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diff --git a/78417-h/78417-h.htm b/78417-h/78417-h.htm new file mode 100644 index 0000000..653c82a --- /dev/null +++ b/78417-h/78417-h.htm @@ -0,0 +1,8793 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Elias Portolu | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +span.w40 { display: inline-block; text-align: center; + text-indent: 0; width: 40%; max-width: 11em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em i">Elias Portolu</h1> + +<p class="c i"><span class="large">Roman</span><br> +Traduit de l’italien par<br> +<span class="large">G. Hérelle</span></p> + +<p class="c i">Par<br> +<span class="xlarge">Grazia Deledda</span><br> +(Prix Nobel de littérature 1926)</p> + + +<p class="c gap i"><span class="w40"><span class="large">Nelson</span><br> +Éditeurs<br> +<span class="small">25, Denfert-Rochereau</span><br> +Paris</span> +<span class="w40"><span class="large">Calmann-Lévy</span><br> +Éditeurs<br> +<span class="small">3, rue Auber</span><br> +Paris</span></p> + +<p class="c i">1928</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">Première édition italienne<br> +d’« Elias Portolu » :<br> +1903.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">ELIAS PORTOLU</p> + +<blockquote class="epi"> +<p>Toutes les fois qu’un homme convoite +quelque chose d’une façon désordonnée, il +est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.</p> + +<p>De là vient que souvent il éprouve de la +tristesse lorsqu’il s’en éloigne, et que même +il s’irrite à la légère, si quelqu’un lui fait +obstacle.</p> + +<p>Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait ? +Aussitôt le reproche de sa conscience l’accable, +parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne +peut lui donner la paix qu’il cherchait.</p> + +<p class="sign"><i>Imitation de Jésus-Christ</i>, <small>I</small>, 6.</p> + +</blockquote> + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Des jours heureux approchaient pour la +famille Portolu, de Nuoro. Elias, le fils +cadet, qui purgeait une condamnation dans un +pénitencier du continent, allait rentrer à la fin +d’avril ; et ensuite Pietro, l’aîné des trois garçons, +se marierait.</p> + +<p>On se disposait à fêter ce double événement. +On avait rebadigeonné la maison, préparé le +pain et le vin<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il semblait qu’Elias regagnât le +foyer comme un étudiant en vacances ; et ce +n’était pas sans une sorte d’orgueil que ses parents, +une fois terminée la disgrâce de leur fils, +s’apprêtaient à le recevoir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain +qui se conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, +on en prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.</p> +</div> +<p>Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, +surtout par Zia Annedda<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, la mère, une petite +femme placide, blanche, un peu sourde, qui +aimait Elias plus que tous ses autres enfants. +Le frère aîné, Pietro, qui était laboureur, Mattia, +le plus jeune frère, et Zio Berte, le père, qui +étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia +et Pietro se ressemblaient beaucoup ; l’un et +l’autre étaient bas de taille, robustes, barbus, +avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. +Zio Berte Portolu, — le vieux renard, comme on +l’appelait, — était bas de taille, lui aussi, avec +une fameuse chevelure noire très emmêlée qui +retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, +et qui, près des oreilles, venait se confondre avec +une longue barbe noire non moins emmêlée. +Par-dessus des vêtements assez sales, il portait +une espèce de houppelande sans manches, en +peau de mouton noir, dont la laine était tournée +en dedans ; et, parmi toute cette fourrure noire, +on n’apercevait que deux énormes mains rouge +bronze et, au milieu du visage, un gros nez pareillement +rouge bronze.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En Sardaigne, on donne le nom de <i>zio</i> et de <i>zia</i> (oncle, tante) +à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont +d’un âge un peu avancé.</p> +</div> +<p>Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu +se lava les mains, la figure, et il demanda +un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit +de cette huile pour oindre copieusement ses +cheveux, qu’il démêla ensuite avec un peigne de +bois, non sans pousser des exclamations arrachées +par la douleur dont cette opération était +la cause.</p> + +<p>— Que le diable vous peigne ! disait-il à ses +cheveux, en se tordant la tête. La toison des +brebis est moins emmêlée que vous !</p> + +<p>Finalement, il vint à bout de l’entreprise. +Puis, il se fit avec beaucoup de soin une petite +tresse sur la tempe droite, une autre sur la tempe +gauche, une troisième sous l’oreille droite, une +quatrième sous l’oreille gauche. Après quoi, il +huila et peigna sa barbe.</p> + +<p>— Faites-vous-en deux autres encore ! dit +Pietro en riant.</p> + +<p>— Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune +marié ? s’écria Zio Portolu.</p> + +<p>Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, +un peu contraint, qui ne faisait pas +remuer un poil de sa barbe.</p> + +<p>Zia Annedda marmotta quelque chose : car il +ne lui plaisait pas que ses fils manquassent de +respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un +regard de désapprobation et la rembarra :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu dis ? Laisse rire les enfants : +ils sont à l’âge où l’on s’amuse, eux. Pour +nous, l’amusement est fini.</p> + +<p>Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à +Nuoro dès la veille au soir, mais retenu encore +cette nuit-là en prison, devait être rendu à la +liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune +fille fiancée à Pietro se rendirent chez les Portolu ; +et ils prirent tous ensemble le chemin de +la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. +Zia Annedda demeura seule au logis, avec les +poules et le petit chat.</p> + +<p>La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, +donnait sur une ruelle défoncée, non +pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement +après un petit mur broussailleux qui, +d’un côté, bordait la ruelle, il y avait des jardins +regardant la grande route et la vallée. On se +serait cru à la campagne. Un arbre étendait +gracieusement ses branches par-dessus la haie +et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le +massif granitique de l’Orthobene et les montagnes +bleues d’Oliena fermaient l’horizon.</p> + +<p>Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce +coin rempli d’air pur ; et peut-être devait-elle à +cela d’être restée candide et pure comme une +enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage +était habité par d’honnêtes gens, par des filles +qui fréquentaient l’église, par des familles aux +mœurs simples et droites.</p> + +<p>De temps à autre, Zia Annedda quittait la +cuisine, s’en allait jusqu’à la porte cochère, jetait +un rapide coup d’œil à droite et à gauche, +puis rentrait. Les voisines aussi attendaient le +retour du prisonnier, debout sur le pas de leurs +portes ou assises sur les rustiques bancs de +pierre adossés contre le mur. Le chat de Zia +Annedda observait, à la fenêtre.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit +entendre au loin. Une voisine traversa la ruelle +en courant, avança la tête dans l’entre-bâillement +de la porte cochère.</p> + +<p>— Les voici ! les voici ! cria-t-elle à Zia Annedda.</p> + +<p>La petite vieille accourut, plus blanche que +d’habitude, et toute tremblante. Quelques instants +après, un groupe de paysans fit irruption +dans la ruelle ; et Elias, très ému, s’élança vers +sa mère, se pencha, l’embrassa.</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent +ans une autre disgrâce<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! murmura Zia Annedda, +les larmes aux yeux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue +vie.</p> +</div> +<p>Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le +visage clair, la peau fine, les cheveux noirs coupés +ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long séjour +en prison lui avait pâli les mains et la face.</p> + +<p>Presque toutes les voisines se pressèrent autour +de lui, écartant les paysans qui l’accompagnaient ; +et elles lui serraient les mains, répétaient :</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondait-il.</p> + +<p>Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui +à l’approche des paysans s’était déjà retiré de +la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier intérieur, +sauta en bas d’épouvante, courut à droite +et à gauche, puis se cacha.</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Musci, musci</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ! se mit à glapir Zio Portolu. +Qu’est-ce qui te prend ? Que diable as-tu ? Est-ce +que tu n’as jamais vu de chrétiens ? Sommes-nous +des assassins, pour que les chats eux-mêmes +se sauvent de nous ? N’aie pas peur, +<i lang="sc" xml:lang="sc">musci</i> : nous sommes de braves gens, de galants +hommes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> « Minet, minet. »</p> +</div> +<p>Le vieux renard avait une irrésistible envie +de crier, de bavarder ; et il disait des choses +qui n’avaient pas le sens commun.</p> + +<p>Une fois tout le monde assis dans la cuisine, +tandis que Zia Annedda versait à boire, Zio +Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel +homme rouge et gras qui respirait avec lenteur ; +et il ne lui laissa plus un moment de repos.</p> + +<p>— Les vois-tu ? criait-il à Jacu, en le tirant +par la basque de sa capote et en lui indiquant +ses fils. Les vois-tu, mes fils ? Trois tourtereaux ! +Et forts, et sains, et jolis ! Les vois-tu, +tous en ligne ? Les vois-tu ?… Maintenant qu’Elias +est de retour, nous serons comme quatre +lions : une mouche même n’osera pas nous +toucher ! Moi aussi, tu sais, moi aussi je suis +fort… Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu +Farre ; je me fiche de toi, comprends-tu !… Mon +fils Mattia était ma main droite : maintenant, +Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit +Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas ? C’est +une fleur ! Il a semé dix quarts d’orge, huit +quarts de froment et deux quarts de fèves<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Eh ! +eh ! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa +femme convenablement. Ce n’est pas la récolte +qui lui manquera. Mon Prededdu, c’est une +fleur ! Ah ! mes fils ! Il n’y en a pas d’autres +comme mes fils, à Nuoro !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le <i>quart</i>, mesure de capacité, est la quatrième partie de +l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.</p> +</div> +<p>— Euh ! euh ! fit Jacu Farre, en gémissant +presque.</p> + +<p>— Euh ? euh ? Qu’est-ce que tu veux dire +avec ton « euh ! euh ! », Giacomo Farre ? Je +mens, peut-être ? Trouve-moi donc trois autres +gars comme les miens, honnêtes, laborieux, robustes ! +Ce sont des hommes, mes fils, ce sont +des hommes !</p> + +<p>— Et qui te dit que ce soient des femmes ?</p> + +<p>— Des femmes ! des femmes ! s’écria Zio Portolu +en mettant ses larges mains sur la panse de +son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de commode, +c’est toi qui es une femme ! C’est toi, et +non mes fils ! Tu ne les vois donc pas ?</p> + +<p>Et il se tournait avec adoration vers les trois +jeunes gens.</p> + +<p>— Tu ne les vois donc pas ? Est-ce que tu es +aveugle ? Des tourtereaux…</p> + +<p>Zia Annedda passa, le verre dans une main et +la carafe dans l’autre. Elle emplit le verre jusqu’au +bord et l’offrit à Farre, qui le présenta +courtoisement à Zio Portolu.</p> + +<p>— Buvons ! s’écria celui-ci. A la santé de tout +le monde ! Et toi, ma femme, ma petite femme, +n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des +lions, maintenant ; une mouche même n’osera +plus nous toucher !</p> + +<p>— Va donc, va donc ! répondit-elle.</p> + +<p>Et, après avoir versé du vin à Farre, elle +passa outre. Zio Portolu la suivit des yeux quelques +instants ; puis, se touchant l’oreille avec un +doigt :</p> + +<p>— Elle est un peu… là… enfin, elle a l’oreille +dure. Mais une femme !… Une femme si bonne ! +Ah ! oui, elle s’occupe de sa maison, ma femme ! +Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison ! +Et femme de conscience ! Ah ! comme elle…</p> + +<p>— Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Pour sûr ! proclama Zio Portolu. Est-ce +qu’on l’entend faire des commérages ? N’ayez +crainte : si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne +risque pas de s’y trouver mal !</p> + +<p>Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune +fille. Une rose, une véritable rose ! Elle savait +coudre et filer ; elle était bonne ménagère ; elle +était honnête, belle, vaillante ; elle avait du +bien…</p> + +<p>— En somme, dit Farre, il n’y en a pas une +autre comme elle, à Nuoro !</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, les jeunes gens avaient formé un +cercle autour d’Elias ; et, tout en buvant, en +crachant et en riant, ils causaient avec animation. +Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau +revenu ; mais il avait le rire las et convulsif, +la voix faible. Son visage et ses mains +faisaient contraste avec les visages et les mains +brunis des autres : il ressemblait à une femme +habillée en homme. De plus, son langage avait +acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger ; +il parlait avec une nuance d’affectation, moitié +en italien, moitié en dialecte, et il mêlait à son +discours des imprécations toutes continentales.</p> + +<p>— Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit +le futur beau-frère de Pietro. Il déclare que vous +êtes des tourtereaux ; et, en effet, tu es blanc +comme un tourtereau, Elias.</p> + +<p>— Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès +demain, n’est-ce pas ? nous recommencerons à +trotter dans les pâturages.</p> + +<p>— Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, +peu importe. Laissez là ces bavardages ; +et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.</p> + +<p>— Je disais donc, reprit Elias de sa voix +fatiguée, que ce grand seigneur, détenu avec +moi, était le chef des larrons dans une grande +ville qui se nomme… Je ne sais plus comment +elle se nomme ; mais ça ne fait rien. Je l’avais +pour compagnon de cellule, et il me confiait +tout… Ah ! voilà ce qui s’appelle voler ; et nos +larcins, à nous, ne comptent guère. Nous, par +exemple, un beau jour, nous avons besoin de +quelque chose ; nous allons voler un bœuf, et +nous le vendons ; on nous prend, on nous condamne, +et le bœuf ne suffit pas même à payer +l’avocat. Mais eux, ces grands voleurs, c’est une +autre affaire ! Ils raflent des millions, les cachent ; +et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent +des crésus, ils vont en carrosse et se la +coulent douce. Qu’est-ce que nous sommes, nous +autres Sardes, en comparaison ? Des ânes !</p> + +<p>Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins +d’admiration pour ces grands voleurs d’outre-mer.</p> + +<p>— Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un +Monsignor, un richard qui avait sur son livret<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> +des mille et des cents…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent +entre les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les +sommes dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour +ses besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.</p> +</div> +<p>— Aussi un Monsignor ? s’écria Mattia, stupéfait.</p> + +<p>Pietro le regarda en riant et voulut faire celui +qui ne s’étonne de rien, quoique, dans le fond, +il partageât l’étonnement de son frère.</p> + +<p>— Eh bien, quoi ? Un Monsignor ? Est-ce que +les Monsignors ne sont pas des hommes comme +les autres ? La prison est faite pour les hommes.</p> + +<p>— Et pourquoi y était-il, celui-là ?</p> + +<p>— Mais… il voulait, disait-on, que l’on renvoyât +le Roi et que l’on prît pour Roi le Pape. +Toutefois, d’autres disaient qu’il était en prison +pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un +homme de haute taille, avec des cheveux blancs +comme la neige ; il lisait toujours… Il y eut un +prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux +détenus tout l’argent de son livret. On voulait +me donner cinq lires ; mais je les ai refusées. +Un Sarde n’accepte pas l’aumône.</p> + +<p>— Imbécile ! ricana Mattia. Moi, je les aurais +prises, et je me serais offert une ripaille solennelle +à la santé du mort.</p> + +<p>— C’est défendu, répondit Elias.</p> + +<p>Et il garda un instant le silence, absorbé en +de vagues souvenirs. Puis il s’écria :</p> + +<p>— Jésus ! Jésus ! Jésus ! Que de gens il y +avait, et de toutes sortes ! Il y avait avec moi +un autre Sarde, un maréchal des logis ; on l’emmena +de Cagliari la même nuit où l’on vint me +prendre ; il croyait qu’on allait le relâcher ; et, +au contraire, on le boucla sans qu’il eût même +le temps de s’en apercevoir.</p> + +<p>— Oh ! moi, je parie bien qu’il s’en est +aperçu !</p> + +<p>— Et moi aussi ! dit Pietro.</p> + +<p>— Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le +gracier, parce qu’il était parent du ministre et +qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. +Eh bien ! moi, me voilà dehors ; et lui, au contraire, +il est encore là-bas. Personne ne lui +écrivait, personne ne lui envoyait un centime. +Et, dans ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, +on crève de faim, Dieu me protège !</p> + +<p>Il s’arrêta une seconde ; puis, il s’exclama de +nouveau, en faisant une grimace :</p> + +<p>— Et les geôliers ! Autant d’argousins ! Ils +sont presque tous de Naples : des canailles qui, +lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus ! +mais je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on +me relâchait : « Essaie donc un peu de venir dans +nos parages, mouchard ! Je me charge de t’arranger +l’os du cou ! »</p> + +<p>— Ah, oui ! dit Mattia. Qu’il vienne un peu +se promener aux alentours de notre bergerie, et +nous lui offrirons une tasse de petit-lait !</p> + +<p>— Oh ! il s’en gardera bien !</p> + +<p>— Quel est celui qui se gardera de venir ? +demanda Zio Portolu en s’approchant.</p> + +<p>— Nous parlions d’un gardien qui crachait +sur Elias, dit Mattia.</p> + +<p>— Mais, diable ! non, il ne me crachait pas +dessus ! Qu’est-ce que tu dis là ?</p> + +<p>Tout le groupe se mit à rire ; et Zio Portolu +brailla :</p> + +<p>— Parbleu ! Elias ne le lui aurait pas permis ; +il lui aurait cassé les dents avec un coup de +poing. Elias est un homme. Nous sommes des +hommes, nous, et non pas des bamboches de +fromage frais comme les continentaux, même +quand les continentaux sont gardiens d’hommes…</p> + +<p>— Ne nous occupons pas des gardiens, dit +Elias en haussant les épaules. Les gardiens sont +de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. +Si vous les aviez vus ! De grands seigneurs qui +vont en carrosse et qui, lorsqu’ils entrent en +prison, possèdent sur leur livret des milliers de +lires.</p> + +<p>Zio Portolu se fâcha, cracha et dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs ? Des +hommes de fromage frais ! Va donc leur faire +jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper +un taureau, ou tirer un coup de fusil ! Ils mourraient +de peur auparavant. Qu’est-ce qu’ils sont +les seigneurs ? Mes brebis ont plus de courage +qu’eux, aussi vrai que Dieu existe !</p> + +<p>— Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si +vous voyiez…</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as vu, toi ? répliqua Zio +Portolu sur un ton méprisant. Tu n’as rien vu. +A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu, depuis ; +et je sais ce que sont les seigneurs, et +ce que sont les continentaux, et ce que sont +les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti de +l’œuf.</p> + +<p>— Autre chose qu’un poussin ! murmura +Elias, en souriant avec amertume.</p> + +<p>— Un coq, plutôt ! dit Mattia.</p> + +<p>Et Farre, avec malice :</p> + +<p>— Non, un petit oiseau…</p> + +<p>— Échappé de la cage ! crièrent les autres en +chœur.</p> + +<p>La conversation devint générale. Elias poursuivait +le récit de ses souvenirs plus ou moins +exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il +y avait laissées. Les autres commentaient et +riaient. Zia Annedda aussi écoutait, avec un +placide sourire sur son visage calme, et elle ne +réussissait pas à bien saisir toutes les paroles +d’Elias ; mais Farre, assis à côté d’elle, se penchait +vers son oreille et lui répétait à haute voix +ce que racontait le jeune homme.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, +parents, amis, voisins. Les arrivants +s’approchaient d’Elias ; beaucoup d’entre eux +l’embrassaient ; tous lui adressaient le souhait +accoutumé :</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondait-il en tirant son +bonnet.</p> + +<p>Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la +cuisine fut pleine de gens. Zio Portolu hurlait +comme un possédé, faisant savoir à tout le +monde que ses fils étaient trois tourtereaux ; +et il aurait voulu retenir longuement encore +cette foule. Mais Pietro était impatient de faire +connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour +que l’on sortît et pour que son frère l’accompagnât.</p> + +<p>— Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre +diable a été trop longtemps entre quatre murs +pour que vous prétendiez le retenir ici toute la +soirée.</p> + +<p>— Ce n’est pas l’air qui lui manquera ! repartit +un parent. Son visage de fille redeviendra +brun comme la poudre à fusil.</p> + +<p>— C’est ce que j’espère ! s’écria Elias en se +passant les mains sur la face, honteux de sa +blancheur.</p> + +<p>Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter ; et +ils se disposaient à partir, quand survint la +future belle-mère, une veuve maigre, grande et +raide, avec un visage terreux encadré dans un +bandeau noir.</p> + +<p>— Mon enfant ! s’écria-t-elle avec emphase +en s’élançant vers Elias, les bras ouverts. Puisse +le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une +autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondit invariablement +le jeune homme.</p> + +<p>Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, +désireuse de lui faire bon accueil : mais Zio +Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les +mains, la secoua toute.</p> + +<p>— Tu vois ? lui criait-il sur le visage. Tu vois, +Arrita Scada ? Le tourtereau est rentré au nid. +Qui osera nous toucher, maintenant ? Qui osera +nous toucher ? Dis-le, Arrita Scada…</p> + +<p>Elle ne sut pas le dire.</p> + +<p>— Ne faites pas attention, intervint Pietro +en s’adressant à la veuve. Il est un peu gai, +aujourd’hui.</p> + +<p>— Et il a grandement raison d’être gai ! répondit +Zia Arrita.</p> + +<p>— Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose +à y redire ? Ai-je tort d’être gai ?… Tu le vois, +Arrita Scada, mon tourtereau ? Il est rentré au +nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant +il sait raconter de belles histoires. Est-ce que +tu l’as entendu ?… Nous sommes une forte famille, +une race d’hommes, nous ! Et tu peux le +répéter à ta fille : elle épousera une fleur, et non +une ordure !</p> + +<p>— Je le crois volontiers.</p> + +<p>— Tu le crois ? Ou peut-être crois-tu que ta +fille viendra ici pour y faire la servante ? Elle +y viendra pour faire la dame ; et elle y trouvera +du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera +du blé, de l’orge, des fèves, des olives, tous les +biens du bon Dieu.</p> + +<p>Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une +petite porte au fond de la cuisine :</p> + +<p>— Tu la vois, cette porte ? Tu la vois, n’est-ce +pas ? Eh bien, sais-tu ce qu’il y a derrière ? Il +y a des fromages pour cent écus. Et encore +beaucoup d’autres choses.</p> + +<p>— Finissez ! finissez ! lui dit Pietro, un peu +honteux. Elle n’a que faire de tout votre bien +du bon Dieu.</p> + +<p>— Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena +Scada n’épousera pas Pietro pour notre fromage.</p> + +<p>— Fils de mon cœur, tout est bon dans le +monde ! dit avec solennité Zia Arrita.</p> + +<p>— Allons, allons, finissez ! insistait Pietro.</p> + +<p>Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui +laissait pas dire une parole, s’était mise à préparer +le café pour la <i lang="sc" xml:lang="sc">socronza</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils +ou de leur fille.</p> +</div> +<p>— Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès +qu’elle put l’avoir pour elle seule, mon mari +est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense +aucunement que le Seigneur nous a donné ses +biens sans que nous les méritions, et que, d’une +minute à l’autre, le Seigneur peut nous les reprendre.</p> + +<p>— Ma chère Annedda, tous les hommes sont +ainsi, répondit l’autre pour la réconforter. Ils +ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y +pouvons rien… Mais que fais-tu là ? Ne te +donne pas tant de peine. Je ne suis venue que +pour un petit moment, et je vais repartir tout +de suite. Je vois qu’Elias est en bonne santé, +blanc comme une fille. Dieu le bénisse !</p> + +<p>— Oui, il paraît en bonne santé, grâce au +Seigneur. Il a tant souffert, le pauvre oiselet !</p> + +<p>— Ah ! espérons que tout est bien terminé ! +Assurément il ne fréquentera plus les mauvais +camarades. Ce sont les mauvais camarades qui +ont causé son malheur.</p> + +<p>— Bénie sois-tu ! Tes paroles sont d’or, ma +chère Arrita… Mais que disions-nous ? Les hommes +ne pensent qu’aux choses du siècle ; s’ils +pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils +marcheraient plus droit dans celui-ci. Ils s’imaginent +que cette vie terrestre ne doit jamais +finir ; et au contraire, cette vie terrestre n’est +qu’une neuvaine, oui, une neuvaine, et même +très courte. Souffrons en ce bas monde : faisons +en sorte que la poulette qui est là (et elle se +toucha la poitrine) demeure tranquille et ne +nous reproche rien. Quant au reste, advienne +que pourra… Mets donc plus de sucre, Arrita : +ton café va être amer.</p> + +<p>— Il est bon ainsi ; je ne l’aime pas trop doux.</p> + +<p>— Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la +conscience en paix. Et au contraire, les hommes +ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit que la +récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup +de fromages, beaucoup de blé, beaucoup d’olives. +Ah ! ils ne savent pas combien la vie est +brève, combien toutes les choses du siècle passent +vite !… Mais donne-moi donc ta tasse ! Ne +te dérange pas ! Ce n’est rien, c’est la petite +cuiller qui est tombée… Ah ! les choses du +siècle ! Va-t’en au bord de la mer, Arrita Scada ; +arrête-toi sur le rivage et compte tous les grains +de sable ; et, quand tu les auras comptés, sache +qu’ils ne sont rien en comparaison des années +dont l’éternité se compose. Au contraire, nos +années, à nous, les années que nous avons à +passer dans ce monde, elles tiennent toutes dans +le poing d’un enfant. Ce sont des choses que je +répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils ; +mais ils sont trop attachés aux choses du siècle.</p> + +<p>— Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur +jeunesse est une excuse. D’ailleurs, tu verras +qu’Elias a réfléchi ; maintenant, il est sérieux, +très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle +lui servira pour la vie entière.</p> + +<p>— Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde !… +Ah ! Elias est un garçon de cœur. +Quand il était enfant, il était sage comme une +petite femme, ne disait pas un blasphème, ne +prononçait pas une mauvaise parole. Aurait-on +jamais cru que c’était justement lui qui me +ferait verser tant de larmes ?</p> + +<p>— Mais, à cette heure, tout est passé ; à +cette heure, tes fils ressemblent à de vrais +tourtereaux, comme dit ton mari. L’important, +c’est que la concorde règne toujours entre eux +et qu’ils s’aiment.</p> + +<p>— Oh ! bénie sois-tu ! Quant à cela, il n’y a +pas de danger, conclut Zia Annedda en souriant.</p> + +<hr> + + +<p>Après le souper, Zia Annedda put enfin se +trouver seule avec Elias. Ils étaient assis au +frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, +la ruelle était déserte. La nuit ressemblait +à une nuit d’été, silencieuse, avec un ciel +diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, +par delà la grande route, on entendait +dans le lointain un grelottement argentin de +brebis paissantes ; la brise apportait un âpre +parfum d’herbe fraîche. Ce parfum, cet air pur, +Elias les respirait avec les narines dilatées ; en +lui se réveillait un vague instinct de volupté +sauvage ; il avait la sensation que le sang courait +plus chaud dans ses veines, qu’une agréable +pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un +peu bu, et il se sentait heureux.</p> + +<p>— Nous avons été chez la fiancée de Pietro, +dit-il à sa mère. C’est une jeune fille très gracieuse.</p> + +<p>— Oui ; elle est brune, mais gracieuse. En +outre, elle est très sage.</p> + +<p>— La mère me semble un peu vaine : quand +elle a un sou, elle voudrait faire croire qu’elle +a un écu. Mais sa fille paraît être une brave +fille.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux ? Arrita Scada est +de bonne maison, et elle en conçoit de l’orgueil. +Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être +orgueilleux et superbe. Dieu a dit : « Trois +choses seulement sont précieuses pour l’homme, +amour, charité, humilité. » Qu’y a-t-il à gagner +avec les autres passions ? Tu as maintenant +l’expérience de la vie, mon fils. Que t’en semble, +à toi ?</p> + +<p>Elias poussa un profond soupir et leva la +tête vers le ciel.</p> + +<p>— Vous avez raison. J’ai l’expérience de la +vie ; non pas que j’aie mérité ma disgrâce : car +vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on +m’a condamné, j’étais innocent ; mais le Seigneur +ne paie pas le samedi<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je fus un mauvais +fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir avant +l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné +hors du droit chemin ; et c’est parce que je hantais +les mauvaises compagnies, que j’ai été précipité +dans le malheur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Proverbe qui signifie : « On ne perd rien pour attendre, et +toutes les fautes finissent par avoir leur punition. »</p> +</div> +<p>— Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là +ne demandaient pas même de tes nouvelles. +Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne +cessaient d’assiéger notre porte : « Où est Elias ? +Où est Elias ? » Elias était toujours prêt à les +suivre. Et après ? Après, ils se sont éloignés ; ou, +s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils +rabattaient leur bonnet sur leur front afin que +nous ne pussions pas les reconnaître.</p> + +<p>— Assez, ma chère maman ! dit-il avec un +nouveau soupir. Il ne faut plus penser à tout +cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, +rien autre chose n’existe pour moi que ma famille : +vous, mon père, mes frères. Ah ! croyez +bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je +serai soumis à vos ordres comme un esclave, et +il me semblera que je viens de renaître.</p> + +<p>Zia Annedda sentit des larmes de douceur +monter à ses yeux ; et, comme elle craignait +qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle +fit dévier l’entretien.</p> + +<p>— Est-ce que ta santé a toujours été bonne ? +lui demanda-t-elle. Tu as beaucoup maigri.</p> + +<p>— Que voulez-vous ? Dans ces lieux-là, on +maigrit sans être malade. Ne pas travailler, +c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.</p> + +<p>— On ne travaille donc jamais ?</p> + +<p>— Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne +coule plus. Une minute est aussi longue qu’une +année. Ah ! mère, c’est une chose épouvantable !</p> + +<p>Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers +mots avec un accent profond. L’après-midi, +dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait parlé +volontiers de sa prison et de ses compagnons de +misère, parce qu’il lui semblait que c’était une +chose déjà lointaine, un souvenir presque agréable +à se remémorer. Mais maintenant, au milieu +de cette obscurité silencieuse, parmi cette fraîche +odeur de la campagne qui lui rappelait les jours +heureux de son adolescence passée à la bergerie, +dans la liberté absolue de la <i>tanca</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> paternelle, +sous les yeux de sa mère, cette petite vieille si +bonne et si pure, l’enfant prodigue, après quelques +heures d’oubli, éprouva soudain toute +l’horreur des années inutilement perdues dans +l’angoisse du pénitencier ; et il devint triste.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Tanca</i>, dérivé de <i>tancato</i>, qui signifie « clos ». — Les <i>tancas</i> +sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans +la plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches. +Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère +qu’à limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur +les terrains contigus.</p> +</div> +<p>— Je suis très faible, reprit-il au bout de +quelques instants ; je n’ai la force de rien faire. +C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et +pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois +seulement, j’eus une colique terrible, et je crus +que j’allais mourir. « Mon bon <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu</i>, +priai-je alors, tirez-moi de ce tourment ; et la +première chose que je ferai, quand on me mettra +en liberté, ce sera d’aller à votre église et de +vous porter un cierge. »</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu Franziscu bellu</i> ! s’écria Zia Annedda +en joignant les mains. Oui, mon enfant, oui, +nous irons. Que Dieu te bénisse ! Tu reprendras +tes forces, n’en doute pas. Nous irons faire la +neuvaine à saint François ; et Pietro viendra à +la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.</p> + +<p>— Quand Pietro se mariera-t-il ?</p> + +<p>— Le mariage doit se faire après la récolte.</p> + +<p>— Et mon frère s’installera ici avec sa femme ?</p> + +<p>— Oui, au moins dans les premiers temps. +Je commence à vieillir, mon fils, et j’ai besoin +d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous +demeurions tous ensemble ; plus tard, lorsque +je serai rentrée dans le sein du Seigneur, chacun +de vous prendra sa voie. Tu te marieras, +toi aussi…</p> + +<p>— Oh ! qui voudrait de moi ? dit-il avec amertume.</p> + +<p>— Pourquoi parles-tu ainsi, Elias ? Qui voudrait +de toi ? Une fille de Dieu. Si tu t’amendes, +si tu mènes une vie honorable, si tu as la +crainte du Seigneur et l’amour du travail, la +chance ne te manquera pas. Ce que je veux +dire, ce n’est pas que tu doives chercher une +femme riche ; mais tu trouveras une femme +honnête. Le Seigneur a institué le mariage pour +la sainte union d’un homme et d’une femme, +non d’un riche et d’une riche ou d’un pauvre et +d’une pauvresse.</p> + +<p>— Fort bien ! dit-il en souriant. Mais laissons +de côté ce sujet. Je ne suis revenu que d’aujourd’hui, +et déjà nous parlons de mon mariage. +Nous en recauserons un autre jour. J’ai seulement +vingt-trois ans ; rien ne presse. Mais vous +êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.</p> + +<p>— Oui, je m’en vais ; et toi aussi, Elias, il +faut que tu rentres. L’air pourrait te faire du +mal.</p> + +<p>— Du mal ? dit-il, en ouvrant la bouche très +grande et en respirant avec force. Comment l’air +pourrait-il me faire du mal ? Ne voyez-vous pas +qu’il me rend la vie ? Allez, allez ; ne m’attendez +pas ; je rentrerai tout à l’heure.</p> + +<p>Un moment après, il était seul, à demi couché +par terre, le coude appuyé sur la marche de la +porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de +bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. +Puis, tout fut silence. L’air devenait frais, +un peu moite, aromatique. Elias repensa aux +choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba +dans ses réflexions.</p> + +<p>« Mon père et mes frères dorment tranquillement +sur leurs nattes ; je les entends d’ici. Mon +père ronfle ; Mattia balbutie de temps à autre +quelques paroles, dans un rêve ; et, même quand +il rêve, il est un peu simple. Comme ils dorment +bien, eux ! Ils se sont enivrés ; mais demain il +n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, +légèrement, mais j’en garderai quelque chose. +Comme je suis faible ! Je ne suis plus un homme, +à présent ; je ne serai plus bon à rien, jamais. +Ah ! et ma mère qui songe à me marier ! Mais +y a-t-il une femme qui voudrait de moi ? Pas une +seule… Suffit ; l’air devient humide ; il faut que +je rentre. »</p> + +<p>Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours +les clochettes des brebis paissantes ; et ce +tintement, apporté par la brise embaumée, paraissait +tour à tour voisin et lointain. Elias était +las, avait la tête lourde ; et il ne pouvait pas se +remuer, ou du moins il lui semblait qu’il ne +pouvait pas se remuer. Des visions confuses +commençaient à flotter devant son imagination ; +il se représentait la bergerie, la <i>tanca</i> couverte +d’un foin très haut ; il revoyait les brebis +grosses de leur longue toison, éparpillées çà et +là dans le vert du pâturage ; mais ces brebis +avaient des faces humaines : les faces de ses +compagnons d’infortune. Et il souffrait une +angoisse indéfinissable. Peut-être était-ce le vin +qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait +la fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents +de la journée ; mais il avait l’impression +que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore +<i>là-bas</i> ; et il en éprouvait un sombre chagrin.</p> + +<p>Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, +s’éloignaient, s’évanouissaient. Maintenant, +il lui semblait que ces étranges brebis à +visage humain sautaient par-dessus le mur qui +entourait la <i>tanca</i> ; et il se mettait à les poursuivre +péniblement, sautait aussi par-dessus le +mur et s’engageait dans la <i>tanca</i> contiguë, +pleine de grands chênes verts. Un homme de +haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe +d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait +sous le bois avec une lenteur majestueuse. Elias +le reconnaissait aussitôt : c’était un homme +d’Orune, employé à garder l’immense <i>tanca</i> d’un +propriétaire nuorais, pour empêcher les maraudeurs +de venir y voler le liège des chênes. Elias +avait depuis longtemps fait connaissance avec +cet homme gigantesque, un sauvage qui avait +la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu +Monne ; mais tout le monde l’appelait <i>le +père de la forêt</i>, parce qu’il se vantait de n’avoir +pas dormi une seule nuit au village depuis son +enfance.</p> + +<p>— Où vas-tu ? demandait-il à Elias.</p> + +<p>— Je vais à la poursuite de ces brebis folles. +Mais je suis si las, père de la forêt ! Je n’en peux +plus : je suis faible et brisé ; je n’ai la force de +rien faire.</p> + +<p>— Eh bien ! conseillait Martinu Monne de sa +voix puissante, si tu veux éviter d’avoir de la +peine, fais-toi prêtre !</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est une idée qui m’était déjà +venue <i>là-bas</i>, répondait Elias.</p> + +<p>Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna ; +il était glacé. « Je me suis endormi dehors, pensa-t-il +en se relevant. J’attraperai du mal. » Et il +rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son +père et ses frères dormaient d’un sommeil pesant, +sur leurs nattes ; une chandelle brûlait, +posée sur la pierre du foyer. Pour Elias, — il +était si faible, le pauvret ! — un lit avait été +préparé dans une petite chambre du rez-de-chaussée, +près de la cuisine. Il prit la chandelle, +traversa une étroite pièce où il y avait, entassés +sur de larges planches, une multitude de fromages +jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur +fétide ; et il se retira dans sa chambrette.</p> + +<p>Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. +Il se sentait toujours l’échine rompue, la tête +lourde ; et, quelques instants plus tard, il fut +accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui +ressemblait à une oppression et qu’agitaient des +rêves confus. Il voyait toujours la <i>tanca</i>, le foin, +les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la +lisière verte du bois voisin. Zio Martinu était +toujours là ; mais à présent il se tenait près du +mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait +jamais un sourire. Elias, lui, était debout +de l’autre côté du mur, dans la <i>tanca</i> des Portolu, +et il racontait au vieux des histoires de +<i>là-bas</i>. Il lui disait, entre autres choses :</p> + +<p>— On nous conduisait tous les jours à la +messe ; on nous faisait confesser et communier +très souvent. Ah ! <i>là-bas</i>, on est bons chrétiens ! +Le chapelain était un saint homme. Un jour, en +me confessant, je lui ai dit que j’avais étudié +jusqu’à la seconde gymnasiale et qu’ensuite je +m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois +regretté de n’avoir pas poursuivi mes études. +Alors, il me fit cadeau d’un livre écrit d’un côté +en latin et de l’autre en italien, le livre de <i>la +Semaine sainte</i>. J’ai lu ce livre plus de cent fois, +que dis-je ? plus de mille fois ; et je l’ai même +apporté ici. Je sais le lire en latin aussi bien +qu’en italien.</p> + +<p>— Tu es donc un grand savant !</p> + +<p>— Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais +j’ai la crainte de Dieu.</p> + +<p>— Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, +on est plus savant que les rois !</p> + +<p>A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, +se confondait avec d’autres rêves plus +ou moins extravagants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener +tout de suite son frère à la bergerie, Elias +resta quelques jours à la maison pour recevoir +les visites des parents et des amis, et aussi pour +se remettre. Zio Berte et Mattia retournèrent à +la garde du troupeau ; Pietro reprit son travail. +Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la +maison, dans la soirée, pour voir Elias et lui +tenir compagnie. Et c’étaient alors de grandes +conversations et des récits bruyants, soit près +du feu, soit dans la petite cour, jusqu’à une +heure avancée de la limpide nuit printanière.</p> + +<p>Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance +spéciale qui maintenant fait suite à la peine et +qui la rend plus cruelle ; mais, du moins pendant +les premiers mois, la police avait l’œil sur lui ; +et souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient +d’un pas lourd la ruelle, s’arrêtaient, prêtaient +l’oreille, allongeaient la tête à la porte +des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits +yeux de renard malade apercevaient les carabiniers, +vite il se levait, moitié respectueux, +moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les +invitait à entrer.</p> + +<p>— Bien venu le Roi<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, bien venue la Force ! +criait-il. Entrez, entrez dans ma maison, jeunes +gens ; venez boire un verre de vin. Eh quoi ! +vous ne voulez pas entrer ? Est-ce que vous +croyez que c’est ici une maison d’assassins ou +de voleurs ? Nous sommes d’honnêtes gens, et +vous n’avez pas à fourrer le nez dans nos affaires.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa +Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice, +armée, agents de la sûreté, etc.</p> +</div> +<p>Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, +daignaient sourire.</p> + +<p>— Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas ? continuait +Zio Portolu. Faut-il que je vous empoigne +et que je vous tire ? Mais prenez garde que le +morceau ne me reste dans la main. Si vous ne +voulez pas entrer, allez-vous-en au diable. Mais +il a du bon vin, Zio Portolu !</p> + +<p>Les carabiniers finissaient par entrer ; et +aussitôt Zia Annedda apparaissait avec sa fameuse +carafe.</p> + +<p>— Vive le Roi ! vive la Force ! vive le vin ! +Buvez, ou que la justice vous frappe !</p> + +<p>— Oh ! oh ! oh ! remarquait Mattia, quand +il assistait à la scène. Que dites-vous, père ? +Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes…</p> + +<p>— Ha ! ha !