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+<html lang="fr">
+<head>
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+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>Elias Portolu | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em i">Elias Portolu</h1>
+
+<p class="c i"><span class="large">Roman</span><br>
+Traduit de l’italien par<br>
+<span class="large">G. Hérelle</span></p>
+
+<p class="c i">Par<br>
+<span class="xlarge">Grazia Deledda</span><br>
+(Prix Nobel de littérature 1926)</p>
+
+
+<p class="c gap i"><span class="w40"><span class="large">Nelson</span><br>
+Éditeurs<br>
+<span class="small">25, Denfert-Rochereau</span><br>
+Paris</span>
+<span class="w40"><span class="large">Calmann-Lévy</span><br>
+Éditeurs<br>
+<span class="small">3, rue Auber</span><br>
+Paris</span></p>
+
+<p class="c i">1928</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">Première édition italienne<br>
+d’« Elias Portolu » :<br>
+1903.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">ELIAS PORTOLU</p>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Toutes les fois qu’un homme convoite
+quelque chose d’une façon désordonnée, il
+est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.</p>
+
+<p>De là vient que souvent il éprouve de la
+tristesse lorsqu’il s’en éloigne, et que même
+il s’irrite à la légère, si quelqu’un lui fait
+obstacle.</p>
+
+<p>Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait ?
+Aussitôt le reproche de sa conscience l’accable,
+parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne
+peut lui donner la paix qu’il cherchait.</p>
+
+<p class="sign"><i>Imitation de Jésus-Christ</i>, <small>I</small>, 6.</p>
+
+</blockquote>
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p>Des jours heureux approchaient pour la
+famille Portolu, de Nuoro. Elias, le fils
+cadet, qui purgeait une condamnation dans un
+pénitencier du continent, allait rentrer à la fin
+d’avril ; et ensuite Pietro, l’aîné des trois garçons,
+se marierait.</p>
+
+<p>On se disposait à fêter ce double événement.
+On avait rebadigeonné la maison, préparé le
+pain et le vin<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il semblait qu’Elias regagnât le
+foyer comme un étudiant en vacances ; et ce
+n’était pas sans une sorte d’orgueil que ses parents,
+une fois terminée la disgrâce de leur fils,
+s’apprêtaient à le recevoir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain
+qui se conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes,
+on en prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.</p>
+</div>
+<p>Enfin arriva le jour attendu si impatiemment,
+surtout par Zia Annedda<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, la mère, une petite
+femme placide, blanche, un peu sourde, qui
+aimait Elias plus que tous ses autres enfants.
+Le frère aîné, Pietro, qui était laboureur, Mattia,
+le plus jeune frère, et Zio Berte, le père, qui
+étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia
+et Pietro se ressemblaient beaucoup ; l’un et
+l’autre étaient bas de taille, robustes, barbus,
+avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs.
+Zio Berte Portolu, — le vieux renard, comme on
+l’appelait, — était bas de taille, lui aussi, avec
+une fameuse chevelure noire très emmêlée qui
+retombait jusque sur ses yeux rouges et malades,
+et qui, près des oreilles, venait se confondre avec
+une longue barbe noire non moins emmêlée.
+Par-dessus des vêtements assez sales, il portait
+une espèce de houppelande sans manches, en
+peau de mouton noir, dont la laine était tournée
+en dedans ; et, parmi toute cette fourrure noire,
+on n’apercevait que deux énormes mains rouge
+bronze et, au milieu du visage, un gros nez pareillement
+rouge bronze.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En Sardaigne, on donne le nom de <i>zio</i> et de <i>zia</i> (oncle, tante)
+à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont
+d’un âge un peu avancé.</p>
+</div>
+<p>Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu
+se lava les mains, la figure, et il demanda
+un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit
+de cette huile pour oindre copieusement ses
+cheveux, qu’il démêla ensuite avec un peigne de
+bois, non sans pousser des exclamations arrachées
+par la douleur dont cette opération était
+la cause.</p>
+
+<p>— Que le diable vous peigne ! disait-il à ses
+cheveux, en se tordant la tête. La toison des
+brebis est moins emmêlée que vous !</p>
+
+<p>Finalement, il vint à bout de l’entreprise.
+Puis, il se fit avec beaucoup de soin une petite
+tresse sur la tempe droite, une autre sur la tempe
+gauche, une troisième sous l’oreille droite, une
+quatrième sous l’oreille gauche. Après quoi, il
+huila et peigna sa barbe.</p>
+
+<p>— Faites-vous-en deux autres encore ! dit
+Pietro en riant.</p>
+
+<p>— Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune
+marié ? s’écria Zio Portolu.</p>
+
+<p>Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique,
+un peu contraint, qui ne faisait pas
+remuer un poil de sa barbe.</p>
+
+<p>Zia Annedda marmotta quelque chose : car il
+ne lui plaisait pas que ses fils manquassent de
+respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un
+regard de désapprobation et la rembarra :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu dis ? Laisse rire les enfants :
+ils sont à l’âge où l’on s’amuse, eux. Pour
+nous, l’amusement est fini.</p>
+
+<p>Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à
+Nuoro dès la veille au soir, mais retenu encore
+cette nuit-là en prison, devait être rendu à la
+liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune
+fille fiancée à Pietro se rendirent chez les Portolu ;
+et ils prirent tous ensemble le chemin de
+la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait.
+Zia Annedda demeura seule au logis, avec les
+poules et le petit chat.</p>
+
+<p>La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure,
+donnait sur une ruelle défoncée, non
+pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement
+après un petit mur broussailleux qui,
+d’un côté, bordait la ruelle, il y avait des jardins
+regardant la grande route et la vallée. On se
+serait cru à la campagne. Un arbre étendait
+gracieusement ses branches par-dessus la haie
+et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le
+massif granitique de l’Orthobene et les montagnes
+bleues d’Oliena fermaient l’horizon.</p>
+
+<p>Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce
+coin rempli d’air pur ; et peut-être devait-elle à
+cela d’être restée candide et pure comme une
+enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage
+était habité par d’honnêtes gens, par des filles
+qui fréquentaient l’église, par des familles aux
+mœurs simples et droites.</p>
+
+<p>De temps à autre, Zia Annedda quittait la
+cuisine, s’en allait jusqu’à la porte cochère, jetait
+un rapide coup d’œil à droite et à gauche,
+puis rentrait. Les voisines aussi attendaient le
+retour du prisonnier, debout sur le pas de leurs
+portes ou assises sur les rustiques bancs de
+pierre adossés contre le mur. Le chat de Zia
+Annedda observait, à la fenêtre.</p>
+
+<p>Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit
+entendre au loin. Une voisine traversa la ruelle
+en courant, avança la tête dans l’entre-bâillement
+de la porte cochère.</p>
+
+<p>— Les voici ! les voici ! cria-t-elle à Zia Annedda.</p>
+
+<p>La petite vieille accourut, plus blanche que
+d’habitude, et toute tremblante. Quelques instants
+après, un groupe de paysans fit irruption
+dans la ruelle ; et Elias, très ému, s’élança vers
+sa mère, se pencha, l’embrassa.</p>
+
+<p>— Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent
+ans une autre disgrâce<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! murmura Zia Annedda,
+les larmes aux yeux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue
+vie.</p>
+</div>
+<p>Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le
+visage clair, la peau fine, les cheveux noirs coupés
+ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long séjour
+en prison lui avait pâli les mains et la face.</p>
+
+<p>Presque toutes les voisines se pressèrent autour
+de lui, écartant les paysans qui l’accompagnaient ;
+et elles lui serraient les mains, répétaient :</p>
+
+<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p>
+
+<p>— Dieu le veuille ! répondait-il.</p>
+
+<p>Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui
+à l’approche des paysans s’était déjà retiré de
+la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier intérieur,
+sauta en bas d’épouvante, courut à droite
+et à gauche, puis se cacha.</p>
+
+<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Musci, musci</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ! se mit à glapir Zio Portolu.
+Qu’est-ce qui te prend ? Que diable as-tu ? Est-ce
+que tu n’as jamais vu de chrétiens ? Sommes-nous
+des assassins, pour que les chats eux-mêmes
+se sauvent de nous ? N’aie pas peur,
+<i lang="sc" xml:lang="sc">musci</i> : nous sommes de braves gens, de galants
+hommes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> « Minet, minet. »</p>
+</div>
+<p>Le vieux renard avait une irrésistible envie
+de crier, de bavarder ; et il disait des choses
+qui n’avaient pas le sens commun.</p>
+
+<p>Une fois tout le monde assis dans la cuisine,
+tandis que Zia Annedda versait à boire, Zio
+Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel
+homme rouge et gras qui respirait avec lenteur ;
+et il ne lui laissa plus un moment de repos.</p>
+
+<p>— Les vois-tu ? criait-il à Jacu, en le tirant
+par la basque de sa capote et en lui indiquant
+ses fils. Les vois-tu, mes fils ? Trois tourtereaux !
+Et forts, et sains, et jolis ! Les vois-tu,
+tous en ligne ? Les vois-tu ?… Maintenant qu’Elias
+est de retour, nous serons comme quatre
+lions : une mouche même n’osera pas nous
+toucher ! Moi aussi, tu sais, moi aussi je suis
+fort… Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu
+Farre ; je me fiche de toi, comprends-tu !… Mon
+fils Mattia était ma main droite : maintenant,
+Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit
+Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas ? C’est
+une fleur ! Il a semé dix quarts d’orge, huit
+quarts de froment et deux quarts de fèves<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Eh !
+eh ! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa
+femme convenablement. Ce n’est pas la récolte
+qui lui manquera. Mon Prededdu, c’est une
+fleur ! Ah ! mes fils ! Il n’y en a pas d’autres
+comme mes fils, à Nuoro !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le <i>quart</i>, mesure de capacité, est la quatrième partie de
+l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.</p>
+</div>
+<p>— Euh ! euh ! fit Jacu Farre, en gémissant
+presque.</p>
+
+<p>— Euh ? euh ? Qu’est-ce que tu veux dire
+avec ton « euh ! euh ! », Giacomo Farre ? Je
+mens, peut-être ? Trouve-moi donc trois autres
+gars comme les miens, honnêtes, laborieux, robustes !
+Ce sont des hommes, mes fils, ce sont
+des hommes !</p>
+
+<p>— Et qui te dit que ce soient des femmes ?</p>
+
+<p>— Des femmes ! des femmes ! s’écria Zio Portolu
+en mettant ses larges mains sur la panse de
+son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de commode,
+c’est toi qui es une femme ! C’est toi, et
+non mes fils ! Tu ne les vois donc pas ?</p>
+
+<p>Et il se tournait avec adoration vers les trois
+jeunes gens.</p>
+
+<p>— Tu ne les vois donc pas ? Est-ce que tu es
+aveugle ? Des tourtereaux…</p>
+
+<p>Zia Annedda passa, le verre dans une main et
+la carafe dans l’autre. Elle emplit le verre jusqu’au
+bord et l’offrit à Farre, qui le présenta
+courtoisement à Zio Portolu.</p>
+
+<p>— Buvons ! s’écria celui-ci. A la santé de tout
+le monde ! Et toi, ma femme, ma petite femme,
+n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des
+lions, maintenant ; une mouche même n’osera
+plus nous toucher !</p>
+
+<p>— Va donc, va donc ! répondit-elle.</p>
+
+<p>Et, après avoir versé du vin à Farre, elle
+passa outre. Zio Portolu la suivit des yeux quelques
+instants ; puis, se touchant l’oreille avec un
+doigt :</p>
+
+<p>— Elle est un peu… là… enfin, elle a l’oreille
+dure. Mais une femme !… Une femme si bonne !
+Ah ! oui, elle s’occupe de sa maison, ma femme !
+Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison !
+Et femme de conscience ! Ah ! comme elle…</p>
+
+<p>— Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Pour sûr ! proclama Zio Portolu. Est-ce
+qu’on l’entend faire des commérages ? N’ayez
+crainte : si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne
+risque pas de s’y trouver mal !</p>
+
+<p>Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune
+fille. Une rose, une véritable rose ! Elle savait
+coudre et filer ; elle était bonne ménagère ; elle
+était honnête, belle, vaillante ; elle avait du
+bien…</p>
+
+<p>— En somme, dit Farre, il n’y en a pas une
+autre comme elle, à Nuoro !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant, les jeunes gens avaient formé un
+cercle autour d’Elias ; et, tout en buvant, en
+crachant et en riant, ils causaient avec animation.
+Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau
+revenu ; mais il avait le rire las et convulsif,
+la voix faible. Son visage et ses mains
+faisaient contraste avec les visages et les mains
+brunis des autres : il ressemblait à une femme
+habillée en homme. De plus, son langage avait
+acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger ;
+il parlait avec une nuance d’affectation, moitié
+en italien, moitié en dialecte, et il mêlait à son
+discours des imprécations toutes continentales.</p>
+
+<p>— Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit
+le futur beau-frère de Pietro. Il déclare que vous
+êtes des tourtereaux ; et, en effet, tu es blanc
+comme un tourtereau, Elias.</p>
+
+<p>— Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès
+demain, n’est-ce pas ? nous recommencerons à
+trotter dans les pâturages.</p>
+
+<p>— Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro,
+peu importe. Laissez là ces bavardages ;
+et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.</p>
+
+<p>— Je disais donc, reprit Elias de sa voix
+fatiguée, que ce grand seigneur, détenu avec
+moi, était le chef des larrons dans une grande
+ville qui se nomme… Je ne sais plus comment
+elle se nomme ; mais ça ne fait rien. Je l’avais
+pour compagnon de cellule, et il me confiait
+tout… Ah ! voilà ce qui s’appelle voler ; et nos
+larcins, à nous, ne comptent guère. Nous, par
+exemple, un beau jour, nous avons besoin de
+quelque chose ; nous allons voler un bœuf, et
+nous le vendons ; on nous prend, on nous condamne,
+et le bœuf ne suffit pas même à payer
+l’avocat. Mais eux, ces grands voleurs, c’est une
+autre affaire ! Ils raflent des millions, les cachent ;
+et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent
+des crésus, ils vont en carrosse et se la
+coulent douce. Qu’est-ce que nous sommes, nous
+autres Sardes, en comparaison ? Des ânes !</p>
+
+<p>Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins
+d’admiration pour ces grands voleurs d’outre-mer.</p>
+
+<p>— Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un
+Monsignor, un richard qui avait sur son livret<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>
+des mille et des cents…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent
+entre les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les
+sommes dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour
+ses besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.</p>
+</div>
+<p>— Aussi un Monsignor ? s’écria Mattia, stupéfait.</p>
+
+<p>Pietro le regarda en riant et voulut faire celui
+qui ne s’étonne de rien, quoique, dans le fond,
+il partageât l’étonnement de son frère.</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi ? Un Monsignor ? Est-ce que
+les Monsignors ne sont pas des hommes comme
+les autres ? La prison est faite pour les hommes.</p>
+
+<p>— Et pourquoi y était-il, celui-là ?</p>
+
+<p>— Mais… il voulait, disait-on, que l’on renvoyât
+le Roi et que l’on prît pour Roi le Pape.
+Toutefois, d’autres disaient qu’il était en prison
+pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un
+homme de haute taille, avec des cheveux blancs
+comme la neige ; il lisait toujours… Il y eut un
+prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux
+détenus tout l’argent de son livret. On voulait
+me donner cinq lires ; mais je les ai refusées.
+Un Sarde n’accepte pas l’aumône.</p>
+
+<p>— Imbécile ! ricana Mattia. Moi, je les aurais
+prises, et je me serais offert une ripaille solennelle
+à la santé du mort.</p>
+
+<p>— C’est défendu, répondit Elias.</p>
+
+<p>Et il garda un instant le silence, absorbé en
+de vagues souvenirs. Puis il s’écria :</p>
+
+<p>— Jésus ! Jésus ! Jésus ! Que de gens il y
+avait, et de toutes sortes ! Il y avait avec moi
+un autre Sarde, un maréchal des logis ; on l’emmena
+de Cagliari la même nuit où l’on vint me
+prendre ; il croyait qu’on allait le relâcher ; et,
+au contraire, on le boucla sans qu’il eût même
+le temps de s’en apercevoir.</p>
+
+<p>— Oh ! moi, je parie bien qu’il s’en est
+aperçu !</p>
+
+<p>— Et moi aussi ! dit Pietro.</p>
+
+<p>— Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le
+gracier, parce qu’il était parent du ministre et
+qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi.
+Eh bien ! moi, me voilà dehors ; et lui, au contraire,
+il est encore là-bas. Personne ne lui
+écrivait, personne ne lui envoyait un centime.
+Et, dans ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent,
+on crève de faim, Dieu me protège !</p>
+
+<p>Il s’arrêta une seconde ; puis, il s’exclama de
+nouveau, en faisant une grimace :</p>
+
+<p>— Et les geôliers ! Autant d’argousins ! Ils
+sont presque tous de Naples : des canailles qui,
+lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus !
+mais je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on
+me relâchait : « Essaie donc un peu de venir dans
+nos parages, mouchard ! Je me charge de t’arranger
+l’os du cou ! »</p>
+
+<p>— Ah, oui ! dit Mattia. Qu’il vienne un peu
+se promener aux alentours de notre bergerie, et
+nous lui offrirons une tasse de petit-lait !</p>
+
+<p>— Oh ! il s’en gardera bien !</p>
+
+<p>— Quel est celui qui se gardera de venir ?
+demanda Zio Portolu en s’approchant.</p>
+
+<p>— Nous parlions d’un gardien qui crachait
+sur Elias, dit Mattia.</p>
+
+<p>— Mais, diable ! non, il ne me crachait pas
+dessus ! Qu’est-ce que tu dis là ?</p>
+
+<p>Tout le groupe se mit à rire ; et Zio Portolu
+brailla :</p>
+
+<p>— Parbleu ! Elias ne le lui aurait pas permis ;
+il lui aurait cassé les dents avec un coup de
+poing. Elias est un homme. Nous sommes des
+hommes, nous, et non pas des bamboches de
+fromage frais comme les continentaux, même
+quand les continentaux sont gardiens d’hommes…</p>
+
+<p>— Ne nous occupons pas des gardiens, dit
+Elias en haussant les épaules. Les gardiens sont
+de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs.
+Si vous les aviez vus ! De grands seigneurs qui
+vont en carrosse et qui, lorsqu’ils entrent en
+prison, possèdent sur leur livret des milliers de
+lires.</p>
+
+<p>Zio Portolu se fâcha, cracha et dit :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs ? Des
+hommes de fromage frais ! Va donc leur faire
+jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper
+un taureau, ou tirer un coup de fusil ! Ils mourraient
+de peur auparavant. Qu’est-ce qu’ils sont
+les seigneurs ? Mes brebis ont plus de courage
+qu’eux, aussi vrai que Dieu existe !</p>
+
+<p>— Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si
+vous voyiez…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as vu, toi ? répliqua Zio
+Portolu sur un ton méprisant. Tu n’as rien vu.
+A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu, depuis ;
+et je sais ce que sont les seigneurs, et
+ce que sont les continentaux, et ce que sont
+les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti de
+l’œuf.</p>
+
+<p>— Autre chose qu’un poussin ! murmura
+Elias, en souriant avec amertume.</p>
+
+<p>— Un coq, plutôt ! dit Mattia.</p>
+
+<p>Et Farre, avec malice :</p>
+
+<p>— Non, un petit oiseau…</p>
+
+<p>— Échappé de la cage ! crièrent les autres en
+chœur.</p>
+
+<p>La conversation devint générale. Elias poursuivait
+le récit de ses souvenirs plus ou moins
+exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il
+y avait laissées. Les autres commentaient et
+riaient. Zia Annedda aussi écoutait, avec un
+placide sourire sur son visage calme, et elle ne
+réussissait pas à bien saisir toutes les paroles
+d’Elias ; mais Farre, assis à côté d’elle, se penchait
+vers son oreille et lui répétait à haute voix
+ce que racontait le jeune homme.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient,
+parents, amis, voisins. Les arrivants
+s’approchaient d’Elias ; beaucoup d’entre eux
+l’embrassaient ; tous lui adressaient le souhait
+accoutumé :</p>
+
+<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p>
+
+<p>— Dieu le veuille ! répondait-il en tirant son
+bonnet.</p>
+
+<p>Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la
+cuisine fut pleine de gens. Zio Portolu hurlait
+comme un possédé, faisant savoir à tout le
+monde que ses fils étaient trois tourtereaux ;
+et il aurait voulu retenir longuement encore
+cette foule. Mais Pietro était impatient de faire
+connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour
+que l’on sortît et pour que son frère l’accompagnât.</p>
+
+<p>— Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre
+diable a été trop longtemps entre quatre murs
+pour que vous prétendiez le retenir ici toute la
+soirée.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas l’air qui lui manquera ! repartit
+un parent. Son visage de fille redeviendra
+brun comme la poudre à fusil.</p>
+
+<p>— C’est ce que j’espère ! s’écria Elias en se
+passant les mains sur la face, honteux de sa
+blancheur.</p>
+
+<p>Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter ; et
+ils se disposaient à partir, quand survint la
+future belle-mère, une veuve maigre, grande et
+raide, avec un visage terreux encadré dans un
+bandeau noir.</p>
+
+<p>— Mon enfant ! s’écria-t-elle avec emphase
+en s’élançant vers Elias, les bras ouverts. Puisse
+le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une
+autre disgrâce !</p>
+
+<p>— Dieu le veuille ! répondit invariablement
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Zia Annedda s’empressait derrière la veuve,
+désireuse de lui faire bon accueil : mais Zio
+Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les
+mains, la secoua toute.</p>
+
+<p>— Tu vois ? lui criait-il sur le visage. Tu vois,
+Arrita Scada ? Le tourtereau est rentré au nid.
+Qui osera nous toucher, maintenant ? Qui osera
+nous toucher ? Dis-le, Arrita Scada…</p>
+
+<p>Elle ne sut pas le dire.</p>
+
+<p>— Ne faites pas attention, intervint Pietro
+en s’adressant à la veuve. Il est un peu gai,
+aujourd’hui.</p>
+
+<p>— Et il a grandement raison d’être gai ! répondit
+Zia Arrita.</p>
+
+<p>— Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose
+à y redire ? Ai-je tort d’être gai ?… Tu le vois,
+Arrita Scada, mon tourtereau ? Il est rentré au
+nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant
+il sait raconter de belles histoires. Est-ce que
+tu l’as entendu ?… Nous sommes une forte famille,
+une race d’hommes, nous ! Et tu peux le
+répéter à ta fille : elle épousera une fleur, et non
+une ordure !</p>
+
+<p>— Je le crois volontiers.</p>
+
+<p>— Tu le crois ? Ou peut-être crois-tu que ta
+fille viendra ici pour y faire la servante ? Elle
+y viendra pour faire la dame ; et elle y trouvera
+du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera
+du blé, de l’orge, des fèves, des olives, tous les
+biens du bon Dieu.</p>
+
+<p>Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une
+petite porte au fond de la cuisine :</p>
+
+<p>— Tu la vois, cette porte ? Tu la vois, n’est-ce
+pas ? Eh bien, sais-tu ce qu’il y a derrière ? Il
+y a des fromages pour cent écus. Et encore
+beaucoup d’autres choses.</p>
+
+<p>— Finissez ! finissez ! lui dit Pietro, un peu
+honteux. Elle n’a que faire de tout votre bien
+du bon Dieu.</p>
+
+<p>— Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena
+Scada n’épousera pas Pietro pour notre fromage.</p>
+
+<p>— Fils de mon cœur, tout est bon dans le
+monde ! dit avec solennité Zia Arrita.</p>
+
+<p>— Allons, allons, finissez ! insistait Pietro.</p>
+
+<p>Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui
+laissait pas dire une parole, s’était mise à préparer
+le café pour la <i lang="sc" xml:lang="sc">socronza</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils
+ou de leur fille.</p>
+</div>
+<p>— Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès
+qu’elle put l’avoir pour elle seule, mon mari
+est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense
+aucunement que le Seigneur nous a donné ses
+biens sans que nous les méritions, et que, d’une
+minute à l’autre, le Seigneur peut nous les reprendre.</p>
+
+<p>— Ma chère Annedda, tous les hommes sont
+ainsi, répondit l’autre pour la réconforter. Ils
+ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y
+pouvons rien… Mais que fais-tu là ? Ne te
+donne pas tant de peine. Je ne suis venue que
+pour un petit moment, et je vais repartir tout
+de suite. Je vois qu’Elias est en bonne santé,
+blanc comme une fille. Dieu le bénisse !</p>
+
+<p>— Oui, il paraît en bonne santé, grâce au
+Seigneur. Il a tant souffert, le pauvre oiselet !</p>
+
+<p>— Ah ! espérons que tout est bien terminé !
+Assurément il ne fréquentera plus les mauvais
+camarades. Ce sont les mauvais camarades qui
+ont causé son malheur.</p>
+
+<p>— Bénie sois-tu ! Tes paroles sont d’or, ma
+chère Arrita… Mais que disions-nous ? Les hommes
+ne pensent qu’aux choses du siècle ; s’ils
+pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils
+marcheraient plus droit dans celui-ci. Ils s’imaginent
+que cette vie terrestre ne doit jamais
+finir ; et au contraire, cette vie terrestre n’est
+qu’une neuvaine, oui, une neuvaine, et même
+très courte. Souffrons en ce bas monde : faisons
+en sorte que la poulette qui est là (et elle se
+toucha la poitrine) demeure tranquille et ne
+nous reproche rien. Quant au reste, advienne
+que pourra… Mets donc plus de sucre, Arrita :
+ton café va être amer.</p>
+
+<p>— Il est bon ainsi ; je ne l’aime pas trop doux.</p>
+
+<p>— Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la
+conscience en paix. Et au contraire, les hommes
+ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit que la
+récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup
+de fromages, beaucoup de blé, beaucoup d’olives.
+Ah ! ils ne savent pas combien la vie est
+brève, combien toutes les choses du siècle passent
+vite !… Mais donne-moi donc ta tasse ! Ne
+te dérange pas ! Ce n’est rien, c’est la petite
+cuiller qui est tombée… Ah ! les choses du
+siècle ! Va-t’en au bord de la mer, Arrita Scada ;
+arrête-toi sur le rivage et compte tous les grains
+de sable ; et, quand tu les auras comptés, sache
+qu’ils ne sont rien en comparaison des années
+dont l’éternité se compose. Au contraire, nos
+années, à nous, les années que nous avons à
+passer dans ce monde, elles tiennent toutes dans
+le poing d’un enfant. Ce sont des choses que je
+répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils ;
+mais ils sont trop attachés aux choses du siècle.</p>
+
+<p>— Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur
+jeunesse est une excuse. D’ailleurs, tu verras
+qu’Elias a réfléchi ; maintenant, il est sérieux,
+très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle
+lui servira pour la vie entière.</p>
+
+<p>— Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde !…
+Ah ! Elias est un garçon de cœur.
+Quand il était enfant, il était sage comme une
+petite femme, ne disait pas un blasphème, ne
+prononçait pas une mauvaise parole. Aurait-on
+jamais cru que c’était justement lui qui me
+ferait verser tant de larmes ?</p>
+
+<p>— Mais, à cette heure, tout est passé ; à
+cette heure, tes fils ressemblent à de vrais
+tourtereaux, comme dit ton mari. L’important,
+c’est que la concorde règne toujours entre eux
+et qu’ils s’aiment.</p>
+
+<p>— Oh ! bénie sois-tu ! Quant à cela, il n’y a
+pas de danger, conclut Zia Annedda en souriant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après le souper, Zia Annedda put enfin se
+trouver seule avec Elias. Ils étaient assis au
+frais, dans la cour. La grande porte était ouverte,
+la ruelle était déserte. La nuit ressemblait
+à une nuit d’été, silencieuse, avec un ciel
+diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins,
+par delà la grande route, on entendait
+dans le lointain un grelottement argentin de
+brebis paissantes ; la brise apportait un âpre
+parfum d’herbe fraîche. Ce parfum, cet air pur,
+Elias les respirait avec les narines dilatées ; en
+lui se réveillait un vague instinct de volupté
+sauvage ; il avait la sensation que le sang courait
+plus chaud dans ses veines, qu’une agréable
+pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un
+peu bu, et il se sentait heureux.</p>
+
+<p>— Nous avons été chez la fiancée de Pietro,
+dit-il à sa mère. C’est une jeune fille très gracieuse.</p>
+
+<p>— Oui ; elle est brune, mais gracieuse. En
+outre, elle est très sage.</p>
+
+<p>— La mère me semble un peu vaine : quand
+elle a un sou, elle voudrait faire croire qu’elle
+a un écu. Mais sa fille paraît être une brave
+fille.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux ? Arrita Scada est
+de bonne maison, et elle en conçoit de l’orgueil.
+Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être
+orgueilleux et superbe. Dieu a dit : « Trois
+choses seulement sont précieuses pour l’homme,
+amour, charité, humilité. » Qu’y a-t-il à gagner
+avec les autres passions ? Tu as maintenant
+l’expérience de la vie, mon fils. Que t’en semble,
+à toi ?</p>
+
+<p>Elias poussa un profond soupir et leva la
+tête vers le ciel.</p>
+
+<p>— Vous avez raison. J’ai l’expérience de la
+vie ; non pas que j’aie mérité ma disgrâce : car
+vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on
+m’a condamné, j’étais innocent ; mais le Seigneur
+ne paie pas le samedi<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je fus un mauvais
+fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir avant
+l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné
+hors du droit chemin ; et c’est parce que je hantais
+les mauvaises compagnies, que j’ai été précipité
+dans le malheur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Proverbe qui signifie : « On ne perd rien pour attendre, et
+toutes les fautes finissent par avoir leur punition. »</p>
+</div>
+<p>— Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là
+ne demandaient pas même de tes nouvelles.
+Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne
+cessaient d’assiéger notre porte : « Où est Elias ?
+Où est Elias ? » Elias était toujours prêt à les
+suivre. Et après ? Après, ils se sont éloignés ; ou,
+s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils
+rabattaient leur bonnet sur leur front afin que
+nous ne pussions pas les reconnaître.</p>
+
+<p>— Assez, ma chère maman ! dit-il avec un
+nouveau soupir. Il ne faut plus penser à tout
+cela, et une vie nouvelle commence. Désormais,
+rien autre chose n’existe pour moi que ma famille :
+vous, mon père, mes frères. Ah ! croyez
+bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je
+serai soumis à vos ordres comme un esclave, et
+il me semblera que je viens de renaître.</p>
+
+<p>Zia Annedda sentit des larmes de douceur
+monter à ses yeux ; et, comme elle craignait
+qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle
+fit dévier l’entretien.</p>
+
+<p>— Est-ce que ta santé a toujours été bonne ?
+lui demanda-t-elle. Tu as beaucoup maigri.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? Dans ces lieux-là, on
+maigrit sans être malade. Ne pas travailler,
+c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.</p>
+
+<p>— On ne travaille donc jamais ?</p>
+
+<p>— Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne
+coule plus. Une minute est aussi longue qu’une
+année. Ah ! mère, c’est une chose épouvantable !</p>
+
+<p>Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers
+mots avec un accent profond. L’après-midi,
+dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait parlé
+volontiers de sa prison et de ses compagnons de
+misère, parce qu’il lui semblait que c’était une
+chose déjà lointaine, un souvenir presque agréable
+à se remémorer. Mais maintenant, au milieu
+de cette obscurité silencieuse, parmi cette fraîche
+odeur de la campagne qui lui rappelait les jours
+heureux de son adolescence passée à la bergerie,
+dans la liberté absolue de la <i>tanca</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> paternelle,
+sous les yeux de sa mère, cette petite vieille si
+bonne et si pure, l’enfant prodigue, après quelques
+heures d’oubli, éprouva soudain toute
+l’horreur des années inutilement perdues dans
+l’angoisse du pénitencier ; et il devint triste.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Tanca</i>, dérivé de <i>tancato</i>, qui signifie « clos ». — Les <i>tancas</i>
+sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans
+la plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches.
+Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère
+qu’à limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur
+les terrains contigus.</p>
+</div>
+<p>— Je suis très faible, reprit-il au bout de
+quelques instants ; je n’ai la force de rien faire.
+C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et
+pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois
+seulement, j’eus une colique terrible, et je crus
+que j’allais mourir. « Mon bon <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu</i>,
+priai-je alors, tirez-moi de ce tourment ; et la
+première chose que je ferai, quand on me mettra
+en liberté, ce sera d’aller à votre église et de
+vous porter un cierge. »</p>
+
+<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu Franziscu bellu</i> ! s’écria Zia Annedda
+en joignant les mains. Oui, mon enfant, oui,
+nous irons. Que Dieu te bénisse ! Tu reprendras
+tes forces, n’en doute pas. Nous irons faire la
+neuvaine à saint François ; et Pietro viendra à
+la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.</p>
+
+<p>— Quand Pietro se mariera-t-il ?</p>
+
+<p>— Le mariage doit se faire après la récolte.</p>
+
+<p>— Et mon frère s’installera ici avec sa femme ?</p>
+
+<p>— Oui, au moins dans les premiers temps.
+Je commence à vieillir, mon fils, et j’ai besoin
+d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous
+demeurions tous ensemble ; plus tard, lorsque
+je serai rentrée dans le sein du Seigneur, chacun
+de vous prendra sa voie. Tu te marieras,
+toi aussi…</p>
+
+<p>— Oh ! qui voudrait de moi ? dit-il avec amertume.</p>
+
+<p>— Pourquoi parles-tu ainsi, Elias ? Qui voudrait
+de toi ? Une fille de Dieu. Si tu t’amendes,
+si tu mènes une vie honorable, si tu as la
+crainte du Seigneur et l’amour du travail, la
+chance ne te manquera pas. Ce que je veux
+dire, ce n’est pas que tu doives chercher une
+femme riche ; mais tu trouveras une femme
+honnête. Le Seigneur a institué le mariage pour
+la sainte union d’un homme et d’une femme,
+non d’un riche et d’une riche ou d’un pauvre et
+d’une pauvresse.</p>
+
+<p>— Fort bien ! dit-il en souriant. Mais laissons
+de côté ce sujet. Je ne suis revenu que d’aujourd’hui,
+et déjà nous parlons de mon mariage.
+Nous en recauserons un autre jour. J’ai seulement
+vingt-trois ans ; rien ne presse. Mais vous
+êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.</p>
+
+<p>— Oui, je m’en vais ; et toi aussi, Elias, il
+faut que tu rentres. L’air pourrait te faire du
+mal.</p>
+
+<p>— Du mal ? dit-il, en ouvrant la bouche très
+grande et en respirant avec force. Comment l’air
+pourrait-il me faire du mal ? Ne voyez-vous pas
+qu’il me rend la vie ? Allez, allez ; ne m’attendez
+pas ; je rentrerai tout à l’heure.</p>
+
+<p>Un moment après, il était seul, à demi couché
+par terre, le coude appuyé sur la marche de la
+porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de
+bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures.
+Puis, tout fut silence. L’air devenait frais,
+un peu moite, aromatique. Elias repensa aux
+choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba
+dans ses réflexions.</p>
+
+<p>« Mon père et mes frères dorment tranquillement
+sur leurs nattes ; je les entends d’ici. Mon
+père ronfle ; Mattia balbutie de temps à autre
+quelques paroles, dans un rêve ; et, même quand
+il rêve, il est un peu simple. Comme ils dorment
+bien, eux ! Ils se sont enivrés ; mais demain il
+n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré,
+légèrement, mais j’en garderai quelque chose.
+Comme je suis faible ! Je ne suis plus un homme,
+à présent ; je ne serai plus bon à rien, jamais.
+Ah ! et ma mère qui songe à me marier ! Mais
+y a-t-il une femme qui voudrait de moi ? Pas une
+seule… Suffit ; l’air devient humide ; il faut que
+je rentre. »</p>
+
+<p>Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours
+les clochettes des brebis paissantes ; et ce
+tintement, apporté par la brise embaumée, paraissait
+tour à tour voisin et lointain. Elias était
+las, avait la tête lourde ; et il ne pouvait pas se
+remuer, ou du moins il lui semblait qu’il ne
+pouvait pas se remuer. Des visions confuses
+commençaient à flotter devant son imagination ;
+il se représentait la bergerie, la <i>tanca</i> couverte
+d’un foin très haut ; il revoyait les brebis
+grosses de leur longue toison, éparpillées çà et
+là dans le vert du pâturage ; mais ces brebis
+avaient des faces humaines : les faces de ses
+compagnons d’infortune. Et il souffrait une
+angoisse indéfinissable. Peut-être était-ce le vin
+qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait
+la fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents
+de la journée ; mais il avait l’impression
+que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore
+<i>là-bas</i> ; et il en éprouvait un sombre chagrin.</p>
+
+<p>Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient,
+s’éloignaient, s’évanouissaient. Maintenant,
+il lui semblait que ces étranges brebis à
+visage humain sautaient par-dessus le mur qui
+entourait la <i>tanca</i> ; et il se mettait à les poursuivre
+péniblement, sautait aussi par-dessus le
+mur et s’engageait dans la <i>tanca</i> contiguë,
+pleine de grands chênes verts. Un homme de
+haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe
+d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait
+sous le bois avec une lenteur majestueuse. Elias
+le reconnaissait aussitôt : c’était un homme
+d’Orune, employé à garder l’immense <i>tanca</i> d’un
+propriétaire nuorais, pour empêcher les maraudeurs
+de venir y voler le liège des chênes. Elias
+avait depuis longtemps fait connaissance avec
+cet homme gigantesque, un sauvage qui avait
+la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu
+Monne ; mais tout le monde l’appelait <i>le
+père de la forêt</i>, parce qu’il se vantait de n’avoir
+pas dormi une seule nuit au village depuis son
+enfance.</p>
+
+<p>— Où vas-tu ? demandait-il à Elias.</p>
+
+<p>— Je vais à la poursuite de ces brebis folles.
+Mais je suis si las, père de la forêt ! Je n’en peux
+plus : je suis faible et brisé ; je n’ai la force de
+rien faire.</p>
+
+<p>— Eh bien ! conseillait Martinu Monne de sa
+voix puissante, si tu veux éviter d’avoir de la
+peine, fais-toi prêtre !</p>
+
+<p>— Ah ! oui, c’est une idée qui m’était déjà
+venue <i>là-bas</i>, répondait Elias.</p>
+
+<p>Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna ;
+il était glacé. « Je me suis endormi dehors, pensa-t-il
+en se relevant. J’attraperai du mal. » Et il
+rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son
+père et ses frères dormaient d’un sommeil pesant,
+sur leurs nattes ; une chandelle brûlait,
+posée sur la pierre du foyer. Pour Elias, — il
+était si faible, le pauvret ! — un lit avait été
+préparé dans une petite chambre du rez-de-chaussée,
+près de la cuisine. Il prit la chandelle,
+traversa une étroite pièce où il y avait, entassés
+sur de larges planches, une multitude de fromages
+jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur
+fétide ; et il se retira dans sa chambrette.</p>
+
+<p>Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière.
+Il se sentait toujours l’échine rompue, la tête
+lourde ; et, quelques instants plus tard, il fut
+accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui
+ressemblait à une oppression et qu’agitaient des
+rêves confus. Il voyait toujours la <i>tanca</i>, le foin,
+les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la
+lisière verte du bois voisin. Zio Martinu était
+toujours là ; mais à présent il se tenait près du
+mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait
+jamais un sourire. Elias, lui, était debout
+de l’autre côté du mur, dans la <i>tanca</i> des Portolu,
+et il racontait au vieux des histoires de
+<i>là-bas</i>. Il lui disait, entre autres choses :</p>
+
+<p>— On nous conduisait tous les jours à la
+messe ; on nous faisait confesser et communier
+très souvent. Ah ! <i>là-bas</i>, on est bons chrétiens !
+Le chapelain était un saint homme. Un jour, en
+me confessant, je lui ai dit que j’avais étudié
+jusqu’à la seconde gymnasiale et qu’ensuite je
+m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois
+regretté de n’avoir pas poursuivi mes études.
+Alors, il me fit cadeau d’un livre écrit d’un côté
+en latin et de l’autre en italien, le livre de <i>la
+Semaine sainte</i>. J’ai lu ce livre plus de cent fois,
+que dis-je ? plus de mille fois ; et je l’ai même
+apporté ici. Je sais le lire en latin aussi bien
+qu’en italien.</p>
+
+<p>— Tu es donc un grand savant !</p>
+
+<p>— Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais
+j’ai la crainte de Dieu.</p>
+
+<p>— Eh bien, quand on a la crainte de Dieu,
+on est plus savant que les rois !</p>
+
+<p>A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait,
+se confondait avec d’autres rêves plus
+ou moins extravagants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p>Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener
+tout de suite son frère à la bergerie, Elias
+resta quelques jours à la maison pour recevoir
+les visites des parents et des amis, et aussi pour
+se remettre. Zio Berte et Mattia retournèrent à
+la garde du troupeau ; Pietro reprit son travail.
+Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la
+maison, dans la soirée, pour voir Elias et lui
+tenir compagnie. Et c’étaient alors de grandes
+conversations et des récits bruyants, soit près
+du feu, soit dans la petite cour, jusqu’à une
+heure avancée de la limpide nuit printanière.</p>
+
+<p>Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance
+spéciale qui maintenant fait suite à la peine et
+qui la rend plus cruelle ; mais, du moins pendant
+les premiers mois, la police avait l’œil sur lui ;
+et souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient
+d’un pas lourd la ruelle, s’arrêtaient, prêtaient
+l’oreille, allongeaient la tête à la porte
+des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits
+yeux de renard malade apercevaient les carabiniers,
+vite il se levait, moitié respectueux,
+moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les
+invitait à entrer.</p>
+
+<p>— Bien venu le Roi<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, bien venue la Force !
+criait-il. Entrez, entrez dans ma maison, jeunes
+gens ; venez boire un verre de vin. Eh quoi !
+vous ne voulez pas entrer ? Est-ce que vous
+croyez que c’est ici une maison d’assassins ou
+de voleurs ? Nous sommes d’honnêtes gens, et
+vous n’avez pas à fourrer le nez dans nos affaires.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa
+Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice,
+armée, agents de la sûreté, etc.</p>
+</div>
+<p>Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus,
+daignaient sourire.</p>
+
+<p>— Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas ? continuait
+Zio Portolu. Faut-il que je vous empoigne
+et que je vous tire ? Mais prenez garde que le
+morceau ne me reste dans la main. Si vous ne
+voulez pas entrer, allez-vous-en au diable. Mais
+il a du bon vin, Zio Portolu !</p>
+
+<p>Les carabiniers finissaient par entrer ; et
+aussitôt Zia Annedda apparaissait avec sa fameuse
+carafe.</p>
+
+<p>— Vive le Roi ! vive la Force ! vive le vin !
