reste, advienne que
+pourra... Mets donc plus de sucre, Arrita: ton café va être amer.
+
+--Il est bon ainsi; je ne l’aime pas trop doux.
+
+--Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la conscience en paix. Et
+au contraire, les hommes ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit
+que la récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup de fromages,
+beaucoup de blé, beaucoup d’olives. Ah! ils ne savent pas combien la vie
+est brève, combien toutes les choses du siècle passent vite!... Mais
+donne-moi donc ta tasse! Ne te dérange pas! Ce n’est rien, c’est la
+petite cuiller qui est tombée... Ah! les choses du siècle! Va-t’en au
+bord de la mer, Arrita Scada; arrête-toi sur le rivage et compte tous
+les grains de sable; et, quand tu les auras comptés, sache qu’ils ne
+sont rien en comparaison des années dont l’éternité se compose. Au
+contraire, nos années, à nous, les années que nous avons à passer dans
+ce monde, elles tiennent toutes dans le poing d’un enfant. Ce sont des
+choses que je répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils; mais ils
+sont trop attachés aux choses du siècle.
+
+--Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur jeunesse est une excuse.
+D’ailleurs, tu verras qu’Elias a réfléchi; maintenant, il est sérieux,
+très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle lui servira pour la
+vie entière.
+
+--Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde!... Ah! Elias est un
+garçon de cœur. Quand il était enfant, il était sage comme une petite
+femme, ne disait pas un blasphème, ne prononçait pas une mauvaise
+parole. Aurait-on jamais cru que c’était justement lui qui me ferait
+verser tant de larmes?
+
+--Mais, à cette heure, tout est passé; à cette heure, tes fils
+ressemblent à de vrais tourtereaux, comme dit ton mari. L’important,
+c’est que la concorde règne toujours entre eux et qu’ils s’aiment.
+
+--Oh! bénie sois-tu! Quant à cela, il n’y a pas de danger, conclut Zia
+Annedda en souriant.
+
+ * * * * *
+
+Après le souper, Zia Annedda put enfin se trouver seule avec Elias. Ils
+étaient assis au frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, la
+ruelle était déserte. La nuit ressemblait à une nuit d’été, silencieuse,
+avec un ciel diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, par
+delà la grande route, on entendait dans le lointain un grelottement
+argentin de brebis paissantes; la brise apportait un âpre parfum d’herbe
+fraîche. Ce parfum, cet air pur, Elias les respirait avec les narines
+dilatées; en lui se réveillait un vague instinct de volupté sauvage; il
+avait la sensation que le sang courait plus chaud dans ses veines,
+qu’une agréable pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un peu bu,
+et il se sentait heureux.
+
+--Nous avons été chez la fiancée de Pietro, dit-il à sa mère. C’est une
+jeune fille très gracieuse.
+
+--Oui; elle est brune, mais gracieuse. En outre, elle est très sage.
+
+--La mère me semble un peu vaine: quand elle a un sou, elle voudrait
+faire croire qu’elle a un écu. Mais sa fille paraît être une brave
+fille.
+
+--Qu’est-ce que tu veux? Arrita Scada est de bonne maison, et elle en
+conçoit de l’orgueil. Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être
+orgueilleux et superbe. Dieu a dit: «Trois choses seulement sont
+précieuses pour l’homme, amour, charité, humilité.» Qu’y a-t-il à gagner
+avec les autres passions? Tu as maintenant l’expérience de la vie, mon
+fils. Que t’en semble, à toi?
+
+Elias poussa un profond soupir et leva la tête vers le ciel.
+
+--Vous avez raison. J’ai l’expérience de la vie; non pas que j’aie
+mérité ma disgrâce: car vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on
+m’a condamné, j’étais innocent; mais le Seigneur ne paie pas le
+samedi[8]. Je fus un mauvais fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir
+avant l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné hors du droit
+chemin; et c’est parce que je hantais les mauvaises compagnies, que j’ai
+été précipité dans le malheur.
+
+ [8] Proverbe qui signifie: «On ne perd rien pour attendre, et toutes
+ les fautes finissent par avoir leur punition.»
+
+--Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là ne demandaient pas même
+de tes nouvelles. Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne cessaient
+d’assiéger notre porte: «Où est Elias? Où est Elias?» Elias était
+toujours prêt à les suivre. Et après? Après, ils se sont éloignés; ou,
+s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils rabattaient leur bonnet
+sur leur front afin que nous ne pussions pas les reconnaître.
+
+--Assez, ma chère maman! dit-il avec un nouveau soupir. Il ne faut plus
+penser à tout cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, rien autre
+chose n’existe pour moi que ma famille: vous, mon père, mes frères. Ah!
+croyez bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je serai soumis à
+vos ordres comme un esclave, et il me semblera que je viens de renaître.
+
+Zia Annedda sentit des larmes de douceur monter à ses yeux; et, comme
+elle craignait qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle fit dévier
+l’entretien.
+
+--Est-ce que ta santé a toujours été bonne? lui demanda-t-elle. Tu as
+beaucoup maigri.
+
+--Que voulez-vous? Dans ces lieux-là, on maigrit sans être malade. Ne
+pas travailler, c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.
+
+--On ne travaille donc jamais?
+
+--Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne coule plus. Une minute est
+aussi longue qu’une année. Ah! mère, c’est une chose épouvantable!
+
+Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers mots avec un accent
+profond. L’après-midi, dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait
+parlé volontiers de sa prison et de ses compagnons de misère, parce
+qu’il lui semblait que c’était une chose déjà lointaine, un souvenir
+presque agréable à se remémorer. Mais maintenant, au milieu de cette
+obscurité silencieuse, parmi cette fraîche odeur de la campagne qui lui
+rappelait les jours heureux de son adolescence passée à la bergerie,
+dans la liberté absolue de la _tanca_[9] paternelle, sous les yeux de sa
+mère, cette petite vieille si bonne et si pure, l’enfant prodigue, après
+quelques heures d’oubli, éprouva soudain toute l’horreur des années
+inutilement perdues dans l’angoisse du pénitencier; et il devint triste.
+
+ [9] _Tanca_, dérivé de _tancato_, qui signifie «clos».--Les _tancas_
+ sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans la
+ plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches.
+ Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère qu’à
+ limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur les
+ terrains contigus.
+
+--Je suis très faible, reprit-il au bout de quelques instants; je n’ai
+la force de rien faire. C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et
+pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois seulement, j’eus une
+colique terrible, et je crus que j’allais mourir. «Mon bon _santu
+Franziscu_, priai-je alors, tirez-moi de ce tourment; et la première
+chose que je ferai, quand on me mettra en liberté, ce sera d’aller à
+votre église et de vous porter un cierge.»
+
+--_Santu Franziscu bellu_! s’écria Zia Annedda en joignant les mains.
+Oui, mon enfant, oui, nous irons. Que Dieu te bénisse! Tu reprendras tes
+forces, n’en doute pas. Nous irons faire la neuvaine à saint François;
+et Pietro viendra à la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.
+
+--Quand Pietro se mariera-t-il?
+
+--Le mariage doit se faire après la récolte.
+
+--Et mon frère s’installera ici avec sa femme?
+
+--Oui, au moins dans les premiers temps. Je commence à vieillir, mon
+fils, et j’ai besoin d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous
+demeurions tous ensemble; plus tard, lorsque je serai rentrée dans le
+sein du Seigneur, chacun de vous prendra sa voie. Tu te marieras, toi
+aussi...
+
+--Oh! qui voudrait de moi? dit-il avec amertume.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi, Elias? Qui voudrait de toi? Une fille de
+Dieu. Si tu t’amendes, si tu mènes une vie honorable, si tu as la
+crainte du Seigneur et l’amour du travail, la chance ne te manquera pas.
+Ce que je veux dire, ce n’est pas que tu doives chercher une femme
+riche; mais tu trouveras une femme honnête. Le Seigneur a institué le
+mariage pour la sainte union d’un homme et d’une femme, non d’un riche
+et d’une riche ou d’un pauvre et d’une pauvresse.
+
+--Fort bien! dit-il en souriant. Mais laissons de côté ce sujet. Je ne
+suis revenu que d’aujourd’hui, et déjà nous parlons de mon mariage. Nous
+en recauserons un autre jour. J’ai seulement vingt-trois ans; rien ne
+presse. Mais vous êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.
+
+--Oui, je m’en vais; et toi aussi, Elias, il faut que tu rentres. L’air
+pourrait te faire du mal.
+
+--Du mal? dit-il, en ouvrant la bouche très grande et en respirant avec
+force. Comment l’air pourrait-il me faire du mal? Ne voyez-vous pas
+qu’il me rend la vie? Allez, allez; ne m’attendez pas; je rentrerai tout
+à l’heure.
+
+Un moment après, il était seul, à demi couché par terre, le coude appuyé
+sur la marche de la porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de
+bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. Puis, tout fut
+silence. L’air devenait frais, un peu moite, aromatique. Elias repensa
+aux choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba dans ses
+réflexions.
+
+«Mon père et mes frères dorment tranquillement sur leurs nattes; je les
+entends d’ici. Mon père ronfle; Mattia balbutie de temps à autre
+quelques paroles, dans un rêve; et, même quand il rêve, il est un peu
+simple. Comme ils dorment bien, eux! Ils se sont enivrés; mais demain il
+n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, légèrement, mais j’en
+garderai quelque chose. Comme je suis faible! Je ne suis plus un homme,
+à présent; je ne serai plus bon à rien, jamais. Ah! et ma mère qui songe
+à me marier! Mais y a-t-il une femme qui voudrait de moi? Pas une
+seule... Suffit; l’air devient humide; il faut que je rentre.»
+
+Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours les clochettes des
+brebis paissantes; et ce tintement, apporté par la brise embaumée,
+paraissait tour à tour voisin et lointain. Elias était las, avait la
+tête lourde; et il ne pouvait pas se remuer, ou du moins il lui semblait
+qu’il ne pouvait pas se remuer. Des visions confuses commençaient à
+flotter devant son imagination; il se représentait la bergerie, la
+_tanca_ couverte d’un foin très haut; il revoyait les brebis grosses de
+leur longue toison, éparpillées çà et là dans le vert du pâturage; mais
+ces brebis avaient des faces humaines: les faces de ses compagnons
+d’infortune. Et il souffrait une angoisse indéfinissable. Peut-être
+était-ce le vin qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait la
+fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents de la journée; mais il
+avait l’impression que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore
+_là-bas_; et il en éprouvait un sombre chagrin.
+
+Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, s’éloignaient,
+s’évanouissaient. Maintenant, il lui semblait que ces étranges brebis à
+visage humain sautaient par-dessus le mur qui entourait la _tanca_; et
+il se mettait à les poursuivre péniblement, sautait aussi par-dessus le
+mur et s’engageait dans la _tanca_ contiguë, pleine de grands chênes
+verts. Un homme de haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe
+d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait sous le bois avec une
+lenteur majestueuse. Elias le reconnaissait aussitôt: c’était un homme
+d’Orune, employé à garder l’immense _tanca_ d’un propriétaire nuorais,
+pour empêcher les maraudeurs de venir y voler le liège des chênes. Elias
+avait depuis longtemps fait connaissance avec cet homme gigantesque, un
+sauvage qui avait la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu
+Monne; mais tout le monde l’appelait _le père de la forêt_, parce qu’il
+se vantait de n’avoir pas dormi une seule nuit au village depuis son
+enfance.
+
+--Où vas-tu? demandait-il à Elias.
+
+--Je vais à la poursuite de ces brebis folles. Mais je suis si las, père
+de la forêt! Je n’en peux plus: je suis faible et brisé; je n’ai la
+force de rien faire.
+
+--Eh bien! conseillait Martinu Monne de sa voix puissante, si tu veux
+éviter d’avoir de la peine, fais-toi prêtre!
+
+--Ah! oui, c’est une idée qui m’était déjà venue _là-bas_, répondait
+Elias.
+
+Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna; il était glacé. «Je me
+suis endormi dehors, pensa-t-il en se relevant. J’attraperai du mal.» Et
+il rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son père et ses frères
+dormaient d’un sommeil pesant, sur leurs nattes; une chandelle brûlait,
+posée sur la pierre du foyer. Pour Elias,--il était si faible, le
+pauvret!--un lit avait été préparé dans une petite chambre du
+rez-de-chaussée, près de la cuisine. Il prit la chandelle, traversa une
+étroite pièce où il y avait, entassés sur de larges planches, une
+multitude de fromages jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur fétide;
+et il se retira dans sa chambrette.
+
+Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il se sentait toujours
+l’échine rompue, la tête lourde; et, quelques instants plus tard, il fut
+accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui ressemblait à une oppression
+et qu’agitaient des rêves confus. Il voyait toujours la _tanca_, le
+foin, les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la lisière verte du
+bois voisin. Zio Martinu était toujours là; mais à présent il se tenait
+près du mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait jamais un
+sourire. Elias, lui, était debout de l’autre côté du mur, dans la
+_tanca_ des Portolu, et il racontait au vieux des histoires de _là-bas_.
+Il lui disait, entre autres choses:
+
+--On nous conduisait tous les jours à la messe; on nous faisait
+confesser et communier très souvent. Ah! _là-bas_, on est bons
+chrétiens! Le chapelain était un saint homme. Un jour, en me confessant,
+je lui ai dit que j’avais étudié jusqu’à la seconde gymnasiale et
+qu’ensuite je m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois regretté
+de n’avoir pas poursuivi mes études. Alors, il me fit cadeau d’un livre
+écrit d’un côté en latin et de l’autre en italien, le livre de _la
+Semaine sainte_. J’ai lu ce livre plus de cent fois, que dis-je? plus de
+mille fois; et je l’ai même apporté ici. Je sais le lire en latin aussi
+bien qu’en italien.
+
+--Tu es donc un grand savant!
+
+--Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais j’ai la crainte de Dieu.
+
+--Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, on est plus savant que les
+rois!
+
+A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, se confondait
+avec d’autres rêves plus ou moins extravagants.
+
+
+
+
+II
+
+
+Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener tout de suite son
+frère à la bergerie, Elias resta quelques jours à la maison pour
+recevoir les visites des parents et des amis, et aussi pour se remettre.
+Zio Berte et Mattia retournèrent à la garde du troupeau; Pietro reprit
+son travail. Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la maison, dans
+la soirée, pour voir Elias et lui tenir compagnie. Et c’étaient alors de
+grandes conversations et des récits bruyants, soit près du feu, soit
+dans la petite cour, jusqu’à une heure avancée de la limpide nuit
+printanière.
+
+Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance spéciale qui
+maintenant fait suite à la peine et qui la rend plus cruelle; mais, du
+moins pendant les premiers mois, la police avait l’œil sur lui; et
+souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient d’un pas lourd la
+ruelle, s’arrêtaient, prêtaient l’oreille, allongeaient la tête à la
+porte des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits yeux de renard
+malade apercevaient les carabiniers, vite il se levait, moitié
+respectueux, moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les invitait à
+entrer.
+
+--Bien venu le Roi[10], bien venue la Force! criait-il. Entrez, entrez
+dans ma maison, jeunes gens; venez boire un verre de vin. Eh quoi! vous
+ne voulez pas entrer? Est-ce que vous croyez que c’est ici une maison
+d’assassins ou de voleurs? Nous sommes d’honnêtes gens, et vous n’avez
+pas à fourrer le nez dans nos affaires.
+
+ [10] Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa
+ Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice,
+ armée, agents de la sûreté, etc.
+
+Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, daignaient sourire.
+
+--Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas? continuait Zio Portolu. Faut-il que
+je vous empoigne et que je vous tire? Mais prenez garde que le morceau
+ne me reste dans la main. Si vous ne voulez pas entrer, allez-vous-en au
+diable. Mais il a du bon vin, Zio Portolu!
+
+Les carabiniers finissaient par entrer; et aussitôt Zia Annedda
+apparaissait avec sa fameuse carafe.
+
+--Vive le Roi! vive la Force! vive le vin! Buvez, ou que la justice vous
+frappe!
+
+--Oh! oh! oh! remarquait Mattia, quand il assistait à la scène. Que
+dites-vous, père? Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes...
+
+--Ha! ha!
+
+--Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. Et bois aussi, toi,
+Mattia: ta tête s’en trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias; car tu as
+sur le visage la couleur de la cendre. Il faut être rouges, pour être
+des hommes. Les vois-tu, ces carabiniers? Il faut être rouges comme
+eux... Ah, diable! voilà que vous devenez plus rouges encore? Est-ce que
+les paroles de Zio Portolu vous feraient honte!... Eh! eh! il en a fait
+rougir bien d’autres que vous; il a fait rougir des dragons! Vous ne
+savez donc pas qui est Zio Portolu? Si vous ne le savez pas, eh bien, je
+vais vous le dire: je suis moi!
+
+--Tous nos compliments! répondaient les carabiniers, en s’inclinant et
+en riant.
+
+Ils s’amusaient: et le vin de Zio Portolu était vraiment bon,
+émoustillant, aromatique. Zio Portolu prenait des libertés, leur mettait
+les mains sur les bras, sur les épaules.
+
+--Qui croyez-vous être, vous? La Force? Une corne de chèvre! Attendez un
+peu, que je vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. Que
+restera-t-il de vous? Une corne, je vous l’ai dit! Voulez-vous que nous
+essayions de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon Pietro? Vous les
+voyez: ils valent mieux que vous! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes
+fils! Ah! vous n’avez rien à redire contre mes fils! Ils n’ont pas
+besoin de voler, mes fils; car nous possédons du bien, nous en avons à
+jeter aux chiens et aux corbeaux.
+
+--Hum!... disait Elias, assis en silence dans un petit coin. Vous avez
+prononcé un mot de trop, père.
+
+--Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content des bravades
+paternelles.
+
+--Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends rien à rien; tu es né
+d’hier... Mais que faites-vous donc, jeunes gens? Buvez, buvez, que
+diable! L’homme est né pour boire, et nous sommes des hommes.
+
+Et il concluait philosophiquement, sur un ton persuasif:
+
+--Oui, nous sommes tous des hommes! Des hommes, vous, et des hommes,
+nous; et il faut que nous soyons indulgents les uns pour les autres.
+Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous représentez le Roi, que le diable
+emporte! Mais demain? Eh bien! demain, il peut se faire que vous
+représentiez une corne; et il peut se faire qu’alors Zio Portolu vous
+soit utile. Car j’ai bon cœur. Ah! cela, tout le pays peut vous le dire:
+il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont bon cœur aussi, mes
+fils: ils ont un cœur de tourtereaux. Donc, si vous passez par notre
+bergerie, dans la Serra, nous vous donnerons du lait, du fromage; nous
+vous donnerons même du miel. Eh! eh! nous avons même du miel, nous! Mais
+vous, jeunes gens, fermez un œil; ou, mieux encore, fermez-les tous les
+deux, et n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous voyez. Car, en fin
+de compte, nous sommes tous des hommes, nous sommes tous sujets à
+l’erreur...
+
+Les carabiniers riaient, buvaient; et, le cas échéant, ils fermaient les
+yeux sur les faiblesses des Portolu et de leurs amis.
+
+A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des camarades qui, par leur
+mauvais exemple, avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, la
+cause première de sa _disgrâce_; et, nonobstant sa résolution de ne pas
+les recevoir et de leur fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à
+venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda leur offrit à boire
+comme aux autres.
+
+--Comment voulez-vous qu’on fasse? dit-elle, après qu’ils furent partis.
+Il faut agir en chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur pardonne!
+
+--D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix avec tout le monde, ajouta
+Elias. Dieu ordonne que l’on vive en paix.
+
+--Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité que tu viens de dire!
+
+Ah! comme elle était contente, Zia Annedda, quand elle entendait son
+fils parler de Dieu, ou quand elle le voyait revenir de la messe, ou
+quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait rapporté de
+_là-bas_! «Le Seigneur soit loué! pensait-elle, tout émue. Il redevient
+bon comme il l’était dans son enfance.»
+
+ * * * * *
+
+Cependant, la mère et le fils se préparaient à accomplir le vœu fait par
+Elias.
+
+L’église de Saint-François est située sur les montagnes de Lula. D’après
+la légende, elle a été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante,
+promit de se soumettre à la justice et de construire une église, s’il
+était acquitté. Cette légende est-elle vraie ou fausse? Quoi qu’il en
+soit, le _prieur_, c’est-à-dire celui à qui appartient la direction de
+la fête, est tiré au sort chaque année parmi les descendants du
+fondateur ou des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête et de la
+neuvaine, tous ces descendants forment une espèce de communauté et
+jouissent de certains privilèges. Les Portolu étaient du nombre.
+
+Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit à Saint-François avec
+son joug et son char[11]; et, joint à d’autres paysans et maçons entre
+lesquels il y en avait plusieurs qui travaillaient par vœu, il fournit
+gratuitement sa main-d’œuvre pour remettre en état l’église ainsi que
+les chambrettes bâties autour de l’église, et pour transporter le bois
+que l’on devait brûler durant la neuvaine. Zia Annedda, de son côté,
+porta chez la _prieuresse_ une certaine quantité de froment; et, avec
+d’autres femmes appartenant à la _tribu des descendants_, elle se mit à
+bluter la farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une partie de
+ce pain fut distribuée par un envoyé du prieur aux bergeries de la
+campagne nuoraise, A chaque bergerie, un pain. Les bergers le recevaient
+avec dévotion et donnaient en échange le plus qu’ils pouvaient de leurs
+produits; quelques-uns donnaient même de l’argent et des agneaux;
+d’autres promettaient de donner des vaches entières qui iraient
+accroître les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en argent et en
+brebis.
+
+ [11] Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les «chars» sont
+ de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées
+ par une armature de fer et traînées par deux bœufs accouplés; les
+ ridelles posées obliquement donnent à la partie supérieure une forme
+ triangulaire; l’ensemble ne reçoit aucune décoration.
+
+Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, Zio Berte se découvrit
+la tête, se signa, baisa le pain.
+
+--Je ne te donne rien pour le moment, dit-il à l’envoyé; mais, le jour
+de la fête, je serai là, près de ma petite femme, et j’apporterai au
+saint une brebis avec sa toison et toute la rente d’une journée de mes
+troupeaux. Zio Portolu n’est pas avare; il croit en saint François, et
+saint François lui est toujours venu en aide. Va maintenant, et que Dieu
+te protège!
+
+Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait ses préparatifs. Elle fit du
+pain spécial, des gâteaux d’amandes et de miel: elle acheta du café, du
+rossolis, d’autres provisions. Elias suivait d’un œil affectueux sa mère
+très affairée; quelquefois même il l’aidait. Il ne sortait presque
+jamais de la maison; il se sentait toujours mou, débile; et ses yeux
+d’un bleu vert, un peu caves, prenaient parfois une fixité vitreuse et
+s’égaraient dans le vide, dans le néant. On aurait dit les yeux d’un
+mort.
+
+Enfin arriva l’heure du départ. C’était un dimanche, au commencement de
+mai. Tout était prêt dans les besaces de laine; et on voyait çà et là,
+par les rues, des chariots chargés d’ustensiles et de vivres, des bœufs
+qu’on mettait sous le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias se
+rendirent à la petite église du Rosario pour entendre la messe. Comme la
+messe allait commencer, un homme vint, un campagnard, qui se dirigea
+vers l’autel et y prit une petite niche de bois et de verre où il y
+avait une statuette de saint François. Tandis que cet homme se disposait
+à sortir, plusieurs femmes lui firent signe de s’approcher; et il leur
+offrit la niche à baiser. Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et
+baisa le verre aux pieds du saint.
+
+Peu après, tout le monde était en marche. Le prieur--un paysan jeune
+encore, à la barbe presque blonde--montait un beau cheval gris et
+portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres paysans à cheval avec
+des femmes en croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, et des
+femmes à pied, des enfants, des chars, des chiens. D’ailleurs, chacun
+voyageait pour son propre compte, se hâtant ou s’attardant comme il lui
+plaisait. Elias, monté sur une paisible jument balzane et ayant en
+croupe Zia Annedda, était parmi les derniers. Un poulain, fils de la
+jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, trottinait à côté d’eux.
+
+C’était une belle matinée. Les robustes montagnes vers lesquelles
+s’acheminait la caravane, se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé
+encore des roses violacées de l’aube. La vallée sauvage de l’Isalle
+était pleine de hautes herbes, de fleurs; au-dessus du sentier
+pendaient, semblables à d’énormes lampes ardentes, les genêts d’or pâle.
+Le frais Orthobene, coloré par le vert des bois, par l’or des genêts,
+par le rouge fleuri de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs,
+dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, la vallée s’ouvrit; des
+plaines apparurent, solitaires, couvertes de moissons tendres qui,
+diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil encore bas, avaient
+de lentes houles d’argent. Des prairies tapissées de coquelicots, de
+thym, de marguerites, exhalaient d’irritants parfums.
+
+Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, et ils laissèrent de
+côté les plaines fécondes qui menaient à la mer. Le soleil commençait à
+frapper fort, et les rustiques écuyers nuorais commençaient à avoir
+soif. De temps à autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient
+leurs têtes sous les gourdes aux panses gravées[12], afin de se
+rafraîchir la gorge. Tout le monde était en belle humeur. A chaque
+instant, quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au galop et faisait
+une course effrénée, le corps un peu rejeté en arrière, poussant les
+barbares clameurs d’une puissante allégresse.
+
+ [12] Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, sur
+ la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et même des
+ figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés à la
+ littérature populaire.
+
+Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage s’éclairait. Il
+éprouvait une envie de crier aussi; un frisson lui courait dans les
+reins; en lui renaissait un souvenir instinctif de choses lointaines, un
+besoin de s’élancer encore au grand galop, dans une course enivrante et
+libre. Mais le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait la taille;
+et non seulement il refrénait son instinct d’homme primitif, mais il
+restait fort en arrière de tous les autres cavaliers, afin que la
+poussière soulevée par leur course ne gênât pas la petite vieille.
+
+Enfin commença l’ascension de la montagne. Une brousse épaisse de
+lentisques montait et descendait parmi le sombre éclat du schiste, toute
+constellée d’églantines en pleine floraison. L’horizon s’étendait vaste
+et pur; le vent embaumé faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était un
+rêve de paix, de solitude sauvage, de silence infini, à peine interrompu
+par quelques lointains appels du coucou et par les voix assourdies des
+voyageurs. Et, tout à coup, ce paysage sublime était profané et désolé
+par les bouches noires et par les déblais des minières. Et ensuite,
+c’était de nouveau la paix, le rêve, une splendeur de ciel, de pierres
+sombres, de lointains maritimes; c’était de nouveau le royaume sans
+limite du lentisque, de l’églantier, du vent, de la solitude.
+
+A un certain endroit, sur un haut plateau, parmi les lentisques, toute
+la caravane s’arrêta. Quelques femmes descendirent de cheval; les hommes
+burent. La tradition rapporte que la statue du saint, au moment où on la
+conduisait à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. De ce lieu,
+on apercevait l’église avec ses murs blancs et ses toits roses, nichée à
+mi-côte dans la verdure de la brousse.
+
+Après une courte halte, on se remit en marche. Elias et Zia Annedda
+demeurèrent les derniers. Le terme du voyage approchait; le soleil était
+sur le point d’atteindre le zénith; mais un vent agréable, parfumé
+d’églantines, en tempérait l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond
+d’une petite vallée, et le sentier montait encore, et les murs blancs et
+les toits roses étaient tout près.--Courage! La montée est raboteuse et
+dure; attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda! La jument est
+essoufflée, toute luisante de sueur; le poulain n’en peut plus. Courage!
+Voilà le campement; voilà la belle église, avec les maisonnettes à
+l’entour, avec le parvis, avec le mur d’enceinte, avec la porte grande
+ouverte. On dirait un petit château, tout blanc et rouge sur l’azur
+intense du ciel, sur le vert sauvage de la brousse.
+
+D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les chevaux et les cavaliers se
+presser, se grouper, entrer en masse par la porte grande ouverte, au
+milieu d’un nuage de poussière. Les hommes perdaient leurs bonnets, les
+femmes leurs foulards; quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux,
+dénoués par les rudes secousses de la chevauchée. Une petite cloche
+stridente sonnait là-haut, et ses maigres carillons de joie se
+brisaient, s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité du ciel bleu,
+du paysage vert.
+
+Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. Dans la cour envahie par
+les herbes sauvages, pleine de soleil torride, il y avait une agitation
+d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes lasses et trempées de
+sueur. Des enfants braillaient, des chiens aboyaient. Quelques
+hirondelles passaient en sifflant, effrayées de voir cette subite
+animation dans la grande solitude de la montagne. Et, par le fait, il
+semblait qu’une horde errante était venue de très loin donner l’assaut à
+ce petit village déshabité. Les portes des maisonnettes s’ouvraient, les
+balcons résonnaient de cris et de rires.
+
+Elias aida tranquillement sa mère à descendre de cheval; puis, il
+descendit à son tour, attacha la jument, chargea sur son dos, l’une
+après l’autre, les besaces combles qui contenaient les provisions et les
+couvertures. Et les Portolu, comme tous les membres de la tribu des
+fondateurs, prirent place dans la grande _cumbissia_[13]. Cette
+_cumbissia_ était une très longue salle à demi obscure, grossièrement
+pavée, avec un toit de roseaux. De place en place, il y avait un foyer
+de pierre, établi à même dans le sol, et une grosse cheville de bois, en
+saillie sur la muraille brute. Chacune de ces chevilles indiquait la
+place héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.
+
+ [13] Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte.--On rencontre
+ en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, ces logements
+ construits près des églises isolées pour l’usage des pèlerins.
+
+Les Portolu prirent possession de leur cheville et de leur foyer, dans
+le fond de la _cumbissia_ qui, cette année-là, n’était pas très peuplée.
+Six familles seulement l’habitaient; les autres personnes venues à la
+neuvaine n’appartenaient pas à la tribu; et, par conséquent, elles
+étaient logées ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.
+
+Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait par une petite
+armoire placée contre le mur et fermant à clef, s’installa donc avec les
+siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. Car celle du
+prieur était florissante, avec une _prieuresse_ magnifique, grasse et
+blanche comme une génisse, avec deux belles filles et avec toute une
+nichée de bambins déjà vêtus comme des hommes. Quant au plus petit, qui
+était encore au maillot, il avait un an à peine; et, par bonheur, on
+trouva aussi dans le mobilier de l’église un berceau de bois blanc, où
+il fut immédiatement déposé.