</p> + +<p>— Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. +Et bois aussi, toi, Mattia : ta tête s’en +trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias ; car tu +as sur le visage la couleur de la cendre. Il faut +être rouges, pour être des hommes. Les vois-tu, +ces carabiniers ? Il faut être rouges comme eux… +Ah, diable ! voilà que vous devenez plus rouges +encore ? Est-ce que les paroles de Zio Portolu +vous feraient honte !… Eh ! eh ! il en a fait +rougir bien d’autres que vous ; il a fait rougir des +dragons ! Vous ne savez donc pas qui est Zio +Portolu ? Si vous ne le savez pas, eh bien, je +vais vous le dire : je suis moi !</p> + +<p>— Tous nos compliments ! répondaient les +carabiniers, en s’inclinant et en riant.</p> + +<p>Ils s’amusaient : et le vin de Zio Portolu était +vraiment bon, émoustillant, aromatique. Zio +Portolu prenait des libertés, leur mettait les +mains sur les bras, sur les épaules.</p> + +<p>— Qui croyez-vous être, vous ? La Force ? +Une corne de chèvre ! Attendez un peu, que je +vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. +Que restera-t-il de vous ? Une corne, je +vous l’ai dit ! Voulez-vous que nous essayions +de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon +Pietro ? Vous les voyez : ils valent mieux que +vous ! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes fils ! +Ah ! vous n’avez rien à redire contre mes fils ! +Ils n’ont pas besoin de voler, mes fils ; car nous +possédons du bien, nous en avons à jeter aux +chiens et aux corbeaux.</p> + +<p>— Hum !… disait Elias, assis en silence dans +un petit coin. Vous avez prononcé un mot de +trop, père.</p> + +<p>— Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content +des bravades paternelles.</p> + +<p>— Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends +rien à rien ; tu es né d’hier… Mais que +faites-vous donc, jeunes gens ? Buvez, buvez, +que diable ! L’homme est né pour boire, et nous +sommes des hommes.</p> + +<p>Et il concluait philosophiquement, sur un ton +persuasif :</p> + +<p>— Oui, nous sommes tous des hommes ! Des +hommes, vous, et des hommes, nous ; et il faut +que nous soyons indulgents les uns pour les +autres. Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous +représentez le Roi, que le diable emporte ! Mais +demain ? Eh bien ! demain, il peut se faire que +vous représentiez une corne ; et il peut se faire +qu’alors Zio Portolu vous soit utile. Car j’ai bon +cœur. Ah ! cela, tout le pays peut vous le dire : +il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont +bon cœur aussi, mes fils : ils ont un cœur de +tourtereaux. Donc, si vous passez par notre bergerie, +dans la Serra, nous vous donnerons du +lait, du fromage ; nous vous donnerons même +du miel. Eh ! eh ! nous avons même du miel, +nous ! Mais vous, jeunes gens, fermez un œil ; +ou, mieux encore, fermez-les tous les deux, et +n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous +voyez. Car, en fin de compte, nous sommes tous +des hommes, nous sommes tous sujets à l’erreur…</p> + +<p>Les carabiniers riaient, buvaient ; et, le cas +échéant, ils fermaient les yeux sur les faiblesses +des Portolu et de leurs amis.</p> + +<p>A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des +camarades qui, par leur mauvais exemple, +avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, +la cause première de sa <i>disgrâce</i> ; et, nonobstant +sa résolution de ne pas les recevoir et de leur +fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à +venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda +leur offrit à boire comme aux autres.</p> + +<p>— Comment voulez-vous qu’on fasse ? dit-elle, +après qu’ils furent partis. Il faut agir en +chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur +pardonne !</p> + +<p>— D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix +avec tout le monde, ajouta Elias. Dieu ordonne +que l’on vive en paix.</p> + +<p>— Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité +que tu viens de dire !</p> + +<p>Ah ! comme elle était contente, Zia Annedda, +quand elle entendait son fils parler de Dieu, ou +quand elle le voyait revenir de la messe, ou +quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait +rapporté de <i>là-bas</i> ! « Le Seigneur soit loué ! +pensait-elle, tout émue. Il redevient bon comme +il l’était dans son enfance. »</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, la mère et le fils se préparaient à +accomplir le vœu fait par Elias.</p> + +<p>L’église de Saint-François est située sur les +montagnes de Lula. D’après la légende, elle a +été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante, +promit de se soumettre à la justice et de +construire une église, s’il était acquitté. Cette +légende est-elle vraie ou fausse ? Quoi qu’il en +soit, le <i>prieur</i>, c’est-à-dire celui à qui appartient +la direction de la fête, est tiré au sort chaque +année parmi les descendants du fondateur ou +des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête +et de la neuvaine, tous ces descendants forment +une espèce de communauté et jouissent de certains +privilèges. Les Portolu étaient du nombre.</p> + +<p>Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit +à Saint-François avec son joug et son char<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ; +et, joint à d’autres paysans et maçons entre lesquels +il y en avait plusieurs qui travaillaient par +vœu, il fournit gratuitement sa main-d’œuvre +pour remettre en état l’église ainsi que les +chambrettes bâties autour de l’église, et pour +transporter le bois que l’on devait brûler durant +la neuvaine. Zia Annedda, de son côté, porta +chez la <i>prieuresse</i> une certaine quantité de froment ; +et, avec d’autres femmes appartenant à +la <i>tribu des descendants</i>, elle se mit à bluter la +farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une +partie de ce pain fut distribuée par un envoyé +du prieur aux bergeries de la campagne nuoraise, +A chaque bergerie, un pain. Les bergers +le recevaient avec dévotion et donnaient en +échange le plus qu’ils pouvaient de leurs produits ; +quelques-uns donnaient même de l’argent +et des agneaux ; d’autres promettaient de +donner des vaches entières qui iraient accroître +les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en +argent et en brebis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les « chars » +sont de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées +par une armature de fer et traînées par deux bœufs +accouplés ; les ridelles posées obliquement donnent à la partie +supérieure une forme triangulaire ; l’ensemble ne reçoit aucune +décoration.</p> +</div> +<p>Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, +Zio Berte se découvrit la tête, se signa, +baisa le pain.</p> + +<p>— Je ne te donne rien pour le moment, dit-il +à l’envoyé ; mais, le jour de la fête, je serai là, +près de ma petite femme, et j’apporterai au +saint une brebis avec sa toison et toute la rente +d’une journée de mes troupeaux. Zio Portolu +n’est pas avare ; il croit en saint François, et +saint François lui est toujours venu en aide. Va +maintenant, et que Dieu te protège !</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait +ses préparatifs. Elle fit du pain spécial, des gâteaux +d’amandes et de miel : elle acheta du café, +du rossolis, d’autres provisions. Elias suivait +d’un œil affectueux sa mère très affairée ; quelquefois +même il l’aidait. Il ne sortait presque +jamais de la maison ; il se sentait toujours mou, +débile ; et ses yeux d’un bleu vert, un peu caves, +prenaient parfois une fixité vitreuse et s’égaraient +dans le vide, dans le néant. On aurait dit +les yeux d’un mort.</p> + +<p>Enfin arriva l’heure du départ. C’était un +dimanche, au commencement de mai. Tout était +prêt dans les besaces de laine ; et on voyait çà +et là, par les rues, des chariots chargés d’ustensiles +et de vivres, des bœufs qu’on mettait sous +le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias +se rendirent à la petite église du Rosario pour +entendre la messe. Comme la messe allait commencer, +un homme vint, un campagnard, qui +se dirigea vers l’autel et y prit une petite niche +de bois et de verre où il y avait une statuette de +saint François. Tandis que cet homme se disposait +à sortir, plusieurs femmes lui firent signe +de s’approcher ; et il leur offrit la niche à baiser. +Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et baisa +le verre aux pieds du saint.</p> + +<p>Peu après, tout le monde était en marche. Le +prieur — un paysan jeune encore, à la barbe +presque blonde — montait un beau cheval gris +et portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres +paysans à cheval avec des femmes en +croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, +et des femmes à pied, des enfants, des chars, des +chiens. D’ailleurs, chacun voyageait pour son +propre compte, se hâtant ou s’attardant comme +il lui plaisait. Elias, monté sur une paisible +jument balzane et ayant en croupe Zia Annedda, +était parmi les derniers. Un poulain, fils de la +jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, +trottinait à côté d’eux.</p> + +<p>C’était une belle matinée. Les robustes montagnes +vers lesquelles s’acheminait la caravane, +se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé +encore des roses violacées de l’aube. La vallée +sauvage de l’Isalle était pleine de hautes herbes, +de fleurs ; au-dessus du sentier pendaient, semblables +à d’énormes lampes ardentes, les genêts +d’or pâle. Le frais Orthobene, coloré par le vert +des bois, par l’or des genêts, par le rouge fleuri +de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs, +dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, +la vallée s’ouvrit ; des plaines apparurent, solitaires, +couvertes de moissons tendres qui, +diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil +encore bas, avaient de lentes houles d’argent. +Des prairies tapissées de coquelicots, +de thym, de marguerites, exhalaient d’irritants +parfums.</p> + +<p>Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, +et ils laissèrent de côté les plaines fécondes +qui menaient à la mer. Le soleil commençait +à frapper fort, et les rustiques écuyers +nuorais commençaient à avoir soif. De temps à +autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient +leurs têtes sous les gourdes aux panses +gravées<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, afin de se rafraîchir la gorge. Tout le +monde était en belle humeur. A chaque instant, +quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au +galop et faisait une course effrénée, le corps un +peu rejeté en arrière, poussant les barbares clameurs +d’une puissante allégresse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, +sur la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et +même des figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés +à la littérature populaire.</p> +</div> +<p>Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage +s’éclairait. Il éprouvait une envie de crier aussi ; +un frisson lui courait dans les reins ; en lui renaissait +un souvenir instinctif de choses lointaines, +un besoin de s’élancer encore au grand +galop, dans une course enivrante et libre. Mais +le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait +la taille ; et non seulement il refrénait son +instinct d’homme primitif, mais il restait fort +en arrière de tous les autres cavaliers, afin que +la poussière soulevée par leur course ne gênât +pas la petite vieille.</p> + +<p>Enfin commença l’ascension de la montagne. +Une brousse épaisse de lentisques montait et +descendait parmi le sombre éclat du schiste, +toute constellée d’églantines en pleine floraison. +L’horizon s’étendait vaste et pur ; le vent embaumé +faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était +un rêve de paix, de solitude sauvage, de +silence infini, à peine interrompu par quelques +lointains appels du coucou et par les voix assourdies +des voyageurs. Et, tout à coup, ce +paysage sublime était profané et désolé par les +bouches noires et par les déblais des minières. +Et ensuite, c’était de nouveau la paix, le rêve, +une splendeur de ciel, de pierres sombres, de +lointains maritimes ; c’était de nouveau le +royaume sans limite du lentisque, de l’églantier, +du vent, de la solitude.</p> + +<p>A un certain endroit, sur un haut plateau, +parmi les lentisques, toute la caravane s’arrêta. +Quelques femmes descendirent de cheval ; les +hommes burent. La tradition rapporte que la +statue du saint, au moment où on la conduisait +à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. +De ce lieu, on apercevait l’église avec ses murs +blancs et ses toits roses, nichée à mi-côte dans +la verdure de la brousse.</p> + +<p>Après une courte halte, on se remit en marche. +Elias et Zia Annedda demeurèrent les derniers. +Le terme du voyage approchait ; le soleil était +sur le point d’atteindre le zénith ; mais un vent +agréable, parfumé d’églantines, en tempérait +l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond d’une +petite vallée, et le sentier montait encore, et les +murs blancs et les toits roses étaient tout près. — Courage ! +La montée est raboteuse et dure ; +attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda ! +La jument est essoufflée, toute luisante +de sueur ; le poulain n’en peut plus. Courage ! +Voilà le campement ; voilà la belle église, avec +les maisonnettes à l’entour, avec le parvis, avec +le mur d’enceinte, avec la porte grande ouverte. +On dirait un petit château, tout blanc et rouge +sur l’azur intense du ciel, sur le vert sauvage de +la brousse.</p> + +<p>D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les +chevaux et les cavaliers se presser, se grouper, +entrer en masse par la porte grande ouverte, au +milieu d’un nuage de poussière. Les hommes +perdaient leurs bonnets, les femmes leurs foulards ; +quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux, +dénoués par les rudes secousses de la +chevauchée. Une petite cloche stridente sonnait +là-haut, et ses maigres carillons de joie se brisaient, +s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité +du ciel bleu, du paysage vert.</p> + +<p>Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. +Dans la cour envahie par les herbes sauvages, +pleine de soleil torride, il y avait une agitation +d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes +lasses et trempées de sueur. Des enfants braillaient, +des chiens aboyaient. Quelques hirondelles +passaient en sifflant, effrayées de voir +cette subite animation dans la grande solitude +de la montagne. Et, par le fait, il semblait +qu’une horde errante était venue de très loin +donner l’assaut à ce petit village déshabité. Les +portes des maisonnettes s’ouvraient, les balcons +résonnaient de cris et de rires.</p> + +<p>Elias aida tranquillement sa mère à descendre +de cheval ; puis, il descendit à son tour, attacha +la jument, chargea sur son dos, l’une après +l’autre, les besaces combles qui contenaient les +provisions et les couvertures. Et les Portolu, +comme tous les membres de la tribu des fondateurs, +prirent place dans la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Cette <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> était une très longue salle à +demi obscure, grossièrement pavée, avec un +toit de roseaux. De place en place, il y avait un +foyer de pierre, établi à même dans le sol, et une +grosse cheville de bois, en saillie sur la muraille +brute. Chacune de ces chevilles indiquait la place +héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte. — On +rencontre en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, +ces logements construits près des églises isolées pour l’usage des +pèlerins.</p> +</div> +<p>Les Portolu prirent possession de leur cheville +et de leur foyer, dans le fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> qui, +cette année-là, n’était pas très peuplée. Six familles +seulement l’habitaient ; les autres personnes +venues à la neuvaine n’appartenaient pas +à la tribu ; et, par conséquent, elles étaient logées +ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.</p> + +<p>Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait +par une petite armoire placée contre le +mur et fermant à clef, s’installa donc avec les +siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. +Car celle du prieur était florissante, avec +une <i>prieuresse</i> magnifique, grasse et blanche +comme une génisse, avec deux belles filles et +avec toute une nichée de bambins déjà vêtus +comme des hommes. Quant au plus petit, qui +était encore au maillot, il avait un an à peine ; +et, par bonheur, on trouva aussi dans le mobilier +de l’église un berceau de bois blanc, où il +fut immédiatement déposé.</p> + +<p>L’installation des Portolu fut vite faite : Zia +Annedda serra dans un trou du mur son panier +de gâteaux, son pain, son café ; elle mit sur le +foyer sa cafetière et sa marmite ; le long de la +muraille, elle accrocha le sac, la couverture, +l’oreiller d’étoffe rouge ; en bas, elle rangea la +corbeille de roseaux où étaient les tasses et les +assiettes. Et ce fut tout. Ils avaient pour proches +voisins une petite veuve courbée par l’âge, avec +deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des +relations amicales, échangèrent un monde de +politesses. Puis, Elias enleva la selle de sa jument, +la débrida et la mena dans la lande voisine +pour la faire paître avec son poulain.</p> + +<p>Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion +continuaient dans la cour et dans les maisonnettes, +Zia Annedda s’en fut prier à l’église — une +petite église fraîche, propre, avec un +pavé de marbre, avec un grand Saint barbu qui, +à vrai dire, inspirait plutôt la crainte que l’amour. — Quelques +instants après, Elias vint +aussi à l’église et s’agenouilla devant l’autel, +avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en priant +avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. +On aurait pu croire qu’Elias était le Saint à +qui ses prières maternelles étaient adressées. +Ah ! ce profil délicat et las, ce visage blanc +marqué par la souffrance, comme elle avait le +cœur ému de tendresse en les regardant ! Et de +le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du +Saint, accomplissant le vœu fait sur une terre +lointaine, dans un séjour de misère, ah ! c’était +une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion !</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">O santu Franziscu bellu</i>, ô mon beau saint +François, je n’ai pas de paroles pour te remercier. +Prends ma vie, si tu veux ; prends tout ce +qu’il te plaira ; mais fais que mes fils soient +heureux, qu’ils marchent dans les droites voies +du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés +aux choses du siècle, mon cher <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franzischeddu</i> !</p> + +<p>Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion +cessèrent ; chacun avait pris sa place, +même l’illustrissime seigneur chapelain, un +prêtre à peine haut de quatre pieds, très rubicond, +très jovial, qui sifflotait des ariettes à la +mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.</p> + +<p>On conduisit les chevaux au pâturage ; on +alluma les foyers. La magnifique prieuresse et +les femmes de la tribu mirent sur le feu d’effrayantes +chaudières de soupe assaisonnée avec +du fromage frais. Et ce fut alors une vie de +liesse qui commença pour cette espèce de clan +pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis +et des agneaux, on cuisinait des quantités de +macaroni, on buvait beaucoup de café, beaucoup +de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain +disait messe et neuvaine, et sifflotait, et +chantonnait.</p> + +<p>Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la +grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, pendant la nuit, autour des +hautes flambées de lentisque crépitant. Dehors, +la nuit était fraîche, presque froide ; la lune +descendait sur le vaste occident et donnait à +la lande un charme sauvage… O pâles nuits +des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la +chouette, la sylvestre fragrance du thym, l’âpre +senteur du lentisque, le bruissement lointain +des bois solitaires se fondent en une monotone +et rêveuse harmonie qui inspire à l’âme une +émotion de solennelle tristesse, une nostalgie +de choses anciennes et pures !</p> + +<p>Groupés autour du feu, les paysans de la +grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> racontaient des histoires amusantes, +buvaient et chantaient. L’écho de leurs +voix sonores allait se perdre à l’extérieur, dans +cette grande solitude, dans ce silence lunaire, +entre ces maquis sous lesquels dormaient les +chevaux.</p> + +<p>Elias prenait sa part de l’allégresse générale +avec un plaisir intense, presque enfantin. Il lui +semblait qu’il était dans un monde nouveau ; il +racontait ses propres souvenirs, il écoutait les +récits des autres avec une sorte d’attendrissement. +Au surplus, il avait noué connaissance +avec le seigneur chapelain ; et ce nouvel ami lui +tenait de plaisants discours, l’excitait à jouir de +l’existence, à oublier, à se donner du bon temps.</p> + +<p>— Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait +l’abbé. Dansons, chantons, sifflons, divertissons-nous. +Dieu nous a donné la vie pour que +nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il +faille pécher, prends-y bien garde ! Oh ! pour +ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords : +un tourment, mon cher !… Mais suffit : +tu dois savoir ce que c’est… Oui, oui, oui, se +divertir honnêtement ! Je m’appelle Jacu Maria +Porcu, surnommé l’abbé Porcheddu, parce que +je suis petit de taille. Eh bien, Jacu Maria +Porcu s’est fort amusé, dans sa vie : et il a eu +raison. Écoute un peu cette histoire. Une fois, je +rentre à la maison passé minuit. Ma sœur prétend +que je suis ivre ; mais il me semble, à moi, +que je ne le suis point. « Que me donnes-tu à +souper, Anna ? lui dis-je. — Rien ! Je ne te +donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il +est plus de minuit ; je ne te donne rien. — Donne-moi +à souper, Annesa. Il faut qu’un prêtre +soupe. — Eh bien ! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, +je vais te donner du pain et du fromage. +Il est plus de minuit. — Du pain et du fromage +à un prêtre, à Jacu Maria Porcu ? — Oui, du +pain et du fromage. En voilà, si tu en veux, +abbé Porcheddu. — Du pain et du fromage à +Jacu Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu ? <i lang="sc" xml:lang="sc">Tè, tè, +ziriu, ziriu</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, attrape ! » Et l’abbé Porcheddu +jette le tout aux chiens ! Voilà comment il faut +faire, jeune homme à la face pâle !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cri pour appeler les chiens.</p> +</div> +<p>Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu +se mit à fredonner :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">l’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere.</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Oggi te, domani un’altra<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> !</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> « On fait l’amour pour rire, — on fait l’amour pour rire, — rien +que pour rire. — Aujourd’hui toi, demain une autre ! »</p> +</div> +<p>Elias se disait en riant : « Cet homme-là est +fou ! » Mais il s’amusait ; et les paroles de l’abbé +Porcheddu le frappaient, lui apportaient un +souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de +s’ébattre.</p> + +<p>Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, +Elias et quelques autres s’en allaient volontiers +sous l’ombrage des bois, dans le repos métallique +de l’après-midi. Les montagnes pittoresques +de Lula se profilaient devant eux, nettes et +bleuâtres sur le ciel pur ; tout se taisait, et, +dans le lointain, parmi le vert de la lande, les +chevaux couraient agiles, se poursuivaient avec +de rapides évolutions. Cela ressemblait à un +tableau. Dans cette solitude, les promeneurs +causaient sérieusement, racontaient leur passé +plus où moins accidenté, les légendes de l’église, +des historiettes de femmes, des aventures épiques +arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, +la conversation était interrompue par une +roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu ; +et même, quelquefois, M. le chapelain +se mettait brusquement à bondir et à faire des +gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes +en les accompagnant d’une mimique +grotesque.</p> + +<p>Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient +justement assis à l’ombre d’un bouquet d’énormes +lentisques, et Elias finissait de raconter comment +un détenu, son compagnon, avait bâtonné +un argousin parce que celui-ci refusait dédaigneusement +l’invitation de boire avec certains +prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet +aigu, tremblé, qui vint comme une flèche du +côté de l’église. Elias bondit en criant :</p> + +<p>— C’est mon frère Pietro qui siffle !</p> + +<p>— Eh bien ! dit l’abbé Porcheddu, si c’est +ton frère Pietro, vous aurez le temps de vous +voir. Tu t’émeus pour cela ?</p> + +<p>— Mon père aussi doit être arrivé, reprit +Elias, qui effectivement paraissait ému ; et il +amène la fiancée de Pietro. Allons, allons…</p> + +<p>— Puisqu’il en est ainsi, allons ! dit le prieur. +Il faut les recevoir honorablement. Berte Portolu +est un bon parent de saint François. Et +puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.</p> + +<p>— Une belle fille ? s’écria l’abbé Porcheddu. +Alors, dépêchons-nous !</p> + +<p>Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds +qui, dans la tranquillité verte de la lande, paraissaient +encore plus verdâtres que d’habitude. +Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard ; et il +se mit à rire, et il fredonna sa chanson favorite :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere…</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par +un petit sentier à peine tracé au milieu des +maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, +le sifflet se répétait, de plus en plus voisin et +insistant. Elias ne s’était pas trompé. On rencontra +près du puits, Zio Portolu, Pietro et, +entre les deux hommes, la lumineuse figure de +Maria Maddalena. Elias reçut un coup au cœur. +L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre +son palais et garda le silence, n’ayant pas de +mots pour exprimer son admiration ; et, certes, +il prétendait s’y connaître.</p> + +<p>Maddalena n’était pas très grande ; elle n’était +pas très belle non plus ; mais elle plaisait +beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation +d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais +sourcils, et une bouche admirable. Son corsage +d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise +très blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées +et de roses, la rendaient éblouissante. +Encadrée par les grossières figures de Pietro et +de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au +milieu de la force sauvage. De près, ses yeux +luisants, aux larges paupières, aux longs cils, un +peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, +au sens propre du terme.</p> + +<p>— Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant +et en touchant la main de Maddalena. +Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps ? +On ne vous attendait que demain.</p> + +<p>— Aujourd’hui ou demain, c’est la même +chose, répondit Zio Portolu. Salut à tous, salut +au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond ! +Car, Dieu l’assiste ! on voit bien que c’est un +prêtre, quoiqu’il soit en culotte.</p> + +<p>— Eh ! l’abbé, avez-vous entendu ?</p> + +<p>— Avec ou sans culotte, nous sommes tous +des hommes ! répliqua l’autre, un peu piqué.</p> + +<p>Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui +fit ses compliments.</p> + +<p>— Prends garde à toi ! dit Elias à la jeune fille, +avec un sourire. L’abbé Porcheddu est terrible.</p> + +<p>— Pas plus qu’Elias ! riposta vivement le +petit abbé.</p> + +<p>— Oh, oh ! fit Maddalena avec un rire aimable ; +je ne crains personne.</p> + +<p>Et Zio Portolu :</p> + +<p>— Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne +crains personne, n’aie peur de personne ! Zio +Portolu est là ; et, si sa seule présence ne suffisait +pas à te protéger, il y a aussi sa <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>.</p> + +<p>Et, dégainant la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>, — un long couteau +qu’il portait enfilé à sa ceinture, — il la brandit +en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant +ses mains devant lui, avec un geste comique de +feinte terreur.</p> + +<p>— Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet ! +Ce couteau, c’est un cimeterre ! <i>Allargaribus</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Barbarisme plaisant pour signifier : « Au large ! Éloignons-nous ! »</p> +</div> +<p>— Que voulez-vous ? dit Zio Portolu, en remettant +la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> à sa place. Cette jeunesse, cette +tourterelle m’a été confiée par sa mère, une +tourterelle veuve. « Arrita Scada, lui ai-je dit, tu +peux être tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle +ne court aucun risque. Je la défendrai +même contre mon fils, même contre mon Pietro +au cœur d’or, et à plus forte raison contre les +milans et les vautours. »</p> + +<p>Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter ; +et, de temps à autre, il jetait à la jeune fille des +regards de sauvage affection.</p> + +<p>— Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé +Porcheddu, nous nous tiendrons sur nos gardes. +Et maintenant, allons boire.</p> + +<p>— Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. +Qui ne boit pas n’est pas un homme, n’est pas +même un prêtre !</p> + +<p>Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les +attendait dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> avec ses cafetières, +ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena +et son cortège firent irruption dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, +riant et bavardant : bientôt, ce fut une confusion +de voix et de rires, un tintement de verres +et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter +qu’il avait fait tout le voyage avec la brebis, +naguère promise à saint François, liée sur la +croupe de son cheval.</p> + +<p>— C’était ma plus belle brebis ! disait-il au +prieur. Une laine longue comme ça ! Eh ! eh ! +Zio Portolu n’est pas avare.</p> + +<p>— Va-t’en au diable ! lui répondait le prieur. +Ne vois-tu pas que c’est une brebis chenue, +vieille comme toi-même ?</p> + +<p>— Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta ! Et +si tu m’insultes encore, je t’embroche avec ma +<i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> !</p> + +<p>L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la +tête un peu inclinée sur l’épaule, les yeux caressants +tournés vers Maddalena et vers les jolies +filles du prieur. Et il fredonnait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it"> — Sulla poppa del mio brik</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Buoni sigari fumando,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Col bicchiere facendo trik,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Bevo rum di contrabbando<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> « Sur la poupe de mon brick, — en fumant de bons cigares, — en +faisant <i>trik</i> avec mon verre, — je bois du rhum de contrebande. »</p> +</div> +<p>— Ha ! ha ! ha ! riaient les femmes.</p> + +<p>Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses +selles éparses dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, il dégustait +son vin à petites gorgées, tour à tour +baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il +la relevait, ses yeux rencontraient les yeux +riants de Maddalena, assise en face de lui à +peu de distance : et ces yeux obliques, pleins de +feu, lui pénétraient l’âme. Il éprouvait une sorte +d’ivresse, un relâchement de tous ses nerfs, un +plaisir presque physique, chaque fois qu’il la +regardait. Les voix, les bavardages, les rires, les +chansonnettes de l’abbé Porcheddu, les exclamations +des femmes lui arrivaient comme de très +loin ; il lui semblait qu’il écoutait d’un lieu +écarté, sans prendre part à l’amusement des +autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui +adressant la parole, le fit revenir à lui-même. Il +s’éveilla comme d’un rêve, devint sombre, se +leva et sortit rapidement.</p> + +<p>— Où vas-tu, Elias ? lui cria Pietro, qui le +rejoignit.</p> + +<p>— Je vais voir les chevaux, répondit-il avec +rudesse. Laisse-moi !</p> + +<p>— On a pris soin des chevaux… Pourquoi es-tu +de mauvaise humeur, Elias ? Il te déplaît que +Maddelena soit venue ?</p> + +<p>— Quelle idée ! Pourquoi me dis-tu cela ? demanda +Elias, les yeux fixés sur Pietro.</p> + +<p>— J’avais cru remarquer que tu la boudais… +J’ai peur qu’elle ne te plaise pas. Serait-il vrai, +mon frère ?</p> + +<p>— Tu es fou ! Vous êtes tous fous !… Et elle +aussi, avec sa sagesse tant vantée ! Elle rit trop !</p> + +<p>Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le +monde à la maison traitait Elias comme un +enfant ou plutôt comme un malade, craignait +de lui causer un déplaisir et le contentait dans +ses moindres fantaisies.</p> + +<p>A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant +que son frère désirait être seul, retourna près +de sa fiancée.</p> + +<p>« Ils sont tous fous ! se disait Elias, en errant +çà et là dans la lande. Mais moi-même ? Ah ! +elle est la fiancée de mon frère ; et je suis assez +fou pour la regarder ! »</p> + +<p>Il resta toute la soirée dehors.</p> + +<p>— Où peut bien être Elias ? demandait de +temps à autre Zia Annedda, en promenant les +yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il +être allé, ce garçon, que Dieu bénisse ! Va +donc le chercher, Pietro.</p> + +<p>Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, +laquelle, à parler franc, ne semblait pas être +fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait +rien paraître, peut-être pour conserver l’attitude +digne que lui avait conseillée sa mère.</p> + +<p>— J’y vais, j’y vais, répondait-il.</p> + +<p>Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure +du souper :</p> + +<p>— Où peut bien être Elias ? répéta encore Zia +Annedda. Portolu, va donc voir un peu où est +ton fils.</p> + +<p>Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché +sur une longue broche de bois. Il se +vantait que personne au monde ne savait mieux +que lui rôtir un agneau ou un porcelet.</p> + +<p>— J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure ! +répondit-il à sa femme. Laisse-moi d’abord régler +mes comptes avec ce jeune animal.</p> + +<p>— L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton +fis.</p> + +<p>— Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite +femme. Est-ce que tu t’y connais, toi ? Est-ce +que tu prétends donner des conseils sur ce +point aussi à Berte Portolu ? D’ailleurs, laisse +les enfants s’amuser. C’est de leur âge.</p> + +<p>Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait +à partir, lorsque Elias rentra. Il avait les yeux +brillants, le visage allumé ; il était très beau. +Tous le regardèrent ; et Zia Annedda poussa un +soupir, et Zio Berte se mit à rire de plaisir en +reconnaissant qu’Elias était un peu ivre. Mais +Elias ne vit que les yeux obliques et ardents +de Maddalena, et il eut envie de pleurer comme +un enfant.</p> + +<p>« Elle est folle ! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle +ainsi ? Pourquoi ne me laisse-t-elle +pas en paix ? Je le dirai à Pietro, je le dirai à +tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, +pourquoi le trompe-t-elle ?… Elle est folle, elle +est folle… Mais je suis fou, moi aussi. Non, je ne +dois pas la regarder ; je dois plutôt m’arracher +le cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, +près de Paska, la fille du prieur, et je lui ferai la +cour… »</p> + +<p>En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit :</p> + +<p>— Paska, tu es la plus belle parente de saint +François !</p> + +<p>— Et toi, tu es son plus beau parent ! repartit +vivement la jeune fille, très affairée autour +d’une chaudière.</p> + +<p>Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec +une intensité étrange. Elle riait, toute contente ; +mais lui, dans son cœur, il se sentait mourir.</p> + +<p>Du fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, Maddalena les observait ; +et, de temps à autre, elle baissait ses +larges paupières, ses longs cils ; et alors, elle +ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique +et résignée. Lorsque le souper fut +servi, Zio Berte rappela Elias.</p> + +<p>— Non ; je reste ici, répondit le jeune homme. +La plus belle parente de saint François m’invite +à son foyer.</p> + +<p>— Reviens, et tout de suite ! cria Zio Portolu. +Personne ne t’a invité ; mais, quand même on +t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter +l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon +gré, ton père saura te faire revenir de force !</p> + +<p>Elias se leva aussitôt et revint ; mais il ne +voulut ni manger ni boire, et il répondait avec +mauvaise humeur, quand on lui adressait la +parole.</p> + +<p>— Pourquoi es-tu de mauvaise humeur ? lui +demanda Maddalena d’un air affable, au moment +où l’on finissait de souper. Parce que nous +t’avons obligé à quitter le foyer du prieur ? Eh +bien, va, retournes-y, sois content !</p> + +<p>— Et si j’y retournais ? répliqua-t-il avec +rudesse. Qu’est-ce que cela pourrait te faire ?</p> + +<p>— Oh ! rien du tout, déclara-t-elle avec une +raideur subite.</p> + +<p>Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus +attention qu’à lui seul.</p> + +<p>Elias se leva brusquement, s’éloigna ; mais, +au lieu de s’arrêter devant le foyer du prieur, +il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il +éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un +désir de se mordre les poings, de crier, de se +jeter par terre et de fondre en larmes. Et néanmoins, +dans l’ivresse du vin et de la passion, il +gardait encore la conscience de lui-même et il se +disait : « Je me suis amouraché d’elle. Pourquoi +me suis-je amouraché d’elle ? O bon saint François, +venez à mon aide, venez à mon aide ! Je +suis un fou, mon bon saint François ; mais je +suis si malheureux ! »</p> + +<p>Les <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissias</i> envoyaient au dehors, vibrant +dans la nuit tiède et pure, des bruits confus de +voix et de chants, de cris et de rires. Elias distinguait +la voix de son père, le sifflotement de +l’abbé Porcheddu, le rire de Maddalena : et, au +milieu de toute cette fête, il se sentait triste, +désespéré comme un enfant qui se verrait seul +et perdu dans la sauvage solitude nocturne de +la lande.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut +silence dans cette espèce de clan endormi. Elias +rentra et se coucha à côté de Pietro, sur la même +botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. +Par toute la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> étaient éparses des +couches d’herbe ; quelques feux brillaient encore, +éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette +vaste scène muette. On voyait apparaître, puis +disparaître une longue barbe, un vêtement laineux, +un visage de femme, une selle, un chien +accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la +muraille. Elias ne pouvait dormir : il croyait +entendre la respiration de Maddalena, couchée +entre Zia Annedda et Zio Portolu ; et il continuait +à éprouver des désirs qui le mettaient +au désespoir, à ruminer des pensées étranges.</p> + +<p>« Non, ne crains rien, mon frère ! disait-il +mentalement à Pietro. Alors même qu’elle viendrait +se jeter entre mes bras, je la repousserais. +Je ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle +appartenait à un autre, je la lui ravirais, dût-il +m’en coûter de retourner <i>là-bas</i>. Mais elle t’appartient. +Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, +je prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. +Je demanderai Paska, la fille du prieur. »</p> + +<p>Puis, il se disait à lui-même :</p> + +<p>« En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de +prendre femme ? Qu’ai-je besoin de penser aux +femmes ? Ne peut-on vivre sans les femmes ? +N’ai-je pas vécu trois années sans même en voir +une ? Apparemment, c’est la raison pour laquelle, +aussitôt après mon retour, je me suis +amouraché de la première que j’ai vue. Mais je +suis fou. Je ne veux plus m’occuper des femmes, +qui font que l’on devient fou. Je veux dormir. »</p> + +<p>Cependant, il ne pouvait dormir ; il se tournait +et se retournait sans cesse. Il passa ainsi la +nuit presque entière ; et il n’en fut pas moins l’un +des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre +ouverte sur un fond d’argent, l’humide fraîcheur +de l’aube pénétrait dans la salle. Déjà Zia +Annedda et Maddalena préparaient le café, encore +engourdies par le sommeil. Elias se souleva +sur sa couche, pâle comme un cadavre, les cheveux +en désordre et la gorge serrée.</p> + +<p>— Bonjour…, lui dit la jeune fille en souriant. +Mais regardez donc, Zia Annedda : votre fils a +sur le visage la couleur de la cire. Donnez-lui +vite une tasse de café.</p> + +<p>— Est-ce que tu es malade, mon enfant ?</p> + +<p>— Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il +en toussant, d’une voix rauque. Donnez-moi +à boire. Où est notre cruche ?</p> + +<p>Il chercha et prit la cruche, but avidement. +Maddalena le regardait toujours, et elle riait.</p> + +<p>— Pourquoi ris-tu ? lui demanda-t-il en déposant +la cruche. Parce que je bois sitôt levé ? +Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh +bien, quoi ? Le vin est fait pour les hommes.</p> + +<p>— Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint +Zio Portolu, qui avait déjà bu l’eau-de-vie. Tu +es une bamboche de fromage frais. Il suffit +qu’une petite femme te souffle dessus, pff…, et +te voilà terrassé, mort, anéanti !</p> + +<p>— Soit ! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une +petite femme me souffle dessus, et me voilà +mort. Mais je vous prie tous de me laisser en +paix.</p> + +<p>— Oh ! quelle mauvaise humeur terrible ! +s’écria Maddalena. Est-ce ma présence qui en +est la cause ?</p> + +<p>— Oui, justement ; c’est ta présence qui en +est la cause.</p> + +<p>— La tourterelle ! protesta Zio Portolu en +élargissant les bras. La tourterelle qui égaie +tous les lieux par où elle passe ! Et mon fils, +une bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le +met de mauvaise humeur ? Allons, allons, fais-moi +le plaisir de déguerpir, enfant du diable ! +Si tu es de mauvaise humeur, va te pendre. +Mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais tu +n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme +celle-ci, pour égayer sa maison !</p> + +<p>Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle +blessure ; car elles lui rappelèrent soudain que, +d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait +habiter leur maison comme épouse de Pietro. +Ce serait pour lui un grand martyre. Non, il ne +pourrait pas s’y résigner.</p> + +<p>— Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia +Annedda. Prends ce biscuit et sois gai, puisque +nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, +saint François s’en offenserait.</p> + +<p>— Mais je suis gai, maman ; je suis gai comme +un oiseau.</p> + +<p>Et, se tournant vers le foyer du prieur :</p> + +<p>— Ohé ! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, <i>Paska</i>.</p> +</div> +<p>Après cette petite scène, il ne se passa plus +rien d’intéressant, ni ce jour-là, ni le lendemain, +au foyer des Portolu.</p> + +<p>Dès la veille de la fête, beaucoup de gens +arrivèrent de Nuoro et des villages voisins. De +Lula, notamment, par le sentier raide, creusé +dans la montagne entre les buissons de genêt +fleuri, des femmes descendaient en longues files, +étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès +par une coiffe recouverte d’un grand foulard à +franges, avec des cottes d’orbace<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> très pesantes +et très courtes, avec de longs rosaires dont les +grains étaient reliés par de bizarres ornements +d’argent<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure +filée et tissée par les femmes sardes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière ; +les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, +des croix, de petites médailles où sont gravées des figurines +primitives représentant des saints, etc.