+Buvez, ou que la justice vous frappe !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! oh ! remarquait Mattia, quand
+il assistait à la scène. Que dites-vous, père ?
+Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes…</p>
+
+<p>— Ha ! ha !</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants.
+Et bois aussi, toi, Mattia : ta tête s’en
+trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias ; car tu
+as sur le visage la couleur de la cendre. Il faut
+être rouges, pour être des hommes. Les vois-tu,
+ces carabiniers ? Il faut être rouges comme eux…
+Ah, diable ! voilà que vous devenez plus rouges
+encore ? Est-ce que les paroles de Zio Portolu
+vous feraient honte !… Eh ! eh ! il en a fait
+rougir bien d’autres que vous ; il a fait rougir des
+dragons ! Vous ne savez donc pas qui est Zio
+Portolu ? Si vous ne le savez pas, eh bien, je
+vais vous le dire : je suis moi !</p>
+
+<p>— Tous nos compliments ! répondaient les
+carabiniers, en s’inclinant et en riant.</p>
+
+<p>Ils s’amusaient : et le vin de Zio Portolu était
+vraiment bon, émoustillant, aromatique. Zio
+Portolu prenait des libertés, leur mettait les
+mains sur les bras, sur les épaules.</p>
+
+<p>— Qui croyez-vous être, vous ? La Force ?
+Une corne de chèvre ! Attendez un peu, que je
+vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons.
+Que restera-t-il de vous ? Une corne, je
+vous l’ai dit ! Voulez-vous que nous essayions
+de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon
+Pietro ? Vous les voyez : ils valent mieux que
+vous ! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes fils !
+Ah ! vous n’avez rien à redire contre mes fils !
+Ils n’ont pas besoin de voler, mes fils ; car nous
+possédons du bien, nous en avons à jeter aux
+chiens et aux corbeaux.</p>
+
+<p>— Hum !… disait Elias, assis en silence dans
+un petit coin. Vous avez prononcé un mot de
+trop, père.</p>
+
+<p>— Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content
+des bravades paternelles.</p>
+
+<p>— Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends
+rien à rien ; tu es né d’hier… Mais que
+faites-vous donc, jeunes gens ? Buvez, buvez,
+que diable ! L’homme est né pour boire, et nous
+sommes des hommes.</p>
+
+<p>Et il concluait philosophiquement, sur un ton
+persuasif :</p>
+
+<p>— Oui, nous sommes tous des hommes ! Des
+hommes, vous, et des hommes, nous ; et il faut
+que nous soyons indulgents les uns pour les
+autres. Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous
+représentez le Roi, que le diable emporte ! Mais
+demain ? Eh bien ! demain, il peut se faire que
+vous représentiez une corne ; et il peut se faire
+qu’alors Zio Portolu vous soit utile. Car j’ai bon
+cœur. Ah ! cela, tout le pays peut vous le dire :
+il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont
+bon cœur aussi, mes fils : ils ont un cœur de
+tourtereaux. Donc, si vous passez par notre bergerie,
+dans la Serra, nous vous donnerons du
+lait, du fromage ; nous vous donnerons même
+du miel. Eh ! eh ! nous avons même du miel,
+nous ! Mais vous, jeunes gens, fermez un œil ;
+ou, mieux encore, fermez-les tous les deux, et
+n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous
+voyez. Car, en fin de compte, nous sommes tous
+des hommes, nous sommes tous sujets à l’erreur…</p>
+
+<p>Les carabiniers riaient, buvaient ; et, le cas
+échéant, ils fermaient les yeux sur les faiblesses
+des Portolu et de leurs amis.</p>
+
+<p>A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des
+camarades qui, par leur mauvais exemple,
+avaient été, au dire de sa famille et de lui-même,
+la cause première de sa <i>disgrâce</i> ; et, nonobstant
+sa résolution de ne pas les recevoir et de leur
+fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à
+venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda
+leur offrit à boire comme aux autres.</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous qu’on fasse ? dit-elle,
+après qu’ils furent partis. Il faut agir en
+chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur
+pardonne !</p>
+
+<p>— D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix
+avec tout le monde, ajouta Elias. Dieu ordonne
+que l’on vive en paix.</p>
+
+<p>— Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité
+que tu viens de dire !</p>
+
+<p>Ah ! comme elle était contente, Zia Annedda,
+quand elle entendait son fils parler de Dieu, ou
+quand elle le voyait revenir de la messe, ou
+quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait
+rapporté de <i>là-bas</i> ! « Le Seigneur soit loué !
+pensait-elle, tout émue. Il redevient bon comme
+il l’était dans son enfance. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant, la mère et le fils se préparaient à
+accomplir le vœu fait par Elias.</p>
+
+<p>L’église de Saint-François est située sur les
+montagnes de Lula. D’après la légende, elle a
+été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante,
+promit de se soumettre à la justice et de
+construire une église, s’il était acquitté. Cette
+légende est-elle vraie ou fausse ? Quoi qu’il en
+soit, le <i>prieur</i>, c’est-à-dire celui à qui appartient
+la direction de la fête, est tiré au sort chaque
+année parmi les descendants du fondateur ou
+des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête
+et de la neuvaine, tous ces descendants forment
+une espèce de communauté et jouissent de certains
+privilèges. Les Portolu étaient du nombre.</p>
+
+<p>Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit
+à Saint-François avec son joug et son char<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ;
+et, joint à d’autres paysans et maçons entre lesquels
+il y en avait plusieurs qui travaillaient par
+vœu, il fournit gratuitement sa main-d’œuvre
+pour remettre en état l’église ainsi que les
+chambrettes bâties autour de l’église, et pour
+transporter le bois que l’on devait brûler durant
+la neuvaine. Zia Annedda, de son côté, porta
+chez la <i>prieuresse</i> une certaine quantité de froment ;
+et, avec d’autres femmes appartenant à
+la <i>tribu des descendants</i>, elle se mit à bluter la
+farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une
+partie de ce pain fut distribuée par un envoyé
+du prieur aux bergeries de la campagne nuoraise,
+A chaque bergerie, un pain. Les bergers
+le recevaient avec dévotion et donnaient en
+échange le plus qu’ils pouvaient de leurs produits ;
+quelques-uns donnaient même de l’argent
+et des agneaux ; d’autres promettaient de
+donner des vaches entières qui iraient accroître
+les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en
+argent et en brebis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les « chars »
+sont de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées
+par une armature de fer et traînées par deux bœufs
+accouplés ; les ridelles posées obliquement donnent à la partie
+supérieure une forme triangulaire ; l’ensemble ne reçoit aucune
+décoration.</p>
+</div>
+<p>Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu,
+Zio Berte se découvrit la tête, se signa,
+baisa le pain.</p>
+
+<p>— Je ne te donne rien pour le moment, dit-il
+à l’envoyé ; mais, le jour de la fête, je serai là,
+près de ma petite femme, et j’apporterai au
+saint une brebis avec sa toison et toute la rente
+d’une journée de mes troupeaux. Zio Portolu
+n’est pas avare ; il croit en saint François, et
+saint François lui est toujours venu en aide. Va
+maintenant, et que Dieu te protège !</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait
+ses préparatifs. Elle fit du pain spécial, des gâteaux
+d’amandes et de miel : elle acheta du café,
+du rossolis, d’autres provisions. Elias suivait
+d’un œil affectueux sa mère très affairée ; quelquefois
+même il l’aidait. Il ne sortait presque
+jamais de la maison ; il se sentait toujours mou,
+débile ; et ses yeux d’un bleu vert, un peu caves,
+prenaient parfois une fixité vitreuse et s’égaraient
+dans le vide, dans le néant. On aurait dit
+les yeux d’un mort.</p>
+
+<p>Enfin arriva l’heure du départ. C’était un
+dimanche, au commencement de mai. Tout était
+prêt dans les besaces de laine ; et on voyait çà
+et là, par les rues, des chariots chargés d’ustensiles
+et de vivres, des bœufs qu’on mettait sous
+le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias
+se rendirent à la petite église du Rosario pour
+entendre la messe. Comme la messe allait commencer,
+un homme vint, un campagnard, qui
+se dirigea vers l’autel et y prit une petite niche
+de bois et de verre où il y avait une statuette de
+saint François. Tandis que cet homme se disposait
+à sortir, plusieurs femmes lui firent signe
+de s’approcher ; et il leur offrit la niche à baiser.
+Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et baisa
+le verre aux pieds du saint.</p>
+
+<p>Peu après, tout le monde était en marche. Le
+prieur — un paysan jeune encore, à la barbe
+presque blonde — montait un beau cheval gris
+et portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres
+paysans à cheval avec des femmes en
+croupe, et des femmes qui chevauchaient seules,
+et des femmes à pied, des enfants, des chars, des
+chiens. D’ailleurs, chacun voyageait pour son
+propre compte, se hâtant ou s’attardant comme
+il lui plaisait. Elias, monté sur une paisible
+jument balzane et ayant en croupe Zia Annedda,
+était parmi les derniers. Un poulain, fils de la
+jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue,
+trottinait à côté d’eux.</p>
+
+<p>C’était une belle matinée. Les robustes montagnes
+vers lesquelles s’acheminait la caravane,
+se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé
+encore des roses violacées de l’aube. La vallée
+sauvage de l’Isalle était pleine de hautes herbes,
+de fleurs ; au-dessus du sentier pendaient, semblables
+à d’énormes lampes ardentes, les genêts
+d’or pâle. Le frais Orthobene, coloré par le vert
+des bois, par l’or des genêts, par le rouge fleuri
+de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs,
+dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup,
+la vallée s’ouvrit ; des plaines apparurent, solitaires,
+couvertes de moissons tendres qui,
+diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil
+encore bas, avaient de lentes houles d’argent.
+Des prairies tapissées de coquelicots,
+de thym, de marguerites, exhalaient d’irritants
+parfums.</p>
+
+<p>Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes,
+et ils laissèrent de côté les plaines fécondes
+qui menaient à la mer. Le soleil commençait
+à frapper fort, et les rustiques écuyers
+nuorais commençaient à avoir soif. De temps à
+autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient
+leurs têtes sous les gourdes aux panses
+gravées<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, afin de se rafraîchir la gorge. Tout le
+monde était en belle humeur. A chaque instant,
+quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au
+galop et faisait une course effrénée, le corps un
+peu rejeté en arrière, poussant les barbares clameurs
+d’une puissante allégresse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux,
+sur la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et
+même des figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés
+à la littérature populaire.</p>
+</div>
+<p>Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage
+s’éclairait. Il éprouvait une envie de crier aussi ;
+un frisson lui courait dans les reins ; en lui renaissait
+un souvenir instinctif de choses lointaines,
+un besoin de s’élancer encore au grand
+galop, dans une course enivrante et libre. Mais
+le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait
+la taille ; et non seulement il refrénait son
+instinct d’homme primitif, mais il restait fort
+en arrière de tous les autres cavaliers, afin que
+la poussière soulevée par leur course ne gênât
+pas la petite vieille.</p>
+
+<p>Enfin commença l’ascension de la montagne.
+Une brousse épaisse de lentisques montait et
+descendait parmi le sombre éclat du schiste,
+toute constellée d’églantines en pleine floraison.
+L’horizon s’étendait vaste et pur ; le vent embaumé
+faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était
+un rêve de paix, de solitude sauvage, de
+silence infini, à peine interrompu par quelques
+lointains appels du coucou et par les voix assourdies
+des voyageurs. Et, tout à coup, ce
+paysage sublime était profané et désolé par les
+bouches noires et par les déblais des minières.
+Et ensuite, c’était de nouveau la paix, le rêve,
+une splendeur de ciel, de pierres sombres, de
+lointains maritimes ; c’était de nouveau le
+royaume sans limite du lentisque, de l’églantier,
+du vent, de la solitude.</p>
+
+<p>A un certain endroit, sur un haut plateau,
+parmi les lentisques, toute la caravane s’arrêta.
+Quelques femmes descendirent de cheval ; les
+hommes burent. La tradition rapporte que la
+statue du saint, au moment où on la conduisait
+à la petite église, voulut s’arrêter là et boire.
+De ce lieu, on apercevait l’église avec ses murs
+blancs et ses toits roses, nichée à mi-côte dans
+la verdure de la brousse.</p>
+
+<p>Après une courte halte, on se remit en marche.
+Elias et Zia Annedda demeurèrent les derniers.
+Le terme du voyage approchait ; le soleil était
+sur le point d’atteindre le zénith ; mais un vent
+agréable, parfumé d’églantines, en tempérait
+l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond d’une
+petite vallée, et le sentier montait encore, et les
+murs blancs et les toits roses étaient tout près. — Courage !
+La montée est raboteuse et dure ;
+attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda !
+La jument est essoufflée, toute luisante
+de sueur ; le poulain n’en peut plus. Courage !
+Voilà le campement ; voilà la belle église, avec
+les maisonnettes à l’entour, avec le parvis, avec
+le mur d’enceinte, avec la porte grande ouverte.
+On dirait un petit château, tout blanc et rouge
+sur l’azur intense du ciel, sur le vert sauvage de
+la brousse.</p>
+
+<p>D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les
+chevaux et les cavaliers se presser, se grouper,
+entrer en masse par la porte grande ouverte, au
+milieu d’un nuage de poussière. Les hommes
+perdaient leurs bonnets, les femmes leurs foulards ;
+quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux,
+dénoués par les rudes secousses de la
+chevauchée. Une petite cloche stridente sonnait
+là-haut, et ses maigres carillons de joie se brisaient,
+s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité
+du ciel bleu, du paysage vert.</p>
+
+<p>Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers.
+Dans la cour envahie par les herbes sauvages,
+pleine de soleil torride, il y avait une agitation
+d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes
+lasses et trempées de sueur. Des enfants braillaient,
+des chiens aboyaient. Quelques hirondelles
+passaient en sifflant, effrayées de voir
+cette subite animation dans la grande solitude
+de la montagne. Et, par le fait, il semblait
+qu’une horde errante était venue de très loin
+donner l’assaut à ce petit village déshabité. Les
+portes des maisonnettes s’ouvraient, les balcons
+résonnaient de cris et de rires.</p>
+
+<p>Elias aida tranquillement sa mère à descendre
+de cheval ; puis, il descendit à son tour, attacha
+la jument, chargea sur son dos, l’une après
+l’autre, les besaces combles qui contenaient les
+provisions et les couvertures. Et les Portolu,
+comme tous les membres de la tribu des fondateurs,
+prirent place dans la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
+Cette <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> était une très longue salle à
+demi obscure, grossièrement pavée, avec un
+toit de roseaux. De place en place, il y avait un
+foyer de pierre, établi à même dans le sol, et une
+grosse cheville de bois, en saillie sur la muraille
+brute. Chacune de ces chevilles indiquait la place
+héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte. — On
+rencontre en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe,
+ces logements construits près des églises isolées pour l’usage des
+pèlerins.</p>
+</div>
+<p>Les Portolu prirent possession de leur cheville
+et de leur foyer, dans le fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> qui,
+cette année-là, n’était pas très peuplée. Six familles
+seulement l’habitaient ; les autres personnes
+venues à la neuvaine n’appartenaient pas
+à la tribu ; et, par conséquent, elles étaient logées
+ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.</p>
+
+<p>Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait
+par une petite armoire placée contre le
+mur et fermant à clef, s’installa donc avec les
+siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles.
+Car celle du prieur était florissante, avec
+une <i>prieuresse</i> magnifique, grasse et blanche
+comme une génisse, avec deux belles filles et
+avec toute une nichée de bambins déjà vêtus
+comme des hommes. Quant au plus petit, qui
+était encore au maillot, il avait un an à peine ;
+et, par bonheur, on trouva aussi dans le mobilier
+de l’église un berceau de bois blanc, où il
+fut immédiatement déposé.</p>
+
+<p>L’installation des Portolu fut vite faite : Zia
+Annedda serra dans un trou du mur son panier
+de gâteaux, son pain, son café ; elle mit sur le
+foyer sa cafetière et sa marmite ; le long de la
+muraille, elle accrocha le sac, la couverture,
+l’oreiller d’étoffe rouge ; en bas, elle rangea la
+corbeille de roseaux où étaient les tasses et les
+assiettes. Et ce fut tout. Ils avaient pour proches
+voisins une petite veuve courbée par l’âge, avec
+deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des
+relations amicales, échangèrent un monde de
+politesses. Puis, Elias enleva la selle de sa jument,
+la débrida et la mena dans la lande voisine
+pour la faire paître avec son poulain.</p>
+
+<p>Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion
+continuaient dans la cour et dans les maisonnettes,
+Zia Annedda s’en fut prier à l’église — une
+petite église fraîche, propre, avec un
+pavé de marbre, avec un grand Saint barbu qui,
+à vrai dire, inspirait plutôt la crainte que l’amour. — Quelques
+instants après, Elias vint
+aussi à l’église et s’agenouilla devant l’autel,
+avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en priant
+avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux.
+On aurait pu croire qu’Elias était le Saint à
+qui ses prières maternelles étaient adressées.
+Ah ! ce profil délicat et las, ce visage blanc
+marqué par la souffrance, comme elle avait le
+cœur ému de tendresse en les regardant ! Et de
+le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du
+Saint, accomplissant le vœu fait sur une terre
+lointaine, dans un séjour de misère, ah ! c’était
+une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion !</p>
+
+<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">O santu Franziscu bellu</i>, ô mon beau saint
+François, je n’ai pas de paroles pour te remercier.
+Prends ma vie, si tu veux ; prends tout ce
+qu’il te plaira ; mais fais que mes fils soient
+heureux, qu’ils marchent dans les droites voies
+du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés
+aux choses du siècle, mon cher <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franzischeddu</i> !</p>
+
+<p>Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion
+cessèrent ; chacun avait pris sa place,
+même l’illustrissime seigneur chapelain, un
+prêtre à peine haut de quatre pieds, très rubicond,
+très jovial, qui sifflotait des ariettes à la
+mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.</p>
+
+<p>On conduisit les chevaux au pâturage ; on
+alluma les foyers. La magnifique prieuresse et
+les femmes de la tribu mirent sur le feu d’effrayantes
+chaudières de soupe assaisonnée avec
+du fromage frais. Et ce fut alors une vie de
+liesse qui commença pour cette espèce de clan
+pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis
+et des agneaux, on cuisinait des quantités de
+macaroni, on buvait beaucoup de café, beaucoup
+de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain
+disait messe et neuvaine, et sifflotait, et
+chantonnait.</p>
+
+<p>Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la
+grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, pendant la nuit, autour des
+hautes flambées de lentisque crépitant. Dehors,
+la nuit était fraîche, presque froide ; la lune
+descendait sur le vaste occident et donnait à
+la lande un charme sauvage… O pâles nuits
+des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la
+chouette, la sylvestre fragrance du thym, l’âpre
+senteur du lentisque, le bruissement lointain
+des bois solitaires se fondent en une monotone
+et rêveuse harmonie qui inspire à l’âme une
+émotion de solennelle tristesse, une nostalgie
+de choses anciennes et pures !</p>
+
+<p>Groupés autour du feu, les paysans de la
+grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> racontaient des histoires amusantes,
+buvaient et chantaient. L’écho de leurs
+voix sonores allait se perdre à l’extérieur, dans
+cette grande solitude, dans ce silence lunaire,
+entre ces maquis sous lesquels dormaient les
+chevaux.</p>
+
+<p>Elias prenait sa part de l’allégresse générale
+avec un plaisir intense, presque enfantin. Il lui
+semblait qu’il était dans un monde nouveau ; il
+racontait ses propres souvenirs, il écoutait les
+récits des autres avec une sorte d’attendrissement.
+Au surplus, il avait noué connaissance
+avec le seigneur chapelain ; et ce nouvel ami lui
+tenait de plaisants discours, l’excitait à jouir de
+l’existence, à oublier, à se donner du bon temps.</p>
+
+<p>— Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait
+l’abbé. Dansons, chantons, sifflons, divertissons-nous.
+Dieu nous a donné la vie pour que
+nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il
+faille pécher, prends-y bien garde ! Oh ! pour
+ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords :
+un tourment, mon cher !… Mais suffit :
+tu dois savoir ce que c’est… Oui, oui, oui, se
+divertir honnêtement ! Je m’appelle Jacu Maria
+Porcu, surnommé l’abbé Porcheddu, parce que
+je suis petit de taille. Eh bien, Jacu Maria
+Porcu s’est fort amusé, dans sa vie : et il a eu
+raison. Écoute un peu cette histoire. Une fois, je
+rentre à la maison passé minuit. Ma sœur prétend
+que je suis ivre ; mais il me semble, à moi,
+que je ne le suis point. « Que me donnes-tu à
+souper, Anna ? lui dis-je. — Rien ! Je ne te
+donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il
+est plus de minuit ; je ne te donne rien. — Donne-moi
+à souper, Annesa. Il faut qu’un prêtre
+soupe. — Eh bien ! Jacu Maria Porcu, le dévergondé,
+je vais te donner du pain et du fromage.
+Il est plus de minuit. — Du pain et du fromage
+à un prêtre, à Jacu Maria Porcu ? — Oui, du
+pain et du fromage. En voilà, si tu en veux,
+abbé Porcheddu. — Du pain et du fromage à
+Jacu Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu ? <i lang="sc" xml:lang="sc">Tè, tè,
+ziriu, ziriu</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, attrape ! » Et l’abbé Porcheddu
+jette le tout aux chiens ! Voilà comment il faut
+faire, jeune homme à la face pâle !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cri pour appeler les chiens.</p>
+</div>
+<p>Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu
+se mit à fredonner :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">l’amore si fa per ridere,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere.</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Oggi te, domani un’altra<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> « On fait l’amour pour rire, — on fait l’amour pour rire, — rien
+que pour rire. — Aujourd’hui toi, demain une autre ! »</p>
+</div>
+<p>Elias se disait en riant : « Cet homme-là est
+fou ! » Mais il s’amusait ; et les paroles de l’abbé
+Porcheddu le frappaient, lui apportaient un
+souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de
+s’ébattre.</p>
+
+<p>Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur,
+Elias et quelques autres s’en allaient volontiers
+sous l’ombrage des bois, dans le repos métallique
+de l’après-midi. Les montagnes pittoresques
+de Lula se profilaient devant eux, nettes et
+bleuâtres sur le ciel pur ; tout se taisait, et,
+dans le lointain, parmi le vert de la lande, les
+chevaux couraient agiles, se poursuivaient avec
+de rapides évolutions. Cela ressemblait à un
+tableau. Dans cette solitude, les promeneurs
+causaient sérieusement, racontaient leur passé
+plus où moins accidenté, les légendes de l’église,
+des historiettes de femmes, des aventures épiques
+arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent,
+la conversation était interrompue par une
+roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu ;
+et même, quelquefois, M. le chapelain
+se mettait brusquement à bondir et à faire des
+gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes
+en les accompagnant d’une mimique
+grotesque.</p>
+
+<p>Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient
+justement assis à l’ombre d’un bouquet d’énormes
+lentisques, et Elias finissait de raconter comment
+un détenu, son compagnon, avait bâtonné
+un argousin parce que celui-ci refusait dédaigneusement
+l’invitation de boire avec certains
+prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet
+aigu, tremblé, qui vint comme une flèche du
+côté de l’église. Elias bondit en criant :</p>
+
+<p>— C’est mon frère Pietro qui siffle !</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit l’abbé Porcheddu, si c’est
+ton frère Pietro, vous aurez le temps de vous
+voir. Tu t’émeus pour cela ?</p>
+
+<p>— Mon père aussi doit être arrivé, reprit
+Elias, qui effectivement paraissait ému ; et il
+amène la fiancée de Pietro. Allons, allons…</p>
+
+<p>— Puisqu’il en est ainsi, allons ! dit le prieur.
+Il faut les recevoir honorablement. Berte Portolu
+est un bon parent de saint François. Et
+puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.</p>
+
+<p>— Une belle fille ? s’écria l’abbé Porcheddu.
+Alors, dépêchons-nous !</p>
+
+<p>Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds
+qui, dans la tranquillité verte de la lande, paraissaient
+encore plus verdâtres que d’habitude.
+Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard ; et il
+se mit à rire, et il fredonna sa chanson favorite :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par
+un petit sentier à peine tracé au milieu des
+maquis et des buissons, dans l’herbe odorante,
+le sifflet se répétait, de plus en plus voisin et
+insistant. Elias ne s’était pas trompé. On rencontra
+près du puits, Zio Portolu, Pietro et,
+entre les deux hommes, la lumineuse figure de
+Maria Maddalena. Elias reçut un coup au cœur.
+L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre
+son palais et garda le silence, n’ayant pas de
+mots pour exprimer son admiration ; et, certes,
+il prétendait s’y connaître.</p>
+
+<p>Maddalena n’était pas très grande ; elle n’était
+pas très belle non plus ; mais elle plaisait
+beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation
+d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais
+sourcils, et une bouche admirable. Son corsage
+d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise
+très blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées
+et de roses, la rendaient éblouissante.
+Encadrée par les grossières figures de Pietro et
+de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au
+milieu de la force sauvage. De près, ses yeux
+luisants, aux larges paupières, aux longs cils, un
+peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient,
+au sens propre du terme.</p>
+
+<p>— Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant
+et en touchant la main de Maddalena.
+Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps ?
+On ne vous attendait que demain.</p>
+
+<p>— Aujourd’hui ou demain, c’est la même
+chose, répondit Zio Portolu. Salut à tous, salut
+au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond !
+Car, Dieu l’assiste ! on voit bien que c’est un
+prêtre, quoiqu’il soit en culotte.</p>
+
+<p>— Eh ! l’abbé, avez-vous entendu ?</p>
+
+<p>— Avec ou sans culotte, nous sommes tous
+des hommes ! répliqua l’autre, un peu piqué.</p>
+
+<p>Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui
+fit ses compliments.</p>
+
+<p>— Prends garde à toi ! dit Elias à la jeune fille,
+avec un sourire. L’abbé Porcheddu est terrible.</p>
+
+<p>— Pas plus qu’Elias ! riposta vivement le
+petit abbé.</p>
+
+<p>— Oh, oh ! fit Maddalena avec un rire aimable ;
+je ne crains personne.</p>
+
+<p>Et Zio Portolu :</p>
+
+<p>— Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne
+crains personne, n’aie peur de personne ! Zio
+Portolu est là ; et, si sa seule présence ne suffisait
+pas à te protéger, il y a aussi sa <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>.</p>
+
+<p>Et, dégainant la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>, — un long couteau
+qu’il portait enfilé à sa ceinture, — il la brandit
+en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant
+ses mains devant lui, avec un geste comique de
+feinte terreur.</p>
+
+<p>— Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet !
+Ce couteau, c’est un cimeterre ! <i>Allargaribus</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Barbarisme plaisant pour signifier : « Au large ! Éloignons-nous ! »</p>
+</div>
+<p>— Que voulez-vous ? dit Zio Portolu, en remettant
+la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> à sa place. Cette jeunesse, cette
+tourterelle m’a été confiée par sa mère, une
+tourterelle veuve. « Arrita Scada, lui ai-je dit, tu
+peux être tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle
+ne court aucun risque. Je la défendrai
+même contre mon fils, même contre mon Pietro
+au cœur d’or, et à plus forte raison contre les
+milans et les vautours. »</p>
+
+<p>Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter ;
+et, de temps à autre, il jetait à la jeune fille des
+regards de sauvage affection.</p>
+
+<p>— Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé
+Porcheddu, nous nous tiendrons sur nos gardes.
+Et maintenant, allons boire.</p>
+
+<p>— Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu.
+Qui ne boit pas n’est pas un homme, n’est pas
+même un prêtre !</p>
+
+<p>Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les
+attendait dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> avec ses cafetières,
+ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena
+et son cortège firent irruption dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>,
+riant et bavardant : bientôt, ce fut une confusion
+de voix et de rires, un tintement de verres
+et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter
+qu’il avait fait tout le voyage avec la brebis,
+naguère promise à saint François, liée sur la
+croupe de son cheval.</p>
+
+<p>— C’était ma plus belle brebis ! disait-il au
+prieur. Une laine longue comme ça ! Eh ! eh !
+Zio Portolu n’est pas avare.</p>
+
+<p>— Va-t’en au diable ! lui répondait le prieur.
+Ne vois-tu pas que c’est une brebis chenue,
+vieille comme toi-même ?</p>
+
+<p>— Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta ! Et
+si tu m’insultes encore, je t’embroche avec ma
+<i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> !</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la
+tête un peu inclinée sur l’épaule, les yeux caressants
+tournés vers Maddalena et vers les jolies
+filles du prieur. Et il fredonnait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it"> — Sulla poppa del mio brik</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Buoni sigari fumando,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Col bicchiere facendo trik,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Bevo rum di contrabbando<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> « Sur la poupe de mon brick, — en fumant de bons cigares, — en
+faisant <i>trik</i> avec mon verre, — je bois du rhum de contrebande. »</p>
+</div>
+<p>— Ha ! ha ! ha ! riaient les femmes.</p>
+
+<p>Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses
+selles éparses dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, il dégustait
+son vin à petites gorgées, tour à tour
+baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il
+la relevait, ses yeux rencontraient les yeux
+riants de Maddalena, assise en face de lui à
+peu de distance : et ces yeux obliques, pleins de
+feu, lui pénétraient l’âme. Il éprouvait une sorte
+d’ivresse, un relâchement de tous ses nerfs, un
+plaisir presque physique, chaque fois qu’il la
+regardait. Les voix, les bavardages, les rires, les
+chansonnettes de l’abbé Porcheddu, les exclamations
+des femmes lui arrivaient comme de très
+loin ; il lui semblait qu’il écoutait d’un lieu
+écarté, sans prendre part à l’amusement des
+autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui
+adressant la parole, le fit revenir à lui-même. Il
+s’éveilla comme d’un rêve, devint sombre, se
+leva et sortit rapidement.</p>
+
+<p>— Où vas-tu, Elias ? lui cria Pietro, qui le
+rejoignit.</p>
+
+<p>— Je vais voir les chevaux, répondit-il avec
+rudesse. Laisse-moi !</p>
+
+<p>— On a pris soin des chevaux… Pourquoi es-tu
+de mauvaise humeur, Elias ? Il te déplaît que
+Maddelena soit venue ?</p>
+
+<p>— Quelle idée ! Pourquoi me dis-tu cela ? demanda
+Elias, les yeux fixés sur Pietro.</p>
+
+<p>— J’avais cru remarquer que tu la boudais…
+J’ai peur qu’elle ne te plaise pas. Serait-il vrai,
+mon frère ?</p>
+
+<p>— Tu es fou ! Vous êtes tous fous !… Et elle
+aussi, avec sa sagesse tant vantée ! Elle rit trop !</p>
+
+<p>Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le
+monde à la maison traitait Elias comme un
+enfant ou plutôt comme un malade, craignait
+de lui causer un déplaisir et le contentait dans
+ses moindres fantaisies.</p>
+
+<p>A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant
+que son frère désirait être seul, retourna près
+de sa fiancée.</p>
+
+<p>« Ils sont tous fous ! se disait Elias, en errant
+çà et là dans la lande. Mais moi-même ? Ah !
+elle est la fiancée de mon frère ; et je suis assez
+fou pour la regarder ! »</p>
+
+<p>Il resta toute la soirée dehors.</p>
+
+<p>— Où peut bien être Elias ? demandait de
+temps à autre Zia Annedda, en promenant les
+yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il
+être allé, ce garçon, que Dieu bénisse ! Va
+donc le chercher, Pietro.</p>
+
+<p>Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena,
+laquelle, à parler franc, ne semblait pas être
+fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait
+rien paraître, peut-être pour conserver l’attitude
+digne que lui avait conseillée sa mère.</p>
+
+<p>— J’y vais, j’y vais, répondait-il.</p>
+
+<p>Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure
+du souper :</p>
+
+<p>— Où peut bien être Elias ? répéta encore Zia
+Annedda. Portolu, va donc voir un peu où est
+ton fils.</p>
+
+<p>Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché
+sur une longue broche de bois. Il se
+vantait que personne au monde ne savait mieux
+que lui rôtir un agneau ou un porcelet.</p>
+
+<p>— J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure !
+répondit-il à sa femme. Laisse-moi d’abord régler
+mes comptes avec ce jeune animal.</p>
+
+<p>— L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton
+fis.</p>
+
+<p>— Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite
+femme. Est-ce que tu t’y connais, toi ? Est-ce
+que tu prétends donner des conseils sur ce
+point aussi à Berte Portolu ? D’ailleurs, laisse
+les enfants s’amuser. C’est de leur âge.</p>
+
+<p>Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait
+à partir, lorsque Elias rentra. Il avait les yeux
+brillants, le visage allumé ; il était très beau.
+Tous le regardèrent ; et Zia Annedda poussa un
+soupir, et Zio Berte se mit à rire de plaisir en
+reconnaissant qu’Elias était un peu ivre. Mais
+Elias ne vit que les yeux obliques et ardents
+de Maddalena, et il eut envie de pleurer comme
+un enfant.</p>
+
+<p>« Elle est folle ! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle
+ainsi ? Pourquoi ne me laisse-t-elle
+pas en paix ? Je le dirai à Pietro, je le dirai à
+tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas,
+pourquoi le trompe-t-elle ?… Elle est folle, elle
+est folle… Mais je suis fou, moi aussi. Non, je ne
+dois pas la regarder ; je dois plutôt m’arracher
+le cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas,
+près de Paska, la fille du prieur, et je lui ferai la
+cour… »</p>
+
+<p>En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit :</p>
+
+<p>— Paska, tu es la plus belle parente de saint
+François !</p>
+
+<p>— Et toi, tu es son plus beau parent ! repartit
+vivement la jeune fille, très affairée autour
+d’une chaudière.</p>
+
+<p>Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec
+une intensité étrange. Elle riait, toute contente ;
+mais lui, dans son cœur, il se sentait mourir.</p>
+
+<p>Du fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, Maddalena les observait ;
+et, de temps à autre, elle baissait ses
+larges paupières, ses longs cils ; et alors, elle
+ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique
+et résignée. Lorsque le souper fut
+servi, Zio Berte rappela Elias.</p>
+
+<p>— Non ; je reste ici, répondit le jeune homme.
+La plus belle parente de saint François m’invite
+à son foyer.</p>
+
+<p>— Reviens, et tout de suite ! cria Zio Portolu.
+Personne ne t’a invité ; mais, quand même on
+t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter
+l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon
+gré, ton père saura te faire revenir de force !</p>
+
+<p>Elias se leva aussitôt et revint ; mais il ne
+voulut ni manger ni boire, et il répondait avec
+mauvaise humeur, quand on lui adressait la
+parole.</p>
+
+<p>— Pourquoi es-tu de mauvaise humeur ? lui
+demanda Maddalena d’un air affable, au moment
+où l’on finissait de souper. Parce que nous
+t’avons obligé à quitter le foyer du prieur ? Eh
+bien, va, retournes-y, sois content !</p>
+
+<p>— Et si j’y retournais ? répliqua-t-il avec
+rudesse. Qu’est-ce que cela pourrait te faire ?</p>
+
+<p>— Oh ! rien du tout, déclara-t-elle avec une
+raideur subite.</p>
+
+<p>Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus
+attention qu’à lui seul.</p>
+
+<p>Elias se leva brusquement, s’éloigna ; mais,
+au lieu de s’arrêter devant le foyer du prieur,
+il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il
+éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un
+désir de se mordre les poings, de crier, de se
+jeter par terre et de fondre en larmes. Et néanmoins,
+dans l’ivresse du vin et de la passion, il
+gardait encore la conscience de lui-même et il se
+disait : « Je me suis amouraché d’elle. Pourquoi
+me suis-je amouraché d’elle ? O bon saint François,
+venez à mon aide, venez à mon aide ! Je
+suis un fou, mon bon saint François ; mais je
+suis si malheureux ! »</p>
+
+<p>Les <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissias</i> envoyaient au dehors, vibrant
+dans la nuit tiède et pure, des bruits confus de
+voix et de chants, de cris et de rires. Elias distinguait
+la voix de son père, le sifflotement de
+l’abbé Porcheddu, le rire de Maddalena : et, au
+milieu de toute cette fête, il se sentait triste,
+désespéré comme un enfant qui se verrait seul
+et perdu dans la sauvage solitude nocturne de
+la lande.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p>Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut
+silence dans cette espèce de clan endormi. Elias
+rentra et se coucha à côté de Pietro, sur la même
+botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal.
+Par toute la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> étaient éparses des
+couches d’herbe ; quelques feux brillaient encore,
+éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette
+vaste scène muette. On voyait apparaître, puis
+disparaître une longue barbe, un vêtement laineux,
+un visage de femme, une selle, un chien
+accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la
+muraille. Elias ne pouvait dormir : il croyait
+entendre la respiration de Maddalena, couchée
+entre Zia Annedda et Zio Portolu ; et il continuait
+à éprouver des désirs qui le mettaient
+au désespoir, à ruminer des pensées étranges.</p>
+
+<p>« Non, ne crains rien, mon frère ! disait-il
+mentalement à Pietro. Alors même qu’elle viendrait
+se jeter entre mes bras, je la repousserais.
+Je ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle
+appartenait à un autre, je la lui ravirais, dût-il
+m’en coûter de retourner <i>là-bas</i>. Mais elle t’appartient.
+Dors tranquille, mon frère. Moi aussi,
+je prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible.
+Je demanderai Paska, la fille du prieur. »</p>
+
+<p>Puis, il se disait à lui-même :</p>
+
+<p>« En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de
+prendre femme ? Qu’ai-je besoin de penser aux
+femmes ? Ne peut-on vivre sans les femmes ?
+N’ai-je pas vécu trois années sans même en voir
+une ? Apparemment, c’est la raison pour laquelle,
+aussitôt après mon retour, je me suis
+amouraché de la première que j’ai vue. Mais je
+suis fou. Je ne veux plus m’occuper des femmes,
+qui font que l’on devient fou. Je veux dormir. »</p>
+
+<p>Cependant, il ne pouvait dormir ; il se tournait
+et se retournait sans cesse. Il passa ainsi la
+nuit presque entière ; et il n’en fut pas moins l’un
+des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre
+ouverte sur un fond d’argent, l’humide fraîcheur
+de l’aube pénétrait dans la salle. Déjà Zia
+Annedda et Maddalena préparaient le café, encore
+engourdies par le sommeil. Elias se souleva
+sur sa couche, pâle comme un cadavre, les cheveux
+en désordre et la gorge serrée.</p>
+
+<p>— Bonjour…, lui dit la jeune fille en souriant.
+Mais regardez donc, Zia Annedda : votre fils a
+sur le visage la couleur de la cire. Donnez-lui
+vite une tasse de café.</p>
+
+<p>— Est-ce que tu es malade, mon enfant ?</p>
+
+<p>— Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il
+en toussant, d’une voix rauque. Donnez-moi
+à boire. Où est notre cruche ?</p>
+
+<p>Il chercha et prit la cruche, but avidement.
+Maddalena le regardait toujours, et elle riait.</p>
+
+<p>— Pourquoi ris-tu ? lui demanda-t-il en déposant
+la cruche. Parce que je bois sitôt levé ?
+Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh
+bien, quoi ? Le vin est fait pour les hommes.</p>
+
+<p>— Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint
+Zio Portolu, qui avait déjà bu l’eau-de-vie. Tu
+es une bamboche de fromage frais. Il suffit
+qu’une petite femme te souffle dessus, pff…, et
+te voilà terrassé, mort, anéanti !</p>
+
+<p>— Soit ! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une
+petite femme me souffle dessus, et me voilà
+mort. Mais je vous prie tous de me laisser en
+paix.</p>
+
+<p>— Oh ! quelle mauvaise humeur terrible !
+s’écria Maddalena. Est-ce ma présence qui en
+est la cause ?</p>
+
+<p>— Oui, justement ; c’est ta présence qui en
+est la cause.</p>
+
+<p>— La tourterelle ! protesta Zio Portolu en
+élargissant les bras. La tourterelle qui égaie
+tous les lieux par où elle passe ! Et mon fils,
+une bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le
+met de mauvaise humeur ? Allons, allons, fais-moi
+le plaisir de déguerpir, enfant du diable !
+Si tu es de mauvaise humeur, va te pendre.
+Mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais tu
+n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme
+celle-ci, pour égayer sa maison !</p>
+
+<p>Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle
+blessure ; car elles lui rappelèrent soudain que,
+d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait
+habiter leur maison comme épouse de Pietro.
+Ce serait pour lui un grand martyre. Non, il ne
+pourrait pas s’y résigner.</p>
+
+<p>— Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia
+Annedda. Prends ce biscuit et sois gai, puisque
+nous sommes à la fête. Si nous étions tristes,
+saint François s’en offenserait.</p>
+
+<p>— Mais je suis gai, maman ; je suis gai comme
+un oiseau.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers le foyer du prieur :</p>
+
+<p>— Ohé ! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, <i>Paska</i>.</p>
+</div>
+<p>Après cette petite scène, il ne se passa plus
+rien d’intéressant, ni ce jour-là, ni le lendemain,
+au foyer des Portolu.</p>
+
+<p>Dès la veille de la fête, beaucoup de gens
+arrivèrent de Nuoro et des villages voisins. De
+Lula, notamment, par le sentier raide, creusé
+dans la montagne entre les buissons de genêt
+fleuri, des femmes descendaient en longues files,
+étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès
+par une coiffe recouverte d’un grand foulard à
+franges, avec des cottes d’orbace<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> très pesantes
+et très courtes, avec de longs rosaires dont les
+grains étaient reliés par de bizarres ornements
+d’argent<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure
+filée et tissée par les femmes sardes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière ;
+les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs,
+des croix, de petites médailles où sont gravées des figurines
+primitives représentant des saints, etc.</p>
+</div>
+<p>Les Portolu eurent des hôtes nombreux ; ce
+qui fit que, pendant toute la journée, Elias et
+Pietro furent entraînés de côté et d’autre par
+les jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils
+s’enivrèrent tous jusqu’à perdre la raison, chantèrent,
+dansèrent, hurlèrent. Par instants, on
+aurait cru Elias tombé en démence ; il riait
+jusqu’à en devenir violet, avec ses yeux verts,
+et il poussait des cris de joie extravagants,
+des <i>uaih !</i> longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient
+aux appels de bataille jetés par quelque
+guerrier barbare.</p>
+
+<p>De temps en temps, Maddalena, qui aidait
+Zia Annedda à préparer les repas, à servir le
+vin et à verser le café pour les hôtes, regardait
+Elias de travers et murmurait :</p>
+
+<p>— Il est très gai, votre fils, Zia Annedda.