+
+L’installation des Portolu fut vite faite: Zia Annedda serra dans un
+trou du mur son panier de gâteaux, son pain, son café; elle mit sur le
+foyer sa cafetière et sa marmite; le long de la muraille, elle accrocha
+le sac, la couverture, l’oreiller d’étoffe rouge; en bas, elle rangea la
+corbeille de roseaux où étaient les tasses et les assiettes. Et ce fut
+tout. Ils avaient pour proches voisins une petite veuve courbée par
+l’âge, avec deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des relations
+amicales, échangèrent un monde de politesses. Puis, Elias enleva la
+selle de sa jument, la débrida et la mena dans la lande voisine pour la
+faire paître avec son poulain.
+
+Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion continuaient dans la
+cour et dans les maisonnettes, Zia Annedda s’en fut prier à
+l’église--une petite église fraîche, propre, avec un pavé de marbre,
+avec un grand Saint barbu qui, à vrai dire, inspirait plutôt la crainte
+que l’amour.--Quelques instants après, Elias vint aussi à l’église et
+s’agenouilla devant l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en
+priant avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. On aurait pu
+croire qu’Elias était le Saint à qui ses prières maternelles étaient
+adressées. Ah! ce profil délicat et las, ce visage blanc marqué par la
+souffrance, comme elle avait le cœur ému de tendresse en les regardant!
+Et de le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du Saint,
+accomplissant le vœu fait sur une terre lointaine, dans un séjour de
+misère, ah! c’était une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion!
+
+--_O santu Franziscu bellu_, ô mon beau saint François, je n’ai pas de
+paroles pour te remercier. Prends ma vie, si tu veux; prends tout ce
+qu’il te plaira; mais fais que mes fils soient heureux, qu’ils marchent
+dans les droites voies du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés
+aux choses du siècle, mon cher _santu Franzischeddu_!
+
+Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion cessèrent; chacun
+avait pris sa place, même l’illustrissime seigneur chapelain, un prêtre
+à peine haut de quatre pieds, très rubicond, très jovial, qui sifflotait
+des ariettes à la mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.
+
+On conduisit les chevaux au pâturage; on alluma les foyers. La
+magnifique prieuresse et les femmes de la tribu mirent sur le feu
+d’effrayantes chaudières de soupe assaisonnée avec du fromage frais. Et
+ce fut alors une vie de liesse qui commença pour cette espèce de clan
+pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis et des agneaux, on
+cuisinait des quantités de macaroni, on buvait beaucoup de café,
+beaucoup de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain disait messe et
+neuvaine, et sifflotait, et chantonnait.
+
+Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la grande _cumbissia_,
+pendant la nuit, autour des hautes flambées de lentisque crépitant.
+Dehors, la nuit était fraîche, presque froide; la lune descendait sur le
+vaste occident et donnait à la lande un charme sauvage... O pâles nuits
+des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la chouette, la sylvestre
+fragrance du thym, l’âpre senteur du lentisque, le bruissement lointain
+des bois solitaires se fondent en une monotone et rêveuse harmonie qui
+inspire à l’âme une émotion de solennelle tristesse, une nostalgie de
+choses anciennes et pures!
+
+Groupés autour du feu, les paysans de la grande _cumbissia_ racontaient
+des histoires amusantes, buvaient et chantaient. L’écho de leurs voix
+sonores allait se perdre à l’extérieur, dans cette grande solitude, dans
+ce silence lunaire, entre ces maquis sous lesquels dormaient les
+chevaux.
+
+Elias prenait sa part de l’allégresse générale avec un plaisir intense,
+presque enfantin. Il lui semblait qu’il était dans un monde nouveau; il
+racontait ses propres souvenirs, il écoutait les récits des autres avec
+une sorte d’attendrissement. Au surplus, il avait noué connaissance avec
+le seigneur chapelain; et ce nouvel ami lui tenait de plaisants
+discours, l’excitait à jouir de l’existence, à oublier, à se donner du
+bon temps.
+
+--Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait l’abbé. Dansons,
+chantons, sifflons, divertissons-nous. Dieu nous a donné la vie pour que
+nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il faille pécher, prends-y
+bien garde! Oh! pour ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords:
+un tourment, mon cher!... Mais suffit: tu dois savoir ce que c’est...
+Oui, oui, oui, se divertir honnêtement! Je m’appelle Jacu Maria Porcu,
+surnommé l’abbé Porcheddu, parce que je suis petit de taille. Eh bien,
+Jacu Maria Porcu s’est fort amusé, dans sa vie: et il a eu raison.
+Écoute un peu cette histoire. Une fois, je rentre à la maison passé
+minuit. Ma sœur prétend que je suis ivre; mais il me semble, à moi, que
+je ne le suis point. «Que me donnes-tu à souper, Anna? lui
+dis-je.--Rien! Je ne te donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il
+est plus de minuit; je ne te donne rien.--Donne-moi à souper, Annesa. Il
+faut qu’un prêtre soupe.--Eh bien! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, je
+vais te donner du pain et du fromage. Il est plus de minuit.--Du pain et
+du fromage à un prêtre, à Jacu Maria Porcu?--Oui, du pain et du fromage.
+En voilà, si tu en veux, abbé Porcheddu.--Du pain et du fromage à Jacu
+Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu? _Tè, tè, ziriu, ziriu_[14], attrape!»
+Et l’abbé Porcheddu jette le tout aux chiens! Voilà comment il faut
+faire, jeune homme à la face pâle!
+
+ [14] Cri pour appeler les chiens.
+
+Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu se mit à fredonner:
+
+ _L’amore si fa per ridere,
+ l’amore si fa per ridere,
+ solo per ridere.
+ Oggi te, domani un’altra[15]!_
+
+ [15] «On fait l’amour pour rire,--on fait l’amour pour rire,--rien que
+ pour rire.--Aujourd’hui toi, demain une autre!»
+
+Elias se disait en riant: «Cet homme-là est fou!» Mais il s’amusait; et
+les paroles de l’abbé Porcheddu le frappaient, lui apportaient un
+souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de s’ébattre.
+
+Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, Elias et quelques autres
+s’en allaient volontiers sous l’ombrage des bois, dans le repos
+métallique de l’après-midi. Les montagnes pittoresques de Lula se
+profilaient devant eux, nettes et bleuâtres sur le ciel pur; tout se
+taisait, et, dans le lointain, parmi le vert de la lande, les chevaux
+couraient agiles, se poursuivaient avec de rapides évolutions. Cela
+ressemblait à un tableau. Dans cette solitude, les promeneurs causaient
+sérieusement, racontaient leur passé plus où moins accidenté, les
+légendes de l’église, des historiettes de femmes, des aventures épiques
+arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, la conversation était
+interrompue par une roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu; et
+même, quelquefois, M. le chapelain se mettait brusquement à bondir et à
+faire des gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes en
+les accompagnant d’une mimique grotesque.
+
+Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient justement assis à
+l’ombre d’un bouquet d’énormes lentisques, et Elias finissait de
+raconter comment un détenu, son compagnon, avait bâtonné un argousin
+parce que celui-ci refusait dédaigneusement l’invitation de boire avec
+certains prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet aigu,
+tremblé, qui vint comme une flèche du côté de l’église. Elias bondit en
+criant:
+
+--C’est mon frère Pietro qui siffle!
+
+--Eh bien! dit l’abbé Porcheddu, si c’est ton frère Pietro, vous aurez
+le temps de vous voir. Tu t’émeus pour cela?
+
+--Mon père aussi doit être arrivé, reprit Elias, qui effectivement
+paraissait ému; et il amène la fiancée de Pietro. Allons, allons...
+
+--Puisqu’il en est ainsi, allons! dit le prieur. Il faut les recevoir
+honorablement. Berte Portolu est un bon parent de saint François. Et
+puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.
+
+--Une belle fille? s’écria l’abbé Porcheddu. Alors, dépêchons-nous!
+
+Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds qui, dans la tranquillité
+verte de la lande, paraissaient encore plus verdâtres que d’habitude.
+Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard; et il se mit à rire, et il
+fredonna sa chanson favorite:
+
+ _L’amore si fa per ridere,
+ solo per ridere,
+ solo per ridere..._
+
+Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par un petit sentier à peine
+tracé au milieu des maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, le
+sifflet se répétait, de plus en plus voisin et insistant. Elias ne
+s’était pas trompé. On rencontra près du puits, Zio Portolu, Pietro et,
+entre les deux hommes, la lumineuse figure de Maria Maddalena. Elias
+reçut un coup au cœur. L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre son
+palais et garda le silence, n’ayant pas de mots pour exprimer son
+admiration; et, certes, il prétendait s’y connaître.
+
+Maddalena n’était pas très grande; elle n’était pas très belle non plus;
+mais elle plaisait beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation
+d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais sourcils, et une bouche
+admirable. Son corsage d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise très
+blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées et de roses, la
+rendaient éblouissante. Encadrée par les grossières figures de Pietro et
+de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au milieu de la force
+sauvage. De près, ses yeux luisants, aux larges paupières, aux longs
+cils, un peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, au sens
+propre du terme.
+
+--Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant et en touchant la main de
+Maddalena. Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps? On ne vous
+attendait que demain.
+
+--Aujourd’hui ou demain, c’est la même chose, répondit Zio Portolu.
+Salut à tous, salut au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond! Car,
+Dieu l’assiste! on voit bien que c’est un prêtre, quoiqu’il soit en
+culotte.
+
+--Eh! l’abbé, avez-vous entendu?
+
+--Avec ou sans culotte, nous sommes tous des hommes! répliqua l’autre,
+un peu piqué.
+
+Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui fit ses compliments.
+
+--Prends garde à toi! dit Elias à la jeune fille, avec un sourire.
+L’abbé Porcheddu est terrible.
+
+--Pas plus qu’Elias! riposta vivement le petit abbé.
+
+--Oh, oh! fit Maddalena avec un rire aimable; je ne crains personne.
+
+Et Zio Portolu:
+
+--Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne crains personne, n’aie peur de
+personne! Zio Portolu est là; et, si sa seule présence ne suffisait pas
+à te protéger, il y a aussi sa _leppa_.
+
+Et, dégainant la _leppa_,--un long couteau qu’il portait enfilé à sa
+ceinture,--il la brandit en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant
+ses mains devant lui, avec un geste comique de feinte terreur.
+
+--Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet! Ce couteau, c’est un
+cimeterre! _Allargaribus_[16]!
+
+ [16] Barbarisme plaisant pour signifier: «Au large! Éloignons-nous!»
+
+--Que voulez-vous? dit Zio Portolu, en remettant la _leppa_ à sa place.
+Cette jeunesse, cette tourterelle m’a été confiée par sa mère, une
+tourterelle veuve. «Arrita Scada, lui ai-je dit, tu peux être
+tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle ne court aucun risque. Je la
+défendrai même contre mon fils, même contre mon Pietro au cœur d’or, et
+à plus forte raison contre les milans et les vautours.»
+
+Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter; et, de temps à autre, il
+jetait à la jeune fille des regards de sauvage affection.
+
+--Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé Porcheddu, nous nous
+tiendrons sur nos gardes. Et maintenant, allons boire.
+
+--Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. Qui ne boit pas n’est pas un
+homme, n’est pas même un prêtre!
+
+Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les attendait dans la _cumbissia_
+avec ses cafetières, ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena et
+son cortège firent irruption dans la _cumbissia_, riant et bavardant:
+bientôt, ce fut une confusion de voix et de rires, un tintement de
+verres et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter qu’il avait fait
+tout le voyage avec la brebis, naguère promise à saint François, liée
+sur la croupe de son cheval.
+
+--C’était ma plus belle brebis! disait-il au prieur. Une laine longue
+comme ça! Eh! eh! Zio Portolu n’est pas avare.
+
+--Va-t’en au diable! lui répondait le prieur. Ne vois-tu pas que c’est
+une brebis chenue, vieille comme toi-même?
+
+--Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta! Et si tu m’insultes encore,
+je t’embroche avec ma _leppa_!
+
+L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la tête un peu inclinée sur
+l’épaule, les yeux caressants tournés vers Maddalena et vers les jolies
+filles du prieur. Et il fredonnait:
+
+ _--Sulla poppa del mio brik
+ Buoni sigari fumando,
+ Col bicchiere facendo trik,
+ Bevo rum di contrabbando[17]._
+
+ [17] «Sur la poupe de mon brick,--en fumant de bons cigares,--en
+ faisant _trik_ avec mon verre,--je bois du rhum de contrebande.»
+
+--Ha! ha! ha! riaient les femmes.
+
+Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses selles éparses
+dans la _cumbissia_, il dégustait son vin à petites gorgées, tour à tour
+baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il la relevait, ses
+yeux rencontraient les yeux riants de Maddalena, assise en face de lui à
+peu de distance: et ces yeux obliques, pleins de feu, lui pénétraient
+l’âme. Il éprouvait une sorte d’ivresse, un relâchement de tous ses
+nerfs, un plaisir presque physique, chaque fois qu’il la regardait. Les
+voix, les bavardages, les rires, les chansonnettes de l’abbé Porcheddu,
+les exclamations des femmes lui arrivaient comme de très loin; il lui
+semblait qu’il écoutait d’un lieu écarté, sans prendre part à
+l’amusement des autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui adressant
+la parole, le fit revenir à lui-même. Il s’éveilla comme d’un rêve,
+devint sombre, se leva et sortit rapidement.
+
+--Où vas-tu, Elias? lui cria Pietro, qui le rejoignit.
+
+--Je vais voir les chevaux, répondit-il avec rudesse. Laisse-moi!
+
+--On a pris soin des chevaux... Pourquoi es-tu de mauvaise humeur,
+Elias? Il te déplaît que Maddelena soit venue?
+
+--Quelle idée! Pourquoi me dis-tu cela? demanda Elias, les yeux fixés
+sur Pietro.
+
+--J’avais cru remarquer que tu la boudais... J’ai peur qu’elle ne te
+plaise pas. Serait-il vrai, mon frère?
+
+--Tu es fou! Vous êtes tous fous!... Et elle aussi, avec sa sagesse tant
+vantée! Elle rit trop!
+
+Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le monde à la maison traitait
+Elias comme un enfant ou plutôt comme un malade, craignait de lui causer
+un déplaisir et le contentait dans ses moindres fantaisies.
+
+A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant que son frère désirait être
+seul, retourna près de sa fiancée.
+
+«Ils sont tous fous! se disait Elias, en errant çà et là dans la lande.
+Mais moi-même? Ah! elle est la fiancée de mon frère; et je suis assez
+fou pour la regarder!»
+
+Il resta toute la soirée dehors.
+
+--Où peut bien être Elias? demandait de temps à autre Zia Annedda, en
+promenant les yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il être allé,
+ce garçon, que Dieu bénisse! Va donc le chercher, Pietro.
+
+Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, laquelle, à parler franc, ne
+semblait pas être fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait rien
+paraître, peut-être pour conserver l’attitude digne que lui avait
+conseillée sa mère.
+
+--J’y vais, j’y vais, répondait-il.
+
+Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure du souper:
+
+--Où peut bien être Elias? répéta encore Zia Annedda. Portolu, va donc
+voir un peu où est ton fils.
+
+Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché sur une longue broche
+de bois. Il se vantait que personne au monde ne savait mieux que lui
+rôtir un agneau ou un porcelet.
+
+--J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure! répondit-il à sa femme.
+Laisse-moi d’abord régler mes comptes avec ce jeune animal.
+
+--L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton fis.
+
+--Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite femme. Est-ce que tu t’y
+connais, toi? Est-ce que tu prétends donner des conseils sur ce point
+aussi à Berte Portolu? D’ailleurs, laisse les enfants s’amuser. C’est de
+leur âge.
+
+Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait à partir, lorsque Elias
+rentra. Il avait les yeux brillants, le visage allumé; il était très
+beau. Tous le regardèrent; et Zia Annedda poussa un soupir, et Zio Berte
+se mit à rire de plaisir en reconnaissant qu’Elias était un peu ivre.
+Mais Elias ne vit que les yeux obliques et ardents de Maddalena, et il
+eut envie de pleurer comme un enfant.
+
+«Elle est folle! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Pourquoi
+ne me laisse-t-elle pas en paix? Je le dirai à Pietro, je le dirai à
+tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, pourquoi le
+trompe-t-elle?... Elle est folle, elle est folle... Mais je suis fou,
+moi aussi. Non, je ne dois pas la regarder; je dois plutôt m’arracher le
+cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, près de Paska, la fille du
+prieur, et je lui ferai la cour...»
+
+En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit:
+
+--Paska, tu es la plus belle parente de saint François!
+
+--Et toi, tu es son plus beau parent! repartit vivement la jeune fille,
+très affairée autour d’une chaudière.
+
+Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec une intensité étrange.
+Elle riait, toute contente; mais lui, dans son cœur, il se sentait
+mourir.
+
+Du fond de la _cumbissia_, Maddalena les observait; et, de temps à
+autre, elle baissait ses larges paupières, ses longs cils; et alors,
+elle ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique et résignée.
+Lorsque le souper fut servi, Zio Berte rappela Elias.
+
+--Non; je reste ici, répondit le jeune homme. La plus belle parente de
+saint François m’invite à son foyer.
+
+--Reviens, et tout de suite! cria Zio Portolu. Personne ne t’a invité;
+mais, quand même on t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter
+l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon gré, ton père saura te faire
+revenir de force!
+
+Elias se leva aussitôt et revint; mais il ne voulut ni manger ni boire,
+et il répondait avec mauvaise humeur, quand on lui adressait la parole.
+
+--Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? lui demanda Maddalena d’un air
+affable, au moment où l’on finissait de souper. Parce que nous t’avons
+obligé à quitter le foyer du prieur? Eh bien, va, retournes-y, sois
+content!
+
+--Et si j’y retournais? répliqua-t-il avec rudesse. Qu’est-ce que cela
+pourrait te faire?
+
+--Oh! rien du tout, déclara-t-elle avec une raideur subite.
+
+Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus attention qu’à lui seul.
+
+Elias se leva brusquement, s’éloigna; mais, au lieu de s’arrêter devant
+le foyer du prieur, il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il
+éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un désir de se mordre les
+poings, de crier, de se jeter par terre et de fondre en larmes. Et
+néanmoins, dans l’ivresse du vin et de la passion, il gardait encore la
+conscience de lui-même et il se disait: «Je me suis amouraché d’elle.
+Pourquoi me suis-je amouraché d’elle? O bon saint François, venez à mon
+aide, venez à mon aide! Je suis un fou, mon bon saint François; mais je
+suis si malheureux!»
+
+Les _cumbissias_ envoyaient au dehors, vibrant dans la nuit tiède et
+pure, des bruits confus de voix et de chants, de cris et de rires. Elias
+distinguait la voix de son père, le sifflotement de l’abbé Porcheddu, le
+rire de Maddalena: et, au milieu de toute cette fête, il se sentait
+triste, désespéré comme un enfant qui se verrait seul et perdu dans la
+sauvage solitude nocturne de la lande.
+
+
+
+
+III
+
+
+Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut silence dans cette
+espèce de clan endormi. Elias rentra et se coucha à côté de Pietro, sur
+la même botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. Par toute la
+_cumbissia_ étaient éparses des couches d’herbe; quelques feux
+brillaient encore, éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette
+vaste scène muette. On voyait apparaître, puis disparaître une longue
+barbe, un vêtement laineux, un visage de femme, une selle, un chien
+accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la muraille. Elias ne pouvait
+dormir: il croyait entendre la respiration de Maddalena, couchée entre
+Zia Annedda et Zio Portolu; et il continuait à éprouver des désirs qui
+le mettaient au désespoir, à ruminer des pensées étranges.
+
+«Non, ne crains rien, mon frère! disait-il mentalement à Pietro. Alors
+même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais. Je
+ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle appartenait à un
+autre, je la lui ravirais, dût-il m’en coûter de retourner _là-bas_.
+Mais elle t’appartient. Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, je
+prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. Je demanderai Paska, la
+fille du prieur.»
+
+Puis, il se disait à lui-même:
+
+«En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de prendre femme? Qu’ai-je
+besoin de penser aux femmes? Ne peut-on vivre sans les femmes? N’ai-je
+pas vécu trois années sans même en voir une? Apparemment, c’est la
+raison pour laquelle, aussitôt après mon retour, je me suis amouraché de
+la première que j’ai vue. Mais je suis fou. Je ne veux plus m’occuper
+des femmes, qui font que l’on devient fou. Je veux dormir.»
+
+Cependant, il ne pouvait dormir; il se tournait et se retournait sans
+cesse. Il passa ainsi la nuit presque entière; et il n’en fut pas moins
+l’un des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre ouverte sur un
+fond d’argent, l’humide fraîcheur de l’aube pénétrait dans la salle.
+Déjà Zia Annedda et Maddalena préparaient le café, encore engourdies par
+le sommeil. Elias se souleva sur sa couche, pâle comme un cadavre, les
+cheveux en désordre et la gorge serrée.
+
+--Bonjour..., lui dit la jeune fille en souriant. Mais regardez donc,
+Zia Annedda: votre fils a sur le visage la couleur de la cire.
+Donnez-lui vite une tasse de café.
+
+--Est-ce que tu es malade, mon enfant?
+
+--Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il en toussant, d’une voix
+rauque. Donnez-moi à boire. Où est notre cruche?
+
+Il chercha et prit la cruche, but avidement. Maddalena le regardait
+toujours, et elle riait.
+
+--Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-il en déposant la cruche. Parce que je
+bois sitôt levé? Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh bien,
+quoi? Le vin est fait pour les hommes.
+
+--Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint Zio Portolu, qui avait déjà
+bu l’eau-de-vie. Tu es une bamboche de fromage frais. Il suffit qu’une
+petite femme te souffle dessus, pff..., et te voilà terrassé, mort,
+anéanti!
+
+--Soit! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une petite femme me souffle
+dessus, et me voilà mort. Mais je vous prie tous de me laisser en paix.
+
+--Oh! quelle mauvaise humeur terrible! s’écria Maddalena. Est-ce ma
+présence qui en est la cause?
+
+--Oui, justement; c’est ta présence qui en est la cause.
+
+--La tourterelle! protesta Zio Portolu en élargissant les bras. La
+tourterelle qui égaie tous les lieux par où elle passe! Et mon fils, une
+bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le met de mauvaise humeur?
+Allons, allons, fais-moi le plaisir de déguerpir, enfant du diable! Si
+tu es de mauvaise humeur, va te pendre. Mais ce qu’il y a de certain,
+c’est que jamais tu n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme
+celle-ci, pour égayer sa maison!
+
+Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle blessure; car elles lui
+rappelèrent soudain que, d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait
+habiter leur maison comme épouse de Pietro. Ce serait pour lui un grand
+martyre. Non, il ne pourrait pas s’y résigner.
+
+--Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia Annedda. Prends ce biscuit et
+sois gai, puisque nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, saint
+François s’en offenserait.
+
+--Mais je suis gai, maman; je suis gai comme un oiseau.
+
+Et, se tournant vers le foyer du prieur:
+
+--Ohé! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie[18].
+
+ [18] Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, _Paska_.
+
+Après cette petite scène, il ne se passa plus rien d’intéressant, ni ce
+jour-là, ni le lendemain, au foyer des Portolu.
+
+Dès la veille de la fête, beaucoup de gens arrivèrent de Nuoro et des
+villages voisins. De Lula, notamment, par le sentier raide, creusé dans
+la montagne entre les buissons de genêt fleuri, des femmes descendaient
+en longues files, étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès par une
+coiffe recouverte d’un grand foulard à franges, avec des cottes
+d’orbace[19] très pesantes et très courtes, avec de longs rosaires dont
+les grains étaient reliés par de bizarres ornements d’argent[20].
+
+ [19] L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure filée
+ et tissée par les femmes sardes.
+
+ [20] La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière;
+ les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, des croix,
+ de petites médailles où sont gravées des figurines primitives
+ représentant des saints, etc.
+
+Les Portolu eurent des hôtes nombreux; ce qui fit que, pendant toute la
+journée, Elias et Pietro furent entraînés de côté et d’autre par les
+jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils s’enivrèrent tous jusqu’à
+perdre la raison, chantèrent, dansèrent, hurlèrent. Par instants, on
+aurait cru Elias tombé en démence; il riait jusqu’à en devenir violet,
+avec ses yeux verts, et il poussait des cris de joie extravagants, des
+_uaih!_ longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient aux appels de
+bataille jetés par quelque guerrier barbare.
+
+De temps en temps, Maddalena, qui aidait Zia Annedda à préparer les
+repas, à servir le vin et à verser le café pour les hôtes, regardait
+Elias de travers et murmurait:
+
+--Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. Voyez comme il est rouge,
+comme il rit!
+
+Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, et elle sentait une
+épine dans son cœur. Dès qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à
+l’église et se mit en prière.
+
+--Ah! _santu Franziscu meu_, mon cher saint François, retirez-moi cette
+épine du cœur. Mon fils Elias est en train de reprendre la mauvaise
+route: voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, qu’il n’est plus le
+même. Et il avait l’air si bon, à son retour! Il promettait tant de
+choses! Ayez pitié de nous, saint François, mon cher petit saint
+François! Faites qu’il rentre dans la voie droite; convertissez-le;
+détachez-le des vices, des mauvais compagnons, des choses du siècle! O
+saint François, mon petit frère, faites-moi cette grâce!
+
+Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, du haut de son autel
+rustiquement orné avec de flamboyantes roses des quatre saisons. Et il
+parut avoir exaucé miraculeusement la prière de Zia Annedda: en effet,
+ce même soir, pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. On
+parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns critiquaient la conduite et
+dont les autres faisaient des gorges chaudes. Elias, encore ivre, mais
+pas trop, prit la défense de son ami; et il déclara, en manière de
+conclusion:
+
+--Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, chiens galeux; déchirez-le à
+belles dents. Il se fiche de vous, il est plus heureux que le pape... Et
+moi aussi, je me ferai prêtre!
+
+Tout le monde se mit à rire. Elias insista:
+
+--Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, chiens pelés, brutes! Car
+vous n’êtes pas autre chose. Eh bien! oui, je me ferai prêtre. Et que
+faut-il pour cela? Le latin, je sais le lire. Et j’espère que je vous
+porterai le viatique à tous, que je vous enterrerai tous morts de faim!
+
+--Et moi aussi, frère? demanda Pietro.
+
+--Oui, toi aussi!
+
+--Et moi aussi? demanda Maddalena.
+
+--Oui, toi aussi! vociféra Elias furieux. Et pourquoi pas? Est-ce parce
+que tu es une femme? Mais, à mes yeux, les hommes et les femmes se
+valent. Que dis-je? les femmes valent encore moins que les hommes.
+
+--Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, qui écoutait avec une
+singulière avidité les paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, tu
+te feras prêtre?
+
+--M’est avis que oui! répéta Elias en se versant à boire. Buvez! Buvez!
+Emplissez les verres et trinquons!
+
+Les verres furent emplis jusqu’au bord.
+
+--Doucement, doucement! insista Zio Portolu, au milieu de l’allégresse
+générale. Raisonnons, avant de boire!
+
+--Qui ne boit pas n’est pas un homme, père! dit Pietro, répétant
+l’axiome qu’il avait tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.
+
+Alors le père se fâcha pour tout de bon et hurla:
+
+--Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du diable! Quant à toi, respecte
+ton père, et rends grâce à la présence de ces amis et de cette
+tourterelle: s’ils n’étaient pas là, je te donnerais autant de soufflets
+que tu as de cheveux sur la tête!
+
+--Oh! oh! Zio Portolu, vous allez trop loin! Parler ainsi à un fiancé!
+dit la jeune fille.
+
+--Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu ne viens à mon aide! cria
+Pietro en riant.
+
+--Va donc à son aide, ma tourterelle! répliqua ironiquement Zio Portolu.
+
+Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda s’il avait parlé
+sérieusement. Mais Elias buvait, riait, faisait du tapage; il ne
+répondit pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce de son étrange
+dessein s’était perdue parmi la bruyante gaieté des convives.
+
+Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la nouvelle avec un cœur
+tremblant: c’était Zia Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, un
+peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien saisir tout ce que l’on
+disait; mais elle regardait autour d’elle avec des yeux attentifs.
+Maddalena se penchait de temps à autre vers la sourde pour lui répéter à
+l’oreille telle ou telle chose; et Zia Annedda approuvait de la tête,
+avec un sourire. «Ah! si Elias avait parlé sérieusement! Mais cela
+était-il possible? Un si grand miracle! Pourtant, saint François avait
+la puissance de faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi... Elias
+était jeune encore, il pouvait étudier, il pouvait réussir. Cette voie,
+la voie du Seigneur, était véritablement la sienne: car, s’il restait
+dans le monde, il était un jeune homme perdu.» Ainsi pensait Zia
+Annedda, parce qu’elle connaissait bien son fils.
+
+Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle retourna à l’église
+pour remercier le Saint de l’idée qui était subitement venue à Elias. Il
+faisait nuit; les lampes oscillaient devant l’autel, répandant des
+ombres et des clartés vacillantes sous la nef déserte. Le grand Saint,
+obscur et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des quatre saisons.
+En entrant, Zia Annedda s’agenouilla; puis, elle alla s’asseoir au fond
+de l’église et se mit à prier. Sa pensée était toujours occupée d’Elias;
+il lui semblait que déjà elle voyait son fils prêtre, que déjà elle
+recevait les dons de froment, les petites amphores de vin[21] bouchées
+avec des fleurs, les tourtes et les _gattos_[22] dont les amis feraient
+présent au nouvel abbé.
+
+ [21] Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques
+ autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, d’offrir
+ en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles de vin
+ qui ont la forme des amphores.
+
+ [22] Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et du
+ miel.
+
+Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit entrer Maddalena. La
+jeune fille s’approcha et s’assit à côté de la vieille femme.
+
+--Ah! vous êtes ici? dit-elle tout bas à Zia Annedda. Nous commencions à
+être en peine de vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous
+trouverais à l’église.
+
+--Je vous rejoindrai dans un instant.
+
+--Alors, je reste avec vous.
+
+Elles se turent. De la cour arrivaient des bruits confus, des chants et
+des mélodies plaintives qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse
+voix de ténor chantait au loin, peut-être sur la lande, parmi d’autres
+voix qui l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence qu’ont
+toujours les chants de Nuoro. Ce chœur lointain, cette voix sonore où
+paraissait pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la nuit, de
+la solitude, montaient et se répandaient à travers les rumeurs de la
+foule, emplissaient l’air de rêves mélancoliques.