</p> +</div> +<p>Les Portolu eurent des hôtes nombreux ; ce +qui fit que, pendant toute la journée, Elias et +Pietro furent entraînés de côté et d’autre par +les jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils +s’enivrèrent tous jusqu’à perdre la raison, chantèrent, +dansèrent, hurlèrent. Par instants, on +aurait cru Elias tombé en démence ; il riait +jusqu’à en devenir violet, avec ses yeux verts, +et il poussait des cris de joie extravagants, +des <i>uaih !</i> longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient +aux appels de bataille jetés par quelque +guerrier barbare.</p> + +<p>De temps en temps, Maddalena, qui aidait +Zia Annedda à préparer les repas, à servir le +vin et à verser le café pour les hôtes, regardait +Elias de travers et murmurait :</p> + +<p>— Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. +Voyez comme il est rouge, comme il rit !</p> + +<p>Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, +et elle sentait une épine dans son cœur. Dès +qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à +l’église et se mit en prière.</p> + +<p>— Ah ! <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu meu</i>, mon cher saint +François, retirez-moi cette épine du cœur. Mon +fils Elias est en train de reprendre la mauvaise +route : voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, +qu’il n’est plus le même. Et il avait l’air si bon, +à son retour ! Il promettait tant de choses ! Ayez +pitié de nous, saint François, mon cher petit +saint François ! Faites qu’il rentre dans la voie +droite ; convertissez-le ; détachez-le des vices, +des mauvais compagnons, des choses du siècle ! +O saint François, mon petit frère, faites-moi +cette grâce !</p> + +<p>Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, +du haut de son autel rustiquement orné +avec de flamboyantes roses des quatre saisons. +Et il parut avoir exaucé miraculeusement la +prière de Zia Annedda : en effet, ce même soir, +pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. +On parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns +critiquaient la conduite et dont les autres faisaient +des gorges chaudes. Elias, encore ivre, +mais pas trop, prit la défense de son ami ; et il +déclara, en manière de conclusion :</p> + +<p>— Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, +chiens galeux ; déchirez-le à belles dents. Il se +fiche de vous, il est plus heureux que le pape… +Et moi aussi, je me ferai prêtre !</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire. Elias insista :</p> + +<p>— Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, +chiens pelés, brutes ! Car vous n’êtes pas autre +chose. Eh bien ! oui, je me ferai prêtre. Et que +faut-il pour cela ? Le latin, je sais le lire. Et +j’espère que je vous porterai le viatique à tous, +que je vous enterrerai tous morts de faim !</p> + +<p>— Et moi aussi, frère ? demanda Pietro.</p> + +<p>— Oui, toi aussi !</p> + +<p>— Et moi aussi ? demanda Maddalena.</p> + +<p>— Oui, toi aussi ! vociféra Elias furieux. Et +pourquoi pas ? Est-ce parce que tu es une +femme ? Mais, à mes yeux, les hommes et les +femmes se valent. Que dis-je ? les femmes valent +encore moins que les hommes.</p> + +<p>— Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, +qui écoutait avec une singulière avidité les +paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, +tu te feras prêtre ?</p> + +<p>— M’est avis que oui ! répéta Elias en se +versant à boire. Buvez ! Buvez ! Emplissez les +verres et trinquons !</p> + +<p>Les verres furent emplis jusqu’au bord.</p> + +<p>— Doucement, doucement ! insista Zio Portolu, +au milieu de l’allégresse générale. Raisonnons, +avant de boire !</p> + +<p>— Qui ne boit pas n’est pas un homme, +père ! dit Pietro, répétant l’axiome qu’il avait +tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.</p> + +<p>Alors le père se fâcha pour tout de bon et +hurla :</p> + +<p>— Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du +diable ! Quant à toi, respecte ton père, et rends +grâce à la présence de ces amis et de cette tourterelle : +s’ils n’étaient pas là, je te donnerais +autant de soufflets que tu as de cheveux sur la +tête !</p> + +<p>— Oh ! oh ! Zio Portolu, vous allez trop loin ! +Parler ainsi à un fiancé ! dit la jeune fille.</p> + +<p>— Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu +ne viens à mon aide ! cria Pietro en riant.</p> + +<p>— Va donc à son aide, ma tourterelle ! répliqua +ironiquement Zio Portolu.</p> + +<p>Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda +s’il avait parlé sérieusement. Mais Elias +buvait, riait, faisait du tapage ; il ne répondit +pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce +de son étrange dessein s’était perdue parmi la +bruyante gaieté des convives.</p> + +<p>Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la +nouvelle avec un cœur tremblant : c’était Zia +Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, +un peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien +saisir tout ce que l’on disait ; mais elle regardait +autour d’elle avec des yeux attentifs. Maddalena +se penchait de temps à autre vers la sourde pour +lui répéter à l’oreille telle ou telle chose ; et Zia +Annedda approuvait de la tête, avec un sourire. +« Ah ! si Elias avait parlé sérieusement ! Mais +cela était-il possible ? Un si grand miracle ! +Pourtant, saint François avait la puissance de +faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi… +Elias était jeune encore, il pouvait étudier, il +pouvait réussir. Cette voie, la voie du Seigneur, +était véritablement la sienne : car, s’il restait +dans le monde, il était un jeune homme perdu. » +Ainsi pensait Zia Annedda, parce qu’elle connaissait +bien son fils.</p> + +<p>Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle +retourna à l’église pour remercier le Saint de +l’idée qui était subitement venue à Elias. Il +faisait nuit ; les lampes oscillaient devant l’autel, +répandant des ombres et des clartés vacillantes +sous la nef déserte. Le grand Saint, obscur +et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des +quatre saisons. En entrant, Zia Annedda s’agenouilla ; +puis, elle alla s’asseoir au fond de l’église +et se mit à prier. Sa pensée était toujours +occupée d’Elias ; il lui semblait que déjà elle +voyait son fils prêtre, que déjà elle recevait les +dons de froment, les petites amphores de vin<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> +bouchées avec des fleurs, les tourtes et les <i lang="sc" xml:lang="sc">gattos</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> +dont les amis feraient présent au nouvel abbé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques +autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, +d’offrir en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles +de vin qui ont la forme des amphores.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et +du miel.</p> +</div> +<p>Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit +entrer Maddalena. La jeune fille s’approcha et +s’assit à côté de la vieille femme.</p> + +<p>— Ah ! vous êtes ici ? dit-elle tout bas à Zia +Annedda. Nous commencions à être en peine de +vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous +trouverais à l’église.</p> + +<p>— Je vous rejoindrai dans un instant.</p> + +<p>— Alors, je reste avec vous.</p> + +<p>Elles se turent. De la cour arrivaient des +bruits confus, des chants et des mélodies plaintives +qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse +voix de ténor chantait au loin, peut-être +sur la lande, parmi d’autres voix qui +l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence +qu’ont toujours les chants de Nuoro. Ce +chœur lointain, cette voix sonore où paraissait +pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la +nuit, de la solitude, montaient et se répandaient +à travers les rumeurs de la foule, emplissaient +l’air de rêves mélancoliques.</p> + +<p>Maddalena écoutait, envahie par un profond +sentiment de désolation. Tour à tour, il lui semblait +qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne reconnaissait +plus cette voix. Était-ce Pietro ? +Était-ce Elias ? Elle n’en savait rien : non, elle +n’en savait rien ; mais cette voix et ce chant en +chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une +fiévreuse ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda +continuait à songer, continuait à prier, +sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et +palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de +passion.</p> + +<p>Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes +suspendirent leur cours : un homme entrait +et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. +C’était celui qui occupait toute leur âme : Elias. +Il s’agenouilla sur les degrés de l’autel, avec son +bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se +frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. +La rougeâtre et mobile clarté de la lampe +oscillante l’illuminait d’en haut et faisait luire +ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans +sa ferveur douloureuse, il continuait à gémir, à +se frapper le front et la poitrine.</p> + +<p>Les deux femmes l’observaient, retenant leur +souffle ; et Zia Annedda se sentait presque heureuse +de la douleur de son fils. « Il se repent de +s’être enivré, pensait-elle ; il prend de bonnes +résolutions. Soyez béni, saint François, mon +cher petit saint François ! » Puis, s’adressant +tout bas à Maddalena :</p> + +<p>— Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous +voir, et il aurait honte.</p> + +<p>Elle emmena la jeune fille hors de l’église.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il a ? demanda celle-ci, troublée.</p> + +<p>— Il se repent de la débauche qu’il a faite. +Il est très pieux, ma fille.</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>— Parfois, il est emporté ; mais, ma fille, c’est +un jeune homme qui a de la conscience. Oui, oui, +beaucoup de conscience !</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>— Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il +peut se trouver induit en tentation : car tu sais +que le diable nous guette sans cesse ; mais il +sait le combattre, et il mourrait plutôt que de +commettre un péché mortel. Parfois, la tentation +réussit à le vaincre en de petites choses, +comme aujourd’hui, par exemple : tu as vu +qu’il s’est enivré, qu’il a dit de mauvaises paroles. +Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.</p> + +<p>— Ah ! dit encore une fois Maddalena.</p> + +<p>Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit +ses paupières se mouiller de larmes brûlantes.</p> + +<p>Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent +dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>. Zio Portolu, Pietro et +leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les +uns chantaient, les autres jouaient, assis par +terre. Maddalena, plus sérieuse et plus grave que +de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart, près +de la fenêtre, dans l’ombre.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha +d’elle et l’enveloppa d’un regard amoureux.</p> + +<p>— Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. +Pour quel motif ? Est-ce que tu as vu Elias ? +Est-ce qu’il t’a dit quelque chose ?</p> + +<p>— Non ; je ne l’ai pas vu.</p> + +<p>— Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, +tu sais ; ne prends pas garde à ses paroles. Il +traite ainsi tout le monde.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce que cela peut me faire ? +répliqua-t-elle avec vivacité. D’ailleurs, il ne +m’a rien dit de mal.</p> + +<p>— Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas ? tu +es prudente ? ajouta Pietro avec une voix pleine +de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.</p> + +<p>— Laisse-moi ! répondit-elle, de mauvaise +grâce. Va-t’en jouer !</p> + +<p>— Non, Maddalena ; je reste ici.</p> + +<p>— Va-t’en !</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne +jouer.</p> + +<p>— Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle… +Viens ici, et tout de suite !… Veux-tu +que je me lève ?</p> + +<p>Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.</p> + +<p>— Eh ! eh ! le vieux renard sait se faire obéir ! +dit une personne de l’assistance.</p> + +<p>Maddalena se tourna complètement vers la +fenêtre et regarda dehors, l’esprit très loin de +la scène bruyante qui se passait derrière elle, +les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit +était tiède et voilée ; la lune voguait vers le sud, +dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons d’argent ; +les buissons noirs de la lande, s’estompant +sur des fonds cendrés, exhalaient des parfums +sauvages.</p> + +<p>Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour +la seconde fois, comme si la figure du jeune +homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion +de sa pensée, elle le vit apparaître devant +elle, à l’improviste. Il passa sous la fenêtre, s’éloigna +dans la vaporeuse clarté lunaire. « Où +allait-il ? » Maddalena sentit les pleurs lui monter +aux yeux ; un frisson lui traversa les entrailles +et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu +s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le +saisir entre ses bras et l’étouffer dans la violence +de son étreinte. Mais il disparut ; et elle dévora +secrètement ses pleurs.</p> + +<p>Elias avait prononcé son vœu ; il avait dit +mentalement à Pietro : « Frère, tu peux dormir +sans crainte ; elle t’appartient. Alors même +qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la +repousserais. » Maintenant que les vapeurs du +vin étaient dissipées, il se sentait fort ; et, même +depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du +Saint, il était presque gai. Tous les projets disparates +qui, fermentant sous l’action de l’alcool +et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné +ce jour-là dans le cerveau, — l’idée de +se faire prêtre, l’idée de demander en mariage +la fille du prieur, — tout cela s’était évaporé +avec l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et +même un peu honteux de tout ce qu’il avait +pensé et dit ce jour-là.</p> + +<p>Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement +au clair de lune ; il les fit boire ; +puis il retourna vers l’église. « On partira demain, +pensait-il ; et, après-demain, je regagnerai +la bergerie. Je demeurerai des mois entiers hors +de la ville, avec mon père, avec ce naïf Mattia, +avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie ! +Lorsque je serai seul, là-bas, toutes les journées +passées ici, toutes les extravagances d’à présent +me paraîtront un rêve. Eh ! oui, les fêtes sont +belles et les saints sont bons ; mais le vin, la +société, les loisirs allument le sang ; et celui qui +n’est pas sage, qui n’est pas très sage, peut +commettre de grandes erreurs et être induit en +tentation… Et maintenant, je vais me coucher +et dormir : car, la nuit dernière, je n’ai pas reposé +une minute. Et puis, demain… on partira ; et, +après-demain, je serai loin, très loin. Quoi donc, +Elias Portolu ? Est-ce que tu aurais peur de toi-même ?… +Mais que vois-je ? Un homme couché +sous ce buisson ?… Non, ce n’est pas un homme. +Qu’est-ce, alors ?… Oui, c’est un homme… Oh ! +l’abbé Porcheddu !… »</p> + +<p>Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua +le dormeur.</p> + +<p>— Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu ! +Qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi êtes-vous +ici ? Ne savez-vous pas que l’air du soir +peut vous faire du mal, et qu’il y a des couleuvres +et des insectes dans l’herbe ?</p> + +<p>Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé +Porcheddu s’éveilla, tout effaré ; il eut peine à +reconnaître Elias, écarquilla les yeux à plusieurs +reprises ; enfin, il réussit à reprendre ses +esprits et à se remettre debout.</p> + +<p>— Ah ! oui, j’étais sorti après le souper ; je +voulais faire une petite promenade ; mais il me +semble que je me suis endormi.</p> + +<p>— Il me le semble aussi, à moi ! Si je ne +vous avais point aperçu par hasard, qui sait +combien de temps vous seriez resté sous ce +buisson ? Et nous aurions été fort inquiets, en +ne vous voyant pas revenir.</p> + +<p>— Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie +trop bu, mon cher. Non. L’envie de sortir m’était +venue en voyant la lune, et je me suis assis +à cette place… Tu ne sais pas que je fus poète, +jadis ?</p> + +<p>— Oh ! oh !</p> + +<p>— Te plaît-il que nous nous asseyions un +moment ? Regarde comme la nuit est belle !… +Oui, je fus poète ; et j’ai même publié une +poésie. Mais, comme c’était une poésie d’amour, +qu’est-ce qu’a fait Monseigneur ? Il m’a envoyé +dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce +que ça n’était pas convenable pour un prêtre.</p> + +<p>— Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé +Porcheddu ?…</p> + +<p>— Moi, je n’ai pas recommencé… Je me doute +bien, mon enfant, que tu m’as cru un peu fou…</p> + +<p>— Oh ! abbé Porcheddu !</p> + +<p>— Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait +de mal à personne et qui, à plus forte raison, +ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su +vivre ; j’ai toujours été jovial, mais prudent. +Voilà pourquoi je n’ai pas recommencé ; mais +j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures… +Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle ! +C’est une de ces nuits qui invitent à réfléchir, +à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir +de ses mauvaises actions, à former de bons propos +pour l’avenir… Tu es intelligent, Elias Portolu ; +tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque ; +tu as étudié, tu as souffert ; et tu peux +comprendre ces choses-là.</p> + +<p>— C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait +la lune. Elias leva aussi le visage et regarda le +ciel ; il se sentait étrangement attendri.</p> + +<p>— Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes +ces choses-là, tu les comprends. Je me suis +rendu compte que tu es intelligent ; et tu regardes +la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, +comme font tous les pâtres, mais avec un sentiment +noble, solennel.</p> + +<p>A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne +saisit pas très bien les dernières paroles de +l’abbé.</p> + +<p>— Toi aussi, ce me semble, tu es poète un +tantinet, et tu pourrais composer des poésies +d’amour.</p> + +<p>— Oh ! pour ça, non, abbé Porcheddu !</p> + +<p>L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, +recueilli, pensif. Elias regardait toujours la lune, +en se demandant s’il saurait composer une +poésie pour Maddalena… Oh ! grand Dieu ! Il +s’oubliait donc, et le démon reprenait son empire !… +Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit +entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle +et pourtant vibrante, dans ce grand +silence de lune pâle, de lande déserte.</p> + +<p>— Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu +penses à composer une poésie… C’est cela : j’ai +bien deviné. Tu es amoureux.</p> + +<p>— Abbé Porcheddu ! s’écria Elias frappé d’épouvante, +en baissant la tête.</p> + +<p>Et il eut la brusque sensation que l’homme +qui était près de lui connaissait son douloureux +secret ; et il rougit de honte et de colère. Il +aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et +l’étrangler.</p> + +<p>— Tu es amoureux de Maddalena… Eh ! +ne rougis pas, ne te mets pas en colère, mon +enfant. Je l’ai deviné ; mais ne t’épouvante +pas, ne crois pas que tout le monde ait la +même clairvoyance que l’abbé Porcheddu… +D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer ? Elle +est une femme et tu es un homme ; et, en tant +qu’homme, tu es sujet aux passions humaines, +aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. +Ce qu’il y a de honteux, mon enfant, ce +n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne +pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te +vaincre. Maddalena…</p> + +<p>— Parlez plus bas ! dit Elias.</p> + +<p>— Maddalena doit être pour toi quelque chose +de sacré. Quand tu la regardes, c’est comme si tu +regardais une sainte. Tu l’as compris, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Oui, je… je l’ai compris !… murmura Elias.</p> + +<p>— Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison +de dire que tu es intelligent. Voyons : pourquoi +Dieu a-t-il créé le jour et la nuit ? Le jour, c’est +pour donner facilité au démon de nous attaquer ; +la nuit, c’est pour que nous puissions rentrer en +nous-mêmes et vaincre nos tentations. Les nuits +comme celle-ci sont faites spécialement pour +cela ; car, durant ces nuits si calmes, au milieu +du silence, nous devons réfléchir que la vie est +brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le +moins, et que, de toute notre existence, nous +ne porterons rien devant le Seigneur sauf nos +bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations +vaincues.</p> + +<p>— Et la poésie, alors ? demanda Elias, en +souriant à fleur de lèvres.</p> + +<p>Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu ; +mais son accent trahissait l’émoi de +son cœur.</p> + +<p>— La poésie vraiment belle, c’est la voix de +notre conscience quand elle nous dit que nous +avons fait notre devoir. Eh ! eh ! qu’est-ce que +tu penses de cela, Elias Portolu ?</p> + +<p>— Je pense que vous avez raison.</p> + +<p>— C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons +nous en aller. L’air commence à être +humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres. +Allons, donne-moi la main, aide-moi à +me relever. Ah ! je n’ai plus vingt ans, pour +sauter comme toi… Bravo ! Merci… Permets-moi +de m’appuyer sur ton bras…</p> + +<p>Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, +comme ils approchaient de l’église :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu ? +demanda-t-il au jeune homme. C’est +un fou ; mais il a beau rentrer tard, boire, +chanter, jeter le pain aux chiens, il n’est pas +mauvais. La conscience, la conscience avant +tout, Elias ! N’oublie jamais la conscience !… +Oh ! qu’est-ce que j’aperçois là ? Une chose +noire ? Regarde !… Serait-ce une couleuvre ?</p> + +<p>— Non, c’est une racine.</p> + +<p>— En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront +que je suis ivre. Mais je ne m’en soucie +guère, puisque je ne le suis pas… Toi, mon enfant, +crois-tu que je le suis ?</p> + +<p>— Oh, non ! s’écria Elias avec vivacité.</p> + +<p>— Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes +paroles ?</p> + +<p>— Oui, toujours.</p> + +<p>— J’aime ta famille…, commença l’abbé Porcheddu.</p> + +<p>Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de +dire, changea prestement de discours ; et, pendant +l’heure entière qu’il passa encore avec +Elias, il n’aborda plus aucun sujet intime. Le +nom de Maddalena ne fut plus prononcé. Mais, +à présent, Elias se sentait un autre homme : +fort, calme, presque froid, décidé à lutter vaillamment +contre lui-même.</p> + +<p>Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien +prieur avait remis la bannière, la niche et les +clefs au nouveau prieur, désigné la veille par le +sort ; la prieuresse avait partagé le pain, le reste +des provisions et la dernière chaudière de <i lang="sc" xml:lang="sc">filindeu</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> +entre les familles de la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>. +Les préparatifs pour le départ avaient +commencé dès l’aube ; les chariots avaient été +chargés, les chevaux sellés, les besaces emplies. +On se mit en marche après la messe, et le nouveau +prieur ferma la grande porte. Les maisonnettes, +l’église, la lande redevinrent désertes, +profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes +pittoresques et solitaires.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.</p> +</div> +<p>Adieu ! Le hibou va reprendre son cri soutenu +et cadencé, qui déchire le silence infini de +la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque, +dans les longs jours lumineux, il est le +roi de la solitude, il y commande seul ; et son cri +mélancolique ressemble au frisson d’un rêve +sauvage. Adieu ! Les chevaux trottent, galopent, +descendent et montent par les gorges +vertes de la montagne ; la bonne et fière tribu +des <i>parents</i> et des dévots de saint François retourne +à sa petite ville, là-bas, derrière les pentes +fraîches de l’Orthobene ; elle retourne à son +travail, à ses étables, à ses moissons d’argent +qui ondulent comme des lacs parmi les arbres. +La fête est finie.</p> + +<p>Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, +et Pietro avait pris sa fiancée. Cette fois, Elias +chevauchait avec les premiers de la caravane ; +et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, +les narines frémissantes et les yeux ardents, +comme enivré par la brise tiède et chargée de +senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris +et dont les fortes caresses le frappaient au +visage. D’ailleurs il était sérieux ; il ne chantait +pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait +pas même les yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, +quand il se trouvait auprès d’elle. Celle-ci +ne manquait pas alors de lui envoyer un regard +tendre, quoique timide. Mais il se disait : +« Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et surtout +une jeune fille candide ? Non, je ne dois tromper +personne, et moi encore moins que les autres ! » +Il se rappelait les paroles de l’abbé +Porcheddu et les bonnes résolutions prises la +nuit précédente ; voilà pourquoi il ne faisait pas +attention à Paska, s’éloignait de Maddalena, et, +sans avoir la conscience nette de son dessein, +tâchait de se fuir lui-même en se donnant +l’ivresse innocente du galop sur un cheval fougueux.</p> + +<p>Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés +sur la jument, que suivait le petit poulain. +Pietro et Maddalena avaient un cheval très +doux, mais un peu maigre et se fatiguant vite ; +aussi étaient-ils les derniers, et Zio Portolu ne +cessait d’avoir l’œil sur eux.</p> + +<p>Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet +de grands arbres, dans un site charmant ; +et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner, +au milieu des roches tapissées de mousse +fleurie, près de l’eau courante. Le campement +fut bientôt installé ; les feux s’allumèrent, les +broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était +un midi merveilleux ; le long du ruisseau, les +oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs +hautes et larges touffes immobiles, éparses sur +un fond de ciel métallique ; et, là-bas, parmi le +vert intense de la vallée, les moissons resplendissaient +au soleil. La niche avec le petit saint +François fut déposée à terre, sur un grand +foulard étendu ; et, après le repas, hommes et +femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, +baisèrent la niche et y mirent leur offrande. +Pietro vint avec Maddalena ; et, pour être vu +par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, +il mit dans la niche une grosse offrande. Ensuite +vint Zia Annedda ; ensuite Elias, qui s’attarda +un peu, les yeux tournés vers le petit +Saint, avec l’expression d’une ardente prière. +Ah ! il sentait de nouveau que son âme s’égarait ; +la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le +vin, la présence de Maddalena le torturaient +cruellement. Mais le petit Saint écouta sa prière +et lui donna le courage de s’éloigner, de se +coucher près de l’eau, sous les oléandres, seul, +seul et fort contre la tentation.</p> + +<p>Dans le campement, les femmes babillaient, +tout en prenant le café ou en s’apprêtant pour +le départ ; les hommes chantaient ou tiraient à +la cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, +parcourir la vallée, rebondir contre les +échos, se répercuter plusieurs fois dans les lointains +verts ; il percevait des voix assourdies +dans le calme du jour, le gazouillement flûté +d’un oiseau, le murmure de l’eau courante ; et +ses sens commençaient à s’apaiser dans la première +douceur du sommeil, lorsqu’il vit en rêve +une chose inattendue. Maddalena venait, descendant +à la rivière pour se laver. A l’aspect +d’Elias, elle ne se troublait pas ; au contraire, +elle s’approchait de lui, se penchait sur lui… +Ah ! c’était trop, c’était trop ! Les yeux de cette +femme l’ensorcelaient, ardents, fatals. Certes, il +n’oubliait pas son vœu : « O mon frère, alors +même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, +je la repousserais… » Mais il était en proie à une +angoisse, à un délire qui le suffoquaient, l’aveuglaient ; +il aurait voulu prendre la fuite, mais il +ne pouvait bouger ; et elle était à côté de lui, +et ses yeux mi-clos, ardents sous les larges paupières, +et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre +la raison. Il murmurait : « Maddalena, mon +amour… » Mais soudain il le regrettait ; et il +gémissait de passion et de douleur : « Pietro, +Pietro ! Mon frère, mon frère ! »</p> + +<p>Il se réveilla, frémissant ; il était seul, et l’eau +murmurait, et les oiseaux gazouillaient ; mais +on n’entendait plus ni coups de fusil ni voix. Il +se leva. « Combien de temps avait-il dormi ? » +Il regarda le soleil ; le soleil déclinait. La caravane +s’en était allée ; mais le cheval d’Elias +était toujours là, sous la garde de deux pâtres +auxquels on avait donné les restes du déjeuner +en récompense du laitage qu’ils avaient offert. +Elias resta encore un moment avec eux ; puis +il se remit en route.</p> + +<p>Son cheval volait. La rapidité de la course et +le désir de rejoindre ses compagnons le plus vite +possible dissipèrent l’impression chaude, mais +presque douloureuse, que lui avait laissée son +rêve. Après une demi-heure de course, il aperçut +Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et Maddalena, +arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une +côte. « On l’attendait donc ? » Oui. Les autres +étaient déjà loin.</p> + +<p>— Eh bien ? leur cria-t-il du bas de la côte.</p> + +<p>— Que le diable t’emporte ! lui répondit son +père. Où t’es-tu attardé ? Donne ton cheval à +Pietro : le sien est fourbu.</p> + +<p>— Non, je ne le lui donnerai pas.</p> + +<p>— Elias, mon fils, obéis à ton père ! intervint +Zia Annedda.</p> + +<p>— Non ! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez +laissé tout seul, comme une bête. Je ne donnerai +pas mon cheval.</p> + +<p>— Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, +prends Maddalena en croupe un bout de chemin. +Nous ne pouvons plus aller ainsi.</p> + +<p>« Ah ! qu’est-ce que tu viens de dire, mon +frère ! » s’écria intérieurement Elias. Et il se +repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais +il lui était impossible de refuser ce que Pietro +lui demandait maintenant ; et il n’eut même +pas la force de réprimer au fond de son cœur un +mouvement de joie instinctive.</p> + +<p>A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple +de Maddalena qui s’abandonnait un peu trop +contre lui, le bras de Maddalena qui se serrait +un peu trop autour de sa taille, il se rappela son +rêve : car il croyait aux songes ; et il se tint sur +ses gardes.</p> + +<p>Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, +aux détours du chemin étroit, au fond +des sentiers creux et abrités sous des buissons +fleuris, se trouvaient parfois seuls quelques minutes, +ne disant rien, enlacés l’un à l’autre, +enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un +moment où Maddalena, faible et passionnée, ne +put se vaincre.</p> + +<p>— Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, +excuse-moi de te donner cet ennui…</p> + +<p>— Oh ! dit-il en secouant la tête.</p> + +<p>— L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que +tu prendras en croupe…</p> + +<p>— Ma femme ?</p> + +<p>— Oui : Paska… Et alors, tu seras content.</p> + +<p>— Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente ?</p> + +<p>— Moi, je serai morte…</p> + +<p>— Morte ?… Oh ! Maddalena !</p> + +<p>— Morte à la vie… à l’amour ! C’est cela que +je voulais dire.</p> + +<p>Non seulement sa voix tremblait ; mais sa +main aussi tremblait, passée à la taille d’Elias ; +mais toute sa personne tremblait, abandonnée +contre les épaules du jeune homme. Et lui, il +frémit tout entier, comme une corde qui se +brise, et une ombre voila ses yeux : il éprouvait +la même angoisse, la même ivresse qu’il avait +éprouvées dans son rêve.</p> + +<p>— Maddalena…! soupira-t-il en lui serrant la +main.</p> + +<p>Mais il se raidit brusquement ; et, à voix +haute :</p> + +<p>— J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi +droite, bien en équilibre.</p> + +<p>Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, +les paroles de l’abbé Porcheddu ; et +de nouveau son vœu lui résonna au cœur : « Sois +tranquille, Pietro, mon frère ! Alors même +qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la +repousserais ! »</p> + +<p>Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la +vallée qu’illuminait le soleil couchant. La caravane +avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux +las et en sueur, pour attendre que les autres +eussent rejoint : car il fallait rentrer au pays +tous ensemble et faire trois fois à cheval le tour +de la petite église du Rosario, dont la cloche +carillonnait déjà, lointaine, argentine, pour saluer +le retour du Saint.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans +la solitude immense de la <i>tanca</i>, animée seulement +par quelque cri, par quelque sifflet de +pâtre, par les clochettes des moutons ou par le +mugissement du bétail, bornée par les bois épais +de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel +serein.</p> + +<p>La <i>tanca</i> des Portolu avait été défrichée plusieurs +années auparavant, et elle se déployait +ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques +chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, +parmi la verdure des herbages, des buissons, +des ronces ; sur les pelouses humides, la végétation +était molle, délicate, parfumée de thym et +de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à +sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud +d’or vert ; les chardons épanouissaient leurs +fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient +leurs roses sauvages. L’herbe ne restait +verdoyante que sous les arbres et dans les pacages +humides. Quoique plate et déboisée, la +<i>tanca</i> avait des recoins secrets, des rochers et +des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau +coulait entre des bouquets de sureaux où le +soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs +verts et mystérieux, entourés et parsemés de +roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter +et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à +une certaine distance, la végétation se +conservait tendre et fraîche ; la nuit, l’odeur +des joncs et des menthes y était presque insupportable. +Le troupeau des Portolu, suffisamment +nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine ; +les brebis semblaient énormes, avec leur +épaisse toison emmêlée ; déjà les agneaux +étaient grands et forts. On devait procéder à la +tonte la semaine suivante.</p> + +<p>Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement +beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa +première jeunesse, éprouvait une sensation de +bien-être physique. Chaque jour, il cherchait +et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté, +quelque retraite de la <i>tanca</i>. Les deux chiens, — l’un +gros et noir, avec des yeux farouches, +assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il +était enchaîné ; l’autre petit, avec le poil roux +et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin, — avaient +reconnu leur jeune maître ; et celui-ci, +en les caressant, avait presque pleuré. Outre +les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros +chat noir ; il y avait un petit cochon apprivoisé, +rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui +avaient quelque chose d’humain ; il y avait un +beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis +et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il +fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau +à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se +tenait toujours près de Mattia, était toujours +sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui, +le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la +cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit +cochon ou avec le petit chien, et dormait aux +pieds de son maître. Bref, c’était un animal +adorable.</p> + +<p>La vie s’écoulait simple et primitive dans la +bergerie des Portolu, fréquentée seulement par +les pâtres des environs ou par des gens de passage. +Les individus suspects, contumax ou autres, +n’y venaient pas : Zio Portolu était un +homme honnête et énergique ; Mattia était trop +niais ; Elias n’avait aucune envie de renouer les +relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en +faire de nouvelles.</p> + +<p>A présent, le jeune homme aimait la solitude ; +et, durant les premiers jours passés à la bergerie, +il fuyait même la société des siens, quand +on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de +côté et d’autre ; et, lorsqu’il rencontrait des +lieux qui lui rappelaient son enfance, il était +pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à +propos de tout ; mais, sitôt apaisé le premier +émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il +croyait être une faiblesse ; d’autant plus que, si +son frère et surtout si son père s’en apercevaient, +ils se moquaient de lui.</p> + +<p>— Hélas ! hélas ! Qu’es-tu maintenant, mon +fils ? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de +fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis +comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être +des hommes, des lions : ne s’émouvoir de rien, +ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce +qu’un homme qui pleure ? Une corne ! Vois +ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent +il s’étonne sans raison ; mais, du moins, il +ne change pas de couleur ; et puis, quelquefois, +l’étonnement même est une astuce… Oh ! ne +regarde pas ainsi ton frère : il est plus malin que +toi.</p> + +<p>Après ces petits sermons, fréquemment répétés, +Elias prenait la résolution d’être malin, lui +aussi ; mais certaines pensées, certains souvenirs, +certaines sensations l’assaillaient si brusquement +qu’il n’était plus maître de lui-même ; et +il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être +honteux. Il avait emporté avec lui tous les +livres qu’il possédait, et ce n’était guère : <i>la +Semaine sainte</i>, quelques petits ouvrages pieux +rapportés de « là-bas », la <i>Bataille de Bénévent</i>, +des poésies sardes, une vieille <i>Botanique</i> illustrée. +Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité +sous une roche, près d’un bosquet de sureaux +qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se +reposer. Mais ce n’était pas tout : Zio Portolu +et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi +leur bibliothèque : <i lang="it" xml:lang="it">I reali di Francia</i>, et <i lang="it" xml:lang="it">Guerino +detto il Meschino</i>, et les <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> de saint François. +Que de fois Mattia les avait lus, ces livres, +et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs +amis les pâtres ! Et quelle impression enfantine +éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient +rester insensibles à toute autre chose, +chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient +les aventures de <i>Guerino</i> et les légendes des +<i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> !</p> + +<p>Le livre préféré d’Elias était la <i>Semaine sainte</i>. +Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les +lisait presque couramment, même en latin. Il +s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la +fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs, +près de l’eau murmurante ; et il relisait la divine +parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie +étaient achevées ; Mattia trottait vers +Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec +la sacoche pleine de fromage frais et de recuite<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ; +Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait +et gravait avec patience une courge où +il dessinait justement un épisode de <i>Guerino</i>, +marmottant entre ses dents, parlant à la courge, +au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait ; +et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des +maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les +chiens dormaient. La <i>tanca</i> reposait toute, dans +l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui +devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas +une herbe ne remuait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du +petit-lait repassé au feu.</p> +</div> +<p>Elias relisait son livre, bercé par le murmure +de l’eau ; mais, dans cette paix immense, il n’avait +pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu +d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit +comme un éclair, s’imposait tyranniquement +à sa pensée ; et ce souvenir n’était pas bon. +Oh, non, il n’était pas bon !</p> + +<p>Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond +de midi ; et jamais alors Maddalena ne +manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves +le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui +laissaient une mauvaise impression pour toute +la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il +s’apaiserait et oublierait ; mais le souvenir des +jours passés à Saint-François était trop récent. +Il en avait encore les veines embrasées, et sa +volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. +La solitude, le loisir, les forces physiques +renaissantes augmentaient sa passion.</p> + +<p>Ce qui contribuait plus que tout le reste à +l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible, +du retour après la neuvaine. Presque +toujours les rêves d’Elias reproduisaient les +particularités de cet épisode : car les épaules, +la taille, la main du jeune homme conservaient +intacte l’impression charnelle du corps et de la +main de Maddalena ; et, au souvenir des paroles +qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de +nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. +Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre. +Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé ; +mais, au même instant, sa pensée retournait +à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se +courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures, +aurait voulu se bâtonner, se châtier ; mais +il lui était impossible de se vaincre.</p> + +<p>« Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un +bonhomme de fromage frais, une brute, un sot. +Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout +à la femme que mon devoir me défend +même de regarder ? Ne peut-on vivre sans les +femmes ? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, +des lions ; et moi, je ne suis qu’un agneau, une +brebis folle… Mais est-ce ma faute ? Je ne me +suis pas fait ainsi moi-même. Ah ! si je m’étais +fait moi-même, je me serais donné un cœur de +pierre… Qui sait ? Peut-être qu’avec le temps +cette folie me passera. »</p> + +<p>Telles étaient ses réflexions ; mais elles ne lui +rendaient pas le courage : car il pressentait bien +que sa folie durerait longtemps.</p> + +<p>Cependant, un désir aigu grandissait peu à +peu au fond de son cœur : celui de revoir Maddalena. +Mais, sur ce point, sa résolution était ferme. +Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, +Maddalena et Pietro viendraient pour +la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait +les jours qui le séparaient de ce jour-là ; et, en +même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson +de plaisir à penser que ce jour approchait.</p> + +<hr> + + +<p>La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé +à boucher une brèche dans le mur de la <i>tanca</i>. +Au delà de ce mur s’étendait une autre <i>tanca</i>, la +<i>tanca</i> boisée dont Zio Martinu Monne avait la +garde. Où était donc « le père de la forêt » ? +Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux +ou trois fois à sa recherche.