+Voyez comme il est rouge, comme il rit !</p>
+
+<p>Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait,
+et elle sentait une épine dans son cœur. Dès
+qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à
+l’église et se mit en prière.</p>
+
+<p>— Ah ! <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu meu</i>, mon cher saint
+François, retirez-moi cette épine du cœur. Mon
+fils Elias est en train de reprendre la mauvaise
+route : voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde,
+qu’il n’est plus le même. Et il avait l’air si bon,
+à son retour ! Il promettait tant de choses ! Ayez
+pitié de nous, saint François, mon cher petit
+saint François ! Faites qu’il rentre dans la voie
+droite ; convertissez-le ; détachez-le des vices,
+des mauvais compagnons, des choses du siècle !
+O saint François, mon petit frère, faites-moi
+cette grâce !</p>
+
+<p>Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait,
+du haut de son autel rustiquement orné
+avec de flamboyantes roses des quatre saisons.
+Et il parut avoir exaucé miraculeusement la
+prière de Zia Annedda : en effet, ce même soir,
+pendant le souper, Elias exprima une idée à lui.
+On parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns
+critiquaient la conduite et dont les autres faisaient
+des gorges chaudes. Elias, encore ivre,
+mais pas trop, prit la défense de son ami ; et il
+déclara, en manière de conclusion :</p>
+
+<p>— Au surplus, aboyez tant que vous voudrez,
+chiens galeux ; déchirez-le à belles dents. Il se
+fiche de vous, il est plus heureux que le pape…
+Et moi aussi, je me ferai prêtre !</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire. Elias insista :</p>
+
+<p>— Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents,
+chiens pelés, brutes ! Car vous n’êtes pas autre
+chose. Eh bien ! oui, je me ferai prêtre. Et que
+faut-il pour cela ? Le latin, je sais le lire. Et
+j’espère que je vous porterai le viatique à tous,
+que je vous enterrerai tous morts de faim !</p>
+
+<p>— Et moi aussi, frère ? demanda Pietro.</p>
+
+<p>— Oui, toi aussi !</p>
+
+<p>— Et moi aussi ? demanda Maddalena.</p>
+
+<p>— Oui, toi aussi ! vociféra Elias furieux. Et
+pourquoi pas ? Est-ce parce que tu es une
+femme ? Mais, à mes yeux, les hommes et les
+femmes se valent. Que dis-je ? les femmes valent
+encore moins que les hommes.</p>
+
+<p>— Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu,
+qui écoutait avec une singulière avidité les
+paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc,
+tu te feras prêtre ?</p>
+
+<p>— M’est avis que oui ! répéta Elias en se
+versant à boire. Buvez ! Buvez ! Emplissez les
+verres et trinquons !</p>
+
+<p>Les verres furent emplis jusqu’au bord.</p>
+
+<p>— Doucement, doucement ! insista Zio Portolu,
+au milieu de l’allégresse générale. Raisonnons,
+avant de boire !</p>
+
+<p>— Qui ne boit pas n’est pas un homme,
+père ! dit Pietro, répétant l’axiome qu’il avait
+tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.</p>
+
+<p>Alors le père se fâcha pour tout de bon et
+hurla :</p>
+
+<p>— Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du
+diable ! Quant à toi, respecte ton père, et rends
+grâce à la présence de ces amis et de cette tourterelle :
+s’ils n’étaient pas là, je te donnerais
+autant de soufflets que tu as de cheveux sur la
+tête !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! Zio Portolu, vous allez trop loin !
+Parler ainsi à un fiancé ! dit la jeune fille.</p>
+
+<p>— Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu
+ne viens à mon aide ! cria Pietro en riant.</p>
+
+<p>— Va donc à son aide, ma tourterelle ! répliqua
+ironiquement Zio Portolu.</p>
+
+<p>Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda
+s’il avait parlé sérieusement. Mais Elias
+buvait, riait, faisait du tapage ; il ne répondit
+pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce
+de son étrange dessein s’était perdue parmi la
+bruyante gaieté des convives.</p>
+
+<p>Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la
+nouvelle avec un cœur tremblant : c’était Zia
+Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum,
+un peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien
+saisir tout ce que l’on disait ; mais elle regardait
+autour d’elle avec des yeux attentifs. Maddalena
+se penchait de temps à autre vers la sourde pour
+lui répéter à l’oreille telle ou telle chose ; et Zia
+Annedda approuvait de la tête, avec un sourire.
+« Ah ! si Elias avait parlé sérieusement ! Mais
+cela était-il possible ? Un si grand miracle !
+Pourtant, saint François avait la puissance de
+faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi…
+Elias était jeune encore, il pouvait étudier, il
+pouvait réussir. Cette voie, la voie du Seigneur,
+était véritablement la sienne : car, s’il restait
+dans le monde, il était un jeune homme perdu. »
+Ainsi pensait Zia Annedda, parce qu’elle connaissait
+bien son fils.</p>
+
+<p>Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle
+retourna à l’église pour remercier le Saint de
+l’idée qui était subitement venue à Elias. Il
+faisait nuit ; les lampes oscillaient devant l’autel,
+répandant des ombres et des clartés vacillantes
+sous la nef déserte. Le grand Saint, obscur
+et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des
+quatre saisons. En entrant, Zia Annedda s’agenouilla ;
+puis, elle alla s’asseoir au fond de l’église
+et se mit à prier. Sa pensée était toujours
+occupée d’Elias ; il lui semblait que déjà elle
+voyait son fils prêtre, que déjà elle recevait les
+dons de froment, les petites amphores de vin<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>
+bouchées avec des fleurs, les tourtes et les <i lang="sc" xml:lang="sc">gattos</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>
+dont les amis feraient présent au nouvel abbé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques
+autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro,
+d’offrir en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles
+de vin qui ont la forme des amphores.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et
+du miel.</p>
+</div>
+<p>Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit
+entrer Maddalena. La jeune fille s’approcha et
+s’assit à côté de la vieille femme.</p>
+
+<p>— Ah ! vous êtes ici ? dit-elle tout bas à Zia
+Annedda. Nous commencions à être en peine de
+vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous
+trouverais à l’église.</p>
+
+<p>— Je vous rejoindrai dans un instant.</p>
+
+<p>— Alors, je reste avec vous.</p>
+
+<p>Elles se turent. De la cour arrivaient des
+bruits confus, des chants et des mélodies plaintives
+qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse
+voix de ténor chantait au loin, peut-être
+sur la lande, parmi d’autres voix qui
+l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence
+qu’ont toujours les chants de Nuoro. Ce
+chœur lointain, cette voix sonore où paraissait
+pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la
+nuit, de la solitude, montaient et se répandaient
+à travers les rumeurs de la foule, emplissaient
+l’air de rêves mélancoliques.</p>
+
+<p>Maddalena écoutait, envahie par un profond
+sentiment de désolation. Tour à tour, il lui semblait
+qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne reconnaissait
+plus cette voix. Était-ce Pietro ?
+Était-ce Elias ? Elle n’en savait rien : non, elle
+n’en savait rien ; mais cette voix et ce chant en
+chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une
+fiévreuse ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda
+continuait à songer, continuait à prier,
+sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et
+palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de
+passion.</p>
+
+<p>Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes
+suspendirent leur cours : un homme entrait
+et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain.
+C’était celui qui occupait toute leur âme : Elias.
+Il s’agenouilla sur les degrés de l’autel, avec son
+bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se
+frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement.
+La rougeâtre et mobile clarté de la lampe
+oscillante l’illuminait d’en haut et faisait luire
+ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans
+sa ferveur douloureuse, il continuait à gémir, à
+se frapper le front et la poitrine.</p>
+
+<p>Les deux femmes l’observaient, retenant leur
+souffle ; et Zia Annedda se sentait presque heureuse
+de la douleur de son fils. « Il se repent de
+s’être enivré, pensait-elle ; il prend de bonnes
+résolutions. Soyez béni, saint François, mon
+cher petit saint François ! » Puis, s’adressant
+tout bas à Maddalena :</p>
+
+<p>— Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous
+voir, et il aurait honte.</p>
+
+<p>Elle emmena la jeune fille hors de l’église.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il a ? demanda celle-ci, troublée.</p>
+
+<p>— Il se repent de la débauche qu’il a faite.
+Il est très pieux, ma fille.</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>— Parfois, il est emporté ; mais, ma fille, c’est
+un jeune homme qui a de la conscience. Oui, oui,
+beaucoup de conscience !</p>
+
+<p>— Ah !</p>
+
+<p>— Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il
+peut se trouver induit en tentation : car tu sais
+que le diable nous guette sans cesse ; mais il
+sait le combattre, et il mourrait plutôt que de
+commettre un péché mortel. Parfois, la tentation
+réussit à le vaincre en de petites choses,
+comme aujourd’hui, par exemple : tu as vu
+qu’il s’est enivré, qu’il a dit de mauvaises paroles.
+Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.</p>
+
+<p>— Ah ! dit encore une fois Maddalena.</p>
+
+<p>Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit
+ses paupières se mouiller de larmes brûlantes.</p>
+
+<p>Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent
+dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>. Zio Portolu, Pietro et
+leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les
+uns chantaient, les autres jouaient, assis par
+terre. Maddalena, plus sérieuse et plus grave que
+de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart, près
+de la fenêtre, dans l’ombre.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha
+d’elle et l’enveloppa d’un regard amoureux.</p>
+
+<p>— Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il.
+Pour quel motif ? Est-ce que tu as vu Elias ?
+Est-ce qu’il t’a dit quelque chose ?</p>
+
+<p>— Non ; je ne l’ai pas vu.</p>
+
+<p>— Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire,
+tu sais ; ne prends pas garde à ses paroles. Il
+traite ainsi tout le monde.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce que cela peut me faire ?
+répliqua-t-elle avec vivacité. D’ailleurs, il ne
+m’a rien dit de mal.</p>
+
+<p>— Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas ? tu
+es prudente ? ajouta Pietro avec une voix pleine
+de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.</p>
+
+<p>— Laisse-moi ! répondit-elle, de mauvaise
+grâce. Va-t’en jouer !</p>
+
+<p>— Non, Maddalena ; je reste ici.</p>
+
+<p>— Va-t’en !</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne
+jouer.</p>
+
+<p>— Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle…
+Viens ici, et tout de suite !… Veux-tu
+que je me lève ?</p>
+
+<p>Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! le vieux renard sait se faire obéir !
+dit une personne de l’assistance.</p>
+
+<p>Maddalena se tourna complètement vers la
+fenêtre et regarda dehors, l’esprit très loin de
+la scène bruyante qui se passait derrière elle,
+les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit
+était tiède et voilée ; la lune voguait vers le sud,
+dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons d’argent ;
+les buissons noirs de la lande, s’estompant
+sur des fonds cendrés, exhalaient des parfums
+sauvages.</p>
+
+<p>Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour
+la seconde fois, comme si la figure du jeune
+homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion
+de sa pensée, elle le vit apparaître devant
+elle, à l’improviste. Il passa sous la fenêtre, s’éloigna
+dans la vaporeuse clarté lunaire. « Où
+allait-il ? » Maddalena sentit les pleurs lui monter
+aux yeux ; un frisson lui traversa les entrailles
+et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu
+s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le
+saisir entre ses bras et l’étouffer dans la violence
+de son étreinte. Mais il disparut ; et elle dévora
+secrètement ses pleurs.</p>
+
+<p>Elias avait prononcé son vœu ; il avait dit
+mentalement à Pietro : « Frère, tu peux dormir
+sans crainte ; elle t’appartient. Alors même
+qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la
+repousserais. » Maintenant que les vapeurs du
+vin étaient dissipées, il se sentait fort ; et, même
+depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du
+Saint, il était presque gai. Tous les projets disparates
+qui, fermentant sous l’action de l’alcool
+et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné
+ce jour-là dans le cerveau, — l’idée de
+se faire prêtre, l’idée de demander en mariage
+la fille du prieur, — tout cela s’était évaporé
+avec l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et
+même un peu honteux de tout ce qu’il avait
+pensé et dit ce jour-là.</p>
+
+<p>Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement
+au clair de lune ; il les fit boire ;
+puis il retourna vers l’église. « On partira demain,
+pensait-il ; et, après-demain, je regagnerai
+la bergerie. Je demeurerai des mois entiers hors
+de la ville, avec mon père, avec ce naïf Mattia,
+avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie !
+Lorsque je serai seul, là-bas, toutes les journées
+passées ici, toutes les extravagances d’à présent
+me paraîtront un rêve. Eh ! oui, les fêtes sont
+belles et les saints sont bons ; mais le vin, la
+société, les loisirs allument le sang ; et celui qui
+n’est pas sage, qui n’est pas très sage, peut
+commettre de grandes erreurs et être induit en
+tentation… Et maintenant, je vais me coucher
+et dormir : car, la nuit dernière, je n’ai pas reposé
+une minute. Et puis, demain… on partira ; et,
+après-demain, je serai loin, très loin. Quoi donc,
+Elias Portolu ? Est-ce que tu aurais peur de toi-même ?…
+Mais que vois-je ? Un homme couché
+sous ce buisson ?… Non, ce n’est pas un homme.
+Qu’est-ce, alors ?… Oui, c’est un homme… Oh !
+l’abbé Porcheddu !… »</p>
+
+<p>Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua
+le dormeur.</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu !
+Qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi êtes-vous
+ici ? Ne savez-vous pas que l’air du soir
+peut vous faire du mal, et qu’il y a des couleuvres
+et des insectes dans l’herbe ?</p>
+
+<p>Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé
+Porcheddu s’éveilla, tout effaré ; il eut peine à
+reconnaître Elias, écarquilla les yeux à plusieurs
+reprises ; enfin, il réussit à reprendre ses
+esprits et à se remettre debout.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, j’étais sorti après le souper ; je
+voulais faire une petite promenade ; mais il me
+semble que je me suis endormi.</p>
+
+<p>— Il me le semble aussi, à moi ! Si je ne
+vous avais point aperçu par hasard, qui sait
+combien de temps vous seriez resté sous ce
+buisson ? Et nous aurions été fort inquiets, en
+ne vous voyant pas revenir.</p>
+
+<p>— Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie
+trop bu, mon cher. Non. L’envie de sortir m’était
+venue en voyant la lune, et je me suis assis
+à cette place… Tu ne sais pas que je fus poète,
+jadis ?</p>
+
+<p>— Oh ! oh !</p>
+
+<p>— Te plaît-il que nous nous asseyions un
+moment ? Regarde comme la nuit est belle !…
+Oui, je fus poète ; et j’ai même publié une
+poésie. Mais, comme c’était une poésie d’amour,
+qu’est-ce qu’a fait Monseigneur ? Il m’a envoyé
+dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce
+que ça n’était pas convenable pour un prêtre.</p>
+
+<p>— Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé
+Porcheddu ?…</p>
+
+<p>— Moi, je n’ai pas recommencé… Je me doute
+bien, mon enfant, que tu m’as cru un peu fou…</p>
+
+<p>— Oh ! abbé Porcheddu !</p>
+
+<p>— Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait
+de mal à personne et qui, à plus forte raison,
+ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su
+vivre ; j’ai toujours été jovial, mais prudent.
+Voilà pourquoi je n’ai pas recommencé ; mais
+j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures…
+Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle !
+C’est une de ces nuits qui invitent à réfléchir,
+à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir
+de ses mauvaises actions, à former de bons propos
+pour l’avenir… Tu es intelligent, Elias Portolu ;
+tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque ;
+tu as étudié, tu as souffert ; et tu peux
+comprendre ces choses-là.</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait
+la lune. Elias leva aussi le visage et regarda le
+ciel ; il se sentait étrangement attendri.</p>
+
+<p>— Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes
+ces choses-là, tu les comprends. Je me suis
+rendu compte que tu es intelligent ; et tu regardes
+la lune, non pour savoir l’heure qu’il est,
+comme font tous les pâtres, mais avec un sentiment
+noble, solennel.</p>
+
+<p>A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne
+saisit pas très bien les dernières paroles de
+l’abbé.</p>
+
+<p>— Toi aussi, ce me semble, tu es poète un
+tantinet, et tu pourrais composer des poésies
+d’amour.</p>
+
+<p>— Oh ! pour ça, non, abbé Porcheddu !</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu se tut quelques instants,
+recueilli, pensif. Elias regardait toujours la lune,
+en se demandant s’il saurait composer une
+poésie pour Maddalena… Oh ! grand Dieu ! Il
+s’oubliait donc, et le démon reprenait son empire !…
+Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit
+entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle
+et pourtant vibrante, dans ce grand
+silence de lune pâle, de lande déserte.</p>
+
+<p>— Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu
+penses à composer une poésie… C’est cela : j’ai
+bien deviné. Tu es amoureux.</p>
+
+<p>— Abbé Porcheddu ! s’écria Elias frappé d’épouvante,
+en baissant la tête.</p>
+
+<p>Et il eut la brusque sensation que l’homme
+qui était près de lui connaissait son douloureux
+secret ; et il rougit de honte et de colère. Il
+aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et
+l’étrangler.</p>
+
+<p>— Tu es amoureux de Maddalena… Eh !
+ne rougis pas, ne te mets pas en colère, mon
+enfant. Je l’ai deviné ; mais ne t’épouvante
+pas, ne crois pas que tout le monde ait la
+même clairvoyance que l’abbé Porcheddu…
+D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer ? Elle
+est une femme et tu es un homme ; et, en tant
+qu’homme, tu es sujet aux passions humaines,
+aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda.
+Ce qu’il y a de honteux, mon enfant, ce
+n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne
+pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te
+vaincre. Maddalena…</p>
+
+<p>— Parlez plus bas ! dit Elias.</p>
+
+<p>— Maddalena doit être pour toi quelque chose
+de sacré. Quand tu la regardes, c’est comme si tu
+regardais une sainte. Tu l’as compris, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Oui, je… je l’ai compris !… murmura Elias.</p>
+
+<p>— Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison
+de dire que tu es intelligent. Voyons : pourquoi
+Dieu a-t-il créé le jour et la nuit ? Le jour, c’est
+pour donner facilité au démon de nous attaquer ;
+la nuit, c’est pour que nous puissions rentrer en
+nous-mêmes et vaincre nos tentations. Les nuits
+comme celle-ci sont faites spécialement pour
+cela ; car, durant ces nuits si calmes, au milieu
+du silence, nous devons réfléchir que la vie est
+brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le
+moins, et que, de toute notre existence, nous
+ne porterons rien devant le Seigneur sauf nos
+bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations
+vaincues.</p>
+
+<p>— Et la poésie, alors ? demanda Elias, en
+souriant à fleur de lèvres.</p>
+
+<p>Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu ;
+mais son accent trahissait l’émoi de
+son cœur.</p>
+
+<p>— La poésie vraiment belle, c’est la voix de
+notre conscience quand elle nous dit que nous
+avons fait notre devoir. Eh ! eh ! qu’est-ce que
+tu penses de cela, Elias Portolu ?</p>
+
+<p>— Je pense que vous avez raison.</p>
+
+<p>— C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons
+nous en aller. L’air commence à être
+humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres.
+Allons, donne-moi la main, aide-moi à
+me relever. Ah ! je n’ai plus vingt ans, pour
+sauter comme toi… Bravo ! Merci… Permets-moi
+de m’appuyer sur ton bras…</p>
+
+<p>Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après,
+comme ils approchaient de l’église :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu ?
+demanda-t-il au jeune homme. C’est
+un fou ; mais il a beau rentrer tard, boire,
+chanter, jeter le pain aux chiens, il n’est pas
+mauvais. La conscience, la conscience avant
+tout, Elias ! N’oublie jamais la conscience !…
+Oh ! qu’est-ce que j’aperçois là ? Une chose
+noire ? Regarde !… Serait-ce une couleuvre ?</p>
+
+<p>— Non, c’est une racine.</p>
+
+<p>— En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront
+que je suis ivre. Mais je ne m’en soucie
+guère, puisque je ne le suis pas… Toi, mon enfant,
+crois-tu que je le suis ?</p>
+
+<p>— Oh, non ! s’écria Elias avec vivacité.</p>
+
+<p>— Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes
+paroles ?</p>
+
+<p>— Oui, toujours.</p>
+
+<p>— J’aime ta famille…, commença l’abbé Porcheddu.</p>
+
+<p>Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de
+dire, changea prestement de discours ; et, pendant
+l’heure entière qu’il passa encore avec
+Elias, il n’aborda plus aucun sujet intime. Le
+nom de Maddalena ne fut plus prononcé. Mais,
+à présent, Elias se sentait un autre homme :
+fort, calme, presque froid, décidé à lutter vaillamment
+contre lui-même.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien
+prieur avait remis la bannière, la niche et les
+clefs au nouveau prieur, désigné la veille par le
+sort ; la prieuresse avait partagé le pain, le reste
+des provisions et la dernière chaudière de <i lang="sc" xml:lang="sc">filindeu</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>
+entre les familles de la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>.
+Les préparatifs pour le départ avaient
+commencé dès l’aube ; les chariots avaient été
+chargés, les chevaux sellés, les besaces emplies.
+On se mit en marche après la messe, et le nouveau
+prieur ferma la grande porte. Les maisonnettes,
+l’église, la lande redevinrent désertes,
+profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes
+pittoresques et solitaires.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.</p>
+</div>
+<p>Adieu ! Le hibou va reprendre son cri soutenu
+et cadencé, qui déchire le silence infini de
+la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque,
+dans les longs jours lumineux, il est le
+roi de la solitude, il y commande seul ; et son cri
+mélancolique ressemble au frisson d’un rêve
+sauvage. Adieu ! Les chevaux trottent, galopent,
+descendent et montent par les gorges
+vertes de la montagne ; la bonne et fière tribu
+des <i>parents</i> et des dévots de saint François retourne
+à sa petite ville, là-bas, derrière les pentes
+fraîches de l’Orthobene ; elle retourne à son
+travail, à ses étables, à ses moissons d’argent
+qui ondulent comme des lacs parmi les arbres.
+La fête est finie.</p>
+
+<p>Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda,
+et Pietro avait pris sa fiancée. Cette fois, Elias
+chevauchait avec les premiers de la caravane ;
+et souvent il s’élançait au galop, lui aussi,
+les narines frémissantes et les yeux ardents,
+comme enivré par la brise tiède et chargée de
+senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris
+et dont les fortes caresses le frappaient au
+visage. D’ailleurs il était sérieux ; il ne chantait
+pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait
+pas même les yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur,
+quand il se trouvait auprès d’elle. Celle-ci
+ne manquait pas alors de lui envoyer un regard
+tendre, quoique timide. Mais il se disait :
+« Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et surtout
+une jeune fille candide ? Non, je ne dois tromper
+personne, et moi encore moins que les autres ! »
+Il se rappelait les paroles de l’abbé
+Porcheddu et les bonnes résolutions prises la
+nuit précédente ; voilà pourquoi il ne faisait pas
+attention à Paska, s’éloignait de Maddalena, et,
+sans avoir la conscience nette de son dessein,
+tâchait de se fuir lui-même en se donnant
+l’ivresse innocente du galop sur un cheval fougueux.</p>
+
+<p>Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés
+sur la jument, que suivait le petit poulain.
+Pietro et Maddalena avaient un cheval très
+doux, mais un peu maigre et se fatiguant vite ;
+aussi étaient-ils les derniers, et Zio Portolu ne
+cessait d’avoir l’œil sur eux.</p>
+
+<p>Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet
+de grands arbres, dans un site charmant ;
+et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner,
+au milieu des roches tapissées de mousse
+fleurie, près de l’eau courante. Le campement
+fut bientôt installé ; les feux s’allumèrent, les
+broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était
+un midi merveilleux ; le long du ruisseau, les
+oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs
+hautes et larges touffes immobiles, éparses sur
+un fond de ciel métallique ; et, là-bas, parmi le
+vert intense de la vallée, les moissons resplendissaient
+au soleil. La niche avec le petit saint
+François fut déposée à terre, sur un grand
+foulard étendu ; et, après le repas, hommes et
+femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent,
+baisèrent la niche et y mirent leur offrande.
+Pietro vint avec Maddalena ; et, pour être vu
+par elle plutôt que pour faire acte de dévotion,
+il mit dans la niche une grosse offrande. Ensuite
+vint Zia Annedda ; ensuite Elias, qui s’attarda
+un peu, les yeux tournés vers le petit
+Saint, avec l’expression d’une ardente prière.
+Ah ! il sentait de nouveau que son âme s’égarait ;
+la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le
+vin, la présence de Maddalena le torturaient
+cruellement. Mais le petit Saint écouta sa prière
+et lui donna le courage de s’éloigner, de se
+coucher près de l’eau, sous les oléandres, seul,
+seul et fort contre la tentation.</p>
+
+<p>Dans le campement, les femmes babillaient,
+tout en prenant le café ou en s’apprêtant pour
+le départ ; les hommes chantaient ou tiraient à
+la cible. Elias entendait les coups de fusil tonner,
+parcourir la vallée, rebondir contre les
+échos, se répercuter plusieurs fois dans les lointains
+verts ; il percevait des voix assourdies
+dans le calme du jour, le gazouillement flûté
+d’un oiseau, le murmure de l’eau courante ; et
+ses sens commençaient à s’apaiser dans la première
+douceur du sommeil, lorsqu’il vit en rêve
+une chose inattendue. Maddalena venait, descendant
+à la rivière pour se laver. A l’aspect
+d’Elias, elle ne se troublait pas ; au contraire,
+elle s’approchait de lui, se penchait sur lui…
+Ah ! c’était trop, c’était trop ! Les yeux de cette
+femme l’ensorcelaient, ardents, fatals. Certes, il
+n’oubliait pas son vœu : « O mon frère, alors
+même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras,
+je la repousserais… » Mais il était en proie à une
+angoisse, à un délire qui le suffoquaient, l’aveuglaient ;
+il aurait voulu prendre la fuite, mais il
+ne pouvait bouger ; et elle était à côté de lui,
+et ses yeux mi-clos, ardents sous les larges paupières,
+et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre
+la raison. Il murmurait : « Maddalena, mon
+amour… » Mais soudain il le regrettait ; et il
+gémissait de passion et de douleur : « Pietro,
+Pietro ! Mon frère, mon frère ! »</p>
+
+<p>Il se réveilla, frémissant ; il était seul, et l’eau
+murmurait, et les oiseaux gazouillaient ; mais
+on n’entendait plus ni coups de fusil ni voix. Il
+se leva. « Combien de temps avait-il dormi ? »
+Il regarda le soleil ; le soleil déclinait. La caravane
+s’en était allée ; mais le cheval d’Elias
+était toujours là, sous la garde de deux pâtres
+auxquels on avait donné les restes du déjeuner
+en récompense du laitage qu’ils avaient offert.
+Elias resta encore un moment avec eux ; puis
+il se remit en route.</p>
+
+<p>Son cheval volait. La rapidité de la course et
+le désir de rejoindre ses compagnons le plus vite
+possible dissipèrent l’impression chaude, mais
+presque douloureuse, que lui avait laissée son
+rêve. Après une demi-heure de course, il aperçut
+Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et Maddalena,
+arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une
+côte. « On l’attendait donc ? » Oui. Les autres
+étaient déjà loin.</p>
+
+<p>— Eh bien ? leur cria-t-il du bas de la côte.</p>
+
+<p>— Que le diable t’emporte ! lui répondit son
+père. Où t’es-tu attardé ? Donne ton cheval à
+Pietro : le sien est fourbu.</p>
+
+<p>— Non, je ne le lui donnerai pas.</p>
+
+<p>— Elias, mon fils, obéis à ton père ! intervint
+Zia Annedda.</p>
+
+<p>— Non ! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez
+laissé tout seul, comme une bête. Je ne donnerai
+pas mon cheval.</p>
+
+<p>— Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors,
+prends Maddalena en croupe un bout de chemin.
+Nous ne pouvons plus aller ainsi.</p>
+
+<p>« Ah ! qu’est-ce que tu viens de dire, mon
+frère ! » s’écria intérieurement Elias. Et il se
+repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais
+il lui était impossible de refuser ce que Pietro
+lui demandait maintenant ; et il n’eut même
+pas la force de réprimer au fond de son cœur un
+mouvement de joie instinctive.</p>
+
+<p>A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple
+de Maddalena qui s’abandonnait un peu trop
+contre lui, le bras de Maddalena qui se serrait
+un peu trop autour de sa taille, il se rappela son
+rêve : car il croyait aux songes ; et il se tint sur
+ses gardes.</p>
+
+<p>Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena,
+aux détours du chemin étroit, au fond
+des sentiers creux et abrités sous des buissons
+fleuris, se trouvaient parfois seuls quelques minutes,
+ne disant rien, enlacés l’un à l’autre,
+enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un
+moment où Maddalena, faible et passionnée, ne
+put se vaincre.</p>
+
+<p>— Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante,
+excuse-moi de te donner cet ennui…</p>
+
+<p>— Oh ! dit-il en secouant la tête.</p>
+
+<p>— L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que
+tu prendras en croupe…</p>
+
+<p>— Ma femme ?</p>
+
+<p>— Oui : Paska… Et alors, tu seras content.</p>
+
+<p>— Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente ?</p>
+
+<p>— Moi, je serai morte…</p>
+
+<p>— Morte ?… Oh ! Maddalena !</p>
+
+<p>— Morte à la vie… à l’amour ! C’est cela que
+je voulais dire.</p>
+
+<p>Non seulement sa voix tremblait ; mais sa
+main aussi tremblait, passée à la taille d’Elias ;
+mais toute sa personne tremblait, abandonnée
+contre les épaules du jeune homme. Et lui, il
+frémit tout entier, comme une corde qui se
+brise, et une ombre voila ses yeux : il éprouvait
+la même angoisse, la même ivresse qu’il avait
+éprouvées dans son rêve.</p>
+
+<p>— Maddalena…! soupira-t-il en lui serrant la
+main.</p>
+
+<p>Mais il se raidit brusquement ; et, à voix
+haute :</p>
+
+<p>— J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi
+droite, bien en équilibre.</p>
+
+<p>Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses,
+les paroles de l’abbé Porcheddu ; et
+de nouveau son vœu lui résonna au cœur : « Sois
+tranquille, Pietro, mon frère ! Alors même
+qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la
+repousserais ! »</p>
+
+<p>Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la
+vallée qu’illuminait le soleil couchant. La caravane
+avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux
+las et en sueur, pour attendre que les autres
+eussent rejoint : car il fallait rentrer au pays
+tous ensemble et faire trois fois à cheval le tour
+de la petite église du Rosario, dont la cloche
+carillonnait déjà, lointaine, argentine, pour saluer
+le retour du Saint.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p>C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans
+la solitude immense de la <i>tanca</i>, animée seulement
+par quelque cri, par quelque sifflet de
+pâtre, par les clochettes des moutons ou par le
+mugissement du bétail, bornée par les bois épais
+de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel
+serein.</p>
+
+<p>La <i>tanca</i> des Portolu avait été défrichée plusieurs
+années auparavant, et elle se déployait
+ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques
+chênes-lièges se dressaient encore, çà et là,
+parmi la verdure des herbages, des buissons,
+des ronces ; sur les pelouses humides, la végétation
+était molle, délicate, parfumée de thym et
+de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à
+sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud
+d’or vert ; les chardons épanouissaient leurs
+fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient
+leurs roses sauvages. L’herbe ne restait
+verdoyante que sous les arbres et dans les pacages
+humides. Quoique plate et déboisée, la
+<i>tanca</i> avait des recoins secrets, des rochers et
+des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau
+coulait entre des bouquets de sureaux où le
+soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs
+verts et mystérieux, entourés et parsemés de
+roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter
+et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à
+une certaine distance, la végétation se
+conservait tendre et fraîche ; la nuit, l’odeur
+des joncs et des menthes y était presque insupportable.
+Le troupeau des Portolu, suffisamment
+nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine ;
+les brebis semblaient énormes, avec leur
+épaisse toison emmêlée ; déjà les agneaux
+étaient grands et forts. On devait procéder à la
+tonte la semaine suivante.</p>
+
+<p>Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement
+beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa
+première jeunesse, éprouvait une sensation de
+bien-être physique. Chaque jour, il cherchait
+et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté,
+quelque retraite de la <i>tanca</i>. Les deux chiens, — l’un
+gros et noir, avec des yeux farouches,
+assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il
+était enchaîné ; l’autre petit, avec le poil roux
+et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin, — avaient
+reconnu leur jeune maître ; et celui-ci,
+en les caressant, avait presque pleuré. Outre
+les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros
+chat noir ; il y avait un petit cochon apprivoisé,
+rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui
+avaient quelque chose d’humain ; il y avait un
+beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis
+et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il
+fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau
+à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se
+tenait toujours près de Mattia, était toujours
+sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui,
+le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la
+cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit
+cochon ou avec le petit chien, et dormait aux
+pieds de son maître. Bref, c’était un animal
+adorable.</p>
+
+<p>La vie s’écoulait simple et primitive dans la
+bergerie des Portolu, fréquentée seulement par
+les pâtres des environs ou par des gens de passage.
+Les individus suspects, contumax ou autres,
+n’y venaient pas : Zio Portolu était un
+homme honnête et énergique ; Mattia était trop
+niais ; Elias n’avait aucune envie de renouer les
+relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en
+faire de nouvelles.</p>
+
+<p>A présent, le jeune homme aimait la solitude ;
+et, durant les premiers jours passés à la bergerie,
+il fuyait même la société des siens, quand
+on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de
+côté et d’autre ; et, lorsqu’il rencontrait des
+lieux qui lui rappelaient son enfance, il était
+pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à
+propos de tout ; mais, sitôt apaisé le premier
+émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il
+croyait être une faiblesse ; d’autant plus que, si
+son frère et surtout si son père s’en apercevaient,
+ils se moquaient de lui.</p>
+
+<p>— Hélas ! hélas ! Qu’es-tu maintenant, mon
+fils ? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de
+fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis
+comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être
+des hommes, des lions : ne s’émouvoir de rien,
+ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce
+qu’un homme qui pleure ? Une corne ! Vois
+ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent
+il s’étonne sans raison ; mais, du moins, il
+ne change pas de couleur ; et puis, quelquefois,
+l’étonnement même est une astuce… Oh ! ne
+regarde pas ainsi ton frère : il est plus malin que
+toi.</p>
+
+<p>Après ces petits sermons, fréquemment répétés,
+Elias prenait la résolution d’être malin, lui
+aussi ; mais certaines pensées, certains souvenirs,
+certaines sensations l’assaillaient si brusquement
+qu’il n’était plus maître de lui-même ; et
+il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être
+honteux. Il avait emporté avec lui tous les
+livres qu’il possédait, et ce n’était guère : <i>la
+Semaine sainte</i>, quelques petits ouvrages pieux
+rapportés de « là-bas », la <i>Bataille de Bénévent</i>,
+des poésies sardes, une vieille <i>Botanique</i> illustrée.
+Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité
+sous une roche, près d’un bosquet de sureaux
+qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se
+reposer. Mais ce n’était pas tout : Zio Portolu
+et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi
+leur bibliothèque : <i lang="it" xml:lang="it">I reali di Francia</i>, et <i lang="it" xml:lang="it">Guerino
+detto il Meschino</i>, et les <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> de saint François.
+Que de fois Mattia les avait lus, ces livres,
+et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs
+amis les pâtres ! Et quelle impression enfantine
+éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient
+rester insensibles à toute autre chose,
+chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient
+les aventures de <i>Guerino</i> et les légendes des
+<i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> !</p>
+
+<p>Le livre préféré d’Elias était la <i>Semaine sainte</i>.
+Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les
+lisait presque couramment, même en latin. Il
+s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la
+fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs,
+près de l’eau murmurante ; et il relisait la divine
+parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie
+étaient achevées ; Mattia trottait vers
+Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec
+la sacoche pleine de fromage frais et de recuite<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ;
+Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait
+et gravait avec patience une courge où
+il dessinait justement un épisode de <i>Guerino</i>,
+marmottant entre ses dents, parlant à la courge,
+au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait ;
+et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des
+maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les
+chiens dormaient. La <i>tanca</i> reposait toute, dans
+l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui
+devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas
+une herbe ne remuait.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du
+petit-lait repassé au feu.</p>
+</div>
+<p>Elias relisait son livre, bercé par le murmure
+de l’eau ; mais, dans cette paix immense, il n’avait
+pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu
+d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit
+comme un éclair, s’imposait tyranniquement
+à sa pensée ; et ce souvenir n’était pas bon.
+Oh, non, il n’était pas bon !</p>
+
+<p>Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond
+de midi ; et jamais alors Maddalena ne
+manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves
+le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui
+laissaient une mauvaise impression pour toute
+la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il
+s’apaiserait et oublierait ; mais le souvenir des
+jours passés à Saint-François était trop récent.
+Il en avait encore les veines embrasées, et sa
+volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur.
+La solitude, le loisir, les forces physiques
+renaissantes augmentaient sa passion.</p>
+
+<p>Ce qui contribuait plus que tout le reste à
+l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible,
+du retour après la neuvaine. Presque
+toujours les rêves d’Elias reproduisaient les
+particularités de cet épisode : car les épaules,
+la taille, la main du jeune homme conservaient
+intacte l’impression charnelle du corps et de la
+main de Maddalena ; et, au souvenir des paroles
+qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de
+nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse.
+Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre.
+Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé ;
+mais, au même instant, sa pensée retournait
+à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se
+courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures,
+aurait voulu se bâtonner, se châtier ; mais
+il lui était impossible de se vaincre.</p>
+
+<p>« Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un
+bonhomme de fromage frais, une brute, un sot.
+Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout
+à la femme que mon devoir me défend
+même de regarder ? Ne peut-on vivre sans les
+femmes ? Ce qu’il faut, c’est être des hommes,
+des lions ; et moi, je ne suis qu’un agneau, une
+brebis folle… Mais est-ce ma faute ? Je ne me
+suis pas fait ainsi moi-même. Ah ! si je m’étais
+fait moi-même, je me serais donné un cœur de
+pierre… Qui sait ? Peut-être qu’avec le temps
+cette folie me passera. »</p>
+
+<p>Telles étaient ses réflexions ; mais elles ne lui
+rendaient pas le courage : car il pressentait bien
+que sa folie durerait longtemps.</p>
+
+<p>Cependant, un désir aigu grandissait peu à
+peu au fond de son cœur : celui de revoir Maddalena.
+Mais, sur ce point, sa résolution était ferme.
+Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda,
+Maddalena et Pietro viendraient pour
+la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait
+les jours qui le séparaient de ce jour-là ; et, en
+même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson
+de plaisir à penser que ce jour approchait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé
+à boucher une brèche dans le mur de la <i>tanca</i>.
+Au delà de ce mur s’étendait une autre <i>tanca</i>, la
+<i>tanca</i> boisée dont Zio Martinu Monne avait la
+garde. Où était donc « le père de la forêt » ?
+Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux
+ou trois fois à sa recherche.</p>
+
+<p>Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et,
+apercevant Elias, vint près du mur. C’était un
+vieillard gigantesque, encore droit et robuste,
+avec de longs cheveux jaunâtres, une épaisse
+barbe grise, une face qui ressemblait à du bronze
+ridé. Il était majestueux dans son vêtement
+sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout
+de cuir, graisseux et sans manches. On aurait
+pu le prendre pour un homme préhistorique.
+Elias poussa une exclamation de joie, franchit le
+mur, tendit la main au vieillard :</p>
+
+<p>— On a rarement la chance de vous voir, Zio
+Martinu ! Je vous ai cherché deux fois. Comment
+allez-vous ?</p>
+
+<p>— Heureuse rencontre ! Et puisses-tu avoir
+dans cent ans une autre disgrâce comme celle
+que tu as soufferte ! répondit Zio Martinu, tranquille,
+d’une voix forte et avec une prononciation
+lente. Quant à moi, je vais bien ; mais j’ai
+dû m’absenter quelques jours.</p>
+
+<p>Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement.
+Ils avaient tant de choses à se raconter !</p>
+
+<p>— Le premier soir où je suis revenu à la maison,
+dit soudain Elias, j’ai rêvé de vous. J’étais
+dans la cour, chez mes parents ; j’étais fatigué ;
+j’avais un peu bu ; je me suis endormi, et j’ai
+rêvé de vous. J’ai rêvé que nous étions assis sur
+ce mur, comme à présent. Les rêves se vérifient
+d’une façon étrange !</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! dit le vieillard, sans manifester
+la moindre surprise.</p>
+
+<p>Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait
+rêvé, mais il lui demanda :</p>
+
+<p>— Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio
+Martinu ?</p>
+
+<p>— Que veux-tu que je te dise ? Ce ne sont
+pas, à proprement parler, les rêves qui se vérifient ;
+mais il arrive souvent que nous prévoyons
+une chose, que nous y pensons beaucoup ;
+et alors nous la rêvons. Ensuite, si cette
+chose se réalise, il nous semble que notre rêve
+s’est vérifié, tandis que c’était tout simplement
+une chose qui devait avoir lieu.</p>
+
+<p>Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio
+Martinu, mais il hocha la tête. Il repensait à son
+rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc prévu
+et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec
+Maddalena ? Non ; il lui semblait bien que non.</p>
+
+<p>— Demain, reprit-il après un instant de
+silence, nous allons tondre les brebis, Zio Martinu.
+Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce
+pas ? Ma mère doit y être, avec mon frère Pietro
+et sa fiancée.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, j’ai entendu dire que ton frère se
+marie. Sa future est-elle bonne ?</p>
+
+<p>— Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.</p>
+
+<p>— Eh ! la beauté ne suffit pas. Les tableaux
+sont beaux, et on les accroche à la muraille où
+ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, c’est
+que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée
+à son mari et n’aime aucun autre homme sur
+la terre.</p>
+
+<p>Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs
+il se faisait tard, le ciel pâlissait, le bois
+s’assoupissait dans la quiétude solennelle du
+crépuscule. Il était l’heure de rentrer.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu ? Nous
+vous attendrons. Ne manquez pas.</p>
+
+<p>— Je viendrai.</p>
+
+<p>— Ne manquez pas ! insista Elias en repassant
+le mur.</p>
+
+<p>— Je n’ai jamais manqué à ma promesse,
+Elias Portolu. Salue ton père pour moi.</p>
+
+<p>— Bonsoir.</p>
+
+<p>— Bonsoir.</p>
+
+<p>Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse ;
+il vint même de très grand matin, et il aida les
+pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de
+fête champêtre.</p>
+
+<p>L’aube orangée incendiait l’Orient, versait
+des splendeurs d’or rose sur l’herbe et sur les
+pierres de la <i>tanca</i>. A l’Occident, le bois se taisait,
+dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.</p>
+
+<p>Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée,
+faisait rougir au feu une pierre, et lui adressait,
+selon son habitude, des paroles de louange ou de
+blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau
+aussi gros qu’une brebis, l’écorchaient, lui écartaient
+les jambes, retiraient les entrailles fumantes.</p>
+
+<p>Pietro et les femmes arrivèrent un peu après
+le lever du soleil. Ils étaient venus lentement,
+sur un char conduit par Pietro. Personne ne se
+dérangea pour aller à leur rencontre ; mais Elias
+sentit son cœur battre violemment.</p>
+
+<p>Agile et svelte, Maddalena descendit la première,
+secoua ses jupes ; puis, elle aida Zia
+Annedda et Zia Arrita à descendre.</p>
+
+<p>Zia Annedda avait apporté une abondante
+provision de pain frais et de vin. Tandis que
+Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent
+vers la cabane. Maddalena était plus
+jolie et plus gracieuse que jamais ; sa chemise
+très blanche, brodée et empesée, son jupon
+d’indienne brune, ourlé de bleu, dessinaient sa
+personne bien faite. A peine Elias l’eut-il vue
+près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux
+ardents, il comprit qu’il serait incapable de se
+défendre. Mais, dans cet affolement de joie
+anxieuse, il eut encore la force de penser : « Il
+faut que jamais je ne reste seul avec elle ; sans
+quoi, je suis perdu. Il faut que je me confie à
+quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre
+toujours, de ne jamais me laisser seul avec elle,
+si l’occasion s’en présente. Oh ! j’ai peur de
+moi-même !… Mais à qui dirai-je cela ? A ma
+mère ? A mon père ? Non, ce n’est pas possible.
+A Mattia ? Il est incapable de comprendre… Eh
+bien, je parlerai à Zio Martinu ! »</p>
+
+<p>Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel,
+du haut de sa taille gigantesque, observait la
+fiancée. Zio Portolu faisait les présentations, en
+riant de son rire contraint et goguenard.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! sanglier chenu, la vois-tu, la
+future de Pietro ? Elle s’appelle Maddalena, et
+elle sait filer et coudre, et jamais personne n’a
+rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche
+tourterelle. Ne sens-tu pas qu’elle exhale
+un parfum de roses ? Et celle-ci, c’est Arrita Scada,
+la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu ?</p>
+
+<p>— Oui, je la vois.</p>
+
+<p>— Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant
+avec curiosité vers le vieux. Vous êtes d’Orune,
+à ce qu’il me semble ? Vous vivez dans la <i>tanca</i>
+de X…</p>
+
+<p>— Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la
+<i>tanca</i> de X…</p>
+
+<p>— Vous causerez plus tard ! interrompit Zio
+Portolu. Pour le moment, il s’agit de manger la
+jonchée et le lait caillé. Allons, allons ! Vite,
+vite !</p>
+
+<p>— Le soleil se lève à peine ; ce n’est pas encore
+l’heure de manger la jonchée, dit Maddalena en
+riant.</p>
+
+<p>— Ma fille, déclara sur un ton sentencieux
+Zia Arrita, il faut manger quand on vous y
+invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! Martinu Monne, tu l’as entendue,
+la vieille tourterelle ? Ne t’avais-je pas dit
+qu’elle est sage comme l’eau<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire « profondément
+sage ».</p>
+</div>
+<p>Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent
+Mattia avec le chat et le cabri. Un peu plus tard
+survint Pietro, et la société fut au complet. Les
+femmes s’assirent sur des escabeaux de liège ;
+Elias, qui était silencieux, mais qui n’était pas
+triste, distribua les <i lang="sc" xml:lang="sc">corcarjos</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> ; et Zio Portolu
+déboucha les vases qui contenaient la jonchée et
+le lait. Zio Martinu dominait la scène et considérait
+avec persistance Maddalena. Ils mangèrent
+et burent copieusement ; la jonchée était
+exquise, et Zio Portolu se serait offensé si ses
+invités n’avaient pas vidé jusqu’au fond les
+<i>malunes</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de liège.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Cuillers faites avec des ongles de brebis.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles ;
+on en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes
+sortes d’usages ; dans les plus grands, les ménagères font fermenter
+le pain d’orge ; dans les plus petits, elles mettent le
+laitage, le miel, le sel, etc.</p>
+</div>
+<p>Aussitôt après le déjeuner, on commença la
+tonte des brebis. Elles se laissaient prendre, lier,
+coucher sur l’herbe, sans faire la moindre résistance ;
+puis, Elias et Mattia les tondaient
+adroitement, avec de gros ciseaux à ressort. La
+laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, à
+droite et à gauche ; et les brebis, délivrées enfin
+du lacet, retournaient au pâturage, amincies et
+tranquilles.</p>
+
+<p>Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant
+à Zio Portolu le soin de faire rôtir l’agneau. Mais
+Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, vers
+qui semblait l’attirer un fil magique ; et, chaque
+fois qu’il levait les siens, il rencontrait ceux
+de la jeune fille fixés sur lui comme pour le fasciner.</p>
+
+<p>A un certain moment, ils demeurèrent seuls :
+Pietro était allé chercher quelque chose dans la
+cabane, Mattia poursuivait une brebis moins
+docile que les autres, et Zio Martinu l’aidait à
+la reprendre. Elias eut une minute d’égarement,
+de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul
+près de Maddalena, parmi les herbes et les
+grands chardons fleuris. Son cœur se mit à battre
+fortement et un vertige d’amour s’empara
+de tout son être, lorsque ses yeux rencontrèrent
+le regard passionné et suppliant de la jeune
+fille. Ce regard disait : « Sauve-moi, sauve-nous !
+Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te
+demander de me sauver, de nous sauver, Elias,
+ô Elias ! » Mais, au contraire, il croyait se perdre
+et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le
+cri d’angoisse qui jaillissait de son propre cœur ;
+et il se fit violence à lui-même, parce qu’il voulait
+être sauvé. Il détourna les yeux, porta au
+loin ses regards. La brebis courait dans l’herbe,
+pourchassée par Zio Martinu et par Mattia qui
+tâchaient de la rabattre vers un maquis.</p>
+
+<p>— Les imbéciles ! dit Elias. Si j’y étais allé,
+moi, elle serait tondue maintenant.</p>
+
+<p>Et il s’élança pour les rejoindre, laissant
+Maddalena seule dans le soleil, parmi l’herbe et
+les grands chardons fleuris, seule, les paupières
+baissées avec une résignation de madone douloureuse.</p>
+
+<p>— Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que
+Mattia les précédait en traînant derrière lui la
+brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je
+vous en conjure, ne me laissez pas seul une
+seconde avec cette jeune fille.</p>
+
+<p>Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un
+peu honteux, sans regarder le vieillard. Zio Martinu
+l’examina du haut de sa taille gigantesque,
+longuement, profondément ; il comprit, et il ne
+répondit rien.</p>
+
+<p>— Je vous expliquerai… ce soir… N’ayez pas
+de mauvais soupçons, mon cher Zio Martinu !
+dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en
+vous plus qu’en mon père.</p>
+
+<p>Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit
+rien, ne s’émut pas, ne sourit pas. Il se contenta
+de frapper avec une main sur l’épaule d’Elias ;
+et, pendant toute la journée, il le suivit comme
+une ombre.</p>
+
+<p>Le dîner fut extraordinairement gai et
+bruyant.</p>
+
+<p>Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena
+et Prededdu se marieraient bientôt,
+après la récolte du froment. Mais le vieux ne
+parut pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.</p>
+
+<p>Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule.
+Maddalena affectait d’être gaie, riait, plaisantait,
+se tournait vers Pietro avec de continuels
+sourires ; et elle ne faisait plus attention à
+Elias. Mais Elias, peut-être aussi poussé un peu
+par l’amour-propre, n’était pas dupe de cette
+fausse allégresse.</p>
+
+<p>« Elle va croire que je suis un sot, pensait-il.
+Eh bien, tant mieux… Mais si elle savait, si elle
+savait !… »</p>
+
+<p>Par instants, il lui semblait que son cœur
+éclatait ; et un désir fou le tourmentait de sangloter
+tout haut, de crier, de porter ses poings
+à son front. Cependant, le char s’éloignait ; et
+les taches rouge sang que faisaient les corsages
+des femmes, et la petite tache blanche et noire
+que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond
+vert de la <i>tanca</i>, dans les lointains roses du couchant.
+Jamais plus il ne la reverrait ainsi, libre
+et amoureuse, dans la solitude de la campagne,
+frémissante de passion à côté de lui, comme en
+cette matinée printanière… C’était fini… Jamais
+plus !…</p>
+
+<p>Le char disparut ; et tout retomba dans le
+silence, tout fut vide autour d’Elias. Mais, en
+se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio
+Martinu qui l’attendait.</p>
+
+<p>— Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le
+jeune homme fut près de lui. Veux-tu me reconduire ?</p>
+
+<p>— Allons.</p>
+
+<p>Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché ;
+les bois et les lointains se taisaient, dans
+un fond de ciel rose, mais d’un rose dense et
+presque violacé. La <i>tanca</i> entière, les maquis
+lumineux, l’herbe immobile, les roches et l’eau
+reflétaient cette chaude clarté de rose pivoine.
+C’était une paix, une solitude religieuses. Zio
+Martinu et Elias traversèrent toute la <i>tanca</i> sans
+échanger une parole et vinrent s’asseoir sur le
+mur, sérieux et graves.</p>
+
+<p>Elias se sentait triste, mal à l’aise ; il ne savait
+par où commencer, et il regardait obstinément
+ses mains. Zio Martinu comprit en quel état
+d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de
+lui venir en aide.</p>
+
+<p>— Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux
+me dire. Maddalena est amoureuse de toi.</p>
+
+<p>— Silence ! fit l’autre avec effroi, en posant
+une main sur le bras du vieillard.</p>
+
+<p>Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il
+ajouta aussitôt :</p>
+
+<p>— Chaque petit maquis a de petites oreilles<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Proverbe sarde : <i lang="sc" xml:lang="sc">cada mattichedda juchet oricredda</i>.</p>
+</div>
+<p>— Oui, répondit le « père de la forêt », toujours
+grave ; chaque maquis, chaque arbre,
+chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe ?
+Ce que j’ai dit et ce que je vais dire, tout le
+monde peut l’entendre, à commencer par Dieu
+qui est là-haut, et à finir par le plus misérable
+des esclaves. Maria Maddalena t’aime ; tu l’aimes.
+Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il vous
+a créés l’un pour l’autre.</p>
+
+<p>Elias le regardait avec effarement ; il se rappelait
+l’entretien qu’il avait eu avec l’abbé Porcheddu,
+les conseils, les avertissements reçus en
+cette inoubliable nuit de Saint-François. « Lequel
+des deux fallait-il écouter ? »</p>
+
+<p>— Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio
+Martinu !</p>
+
+<p>— Elle est la fiancée de ton frère ? Mais
+l’aime-t-elle ? Non. Donc, elle ne lui appartient
+pas ; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les
+lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui
+de Dieu ; le mariage de convenance est celui
+du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la
+tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a
+accepté Pietro, c’est parce qu’on le lui a imposé,
+c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a de l’orge,
+des fèves, une maison, des bœufs, de la terre.
+Le diable opérait. Mais Dieu en avait décidé
+autrement. Il t’a fait revenir, il t’a fait rencontrer
+cette jeune fille ; vous vous êtes vus, vous
+vous êtes aimés, tout en sachant que, selon les
+préjugés des hommes, vous ne deviez pas même
+vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela
+une force supérieure à l’homme, et qui lui indique
+sa voie ? N’est-ce pas la main de Dieu ?
+Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu ? Y as-tu
+pensé ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon
+frère, il est mon frère !</p>
+
+<p>— Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est
+pas stupide ; il sait entendre la raison. Va, dis-lui :
+« Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime.
+Que veux-tu faire ? Veux-tu faire le malheur de
+ton frère et d’une autre créature innocente ? »</p>
+
+<p>A la seule idée de parler ainsi à son frère,
+Elias sentit un frisson lui courir dans le dos ; et
+il secoua la tête avec douleur et terreur :</p>
+
+<p>— Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela !
+Il me tuerait, Zio Martinu !</p>
+
+<p>— Tu as peur ?</p>
+
+<p>— Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher ?
+Mais ce n’est pas de la mort. Ce qui me fait
+peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui
+aussi, et toute la famille… Au surplus, ce n’est
+pas la seule épine que j’aie dans le cœur, Zio
+Martinu. Il y a encore ceci : j’aime mon frère ;
+et, même en admettant qu’il se résigne, je ne
+veux pas le rendre malheureux.</p>
+
+<p>— Il pourrait se résigner plus aisément que
+toi ; car son caractère est différent du tien. Je
+comprends tes bons sentiments, Elias ; mais je
+ne les approuve pas. Réfléchis aux conséquences.
+Y as-tu jamais réfléchi ? Maddalena t’aime à la
+folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le
+silence, elle épousera Pietro, viendra habiter
+dans ta maison ; et vous finirez par vous perdre,
+car la nature humaine est fragile. Te rends-tu
+compte de cela, Elias ? Y as-tu réfléchi ? On
+triomphe aujourd’hui de la tentation, on en
+triomphe demain ; mais, après-demain, c’est elle
+qui finit par triompher ; car notre cœur n’est
+pas de pierre. Y as-tu réfléchi ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, c’est vrai ! répéta Elias, les
+yeux pleins d’épouvante.</p>
+
+<p>Ils se turent un moment. Autour d’eux, le
+silence était profond, infini ; l’ombre descendait
+sur les bois ; le ciel de pivoine pâlissait et
+s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain,
+Elias eut la sensation qu’un reflet de cette
+grande paix religieuse pénétrait dans son âme.</p>
+
+<p>— C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui
+m’en irai de la maison.</p>
+
+<p>— Tu te marieras ? Prends garde que ce ne
+soit pire encore.</p>
+
+<p>— Non, je ne me marierai pas.</p>
+
+<p>— Que feras-tu donc ?</p>
+
+<p>— Je me ferai prêtre… Cela vous étonne,
+Zio Martinu ?</p>
+
+<p>— Je ne m’étonne de rien.</p>
+
+<p>— Dites : que me conseillez-vous ? Dans le
+rêve que je vous ai conté, ce rêve que j’eus le
+soir de mon retour, vous me conseilliez de me
+faire prêtre.</p>
+
+<p>— Le rêve est une chose et la réalité en est
+une autre, Elias. Je ne te le déconseille pas, si
+tu en as la vocation ; mais je te dis que cela ne
+suffira point pour te sauver. Nous sommes des
+hommes, Elias, des hommes aussi fragiles que
+des roseaux. Ne l’oublie pas.</p>
+
+<p>— Mais enfin, que me conseillez-vous ?</p>
+
+<p>— Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne
+à la ville, parle à ton frère.</p>
+
+<p>— Jamais… jamais… du moins à lui !</p>
+
+<p>— Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une
+sainte femme : elle mettra le baume sur les
+blessures.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, c’est cela, j’irai ! s’écria Elias
+avec un transport subit.</p>
+
+<p>Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de
+joie brillait dans ses yeux. Il se leva, fit quelques
+pas ; il aurait voulu partir tout de suite, se délivrer
+à l’instant même de cette espèce de cauchemar
+qui l’oppressait. Et il lui semblait que
+tout serait facile, que tout s’arrangerait de soi-même.
+Pendant quelques instants, il éprouva un
+bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en
+avait jamais éprouvé un pareil.</p>
+
+<p>— Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio
+Martinu. Vas-y dès demain ; parle ; n’aie ni
+scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici,
+à la même heure ; et tu me diras ce que tu
+auras fait.</p>
+
+<p>— Oui, oui, j’irai, Zio Martinu ; et je vous
+apporterai des nouvelles. Bonne nuit, et merci !</p>
+
+<p>— Bonne nuit, Elias.</p>
+
+<p>Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur
+côté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent
+au même lieu, près du petit mur. Autour
+d’eux régnait le même silence pur, infini ; le
+crépuscule allumait d’un flamboiement rose les
+cimes du bois ; une pie chantait dans le lointain.
+Mais Elias était triste, défait, avec un air de
+souffrance et de lassitude sur le visage, comme
+dans les premières journées qui avaient suivi
+son retour.</p>
+
+<p>— Ah ! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous
+saviez comment cela s’est passé !… Tout est
+inutile : je ne puis parler ni à ma mère ni à personne.
+Non, c’est impossible !… Hier soir, je me
+sentais décidé ; il me semblait que j’avais un
+cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, hardi
+et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je
+rêve ; et, dans mon rêve, j’étais à la maison, je
+parlais à ma mère. Tout me semblait facile… Ce
+matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous ;
+et j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de
+courage. J’appelle ma mère à l’écart, je sens
+monter à mes lèvres les paroles que j’avais
+préparées. Elle me regarde ; et voilà que, tout
+à coup, mon cœur bat avec violence, un nœud
+me serre la gorge. Ah ! non, Zio Martinu, non,
+c’est impossible ! Je ne puis parler, même quand
+je m’y efforce… Je serais capable de commettre
+un crime ; mais révéler <i>cette chose</i> à mes parents,
+non, non, cela, je ne le peux pas !</p>
+
+<p>— Essaie encore une fois, dit le vieillard.</p>
+
+<p>Mais Elias eut un geste de répulsion, presque
+de révolte.</p>
+
+<p>— Non ! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez
+pas, Zio Martinu. Cela est supérieur à mes
+forces. Je pourrais y retourner mille fois sans
+jamais réussir à parler.</p>
+
+<p>— Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui
+parut frappé d’un souvenir.</p>
+
+<p>Et, après une minute de silence :</p>
+
+<p>— Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai
+dire, le cas était beaucoup plus grave ; mais
+l’homme était aussi beaucoup plus fort que toi,
+beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent.
+Il se proposait de commettre un crime (et
+il en avait déjà commis d’autres) ; il voulait
+tuer un homme honnête. Cela lui semblait une
+chose naturelle, facile ; et, dans son cœur, il
+était plus que résolu. Arrivent le jour et l’heure
+fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête,
+il le trouve à table, il peut le tuer sans nul
+danger pour lui-même. Mais l’homme honnête
+le regarde ; et cela suffit pour que l’autre devienne
+incapable de lever le bras. Le même fait
+s’est reproduit à deux, à trois, à dix reprises.</p>
+
+<p>Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait
+des yeux, oubliant son propre tourment à
+écouter cette histoire. Non seulement il la connaissait
+déjà, mais il savait que cet homme violent
+était Zio Martinu lui-même. Cette histoire-là,
+tout le monde la connaissait depuis des
+années ; et on ajoutait que l’homme honnête,
+étant venu aussi à l’apprendre, avait appelé Zio
+Martinu, lui avait donné du travail, l’avait d’abord
+pris comme pâtre et ensuite comme gardien
+de ses <i>tancas</i>. Depuis lors, Zio Martinu était
+le bras droit, le serviteur le plus fidèle de celui
+qu’il avait voulu tuer.</p>
+
+<p>Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux
+cette histoire étrange, il éprouva un soulagement.
+Au fond, il avait honte de sa faiblesse
+et de ses hésitations perpétuelles. Mais, si un
+homme de fer comme Zio Martinu n’avait pas
+réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la
+puissance d’un regard honnête, comment aurait-il
+pu, lui, pauvre et faible enfant, vaincre l’horreur
+de confesser aux siens ce qu’il croyait être
+un crime ?</p>
+
+<p>— Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux,
+n’est certes pas comparable à ton cas ; mais ce
+fait démontre également qu’il existe au-dessus
+de nous une force contre laquelle, en certaines
+circonstances, nous ne pouvons rien. Et cependant,
+Elias Portolu, tâche, si tu le peux, de faire
+quelque chose.</p>
+
+<p>— Je ne peux rien faire ! dit Elias découragé.</p>
+
+<p>— Désires-tu que je m’entremette ? demanda
+le vieux, pensif, après une courte pause.</p>
+
+<p>Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement :</p>
+
+<p>— Jamais, Zio Martinu ! Jamais ! jamais !
+Ah ! ne me faites pas le tort de croire que j’y aie
+pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio
+Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne
+vous regarderais plus en face !</p>
+
+<p>— Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir.
+Non, en vérité.</p>
+
+<p>— Que me conseillez-vous donc ?</p>
+
+<p>— Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque
+chose, agis, prévois.</p>
+
+<p>— Je prévois. Il faut que je laisse les événements
+s’accomplir. Et ensuite, si je n’ai pas la
+force de résister, je ferai ce que je vous ai dit
+hier soir.</p>
+
+<p>— Et tu feras mal, repartit le vieillard en se
+mettant debout. Essaie quelque chose, Elias.
+L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par
+l’indécision d’un homme ; mais ton histoire, à
+toi, pourrait finir mal. Tu sais écrire ; eh bien !
+puisque ton frère sait lire, écris-lui. Entendez-vous,
+prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.</p>
+
+<p>Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux
+d’Elias :</p>
+
+<p>— C’est cela, je lui écrirai.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous ;
+et le jeune homme s’achemina vers la
+cabane, le cœur un peu moins lourd. « Oui, oui,
+se répétait-il à lui-même ; j’écrirai à Pietro,
+comme font les messieurs ; je lui dirai tout. Il
+est raisonnable, et il m’écoutera… J’ai une
+plume et du papier ; j’enverrai la lettre par
+Mattia. Non, je la porterai moi-même ; je la
+donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en
+mains propres… Oui, de cette façon, tout marchera
+bien. »</p>
+
+<p>Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut
+l’esprit occupé de la lettre. Il savait déjà comment
+il la commencerait et comment il la terminerait ;
+pour le reste, il n’y avait pas de
+difficulté. Le lendemain matin, lorsqu’il s’éveilla,
+il était encore fermement décidé à exécuter
+son projet ; et, dès qu’il le put, il gagna sa
+place favorite, celle où il avait caché ses livres,
+sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il fit ses
+préparatifs ; il s’assit à côté d’une grosse pierre,
+chercha la meilleure position, en trouva une
+excellente pour écrire commodément ; et puis,
+il se mit à réfléchir.</p>
+
+<p>Le ruisseau passait près de là, chuchotant
+parmi les joncs ; une brise agréable se glissait à
+travers les sureaux, éveillait de longs murmures
+dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent
+rumeurs vagues, proches, lointaines, animaient
+la <i>tanca</i>, sous la bleuâtre clarté matinale.</p>
+
+<p>Il réfléchissait ; et ses mains, qui n’étaient
+plus blanches, pressaient, inertes, la feuille de
+gros papier chiffonné qui s’étalait sur la pierre.
+Tout à coup il releva la tête, sembla prêter
+l’oreille à une voix éloignée ; puis, il ramassa la
+feuille de papier, la plume, le flacon d’encre, resserra
+le tout dans la cachette et s’en retourna
+vers la cabane.</p>
+
+<p>Non ; décidément il ne pouvait pas la vaincre,
+cette force supérieure dont lui avait parlé Zio
+Martinu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p>Vint l’été. Toute la <i>tanca</i> se couvrit d’un beau
+jaune pâle, excepté les maquis et les bords du
+ruisseau où la végétation prit une exubérance
+tropicale. Comme ils étaient doux maintenant,
+les fonds de là-bas, dans les matins splendides,
+dans les crépuscules or et rose, dans les nuits
+scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle
+descendait mystérieusement sur les bois
+silencieux !</p>
+
+<p>Elias se consumait d’amour et de tristesse ;
+mais il n’accomplissait aucune démarche, ne
+formait aucun projet pour arrêter les événements.
+Et, néanmoins, le temps passait ; Pietro
+avait bénéficié d’une récolte magnifique, et le
+mariage devait se faire dans quelques jours.</p>
+
+<p>Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu,
+ne cherchait pas à le revoir ; et même, il
+avait presque peur de le rencontrer : car, au
+lieu d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation
+de grand sage, lui avait mis l’enfer dans
+l’âme. « Et s’il avait raison ? » se demandait parfois
+Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre
+cette pensée, peut-être aussi parce qu’il ne se
+sentait pas le courage d’agir, de faire un effort,
+de révéler son secret, et surtout de bouleverser
+le bonheur de son frère. Cependant, le souvenir
+de Maddalena, l’amour qu’il avait pour elle et
+la pensée que bientôt elle serait irréparablement
+perdue pour lui, le mettaient à la torture. Il
+tâchait bien de lutter contre son cœur et contre
+ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort,
+comme le voulait Zio Portolu : « Que diable !
+Des femmes, il n’en manque pas ! Et puis, on
+peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer.
+Que dis-je ? Un homme vraiment homme doit
+se moquer de ces choses-là ! » Mais la lutte ne
+servait à rien ; et, sans la figure de Maddalena,
+tout l’horizon d’Elias devenait sombre et vide.
+Et, de même qu’à Saint-François il avait désiré
+avec ardeur l’éloignement, la solitude, le silence
+de la <i>tanca</i>, de même il attendait aujourd’hui
+avec une fébrile impatience le jour du mariage.
+« Après, tout sera fini, et pour toujours ! » Il
+lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute
+seule, qu’il retrouverait le calme et la santé : car
+il se sentait dépérir aussi physiquement. La
+chaleur torride de ces longues journées éblouissantes
+et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits
+embaumées l’anéantissaient.</p>
+
+<p>Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre
+les hommes ; son père et Mattia eux-mêmes
+le dégoûtaient ; il les fuyait, errait toute la
+journée à travers la jaune et brûlante solitude,
+passait les nuits à la belle étoile. S’il s’endormait
+au temps de midi, après avoir lu et relu ses
+livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de
+souffrance ; et, la nuit suivante, il ne pouvait
+plus dormir. Alors, il restait jusqu’à une heure
+avancée dans ses cachettes, accroupi sur les
+pierres, regardant le coucher de la lune au-dessus
+des bois, paralysé par la langueur d’une
+rêverie douloureuse.</p>
+
+<p>Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien
+de l’état physique et moral où se trouvait son
+fils ; mais il ne parvenait pas à en deviner la
+cause ; et il se fâchait, réprimandait Elias avec
+aigreur, pendant les courts instants où ils
+étaient ensemble.</p>
+
+<p>— Pourquoi te caches-tu ? lui braillait-il.
+Qu’est-ce que signifie cette vie-là ? Si tu médites
+un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu
+es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme ? Tu
+n’es qu’un fétu de paille, un pantin en fromage
+de vache ! Ne vois-tu pas que tu es incapable de
+rester debout sur tes jambes et que ta face est
+verte comme une grenouille ?</p>
+
+<p>— Je suis malade, répondait Elias, non pour
+s’excuser, mais parce qu’il avait une peur folle
+que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.</p>
+
+<p>— Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je
+ne veux pas voir d’invalides autour de moi. Je
+veux des lions, des aigles ; et toi, tu n’es qu’un
+lézard.</p>
+
+<p>— Laissez-moi en paix, mon père ! suppliait
+Elias.</p>
+
+<p>Et le jeune homme s’éloignait, énervé.</p>
+
+<p>— Va-t’en au diable, va-t’en au diable ! hurlait
+derrière lui Zio Portolu.</p>
+
+<p>Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il
+s’attristait, se sentait le cœur tremblant comme
+celui d’un petit oiseau. « C’est peut-être vrai,
+qu’Elias va tomber malade. Oh ! non, mon bon
+saint François ! Prenez-moi, si vous voulez ;
+mais gardez mes fils vivants et forts ! Mes fils,
+mes tourtereaux, mes oiselets ! Ah ! qu’ils soient
+heureux, dût leur vieux père mourir désespéré !…
+Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu
+pas ? Que deviendrais-je, si tu me manquais ?…
+J’avertirai ta mère ; je lui dirai de venir, je lui
+dirai de te ramener à la maison ; et elle te fera
+coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes
+avec les herbes, avec le sel, avec les
+saintes médailles, comme elle sait les faire. »</p>
+
+<p>Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu,
+irrité contre lui-même et contre les autres. Une
+nuit, Zio Portolu, en traversant la <i>tanca</i>, le vit
+perché sur une roche et contemplant la lune.
+« Est-ce qu’il pratiquerait la magie ? Est-ce qu’il
+méditerait un crime ? Est-ce qu’il voudrait se
+faire moine ? se demanda Zio Portolu, en fixant
+sur son fils des yeux rougis plus que jamais par
+la chaleur de ces journées lumineuses. <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu
+Franzischeddu meu</i>, guérissez-le, ce fils chéri ! »
+Et il s’en retourna vers la cabane, très inquiet.
+Ah ! en vérité, l’incompréhensible conduite
+d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage de
+Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.</p>
+
+<p>Elias n’avait pas vu son père ; et il demeurait
+immobile au haut de la roche, les yeux mornes,
+fixes, comme fascinés par la pure splendeur
+de la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes.
+Il éprouvait l’étourdissement, le bourdonnement,
+l’inexplicable vertige qu’il avait déjà
+éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison.
+La brise légère qui murmurait au loin, dans
+les arbres, lui faisait l’effet d’une voix confuse,
+tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle ?
+Que disait le vent ? Que murmurait la forêt ?
+Il aurait voulu la comprendre, cette voix ;
+et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait,
+parce qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception
+bien nette. Il lui semblait tour à tour
+que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de
+Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio
+Martinu ; il se rappelait le songe qu’il avait eu
+le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord de
+l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions
+lointaines. Et il sentait au fond de son âme une
+angoisse obscure, à cause de cette voix qu’il ne
+pouvait comprendre, à cause de ces songes, à
+cause d’autres circonstances dont il ne se souvenait
+pas.</p>
+
+<p>La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux,
+lui donnait un enchantement de rêve. Autour de
+lui, par-dessus la ligne des bois qui fermaient
+l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur
+de perle ; les troupeaux paissaient encore, jetant
+à la solitude nocturne le mélancolique tintement
+de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était
+senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait
+même une chose extraordinaire : il se rappelait
+les jours, les mois, les années qu’il avait passés
+<i>là-bas</i>, et il se les rappelait avec un chagrin
+humilié, comme cela ne lui était jamais arrivé
+jusqu’alors ; et il pensait vaguement : « Je n’ai
+pas commis le crime pour lequel on m’a condamné ;
+mais d’ailleurs je méritais bien ma peine
+pour d’autres actions criminelles, pour les péchés
+dont je suis réellement coupable. Ah ! si je n’avais
+pas péché, si je n’avais pas fréquenté de
+mauvais camarades, je n’aurais pas été <i>là-bas</i>,
+j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la
+connût ; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux
+comme je le suis. Ils m’ont dompté,
+c’est vrai ; mais ils m’ont rendu faible comme
+une femmelette. Et dire que je raconte toujours
+les souvenirs de <i>là-bas</i> avec vantardise ! Tu es
+sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans vergogne ! »</p>
+
+<p>Et il avait la sensation de rougir ; et, de nouveau,
+ses pensées s’embrouillaient ; et les visions
+revenaient, et les voix confuses, et la figure de
+l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle
+de Zio Martinu, et d’autres qu’il avait vues <i>là-bas</i>
+ou ailleurs. Et l’obscure angoisse qui lui
+oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde,
+écrasante comme un rocher. Finalement, il lui
+sembla qu’il venait de retrouver la mémoire, de
+comprendre la voix ; un frisson lui courut dans
+le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents
+claquèrent.</p>
+
+<p>« Elle se mariera dans trois jours, et tout sera
+fini ! s’écria-t-il en lui-même. C’est cela qui me
+tue ; et je ne fais rien, je n’agis pas, je n’ose
+pas… »</p>
+
+<p>Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une
+fureur de projets audacieux.</p>
+
+<p>« J’y vais, j’y vais ! se dit-il. J’oserai, j’agirai ;
+car je ne veux pas mourir. Je l’aime et elle
+m’aime ; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur le
+bord de l’Isalle… non ; pendant que nous revenions…
+Bref, elle m’en a fait l’aveu, et je l’ai
+embrassée, et elle est à moi, à moi, à moi !… J’y
+vais, j’y vais… Ah ! mon frère, tue-moi, si tu
+veux ; mais elle est à moi ! Je descends, je cours
+jusqu’à Nuoro, j’arrange les choses… Tout peut
+s’arranger ; Zio Martinu a raison ; mais il faut
+que je me hâte. »</p>
+
+<p>Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons
+l’envahirent, montant de la pointe de ses pieds
+et rampant par tout son corps ; et il se rassit en
+face de la lune, le visage blême, claquant des
+dents. Il se ressouvenait aussi de son vœu, le
+soir où il avait pleuré comme un petit enfant
+aux pieds de saint François ; mais, à présent,
+ces bonnes intentions-là étaient loin ; il se rendait
+compte qu’il était vaincu par la passion et
+qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait : « Je
+me figurais alors que le jour des noces n’arriverait
+jamais ; et voici que ce jour est tout
+proche : après-demain. Il faut que j’agisse, il
+faut que je me hâte… »</p>
+
+<p>Une minute après, dans un moment lucide ou
+qui lui parut tel :</p>
+
+<p>« Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir ? se
+demanda-t-il à lui-même. J’essaie de me mettre
+debout, et je ne le peux pas ; je sens mes membres
+lourds comme des pierres. Et ces frissons ?
+J’ai la fièvre ; je tomberai malade… »</p>
+
+<p>Il pensa avec terreur :</p>
+
+<p>« Et si je tombe malade ? Et si je ne peux
+pas marcher ? Et si, pendant ce temps-là… Oh !
+non, non ! J’y vais ! J’y vais ! »</p>
+
+<p>Il se leva pesamment, descendit de la roche,
+se mit en route d’un pas qui vacillait, traversa
+les chaumes et le foin, brillants et odorants sous
+la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique
+tintement des troupeaux, la voix
+lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait ;
+il aurait voulu courir, mais il en était incapable ;
+et, de temps à autre, il s’arrêtait pour écouter
+la voix du vent ; mais il ne percevait qu’un
+bourdonnement lugubre et des sifflements aigus
+dans ses oreilles.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se laissa choir par terre, près
+d’un arbre où, à travers la plus haute branche,
+la lune le regardait de son œil lumineux, presque
+éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint
+et il ferma bientôt les paupières. Cet œil de la
+lune fut sa dernière perception ; ensuite, il ne
+sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante
+au sourcil gauche — douleur qui ressemblait
+à un coup de hache — et ce lugubre bourdonnement
+au fond de ses oreilles. Mais, dans
+ce mauvais rêve, il continuait à cheminer, en
+disant les choses les plus étranges.</p>
+
+<p>Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein
+de roches monstrueuses, de buissons épineux,
+de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre
+de la lune. Dans son délire, il se rappelait
+parfaitement où il allait et ce qu’il voulait ; mais,
+quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les roches
+et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur,
+épuisé, angoissé, il ne réussissait pas à sortir de
+ce lieu mystérieux ; et il en éprouvait une colère,
+une douleur indicibles. Toutes les jointures
+lui faisaient mal ; il avait l’échine rompue ; ses
+pieds, ses mains, ses tempes battaient ; son corps
+était en sueur ; et il allait, allait toujours, parmi
+ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi
+et d’horreur, dans ce blafard éclairage de
+lune voilée qui l’entourait d’une lumière fantastique,
+plus triste et plus effrayante que n’importe
+quelles ténèbres. Combien de temps dura
+cette lutte atroce contre les roches, les buissons
+et les chardons, cette colère indéfinie, ces transes
+accablantes, cette peur d’invisibles monstres
+sous cette horrible lumière ? Jamais il ne le sut
+exactement. Et ensuite, d’autres visions non
+moins monstrueuses, mais plus confuses, qui
+s’entremêlaient, se dissolvaient, se reformaient,
+tels des nuages poussés par le vent, l’assaillirent,
+l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où
+son âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un
+obscur gouffre d’inconscience, tandis que son
+corps continuait à souffrir. Et un autre moment
+vint où, dans ce gouffre, une triste lueur d’aube
+descendit ; et elle s’accrut, s’accrut ; et son âme
+commença à percevoir nettement la souffrance
+de son corps, et le malade rouvrit les yeux à la
+réalité.</p>
+
+<p>Il était dans sa maison, dans son humble
+chambrette blanche, dans son lit à la grosse
+couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule
+entrait par la petite fenêtre mi-close ;
+de la ruelle arrivaient des cris aigus d’enfants ;
+du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës
+arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il
+devait y avoir là beaucoup de monde. « Que
+disaient-ils ? Que faisaient-ils ? Est-ce que Maddalena
+était là ? Et Pietro ? Étaient-ils mariés ? »</p>
+
+<p>Elias sentit comme un froid de glace ; mais,
+à cette heure, il ne délirait plus ; et, quand bien
+même Maddalena, non mariée encore, se fût
+présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il
+alla jusqu’à souhaiter que le mariage fût chose
+faite ; mais ce désir éveilla soudain en lui un
+chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort.
+Au lieu de la mort, c’était la vie qui revenait,
+avec le souvenir et la réflexion. « Est-ce qu’il
+avait parlé, dans son délire ? Que s’était-il
+passé ? Comment l’avait-on retrouvé, rapporté ?
+Maddalena l’avait-elle vu ? Avait-elle eu pitié
+de lui ? » A l’idée de Maddalena ayant pitié de
+lui, il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita
+encore de mourir et eut envie de pleurer.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans
+la chambre. Elle remarqua tout de suite qu’Elias
+était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller
+du malade avec un sourire de joie et de compassion.</p>
+
+<p>« Sait-elle ? » se demanda Elias, en fermant à
+demi ses paupières livides.</p>
+
+<p>— Comment te trouves-tu, mon enfant ? interrogea
+Zia Annedda.</p>
+
+<p>Et elle lui posa une main sur le front.</p>
+
+<p>— Pas trop mal.</p>
+
+<p>— Dieu soit béni ! Tu as eu une forte fièvre,
+Elias. Peu s’en est fallu qu’on n’ajournât le
+mariage.</p>
+
+<p>« Elle sait ! » pensa-t-il avec amertume.</p>
+
+<p>— Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux.
+Ton frère s’est marié à dix heures.</p>
+
+<p>« Non, ils ne savent rien ! » conclut Elias,
+délivré de sa cruelle appréhension.</p>
+
+<p>Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible
+douleur que lui causaient les paroles de sa
+mère. Car, dans le fond de son âme, il espérait
+encore. Qu’espérait-il ? Il ne le savait pas lui-même ;
+il espérait l’inconnu, l’impossible ; mais
+il espérait quelque chose. Et voilà que maintenant
+tout était fini !… Il ferma les yeux, n’ouvrit
+plus la bouche, cessa d’entendre les paroles
+de sa mère. Il se sentait tout le corps endolori,
+lourd, massif comme une pierre ; et il lui semblait
+que, même s’il avait voulu se mouvoir, il
+n’en aurait pas été capable. Tout était fini !</p>
+
+<p>Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle
+sortait, la porte entre-bâillée fit qu’Elias put
+entendre plus distinctement les voix et quelques
+rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour.
+Il souleva ses paupières, regarda les murailles
+où mourait la lueur mélancolique du crépuscule,
+comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient
+guère à lui ; et il eut un sentiment plus
+pénible de sa détresse profonde, de sa solitude,
+de sa ruine ; et il pleura silencieusement, plongé
+dans une douleur plus affreuse que la mort.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux,
+portée à la ronde par Zia Annedda, chassa loin
+de la famille et des invités, tous parents des
+époux, cette espèce d’incube que la maladie
+d’Elias faisait peser sur la joie commune. Celui
+qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.</p>
+
+<p>— Saint François soit loué ! dit-il en se dressant
+d’un bond. Si mon fils était mort, je ne lui
+aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir compagnie.
+Allons !</p>
+
+<p>Sa tristesse l’avait même empêché de boire,
+et il n’avait pas refait non plus les quatre petites
+tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était
+parfaitement propre, avec ses gros souliers oints
+de suif et son costume flambant neuf. Quant à
+Maddalena, il sembla qu’elle demeurait indifférente,
+avec ses larges paupières de madone
+baissées d’un air résigné ; assise près de son
+mari, dans la cour, elle parlait peu, regardait ses
+anneaux et les faisait passer alternativement de
+l’un à l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux ; il
+avait la face rasée, les yeux luisants, les lèvres
+rouges ; et, dans son costume d’époux, avec sa
+chemise au col blanc dont les pointes brodées
+étaient rabattues sur un gilet de velours bleu,
+il paraissait presque beau.</p>
+
+<p>— Allons, allons ! répétait Zio Portolu, impatient
+de revoir Elias.</p>
+
+<p>Et, dès que la porte de la petite chambre fut
+ouverte, il se mit à débiter des facéties, riant de
+son rire contraint, sans prendre garde à la douleur
+mortelle qui accablait son fils.</p>
+
+<p>— Le voyez-vous, <i lang="sc" xml:lang="sc">su bellu mannu</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, la fleur
+de notre maison, qui voulait mourir le jour
+même où son frère se mariait ? Est-ce que ce
+sont des choses à faire ? Quand je t’ai vu sur
+la roche, l’autre soir, je me suis dit : « Le tourtereau
+va tomber malade. » Et, par le fait, un
+peu plus tard, quand nous sommes revenus,
+nous t’avons trouvé sous l’arbre, pareil à un
+mort, et nous avons dû te transporter ici dans
+un chariot. Est-ce que ce sont des choses à faire ?
+Ah ! ta face est blanche comme la cendre, Elias.