+
+Maddalena écoutait, envahie par un profond sentiment de désolation. Tour
+à tour, il lui semblait qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne
+reconnaissait plus cette voix. Était-ce Pietro? Était-ce Elias? Elle
+n’en savait rien: non, elle n’en savait rien; mais cette voix et ce
+chant en chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une fiévreuse
+ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda continuait à songer,
+continuait à prier, sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et
+palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de passion.
+
+Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes suspendirent leur cours:
+un homme entrait et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. C’était
+celui qui occupait toute leur âme: Elias. Il s’agenouilla sur les degrés
+de l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se
+frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. La rougeâtre et
+mobile clarté de la lampe oscillante l’illuminait d’en haut et faisait
+luire ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans sa ferveur
+douloureuse, il continuait à gémir, à se frapper le front et la
+poitrine.
+
+Les deux femmes l’observaient, retenant leur souffle; et Zia Annedda se
+sentait presque heureuse de la douleur de son fils. «Il se repent de
+s’être enivré, pensait-elle; il prend de bonnes résolutions. Soyez béni,
+saint François, mon cher petit saint François!» Puis, s’adressant tout
+bas à Maddalena:
+
+--Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous voir, et il aurait honte.
+
+Elle emmena la jeune fille hors de l’église.
+
+--Qu’est-ce qu’il a? demanda celle-ci, troublée.
+
+--Il se repent de la débauche qu’il a faite. Il est très pieux, ma
+fille.
+
+--Ah!
+
+--Parfois, il est emporté; mais, ma fille, c’est un jeune homme qui a de
+la conscience. Oui, oui, beaucoup de conscience!
+
+--Ah!
+
+--Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il peut se trouver induit en
+tentation: car tu sais que le diable nous guette sans cesse; mais il
+sait le combattre, et il mourrait plutôt que de commettre un péché
+mortel. Parfois, la tentation réussit à le vaincre en de petites choses,
+comme aujourd’hui, par exemple: tu as vu qu’il s’est enivré, qu’il a dit
+de mauvaises paroles. Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.
+
+--Ah! dit encore une fois Maddalena.
+
+Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit ses paupières se
+mouiller de larmes brûlantes.
+
+Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent dans la _cumbissia_.
+Zio Portolu, Pietro et leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les
+uns chantaient, les autres jouaient, assis par terre. Maddalena, plus
+sérieuse et plus grave que de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart,
+près de la fenêtre, dans l’ombre.
+
+Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha d’elle et l’enveloppa
+d’un regard amoureux.
+
+--Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. Pour quel motif? Est-ce
+que tu as vu Elias? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose?
+
+--Non; je ne l’ai pas vu.
+
+--Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, tu sais; ne prends pas
+garde à ses paroles. Il traite ainsi tout le monde.
+
+--Mais qu’est-ce que cela peut me faire? répliqua-t-elle avec vivacité.
+D’ailleurs, il ne m’a rien dit de mal.
+
+--Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas? tu es prudente? ajouta Pietro
+avec une voix pleine de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.
+
+--Laisse-moi! répondit-elle, de mauvaise grâce. Va-t’en jouer!
+
+--Non, Maddalena; je reste ici.
+
+--Va-t’en!
+
+--Non.
+
+--Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne jouer.
+
+--Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle... Viens ici, et tout
+de suite!... Veux-tu que je me lève?
+
+Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.
+
+--Eh! eh! le vieux renard sait se faire obéir! dit une personne de
+l’assistance.
+
+Maddalena se tourna complètement vers la fenêtre et regarda dehors,
+l’esprit très loin de la scène bruyante qui se passait derrière elle,
+les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit était tiède et voilée; la
+lune voguait vers le sud, dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons
+d’argent; les buissons noirs de la lande, s’estompant sur des fonds
+cendrés, exhalaient des parfums sauvages.
+
+Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour la seconde fois, comme si
+la figure du jeune homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion
+de sa pensée, elle le vit apparaître devant elle, à l’improviste. Il
+passa sous la fenêtre, s’éloigna dans la vaporeuse clarté lunaire. «Où
+allait-il?» Maddalena sentit les pleurs lui monter aux yeux; un frisson
+lui traversa les entrailles et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu
+s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le saisir entre ses bras
+et l’étouffer dans la violence de son étreinte. Mais il disparut; et
+elle dévora secrètement ses pleurs.
+
+Elias avait prononcé son vœu; il avait dit mentalement à Pietro: «Frère,
+tu peux dormir sans crainte; elle t’appartient. Alors même qu’elle
+viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais.» Maintenant que
+les vapeurs du vin étaient dissipées, il se sentait fort; et, même
+depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du Saint, il était presque
+gai. Tous les projets disparates qui, fermentant sous l’action de
+l’alcool et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné ce
+jour-là dans le cerveau,--l’idée de se faire prêtre, l’idée de demander
+en mariage la fille du prieur,--tout cela s’était évaporé avec
+l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et même un peu honteux de
+tout ce qu’il avait pensé et dit ce jour-là.
+
+Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement au clair de
+lune; il les fit boire; puis il retourna vers l’église. «On partira
+demain, pensait-il; et, après-demain, je regagnerai la bergerie. Je
+demeurerai des mois entiers hors de la ville, avec mon père, avec ce
+naïf Mattia, avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie! Lorsque je
+serai seul, là-bas, toutes les journées passées ici, toutes les
+extravagances d’à présent me paraîtront un rêve. Eh! oui, les fêtes sont
+belles et les saints sont bons; mais le vin, la société, les loisirs
+allument le sang; et celui qui n’est pas sage, qui n’est pas très sage,
+peut commettre de grandes erreurs et être induit en tentation... Et
+maintenant, je vais me coucher et dormir: car, la nuit dernière, je n’ai
+pas reposé une minute. Et puis, demain... on partira; et, après-demain,
+je serai loin, très loin. Quoi donc, Elias Portolu? Est-ce que tu aurais
+peur de toi-même?... Mais que vois-je? Un homme couché sous ce
+buisson?... Non, ce n’est pas un homme. Qu’est-ce, alors?... Oui, c’est
+un homme... Oh! l’abbé Porcheddu!...»
+
+Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua le dormeur.
+
+--Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu! Qu’est-ce que cela veut dire?
+Pourquoi êtes-vous ici? Ne savez-vous pas que l’air du soir peut vous
+faire du mal, et qu’il y a des couleuvres et des insectes dans l’herbe?
+
+Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé Porcheddu s’éveilla, tout
+effaré; il eut peine à reconnaître Elias, écarquilla les yeux à
+plusieurs reprises; enfin, il réussit à reprendre ses esprits et à se
+remettre debout.
+
+--Ah! oui, j’étais sorti après le souper; je voulais faire une petite
+promenade; mais il me semble que je me suis endormi.
+
+--Il me le semble aussi, à moi! Si je ne vous avais point aperçu par
+hasard, qui sait combien de temps vous seriez resté sous ce buisson? Et
+nous aurions été fort inquiets, en ne vous voyant pas revenir.
+
+--Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie trop bu, mon cher. Non.
+L’envie de sortir m’était venue en voyant la lune, et je me suis assis à
+cette place... Tu ne sais pas que je fus poète, jadis?
+
+--Oh! oh!
+
+--Te plaît-il que nous nous asseyions un moment? Regarde comme la nuit
+est belle!... Oui, je fus poète; et j’ai même publié une poésie. Mais,
+comme c’était une poésie d’amour, qu’est-ce qu’a fait Monseigneur? Il
+m’a envoyé dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce que ça n’était
+pas convenable pour un prêtre.
+
+--Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé Porcheddu?...
+
+--Moi, je n’ai pas recommencé... Je me doute bien, mon enfant, que tu
+m’as cru un peu fou...
+
+--Oh! abbé Porcheddu!
+
+--Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait de mal à personne et qui, à
+plus forte raison, ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su vivre;
+j’ai toujours été jovial, mais prudent. Voilà pourquoi je n’ai pas
+recommencé; mais j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures...
+Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle! C’est une de ces nuits qui
+invitent à réfléchir, à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir
+de ses mauvaises actions, à former de bons propos pour l’avenir... Tu es
+intelligent, Elias Portolu; tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque;
+tu as étudié, tu as souffert; et tu peux comprendre ces choses-là.
+
+--C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.
+
+L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait la lune. Elias leva aussi
+le visage et regarda le ciel; il se sentait étrangement attendri.
+
+--Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes ces choses-là, tu les
+comprends. Je me suis rendu compte que tu es intelligent; et tu regardes
+la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, comme font tous les pâtres,
+mais avec un sentiment noble, solennel.
+
+A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne saisit pas très bien les
+dernières paroles de l’abbé.
+
+--Toi aussi, ce me semble, tu es poète un tantinet, et tu pourrais
+composer des poésies d’amour.
+
+--Oh! pour ça, non, abbé Porcheddu!
+
+L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, recueilli, pensif. Elias
+regardait toujours la lune, en se demandant s’il saurait composer une
+poésie pour Maddalena... Oh! grand Dieu! Il s’oubliait donc, et le démon
+reprenait son empire!... Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit
+entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle et pourtant
+vibrante, dans ce grand silence de lune pâle, de lande déserte.
+
+--Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu penses à composer une
+poésie... C’est cela: j’ai bien deviné. Tu es amoureux.
+
+--Abbé Porcheddu! s’écria Elias frappé d’épouvante, en baissant la tête.
+
+Et il eut la brusque sensation que l’homme qui était près de lui
+connaissait son douloureux secret; et il rougit de honte et de colère.
+Il aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et l’étrangler.
+
+--Tu es amoureux de Maddalena... Eh! ne rougis pas, ne te mets pas en
+colère, mon enfant. Je l’ai deviné; mais ne t’épouvante pas, ne crois
+pas que tout le monde ait la même clairvoyance que l’abbé Porcheddu...
+D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer? Elle est une femme et tu
+es un homme; et, en tant qu’homme, tu es sujet aux passions humaines,
+aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. Ce qu’il y a de
+honteux, mon enfant, ce n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne
+pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te vaincre. Maddalena...
+
+--Parlez plus bas! dit Elias.
+
+--Maddalena doit être pour toi quelque chose de sacré. Quand tu la
+regardes, c’est comme si tu regardais une sainte. Tu l’as compris,
+n’est-ce pas?
+
+--Oui, je... je l’ai compris!... murmura Elias.
+
+--Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison de dire que tu es
+intelligent. Voyons: pourquoi Dieu a-t-il créé le jour et la nuit? Le
+jour, c’est pour donner facilité au démon de nous attaquer; la nuit,
+c’est pour que nous puissions rentrer en nous-mêmes et vaincre nos
+tentations. Les nuits comme celle-ci sont faites spécialement pour cela;
+car, durant ces nuits si calmes, au milieu du silence, nous devons
+réfléchir que la vie est brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le
+moins, et que, de toute notre existence, nous ne porterons rien devant
+le Seigneur sauf nos bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations
+vaincues.
+
+--Et la poésie, alors? demanda Elias, en souriant à fleur de lèvres.
+
+Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu; mais son accent
+trahissait l’émoi de son cœur.
+
+--La poésie vraiment belle, c’est la voix de notre conscience quand elle
+nous dit que nous avons fait notre devoir. Eh! eh! qu’est-ce que tu
+penses de cela, Elias Portolu?
+
+--Je pense que vous avez raison.
+
+--C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons nous en aller. L’air
+commence à être humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres.
+Allons, donne-moi la main, aide-moi à me relever. Ah! je n’ai plus vingt
+ans, pour sauter comme toi... Bravo! Merci... Permets-moi de m’appuyer
+sur ton bras...
+
+Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, comme ils approchaient
+de l’église:
+
+--Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu? demanda-t-il au jeune
+homme. C’est un fou; mais il a beau rentrer tard, boire, chanter, jeter
+le pain aux chiens, il n’est pas mauvais. La conscience, la conscience
+avant tout, Elias! N’oublie jamais la conscience!... Oh! qu’est-ce que
+j’aperçois là? Une chose noire? Regarde!... Serait-ce une couleuvre?
+
+--Non, c’est une racine.
+
+--En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront que je suis ivre. Mais
+je ne m’en soucie guère, puisque je ne le suis pas... Toi, mon enfant,
+crois-tu que je le suis?
+
+--Oh, non! s’écria Elias avec vivacité.
+
+--Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes paroles?
+
+--Oui, toujours.
+
+--J’aime ta famille..., commença l’abbé Porcheddu.
+
+Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, changea prestement de
+discours; et, pendant l’heure entière qu’il passa encore avec Elias, il
+n’aborda plus aucun sujet intime. Le nom de Maddalena ne fut plus
+prononcé. Mais, à présent, Elias se sentait un autre homme: fort, calme,
+presque froid, décidé à lutter vaillamment contre lui-même.
+
+Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien prieur avait remis la
+bannière, la niche et les clefs au nouveau prieur, désigné la veille par
+le sort; la prieuresse avait partagé le pain, le reste des provisions et
+la dernière chaudière de _filindeu_[23] entre les familles de la grande
+_cumbissia_. Les préparatifs pour le départ avaient commencé dès l’aube;
+les chariots avaient été chargés, les chevaux sellés, les besaces
+emplies. On se mit en marche après la messe, et le nouveau prieur ferma
+la grande porte. Les maisonnettes, l’église, la lande redevinrent
+désertes, profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes
+pittoresques et solitaires.
+
+ [23] Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.
+
+Adieu! Le hibou va reprendre son cri soutenu et cadencé, qui déchire le
+silence infini de la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque,
+dans les longs jours lumineux, il est le roi de la solitude, il y
+commande seul; et son cri mélancolique ressemble au frisson d’un rêve
+sauvage. Adieu! Les chevaux trottent, galopent, descendent et montent
+par les gorges vertes de la montagne; la bonne et fière tribu des
+_parents_ et des dévots de saint François retourne à sa petite ville,
+là-bas, derrière les pentes fraîches de l’Orthobene; elle retourne à son
+travail, à ses étables, à ses moissons d’argent qui ondulent comme des
+lacs parmi les arbres. La fête est finie.
+
+Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, et Pietro avait pris sa
+fiancée. Cette fois, Elias chevauchait avec les premiers de la caravane;
+et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, les narines frémissantes
+et les yeux ardents, comme enivré par la brise tiède et chargée de
+senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris et dont les fortes
+caresses le frappaient au visage. D’ailleurs il était sérieux; il ne
+chantait pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait pas même les
+yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, quand il se trouvait auprès
+d’elle. Celle-ci ne manquait pas alors de lui envoyer un regard tendre,
+quoique timide. Mais il se disait: «Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et
+surtout une jeune fille candide? Non, je ne dois tromper personne, et
+moi encore moins que les autres!» Il se rappelait les paroles de l’abbé
+Porcheddu et les bonnes résolutions prises la nuit précédente; voilà
+pourquoi il ne faisait pas attention à Paska, s’éloignait de Maddalena,
+et, sans avoir la conscience nette de son dessein, tâchait de se fuir
+lui-même en se donnant l’ivresse innocente du galop sur un cheval
+fougueux.
+
+Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés sur la jument, que suivait le
+petit poulain. Pietro et Maddalena avaient un cheval très doux, mais un
+peu maigre et se fatiguant vite; aussi étaient-ils les derniers, et Zio
+Portolu ne cessait d’avoir l’œil sur eux.
+
+Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet de grands arbres, dans
+un site charmant; et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner,
+au milieu des roches tapissées de mousse fleurie, près de l’eau
+courante. Le campement fut bientôt installé; les feux s’allumèrent, les
+broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était un midi merveilleux;
+le long du ruisseau, les oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs
+hautes et larges touffes immobiles, éparses sur un fond de ciel
+métallique; et, là-bas, parmi le vert intense de la vallée, les moissons
+resplendissaient au soleil. La niche avec le petit saint François fut
+déposée à terre, sur un grand foulard étendu; et, après le repas, hommes
+et femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, baisèrent la niche
+et y mirent leur offrande. Pietro vint avec Maddalena; et, pour être vu
+par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, il mit dans la niche
+une grosse offrande. Ensuite vint Zia Annedda; ensuite Elias, qui
+s’attarda un peu, les yeux tournés vers le petit Saint, avec
+l’expression d’une ardente prière. Ah! il sentait de nouveau que son âme
+s’égarait; la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le vin, la présence
+de Maddalena le torturaient cruellement. Mais le petit Saint écouta sa
+prière et lui donna le courage de s’éloigner, de se coucher près de
+l’eau, sous les oléandres, seul, seul et fort contre la tentation.
+
+Dans le campement, les femmes babillaient, tout en prenant le café ou en
+s’apprêtant pour le départ; les hommes chantaient ou tiraient à la
+cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, parcourir la vallée,
+rebondir contre les échos, se répercuter plusieurs fois dans les
+lointains verts; il percevait des voix assourdies dans le calme du jour,
+le gazouillement flûté d’un oiseau, le murmure de l’eau courante; et ses
+sens commençaient à s’apaiser dans la première douceur du sommeil,
+lorsqu’il vit en rêve une chose inattendue. Maddalena venait, descendant
+à la rivière pour se laver. A l’aspect d’Elias, elle ne se troublait
+pas; au contraire, elle s’approchait de lui, se penchait sur lui... Ah!
+c’était trop, c’était trop! Les yeux de cette femme l’ensorcelaient,
+ardents, fatals. Certes, il n’oubliait pas son vœu: «O mon frère, alors
+même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais...»
+Mais il était en proie à une angoisse, à un délire qui le suffoquaient,
+l’aveuglaient; il aurait voulu prendre la fuite, mais il ne pouvait
+bouger; et elle était à côté de lui, et ses yeux mi-clos, ardents sous
+les larges paupières, et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre la
+raison. Il murmurait: «Maddalena, mon amour...» Mais soudain il le
+regrettait; et il gémissait de passion et de douleur: «Pietro, Pietro!
+Mon frère, mon frère!»
+
+Il se réveilla, frémissant; il était seul, et l’eau murmurait, et les
+oiseaux gazouillaient; mais on n’entendait plus ni coups de fusil ni
+voix. Il se leva. «Combien de temps avait-il dormi?» Il regarda le
+soleil; le soleil déclinait. La caravane s’en était allée; mais le
+cheval d’Elias était toujours là, sous la garde de deux pâtres auxquels
+on avait donné les restes du déjeuner en récompense du laitage qu’ils
+avaient offert. Elias resta encore un moment avec eux; puis il se remit
+en route.
+
+Son cheval volait. La rapidité de la course et le désir de rejoindre ses
+compagnons le plus vite possible dissipèrent l’impression chaude, mais
+presque douloureuse, que lui avait laissée son rêve. Après une
+demi-heure de course, il aperçut Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et
+Maddalena, arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une côte. «On l’attendait
+donc?» Oui. Les autres étaient déjà loin.
+
+--Eh bien? leur cria-t-il du bas de la côte.
+
+--Que le diable t’emporte! lui répondit son père. Où t’es-tu attardé?
+Donne ton cheval à Pietro: le sien est fourbu.
+
+--Non, je ne le lui donnerai pas.
+
+--Elias, mon fils, obéis à ton père! intervint Zia Annedda.
+
+--Non! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez laissé tout seul, comme une
+bête. Je ne donnerai pas mon cheval.
+
+--Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, prends Maddalena en croupe
+un bout de chemin. Nous ne pouvons plus aller ainsi.
+
+«Ah! qu’est-ce que tu viens de dire, mon frère!» s’écria intérieurement
+Elias. Et il se repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais il lui
+était impossible de refuser ce que Pietro lui demandait maintenant; et
+il n’eut même pas la force de réprimer au fond de son cœur un mouvement
+de joie instinctive.
+
+A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple de Maddalena qui
+s’abandonnait un peu trop contre lui, le bras de Maddalena qui se
+serrait un peu trop autour de sa taille, il se rappela son rêve: car il
+croyait aux songes; et il se tint sur ses gardes.
+
+Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, aux détours du chemin
+étroit, au fond des sentiers creux et abrités sous des buissons fleuris,
+se trouvaient parfois seuls quelques minutes, ne disant rien, enlacés
+l’un à l’autre, enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un moment où
+Maddalena, faible et passionnée, ne put se vaincre.
+
+--Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, excuse-moi de te donner
+cet ennui...
+
+--Oh! dit-il en secouant la tête.
+
+--L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que tu prendras en croupe...
+
+--Ma femme?
+
+--Oui: Paska... Et alors, tu seras content.
+
+--Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente?
+
+--Moi, je serai morte...
+
+--Morte?... Oh! Maddalena!
+
+--Morte à la vie... à l’amour! C’est cela que je voulais dire.
+
+Non seulement sa voix tremblait; mais sa main aussi tremblait, passée à
+la taille d’Elias; mais toute sa personne tremblait, abandonnée contre
+les épaules du jeune homme. Et lui, il frémit tout entier, comme une
+corde qui se brise, et une ombre voila ses yeux: il éprouvait la même
+angoisse, la même ivresse qu’il avait éprouvées dans son rêve.
+
+--Maddalena...! soupira-t-il en lui serrant la main.
+
+Mais il se raidit brusquement; et, à voix haute:
+
+--J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi droite, bien en équilibre.
+
+Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, les paroles de
+l’abbé Porcheddu; et de nouveau son vœu lui résonna au cœur: «Sois
+tranquille, Pietro, mon frère! Alors même qu’elle viendrait se jeter
+entre mes bras, je la repousserais!»
+
+Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la vallée qu’illuminait le
+soleil couchant. La caravane avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux
+las et en sueur, pour attendre que les autres eussent rejoint: car il
+fallait rentrer au pays tous ensemble et faire trois fois à cheval le
+tour de la petite église du Rosario, dont la cloche carillonnait déjà,
+lointaine, argentine, pour saluer le retour du Saint.
+
+
+
+
+IV
+
+
+C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de
+la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de
+pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail,
+bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le
+ciel serein.
+
+La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant,
+et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques
+chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des
+herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la
+végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le
+printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton
+chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de
+violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne
+restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides.
+Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des
+rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre
+des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de
+petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre
+lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long
+des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait
+tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était
+presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux,
+pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec
+leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts.
+On devait procéder à la tonte la semaine suivante.
+
+Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où
+s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de
+bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir
+quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux
+chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement
+sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le
+poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient
+reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque
+pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat
+noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des
+yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau
+cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement
+la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau
+à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de
+Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur
+lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane,
+tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien,
+et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.
+
+La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu,
+fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de
+passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas:
+Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop
+niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait
+eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.
+
+A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers
+jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand
+on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et,
+lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il
+était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout;
+mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait
+de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère
+et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.
+
+--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu.
+Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme
+une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne
+s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce
+qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas
+un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne
+change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une
+astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi.
+
+Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la
+résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains
+souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il
+n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à
+enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il
+possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits
+ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des
+poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres
+dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de
+sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais
+ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire)
+avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto
+il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia
+les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour
+leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces
+hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose,
+chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de
+_Guerino_ et les légendes des _Fioretti_!
+
+Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par
+cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin.
+Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre
+embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la
+divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient
+achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son
+poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio
+Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec
+patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_,
+marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts,
+à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre
+des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens
+dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le
+ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas
+une herbe ne remuait.
+
+ [24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du
+ petit-lait repassé au feu.
+
+Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans
+cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au
+milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un
+éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était
+pas bon. Oh, non, il n’était pas bon!
+
+Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais
+alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le
+troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise
+impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il
+s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à
+Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines
+embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La
+solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa
+passion.
+
+Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image
+fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque
+toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet
+épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient
+intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et,
+au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de
+nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait,
+mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu
+prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et
+s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait
+d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était
+impossible de se vaincre.
+
+«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage
+frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et
+surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on
+vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions;
+et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma
+faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait
+moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être
+qu’avec le temps cette folie me passera.»
+
+Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le
+courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.
+
+Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur:
+celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était
+ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et
+Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait
+les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait
+peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour
+approchait.
+
+ * * * * *
+
+La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche
+dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre
+_tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où
+était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il
+fût allé deux ou trois fois à sa recherche.
+
+Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près
+du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec
+de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui
+ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement
+sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et
+sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias
+poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au
+vieillard:
+
+--On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu! Je vous ai cherché
+deux fois. Comment allez-vous?
+
+--Heureuse rencontre! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre
+disgrâce comme celle que tu as soufferte! répondit Zio Martinu,
+tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à
+moi, je vais bien; mais j’ai dû m’absenter quelques jours.
+
+Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de
+choses à se raconter!
+
+--Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai
+rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents; j’étais fatigué;
+j’avais un peu bu; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé
+que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se
+vérifient d’une façon étrange!
+
+--Oh! oh! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise.
+
+Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui
+demanda:
+
+--Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu?
+
+--Que veux-tu que je te dise? Ce ne sont pas, à proprement parler, les
+rêves qui se vérifient; mais il arrive souvent que nous prévoyons une
+chose, que nous y pensons beaucoup; et alors nous la rêvons. Ensuite, si
+cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié,
+tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu.
+
+Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha
+la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc
+prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena? Non;
+il lui semblait bien que non.
+
+--Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les
+brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas? Ma mère
+doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée.
+
+--Ah! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle
+bonne?
+
+--Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.
+
+--Eh! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les
+accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel,
+c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et
+n’aime aucun autre homme sur la terre.
+
+Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard,
+le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du
+crépuscule. Il était l’heure de rentrer.
+
+--Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu? Nous vous attendrons. Ne manquez
+pas.
+
+--Je viendrai.
+
+--Ne manquez pas! insista Elias en repassant le mur.
+
+--Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père
+pour moi.
+
+--Bonsoir.
+
+--Bonsoir.
+
+Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse; il vint même de très grand
+matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de
+fête champêtre.
+
+L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur
+l’herbe et sur les pierres de la _tanca_. A l’Occident, le bois se
+taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.
+
+Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une
+pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou
+de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une
+brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les
+entrailles fumantes.
+
+Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils
+étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se
+dérangea pour aller à leur rencontre; mais Elias sentit son cœur battre
+violemment.
+
+Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes;
+puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre.
+
+Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de
+vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent
+vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais;
+sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune,
+ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias
+l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il
+comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement
+de joie anxieuse, il eut encore la force de penser: «Il faut que jamais
+je ne reste seul avec elle; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me
+confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne
+jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh! j’ai
+peur de moi-même!... Mais à qui dirai-je cela? A ma mère? A mon père?
+Non, ce n’est pas possible. A Mattia? Il est incapable de comprendre...
+Eh bien, je parlerai à Zio Martinu!»
+
+Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille
+gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les
+présentations, en riant de son rire contraint et goguenard.
+
+--Eh! eh! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro? Elle
+s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne
+n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne
+sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses? Et celle-ci, c’est Arrita
+Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu?
+
+--Oui, je la vois.
+
+--Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux.
+Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble? Vous vivez dans la _tanca_ de
+X...
+
+--Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la _tanca_ de X...
+
+--Vous causerez plus tard! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il
+s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons! Vite,
+vite!
+
+--Le soleil se lève à peine; ce n’est pas encore l’heure de manger la
+jonchée, dit Maddalena en riant.
+
+--Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger
+quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.
+
+--Eh! eh! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle? Ne
+t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25]?
+
+ [25] Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire «profondément
+ sage».
+
+Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le
+cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet.
+Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège; Elias, qui était
+silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les _corcarjos_[26];
+et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait.
+Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena.
+Ils mangèrent et burent copieusement; la jonchée était exquise, et Zio
+Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au
+fond les _malunes_[27] de liège.
+
+ [26] Cuillers faites avec des ongles de brebis.
+
+ [27] Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles; on
+ en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes sortes d’usages;
+ dans les plus grands, les ménagères font fermenter le pain d’orge;
+ dans les plus petits, elles mettent le laitage, le miel, le sel,
+ etc.
+
+Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se
+laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre
+résistance; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de
+gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre,
+à droite et à gauche; et les brebis, délivrées enfin du lacet,
+retournaient au pâturage, amincies et tranquilles.
+
+Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de
+faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias,
+vers qui semblait l’attirer un fil magique; et, chaque fois qu’il levait
+les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme
+pour le fasciner.
+
+A un certain moment, ils demeurèrent seuls: Pietro était allé chercher
+quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile
+que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une
+minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul
+près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son
+cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout
+son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et
+suppliant de la jeune fille. Ce regard disait: «Sauve-moi, sauve-nous!
+Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de
+nous sauver, Elias, ô Elias!» Mais, au contraire, il croyait se perdre
+et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse
+qui jaillissait de son propre cœur; et il se fit violence à lui-même,
+parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses
+regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et
+par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis.
+
+--Les imbéciles! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue
+maintenant.
+
+Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le
+soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les
+paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse.
+
+--Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en
+traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je
+vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune
+fille.
+
+Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans
+regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille
+gigantesque, longuement, profondément; il comprit, et il ne répondit
+rien.
+
+--Je vous expliquerai... ce soir... N’ayez pas de mauvais soupçons, mon
+cher Zio Martinu! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous
+plus qu’en mon père.
+
+Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne
+sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule
+d’Elias; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre.
+
+Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant.
+
+Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se
+marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut
+pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.
+
+Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait
+d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de
+continuels sourires; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais
+Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas
+dupe de cette fausse allégresse.
+
+«Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux...
+Mais si elle savait, si elle savait!...»
+
+Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait; et un désir fou le
+tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son
+front. Cependant, le char s’éloignait; et les taches rouge sang que
+faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire
+que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la _tanca_,
+dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait
+ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante
+de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière... C’était
+fini... Jamais plus!...
+
+Le char disparut; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour
+d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio
+Martinu qui l’attendait.
+
+--Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui.
+Veux-tu me reconduire?
+
+--Allons.
+
+Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché; les bois et les
+lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense
+et presque violacé. La _tanca_ entière, les maquis lumineux, l’herbe
+immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose
+pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et
+Elias traversèrent toute la _tanca_ sans échanger une parole et vinrent
+s’asseoir sur le mur, sérieux et graves.
+
+Elias se sentait triste, mal à l’aise; il ne savait par où commencer, et
+il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état
+d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide.
+
+--Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est
+amoureuse de toi.
+
+--Silence! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du
+vieillard.
+
+Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt:
+
+--Chaque petit maquis a de petites oreilles[28].
+
+ [28] Proverbe sarde: _cada mattichedda juchet oricredda_.