</p> + +<p>Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, +apercevant Elias, vint près du mur. C’était un +vieillard gigantesque, encore droit et robuste, +avec de longs cheveux jaunâtres, une épaisse +barbe grise, une face qui ressemblait à du bronze +ridé. Il était majestueux dans son vêtement +sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout +de cuir, graisseux et sans manches. On aurait +pu le prendre pour un homme préhistorique. +Elias poussa une exclamation de joie, franchit le +mur, tendit la main au vieillard :</p> + +<p>— On a rarement la chance de vous voir, Zio +Martinu ! Je vous ai cherché deux fois. Comment +allez-vous ?</p> + +<p>— Heureuse rencontre ! Et puisses-tu avoir +dans cent ans une autre disgrâce comme celle +que tu as soufferte ! répondit Zio Martinu, tranquille, +d’une voix forte et avec une prononciation +lente. Quant à moi, je vais bien ; mais j’ai +dû m’absenter quelques jours.</p> + +<p>Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. +Ils avaient tant de choses à se raconter !</p> + +<p>— Le premier soir où je suis revenu à la maison, +dit soudain Elias, j’ai rêvé de vous. J’étais +dans la cour, chez mes parents ; j’étais fatigué ; +j’avais un peu bu ; je me suis endormi, et j’ai +rêvé de vous. J’ai rêvé que nous étions assis sur +ce mur, comme à présent. Les rêves se vérifient +d’une façon étrange !</p> + +<p>— Oh ! oh ! dit le vieillard, sans manifester +la moindre surprise.</p> + +<p>Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait +rêvé, mais il lui demanda :</p> + +<p>— Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio +Martinu ?</p> + +<p>— Que veux-tu que je te dise ? Ce ne sont +pas, à proprement parler, les rêves qui se vérifient ; +mais il arrive souvent que nous prévoyons +une chose, que nous y pensons beaucoup ; +et alors nous la rêvons. Ensuite, si cette +chose se réalise, il nous semble que notre rêve +s’est vérifié, tandis que c’était tout simplement +une chose qui devait avoir lieu.</p> + +<p>Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio +Martinu, mais il hocha la tête. Il repensait à son +rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc prévu +et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec +Maddalena ? Non ; il lui semblait bien que non.</p> + +<p>— Demain, reprit-il après un instant de +silence, nous allons tondre les brebis, Zio Martinu. +Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce +pas ? Ma mère doit y être, avec mon frère Pietro +et sa fiancée.</p> + +<p>— Ah ! oui, j’ai entendu dire que ton frère se +marie. Sa future est-elle bonne ?</p> + +<p>— Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.</p> + +<p>— Eh ! la beauté ne suffit pas. Les tableaux +sont beaux, et on les accroche à la muraille où +ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, c’est +que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée +à son mari et n’aime aucun autre homme sur +la terre.</p> + +<p>Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs +il se faisait tard, le ciel pâlissait, le bois +s’assoupissait dans la quiétude solennelle du +crépuscule. Il était l’heure de rentrer.</p> + +<p>— Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu ? Nous +vous attendrons. Ne manquez pas.</p> + +<p>— Je viendrai.</p> + +<p>— Ne manquez pas ! insista Elias en repassant +le mur.</p> + +<p>— Je n’ai jamais manqué à ma promesse, +Elias Portolu. Salue ton père pour moi.</p> + +<p>— Bonsoir.</p> + +<p>— Bonsoir.</p> + +<p>Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse ; +il vint même de très grand matin, et il aida les +pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de +fête champêtre.</p> + +<p>L’aube orangée incendiait l’Orient, versait +des splendeurs d’or rose sur l’herbe et sur les +pierres de la <i>tanca</i>. A l’Occident, le bois se taisait, +dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.</p> + +<p>Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, +faisait rougir au feu une pierre, et lui adressait, +selon son habitude, des paroles de louange ou de +blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau +aussi gros qu’une brebis, l’écorchaient, lui écartaient +les jambes, retiraient les entrailles fumantes.</p> + +<p>Pietro et les femmes arrivèrent un peu après +le lever du soleil. Ils étaient venus lentement, +sur un char conduit par Pietro. Personne ne se +dérangea pour aller à leur rencontre ; mais Elias +sentit son cœur battre violemment.</p> + +<p>Agile et svelte, Maddalena descendit la première, +secoua ses jupes ; puis, elle aida Zia +Annedda et Zia Arrita à descendre.</p> + +<p>Zia Annedda avait apporté une abondante +provision de pain frais et de vin. Tandis que +Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent +vers la cabane. Maddalena était plus +jolie et plus gracieuse que jamais ; sa chemise +très blanche, brodée et empesée, son jupon +d’indienne brune, ourlé de bleu, dessinaient sa +personne bien faite. A peine Elias l’eut-il vue +près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux +ardents, il comprit qu’il serait incapable de se +défendre. Mais, dans cet affolement de joie +anxieuse, il eut encore la force de penser : « Il +faut que jamais je ne reste seul avec elle ; sans +quoi, je suis perdu. Il faut que je me confie à +quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre +toujours, de ne jamais me laisser seul avec elle, +si l’occasion s’en présente. Oh ! j’ai peur de +moi-même !… Mais à qui dirai-je cela ? A ma +mère ? A mon père ? Non, ce n’est pas possible. +A Mattia ? Il est incapable de comprendre… Eh +bien, je parlerai à Zio Martinu ! »</p> + +<p>Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, +du haut de sa taille gigantesque, observait la +fiancée. Zio Portolu faisait les présentations, en +riant de son rire contraint et goguenard.</p> + +<p>— Eh ! eh ! sanglier chenu, la vois-tu, la +future de Pietro ? Elle s’appelle Maddalena, et +elle sait filer et coudre, et jamais personne n’a +rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche +tourterelle. Ne sens-tu pas qu’elle exhale +un parfum de roses ? Et celle-ci, c’est Arrita Scada, +la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu ?</p> + +<p>— Oui, je la vois.</p> + +<p>— Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant +avec curiosité vers le vieux. Vous êtes d’Orune, +à ce qu’il me semble ? Vous vivez dans la <i>tanca</i> +de X…</p> + +<p>— Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la +<i>tanca</i> de X…</p> + +<p>— Vous causerez plus tard ! interrompit Zio +Portolu. Pour le moment, il s’agit de manger la +jonchée et le lait caillé. Allons, allons ! Vite, +vite !</p> + +<p>— Le soleil se lève à peine ; ce n’est pas encore +l’heure de manger la jonchée, dit Maddalena en +riant.</p> + +<p>— Ma fille, déclara sur un ton sentencieux +Zia Arrita, il faut manger quand on vous y +invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.</p> + +<p>— Eh ! eh ! Martinu Monne, tu l’as entendue, +la vieille tourterelle ? Ne t’avais-je pas dit +qu’elle est sage comme l’eau<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire « profondément +sage ».</p> +</div> +<p>Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent +Mattia avec le chat et le cabri. Un peu plus tard +survint Pietro, et la société fut au complet. Les +femmes s’assirent sur des escabeaux de liège ; +Elias, qui était silencieux, mais qui n’était pas +triste, distribua les <i lang="sc" xml:lang="sc">corcarjos</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> ; et Zio Portolu +déboucha les vases qui contenaient la jonchée et +le lait. Zio Martinu dominait la scène et considérait +avec persistance Maddalena. Ils mangèrent +et burent copieusement ; la jonchée était +exquise, et Zio Portolu se serait offensé si ses +invités n’avaient pas vidé jusqu’au fond les +<i>malunes</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de liège.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Cuillers faites avec des ongles de brebis.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles ; +on en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes +sortes d’usages ; dans les plus grands, les ménagères font fermenter +le pain d’orge ; dans les plus petits, elles mettent le +laitage, le miel, le sel, etc.</p> +</div> +<p>Aussitôt après le déjeuner, on commença la +tonte des brebis. Elles se laissaient prendre, lier, +coucher sur l’herbe, sans faire la moindre résistance ; +puis, Elias et Mattia les tondaient +adroitement, avec de gros ciseaux à ressort. La +laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, à +droite et à gauche ; et les brebis, délivrées enfin +du lacet, retournaient au pâturage, amincies et +tranquilles.</p> + +<p>Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant +à Zio Portolu le soin de faire rôtir l’agneau. Mais +Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, vers +qui semblait l’attirer un fil magique ; et, chaque +fois qu’il levait les siens, il rencontrait ceux +de la jeune fille fixés sur lui comme pour le fasciner.</p> + +<p>A un certain moment, ils demeurèrent seuls : +Pietro était allé chercher quelque chose dans la +cabane, Mattia poursuivait une brebis moins +docile que les autres, et Zio Martinu l’aidait à +la reprendre. Elias eut une minute d’égarement, +de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul +près de Maddalena, parmi les herbes et les +grands chardons fleuris. Son cœur se mit à battre +fortement et un vertige d’amour s’empara +de tout son être, lorsque ses yeux rencontrèrent +le regard passionné et suppliant de la jeune +fille. Ce regard disait : « Sauve-moi, sauve-nous ! +Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te +demander de me sauver, de nous sauver, Elias, +ô Elias ! » Mais, au contraire, il croyait se perdre +et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le +cri d’angoisse qui jaillissait de son propre cœur ; +et il se fit violence à lui-même, parce qu’il voulait +être sauvé. Il détourna les yeux, porta au +loin ses regards. La brebis courait dans l’herbe, +pourchassée par Zio Martinu et par Mattia qui +tâchaient de la rabattre vers un maquis.</p> + +<p>— Les imbéciles ! dit Elias. Si j’y étais allé, +moi, elle serait tondue maintenant.</p> + +<p>Et il s’élança pour les rejoindre, laissant +Maddalena seule dans le soleil, parmi l’herbe et +les grands chardons fleuris, seule, les paupières +baissées avec une résignation de madone douloureuse.</p> + +<p>— Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que +Mattia les précédait en traînant derrière lui la +brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je +vous en conjure, ne me laissez pas seul une +seconde avec cette jeune fille.</p> + +<p>Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un +peu honteux, sans regarder le vieillard. Zio Martinu +l’examina du haut de sa taille gigantesque, +longuement, profondément ; il comprit, et il ne +répondit rien.</p> + +<p>— Je vous expliquerai… ce soir… N’ayez pas +de mauvais soupçons, mon cher Zio Martinu ! +dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en +vous plus qu’en mon père.</p> + +<p>Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit +rien, ne s’émut pas, ne sourit pas. Il se contenta +de frapper avec une main sur l’épaule d’Elias ; +et, pendant toute la journée, il le suivit comme +une ombre.</p> + +<p>Le dîner fut extraordinairement gai et +bruyant.</p> + +<p>Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena +et Prededdu se marieraient bientôt, +après la récolte du froment. Mais le vieux ne +parut pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.</p> + +<p>Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. +Maddalena affectait d’être gaie, riait, plaisantait, +se tournait vers Pietro avec de continuels +sourires ; et elle ne faisait plus attention à +Elias. Mais Elias, peut-être aussi poussé un peu +par l’amour-propre, n’était pas dupe de cette +fausse allégresse.</p> + +<p>« Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. +Eh bien, tant mieux… Mais si elle savait, si elle +savait !… »</p> + +<p>Par instants, il lui semblait que son cœur +éclatait ; et un désir fou le tourmentait de sangloter +tout haut, de crier, de porter ses poings +à son front. Cependant, le char s’éloignait ; et +les taches rouge sang que faisaient les corsages +des femmes, et la petite tache blanche et noire +que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond +vert de la <i>tanca</i>, dans les lointains roses du couchant. +Jamais plus il ne la reverrait ainsi, libre +et amoureuse, dans la solitude de la campagne, +frémissante de passion à côté de lui, comme en +cette matinée printanière… C’était fini… Jamais +plus !…</p> + +<p>Le char disparut ; et tout retomba dans le +silence, tout fut vide autour d’Elias. Mais, en +se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio +Martinu qui l’attendait.</p> + +<p>— Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le +jeune homme fut près de lui. Veux-tu me reconduire ?</p> + +<p>— Allons.</p> + +<p>Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché ; +les bois et les lointains se taisaient, dans +un fond de ciel rose, mais d’un rose dense et +presque violacé. La <i>tanca</i> entière, les maquis +lumineux, l’herbe immobile, les roches et l’eau +reflétaient cette chaude clarté de rose pivoine. +C’était une paix, une solitude religieuses. Zio +Martinu et Elias traversèrent toute la <i>tanca</i> sans +échanger une parole et vinrent s’asseoir sur le +mur, sérieux et graves.</p> + +<p>Elias se sentait triste, mal à l’aise ; il ne savait +par où commencer, et il regardait obstinément +ses mains. Zio Martinu comprit en quel état +d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de +lui venir en aide.</p> + +<p>— Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux +me dire. Maddalena est amoureuse de toi.</p> + +<p>— Silence ! fit l’autre avec effroi, en posant +une main sur le bras du vieillard.</p> + +<p>Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il +ajouta aussitôt :</p> + +<p>— Chaque petit maquis a de petites oreilles<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Proverbe sarde : <i lang="sc" xml:lang="sc">cada mattichedda juchet oricredda</i>.</p> +</div> +<p>— Oui, répondit le « père de la forêt », toujours +grave ; chaque maquis, chaque arbre, +chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe ? +Ce que j’ai dit et ce que je vais dire, tout le +monde peut l’entendre, à commencer par Dieu +qui est là-haut, et à finir par le plus misérable +des esclaves. Maria Maddalena t’aime ; tu l’aimes. +Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il vous +a créés l’un pour l’autre.</p> + +<p>Elias le regardait avec effarement ; il se rappelait +l’entretien qu’il avait eu avec l’abbé Porcheddu, +les conseils, les avertissements reçus en +cette inoubliable nuit de Saint-François. « Lequel +des deux fallait-il écouter ? »</p> + +<p>— Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio +Martinu !</p> + +<p>— Elle est la fiancée de ton frère ? Mais +l’aime-t-elle ? Non. Donc, elle ne lui appartient +pas ; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les +lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui +de Dieu ; le mariage de convenance est celui +du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la +tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a +accepté Pietro, c’est parce qu’on le lui a imposé, +c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a de l’orge, +des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. +Le diable opérait. Mais Dieu en avait décidé +autrement. Il t’a fait revenir, il t’a fait rencontrer +cette jeune fille ; vous vous êtes vus, vous +vous êtes aimés, tout en sachant que, selon les +préjugés des hommes, vous ne deviez pas même +vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela +une force supérieure à l’homme, et qui lui indique +sa voie ? N’est-ce pas la main de Dieu ? +Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu ? Y as-tu +pensé ?</p> + +<p>— C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon +frère, il est mon frère !</p> + +<p>— Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est +pas stupide ; il sait entendre la raison. Va, dis-lui : +« Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. +Que veux-tu faire ? Veux-tu faire le malheur de +ton frère et d’une autre créature innocente ? »</p> + +<p>A la seule idée de parler ainsi à son frère, +Elias sentit un frisson lui courir dans le dos ; et +il secoua la tête avec douleur et terreur :</p> + +<p>— Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela ! +Il me tuerait, Zio Martinu !</p> + +<p>— Tu as peur ?</p> + +<p>— Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher ? +Mais ce n’est pas de la mort. Ce qui me fait +peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui +aussi, et toute la famille… Au surplus, ce n’est +pas la seule épine que j’aie dans le cœur, Zio +Martinu. Il y a encore ceci : j’aime mon frère ; +et, même en admettant qu’il se résigne, je ne +veux pas le rendre malheureux.</p> + +<p>— Il pourrait se résigner plus aisément que +toi ; car son caractère est différent du tien. Je +comprends tes bons sentiments, Elias ; mais je +ne les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. +Y as-tu jamais réfléchi ? Maddalena t’aime à la +folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le +silence, elle épousera Pietro, viendra habiter +dans ta maison ; et vous finirez par vous perdre, +car la nature humaine est fragile. Te rends-tu +compte de cela, Elias ? Y as-tu réfléchi ? On +triomphe aujourd’hui de la tentation, on en +triomphe demain ; mais, après-demain, c’est elle +qui finit par triompher ; car notre cœur n’est +pas de pierre. Y as-tu réfléchi ?</p> + +<p>— C’est vrai, c’est vrai ! répéta Elias, les +yeux pleins d’épouvante.</p> + +<p>Ils se turent un moment. Autour d’eux, le +silence était profond, infini ; l’ombre descendait +sur les bois ; le ciel de pivoine pâlissait et +s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, +Elias eut la sensation qu’un reflet de cette +grande paix religieuse pénétrait dans son âme.</p> + +<p>— C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui +m’en irai de la maison.</p> + +<p>— Tu te marieras ? Prends garde que ce ne +soit pire encore.</p> + +<p>— Non, je ne me marierai pas.</p> + +<p>— Que feras-tu donc ?</p> + +<p>— Je me ferai prêtre… Cela vous étonne, +Zio Martinu ?</p> + +<p>— Je ne m’étonne de rien.</p> + +<p>— Dites : que me conseillez-vous ? Dans le +rêve que je vous ai conté, ce rêve que j’eus le +soir de mon retour, vous me conseilliez de me +faire prêtre.</p> + +<p>— Le rêve est une chose et la réalité en est +une autre, Elias. Je ne te le déconseille pas, si +tu en as la vocation ; mais je te dis que cela ne +suffira point pour te sauver. Nous sommes des +hommes, Elias, des hommes aussi fragiles que +des roseaux. Ne l’oublie pas.</p> + +<p>— Mais enfin, que me conseillez-vous ?</p> + +<p>— Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne +à la ville, parle à ton frère.</p> + +<p>— Jamais… jamais… du moins à lui !</p> + +<p>— Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une +sainte femme : elle mettra le baume sur les +blessures.</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est cela, j’irai ! s’écria Elias +avec un transport subit.</p> + +<p>Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de +joie brillait dans ses yeux. Il se leva, fit quelques +pas ; il aurait voulu partir tout de suite, se délivrer +à l’instant même de cette espèce de cauchemar +qui l’oppressait. Et il lui semblait que +tout serait facile, que tout s’arrangerait de soi-même. +Pendant quelques instants, il éprouva un +bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en +avait jamais éprouvé un pareil.</p> + +<p>— Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio +Martinu. Vas-y dès demain ; parle ; n’aie ni +scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, +à la même heure ; et tu me diras ce que tu +auras fait.</p> + +<p>— Oui, oui, j’irai, Zio Martinu ; et je vous +apporterai des nouvelles. Bonne nuit, et merci !</p> + +<p>— Bonne nuit, Elias.</p> + +<p>Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur +côté.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent +au même lieu, près du petit mur. Autour +d’eux régnait le même silence pur, infini ; le +crépuscule allumait d’un flamboiement rose les +cimes du bois ; une pie chantait dans le lointain. +Mais Elias était triste, défait, avec un air de +souffrance et de lassitude sur le visage, comme +dans les premières journées qui avaient suivi +son retour.</p> + +<p>— Ah ! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous +saviez comment cela s’est passé !… Tout est +inutile : je ne puis parler ni à ma mère ni à personne. +Non, c’est impossible !… Hier soir, je me +sentais décidé ; il me semblait que j’avais un +cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, hardi +et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je +rêve ; et, dans mon rêve, j’étais à la maison, je +parlais à ma mère. Tout me semblait facile… Ce +matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous ; +et j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de +courage. J’appelle ma mère à l’écart, je sens +monter à mes lèvres les paroles que j’avais +préparées. Elle me regarde ; et voilà que, tout +à coup, mon cœur bat avec violence, un nœud +me serre la gorge. Ah ! non, Zio Martinu, non, +c’est impossible ! Je ne puis parler, même quand +je m’y efforce… Je serais capable de commettre +un crime ; mais révéler <i>cette chose</i> à mes parents, +non, non, cela, je ne le peux pas !</p> + +<p>— Essaie encore une fois, dit le vieillard.</p> + +<p>Mais Elias eut un geste de répulsion, presque +de révolte.</p> + +<p>— Non ! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez +pas, Zio Martinu. Cela est supérieur à mes +forces. Je pourrais y retourner mille fois sans +jamais réussir à parler.</p> + +<p>— Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui +parut frappé d’un souvenir.</p> + +<p>Et, après une minute de silence :</p> + +<p>— Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai +dire, le cas était beaucoup plus grave ; mais +l’homme était aussi beaucoup plus fort que toi, +beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. +Il se proposait de commettre un crime (et +il en avait déjà commis d’autres) ; il voulait +tuer un homme honnête. Cela lui semblait une +chose naturelle, facile ; et, dans son cœur, il +était plus que résolu. Arrivent le jour et l’heure +fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, +il le trouve à table, il peut le tuer sans nul +danger pour lui-même. Mais l’homme honnête +le regarde ; et cela suffit pour que l’autre devienne +incapable de lever le bras. Le même fait +s’est reproduit à deux, à trois, à dix reprises.</p> + +<p>Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait +des yeux, oubliant son propre tourment à +écouter cette histoire. Non seulement il la connaissait +déjà, mais il savait que cet homme violent +était Zio Martinu lui-même. Cette histoire-là, +tout le monde la connaissait depuis des +années ; et on ajoutait que l’homme honnête, +étant venu aussi à l’apprendre, avait appelé Zio +Martinu, lui avait donné du travail, l’avait d’abord +pris comme pâtre et ensuite comme gardien +de ses <i>tancas</i>. Depuis lors, Zio Martinu était +le bras droit, le serviteur le plus fidèle de celui +qu’il avait voulu tuer.</p> + +<p>Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux +cette histoire étrange, il éprouva un soulagement. +Au fond, il avait honte de sa faiblesse +et de ses hésitations perpétuelles. Mais, si un +homme de fer comme Zio Martinu n’avait pas +réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la +puissance d’un regard honnête, comment aurait-il +pu, lui, pauvre et faible enfant, vaincre l’horreur +de confesser aux siens ce qu’il croyait être +un crime ?</p> + +<p>— Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, +n’est certes pas comparable à ton cas ; mais ce +fait démontre également qu’il existe au-dessus +de nous une force contre laquelle, en certaines +circonstances, nous ne pouvons rien. Et cependant, +Elias Portolu, tâche, si tu le peux, de faire +quelque chose.</p> + +<p>— Je ne peux rien faire ! dit Elias découragé.</p> + +<p>— Désires-tu que je m’entremette ? demanda +le vieux, pensif, après une courte pause.</p> + +<p>Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement :</p> + +<p>— Jamais, Zio Martinu ! Jamais ! jamais ! +Ah ! ne me faites pas le tort de croire que j’y aie +pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio +Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne +vous regarderais plus en face !</p> + +<p>— Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. +Non, en vérité.</p> + +<p>— Que me conseillez-vous donc ?</p> + +<p>— Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque +chose, agis, prévois.</p> + +<p>— Je prévois. Il faut que je laisse les événements +s’accomplir. Et ensuite, si je n’ai pas la +force de résister, je ferai ce que je vous ai dit +hier soir.</p> + +<p>— Et tu feras mal, repartit le vieillard en se +mettant debout. Essaie quelque chose, Elias. +L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par +l’indécision d’un homme ; mais ton histoire, à +toi, pourrait finir mal. Tu sais écrire ; eh bien ! +puisque ton frère sait lire, écris-lui. Entendez-vous, +prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.</p> + +<p>Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux +d’Elias :</p> + +<p>— C’est cela, je lui écrirai.</p> + +<p>Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous ; +et le jeune homme s’achemina vers la +cabane, le cœur un peu moins lourd. « Oui, oui, +se répétait-il à lui-même ; j’écrirai à Pietro, +comme font les messieurs ; je lui dirai tout. Il +est raisonnable, et il m’écoutera… J’ai une +plume et du papier ; j’enverrai la lettre par +Mattia. Non, je la porterai moi-même ; je la +donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en +mains propres… Oui, de cette façon, tout marchera +bien. »</p> + +<p>Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut +l’esprit occupé de la lettre. Il savait déjà comment +il la commencerait et comment il la terminerait ; +pour le reste, il n’y avait pas de +difficulté. Le lendemain matin, lorsqu’il s’éveilla, +il était encore fermement décidé à exécuter +son projet ; et, dès qu’il le put, il gagna sa +place favorite, celle où il avait caché ses livres, +sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il fit ses +préparatifs ; il s’assit à côté d’une grosse pierre, +chercha la meilleure position, en trouva une +excellente pour écrire commodément ; et puis, +il se mit à réfléchir.</p> + +<p>Le ruisseau passait près de là, chuchotant +parmi les joncs ; une brise agréable se glissait à +travers les sureaux, éveillait de longs murmures +dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent +rumeurs vagues, proches, lointaines, animaient +la <i>tanca</i>, sous la bleuâtre clarté matinale.</p> + +<p>Il réfléchissait ; et ses mains, qui n’étaient +plus blanches, pressaient, inertes, la feuille de +gros papier chiffonné qui s’étalait sur la pierre. +Tout à coup il releva la tête, sembla prêter +l’oreille à une voix éloignée ; puis, il ramassa la +feuille de papier, la plume, le flacon d’encre, resserra +le tout dans la cachette et s’en retourna +vers la cabane.</p> + +<p>Non ; décidément il ne pouvait pas la vaincre, +cette force supérieure dont lui avait parlé Zio +Martinu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Vint l’été. Toute la <i>tanca</i> se couvrit d’un beau +jaune pâle, excepté les maquis et les bords du +ruisseau où la végétation prit une exubérance +tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, +les fonds de là-bas, dans les matins splendides, +dans les crépuscules or et rose, dans les nuits +scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle +descendait mystérieusement sur les bois +silencieux !</p> + +<p>Elias se consumait d’amour et de tristesse ; +mais il n’accomplissait aucune démarche, ne +formait aucun projet pour arrêter les événements. +Et, néanmoins, le temps passait ; Pietro +avait bénéficié d’une récolte magnifique, et le +mariage devait se faire dans quelques jours.</p> + +<p>Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, +ne cherchait pas à le revoir ; et même, il +avait presque peur de le rencontrer : car, au +lieu d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation +de grand sage, lui avait mis l’enfer dans +l’âme. « Et s’il avait raison ? » se demandait parfois +Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre +cette pensée, peut-être aussi parce qu’il ne se +sentait pas le courage d’agir, de faire un effort, +de révéler son secret, et surtout de bouleverser +le bonheur de son frère. Cependant, le souvenir +de Maddalena, l’amour qu’il avait pour elle et +la pensée que bientôt elle serait irréparablement +perdue pour lui, le mettaient à la torture. Il +tâchait bien de lutter contre son cœur et contre +ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort, +comme le voulait Zio Portolu : « Que diable ! +Des femmes, il n’en manque pas ! Et puis, on +peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. +Que dis-je ? Un homme vraiment homme doit +se moquer de ces choses-là ! » Mais la lutte ne +servait à rien ; et, sans la figure de Maddalena, +tout l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. +Et, de même qu’à Saint-François il avait désiré +avec ardeur l’éloignement, la solitude, le silence +de la <i>tanca</i>, de même il attendait aujourd’hui +avec une fébrile impatience le jour du mariage. +« Après, tout sera fini, et pour toujours ! » Il +lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute +seule, qu’il retrouverait le calme et la santé : car +il se sentait dépérir aussi physiquement. La +chaleur torride de ces longues journées éblouissantes +et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits +embaumées l’anéantissaient.</p> + +<p>Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre +les hommes ; son père et Mattia eux-mêmes +le dégoûtaient ; il les fuyait, errait toute la +journée à travers la jaune et brûlante solitude, +passait les nuits à la belle étoile. S’il s’endormait +au temps de midi, après avoir lu et relu ses +livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de +souffrance ; et, la nuit suivante, il ne pouvait +plus dormir. Alors, il restait jusqu’à une heure +avancée dans ses cachettes, accroupi sur les +pierres, regardant le coucher de la lune au-dessus +des bois, paralysé par la langueur d’une +rêverie douloureuse.</p> + +<p>Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien +de l’état physique et moral où se trouvait son +fils ; mais il ne parvenait pas à en deviner la +cause ; et il se fâchait, réprimandait Elias avec +aigreur, pendant les courts instants où ils +étaient ensemble.</p> + +<p>— Pourquoi te caches-tu ? lui braillait-il. +Qu’est-ce que signifie cette vie-là ? Si tu médites +un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu +es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme ? Tu +n’es qu’un fétu de paille, un pantin en fromage +de vache ! Ne vois-tu pas que tu es incapable de +rester debout sur tes jambes et que ta face est +verte comme une grenouille ?</p> + +<p>— Je suis malade, répondait Elias, non pour +s’excuser, mais parce qu’il avait une peur folle +que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.</p> + +<p>— Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je +ne veux pas voir d’invalides autour de moi. Je +veux des lions, des aigles ; et toi, tu n’es qu’un +lézard.</p> + +<p>— Laissez-moi en paix, mon père ! suppliait +Elias.</p> + +<p>Et le jeune homme s’éloignait, énervé.</p> + +<p>— Va-t’en au diable, va-t’en au diable ! hurlait +derrière lui Zio Portolu.</p> + +<p>Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il +s’attristait, se sentait le cœur tremblant comme +celui d’un petit oiseau. « C’est peut-être vrai, +qu’Elias va tomber malade. Oh ! non, mon bon +saint François ! Prenez-moi, si vous voulez ; +mais gardez mes fils vivants et forts ! Mes fils, +mes tourtereaux, mes oiselets ! Ah ! qu’ils soient +heureux, dût leur vieux père mourir désespéré !… +Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu +pas ? Que deviendrais-je, si tu me manquais ?… +J’avertirai ta mère ; je lui dirai de venir, je lui +dirai de te ramener à la maison ; et elle te fera +coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes +avec les herbes, avec le sel, avec les +saintes médailles, comme elle sait les faire. »</p> + +<p>Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, +irrité contre lui-même et contre les autres. Une +nuit, Zio Portolu, en traversant la <i>tanca</i>, le vit +perché sur une roche et contemplant la lune. +« Est-ce qu’il pratiquerait la magie ? Est-ce qu’il +méditerait un crime ? Est-ce qu’il voudrait se +faire moine ? se demanda Zio Portolu, en fixant +sur son fils des yeux rougis plus que jamais par +la chaleur de ces journées lumineuses. <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu +Franzischeddu meu</i>, guérissez-le, ce fils chéri ! » +Et il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. +Ah ! en vérité, l’incompréhensible conduite +d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage de +Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.</p> + +<p>Elias n’avait pas vu son père ; et il demeurait +immobile au haut de la roche, les yeux mornes, +fixes, comme fascinés par la pure splendeur +de la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. +Il éprouvait l’étourdissement, le bourdonnement, +l’inexplicable vertige qu’il avait déjà +éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. +La brise légère qui murmurait au loin, dans +les arbres, lui faisait l’effet d’une voix confuse, +tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle ? +Que disait le vent ? Que murmurait la forêt ? +Il aurait voulu la comprendre, cette voix ; +et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, +parce qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception +bien nette. Il lui semblait tour à tour +que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de +Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio +Martinu ; il se rappelait le songe qu’il avait eu +le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord de +l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions +lointaines. Et il sentait au fond de son âme une +angoisse obscure, à cause de cette voix qu’il ne +pouvait comprendre, à cause de ces songes, à +cause d’autres circonstances dont il ne se souvenait +pas.</p> + +<p>La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, +lui donnait un enchantement de rêve. Autour de +lui, par-dessus la ligne des bois qui fermaient +l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur +de perle ; les troupeaux paissaient encore, jetant +à la solitude nocturne le mélancolique tintement +de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était +senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait +même une chose extraordinaire : il se rappelait +les jours, les mois, les années qu’il avait passés +<i>là-bas</i>, et il se les rappelait avec un chagrin +humilié, comme cela ne lui était jamais arrivé +jusqu’alors ; et il pensait vaguement : « Je n’ai +pas commis le crime pour lequel on m’a condamné ; +mais d’ailleurs je méritais bien ma peine +pour d’autres actions criminelles, pour les péchés +dont je suis réellement coupable. Ah ! si je n’avais +pas péché, si je n’avais pas fréquenté de +mauvais camarades, je n’aurais pas été <i>là-bas</i>, +j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la +connût ; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux +comme je le suis. Ils m’ont dompté, +c’est vrai ; mais ils m’ont rendu faible comme +une femmelette. Et dire que je raconte toujours +les souvenirs de <i>là-bas</i> avec vantardise ! Tu es +sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans vergogne ! »</p> + +<p>Et il avait la sensation de rougir ; et, de nouveau, +ses pensées s’embrouillaient ; et les visions +revenaient, et les voix confuses, et la figure de +l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle +de Zio Martinu, et d’autres qu’il avait vues <i>là-bas</i> +ou ailleurs. Et l’obscure angoisse qui lui +oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde, +écrasante comme un rocher. Finalement, il lui +sembla qu’il venait de retrouver la mémoire, de +comprendre la voix ; un frisson lui courut dans +le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents +claquèrent.</p> + +<p>« Elle se mariera dans trois jours, et tout sera +fini ! s’écria-t-il en lui-même. C’est cela qui me +tue ; et je ne fais rien, je n’agis pas, je n’ose +pas… »</p> + +<p>Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une +fureur de projets audacieux.</p> + +<p>« J’y vais, j’y vais ! se dit-il. J’oserai, j’agirai ; +car je ne veux pas mourir. Je l’aime et elle +m’aime ; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur le +bord de l’Isalle… non ; pendant que nous revenions… +Bref, elle m’en a fait l’aveu, et je l’ai +embrassée, et elle est à moi, à moi, à moi !… J’y +vais, j’y vais… Ah ! mon frère, tue-moi, si tu +veux ; mais elle est à moi ! Je descends, je cours +jusqu’à Nuoro, j’arrange les choses… Tout peut +s’arranger ; Zio Martinu a raison ; mais il faut +que je me hâte. »</p> + +<p>Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons +l’envahirent, montant de la pointe de ses pieds +et rampant par tout son corps ; et il se rassit en +face de la lune, le visage blême, claquant des +dents. Il se ressouvenait aussi de son vœu, le +soir où il avait pleuré comme un petit enfant +aux pieds de saint François ; mais, à présent, +ces bonnes intentions-là étaient loin ; il se rendait +compte qu’il était vaincu par la passion et +qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait : « Je +me figurais alors que le jour des noces n’arriverait +jamais ; et voici que ce jour est tout +proche : après-demain. Il faut que j’agisse, il +faut que je me hâte… »</p> + +<p>Une minute après, dans un moment lucide ou +qui lui parut tel :</p> + +<p>« Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir ? se +demanda-t-il à lui-même. J’essaie de me mettre +debout, et je ne le peux pas ; je sens mes membres +lourds comme des pierres. Et ces frissons ? +J’ai la fièvre ; je tomberai malade… »</p> + +<p>Il pensa avec terreur :</p> + +<p>« Et si je tombe malade ? Et si je ne peux +pas marcher ? Et si, pendant ce temps-là… Oh ! +non, non ! J’y vais ! J’y vais ! »</p> + +<p>Il se leva pesamment, descendit de la roche, +se mit en route d’un pas qui vacillait, traversa +les chaumes et le foin, brillants et odorants sous +la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique +tintement des troupeaux, la voix +lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait ; +il aurait voulu courir, mais il en était incapable ; +et, de temps à autre, il s’arrêtait pour écouter +la voix du vent ; mais il ne percevait qu’un +bourdonnement lugubre et des sifflements aigus +dans ses oreilles.</p> + +<p>Tout à coup, il se laissa choir par terre, près +d’un arbre où, à travers la plus haute branche, +la lune le regardait de son œil lumineux, presque +éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint +et il ferma bientôt les paupières. Cet œil de la +lune fut sa dernière perception ; ensuite, il ne +sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante +au sourcil gauche — douleur qui ressemblait +à un coup de hache — et ce lugubre bourdonnement +au fond de ses oreilles. Mais, dans +ce mauvais rêve, il continuait à cheminer, en +disant les choses les plus étranges.</p> + +<p>Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein +de roches monstrueuses, de buissons épineux, +de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre +de la lune. Dans son délire, il se rappelait +parfaitement où il allait et ce qu’il voulait ; mais, +quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les roches +et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, +épuisé, angoissé, il ne réussissait pas à sortir de +ce lieu mystérieux ; et il en éprouvait une colère, +une douleur indicibles. Toutes les jointures +lui faisaient mal ; il avait l’échine rompue ; ses +pieds, ses mains, ses tempes battaient ; son corps +était en sueur ; et il allait, allait toujours, parmi +ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi +et d’horreur, dans ce blafard éclairage de +lune voilée qui l’entourait d’une lumière fantastique, +plus triste et plus effrayante que n’importe +quelles ténèbres. Combien de temps dura +cette lutte atroce contre les roches, les buissons +et les chardons, cette colère indéfinie, ces transes +accablantes, cette peur d’invisibles monstres +sous cette horrible lumière ? Jamais il ne le sut +exactement. Et ensuite, d’autres visions non +moins monstrueuses, mais plus confuses, qui +s’entremêlaient, se dissolvaient, se reformaient, +tels des nuages poussés par le vent, l’assaillirent, +l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où +son âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un +obscur gouffre d’inconscience, tandis que son +corps continuait à souffrir. Et un autre moment +vint où, dans ce gouffre, une triste lueur d’aube +descendit ; et elle s’accrut, s’accrut ; et son âme +commença à percevoir nettement la souffrance +de son corps, et le malade rouvrit les yeux à la +réalité.</p> + +<p>Il était dans sa maison, dans son humble +chambrette blanche, dans son lit à la grosse +couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule +entrait par la petite fenêtre mi-close ; +de la ruelle arrivaient des cris aigus d’enfants ; +du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës +arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il +devait y avoir là beaucoup de monde. « Que +disaient-ils ? Que faisaient-ils ? Est-ce que Maddalena +était là ? Et Pietro ? Étaient-ils mariés ? »</p> + +<p>Elias sentit comme un froid de glace ; mais, +à cette heure, il ne délirait plus ; et, quand bien +même Maddalena, non mariée encore, se fût +présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il +alla jusqu’à souhaiter que le mariage fût chose +faite ; mais ce désir éveilla soudain en lui un +chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. +Au lieu de la mort, c’était la vie qui revenait, +avec le souvenir et la réflexion. « Est-ce qu’il +avait parlé, dans son délire ? Que s’était-il +passé ? Comment l’avait-on retrouvé, rapporté ? +Maddalena l’avait-elle vu ? Avait-elle eu pitié +de lui ? » A l’idée de Maddalena ayant pitié de +lui, il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita +encore de mourir et eut envie de pleurer.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans +la chambre. Elle remarqua tout de suite qu’Elias +était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller +du malade avec un sourire de joie et de compassion.</p> + +<p>« Sait-elle ? » se demanda Elias, en fermant à +demi ses paupières livides.</p> + +<p>— Comment te trouves-tu, mon enfant ? interrogea +Zia Annedda.</p> + +<p>Et elle lui posa une main sur le front.</p> + +<p>— Pas trop mal.</p> + +<p>— Dieu soit béni ! Tu as eu une forte fièvre, +Elias. Peu s’en est fallu qu’on n’ajournât le +mariage.</p> + +<p>« Elle sait ! » pensa-t-il avec amertume.</p> + +<p>— Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. +Ton frère s’est marié à dix heures.</p> + +<p>« Non, ils ne savent rien ! » conclut Elias, +délivré de sa cruelle appréhension.</p> + +<p>Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible +douleur que lui causaient les paroles de sa +mère. Car, dans le fond de son âme, il espérait +encore. Qu’espérait-il ? Il ne le savait pas lui-même ; +il espérait l’inconnu, l’impossible ; mais +il espérait quelque chose. Et voilà que maintenant +tout était fini !… Il ferma les yeux, n’ouvrit +plus la bouche, cessa d’entendre les paroles +de sa mère. Il se sentait tout le corps endolori, +lourd, massif comme une pierre ; et il lui semblait +que, même s’il avait voulu se mouvoir, il +n’en aurait pas été capable. Tout était fini !</p> + +<p>Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle +sortait, la porte entre-bâillée fit qu’Elias put +entendre plus distinctement les voix et quelques +rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. +Il souleva ses paupières, regarda les murailles +où mourait la lueur mélancolique du crépuscule, +comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient +guère à lui ; et il eut un sentiment plus +pénible de sa détresse profonde, de sa solitude, +de sa ruine ; et il pleura silencieusement, plongé +dans une douleur plus affreuse que la mort.