+Eh ! eh ! veux-tu boire ? Eh ! eh ! le vin guérit
+tous les maux ! Ton frère est marié, tu sais ? Tu
+te lèveras tout à l’heure, et nous boirons à la
+santé des époux.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> « Le très beau », le beau grand garçon.</p>
+</div>
+<p>— Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia
+Annedda, en le tirant par le pan de sa capote.</p>
+
+<p>Et il se tut, considérant avec tristesse les
+yeux clos d’Elias.</p>
+
+<p>Les mariés étaient restés dans la cour, entourés
+de quelques parents assis sur des escabeaux ;
+et tous ces gens causaient bas, en
+regardant leurs mains ou la pointe de leurs
+chaussures. A vrai dire, la conversation était
+peu animée ; on sentait encore autour de soi une
+pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et
+de malaise que le maintien timide et froid de la
+jeune épouse ne contribuait certes pas à dissiper.</p>
+
+<p>Des gamins effrontés se montraient à la
+grande porte, criaient, réclamaient des dragées,
+lançaient des pierres contre le mur. Dans la
+cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente
+préparaient le souper. Zia Annedda allait
+et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à
+la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le
+visage blanc et calme. Qu’Elias dût revenir à la
+santé, elle le savait bien : car, supposant qu’il
+avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé
+et fait avaler <i lang="sc" xml:lang="sc">s’abba e s’assustru</i>, l’eau de l’épouvante<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ;
+puis, elle lui avait attaché au cou une
+médaille bénite, elle avait allumé une lampe en
+l’honneur de saint François, et enfin elle avait
+prononcé les « paroles vertes », — une conjuration
+qui n’est pas sacrilège, — pour savoir si
+Elias devait vivre ou mourir. Les paroles vertes
+avaient répondu qu’il vivrait. « Loué soit saint
+François et béni soit Dieu en toutes ses saintes
+volontés ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles
+pieuses, en récitant de ferventes prières.</p>
+</div>
+<p>Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne
+resta que les deux frères, la mère de la mariée et
+une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut
+plus silencieux que le dîner ; de temps à autre,
+on entendait Elias gémir, se lamenter d’une
+façon déchirante ; et un nuage de tristesse oppressait
+tout le monde.</p>
+
+<p>— On croirait que nous assistons à un repas
+funèbre ! dit Zio Portolu.</p>
+
+<p>Et il s’efforça de rire ; mais, intérieurement,
+il se tourmentait ; et, à son avis, la
+mélancolie qui avait voilé ce jour de noces
+était de mauvais augure pour les nouveaux
+époux.</p>
+
+<p>Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien
+ne manquait sur la table, elle rentra dans la
+chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de
+bouillon.</p>
+
+<p>— Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui
+dit-elle d’une voix tendre, tout en refroidissant
+le bouillon avec la cuiller.</p>
+
+<p>Mais il fit une grimace de dégoût et, de la
+main, repoussa la main de sa mère.</p>
+
+<p>— Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable.
+Il faut boire : cela te fera du bien.</p>
+
+<p>— Non, non, non ! répétait-il puérilement,
+sur un ton plaintif.</p>
+
+<p>— Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes
+ainsi, tu deviendras malade pour tout de bon,
+et tu commettras un péché mortel ; car le Seigneur
+veut que l’on se conserve.</p>
+
+<p>Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse
+et aussi de souffrance physique.</p>
+
+<p>— Laissez-moi en paix ! dit-il. Laissez-moi
+mourir en paix !</p>
+
+<p>Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena.
+Dès qu’Elias aperçut la mariée, il se mit à
+trembler visiblement ; et il n’eut ni le désir ni la
+force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer
+un souhait :</p>
+
+<p>— Que le bonheur…</p>
+
+<p>Mais les paroles moururent dans sa gorge.
+Alors Maddalena, d’une voix ferme et assez
+froide, lui dit :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela signifie, Elias ? Pourquoi
+ne veux-tu pas prendre quelque chose ? Tu
+n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la
+peine à ta mère ? Allons, vite, sois raisonnable.</p>
+
+<p>Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle,
+but ; et, tout en buvant, il haletait et tremblait
+comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore
+boire du vin ; et il tomba bientôt dans une
+somnolence légère et agréable, qui ne tarda pas
+à se changer en un sommeil paisible.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla ; et à
+peine fut-il éveillé, malgré le bien-être physique
+que lui avait procuré le sommeil, il eut un
+transport d’inexprimable souffrance, un désespoir
+profond : Maddalena était dans cette maison,
+sous le même toit que lui, et Pietro était
+heureux ! Elias comprit que pour lui la joie de
+la vie avait pris fin, et que ce qui commençait,
+c’était la torture de la lutte contre la jalousie,
+contre le péché, contre la désolation. Autour de
+lui et au dedans de lui-même régnait une obscurité
+noire et lourde ; et, de nouveau, il éprouva
+un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher,
+de s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée.
+« Je m’en vais, se disait-il. Il faut que je
+m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y revienne
+jamais. Autrement, je suis un homme
+perdu. Hélas ! hélas ! »</p>
+
+<p>Il se retourna, en se tordant de douleur ; il
+serra les poings, enfonça son front dans son
+oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses
+sanglots et ses gémissements. Il avait une envie
+furieuse de saisir son cœur à poignée pour le
+jeter violemment contre le mur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p>L’automne venait, apportant à la <i>tanca</i> une
+douce mélancolie. Dans les jours brumeux, le
+paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux
+prolongements par delà les limites voilées de l’horizon ;
+une solitude immense pesait sur les campagnes ;
+les arbres, les pierres, les buissons prenaient
+quelque chose de grave, comme s’ils méditaient
+tristement. De grands corbeaux, lents
+et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe de
+l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis
+par les pluies tombées en abondance.</p>
+
+<p>Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais
+tristes, Elias se trouvait seul dans la cabane,
+assis sur le seuil de la porte. Comme d’habitude,
+il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau
+paissait au loin ; deux ou trois agneaux
+d’automne, gracieux, blancs comme neige, bêlaient
+avec une lamentation d’enfant malade.
+Elias lisait en attendant Zio Martinu, qu’il avait
+envoyé chercher pour lui demander un conseil.</p>
+
+<p>« Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil
+que le vieux me donnera. Il a l’expérience
+de la vie ; et peut-être aurais-je bien fait de l’écouter
+dès le commencement. » Il poussa un
+soupir, et il ajouta : « Mais qu’importe ? Maintenant,
+tout est fini. »</p>
+
+<p>La haute figure du vieillard apparut dans le
+brouillard, au bout de la sente. Il s’avançait,
+droit et raide, vers la cabane. Elias se leva brusquement
+et jeta là son livre pour aller au-devant
+de Zio Martinu. Il savait bien que la <i>tanca</i> était
+déserte ; mais il se rappelait toujours le proverbe
+sarde : « Chaque petit maquis peut cacher
+de petites oreilles » ; et il voulait parler en
+sécurité. Aussi emmena-t-il le visiteur dans un
+lieu découvert où, sur un large espace, il n’y
+avait ni rochers ni buissons. Quelques pierres
+seulement gisaient çà et là, parmi les chaumes ;
+et deux de ces pierres servirent de sièges au
+jeune homme et au vieillard.</p>
+
+<p>D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes :
+de ce que Zio Martinu avait fait depuis
+qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux,
+d’un taureau volé dans une <i>tanca</i> voisine. Mais,
+tout à coup, le vieux regarda son interlocuteur
+en face, changea de ton et demanda :</p>
+
+<p>— Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias ? Qu’y
+a-t-il de nouveau ?</p>
+
+<p>Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena
+autour de lui ses regards. Il ne vit personne ;
+le bois, les rochers et les maquis se
+taisaient dans les lointains embrumés, sous la
+torpeur du ciel pâle.</p>
+
+<p>— Je voudrais vous demander un conseil, Zio
+Martinu, commença Elias.</p>
+
+<p>— Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un
+conseil, et tu ne l’as pas suivi.</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre
+chose. Et, d’ailleurs, j’aurais peut-être mieux
+fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant,
+tout est fini… J’ai l’intention de me faire
+prêtre, Zio Martinu. Qu’est-ce que vous en
+dites ?</p>
+
+<p>Le vieux regarda au loin, pensif.</p>
+
+<p>— Tu es encore amoureux ?</p>
+
+<p>— Plus que jamais ! s’écria Elias.</p>
+
+<p>Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive,
+comme trempée de larmes.</p>
+
+<p>— Oui, par instants, il me semble que je deviens
+fou… Elle est si belle ! Ah ! si vous voyiez
+comme elle est belle, maintenant ! Je me propose
+toujours de ne pas retourner à la maison,
+de ne pas la rencontrer, de ne pas la regarder ;
+mais le démon me pousse, mon cher Zio Martinu…
+Et, elle aussi, elle me regarde ; et j’ai
+peur… Il faut trouver un remède ; autrement, ce
+que vous avez prévu arrivera.</p>
+
+<p>— Pourquoi ne te maries-tu point ?</p>
+
+<p>— Ah ! ne me parlez pas de mariage ! fit
+Elias, dont le visage prit une expression d’horreur.
+Je maltraiterais ma femme, cela est sûr ;
+et le démon triompherait plus encore.</p>
+
+<p>— Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde ?</p>
+
+<p>— Oh ! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu !…
+Oui, elle me regarde.</p>
+
+<p>— Mais ce n’est donc pas une femme honnête ?</p>
+
+<p>— Je la crois honnête ; mais elle n’aime pas
+son mari, ne l’a jamais aimé ; et, d’ailleurs, son
+mari ne la traite pas bien. Il s’est vite lassé
+d’elle ; de plus, il s’enivre souvent, et alors il
+devient brutal. Ils ont de fréquentes querelles.</p>
+
+<p>— Déjà ?</p>
+
+<p>— Eh ! pour cela, on commence vite… Je
+crains qu’il ne finisse par la battre. Il ne veut
+pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez
+sa mère, qu’elle cause avec les voisines.</p>
+
+<p>— Il est jaloux ?</p>
+
+<p>— Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais
+été ; mais il est colérique, il boit trop, il abuse
+de son aisance.</p>
+
+<p>— Que t’avais-je prédit, Elias ? s’écria le
+vieillard. Ah ! si tu avais suivi mon conseil !</p>
+
+<p>Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta :</p>
+
+<p>— Du reste, qui sait ? Peut-être qu’avec toi
+c’eût encore été la même chose.</p>
+
+<p>— Oh, non ! Que dites-vous ? protesta chaleureusement
+Elias, tandis qu’un rêve douloureux
+resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais
+adoré jusqu’à ses pensées !</p>
+
+<p>— Tu oublies que le temps coule ! On dit
+cela ; mais un jour vient où l’on se fatigue de
+tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu,
+Elias, que ton caprice actuel dure lui-même
+fort longtemps ? Plus tard, il t’arrivera d’en
+rire… Elle aura des enfants ; elle se fanera, ne
+te regardera plus, deviendra ce que deviennent
+tant d’autres paysannes mères de famille : sordidement
+vêtue, vieille, mal fagotée, laide.</p>
+
+<p>— Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà
+justement le malheur : elle n’aura jamais d’enfants,
+et elle se conservera longtemps belle et
+fraîche.</p>
+
+<p>— Qu’en sais-tu ?</p>
+
+<p>— C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît.
+Je crois même que la mauvaise humeur de
+Pietro a cela pour cause principale… Ah ! Zio
+Martinu, je vous confie des choses que je ne
+dirais pas même à mon confesseur ! Ne me trahissez
+pas !</p>
+
+<p>— Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne
+fallait pas m’appeler, repartit le vieillard avec
+calme. J’en ai entendu bien d’autres !… Du
+reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants ;
+elle se fanera tout de même.</p>
+
+<p>— Ne le croyez pas, Zio Martinu ! Son type
+est celui de ces femmes qui, avec le progrès des
+années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses,
+deviennent de plus en plus belles. Et
+puis, à la maison, il n’y a pas de travail ; si son
+mari la maltraite, les autres, ma mère surtout,
+l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien ;
+et elle restera toujours belle.</p>
+
+<p>— Mais elle vieillira ! Vous vieillirez !</p>
+
+<p>— Oh ! d’ici là, il passera du temps ! Et que
+venez-vous de dire, vous qui êtes un grand
+sage ? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse ?
+Nous finirons par tomber dans le péché mortel ;
+et alors…</p>
+
+<p>— Mais tu te figures donc, Elias Portolu,
+qu’en te faisant prêtre tout serait terminé ?
+L’homme, le jeune homme ne mourra pas en
+toi ; tu pourras succomber quand même ; et
+alors ce ne sera plus un péché, ce sera un sacrilège.</p>
+
+<p>— Non, non, ne dites pas cela ! s’écria Elias
+avec horreur. Quand je serai prêtre, ce sera très
+différent. Elle ne me regardera plus ; et d’ailleurs,
+je me ferai envoyer dans un village.</p>
+
+<p>— A merveille, mon fils ! Mais, en laissant de
+côté le reste, dis-moi, tu n’es plus un jeune garçon.
+Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire ?
+D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre,
+il faut des études, il faut de l’argent. Qui
+sait si tu viendras à bout de toutes ces difficultés ?
+Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras
+victorieux de la tentation ?</p>
+
+<p>— Une fois que j’aurai annoncé mon projet,
+je ne craindrai plus rien : elle cessera de me
+regarder, et je triompherai de moi-même… C’est
+vrai, je ne suis plus jeune garçon ; mais je n’ai
+pas trente ans non plus, comme les avait ce
+pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est fait
+prêtre en moins de trois ans.</p>
+
+<p>— Fort bien. Et pourtant, je te dis encore
+une chose : les prêtres qui se font prêtres parce
+qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis
+amoureux, ne me plaisent guère… Il faut s’y
+prendre quand on est jeune, il faut avoir la
+vocation.</p>
+
+<p>— La vocation, je l’ai ; je l’avais déjà auparavant.
+Elle m’est venue dès mon enfance, et
+elle s’est réveillée lorsque j’étais <i>là-bas</i>. Et n’allez
+pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais
+prêtre, c’est par poltronnerie, ou pour m’enrichir,
+ou pour bien vivre, comme tant d’autres.
+C’est parce que je crois en Dieu et que je veux
+vaincre les tentations du siècle.</p>
+
+<p>— Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se
+fait prêtre ne doit pas seulement repousser le
+mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre entièrement
+pour les autres ; en un mot, il doit se
+faire prêtre pour le prochain et non pour lui-même.
+Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour
+toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des
+autres. Songes-y bien, Elias ! Ai-je ou n’ai-je
+pas raison ?</p>
+
+<p>Elias devint pensif ; il comprenait que le vieux
+sage avait raison ; mais il ne voulait pas, il ne
+pouvait pas s’avouer vaincu.</p>
+
+<p>— En somme, poursuivit-il, est-ce que vous
+me déconseillez de prendre ce parti ? Mais, à
+votre tour, demandez-vous si vous agissez bien
+ou mal ; interrogez votre conscience.</p>
+
+<p>Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais,
+parut frappé par la dernière observation d’Elias.
+Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé ;
+mais, pendant quelques secondes, ils ne
+virent rien : dans ce grand silence de désert blafard,
+sa rude âme en travail entendit des voix
+mystérieuses vibrer aux alentours.</p>
+
+<p>— Ma conscience me répondrait de me mettre
+en colère contre toi, Elias, reprit-il après un
+moment de silence. Comme le dit ton père, tu
+n’es pas un homme, tu es un fétu, un roseau qui
+plie au moindre souffle du vent. Parce que tu
+t’es amouraché d’une femme que tu ne peux
+posséder, que tu n’as pas voulu posséder, tu
+projettes maintenant de devenir un mauvais
+prêtre, tandis que tu pourrais être un homme
+adonné au bien. Des aigles, voilà ce qu’il faut
+être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas
+tort.</p>
+
+<p>Et, comme Elias restait accablé sous les
+reproches sévères du vieillard, celui-ci continua :</p>
+
+<p>— Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias ?
+Ah ! tu crois avoir bu tout le fiel de la vie, parce
+que tu as été en prison et parce que tu t’es
+amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que
+cela ? Cela n’est rien ; et un homme doit cracher
+sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien
+autre chose… As-tu jamais éprouvé l’angoisse
+de celui qui s’apprête à commettre un crime ?
+Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords ?
+Et la misère, sais-tu ce que c’est ? Et la haine,
+sais-tu ce que c’est ? Et vair ton ennemi, ton
+rival triompher, prendre possession de ton bien
+et te persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est ?
+As-tu été trahi, trahi par ta femme, par ton ami,
+par ton parent ? As-tu, durant des années et des
+années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé
+devant toi comme un brouillard qu’emporte
+la bise ? Connais-tu ce que c’est, de ne
+plus croire à rien, de ne plus espérer en rien, de
+voir autour de soi le monde vide ? Et ne plus
+croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le
+haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et
+qu’ensuite il te les a refermées toutes, l’une
+après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias ?
+Tout cela, le sais-tu ?</p>
+
+<p>— Vous m’épouvantez, Zio Martinu ! murmura
+Elias.</p>
+
+<p>— Vois quel homme tu es ! Tu t’épouvantes,
+rien qu’à entendre une pâle description de la
+douleur humaine… Allons, du courage ! Lève-toi
+et marche, Elias ! Tu es jeune, tu es bien
+portant. Va, et regarde la vie en face. Sois un
+aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur
+est miséricordieux, et souvent il nous réserve
+des joies que nous ne saurions pas même imaginer.
+Jamais l’homme ne doit s’abandonner au
+désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras
+pas heureux et ne riras pas du passé ? Allons,
+du courage !</p>
+
+<p>Comme suggestionné par ce discours, Elias
+se leva et fit un mouvement pour partir. Mais
+le vieillard lui dit :</p>
+
+<p>— Quoi donc ? Tu me laisses seul ? Tu ne
+m’emmènes pas à ta cabane ? Tu ne m’offres
+pas de lait ?</p>
+
+<p>— Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi
+comme une brebis folle.</p>
+
+<p>Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane,
+Elias servit au vieillard du lait, du vin, du raisin
+et du pain ; et ils causèrent encore de choses
+indifférentes. Avant de quitter le jeune homme,
+Zio Martinu revint à l’improviste sur la question
+difficile :</p>
+
+<p>— En somme, tu as toujours le temps. Lorsque
+tu connaîtras vraiment ce qu’est la vie, eh
+bien ! alors, si tu veux te retirer du monde, tu
+en sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit :
+mieux vaut un homme du siècle adonné au bien
+qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y
+garde. Au revoir.</p>
+
+<p>Après cet entretien, Elias demeura triste,
+mais assez calme. Il lui semblait même qu’il
+était fort, et il avait honte de sa faiblesse passée.
+Il se disait : « Le vieux sanglier a raison. Il faut
+être des hommes ; il faut être des aigles, et non
+des grives. Je veux être fort. Bon chrétien, oui ;
+mais fort ! » Pendant plusieurs jours, il demeura
+triste ; mais il n’était pas désespéré, et il faisait
+tout ce qu’il pouvait pour ôter de sa tête les
+idées mélancoliques.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’automne fut extraordinairement doux et
+agréable dans la <i>tanca</i>. Le ciel s’était rasséréné,
+avait pris cette inexprimable douceur tendre
+qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les
+horizons lointains, dans les fonds laiteux, on
+croyait apercevoir la mer ; certains soirs, l’horizon
+devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré
+où de petits nuages d’un azur pâle naviguaient,
+pareils à des voiles. Sur la clarté du ciel, le bois
+prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles
+ne tombaient encore que des buissons ; mais
+quelques chênes, épars dans l’immensité de la
+<i>tanca</i>, commençaient à se dorer. L’herbe fine et
+drue grandissait, recouvrant les chaumes bruns ;
+çà et là, surtout au bord de l’eau, des fleurs sauvages
+ouvraient leurs tristes pétales violets. Et
+le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans
+tous les coins, sur les maquis, sur les murs d’enceinte,
+sur les rochers ; et, parmi cette douceur
+de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur
+de cette herbe courte et fine, la <i>tanca</i> semblait
+de plus en plus vaste, de plus en plus immense,
+avec ses limites qui se perdaient vers le paisible
+rivage des mers fantastiques imaginées à l’horizon.</p>
+
+<p>Dans la bergerie, la vie continuait paisible et,
+en cette saison, peu fatigante. Zio Portolu s’absentait
+souvent, et Mattia menait une existence
+taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup
+le troupeau, les chiens, le cheval ; quant au chat
+et au cabri, qui le suivaient toujours pas à pas,
+il leur parlait comme à des camarades. Depuis
+quelque temps, il était très occupé à fabriquer
+des ruches de liège ; car il voulait avoir un rucher
+au printemps. Ses goûts étaient simples ; il n’avait
+aucun vice, mais il était superstitieux et un
+peu poltron. Il croyait aux revenants et aux
+âmes errantes ; et, pendant les longues nuits
+passées à la <i>tanca</i>, derrière le troupeau, il avait
+plus d’une fois blêmi parce qu’il se figurait voir
+des signes mystérieux dans l’air, des bêtes fantastiques
+s’avancer en courant, sans faire de
+bruit ; et, dans la voix lointaine du bois, dans
+cette solitude infinie de halliers et de rochers, il
+avait maintes fois ouï d’étranges lamentations,
+des soupirs et des chuchotements venus d’un
+monde effroyable.</p>
+
+<p>Elias enviait un peu le caractère et la simplicité
+de son frère. Il se disait : « Le voilà bien, lui !
+Toujours calme comme un enfant de sept ans !
+A quoi pense-t-il ? Que désire-t-il ? Jamais il n’a
+souffert, et peut-être ne souffrira-t-il jamais. Ce
+n’est pas un fort ; mais pourtant, il est plus fort
+que moi. »</p>
+
+<p>D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la
+conversation avec Zio Martinu, il lui sembla
+qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie ; au
+moins réussissait-il à se dominer et à prendre de
+bonnes résolutions pour l’avenir. Mais, un jour,
+comme il rentrait au pays, il trouva de l’orage
+entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où
+Pietro semait son froment, et la semence avait
+été conservée en un vieux coffre de bois noir
+placé dans la chambre des époux. Or, Pietro
+s’imaginait qu’une certaine quantité de cette
+semence avait disparu, et c’était pour cela qu’il
+cherchait dispute à sa femme.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait ?
+répondait Maddalena, très offensée. De la fouace
+ou des gâteaux ? Tu sais que, dans ta maison,
+tout se passe au grand jour ; et ta mère est là,
+qui est témoin de tous mes actes.</p>
+
+<p>— Elle a raison, mon fils, confirmait Zia
+Annedda. Il est impossible que le froment ait
+diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait ?</p>
+
+<p>— Vous seules, ô femmes, le savez ! Vous
+faites et vous défaites ; vous avez des besoins
+secrets, des fantaisies extravagantes ; et vous
+recourez aux provisions, et vous dissipez votre
+bien, et vous trompez votre pauvre mari, qui
+travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices !</p>
+
+<p>Il parlait au pluriel ; mais Maddalena comprenait
+fort bien que chacune de ces paroles
+s’adressait à elle seule.</p>
+
+<p>— C’est à moi qu’il faut parler ! lui dit-elle
+avec indignation. Ne t’en prends pas à ta mère.
+Le froment était dans notre chambre.</p>
+
+<p>— Et c’est de là qu’il a disparu.</p>
+
+<p>— Tu veux dire que je suis la coupable ?</p>
+
+<p>— Oui ! hurla Pietro.</p>
+
+<p>— C’est ignoble !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui est ignoble ? Moi ? La voyez-vous,
+la fille d’Arrita Scada ? Maudite soit
+l’heure où je t’ai épousée !</p>
+
+<p>Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur
+ces entrefaites, Elias parut dans la cour, et
+Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le
+cheval.</p>
+
+<p>Le jeune homme entendit la dispute, et son
+cœur se Serra.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda-t-il entre
+les dents. A propos de quoi se disputent-ils ?</p>
+
+<p>Sa mère lui dit quelques mots à voix basse ;
+et il s’écria :</p>
+
+<p>— Mais c’est une infamie ! Est-ce que Pietro
+devient fou ? Notre maison sera bientôt la maison
+du scandale ! Il est temps que cela finisse !</p>
+
+<p>— Au contraire, cela ne fait que de commencer !
+intervint Pietro, qui s’avança sur le
+seuil de la porte, avec des yeux scintillants de
+colère. Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde,
+si tu ne veux pas que je te serve à ton
+tour !</p>
+
+<p>— Malheureux ! cria Elias. Fais attention à
+ce que tu dis !</p>
+
+<p>— Fais attention toi-même ! Je suis un
+homme, moi ; mais toi, tu n’es qu’une corne !
+Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires !</p>
+
+<p>— Finissez, mes enfants, finissez ! gémit Zia
+Annedda, toute pâle. Qu’est-ce que cela signifie ?
+Jamais pareille chose n’était arrivée chez nous !</p>
+
+<p>— Je suis le maître ! proclamait Pietro avec
+jactance ; et il faut que vous le compreniez. Oui,
+le maître, c’est moi ; et, s’il y a des gens qui
+veulent commander ici, je suis prêt à les écraser
+comme des sauterelles !</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans la cuisine ; et la jeune
+femme, en voyant Elias, en entendant les paroles
+de Pietro et de Zia Annedda, se mit à
+pleurer. Ces pleurs achevèrent d’irriter Elias
+contre Pietro et Pietro contre Maddalena.</p>
+
+<p>— Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me
+fait plaisir ! Avec moi, il faut qu’on marche
+droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera
+pas à faire connaissance avec le bâton !</p>
+
+<p>— Essaie un peu, lâche ! repartit Maddalena
+outrée, en se redressant menaçante. Misérable,
+calomniateur, lâche !…</p>
+
+<p>Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle
+en hurlant :</p>
+
+<p>— Répète-le donc, si tu l’oses ! Répète-le
+donc !</p>
+
+<p>— Tu es ivre !…</p>
+
+<p>— Finis, Pietro, finis ! s’écrièrent d’une seule
+voix Elias et Zia Annedda, qui l’arrêtèrent.</p>
+
+<p>Cependant, Maddalena sanglotait ; et elle répétait
+parmi ses sanglots :</p>
+
+<p>— Calomniateur, lâche, lâche !…</p>
+
+<p>— Je vous ferai voir si je suis ivre et si je
+suis lâche ! vociféra Pietro.</p>
+
+<p>Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna
+un soufflet. Elias devint livide, se mit à trembler,
+ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda
+réussit à le retenir : et Pietro eut encore la
+prudence de s’en aller. Sans quoi, une catastrophe
+était imminente.</p>
+
+<p>— Oui, ce n’est que le commencement ! cria
+Pietro, de la cour, avec une voix rageuse mais
+ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon
+cher frère, ce joyau-là ! Et maintenant, je m’en
+vais boire. Si, quand je reviendrai, il y a ici
+quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra
+qui est le lion et qui est le lézard.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>A peine le soufflet reçu, Maddalena avait
+cessé de pleurer ; devenue blanche comme un
+cadavre, elle frémissait toute, de colère et de
+douleur ; mais elle avait compris instantanément
+que, si elle ne changeait pas de méthode,
+elle causerait de graves malheurs dans la famille ;
+et elle chercha tout de suite un remède.</p>
+
+<p>— C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante.
+Excusez-moi ; cela n’arrivera plus. Puisque
+j’ai pris ma croix, je saurai la porter. Excusez-moi ;
+pardonnez le scandale, pardonnez les
+paroles que j’ai dites.</p>
+
+<p>Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.</p>
+
+<p>— Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia
+Annedda refermait la grande porte, fais que ma
+mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas
+que la chose se répande…</p>
+
+<p>« C’est une sainte ! pensait Elias. Ah ! non,
+cet homme ne la méritait pas ! Une bête féroce ! »</p>
+
+<p>Et la phrase de Pietro : « C’est toi qui aurais
+dû l’épouser ! » résonnait dans son esprit, dans
+son cœur, dans ses veines où bouillonnait le
+sang troublé. « Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ! Ah !
+quelle irréparable erreur ! Ils sont malheureux,
+à présent : car elle ne l’aime point ; et c’est ce qui
+l’irrite, lui ; et moi… Oh ! moi, je suis plus malheureux
+qu’eux ; je l’aime plus qu’auparavant,
+et je… » Il lui venait une envie folle de saisir
+Maddalena entre ses bras et de l’emporter. « Il
+en est temps encore, il en est temps encore !
+Qui nous sépare ? Quel obstacle nous empêche
+de nous rejoindre ? » Mais Zia Annedda revint,
+et il reprit le sentiment de la réalité.</p>
+
+<p>Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions
+de se trouver seul avec Maddalena. Elle travaillait
+en silence, assise près de la porte ouverte ;
+par instants, de profonds soupirs montaient
+de sa poitrine, et elle avait les paupières
+violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait
+pas à partir ; une fascination irrésistible l’attirait
+près de cette porte ouverte, le contraignait
+à tourner autour de Maddalena comme le papillon
+autour de la flamme. Il croyait la jeune
+femme plus affectée peut-être qu’elle ne l’était
+en effet, et il se tourmentait de cette douleur
+plus que de la sienne propre. De vains regrets,
+d’inutiles remords, de la colère contre Pietro,
+de fatals désirs le bouleversaient. A certains
+moments de passion, il aurait donné sa vie pour
+réconforter Maddalena ; mais, en attendant, il
+ne réussissait pas à lui dire une parole, et il
+s’irritait secrètement contre sa propre timidité.</p>
+
+<p>— Tu ne t’en vas donc pas ? lui demandait
+Zia Annedda, suppliante. Va-t’en, mon enfant :
+il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent.
+Pars !</p>
+
+<p>— J’ai toujours le temps de partir ! finit-il
+par répondre, agacé.</p>
+
+<p>— Ah ! mon enfant, tu veux faire un scandale !
+Va-t’en, va-t’en ! Ton frère rentrera ivre,
+et vous ferez encore du scandale. Ah ! mes enfants,
+vous n’avez pas la crainte de Dieu, et la
+tentation rôde autour de vous !</p>
+
+<p>Maddalena poussa un soupir qui était presque
+un gémissement, et Elias fut frappé des paroles
+de sa mère. Oui, c’était vrai : le démon rôdait
+autour d’eux ; et lui-même attendait avec un
+désir mauvais le retour de son frère, pour l’insulter,
+pour lui faire payer la douleur et l’humiliation
+de Maddalena. Et ce n’était pas tout
+encore : déjà il regardait la jeune femme avec
+des yeux qui n’étaient plus ceux avec lesquels il
+l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela
+une claire intuition, et il en ressentit un sursaut
+de terreur. « Je suis sur le point de me perdre,
+oui, de me perdre ! se dit-il. A quoi mon sacrifice
+a-t-il servi ? J’ai cédé à mon frère sa fiancée,
+pour ne pas le voir malheureux ; et maintenant,
+c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire
+son malheur !… Mais qu’est-ce que je viens de
+penser là ? Suis-je capable d’une pareille chose ?
+Moi ? moi ?… » Il s’interrogeait avec étonnement.
+Il avait la sensation d’être un autre homme ; et
+il en était confondu, s’épouvantait de ce changement
+soudain.</p>
+
+<p>« Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire,
+et que je ne revienne plus. » Il se décida et partit,
+au grand soulagement de sa mère qui attendait
+cette minute avec impatience. Maddalena
+ne bougea pas de sa place, ne releva pas même
+ses larges paupières violacées de madone douloureuse.
+Mais lui, au moment de franchir le
+seuil, il l’enveloppa d’un regard navré ; et il se
+mit en chemin la mort dans l’âme.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin
+profond et tragique ; il commença à désespérer
+de lui-même et de toutes choses, à prendre en
+haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir
+et son besoin de solitude avaient eu je ne sais
+quoi de tendre et de bénin ; mais, à présent
+qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance,
+ils devenaient méchants et acrimonieux.
+Elias estimait que le sort, ce sphinx malfaisant
+qui tourmente les hommes, avait été injuste
+envers lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien,
+en se sacrifiant lui-même ? Et le bien s’était
+converti en mal. « Pourquoi ? Était-il juste que
+la fatalité se jouât ainsi de nous ? » Dans la
+solitude de la <i>tanca</i>, sous le ciel terne de l’automne,
+parmi la mystérieuse tristesse de ce
+paysage désert, de ces horizons brumeux, l’esprit
+du paysan se posait les terribles problèmes
+que se posent les esprits raffinés ; mais il ne
+réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que
+sa douleur ; et, dans cette douleur, non seulement
+sa foi se perdait, mais déjà commençait à
+s’agiter le monstre de la rébellion.</p>
+
+<p>Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les
+limites de la <i>tanca</i>, Elias avait aperçu Zio Martinu,
+le vieux païen dont la rigide figure paraissait
+être une émanation de ce puissant et triste
+paysage ; mais toujours le jeune homme se détournait
+de lui, le fuyait. « C’est une vieille
+bête ! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur ?
+Qu’est-ce que la douleur ? Il s’est moqué de
+moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec tous
+ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa
+sagesse, il ne sait pas qu’en un seul jour je
+souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa vie.
+Ah ! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant
+moi avec ses sermons : Je le tuerais à coups de
+hache ! »</p>
+
+<p>Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne
+lui avait fait aucun mal. Ah ! que n’avait-il, au
+contraire, suivi ses conseils !… Mais il était irrité
+contre tout le monde, surtout contre lui-même ;
+et il éprouvait un cruel besoin de maltraiter
+quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en savourer,
+non pas le plaisir, mais la douleur.</p>
+
+<p>Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie.
+C’était le fils d’un pâtre du voisinage,
+très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir
+comme une statuette de bronze, était un peu
+simple, mais sans malice. Il venait presque tous
+les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait
+tranquillement avec le chat, avec les chiens,
+avec le petit cochon. Souvent Elias lui donnait
+du pain, des fruits, du lait, même du vin ; et
+l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais
+tout cela fut payé en une heure. Elias se trouvait
+seul dans la cabane, et il était d’une humeur
+terrible, parce que Mattia, le soir précédent,
+avait apporté de fâcheuses nouvelles : Pietro
+s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son travail,
+et alors il insultait et battait sa femme. Le
+gamin arriva les pieds nus, à petits pas silencieux ;
+il prit le chien entre ses bras et il entra
+dans la cabane.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda rudement
+Elias.</p>
+
+<p>— Donne-moi du lait.</p>
+
+<p>— Nous n’en avons pas !</p>
+
+<p>— Donne-moi du lait, donne-moi du lait,
+donne-moi du lait ! se mit à répéter le gamin.</p>
+
+<p>Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation
+physique indomptable ; il empoigna le
+gamin par le bras, le poussa dehors, le chassa
+en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant
+de ne plus revenir. L’autre s’en alla avec
+une sorte de dignité, sans prononcer une parole ;
+mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit
+pleurer à l’écart ; et c’étaient des pleurs
+désespérés, qui résonnaient tristement dans la
+solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter
+contre lui-même, une violente envie de se mordre
+les poings jusqu’au sang. Ce fait, petit en
+soi, finit par le consterner comme un symptôme
+funeste. « Je suis une brute, pensait-il. Je suis
+perdu. Mais les autres sont-ils différents de
+moi ? Nous sommes tous mauvais ; la seule
+différence, c’est que les autres n’ont aucun
+scrupule et qu’ils sont heureux ; mais moi, je
+souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai
+fait du bien à qui ne le méritait pas. »</p>
+
+<p>Sa mémoire lui représentait d’obsédantes
+images de <i>là-bas</i> ; et il lui semblait que la douleur
+soufferte pour l’injuste condamnation n’avait
+rien été en comparaison de la douleur qu’il
+éprouvait aujourd’hui. Mais pourtant, le souvenir
+de la douleur passée augmentait encore la
+douleur présente. Des particularités oubliées lui
+revenaient à l’esprit avec amertume ; il se représentait
+les humiliations, les vexations, les
+persécutions des « argousins », et il rougissait de
+colère. Ah ! s’il en avait tenu un sous sa main, à
+la bergerie, dans ces moments-là ! « Je le mettrais
+en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang
+sur la lame de mon couteau. » Et ses dents se
+découvraient, comme pour mordre.</p>
+
+<p>Bref, il y avait une bête féroce déchaînée
+dans le cœur de ce jeune homme pâle, à l’apparence
+douce, que l’on voyait souvent assis au
+seuil de la cabane, les jambes écartées, les coudes
+sur les genoux, plongé dans la lecture de
+ses petits livres pieux.</p>
+
+<p>Cependant, la froidure venait et, avec la froidure,
+l’immense tristesse de l’hiver dans la solitude ;
+et la constitution ébranlée d’Elias s’en
+ressentait profondément. Les longues journées
+de pluie, de neige, de fatigue, — car c’est en
+hiver que le berger sarde, qui vit alors sans abri,
+comme son troupeau, travaille et souffre le plus, — l’incommodité
+de la cabane toujours pleine
+de fumée et de vent, finirent par épuiser ses
+forces physiques et morales.</p>
+
+<p>A cette époque, durant certaines chutes de
+neige qui firent mourir de froid un grand nombre
+de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de
+se faire prêtre. Mais combien différente aujourd’hui
+de ce qu’elle était auparavant ! Certaines
+fois, au milieu de cette âpre lutte contre les
+éléments et contre lui-même, il se désespérait
+plus que jamais ; il sentait un besoin révolté de
+vie commode, un urgent besoin de trêve ; et il ne
+concevait qu’une seule voie de salut, qui était
+de changer d’état.</p>
+
+<p>Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique
+l’attirât souvent à Nuoro, vers la tiède
+maisonnette où Maddalena travaillait au coin
+du feu.</p>
+
+<p>Une paix relative régnait maintenant dans
+le ménage, car Maddalena était devenue très
+prudente ; et si, de temps en temps, on entendait
+encore la voix avinée de Pietro, du
+moins on n’entendait que la sienne. Mais que
+Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était
+plus capable d’y prendre garde. La mauvaise
+semence avait germé ; jour par jour, le vase
+s’était empli d’une goutte nouvelle, et il devait
+déborder d’une minute à l’autre. Le jeune
+homme s’abandonnait secrètement et entièrement
+à sa passion. Il se disait : « Jamais personne
+n’en saura rien, et je le cacherai avec un
+soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la
+regarder, qui me l’interdit ? Quel mal fais-je ?
+C’est ma joie unique. Et n’ai-je pas droit, moi
+aussi, à un peu de joie ? »</p>
+
+<p>Et il la voyait souvent, et il la regardait, et,
+sans avoir conscience de son désir, il souhaitait
+qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en apercevait
+que trop ; et, involontairement peut-être, elle
+répondait aux regards d’Elias. Et, quand leurs
+regards se rencontraient, un frisson, un arrêt de
+la vie, un transport de sombre plaisir saisissait
+leurs âmes. Ils étaient tout près de se perdre ;
+l’occasion seule leur manquait.</p>
+
+<p>Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire
+de passion. Il ne raisonnait plus, et, parmi ses
+cruelles souffrances, il éprouvait une atroce félicité
+à voir que Maddalena le payait de retour.
+Tout ce qui d’abord lui avait semblé péché et
+douleur, lui semblait maintenant un droit et
+une joie ; tout ce qui d’abord avait excité sa
+répulsion, l’attirait maintenant avec une force
+vertigineuse.</p>
+
+<p>Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro,
+Maddalena et deux autres jeunes femmes se
+masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne
+intelligence, et Pietro était même d’une gaieté
+extraordinaire. Zia Annedda s’était opposée faiblement
+à ce projet de mascarade ; mais on ne
+l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens,
+la petite vieille devinait l’immoralité de ces travestissements,
+de ces bals, de ces folies carnavalesques ;
+et elle se fit promettre par Maddalena,
+qui était assez bonne danseuse, de ne pas
+danser, surtout avec des étrangers, les danses
+<i>bourgeoises</i>, c’est-à-dire les danses italiennes.</p>
+
+<p>Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en
+« chattes », c’est-à-dire qu’elles portaient pour
+costume deux jupes de couleur sombre, l’une
+attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles
+avaient la tête enveloppée dans des châles. Les
+hommes s’étaient déguisés en « turcs », avec de
+larges jupons blancs serrés à la hauteur du
+genou et avec des corsages de brocart aux vives
+couleurs, mis à rebours et lacés dans le dos, de
+telle façon que le derrière du vêtement se trouvait
+sur la poitrine.</p>
+
+<p>Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que
+la ruelle était déserte ; et ils gagnèrent les rues
+du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de
+petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées,
+s’efforçant de changer leur démarche,
+craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs
+masques de cire les éclats d’une joie enfantine.
+Et les hommes marchaient devant avec crânerie,
+comme pour ouvrir le chemin à leurs
+compagnes. De temps à autre, Pietro poussait
+un cri guttural, en allongeant le cou comme un
+coq ; et ce cri rappelait à Elias les hurlements
+d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans
+une pure matinée de mai, se rendaient à la
+neuvaine.</p>
+
+<p>Comme Elias savait un peu danser les danses
+<i>bourgeoises</i>, qu’il avait apprises <i>là-bas</i>, dès la
+première minute, il s’était dit à lui-même : « Je
+danserai avec elle. » Peu lui importait la défense
+faite par Zia Annedda, la promesse de Maddalena :
+il brûlait du désir de danser avec elle, et
+il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour
+réussir dans son dessein. Une énergie sauvage et
+rebelle s’éveillait en lui. S’il avait eu autrefois
+la force de se dominer, de se contraindre à vouloir
+le bien des autres, maintenant il trouvait en
+lui toute l’audace du mal pour satisfaire ses
+pires instincts. Son visage brûlait sous le masque ;
+son costume étroit et gênant échauffait
+tous ses membres. Au surplus, la journée était
+tiède, voilée ; et, dans la douce immobilité de
+l’air, on sentait déjà l’approche du printemps.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup de monde dans les rues.
+Des bandes de masques vulgaires et burlesques
+allaient et venaient, escortés par une nuée de
+gamins sales, qui hurlaient des injures ou des
+paroles malhonnêtes. D’autres masques passaient,
+vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les
+regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et
+des messieurs. Des dames, des enfants, des servantes
+aux corsages pourpres, des jeunes filles
+et des fillettes en costume, des villageoises, des
+paysans ivres se bousculaient à certains endroits
+du Corso ; et les accents mélancoliques
+d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet
+air tiède et voilé, qui rendait les notes plus distinctes,
+comme dans un crépuscule d’automne.</p>
+
+<p>Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias,
+accoutumé aux grandes solitudes de la <i>tanca</i>.