+
+--Oui, répondit le «père de la forêt», toujours grave; chaque maquis,
+chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe? Ce que j’ai
+dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer
+par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves.
+Maria Maddalena t’aime; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il
+vous a créés l’un pour l’autre.
+
+Elias le regardait avec effarement; il se rappelait l’entretien qu’il
+avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus
+en cette inoubliable nuit de Saint-François. «Lequel des deux fallait-il
+écouter?»
+
+--Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu!
+
+--Elle est la fiancée de ton frère? Mais l’aime-t-elle? Non. Donc, elle
+ne lui appartient pas; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les
+lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu; le mariage de
+convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la
+tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est
+parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a
+de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable
+opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il
+t’a fait rencontrer cette jeune fille; vous vous êtes vus, vous vous
+êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne
+deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une
+force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie? N’est-ce pas la
+main de Dieu? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu? Y as-tu pensé?
+
+--C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère!
+
+--Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide; il sait entendre
+la raison. Va, dis-lui: «Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que
+veux-tu faire? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre
+créature innocente?»
+
+A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui
+courir dans le dos; et il secoua la tête avec douleur et terreur:
+
+--Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela! Il me tuerait, Zio Martinu!
+
+--Tu as peur?
+
+--Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher? Mais ce n’est pas de la mort.
+Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et
+toute la famille... Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie
+dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci: j’aime mon frère; et,
+même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux.
+
+--Il pourrait se résigner plus aisément que toi; car son caractère est
+différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias; mais je ne
+les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi?
+Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le
+silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison; et vous
+finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu
+compte de cela, Elias? Y as-tu réfléchi? On triomphe aujourd’hui de la
+tentation, on en triomphe demain; mais, après-demain, c’est elle qui
+finit par triompher; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu
+réfléchi?
+
+--C’est vrai, c’est vrai! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante.
+
+Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini;
+l’ombre descendait sur les bois; le ciel de pivoine pâlissait et
+s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation
+qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme.
+
+--C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison.
+
+--Tu te marieras? Prends garde que ce ne soit pire encore.
+
+--Non, je ne me marierai pas.
+
+--Que feras-tu donc?
+
+--Je me ferai prêtre... Cela vous étonne, Zio Martinu?
+
+--Je ne m’étonne de rien.
+
+--Dites: que me conseillez-vous? Dans le rêve que je vous ai conté, ce
+rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire
+prêtre.
+
+--Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te
+le déconseille pas, si tu en as la vocation; mais je te dis que cela ne
+suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes
+aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas.
+
+--Mais enfin, que me conseillez-vous?
+
+--Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à
+ton frère.
+
+--Jamais... jamais... du moins à lui!
+
+--Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme: elle mettra le
+baume sur les blessures.
+
+--Ah! oui, c’est cela, j’irai! s’écria Elias avec un transport subit.
+
+Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses
+yeux. Il se leva, fit quelques pas; il aurait voulu partir tout de
+suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui
+l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout
+s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un
+bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé
+un pareil.
+
+--Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain;
+parle; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la
+même heure; et tu me diras ce que tu auras fait.
+
+--Oui, oui, j’irai, Zio Martinu; et je vous apporterai des nouvelles.
+Bonne nuit, et merci!
+
+--Bonne nuit, Elias.
+
+Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du
+petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini; le
+crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois; une pie
+chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air
+de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières
+journées qui avaient suivi son retour.
+
+--Ah! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est
+passé!... Tout est inutile: je ne puis parler ni à ma mère ni à
+personne. Non, c’est impossible!... Hier soir, je me sentais décidé; il
+me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain,
+hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve; et, dans mon
+rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait
+facile... Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous; et
+j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma
+mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais
+préparées. Elle me regarde; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec
+violence, un nœud me serre la gorge. Ah! non, Zio Martinu, non, c’est
+impossible! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce... Je serais
+capable de commettre un crime; mais révéler _cette chose_ à mes parents,
+non, non, cela, je ne le peux pas!
+
+--Essaie encore une fois, dit le vieillard.
+
+Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte.
+
+--Non! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela
+est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans
+jamais réussir à parler.
+
+--Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un
+souvenir.
+
+Et, après une minute de silence:
+
+--Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était
+beaucoup plus grave; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que
+toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se
+proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres);
+il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle,
+facile; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et
+l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à
+table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme
+honnête le regarde; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable
+de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix
+reprises.
+
+Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant
+son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la
+connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu
+lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des
+années; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à
+l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail,
+l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses
+_tancas_. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le
+plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer.
+
+Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il
+éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de
+ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu
+n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance
+d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant,
+vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime?
+
+--Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas
+comparable à ton cas; mais ce fait démontre également qu’il existe
+au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances,
+nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux,
+de faire quelque chose.
+
+--Je ne peux rien faire! dit Elias découragé.
+
+--Désires-tu que je m’entremette? demanda le vieux, pensif, après une
+courte pause.
+
+Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement:
+
+--Jamais, Zio Martinu! Jamais! jamais! Ah! ne me faites pas le tort de
+croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio
+Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus
+en face!
+
+--Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité.
+
+--Que me conseillez-vous donc?
+
+--Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois.
+
+--Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et
+ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai
+dit hier soir.
+
+--Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie
+quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par
+l’indécision d’un homme; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal.
+Tu sais écrire; eh bien! puisque ton frère sait lire, écris-lui.
+Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.
+
+Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias:
+
+--C’est cela, je lui écrirai.
+
+Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous; et le jeune homme
+s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. «Oui, oui, se
+répétait-il à lui-même; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs; je
+lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera... J’ai une plume
+et du papier; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai
+moi-même; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains
+propres... Oui, de cette façon, tout marchera bien.»
+
+Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la
+lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la
+terminerait; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain
+matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter
+son projet; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où
+il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il
+fit ses préparatifs; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la
+meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément; et
+puis, il se mit à réfléchir.
+
+Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs; une brise
+agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures
+dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches,
+lointaines, animaient la _tanca_, sous la bleuâtre clarté matinale.
+
+Il réfléchissait; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient,
+inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la
+pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une
+voix éloignée; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le
+flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers
+la cabane.
+
+Non; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure
+dont lui avait parlé Zio Martinu.
+
+
+
+
+V
+
+
+Vint l’été. Toute la _tanca_ se couvrit d’un beau jaune pâle, excepté
+les maquis et les bords du ruisseau où la végétation prit une exubérance
+tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, les fonds de là-bas, dans
+les matins splendides, dans les crépuscules or et rose, dans les nuits
+scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle descendait
+mystérieusement sur les bois silencieux!
+
+Elias se consumait d’amour et de tristesse; mais il n’accomplissait
+aucune démarche, ne formait aucun projet pour arrêter les événements.
+Et, néanmoins, le temps passait; Pietro avait bénéficié d’une récolte
+magnifique, et le mariage devait se faire dans quelques jours.
+
+Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, ne cherchait pas à le
+revoir; et même, il avait presque peur de le rencontrer: car, au lieu
+d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation de grand sage, lui avait
+mis l’enfer dans l’âme. «Et s’il avait raison?» se demandait parfois
+Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre cette pensée, peut-être
+aussi parce qu’il ne se sentait pas le courage d’agir, de faire un
+effort, de révéler son secret, et surtout de bouleverser le bonheur de
+son frère. Cependant, le souvenir de Maddalena, l’amour qu’il avait pour
+elle et la pensée que bientôt elle serait irréparablement perdue pour
+lui, le mettaient à la torture. Il tâchait bien de lutter contre son
+cœur et contre ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort,
+comme le voulait Zio Portolu: «Que diable! Des femmes, il n’en manque
+pas! Et puis, on peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. Que
+dis-je? Un homme vraiment homme doit se moquer de ces choses-là!» Mais
+la lutte ne servait à rien; et, sans la figure de Maddalena, tout
+l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. Et, de même qu’à
+Saint-François il avait désiré avec ardeur l’éloignement, la solitude,
+le silence de la _tanca_, de même il attendait aujourd’hui avec une
+fébrile impatience le jour du mariage. «Après, tout sera fini, et pour
+toujours!» Il lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute seule,
+qu’il retrouverait le calme et la santé: car il se sentait dépérir aussi
+physiquement. La chaleur torride de ces longues journées éblouissantes
+et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits embaumées l’anéantissaient.
+
+Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre les hommes; son père
+et Mattia eux-mêmes le dégoûtaient; il les fuyait, errait toute la
+journée à travers la jaune et brûlante solitude, passait les nuits à la
+belle étoile. S’il s’endormait au temps de midi, après avoir lu et relu
+ses livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de souffrance; et,
+la nuit suivante, il ne pouvait plus dormir. Alors, il restait jusqu’à
+une heure avancée dans ses cachettes, accroupi sur les pierres,
+regardant le coucher de la lune au-dessus des bois, paralysé par la
+langueur d’une rêverie douloureuse.
+
+Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien de l’état physique et
+moral où se trouvait son fils; mais il ne parvenait pas à en deviner la
+cause; et il se fâchait, réprimandait Elias avec aigreur, pendant les
+courts instants où ils étaient ensemble.
+
+--Pourquoi te caches-tu? lui braillait-il. Qu’est-ce que signifie cette
+vie-là? Si tu médites un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu
+es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme? Tu n’es qu’un fétu de paille, un
+pantin en fromage de vache! Ne vois-tu pas que tu es incapable de rester
+debout sur tes jambes et que ta face est verte comme une grenouille?
+
+--Je suis malade, répondait Elias, non pour s’excuser, mais parce qu’il
+avait une peur folle que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.
+
+--Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je ne veux pas voir d’invalides
+autour de moi. Je veux des lions, des aigles; et toi, tu n’es qu’un
+lézard.
+
+--Laissez-moi en paix, mon père! suppliait Elias.
+
+Et le jeune homme s’éloignait, énervé.
+
+--Va-t’en au diable, va-t’en au diable! hurlait derrière lui Zio
+Portolu.
+
+Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il s’attristait, se sentait
+le cœur tremblant comme celui d’un petit oiseau. «C’est peut-être vrai,
+qu’Elias va tomber malade. Oh! non, mon bon saint François! Prenez-moi,
+si vous voulez; mais gardez mes fils vivants et forts! Mes fils, mes
+tourtereaux, mes oiselets! Ah! qu’ils soient heureux, dût leur vieux
+père mourir désespéré!... Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu pas?
+Que deviendrais-je, si tu me manquais?... J’avertirai ta mère; je lui
+dirai de venir, je lui dirai de te ramener à la maison; et elle te fera
+coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes avec les herbes,
+avec le sel, avec les saintes médailles, comme elle sait les faire.»
+
+Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, irrité contre lui-même
+et contre les autres. Une nuit, Zio Portolu, en traversant la _tanca_,
+le vit perché sur une roche et contemplant la lune. «Est-ce qu’il
+pratiquerait la magie? Est-ce qu’il méditerait un crime? Est-ce qu’il
+voudrait se faire moine? se demanda Zio Portolu, en fixant sur son fils
+des yeux rougis plus que jamais par la chaleur de ces journées
+lumineuses. _Santu Franzischeddu meu_, guérissez-le, ce fils chéri!» Et
+il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. Ah! en vérité,
+l’incompréhensible conduite d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage
+de Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.
+
+Elias n’avait pas vu son père; et il demeurait immobile au haut de la
+roche, les yeux mornes, fixes, comme fascinés par la pure splendeur de
+la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. Il éprouvait
+l’étourdissement, le bourdonnement, l’inexplicable vertige qu’il avait
+déjà éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. La brise
+légère qui murmurait au loin, dans les arbres, lui faisait l’effet d’une
+voix confuse, tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle? Que
+disait le vent? Que murmurait la forêt? Il aurait voulu la comprendre,
+cette voix; et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, parce
+qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception bien nette. Il lui
+semblait tour à tour que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de
+Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio Martinu; il se rappelait
+le songe qu’il avait eu le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord
+de l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions lointaines. Et il
+sentait au fond de son âme une angoisse obscure, à cause de cette voix
+qu’il ne pouvait comprendre, à cause de ces songes, à cause d’autres
+circonstances dont il ne se souvenait pas.
+
+La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, lui donnait un
+enchantement de rêve. Autour de lui, par-dessus la ligne des bois qui
+fermaient l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur de perle; les
+troupeaux paissaient encore, jetant à la solitude nocturne le
+mélancolique tintement de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était
+senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait même une chose
+extraordinaire: il se rappelait les jours, les mois, les années qu’il
+avait passés _là-bas_, et il se les rappelait avec un chagrin humilié,
+comme cela ne lui était jamais arrivé jusqu’alors; et il pensait
+vaguement: «Je n’ai pas commis le crime pour lequel on m’a condamné;
+mais d’ailleurs je méritais bien ma peine pour d’autres actions
+criminelles, pour les péchés dont je suis réellement coupable. Ah! si je
+n’avais pas péché, si je n’avais pas fréquenté de mauvais camarades, je
+n’aurais pas été _là-bas_, j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la
+connût; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux comme je le suis.
+Ils m’ont dompté, c’est vrai; mais ils m’ont rendu faible comme une
+femmelette. Et dire que je raconte toujours les souvenirs de _là-bas_
+avec vantardise! Tu es sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans
+vergogne!»
+
+Et il avait la sensation de rougir; et, de nouveau, ses pensées
+s’embrouillaient; et les visions revenaient, et les voix confuses, et la
+figure de l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle de Zio
+Martinu, et d’autres qu’il avait vues _là-bas_ ou ailleurs. Et l’obscure
+angoisse qui lui oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde,
+écrasante comme un rocher. Finalement, il lui sembla qu’il venait de
+retrouver la mémoire, de comprendre la voix; un frisson lui courut dans
+le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents claquèrent.
+
+«Elle se mariera dans trois jours, et tout sera fini! s’écria-t-il en
+lui-même. C’est cela qui me tue; et je ne fais rien, je n’agis pas, je
+n’ose pas...»
+
+Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une fureur de projets
+audacieux.
+
+«J’y vais, j’y vais! se dit-il. J’oserai, j’agirai; car je ne veux pas
+mourir. Je l’aime et elle m’aime; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur
+le bord de l’Isalle... non; pendant que nous revenions... Bref, elle
+m’en a fait l’aveu, et je l’ai embrassée, et elle est à moi, à moi, à
+moi!... J’y vais, j’y vais... Ah! mon frère, tue-moi, si tu veux; mais
+elle est à moi! Je descends, je cours jusqu’à Nuoro, j’arrange les
+choses... Tout peut s’arranger; Zio Martinu a raison; mais il faut que
+je me hâte.»
+
+Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons l’envahirent, montant de
+la pointe de ses pieds et rampant par tout son corps; et il se rassit en
+face de la lune, le visage blême, claquant des dents. Il se ressouvenait
+aussi de son vœu, le soir où il avait pleuré comme un petit enfant aux
+pieds de saint François; mais, à présent, ces bonnes intentions-là
+étaient loin; il se rendait compte qu’il était vaincu par la passion et
+qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait: «Je me figurais alors que
+le jour des noces n’arriverait jamais; et voici que ce jour est tout
+proche: après-demain. Il faut que j’agisse, il faut que je me hâte...»
+
+Une minute après, dans un moment lucide ou qui lui parut tel:
+
+«Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir? se demanda-t-il à lui-même.
+J’essaie de me mettre debout, et je ne le peux pas; je sens mes membres
+lourds comme des pierres. Et ces frissons? J’ai la fièvre; je tomberai
+malade...»
+
+Il pensa avec terreur:
+
+«Et si je tombe malade? Et si je ne peux pas marcher? Et si, pendant ce
+temps-là... Oh! non, non! J’y vais! J’y vais!»
+
+Il se leva pesamment, descendit de la roche, se mit en route d’un pas
+qui vacillait, traversa les chaumes et le foin, brillants et odorants
+sous la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique tintement
+des troupeaux, la voix lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait;
+il aurait voulu courir, mais il en était incapable; et, de temps à
+autre, il s’arrêtait pour écouter la voix du vent; mais il ne percevait
+qu’un bourdonnement lugubre et des sifflements aigus dans ses oreilles.
+
+Tout à coup, il se laissa choir par terre, près d’un arbre où, à travers
+la plus haute branche, la lune le regardait de son œil lumineux, presque
+éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint et il ferma bientôt
+les paupières. Cet œil de la lune fut sa dernière perception; ensuite,
+il ne sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante au sourcil
+gauche--douleur qui ressemblait à un coup de hache--et ce lugubre
+bourdonnement au fond de ses oreilles. Mais, dans ce mauvais rêve, il
+continuait à cheminer, en disant les choses les plus étranges.
+
+Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein de roches monstrueuses,
+de buissons épineux, de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre
+de la lune. Dans son délire, il se rappelait parfaitement où il allait
+et ce qu’il voulait; mais, quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les
+roches et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, épuisé,
+angoissé, il ne réussissait pas à sortir de ce lieu mystérieux; et il en
+éprouvait une colère, une douleur indicibles. Toutes les jointures lui
+faisaient mal; il avait l’échine rompue; ses pieds, ses mains, ses
+tempes battaient; son corps était en sueur; et il allait, allait
+toujours, parmi ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi et
+d’horreur, dans ce blafard éclairage de lune voilée qui l’entourait
+d’une lumière fantastique, plus triste et plus effrayante que n’importe
+quelles ténèbres. Combien de temps dura cette lutte atroce contre les
+roches, les buissons et les chardons, cette colère indéfinie, ces
+transes accablantes, cette peur d’invisibles monstres sous cette
+horrible lumière? Jamais il ne le sut exactement. Et ensuite, d’autres
+visions non moins monstrueuses, mais plus confuses, qui s’entremêlaient,
+se dissolvaient, se reformaient, tels des nuages poussés par le vent,
+l’assaillirent, l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où son
+âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un obscur gouffre d’inconscience,
+tandis que son corps continuait à souffrir. Et un autre moment vint où,
+dans ce gouffre, une triste lueur d’aube descendit; et elle s’accrut,
+s’accrut; et son âme commença à percevoir nettement la souffrance de son
+corps, et le malade rouvrit les yeux à la réalité.
+
+Il était dans sa maison, dans son humble chambrette blanche, dans son
+lit à la grosse couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule
+entrait par la petite fenêtre mi-close; de la ruelle arrivaient des cris
+aigus d’enfants; du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës
+arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il devait y avoir là
+beaucoup de monde. «Que disaient-ils? Que faisaient-ils? Est-ce que
+Maddalena était là? Et Pietro? Étaient-ils mariés?»
+
+Elias sentit comme un froid de glace; mais, à cette heure, il ne
+délirait plus; et, quand bien même Maddalena, non mariée encore, se fût
+présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il alla jusqu’à
+souhaiter que le mariage fût chose faite; mais ce désir éveilla soudain
+en lui un chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. Au lieu de
+la mort, c’était la vie qui revenait, avec le souvenir et la réflexion.
+«Est-ce qu’il avait parlé, dans son délire? Que s’était-il passé?
+Comment l’avait-on retrouvé, rapporté? Maddalena l’avait-elle vu?
+Avait-elle eu pitié de lui?» A l’idée de Maddalena ayant pitié de lui,
+il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita encore de mourir et eut
+envie de pleurer.
+
+Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans la chambre. Elle remarqua
+tout de suite qu’Elias était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller du
+malade avec un sourire de joie et de compassion.
+
+«Sait-elle?» se demanda Elias, en fermant à demi ses paupières livides.
+
+--Comment te trouves-tu, mon enfant? interrogea Zia Annedda.
+
+Et elle lui posa une main sur le front.
+
+--Pas trop mal.
+
+--Dieu soit béni! Tu as eu une forte fièvre, Elias. Peu s’en est fallu
+qu’on n’ajournât le mariage.
+
+«Elle sait!» pensa-t-il avec amertume.
+
+--Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. Ton frère s’est marié à
+dix heures.
+
+«Non, ils ne savent rien!» conclut Elias, délivré de sa cruelle
+appréhension.
+
+Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible douleur que lui
+causaient les paroles de sa mère. Car, dans le fond de son âme, il
+espérait encore. Qu’espérait-il? Il ne le savait pas lui-même; il
+espérait l’inconnu, l’impossible; mais il espérait quelque chose. Et
+voilà que maintenant tout était fini!... Il ferma les yeux, n’ouvrit
+plus la bouche, cessa d’entendre les paroles de sa mère. Il se sentait
+tout le corps endolori, lourd, massif comme une pierre; et il lui
+semblait que, même s’il avait voulu se mouvoir, il n’en aurait pas été
+capable. Tout était fini!
+
+Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle sortait, la porte
+entre-bâillée fit qu’Elias put entendre plus distinctement les voix et
+quelques rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. Il souleva
+ses paupières, regarda les murailles où mourait la lueur mélancolique du
+crépuscule, comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient guère
+à lui; et il eut un sentiment plus pénible de sa détresse profonde, de
+sa solitude, de sa ruine; et il pleura silencieusement, plongé dans une
+douleur plus affreuse que la mort.
+
+Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, portée à la ronde par Zia
+Annedda, chassa loin de la famille et des invités, tous parents des
+époux, cette espèce d’incube que la maladie d’Elias faisait peser sur la
+joie commune. Celui qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.
+
+--Saint François soit loué! dit-il en se dressant d’un bond. Si mon fils
+était mort, je ne lui aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir
+compagnie. Allons!
+
+Sa tristesse l’avait même empêché de boire, et il n’avait pas refait non
+plus les quatre petites tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était
+parfaitement propre, avec ses gros souliers oints de suif et son costume
+flambant neuf. Quant à Maddalena, il sembla qu’elle demeurait
+indifférente, avec ses larges paupières de madone baissées d’un air
+résigné; assise près de son mari, dans la cour, elle parlait peu,
+regardait ses anneaux et les faisait passer alternativement de l’un à
+l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux; il avait la face rasée, les
+yeux luisants, les lèvres rouges; et, dans son costume d’époux, avec sa
+chemise au col blanc dont les pointes brodées étaient rabattues sur un
+gilet de velours bleu, il paraissait presque beau.
+
+--Allons, allons! répétait Zio Portolu, impatient de revoir Elias.
+
+Et, dès que la porte de la petite chambre fut ouverte, il se mit à
+débiter des facéties, riant de son rire contraint, sans prendre garde à
+la douleur mortelle qui accablait son fils.
+
+--Le voyez-vous, _su bellu mannu_[29], la fleur de notre maison, qui
+voulait mourir le jour même où son frère se mariait? Est-ce que ce sont
+des choses à faire? Quand je t’ai vu sur la roche, l’autre soir, je me
+suis dit: «Le tourtereau va tomber malade.» Et, par le fait, un peu plus
+tard, quand nous sommes revenus, nous t’avons trouvé sous l’arbre,
+pareil à un mort, et nous avons dû te transporter ici dans un chariot.
+Est-ce que ce sont des choses à faire? Ah! ta face est blanche comme la
+cendre, Elias. Eh! eh! veux-tu boire? Eh! eh! le vin guérit tous les
+maux! Ton frère est marié, tu sais? Tu te lèveras tout à l’heure, et
+nous boirons à la santé des époux.
+
+ [29] «Le très beau», le beau grand garçon.
+
+--Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia Annedda, en le tirant
+par le pan de sa capote.
+
+Et il se tut, considérant avec tristesse les yeux clos d’Elias.
+
+Les mariés étaient restés dans la cour, entourés de quelques parents
+assis sur des escabeaux; et tous ces gens causaient bas, en regardant
+leurs mains ou la pointe de leurs chaussures. A vrai dire, la
+conversation était peu animée; on sentait encore autour de soi une
+pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et de malaise que le
+maintien timide et froid de la jeune épouse ne contribuait certes pas à
+dissiper.
+
+Des gamins effrontés se montraient à la grande porte, criaient,
+réclamaient des dragées, lançaient des pierres contre le mur. Dans la
+cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente préparaient le souper.
+Zia Annedda allait et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à
+la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le visage blanc et calme.
+Qu’Elias dût revenir à la santé, elle le savait bien: car, supposant
+qu’il avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé et fait avaler
+_s’abba e s’assustru_, l’eau de l’épouvante[30]; puis, elle lui avait
+attaché au cou une médaille bénite, elle avait allumé une lampe en
+l’honneur de saint François, et enfin elle avait prononcé les «paroles
+vertes»,--une conjuration qui n’est pas sacrilège,--pour savoir si Elias
+devait vivre ou mourir. Les paroles vertes avaient répondu qu’il
+vivrait. «Loué soit saint François et béni soit Dieu en toutes ses
+saintes volontés!»
+
+ [30] De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles
+ pieuses, en récitant de ferventes prières.
+
+Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne resta que les deux frères,
+la mère de la mariée et une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut
+plus silencieux que le dîner; de temps à autre, on entendait Elias
+gémir, se lamenter d’une façon déchirante; et un nuage de tristesse
+oppressait tout le monde.
+
+--On croirait que nous assistons à un repas funèbre! dit Zio Portolu.
+
+Et il s’efforça de rire; mais, intérieurement, il se tourmentait; et, à
+son avis, la mélancolie qui avait voilé ce jour de noces était de
+mauvais augure pour les nouveaux époux.
+
+Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien ne manquait sur la table,
+elle rentra dans la chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de
+bouillon.
+
+--Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui dit-elle d’une voix
+tendre, tout en refroidissant le bouillon avec la cuiller.
+
+Mais il fit une grimace de dégoût et, de la main, repoussa la main de sa
+mère.
+
+--Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. Il faut boire: cela te fera
+du bien.
+
+--Non, non, non! répétait-il puérilement, sur un ton plaintif.
+
+--Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes ainsi, tu deviendras
+malade pour tout de bon, et tu commettras un péché mortel; car le
+Seigneur veut que l’on se conserve.
+
+Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse et aussi de souffrance
+physique.
+
+--Laissez-moi en paix! dit-il. Laissez-moi mourir en paix!
+
+Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. Dès qu’Elias aperçut la
+mariée, il se mit à trembler visiblement; et il n’eut ni le désir ni la
+force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer un souhait:
+
+--Que le bonheur...
+
+Mais les paroles moururent dans sa gorge. Alors Maddalena, d’une voix
+ferme et assez froide, lui dit:
+
+--Qu’est-ce que cela signifie, Elias? Pourquoi ne veux-tu pas prendre
+quelque chose? Tu n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la
+peine à ta mère? Allons, vite, sois raisonnable.
+
+Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, but; et, tout en buvant, il
+haletait et tremblait comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore
+boire du vin; et il tomba bientôt dans une somnolence légère et
+agréable, qui ne tarda pas à se changer en un sommeil paisible.
+
+Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla; et à peine fut-il éveillé,
+malgré le bien-être physique que lui avait procuré le sommeil, il eut un
+transport d’inexprimable souffrance, un désespoir profond: Maddalena
+était dans cette maison, sous le même toit que lui, et Pietro était
+heureux! Elias comprit que pour lui la joie de la vie avait pris fin, et
+que ce qui commençait, c’était la torture de la lutte contre la
+jalousie, contre le péché, contre la désolation. Autour de lui et au
+dedans de lui-même régnait une obscurité noire et lourde; et, de
+nouveau, il éprouva un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, de
+s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. «Je m’en vais, se
+disait-il. Il faut que je m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y
+revienne jamais. Autrement, je suis un homme perdu. Hélas! hélas!»
+
+Il se retourna, en se tordant de douleur; il serra les poings, enfonça
+son front dans son oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses
+sanglots et ses gémissements. Il avait une envie furieuse de saisir son
+cœur à poignée pour le jeter violemment contre le mur.
+
+
+
+
+VI
+
+
+L’automne venait, apportant à la _tanca_ une douce mélancolie. Dans les
+jours brumeux, le paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux
+prolongements par delà les limites voilées de l’horizon; une solitude
+immense pesait sur les campagnes; les arbres, les pierres, les buissons
+prenaient quelque chose de grave, comme s’ils méditaient tristement. De
+grands corbeaux, lents et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe
+de l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis par les pluies
+tombées en abondance.
+
+Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais tristes, Elias se
+trouvait seul dans la cabane, assis sur le seuil de la porte. Comme
+d’habitude, il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau
+paissait au loin; deux ou trois agneaux d’automne, gracieux, blancs
+comme neige, bêlaient avec une lamentation d’enfant malade. Elias lisait
+en attendant Zio Martinu, qu’il avait envoyé chercher pour lui demander
+un conseil.
+
+«Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil que le vieux me
+donnera. Il a l’expérience de la vie; et peut-être aurais-je bien fait
+de l’écouter dès le commencement.» Il poussa un soupir, et il ajouta:
+«Mais qu’importe? Maintenant, tout est fini.»
+
+La haute figure du vieillard apparut dans le brouillard, au bout de la
+sente. Il s’avançait, droit et raide, vers la cabane. Elias se leva
+brusquement et jeta là son livre pour aller au-devant de Zio Martinu. Il
+savait bien que la _tanca_ était déserte; mais il se rappelait toujours
+le proverbe sarde: «Chaque petit maquis peut cacher de petites
+oreilles»; et il voulait parler en sécurité. Aussi emmena-t-il le
+visiteur dans un lieu découvert où, sur un large espace, il n’y avait ni
+rochers ni buissons. Quelques pierres seulement gisaient çà et là, parmi
+les chaumes; et deux de ces pierres servirent de sièges au jeune homme
+et au vieillard.
+
+D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes: de ce que Zio
+Martinu avait fait depuis qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux,
+d’un taureau volé dans une _tanca_ voisine. Mais, tout à coup, le vieux
+regarda son interlocuteur en face, changea de ton et demanda:
+
+--Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias? Qu’y a-t-il de nouveau?
+
+Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena autour de lui ses
+regards. Il ne vit personne; le bois, les rochers et les maquis se
+taisaient dans les lointains embrumés, sous la torpeur du ciel pâle.
+
+--Je voudrais vous demander un conseil, Zio Martinu, commença Elias.
+
+--Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un conseil, et tu ne l’as pas
+suivi.
+
+--Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre chose. Et, d’ailleurs, j’aurais
+peut-être mieux fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant,
+tout est fini... J’ai l’intention de me faire prêtre, Zio Martinu.
+Qu’est-ce que vous en dites?
+
+Le vieux regarda au loin, pensif.
+
+--Tu es encore amoureux?
+
+--Plus que jamais! s’écria Elias.
+
+Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, comme trempée de larmes.