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, +portée à la ronde par Zia Annedda, chassa loin +de la famille et des invités, tous parents des +époux, cette espèce d’incube que la maladie +d’Elias faisait peser sur la joie commune. Celui +qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.</p> + +<p>— Saint François soit loué ! dit-il en se dressant +d’un bond. Si mon fils était mort, je ne lui +aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir compagnie. +Allons !</p> + +<p>Sa tristesse l’avait même empêché de boire, +et il n’avait pas refait non plus les quatre petites +tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était +parfaitement propre, avec ses gros souliers oints +de suif et son costume flambant neuf. Quant à +Maddalena, il sembla qu’elle demeurait indifférente, +avec ses larges paupières de madone +baissées d’un air résigné ; assise près de son +mari, dans la cour, elle parlait peu, regardait ses +anneaux et les faisait passer alternativement de +l’un à l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux ; il +avait la face rasée, les yeux luisants, les lèvres +rouges ; et, dans son costume d’époux, avec sa +chemise au col blanc dont les pointes brodées +étaient rabattues sur un gilet de velours bleu, +il paraissait presque beau.</p> + +<p>— Allons, allons ! répétait Zio Portolu, impatient +de revoir Elias.</p> + +<p>Et, dès que la porte de la petite chambre fut +ouverte, il se mit à débiter des facéties, riant de +son rire contraint, sans prendre garde à la douleur +mortelle qui accablait son fils.</p> + +<p>— Le voyez-vous, <i lang="sc" xml:lang="sc">su bellu mannu</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, la fleur +de notre maison, qui voulait mourir le jour +même où son frère se mariait ? Est-ce que ce +sont des choses à faire ? Quand je t’ai vu sur +la roche, l’autre soir, je me suis dit : « Le tourtereau +va tomber malade. » Et, par le fait, un +peu plus tard, quand nous sommes revenus, +nous t’avons trouvé sous l’arbre, pareil à un +mort, et nous avons dû te transporter ici dans +un chariot. Est-ce que ce sont des choses à faire ? +Ah ! ta face est blanche comme la cendre, Elias. +Eh ! eh ! veux-tu boire ? Eh ! eh ! le vin guérit +tous les maux ! Ton frère est marié, tu sais ? Tu +te lèveras tout à l’heure, et nous boirons à la +santé des époux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> « Le très beau », le beau grand garçon.</p> +</div> +<p>— Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia +Annedda, en le tirant par le pan de sa capote.</p> + +<p>Et il se tut, considérant avec tristesse les +yeux clos d’Elias.</p> + +<p>Les mariés étaient restés dans la cour, entourés +de quelques parents assis sur des escabeaux ; +et tous ces gens causaient bas, en +regardant leurs mains ou la pointe de leurs +chaussures. A vrai dire, la conversation était +peu animée ; on sentait encore autour de soi une +pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et +de malaise que le maintien timide et froid de la +jeune épouse ne contribuait certes pas à dissiper.</p> + +<p>Des gamins effrontés se montraient à la +grande porte, criaient, réclamaient des dragées, +lançaient des pierres contre le mur. Dans la +cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente +préparaient le souper. Zia Annedda allait +et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à +la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le +visage blanc et calme. Qu’Elias dût revenir à la +santé, elle le savait bien : car, supposant qu’il +avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé +et fait avaler <i lang="sc" xml:lang="sc">s’abba e s’assustru</i>, l’eau de l’épouvante<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; +puis, elle lui avait attaché au cou une +médaille bénite, elle avait allumé une lampe en +l’honneur de saint François, et enfin elle avait +prononcé les « paroles vertes », — une conjuration +qui n’est pas sacrilège, — pour savoir si +Elias devait vivre ou mourir. Les paroles vertes +avaient répondu qu’il vivrait. « Loué soit saint +François et béni soit Dieu en toutes ses saintes +volontés ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles +pieuses, en récitant de ferventes prières.</p> +</div> +<p>Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne +resta que les deux frères, la mère de la mariée et +une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut +plus silencieux que le dîner ; de temps à autre, +on entendait Elias gémir, se lamenter d’une +façon déchirante ; et un nuage de tristesse oppressait +tout le monde.</p> + +<p>— On croirait que nous assistons à un repas +funèbre ! dit Zio Portolu.</p> + +<p>Et il s’efforça de rire ; mais, intérieurement, +il se tourmentait ; et, à son avis, la +mélancolie qui avait voilé ce jour de noces +était de mauvais augure pour les nouveaux +époux.</p> + +<p>Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien +ne manquait sur la table, elle rentra dans la +chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de +bouillon.</p> + +<p>— Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui +dit-elle d’une voix tendre, tout en refroidissant +le bouillon avec la cuiller.</p> + +<p>Mais il fit une grimace de dégoût et, de la +main, repoussa la main de sa mère.</p> + +<p>— Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. +Il faut boire : cela te fera du bien.</p> + +<p>— Non, non, non ! répétait-il puérilement, +sur un ton plaintif.</p> + +<p>— Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes +ainsi, tu deviendras malade pour tout de bon, +et tu commettras un péché mortel ; car le Seigneur +veut que l’on se conserve.</p> + +<p>Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse +et aussi de souffrance physique.</p> + +<p>— Laissez-moi en paix ! dit-il. Laissez-moi +mourir en paix !</p> + +<p>Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. +Dès qu’Elias aperçut la mariée, il se mit à +trembler visiblement ; et il n’eut ni le désir ni la +force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer +un souhait :</p> + +<p>— Que le bonheur…</p> + +<p>Mais les paroles moururent dans sa gorge. +Alors Maddalena, d’une voix ferme et assez +froide, lui dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela signifie, Elias ? Pourquoi +ne veux-tu pas prendre quelque chose ? Tu +n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la +peine à ta mère ? Allons, vite, sois raisonnable.</p> + +<p>Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, +but ; et, tout en buvant, il haletait et tremblait +comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore +boire du vin ; et il tomba bientôt dans une +somnolence légère et agréable, qui ne tarda pas +à se changer en un sommeil paisible.</p> + +<p>Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla ; et à +peine fut-il éveillé, malgré le bien-être physique +que lui avait procuré le sommeil, il eut un +transport d’inexprimable souffrance, un désespoir +profond : Maddalena était dans cette maison, +sous le même toit que lui, et Pietro était +heureux ! Elias comprit que pour lui la joie de +la vie avait pris fin, et que ce qui commençait, +c’était la torture de la lutte contre la jalousie, +contre le péché, contre la désolation. Autour de +lui et au dedans de lui-même régnait une obscurité +noire et lourde ; et, de nouveau, il éprouva +un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, +de s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. +« Je m’en vais, se disait-il. Il faut que je +m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y revienne +jamais. Autrement, je suis un homme +perdu. Hélas ! hélas ! »</p> + +<p>Il se retourna, en se tordant de douleur ; il +serra les poings, enfonça son front dans son +oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses +sanglots et ses gémissements. Il avait une envie +furieuse de saisir son cœur à poignée pour le +jeter violemment contre le mur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>L’automne venait, apportant à la <i>tanca</i> une +douce mélancolie. Dans les jours brumeux, le +paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux +prolongements par delà les limites voilées de l’horizon ; +une solitude immense pesait sur les campagnes ; +les arbres, les pierres, les buissons prenaient +quelque chose de grave, comme s’ils méditaient +tristement. De grands corbeaux, lents +et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe de +l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis +par les pluies tombées en abondance.</p> + +<p>Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais +tristes, Elias se trouvait seul dans la cabane, +assis sur le seuil de la porte. Comme d’habitude, +il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau +paissait au loin ; deux ou trois agneaux +d’automne, gracieux, blancs comme neige, bêlaient +avec une lamentation d’enfant malade. +Elias lisait en attendant Zio Martinu, qu’il avait +envoyé chercher pour lui demander un conseil.</p> + +<p>« Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil +que le vieux me donnera. Il a l’expérience +de la vie ; et peut-être aurais-je bien fait de l’écouter +dès le commencement. » Il poussa un +soupir, et il ajouta : « Mais qu’importe ? Maintenant, +tout est fini. »</p> + +<p>La haute figure du vieillard apparut dans le +brouillard, au bout de la sente. Il s’avançait, +droit et raide, vers la cabane. Elias se leva brusquement +et jeta là son livre pour aller au-devant +de Zio Martinu. Il savait bien que la <i>tanca</i> était +déserte ; mais il se rappelait toujours le proverbe +sarde : « Chaque petit maquis peut cacher +de petites oreilles » ; et il voulait parler en +sécurité. Aussi emmena-t-il le visiteur dans un +lieu découvert où, sur un large espace, il n’y +avait ni rochers ni buissons. Quelques pierres +seulement gisaient çà et là, parmi les chaumes ; +et deux de ces pierres servirent de sièges au +jeune homme et au vieillard.</p> + +<p>D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes : +de ce que Zio Martinu avait fait depuis +qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux, +d’un taureau volé dans une <i>tanca</i> voisine. Mais, +tout à coup, le vieux regarda son interlocuteur +en face, changea de ton et demanda :</p> + +<p>— Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias ? Qu’y +a-t-il de nouveau ?</p> + +<p>Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena +autour de lui ses regards. Il ne vit personne ; +le bois, les rochers et les maquis se +taisaient dans les lointains embrumés, sous la +torpeur du ciel pâle.</p> + +<p>— Je voudrais vous demander un conseil, Zio +Martinu, commença Elias.</p> + +<p>— Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un +conseil, et tu ne l’as pas suivi.</p> + +<p>— Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre +chose. Et, d’ailleurs, j’aurais peut-être mieux +fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant, +tout est fini… J’ai l’intention de me faire +prêtre, Zio Martinu. Qu’est-ce que vous en +dites ?</p> + +<p>Le vieux regarda au loin, pensif.</p> + +<p>— Tu es encore amoureux ?</p> + +<p>— Plus que jamais ! s’écria Elias.</p> + +<p>Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, +comme trempée de larmes.</p> + +<p>— Oui, par instants, il me semble que je deviens +fou… Elle est si belle ! Ah ! si vous voyiez +comme elle est belle, maintenant ! Je me propose +toujours de ne pas retourner à la maison, +de ne pas la rencontrer, de ne pas la regarder ; +mais le démon me pousse, mon cher Zio Martinu… +Et, elle aussi, elle me regarde ; et j’ai +peur… Il faut trouver un remède ; autrement, ce +que vous avez prévu arrivera.</p> + +<p>— Pourquoi ne te maries-tu point ?</p> + +<p>— Ah ! ne me parlez pas de mariage ! fit +Elias, dont le visage prit une expression d’horreur. +Je maltraiterais ma femme, cela est sûr ; +et le démon triompherait plus encore.</p> + +<p>— Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde ?</p> + +<p>— Oh ! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu !… +Oui, elle me regarde.</p> + +<p>— Mais ce n’est donc pas une femme honnête ?</p> + +<p>— Je la crois honnête ; mais elle n’aime pas +son mari, ne l’a jamais aimé ; et, d’ailleurs, son +mari ne la traite pas bien. Il s’est vite lassé +d’elle ; de plus, il s’enivre souvent, et alors il +devient brutal. Ils ont de fréquentes querelles.</p> + +<p>— Déjà ?</p> + +<p>— Eh ! pour cela, on commence vite… Je +crains qu’il ne finisse par la battre. Il ne veut +pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez +sa mère, qu’elle cause avec les voisines.</p> + +<p>— Il est jaloux ?</p> + +<p>— Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais +été ; mais il est colérique, il boit trop, il abuse +de son aisance.</p> + +<p>— Que t’avais-je prédit, Elias ? s’écria le +vieillard. Ah ! si tu avais suivi mon conseil !</p> + +<p>Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta :</p> + +<p>— Du reste, qui sait ? Peut-être qu’avec toi +c’eût encore été la même chose.</p> + +<p>— Oh, non ! Que dites-vous ? protesta chaleureusement +Elias, tandis qu’un rêve douloureux +resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais +adoré jusqu’à ses pensées !</p> + +<p>— Tu oublies que le temps coule ! On dit +cela ; mais un jour vient où l’on se fatigue de +tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, +Elias, que ton caprice actuel dure lui-même +fort longtemps ? Plus tard, il t’arrivera d’en +rire… Elle aura des enfants ; elle se fanera, ne +te regardera plus, deviendra ce que deviennent +tant d’autres paysannes mères de famille : sordidement +vêtue, vieille, mal fagotée, laide.</p> + +<p>— Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà +justement le malheur : elle n’aura jamais d’enfants, +et elle se conservera longtemps belle et +fraîche.</p> + +<p>— Qu’en sais-tu ?</p> + +<p>— C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. +Je crois même que la mauvaise humeur de +Pietro a cela pour cause principale… Ah ! Zio +Martinu, je vous confie des choses que je ne +dirais pas même à mon confesseur ! Ne me trahissez +pas !</p> + +<p>— Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne +fallait pas m’appeler, repartit le vieillard avec +calme. J’en ai entendu bien d’autres !… Du +reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants ; +elle se fanera tout de même.</p> + +<p>— Ne le croyez pas, Zio Martinu ! Son type +est celui de ces femmes qui, avec le progrès des +années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses, +deviennent de plus en plus belles. Et +puis, à la maison, il n’y a pas de travail ; si son +mari la maltraite, les autres, ma mère surtout, +l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien ; +et elle restera toujours belle.</p> + +<p>— Mais elle vieillira ! Vous vieillirez !</p> + +<p>— Oh ! d’ici là, il passera du temps ! Et que +venez-vous de dire, vous qui êtes un grand +sage ? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse ? +Nous finirons par tomber dans le péché mortel ; +et alors…</p> + +<p>— Mais tu te figures donc, Elias Portolu, +qu’en te faisant prêtre tout serait terminé ? +L’homme, le jeune homme ne mourra pas en +toi ; tu pourras succomber quand même ; et +alors ce ne sera plus un péché, ce sera un sacrilège.</p> + +<p>— Non, non, ne dites pas cela ! s’écria Elias +avec horreur. Quand je serai prêtre, ce sera très +différent. Elle ne me regardera plus ; et d’ailleurs, +je me ferai envoyer dans un village.</p> + +<p>— A merveille, mon fils ! Mais, en laissant de +côté le reste, dis-moi, tu n’es plus un jeune garçon. +Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire ? +D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, +il faut des études, il faut de l’argent. Qui +sait si tu viendras à bout de toutes ces difficultés ? +Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras +victorieux de la tentation ?</p> + +<p>— Une fois que j’aurai annoncé mon projet, +je ne craindrai plus rien : elle cessera de me +regarder, et je triompherai de moi-même… C’est +vrai, je ne suis plus jeune garçon ; mais je n’ai +pas trente ans non plus, comme les avait ce +pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est fait +prêtre en moins de trois ans.</p> + +<p>— Fort bien. Et pourtant, je te dis encore +une chose : les prêtres qui se font prêtres parce +qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis +amoureux, ne me plaisent guère… Il faut s’y +prendre quand on est jeune, il faut avoir la +vocation.</p> + +<p>— La vocation, je l’ai ; je l’avais déjà auparavant. +Elle m’est venue dès mon enfance, et +elle s’est réveillée lorsque j’étais <i>là-bas</i>. Et n’allez +pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais +prêtre, c’est par poltronnerie, ou pour m’enrichir, +ou pour bien vivre, comme tant d’autres. +C’est parce que je crois en Dieu et que je veux +vaincre les tentations du siècle.</p> + +<p>— Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se +fait prêtre ne doit pas seulement repousser le +mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre entièrement +pour les autres ; en un mot, il doit se +faire prêtre pour le prochain et non pour lui-même. +Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour +toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des +autres. Songes-y bien, Elias ! Ai-je ou n’ai-je +pas raison ?</p> + +<p>Elias devint pensif ; il comprenait que le vieux +sage avait raison ; mais il ne voulait pas, il ne +pouvait pas s’avouer vaincu.</p> + +<p>— En somme, poursuivit-il, est-ce que vous +me déconseillez de prendre ce parti ? Mais, à +votre tour, demandez-vous si vous agissez bien +ou mal ; interrogez votre conscience.</p> + +<p>Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, +parut frappé par la dernière observation d’Elias. +Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé ; +mais, pendant quelques secondes, ils ne +virent rien : dans ce grand silence de désert blafard, +sa rude âme en travail entendit des voix +mystérieuses vibrer aux alentours.</p> + +<p>— Ma conscience me répondrait de me mettre +en colère contre toi, Elias, reprit-il après un +moment de silence. Comme le dit ton père, tu +n’es pas un homme, tu es un fétu, un roseau qui +plie au moindre souffle du vent. Parce que tu +t’es amouraché d’une femme que tu ne peux +posséder, que tu n’as pas voulu posséder, tu +projettes maintenant de devenir un mauvais +prêtre, tandis que tu pourrais être un homme +adonné au bien. Des aigles, voilà ce qu’il faut +être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas +tort.</p> + +<p>Et, comme Elias restait accablé sous les +reproches sévères du vieillard, celui-ci continua :</p> + +<p>— Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias ? +Ah ! tu crois avoir bu tout le fiel de la vie, parce +que tu as été en prison et parce que tu t’es +amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que +cela ? Cela n’est rien ; et un homme doit cracher +sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien +autre chose… As-tu jamais éprouvé l’angoisse +de celui qui s’apprête à commettre un crime ? +Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords ? +Et la misère, sais-tu ce que c’est ? Et la haine, +sais-tu ce que c’est ? Et vair ton ennemi, ton +rival triompher, prendre possession de ton bien +et te persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est ? +As-tu été trahi, trahi par ta femme, par ton ami, +par ton parent ? As-tu, durant des années et des +années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé +devant toi comme un brouillard qu’emporte +la bise ? Connais-tu ce que c’est, de ne +plus croire à rien, de ne plus espérer en rien, de +voir autour de soi le monde vide ? Et ne plus +croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le +haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et +qu’ensuite il te les a refermées toutes, l’une +après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias ? +Tout cela, le sais-tu ?</p> + +<p>— Vous m’épouvantez, Zio Martinu ! murmura +Elias.</p> + +<p>— Vois quel homme tu es ! Tu t’épouvantes, +rien qu’à entendre une pâle description de la +douleur humaine… Allons, du courage ! Lève-toi +et marche, Elias ! Tu es jeune, tu es bien +portant. Va, et regarde la vie en face. Sois un +aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur +est miséricordieux, et souvent il nous réserve +des joies que nous ne saurions pas même imaginer. +Jamais l’homme ne doit s’abandonner au +désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras +pas heureux et ne riras pas du passé ? Allons, +du courage !</p> + +<p>Comme suggestionné par ce discours, Elias +se leva et fit un mouvement pour partir. Mais +le vieillard lui dit :</p> + +<p>— Quoi donc ? Tu me laisses seul ? Tu ne +m’emmènes pas à ta cabane ? Tu ne m’offres +pas de lait ?</p> + +<p>— Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi +comme une brebis folle.</p> + +<p>Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, +Elias servit au vieillard du lait, du vin, du raisin +et du pain ; et ils causèrent encore de choses +indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, +Zio Martinu revint à l’improviste sur la question +difficile :</p> + +<p>— En somme, tu as toujours le temps. Lorsque +tu connaîtras vraiment ce qu’est la vie, eh +bien ! alors, si tu veux te retirer du monde, tu +en sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit : +mieux vaut un homme du siècle adonné au bien +qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y +garde. Au revoir.</p> + +<p>Après cet entretien, Elias demeura triste, +mais assez calme. Il lui semblait même qu’il +était fort, et il avait honte de sa faiblesse passée. +Il se disait : « Le vieux sanglier a raison. Il faut +être des hommes ; il faut être des aigles, et non +des grives. Je veux être fort. Bon chrétien, oui ; +mais fort ! » Pendant plusieurs jours, il demeura +triste ; mais il n’était pas désespéré, et il faisait +tout ce qu’il pouvait pour ôter de sa tête les +idées mélancoliques.</p> + +<hr> + + +<p>L’automne fut extraordinairement doux et +agréable dans la <i>tanca</i>. Le ciel s’était rasséréné, +avait pris cette inexprimable douceur tendre +qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les +horizons lointains, dans les fonds laiteux, on +croyait apercevoir la mer ; certains soirs, l’horizon +devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré +où de petits nuages d’un azur pâle naviguaient, +pareils à des voiles. Sur la clarté du ciel, le bois +prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles +ne tombaient encore que des buissons ; mais +quelques chênes, épars dans l’immensité de la +<i>tanca</i>, commençaient à se dorer. L’herbe fine et +drue grandissait, recouvrant les chaumes bruns ; +çà et là, surtout au bord de l’eau, des fleurs sauvages +ouvraient leurs tristes pétales violets. Et +le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans +tous les coins, sur les maquis, sur les murs d’enceinte, +sur les rochers ; et, parmi cette douceur +de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur +de cette herbe courte et fine, la <i>tanca</i> semblait +de plus en plus vaste, de plus en plus immense, +avec ses limites qui se perdaient vers le paisible +rivage des mers fantastiques imaginées à l’horizon.</p> + +<p>Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, +en cette saison, peu fatigante. Zio Portolu s’absentait +souvent, et Mattia menait une existence +taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup +le troupeau, les chiens, le cheval ; quant au chat +et au cabri, qui le suivaient toujours pas à pas, +il leur parlait comme à des camarades. Depuis +quelque temps, il était très occupé à fabriquer +des ruches de liège ; car il voulait avoir un rucher +au printemps. Ses goûts étaient simples ; il n’avait +aucun vice, mais il était superstitieux et un +peu poltron. Il croyait aux revenants et aux +âmes errantes ; et, pendant les longues nuits +passées à la <i>tanca</i>, derrière le troupeau, il avait +plus d’une fois blêmi parce qu’il se figurait voir +des signes mystérieux dans l’air, des bêtes fantastiques +s’avancer en courant, sans faire de +bruit ; et, dans la voix lointaine du bois, dans +cette solitude infinie de halliers et de rochers, il +avait maintes fois ouï d’étranges lamentations, +des soupirs et des chuchotements venus d’un +monde effroyable.</p> + +<p>Elias enviait un peu le caractère et la simplicité +de son frère. Il se disait : « Le voilà bien, lui ! +Toujours calme comme un enfant de sept ans ! +A quoi pense-t-il ? Que désire-t-il ? Jamais il n’a +souffert, et peut-être ne souffrira-t-il jamais. Ce +n’est pas un fort ; mais pourtant, il est plus fort +que moi. »</p> + +<p>D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la +conversation avec Zio Martinu, il lui sembla +qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie ; au +moins réussissait-il à se dominer et à prendre de +bonnes résolutions pour l’avenir. Mais, un jour, +comme il rentrait au pays, il trouva de l’orage +entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où +Pietro semait son froment, et la semence avait +été conservée en un vieux coffre de bois noir +placé dans la chambre des époux. Or, Pietro +s’imaginait qu’une certaine quantité de cette +semence avait disparu, et c’était pour cela qu’il +cherchait dispute à sa femme.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait ? +répondait Maddalena, très offensée. De la fouace +ou des gâteaux ? Tu sais que, dans ta maison, +tout se passe au grand jour ; et ta mère est là, +qui est témoin de tous mes actes.</p> + +<p>— Elle a raison, mon fils, confirmait Zia +Annedda. Il est impossible que le froment ait +diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait ?</p> + +<p>— Vous seules, ô femmes, le savez ! Vous +faites et vous défaites ; vous avez des besoins +secrets, des fantaisies extravagantes ; et vous +recourez aux provisions, et vous dissipez votre +bien, et vous trompez votre pauvre mari, qui +travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices !</p> + +<p>Il parlait au pluriel ; mais Maddalena comprenait +fort bien que chacune de ces paroles +s’adressait à elle seule.</p> + +<p>— C’est à moi qu’il faut parler ! lui dit-elle +avec indignation. Ne t’en prends pas à ta mère. +Le froment était dans notre chambre.</p> + +<p>— Et c’est de là qu’il a disparu.</p> + +<p>— Tu veux dire que je suis la coupable ?</p> + +<p>— Oui ! hurla Pietro.</p> + +<p>— C’est ignoble !</p> + +<p>— Qu’est-ce qui est ignoble ? Moi ? La voyez-vous, +la fille d’Arrita Scada ? Maudite soit +l’heure où je t’ai épousée !</p> + +<p>Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur +ces entrefaites, Elias parut dans la cour, et +Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le +cheval.</p> + +<p>Le jeune homme entendit la dispute, et son +cœur se Serra.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda-t-il entre +les dents. A propos de quoi se disputent-ils ?</p> + +<p>Sa mère lui dit quelques mots à voix basse ; +et il s’écria :</p> + +<p>— Mais c’est une infamie ! Est-ce que Pietro +devient fou ? Notre maison sera bientôt la maison +du scandale ! Il est temps que cela finisse !</p> + +<p>— Au contraire, cela ne fait que de commencer ! +intervint Pietro, qui s’avança sur le +seuil de la porte, avec des yeux scintillants de +colère. Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, +si tu ne veux pas que je te serve à ton +tour !</p> + +<p>— Malheureux ! cria Elias. Fais attention à +ce que tu dis !</p> + +<p>— Fais attention toi-même ! Je suis un +homme, moi ; mais toi, tu n’es qu’une corne ! +Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires !</p> + +<p>— Finissez, mes enfants, finissez ! gémit Zia +Annedda, toute pâle. Qu’est-ce que cela signifie ? +Jamais pareille chose n’était arrivée chez nous !</p> + +<p>— Je suis le maître ! proclamait Pietro avec +jactance ; et il faut que vous le compreniez. Oui, +le maître, c’est moi ; et, s’il y a des gens qui +veulent commander ici, je suis prêt à les écraser +comme des sauterelles !</p> + +<p>Ils entrèrent dans la cuisine ; et la jeune +femme, en voyant Elias, en entendant les paroles +de Pietro et de Zia Annedda, se mit à +pleurer. Ces pleurs achevèrent d’irriter Elias +contre Pietro et Pietro contre Maddalena.</p> + +<p>— Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me +fait plaisir ! Avec moi, il faut qu’on marche +droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera +pas à faire connaissance avec le bâton !</p> + +<p>— Essaie un peu, lâche ! repartit Maddalena +outrée, en se redressant menaçante. Misérable, +calomniateur, lâche !…</p> + +<p>Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle +en hurlant :</p> + +<p>— Répète-le donc, si tu l’oses ! Répète-le +donc !</p> + +<p>— Tu es ivre !…</p> + +<p>— Finis, Pietro, finis ! s’écrièrent d’une seule +voix Elias et Zia Annedda, qui l’arrêtèrent.</p> + +<p>Cependant, Maddalena sanglotait ; et elle répétait +parmi ses sanglots :</p> + +<p>— Calomniateur, lâche, lâche !…</p> + +<p>— Je vous ferai voir si je suis ivre et si je +suis lâche ! vociféra Pietro.</p> + +<p>Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna +un soufflet. Elias devint livide, se mit à trembler, +ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda +réussit à le retenir : et Pietro eut encore la +prudence de s’en aller. Sans quoi, une catastrophe +était imminente.</p> + +<p>— Oui, ce n’est que le commencement ! cria +Pietro, de la cour, avec une voix rageuse mais +ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon +cher frère, ce joyau-là ! Et maintenant, je m’en +vais boire. Si, quand je reviendrai, il y a ici +quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra +qui est le lion et qui est le lézard.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>A peine le soufflet reçu, Maddalena avait +cessé de pleurer ; devenue blanche comme un +cadavre, elle frémissait toute, de colère et de +douleur ; mais elle avait compris instantanément +que, si elle ne changeait pas de méthode, +elle causerait de graves malheurs dans la famille ; +et elle chercha tout de suite un remède.</p> + +<p>— C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. +Excusez-moi ; cela n’arrivera plus. Puisque +j’ai pris ma croix, je saurai la porter. Excusez-moi ; +pardonnez le scandale, pardonnez les +paroles que j’ai dites.</p> + +<p>Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.</p> + +<p>— Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia +Annedda refermait la grande porte, fais que ma +mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas +que la chose se répande…</p> + +<p>« C’est une sainte ! pensait Elias. Ah ! non, +cet homme ne la méritait pas ! Une bête féroce ! »</p> + +<p>Et la phrase de Pietro : « C’est toi qui aurais +dû l’épouser ! » résonnait dans son esprit, dans +son cœur, dans ses veines où bouillonnait le +sang troublé. « Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ! Ah ! +quelle irréparable erreur ! Ils sont malheureux, +à présent : car elle ne l’aime point ; et c’est ce qui +l’irrite, lui ; et moi… Oh ! moi, je suis plus malheureux +qu’eux ; je l’aime plus qu’auparavant, +et je… » Il lui venait une envie folle de saisir +Maddalena entre ses bras et de l’emporter. « Il +en est temps encore, il en est temps encore ! +Qui nous sépare ? Quel obstacle nous empêche +de nous rejoindre ? » Mais Zia Annedda revint, +et il reprit le sentiment de la réalité.</p> + +<p>Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions +de se trouver seul avec Maddalena. Elle travaillait +en silence, assise près de la porte ouverte ; +par instants, de profonds soupirs montaient +de sa poitrine, et elle avait les paupières +violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait +pas à partir ; une fascination irrésistible l’attirait +près de cette porte ouverte, le contraignait +à tourner autour de Maddalena comme le papillon +autour de la flamme. Il croyait la jeune +femme plus affectée peut-être qu’elle ne l’était +en effet, et il se tourmentait de cette douleur +plus que de la sienne propre. De vains regrets, +d’inutiles remords, de la colère contre Pietro, +de fatals désirs le bouleversaient. A certains +moments de passion, il aurait donné sa vie pour +réconforter Maddalena ; mais, en attendant, il +ne réussissait pas à lui dire une parole, et il +s’irritait secrètement contre sa propre timidité.</p> + +<p>— Tu ne t’en vas donc pas ? lui demandait +Zia Annedda, suppliante. Va-t’en, mon enfant : +il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent. +Pars !</p> + +<p>— J’ai toujours le temps de partir ! finit-il +par répondre, agacé.</p> + +<p>— Ah ! mon enfant, tu veux faire un scandale ! +Va-t’en, va-t’en ! Ton frère rentrera ivre, +et vous ferez encore du scandale. Ah ! mes enfants, +vous n’avez pas la crainte de Dieu, et la +tentation rôde autour de vous !</p> + +<p>Maddalena poussa un soupir qui était presque +un gémissement, et Elias fut frappé des paroles +de sa mère. Oui, c’était vrai : le démon rôdait +autour d’eux ; et lui-même attendait avec un +désir mauvais le retour de son frère, pour l’insulter, +pour lui faire payer la douleur et l’humiliation +de Maddalena. Et ce n’était pas tout +encore : déjà il regardait la jeune femme avec +des yeux qui n’étaient plus ceux avec lesquels il +l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela +une claire intuition, et il en ressentit un sursaut +de terreur. « Je suis sur le point de me perdre, +oui, de me perdre ! se dit-il. A quoi mon sacrifice +a-t-il servi ? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, +pour ne pas le voir malheureux ; et maintenant, +c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire +son malheur !… Mais qu’est-ce que je viens de +penser là ? Suis-je capable d’une pareille chose ? +Moi ? moi ?… » Il s’interrogeait avec étonnement. +Il avait la sensation d’être un autre homme ; et +il en était confondu, s’épouvantait de ce changement +soudain.</p> + +<p>« Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, +et que je ne revienne plus. » Il se décida et partit, +au grand soulagement de sa mère qui attendait +cette minute avec impatience. Maddalena +ne bougea pas de sa place, ne releva pas même +ses larges paupières violacées de madone douloureuse. +Mais lui, au moment de franchir le +seuil, il l’enveloppa d’un regard navré ; et il se +mit en chemin la mort dans l’âme.</p> + +<p>Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin +profond et tragique ; il commença à désespérer +de lui-même et de toutes choses, à prendre en +haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir +et son besoin de solitude avaient eu je ne sais +quoi de tendre et de bénin ; mais, à présent +qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, +ils devenaient méchants et acrimonieux. +Elias estimait que le sort, ce sphinx malfaisant +qui tourmente les hommes, avait été injuste +envers lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, +en se sacrifiant lui-même ? Et le bien s’était +converti en mal. « Pourquoi ? Était-il juste que +la fatalité se jouât ainsi de nous ? » Dans la +solitude de la <i>tanca</i>, sous le ciel terne de l’automne, +parmi la mystérieuse tristesse de ce +paysage désert, de ces horizons brumeux, l’esprit +du paysan se posait les terribles problèmes +que se posent les esprits raffinés ; mais il ne +réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que +sa douleur ; et, dans cette douleur, non seulement +sa foi se perdait, mais déjà commençait à +s’agiter le monstre de la rébellion.</p> + +<p>Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les +limites de la <i>tanca</i>, Elias avait aperçu Zio Martinu, +le vieux païen dont la rigide figure paraissait +être une émanation de ce puissant et triste +paysage ; mais toujours le jeune homme se détournait +de lui, le fuyait. « C’est une vieille +bête ! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur ? +Qu’est-ce que la douleur ? Il s’est moqué de +moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec tous +ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa +sagesse, il ne sait pas qu’en un seul jour je +souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa vie. +Ah ! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant +moi avec ses sermons : Je le tuerais à coups de +hache ! »</p> + +<p>Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne +lui avait fait aucun mal. Ah ! que n’avait-il, au +contraire, suivi ses conseils !… Mais il était irrité +contre tout le monde, surtout contre lui-même ; +et il éprouvait un cruel besoin de maltraiter +quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en savourer, +non pas le plaisir, mais la douleur.</p> + +<p>Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. +C’était le fils d’un pâtre du voisinage, +très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir +comme une statuette de bronze, était un peu +simple, mais sans malice. Il venait presque tous +les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait +tranquillement avec le chat, avec les chiens, +avec le petit cochon. Souvent Elias lui donnait +du pain, des fruits, du lait, même du vin ; et +l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais +tout cela fut payé en une heure. Elias se trouvait +seul dans la cabane, et il était d’une humeur +terrible, parce que Mattia, le soir précédent, +avait apporté de fâcheuses nouvelles : Pietro +s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son travail, +et alors il insultait et battait sa femme. Le +gamin arriva les pieds nus, à petits pas silencieux ; +il prit le chien entre ses bras et il entra +dans la cabane.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda rudement +Elias.</p> + +<p>— Donne-moi du lait.</p> + +<p>— Nous n’en avons pas !</p> + +<p>— Donne-moi du lait, donne-moi du lait, +donne-moi du lait ! se mit à répéter le gamin.</p> + +<p>Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation +physique indomptable ; il empoigna le +gamin par le bras, le poussa dehors, le chassa +en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant +de ne plus revenir. L’autre s’en alla avec +une sorte de dignité, sans prononcer une parole ; +mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit +pleurer à l’écart ; et c’étaient des pleurs +désespérés, qui résonnaient tristement dans la +solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter +contre lui-même, une violente envie de se mordre +les poings jusqu’au sang. Ce fait, petit en +soi, finit par le consterner comme un symptôme +funeste. « Je suis une brute, pensait-il. Je suis +perdu. Mais les autres sont-ils différents de +moi ? Nous sommes tous mauvais ; la seule +différence, c’est que les autres n’ont aucun +scrupule et qu’ils sont heureux ; mais moi, je +souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai +fait du bien à qui ne le méritait pas. »</p> + +<p>Sa mémoire lui représentait d’obsédantes +images de <i>là-bas</i> ; et il lui semblait que la douleur +soufferte pour l’injuste condamnation n’avait +rien été en comparaison de la douleur qu’il +éprouvait aujourd’hui. Mais pourtant, le souvenir +de la douleur passée augmentait encore la +douleur présente. Des particularités oubliées lui +revenaient à l’esprit avec amertume ; il se représentait +les humiliations, les vexations, les +persécutions des « argousins », et il rougissait de +colère. Ah ! s’il en avait tenu un sous sa main, à +la bergerie, dans ces moments-là ! « Je le mettrais +en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang +sur la lame de mon couteau. » Et ses dents se +découvraient, comme pour mordre.</p> + +<p>Bref, il y avait une bête féroce déchaînée +dans le cœur de ce jeune homme pâle, à l’apparence +douce, que l’on voyait souvent assis au +seuil de la cabane, les jambes écartées, les coudes +sur les genoux, plongé dans la lecture de +ses petits livres pieux.</p> + +<p>Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, +l’immense tristesse de l’hiver dans la solitude ; +et la constitution ébranlée d’Elias s’en +ressentait profondément. Les longues journées +de pluie, de neige, de fatigue, — car c’est en +hiver que le berger sarde, qui vit alors sans abri, +comme son troupeau, travaille et souffre le plus, — l’incommodité +de la cabane toujours pleine +de fumée et de vent, finirent par épuiser ses +forces physiques et morales.</p> + +<p>A cette époque, durant certaines chutes de +neige qui firent mourir de froid un grand nombre +de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de +se faire prêtre. Mais combien différente aujourd’hui +de ce qu’elle était auparavant ! Certaines +fois, au milieu de cette âpre lutte contre les +éléments et contre lui-même, il se désespérait +plus que jamais ; il sentait un besoin révolté de +vie commode, un urgent besoin de trêve ; et il ne +concevait qu’une seule voie de salut, qui était +de changer d’état.</p> + +<p>Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique +l’attirât souvent à Nuoro, vers la tiède +maisonnette où Maddalena travaillait au coin +du feu.</p> + +<p>Une paix relative régnait maintenant dans +le ménage, car Maddalena était devenue très +prudente ; et si, de temps en temps, on entendait +encore la voix avinée de Pietro, du +moins on n’entendait que la sienne. Mais que +Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était +plus capable d’y prendre garde. La mauvaise +semence avait germé ; jour par jour, le vase +s’était empli d’une goutte nouvelle, et il devait +déborder d’une minute à l’autre. Le jeune +homme s’abandonnait secrètement et entièrement +à sa passion. Il se disait : « Jamais personne +n’en saura rien, et je le cacherai avec un +soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la +regarder, qui me l’interdit ? Quel mal fais-je ? +C’est ma joie unique. Et n’ai-je pas droit, moi +aussi, à un peu de joie ? »</p> + +<p>Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, +sans avoir conscience de son désir, il souhaitait +qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en apercevait +que trop ; et, involontairement peut-être, elle +répondait aux regards d’Elias. Et, quand leurs +regards se rencontraient, un frisson, un arrêt de +la vie, un transport de sombre plaisir saisissait +leurs âmes. Ils étaient tout près de se perdre ; +l’occasion seule leur manquait.</p> + +<p>Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire +de passion. Il ne raisonnait plus, et, parmi ses +cruelles souffrances, il éprouvait une atroce félicité +à voir que Maddalena le payait de retour. +Tout ce qui d’abord lui avait semblé péché et +douleur, lui semblait maintenant un droit et +une joie ; tout ce qui d’abord avait excité sa +répulsion, l’attirait maintenant avec une force +vertigineuse.</p> + +<p>Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, +Maddalena et deux autres jeunes femmes se +masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne +intelligence, et Pietro était même d’une gaieté +extraordinaire. Zia Annedda s’était opposée faiblement +à ce projet de mascarade ; mais on ne +l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, +la petite vieille devinait l’immoralité de ces travestissements, +de ces bals, de ces folies carnavalesques ; +et elle se fit promettre par Maddalena, +qui était assez bonne danseuse, de ne pas +danser, surtout avec des étrangers, les danses +<i>bourgeoises</i>, c’est-à-dire les danses italiennes.</p> + +<p>Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en +« chattes », c’est-à-dire qu’elles portaient pour +costume deux jupes de couleur sombre, l’une +attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles +avaient la tête enveloppée dans des châles. Les +hommes s’étaient déguisés en « turcs », avec de +larges jupons blancs serrés à la hauteur du +genou et avec des corsages de brocart aux vives +couleurs, mis à rebours et lacés dans le dos, de +telle façon que le derrière du vêtement se trouvait +sur la poitrine.</p> + +<p>Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que +la ruelle était déserte ; et ils gagnèrent les rues +du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de +petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, +s’efforçant de changer leur démarche, +craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs +masques de cire les éclats d’une joie enfantine. +Et les hommes marchaient devant avec crânerie, +comme pour ouvrir le chemin à leurs +compagnes. De temps à autre, Pietro poussait +un cri guttural, en allongeant le cou comme un +coq ; et ce cri rappelait à Elias les hurlements +d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans +une pure matinée de mai, se rendaient à la +neuvaine.