+En vain croyait-il connaître le monde et être
+préparé à tous les événements, parce qu’il avait
+traversé la mer et vu la criminelle population
+de <i>là-bas</i>. Hélas ! il suffisait de ce petit carnaval
+de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de
+ce quadrille mélancolique gémi par un accordéon
+errant, pour que son âme s’égarât dans ce
+monde qui n’était pas le sien, et que les choses
+lui apparussent différentes de ce qu’elles lui
+avaient semblé la veille, et que la rébellion achevât
+de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait
+que tous ces gens, qu’il voyait se promener,
+causer et rire, étaient heureux, étaient enivrés
+de bonheur ; et alors il s’abandonnait, lui aussi,
+sans scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à
+son irrésistible besoin de joie et de volupté.</p>
+
+<p>A présent, Pietro et Elias avaient mis entre
+eux deux leurs compagnes, pour les protéger
+contre les heurts des passants et contre les
+insolences des gamins. Maddalena occupait la
+place du milieu ; mais elle se penchait sans
+cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt
+Elias ; et toujours Elias répondait au regard de
+ces yeux obliques, ardents sous le masque.</p>
+
+<p>— Arrêtons-nous, faisons quelque chose ! dit
+enfin Elias à sa compagne. Aller et venir ainsi,
+c’est idiot.</p>
+
+<p>— Comme vous voudrez, répondit-elle.</p>
+
+<p>Et elle communiqua à Maddalena le désir du
+jeune homme. Ils s’arrêtèrent tous.</p>
+
+<p>— Que voudrais-tu faire ? demanda Maddalena
+en se rapprochant de lui.</p>
+
+<p>— Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse
+là-bas, dit-il en lui offrant la main. Allons-y.</p>
+
+<p>— Ton frère veut danser, dit Maddalena à
+Pietro.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Oui ! oui ! s’écrièrent toutes les femmes.</p>
+
+<p>— Ma mère l’a défendu.</p>
+
+<p>— Nous ne danserons que la danse sarde.</p>
+
+<p>Et les trois « chattes » s’élancèrent, toutes
+joyeuses, courant vers l’endroit où l’on entendait
+la musique du bal. Un cercle de spectateurs,
+campagnards, gamins, ouvriers, presque
+tous avec des faces hâves et laides, curieuses,
+effrontées, entourait quelques couples de masques
+qui dansaient en se heurtant et en riant.
+Un homme au visage rouge, à la longue barbe,
+habillé en femme, le masque rejeté derrière la
+tête, jouait de l’accordéon en se donnant des
+airs d’importance, les yeux baissés et fixés sur
+les touches de son instrument. Ce qu’il jouait,
+avec assez de brio, c’était une polka, mais triste
+et plaintive comme l’est toujours la musique
+jouée sur l’accordéon.</p>
+
+<p>Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs
+et pénétrèrent dans l’espace où l’on dansait,
+tandis que d’autres couples, las de danser,
+à bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se
+ranger devant les curieux. Personne ne protesta
+contre les nouveaux venus ; et même, un masque
+travesti en moine, avec le visage badigeonné
+de jaune, invita tout de suite à danser
+une des « chattes », laquelle accepta sans façon.
+Elias se trouva ainsi à côté de Maddalena ; il frémissait
+du désir de danser ; mais, à présent que
+l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte
+de son frère.</p>
+
+<p>— Joue-nous la danse sarde ! cria Pietro au
+musicien.</p>
+
+<p>Le musicien releva les yeux, considéra un
+instant le « turc », mais ne cessa pas de jouer sa
+polka.</p>
+
+<p>— Silence ! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.</p>
+
+<p>— C’est bon, je me tais ! murmura-t-il comme
+s’il se parlait à lui-même, tout mortifié.</p>
+
+<p>— Mais dansez donc, vous aussi ! dit la
+« chatte » qui dansait avec le moine, en passant
+devant ses compagnes.</p>
+
+<p>— Oui, oui, dansons ! supplia d’un air câlin
+l’autre « chatte ». Qu’est-ce que nous faisons
+là ?</p>
+
+<p>Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda
+effrontément dans les yeux, ouvrit les bras et
+dit :</p>
+
+<p>— Eh bien, oui, dansons, dansons ! Autrement
+tu en mourrais de chagrin. Mais je t’avertis
+que je ne sais pas danser ; et, si je te
+marche sur les pieds, ce sera tant pis pour toi.</p>
+
+<p>Il lui passa le bras autour de la taille et se
+mit à sauter et à tournoyer d’une façon comique.
+Par bonheur pour elle, un grand masque,
+vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux
+flancs par une corde, vint délivrer la « chatte »
+en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci
+se retira, se rangea dans le cercle des spectateurs ;
+et il s’aperçut qu’Elias et Maddalena
+dansaient ensemble. « Eh ! eh ! ils savent danser,
+eux ! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia
+Annedda les voyait, je crois, par ma foi, qu’elle
+leur distribuerait une bonne volée de coups de
+bâton. » Et, tandis qu’il était debout à regarder,
+il se dit encore : « En voilà une qui s’entend
+à merveille avec le moine ; et cette autre écervelée,
+m’est avis qu’elle est au mieux avec la
+grande capote. Ah ! elles ont le diable au corps,
+les femmes ! » Mais, dans le fond, il était content
+que les autres prissent du plaisir.</p>
+
+<p>Elias et Maddalena dansaient assez bien ;
+mais ils ne faisaient guère attention à la danse.
+Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras
+l’un de l’autre, presque sans savoir comment,
+le trouble d’une ivresse indicible s’était emparé
+d’eux. Elias sentait son cœur battre avec angoisse,
+et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement
+autour d’elle ce cercle de visages
+hâves, laids et insolents.</p>
+
+<p>« Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je
+lui dire ? »</p>
+
+<p>Et il serrait dans une étreinte convulsive le
+buste de sa danseuse, sous la jupe sombre qui
+lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il
+anxieusement une parole, une seule parole à lui
+dire : il ne pouvait ouvrir les lèvres. Tout à
+coup, il fut assailli par une envie frénétique de
+l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de
+badauds imbéciles et de s’enfuir très loin, au
+fond de la solitude, en hurlant dans un seul cri
+toute sa douleur et tout son amour.</p>
+
+<p>Mais Pietro était là, debout, terrible comme
+un sphinx, sous son masque qui riait d’un rire
+grotesque ; et, depuis quelque temps, Elias
+avait une peur étrange de son frère. Celui-ci
+savait-il ? Pouvait-il être assez stupide pour ne
+pas lire dans les yeux de l’amant la passion
+terrible qui le dévorait ? « Eh ! que m’importe ?
+se disait Elias, après s’être posé avec terreur ces
+questions. Qu’il voie, et qu’il me tue ! Il me rendra
+service. » Il n’avait pas de haine contre
+Pietro ; seulement, il avait peur de lui ; et, parfois,
+il avait aussi pour lui une bizarre et puérile
+compassion. « Pietro est plus malheureux que
+moi, se disait-il ; car il aime sa femme, et elle ne
+l’aime point. Ah ! mon frère, mon frère, quelle
+erreur nous avons commise ! »</p>
+
+<p>Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence
+de ses désirs furieux, toutes ces pensées
+s’agitaient confusément dans son esprit ; et il
+éprouvait en même temps de la passion, de la
+pitié, de la peur, du chagrin et de la jouissance.
+La musique de l’accordéon, les bruits de la
+foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs,
+le mouvement, le masque, le contact de
+Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient
+le sang. A un certain moment, il ne vit plus rien ;
+il se pencha et, d’une voix haletante, chuchota
+quelque chose que Maddalena n’entendit pas
+bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias.
+Il la regarda longuement, d’un regard éperdu ;
+et, à partir de cette minute, il n’eut plus qu’une
+seule pensée, fixe, dévorante.</p>
+
+<p>Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa,
+les masques recommencèrent à errer dans les
+rues, parmi la foule. Puis le soir vint, pâle, voilé.
+Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons
+comme dans un rêve, se retrouva devant la
+maisonnette silencieuse, en face de la haie sombre
+et immobile dans le crépuscule.</p>
+
+<p>Zia Annedda les attendait, assise dans la
+petite cour, les mains jointes sous son tablier.
+Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation
+qui pouvait entraîner ses enfants : car, pour elle,
+le masque était un symbole du démon ; et, lorsqu’ils
+franchirent la porte en bande, elle eut un
+léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur
+lui murmurait-il que sa prière avait été
+vaine, que le démon triomphait, qu’avec la rentrée
+de ses enfants masqués, le péché mortel
+entrait dans la maisonnette jusqu’alors si pure.
+On voyait le feu brûler dans l’âtre ; et le chat,
+accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au
+loin, semblait perdu dans la solennelle contemplation
+de ce crépuscule terne et de ces montagnes
+d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.</p>
+
+<p>— Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il
+paraît ! Vous n’étiez pas pressés de revenir ! dit
+Zia Annedda sur un ton dolent.</p>
+
+<p>— C’est vrai, nous sommes en retard, avoua
+Maddalena, mais sans exprimer aucun regret.
+Venez, mes amies, venez ; moi, je meurs de
+chaud.</p>
+
+<p>Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier
+extérieur. Cependant, Elias enlevait son
+masque ; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien,
+courait au broc, le soulevait et buvait avidement.</p>
+
+<p>— Quelle soif tu as ! dit Zia Annedda.</p>
+
+<p>— Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à
+manger : car je veux aller ensuite au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Bal populaire.</p>
+</div>
+<p>Et il se dirigea vers une planche fixée au
+mur, sur laquelle se trouvaient la corbeille à
+pain et des restes de viande. Ce jour-là, les
+Portolu avaient fait un déjeuner copieux : des
+fèves bouillies avec du lard, et des <i>cattas</i>, beignets
+de pâte levée où l’on met des œufs, du
+lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent
+en carnaval.</p>
+
+<p>— Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que
+saint François te protège ! Ton idée n’a pas le
+sens commun. Tu souperas avec nous, et après,
+tu te coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les
+nuits comme celle-ci. Va te déshabiller !</p>
+
+<p>— Allons donc, maman, allons donc ! Le carnaval
+n’arrive qu’une fois l’an ! J’irai au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i>,
+et mon frère Elias y viendra aussi. Eh ! eh !
+l’année dernière, nous n’étions pas ensemble !</p>
+
+<p>Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait
+plus rose et plus beau, s’assombrit. Les paroles
+de Pietro l’avaient-elles blessé ? Ou bien,
+avait-il honte du transport de joie brusquement
+ressenti, lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il
+passerait la nuit dehors ?</p>
+
+<p>— Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes,
+répondit-il.</p>
+
+<p>Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y
+aller non plus.</p>
+
+<p>— Tu entends, Pietro ? reprit la mère.</p>
+
+<p>— Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe,
+et ensuite j’y vais. Et tu y viendras aussi, Elias.
+Tu verras comme nous nous amuserons ! Soupe,
+et viens.</p>
+
+<p>— Non. Je me déshabille.</p>
+
+<p>— Donnez-moi du vin, ma petite maman.
+Ah ! si vous saviez comme nous nous sommes
+divertis ! Nous avons… mais non, nous n’avons
+pas dansé ! Ne le croyez pas, quand même on
+vous dirait le contraire ! s’écriait Pietro, en
+mangeant à grosses bouchées. Il faut que la
+jeunesse s’amuse. Et, en somme, quel mal y
+a-t-il ? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais
+je m’amuse tout de même. Et ces femmes, si
+vous voyiez comme elles se divertissent ! Et ce
+moine ! Et cette grande capote ! Ha ! ha ! ha !</p>
+
+<p>Et il riait tout seul.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! prends donc garde à ne pas
+tacher le corsage ! disait Zia Annedda. Que saint
+François te protège !… Veux-tu du fromage ?…
+Ah ! mes enfants, la tentation vous entraîne ;
+mais le carême viendra… Irez-vous au moins
+vous confesser ?</p>
+
+<p>Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il
+était debout sur le seuil de la porte, irrésolu,
+comme prêtant l’oreille à une voix lointaine.
+Cette voix disait : « Pourquoi ne soupes-tu pas
+avec Pietro et ne sors-tu pas avec lui ? Tu as entendu
+ta mère. Est-ce que tu iras te confesser ? »
+Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix :
+hélas ! la tentation le maîtrisait, l’étreignait, le
+terrassait, était mille fois plus forte que lui.
+A quoi bon combattre ? Elle avait remporté la
+victoire, et depuis longtemps.</p>
+
+<p>Il alla se déshabiller ; puis, il s’assit dans la
+cour, à l’endroit où sa mère était assise tout à
+l’heure ; et il fut obsédé par un seul désir : que
+Pietro s’en allât, — et par une seule crainte :
+que Pietro restât à la maison.</p>
+
+<p>Peu après que les amies de Maddalena l’eurent
+quittée, Pietro s’avança dans la cour et dit à
+son frère :</p>
+
+<p>— Alors, tu ne veux pas venir ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras
+la porte cochère, à mon retour ?</p>
+
+<p>Elias ne répondit pas ; replié sur lui-même, les
+coudes sur les genoux et la tête entre les mains,
+il frémissait intérieurement de douleur et de
+plaisir ; et déjà il n’osait plus regarder son frère.</p>
+
+<p>Pietro s’en alla.</p>
+
+<p>— Viens souper, lui dit à deux reprises Zia
+Annedda, sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>— Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit
+Elias.</p>
+
+<p>Et il resta immobile pendant une longue
+heure, toujours dans la même attitude, replié
+sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait
+Maddalena qui, dans la maison, bavardait
+gaiement, comme il ne l’avait jamais
+entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant
+à Zia Annedda tous les détails de la mascarade.
+Elle riait, et elle devait avoir les yeux
+luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis,
+les deux femmes se retirèrent, et tout fut silence
+autour d’Elias. Le feu brûlait encore dans l’âtre ;
+il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère,
+dans la petite cour tranquille, dans
+la nuit voilée.</p>
+
+<p>Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue ;
+son cœur palpitait ; le sang lui passait par ondée
+dans le dos et dans la nuque, lui montait au
+front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui
+le rendait pareil à un fauve inconscient, il gravit
+sans bruit l’escalier, frappa un petit coup à
+la porte de la jeune femme. Elle veillait sans
+doute, car elle répondit aussitôt :</p>
+
+<p>— Qui est là ?</p>
+
+<p>— Ouvre ! murmura-t-il à voix basse. C’est
+moi. J’ai quelque chose à te dire.</p>
+
+<p>— Attends ! reprit-elle, sans inquiétude.</p>
+
+<p>Et elle ouvrit quelques instants plus tard.
+Elle lui demanda :</p>
+
+<p>— Que veux-tu ? Tu es malade ? Qu’est-ce
+que tu as ?</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, elle le regardait ; et
+elle devint blanche. Elle avait ouvert innocemment ;
+mais, à présent qu’elle le voyait avec ce
+visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle
+comprenait enfin. Et elle perdit la tête.</p>
+
+<p>Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait
+pu crier, qui aurait pu prendre la fuite, se tut,
+ne fit pas un mouvement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p>Pietro rentra vers les deux heures du matin,
+ivre à ne plus tenir sur ses jambes. Elias lui
+ouvrit la porte cochère et alla se coucher ; mais,
+dès avant le jour, il était debout ; et l’aube se
+montrait à peine lorsqu’il repartit pour la bergerie.</p>
+
+<p>C’était une aube triste et cendrée, mais qui
+n’était pas froide. Le ciel s’était couvert d’un
+nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait
+comme une voûte de pierre grise sur la campagne
+morte. Elias chevauchait, seul, perdu
+dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne
+s’entendait, pas une feuille ne bougeait ; les
+ruisseaux eux-mêmes, au bord des sentiers,
+coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait
+sur le visage la couleur de ce ciel livide, et ses
+yeux cernés étaient verdâtres, froids et tristes
+comme l’eau des ruisseaux.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et
+hideux tout ensemble : et un monstre de félicité
+et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette félicité,
+si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait
+jamais sans une inséparable sensation d’angoisse ;
+et, aux moments — ces moments-là
+étaient les plus nombreux — où le remords
+du crime commis prévalait, l’angoisse devenait
+un martyre.</p>
+
+<p>La partie bonne et croyante de son âme
+s’était réveillée tout d’un coup, dans cette
+mystérieuse et menaçante aube de carême ; et
+elle reculait, et elle s’étonnait, et elle s’épouvantait
+devant l’horrible réalité du fait accompli.</p>
+
+<p>« Non, ce n’est pas possible ! J’ai eu un cauchemar !
+pensait-il en crispant sur la bride ses
+doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un
+cauchemar ! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars
+pareils, au bord de l’Isalle et dans la
+<i>tanca</i> ?… Mais non, non, non ! Que te dis-tu à
+toi-même, Elias ? Tu es un misérable, un fou ;
+tu es le plus vil, le plus abject des hommes ! »</p>
+
+<p>Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces
+reproches, il retombait insensiblement dans le
+souvenir ; et tous ses membres tressaillaient de
+volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce
+visage redevenait plus ténébreux qu’auparavant,
+un flot de honte et de remords inondait
+toutes ses veines ; et de nouveau la terreur
+l’assaillait, jointe à une envie folle de se frapper,
+de se souffleter, de se mordre les poings.
+Et les injures recommençaient : « Tu es un
+lâche, un misérable, un fou ! Ah ! Elias, rebut
+du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils
+attendre de toi autre chose ? Tu as
+souillé ta propre maison, tu as trahi ton frère,
+ta mère, toi-même ! Caïn ! Judas ! Lâche ! Misérable !
+Ordure ! Que vas-tu faire, maintenant ?
+Te reste-t-il autre chose à faire que de te donner
+un coup de poignard dans le cœur ? » Et ensuite
+il retombait dans le souvenir ; et il sentait que
+dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la furie
+et qu’à la première occasion il faillirait encore.
+Et, à cette pensée, ses cheveux se dressaient
+d’horreur.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit
+la barrière de la <i>tanca</i>, il releva lentement
+les yeux et regarda d’un air étonné le paysage
+qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un
+triste vert de février, ces roches, cette ligne du
+bois, grave et rigide sur le ciel de cendre ; et ce
+paysage lui parut changé, lui parut hostile.</p>
+
+<p>« Ah ! qu’ai-je fait ? s’écria-t-il intérieurement.
+Qu’ai-je fait ? Comment supporterai-je le regard
+de mon père ? »</p>
+
+<p>Il n’eut pas seulement à supporter ce regard,
+mais il dut entendre aussi les discours de Zio
+Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.</p>
+
+<p>— Tu t’es diverti, mon agneau ? Eh ! cela se
+voit sur ton visage, qui a la couleur du levain.
+Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu
+as veillé, tu t’es amusé : je lis cela dans tes
+yeux, mon fils. Et ton père était ici à travailler,
+à épier les malfaiteurs, pendant que tu te divertissais.
+Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux.
+Tu es jeune ; et mon temps, à moi, est passé.
+Et puis, maintenant c’est le carême.</p>
+
+<p>Il y eut une courte pause, après laquelle Zio
+Portolu demanda encore :</p>
+
+<p>— Et Zia Annedda, que fait-elle ?… Ah ! elle
+m’a envoyé de la fouace et des beignets. Ce n’est
+pas elle qui oublierait son vieux pâtre !… Et ma
+chère Maddalena, que fait-elle ? Est-ce qu’elle
+s’amuse ? Oui, laissons-la s’amuser, la petite
+tourterelle ; c’est une sainte, comme Zia Annedda.
+Eh ! eh ! elle lui ressemble plus que ses
+propres enfants !</p>
+
+<p>« Ah ! s’il savait ! » se disait Elias avec un
+frisson.</p>
+
+<p>Et chaque parole de son père le frappait au
+cœur. Et, comme il lui semblait impossible de
+s’abandonner à ses pensées en présence de Zio
+Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la
+solitude.</p>
+
+<p>D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il
+désirait rencontrer Zio Martinu. Mais le vieux
+n’était pas là. En traversant la prairie, Elias
+ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille
+et taciturne, errait dans l’herbe, armé
+d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort,
+dans l’immobilité de toutes les choses, les <i>tancas</i>
+semblaient encore plus désertes et plus illimitées.</p>
+
+<p>Elias pensait à la mascarade, au bruit de la
+foule, au bariolage des travestissements, à la
+danse avec Maddalena ; et les moindres souvenirs
+lui donnaient un frisson. Ah ! ils étaient
+heureux, tous ces gens qu’il avait vus ! Lui seul
+était condamné à vagabonder dans la solitude ;
+pour lui seul le bonheur se transformait en
+supplice !</p>
+
+<p>Il eut un nouveau mouvement de révolte ; et
+ensuite, puisque le premier pas était fait, puisque
+son âme était irrémédiablement perdue, il
+se demanda pourquoi il ne continuerait pas à
+jouir de son funeste bonheur. « Je suis un fou,
+pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans
+moi, elle me l’a dit ; et moi, je lui ai juré que je
+lui appartiendrais toujours. Pourquoi devrais-je
+la rendre malheureuse ? Nous ne ferons aucun
+autre mal sur la terre ; nous vivrons toujours
+comme mari et femme ; et jamais Pietro n’aura
+rien à souffrir par notre faute. » Et son visage
+s’éclairait, au rêve d’une telle félicité ; mais,
+brusquement, à l’improviste, il comprenait
+toute l’horreur de ce rêve, et il en était affolé,
+et il aurait voulu se rouler par terre, renverser
+les rochers, hurler son péché vers le ciel, heurter
+sa tête contre les cailloux, afin d’oublier, afin
+d’arracher de son âme les souvenirs et les concupiscences.</p>
+
+<p>A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse
+et d’une langueur invincibles. Il se mit à
+regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir de
+retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir
+au moins à distance, ou au moins de lui serrer
+la main, ou au moins d’incliner la tête sur ses
+genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. « J’y
+vais ! j’y vais ! murmurait-il, comme dans la
+nuit où la fièvre l’avait abattu sous un arbre.
+Oui, j’y vais ! j’y vais ! » Et il y eut un moment
+où il se mit en marche ; mais, à peine eut-il fait
+les premiers pas, il s’aperçut que ce qui le poussait
+vers Nuoro, ce n’était pas seulement le
+désir de voir Maddalena de loin ; c’était aussi
+le péché mortel, le démon, l’attrait monstrueux
+de la rechute ; et il en éprouva encore une fois
+de l’horreur. « Où vas-tu, Elias ? se demanda-t-il.
+Tu n’es donc pas un homme ? »</p>
+
+<p>Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même
+et de sa faiblesse ; et la pensée lui vint de se
+jeter aux pieds de son père, de lui confesser tout,
+de lui dire en pleurant : « Attachez-moi, mon
+père ! Enchaînez-moi entre deux rochers ! Ne
+me laissez pas m’en aller ! Ne me laissez pas
+seul ! Aidez-moi contre le démon ! » Mais ensuite
+il réfléchit : « Hélas ! il me tuerait, si je lui
+disais pareille chose. Et il aurait bien raison de
+m’écraser comme une grenouille ! »</p>
+
+<p>Tels furent ses combats durant quelques jours.
+Comme il s’était vaincu le premier soir, il eut à
+lutter moins rudement pour se vaincre encore
+les jours qui suivirent ; et il ne retourna pas
+à Nuoro. Mais les forces l’abandonnaient ; une
+tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le
+jour ni la nuit ; et il sentait que, s’il était forcé de
+revenir au pays et de revoir Maddalena, il ne
+résisterait plus à la tentation. Alors, il se mit de
+nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la
+<i>tanca</i>, franchit le mur et s’enfonça dans la futaie.</p>
+
+<p>C’était une nuit de pleine lune ; le vent courait
+sur la cime des arbres avec un frémissement
+sonore et continu ; mais, à l’intérieur du
+bois, sous les chênes, pas une feuille ne bougeait.
+La clarté de la lune passait entre les
+rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée
+par quelque branche mince qui se dessinait en
+noir sur la froide transparence de l’air. Cela
+ressemblait à quelque merveilleux tableau des
+contes de fées, à un bois enchanté sous la lune.
+Des fonds d’argent s’étendaient dans le lointain ;
+et, sur ces fonds, d’autres lignes de bois se
+profilaient, semblables à des montagnes noires.</p>
+
+<p>Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient
+les éboulis du terrain, les troncs droits
+dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles.
+Il reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu
+était éclairée ; et aussitôt, dans le souci
+qui le tourmentait, il éprouva un soulagement.
+« Ah ! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un
+l’horrible secret qui lui oppressait le cœur ! Il
+pourrait donc enfin demander aide et conseil ! »
+Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué
+Zio Martinu, il retomba dans le désespoir. « Que
+pouvait-il attendre de cet homme ? Que pouvait-il
+lui dire ? Que pouvait-il lui demander ?
+Ce qui était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler,
+il n’y avait plus de remède. Quels que
+fussent les conseils du vieillard, ce qui devait
+s’accomplir s’accomplirait quand même. » Il se
+rappela les nombreuses fois où Zio Martinu lui
+avait donné des conseils ; toujours ces conseils
+l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les
+suivre.</p>
+
+<p>Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa
+choir sur un siège, près du feu, avec une douleur
+si visiblement exprimée par son visage qu’à
+l’instant Zio Martinu devina tout.</p>
+
+<p>— Où étiez-vous ? lui demanda Elias. Je vous
+ai cherché à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>— Pourquoi me cherchais-tu ?</p>
+
+<p>— Il y avait si longtemps que je ne vous avais
+rencontré !</p>
+
+<p>— Et où vas-tu comme ça, dans la nuit ?</p>
+
+<p>— Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.</p>
+
+<p>— Tu as été à la ville ?</p>
+
+<p>— Non ; je n’y ai pas été depuis le dernier
+jour du carnaval.</p>
+
+<p>— Et c’est après le carnaval que tu m’as
+cherché ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>Elias sentit que le regard du vieux était fixé
+sur son propre visage ; il comprit que Zio Martinu
+devinait tout, et il rougit.</p>
+
+<p>— Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard
+toujours fixé sur Elias ; tu portes sur ta face le
+péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher,
+si tu n’as plus besoin de mes conseils ?</p>
+
+<p>Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés
+et égarés comme ceux d’un enfant, vers les
+yeux du vieillard : des yeux de sanglier, sauvages
+et doux en même temps. Alors, Zio Martinu
+sentit son cœur de pierre s’émouvoir. Il
+lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible
+comme une femme, se réfugiait près de lui à
+l’heure de la tempête comme un agneau se réfugie
+sous un chêne. « Pourquoi lui adresserais-je
+des reproches ? pensa-t-il. Le malheureux
+souffre, cela se voit, et il devient rouge. Frapper
+sur lui, ce serait brandir une hache contre un
+roseau. » Néanmoins, il lui demanda d’une voix
+rude :</p>
+
+<p>— Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias ?
+Que veux-tu que je te dise ? Ah ! si tu avais
+suivi mes premiers conseils !</p>
+
+<p>— Des mots ! des mots ! éclata Elias, avec
+un véritable désespoir. Est-ce que nous savons
+si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils,
+mon frère ne m’aurait pas assommé ? Pourtant,
+je l’aurais moins offensé que je ne l’ai offensé à
+cette heure ; et, à cette heure, il ne m’arrachera
+pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu ;
+et c’est le sort, c’est le démon qui nous persécute.</p>
+
+<p>— Mais enfin, pourquoi viens-tu ?</p>
+
+<p>— Eh bien, oui ! poursuivit Elias, de plus en
+plus désespéré et irrité ; oui, je viens pour vous
+demander encore un conseil, et je suis certain
+que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour
+vous demander aide ; et je suis certain que, afin
+d’empêcher que je ne retourne à Nuoro jusqu’au
+moment où la tentation aura cessé de me tourmenter,
+vous êtes capable de m’attacher, de
+m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je pourrai
+suivre votre conseil, et si, pendant que vous
+m’attacherez, je ne tâcherai pas de vous mordre
+les mains et de m’échapper et de m’en aller faire
+ce que veut le démon ?</p>
+
+<p>— Le démon ! le démon ! répliqua le vieillard
+en haussant les épaules avec mépris. C’est toujours
+au démon que tu t’en prends ! Je suis las
+de t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon ?
+C’est nous-mêmes.</p>
+
+<p>— Vous ne croyez pas au démon ? Et à Dieu ?</p>
+
+<p>— Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai
+demandé un conseil, je l’ai suivi ; et, quand j’ai
+sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la main qui
+m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais
+que te mordît la vipère !</p>
+
+<p>Le jeune homme sourit tristement.</p>
+
+<p>— Ce n’était qu’une façon de parler, Zio
+Martinu.</p>
+
+<p>— Bon. Mais alors, par façon de parler, je te
+dirai ceci. Puisque tu viens me demander des
+conseils pour ne pas les suivre, me demander de
+t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu
+n’avais pas besoin de te donner ce dérangement.
+Tu crois au démon, toi ; eh bien, empoigne-le
+par les cornes et enchaîne-le ; mais prends garde
+qu’il ne te morde !</p>
+
+<p>Le vieillard était gouailleur, et son accent,
+plus encore que ses paroles, exprimait cet âpre
+sarcasme que les Orunais savent parfois donner
+à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit
+sur le visage d’Elias.</p>
+
+<p>— Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant,
+voilà donc toute votre sagesse ? Achever un
+désespéré !</p>
+
+<p>— Oh ! non, je ne suis pas un sage, Elias ;
+mais je sais que chacun doit se chausser à son
+pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es
+venu me demander conseil, à moi qui crois
+seulement à l’énergie de l’homme. Tu t’es
+trompé ; et moi aussi je me suis trompé, en te
+donnant des conseils qui n’étaient pas conformes
+à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma
+sagesse ! Ah ! un âne est plus sage que moi !
+Qui sait, te dirai-je à mon tour, si, au lieu de
+te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible ?
+C’était à un homme de Dieu que tu devais
+t’adresser, pour lui demander conseil. Mais il en
+est temps encore. Voilà ce que je te dis.</p>
+
+<p>Elias comprit que le vieillard avait raison, et
+il se rappela aussitôt l’abbé Porcheddu et l’entretien
+qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit
+de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de
+Saint-François.</p>
+
+<p>— Le fait est, dit-il, que je connais un
+homme de Dieu qui, une fois déjà, m’a donné
+de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation.
+C’est un homme jovial et qui ne craint pas
+de se divertir ; mais, au fond, c’est un homme
+de conscience. Et malin ! Comme vous, Zio Martinu,
+il a, lui aussi, deviné tout de suite mon
+secret, tandis qu’aucun de ceux avec lesquels je
+vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez
+l’abbé Porcheddu.</p>
+
+<p>— Il est de Nuoro ?</p>
+
+<p>— Non ; mais il habite Nuoro.</p>
+
+<p>— Vas-y donc ; vas-y sur-le-champ.</p>
+
+<p>— J’ai peur, Zio Martinu.</p>
+
+<p>— De quoi donc as-tu peur, petit lièvre ?
+s’écria le vieillard.</p>
+
+<p>— J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena,
+répondit Elias, les yeux égarés.</p>
+
+<p>— Ah ! en vérité, tu me mets en colère ! Quel
+animal es-tu ? Un lapereau ? un chat ? une
+poule ? un lézard ?</p>
+
+<p>— Je suis un homme mortel.</p>
+
+<p>— Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te
+laisserai pas seul, j’irai avec toi. Désormais, tu
+m’es devenu insupportable ; et je te conduirai
+en enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie
+plus ici.</p>
+
+<p>Cette aimable promesse fit sourire Elias et le
+calma : il voyait poindre enfin une lueur d’espérance.
+« Oui, se dit-il, je me confesserai, je communierai,
+je sauverai mon âme. » La douleur et
+la passion ne lui laissaient pas un instant de
+trêve ; et la pensée qu’il devrait renoncer irrévocablement
+à Maddalena, maintenant qu’elle
+lui appartenait tout entière, était pour lui un
+crève-cœur inexprimable ; mais le premier pas
+hors de la voie du mal était fait, et les autres lui
+semblaient moins difficiles.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Zio Martinu vint le
+prendre : et ils partirent tous les deux à pied
+pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas
+vingt paroles. Pendant la nuit précédente, Elias
+avait fait son examen de conscience ; et, le long
+du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés
+et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient
+du pays, il se sentait gêné par une inquiétude
+grandissante.</p>
+
+<p>— Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement,
+si vous voulez m’en croire, nous n’irons pas à
+la maison.</p>
+
+<p>— Quel homme est-ce là ! répondit le vieillard,
+comme s’il se parlait à lui-même. S’il va se
+confesser, c’est par peur de lui-même et non par
+crainte de Dieu ; jamais il ne saura se vaincre.</p>
+
+<p>— Eh bien, allons à la maison ! s’écria Elias
+avec dépit.</p>
+
+<p>Heureusement, Maddalena était sortie ; mais
+Elias comprit à quel point il était faible : car il
+s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas demander
+où elle était. Lorsque le vieillard et le
+jeune homme se furent un peu reposés, ils se
+rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent
+attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé
+avait un bénéfice de chantre, et il n’espérait
+certes pas devenir chanoine ; mais pourtant il
+vivait à son aise, dans une maisonnette dont
+l’ameublement lui rappelait les usages et les
+coutumes de son village natal, avec les lits de
+bois à baldaquin, les coffres de bois noir et les
+divans à fond de paille ; et il était servi avec
+amour par sa vieille sœur Anna. De son village,
+on lui envoyait en abondance des provisions de
+vin, de noix, d’oignons, de haricots, de fruits
+secs ; et la vieille Anna savait préparer toutes
+sortes de conserves, confectionner des gâteaux
+au miel et au raisiné, faire le café le plus exquis
+de Nuoro.</p>
+
+<p>Quand elle apprit que ce jeune homme au
+regard inquiet, qui désirait voir l’abbé Porcheddu,
+était le fils de Zia Annedda, elle lui fit
+un très bon accueil. Ah ! elle la connaissait bien,
+cette petite vieille qui était une vraie sainte :
+car, une fois, celle-ci lui avait soigné une main
+malade et n’avait pas voulu de récompense.
+« Pour les âmes du purgatoire ! disait Zia Annedda
+à ses malades. Pour les pauvres petites
+âmes du purgatoire ! »</p>
+
+<p>Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours
+le même, rubicond et jovial ; et il salua
+Elias par des exclamations d’allégresse, mais en
+le regardant avec des yeux perçants et pleins
+de malice. Le jeune homme pensa : « Il devine,
+lui aussi ! » Et il eut la sensation qu’un froid
+passait sur son visage : car il pâlissait de honte
+et d’angoisse.</p>
+
+<p>— J’ai à vous parler, murmura-t-il.</p>
+
+<p>— Et aussi ce vieux chêne ? demanda l’abbé,
+en indiquant Zio Martinu. Montons, montons
+là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et
+autre chose avec, si tu en as à la maison.</p>
+
+<p>— Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire.
+Je t’attendrai chez tes parents, Elias. Adieu,
+monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune
+homme.</p>
+
+<p>Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller
+avant que Zia Annesa lui eût versé un petit
+verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre
+congé ; mais il s’arrêta au coin de la rue, et
+il resta là un bon moment, à observer la petite
+porte par où il venait de sortir. Vingt minutes
+se passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le
+vieillard retourna chez les Portolu et il attendit
+près du feu.</p>
+
+<p>Quand Elias revint, Maddalena était toujours
+absente ; et il en fut contrarié, mais d’autre
+façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait
+de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se
+démontrer à lui-même, et un peu aussi à Zio
+Martinu, combien il était fort, désormais : il la
+regarderait sans passion et sans désir, avec des
+yeux chastes et repentants. Et, par le fait, un
+je ne sais quoi de nouveau, une flamme pure
+et hardie brillait dans son regard ; mais son
+visage était d’une pâleur mortelle et ses mains
+tremblaient. Zio Martinu l’observa longuement,
+en silence ; puis, il lui demanda s’ils repartiraient
+tout de suite. Elias vainquit son désir de
+faire l’expérience de sa force en revoyant Maddalena ;
+et ils se mirent en route. Dès qu’ils
+furent seuls :</p>
+
+<p>— Je me suis confessé, dit-il au vieillard.
+Dans quinze jours, je reviendrai pour communier ;
+et alors l’abbé Porcheddu me donnera
+une réponse.</p>
+
+<p>— Quelle réponse ?</p>
+
+<p>— J’ai résolu de me faire prêtre, déclara
+Elias, d’un ton confidentiel. Ah ! il était temps !
+Mais j’ai trouvé ma voie.</p>
+
+<p>Le vieillard ne répondit rien ; de nouveau,
+son âme semblait très éloignée de l’âme d’Elias,
+et il avait l’air de ne plus porter aucun intérêt
+aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune
+homme ne s’en choqua point : son âme, à lui
+aussi, était maintenant si éloignée de l’âme du
+vieillard, si éloignée du passé ! Une pure ivresse
+l’enveloppait ; toutes ses angoisses, toutes ses
+inquiétudes, toutes ses hontes, toutes ses irrésolutions
+avaient pris fin. Il voyait devant lui
+une voie blanche et unie comme cette grande
+route qu’ils parcouraient, un fond clair et serein
+comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.</p>
+
+<p>— L’abbé Porcheddu prendra les renseignements,
+fera toutes les démarches ; et, d’ici à
+deux ou trois semaines, il me rendra réponse,
+expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même
+plutôt que pour Zio Martinu. Et vous
+verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros ; mais
+mon père a de l’argent ; et, quand il saura ce
+que je veux faire, il sera heureux à ne pas y
+croire.</p>
+
+<p>— Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit
+Zio Martinu. Si tu as trouvé ta voie,
+prends-la et ne la quitte plus.</p>
+
+<p>Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent ; et le
+jeune homme ne pensa pas même à remercier
+ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se
+contenta de lui dire :</p>
+
+<p>— J’espère que nous nous reverrons, Zio
+Martinu.</p>
+
+<p>Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus
+voir. Un mois après, Elias l’aperçut de loin, mais
+l’évita. « Oh ! oh ! pensa Zio Martinu, avec un
+sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier.
+S’il est véritablement sur le point de se faire
+homme de Dieu, par ma foi, il commence mal ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Qu’était-il arrivé à Elias ? Le carême finissait,
+et l’abbé Porcheddu l’attendait encore vainement.
+Dans les premiers jours qui avaient suivi
+la confession, le jeune homme avait vécu entre
+ciel et terre : tout le passé était relégué dans
+l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de charme.
+Il se sentait renaître avec la même pureté et la
+même douceur qu’avait autour de lui la campagne
+renaissante, en cette saison de renouveau ;
+il priait sans cesse, et il attendait avec
+une anxiété suave que les deux semaines fussent
+écoulées. Son visage s’était éclairci ; ses yeux
+avaient pris une expression et une transparence
+enfantines.</p>
+
+<p>Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah !
+l’abbé Porcheddu ne devait pas connaître le
+cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il
+pouvait croire que la joie de la confession durerait
+deux semaines dans un cœur bouleversé par
+la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la
+joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine,
+il s’aperçut qu’il retombait dans la tristesse :
+c’était comme si la main d’un monstre
+invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé
+vers un abîme inconnu.</p>
+
+<p>Le jour suivant, il eut peur ; et l’idée lui vint
+de retourner au pays et de se jeter aux pieds de
+l’abbé Porcheddu. « Mais s’il revoyait Maddalena
+auparavant ? » A cette idée, un frisson lui
+courut de la tête aux pieds. Hélas ! tout serait
+inutile ! Elias aimait toujours Maddalena, et il
+ne pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment
+où il croyait avoir vaincu, avoir fait taire ses
+sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain
+la passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait
+comme une feuille dans un tourbillon.
+C’était la main de ce monstre invisible qui s’appesantissait
+sur sa nuque et qui le poussait vers
+le crime. Son visage redevint livide et ses yeux
+s’obscurcirent.</p>
+
+<p>Le troisième jour, il se trouvait par hasard à
+l’entrée de la <i>tanca</i>, pensif et morose, lorsqu’un
+événement extraordinaire le glaça d’épouvante.
+Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était
+allé à Nuoro, d’où il devait rentrer vers midi.
+Or, le tiède midi de mars régnait sur les pâturages.
+A cette douce heure de soleil et de rêves,
+on ne voyait personne dans l’immensité du
+plateau ; une brise agréable passait, courbant
+l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que,
+tout à coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver
+Maddalena sur la jument balzane encore suivie
+de son poulain. Était-ce une hallucination, un
+fantôme de son esprit malade ? Jamais Maddalena
+n’était venue seule à la bergerie. Il regarda
+mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle,
+c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin
+sur ceux du jeune homme avec une puissance
+magnétique.</p>
+
+<p>Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la
+force de s’enfuir ; les jambes lui manquèrent,
+et il s’assit sur le petit mur.</p>
+
+<p>Elle avançait, sans se hâter ; mais, sitôt la
+porte franchie, elle sauta lestement à bas de
+son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle
+tremblait toute, et elle le regardait avec une
+passion folle. Ah ! quelle expression ils avaient,
+ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en
+bas comme les voyait Elias ! Il ne l’oublia
+jamais ; et il comprit alors que ce regard lui
+donnait une joie dont une seule minute valait
+toute une éternité de la joie éprouvée la semaine
+précédente.</p>
+
+<p>— Et Mattia ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>— Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé
+de me laisser venir à sa place. Pietro est absent.
+Ta mère est descendue à l’enclos pour y cueillir
+des olives, et elle ne rentrera que ce soir.</p>
+
+<p>— Ah ! Maddalena, tu nous perds ! Pourquoi
+es-tu venue ?</p>
+
+<p>Elle se pencha sur lui, délirante :</p>
+
+<p>— Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays ?
+Dis, Elias, dis : pourquoi ne te voit-on plus ?</p>
+
+<p>Et, son délire croissant, elle se mit à lui
+prendre la tête dans ses mains, à lui gémir sur
+le visage :</p>
+
+<p>— Elias ! Elias ! Elias ! Ne vois-tu pas que je
+me meurs ?… Puisque tu ne venais plus, il a
+bien fallu que je vienne !</p>
+
+<p>Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut
+pris de vertige, délira du même délire qu’elle. Et
+ils s’abîmèrent encore une fois dans la perdition.</p>
+
+<p>Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu
+n’avait pas revu Elias. Enfin il demanda
+des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci
+revenait souvent au pays ; et alors il conçut
+un soupçon. « Assurément il est retombé dans le
+péché, pensa-t-il ; et moi, je vais faire une belle
+figure auprès de Monseigneur, maintenant que
+mes démarches pour l’admission de ce jeune
+homme au séminaire ont été couronnées de
+succès. Prêtre, prêtre, ah bien, oui ! Ce qu’il
+veut, c’est autre chose que la prêtrise… Et pourtant,
+il faut aviser ; car, si l’on n’avise pas, une
+tragédie pourra se produire dans cette maison,
+sans parler du reste. »</p>
+
+<p>Il alla donc lui-même à la recherche du jeune
+homme et finit par le rencontrer.</p>
+
+<p>— Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant
+droit dans les yeux.</p>
+
+<p>Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se
+dérobèrent au regard de l’homme de Dieu ; son
+visage était ravagé, brûlé par la passion et par
+le crime.</p>
+
+<p>— Il m’a été impossible de venir, répondit-il.</p>
+
+<p>— Et pourquoi impossible ?</p>
+
+<p>— J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier ;
+et, quant au reste, ma décision n’est pas
+arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé
+Porcheddu.</p>
+
+<p>— Rien ne presse ! Que dis-tu, Elias ? Malheur
+à l’homme qui attend le lendemain ! Tu es
+retombé dans le péché ; le démon t’entraîne.</p>
+
+<p>— Mais non, je ne suis pas retombé dans le
+péché ! Que venez-vous me conter là ? repartit
+Elias avec un sang-froid parfait.</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu en fut effrayé ; il aurait
+mieux aimé qu’Elias avouât sa faute, fût-ce en
+se révoltant, fût-ce en blasphémant ; mais cette
+froideur, cette hypocrisie étaient le comble de
+la perversité.</p>
+
+<p>— Elias, Elias ! reprit-il d’une voix émue.