+
+--Oui, par instants, il me semble que je deviens fou... Elle est si
+belle! Ah! si vous voyiez comme elle est belle, maintenant! Je me
+propose toujours de ne pas retourner à la maison, de ne pas la
+rencontrer, de ne pas la regarder; mais le démon me pousse, mon cher Zio
+Martinu... Et, elle aussi, elle me regarde; et j’ai peur... Il faut
+trouver un remède; autrement, ce que vous avez prévu arrivera.
+
+--Pourquoi ne te maries-tu point?
+
+--Ah! ne me parlez pas de mariage! fit Elias, dont le visage prit une
+expression d’horreur. Je maltraiterais ma femme, cela est sûr; et le
+démon triompherait plus encore.
+
+--Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde?
+
+--Oh! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu!... Oui, elle me regarde.
+
+--Mais ce n’est donc pas une femme honnête?
+
+--Je la crois honnête; mais elle n’aime pas son mari, ne l’a jamais
+aimé; et, d’ailleurs, son mari ne la traite pas bien. Il s’est vite
+lassé d’elle; de plus, il s’enivre souvent, et alors il devient brutal.
+Ils ont de fréquentes querelles.
+
+--Déjà?
+
+--Eh! pour cela, on commence vite... Je crains qu’il ne finisse par la
+battre. Il ne veut pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez sa
+mère, qu’elle cause avec les voisines.
+
+--Il est jaloux?
+
+--Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais été; mais il est
+colérique, il boit trop, il abuse de son aisance.
+
+--Que t’avais-je prédit, Elias? s’écria le vieillard. Ah! si tu avais
+suivi mon conseil!
+
+Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta:
+
+--Du reste, qui sait? Peut-être qu’avec toi c’eût encore été la même
+chose.
+
+--Oh, non! Que dites-vous? protesta chaleureusement Elias, tandis qu’un
+rêve douloureux resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais adoré
+jusqu’à ses pensées!
+
+--Tu oublies que le temps coule! On dit cela; mais un jour vient où l’on
+se fatigue de tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, Elias,
+que ton caprice actuel dure lui-même fort longtemps? Plus tard, il
+t’arrivera d’en rire... Elle aura des enfants; elle se fanera, ne te
+regardera plus, deviendra ce que deviennent tant d’autres paysannes
+mères de famille: sordidement vêtue, vieille, mal fagotée, laide.
+
+--Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà justement le malheur: elle
+n’aura jamais d’enfants, et elle se conservera longtemps belle et
+fraîche.
+
+--Qu’en sais-tu?
+
+--C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. Je crois même que la
+mauvaise humeur de Pietro a cela pour cause principale... Ah! Zio
+Martinu, je vous confie des choses que je ne dirais pas même à mon
+confesseur! Ne me trahissez pas!
+
+--Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne fallait pas m’appeler,
+repartit le vieillard avec calme. J’en ai entendu bien d’autres!... Du
+reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants; elle se fanera tout de
+même.
+
+--Ne le croyez pas, Zio Martinu! Son type est celui de ces femmes qui,
+avec le progrès des années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses,
+deviennent de plus en plus belles. Et puis, à la maison, il n’y a pas de
+travail; si son mari la maltraite, les autres, ma mère surtout,
+l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien; et elle restera
+toujours belle.
+
+--Mais elle vieillira! Vous vieillirez!
+
+--Oh! d’ici là, il passera du temps! Et que venez-vous de dire, vous qui
+êtes un grand sage? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse? Nous
+finirons par tomber dans le péché mortel; et alors...
+
+--Mais tu te figures donc, Elias Portolu, qu’en te faisant prêtre tout
+serait terminé? L’homme, le jeune homme ne mourra pas en toi; tu pourras
+succomber quand même; et alors ce ne sera plus un péché, ce sera un
+sacrilège.
+
+--Non, non, ne dites pas cela! s’écria Elias avec horreur. Quand je
+serai prêtre, ce sera très différent. Elle ne me regardera plus; et
+d’ailleurs, je me ferai envoyer dans un village.
+
+--A merveille, mon fils! Mais, en laissant de côté le reste, dis-moi, tu
+n’es plus un jeune garçon. Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire?
+D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, il faut des études,
+il faut de l’argent. Qui sait si tu viendras à bout de toutes ces
+difficultés? Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras victorieux de
+la tentation?
+
+--Une fois que j’aurai annoncé mon projet, je ne craindrai plus rien:
+elle cessera de me regarder, et je triompherai de moi-même... C’est
+vrai, je ne suis plus jeune garçon; mais je n’ai pas trente ans non
+plus, comme les avait ce pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est
+fait prêtre en moins de trois ans.
+
+--Fort bien. Et pourtant, je te dis encore une chose: les prêtres qui se
+font prêtres parce qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis
+amoureux, ne me plaisent guère... Il faut s’y prendre quand on est
+jeune, il faut avoir la vocation.
+
+--La vocation, je l’ai; je l’avais déjà auparavant. Elle m’est venue dès
+mon enfance, et elle s’est réveillée lorsque j’étais _là-bas_. Et
+n’allez pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais prêtre, c’est par
+poltronnerie, ou pour m’enrichir, ou pour bien vivre, comme tant
+d’autres. C’est parce que je crois en Dieu et que je veux vaincre les
+tentations du siècle.
+
+--Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se fait prêtre ne doit pas
+seulement repousser le mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre
+entièrement pour les autres; en un mot, il doit se faire prêtre pour le
+prochain et non pour lui-même. Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour
+toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des autres. Songes-y bien,
+Elias! Ai-je ou n’ai-je pas raison?
+
+Elias devint pensif; il comprenait que le vieux sage avait raison; mais
+il ne voulait pas, il ne pouvait pas s’avouer vaincu.
+
+--En somme, poursuivit-il, est-ce que vous me déconseillez de prendre ce
+parti? Mais, à votre tour, demandez-vous si vous agissez bien ou mal;
+interrogez votre conscience.
+
+Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, parut frappé par la dernière
+observation d’Elias. Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé;
+mais, pendant quelques secondes, ils ne virent rien: dans ce grand
+silence de désert blafard, sa rude âme en travail entendit des voix
+mystérieuses vibrer aux alentours.
+
+--Ma conscience me répondrait de me mettre en colère contre toi, Elias,
+reprit-il après un moment de silence. Comme le dit ton père, tu n’es pas
+un homme, tu es un fétu, un roseau qui plie au moindre souffle du vent.
+Parce que tu t’es amouraché d’une femme que tu ne peux posséder, que tu
+n’as pas voulu posséder, tu projettes maintenant de devenir un mauvais
+prêtre, tandis que tu pourrais être un homme adonné au bien. Des aigles,
+voilà ce qu’il faut être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas
+tort.
+
+Et, comme Elias restait accablé sous les reproches sévères du vieillard,
+celui-ci continua:
+
+--Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias? Ah! tu crois avoir bu tout
+le fiel de la vie, parce que tu as été en prison et parce que tu t’es
+amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que cela? Cela n’est rien; et
+un homme doit cracher sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien
+autre chose... As-tu jamais éprouvé l’angoisse de celui qui s’apprête à
+commettre un crime? Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords? Et la
+misère, sais-tu ce que c’est? Et la haine, sais-tu ce que c’est? Et vair
+ton ennemi, ton rival triompher, prendre possession de ton bien et te
+persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est? As-tu été trahi, trahi par ta
+femme, par ton ami, par ton parent? As-tu, durant des années et des
+années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé devant toi comme un
+brouillard qu’emporte la bise? Connais-tu ce que c’est, de ne plus
+croire à rien, de ne plus espérer en rien, de voir autour de soi le
+monde vide? Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le
+haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et qu’ensuite il te les a
+refermées toutes, l’une après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire,
+Elias? Tout cela, le sais-tu?
+
+--Vous m’épouvantez, Zio Martinu! murmura Elias.
+
+--Vois quel homme tu es! Tu t’épouvantes, rien qu’à entendre une pâle
+description de la douleur humaine... Allons, du courage! Lève-toi et
+marche, Elias! Tu es jeune, tu es bien portant. Va, et regarde la vie en
+face. Sois un aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur est
+miséricordieux, et souvent il nous réserve des joies que nous ne
+saurions pas même imaginer. Jamais l’homme ne doit s’abandonner au
+désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras pas heureux et ne riras
+pas du passé? Allons, du courage!
+
+Comme suggestionné par ce discours, Elias se leva et fit un mouvement
+pour partir. Mais le vieillard lui dit:
+
+--Quoi donc? Tu me laisses seul? Tu ne m’emmènes pas à ta cabane? Tu ne
+m’offres pas de lait?
+
+--Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi comme une brebis folle.
+
+Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, Elias servit au vieillard
+du lait, du vin, du raisin et du pain; et ils causèrent encore de choses
+indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, Zio Martinu revint à
+l’improviste sur la question difficile:
+
+--En somme, tu as toujours le temps. Lorsque tu connaîtras vraiment ce
+qu’est la vie, eh bien! alors, si tu veux te retirer du monde, tu en
+sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit: mieux vaut un homme du
+siècle adonné au bien qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y garde.
+Au revoir.
+
+Après cet entretien, Elias demeura triste, mais assez calme. Il lui
+semblait même qu’il était fort, et il avait honte de sa faiblesse
+passée. Il se disait: «Le vieux sanglier a raison. Il faut être des
+hommes; il faut être des aigles, et non des grives. Je veux être fort.
+Bon chrétien, oui; mais fort!» Pendant plusieurs jours, il demeura
+triste; mais il n’était pas désespéré, et il faisait tout ce qu’il
+pouvait pour ôter de sa tête les idées mélancoliques.
+
+ * * * * *
+
+L’automne fut extraordinairement doux et agréable dans la _tanca_. Le
+ciel s’était rasséréné, avait pris cette inexprimable douceur tendre
+qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les horizons lointains, dans
+les fonds laiteux, on croyait apercevoir la mer; certains soirs,
+l’horizon devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré où de petits
+nuages d’un azur pâle naviguaient, pareils à des voiles. Sur la clarté
+du ciel, le bois prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles ne
+tombaient encore que des buissons; mais quelques chênes, épars dans
+l’immensité de la _tanca_, commençaient à se dorer. L’herbe fine et drue
+grandissait, recouvrant les chaumes bruns; çà et là, surtout au bord de
+l’eau, des fleurs sauvages ouvraient leurs tristes pétales violets. Et
+le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans tous les coins, sur les
+maquis, sur les murs d’enceinte, sur les rochers; et, parmi cette
+douceur de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur de cette herbe
+courte et fine, la _tanca_ semblait de plus en plus vaste, de plus en
+plus immense, avec ses limites qui se perdaient vers le paisible rivage
+des mers fantastiques imaginées à l’horizon.
+
+Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, en cette saison, peu
+fatigante. Zio Portolu s’absentait souvent, et Mattia menait une
+existence taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup le troupeau,
+les chiens, le cheval; quant au chat et au cabri, qui le suivaient
+toujours pas à pas, il leur parlait comme à des camarades. Depuis
+quelque temps, il était très occupé à fabriquer des ruches de liège; car
+il voulait avoir un rucher au printemps. Ses goûts étaient simples; il
+n’avait aucun vice, mais il était superstitieux et un peu poltron. Il
+croyait aux revenants et aux âmes errantes; et, pendant les longues
+nuits passées à la _tanca_, derrière le troupeau, il avait plus d’une
+fois blêmi parce qu’il se figurait voir des signes mystérieux dans
+l’air, des bêtes fantastiques s’avancer en courant, sans faire de bruit;
+et, dans la voix lointaine du bois, dans cette solitude infinie de
+halliers et de rochers, il avait maintes fois ouï d’étranges
+lamentations, des soupirs et des chuchotements venus d’un monde
+effroyable.
+
+Elias enviait un peu le caractère et la simplicité de son frère. Il se
+disait: «Le voilà bien, lui! Toujours calme comme un enfant de sept ans!
+A quoi pense-t-il? Que désire-t-il? Jamais il n’a souffert, et peut-être
+ne souffrira-t-il jamais. Ce n’est pas un fort; mais pourtant, il est
+plus fort que moi.»
+
+D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la conversation avec Zio
+Martinu, il lui sembla qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie; au
+moins réussissait-il à se dominer et à prendre de bonnes résolutions
+pour l’avenir. Mais, un jour, comme il rentrait au pays, il trouva de
+l’orage entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où Pietro semait son
+froment, et la semence avait été conservée en un vieux coffre de bois
+noir placé dans la chambre des époux. Or, Pietro s’imaginait qu’une
+certaine quantité de cette semence avait disparu, et c’était pour cela
+qu’il cherchait dispute à sa femme.
+
+--Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait? répondait Maddalena, très
+offensée. De la fouace ou des gâteaux? Tu sais que, dans ta maison, tout
+se passe au grand jour; et ta mère est là, qui est témoin de tous mes
+actes.
+
+--Elle a raison, mon fils, confirmait Zia Annedda. Il est impossible que
+le froment ait diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait?
+
+--Vous seules, ô femmes, le savez! Vous faites et vous défaites; vous
+avez des besoins secrets, des fantaisies extravagantes; et vous recourez
+aux provisions, et vous dissipez votre bien, et vous trompez votre
+pauvre mari, qui travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices!
+
+Il parlait au pluriel; mais Maddalena comprenait fort bien que chacune
+de ces paroles s’adressait à elle seule.
+
+--C’est à moi qu’il faut parler! lui dit-elle avec indignation. Ne t’en
+prends pas à ta mère. Le froment était dans notre chambre.
+
+--Et c’est de là qu’il a disparu.
+
+--Tu veux dire que je suis la coupable?
+
+--Oui! hurla Pietro.
+
+--C’est ignoble!
+
+--Qu’est-ce qui est ignoble? Moi? La voyez-vous, la fille d’Arrita
+Scada? Maudite soit l’heure où je t’ai épousée!
+
+Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur ces entrefaites, Elias
+parut dans la cour, et Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le
+cheval.
+
+Le jeune homme entendit la dispute, et son cœur se Serra.
+
+--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda-t-il entre les dents. A propos de quoi
+se disputent-ils?
+
+Sa mère lui dit quelques mots à voix basse; et il s’écria:
+
+--Mais c’est une infamie! Est-ce que Pietro devient fou? Notre maison
+sera bientôt la maison du scandale! Il est temps que cela finisse!
+
+--Au contraire, cela ne fait que de commencer! intervint Pietro, qui
+s’avança sur le seuil de la porte, avec des yeux scintillants de colère.
+Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, si tu ne veux pas que je
+te serve à ton tour!
+
+--Malheureux! cria Elias. Fais attention à ce que tu dis!
+
+--Fais attention toi-même! Je suis un homme, moi; mais toi, tu n’es
+qu’une corne! Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires!
+
+--Finissez, mes enfants, finissez! gémit Zia Annedda, toute pâle.
+Qu’est-ce que cela signifie? Jamais pareille chose n’était arrivée chez
+nous!
+
+--Je suis le maître! proclamait Pietro avec jactance; et il faut que
+vous le compreniez. Oui, le maître, c’est moi; et, s’il y a des gens qui
+veulent commander ici, je suis prêt à les écraser comme des sauterelles!
+
+Ils entrèrent dans la cuisine; et la jeune femme, en voyant Elias, en
+entendant les paroles de Pietro et de Zia Annedda, se mit à pleurer. Ces
+pleurs achevèrent d’irriter Elias contre Pietro et Pietro contre
+Maddalena.
+
+--Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me fait plaisir! Avec moi, il
+faut qu’on marche droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera pas
+à faire connaissance avec le bâton!
+
+--Essaie un peu, lâche! repartit Maddalena outrée, en se redressant
+menaçante. Misérable, calomniateur, lâche!...
+
+Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle en hurlant:
+
+--Répète-le donc, si tu l’oses! Répète-le donc!
+
+--Tu es ivre!...
+
+--Finis, Pietro, finis! s’écrièrent d’une seule voix Elias et Zia
+Annedda, qui l’arrêtèrent.
+
+Cependant, Maddalena sanglotait; et elle répétait parmi ses sanglots:
+
+--Calomniateur, lâche, lâche!...
+
+--Je vous ferai voir si je suis ivre et si je suis lâche! vociféra
+Pietro.
+
+Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna un soufflet. Elias devint
+livide, se mit à trembler, ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda
+réussit à le retenir: et Pietro eut encore la prudence de s’en aller.
+Sans quoi, une catastrophe était imminente.
+
+--Oui, ce n’est que le commencement! cria Pietro, de la cour, avec une
+voix rageuse mais ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon cher
+frère, ce joyau-là! Et maintenant, je m’en vais boire. Si, quand je
+reviendrai, il y a ici quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra
+qui est le lion et qui est le lézard.
+
+Et il sortit.
+
+A peine le soufflet reçu, Maddalena avait cessé de pleurer; devenue
+blanche comme un cadavre, elle frémissait toute, de colère et de
+douleur; mais elle avait compris instantanément que, si elle ne
+changeait pas de méthode, elle causerait de graves malheurs dans la
+famille; et elle chercha tout de suite un remède.
+
+--C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. Excusez-moi; cela
+n’arrivera plus. Puisque j’ai pris ma croix, je saurai la porter.
+Excusez-moi; pardonnez le scandale, pardonnez les paroles que j’ai
+dites.
+
+Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.
+
+--Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia Annedda refermait la grande
+porte, fais que ma mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas
+que la chose se répande...
+
+«C’est une sainte! pensait Elias. Ah! non, cet homme ne la méritait pas!
+Une bête féroce!»
+
+Et la phrase de Pietro: «C’est toi qui aurais dû l’épouser!» résonnait
+dans son esprit, dans son cœur, dans ses veines où bouillonnait le sang
+troublé. «Qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait! Ah! quelle irréparable erreur!
+Ils sont malheureux, à présent: car elle ne l’aime point; et c’est ce
+qui l’irrite, lui; et moi... Oh! moi, je suis plus malheureux qu’eux; je
+l’aime plus qu’auparavant, et je...» Il lui venait une envie folle de
+saisir Maddalena entre ses bras et de l’emporter. «Il en est temps
+encore, il en est temps encore! Qui nous sépare? Quel obstacle nous
+empêche de nous rejoindre?» Mais Zia Annedda revint, et il reprit le
+sentiment de la réalité.
+
+Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions de se trouver seul avec
+Maddalena. Elle travaillait en silence, assise près de la porte ouverte;
+par instants, de profonds soupirs montaient de sa poitrine, et elle
+avait les paupières violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait
+pas à partir; une fascination irrésistible l’attirait près de cette
+porte ouverte, le contraignait à tourner autour de Maddalena comme le
+papillon autour de la flamme. Il croyait la jeune femme plus affectée
+peut-être qu’elle ne l’était en effet, et il se tourmentait de cette
+douleur plus que de la sienne propre. De vains regrets, d’inutiles
+remords, de la colère contre Pietro, de fatals désirs le bouleversaient.
+A certains moments de passion, il aurait donné sa vie pour réconforter
+Maddalena; mais, en attendant, il ne réussissait pas à lui dire une
+parole, et il s’irritait secrètement contre sa propre timidité.
+
+--Tu ne t’en vas donc pas? lui demandait Zia Annedda, suppliante.
+Va-t’en, mon enfant: il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent.
+Pars!
+
+--J’ai toujours le temps de partir! finit-il par répondre, agacé.
+
+--Ah! mon enfant, tu veux faire un scandale! Va-t’en, va-t’en! Ton frère
+rentrera ivre, et vous ferez encore du scandale. Ah! mes enfants, vous
+n’avez pas la crainte de Dieu, et la tentation rôde autour de vous!
+
+Maddalena poussa un soupir qui était presque un gémissement, et Elias
+fut frappé des paroles de sa mère. Oui, c’était vrai: le démon rôdait
+autour d’eux; et lui-même attendait avec un désir mauvais le retour de
+son frère, pour l’insulter, pour lui faire payer la douleur et
+l’humiliation de Maddalena. Et ce n’était pas tout encore: déjà il
+regardait la jeune femme avec des yeux qui n’étaient plus ceux avec
+lesquels il l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela une claire
+intuition, et il en ressentit un sursaut de terreur. «Je suis sur le
+point de me perdre, oui, de me perdre! se dit-il. A quoi mon sacrifice
+a-t-il servi? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, pour ne pas le voir
+malheureux; et maintenant, c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire
+son malheur!... Mais qu’est-ce que je viens de penser là? Suis-je
+capable d’une pareille chose? Moi? moi?...» Il s’interrogeait avec
+étonnement. Il avait la sensation d’être un autre homme; et il en était
+confondu, s’épouvantait de ce changement soudain.
+
+«Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, et que je ne revienne
+plus.» Il se décida et partit, au grand soulagement de sa mère qui
+attendait cette minute avec impatience. Maddalena ne bougea pas de sa
+place, ne releva pas même ses larges paupières violacées de madone
+douloureuse. Mais lui, au moment de franchir le seuil, il l’enveloppa
+d’un regard navré; et il se mit en chemin la mort dans l’âme.
+
+Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin profond et tragique; il
+commença à désespérer de lui-même et de toutes choses, à prendre en
+haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir et son besoin de
+solitude avaient eu je ne sais quoi de tendre et de bénin; mais, à
+présent qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, ils
+devenaient méchants et acrimonieux. Elias estimait que le sort, ce
+sphinx malfaisant qui tourmente les hommes, avait été injuste envers
+lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, en se sacrifiant lui-même?
+Et le bien s’était converti en mal. «Pourquoi? Était-il juste que la
+fatalité se jouât ainsi de nous?» Dans la solitude de la _tanca_, sous
+le ciel terne de l’automne, parmi la mystérieuse tristesse de ce paysage
+désert, de ces horizons brumeux, l’esprit du paysan se posait les
+terribles problèmes que se posent les esprits raffinés; mais il ne
+réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que sa douleur; et,
+dans cette douleur, non seulement sa foi se perdait, mais déjà
+commençait à s’agiter le monstre de la rébellion.
+
+Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les limites de la _tanca_,
+Elias avait aperçu Zio Martinu, le vieux païen dont la rigide figure
+paraissait être une émanation de ce puissant et triste paysage; mais
+toujours le jeune homme se détournait de lui, le fuyait. «C’est une
+vieille bête! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur? Qu’est-ce que la
+douleur? Il s’est moqué de moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec
+tous ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa sagesse, il ne sait
+pas qu’en un seul jour je souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa
+vie. Ah! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant moi avec ses
+sermons: Je le tuerais à coups de hache!»
+
+Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne lui avait fait aucun mal.
+Ah! que n’avait-il, au contraire, suivi ses conseils!... Mais il était
+irrité contre tout le monde, surtout contre lui-même; et il éprouvait un
+cruel besoin de maltraiter quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en
+savourer, non pas le plaisir, mais la douleur.
+
+Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. C’était le fils d’un
+pâtre du voisinage, très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir comme
+une statuette de bronze, était un peu simple, mais sans malice. Il
+venait presque tous les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait
+tranquillement avec le chat, avec les chiens, avec le petit cochon.
+Souvent Elias lui donnait du pain, des fruits, du lait, même du vin; et
+l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais tout cela fut payé en
+une heure. Elias se trouvait seul dans la cabane, et il était d’une
+humeur terrible, parce que Mattia, le soir précédent, avait apporté de
+fâcheuses nouvelles: Pietro s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son
+travail, et alors il insultait et battait sa femme. Le gamin arriva les
+pieds nus, à petits pas silencieux; il prit le chien entre ses bras et
+il entra dans la cabane.
+
+--Qu’est-ce que tu veux? lui demanda rudement Elias.
+
+--Donne-moi du lait.
+
+--Nous n’en avons pas!
+
+--Donne-moi du lait, donne-moi du lait, donne-moi du lait! se mit à
+répéter le gamin.
+
+Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation physique
+indomptable; il empoigna le gamin par le bras, le poussa dehors, le
+chassa en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant de ne plus
+revenir. L’autre s’en alla avec une sorte de dignité, sans prononcer une
+parole; mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit pleurer à
+l’écart; et c’étaient des pleurs désespérés, qui résonnaient tristement
+dans la solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter contre
+lui-même, une violente envie de se mordre les poings jusqu’au sang. Ce
+fait, petit en soi, finit par le consterner comme un symptôme funeste.
+«Je suis une brute, pensait-il. Je suis perdu. Mais les autres sont-ils
+différents de moi? Nous sommes tous mauvais; la seule différence, c’est
+que les autres n’ont aucun scrupule et qu’ils sont heureux; mais moi, je
+souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai fait du bien à qui ne
+le méritait pas.»
+
+Sa mémoire lui représentait d’obsédantes images de _là-bas_; et il lui
+semblait que la douleur soufferte pour l’injuste condamnation n’avait
+rien été en comparaison de la douleur qu’il éprouvait aujourd’hui. Mais
+pourtant, le souvenir de la douleur passée augmentait encore la douleur
+présente. Des particularités oubliées lui revenaient à l’esprit avec
+amertume; il se représentait les humiliations, les vexations, les
+persécutions des «argousins», et il rougissait de colère. Ah! s’il en
+avait tenu un sous sa main, à la bergerie, dans ces moments-là! «Je le
+mettrais en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang sur la lame de
+mon couteau.» Et ses dents se découvraient, comme pour mordre.
+
+Bref, il y avait une bête féroce déchaînée dans le cœur de ce jeune
+homme pâle, à l’apparence douce, que l’on voyait souvent assis au seuil
+de la cabane, les jambes écartées, les coudes sur les genoux, plongé
+dans la lecture de ses petits livres pieux.
+
+Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, l’immense tristesse
+de l’hiver dans la solitude; et la constitution ébranlée d’Elias s’en
+ressentait profondément. Les longues journées de pluie, de neige, de
+fatigue,--car c’est en hiver que le berger sarde, qui vit alors sans
+abri, comme son troupeau, travaille et souffre le plus,--l’incommodité
+de la cabane toujours pleine de fumée et de vent, finirent par épuiser
+ses forces physiques et morales.
+
+A cette époque, durant certaines chutes de neige qui firent mourir de
+froid un grand nombre de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de se faire
+prêtre. Mais combien différente aujourd’hui de ce qu’elle était
+auparavant! Certaines fois, au milieu de cette âpre lutte contre les
+éléments et contre lui-même, il se désespérait plus que jamais; il
+sentait un besoin révolté de vie commode, un urgent besoin de trêve; et
+il ne concevait qu’une seule voie de salut, qui était de changer d’état.
+
+Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique l’attirât souvent à
+Nuoro, vers la tiède maisonnette où Maddalena travaillait au coin du
+feu.
+
+Une paix relative régnait maintenant dans le ménage, car Maddalena était
+devenue très prudente; et si, de temps en temps, on entendait encore la
+voix avinée de Pietro, du moins on n’entendait que la sienne. Mais que
+Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était plus capable d’y prendre
+garde. La mauvaise semence avait germé; jour par jour, le vase s’était
+empli d’une goutte nouvelle, et il devait déborder d’une minute à
+l’autre. Le jeune homme s’abandonnait secrètement et entièrement à sa
+passion. Il se disait: «Jamais personne n’en saura rien, et je le
+cacherai avec un soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la
+regarder, qui me l’interdit? Quel mal fais-je? C’est ma joie unique. Et
+n’ai-je pas droit, moi aussi, à un peu de joie?»
+
+Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, sans avoir conscience
+de son désir, il souhaitait qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en
+apercevait que trop; et, involontairement peut-être, elle répondait aux
+regards d’Elias. Et, quand leurs regards se rencontraient, un frisson,
+un arrêt de la vie, un transport de sombre plaisir saisissait leurs
+âmes. Ils étaient tout près de se perdre; l’occasion seule leur
+manquait.
+
+Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire de passion. Il ne
+raisonnait plus, et, parmi ses cruelles souffrances, il éprouvait une
+atroce félicité à voir que Maddalena le payait de retour. Tout ce qui
+d’abord lui avait semblé péché et douleur, lui semblait maintenant un
+droit et une joie; tout ce qui d’abord avait excité sa répulsion,
+l’attirait maintenant avec une force vertigineuse.
+
+Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, Maddalena et deux autres
+jeunes femmes se masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne
+intelligence, et Pietro était même d’une gaieté extraordinaire. Zia
+Annedda s’était opposée faiblement à ce projet de mascarade; mais on ne
+l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, la petite vieille
+devinait l’immoralité de ces travestissements, de ces bals, de ces
+folies carnavalesques; et elle se fit promettre par Maddalena, qui était
+assez bonne danseuse, de ne pas danser, surtout avec des étrangers, les
+danses _bourgeoises_, c’est-à-dire les danses italiennes.
+
+Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en «chattes», c’est-à-dire
+qu’elles portaient pour costume deux jupes de couleur sombre, l’une
+attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles avaient la tête
+enveloppée dans des châles. Les hommes s’étaient déguisés en «turcs»,
+avec de larges jupons blancs serrés à la hauteur du genou et avec des
+corsages de brocart aux vives couleurs, mis à rebours et lacés dans le
+dos, de telle façon que le derrière du vêtement se trouvait sur la
+poitrine.
+
+Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que la ruelle était déserte;
+et ils gagnèrent les rues du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de
+petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, s’efforçant de
+changer leur démarche, craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs
+masques de cire les éclats d’une joie enfantine. Et les hommes
+marchaient devant avec crânerie, comme pour ouvrir le chemin à leurs
+compagnes. De temps à autre, Pietro poussait un cri guttural, en
+allongeant le cou comme un coq; et ce cri rappelait à Elias les
+hurlements d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans une pure
+matinée de mai, se rendaient à la neuvaine.
+
+Comme Elias savait un peu danser les danses _bourgeoises_, qu’il avait
+apprises _là-bas_, dès la première minute, il s’était dit à lui-même:
+«Je danserai avec elle.» Peu lui importait la défense faite par Zia
+Annedda, la promesse de Maddalena: il brûlait du désir de danser avec
+elle, et il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour réussir dans
+son dessein. Une énergie sauvage et rebelle s’éveillait en lui. S’il
+avait eu autrefois la force de se dominer, de se contraindre à vouloir
+le bien des autres, maintenant il trouvait en lui toute l’audace du mal
+pour satisfaire ses pires instincts. Son visage brûlait sous le masque;
+son costume étroit et gênant échauffait tous ses membres. Au surplus, la
+journée était tiède, voilée; et, dans la douce immobilité de l’air, on
+sentait déjà l’approche du printemps.