</p> + +<p>Comme Elias savait un peu danser les danses +<i>bourgeoises</i>, qu’il avait apprises <i>là-bas</i>, dès la +première minute, il s’était dit à lui-même : « Je +danserai avec elle. » Peu lui importait la défense +faite par Zia Annedda, la promesse de Maddalena : +il brûlait du désir de danser avec elle, et +il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour +réussir dans son dessein. Une énergie sauvage et +rebelle s’éveillait en lui. S’il avait eu autrefois +la force de se dominer, de se contraindre à vouloir +le bien des autres, maintenant il trouvait en +lui toute l’audace du mal pour satisfaire ses +pires instincts. Son visage brûlait sous le masque ; +son costume étroit et gênant échauffait +tous ses membres. Au surplus, la journée était +tiède, voilée ; et, dans la douce immobilité de +l’air, on sentait déjà l’approche du printemps.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de monde dans les rues. +Des bandes de masques vulgaires et burlesques +allaient et venaient, escortés par une nuée de +gamins sales, qui hurlaient des injures ou des +paroles malhonnêtes. D’autres masques passaient, +vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les +regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et +des messieurs. Des dames, des enfants, des servantes +aux corsages pourpres, des jeunes filles +et des fillettes en costume, des villageoises, des +paysans ivres se bousculaient à certains endroits +du Corso ; et les accents mélancoliques +d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet +air tiède et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, +comme dans un crépuscule d’automne.</p> + +<p>Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, +accoutumé aux grandes solitudes de la <i>tanca</i>. +En vain croyait-il connaître le monde et être +préparé à tous les événements, parce qu’il avait +traversé la mer et vu la criminelle population +de <i>là-bas</i>. Hélas ! il suffisait de ce petit carnaval +de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de +ce quadrille mélancolique gémi par un accordéon +errant, pour que son âme s’égarât dans ce +monde qui n’était pas le sien, et que les choses +lui apparussent différentes de ce qu’elles lui +avaient semblé la veille, et que la rébellion achevât +de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait +que tous ces gens, qu’il voyait se promener, +causer et rire, étaient heureux, étaient enivrés +de bonheur ; et alors il s’abandonnait, lui aussi, +sans scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à +son irrésistible besoin de joie et de volupté.</p> + +<p>A présent, Pietro et Elias avaient mis entre +eux deux leurs compagnes, pour les protéger +contre les heurts des passants et contre les +insolences des gamins. Maddalena occupait la +place du milieu ; mais elle se penchait sans +cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt +Elias ; et toujours Elias répondait au regard de +ces yeux obliques, ardents sous le masque.</p> + +<p>— Arrêtons-nous, faisons quelque chose ! dit +enfin Elias à sa compagne. Aller et venir ainsi, +c’est idiot.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, répondit-elle.</p> + +<p>Et elle communiqua à Maddalena le désir du +jeune homme. Ils s’arrêtèrent tous.</p> + +<p>— Que voudrais-tu faire ? demanda Maddalena +en se rapprochant de lui.</p> + +<p>— Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse +là-bas, dit-il en lui offrant la main. Allons-y.</p> + +<p>— Ton frère veut danser, dit Maddalena à +Pietro.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Oui ! oui ! s’écrièrent toutes les femmes.</p> + +<p>— Ma mère l’a défendu.</p> + +<p>— Nous ne danserons que la danse sarde.</p> + +<p>Et les trois « chattes » s’élancèrent, toutes +joyeuses, courant vers l’endroit où l’on entendait +la musique du bal. Un cercle de spectateurs, +campagnards, gamins, ouvriers, presque +tous avec des faces hâves et laides, curieuses, +effrontées, entourait quelques couples de masques +qui dansaient en se heurtant et en riant. +Un homme au visage rouge, à la longue barbe, +habillé en femme, le masque rejeté derrière la +tête, jouait de l’accordéon en se donnant des +airs d’importance, les yeux baissés et fixés sur +les touches de son instrument. Ce qu’il jouait, +avec assez de brio, c’était une polka, mais triste +et plaintive comme l’est toujours la musique +jouée sur l’accordéon.</p> + +<p>Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs +et pénétrèrent dans l’espace où l’on dansait, +tandis que d’autres couples, las de danser, +à bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se +ranger devant les curieux. Personne ne protesta +contre les nouveaux venus ; et même, un masque +travesti en moine, avec le visage badigeonné +de jaune, invita tout de suite à danser +une des « chattes », laquelle accepta sans façon. +Elias se trouva ainsi à côté de Maddalena ; il frémissait +du désir de danser ; mais, à présent que +l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte +de son frère.</p> + +<p>— Joue-nous la danse sarde ! cria Pietro au +musicien.</p> + +<p>Le musicien releva les yeux, considéra un +instant le « turc », mais ne cessa pas de jouer sa +polka.</p> + +<p>— Silence ! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.</p> + +<p>— C’est bon, je me tais ! murmura-t-il comme +s’il se parlait à lui-même, tout mortifié.</p> + +<p>— Mais dansez donc, vous aussi ! dit la +« chatte » qui dansait avec le moine, en passant +devant ses compagnes.</p> + +<p>— Oui, oui, dansons ! supplia d’un air câlin +l’autre « chatte ». Qu’est-ce que nous faisons +là ?</p> + +<p>Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda +effrontément dans les yeux, ouvrit les bras et +dit :</p> + +<p>— Eh bien, oui, dansons, dansons ! Autrement +tu en mourrais de chagrin. Mais je t’avertis +que je ne sais pas danser ; et, si je te +marche sur les pieds, ce sera tant pis pour toi.</p> + +<p>Il lui passa le bras autour de la taille et se +mit à sauter et à tournoyer d’une façon comique. +Par bonheur pour elle, un grand masque, +vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux +flancs par une corde, vint délivrer la « chatte » +en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci +se retira, se rangea dans le cercle des spectateurs ; +et il s’aperçut qu’Elias et Maddalena +dansaient ensemble. « Eh ! eh ! ils savent danser, +eux ! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia +Annedda les voyait, je crois, par ma foi, qu’elle +leur distribuerait une bonne volée de coups de +bâton. » Et, tandis qu’il était debout à regarder, +il se dit encore : « En voilà une qui s’entend +à merveille avec le moine ; et cette autre écervelée, +m’est avis qu’elle est au mieux avec la +grande capote. Ah ! elles ont le diable au corps, +les femmes ! » Mais, dans le fond, il était content +que les autres prissent du plaisir.</p> + +<p>Elias et Maddalena dansaient assez bien ; +mais ils ne faisaient guère attention à la danse. +Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras +l’un de l’autre, presque sans savoir comment, +le trouble d’une ivresse indicible s’était emparé +d’eux. Elias sentait son cœur battre avec angoisse, +et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement +autour d’elle ce cercle de visages +hâves, laids et insolents.</p> + +<p>« Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je +lui dire ? »</p> + +<p>Et il serrait dans une étreinte convulsive le +buste de sa danseuse, sous la jupe sombre qui +lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il +anxieusement une parole, une seule parole à lui +dire : il ne pouvait ouvrir les lèvres. Tout à +coup, il fut assailli par une envie frénétique de +l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de +badauds imbéciles et de s’enfuir très loin, au +fond de la solitude, en hurlant dans un seul cri +toute sa douleur et tout son amour.</p> + +<p>Mais Pietro était là, debout, terrible comme +un sphinx, sous son masque qui riait d’un rire +grotesque ; et, depuis quelque temps, Elias +avait une peur étrange de son frère. Celui-ci +savait-il ? Pouvait-il être assez stupide pour ne +pas lire dans les yeux de l’amant la passion +terrible qui le dévorait ? « Eh ! que m’importe ? +se disait Elias, après s’être posé avec terreur ces +questions. Qu’il voie, et qu’il me tue ! Il me rendra +service. » Il n’avait pas de haine contre +Pietro ; seulement, il avait peur de lui ; et, parfois, +il avait aussi pour lui une bizarre et puérile +compassion. « Pietro est plus malheureux que +moi, se disait-il ; car il aime sa femme, et elle ne +l’aime point. Ah ! mon frère, mon frère, quelle +erreur nous avons commise ! »</p> + +<p>Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence +de ses désirs furieux, toutes ces pensées +s’agitaient confusément dans son esprit ; et il +éprouvait en même temps de la passion, de la +pitié, de la peur, du chagrin et de la jouissance. +La musique de l’accordéon, les bruits de la +foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, +le mouvement, le masque, le contact de +Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient +le sang. A un certain moment, il ne vit plus rien ; +il se pencha et, d’une voix haletante, chuchota +quelque chose que Maddalena n’entendit pas +bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. +Il la regarda longuement, d’un regard éperdu ; +et, à partir de cette minute, il n’eut plus qu’une +seule pensée, fixe, dévorante.</p> + +<p>Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, +les masques recommencèrent à errer dans les +rues, parmi la foule. Puis le soir vint, pâle, voilé. +Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons +comme dans un rêve, se retrouva devant la +maisonnette silencieuse, en face de la haie sombre +et immobile dans le crépuscule.</p> + +<p>Zia Annedda les attendait, assise dans la +petite cour, les mains jointes sous son tablier. +Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation +qui pouvait entraîner ses enfants : car, pour elle, +le masque était un symbole du démon ; et, lorsqu’ils +franchirent la porte en bande, elle eut un +léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur +lui murmurait-il que sa prière avait été +vaine, que le démon triomphait, qu’avec la rentrée +de ses enfants masqués, le péché mortel +entrait dans la maisonnette jusqu’alors si pure. +On voyait le feu brûler dans l’âtre ; et le chat, +accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au +loin, semblait perdu dans la solennelle contemplation +de ce crépuscule terne et de ces montagnes +d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.</p> + +<p>— Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il +paraît ! Vous n’étiez pas pressés de revenir ! dit +Zia Annedda sur un ton dolent.</p> + +<p>— C’est vrai, nous sommes en retard, avoua +Maddalena, mais sans exprimer aucun regret. +Venez, mes amies, venez ; moi, je meurs de +chaud.</p> + +<p>Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier +extérieur. Cependant, Elias enlevait son +masque ; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien, +courait au broc, le soulevait et buvait avidement.</p> + +<p>— Quelle soif tu as ! dit Zia Annedda.</p> + +<p>— Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à +manger : car je veux aller ensuite au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Bal populaire.</p> +</div> +<p>Et il se dirigea vers une planche fixée au +mur, sur laquelle se trouvaient la corbeille à +pain et des restes de viande. Ce jour-là, les +Portolu avaient fait un déjeuner copieux : des +fèves bouillies avec du lard, et des <i>cattas</i>, beignets +de pâte levée où l’on met des œufs, du +lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent +en carnaval.</p> + +<p>— Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que +saint François te protège ! Ton idée n’a pas le +sens commun. Tu souperas avec nous, et après, +tu te coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les +nuits comme celle-ci. Va te déshabiller !</p> + +<p>— Allons donc, maman, allons donc ! Le carnaval +n’arrive qu’une fois l’an ! J’irai au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i>, +et mon frère Elias y viendra aussi. Eh ! eh ! +l’année dernière, nous n’étions pas ensemble !</p> + +<p>Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait +plus rose et plus beau, s’assombrit. Les paroles +de Pietro l’avaient-elles blessé ? Ou bien, +avait-il honte du transport de joie brusquement +ressenti, lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il +passerait la nuit dehors ?</p> + +<p>— Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, +répondit-il.</p> + +<p>Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta :</p> + +<p>— D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y +aller non plus.</p> + +<p>— Tu entends, Pietro ? reprit la mère.</p> + +<p>— Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, +et ensuite j’y vais. Et tu y viendras aussi, Elias. +Tu verras comme nous nous amuserons ! Soupe, +et viens.</p> + +<p>— Non. Je me déshabille.</p> + +<p>— Donnez-moi du vin, ma petite maman. +Ah ! si vous saviez comme nous nous sommes +divertis ! Nous avons… mais non, nous n’avons +pas dansé ! Ne le croyez pas, quand même on +vous dirait le contraire ! s’écriait Pietro, en +mangeant à grosses bouchées. Il faut que la +jeunesse s’amuse. Et, en somme, quel mal y +a-t-il ? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais +je m’amuse tout de même. Et ces femmes, si +vous voyiez comme elles se divertissent ! Et ce +moine ! Et cette grande capote ! Ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Et il riait tout seul.</p> + +<p>— Mon Dieu ! prends donc garde à ne pas +tacher le corsage ! disait Zia Annedda. Que saint +François te protège !… Veux-tu du fromage ?… +Ah ! mes enfants, la tentation vous entraîne ; +mais le carême viendra… Irez-vous au moins +vous confesser ?</p> + +<p>Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il +était debout sur le seuil de la porte, irrésolu, +comme prêtant l’oreille à une voix lointaine. +Cette voix disait : « Pourquoi ne soupes-tu pas +avec Pietro et ne sors-tu pas avec lui ? Tu as entendu +ta mère. Est-ce que tu iras te confesser ? » +Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix : +hélas ! la tentation le maîtrisait, l’étreignait, le +terrassait, était mille fois plus forte que lui. +A quoi bon combattre ? Elle avait remporté la +victoire, et depuis longtemps.</p> + +<p>Il alla se déshabiller ; puis, il s’assit dans la +cour, à l’endroit où sa mère était assise tout à +l’heure ; et il fut obsédé par un seul désir : que +Pietro s’en allât, — et par une seule crainte : +que Pietro restât à la maison.</p> + +<p>Peu après que les amies de Maddalena l’eurent +quittée, Pietro s’avança dans la cour et dit à +son frère :</p> + +<p>— Alors, tu ne veux pas venir ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras +la porte cochère, à mon retour ?</p> + +<p>Elias ne répondit pas ; replié sur lui-même, les +coudes sur les genoux et la tête entre les mains, +il frémissait intérieurement de douleur et de +plaisir ; et déjà il n’osait plus regarder son frère.</p> + +<p>Pietro s’en alla.</p> + +<p>— Viens souper, lui dit à deux reprises Zia +Annedda, sur le seuil de la porte.</p> + +<p>— Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit +Elias.</p> + +<p>Et il resta immobile pendant une longue +heure, toujours dans la même attitude, replié +sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait +Maddalena qui, dans la maison, bavardait +gaiement, comme il ne l’avait jamais +entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant +à Zia Annedda tous les détails de la mascarade. +Elle riait, et elle devait avoir les yeux +luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, +les deux femmes se retirèrent, et tout fut silence +autour d’Elias. Le feu brûlait encore dans l’âtre ; +il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, +dans la petite cour tranquille, dans +la nuit voilée.</p> + +<p>Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue ; +son cœur palpitait ; le sang lui passait par ondée +dans le dos et dans la nuque, lui montait au +front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui +le rendait pareil à un fauve inconscient, il gravit +sans bruit l’escalier, frappa un petit coup à +la porte de la jeune femme. Elle veillait sans +doute, car elle répondit aussitôt :</p> + +<p>— Qui est là ?</p> + +<p>— Ouvre ! murmura-t-il à voix basse. C’est +moi. J’ai quelque chose à te dire.</p> + +<p>— Attends ! reprit-elle, sans inquiétude.</p> + +<p>Et elle ouvrit quelques instants plus tard. +Elle lui demanda :</p> + +<p>— Que veux-tu ? Tu es malade ? Qu’est-ce +que tu as ?</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, elle le regardait ; et +elle devint blanche. Elle avait ouvert innocemment ; +mais, à présent qu’elle le voyait avec ce +visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle +comprenait enfin. Et elle perdit la tête.</p> + +<p>Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait +pu crier, qui aurait pu prendre la fuite, se tut, +ne fit pas un mouvement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Pietro rentra vers les deux heures du matin, +ivre à ne plus tenir sur ses jambes. Elias lui +ouvrit la porte cochère et alla se coucher ; mais, +dès avant le jour, il était debout ; et l’aube se +montrait à peine lorsqu’il repartit pour la bergerie.</p> + +<p>C’était une aube triste et cendrée, mais qui +n’était pas froide. Le ciel s’était couvert d’un +nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait +comme une voûte de pierre grise sur la campagne +morte. Elias chevauchait, seul, perdu +dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne +s’entendait, pas une feuille ne bougeait ; les +ruisseaux eux-mêmes, au bord des sentiers, +coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait +sur le visage la couleur de ce ciel livide, et ses +yeux cernés étaient verdâtres, froids et tristes +comme l’eau des ruisseaux.</p> + +<p>Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et +hideux tout ensemble : et un monstre de félicité +et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette félicité, +si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait +jamais sans une inséparable sensation d’angoisse ; +et, aux moments — ces moments-là +étaient les plus nombreux — où le remords +du crime commis prévalait, l’angoisse devenait +un martyre.</p> + +<p>La partie bonne et croyante de son âme +s’était réveillée tout d’un coup, dans cette +mystérieuse et menaçante aube de carême ; et +elle reculait, et elle s’étonnait, et elle s’épouvantait +devant l’horrible réalité du fait accompli.</p> + +<p>« Non, ce n’est pas possible ! J’ai eu un cauchemar ! +pensait-il en crispant sur la bride ses +doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un +cauchemar ! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars +pareils, au bord de l’Isalle et dans la +<i>tanca</i> ?… Mais non, non, non ! Que te dis-tu à +toi-même, Elias ? Tu es un misérable, un fou ; +tu es le plus vil, le plus abject des hommes ! »</p> + +<p>Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces +reproches, il retombait insensiblement dans le +souvenir ; et tous ses membres tressaillaient de +volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce +visage redevenait plus ténébreux qu’auparavant, +un flot de honte et de remords inondait +toutes ses veines ; et de nouveau la terreur +l’assaillait, jointe à une envie folle de se frapper, +de se souffleter, de se mordre les poings. +Et les injures recommençaient : « Tu es un +lâche, un misérable, un fou ! Ah ! Elias, rebut +du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils +attendre de toi autre chose ? Tu as +souillé ta propre maison, tu as trahi ton frère, +ta mère, toi-même ! Caïn ! Judas ! Lâche ! Misérable ! +Ordure ! Que vas-tu faire, maintenant ? +Te reste-t-il autre chose à faire que de te donner +un coup de poignard dans le cœur ? » Et ensuite +il retombait dans le souvenir ; et il sentait que +dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la furie +et qu’à la première occasion il faillirait encore. +Et, à cette pensée, ses cheveux se dressaient +d’horreur.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit +la barrière de la <i>tanca</i>, il releva lentement +les yeux et regarda d’un air étonné le paysage +qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un +triste vert de février, ces roches, cette ligne du +bois, grave et rigide sur le ciel de cendre ; et ce +paysage lui parut changé, lui parut hostile.</p> + +<p>« Ah ! qu’ai-je fait ? s’écria-t-il intérieurement. +Qu’ai-je fait ? Comment supporterai-je le regard +de mon père ? »</p> + +<p>Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, +mais il dut entendre aussi les discours de Zio +Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.</p> + +<p>— Tu t’es diverti, mon agneau ? Eh ! cela se +voit sur ton visage, qui a la couleur du levain. +Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu +as veillé, tu t’es amusé : je lis cela dans tes +yeux, mon fils. Et ton père était ici à travailler, +à épier les malfaiteurs, pendant que tu te divertissais. +Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. +Tu es jeune ; et mon temps, à moi, est passé. +Et puis, maintenant c’est le carême.</p> + +<p>Il y eut une courte pause, après laquelle Zio +Portolu demanda encore :</p> + +<p>— Et Zia Annedda, que fait-elle ?… Ah ! elle +m’a envoyé de la fouace et des beignets. Ce n’est +pas elle qui oublierait son vieux pâtre !… Et ma +chère Maddalena, que fait-elle ? Est-ce qu’elle +s’amuse ? Oui, laissons-la s’amuser, la petite +tourterelle ; c’est une sainte, comme Zia Annedda. +Eh ! eh ! elle lui ressemble plus que ses +propres enfants !</p> + +<p>« Ah ! s’il savait ! » se disait Elias avec un +frisson.</p> + +<p>Et chaque parole de son père le frappait au +cœur. Et, comme il lui semblait impossible de +s’abandonner à ses pensées en présence de Zio +Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la +solitude.</p> + +<p>D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il +désirait rencontrer Zio Martinu. Mais le vieux +n’était pas là. En traversant la prairie, Elias +ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille +et taciturne, errait dans l’herbe, armé +d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, +dans l’immobilité de toutes les choses, les <i>tancas</i> +semblaient encore plus désertes et plus illimitées.</p> + +<p>Elias pensait à la mascarade, au bruit de la +foule, au bariolage des travestissements, à la +danse avec Maddalena ; et les moindres souvenirs +lui donnaient un frisson. Ah ! ils étaient +heureux, tous ces gens qu’il avait vus ! Lui seul +était condamné à vagabonder dans la solitude ; +pour lui seul le bonheur se transformait en +supplice !</p> + +<p>Il eut un nouveau mouvement de révolte ; et +ensuite, puisque le premier pas était fait, puisque +son âme était irrémédiablement perdue, il +se demanda pourquoi il ne continuerait pas à +jouir de son funeste bonheur. « Je suis un fou, +pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans +moi, elle me l’a dit ; et moi, je lui ai juré que je +lui appartiendrais toujours. Pourquoi devrais-je +la rendre malheureuse ? Nous ne ferons aucun +autre mal sur la terre ; nous vivrons toujours +comme mari et femme ; et jamais Pietro n’aura +rien à souffrir par notre faute. » Et son visage +s’éclairait, au rêve d’une telle félicité ; mais, +brusquement, à l’improviste, il comprenait +toute l’horreur de ce rêve, et il en était affolé, +et il aurait voulu se rouler par terre, renverser +les rochers, hurler son péché vers le ciel, heurter +sa tête contre les cailloux, afin d’oublier, afin +d’arracher de son âme les souvenirs et les concupiscences.</p> + +<p>A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse +et d’une langueur invincibles. Il se mit à +regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir de +retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir +au moins à distance, ou au moins de lui serrer +la main, ou au moins d’incliner la tête sur ses +genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. « J’y +vais ! j’y vais ! murmurait-il, comme dans la +nuit où la fièvre l’avait abattu sous un arbre. +Oui, j’y vais ! j’y vais ! » Et il y eut un moment +où il se mit en marche ; mais, à peine eut-il fait +les premiers pas, il s’aperçut que ce qui le poussait +vers Nuoro, ce n’était pas seulement le +désir de voir Maddalena de loin ; c’était aussi +le péché mortel, le démon, l’attrait monstrueux +de la rechute ; et il en éprouva encore une fois +de l’horreur. « Où vas-tu, Elias ? se demanda-t-il. +Tu n’es donc pas un homme ? »</p> + +<p>Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même +et de sa faiblesse ; et la pensée lui vint de se +jeter aux pieds de son père, de lui confesser tout, +de lui dire en pleurant : « Attachez-moi, mon +père ! Enchaînez-moi entre deux rochers ! Ne +me laissez pas m’en aller ! Ne me laissez pas +seul ! Aidez-moi contre le démon ! » Mais ensuite +il réfléchit : « Hélas ! il me tuerait, si je lui +disais pareille chose. Et il aurait bien raison de +m’écraser comme une grenouille ! »</p> + +<p>Tels furent ses combats durant quelques jours. +Comme il s’était vaincu le premier soir, il eut à +lutter moins rudement pour se vaincre encore +les jours qui suivirent ; et il ne retourna pas +à Nuoro. Mais les forces l’abandonnaient ; une +tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le +jour ni la nuit ; et il sentait que, s’il était forcé de +revenir au pays et de revoir Maddalena, il ne +résisterait plus à la tentation. Alors, il se mit de +nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la +<i>tanca</i>, franchit le mur et s’enfonça dans la futaie.</p> + +<p>C’était une nuit de pleine lune ; le vent courait +sur la cime des arbres avec un frémissement +sonore et continu ; mais, à l’intérieur du +bois, sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. +La clarté de la lune passait entre les +rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée +par quelque branche mince qui se dessinait en +noir sur la froide transparence de l’air. Cela +ressemblait à quelque merveilleux tableau des +contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. +Des fonds d’argent s’étendaient dans le lointain ; +et, sur ces fonds, d’autres lignes de bois se +profilaient, semblables à des montagnes noires.</p> + +<p>Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient +les éboulis du terrain, les troncs droits +dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. +Il reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu +était éclairée ; et aussitôt, dans le souci +qui le tourmentait, il éprouva un soulagement. +« Ah ! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un +l’horrible secret qui lui oppressait le cœur ! Il +pourrait donc enfin demander aide et conseil ! » +Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué +Zio Martinu, il retomba dans le désespoir. « Que +pouvait-il attendre de cet homme ? Que pouvait-il +lui dire ? Que pouvait-il lui demander ? +Ce qui était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, +il n’y avait plus de remède. Quels que +fussent les conseils du vieillard, ce qui devait +s’accomplir s’accomplirait quand même. » Il se +rappela les nombreuses fois où Zio Martinu lui +avait donné des conseils ; toujours ces conseils +l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les +suivre.</p> + +<p>Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa +choir sur un siège, près du feu, avec une douleur +si visiblement exprimée par son visage qu’à +l’instant Zio Martinu devina tout.</p> + +<p>— Où étiez-vous ? lui demanda Elias. Je vous +ai cherché à plusieurs reprises.</p> + +<p>— Pourquoi me cherchais-tu ?</p> + +<p>— Il y avait si longtemps que je ne vous avais +rencontré !</p> + +<p>— Et où vas-tu comme ça, dans la nuit ?</p> + +<p>— Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.</p> + +<p>— Tu as été à la ville ?</p> + +<p>— Non ; je n’y ai pas été depuis le dernier +jour du carnaval.</p> + +<p>— Et c’est après le carnaval que tu m’as +cherché ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Elias sentit que le regard du vieux était fixé +sur son propre visage ; il comprit que Zio Martinu +devinait tout, et il rougit.</p> + +<p>— Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard +toujours fixé sur Elias ; tu portes sur ta face le +péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, +si tu n’as plus besoin de mes conseils ?</p> + +<p>Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés +et égarés comme ceux d’un enfant, vers les +yeux du vieillard : des yeux de sanglier, sauvages +et doux en même temps. Alors, Zio Martinu +sentit son cœur de pierre s’émouvoir. Il +lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible +comme une femme, se réfugiait près de lui à +l’heure de la tempête comme un agneau se réfugie +sous un chêne. « Pourquoi lui adresserais-je +des reproches ? pensa-t-il. Le malheureux +souffre, cela se voit, et il devient rouge. Frapper +sur lui, ce serait brandir une hache contre un +roseau. » Néanmoins, il lui demanda d’une voix +rude :</p> + +<p>— Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias ? +Que veux-tu que je te dise ? Ah ! si tu avais +suivi mes premiers conseils !</p> + +<p>— Des mots ! des mots ! éclata Elias, avec +un véritable désespoir. Est-ce que nous savons +si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, +mon frère ne m’aurait pas assommé ? Pourtant, +je l’aurais moins offensé que je ne l’ai offensé à +cette heure ; et, à cette heure, il ne m’arrachera +pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu ; +et c’est le sort, c’est le démon qui nous persécute.</p> + +<p>— Mais enfin, pourquoi viens-tu ?</p> + +<p>— Eh bien, oui ! poursuivit Elias, de plus en +plus désespéré et irrité ; oui, je viens pour vous +demander encore un conseil, et je suis certain +que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour +vous demander aide ; et je suis certain que, afin +d’empêcher que je ne retourne à Nuoro jusqu’au +moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, +vous êtes capable de m’attacher, de +m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je pourrai +suivre votre conseil, et si, pendant que vous +m’attacherez, je ne tâcherai pas de vous mordre +les mains et de m’échapper et de m’en aller faire +ce que veut le démon ?</p> + +<p>— Le démon ! le démon ! répliqua le vieillard +en haussant les épaules avec mépris. C’est toujours +au démon que tu t’en prends ! Je suis las +de t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon ? +C’est nous-mêmes.</p> + +<p>— Vous ne croyez pas au démon ? Et à Dieu ?</p> + +<p>— Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai +demandé un conseil, je l’ai suivi ; et, quand j’ai +sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la main qui +m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais +que te mordît la vipère !</p> + +<p>Le jeune homme sourit tristement.</p> + +<p>— Ce n’était qu’une façon de parler, Zio +Martinu.</p> + +<p>— Bon. Mais alors, par façon de parler, je te +dirai ceci. Puisque tu viens me demander des +conseils pour ne pas les suivre, me demander de +t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu +n’avais pas besoin de te donner ce dérangement. +Tu crois au démon, toi ; eh bien, empoigne-le +par les cornes et enchaîne-le ; mais prends garde +qu’il ne te morde !</p> + +<p>Le vieillard était gouailleur, et son accent, +plus encore que ses paroles, exprimait cet âpre +sarcasme que les Orunais savent parfois donner +à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit +sur le visage d’Elias.</p> + +<p>— Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, +voilà donc toute votre sagesse ? Achever un +désespéré !</p> + +<p>— Oh ! non, je ne suis pas un sage, Elias ; +mais je sais que chacun doit se chausser à son +pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es +venu me demander conseil, à moi qui crois +seulement à l’énergie de l’homme. Tu t’es +trompé ; et moi aussi je me suis trompé, en te +donnant des conseils qui n’étaient pas conformes +à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma +sagesse ! Ah ! un âne est plus sage que moi ! +Qui sait, te dirai-je à mon tour, si, au lieu de +te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible ? +C’était à un homme de Dieu que tu devais +t’adresser, pour lui demander conseil. Mais il en +est temps encore. Voilà ce que je te dis.</p> + +<p>Elias comprit que le vieillard avait raison, et +il se rappela aussitôt l’abbé Porcheddu et l’entretien +qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit +de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de +Saint-François.</p> + +<p>— Le fait est, dit-il, que je connais un +homme de Dieu qui, une fois déjà, m’a donné +de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation. +C’est un homme jovial et qui ne craint pas +de se divertir ; mais, au fond, c’est un homme +de conscience. Et malin ! Comme vous, Zio Martinu, +il a, lui aussi, deviné tout de suite mon +secret, tandis qu’aucun de ceux avec lesquels je +vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez +l’abbé Porcheddu.</p> + +<p>— Il est de Nuoro ?</p> + +<p>— Non ; mais il habite Nuoro.</p> + +<p>— Vas-y donc ; vas-y sur-le-champ.</p> + +<p>— J’ai peur, Zio Martinu.</p> + +<p>— De quoi donc as-tu peur, petit lièvre ? +s’écria le vieillard.</p> + +<p>— J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, +répondit Elias, les yeux égarés.</p> + +<p>— Ah ! en vérité, tu me mets en colère ! Quel +animal es-tu ? Un lapereau ? un chat ? une +poule ? un lézard ?</p> + +<p>— Je suis un homme mortel.</p> + +<p>— Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te +laisserai pas seul, j’irai avec toi. Désormais, tu +m’es devenu insupportable ; et je te conduirai +en enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie +plus ici.</p> + +<p>Cette aimable promesse fit sourire Elias et le +calma : il voyait poindre enfin une lueur d’espérance. +« Oui, se dit-il, je me confesserai, je communierai, +je sauverai mon âme. » La douleur et +la passion ne lui laissaient pas un instant de +trêve ; et la pensée qu’il devrait renoncer irrévocablement +à Maddalena, maintenant qu’elle +lui appartenait tout entière, était pour lui un +crève-cœur inexprimable ; mais le premier pas +hors de la voie du mal était fait, et les autres lui +semblaient moins difficiles.</p> + +<p>Le lendemain matin, Zio Martinu vint le +prendre : et ils partirent tous les deux à pied +pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas +vingt paroles. Pendant la nuit précédente, Elias +avait fait son examen de conscience ; et, le long +du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés +et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient +du pays, il se sentait gêné par une inquiétude +grandissante.</p> + +<p>— Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, +si vous voulez m’en croire, nous n’irons pas à +la maison.</p> + +<p>— Quel homme est-ce là ! répondit le vieillard, +comme s’il se parlait à lui-même. S’il va se +confesser, c’est par peur de lui-même et non par +crainte de Dieu ; jamais il ne saura se vaincre.</p> + +<p>— Eh bien, allons à la maison ! s’écria Elias +avec dépit.</p> + +<p>Heureusement, Maddalena était sortie ; mais +Elias comprit à quel point il était faible : car il +s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas demander +où elle était. Lorsque le vieillard et le +jeune homme se furent un peu reposés, ils se +rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent +attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé +avait un bénéfice de chantre, et il n’espérait +certes pas devenir chanoine ; mais pourtant il +vivait à son aise, dans une maisonnette dont +l’ameublement lui rappelait les usages et les +coutumes de son village natal, avec les lits de +bois à baldaquin, les coffres de bois noir et les +divans à fond de paille ; et il était servi avec +amour par sa vieille sœur Anna. De son village, +on lui envoyait en abondance des provisions de +vin, de noix, d’oignons, de haricots, de fruits +secs ; et la vieille Anna savait préparer toutes +sortes de conserves, confectionner des gâteaux +au miel et au raisiné, faire le café le plus exquis +de Nuoro.</p> + +<p>Quand elle apprit que ce jeune homme au +regard inquiet, qui désirait voir l’abbé Porcheddu, +était le fils de Zia Annedda, elle lui fit +un très bon accueil. Ah ! elle la connaissait bien, +cette petite vieille qui était une vraie sainte : +car, une fois, celle-ci lui avait soigné une main +malade et n’avait pas voulu de récompense. +« Pour les âmes du purgatoire ! disait Zia Annedda +à ses malades. Pour les pauvres petites +âmes du purgatoire ! »</p> + +<p>Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours +le même, rubicond et jovial ; et il salua +Elias par des exclamations d’allégresse, mais en +le regardant avec des yeux perçants et pleins +de malice. Le jeune homme pensa : « Il devine, +lui aussi ! » Et il eut la sensation qu’un froid +passait sur son visage : car il pâlissait de honte +et d’angoisse.</p> + +<p>— J’ai à vous parler, murmura-t-il.</p> + +<p>— Et aussi ce vieux chêne ? demanda l’abbé, +en indiquant Zio Martinu. Montons, montons +là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et +autre chose avec, si tu en as à la maison.</p> + +<p>— Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. +Je t’attendrai chez tes parents, Elias. Adieu, +monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune +homme.</p> + +<p>Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller +avant que Zia Annesa lui eût versé un petit +verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre +congé ; mais il s’arrêta au coin de la rue, et +il resta là un bon moment, à observer la petite +porte par où il venait de sortir. Vingt minutes +se passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le +vieillard retourna chez les Portolu et il attendit +près du feu.</p> + +<p>Quand Elias revint, Maddalena était toujours +absente ; et il en fut contrarié, mais d’autre +façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait +de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se +démontrer à lui-même, et un peu aussi à Zio +Martinu, combien il était fort, désormais : il la +regarderait sans passion et sans désir, avec des +yeux chastes et repentants. Et, par le fait, un +je ne sais quoi de nouveau, une flamme pure +et hardie brillait dans son regard ; mais son +visage était d’une pâleur mortelle et ses mains +tremblaient. Zio Martinu l’observa longuement, +en silence ; puis, il lui demanda s’ils repartiraient +tout de suite. Elias vainquit son désir de +faire l’expérience de sa force en revoyant Maddalena ; +et ils se mirent en route. Dès qu’ils +furent seuls :</p> + +<p>— Je me suis confessé, dit-il au vieillard. +Dans quinze jours, je reviendrai pour communier ; +et alors l’abbé Porcheddu me donnera +une réponse.</p> + +<p>— Quelle réponse ?</p> + +<p>— J’ai résolu de me faire prêtre, déclara +Elias, d’un ton confidentiel. Ah ! il était temps ! +Mais j’ai trouvé ma voie.</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien ; de nouveau, +son âme semblait très éloignée de l’âme d’Elias, +et il avait l’air de ne plus porter aucun intérêt +aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune +homme ne s’en choqua point : son âme, à lui +aussi, était maintenant si éloignée de l’âme du +vieillard, si éloignée du passé ! Une pure ivresse +l’enveloppait ; toutes ses angoisses, toutes ses +inquiétudes, toutes ses hontes, toutes ses irrésolutions +avaient pris fin. Il voyait devant lui +une voie blanche et unie comme cette grande +route qu’ils parcouraient, un fond clair et serein +comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.</p> + +<p>— L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, +fera toutes les démarches ; et, d’ici à +deux ou trois semaines, il me rendra réponse, +expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même +plutôt que pour Zio Martinu. Et vous +verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros ; mais +mon père a de l’argent ; et, quand il saura ce +que je veux faire, il sera heureux à ne pas y +croire.</p> + +<p>— Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit +Zio Martinu. Si tu as trouvé ta voie, +prends-la et ne la quitte plus.</p> + +<p>Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent ; et le +jeune homme ne pensa pas même à remercier +ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se +contenta de lui dire :</p> + +<p>— J’espère que nous nous reverrons, Zio +Martinu.</p> + +<p>Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus +voir. Un mois après, Elias l’aperçut de loin, mais +l’évita. « Oh ! oh ! pensa Zio Martinu, avec un +sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. +S’il est véritablement sur le point de se faire +homme de Dieu, par ma foi, il commence mal ! »</p> + +<hr> + + +<p>Qu’était-il arrivé à Elias ? Le carême finissait, +et l’abbé Porcheddu l’attendait encore vainement. +Dans les premiers jours qui avaient suivi +la confession, le jeune homme avait vécu entre +ciel et terre : tout le passé était relégué dans +l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de charme. +Il se sentait renaître avec la même pureté et la +même douceur qu’avait autour de lui la campagne +renaissante, en cette saison de renouveau ; +il priait sans cesse, et il attendait avec +une anxiété suave que les deux semaines fussent +écoulées. Son visage s’était éclairci ; ses yeux +avaient pris une expression et une transparence +enfantines.</p> + +<p>Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah ! +l’abbé Porcheddu ne devait pas connaître le +cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il +pouvait croire que la joie de la confession durerait +deux semaines dans un cœur bouleversé par +la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la +joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, +il s’aperçut qu’il retombait dans la tristesse : +c’était comme si la main d’un monstre +invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé +vers un abîme inconnu.</p> + +<p>Le jour suivant, il eut peur ; et l’idée lui vint +de retourner au pays et de se jeter aux pieds de +l’abbé Porcheddu. « Mais s’il revoyait Maddalena +auparavant ? » A cette idée, un frisson lui +courut de la tête aux pieds. Hélas ! tout serait +inutile ! Elias aimait toujours Maddalena, et il +ne pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment +où il croyait avoir vaincu, avoir fait taire ses +sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain +la passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait +comme une feuille dans un tourbillon. +C’était la main de ce monstre invisible qui s’appesantissait +sur sa nuque et qui le poussait vers +le crime. Son visage redevint livide et ses yeux +s’obscurcirent.</p> + +<p>Le troisième jour, il se trouvait par hasard à +l’entrée de la <i>tanca</i>, pensif et morose, lorsqu’un +événement extraordinaire le glaça d’épouvante. +Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était +allé à Nuoro, d’où il devait rentrer vers midi. +Or, le tiède midi de mars régnait sur les pâturages. +A cette douce heure de soleil et de rêves, +on ne voyait personne dans l’immensité du +plateau ; une brise agréable passait, courbant +l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, +tout à coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver +Maddalena sur la jument balzane encore suivie +de son poulain. Était-ce une hallucination, un +fantôme de son esprit malade ? Jamais Maddalena +n’était venue seule à la bergerie. Il regarda +mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle, +c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin +sur ceux du jeune homme avec une puissance +magnétique.</p> + +<p>Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la +force de s’enfuir ; les jambes lui manquèrent, +et il s’assit sur le petit mur.</p> + +<p>Elle avançait, sans se hâter ; mais, sitôt la +porte franchie, elle sauta lestement à bas de +son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle +tremblait toute, et elle le regardait avec une +passion folle. Ah ! quelle expression ils avaient, +ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en +bas comme les voyait Elias ! Il ne l’oublia +jamais ; et il comprit alors que ce regard lui +donnait une joie dont une seule minute valait +toute une éternité de la joie éprouvée la semaine +précédente.</p> + +<p>— Et Mattia ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé +de me laisser venir à sa place. Pietro est absent. +Ta mère est descendue à l’enclos pour y cueillir +des olives, et elle ne rentrera que ce soir.</p> + +<p>— Ah ! Maddalena, tu nous perds ! Pourquoi +es-tu venue ?</p> + +<p>Elle se pencha sur lui, délirante :</p> + +<p>— Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays ? +Dis, Elias, dis : pourquoi ne te voit-on plus ?