+Regarde bien où tu vas ; rentre en toi-même…
+Malheur à celui qui sème dans la chair, car il
+moissonnera la corruption ; et heureux celui qui
+sème dans l’esprit, car il moissonnera la vie
+éternelle…</p>
+
+<p>Elias hocha la tête et répliqua :</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas ce langage ; il n’y a
+que les prêtres qui le comprennent. D’ailleurs,
+je ne suis pas dans le péché ; je ne fais de mal
+à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé
+Porcheddu !</p>
+
+<p>— Tu ne comprends pas ce langage, Elias ;
+mais tu peux comprendre les conséquences
+humaines de ta conduite… Réfléchis, réfléchis.
+Si, un jour, on vient à savoir ce qui se passe,
+quelle horrible tragédie ! Songe à ta mère, à
+ton père ! Songe que le péché ne peut demeurer
+longtemps secret ; car, là où il y a du feu, il y
+a de la fumée.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je !
+répétait l’autre avec une glaciale obstination.
+Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.</p>
+
+<p>Elias ne sortait pas de là ; et l’abbé Porcheddu
+s’en fut, désespérant de le sauver.</p>
+
+<p>Toutefois, Elias resta profondément frappé
+de cet entretien. Son bonheur était si affreux,
+rendu si amer par le remords, par la peur, par
+l’horreur du péché ! Tout ce que l’abbé Porcheddu
+lui avait dit, il le pensait et se le redisait
+continuellement ; mais il ne parvenait pas à se
+vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la
+volupté, il éprouvait le supplice de l’angoisse,
+du remords, du dégoût ; mais, pour se délivrer
+de l’angoisse qui précédait et qui suivait la
+volupté, il retournait bientôt à sa coupable
+ivresse. En outre, dans les moments les plus
+sombres de sa désespérance, il commençait à
+sentir de l’aversion et du mépris pour Maddalena.
+« Elle est la tentation, se disait-il à lui-même.
+C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi
+est-elle venue ? Pourquoi m’a-t-elle tenté ? Elle
+ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle,
+cette femme ? » Mais ensuite il se reprochait ce
+mépris, se rappelait combien Maddalena l’aimait ;
+et il se sentait attiré vers elle par une
+tendresse encore plus profonde, par un amour
+encore plus ardent. Malgré tout, la parole de
+l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias
+une bonne semence ; le remords et la douleur
+grandirent au fond de son âme, et il se reprit
+à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs
+qu’auprès de Maddalena.</p>
+
+<p>— Un temps viendra où nous serons vieux,
+lui dit-il un jour ; et alors, que ferons-nous ?
+Dieu nous pardonnera-t-il ?</p>
+
+<p>— Ne parlons pas de ces choses ! répliqua-t-elle,
+dépitée. Ou bien, est-ce que tu veux te
+faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine
+de Saint-François ?</p>
+
+<p>Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune
+réponse ; mais son irritation et sa haine
+contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait
+répondu dans le ton, si elle lui avait montré
+qu’elle espérait en la miséricorde du Seigneur,
+il se serait attendri et l’aurait sans doute aimée
+davantage ; mais, en ce moment-là, les railleries
+et le dépit de cette femme la lui rendirent
+odieuse.</p>
+
+<p>A partir de cette soirée, ils eurent souvent de
+petites querelles, tantôt pour une chose, tantôt
+pour une autre. Quand ils s’étaient quittés,
+Elias regrettait ce qu’il lui avait dit ; mais, dès
+qu’il la revoyait, il ne pouvait s’empêcher de
+recommencer.</p>
+
+<p>— Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es
+irrité, tu me maltraites injustement ; et moi
+aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive
+à ne savoir plus ce que je dis. Nous en venons
+ainsi à ne plus nous comprendre, quoiqu’il nous
+soit impossible de vivre l’un sans l’autre. Mieux
+vaut que nous cessions de nous voir pendant
+quelque temps. N’est-ce pas ton avis ? D’ailleurs,
+nous allons être obligés d’interrompre un
+peu nos relations…</p>
+
+<p>— Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que
+nous nous voyions très souvent, et que nous
+nous disputions, et que nous finissions par nous
+haïr et par nous séparer à jamais.</p>
+
+<p>— Elias ! dit-elle en pâlissant, pourquoi
+parles-tu ainsi ? Pourquoi faut-il que nous nous
+haïssions et que nous nous séparions à jamais ?</p>
+
+<p>— Parce que nous sommes en état de péché
+mortel.</p>
+
+<p>Cette réponse la rendit affreusement triste.</p>
+
+<p>— Est-ce que tu ne le savais pas auparavant ?
+Aujourd’hui, il est trop tard.</p>
+
+<p>— Pourquoi est-il trop tard ?</p>
+
+<p>— Parce que je suis mère d’un enfant qui est
+tien…</p>
+
+<p>A son tour il changea de couleur, et une
+bourrasque d’émotions diverses l’assaillit. Il
+couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles ;
+il lui demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle
+voulut.</p>
+
+<p>Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir
+en tête à tête jusqu’à la naissance de l’enfant.
+Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin
+comme il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p>On était alors en automne. Le ciel devenait de
+plus en plus frais et profond, l’air transparent ;
+de grandes pluies avaient rendu la terre et l’atmosphère
+très pures. Elias parut s’être plongé
+aussi dans un bain lustral ; il redevint très pur ;
+ses pensées se dégagèrent de leurs brumes, et,
+pendant quelques semaines, il vécut heureux.</p>
+
+<p>Tant que dura cette période sereine, il restait
+des heures et des heures couché tout de son long
+sous un arbre, regardant l’azur du ciel à travers
+les branches, écoutant la voix lointaine du bois,
+le bruit des eaux roulées par le torrent, les appels
+des oiseaux. Et toujours il pensait à Maddalena,
+mais non plus de la même façon qu’auparavant.
+Il l’aimait avec chasteté, comme les premiers
+jours où il l’avait connue ; mieux encore, il l’aimait
+comme un époux qui, dans l’épouse, voit
+la mère de son enfant.</p>
+
+<p>Et il pensait aussi à cet enfant. « Ce sera un
+garçon, se disait-il à lui-même. Dès qu’il sera
+grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi.
+Je l’aurai toujours auprès de moi ; je me ferai
+aimer de lui beaucoup, beaucoup. » Et il se
+sentait tout content.</p>
+
+<p>Mais souvent une ombre venait le troubler.
+« Et si Pietro veut le garder avec lui ? Mon
+frère croira que c’est son fils ; il le prendra,
+fera de lui un laboureur ; et l’enfant l’aimera
+comme un père. »</p>
+
+<p>Puis, il recommençait à penser : « Non, non !
+Je dirai à Pietro : « Laisse-moi le petit ; je ne
+me marierai pas, et je lui léguerai tout mon
+avoir ; je lui ferai faire ses études, je le traiterai
+comme s’il était mon fils. » Et Pietro cédera,
+et le petit m’aimera. »</p>
+
+<p>Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit ;
+déjà il formait des projets insensés, et
+bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.</p>
+
+<p>Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant
+à la bergerie la bonne nouvelle :</p>
+
+<p>— Mon père, mon frère, Maddalena aura un
+enfant ! Ma mère a récité la prière à sainte Anne,
+et l’enfant sera un garçon !</p>
+
+<p>Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était
+lui le père. Peu s’en fallut que Zio Portolu
+ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer saint
+François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame
+du Remède et je ne sais combien d’autres
+saints.</p>
+
+<p>— Ah ! la tourterelle ! Je le disais bien, moi,
+qu’elle ne pouvait pas nous faire le tort de demeurer
+stérile. Ah ! quand le verrons-nous, le
+petit Portolu, le nouveau tourtereau ? répétait-il
+à chaque instant.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! s’écria Mattia en riant. Vous
+voudriez qu’il naquît tout de suite et qu’il fût
+déjà ici à garder le troupeau !</p>
+
+<p>Elias sentait son cœur battre à se rompre ; et
+il pensait, non sans chagrin : « Ah ! s’ils savaient
+la vérité ! » Mais, dans le fond, il était joyeux,
+et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir
+donné aux siens ce bonheur. Et, tout comme son
+père, il ne se tenait pas d’impatience que l’enfant
+fût né.</p>
+
+<p>Cependant les jours passèrent, et le froid revint
+avec le brouillard et la neige. L’hiver fut
+très rude ; et bientôt Elias, qui était frileux,
+commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie.
+De même que l’année précédente, il aspirait
+à la douceur du foyer, de la vie close et
+commode. « Ah ! pensait-il, combien il serait
+doux de passer les longues soirées au coin du
+feu, près de Maddalena ! » Mais maintenant il ne
+songeait plus à elle avec une passion frémissante,
+comme l’année dernière. Non ; dans sa vision
+apaisée, il l’imaginait à côté d’un berceau et il
+entendait une mélancolique chanson de nourrice
+qui lui rappelait les mélodies de son enfance.
+Ainsi, sans qu’il sût lui-même s’expliquer
+pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait
+de jour en jour ; quelque chose de mystérieux,
+qui n’était plus ni du remords ni du dégoût ni
+de la peur, opérait lentement au dedans de son
+être. Loin d’elle, pendant les froides journées de
+la bergerie, il désirait encore être près de Maddalena ;
+mais, quand il la revoyait et qu’il était
+près d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité
+de l’année précédente. Et il se disait : « Si
+je l’aime moins, c’est peut-être à cause de son
+état ; mais, après la naissance du petit, je recommencerai
+à l’aimer comme auparavant. »</p>
+
+<p>Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en
+présence du jeune homme :</p>
+
+<p>— Elias déclare qu’il ne veut pas se marier.
+Mattia ne trouvera personne, parce qu’il est
+trop simple. Il faut donc que Maddalena nous
+donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai ?
+Autrement, qui peuplerait le foyer, quand nous
+serons morts ?</p>
+
+<p>Et le jeune homme éprouva un violent dégoût,
+eut la sensation d’une blessure au cœur,
+à penser que ces enfants pourraient être de lui.
+Oh ! non ; un seul, c’était bien assez ! « Jamais !
+jamais ! » s’écria-t-il intérieurement.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours du carême, il alla
+chez l’abbé Porcheddu et se confessa. Il ne montrait
+plus le repentir, la douleur, la ferveur de
+l’année précédente ; mais il se disait fermement
+décidé à ne plus retomber dans le péché mortel.
+Il paraissait être un autre homme.</p>
+
+<p>L’abbé se rendit compte que l’incendie de la
+passion était éteint en lui. Toutefois, il regarda
+longuement Elias, d’un air songeur, et il secoua
+la tête à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>— Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le
+prêtre ; mais tu verras ! Si tu ne pourvois pas
+sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau.
+Mets à profit ce moment de grâce.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu ?</p>
+
+<p>— Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an
+dernier ? Moi, j’avais fait les démarches nécessaires,
+et tout était sur le point de réussir.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, je sais ! murmura Elias, en baissant
+les yeux comme un enfant. Mais, aujourd’hui…</p>
+
+<p>— Quoi donc, aujourd’hui ? Que signifie cet
+« aujourd’hui » ? Tu n’y as plus pensé ?</p>
+
+<p>— Oh ! j’y ai pensé bien souvent ; mais, aujourd’hui,
+je crois qu’il est trop tard et que je
+ne suis plus digne…</p>
+
+<p>— Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde
+de Dieu, Elias. Réfléchis à cela, si tu veux
+te sauver.</p>
+
+<p>Elias réfléchissait, la tête penchée ; et un
+souvenir le frappa. Il se revit lui-même dans la
+<i>tanca</i>, par une soirée grise et silencieuse ; il revit
+l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les
+paroles du vieillard.</p>
+
+<p>— Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand
+je serai prêtre, la tentation continue à me harceler ?
+Cela ne sera-t-il pas encore pis ?</p>
+
+<p>— Non, Elias. A présent, je te connais. Tu
+vaincras la tentation, ou plutôt la tentation
+cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation
+est cette femme ; et, quand elle te verra
+prêtre, elle ne fera plus rien pour t’induire au
+mal.</p>
+
+<p>— Qui sait ? dit Elias avec tristesse.</p>
+
+<p>— D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un
+village lointain ; et, si tu le veux, tu ne la reverras
+jamais plus.</p>
+
+<p>— Oui, après. Mais en attendant !</p>
+
+<p>— En attendant ? Ne crains rien ; tu iras au
+séminaire, et je me charge de diriger tes études.
+Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines
+heures, pendant la journée ; et, si tu le
+veux, tu ne succomberas jamais plus à la tentation.
+Décide-toi, Elias ; ne perds pas de temps ;
+songe que nous devons mourir, que notre vie
+est brève, que nous n’avons qu’une seule âme
+et qu’il nous faut la sauver.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les
+yeux fixés sur Elias, comme s’il voulait agir par
+suggestion ; et, de fait, à un certain moment,
+il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt
+Elias releva le visage, et ses prunelles s’allumèrent.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit-il très ému, faites ce que vous
+croyez bon, abbé Porcheddu. Je me remets avec
+confiance entre vos mains. Je ne dirai rien à la
+maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.</p>
+
+<p>— Bon ; je te promets que, d’ici à huit jours,
+j’aurai arrangé tout. Jusque-là, je te conseille
+de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon enfant ;
+aie le cœur gai. Tu verras : il te semblera
+que tu renais à une autre vie.</p>
+
+<p>Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur
+gai. Oh ! non. Il lui semblait qu’il était le jouet
+d’une illusion ; il n’éprouvait plus la joie enfantine
+et sans cause qu’il avait éprouvée après la
+confession, l’année précédente ; au contraire, il
+se sentait triste, et des larmes amères lui obscurcissaient
+la vue. Malgré tout, sa résolution
+était ferme ; mais sa tristesse venait justement
+de la fermeté de sa résolution. A cette heure, le
+rêve était fini, la réalité brutale apparaissait ;
+et, dans le premier moment de sa résolution, il
+ne parvenait pas à se détacher du passé sans
+que son cœur saignât. Il devait dire adieu à
+toutes les choses qui avaient été sa vie ; c’était
+donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait,
+avec ses habitudes, ses joies, ses souffrances, ses
+passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant plusieurs
+jours, il vécut dans l’amertume de cet
+adieu.</p>
+
+<p>A la <i>tanca</i> surtout, la tristesse l’accablait au
+point de le rendre froid et insensible pour tout
+ce qui n’était pas son adieu aux lieux et aux
+choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant
+souffert. « Je ne verrai plus ceci, je ne ferai plus
+cela », pensait-il ; et un nœud lui serrait la gorge.
+Mais sa résolution demeurait inébranlable ; et,
+plus les jours passaient, plus il s’accoutumait à
+l’idée d’abandonner tout et de commencer une
+vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement
+dit adieu aux moindres choses, à chaque
+arbre, à chaque pierre, aux bêtes et aux hommes,
+ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à
+regarder vers l’avenir.</p>
+
+<p>Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans
+l’église et il y restait de longues heures, suivant
+avec une attention profonde les offices religieux.
+Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des
+chants liturgiques, les costumes des prêtres,
+tout le charmait ; et, en songeant qu’un jour
+il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient
+fondre l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi
+ces costumes splendides et sacrés, il oubliait
+tout le passé et il se sentait heureux. Mais,
+lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore
+un trouble, surtout en présence de la jeune
+femme. « Que va-t-elle dire, quand elle saura ? »
+se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait
+qu’il avait cessé de l’aimer, d’autant plus qu’elle
+était devenue presque difforme, avec une face
+jaune et bouffe ; mais il continuait de se sentir
+lié à elle par un nœud indissoluble, et il avait
+peur de rompre ce nœud. « Que dira-t-elle ?
+Que pensera-t-elle ? Se désespérera-t-elle ?…
+Ah ! cela lui fera peut-être du mal ; peut-être
+vaudrait-il mieux attendre… » Et de nouveau il
+songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant
+qui devait naître ; mais, de ce côté-là, il
+était content de sa résolution : son futur état
+ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui
+rendrait même plus facile de le prendre avec lui,
+de l’élever, d’en faire un honnête homme et de
+lui assurer un avenir.</p>
+
+<p>Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu.
+Celui-ci hocha la tête.</p>
+
+<p>— Renonce à ce projet, lui dit l’abbé ; car tu
+fais mal en y pensant. Et d’abord, l’enfant est
+encore dans l’esprit du Seigneur ; mais, alors
+même qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir
+est de le tenir éloigné, parce qu’il serait toujours
+un lien périlleux entre <i>elle</i> et toi. Un prêtre
+ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille ; il
+ne doit penser ni aux richesses ni aux choses
+terrestres ; il est l’époux de l’Église, et ses enfants
+sont la pauvreté, le devoir, les bonnes
+œuvres. Songes-y bien, Elias ; et, si tu te sens
+attaché encore aux choses du siècle, garde-toi
+de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu
+dois songer seulement à sauver ton âme, et non
+à autre chose.</p>
+
+<p>— Vous voulez faire de moi un saint ! dit
+Elias en souriant.</p>
+
+<p>Mais, au fond, le jeune homme comprenait
+bien que l’abbé Porcheddu avait raison, et il
+s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau
+rêve paternel. Toutefois, la nécessité même de
+ce renoncement était désormais impuissante à
+ébranler sa résolution.</p>
+
+<p>Les huit jours passèrent. Les démarches de
+l’abbé Porcheddu avaient réussi à souhait. Monseigneur
+l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune
+pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation,
+et il consentait à l’admettre immédiatement
+au séminaire avec une demi-bourse. D’après
+le conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit
+à l’évêque une jolie lettre de remerciement ; et
+cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.</p>
+
+<p>— Monseigneur veut te connaître, Elias.
+Maintenant, tu n’as plus qu’une chose à faire :
+c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.</p>
+
+<p>— Ah ! répondit Elias en soupirant. J’ai une
+peur…</p>
+
+<p>— Laquelle ?</p>
+
+<p>— Je redoute que cela ne fasse du mal à cette
+femme. Si l’on pouvait attendre…</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement :</p>
+
+<p>— Eh quoi ? Tu veux attendre ? Tu es donc
+attaché encore aux choses du siècle ? Oh ! cette
+hésitation me déplaît beaucoup.</p>
+
+<p>— Eh bien ! reprit Elias avec force, je vais
+vous montrer que je ne suis plus attaché à rien.
+Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.</p>
+
+<p>— Ton père est au pays ?</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Et ton frère Pietro ?</p>
+
+<p>— Il y est aussi.</p>
+
+<p>— Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras
+de ne pas sortir. Je viendrai chez toi, et nous
+causerons tous ensemble.</p>
+
+<p>— Je ne sais comment vous remercier ! s’écria
+Elias avec effusion. Mais le Seigneur vous récompensera.</p>
+
+<p>— Bon, bon. Nous reparlerons de cela un
+autre jour. Et maintenant, va avec Dieu.</p>
+
+<p>Elias le quitta ; mais il ne put rentrer chez
+lui jusqu’à l’heure du dîner : il se sentait le cœur
+gros, la gorge sèche. Ah ! la réalisation de son
+dessein était si prochaine ! Elle l’enveloppait
+déjà, le pressait, le détachait violemment du
+monde, de la jeunesse, du plaisir, de la famille,
+de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un
+immense chagrin ; mais pas une seconde l’idée
+de reculer ne lui vint à l’esprit.</p>
+
+<p>Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans
+cesse tournés vers la porte ; et, de temps à autre,
+lorsqu’il entendait un bruit de pas dans
+la ruelle, il tressaillait. Maddalena observait
+Elias ; et, à un certain moment, elle ne put se
+tenir de lui demander ce qu’il avait.</p>
+
+<p>— J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus,
+je vous prie tous de vouloir bien attendre
+avec moi cette personne, car elle doit vous
+parler.</p>
+
+<p>— A moi aussi ? interrogea Maddalena. Qui
+est-ce ? Qui est-ce ?</p>
+
+<p>— Elle doit parler à toute la famille. Vous
+verrez qui c’est.</p>
+
+<p>On le pressa de questions ; mais, au lieu de
+répondre, il sortit dans la cour.</p>
+
+<p>Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle
+ne chercha pas à dissimuler, même devant
+Pietro ; et, comme tout à l’heure Elias, elle se
+mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un
+arrivait par la ruelle.</p>
+
+<p>« Qui peut être cette personne ? » se disait-elle
+à elle-même. Depuis un certain temps, elle
+s’était aperçue d’un changement chez Elias ; et
+la crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre
+femme et qu’il ne pensât au mariage, la rendait
+jalouse et inquiète. « Il veut se marier, se
+disait-elle ce jour-là ; et la personne qu’il attend,
+c’est sans doute l’intermédiaire qui vient
+prendre l’autorisation des parents pour demander
+la main de la jeune fille. Ah ! oui, ce
+jour-là devait arriver ! Mais si vite ! Elias n’attend
+pas même la naissance de sa créature.
+Mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi
+la force, vous qui êtes plein de miséricorde !
+Ne me faites pas mourir ! Ne me châtiez pas
+avant l’heure ! »</p>
+
+<p>Une souffrance grave se peignit sur son visage
+pâle ; et ses paupières, les larges paupières
+qu’elle baissait avec une douleur résignée, se
+firent violettes.</p>
+
+<p>Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu,
+le jeune homme la regarda et il eut peur ; il
+pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le
+sang.</p>
+
+<p>L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une
+chansonnette, parcourut des yeux la famille
+assemblée, salua avec des facéties et des révérences
+comiques ; il voulut rester à la cuisine,
+en dépit de Zia Annedda qui, très empressée,
+insistait pour que l’on montât en haut, dans la
+chambre de Maddalena.</p>
+
+<p>— Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu ?</p>
+
+<p>— Ça va sur deux jambes, comme les poules,
+abbé Porcheddu de mon cœur.</p>
+
+<p>— Et vos fils ? Toujours aussi braves, vos
+fils ? Toujours des tourtereaux ?</p>
+
+<p>— Ah, oui ! s’écria Zio Portolu, en ouvrant
+tout grands ses petits yeux rouges. Des hommes
+comme mes fils, il n’y en a guère ; et j’en remercie
+saint François.</p>
+
+<p>Elias s’efforçait de sourire ; mais l’abbé Porcheddu
+remarquait sur le visage du jeune
+homme un trouble anxieux, et il crut bon de
+hâter les choses. Après quelques minutes de bavardage,
+il regarda Maddalena, cligna de l’œil,
+dit d’un air malin :</p>
+
+<p>— Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons
+encore un autre tourtereau ? Eh ! eh !
+saint François vous veut du bien, Zio Portolu !
+Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur
+votre maison. Mais à présent, écoutez-moi.
+Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se
+faisait prêtre ?</p>
+
+<p>Les assistants demeurèrent stupéfaits ; car ils
+ne doutèrent pas un instant que, si l’abbé Porcheddu
+parlait de cette façon, la chose était déjà
+décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de
+pareil ? Maddalena releva les yeux, et une rougeur
+furtive éclaira son visage : après tout ce
+qu’elle avait redouté, le projet annoncé par
+l’abbé Porcheddu lui semblait une nouvelle
+heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour
+elle ; mais elle pouvait se résigner à le perdre,
+puisque aucune autre femme ne l’aurait.</p>
+
+<p>Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle
+éprouvait. Cette joie le rendit plus calme et lui
+permit d’observer l’impression que les paroles
+du prêtre faisaient sur tous les membres de la
+famille. On aurait pu croire qu’il s’agissait de
+quelque badinage amusant : Pietro souriait ;
+Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage
+attentif et les oreilles tendues, souriait ; la sauvage
+figure de Zio Portolu souriait. Elias eut
+l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait
+chez tous les siens une joie si grande que
+cela leur paraissait un rêve ; et, soudain, il
+éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se
+mit à rire comme un enfant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p>Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient
+cessé de murmurer, de rire, de s’étonner, quand
+ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en séminariste.
+D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air
+d’un jeune homme de vingt-six ans, et moins
+encore d’un ancien pâtre. La claustration lui
+avait refait blanches les mains et la face ; et, à
+en juger par son visage imberbe, d’une pâleur
+de perle, on aurait pu le prendre pour un adolescent.</p>
+
+<p>Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il
+endossait l’aube de dentelle nouée par un
+large ruban bleu, il ressemblait à un ange mélancolique,
+avec ce pli de profonde mais douce
+rêverie sur sa bouche d’un rose pâle. Beaucoup
+de jeunes paysannes et même quelques demoiselles
+le regardaient un peu trop longuement,
+s’intéressaient un peu trop à lui ; mais il ne s’en
+apercevait pas : ses yeux verdâtres étaient perdus
+en de lointaines visions.</p>
+
+<p>Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses
+gémissements sonores et que les chants liturgiques
+envoyaient vers le ciel une inconsolable
+lamentation pour des biens perdus et une invocation
+plaintive de biens ignorés ? Voyait-il le
+passé, la <i>tanca</i>, la solitude, l’amour ? Oui, Elias
+voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir
+se détacher de tout cela, comme il avait cru et
+espéré qu’il en serait capable ; et ce qui l’attachait
+encore à la douleur et à la joie des passions
+humaines, c’était la continuelle hantise de cette
+jeune femme agenouillée au fond de la nef, parmi
+le flot rouge de la foule paysanne.</p>
+
+<p>Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante
+dans son costume d’épouse ; et elle
+tenait sur ses bras le bébé couvert de la <i lang="it" xml:lang="it">mantiglia</i>
+d’écarlate bordée de soie bleue ; et le bébé,
+quand la mère faisait danser devant son petit
+visage les amulettes d’argent et de corail suspendues
+à son petit cou, levait ses menottes
+roses et souriait, en ouvrant sa bouche mignonne
+et en fermant à demi ses yeux d’un éclat verdâtre.
+C’était un tableau enchanteur. Elias voyait
+toujours devant lui son bébé souriant, et il l’aimait
+avec une tendresse navrée, et son amour
+pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent
+il souffrait d’une atroce façon, dans cette
+vaine lutte contre les deux amours terrestres
+qu’il ne pouvait extirper de son cœur.</p>
+
+<p>Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait
+de jour en jour. Deux années de travail infatigable,
+de lectures continuelles et de bonne
+volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui
+étudiaient depuis beaucoup plus longtemps que
+lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie recluse,
+à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses
+qui d’abord l’avaient presque suffoqué. Maintenant,
+le passé lui semblait un rêve, mais un
+rêve auquel il demeurait attaché par un lien
+tenace. Il se sentait triste, surtout les jours où
+il revenait à la maison, accueilli par sa mère
+avec une tendresse un peu gênée. Il évitait
+soigneusement les yeux de Maddalena, et il avait
+peur de toucher le bébé ; ou, si on le forçait à
+lui faire des caresses, il le caressait d’un air
+timide ; mais il tressaillait dès qu’il l’apercevait,
+et il mourait d’envie de le prendre dans
+ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de
+regarder les premières petites dents, de serrer
+dans une seule de ses mains les deux petites
+mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait
+à lui-même : « Non, non, non ! Il faut que
+je me vainque ! »</p>
+
+<p>D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne
+lui avait jamais adressé un reproche, mais qui
+ne cessait de l’observer avec une tendresse
+douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle
+était plus charmante que jamais, tout occupée
+de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule
+vie ; et Elias ne pouvait séparer de la figure de
+l’enfant celle de la mère. Il sentait que, s’il
+était resté libre, — car il se considérait déjà
+comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu
+encore les premiers ordres, — il serait fatalement
+retombé. Grâce à son nouvel état, il venait
+à bout de dompter jusqu’à son imagination ;
+mais cette lutte le déchirait et le laissait dans
+un accablement qui était une sorte d’agonie.
+Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste,
+désespérait-il de la vie et de lui-même ; mais il
+n’avait jamais une heure de révolte ou de regret
+pour la résolution prise.</p>
+
+<p>Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient.
+Soit pendant son sommeil, soit en
+pleine veille, il était assailli par des rêves exténuants,
+pires que toutes les tentations. Presque
+chaque nuit, il voyait en songe le passé, la montagne,
+le pâturage, la cabane, Maddalena, souvent
+aussi le bébé ; et toujours il se figurait
+qu’il était encore pâtre et libre ; mais une oppression
+morne et un souvenir qu’il ne parvenait
+pas à fixer, très douloureux néanmoins,
+faisaient que ces songes ressemblaient à des cauchemars.</p>
+
+<p>Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes
+qui lui donnaient le plus de tourment ;
+c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts,
+c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient
+dans leurs cercles insidieux. « Non !
+non ! non ! » se répétait-il chaque fois. Et il
+chassait les vains désirs, les images obsédantes ;
+et il se mettait à prier et à étudier. Mais presque
+toujours, quand il avait chassé vingt fois
+les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.</p>
+
+<p>Une nuit, il étudiait l’<i>Épître</i> de saint Paul
+aux Romains. C’était une limpide nuit d’avril,
+avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte
+entrait la brise imprégnée d’une douceur
+ineffable ; et on voyait une étoile scintillante
+palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait
+plus triste que d’habitude ; la vie le tentait, lui
+parlait, l’assaillait par le souffle pur de cette
+nuit d’avril ; des souvenirs indicibles se présentaient
+à son esprit ; et, avec la renaissance
+du printemps, il semblait que quelque chose de
+nouveau et d’inquiet germât aussi dans son
+Cœur.</p>
+
+<p>« Non ! non ! non ! se répéta-t-il à lui-même,
+en secouant la tête comme pour chasser les
+pensées importunes. Il faut oublier tout ; il faut
+étudier, faire des progrès ! » Et il se prit la tête
+entre les mains, se plongea dans la lecture. Autour
+de lui régnait un silence profond ; et l’on
+entendait seulement, très loin, très loin, onduler
+une mélancolique chanson de Nuoro, qui paraissait
+venir des extrêmes limites de la campagne.
+Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par
+cœur chaque verset.</p>
+
+<p><i>Que la charité soit sincère ; ayez le mal en horreur,
+et attachez-vous fortement au bien…</i></p>
+
+<p><i>Ne soyez pas nonchalants à l’action ; soyez fervents
+d’esprit, soumis au Seigneur.</i></p>
+
+<p><i>Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction,
+persévérants à la prière…</i></p>
+
+<p><i>Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, et
+gardez-vous de maudire…</i></p>
+
+<p><i>Ne rendez à personne le mal pour le mal ; attachez-vous
+aux choses honnêtes, en présence de tous
+les hommes…</i></p>
+
+<p><i>A moi la vengeance ; c’est mot qui rétribuerai,
+dit le Seigneur.</i></p>
+
+<p><i>Ne te laisse pas vaincre par le mal ; mais
+triomphe du mal par le bien<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Épître aux Romains, ch. XII.</p>
+</div>
+<p>Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre !
+C’était comme un grondement de tonnerre,
+et c’était aussi comme une pure voix de fontaine
+murmurant dans la paix nocturne. Mais,
+comme un grondement de tonnerre, comme une
+voix de fontaine entendue en rêve, elle venait
+de trop loin, de trop haut. Elias l’entendait,
+l’écoutait, et il avait la sensation d’être enveloppé
+et rafraîchi par elle comme par un suaire
+embaumé ; mais ce suaire, hélas ! était léger
+comme une vapeur, et le souffle de cette tiède
+nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.</p>
+
+<p>Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro
+se fit un peu moins lointaine. Au milieu du
+chœur mélancolique, une harmonieuse voix de
+ténor s’élevait ; et toute la volupté, toute la
+suavité de cette nuit lunaire tremblait dans
+cette voix. Le jeune homme redressa la tête,
+envahi par un enchantement soudain. « Où donc
+l’avait-il déjà entendue, cette voix ? » Une réminiscence
+presque physique le fit tressaillir : il
+se rappela vaguement qu’il avait vécu une autre
+nuit pareille à cette nuit-là, qu’il avait entendu
+ce même chant, qu’il avait été triste comme il
+l’était à cette heure. « Où ? Quand ? Comment ? »
+Il se mit debout, vint s’accouder à la fenêtre,
+sous le rayonnement clair de la lune au zénith.
+La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de
+senteurs lointaines et confuses. Il eut un frisson,
+et il se souvint de la nuit où il avait pleuré de
+détresse aux pieds de saint François. La voix de
+l’Apôtre ne parlait plus, le suaire était déchiré.
+Qu’importaient l’éternité, la mort, le néant de
+toutes les passions humaines, le bien, le mal, la
+perfection, la vie future, comparés à l’instant
+fugitif de cette nuit d’avril, de ce souffle de brise,
+de ce chant d’amour ? Et il fut vaincu : la vie
+le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la
+douleur, avec la concupiscence et la désespérance ;
+et il se laissa choir à genoux devant la
+fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un
+enfant, égaré par une suprême frénésie de désespoir.</p>
+
+<p>Une prière folle montait à ses lèvres, parmi
+les sanglots. « Tu vois, Seigneur : je suis faible
+et lâche ! Aie pitié de moi, ô mon Dieu ! Pardonne-moi,
+accorde-moi le repos, arrache mon
+cœur de ma poitrine ! Je ne suis qu’un homme,
+et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi
+m’as-tu fait si faible, Seigneur ? J’ai toujours
+souffert, toute ma vie ; et, chaque fois que,
+succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai
+voulu chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché,
+j’ai foulé aux pieds tes préceptes, j’ai été
+plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais
+j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre
+encore tellement, que la mesure est comble ! »
+Et il sanglotait, et son visage bouleversé ruisselait
+de larmes amères ; et il recommençait à
+implorer : « O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !
+Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon
+aide, accorde-moi la paix de l’âme… Et accorde-moi
+aussi un peu de bonheur, un peu de douceur…
+N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu ! Ne
+suis-je pas une créature humaine ? Si j’ai péché,
+pardonne-moi, toi qui es miséricordieux ! O toi
+qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi
+un peu de joie, un peu de bonheur !… »</p>
+
+<p>Insensiblement les larmes tarirent dans ses
+yeux, et cette crise le soulagea, le calma. Il s’en
+aperçut lui-même ; car, lorsque l’accès de désespoir
+eut pris fin, il ressentit quelque honte
+des pleurs qu’il avait répandus. Mais il pensa :
+« Mon père dit que ce sont les lâches qui pleurent,
+et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais
+pleurer. Pourtant, les pleurs font tant de bien !
+Sans les pleurs, il y a des moments où l’âme
+éclaterait. »</p>
+
+<p>Et il eut honte aussi de sa prière, qui était
+presque un défi à Dieu ; et il en eut peur, et il
+demanda pardon, et il se résigna. Mais, le lendemain
+matin, il éprouva un extraordinaire saisissement
+d’épouvante, de surprise, de chagrin
+et d’allégresse, — jamais il n’oublia cette
+minute-là ! — lorsqu’on vint lui dire que Pietro
+était rentré des champs avec une forte inflammation
+aux reins et que son état paraissait
+grave.</p>
+
+<p>« Il va mourir, pensa-t-il soudain ; et je
+pourrai épouser Maddalena ! »</p>
+
+<p>Dieu avait-il donc exaucé sa prière ? Oh ! non.
+Effrayé de sa pensée blasphématoire, il recula
+devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce
+moment par son imagination. Non, non, cela
+n’était pas possible !</p>
+
+<p>Il courut tout de suite à la maison ; et il se
+disait en chemin : « Comme je suis lâche ! Non,
+jamais je ne me sauverai : c’est ma nature même
+qui est mauvaise. » Il se tourmentait plus pour
+ses mauvaises pensées que pour la maladie de
+Pietro ; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré
+tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il
+eut appris que son frère était malade depuis la
+veille, il éprouva une espèce de déception, tant
+il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par
+l’idée étrange que Dieu avait écouté son horrible
+prière !</p>
+
+<p>Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le
+malade avait la face livide, les traits décomposés
+par une cruelle souffrance ; et il ne cessait
+de gémir. Trois jours auparavant, il était parti
+à la recherche d’un bœuf égaré ; il avait parcouru
+à pied de grandes distances, et il avait
+fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée
+sauvage ; mais l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement
+et une prédisposition à la maladie l’avaient
+terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants,
+les mains égratignées par les ronces et
+par les pierres. La consternation régnait donc
+chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux
+lampes et prononcé les « paroles vertes » ; et les
+« paroles vertes » avaient répondu que Pietro
+devait mourir.</p>
+
+<p>Les jours suivants furent affreux pour Elias.
+Il venait chez son frère, le regardait, se promenait
+de long en large dans la chambre, se tordait
+silencieusement les mains, navré de son
+impuissance à écarter de Pietro le péril. Jamais
+il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni
+vers l’enfant ; et il s’en retournait désespéré, se
+jetait à genoux, priait des heures et des heures
+avec une piété fervente, pour obtenir que Pietro
+guérît.</p>
+
+<p>Mais, souvent, au beau milieu de ses prières,
+il sursautait et un froid mortel lui arrêtait le
+sang dans les veines. Ah ! quel était ce monstre
+odieux dont il avait à subir l’assaut ? Pourquoi,
+dès qu’il s’oubliait un instant, ce monstre lui
+chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui inspirait-il
+d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il
+obstinément l’image de son frère mort, enseveli ?</p>
+
+<p>« C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne
+me vaincra pas ; non, jamais plus il ne me vaincra.
+Que Pietro meure donc, s’il doit mourir !
+O Satan, quelque horrible que cela puisse être,
+je désire à présent la mort de mon frère, pour
+te démontrer que tu ne remporteras pas la victoire.
+Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras !
+Je suis plus fort que toi, Satan ! Mon
+corps est faible, et tu pourras le briser ; mais
+mon âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne
+triompheras d’elle ! » Et il se remit debout,
+tranquillisé par ce terrible réconfort.</p>
+
+<p>La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma
+les yeux, fit sur lui le signe de la croix, aida Zia
+Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis, il
+veilla son frère mort. A chaque instant il se
+levait, se penchait sur le visage du défunt, le
+regardait longuement, avec la folle espérance
+que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute
+à l’autre, il allait remuer, se dresser sur son
+lit. Mais le visage barbu, livide, immobile, aux
+paupières baissées, demeurait fixe comme un
+effrayant masque de bronze.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie peut-être,
+Elias, qui n’avait jamais vu d’aussi près ni regardé
+avec autant d’attention un cadavre, comprenait
+toute l’inexorable grandeur de la mort.
+Il se rappelait Pietro vivant, riant, parlant. Et
+un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour
+lui clore à tout jamais les lèvres ! Il pensait :
+« Demain, à pareille heure, cette dépouille même
+aura disparu du monde. » Et il ne pouvait se
+résigner à croire que tout finît de cette façon,
+que lui-même, ses parents, Mattia, Maddalena,
+le bébé dussent à leur tour disparaître ; et ces pensées
+lui donnaient une douleur inexprimable.</p>
+
+<p>Ensuite il retombait à genoux près du lit
+mortuaire, et sa douleur se changeait en consolation.
+« Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous
+cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter
+vainement ? Tout a une fin ; l’âme seule reste.
+Sauvons notre âme ! » Et il se sentait plus fort
+que jamais contre la tentation et contre le mal.
+Puis, il recommençait à se souvenir de son frère
+vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur
+adolescence, à se souvenir de la mortelle injure
+qu’il lui avait faite ; et il se désolait de nouveau,
+et les sanglots lui étranglaient la gorge. « Maintenant
+qu’il est mort, se demandait-il, est-ce
+qu’il connaît l’injure que je lui ai faite ? Est-ce
+qu’il me pardonnera ? » Et ces questions le ramenaient
+à d’autres souvenirs ; il revoyait Maddalena
+dans cette même chambre où reposait
+maintenant le mort ; et une douceur inattendue
+s’emparait insidieusement de lui, à la pensée
+que désormais il pourrait aimer cette femme
+sans crime. Mais aussitôt il chassait loin de lui
+la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait
+d’un bond ; et, se penchant pour la vingtième
+fois sur le visage du cadavre, il recommençait
+à se plonger dans la contemplation de
+la mort.</p>
+
+<p>Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un
+peu ; il eut un rêve où, comme toujours, il lui
+sembla qu’il était encore pâtre ; et, dans ce
+rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la
+<i>tanca</i>. Pietro arrivait à cheval, le visage livide
+et les yeux clos, comme le cadavre. « Qu’est-ce
+que tu as ? » lui demandait Elias, frappé de
+terreur à cette vue. « L’enfant est mort, et je
+viens te l’annoncer, répondait Pietro. Retourne
+au pays ; car c’est toi qui dois l’ensevelir. »
+Elias fut pris d’un tel effroi et d’une telle angoisse
+qu’il fit un effort pour se réveiller.</p>
+
+<p>Mais, après son réveil, il continua de sentir
+la même angoisse que dans son rêve. Le jour
+naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain
+il pensa avec amertume : « Doit-il donc mourir,
+lui aussi ? Ce rêve est-il un avertissement ? Les
+malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux
+rêves. » Il lui semblait que dorénavant toutes
+sortes d’infortunes étaient possibles, prochaines,
+inévitables ; et, en proie à une affliction insensée,
+il alla voir l’enfant qui pleurait toujours. Maddalena,
+vêtue de deuil, — avec sa jeunesse et sa
+fraîcheur, elle était toute gracieuse dans sa robe
+noire, — tâchait d’apaiser le petit en lui parlant
+à voix basse. Nombre de parents étaient
+déjà venus ; la maison était sans lumière. Elias
+s’avança silencieusement dans la demi-obscurité
+de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il au petit,
+en se courbant un peu.</p>
+
+<p>Puis, il dit à Maddalena :</p>
+
+<p>— Pourquoi pleure-t-il ?</p>
+
+<p>Le petit le regarda de ses grands yeux noyés
+de larmes et se tut quelques instants, avec sa
+petite bouche ouverte qui tremblait ; et ensuite
+il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux
+vers Elias, et sa bouche aussi eut un tremblement
+involontaire.</p>
+
+<p>— Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une
+voix altérée, en berçant l’enfant dans ses bras.
+Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas que tu
+pleures…</p>
+
+<p>Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur
+les épaules du petit et elle se mit à pleurer inconsolablement.</p>
+
+<p>— Oh ! Maddalena, qu’est-ce que cela veut
+dire ? murmura Elias éperdu.</p>
+
+<p>Et il s’éloigna, comme poussé par une main
+invisible. Cette scène le bouleversait jusqu’au
+fond de l’être ; car il comprenait bien que Maddalena
+ne pleurait pas seulement pour la mort
+de son mari ; et les regards de cette femme,
+toujours tendres et ardents, lui transperçaient
+le cœur.</p>
+
+<p>« Ah ! pensait-il, assis dans un coin sombre,
+parmi le groupe des parents, l’abbé Porcheddu
+a raison : cet enfant nous liera toujours, toujours.
+Il faut que je ne le voie plus, que je ne
+l’approche plus ; sans quoi, je me perdrai encore,
+et maintenant plus que jamais. » Et il se
+sentait obsédé pour tous ces gens qui entraient
+et qui sortaient en prononçant des paroles banales ;
+et il désirait avec ardeur que tout fût
+terminé, que les obsèques fussent achevées, que
+les trois jours des condoléances fussent écoulés,
+pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.</p>
+
+<p>« Hélas ! pensait-il, si déjà la tentation est
+forte à ce point, lorsque le cadavre de mon frère
+est encore presque chaud, que sera-ce plus
+tard ! » Mais ensuite il se répétait avec une sorte
+de rage : « Non ! non ! non ! je serai vainqueur !
+Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai ! »</p>
+
+<p>La lutte était commencée, et c’était une lutte
+terrible. Le premier, le second, le troisième jour,
+avec les funérailles, avec les condoléances, avec
+les cérémonies barbares du deuil sarde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, passèrent
+comme un vilain rêve. Et, finalement, Elias
+se retrouva dans sa cellule, dans son petit lit,
+harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente
+dans sa mémoire cette nuit où il avait lu
+l’épître de saint Paul ; et le souvenir de sa prière
+désespérée lui revenait avec la persistance d’un
+remords. « Ma punition a été dure, pensait-il. Et
+cependant, qui connaît les voies du Seigneur ?
+Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer ?
+Pourquoi serait-il impossible que cette destinée
+fût la mienne ? Pourquoi me serait-il interdit de
+prétendre à la félicité terrestre ? Ne suis-je pas
+un homme comme les autres ? » Et le rêve insidieux
+s’emparait de lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées
+d’un grand deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire.
+Les hommes laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent
+de noir jusqu’au moment où elles se remarient ; souvent, elles
+marchent nu-pieds ; parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre
+à ne changer de chemise que quand la partie visible,
+sur les bras et sur la poitrine, est devenue d’une saleté répugnante ;
+elles se cloîtrent pendant des mois et des mois dans
+leurs maisons, dont les fenêtres ne s’ouvrent plus ; elles cessent
+même d’assister aux grandes fêtes religieuses ; si elles sont
+obligées de sortir, elles passent par les rues les plus écartées, etc.</p>
+</div>
+<p>L’haleine du printemps, pure et embaumée,
+entrait dans sa cellule ; et, par la fenêtre, il
+apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu !
+N’était-il pas un homme comme les autres ?
+Ah ! oui, sans doute, il avait péché ; mais quel
+était l’homme qui ne péchait pas ? Et les pécheurs
+devaient-ils être condamnés à un châtiment
+éternel ?</p>
+
+<p>« Oui, oui, c’est cela ! Je vais sortir du séminaire.
+Je donnerai pour excuse la mort de
+Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous.
+Les gens bavarderont un peu ; mais de quoi ne
+bavardent-ils pas ? Dans un an, personne ne
+dira plus rien ; et alors… Ah ! quelle joie, quelle
+joie ! Une joie pareille est-elle possible ? Mais
+oui, elle est possible enfin ! » Et il s’étonnait de
+lui-même, des vains scrupules qui le torturaient.
+« Comment suis-je assez stupide pour hésiter
+une seconde ? » se demandait-il. Et il sentait la
+joie remplir son cœur. Mais, tout d’un coup, son
+cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir.
+« Non, non, non ! Qu’ai-je dit ? A quoi ai-je
+pensé ? Est-ce de cette manière que l’on vient à
+bout de la tentation ? Est-ce là ton vœu, Elias ?
+Non ! non ! non ! je vaincrai ! Arrière, Satan !
+Je vaincrai ! Tu es déjà vaincu ! » Et il serrait
+les poings comme pour une lutte réelle ; et les
+heures, les jours, les mois s’écoulaient dans ce
+perpétuel conflit.</p>
+
+<p>Un jour, on lui annonça que les premiers
+ordres lui seraient conférés prochainement. Il
+ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il
+lui semblait qu’il avait acquis de l’expérience
+et qu’il ne devait plus se faire d’illusions. Il se
+rappelait les premiers temps de son amour, à
+l’époque où il avait l’espoir trompeur que le
+mariage de Pietro avec Maddalena suffirait pour
+le guérir de sa folie. Et au contraire…! « Non,
+non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je
+resterai homme et, par conséquent, sujet aux
+passions. Le salut n’est pas dans les obstacles
+placés entre nous et le péché ; il est dans notre
+volonté et dans notre force propre. »</p>
+
+<p>Il vint chez ses parents pour y apporter la
+nouvelle, et il eut la chance de trouver la famille
+réunie au grand complet. Mattia lui-même
+était là, — car les Portolu avaient pris un domestique,
+maintenant que Zio Berte et son fils ne
+pouvaient plus faire à eux seuls tous les travaux
+de la bergerie et de la culture ; — et il y avait
+aussi le cousin Jacu Farre qui, depuis la mort
+de Pietro, fréquentait beaucoup la maison.</p>
+
+<p>Jacu Farre était propriétaire ; il possédait du
+bétail, des champs, des chevaux, des ruches ;
+et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris
+d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro ;
+et les Portolu le cajolaient, dans l’espérance
+qu’il laisserait sa fortune au petit.</p>
+
+<p>Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait
+le petit sur son genou et qui l’amusait en lui
+disant :</p>
+
+<p>— Au trot ! au trot ! Nous nous en allons à
+la fête, n’est-ce pas, Berteddu ?</p>
+
+<p>Et le petit riait. Elias fut contrarié ; il regarda
+Farre qui, nonobstant son embonpoint,
+était un bel homme ; il regarda le bébé ; il regarda
+Maddalena ; et il eut un accès de jalousie.
+Mais il se domina vite, et il fit part de la nouvelle
+à sa famille. Pour les Portolu et spécialement
+pour Zia Annedda, que le chagrin de la
+mort de Pietro avait vieillie de dix ans et rendue
+sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut
+comme un rayon de soleil.</p>
+
+<p>— Saint François soit loué ! dit Zio Portolu.
+Je l’attendais, ce jour-là. Si je n’avais pas eu
+cet espoir, je me serais donné la mort. Ah ! vous
+souriez ! Tu souris, Jacu Farre ! C’est parce que
+tu ne sais pas comment est fait le cœur de Zio
+Portolu !</p>
+
+<p>Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint
+sombre et se dit : « Mon père parle sérieusement.
+Si je renonçais à me faire prêtre, il ne
+survivrait pas à son chagrin. »</p>
+
+<p>Maddalena fut la seule qui ne parut pas se
+réjouir de la nouvelle. Elle avait baissé les paupières ;
+elle avait pris une touchante expression
+de douleur résignée. Pas une seule fois elle ne
+regarda Elias ; mais il ne se fit aucune illusion
+sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en
+retournait : « Elle m’aime toujours, se disait-il.
+Jacu Farre aura beau la courtiser ; elle est à
+moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera
+l’impossible pour me détourner de mon projet ;
+j’en suis sûr. Et moi, que ferai-je ? »</p>
+
+<p>Ce qu’il ferait, il ne le savait pas ; et d’ailleurs,
+il ne savait pas davantage quand et comment
+Maddalena trouverait le moyen de lui
+parler ; mais il s’attendait à une explication avec
+elle, et cette attente le préparait pour la lutte,
+ou du moins le prémunissait contre la faiblesse
+de la surprise. Quand on venait lui dire que
+quelqu’un le demandait, il sentait son cœur
+battre et il se disait : « C’est elle ! » Puis, quand
+il voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et
+en même temps il s’attristait. Lorsqu’il allait à
+la maison, il avait peur de se trouver en tête à
+tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal
+à son aise ; mais, s’il voyait que Maddalena
+n’était pas seule, il devenait de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>« Il faut en finir ! se répétait-il à lui-même,
+par manière d’excuse. Il faut en finir une bonne
+fois ! Il faut s’expliquer ! » Mais plusieurs jours se
+passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.</p>
+
+<p>« Elle s’est résignée ? Tant mieux ! Après tout,
+je me suis peut-être trompé ; elle pense peut-être
+à Jacu Farre plus qu’à moi ! » Et il lui semblait
+qu’il en était content ; mais, dans le fond,
+il souffrait d’un chagrin vague et sans motif
+précis.</p>
+
+<p>Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou
+trois jours avant la date fixée pour l’ordination,
+tandis qu’il était à étudier dans sa cellule,
+on l’avertit que quelqu’un le demandait. « C’est
+elle ! » pensa-t-il encore, tout ému.</p>
+
+<p>Non, ce n’était pas elle ; mais c’était un gamin
+du voisinage envoyé par elle. Le gamin était
+chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait
+ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout
+de suite, tout de suite, parce qu’on avait besoin
+de lui.</p>
+
+<p>— Qui a besoin de moi ? Ma mère ? interrogea
+Elias.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas.</p>
+
+<p>— Est-ce que le petit est malade ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas.</p>
+
+<p>— Eh bien ! j’y vais tout de suite.</p>
+
+<p>Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.</p>
+
+<p>Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda
+était partie aux champs, et le petit dormait.
+La ruelle était déserte ; autour du modeste
+logis régnait la douceur et la paix profonde
+d’une journée d’automne, voilée, tiède et silencieuse.</p>
+
+<p>Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se
+troubla visiblement. Elle avait médité un long
+discours, plein d’une logique persuasive ; mais,
+tout à coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait
+impossible de prononcer ce discours. Le temps
+était loin où elle était venue à la <i>tanca</i> et avait
+séduit Elias par un baiser ; aujourd’hui, elle
+était intimidée et même un peu effrayée par
+l’habit de son ancien amant ; et peut-être aussi
+qu’à cette heure le calcul parlait chez elle plus
+haut que la passion. Quoi qu’il en soit, elle se
+troubla, se confondit.</p>
+
+<p>Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui
+eut versé, comme d’habitude, le café préparé à
+son intention, elle lui demanda sans le regarder :</p>
+
+<p>— C’est donc dimanche la cérémonie ?</p>
+
+<p>— Tu ne le savais pas ?</p>
+
+<p>Un silence.</p>
+
+<p>— Pourquoi m’as-tu fait venir ? reprit-il au
+bout de quelques instants.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?… murmura-t-elle, comme si elle
+se fût posé la question à elle-même. Ah ! le
+petit s’éveille. Attends un peu.</p>
+
+<p>Elle se leva et passa dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>— Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me
+voici, me voici. Ton oncle Elias est là.</p>
+
+<p>Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux.
+Elias eut peur.</p>
+
+<p>— Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel
+est le sujet dont j’ai voulu t’entretenir.</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature
+innocente ? Et ta conscience, est-ce qu’elle ne
+te dit rien ? Interroge-la : il en est temps encore…
+Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content
+si, au lieu de faire ce que tu te proposes
+de faire, tu rends un père à ce pauvre innocent ?</p>
+
+<p>Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant
+la réponse. Elias posa sur la tête du bébé une
+main qui tremblait un peu, le caressa machinalement
+et murmura :</p>
+
+<p>— Que veux-tu que je te dise ? Désormais, il
+est trop tard.</p>
+
+<p>— Non, non, il n’est pas trop tard !</p>
+
+<p>— Il est trop tard, te dis-je. Le scandale
+serait énorme ; on me croirait fou.</p>
+
+<p>— Ah ! dit-elle avec amertume, c’est par
+crainte des mauvaises langues que tu n’obéis
+pas à ta conscience ?</p>
+
+<p>— Mais ma conscience me dit de suivre la
+voie où je vais entrer, Maddalena ! déclara-t-il
+gravement, sans relever les yeux, et en caressant
+toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer
+que je quitte cet habit et que je t’épouse, dis-moi,
+pourrions-nous jamais avouer que cet enfant
+est mon fils ?</p>
+
+<p>— Devant le monde, non. Devant le monde,
+il ne pourra jamais être ton fils. Mais cela t’empêchera-t-il
+d’agir envers lui comme envers un
+fils ?</p>
+
+<p>— Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout
+autant, je prendrai soin de lui tout autant.
+Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je
+remplisse envers lui mon devoir.</p>
+
+<p>— Oh ! non, non ! dit-elle, commençant à
+perdre courage. Non, non, ce ne sera pas la
+même chose, ce ne sera pas la même chose !</p>
+
+<p>— Ce sera la même chose, je te l’affirme,
+Maddalena.</p>
+
+<p>— Tu le dis ; mais pourtant ce ne sera pas
+la même chose…</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté :</p>
+
+<p>— Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc
+rien ? Tu ne penses donc pas à moi, Elias ?</p>
+
+<p>— C’est impossible ! dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>— Impossible ? Et pourquoi impossible ? Non,
+il en est temps encore !… Ah ! mon Dieu ! Est-ce
+que tu ne te souviens de rien ?</p>
+
+<p>— Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs,
+je te répète qu’il est trop tard.</p>
+
+<p>— Non ! non ! il n’est pas trop tard ! gémissait-elle
+en se tordant les mains, désespérée de
+ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait préparées
+d’avance.</p>
+
+<p>Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir
+qu’Elias était ému, qu’il avait changé de
+couleur, que sa main tremblait sur la tête de
+l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour
+vaincre ; et elle éprouvait un désir sincère de
+se lever, de lui jeter les bras autour du cou et
+de lui parler comme elle lui avait parlé dans la
+<i>tanca</i> ; mais une force supérieure la tenait immobile
+et lui permettait à peine de le regarder.
+Elle se sentait timide et embarrassée comme
+une fillette à son premier entretien d’amour.
+Et leur conversation se poursuivit misérablement,
+se termina misérablement. Elle répéta
+de cent façons ce qu’elle avait déjà dit ; elle
+lui remémora le passé, lui déclara qu’elle l’aimait
+toujours, qu’elle vivrait et mourrait en
+pensant à lui ; mais, à présent, elle n’avait plus
+l’accent persuasif de la passion ; et tous ses discours,
+tous ses arguments ne valaient pas le
+regard par lequel elle avait triomphé d’Elias
+dans la <i>tanca</i>.</p>
+
+<p>Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre
+sans difficulté. Il répéta, lui aussi, de cent façons
+les choses qu’il avait dites au début ; il promit
+de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les
+apparences de la courtoisie et de la froideur. Et
+ils se séparèrent, sans s’être même effleuré la
+main.</p>
+
+<p>Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit
+que sa victoire avait été trop facile et précaire.
+« Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être
+aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid,
+c’est parce qu’elle-même est restée froide. Mais,
+maintenant qu’elle a commencé, elle reviendra
+sans doute plus d’une fois à la charge : car elle
+m’aime. Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement
+parce qu’elle veut donner un père à son
+enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon
+amour. »</p>
+
+<p>Et il se sentait triste, faible, bouleversé ;
+mais, malgré tout, il ne désespérait pas de la
+grâce de Dieu ; et, avec cette amère volupté
+que goûtent certains ascètes à se meurtrir le
+corps, il désirait que Maddalena le poursuivît
+et le tentât de nouveau, le tentât fortement,
+afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter
+sa propre force de résistance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p>Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les
+ordres mineurs, continua ses études, fut bientôt
+consacré prêtre et put dire sa première messe.
+A cette occasion, la maison fut en fête comme
+pour un mariage ; parents et amis offrirent des
+cadeaux à Elias comme à un nouvel époux ; on
+égorgea des agneaux et des brebis, on fit un
+banquet, on chanta des vers improvisés<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> en
+l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était
+habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les
+tresses refaites ; et, tout en écoutant avec une
+vive attention les poètes improvisateurs, il tenait
+entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait
+mélancoliquement sa tête sur la poitrine
+de son grand-père.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne.
+Presque tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent
+en joyeuse compagnie, improvisent sur un sujet quelconque
+des vers alternés, comme dans les églogues de Théocrite et de
+Virgile. Ces improvisations prennent habituellement la forme
+d’un débat où les adversaires soutiennent deux thèses opposées ;
+par exemple, l’un prétend que le vin est une bonne chose et
+qu’on a raison de boire, l’autre soutient le contraire. La dispute
+peut se prolonger pendant des heures. La forme prosodique
+des improvisations est presque toujours le sixain ou le huitain ;
+les vers sont rudes, mais la rime est juste ; et, souvent, il y a
+dans les images une originalité ingénieuse qui dénote chez le
+peuple sarde un véritable instinct poétique.</p>
+</div>
+<p>— Qu’est-ce que tu as, mon agnelet ? demanda
+Zia Annedda, en se penchant vers le
+petit. Tu as sommeil ?</p>
+
+<p>Berteddu fit signe que non ; ses grands yeux
+glauques étaient tristes. Zia Annedda s’éloigna,
+puis revint avec un gâteau de pâte et de miel
+en forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des
+doigts ; et, de nouveau, elle se pencha pour
+l’offrir à l’enfant.</p>
+
+<p>— Tu vois ce petit oiseau ? Il est pour toi.
+Mais, tu sais, il ne faut pas t’endormir.</p>
+
+<p>Le bébé prit la friandise, nonchalamment,
+sans relever la tête de dessus la poitrine de son
+grand-père ; et il approcha de ses lèvres le bec
+de l’oiseau, mais il ne le mangea pas.</p>
+
+<p>— Tu as sommeil ? lui demanda Zio Portolu
+en le regardant. Tu n’as pas assez dormi cette
+nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi !
+Écoute ces belles chansons ! Quand tu seras
+grand, tu chanteras aussi. Je te mènerai à
+cheval dans la <i>tanca</i>, et nous chanterons ensemble.</p>
+
+<p>Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours
+à l’idée d’aller dans la <i>tanca</i>, ne se ranima point.
+Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune nourriture
+et ne quitta pas son grand-père, sur la
+poitrine duquel il tenait toujours sa petite tête
+appuyée.</p>
+
+<p>— Je crois que ton fils est malade ! cria
+Farre à Maddalena.</p>
+
+<p>L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant ;
+et, tout à coup, il se souvint du rêve qu’il
+avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de
+Pietro.</p>
+
+<p>Maddalena vint auprès du bébé, le caressa,
+l’interrogea, le prit dans ses bras et le porta sur
+le petit lit où Elias couchait jadis.</p>
+
+<p>— Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et
+maintenant il dort.</p>
+
+<p>Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever,
+aller au chevet du petit, l’examiner attentivement ;
+mais il ne put quitter sa place et dut cacher
+son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai ;
+la cérémonie du matin l’avait beaucoup ému ;
+mais, à présent, il était retombé dans une espèce
+d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait
+les chanteurs, souriait légèrement à certains
+vers heureux ; mais il ne parlait pas, ne riait
+pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à
+la parole haletante, qui allait et venait dans la
+maison, qui donnait des ordres, qui se mêlait
+de tout comme un maître, qui parlait souvent
+à Maddalena ; et cela le rendait jaloux, et,
+quand il s’apercevait de cette jalousie, il s’irritait
+contre lui-même ; mais il se taisait.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, il entra presque furtivement
+dans la chambre où était Berteddu, se
+pencha sur lui, le regarda longuement ; et, le
+voyant dormir d’un sommeil tranquille, avec
+sa petite bouche entr’ouverte, avec l’oiseau de
+pâte miellée dans ses petites mains, il eut un
+transport de tendresse et lui donna un baiser
+religieux. Lorsqu’il releva la tête, il se rappela
+le soir des noces de Maddalena, et sa propre
+maladie, et la douleur qu’il avait soufferte sur
+ce petit lit. « Comme va le monde ! pensa-t-il.
+Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là
+devaient arriver ? »</p>
+
+<p>Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui
+causait de l’enfant avec Maddalena, occupée à
+préparer du café.</p>
+
+<p>— Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il ;
+tu ne remarques pas qu’il se porte mal. Mais
+ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne
+santé ? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et
+tu verras que j’ai raison.</p>
+
+<p>« Est-ce que cela le regarde ? se dit Elias à
+lui-même, non sans amertume et sans jalousie.
+C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet
+homme. »</p>
+
+<p>Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à
+chanter ; il s’assit près de son père et fit semblant
+d’écouter les improvisateurs, qui rivalisaient
+de verve ; mais il pensait toujours à
+Farre, à Maddalena, au petit, et il s’attristait,
+s’irritait. Ah ! comme il aurait voulu que Maddalena
+restât veuve ! Jusqu’alors, il n’avait
+jamais songé que, si elle se remariait, il n’aurait
+plus aucune autorité sur l’enfant. « Elle
+épousera Farre, se disait-il ; et moi, je ne pourrai
+plus aimer mon fils ; on me comptera les
+baisers, les caresses que je pourrai lui faire. »
+Et son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait
+parmi des choses entièrement étrangères au
+sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.</p>
+
+<p>Quand la fête fut finie, quand il eut regagné
+le séminaire où il devait séjourner quelque
+temps encore, il fit réflexion sur toutes les
+pensées vaines, sur les jalousies, sur les tristesses
+éprouvées ce jour-là ; et un sombre mécontentement
+de lui-même s’empara de son
+âme. Il se disait, en se tournant et se retournant
+dans son lit : « C’est inutile, c’est inutile !
+La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai
+des choses du siècle. Je serai mauvais
+dans la vie religieuse comme j’ai été mauvais
+dans la vie séculière, parce que je ne puis pas
+être bon chrétien. Voilà tout. »</p>
+
+<p>Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu
+se réalisa. Farre demanda la main de Maddalena ;
+et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant
+comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir
+le médecin ; et, quand le médecin eut déclaré
+que le petit était anémique, le gros homme
+acheta les médicaments ordonnés et eut soin de
+les faire prendre chaque jour à Berteddu.
+L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se
+taire ; mais, au dedans de lui-même, il était
+rongé par la jalousie. Souvent, lorsqu’il était
+seul, et même à l’église, il se surprenait à penser
+d’une façon haineuse à cette grosse face
+d’homme sain et rouge, qui articulait avec lenteur,
+qui avait la parole haletante ; et il souffrait
+cruellement.</p>
+
+<p>Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.</p>
+
+<p>— Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous
+emmènerons le bébé, à qui cette promenade
+fera du bien ; et nous passerons l’après-midi
+agréablement.</p>
+
+<p>Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie ;
+mais il se domina et accepta.</p>
+
+<p>Cette excursion fut pour lui un supplice.
+Farre portait le petit sur le devant de sa selle ;
+et le petit appuyait sur la poitrine du gros
+homme sa tête mignonne et lui adressait quantité
+de questions, dès qu’il voyait un corbeau
+voler en croassant, un oiseau se lever d’un
+maquis, un buisson couvert de baies rouges,
+un chêne chargé de glands. Farre lui expliquait
+chaque objet avec une extrême patience, et, de
+temps en temps, il lui donnait un baiser.</p>
+
+<p>— Tu vois cet arbre ? c’est un poirier sauvage.
+Regarde, regarde, il a plus de fruits que
+de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires
+sauvages, eh ! petit coquin ? Et ces longues
+choses grises, qui ressemblent à des candélabres ?
+Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce que
+c’est ? Ce sont des tiges de <i>canna gurpina</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, qui
+servent à faire des tuyaux de pipe. Les pâtres
+font leurs pipes avec ces roseaux. Tu sais, les
+pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui
+vont chez le marchand et qui achètent les choses
+toutes faites ; les pâtres s’arrangent eux-mêmes.
+Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Pour <i lang="la" xml:lang="la">canna volpina</i>, sorte de roseaux.</p>
+</div>
+<p>— Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec
+indolence ; et je me ferai des pipes avec les roseaux.</p>
+
+<p>— Ah ! non. Ah ! non. L’avez-vous entendu,
+papa Portolu ? Le petit veut se faire pâtre !
+N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui
+un docteur ?</p>
+
+<p>Ce n’étaient que de vains bavardages ; et
+pourtant, le jeune homme, qui chevauchait à
+côté de Farre, en souffrait cruellement. « Qu’est-ce
+qu’il avait à voir dans l’avenir de son fils, cet
+étranger ? Non, non, jamais Elias ne permettrait
+à cet homme d’intervenir dans l’éducation
+et l’avenir de son fils ! »</p>
+
+<p>Mais cela n’était qu’un rêve lointain ; et déjà
+la réalité présente tourmentait Elias, mise en
+évidence par les paroles que Zio Portolu adressait
+au petit.</p>
+
+<p>— Ah ! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau ?
+Et pourquoi veux-tu te faire pâtre ? Ne
+sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à
+la belle étoile et qu’ils ont à endurer la froidure ?
+Vois ton oncle Elias : il s’est fait prêtre,
+lui ; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort
+de froid. Nous ferons de toi un docteur, et non
+un pâtre. Eh ! eh ! ce n’est pas toi qui seras le
+maître ! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher
+droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu
+seras méchant !</p>
+
+<p>— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda le
+petit en montrant du doigt un arbre, sans faire
+attention aux paroles de son grand-père.</p>
+
+<p>Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces
+paroles énergiques ; et il s’était senti frappé au
+cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut démesurément.
+En vain cherchait-il à se dominer ;
+en vain se disait-il : « Farre aura des enfants à
+lui, et il oubliera ; il cessera peut-être d’aimer
+le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout
+entier ; je le prendrai avec moi, je lui ferai
+suivre la bonne route, je le rendrai heureux. »
+Mais non, mais non ; tout cela, ce n’étaient que
+des rêves. Le présent s’imposait. La réalité était
+dure. Elias souffrait horriblement ; et sa douleur
+ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait
+éprouvées jusqu’à ce jour, mais elle n’en était
+pas moins profonde ; et le jeune prêtre recommençait
+à se désespérer, à se répéter sa lamentation
+coutumière : « Jamais je ne trouverai la
+paix ; je suis un réprouvé ! Quoi que je fasse, je
+commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce
+encore une erreur de ne pas écouter Maddalena ;
+peut-être Dieu voulait-il que je réparasse mon
+péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être
+digne. Ah ! l’abbé Porcheddu avait bien raison :
+le péché est une pierre dont nous n’arrivons
+jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné
+à l’éternel fardeau de la douleur, parce
+que j’ai péché mortellement. »</p>
+
+<p>Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler
+mélancoliques et douloureux. Oh ! non, telle
+n’était pas la vie paisible et sainte qu’il avait
+espérée ! Cependant, on attendait d’une semaine
+à l’autre la vacance de quelque paroisse, pour
+l’envoyer dans un village lointain ; et il le savait,
+et déjà la pensée de l’éloignement était
+pour lui une souffrance. Quand il serait au loin,
+Farre épouserait Maddalena et prendrait complète
+possession de l’enfant. « C’était fini ! Tout
+était fini !… »</p>
+
+<p>Non, hélas ! tout n’était pas fini. Non ; car il
+pressentait déjà que, de loin comme de près, il
+penserait perpétuellement à son fils, qu’il se
+rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie,
+et que peut-être allait commencer pour
+lui une vie de passion et d’angoisse bien différente
+de celle que son devoir lui prescrivait.</p>
+
+<p>Chaque jour il venait à la maison ; et, ce
+qu’il ne faisait pas autrefois, il cherchait à
+s’attirer l’amitié du petit en lui apportant des
+bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il
+s’apercevait bien que cela était une faiblesse et
+même une petitesse : car, s’il agissait ainsi, c’était
+moins par affection que pour empêcher Berteddu
+de s’attacher à Farre ; mais il ne pouvait
+agir d’une autre manière. Et il avait le chagrin
+de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait
+indifférent, indolent, taciturne ; presque jamais
+le petit ne mangeait les bonbons ; il se fatiguait
+vite des jeux et des amusements, se fâchait
+pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu
+était le même avec tout le monde. Elias s’apercevait
+bien que cet enfant devait être malade,
+qu’il dépérissait ; et il se désolait de le voir ainsi
+et de ne rien pouvoir pour le guérir.</p>
+
+<p>Il fit à son tour venir un médecin, mais non
+pas celui qui avait été consulté par Farre ; et
+il éprouva une satisfaction puérile, un peu méchante
+aussi, quand le nouveau médecin, après
+avoir déclaré l’enfant atteint d’un mal qui n’était
+pas l’anémie, changea le traitement ordonné
+par le premier médecin.</p>
+
+<p>— Tu vois ! dit-il à Maddalena, avec je ne sais
+quoi de triomphant et de haineux dans le regard.</p>
+
+<p>— Oui, je vois ! répondit-elle avec tristesse,
+préoccupée seulement de l’état du petit.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau
+traitement n’empêchèrent pas l’inflammation
+latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle
+organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu
+couché sur le petit lit, dans la chambre
+du rez-de-chaussée : le malade avait une fièvre
+très forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement
+et le visage en feu. Maddalena le veillait,
+consternée.</p>
+
+<p>Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu
+recours à ses remèdes particuliers, saints tant
+que l’on voudra, mais parfaitement inutiles.
+Elle possédait une relique spéciale pour guérir
+la fièvre. Elle la passa sur le corps brûlant de
+Berteddu et récita avec ferveur diverses invocations
+à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame
+du Remède, à sainte Marie de Valverde, à sainte
+Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, aux
+Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte
+Lucie, au saint Sang, aux saints Innocents. Mais
+la fièvre ne fit qu’augmenter.</p>
+
+<p>Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara
+que l’état de l’enfant était grave, mais non
+désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne survenait
+point. Elias écoutait, pâle, debout près
+de la petite fenêtre. Sur ces entrefaites, il vit
+Farre qui tournait le coin de la ruelle pour venir
+à la maison ; et, instinctivement, il serra les
+poings. « Le voilà qui vient ! se dit-il. Le voilà
+qui vient pour accroître ma douleur ! L’enfant
+doit peut-être mourir ; et moi, je ne peux m’approcher
+de son petit lit, je ne peux lui faire les
+dernières caresses, lui donner les soins suprêmes,
+tandis que tout cela sera permis à cet étranger !
+Il vient, il vient ! Le voici !… Alors, je m’en vais,
+moi : autrement, si cet homme entre et s’approche
+de mon fils, de mon fils qui se meurt, je
+ne réponds plus de mes actes ! » Et, en effet, il
+sortit avec le médecin.</p>
+
+<p>Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur
+demanda des nouvelles et qui se montra très
+affligé.</p>
+
+<p>— Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le
+en paix avec sa mère.</p>
+
+<p>Farre regarda le jeune homme avec surprise,
+mais il ne répondit rien.</p>
+
+<p>Le médecin invita l’abbé à faire un tour de
+promenade sur la grande route, et celui-ci l’y
+accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre
+bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le
+fond de la vallée, ses yeux perdus dans un rêve
+douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la
+couche ; il voyait Maddalena, triste et pâle,
+penchée sur ce petit corps souffrant pour épier
+les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait
+la pauvre femme, allongeait sa main pour
+caresser le malade, lui parlait avec tendresse, le
+choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le
+médecin jasait sur le compte d’une fille rose et
+potelée, qu’ils avaient rencontrée près de la
+fontaine.</p>
+
+<p>— On dit que cette fille est la maîtresse de
+X… Quels flancs ! Et pourtant, elle n’est pas ce
+qui s’appelle bien faite… Mais est-il vrai qu’elle
+soit la maîtresse de X…? L’avez-vous entendu
+dire, abbé Elias ?</p>
+
+<p>Elias jeta un regard furieux à son compagnon.
+Comment ce médecin pouvait-il lui poser
+une question pareille, alors que son enfant
+mourait et que Farre usurpait auprès du moribond
+la place du père ?</p>
+
+<p>— Que me racontez-vous là ? s’écria-t-il.
+Pourquoi m’adressez-vous cette demande ?</p>
+
+<p>— Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse
+entre hommes, dans ce monde ? N’êtes-vous
+donc pas un homme de ce monde, vous
+aussi ?</p>
+
+<p>Ah ! oui, il était un homme de ce monde ! Il
+ne l’était que trop, hélas ! Et c’était pour cela
+que le chagrin, le dépit et la jalousie le torturaient.
+Dans la soirée, il revint chez Maddalena ;
+et il la trouva au désespoir, parce que l’état de
+l’enfant avait encore empiré. Elle était à la cuisine
+et préparait quelque chose, près de l’âtre.</p>
+
+<p>— Est-ce que ma mère est là ? demanda Elias,
+en indiquant la chambre du petit malade.</p>
+
+<p>— Oui, elle y est.</p>
+
+<p>Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi ;
+mais il ne put articuler cette question. Elias
+sentait qu’<i>il</i> était assis là, près du petit lit ;
+il voyait distinctement cette grosse personne,
+entendait cette respiration haletante ; et il en
+éprouvait une angoisse presque maladive. Et
+pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut
+Farre assis près du petit lit, avec sa grosse
+personne un peu pliée en avant, haletant, silencieux,
+il eut un sursaut intérieur, comme s’il
+était épouvanté par une apparition imprévue.
+« L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume ;
+et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher,
+qui ne me laisse ni voir ni caresser mon enfant ! »
+Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au
+pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte
+de timidité.</p>
+
+<p>— Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien !
+dit Farre avec affliction, comme en se parlant
+à lui-même.</p>
+
+<p>Elias ne resta qu’une minute, et il repartit
+sans avoir prononcé un seul mot. Il passa une
+nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure,
+il revint encore à la maison. En montant la
+ruelle, il se disait qu’il allait trouver l’enfant
+dans un meilleur état, et son visage s’éclairait
+d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un
+pas rapide la cour et la cuisine, poussa la porte
+de la chambre basse. Et, subitement, son visage
+devint blême : Farre était là, toujours assis près
+du petit lit, avec sa grosse personne pliée en
+avant, haletant, silencieux.</p>
+
+<p>Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias,
+elle vint à lui en essuyant ses larmes avec son
+tablier ; et, au milieu des sanglots, elle lui dit
+que Berteddu se mourait. Elias la regarda des
+pieds à la tête, livide, morne ; il ne fit plus un
+pas, ne répondit rien, sortit quelques instants
+après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine,
+dans la cour ; et, avec un peu d’hésitation :</p>
+
+<p>— Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi
+aussi ? interrogea-t-elle. Tu es malade ?</p>
+
+<p>Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des
+paroles amères contre Farre, contre Maddalena
+qui permettait à Farre de se tenir constamment
+près du petit, lui montèrent aux lèvres : mais il
+vit le pauvre petit visage de sa mère si pâle, si
+douloureux, qu’il murmura seulement :</p>
+
+<p>— Non, je ne suis pas malade.</p>
+
+<p>Et il s’en alla.</p>
+
+<p>Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement.
+« Qu’est-ce qu’il m’a dit ? se demanda-t-elle.
+Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il
+avoir ? Ah ! protégez-nous, saint François de
+Paule ! »</p>
+
+<p>Depuis ce jour commença pour Elias une
+obsession singulière. Aussitôt qu’il se trouvait
+libre, il se rendait invariablement à la maison,
+presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même
+d’arriver à la ruelle, il avait la sensation que
+Farre était toujours à son poste, près du lit ; et
+néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire,
+et il entrait, et l’odieuse figure était là, toujours
+là !</p>
+
+<p>Peu à peu, il fut gagné par une espèce de
+délire. Il arrivait avec l’envie de se pencher
+sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec
+ses propres mains, de lui dire des paroles de
+tendresse ; il lui semblait que la force de son
+amour suffirait pour le guérir. Et au contraire,
+dès qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se
+sentait paralysé, n’osait plus seulement poser sa
+main sur le front du petit mourant, tandis qu’au
+dedans de lui-même il hurlait de douleur et de
+rage.</p>
+
+<p>Le soir du quatrième jour après que la maladie
+se fut déclarée, Zia Annedda vint à sa
+rencontre, les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>— Il ne passera pas la nuit ! dit-elle.</p>
+
+<p>— Farre est encore là, mère ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena
+qui pleurait silencieusement près du lit, se
+courba, plein d’angoisse, vers le bébé. Le bébé
+s’éteignait ; son petit visage, naguère si gracieux
+et joufflu, était décoloré, décharné, empreint
+d’une souffrance déchirante. Il ressemblait au
+visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa
+ni toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque
+stupeur le transit. Comme devant le cadavre de
+son frère Pietro, il eut la vision claire de la mort
+présente ; et il s’aperçut que, jusqu’à cette
+minute, il lui avait semblé impossible que le
+malade mourût. Et voilà qu’au contraire il
+mourait ! Pourquoi mourait-il ? Comment mourait-il ?
+Qu’était-ce que la mort ? Était-ce la fin
+de tout l’être, de tout le sentiment ? Mais alors,
+pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre ?
+Pourquoi souffrait-il ?</p>
+
+<p>« Mon fils, mon enfant chéri ! gémit-il en lui-même.
+Tu meurs ; et moi, je ne t’ai pas aimé ;
+et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher
+à la mort, je me suis fourvoyé dans une
+vaine rancune, dans une vaine jalousie ! Et
+maintenant, c’est la fin ; et il n’est plus temps, il
+n’est plus temps de rien faire !… »</p>
+
+<p>Il eut une violente envie de prendre son fils
+entre ses bras et de l’emporter, de le sauver… De
+le sauver ? Comment ? Il ne savait pas comment ;
+mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre
+les bras et de se pencher sur ce petit corps
+pour tenir la mort éloignée.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha
+lentement du lit. Elias reconnut le pas lourd, le
+souffle haletant de ce gros corps ; et il s’écarta
+instinctivement. Farre reprit sa place ; et, une
+fois de plus, Elias sentit qu’entre la petite âme
+de l’enfant et lui-même s’interposait un obstacle
+insurmontable.</p>
+
+<p>Il se retira au fond de la chambre, près de la
+fenêtre, et ses yeux flamboyèrent d’une sombre
+lueur verte. Il se disait dans son délire : « Pourquoi
+cet homme est-il là ? Pourquoi m’a-t-il fait
+partir de là ? Il m’a repoussé, m’a chassé. De
+quel droit ? Cet enfant est-il sien ou mien ? Il
+est à moi, à moi ! Il n’est pas à lui !… Eh bien !
+je m’avancerai, je le souffletterai, ce gros sac à
+vin, je le chasserai de cette place ; car c’est moi,
+et non lui, qui dois l’occuper… Oui, oui, j’y
+vais ; je le soufflette, je le tue ! Ah ! j’ai soif de
+son sang, parce que je le hais, parce qu’il m’a
+tout pris, tout, tout !… parce que, quand il est
+là, j’en viens à désirer la mort de mon enfant !… »
+Mais plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il
+bougeât ; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il
+reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas
+rapide.</p>
+
+<p>Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla
+qu’il s’éveillait d’un rêve ; et la réalité de sa
+vie, de sa situation et de son devoir se représenta
+nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se
+mit à prier, demanda pardon à Dieu de son
+délire. « Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi,
+du moins pour la vie éternelle ; car, en
+cette vie terrestre, je ne suis pas digne de pardon.
+Jamais plus je n’aurai de repos ; je suis
+condamné à souffrir ; mais tout châtiment est
+faible pour la faute que j’ai commise. Oui,
+faites-moi souffrir comme je le mérite ; mais
+accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs,
+ôtez de mon cœur toute passion vaine. De mon
+côté, je vous promets que je ferai tout pour me
+vaincre ; et, soit que le petit vive, soit qu’il
+meure, j’irai le voir le moins possible. M’appartient-il
+vraiment ? Non ! Moi, je ne dois rien
+avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni
+richesses, ni passions. Je dois être seul, seul
+devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu !… »</p>
+
+<p>Une heure après, on vint de la maison pour
+l’appeler ; et il partit en courant, pâle, avec des
+palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une
+nuit d’automne, voilée, muette ; la lune voguait
+lentement parmi de légères vapeurs, entourée
+d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un silence
+profond, une paix solennelle et triste, un je ne
+sais quoi de mystérieux était dans l’air.</p>
+
+<p>Elias avait compris que l’enfant était mort.
+Et, en effet, lorsqu’il eut pénétré dans la cuisine,
+il vit Maddalena qui, assise près du foyer,
+tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa
+tête entre ses mains, avec un geste tragique.
+Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait
+tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut
+immédiatement l’immense douleur de
+cette femme, et il pensa : « En ce moment, elle
+croit peut-être que la perte de son enfant est le
+châtiment de sa faute, et elle ne sent pas qu’au
+contraire elle sortira purifiée de cette affliction
+et retrouvera le chemin du bien. Les voies du
+Seigneur sont grandes, sont infinies ! » Mais,
+tout en faisant ces réflexions, il regardait autour
+de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et,
+lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre
+des quelques personnes réunies là, il se dit avec
+douleur que cet homme devait être encore dans
+la chambre voisine, près de l’enfant mort.</p>
+
+<p>Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas.
+Il n’y avait là que Zia Annedda, très pâle, mais
+calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun bruit,
+lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista
+dans cette funèbre besogne : il prit dans le
+coffre les petits bas et les petits souliers, aida
+la grand’mère à chausser le bébé ; et les petits
+pieds exsangues, amincis par la maladie, étaient
+encore flexibles et tièdes.</p>
+
+<p>Tant que le petit mort ne fut pas habillé et
+arrangé sur les oreillers, tant que Zia Annedda
+demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien.
+Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson
+courir par toute sa personne, il sentit son visage
+et ses mains se glacer ; et il s’agenouilla, se cacha
+la face dans les couvertures du petit lit.</p>
+
+<p>Enfin il était seul avec son enfant. Personne
+ne pouvait plus le lui prendre, personne ne
+pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait
+descendre sur sa désolation infinie un léger
+voile de paix et presque de joie, — semblable
+à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne, — parce
+qu’enfin son âme se trouvait
+seule, seule et purifiée par la douleur, seule et
+libre de toute passion humaine, devant le Seigneur
+grand et miséricordieux.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="small">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span><br>
+<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div>
+</body>
+</html>
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