+
+Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des bandes de masques
+vulgaires et burlesques allaient et venaient, escortés par une nuée de
+gamins sales, qui hurlaient des injures ou des paroles malhonnêtes.
+D’autres masques passaient, vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les
+regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et des messieurs. Des
+dames, des enfants, des servantes aux corsages pourpres, des jeunes
+filles et des fillettes en costume, des villageoises, des paysans ivres
+se bousculaient à certains endroits du Corso; et les accents
+mélancoliques d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet air tiède
+et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, comme dans un
+crépuscule d’automne.
+
+Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, accoutumé aux grandes
+solitudes de la _tanca_. En vain croyait-il connaître le monde et être
+préparé à tous les événements, parce qu’il avait traversé la mer et vu
+la criminelle population de _là-bas_. Hélas! il suffisait de ce petit
+carnaval de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de ce quadrille
+mélancolique gémi par un accordéon errant, pour que son âme s’égarât
+dans ce monde qui n’était pas le sien, et que les choses lui apparussent
+différentes de ce qu’elles lui avaient semblé la veille, et que la
+rébellion achevât de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait que tous
+ces gens, qu’il voyait se promener, causer et rire, étaient heureux,
+étaient enivrés de bonheur; et alors il s’abandonnait, lui aussi, sans
+scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à son irrésistible besoin de
+joie et de volupté.
+
+A présent, Pietro et Elias avaient mis entre eux deux leurs compagnes,
+pour les protéger contre les heurts des passants et contre les
+insolences des gamins. Maddalena occupait la place du milieu; mais elle
+se penchait sans cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt
+Elias; et toujours Elias répondait au regard de ces yeux obliques,
+ardents sous le masque.
+
+--Arrêtons-nous, faisons quelque chose! dit enfin Elias à sa compagne.
+Aller et venir ainsi, c’est idiot.
+
+--Comme vous voudrez, répondit-elle.
+
+Et elle communiqua à Maddalena le désir du jeune homme. Ils s’arrêtèrent
+tous.
+
+--Que voudrais-tu faire? demanda Maddalena en se rapprochant de lui.
+
+--Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse là-bas, dit-il en lui offrant
+la main. Allons-y.
+
+--Ton frère veut danser, dit Maddalena à Pietro.
+
+--Non.
+
+--Oui! oui! s’écrièrent toutes les femmes.
+
+--Ma mère l’a défendu.
+
+--Nous ne danserons que la danse sarde.
+
+Et les trois «chattes» s’élancèrent, toutes joyeuses, courant vers
+l’endroit où l’on entendait la musique du bal. Un cercle de spectateurs,
+campagnards, gamins, ouvriers, presque tous avec des faces hâves et
+laides, curieuses, effrontées, entourait quelques couples de masques qui
+dansaient en se heurtant et en riant. Un homme au visage rouge, à la
+longue barbe, habillé en femme, le masque rejeté derrière la tête,
+jouait de l’accordéon en se donnant des airs d’importance, les yeux
+baissés et fixés sur les touches de son instrument. Ce qu’il jouait,
+avec assez de brio, c’était une polka, mais triste et plaintive comme
+l’est toujours la musique jouée sur l’accordéon.
+
+Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs et pénétrèrent dans
+l’espace où l’on dansait, tandis que d’autres couples, las de danser, à
+bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se ranger devant les curieux.
+Personne ne protesta contre les nouveaux venus; et même, un masque
+travesti en moine, avec le visage badigeonné de jaune, invita tout de
+suite à danser une des «chattes», laquelle accepta sans façon. Elias se
+trouva ainsi à côté de Maddalena; il frémissait du désir de danser;
+mais, à présent que l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte de
+son frère.
+
+--Joue-nous la danse sarde! cria Pietro au musicien.
+
+Le musicien releva les yeux, considéra un instant le «turc», mais ne
+cessa pas de jouer sa polka.
+
+--Silence! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.
+
+--C’est bon, je me tais! murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même,
+tout mortifié.
+
+--Mais dansez donc, vous aussi! dit la «chatte» qui dansait avec le
+moine, en passant devant ses compagnes.
+
+--Oui, oui, dansons! supplia d’un air câlin l’autre «chatte». Qu’est-ce
+que nous faisons là?
+
+Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda effrontément dans les
+yeux, ouvrit les bras et dit:
+
+--Eh bien, oui, dansons, dansons! Autrement tu en mourrais de chagrin.
+Mais je t’avertis que je ne sais pas danser; et, si je te marche sur les
+pieds, ce sera tant pis pour toi.
+
+Il lui passa le bras autour de la taille et se mit à sauter et à
+tournoyer d’une façon comique. Par bonheur pour elle, un grand masque,
+vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux flancs par une corde, vint
+délivrer la «chatte» en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci se
+retira, se rangea dans le cercle des spectateurs; et il s’aperçut
+qu’Elias et Maddalena dansaient ensemble. «Eh! eh! ils savent danser,
+eux! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia Annedda les voyait, je
+crois, par ma foi, qu’elle leur distribuerait une bonne volée de coups
+de bâton.» Et, tandis qu’il était debout à regarder, il se dit encore:
+«En voilà une qui s’entend à merveille avec le moine; et cette autre
+écervelée, m’est avis qu’elle est au mieux avec la grande capote. Ah!
+elles ont le diable au corps, les femmes!» Mais, dans le fond, il était
+content que les autres prissent du plaisir.
+
+Elias et Maddalena dansaient assez bien; mais ils ne faisaient guère
+attention à la danse. Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras
+l’un de l’autre, presque sans savoir comment, le trouble d’une ivresse
+indicible s’était emparé d’eux. Elias sentait son cœur battre avec
+angoisse, et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement autour
+d’elle ce cercle de visages hâves, laids et insolents.
+
+«Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je lui dire?»
+
+Et il serrait dans une étreinte convulsive le buste de sa danseuse, sous
+la jupe sombre qui lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il
+anxieusement une parole, une seule parole à lui dire: il ne pouvait
+ouvrir les lèvres. Tout à coup, il fut assailli par une envie frénétique
+de l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de badauds imbéciles et
+de s’enfuir très loin, au fond de la solitude, en hurlant dans un seul
+cri toute sa douleur et tout son amour.
+
+Mais Pietro était là, debout, terrible comme un sphinx, sous son masque
+qui riait d’un rire grotesque; et, depuis quelque temps, Elias avait une
+peur étrange de son frère. Celui-ci savait-il? Pouvait-il être assez
+stupide pour ne pas lire dans les yeux de l’amant la passion terrible
+qui le dévorait? «Eh! que m’importe? se disait Elias, après s’être posé
+avec terreur ces questions. Qu’il voie, et qu’il me tue! Il me rendra
+service.» Il n’avait pas de haine contre Pietro; seulement, il avait
+peur de lui; et, parfois, il avait aussi pour lui une bizarre et puérile
+compassion. «Pietro est plus malheureux que moi, se disait-il; car il
+aime sa femme, et elle ne l’aime point. Ah! mon frère, mon frère, quelle
+erreur nous avons commise!»
+
+Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence de ses désirs furieux,
+toutes ces pensées s’agitaient confusément dans son esprit; et il
+éprouvait en même temps de la passion, de la pitié, de la peur, du
+chagrin et de la jouissance. La musique de l’accordéon, les bruits de la
+foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, le mouvement, le
+masque, le contact de Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient le
+sang. A un certain moment, il ne vit plus rien; il se pencha et, d’une
+voix haletante, chuchota quelque chose que Maddalena n’entendit pas
+bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. Il la regarda
+longuement, d’un regard éperdu; et, à partir de cette minute, il n’eut
+plus qu’une seule pensée, fixe, dévorante.
+
+Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, les masques
+recommencèrent à errer dans les rues, parmi la foule. Puis le soir vint,
+pâle, voilé. Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons comme dans
+un rêve, se retrouva devant la maisonnette silencieuse, en face de la
+haie sombre et immobile dans le crépuscule.
+
+Zia Annedda les attendait, assise dans la petite cour, les mains jointes
+sous son tablier. Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation qui
+pouvait entraîner ses enfants: car, pour elle, le masque était un
+symbole du démon; et, lorsqu’ils franchirent la porte en bande, elle eut
+un léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur lui murmurait-il
+que sa prière avait été vaine, que le démon triomphait, qu’avec la
+rentrée de ses enfants masqués, le péché mortel entrait dans la
+maisonnette jusqu’alors si pure. On voyait le feu brûler dans l’âtre; et
+le chat, accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au loin,
+semblait perdu dans la solennelle contemplation de ce crépuscule terne
+et de ces montagnes d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.
+
+--Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il paraît! Vous n’étiez pas
+pressés de revenir! dit Zia Annedda sur un ton dolent.
+
+--C’est vrai, nous sommes en retard, avoua Maddalena, mais sans exprimer
+aucun regret. Venez, mes amies, venez; moi, je meurs de chaud.
+
+Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier extérieur. Cependant,
+Elias enlevait son masque; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien,
+courait au broc, le soulevait et buvait avidement.
+
+--Quelle soif tu as! dit Zia Annedda.
+
+--Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à manger: car je veux aller
+ensuite au _seranu_[31].
+
+ [31] Bal populaire.
+
+Et il se dirigea vers une planche fixée au mur, sur laquelle se
+trouvaient la corbeille à pain et des restes de viande. Ce jour-là, les
+Portolu avaient fait un déjeuner copieux: des fèves bouillies avec du
+lard, et des _cattas_, beignets de pâte levée où l’on met des œufs, du
+lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent en carnaval.
+
+--Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que saint François te protège! Ton
+idée n’a pas le sens commun. Tu souperas avec nous, et après, tu te
+coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les nuits comme celle-ci. Va te
+déshabiller!
+
+--Allons donc, maman, allons donc! Le carnaval n’arrive qu’une fois
+l’an! J’irai au _seranu_, et mon frère Elias y viendra aussi. Eh! eh!
+l’année dernière, nous n’étions pas ensemble!
+
+Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait plus rose et plus
+beau, s’assombrit. Les paroles de Pietro l’avaient-elles blessé? Ou
+bien, avait-il honte du transport de joie brusquement ressenti,
+lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il passerait la nuit dehors?
+
+--Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, répondit-il.
+
+Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta:
+
+--D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y aller non plus.
+
+--Tu entends, Pietro? reprit la mère.
+
+--Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, et ensuite j’y vais. Et tu
+y viendras aussi, Elias. Tu verras comme nous nous amuserons! Soupe, et
+viens.
+
+--Non. Je me déshabille.
+
+--Donnez-moi du vin, ma petite maman. Ah! si vous saviez comme nous nous
+sommes divertis! Nous avons... mais non, nous n’avons pas dansé! Ne le
+croyez pas, quand même on vous dirait le contraire! s’écriait Pietro, en
+mangeant à grosses bouchées. Il faut que la jeunesse s’amuse. Et, en
+somme, quel mal y a-t-il? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais je
+m’amuse tout de même. Et ces femmes, si vous voyiez comme elles se
+divertissent! Et ce moine! Et cette grande capote! Ha! ha! ha!
+
+Et il riait tout seul.
+
+--Mon Dieu! prends donc garde à ne pas tacher le corsage! disait Zia
+Annedda. Que saint François te protège!... Veux-tu du fromage?... Ah!
+mes enfants, la tentation vous entraîne; mais le carême viendra...
+Irez-vous au moins vous confesser?
+
+Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il était debout sur le seuil
+de la porte, irrésolu, comme prêtant l’oreille à une voix lointaine.
+Cette voix disait: «Pourquoi ne soupes-tu pas avec Pietro et ne sors-tu
+pas avec lui? Tu as entendu ta mère. Est-ce que tu iras te confesser?»
+Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix: hélas! la tentation le
+maîtrisait, l’étreignait, le terrassait, était mille fois plus forte que
+lui. A quoi bon combattre? Elle avait remporté la victoire, et depuis
+longtemps.
+
+Il alla se déshabiller; puis, il s’assit dans la cour, à l’endroit où sa
+mère était assise tout à l’heure; et il fut obsédé par un seul désir:
+que Pietro s’en allât,--et par une seule crainte: que Pietro restât à la
+maison.
+
+Peu après que les amies de Maddalena l’eurent quittée, Pietro s’avança
+dans la cour et dit à son frère:
+
+--Alors, tu ne veux pas venir?
+
+--Non.
+
+--Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras la porte cochère, à mon
+retour?
+
+Elias ne répondit pas; replié sur lui-même, les coudes sur les genoux et
+la tête entre les mains, il frémissait intérieurement de douleur et de
+plaisir; et déjà il n’osait plus regarder son frère.
+
+Pietro s’en alla.
+
+--Viens souper, lui dit à deux reprises Zia Annedda, sur le seuil de la
+porte.
+
+--Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit Elias.
+
+Et il resta immobile pendant une longue heure, toujours dans la même
+attitude, replié sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait
+Maddalena qui, dans la maison, bavardait gaiement, comme il ne l’avait
+jamais entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant à Zia Annedda
+tous les détails de la mascarade. Elle riait, et elle devait avoir les
+yeux luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, les deux femmes se
+retirèrent, et tout fut silence autour d’Elias. Le feu brûlait encore
+dans l’âtre; il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, dans la
+petite cour tranquille, dans la nuit voilée.
+
+Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue; son cœur palpitait; le
+sang lui passait par ondée dans le dos et dans la nuque, lui montait au
+front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui le rendait pareil à un
+fauve inconscient, il gravit sans bruit l’escalier, frappa un petit coup
+à la porte de la jeune femme. Elle veillait sans doute, car elle
+répondit aussitôt:
+
+--Qui est là?
+
+--Ouvre! murmura-t-il à voix basse. C’est moi. J’ai quelque chose à te
+dire.
+
+--Attends! reprit-elle, sans inquiétude.
+
+Et elle ouvrit quelques instants plus tard. Elle lui demanda:
+
+--Que veux-tu? Tu es malade? Qu’est-ce que tu as?
+
+Tout en parlant ainsi, elle le regardait; et elle devint blanche. Elle
+avait ouvert innocemment; mais, à présent qu’elle le voyait avec ce
+visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle comprenait enfin. Et elle
+perdit la tête.
+
+Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait pu crier, qui aurait pu
+prendre la fuite, se tut, ne fit pas un mouvement.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pietro rentra vers les deux heures du matin, ivre à ne plus tenir sur
+ses jambes. Elias lui ouvrit la porte cochère et alla se coucher; mais,
+dès avant le jour, il était debout; et l’aube se montrait à peine
+lorsqu’il repartit pour la bergerie.
+
+C’était une aube triste et cendrée, mais qui n’était pas froide. Le ciel
+s’était couvert d’un nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait
+comme une voûte de pierre grise sur la campagne morte. Elias
+chevauchait, seul, perdu dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne
+s’entendait, pas une feuille ne bougeait; les ruisseaux eux-mêmes, au
+bord des sentiers, coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait sur
+le visage la couleur de ce ciel livide, et ses yeux cernés étaient
+verdâtres, froids et tristes comme l’eau des ruisseaux.
+
+Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et hideux tout ensemble:
+et un monstre de félicité et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette
+félicité, si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait jamais
+sans une inséparable sensation d’angoisse; et, aux moments--ces
+moments-là étaient les plus nombreux--où le remords du crime commis
+prévalait, l’angoisse devenait un martyre.
+
+La partie bonne et croyante de son âme s’était réveillée tout d’un coup,
+dans cette mystérieuse et menaçante aube de carême; et elle reculait, et
+elle s’étonnait, et elle s’épouvantait devant l’horrible réalité du fait
+accompli.
+
+«Non, ce n’est pas possible! J’ai eu un cauchemar! pensait-il en
+crispant sur la bride ses doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un
+cauchemar! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars pareils, au bord de
+l’Isalle et dans la _tanca_?... Mais non, non, non! Que te dis-tu à
+toi-même, Elias? Tu es un misérable, un fou; tu es le plus vil, le plus
+abject des hommes!»
+
+Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces reproches, il retombait
+insensiblement dans le souvenir; et tous ses membres tressaillaient de
+volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce visage redevenait
+plus ténébreux qu’auparavant, un flot de honte et de remords inondait
+toutes ses veines; et de nouveau la terreur l’assaillait, jointe à une
+envie folle de se frapper, de se souffleter, de se mordre les poings. Et
+les injures recommençaient: «Tu es un lâche, un misérable, un fou! Ah!
+Elias, rebut du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils
+attendre de toi autre chose? Tu as souillé ta propre maison, tu as trahi
+ton frère, ta mère, toi-même! Caïn! Judas! Lâche! Misérable! Ordure! Que
+vas-tu faire, maintenant? Te reste-t-il autre chose à faire que de te
+donner un coup de poignard dans le cœur?» Et ensuite il retombait dans
+le souvenir; et il sentait que dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la
+furie et qu’à la première occasion il faillirait encore. Et, à cette
+pensée, ses cheveux se dressaient d’horreur.
+
+Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit la barrière de la
+_tanca_, il releva lentement les yeux et regarda d’un air étonné le
+paysage qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un triste vert de
+février, ces roches, cette ligne du bois, grave et rigide sur le ciel de
+cendre; et ce paysage lui parut changé, lui parut hostile.
+
+«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il intérieurement. Qu’ai-je fait? Comment
+supporterai-je le regard de mon père?»
+
+Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, mais il dut entendre aussi
+les discours de Zio Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.
+
+--Tu t’es diverti, mon agneau? Eh! cela se voit sur ton visage, qui a la
+couleur du levain. Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu as
+veillé, tu t’es amusé: je lis cela dans tes yeux, mon fils. Et ton père
+était ici à travailler, à épier les malfaiteurs, pendant que tu te
+divertissais. Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. Tu es jeune; et
+mon temps, à moi, est passé. Et puis, maintenant c’est le carême.
+
+Il y eut une courte pause, après laquelle Zio Portolu demanda encore:
+
+--Et Zia Annedda, que fait-elle?... Ah! elle m’a envoyé de la fouace et
+des beignets. Ce n’est pas elle qui oublierait son vieux pâtre!... Et ma
+chère Maddalena, que fait-elle? Est-ce qu’elle s’amuse? Oui, laissons-la
+s’amuser, la petite tourterelle; c’est une sainte, comme Zia Annedda.
+Eh! eh! elle lui ressemble plus que ses propres enfants!
+
+«Ah! s’il savait!» se disait Elias avec un frisson.
+
+Et chaque parole de son père le frappait au cœur. Et, comme il lui
+semblait impossible de s’abandonner à ses pensées en présence de Zio
+Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la solitude.
+
+D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il désirait rencontrer Zio
+Martinu. Mais le vieux n’était pas là. En traversant la prairie, Elias
+ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille et taciturne, errait
+dans l’herbe, armé d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, dans
+l’immobilité de toutes les choses, les _tancas_ semblaient encore plus
+désertes et plus illimitées.
+
+Elias pensait à la mascarade, au bruit de la foule, au bariolage des
+travestissements, à la danse avec Maddalena; et les moindres souvenirs
+lui donnaient un frisson. Ah! ils étaient heureux, tous ces gens qu’il
+avait vus! Lui seul était condamné à vagabonder dans la solitude; pour
+lui seul le bonheur se transformait en supplice!
+
+Il eut un nouveau mouvement de révolte; et ensuite, puisque le premier
+pas était fait, puisque son âme était irrémédiablement perdue, il se
+demanda pourquoi il ne continuerait pas à jouir de son funeste bonheur.
+«Je suis un fou, pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans moi, elle
+me l’a dit; et moi, je lui ai juré que je lui appartiendrais toujours.
+Pourquoi devrais-je la rendre malheureuse? Nous ne ferons aucun autre
+mal sur la terre; nous vivrons toujours comme mari et femme; et jamais
+Pietro n’aura rien à souffrir par notre faute.» Et son visage
+s’éclairait, au rêve d’une telle félicité; mais, brusquement, à
+l’improviste, il comprenait toute l’horreur de ce rêve, et il en était
+affolé, et il aurait voulu se rouler par terre, renverser les rochers,
+hurler son péché vers le ciel, heurter sa tête contre les cailloux, afin
+d’oublier, afin d’arracher de son âme les souvenirs et les
+concupiscences.
+
+A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse et d’une langueur
+invincibles. Il se mit à regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir
+de retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir au moins à distance,
+ou au moins de lui serrer la main, ou au moins d’incliner la tête sur
+ses genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. «J’y vais! j’y vais!
+murmurait-il, comme dans la nuit où la fièvre l’avait abattu sous un
+arbre. Oui, j’y vais! j’y vais!» Et il y eut un moment où il se mit en
+marche; mais, à peine eut-il fait les premiers pas, il s’aperçut que ce
+qui le poussait vers Nuoro, ce n’était pas seulement le désir de voir
+Maddalena de loin; c’était aussi le péché mortel, le démon, l’attrait
+monstrueux de la rechute; et il en éprouva encore une fois de l’horreur.
+«Où vas-tu, Elias? se demanda-t-il. Tu n’es donc pas un homme?»
+
+Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même et de sa faiblesse; et la
+pensée lui vint de se jeter aux pieds de son père, de lui confesser
+tout, de lui dire en pleurant: «Attachez-moi, mon père! Enchaînez-moi
+entre deux rochers! Ne me laissez pas m’en aller! Ne me laissez pas
+seul! Aidez-moi contre le démon!» Mais ensuite il réfléchit: «Hélas! il
+me tuerait, si je lui disais pareille chose. Et il aurait bien raison de
+m’écraser comme une grenouille!»
+
+Tels furent ses combats durant quelques jours. Comme il s’était vaincu
+le premier soir, il eut à lutter moins rudement pour se vaincre encore
+les jours qui suivirent; et il ne retourna pas à Nuoro. Mais les forces
+l’abandonnaient; une tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le
+jour ni la nuit; et il sentait que, s’il était forcé de revenir au pays
+et de revoir Maddalena, il ne résisterait plus à la tentation. Alors, il
+se mit de nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la _tanca_, franchit
+le mur et s’enfonça dans la futaie.
+
+C’était une nuit de pleine lune; le vent courait sur la cime des arbres
+avec un frémissement sonore et continu; mais, à l’intérieur du bois,
+sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. La clarté de la lune
+passait entre les rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée par
+quelque branche mince qui se dessinait en noir sur la froide
+transparence de l’air. Cela ressemblait à quelque merveilleux tableau
+des contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. Des fonds d’argent
+s’étendaient dans le lointain; et, sur ces fonds, d’autres lignes de
+bois se profilaient, semblables à des montagnes noires.
+
+Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient les éboulis du terrain,
+les troncs droits dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. Il
+reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu était éclairée; et
+aussitôt, dans le souci qui le tourmentait, il éprouva un soulagement.
+«Ah! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un l’horrible secret qui
+lui oppressait le cœur! Il pourrait donc enfin demander aide et
+conseil!» Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué Zio
+Martinu, il retomba dans le désespoir. «Que pouvait-il attendre de cet
+homme? Que pouvait-il lui dire? Que pouvait-il lui demander? Ce qui
+était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, il n’y avait plus de
+remède. Quels que fussent les conseils du vieillard, ce qui devait
+s’accomplir s’accomplirait quand même.» Il se rappela les nombreuses
+fois où Zio Martinu lui avait donné des conseils; toujours ces conseils
+l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les suivre.
+
+Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa choir sur un siège, près
+du feu, avec une douleur si visiblement exprimée par son visage qu’à
+l’instant Zio Martinu devina tout.
+
+--Où étiez-vous? lui demanda Elias. Je vous ai cherché à plusieurs
+reprises.
+
+--Pourquoi me cherchais-tu?
+
+--Il y avait si longtemps que je ne vous avais rencontré!
+
+--Et où vas-tu comme ça, dans la nuit?
+
+--Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.
+
+--Tu as été à la ville?
+
+--Non; je n’y ai pas été depuis le dernier jour du carnaval.
+
+--Et c’est après le carnaval que tu m’as cherché?
+
+--Oui.
+
+Elias sentit que le regard du vieux était fixé sur son propre visage; il
+comprit que Zio Martinu devinait tout, et il rougit.
+
+--Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard toujours fixé sur Elias;
+tu portes sur ta face le péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, si
+tu n’as plus besoin de mes conseils?
+
+Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés et égarés comme ceux d’un
+enfant, vers les yeux du vieillard: des yeux de sanglier, sauvages et
+doux en même temps. Alors, Zio Martinu sentit son cœur de pierre
+s’émouvoir. Il lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible comme une
+femme, se réfugiait près de lui à l’heure de la tempête comme un agneau
+se réfugie sous un chêne. «Pourquoi lui adresserais-je des reproches?
+pensa-t-il. Le malheureux souffre, cela se voit, et il devient rouge.
+Frapper sur lui, ce serait brandir une hache contre un roseau.»
+Néanmoins, il lui demanda d’une voix rude:
+
+--Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias? Que veux-tu que je te dise? Ah!
+si tu avais suivi mes premiers conseils!
+
+--Des mots! des mots! éclata Elias, avec un véritable désespoir. Est-ce
+que nous savons si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, mon
+frère ne m’aurait pas assommé? Pourtant, je l’aurais moins offensé que
+je ne l’ai offensé à cette heure; et, à cette heure, il ne m’arrachera
+pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu; et c’est le sort, c’est
+le démon qui nous persécute.
+
+--Mais enfin, pourquoi viens-tu?
+
+--Eh bien, oui! poursuivit Elias, de plus en plus désespéré et irrité;
+oui, je viens pour vous demander encore un conseil, et je suis certain
+que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour vous demander aide;
+et je suis certain que, afin d’empêcher que je ne retourne à Nuoro
+jusqu’au moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, vous êtes
+capable de m’attacher, de m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je
+pourrai suivre votre conseil, et si, pendant que vous m’attacherez, je
+ne tâcherai pas de vous mordre les mains et de m’échapper et de m’en
+aller faire ce que veut le démon?
+
+--Le démon! le démon! répliqua le vieillard en haussant les épaules avec
+mépris. C’est toujours au démon que tu t’en prends! Je suis las de
+t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon? C’est nous-mêmes.
+
+--Vous ne croyez pas au démon? Et à Dieu?
+
+--Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai demandé un conseil, je
+l’ai suivi; et, quand j’ai sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la
+main qui m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais que te
+mordît la vipère!
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+--Ce n’était qu’une façon de parler, Zio Martinu.
+
+--Bon. Mais alors, par façon de parler, je te dirai ceci. Puisque tu
+viens me demander des conseils pour ne pas les suivre, me demander de
+t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu n’avais pas besoin de te
+donner ce dérangement. Tu crois au démon, toi; eh bien, empoigne-le par
+les cornes et enchaîne-le; mais prends garde qu’il ne te morde!
+
+Le vieillard était gouailleur, et son accent, plus encore que ses
+paroles, exprimait cet âpre sarcasme que les Orunais savent parfois
+donner à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit sur le
+visage d’Elias.
+
+--Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, voilà donc toute votre
+sagesse? Achever un désespéré!
+
+--Oh! non, je ne suis pas un sage, Elias; mais je sais que chacun doit
+se chausser à son pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es venu me
+demander conseil, à moi qui crois seulement à l’énergie de l’homme. Tu
+t’es trompé; et moi aussi je me suis trompé, en te donnant des conseils
+qui n’étaient pas conformes à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma
+sagesse! Ah! un âne est plus sage que moi! Qui sait, te dirai-je à mon
+tour, si, au lieu de te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible?
+C’était à un homme de Dieu que tu devais t’adresser, pour lui demander
+conseil. Mais il en est temps encore. Voilà ce que je te dis.
+
+Elias comprit que le vieillard avait raison, et il se rappela aussitôt
+l’abbé Porcheddu et l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit
+de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de Saint-François.
+
+--Le fait est, dit-il, que je connais un homme de Dieu qui, une fois
+déjà, m’a donné de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation.
+C’est un homme jovial et qui ne craint pas de se divertir; mais, au
+fond, c’est un homme de conscience. Et malin! Comme vous, Zio Martinu,
+il a, lui aussi, deviné tout de suite mon secret, tandis qu’aucun de
+ceux avec lesquels je vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez
+l’abbé Porcheddu.
+
+--Il est de Nuoro?
+
+--Non; mais il habite Nuoro.
+
+--Vas-y donc; vas-y sur-le-champ.
+
+--J’ai peur, Zio Martinu.
+
+--De quoi donc as-tu peur, petit lièvre? s’écria le vieillard.
+
+--J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, répondit Elias, les yeux
+égarés.
+
+--Ah! en vérité, tu me mets en colère! Quel animal es-tu? Un lapereau?
+un chat? une poule? un lézard?
+
+--Je suis un homme mortel.
+
+--Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te laisserai pas seul, j’irai avec
+toi. Désormais, tu m’es devenu insupportable; et je te conduirai en
+enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie plus ici.
+
+Cette aimable promesse fit sourire Elias et le calma: il voyait poindre
+enfin une lueur d’espérance. «Oui, se dit-il, je me confesserai, je
+communierai, je sauverai mon âme.» La douleur et la passion ne lui
+laissaient pas un instant de trêve; et la pensée qu’il devrait renoncer
+irrévocablement à Maddalena, maintenant qu’elle lui appartenait tout
+entière, était pour lui un crève-cœur inexprimable; mais le premier pas
+hors de la voie du mal était fait, et les autres lui semblaient moins
+difficiles.
+
+Le lendemain matin, Zio Martinu vint le prendre: et ils partirent tous
+les deux à pied pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas vingt
+paroles. Pendant la nuit précédente, Elias avait fait son examen de
+conscience; et, le long du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés
+et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient du pays, il se
+sentait gêné par une inquiétude grandissante.
+
+--Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, si vous voulez m’en croire,
+nous n’irons pas à la maison.
+
+--Quel homme est-ce là! répondit le vieillard, comme s’il se parlait à
+lui-même. S’il va se confesser, c’est par peur de lui-même et non par
+crainte de Dieu; jamais il ne saura se vaincre.
+
+--Eh bien, allons à la maison! s’écria Elias avec dépit.
+
+Heureusement, Maddalena était sortie; mais Elias comprit à quel point il
+était faible: car il s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas
+demander où elle était. Lorsque le vieillard et le jeune homme se furent
+un peu reposés, ils se rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent
+attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé avait un bénéfice de
+chantre, et il n’espérait certes pas devenir chanoine; mais pourtant il
+vivait à son aise, dans une maisonnette dont l’ameublement lui rappelait
+les usages et les coutumes de son village natal, avec les lits de bois à
+baldaquin, les coffres de bois noir et les divans à fond de paille; et
+il était servi avec amour par sa vieille sœur Anna. De son village, on
+lui envoyait en abondance des provisions de vin, de noix, d’oignons, de
+haricots, de fruits secs; et la vieille Anna savait préparer toutes
+sortes de conserves, confectionner des gâteaux au miel et au raisiné,
+faire le café le plus exquis de Nuoro.