</p> + +<p>Et, son délire croissant, elle se mit à lui +prendre la tête dans ses mains, à lui gémir sur +le visage :</p> + +<p>— Elias ! Elias ! Elias ! Ne vois-tu pas que je +me meurs ?… Puisque tu ne venais plus, il a +bien fallu que je vienne !</p> + +<p>Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut +pris de vertige, délira du même délire qu’elle. Et +ils s’abîmèrent encore une fois dans la perdition.</p> + +<p>Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu +n’avait pas revu Elias. Enfin il demanda +des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci +revenait souvent au pays ; et alors il conçut +un soupçon. « Assurément il est retombé dans le +péché, pensa-t-il ; et moi, je vais faire une belle +figure auprès de Monseigneur, maintenant que +mes démarches pour l’admission de ce jeune +homme au séminaire ont été couronnées de +succès. Prêtre, prêtre, ah bien, oui ! Ce qu’il +veut, c’est autre chose que la prêtrise… Et pourtant, +il faut aviser ; car, si l’on n’avise pas, une +tragédie pourra se produire dans cette maison, +sans parler du reste. »</p> + +<p>Il alla donc lui-même à la recherche du jeune +homme et finit par le rencontrer.</p> + +<p>— Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant +droit dans les yeux.</p> + +<p>Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se +dérobèrent au regard de l’homme de Dieu ; son +visage était ravagé, brûlé par la passion et par +le crime.</p> + +<p>— Il m’a été impossible de venir, répondit-il.</p> + +<p>— Et pourquoi impossible ?</p> + +<p>— J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier ; +et, quant au reste, ma décision n’est pas +arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé +Porcheddu.</p> + +<p>— Rien ne presse ! Que dis-tu, Elias ? Malheur +à l’homme qui attend le lendemain ! Tu es +retombé dans le péché ; le démon t’entraîne.</p> + +<p>— Mais non, je ne suis pas retombé dans le +péché ! Que venez-vous me conter là ? repartit +Elias avec un sang-froid parfait.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu en fut effrayé ; il aurait +mieux aimé qu’Elias avouât sa faute, fût-ce en +se révoltant, fût-ce en blasphémant ; mais cette +froideur, cette hypocrisie étaient le comble de +la perversité.</p> + +<p>— Elias, Elias ! reprit-il d’une voix émue. +Regarde bien où tu vas ; rentre en toi-même… +Malheur à celui qui sème dans la chair, car il +moissonnera la corruption ; et heureux celui qui +sème dans l’esprit, car il moissonnera la vie +éternelle…</p> + +<p>Elias hocha la tête et répliqua :</p> + +<p>— Je ne comprends pas ce langage ; il n’y a +que les prêtres qui le comprennent. D’ailleurs, +je ne suis pas dans le péché ; je ne fais de mal +à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé +Porcheddu !</p> + +<p>— Tu ne comprends pas ce langage, Elias ; +mais tu peux comprendre les conséquences +humaines de ta conduite… Réfléchis, réfléchis. +Si, un jour, on vient à savoir ce qui se passe, +quelle horrible tragédie ! Songe à ta mère, à +ton père ! Songe que le péché ne peut demeurer +longtemps secret ; car, là où il y a du feu, il y +a de la fumée.</p> + +<p>— Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je ! +répétait l’autre avec une glaciale obstination. +Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.</p> + +<p>Elias ne sortait pas de là ; et l’abbé Porcheddu +s’en fut, désespérant de le sauver.</p> + +<p>Toutefois, Elias resta profondément frappé +de cet entretien. Son bonheur était si affreux, +rendu si amer par le remords, par la peur, par +l’horreur du péché ! Tout ce que l’abbé Porcheddu +lui avait dit, il le pensait et se le redisait +continuellement ; mais il ne parvenait pas à se +vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la +volupté, il éprouvait le supplice de l’angoisse, +du remords, du dégoût ; mais, pour se délivrer +de l’angoisse qui précédait et qui suivait la +volupté, il retournait bientôt à sa coupable +ivresse. En outre, dans les moments les plus +sombres de sa désespérance, il commençait à +sentir de l’aversion et du mépris pour Maddalena. +« Elle est la tentation, se disait-il à lui-même. +C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi +est-elle venue ? Pourquoi m’a-t-elle tenté ? Elle +ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle, +cette femme ? » Mais ensuite il se reprochait ce +mépris, se rappelait combien Maddalena l’aimait ; +et il se sentait attiré vers elle par une +tendresse encore plus profonde, par un amour +encore plus ardent. Malgré tout, la parole de +l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias +une bonne semence ; le remords et la douleur +grandirent au fond de son âme, et il se reprit +à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs +qu’auprès de Maddalena.</p> + +<p>— Un temps viendra où nous serons vieux, +lui dit-il un jour ; et alors, que ferons-nous ? +Dieu nous pardonnera-t-il ?</p> + +<p>— Ne parlons pas de ces choses ! répliqua-t-elle, +dépitée. Ou bien, est-ce que tu veux te +faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine +de Saint-François ?</p> + +<p>Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune +réponse ; mais son irritation et sa haine +contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait +répondu dans le ton, si elle lui avait montré +qu’elle espérait en la miséricorde du Seigneur, +il se serait attendri et l’aurait sans doute aimée +davantage ; mais, en ce moment-là, les railleries +et le dépit de cette femme la lui rendirent +odieuse.</p> + +<p>A partir de cette soirée, ils eurent souvent de +petites querelles, tantôt pour une chose, tantôt +pour une autre. Quand ils s’étaient quittés, +Elias regrettait ce qu’il lui avait dit ; mais, dès +qu’il la revoyait, il ne pouvait s’empêcher de +recommencer.</p> + +<p>— Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es +irrité, tu me maltraites injustement ; et moi +aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive +à ne savoir plus ce que je dis. Nous en venons +ainsi à ne plus nous comprendre, quoiqu’il nous +soit impossible de vivre l’un sans l’autre. Mieux +vaut que nous cessions de nous voir pendant +quelque temps. N’est-ce pas ton avis ? D’ailleurs, +nous allons être obligés d’interrompre un +peu nos relations…</p> + +<p>— Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que +nous nous voyions très souvent, et que nous +nous disputions, et que nous finissions par nous +haïr et par nous séparer à jamais.</p> + +<p>— Elias ! dit-elle en pâlissant, pourquoi +parles-tu ainsi ? Pourquoi faut-il que nous nous +haïssions et que nous nous séparions à jamais ?</p> + +<p>— Parce que nous sommes en état de péché +mortel.</p> + +<p>Cette réponse la rendit affreusement triste.</p> + +<p>— Est-ce que tu ne le savais pas auparavant ? +Aujourd’hui, il est trop tard.</p> + +<p>— Pourquoi est-il trop tard ?</p> + +<p>— Parce que je suis mère d’un enfant qui est +tien…</p> + +<p>A son tour il changea de couleur, et une +bourrasque d’émotions diverses l’assaillit. Il +couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles ; +il lui demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle +voulut.</p> + +<p>Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir +en tête à tête jusqu’à la naissance de l’enfant. +Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin +comme il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>On était alors en automne. Le ciel devenait de +plus en plus frais et profond, l’air transparent ; +de grandes pluies avaient rendu la terre et l’atmosphère +très pures. Elias parut s’être plongé +aussi dans un bain lustral ; il redevint très pur ; +ses pensées se dégagèrent de leurs brumes, et, +pendant quelques semaines, il vécut heureux.</p> + +<p>Tant que dura cette période sereine, il restait +des heures et des heures couché tout de son long +sous un arbre, regardant l’azur du ciel à travers +les branches, écoutant la voix lointaine du bois, +le bruit des eaux roulées par le torrent, les appels +des oiseaux. Et toujours il pensait à Maddalena, +mais non plus de la même façon qu’auparavant. +Il l’aimait avec chasteté, comme les premiers +jours où il l’avait connue ; mieux encore, il l’aimait +comme un époux qui, dans l’épouse, voit +la mère de son enfant.</p> + +<p>Et il pensait aussi à cet enfant. « Ce sera un +garçon, se disait-il à lui-même. Dès qu’il sera +grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi. +Je l’aurai toujours auprès de moi ; je me ferai +aimer de lui beaucoup, beaucoup. » Et il se +sentait tout content.</p> + +<p>Mais souvent une ombre venait le troubler. +« Et si Pietro veut le garder avec lui ? Mon +frère croira que c’est son fils ; il le prendra, +fera de lui un laboureur ; et l’enfant l’aimera +comme un père. »</p> + +<p>Puis, il recommençait à penser : « Non, non ! +Je dirai à Pietro : « Laisse-moi le petit ; je ne +me marierai pas, et je lui léguerai tout mon +avoir ; je lui ferai faire ses études, je le traiterai +comme s’il était mon fils. » Et Pietro cédera, +et le petit m’aimera. »</p> + +<p>Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit ; +déjà il formait des projets insensés, et +bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.</p> + +<p>Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant +à la bergerie la bonne nouvelle :</p> + +<p>— Mon père, mon frère, Maddalena aura un +enfant ! Ma mère a récité la prière à sainte Anne, +et l’enfant sera un garçon !</p> + +<p>Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était +lui le père. Peu s’en fallut que Zio Portolu +ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer saint +François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame +du Remède et je ne sais combien d’autres +saints.</p> + +<p>— Ah ! la tourterelle ! Je le disais bien, moi, +qu’elle ne pouvait pas nous faire le tort de demeurer +stérile. Ah ! quand le verrons-nous, le +petit Portolu, le nouveau tourtereau ? répétait-il +à chaque instant.</p> + +<p>— Eh ! eh ! s’écria Mattia en riant. Vous +voudriez qu’il naquît tout de suite et qu’il fût +déjà ici à garder le troupeau !</p> + +<p>Elias sentait son cœur battre à se rompre ; et +il pensait, non sans chagrin : « Ah ! s’ils savaient +la vérité ! » Mais, dans le fond, il était joyeux, +et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir +donné aux siens ce bonheur. Et, tout comme son +père, il ne se tenait pas d’impatience que l’enfant +fût né.</p> + +<p>Cependant les jours passèrent, et le froid revint +avec le brouillard et la neige. L’hiver fut +très rude ; et bientôt Elias, qui était frileux, +commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. +De même que l’année précédente, il aspirait +à la douceur du foyer, de la vie close et +commode. « Ah ! pensait-il, combien il serait +doux de passer les longues soirées au coin du +feu, près de Maddalena ! » Mais maintenant il ne +songeait plus à elle avec une passion frémissante, +comme l’année dernière. Non ; dans sa vision +apaisée, il l’imaginait à côté d’un berceau et il +entendait une mélancolique chanson de nourrice +qui lui rappelait les mélodies de son enfance. +Ainsi, sans qu’il sût lui-même s’expliquer +pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait +de jour en jour ; quelque chose de mystérieux, +qui n’était plus ni du remords ni du dégoût ni +de la peur, opérait lentement au dedans de son +être. Loin d’elle, pendant les froides journées de +la bergerie, il désirait encore être près de Maddalena ; +mais, quand il la revoyait et qu’il était +près d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité +de l’année précédente. Et il se disait : « Si +je l’aime moins, c’est peut-être à cause de son +état ; mais, après la naissance du petit, je recommencerai +à l’aimer comme auparavant. »</p> + +<p>Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en +présence du jeune homme :</p> + +<p>— Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. +Mattia ne trouvera personne, parce qu’il est +trop simple. Il faut donc que Maddalena nous +donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai ? +Autrement, qui peuplerait le foyer, quand nous +serons morts ?</p> + +<p>Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, +eut la sensation d’une blessure au cœur, +à penser que ces enfants pourraient être de lui. +Oh ! non ; un seul, c’était bien assez ! « Jamais ! +jamais ! » s’écria-t-il intérieurement.</p> + +<p>Dans les premiers jours du carême, il alla +chez l’abbé Porcheddu et se confessa. Il ne montrait +plus le repentir, la douleur, la ferveur de +l’année précédente ; mais il se disait fermement +décidé à ne plus retomber dans le péché mortel. +Il paraissait être un autre homme.</p> + +<p>L’abbé se rendit compte que l’incendie de la +passion était éteint en lui. Toutefois, il regarda +longuement Elias, d’un air songeur, et il secoua +la tête à plusieurs reprises.</p> + +<p>— Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le +prêtre ; mais tu verras ! Si tu ne pourvois pas +sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau. +Mets à profit ce moment de grâce.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu ?</p> + +<p>— Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an +dernier ? Moi, j’avais fait les démarches nécessaires, +et tout était sur le point de réussir.</p> + +<p>— Ah ! oui, je sais ! murmura Elias, en baissant +les yeux comme un enfant. Mais, aujourd’hui…</p> + +<p>— Quoi donc, aujourd’hui ? Que signifie cet +« aujourd’hui » ? Tu n’y as plus pensé ?</p> + +<p>— Oh ! j’y ai pensé bien souvent ; mais, aujourd’hui, +je crois qu’il est trop tard et que je +ne suis plus digne…</p> + +<p>— Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde +de Dieu, Elias. Réfléchis à cela, si tu veux +te sauver.</p> + +<p>Elias réfléchissait, la tête penchée ; et un +souvenir le frappa. Il se revit lui-même dans la +<i>tanca</i>, par une soirée grise et silencieuse ; il revit +l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les +paroles du vieillard.</p> + +<p>— Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand +je serai prêtre, la tentation continue à me harceler ? +Cela ne sera-t-il pas encore pis ?</p> + +<p>— Non, Elias. A présent, je te connais. Tu +vaincras la tentation, ou plutôt la tentation +cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation +est cette femme ; et, quand elle te verra +prêtre, elle ne fera plus rien pour t’induire au +mal.</p> + +<p>— Qui sait ? dit Elias avec tristesse.</p> + +<p>— D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un +village lointain ; et, si tu le veux, tu ne la reverras +jamais plus.</p> + +<p>— Oui, après. Mais en attendant !</p> + +<p>— En attendant ? Ne crains rien ; tu iras au +séminaire, et je me charge de diriger tes études. +Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines +heures, pendant la journée ; et, si tu le +veux, tu ne succomberas jamais plus à la tentation. +Décide-toi, Elias ; ne perds pas de temps ; +songe que nous devons mourir, que notre vie +est brève, que nous n’avons qu’une seule âme +et qu’il nous faut la sauver.</p> + +<p>En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les +yeux fixés sur Elias, comme s’il voulait agir par +suggestion ; et, de fait, à un certain moment, +il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt +Elias releva le visage, et ses prunelles s’allumèrent.</p> + +<p>— Eh bien ! dit-il très ému, faites ce que vous +croyez bon, abbé Porcheddu. Je me remets avec +confiance entre vos mains. Je ne dirai rien à la +maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.</p> + +<p>— Bon ; je te promets que, d’ici à huit jours, +j’aurai arrangé tout. Jusque-là, je te conseille +de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon enfant ; +aie le cœur gai. Tu verras : il te semblera +que tu renais à une autre vie.</p> + +<p>Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur +gai. Oh ! non. Il lui semblait qu’il était le jouet +d’une illusion ; il n’éprouvait plus la joie enfantine +et sans cause qu’il avait éprouvée après la +confession, l’année précédente ; au contraire, il +se sentait triste, et des larmes amères lui obscurcissaient +la vue. Malgré tout, sa résolution +était ferme ; mais sa tristesse venait justement +de la fermeté de sa résolution. A cette heure, le +rêve était fini, la réalité brutale apparaissait ; +et, dans le premier moment de sa résolution, il +ne parvenait pas à se détacher du passé sans +que son cœur saignât. Il devait dire adieu à +toutes les choses qui avaient été sa vie ; c’était +donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, +avec ses habitudes, ses joies, ses souffrances, ses +passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant plusieurs +jours, il vécut dans l’amertume de cet +adieu.</p> + +<p>A la <i>tanca</i> surtout, la tristesse l’accablait au +point de le rendre froid et insensible pour tout +ce qui n’était pas son adieu aux lieux et aux +choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant +souffert. « Je ne verrai plus ceci, je ne ferai plus +cela », pensait-il ; et un nœud lui serrait la gorge. +Mais sa résolution demeurait inébranlable ; et, +plus les jours passaient, plus il s’accoutumait à +l’idée d’abandonner tout et de commencer une +vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement +dit adieu aux moindres choses, à chaque +arbre, à chaque pierre, aux bêtes et aux hommes, +ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à +regarder vers l’avenir.</p> + +<p>Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans +l’église et il y restait de longues heures, suivant +avec une attention profonde les offices religieux. +Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des +chants liturgiques, les costumes des prêtres, +tout le charmait ; et, en songeant qu’un jour +il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient +fondre l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi +ces costumes splendides et sacrés, il oubliait +tout le passé et il se sentait heureux. Mais, +lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore +un trouble, surtout en présence de la jeune +femme. « Que va-t-elle dire, quand elle saura ? » +se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait +qu’il avait cessé de l’aimer, d’autant plus qu’elle +était devenue presque difforme, avec une face +jaune et bouffe ; mais il continuait de se sentir +lié à elle par un nœud indissoluble, et il avait +peur de rompre ce nœud. « Que dira-t-elle ? +Que pensera-t-elle ? Se désespérera-t-elle ?… +Ah ! cela lui fera peut-être du mal ; peut-être +vaudrait-il mieux attendre… » Et de nouveau il +songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant +qui devait naître ; mais, de ce côté-là, il +était content de sa résolution : son futur état +ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui +rendrait même plus facile de le prendre avec lui, +de l’élever, d’en faire un honnête homme et de +lui assurer un avenir.</p> + +<p>Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. +Celui-ci hocha la tête.</p> + +<p>— Renonce à ce projet, lui dit l’abbé ; car tu +fais mal en y pensant. Et d’abord, l’enfant est +encore dans l’esprit du Seigneur ; mais, alors +même qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir +est de le tenir éloigné, parce qu’il serait toujours +un lien périlleux entre <i>elle</i> et toi. Un prêtre +ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille ; il +ne doit penser ni aux richesses ni aux choses +terrestres ; il est l’époux de l’Église, et ses enfants +sont la pauvreté, le devoir, les bonnes +œuvres. Songes-y bien, Elias ; et, si tu te sens +attaché encore aux choses du siècle, garde-toi +de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu +dois songer seulement à sauver ton âme, et non +à autre chose.</p> + +<p>— Vous voulez faire de moi un saint ! dit +Elias en souriant.</p> + +<p>Mais, au fond, le jeune homme comprenait +bien que l’abbé Porcheddu avait raison, et il +s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau +rêve paternel. Toutefois, la nécessité même de +ce renoncement était désormais impuissante à +ébranler sa résolution.</p> + +<p>Les huit jours passèrent. Les démarches de +l’abbé Porcheddu avaient réussi à souhait. Monseigneur +l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune +pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, +et il consentait à l’admettre immédiatement +au séminaire avec une demi-bourse. D’après +le conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit +à l’évêque une jolie lettre de remerciement ; et +cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.</p> + +<p>— Monseigneur veut te connaître, Elias. +Maintenant, tu n’as plus qu’une chose à faire : +c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.</p> + +<p>— Ah ! répondit Elias en soupirant. J’ai une +peur…</p> + +<p>— Laquelle ?</p> + +<p>— Je redoute que cela ne fasse du mal à cette +femme. Si l’on pouvait attendre…</p> + +<p>L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement :</p> + +<p>— Eh quoi ? Tu veux attendre ? Tu es donc +attaché encore aux choses du siècle ? Oh ! cette +hésitation me déplaît beaucoup.</p> + +<p>— Eh bien ! reprit Elias avec force, je vais +vous montrer que je ne suis plus attaché à rien. +Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.</p> + +<p>— Ton père est au pays ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et ton frère Pietro ?</p> + +<p>— Il y est aussi.</p> + +<p>— Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras +de ne pas sortir. Je viendrai chez toi, et nous +causerons tous ensemble.</p> + +<p>— Je ne sais comment vous remercier ! s’écria +Elias avec effusion. Mais le Seigneur vous récompensera.</p> + +<p>— Bon, bon. Nous reparlerons de cela un +autre jour. Et maintenant, va avec Dieu.</p> + +<p>Elias le quitta ; mais il ne put rentrer chez +lui jusqu’à l’heure du dîner : il se sentait le cœur +gros, la gorge sèche. Ah ! la réalisation de son +dessein était si prochaine ! Elle l’enveloppait +déjà, le pressait, le détachait violemment du +monde, de la jeunesse, du plaisir, de la famille, +de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un +immense chagrin ; mais pas une seconde l’idée +de reculer ne lui vint à l’esprit.</p> + +<p>Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans +cesse tournés vers la porte ; et, de temps à autre, +lorsqu’il entendait un bruit de pas dans +la ruelle, il tressaillait. Maddalena observait +Elias ; et, à un certain moment, elle ne put se +tenir de lui demander ce qu’il avait.</p> + +<p>— J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, +je vous prie tous de vouloir bien attendre +avec moi cette personne, car elle doit vous +parler.</p> + +<p>— A moi aussi ? interrogea Maddalena. Qui +est-ce ? Qui est-ce ?</p> + +<p>— Elle doit parler à toute la famille. Vous +verrez qui c’est.</p> + +<p>On le pressa de questions ; mais, au lieu de +répondre, il sortit dans la cour.</p> + +<p>Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle +ne chercha pas à dissimuler, même devant +Pietro ; et, comme tout à l’heure Elias, elle se +mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un +arrivait par la ruelle.</p> + +<p>« Qui peut être cette personne ? » se disait-elle +à elle-même. Depuis un certain temps, elle +s’était aperçue d’un changement chez Elias ; et +la crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre +femme et qu’il ne pensât au mariage, la rendait +jalouse et inquiète. « Il veut se marier, se +disait-elle ce jour-là ; et la personne qu’il attend, +c’est sans doute l’intermédiaire qui vient +prendre l’autorisation des parents pour demander +la main de la jeune fille. Ah ! oui, ce +jour-là devait arriver ! Mais si vite ! Elias n’attend +pas même la naissance de sa créature. +Mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi +la force, vous qui êtes plein de miséricorde ! +Ne me faites pas mourir ! Ne me châtiez pas +avant l’heure ! »</p> + +<p>Une souffrance grave se peignit sur son visage +pâle ; et ses paupières, les larges paupières +qu’elle baissait avec une douleur résignée, se +firent violettes.</p> + +<p>Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu, +le jeune homme la regarda et il eut peur ; il +pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le +sang.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une +chansonnette, parcourut des yeux la famille +assemblée, salua avec des facéties et des révérences +comiques ; il voulut rester à la cuisine, +en dépit de Zia Annedda qui, très empressée, +insistait pour que l’on montât en haut, dans la +chambre de Maddalena.</p> + +<p>— Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu ?</p> + +<p>— Ça va sur deux jambes, comme les poules, +abbé Porcheddu de mon cœur.</p> + +<p>— Et vos fils ? Toujours aussi braves, vos +fils ? Toujours des tourtereaux ?</p> + +<p>— Ah, oui ! s’écria Zio Portolu, en ouvrant +tout grands ses petits yeux rouges. Des hommes +comme mes fils, il n’y en a guère ; et j’en remercie +saint François.</p> + +<p>Elias s’efforçait de sourire ; mais l’abbé Porcheddu +remarquait sur le visage du jeune +homme un trouble anxieux, et il crut bon de +hâter les choses. Après quelques minutes de bavardage, +il regarda Maddalena, cligna de l’œil, +dit d’un air malin :</p> + +<p>— Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons +encore un autre tourtereau ? Eh ! eh ! +saint François vous veut du bien, Zio Portolu ! +Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur +votre maison. Mais à présent, écoutez-moi. +Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se +faisait prêtre ?</p> + +<p>Les assistants demeurèrent stupéfaits ; car ils +ne doutèrent pas un instant que, si l’abbé Porcheddu +parlait de cette façon, la chose était déjà +décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de +pareil ? Maddalena releva les yeux, et une rougeur +furtive éclaira son visage : après tout ce +qu’elle avait redouté, le projet annoncé par +l’abbé Porcheddu lui semblait une nouvelle +heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour +elle ; mais elle pouvait se résigner à le perdre, +puisque aucune autre femme ne l’aurait.</p> + +<p>Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle +éprouvait. Cette joie le rendit plus calme et lui +permit d’observer l’impression que les paroles +du prêtre faisaient sur tous les membres de la +famille. On aurait pu croire qu’il s’agissait de +quelque badinage amusant : Pietro souriait ; +Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage +attentif et les oreilles tendues, souriait ; la sauvage +figure de Zio Portolu souriait. Elias eut +l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait +chez tous les siens une joie si grande que +cela leur paraissait un rêve ; et, soudain, il +éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se +mit à rire comme un enfant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient +cessé de murmurer, de rire, de s’étonner, quand +ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en séminariste. +D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air +d’un jeune homme de vingt-six ans, et moins +encore d’un ancien pâtre. La claustration lui +avait refait blanches les mains et la face ; et, à +en juger par son visage imberbe, d’une pâleur +de perle, on aurait pu le prendre pour un adolescent.</p> + +<p>Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il +endossait l’aube de dentelle nouée par un +large ruban bleu, il ressemblait à un ange mélancolique, +avec ce pli de profonde mais douce +rêverie sur sa bouche d’un rose pâle. Beaucoup +de jeunes paysannes et même quelques demoiselles +le regardaient un peu trop longuement, +s’intéressaient un peu trop à lui ; mais il ne s’en +apercevait pas : ses yeux verdâtres étaient perdus +en de lointaines visions.</p> + +<p>Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses +gémissements sonores et que les chants liturgiques +envoyaient vers le ciel une inconsolable +lamentation pour des biens perdus et une invocation +plaintive de biens ignorés ? Voyait-il le +passé, la <i>tanca</i>, la solitude, l’amour ? Oui, Elias +voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir +se détacher de tout cela, comme il avait cru et +espéré qu’il en serait capable ; et ce qui l’attachait +encore à la douleur et à la joie des passions +humaines, c’était la continuelle hantise de cette +jeune femme agenouillée au fond de la nef, parmi +le flot rouge de la foule paysanne.</p> + +<p>Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante +dans son costume d’épouse ; et elle +tenait sur ses bras le bébé couvert de la <i lang="it" xml:lang="it">mantiglia</i> +d’écarlate bordée de soie bleue ; et le bébé, +quand la mère faisait danser devant son petit +visage les amulettes d’argent et de corail suspendues +à son petit cou, levait ses menottes +roses et souriait, en ouvrant sa bouche mignonne +et en fermant à demi ses yeux d’un éclat verdâtre. +C’était un tableau enchanteur. Elias voyait +toujours devant lui son bébé souriant, et il l’aimait +avec une tendresse navrée, et son amour +pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent +il souffrait d’une atroce façon, dans cette +vaine lutte contre les deux amours terrestres +qu’il ne pouvait extirper de son cœur.</p> + +<p>Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait +de jour en jour. Deux années de travail infatigable, +de lectures continuelles et de bonne +volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui +étudiaient depuis beaucoup plus longtemps que +lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie recluse, +à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses +qui d’abord l’avaient presque suffoqué. Maintenant, +le passé lui semblait un rêve, mais un +rêve auquel il demeurait attaché par un lien +tenace. Il se sentait triste, surtout les jours où +il revenait à la maison, accueilli par sa mère +avec une tendresse un peu gênée. Il évitait +soigneusement les yeux de Maddalena, et il avait +peur de toucher le bébé ; ou, si on le forçait à +lui faire des caresses, il le caressait d’un air +timide ; mais il tressaillait dès qu’il l’apercevait, +et il mourait d’envie de le prendre dans +ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de +regarder les premières petites dents, de serrer +dans une seule de ses mains les deux petites +mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait +à lui-même : « Non, non, non ! Il faut que +je me vainque ! »</p> + +<p>D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne +lui avait jamais adressé un reproche, mais qui +ne cessait de l’observer avec une tendresse +douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle +était plus charmante que jamais, tout occupée +de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule +vie ; et Elias ne pouvait séparer de la figure de +l’enfant celle de la mère. Il sentait que, s’il +était resté libre, — car il se considérait déjà +comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu +encore les premiers ordres, — il serait fatalement +retombé. Grâce à son nouvel état, il venait +à bout de dompter jusqu’à son imagination ; +mais cette lutte le déchirait et le laissait dans +un accablement qui était une sorte d’agonie. +Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste, +désespérait-il de la vie et de lui-même ; mais il +n’avait jamais une heure de révolte ou de regret +pour la résolution prise.</p> + +<p>Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. +Soit pendant son sommeil, soit en +pleine veille, il était assailli par des rêves exténuants, +pires que toutes les tentations. Presque +chaque nuit, il voyait en songe le passé, la montagne, +le pâturage, la cabane, Maddalena, souvent +aussi le bébé ; et toujours il se figurait +qu’il était encore pâtre et libre ; mais une oppression +morne et un souvenir qu’il ne parvenait +pas à fixer, très douloureux néanmoins, +faisaient que ces songes ressemblaient à des cauchemars.</p> + +<p>Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes +qui lui donnaient le plus de tourment ; +c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts, +c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient +dans leurs cercles insidieux. « Non ! +non ! non ! » se répétait-il chaque fois. Et il +chassait les vains désirs, les images obsédantes ; +et il se mettait à prier et à étudier. Mais presque +toujours, quand il avait chassé vingt fois +les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.</p> + +<p>Une nuit, il étudiait l’<i>Épître</i> de saint Paul +aux Romains. C’était une limpide nuit d’avril, +avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte +entrait la brise imprégnée d’une douceur +ineffable ; et on voyait une étoile scintillante +palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait +plus triste que d’habitude ; la vie le tentait, lui +parlait, l’assaillait par le souffle pur de cette +nuit d’avril ; des souvenirs indicibles se présentaient +à son esprit ; et, avec la renaissance +du printemps, il semblait que quelque chose de +nouveau et d’inquiet germât aussi dans son +Cœur.</p> + +<p>« Non ! non ! non ! se répéta-t-il à lui-même, +en secouant la tête comme pour chasser les +pensées importunes. Il faut oublier tout ; il faut +étudier, faire des progrès ! » Et il se prit la tête +entre les mains, se plongea dans la lecture. Autour +de lui régnait un silence profond ; et l’on +entendait seulement, très loin, très loin, onduler +une mélancolique chanson de Nuoro, qui paraissait +venir des extrêmes limites de la campagne. +Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par +cœur chaque verset.</p> + +<p><i>Que la charité soit sincère ; ayez le mal en horreur, +et attachez-vous fortement au bien…</i></p> + +<p><i>Ne soyez pas nonchalants à l’action ; soyez fervents +d’esprit, soumis au Seigneur.</i></p> + +<p><i>Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, +persévérants à la prière…</i></p> + +<p><i>Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, et +gardez-vous de maudire…</i></p> + +<p><i>Ne rendez à personne le mal pour le mal ; attachez-vous +aux choses honnêtes, en présence de tous +les hommes…</i></p> + +<p><i>A moi la vengeance ; c’est mot qui rétribuerai, +dit le Seigneur.</i></p> + +<p><i>Ne te laisse pas vaincre par le mal ; mais +triomphe du mal par le bien<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Épître aux Romains, ch. XII.</p> +</div> +<p>Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre ! +C’était comme un grondement de tonnerre, +et c’était aussi comme une pure voix de fontaine +murmurant dans la paix nocturne. Mais, +comme un grondement de tonnerre, comme une +voix de fontaine entendue en rêve, elle venait +de trop loin, de trop haut. Elias l’entendait, +l’écoutait, et il avait la sensation d’être enveloppé +et rafraîchi par elle comme par un suaire +embaumé ; mais ce suaire, hélas ! était léger +comme une vapeur, et le souffle de cette tiède +nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.</p> + +<p>Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro +se fit un peu moins lointaine. Au milieu du +chœur mélancolique, une harmonieuse voix de +ténor s’élevait ; et toute la volupté, toute la +suavité de cette nuit lunaire tremblait dans +cette voix. Le jeune homme redressa la tête, +envahi par un enchantement soudain. « Où donc +l’avait-il déjà entendue, cette voix ? » Une réminiscence +presque physique le fit tressaillir : il +se rappela vaguement qu’il avait vécu une autre +nuit pareille à cette nuit-là, qu’il avait entendu +ce même chant, qu’il avait été triste comme il +l’était à cette heure. « Où ? Quand ? Comment ? » +Il se mit debout, vint s’accouder à la fenêtre, +sous le rayonnement clair de la lune au zénith. +La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de +senteurs lointaines et confuses. Il eut un frisson, +et il se souvint de la nuit où il avait pleuré de +détresse aux pieds de saint François. La voix de +l’Apôtre ne parlait plus, le suaire était déchiré. +Qu’importaient l’éternité, la mort, le néant de +toutes les passions humaines, le bien, le mal, la +perfection, la vie future, comparés à l’instant +fugitif de cette nuit d’avril, de ce souffle de brise, +de ce chant d’amour ? Et il fut vaincu : la vie +le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la +douleur, avec la concupiscence et la désespérance ; +et il se laissa choir à genoux devant la +fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un +enfant, égaré par une suprême frénésie de désespoir.</p> + +<p>Une prière folle montait à ses lèvres, parmi +les sanglots. « Tu vois, Seigneur : je suis faible +et lâche ! Aie pitié de moi, ô mon Dieu ! Pardonne-moi, +accorde-moi le repos, arrache mon +cœur de ma poitrine ! Je ne suis qu’un homme, +et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi +m’as-tu fait si faible, Seigneur ? J’ai toujours +souffert, toute ma vie ; et, chaque fois que, +succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai +voulu chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, +j’ai foulé aux pieds tes préceptes, j’ai été +plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais +j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre +encore tellement, que la mesure est comble ! » +Et il sanglotait, et son visage bouleversé ruisselait +de larmes amères ; et il recommençait à +implorer : « O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! +Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon +aide, accorde-moi la paix de l’âme… Et accorde-moi +aussi un peu de bonheur, un peu de douceur… +N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu ! Ne +suis-je pas une créature humaine ? Si j’ai péché, +pardonne-moi, toi qui es miséricordieux ! O toi +qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi +un peu de joie, un peu de bonheur !… »</p> + +<p>Insensiblement les larmes tarirent dans ses +yeux, et cette crise le soulagea, le calma. Il s’en +aperçut lui-même ; car, lorsque l’accès de désespoir +eut pris fin, il ressentit quelque honte +des pleurs qu’il avait répandus. Mais il pensa : +« Mon père dit que ce sont les lâches qui pleurent, +et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais +pleurer. Pourtant, les pleurs font tant de bien ! +Sans les pleurs, il y a des moments où l’âme +éclaterait. »</p> + +<p>Et il eut honte aussi de sa prière, qui était +presque un défi à Dieu ; et il en eut peur, et il +demanda pardon, et il se résigna. Mais, le lendemain +matin, il éprouva un extraordinaire saisissement +d’épouvante, de surprise, de chagrin +et d’allégresse, — jamais il n’oublia cette +minute-là ! — lorsqu’on vint lui dire que Pietro +était rentré des champs avec une forte inflammation +aux reins et que son état paraissait +grave.</p> + +<p>« Il va mourir, pensa-t-il soudain ; et je +pourrai épouser Maddalena ! »</p> + +<p>Dieu avait-il donc exaucé sa prière ? Oh ! non. +Effrayé de sa pensée blasphématoire, il recula +devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce +moment par son imagination. Non, non, cela +n’était pas possible !</p> + +<p>Il courut tout de suite à la maison ; et il se +disait en chemin : « Comme je suis lâche ! Non, +jamais je ne me sauverai : c’est ma nature même +qui est mauvaise. » Il se tourmentait plus pour +ses mauvaises pensées que pour la maladie de +Pietro ; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré +tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il +eut appris que son frère était malade depuis la +veille, il éprouva une espèce de déception, tant +il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par +l’idée étrange que Dieu avait écouté son horrible +prière !</p> + +<p>Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le +malade avait la face livide, les traits décomposés +par une cruelle souffrance ; et il ne cessait +de gémir. Trois jours auparavant, il était parti +à la recherche d’un bœuf égaré ; il avait parcouru +à pied de grandes distances, et il avait +fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée +sauvage ; mais l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement +et une prédisposition à la maladie l’avaient +terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, +les mains égratignées par les ronces et +par les pierres. La consternation régnait donc +chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux +lampes et prononcé les « paroles vertes » ; et les +« paroles vertes » avaient répondu que Pietro +devait mourir.</p> + +<p>Les jours suivants furent affreux pour Elias. +Il venait chez son frère, le regardait, se promenait +de long en large dans la chambre, se tordait +silencieusement les mains, navré de son +impuissance à écarter de Pietro le péril. Jamais +il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni +vers l’enfant ; et il s’en retournait désespéré, se +jetait à genoux, priait des heures et des heures +avec une piété fervente, pour obtenir que Pietro +guérît.</p> + +<p>Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, +il sursautait et un froid mortel lui arrêtait le +sang dans les veines. Ah ! quel était ce monstre +odieux dont il avait à subir l’assaut ? Pourquoi, +dès qu’il s’oubliait un instant, ce monstre lui +chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui inspirait-il +d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il +obstinément l’image de son frère mort, enseveli ?</p> + +<p>« C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne +me vaincra pas ; non, jamais plus il ne me vaincra. +Que Pietro meure donc, s’il doit mourir ! +O Satan, quelque horrible que cela puisse être, +je désire à présent la mort de mon frère, pour +te démontrer que tu ne remporteras pas la victoire. +Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras ! +Je suis plus fort que toi, Satan ! Mon +corps est faible, et tu pourras le briser ; mais +mon âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne +triompheras d’elle ! » Et il se remit debout, +tranquillisé par ce terrible réconfort.</p> + +<p>La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma +les yeux, fit sur lui le signe de la croix, aida Zia +Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis, il +veilla son frère mort. A chaque instant il se +levait, se penchait sur le visage du défunt, le +regardait longuement, avec la folle espérance +que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute +à l’autre, il allait remuer, se dresser sur son +lit. Mais le visage barbu, livide, immobile, aux +paupières baissées, demeurait fixe comme un +effrayant masque de bronze.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, +Elias, qui n’avait jamais vu d’aussi près ni regardé +avec autant d’attention un cadavre, comprenait +toute l’inexorable grandeur de la mort. +Il se rappelait Pietro vivant, riant, parlant. Et +un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour +lui clore à tout jamais les lèvres ! Il pensait : +« Demain, à pareille heure, cette dépouille même +aura disparu du monde. » Et il ne pouvait se +résigner à croire que tout finît de cette façon, +que lui-même, ses parents, Mattia, Maddalena, +le bébé dussent à leur tour disparaître ; et ces pensées +lui donnaient une douleur inexprimable.</p> + +<p>Ensuite il retombait à genoux près du lit +mortuaire, et sa douleur se changeait en consolation. +« Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous +cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter +vainement ? Tout a une fin ; l’âme seule reste. +Sauvons notre âme ! » Et il se sentait plus fort +que jamais contre la tentation et contre le mal. +Puis, il recommençait à se souvenir de son frère +vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur +adolescence, à se souvenir de la mortelle injure +qu’il lui avait faite ; et il se désolait de nouveau, +et les sanglots lui étranglaient la gorge. « Maintenant +qu’il est mort, se demandait-il, est-ce +qu’il connaît l’injure que je lui ai faite ? Est-ce +qu’il me pardonnera ? » Et ces questions le ramenaient +à d’autres souvenirs ; il revoyait Maddalena +dans cette même chambre où reposait +maintenant le mort ; et une douceur inattendue +s’emparait insidieusement de lui, à la pensée +que désormais il pourrait aimer cette femme +sans crime. Mais aussitôt il chassait loin de lui +la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait +d’un bond ; et, se penchant pour la vingtième +fois sur le visage du cadavre, il recommençait +à se plonger dans la contemplation de +la mort.</p> + +<p>Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un +peu ; il eut un rêve où, comme toujours, il lui +sembla qu’il était encore pâtre ; et, dans ce +rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la +<i>tanca</i>. Pietro arrivait à cheval, le visage livide +et les yeux clos, comme le cadavre. « Qu’est-ce +que tu as ? » lui demandait Elias, frappé de +terreur à cette vue. « L’enfant est mort, et je +viens te l’annoncer, répondait Pietro. Retourne +au pays ; car c’est toi qui dois l’ensevelir. » +Elias fut pris d’un tel effroi et d’une telle angoisse +qu’il fit un effort pour se réveiller.