+
+Quand elle apprit que ce jeune homme au regard inquiet, qui désirait
+voir l’abbé Porcheddu, était le fils de Zia Annedda, elle lui fit un
+très bon accueil. Ah! elle la connaissait bien, cette petite vieille qui
+était une vraie sainte: car, une fois, celle-ci lui avait soigné une
+main malade et n’avait pas voulu de récompense. «Pour les âmes du
+purgatoire! disait Zia Annedda à ses malades. Pour les pauvres petites
+âmes du purgatoire!»
+
+Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours le même, rubicond et
+jovial; et il salua Elias par des exclamations d’allégresse, mais en le
+regardant avec des yeux perçants et pleins de malice. Le jeune homme
+pensa: «Il devine, lui aussi!» Et il eut la sensation qu’un froid
+passait sur son visage: car il pâlissait de honte et d’angoisse.
+
+--J’ai à vous parler, murmura-t-il.
+
+--Et aussi ce vieux chêne? demanda l’abbé, en indiquant Zio Martinu.
+Montons, montons là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et autre
+chose avec, si tu en as à la maison.
+
+--Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. Je t’attendrai chez tes
+parents, Elias. Adieu, monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune
+homme.
+
+Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller avant que Zia Annesa lui
+eût versé un petit verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre
+congé; mais il s’arrêta au coin de la rue, et il resta là un bon moment,
+à observer la petite porte par où il venait de sortir. Vingt minutes se
+passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le vieillard retourna chez les
+Portolu et il attendit près du feu.
+
+Quand Elias revint, Maddalena était toujours absente; et il en fut
+contrarié, mais d’autre façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait
+de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se démontrer à lui-même,
+et un peu aussi à Zio Martinu, combien il était fort, désormais: il la
+regarderait sans passion et sans désir, avec des yeux chastes et
+repentants. Et, par le fait, un je ne sais quoi de nouveau, une flamme
+pure et hardie brillait dans son regard; mais son visage était d’une
+pâleur mortelle et ses mains tremblaient. Zio Martinu l’observa
+longuement, en silence; puis, il lui demanda s’ils repartiraient tout de
+suite. Elias vainquit son désir de faire l’expérience de sa force en
+revoyant Maddalena; et ils se mirent en route. Dès qu’ils furent seuls:
+
+--Je me suis confessé, dit-il au vieillard. Dans quinze jours, je
+reviendrai pour communier; et alors l’abbé Porcheddu me donnera une
+réponse.
+
+--Quelle réponse?
+
+--J’ai résolu de me faire prêtre, déclara Elias, d’un ton confidentiel.
+Ah! il était temps! Mais j’ai trouvé ma voie.
+
+Le vieillard ne répondit rien; de nouveau, son âme semblait très
+éloignée de l’âme d’Elias, et il avait l’air de ne plus porter aucun
+intérêt aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune homme ne s’en
+choqua point: son âme, à lui aussi, était maintenant si éloignée de
+l’âme du vieillard, si éloignée du passé! Une pure ivresse
+l’enveloppait; toutes ses angoisses, toutes ses inquiétudes, toutes ses
+hontes, toutes ses irrésolutions avaient pris fin. Il voyait devant lui
+une voie blanche et unie comme cette grande route qu’ils parcouraient,
+un fond clair et serein comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.
+
+--L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, fera toutes les
+démarches; et, d’ici à deux ou trois semaines, il me rendra réponse,
+expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même plutôt que pour Zio
+Martinu. Et vous verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros; mais mon
+père a de l’argent; et, quand il saura ce que je veux faire, il sera
+heureux à ne pas y croire.
+
+--Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit Zio Martinu. Si tu as
+trouvé ta voie, prends-la et ne la quitte plus.
+
+Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent; et le jeune homme ne pensa
+pas même à remercier ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se
+contenta de lui dire:
+
+--J’espère que nous nous reverrons, Zio Martinu.
+
+Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus voir. Un mois après,
+Elias l’aperçut de loin, mais l’évita. «Oh! oh! pensa Zio Martinu, avec
+un sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. S’il est
+véritablement sur le point de se faire homme de Dieu, par ma foi, il
+commence mal!»
+
+ * * * * *
+
+Qu’était-il arrivé à Elias? Le carême finissait, et l’abbé Porcheddu
+l’attendait encore vainement. Dans les premiers jours qui avaient suivi
+la confession, le jeune homme avait vécu entre ciel et terre: tout le
+passé était relégué dans l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de
+charme. Il se sentait renaître avec la même pureté et la même douceur
+qu’avait autour de lui la campagne renaissante, en cette saison de
+renouveau; il priait sans cesse, et il attendait avec une anxiété suave
+que les deux semaines fussent écoulées. Son visage s’était éclairci; ses
+yeux avaient pris une expression et une transparence enfantines.
+
+Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah! l’abbé Porcheddu ne
+devait pas connaître le cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il
+pouvait croire que la joie de la confession durerait deux semaines dans
+un cœur bouleversé par la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la
+joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, il s’aperçut qu’il
+retombait dans la tristesse: c’était comme si la main d’un monstre
+invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé vers un abîme inconnu.
+
+Le jour suivant, il eut peur; et l’idée lui vint de retourner au pays et
+de se jeter aux pieds de l’abbé Porcheddu. «Mais s’il revoyait Maddalena
+auparavant?» A cette idée, un frisson lui courut de la tête aux pieds.
+Hélas! tout serait inutile! Elias aimait toujours Maddalena, et il ne
+pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment où il croyait avoir vaincu,
+avoir fait taire ses sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain la
+passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait comme une feuille
+dans un tourbillon. C’était la main de ce monstre invisible qui
+s’appesantissait sur sa nuque et qui le poussait vers le crime. Son
+visage redevint livide et ses yeux s’obscurcirent.
+
+Le troisième jour, il se trouvait par hasard à l’entrée de la _tanca_,
+pensif et morose, lorsqu’un événement extraordinaire le glaça
+d’épouvante. Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était allé à Nuoro,
+d’où il devait rentrer vers midi. Or, le tiède midi de mars régnait sur
+les pâturages. A cette douce heure de soleil et de rêves, on ne voyait
+personne dans l’immensité du plateau; une brise agréable passait,
+courbant l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, tout à
+coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver Maddalena sur la jument
+balzane encore suivie de son poulain. Était-ce une hallucination, un
+fantôme de son esprit malade? Jamais Maddalena n’était venue seule à la
+bergerie. Il regarda mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle,
+c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin sur ceux du jeune homme
+avec une puissance magnétique.
+
+Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la force de s’enfuir; les
+jambes lui manquèrent, et il s’assit sur le petit mur.
+
+Elle avançait, sans se hâter; mais, sitôt la porte franchie, elle sauta
+lestement à bas de son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle
+tremblait toute, et elle le regardait avec une passion folle. Ah! quelle
+expression ils avaient, ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en bas
+comme les voyait Elias! Il ne l’oublia jamais; et il comprit alors que
+ce regard lui donnait une joie dont une seule minute valait toute une
+éternité de la joie éprouvée la semaine précédente.
+
+--Et Mattia? demanda-t-il.
+
+--Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé de me laisser venir à sa
+place. Pietro est absent. Ta mère est descendue à l’enclos pour y
+cueillir des olives, et elle ne rentrera que ce soir.
+
+--Ah! Maddalena, tu nous perds! Pourquoi es-tu venue?
+
+Elle se pencha sur lui, délirante:
+
+--Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays? Dis, Elias, dis: pourquoi
+ne te voit-on plus?
+
+Et, son délire croissant, elle se mit à lui prendre la tête dans ses
+mains, à lui gémir sur le visage:
+
+--Elias! Elias! Elias! Ne vois-tu pas que je me meurs?... Puisque tu ne
+venais plus, il a bien fallu que je vienne!
+
+Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut pris de vertige, délira
+du même délire qu’elle. Et ils s’abîmèrent encore une fois dans la
+perdition.
+
+Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu n’avait pas revu Elias.
+Enfin il demanda des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci
+revenait souvent au pays; et alors il conçut un soupçon. «Assurément il
+est retombé dans le péché, pensa-t-il; et moi, je vais faire une belle
+figure auprès de Monseigneur, maintenant que mes démarches pour
+l’admission de ce jeune homme au séminaire ont été couronnées de succès.
+Prêtre, prêtre, ah bien, oui! Ce qu’il veut, c’est autre chose que la
+prêtrise... Et pourtant, il faut aviser; car, si l’on n’avise pas, une
+tragédie pourra se produire dans cette maison, sans parler du reste.»
+
+Il alla donc lui-même à la recherche du jeune homme et finit par le
+rencontrer.
+
+--Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant droit dans les yeux.
+
+Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se dérobèrent au regard de
+l’homme de Dieu; son visage était ravagé, brûlé par la passion et par le
+crime.
+
+--Il m’a été impossible de venir, répondit-il.
+
+--Et pourquoi impossible?
+
+--J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier; et, quant au reste, ma
+décision n’est pas arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé
+Porcheddu.
+
+--Rien ne presse! Que dis-tu, Elias? Malheur à l’homme qui attend le
+lendemain! Tu es retombé dans le péché; le démon t’entraîne.
+
+--Mais non, je ne suis pas retombé dans le péché! Que venez-vous me
+conter là? repartit Elias avec un sang-froid parfait.
+
+L’abbé Porcheddu en fut effrayé; il aurait mieux aimé qu’Elias avouât sa
+faute, fût-ce en se révoltant, fût-ce en blasphémant; mais cette
+froideur, cette hypocrisie étaient le comble de la perversité.
+
+--Elias, Elias! reprit-il d’une voix émue. Regarde bien où tu vas;
+rentre en toi-même... Malheur à celui qui sème dans la chair, car il
+moissonnera la corruption; et heureux celui qui sème dans l’esprit, car
+il moissonnera la vie éternelle...
+
+Elias hocha la tête et répliqua:
+
+--Je ne comprends pas ce langage; il n’y a que les prêtres qui le
+comprennent. D’ailleurs, je ne suis pas dans le péché; je ne fais de mal
+à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé Porcheddu!
+
+--Tu ne comprends pas ce langage, Elias; mais tu peux comprendre les
+conséquences humaines de ta conduite... Réfléchis, réfléchis. Si, un
+jour, on vient à savoir ce qui se passe, quelle horrible tragédie! Songe
+à ta mère, à ton père! Songe que le péché ne peut demeurer longtemps
+secret; car, là où il y a du feu, il y a de la fumée.
+
+--Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je! répétait l’autre avec une
+glaciale obstination. Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.
+
+Elias ne sortait pas de là; et l’abbé Porcheddu s’en fut, désespérant de
+le sauver.
+
+Toutefois, Elias resta profondément frappé de cet entretien. Son bonheur
+était si affreux, rendu si amer par le remords, par la peur, par
+l’horreur du péché! Tout ce que l’abbé Porcheddu lui avait dit, il le
+pensait et se le redisait continuellement; mais il ne parvenait pas à se
+vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la volupté, il éprouvait
+le supplice de l’angoisse, du remords, du dégoût; mais, pour se délivrer
+de l’angoisse qui précédait et qui suivait la volupté, il retournait
+bientôt à sa coupable ivresse. En outre, dans les moments les plus
+sombres de sa désespérance, il commençait à sentir de l’aversion et du
+mépris pour Maddalena. «Elle est la tentation, se disait-il à lui-même.
+C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi est-elle venue? Pourquoi
+m’a-t-elle tenté? Elle ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle,
+cette femme?» Mais ensuite il se reprochait ce mépris, se rappelait
+combien Maddalena l’aimait; et il se sentait attiré vers elle par une
+tendresse encore plus profonde, par un amour encore plus ardent. Malgré
+tout, la parole de l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias une
+bonne semence; le remords et la douleur grandirent au fond de son âme,
+et il se reprit à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs
+qu’auprès de Maddalena.
+
+--Un temps viendra où nous serons vieux, lui dit-il un jour; et alors,
+que ferons-nous? Dieu nous pardonnera-t-il?
+
+--Ne parlons pas de ces choses! répliqua-t-elle, dépitée. Ou bien,
+est-ce que tu veux te faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine de
+Saint-François?
+
+Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune réponse; mais son
+irritation et sa haine contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait
+répondu dans le ton, si elle lui avait montré qu’elle espérait en la
+miséricorde du Seigneur, il se serait attendri et l’aurait sans doute
+aimée davantage; mais, en ce moment-là, les railleries et le dépit de
+cette femme la lui rendirent odieuse.
+
+A partir de cette soirée, ils eurent souvent de petites querelles,
+tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Quand ils s’étaient
+quittés, Elias regrettait ce qu’il lui avait dit; mais, dès qu’il la
+revoyait, il ne pouvait s’empêcher de recommencer.
+
+--Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es irrité, tu me maltraites
+injustement; et moi aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive à ne
+savoir plus ce que je dis. Nous en venons ainsi à ne plus nous
+comprendre, quoiqu’il nous soit impossible de vivre l’un sans l’autre.
+Mieux vaut que nous cessions de nous voir pendant quelque temps.
+N’est-ce pas ton avis? D’ailleurs, nous allons être obligés
+d’interrompre un peu nos relations...
+
+--Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que nous nous voyions très
+souvent, et que nous nous disputions, et que nous finissions par nous
+haïr et par nous séparer à jamais.
+
+--Elias! dit-elle en pâlissant, pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi
+faut-il que nous nous haïssions et que nous nous séparions à jamais?
+
+--Parce que nous sommes en état de péché mortel.
+
+Cette réponse la rendit affreusement triste.
+
+--Est-ce que tu ne le savais pas auparavant? Aujourd’hui, il est trop
+tard.
+
+--Pourquoi est-il trop tard?
+
+--Parce que je suis mère d’un enfant qui est tien...
+
+A son tour il changea de couleur, et une bourrasque d’émotions diverses
+l’assaillit. Il couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles; il lui
+demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle voulut.
+
+Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir en tête à tête jusqu’à la
+naissance de l’enfant. Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin comme
+il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On était alors en automne. Le ciel devenait de plus en plus frais et
+profond, l’air transparent; de grandes pluies avaient rendu la terre et
+l’atmosphère très pures. Elias parut s’être plongé aussi dans un bain
+lustral; il redevint très pur; ses pensées se dégagèrent de leurs
+brumes, et, pendant quelques semaines, il vécut heureux.
+
+Tant que dura cette période sereine, il restait des heures et des heures
+couché tout de son long sous un arbre, regardant l’azur du ciel à
+travers les branches, écoutant la voix lointaine du bois, le bruit des
+eaux roulées par le torrent, les appels des oiseaux. Et toujours il
+pensait à Maddalena, mais non plus de la même façon qu’auparavant. Il
+l’aimait avec chasteté, comme les premiers jours où il l’avait connue;
+mieux encore, il l’aimait comme un époux qui, dans l’épouse, voit la
+mère de son enfant.
+
+Et il pensait aussi à cet enfant. «Ce sera un garçon, se disait-il à
+lui-même. Dès qu’il sera grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi.
+Je l’aurai toujours auprès de moi; je me ferai aimer de lui beaucoup,
+beaucoup.» Et il se sentait tout content.
+
+Mais souvent une ombre venait le troubler. «Et si Pietro veut le garder
+avec lui? Mon frère croira que c’est son fils; il le prendra, fera de
+lui un laboureur; et l’enfant l’aimera comme un père.»
+
+Puis, il recommençait à penser: «Non, non! Je dirai à Pietro:
+«Laisse-moi le petit; je ne me marierai pas, et je lui léguerai tout mon
+avoir; je lui ferai faire ses études, je le traiterai comme s’il était
+mon fils.» Et Pietro cédera, et le petit m’aimera.»
+
+Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit; déjà il formait des
+projets insensés, et bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.
+
+Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant à la bergerie la bonne
+nouvelle:
+
+--Mon père, mon frère, Maddalena aura un enfant! Ma mère a récité la
+prière à sainte Anne, et l’enfant sera un garçon!
+
+Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était lui le père. Peu s’en
+fallut que Zio Portolu ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer
+saint François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame du Remède et je ne
+sais combien d’autres saints.
+
+--Ah! la tourterelle! Je le disais bien, moi, qu’elle ne pouvait pas
+nous faire le tort de demeurer stérile. Ah! quand le verrons-nous, le
+petit Portolu, le nouveau tourtereau? répétait-il à chaque instant.
+
+--Eh! eh! s’écria Mattia en riant. Vous voudriez qu’il naquît tout de
+suite et qu’il fût déjà ici à garder le troupeau!
+
+Elias sentait son cœur battre à se rompre; et il pensait, non sans
+chagrin: «Ah! s’ils savaient la vérité!» Mais, dans le fond, il était
+joyeux, et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir donné aux
+siens ce bonheur. Et, tout comme son père, il ne se tenait pas
+d’impatience que l’enfant fût né.
+
+Cependant les jours passèrent, et le froid revint avec le brouillard et
+la neige. L’hiver fut très rude; et bientôt Elias, qui était frileux,
+commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. De même que l’année
+précédente, il aspirait à la douceur du foyer, de la vie close et
+commode. «Ah! pensait-il, combien il serait doux de passer les longues
+soirées au coin du feu, près de Maddalena!» Mais maintenant il ne
+songeait plus à elle avec une passion frémissante, comme l’année
+dernière. Non; dans sa vision apaisée, il l’imaginait à côté d’un
+berceau et il entendait une mélancolique chanson de nourrice qui lui
+rappelait les mélodies de son enfance. Ainsi, sans qu’il sût lui-même
+s’expliquer pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait de jour en
+jour; quelque chose de mystérieux, qui n’était plus ni du remords ni du
+dégoût ni de la peur, opérait lentement au dedans de son être. Loin
+d’elle, pendant les froides journées de la bergerie, il désirait encore
+être près de Maddalena; mais, quand il la revoyait et qu’il était près
+d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité de l’année
+précédente. Et il se disait: «Si je l’aime moins, c’est peut-être à
+cause de son état; mais, après la naissance du petit, je recommencerai à
+l’aimer comme auparavant.»
+
+Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en présence du jeune homme:
+
+--Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. Mattia ne trouvera
+personne, parce qu’il est trop simple. Il faut donc que Maddalena nous
+donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai? Autrement, qui peuplerait
+le foyer, quand nous serons morts?
+
+Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, eut la sensation d’une
+blessure au cœur, à penser que ces enfants pourraient être de lui. Oh!
+non; un seul, c’était bien assez! «Jamais! jamais!» s’écria-t-il
+intérieurement.
+
+Dans les premiers jours du carême, il alla chez l’abbé Porcheddu et se
+confessa. Il ne montrait plus le repentir, la douleur, la ferveur de
+l’année précédente; mais il se disait fermement décidé à ne plus
+retomber dans le péché mortel. Il paraissait être un autre homme.
+
+L’abbé se rendit compte que l’incendie de la passion était éteint en
+lui. Toutefois, il regarda longuement Elias, d’un air songeur, et il
+secoua la tête à plusieurs reprises.
+
+--Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le prêtre; mais tu verras! Si
+tu ne pourvois pas sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau.
+Mets à profit ce moment de grâce.
+
+--Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu?
+
+--Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an dernier? Moi, j’avais fait
+les démarches nécessaires, et tout était sur le point de réussir.
+
+--Ah! oui, je sais! murmura Elias, en baissant les yeux comme un enfant.
+Mais, aujourd’hui...
+
+--Quoi donc, aujourd’hui? Que signifie cet «aujourd’hui»? Tu n’y as plus
+pensé?
+
+--Oh! j’y ai pensé bien souvent; mais, aujourd’hui, je crois qu’il est
+trop tard et que je ne suis plus digne...
+
+--Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde de Dieu, Elias.
+Réfléchis à cela, si tu veux te sauver.
+
+Elias réfléchissait, la tête penchée; et un souvenir le frappa. Il se
+revit lui-même dans la _tanca_, par une soirée grise et silencieuse; il
+revit l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les paroles du
+vieillard.
+
+--Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand je serai prêtre, la
+tentation continue à me harceler? Cela ne sera-t-il pas encore pis?
+
+--Non, Elias. A présent, je te connais. Tu vaincras la tentation, ou
+plutôt la tentation cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation
+est cette femme; et, quand elle te verra prêtre, elle ne fera plus rien
+pour t’induire au mal.
+
+--Qui sait? dit Elias avec tristesse.
+
+--D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un village lointain; et, si tu le
+veux, tu ne la reverras jamais plus.
+
+--Oui, après. Mais en attendant!
+
+--En attendant? Ne crains rien; tu iras au séminaire, et je me charge de
+diriger tes études. Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines
+heures, pendant la journée; et, si tu le veux, tu ne succomberas jamais
+plus à la tentation. Décide-toi, Elias; ne perds pas de temps; songe que
+nous devons mourir, que notre vie est brève, que nous n’avons qu’une
+seule âme et qu’il nous faut la sauver.
+
+En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les yeux fixés sur Elias,
+comme s’il voulait agir par suggestion; et, de fait, à un certain
+moment, il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt Elias releva
+le visage, et ses prunelles s’allumèrent.
+
+--Eh bien! dit-il très ému, faites ce que vous croyez bon, abbé
+Porcheddu. Je me remets avec confiance entre vos mains. Je ne dirai rien
+à la maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.
+
+--Bon; je te promets que, d’ici à huit jours, j’aurai arrangé tout.
+Jusque-là, je te conseille de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon
+enfant; aie le cœur gai. Tu verras: il te semblera que tu renais à une
+autre vie.
+
+Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur gai. Oh! non. Il lui
+semblait qu’il était le jouet d’une illusion; il n’éprouvait plus la
+joie enfantine et sans cause qu’il avait éprouvée après la confession,
+l’année précédente; au contraire, il se sentait triste, et des larmes
+amères lui obscurcissaient la vue. Malgré tout, sa résolution était
+ferme; mais sa tristesse venait justement de la fermeté de sa
+résolution. A cette heure, le rêve était fini, la réalité brutale
+apparaissait; et, dans le premier moment de sa résolution, il ne
+parvenait pas à se détacher du passé sans que son cœur saignât. Il
+devait dire adieu à toutes les choses qui avaient été sa vie; c’était
+donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, avec ses habitudes, ses
+joies, ses souffrances, ses passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant
+plusieurs jours, il vécut dans l’amertume de cet adieu.
+
+A la _tanca_ surtout, la tristesse l’accablait au point de le rendre
+froid et insensible pour tout ce qui n’était pas son adieu aux lieux et
+aux choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant souffert. «Je ne
+verrai plus ceci, je ne ferai plus cela», pensait-il; et un nœud lui
+serrait la gorge. Mais sa résolution demeurait inébranlable; et, plus
+les jours passaient, plus il s’accoutumait à l’idée d’abandonner tout et
+de commencer une vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement dit
+adieu aux moindres choses, à chaque arbre, à chaque pierre, aux bêtes et
+aux hommes, ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à regarder
+vers l’avenir.
+
+Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans l’église et il y restait
+de longues heures, suivant avec une attention profonde les offices
+religieux. Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des chants
+liturgiques, les costumes des prêtres, tout le charmait; et, en songeant
+qu’un jour il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient fondre
+l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi ces costumes splendides et
+sacrés, il oubliait tout le passé et il se sentait heureux. Mais,
+lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore un trouble, surtout
+en présence de la jeune femme. «Que va-t-elle dire, quand elle saura?»
+se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait qu’il avait cessé de
+l’aimer, d’autant plus qu’elle était devenue presque difforme, avec une
+face jaune et bouffe; mais il continuait de se sentir lié à elle par un
+nœud indissoluble, et il avait peur de rompre ce nœud. «Que dira-t-elle?
+Que pensera-t-elle? Se désespérera-t-elle?... Ah! cela lui fera
+peut-être du mal; peut-être vaudrait-il mieux attendre...» Et de nouveau
+il songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant qui devait naître;
+mais, de ce côté-là, il était content de sa résolution: son futur état
+ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui rendrait même plus facile
+de le prendre avec lui, de l’élever, d’en faire un honnête homme et de
+lui assurer un avenir.
+
+Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. Celui-ci hocha la
+tête.
+
+--Renonce à ce projet, lui dit l’abbé; car tu fais mal en y pensant. Et
+d’abord, l’enfant est encore dans l’esprit du Seigneur; mais, alors même
+qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir est de le tenir éloigné, parce
+qu’il serait toujours un lien périlleux entre _elle_ et toi. Un prêtre
+ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille; il ne doit penser ni aux
+richesses ni aux choses terrestres; il est l’époux de l’Église, et ses
+enfants sont la pauvreté, le devoir, les bonnes œuvres. Songes-y bien,
+Elias; et, si tu te sens attaché encore aux choses du siècle, garde-toi
+de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu dois songer
+seulement à sauver ton âme, et non à autre chose.
+
+--Vous voulez faire de moi un saint! dit Elias en souriant.
+
+Mais, au fond, le jeune homme comprenait bien que l’abbé Porcheddu avait
+raison, et il s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau rêve
+paternel. Toutefois, la nécessité même de ce renoncement était désormais
+impuissante à ébranler sa résolution.
+
+Les huit jours passèrent. Les démarches de l’abbé Porcheddu avaient
+réussi à souhait. Monseigneur l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune
+pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, et il consentait à
+l’admettre immédiatement au séminaire avec une demi-bourse. D’après le
+conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit à l’évêque une jolie lettre
+de remerciement; et cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.
+
+--Monseigneur veut te connaître, Elias. Maintenant, tu n’as plus qu’une
+chose à faire: c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.
+
+--Ah! répondit Elias en soupirant. J’ai une peur...
+
+--Laquelle?
+
+--Je redoute que cela ne fasse du mal à cette femme. Si l’on pouvait
+attendre...
+
+L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement:
+
+--Eh quoi? Tu veux attendre? Tu es donc attaché encore aux choses du
+siècle? Oh! cette hésitation me déplaît beaucoup.
+
+--Eh bien! reprit Elias avec force, je vais vous montrer que je ne suis
+plus attaché à rien. Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.
+
+--Ton père est au pays?
+
+--Oui.
+
+--Et ton frère Pietro?
+
+--Il y est aussi.
+
+--Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras de ne pas sortir. Je
+viendrai chez toi, et nous causerons tous ensemble.
+
+--Je ne sais comment vous remercier! s’écria Elias avec effusion. Mais
+le Seigneur vous récompensera.
+
+--Bon, bon. Nous reparlerons de cela un autre jour. Et maintenant, va
+avec Dieu.
+
+Elias le quitta; mais il ne put rentrer chez lui jusqu’à l’heure du
+dîner: il se sentait le cœur gros, la gorge sèche. Ah! la réalisation de
+son dessein était si prochaine! Elle l’enveloppait déjà, le pressait, le
+détachait violemment du monde, de la jeunesse, du plaisir, de la
+famille, de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un immense chagrin;
+mais pas une seconde l’idée de reculer ne lui vint à l’esprit.
+
+Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans cesse tournés vers la
+porte; et, de temps à autre, lorsqu’il entendait un bruit de pas dans la
+ruelle, il tressaillait. Maddalena observait Elias; et, à un certain
+moment, elle ne put se tenir de lui demander ce qu’il avait.
+
+--J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, je vous prie tous de
+vouloir bien attendre avec moi cette personne, car elle doit vous
+parler.
+
+--A moi aussi? interrogea Maddalena. Qui est-ce? Qui est-ce?
+
+--Elle doit parler à toute la famille. Vous verrez qui c’est.
+
+On le pressa de questions; mais, au lieu de répondre, il sortit dans la
+cour.
+
+Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à
+dissimuler, même devant Pietro; et, comme tout à l’heure Elias, elle se
+mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un arrivait par la
+ruelle.
+
+«Qui peut être cette personne?» se disait-elle à elle-même. Depuis un
+certain temps, elle s’était aperçue d’un changement chez Elias; et la
+crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre femme et qu’il ne pensât au
+mariage, la rendait jalouse et inquiète. «Il veut se marier, se
+disait-elle ce jour-là; et la personne qu’il attend, c’est sans doute
+l’intermédiaire qui vient prendre l’autorisation des parents pour
+demander la main de la jeune fille. Ah! oui, ce jour-là devait arriver!
+Mais si vite! Elias n’attend pas même la naissance de sa créature. Mon
+Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi la force, vous qui êtes plein de
+miséricorde! Ne me faites pas mourir! Ne me châtiez pas avant l’heure!»
+
+Une souffrance grave se peignit sur son visage pâle; et ses paupières,
+les larges paupières qu’elle baissait avec une douleur résignée, se
+firent violettes.
+
+Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu, le jeune homme la regarda
+et il eut peur; il pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le
+sang.
+
+L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une chansonnette, parcourut des
+yeux la famille assemblée, salua avec des facéties et des révérences
+comiques; il voulut rester à la cuisine, en dépit de Zia Annedda qui,
+très empressée, insistait pour que l’on montât en haut, dans la chambre
+de Maddalena.
+
+--Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu?
+
+--Ça va sur deux jambes, comme les poules, abbé Porcheddu de mon cœur.
+
+--Et vos fils? Toujours aussi braves, vos fils? Toujours des
+tourtereaux?
+
+--Ah, oui! s’écria Zio Portolu, en ouvrant tout grands ses petits yeux
+rouges. Des hommes comme mes fils, il n’y en a guère; et j’en remercie
+saint François.
+
+Elias s’efforçait de sourire; mais l’abbé Porcheddu remarquait sur le
+visage du jeune homme un trouble anxieux, et il crut bon de hâter les
+choses. Après quelques minutes de bavardage, il regarda Maddalena,
+cligna de l’œil, dit d’un air malin:
+
+--Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons encore un autre
+tourtereau? Eh! eh! saint François vous veut du bien, Zio Portolu!
+Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur votre maison. Mais à présent,
+écoutez-moi. Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se faisait
+prêtre?
+
+Les assistants demeurèrent stupéfaits; car ils ne doutèrent pas un
+instant que, si l’abbé Porcheddu parlait de cette façon, la chose était
+déjà décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de pareil? Maddalena
+releva les yeux, et une rougeur furtive éclaira son visage: après tout
+ce qu’elle avait redouté, le projet annoncé par l’abbé Porcheddu lui
+semblait une nouvelle heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour elle;
+mais elle pouvait se résigner à le perdre, puisque aucune autre femme ne
+l’aurait.
+
+Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle éprouvait. Cette joie le
+rendit plus calme et lui permit d’observer l’impression que les paroles
+du prêtre faisaient sur tous les membres de la famille. On aurait pu
+croire qu’il s’agissait de quelque badinage amusant: Pietro souriait;
+Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage attentif et les oreilles
+tendues, souriait; la sauvage figure de Zio Portolu souriait. Elias eut
+l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait chez tous les
+siens une joie si grande que cela leur paraissait un rêve; et, soudain,
+il éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se mit à rire comme un
+enfant.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient cessé de murmurer, de
+rire, de s’étonner, quand ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en
+séminariste. D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air d’un jeune homme
+de vingt-six ans, et moins encore d’un ancien pâtre. La claustration lui
+avait refait blanches les mains et la face; et, à en juger par son
+visage imberbe, d’une pâleur de perle, on aurait pu le prendre pour un
+adolescent.
+
+Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il endossait l’aube de
+dentelle nouée par un large ruban bleu, il ressemblait à un ange
+mélancolique, avec ce pli de profonde mais douce rêverie sur sa bouche
+d’un rose pâle. Beaucoup de jeunes paysannes et même quelques
+demoiselles le regardaient un peu trop longuement, s’intéressaient un
+peu trop à lui; mais il ne s’en apercevait pas: ses yeux verdâtres
+étaient perdus en de lointaines visions.
+
+Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses gémissements sonores et
+que les chants liturgiques envoyaient vers le ciel une inconsolable
+lamentation pour des biens perdus et une invocation plaintive de biens
+ignorés? Voyait-il le passé, la _tanca_, la solitude, l’amour? Oui,
+Elias voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir se détacher de
+tout cela, comme il avait cru et espéré qu’il en serait capable; et ce
+qui l’attachait encore à la douleur et à la joie des passions humaines,
+c’était la continuelle hantise de cette jeune femme agenouillée au fond
+de la nef, parmi le flot rouge de la foule paysanne.
+
+Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante dans son costume
+d’épouse; et elle tenait sur ses bras le bébé couvert de la _mantiglia_
+d’écarlate bordée de soie bleue; et le bébé, quand la mère faisait
+danser devant son petit visage les amulettes d’argent et de corail
+suspendues à son petit cou, levait ses menottes roses et souriait, en
+ouvrant sa bouche mignonne et en fermant à demi ses yeux d’un éclat
+verdâtre. C’était un tableau enchanteur. Elias voyait toujours devant
+lui son bébé souriant, et il l’aimait avec une tendresse navrée, et son
+amour pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent il souffrait
+d’une atroce façon, dans cette vaine lutte contre les deux amours
+terrestres qu’il ne pouvait extirper de son cœur.
+
+Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait de jour en jour. Deux
+années de travail infatigable, de lectures continuelles et de bonne
+volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui étudiaient depuis
+beaucoup plus longtemps que lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie
+recluse, à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses qui d’abord
+l’avaient presque suffoqué. Maintenant, le passé lui semblait un rêve,
+mais un rêve auquel il demeurait attaché par un lien tenace. Il se
+sentait triste, surtout les jours où il revenait à la maison, accueilli
+par sa mère avec une tendresse un peu gênée. Il évitait soigneusement
+les yeux de Maddalena, et il avait peur de toucher le bébé; ou, si on le
+forçait à lui faire des caresses, il le caressait d’un air timide; mais
+il tressaillait dès qu’il l’apercevait, et il mourait d’envie de le
+prendre dans ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de regarder
+les premières petites dents, de serrer dans une seule de ses mains les
+deux petites mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait à
+lui-même: «Non, non, non! Il faut que je me vainque!»
+
+D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne lui avait jamais adressé un
+reproche, mais qui ne cessait de l’observer avec une tendresse
+douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle était plus charmante que
+jamais, tout occupée de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule
+vie; et Elias ne pouvait séparer de la figure de l’enfant celle de la
+mère. Il sentait que, s’il était resté libre,--car il se considérait
+déjà comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu encore les premiers
+ordres,--il serait fatalement retombé. Grâce à son nouvel état, il
+venait à bout de dompter jusqu’à son imagination; mais cette lutte le
+déchirait et le laissait dans un accablement qui était une sorte
+d’agonie. Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste,
+désespérait-il de la vie et de lui-même; mais il n’avait jamais une
+heure de révolte ou de regret pour la résolution prise.
+
+Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. Soit pendant son
+sommeil, soit en pleine veille, il était assailli par des rêves
+exténuants, pires que toutes les tentations. Presque chaque nuit, il
+voyait en songe le passé, la montagne, le pâturage, la cabane,
+Maddalena, souvent aussi le bébé; et toujours il se figurait qu’il était
+encore pâtre et libre; mais une oppression morne et un souvenir qu’il ne
+parvenait pas à fixer, très douloureux néanmoins, faisaient que ces
+songes ressemblaient à des cauchemars.
+
+Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes qui lui donnaient le
+plus de tourment; c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts,
+c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient dans leurs
+cercles insidieux. «Non! non! non!» se répétait-il chaque fois. Et il
+chassait les vains désirs, les images obsédantes; et il se mettait à
+prier et à étudier. Mais presque toujours, quand il avait chassé vingt
+fois les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.
+
+Une nuit, il étudiait l’_Épître_ de saint Paul aux Romains. C’était une
+limpide nuit d’avril, avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte
+entrait la brise imprégnée d’une douceur ineffable; et on voyait une
+étoile scintillante palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait
+plus triste que d’habitude; la vie le tentait, lui parlait, l’assaillait
+par le souffle pur de cette nuit d’avril; des souvenirs indicibles se
+présentaient à son esprit; et, avec la renaissance du printemps, il
+semblait que quelque chose de nouveau et d’inquiet germât aussi dans son
+Cœur.
+
+«Non! non! non! se répéta-t-il à lui-même, en secouant la tête comme
+pour chasser les pensées importunes. Il faut oublier tout; il faut
+étudier, faire des progrès!» Et il se prit la tête entre les mains, se
+plongea dans la lecture. Autour de lui régnait un silence profond; et
+l’on entendait seulement, très loin, très loin, onduler une mélancolique
+chanson de Nuoro, qui paraissait venir des extrêmes limites de la
+campagne. Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par cœur chaque
+verset.
+
+_Que la charité soit sincère; ayez le mal en horreur, et attachez-vous
+fortement au bien..._
+
+_Ne soyez pas nonchalants à l’action; soyez fervents d’esprit, soumis au
+Seigneur._
+
+_Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants à la
+prière..._
+
+_Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, et gardez-vous de
+maudire..._
+
+_Ne rendez à personne le mal pour le mal; attachez-vous aux choses
+honnêtes, en présence de tous les hommes..._
+
+_A moi la vengeance; c’est mot qui rétribuerai, dit le Seigneur._
+
+_Ne te laisse pas vaincre par le mal; mais triomphe du mal par le
+bien[32]._
+
+ [32] Épître aux Romains, ch. XII.
+
+Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre! C’était comme un
+grondement de tonnerre, et c’était aussi comme une pure voix de fontaine
+murmurant dans la paix nocturne. Mais, comme un grondement de tonnerre,
+comme une voix de fontaine entendue en rêve, elle venait de trop loin,
+de trop haut. Elias l’entendait, l’écoutait, et il avait la sensation
+d’être enveloppé et rafraîchi par elle comme par un suaire embaumé; mais
+ce suaire, hélas! était léger comme une vapeur, et le souffle de cette
+tiède nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.
+
+Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro se fit un peu moins
+lointaine. Au milieu du chœur mélancolique, une harmonieuse voix de
+ténor s’élevait; et toute la volupté, toute la suavité de cette nuit
+lunaire tremblait dans cette voix. Le jeune homme redressa la tête,
+envahi par un enchantement soudain. «Où donc l’avait-il déjà entendue,
+cette voix?» Une réminiscence presque physique le fit tressaillir: il se
+rappela vaguement qu’il avait vécu une autre nuit pareille à cette
+nuit-là, qu’il avait entendu ce même chant, qu’il avait été triste comme
+il l’était à cette heure. «Où? Quand? Comment?» Il se mit debout, vint
+s’accouder à la fenêtre, sous le rayonnement clair de la lune au zénith.
+La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de senteurs lointaines et
+confuses. Il eut un frisson, et il se souvint de la nuit où il avait
+pleuré de détresse aux pieds de saint François. La voix de l’Apôtre ne
+parlait plus, le suaire était déchiré. Qu’importaient l’éternité, la
+mort, le néant de toutes les passions humaines, le bien, le mal, la
+perfection, la vie future, comparés à l’instant fugitif de cette nuit
+d’avril, de ce souffle de brise, de ce chant d’amour? Et il fut vaincu:
+la vie le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la douleur, avec
+la concupiscence et la désespérance; et il se laissa choir à genoux
+devant la fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un enfant, égaré par
+une suprême frénésie de désespoir.
+
+Une prière folle montait à ses lèvres, parmi les sanglots. «Tu vois,
+Seigneur: je suis faible et lâche! Aie pitié de moi, ô mon Dieu!
+Pardonne-moi, accorde-moi le repos, arrache mon cœur de ma poitrine! Je
+ne suis qu’un homme, et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi
+m’as-tu fait si faible, Seigneur? J’ai toujours souffert, toute ma vie;
+et, chaque fois que, succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai voulu
+chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, j’ai foulé aux pieds tes
+préceptes, j’ai été plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais
+j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre encore tellement, que
+la mesure est comble!» Et il sanglotait, et son visage bouleversé
+ruisselait de larmes amères; et il recommençait à implorer: «O mon Dieu,
+mon Dieu, mon Dieu! Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon aide,
+accorde-moi la paix de l’âme... Et accorde-moi aussi un peu de bonheur,
+un peu de douceur... N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu! Ne suis-je pas une
+créature humaine? Si j’ai péché, pardonne-moi, toi qui es
+miséricordieux! O toi qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi un
+peu de joie, un peu de bonheur!...»
+
+Insensiblement les larmes tarirent dans ses yeux, et cette crise le
+soulagea, le calma. Il s’en aperçut lui-même; car, lorsque l’accès de
+désespoir eut pris fin, il ressentit quelque honte des pleurs qu’il
+avait répandus. Mais il pensa: «Mon père dit que ce sont les lâches qui
+pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant,
+les pleurs font tant de bien! Sans les pleurs, il y a des moments où
+l’âme éclaterait.»
+
+Et il eut honte aussi de sa prière, qui était presque un défi à Dieu; et
+il en eut peur, et il demanda pardon, et il se résigna. Mais, le
+lendemain matin, il éprouva un extraordinaire saisissement d’épouvante,
+de surprise, de chagrin et d’allégresse,--jamais il n’oublia cette
+minute-là!--lorsqu’on vint lui dire que Pietro était rentré des champs
+avec une forte inflammation aux reins et que son état paraissait grave.
+
+«Il va mourir, pensa-t-il soudain; et je pourrai épouser Maddalena!»
+
+Dieu avait-il donc exaucé sa prière? Oh! non. Effrayé de sa pensée
+blasphématoire, il recula devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce
+moment par son imagination. Non, non, cela n’était pas possible!
+
+Il courut tout de suite à la maison; et il se disait en chemin: «Comme
+je suis lâche! Non, jamais je ne me sauverai: c’est ma nature même qui
+est mauvaise.» Il se tourmentait plus pour ses mauvaises pensées que
+pour la maladie de Pietro; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré
+tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il eut appris que son
+frère était malade depuis la veille, il éprouva une espèce de déception,
+tant il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par l’idée étrange
+que Dieu avait écouté son horrible prière!
+
+Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le malade avait la face
+livide, les traits décomposés par une cruelle souffrance; et il ne
+cessait de gémir. Trois jours auparavant, il était parti à la recherche
+d’un bœuf égaré; il avait parcouru à pied de grandes distances, et il
+avait fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée sauvage; mais
+l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement et une prédisposition à la
+maladie l’avaient terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, les
+mains égratignées par les ronces et par les pierres. La consternation
+régnait donc chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux lampes et
+prononcé les «paroles vertes»; et les «paroles vertes» avaient répondu
+que Pietro devait mourir.
+
+Les jours suivants furent affreux pour Elias. Il venait chez son frère,
+le regardait, se promenait de long en large dans la chambre, se tordait
+silencieusement les mains, navré de son impuissance à écarter de Pietro
+le péril. Jamais il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni vers
+l’enfant; et il s’en retournait désespéré, se jetait à genoux, priait
+des heures et des heures avec une piété fervente, pour obtenir que
+Pietro guérît.
+
+Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, il sursautait et un froid
+mortel lui arrêtait le sang dans les veines. Ah! quel était ce monstre
+odieux dont il avait à subir l’assaut? Pourquoi, dès qu’il s’oubliait un
+instant, ce monstre lui chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui
+inspirait-il d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il obstinément
+l’image de son frère mort, enseveli?
+
+«C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne me vaincra pas; non,
+jamais plus il ne me vaincra. Que Pietro meure donc, s’il doit mourir! O
+Satan, quelque horrible que cela puisse être, je désire à présent la
+mort de mon frère, pour te démontrer que tu ne remporteras pas la
+victoire. Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras! Je suis plus fort
+que toi, Satan! Mon corps est faible, et tu pourras le briser; mais mon
+âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne triompheras d’elle!» Et il se
+remit debout, tranquillisé par ce terrible réconfort.
+
+La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma les yeux, fit sur lui le
+signe de la croix, aida Zia Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis,
+il veilla son frère mort. A chaque instant il se levait, se penchait sur
+le visage du défunt, le regardait longuement, avec la folle espérance
+que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute à l’autre, il allait
+remuer, se dresser sur son lit. Mais le visage barbu, livide, immobile,
+aux paupières baissées, demeurait fixe comme un effrayant masque de
+bronze.
+
+Pour la première fois de sa vie peut-être, Elias, qui n’avait jamais vu
+d’aussi près ni regardé avec autant d’attention un cadavre, comprenait
+toute l’inexorable grandeur de la mort. Il se rappelait Pietro vivant,
+riant, parlant. Et un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour
+lui clore à tout jamais les lèvres! Il pensait: «Demain, à pareille
+heure, cette dépouille même aura disparu du monde.» Et il ne pouvait se
+résigner à croire que tout finît de cette façon, que lui-même, ses
+parents, Mattia, Maddalena, le bébé dussent à leur tour disparaître; et
+ces pensées lui donnaient une douleur inexprimable.
+
+Ensuite il retombait à genoux près du lit mortuaire, et sa douleur se
+changeait en consolation. «Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous
+cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter vainement? Tout a une
+fin; l’âme seule reste. Sauvons notre âme!» Et il se sentait plus fort
+que jamais contre la tentation et contre le mal. Puis, il recommençait à
+se souvenir de son frère vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur
+adolescence, à se souvenir de la mortelle injure qu’il lui avait faite;
+et il se désolait de nouveau, et les sanglots lui étranglaient la gorge.
+«Maintenant qu’il est mort, se demandait-il, est-ce qu’il connaît
+l’injure que je lui ai faite? Est-ce qu’il me pardonnera?» Et ces
+questions le ramenaient à d’autres souvenirs; il revoyait Maddalena dans
+cette même chambre où reposait maintenant le mort; et une douceur
+inattendue s’emparait insidieusement de lui, à la pensée que désormais
+il pourrait aimer cette femme sans crime. Mais aussitôt il chassait loin
+de lui la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait d’un bond;
+et, se penchant pour la vingtième fois sur le visage du cadavre, il
+recommençait à se plonger dans la contemplation de la mort.
+
+Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un peu; il eut un rêve où,
+comme toujours, il lui sembla qu’il était encore pâtre; et, dans ce
+rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la _tanca_. Pietro
+arrivait à cheval, le visage livide et les yeux clos, comme le cadavre.
+«Qu’est-ce que tu as?» lui demandait Elias, frappé de terreur à cette
+vue. «L’enfant est mort, et je viens te l’annoncer, répondait Pietro.
+Retourne au pays; car c’est toi qui dois l’ensevelir.» Elias fut pris
+d’un tel effroi et d’une telle angoisse qu’il fit un effort pour se
+réveiller.
+
+Mais, après son réveil, il continua de sentir la même angoisse que dans
+son rêve. Le jour naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain il
+pensa avec amertume: «Doit-il donc mourir, lui aussi? Ce rêve est-il un
+avertissement? Les malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux
+rêves.» Il lui semblait que dorénavant toutes sortes d’infortunes
+étaient possibles, prochaines, inévitables; et, en proie à une
+affliction insensée, il alla voir l’enfant qui pleurait toujours.
+Maddalena, vêtue de deuil,--avec sa jeunesse et sa fraîcheur, elle était
+toute gracieuse dans sa robe noire,--tâchait d’apaiser le petit en lui
+parlant à voix basse. Nombre de parents étaient déjà venus; la maison
+était sans lumière. Elias s’avança silencieusement dans la
+demi-obscurité de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.
+
+--Qu’est-ce que tu as? demanda-t-il au petit, en se courbant un peu.
+
+Puis, il dit à Maddalena:
+
+--Pourquoi pleure-t-il?
+
+Le petit le regarda de ses grands yeux noyés de larmes et se tut
+quelques instants, avec sa petite bouche ouverte qui tremblait; et
+ensuite il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux vers Elias, et sa
+bouche aussi eut un tremblement involontaire.
+
+--Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une voix altérée, en
+berçant l’enfant dans ses bras. Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas
+que tu pleures...
+
+Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur les épaules du petit et
+elle se mit à pleurer inconsolablement.
+
+--Oh! Maddalena, qu’est-ce que cela veut dire? murmura Elias éperdu.
+
+Et il s’éloigna, comme poussé par une main invisible. Cette scène le
+bouleversait jusqu’au fond de l’être; car il comprenait bien que
+Maddalena ne pleurait pas seulement pour la mort de son mari; et les
+regards de cette femme, toujours tendres et ardents, lui transperçaient
+le cœur.
+
+«Ah! pensait-il, assis dans un coin sombre, parmi le groupe des parents,
+l’abbé Porcheddu a raison: cet enfant nous liera toujours, toujours. Il
+faut que je ne le voie plus, que je ne l’approche plus; sans quoi, je me
+perdrai encore, et maintenant plus que jamais.» Et il se sentait obsédé
+pour tous ces gens qui entraient et qui sortaient en prononçant des
+paroles banales; et il désirait avec ardeur que tout fût terminé, que
+les obsèques fussent achevées, que les trois jours des condoléances
+fussent écoulés, pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.
+
+«Hélas! pensait-il, si déjà la tentation est forte à ce point, lorsque
+le cadavre de mon frère est encore presque chaud, que sera-ce plus
+tard!» Mais ensuite il se répétait avec une sorte de rage: «Non! non!
+non! je serai vainqueur! Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai!»
+
+La lutte était commencée, et c’était une lutte terrible. Le premier, le
+second, le troisième jour, avec les funérailles, avec les condoléances,
+avec les cérémonies barbares du deuil sarde[33], passèrent comme un
+vilain rêve. Et, finalement, Elias se retrouva dans sa cellule, dans son
+petit lit, harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente dans sa
+mémoire cette nuit où il avait lu l’épître de saint Paul; et le souvenir
+de sa prière désespérée lui revenait avec la persistance d’un remords.
+«Ma punition a été dure, pensait-il. Et cependant, qui connaît les voies
+du Seigneur? Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer? Pourquoi
+serait-il impossible que cette destinée fût la mienne? Pourquoi me
+serait-il interdit de prétendre à la félicité terrestre? Ne suis-je pas
+un homme comme les autres?» Et le rêve insidieux s’emparait de lui.
+
+ [33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand
+ deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes
+ laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au
+ moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds;
+ parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de
+ chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la
+ poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent
+ pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres
+ ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes
+ religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les
+ rues les plus écartées, etc.
+
+L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et,
+par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu!
+N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait
+péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs
+devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel?
+
+«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour
+excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les
+gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an,
+personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie!
+Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!»
+Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient.
+«Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se
+demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un
+coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non,
+non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on
+vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non!
+je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il
+serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les
+jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit.
+
+Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés
+prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui
+semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se
+faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à
+l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec
+Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...!
+«Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et,
+par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les
+obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et
+dans notre force propre.»
+
+Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la
+chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même
+était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que
+Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les
+travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin
+Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la
+maison.
+
+Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des
+chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris
+d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le
+cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit.
+
+Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et
+qui l’amusait en lui disant:
+
+--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas,
+Berteddu?
+
+Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant
+son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda
+Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il
+fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement
+pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de
+dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un
+rayon de soleil.
+
+--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là.
+Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous
+souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment
+est fait le cœur de Zio Portolu!
+
+Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père
+parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait
+pas à son chagrin.»
+
+Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle
+avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de
+douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne
+se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en
+retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la
+courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera
+l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que
+ferai-je?»
+
+Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas
+davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler;
+mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le
+préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse
+de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il
+sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il
+voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il
+s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver
+en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise;
+mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de
+mauvaise humeur.
+
+«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il
+faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours
+se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.
+
+«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être
+trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui
+semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un
+chagrin vague et sans motif précis.
+
+Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée
+pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on
+l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore,
+tout ému.
+
+Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par
+elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait
+ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite,
+parce qu’on avait besoin de lui.
+
+--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Est-ce que le petit est malade?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Eh bien! j’y vais tout de suite.
+
+Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.
+
+Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs,
+et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis
+régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée,
+tiède et silencieuse.
+
+Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait
+médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à
+coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce
+discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait
+séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un
+peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à
+cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi
+qu’il en soit, elle se troubla, se confondit.
+
+Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme
+d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le
+regarder:
+
+--C’est donc dimanche la cérémonie?
+
+--Tu ne le savais pas?
+
+Un silence.
+
+--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants.
+
+--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à
+elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu.
+
+Elle se leva et passa dans la chambre voisine.
+
+--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle
+Elias est là.
+
+Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur.
+
+--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai
+voulu t’entretenir.
+
+Il secoua la tête.
+
+--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta
+conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps
+encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu
+de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre
+innocent?
+
+Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa
+sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa
+machinalement et murmura:
+
+--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard.
+
+--Non, non, il n’est pas trop tard!
+
+--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait
+fou.
+
+--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues
+que tu n’obéis pas à ta conscience?
+
+--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer,
+Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en
+caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet
+habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet
+enfant est mon fils?
+
+--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton
+fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils?
+
+--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de
+lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse
+envers lui mon devoir.
+
+--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne
+sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose!
+
+--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena.
+
+--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose...
+
+Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté:
+
+--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc
+pas à moi, Elias?
+
+--C’est impossible! dit-il à voix basse.
+
+--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!...
+Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien?
+
+--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est
+trop tard.
+
+--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les
+mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait
+préparées d’avance.
+
+Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému,
+qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de
+l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle
+éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du
+cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais
+une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le
+regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son
+premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit
+misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce
+qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle
+l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à
+présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses
+discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle
+avait triomphé d’Elias dans la _tanca_.
+
+Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il
+répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début;
+il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences
+de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être
+même effleuré la main.
+
+Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été
+trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être
+aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce
+qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé,
+elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime.
+Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner
+un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.»
+
+Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne
+désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que
+goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que
+Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement,
+afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre
+force de résistance.
+
+
+
+
+X
+
+
+Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs,
+continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première
+messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage;
+parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux;
+on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des
+vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était
+habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et,
+tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il
+tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement
+sa tête sur la poitrine de son grand-père.
+
+ [34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque
+ tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse
+ compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés,
+ comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces
+ improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les
+ adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un
+ prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire,
+ l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant
+ des heures. La forme prosodique des improvisations est presque
+ toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime
+ est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité
+ ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct
+ poétique.
+
+--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant
+vers le petit. Tu as sommeil?
+
+Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes.
+Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en
+forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle
+se pencha pour l’offrir à l’enfant.
+
+--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut
+pas t’endormir.
+
+Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus
+la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de
+l’oiseau, mais il ne le mangea pas.
+
+--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas
+assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi!
+Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je
+te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble.
+
+Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la
+_tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune
+nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il
+tenait toujours sa petite tête appuyée.
+
+--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena.
+
+L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se
+souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de
+Pietro.
+
+Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans
+ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis.
+
+--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort.
+
+Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit,
+l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher
+son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin
+l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce
+d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait
+légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait
+pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante,
+qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se
+mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela
+le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il
+s’irritait contre lui-même; mais il se taisait.
+
+Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était
+Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir
+d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec
+l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de
+tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il
+se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la
+douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde!
+pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient
+arriver?»
+
+Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec
+Maddalena, occupée à préparer du café.
+
+--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas
+qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne
+santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai
+raison.
+
+«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume
+et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.»
+
+Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près
+de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui
+rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au
+petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que
+Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si
+elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle
+épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils;
+on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et
+son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses
+entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.
+
+Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait
+séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées
+vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et
+un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait,
+en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est
+inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses
+du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été
+mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon
+chrétien. Voilà tout.»
+
+Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la
+main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant
+comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand
+le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta
+les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à
+Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais,
+au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent,
+lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser
+d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui
+articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait
+cruellement.
+
+Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.
+
+--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui
+cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi
+agréablement.
+
+Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et
+accepta.
+
+Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le
+devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme
+sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il
+voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un
+buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui
+expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en
+temps, il lui donnait un baiser.
+
+--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a
+plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires
+sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui
+ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce
+que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire
+des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu
+sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le
+marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres
+s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre?
+
+ [35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux.
+
+--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai
+des pipes avec les roseaux.
+
+--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se
+faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur?
+
+Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui
+chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il
+avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais
+Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et
+l’avenir de son fils!»
+
+Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente
+tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu
+adressait au petit.
+
+--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te
+faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle
+étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il
+s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de
+froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est
+pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher
+droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant!
+
+--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un
+arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père.
+
+Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il
+s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut
+démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il:
+«Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être
+d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le
+prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai
+heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le
+présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement;
+et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées
+jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune
+prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation
+coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi
+que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore
+une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je
+réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne.
+Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont
+nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à
+l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.»
+
+Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et
+douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il
+avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la
+vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et
+il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une
+souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et
+prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était
+fini!...»
+
+Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de
+loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se
+rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être
+allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien
+différente de celle que son devoir lui prescrivait.
+
+Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas
+autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant
+des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que
+cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait
+ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de
+s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il
+avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait
+indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait
+les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait
+pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le
+monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il
+dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir
+pour le guérir.
+
+Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été
+consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu
+méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant
+atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné
+par le premier médecin.
+
+--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de
+haineux dans le regard.
+
+--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de
+l’état du petit.
+
+D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent
+pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle
+organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit
+lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très
+forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu.
+Maddalena le veillait, consternée.
+
+Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes
+particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles.
+Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa
+sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses
+invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte
+Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle,
+aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang,
+aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter.
+
+Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant
+était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne
+survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre.
+Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour
+venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà
+qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur!
+L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son
+petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les
+soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il
+vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si
+cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je
+ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin.
+
+Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et
+qui se montra très affligé.
+
+--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère.
+
+Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien.
+
+Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande
+route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre
+bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses
+yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la
+couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps
+souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait
+la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait
+avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin
+jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient
+rencontrée près de la fontaine.
+
+--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et
+pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai
+qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias?
+
+Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin
+pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait
+et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père?
+
+--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette
+demande?
+
+--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce
+monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi?
+
+Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas!
+Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le
+torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva
+au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle
+était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre.
+
+--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du
+petit malade.
+
+--Oui, elle y est.
+
+Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler
+cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit;
+il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette
+respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive.
+Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près
+du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant,
+silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par
+une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume;
+et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir
+ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au
+pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité.
+
+--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction,
+comme en se parlant à lui-même.
+
+Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul
+mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il
+revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il
+allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait
+d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et
+la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son
+visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit,
+avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux.
+
+Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en
+essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle
+lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête,
+livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques
+instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et,
+avec un peu d’hésitation:
+
+--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle.
+Tu es malade?
+
+Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre
+Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment
+près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit
+visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement:
+
+--Non, je ne suis pas malade.
+
+Et il s’en alla.
+
+Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit?
+se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah!
+protégez-nous, saint François de Paule!»
+
+Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt
+qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison,
+presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle,
+il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit;
+et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et
+l’odieuse figure était là, toujours là!
+
+Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec
+l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec
+ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait
+que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès
+qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait
+plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au
+dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage.
+
+Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia
+Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux.
+
+--Il ne passera pas la nuit! dit-elle.
+
+--Farre est encore là, mère?
+
+--Non.
+
+Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait
+silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé.
+Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu,
+était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il
+ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni
+toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme
+devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la
+mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait
+semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il
+mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la
+mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors,
+pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il?
+
+«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je
+ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à
+la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine
+jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est
+plus temps de rien faire!...»
+
+Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de
+l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas
+comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras
+et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée.
+
+Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias
+reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il
+s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus,
+Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même
+s’interposait un obstacle insurmontable.
+
+Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux
+flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire:
+«Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il
+m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien?
+Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je
+le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car
+c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le
+soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais,
+parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là,
+j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes
+s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il
+reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide.
+
+Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un
+rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se
+représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier,
+demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur,
+pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie
+terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de
+repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour
+la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite;
+mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur
+toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour
+me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir
+le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien
+avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni
+passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...»
+
+Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en
+courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une
+nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de
+légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un
+silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de
+mystérieux était dans l’air.
+
+Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut
+pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer,
+tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains,
+avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait
+tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement
+l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit
+peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et
+elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette
+affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont
+grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il
+regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et,
+lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes
+réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans
+la chambre voisine, près de l’enfant mort.
+
+Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia
+Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun
+bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette
+funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits
+souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds
+exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes.
+
+Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers,
+tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien.
+Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa
+personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il
+s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit.
+
+Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui
+prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait
+descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de
+joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce
+qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur,
+seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et
+miséricordieux.
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+IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
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+PRINTED IN GREAT BRITAIN
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***