</p> + +<p>Mais, après son réveil, il continua de sentir +la même angoisse que dans son rêve. Le jour +naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain +il pensa avec amertume : « Doit-il donc mourir, +lui aussi ? Ce rêve est-il un avertissement ? Les +malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux +rêves. » Il lui semblait que dorénavant toutes +sortes d’infortunes étaient possibles, prochaines, +inévitables ; et, en proie à une affliction insensée, +il alla voir l’enfant qui pleurait toujours. Maddalena, +vêtue de deuil, — avec sa jeunesse et sa +fraîcheur, elle était toute gracieuse dans sa robe +noire, — tâchait d’apaiser le petit en lui parlant +à voix basse. Nombre de parents étaient +déjà venus ; la maison était sans lumière. Elias +s’avança silencieusement dans la demi-obscurité +de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il au petit, +en se courbant un peu.</p> + +<p>Puis, il dit à Maddalena :</p> + +<p>— Pourquoi pleure-t-il ?</p> + +<p>Le petit le regarda de ses grands yeux noyés +de larmes et se tut quelques instants, avec sa +petite bouche ouverte qui tremblait ; et ensuite +il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux +vers Elias, et sa bouche aussi eut un tremblement +involontaire.</p> + +<p>— Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une +voix altérée, en berçant l’enfant dans ses bras. +Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas que tu +pleures…</p> + +<p>Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur +les épaules du petit et elle se mit à pleurer inconsolablement.</p> + +<p>— Oh ! Maddalena, qu’est-ce que cela veut +dire ? murmura Elias éperdu.</p> + +<p>Et il s’éloigna, comme poussé par une main +invisible. Cette scène le bouleversait jusqu’au +fond de l’être ; car il comprenait bien que Maddalena +ne pleurait pas seulement pour la mort +de son mari ; et les regards de cette femme, +toujours tendres et ardents, lui transperçaient +le cœur.</p> + +<p>« Ah ! pensait-il, assis dans un coin sombre, +parmi le groupe des parents, l’abbé Porcheddu +a raison : cet enfant nous liera toujours, toujours. +Il faut que je ne le voie plus, que je ne +l’approche plus ; sans quoi, je me perdrai encore, +et maintenant plus que jamais. » Et il se +sentait obsédé pour tous ces gens qui entraient +et qui sortaient en prononçant des paroles banales ; +et il désirait avec ardeur que tout fût +terminé, que les obsèques fussent achevées, que +les trois jours des condoléances fussent écoulés, +pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.</p> + +<p>« Hélas ! pensait-il, si déjà la tentation est +forte à ce point, lorsque le cadavre de mon frère +est encore presque chaud, que sera-ce plus +tard ! » Mais ensuite il se répétait avec une sorte +de rage : « Non ! non ! non ! je serai vainqueur ! +Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai ! »</p> + +<p>La lutte était commencée, et c’était une lutte +terrible. Le premier, le second, le troisième jour, +avec les funérailles, avec les condoléances, avec +les cérémonies barbares du deuil sarde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, passèrent +comme un vilain rêve. Et, finalement, Elias +se retrouva dans sa cellule, dans son petit lit, +harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente +dans sa mémoire cette nuit où il avait lu +l’épître de saint Paul ; et le souvenir de sa prière +désespérée lui revenait avec la persistance d’un +remords. « Ma punition a été dure, pensait-il. Et +cependant, qui connaît les voies du Seigneur ? +Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer ? +Pourquoi serait-il impossible que cette destinée +fût la mienne ? Pourquoi me serait-il interdit de +prétendre à la félicité terrestre ? Ne suis-je pas +un homme comme les autres ? » Et le rêve insidieux +s’emparait de lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées +d’un grand deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. +Les hommes laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent +de noir jusqu’au moment où elles se remarient ; souvent, elles +marchent nu-pieds ; parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre +à ne changer de chemise que quand la partie visible, +sur les bras et sur la poitrine, est devenue d’une saleté répugnante ; +elles se cloîtrent pendant des mois et des mois dans +leurs maisons, dont les fenêtres ne s’ouvrent plus ; elles cessent +même d’assister aux grandes fêtes religieuses ; si elles sont +obligées de sortir, elles passent par les rues les plus écartées, etc.</p> +</div> +<p>L’haleine du printemps, pure et embaumée, +entrait dans sa cellule ; et, par la fenêtre, il +apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu ! +N’était-il pas un homme comme les autres ? +Ah ! oui, sans doute, il avait péché ; mais quel +était l’homme qui ne péchait pas ? Et les pécheurs +devaient-ils être condamnés à un châtiment +éternel ?</p> + +<p>« Oui, oui, c’est cela ! Je vais sortir du séminaire. +Je donnerai pour excuse la mort de +Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. +Les gens bavarderont un peu ; mais de quoi ne +bavardent-ils pas ? Dans un an, personne ne +dira plus rien ; et alors… Ah ! quelle joie, quelle +joie ! Une joie pareille est-elle possible ? Mais +oui, elle est possible enfin ! » Et il s’étonnait de +lui-même, des vains scrupules qui le torturaient. +« Comment suis-je assez stupide pour hésiter +une seconde ? » se demandait-il. Et il sentait la +joie remplir son cœur. Mais, tout d’un coup, son +cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. +« Non, non, non ! Qu’ai-je dit ? A quoi ai-je +pensé ? Est-ce de cette manière que l’on vient à +bout de la tentation ? Est-ce là ton vœu, Elias ? +Non ! non ! non ! je vaincrai ! Arrière, Satan ! +Je vaincrai ! Tu es déjà vaincu ! » Et il serrait +les poings comme pour une lutte réelle ; et les +heures, les jours, les mois s’écoulaient dans ce +perpétuel conflit.</p> + +<p>Un jour, on lui annonça que les premiers +ordres lui seraient conférés prochainement. Il +ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il +lui semblait qu’il avait acquis de l’expérience +et qu’il ne devait plus se faire d’illusions. Il se +rappelait les premiers temps de son amour, à +l’époque où il avait l’espoir trompeur que le +mariage de Pietro avec Maddalena suffirait pour +le guérir de sa folie. Et au contraire…! « Non, +non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je +resterai homme et, par conséquent, sujet aux +passions. Le salut n’est pas dans les obstacles +placés entre nous et le péché ; il est dans notre +volonté et dans notre force propre. »</p> + +<p>Il vint chez ses parents pour y apporter la +nouvelle, et il eut la chance de trouver la famille +réunie au grand complet. Mattia lui-même +était là, — car les Portolu avaient pris un domestique, +maintenant que Zio Berte et son fils ne +pouvaient plus faire à eux seuls tous les travaux +de la bergerie et de la culture ; — et il y avait +aussi le cousin Jacu Farre qui, depuis la mort +de Pietro, fréquentait beaucoup la maison.</p> + +<p>Jacu Farre était propriétaire ; il possédait du +bétail, des champs, des chevaux, des ruches ; +et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris +d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro ; +et les Portolu le cajolaient, dans l’espérance +qu’il laisserait sa fortune au petit.</p> + +<p>Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait +le petit sur son genou et qui l’amusait en lui +disant :</p> + +<p>— Au trot ! au trot ! Nous nous en allons à +la fête, n’est-ce pas, Berteddu ?</p> + +<p>Et le petit riait. Elias fut contrarié ; il regarda +Farre qui, nonobstant son embonpoint, +était un bel homme ; il regarda le bébé ; il regarda +Maddalena ; et il eut un accès de jalousie. +Mais il se domina vite, et il fit part de la nouvelle +à sa famille. Pour les Portolu et spécialement +pour Zia Annedda, que le chagrin de la +mort de Pietro avait vieillie de dix ans et rendue +sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut +comme un rayon de soleil.</p> + +<p>— Saint François soit loué ! dit Zio Portolu. +Je l’attendais, ce jour-là. Si je n’avais pas eu +cet espoir, je me serais donné la mort. Ah ! vous +souriez ! Tu souris, Jacu Farre ! C’est parce que +tu ne sais pas comment est fait le cœur de Zio +Portolu !</p> + +<p>Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint +sombre et se dit : « Mon père parle sérieusement. +Si je renonçais à me faire prêtre, il ne +survivrait pas à son chagrin. »</p> + +<p>Maddalena fut la seule qui ne parut pas se +réjouir de la nouvelle. Elle avait baissé les paupières ; +elle avait pris une touchante expression +de douleur résignée. Pas une seule fois elle ne +regarda Elias ; mais il ne se fit aucune illusion +sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en +retournait : « Elle m’aime toujours, se disait-il. +Jacu Farre aura beau la courtiser ; elle est à +moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera +l’impossible pour me détourner de mon projet ; +j’en suis sûr. Et moi, que ferai-je ? »</p> + +<p>Ce qu’il ferait, il ne le savait pas ; et d’ailleurs, +il ne savait pas davantage quand et comment +Maddalena trouverait le moyen de lui +parler ; mais il s’attendait à une explication avec +elle, et cette attente le préparait pour la lutte, +ou du moins le prémunissait contre la faiblesse +de la surprise. Quand on venait lui dire que +quelqu’un le demandait, il sentait son cœur +battre et il se disait : « C’est elle ! » Puis, quand +il voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et +en même temps il s’attristait. Lorsqu’il allait à +la maison, il avait peur de se trouver en tête à +tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal +à son aise ; mais, s’il voyait que Maddalena +n’était pas seule, il devenait de mauvaise humeur.</p> + +<p>« Il faut en finir ! se répétait-il à lui-même, +par manière d’excuse. Il faut en finir une bonne +fois ! Il faut s’expliquer ! » Mais plusieurs jours se +passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.</p> + +<p>« Elle s’est résignée ? Tant mieux ! Après tout, +je me suis peut-être trompé ; elle pense peut-être +à Jacu Farre plus qu’à moi ! » Et il lui semblait +qu’il en était content ; mais, dans le fond, +il souffrait d’un chagrin vague et sans motif +précis.</p> + +<p>Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou +trois jours avant la date fixée pour l’ordination, +tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, +on l’avertit que quelqu’un le demandait. « C’est +elle ! » pensa-t-il encore, tout ému.</p> + +<p>Non, ce n’était pas elle ; mais c’était un gamin +du voisinage envoyé par elle. Le gamin était +chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait +ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout +de suite, tout de suite, parce qu’on avait besoin +de lui.</p> + +<p>— Qui a besoin de moi ? Ma mère ? interrogea +Elias.</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Est-ce que le petit est malade ?</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Eh bien ! j’y vais tout de suite.</p> + +<p>Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.</p> + +<p>Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda +était partie aux champs, et le petit dormait. +La ruelle était déserte ; autour du modeste +logis régnait la douceur et la paix profonde +d’une journée d’automne, voilée, tiède et silencieuse.</p> + +<p>Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se +troubla visiblement. Elle avait médité un long +discours, plein d’une logique persuasive ; mais, +tout à coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait +impossible de prononcer ce discours. Le temps +était loin où elle était venue à la <i>tanca</i> et avait +séduit Elias par un baiser ; aujourd’hui, elle +était intimidée et même un peu effrayée par +l’habit de son ancien amant ; et peut-être aussi +qu’à cette heure le calcul parlait chez elle plus +haut que la passion. Quoi qu’il en soit, elle se +troubla, se confondit.</p> + +<p>Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui +eut versé, comme d’habitude, le café préparé à +son intention, elle lui demanda sans le regarder :</p> + +<p>— C’est donc dimanche la cérémonie ?</p> + +<p>— Tu ne le savais pas ?</p> + +<p>Un silence.</p> + +<p>— Pourquoi m’as-tu fait venir ? reprit-il au +bout de quelques instants.</p> + +<p>— Pourquoi ?… murmura-t-elle, comme si elle +se fût posé la question à elle-même. Ah ! le +petit s’éveille. Attends un peu.</p> + +<p>Elle se leva et passa dans la chambre voisine.</p> + +<p>— Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me +voici, me voici. Ton oncle Elias est là.</p> + +<p>Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. +Elias eut peur.</p> + +<p>— Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel +est le sujet dont j’ai voulu t’entretenir.</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature +innocente ? Et ta conscience, est-ce qu’elle ne +te dit rien ? Interroge-la : il en est temps encore… +Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content +si, au lieu de faire ce que tu te proposes +de faire, tu rends un père à ce pauvre innocent ?</p> + +<p>Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant +la réponse. Elias posa sur la tête du bébé une +main qui tremblait un peu, le caressa machinalement +et murmura :</p> + +<p>— Que veux-tu que je te dise ? Désormais, il +est trop tard.</p> + +<p>— Non, non, il n’est pas trop tard !</p> + +<p>— Il est trop tard, te dis-je. Le scandale +serait énorme ; on me croirait fou.</p> + +<p>— Ah ! dit-elle avec amertume, c’est par +crainte des mauvaises langues que tu n’obéis +pas à ta conscience ?</p> + +<p>— Mais ma conscience me dit de suivre la +voie où je vais entrer, Maddalena ! déclara-t-il +gravement, sans relever les yeux, et en caressant +toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer +que je quitte cet habit et que je t’épouse, dis-moi, +pourrions-nous jamais avouer que cet enfant +est mon fils ?</p> + +<p>— Devant le monde, non. Devant le monde, +il ne pourra jamais être ton fils. Mais cela t’empêchera-t-il +d’agir envers lui comme envers un +fils ?</p> + +<p>— Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout +autant, je prendrai soin de lui tout autant. +Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je +remplisse envers lui mon devoir.</p> + +<p>— Oh ! non, non ! dit-elle, commençant à +perdre courage. Non, non, ce ne sera pas la +même chose, ce ne sera pas la même chose !</p> + +<p>— Ce sera la même chose, je te l’affirme, +Maddalena.</p> + +<p>— Tu le dis ; mais pourtant ce ne sera pas +la même chose…</p> + +<p>Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté :</p> + +<p>— Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc +rien ? Tu ne penses donc pas à moi, Elias ?</p> + +<p>— C’est impossible ! dit-il à voix basse.</p> + +<p>— Impossible ? Et pourquoi impossible ? Non, +il en est temps encore !… Ah ! mon Dieu ! Est-ce +que tu ne te souviens de rien ?</p> + +<p>— Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, +je te répète qu’il est trop tard.</p> + +<p>— Non ! non ! il n’est pas trop tard ! gémissait-elle +en se tordant les mains, désespérée de +ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait préparées +d’avance.</p> + +<p>Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir +qu’Elias était ému, qu’il avait changé de +couleur, que sa main tremblait sur la tête de +l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour +vaincre ; et elle éprouvait un désir sincère de +se lever, de lui jeter les bras autour du cou et +de lui parler comme elle lui avait parlé dans la +<i>tanca</i> ; mais une force supérieure la tenait immobile +et lui permettait à peine de le regarder. +Elle se sentait timide et embarrassée comme +une fillette à son premier entretien d’amour. +Et leur conversation se poursuivit misérablement, +se termina misérablement. Elle répéta +de cent façons ce qu’elle avait déjà dit ; elle +lui remémora le passé, lui déclara qu’elle l’aimait +toujours, qu’elle vivrait et mourrait en +pensant à lui ; mais, à présent, elle n’avait plus +l’accent persuasif de la passion ; et tous ses discours, +tous ses arguments ne valaient pas le +regard par lequel elle avait triomphé d’Elias +dans la <i>tanca</i>.</p> + +<p>Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre +sans difficulté. Il répéta, lui aussi, de cent façons +les choses qu’il avait dites au début ; il promit +de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les +apparences de la courtoisie et de la froideur. Et +ils se séparèrent, sans s’être même effleuré la +main.</p> + +<p>Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit +que sa victoire avait été trop facile et précaire. +« Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être +aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, +c’est parce qu’elle-même est restée froide. Mais, +maintenant qu’elle a commencé, elle reviendra +sans doute plus d’une fois à la charge : car elle +m’aime. Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement +parce qu’elle veut donner un père à son +enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon +amour. »</p> + +<p>Et il se sentait triste, faible, bouleversé ; +mais, malgré tout, il ne désespérait pas de la +grâce de Dieu ; et, avec cette amère volupté +que goûtent certains ascètes à se meurtrir le +corps, il désirait que Maddalena le poursuivît +et le tentât de nouveau, le tentât fortement, +afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter +sa propre force de résistance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les +ordres mineurs, continua ses études, fut bientôt +consacré prêtre et put dire sa première messe. +A cette occasion, la maison fut en fête comme +pour un mariage ; parents et amis offrirent des +cadeaux à Elias comme à un nouvel époux ; on +égorgea des agneaux et des brebis, on fit un +banquet, on chanta des vers improvisés<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> en +l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était +habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les +tresses refaites ; et, tout en écoutant avec une +vive attention les poètes improvisateurs, il tenait +entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait +mélancoliquement sa tête sur la poitrine +de son grand-père.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. +Presque tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent +en joyeuse compagnie, improvisent sur un sujet quelconque +des vers alternés, comme dans les églogues de Théocrite et de +Virgile. Ces improvisations prennent habituellement la forme +d’un débat où les adversaires soutiennent deux thèses opposées ; +par exemple, l’un prétend que le vin est une bonne chose et +qu’on a raison de boire, l’autre soutient le contraire. La dispute +peut se prolonger pendant des heures. La forme prosodique +des improvisations est presque toujours le sixain ou le huitain ; +les vers sont rudes, mais la rime est juste ; et, souvent, il y a +dans les images une originalité ingénieuse qui dénote chez le +peuple sarde un véritable instinct poétique.</p> +</div> +<p>— Qu’est-ce que tu as, mon agnelet ? demanda +Zia Annedda, en se penchant vers le +petit. Tu as sommeil ?</p> + +<p>Berteddu fit signe que non ; ses grands yeux +glauques étaient tristes. Zia Annedda s’éloigna, +puis revint avec un gâteau de pâte et de miel +en forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des +doigts ; et, de nouveau, elle se pencha pour +l’offrir à l’enfant.</p> + +<p>— Tu vois ce petit oiseau ? Il est pour toi. +Mais, tu sais, il ne faut pas t’endormir.</p> + +<p>Le bébé prit la friandise, nonchalamment, +sans relever la tête de dessus la poitrine de son +grand-père ; et il approcha de ses lèvres le bec +de l’oiseau, mais il ne le mangea pas.</p> + +<p>— Tu as sommeil ? lui demanda Zio Portolu +en le regardant. Tu n’as pas assez dormi cette +nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi ! +Écoute ces belles chansons ! Quand tu seras +grand, tu chanteras aussi. Je te mènerai à +cheval dans la <i>tanca</i>, et nous chanterons ensemble.</p> + +<p>Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours +à l’idée d’aller dans la <i>tanca</i>, ne se ranima point. +Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune nourriture +et ne quitta pas son grand-père, sur la +poitrine duquel il tenait toujours sa petite tête +appuyée.</p> + +<p>— Je crois que ton fils est malade ! cria +Farre à Maddalena.</p> + +<p>L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant ; +et, tout à coup, il se souvint du rêve qu’il +avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de +Pietro.</p> + +<p>Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, +l’interrogea, le prit dans ses bras et le porta sur +le petit lit où Elias couchait jadis.</p> + +<p>— Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et +maintenant il dort.</p> + +<p>Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, +aller au chevet du petit, l’examiner attentivement ; +mais il ne put quitter sa place et dut cacher +son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai ; +la cérémonie du matin l’avait beaucoup ému ; +mais, à présent, il était retombé dans une espèce +d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait +les chanteurs, souriait légèrement à certains +vers heureux ; mais il ne parlait pas, ne riait +pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à +la parole haletante, qui allait et venait dans la +maison, qui donnait des ordres, qui se mêlait +de tout comme un maître, qui parlait souvent +à Maddalena ; et cela le rendait jaloux, et, +quand il s’apercevait de cette jalousie, il s’irritait +contre lui-même ; mais il se taisait.</p> + +<p>Après le déjeuner, il entra presque furtivement +dans la chambre où était Berteddu, se +pencha sur lui, le regarda longuement ; et, le +voyant dormir d’un sommeil tranquille, avec +sa petite bouche entr’ouverte, avec l’oiseau de +pâte miellée dans ses petites mains, il eut un +transport de tendresse et lui donna un baiser +religieux. Lorsqu’il releva la tête, il se rappela +le soir des noces de Maddalena, et sa propre +maladie, et la douleur qu’il avait soufferte sur +ce petit lit. « Comme va le monde ! pensa-t-il. +Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là +devaient arriver ? »</p> + +<p>Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui +causait de l’enfant avec Maddalena, occupée à +préparer du café.</p> + +<p>— Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il ; +tu ne remarques pas qu’il se porte mal. Mais +ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne +santé ? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et +tu verras que j’ai raison.</p> + +<p>« Est-ce que cela le regarde ? se dit Elias à +lui-même, non sans amertume et sans jalousie. +C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet +homme. »</p> + +<p>Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à +chanter ; il s’assit près de son père et fit semblant +d’écouter les improvisateurs, qui rivalisaient +de verve ; mais il pensait toujours à +Farre, à Maddalena, au petit, et il s’attristait, +s’irritait. Ah ! comme il aurait voulu que Maddalena +restât veuve ! Jusqu’alors, il n’avait +jamais songé que, si elle se remariait, il n’aurait +plus aucune autorité sur l’enfant. « Elle +épousera Farre, se disait-il ; et moi, je ne pourrai +plus aimer mon fils ; on me comptera les +baisers, les caresses que je pourrai lui faire. » +Et son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait +parmi des choses entièrement étrangères au +sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.</p> + +<p>Quand la fête fut finie, quand il eut regagné +le séminaire où il devait séjourner quelque +temps encore, il fit réflexion sur toutes les +pensées vaines, sur les jalousies, sur les tristesses +éprouvées ce jour-là ; et un sombre mécontentement +de lui-même s’empara de son +âme. Il se disait, en se tournant et se retournant +dans son lit : « C’est inutile, c’est inutile ! +La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai +des choses du siècle. Je serai mauvais +dans la vie religieuse comme j’ai été mauvais +dans la vie séculière, parce que je ne puis pas +être bon chrétien. Voilà tout. »</p> + +<p>Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu +se réalisa. Farre demanda la main de Maddalena ; +et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant +comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir +le médecin ; et, quand le médecin eut déclaré +que le petit était anémique, le gros homme +acheta les médicaments ordonnés et eut soin de +les faire prendre chaque jour à Berteddu. +L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se +taire ; mais, au dedans de lui-même, il était +rongé par la jalousie. Souvent, lorsqu’il était +seul, et même à l’église, il se surprenait à penser +d’une façon haineuse à cette grosse face +d’homme sain et rouge, qui articulait avec lenteur, +qui avait la parole haletante ; et il souffrait +cruellement.</p> + +<p>Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.</p> + +<p>— Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous +emmènerons le bébé, à qui cette promenade +fera du bien ; et nous passerons l’après-midi +agréablement.</p> + +<p>Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie ; +mais il se domina et accepta.</p> + +<p>Cette excursion fut pour lui un supplice. +Farre portait le petit sur le devant de sa selle ; +et le petit appuyait sur la poitrine du gros +homme sa tête mignonne et lui adressait quantité +de questions, dès qu’il voyait un corbeau +voler en croassant, un oiseau se lever d’un +maquis, un buisson couvert de baies rouges, +un chêne chargé de glands. Farre lui expliquait +chaque objet avec une extrême patience, et, de +temps en temps, il lui donnait un baiser.</p> + +<p>— Tu vois cet arbre ? c’est un poirier sauvage. +Regarde, regarde, il a plus de fruits que +de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires +sauvages, eh ! petit coquin ? Et ces longues +choses grises, qui ressemblent à des candélabres ? +Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce que +c’est ? Ce sont des tiges de <i>canna gurpina</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, qui +servent à faire des tuyaux de pipe. Les pâtres +font leurs pipes avec ces roseaux. Tu sais, les +pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui +vont chez le marchand et qui achètent les choses +toutes faites ; les pâtres s’arrangent eux-mêmes. +Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Pour <i lang="la" xml:lang="la">canna volpina</i>, sorte de roseaux.</p> +</div> +<p>— Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec +indolence ; et je me ferai des pipes avec les roseaux.</p> + +<p>— Ah ! non. Ah ! non. L’avez-vous entendu, +papa Portolu ? Le petit veut se faire pâtre ! +N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui +un docteur ?</p> + +<p>Ce n’étaient que de vains bavardages ; et +pourtant, le jeune homme, qui chevauchait à +côté de Farre, en souffrait cruellement. « Qu’est-ce +qu’il avait à voir dans l’avenir de son fils, cet +étranger ? Non, non, jamais Elias ne permettrait +à cet homme d’intervenir dans l’éducation +et l’avenir de son fils ! »</p> + +<p>Mais cela n’était qu’un rêve lointain ; et déjà +la réalité présente tourmentait Elias, mise en +évidence par les paroles que Zio Portolu adressait +au petit.</p> + +<p>— Ah ! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau ? +Et pourquoi veux-tu te faire pâtre ? Ne +sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à +la belle étoile et qu’ils ont à endurer la froidure ? +Vois ton oncle Elias : il s’est fait prêtre, +lui ; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort +de froid. Nous ferons de toi un docteur, et non +un pâtre. Eh ! eh ! ce n’est pas toi qui seras le +maître ! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher +droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu +seras méchant !</p> + +<p>— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda le +petit en montrant du doigt un arbre, sans faire +attention aux paroles de son grand-père.</p> + +<p>Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces +paroles énergiques ; et il s’était senti frappé au +cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut démesurément. +En vain cherchait-il à se dominer ; +en vain se disait-il : « Farre aura des enfants à +lui, et il oubliera ; il cessera peut-être d’aimer +le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout +entier ; je le prendrai avec moi, je lui ferai +suivre la bonne route, je le rendrai heureux. » +Mais non, mais non ; tout cela, ce n’étaient que +des rêves. Le présent s’imposait. La réalité était +dure. Elias souffrait horriblement ; et sa douleur +ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait +éprouvées jusqu’à ce jour, mais elle n’en était +pas moins profonde ; et le jeune prêtre recommençait +à se désespérer, à se répéter sa lamentation +coutumière : « Jamais je ne trouverai la +paix ; je suis un réprouvé ! Quoi que je fasse, je +commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce +encore une erreur de ne pas écouter Maddalena ; +peut-être Dieu voulait-il que je réparasse mon +péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être +digne. Ah ! l’abbé Porcheddu avait bien raison : +le péché est une pierre dont nous n’arrivons +jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné +à l’éternel fardeau de la douleur, parce +que j’ai péché mortellement. »</p> + +<p>Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler +mélancoliques et douloureux. Oh ! non, telle +n’était pas la vie paisible et sainte qu’il avait +espérée ! Cependant, on attendait d’une semaine +à l’autre la vacance de quelque paroisse, pour +l’envoyer dans un village lointain ; et il le savait, +et déjà la pensée de l’éloignement était +pour lui une souffrance. Quand il serait au loin, +Farre épouserait Maddalena et prendrait complète +possession de l’enfant. « C’était fini ! Tout +était fini !… »</p> + +<p>Non, hélas ! tout n’était pas fini. Non ; car il +pressentait déjà que, de loin comme de près, il +penserait perpétuellement à son fils, qu’il se +rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, +et que peut-être allait commencer pour +lui une vie de passion et d’angoisse bien différente +de celle que son devoir lui prescrivait.</p> + +<p>Chaque jour il venait à la maison ; et, ce +qu’il ne faisait pas autrefois, il cherchait à +s’attirer l’amitié du petit en lui apportant des +bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il +s’apercevait bien que cela était une faiblesse et +même une petitesse : car, s’il agissait ainsi, c’était +moins par affection que pour empêcher Berteddu +de s’attacher à Farre ; mais il ne pouvait +agir d’une autre manière. Et il avait le chagrin +de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait +indifférent, indolent, taciturne ; presque jamais +le petit ne mangeait les bonbons ; il se fatiguait +vite des jeux et des amusements, se fâchait +pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu +était le même avec tout le monde. Elias s’apercevait +bien que cet enfant devait être malade, +qu’il dépérissait ; et il se désolait de le voir ainsi +et de ne rien pouvoir pour le guérir.</p> + +<p>Il fit à son tour venir un médecin, mais non +pas celui qui avait été consulté par Farre ; et +il éprouva une satisfaction puérile, un peu méchante +aussi, quand le nouveau médecin, après +avoir déclaré l’enfant atteint d’un mal qui n’était +pas l’anémie, changea le traitement ordonné +par le premier médecin.</p> + +<p>— Tu vois ! dit-il à Maddalena, avec je ne sais +quoi de triomphant et de haineux dans le regard.</p> + +<p>— Oui, je vois ! répondit-elle avec tristesse, +préoccupée seulement de l’état du petit.</p> + +<p>D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau +traitement n’empêchèrent pas l’inflammation +latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle +organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu +couché sur le petit lit, dans la chambre +du rez-de-chaussée : le malade avait une fièvre +très forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement +et le visage en feu. Maddalena le veillait, +consternée.</p> + +<p>Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu +recours à ses remèdes particuliers, saints tant +que l’on voudra, mais parfaitement inutiles. +Elle possédait une relique spéciale pour guérir +la fièvre. Elle la passa sur le corps brûlant de +Berteddu et récita avec ferveur diverses invocations +à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame +du Remède, à sainte Marie de Valverde, à sainte +Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, aux +Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte +Lucie, au saint Sang, aux saints Innocents. Mais +la fièvre ne fit qu’augmenter.</p> + +<p>Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara +que l’état de l’enfant était grave, mais non +désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne survenait +point. Elias écoutait, pâle, debout près +de la petite fenêtre. Sur ces entrefaites, il vit +Farre qui tournait le coin de la ruelle pour venir +à la maison ; et, instinctivement, il serra les +poings. « Le voilà qui vient ! se dit-il. Le voilà +qui vient pour accroître ma douleur ! L’enfant +doit peut-être mourir ; et moi, je ne peux m’approcher +de son petit lit, je ne peux lui faire les +dernières caresses, lui donner les soins suprêmes, +tandis que tout cela sera permis à cet étranger ! +Il vient, il vient ! Le voici !… Alors, je m’en vais, +moi : autrement, si cet homme entre et s’approche +de mon fils, de mon fils qui se meurt, je +ne réponds plus de mes actes ! » Et, en effet, il +sortit avec le médecin.</p> + +<p>Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur +demanda des nouvelles et qui se montra très +affligé.</p> + +<p>— Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le +en paix avec sa mère.</p> + +<p>Farre regarda le jeune homme avec surprise, +mais il ne répondit rien.</p> + +<p>Le médecin invita l’abbé à faire un tour de +promenade sur la grande route, et celui-ci l’y +accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre +bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le +fond de la vallée, ses yeux perdus dans un rêve +douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la +couche ; il voyait Maddalena, triste et pâle, +penchée sur ce petit corps souffrant pour épier +les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait +la pauvre femme, allongeait sa main pour +caresser le malade, lui parlait avec tendresse, le +choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le +médecin jasait sur le compte d’une fille rose et +potelée, qu’ils avaient rencontrée près de la +fontaine.</p> + +<p>— On dit que cette fille est la maîtresse de +X… Quels flancs ! Et pourtant, elle n’est pas ce +qui s’appelle bien faite… Mais est-il vrai qu’elle +soit la maîtresse de X…? L’avez-vous entendu +dire, abbé Elias ?</p> + +<p>Elias jeta un regard furieux à son compagnon. +Comment ce médecin pouvait-il lui poser +une question pareille, alors que son enfant +mourait et que Farre usurpait auprès du moribond +la place du père ?</p> + +<p>— Que me racontez-vous là ? s’écria-t-il. +Pourquoi m’adressez-vous cette demande ?</p> + +<p>— Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse +entre hommes, dans ce monde ? N’êtes-vous +donc pas un homme de ce monde, vous +aussi ?</p> + +<p>Ah ! oui, il était un homme de ce monde ! Il +ne l’était que trop, hélas ! Et c’était pour cela +que le chagrin, le dépit et la jalousie le torturaient. +Dans la soirée, il revint chez Maddalena ; +et il la trouva au désespoir, parce que l’état de +l’enfant avait encore empiré. Elle était à la cuisine +et préparait quelque chose, près de l’âtre.</p> + +<p>— Est-ce que ma mère est là ? demanda Elias, +en indiquant la chambre du petit malade.</p> + +<p>— Oui, elle y est.</p> + +<p>Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi ; +mais il ne put articuler cette question. Elias +sentait qu’<i>il</i> était assis là, près du petit lit ; +il voyait distinctement cette grosse personne, +entendait cette respiration haletante ; et il en +éprouvait une angoisse presque maladive. Et +pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut +Farre assis près du petit lit, avec sa grosse +personne un peu pliée en avant, haletant, silencieux, +il eut un sursaut intérieur, comme s’il +était épouvanté par une apparition imprévue. +« L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume ; +et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, +qui ne me laisse ni voir ni caresser mon enfant ! » +Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au +pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte +de timidité.</p> + +<p>— Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien ! +dit Farre avec affliction, comme en se parlant +à lui-même.</p> + +<p>Elias ne resta qu’une minute, et il repartit +sans avoir prononcé un seul mot. Il passa une +nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, +il revint encore à la maison. En montant la +ruelle, il se disait qu’il allait trouver l’enfant +dans un meilleur état, et son visage s’éclairait +d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un +pas rapide la cour et la cuisine, poussa la porte +de la chambre basse. Et, subitement, son visage +devint blême : Farre était là, toujours assis près +du petit lit, avec sa grosse personne pliée en +avant, haletant, silencieux.</p> + +<p>Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, +elle vint à lui en essuyant ses larmes avec son +tablier ; et, au milieu des sanglots, elle lui dit +que Berteddu se mourait. Elias la regarda des +pieds à la tête, livide, morne ; il ne fit plus un +pas, ne répondit rien, sortit quelques instants +après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, +dans la cour ; et, avec un peu d’hésitation :</p> + +<p>— Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi +aussi ? interrogea-t-elle. Tu es malade ?</p> + +<p>Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des +paroles amères contre Farre, contre Maddalena +qui permettait à Farre de se tenir constamment +près du petit, lui montèrent aux lèvres : mais il +vit le pauvre petit visage de sa mère si pâle, si +douloureux, qu’il murmura seulement :</p> + +<p>— Non, je ne suis pas malade.</p> + +<p>Et il s’en alla.</p> + +<p>Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. +« Qu’est-ce qu’il m’a dit ? se demanda-t-elle. +Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il +avoir ? Ah ! protégez-nous, saint François de +Paule ! »</p> + +<p>Depuis ce jour commença pour Elias une +obsession singulière. Aussitôt qu’il se trouvait +libre, il se rendait invariablement à la maison, +presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même +d’arriver à la ruelle, il avait la sensation que +Farre était toujours à son poste, près du lit ; et +néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, +et il entrait, et l’odieuse figure était là, toujours +là !</p> + +<p>Peu à peu, il fut gagné par une espèce de +délire. Il arrivait avec l’envie de se pencher +sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec +ses propres mains, de lui dire des paroles de +tendresse ; il lui semblait que la force de son +amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, +dès qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se +sentait paralysé, n’osait plus seulement poser sa +main sur le front du petit mourant, tandis qu’au +dedans de lui-même il hurlait de douleur et de +rage.</p> + +<p>Le soir du quatrième jour après que la maladie +se fut déclarée, Zia Annedda vint à sa +rencontre, les larmes aux yeux.</p> + +<p>— Il ne passera pas la nuit ! dit-elle.</p> + +<p>— Farre est encore là, mère ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena +qui pleurait silencieusement près du lit, se +courba, plein d’angoisse, vers le bébé. Le bébé +s’éteignait ; son petit visage, naguère si gracieux +et joufflu, était décoloré, décharné, empreint +d’une souffrance déchirante. Il ressemblait au +visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa +ni toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque +stupeur le transit. Comme devant le cadavre de +son frère Pietro, il eut la vision claire de la mort +présente ; et il s’aperçut que, jusqu’à cette +minute, il lui avait semblé impossible que le +malade mourût. Et voilà qu’au contraire il +mourait ! Pourquoi mourait-il ? Comment mourait-il ? +Qu’était-ce que la mort ? Était-ce la fin +de tout l’être, de tout le sentiment ? Mais alors, +pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre ? +Pourquoi souffrait-il ?</p> + +<p>« Mon fils, mon enfant chéri ! gémit-il en lui-même. +Tu meurs ; et moi, je ne t’ai pas aimé ; +et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher +à la mort, je me suis fourvoyé dans une +vaine rancune, dans une vaine jalousie ! Et +maintenant, c’est la fin ; et il n’est plus temps, il +n’est plus temps de rien faire !… »</p> + +<p>Il eut une violente envie de prendre son fils +entre ses bras et de l’emporter, de le sauver… De +le sauver ? Comment ? Il ne savait pas comment ; +mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre +les bras et de se pencher sur ce petit corps +pour tenir la mort éloignée.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha +lentement du lit. Elias reconnut le pas lourd, le +souffle haletant de ce gros corps ; et il s’écarta +instinctivement. Farre reprit sa place ; et, une +fois de plus, Elias sentit qu’entre la petite âme +de l’enfant et lui-même s’interposait un obstacle +insurmontable.</p> + +<p>Il se retira au fond de la chambre, près de la +fenêtre, et ses yeux flamboyèrent d’une sombre +lueur verte. Il se disait dans son délire : « Pourquoi +cet homme est-il là ? Pourquoi m’a-t-il fait +partir de là ? Il m’a repoussé, m’a chassé. De +quel droit ? Cet enfant est-il sien ou mien ? Il +est à moi, à moi ! Il n’est pas à lui !… Eh bien ! +je m’avancerai, je le souffletterai, ce gros sac à +vin, je le chasserai de cette place ; car c’est moi, +et non lui, qui dois l’occuper… Oui, oui, j’y +vais ; je le soufflette, je le tue ! Ah ! j’ai soif de +son sang, parce que je le hais, parce qu’il m’a +tout pris, tout, tout !… parce que, quand il est +là, j’en viens à désirer la mort de mon enfant !… » +Mais plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il +bougeât ; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il +reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas +rapide.</p> + +<p>Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla +qu’il s’éveillait d’un rêve ; et la réalité de sa +vie, de sa situation et de son devoir se représenta +nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se +mit à prier, demanda pardon à Dieu de son +délire. « Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi, +du moins pour la vie éternelle ; car, en +cette vie terrestre, je ne suis pas digne de pardon. +Jamais plus je n’aurai de repos ; je suis +condamné à souffrir ; mais tout châtiment est +faible pour la faute que j’ai commise. Oui, +faites-moi souffrir comme je le mérite ; mais +accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, +ôtez de mon cœur toute passion vaine. De mon +côté, je vous promets que je ferai tout pour me +vaincre ; et, soit que le petit vive, soit qu’il +meure, j’irai le voir le moins possible. M’appartient-il +vraiment ? Non ! Moi, je ne dois rien +avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni +richesses, ni passions. Je dois être seul, seul +devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu !… »</p> + +<p>Une heure après, on vint de la maison pour +l’appeler ; et il partit en courant, pâle, avec des +palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une +nuit d’automne, voilée, muette ; la lune voguait +lentement parmi de légères vapeurs, entourée +d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un silence +profond, une paix solennelle et triste, un je ne +sais quoi de mystérieux était dans l’air.</p> + +<p>Elias avait compris que l’enfant était mort. +Et, en effet, lorsqu’il eut pénétré dans la cuisine, +il vit Maddalena qui, assise près du foyer, +tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa +tête entre ses mains, avec un geste tragique. +Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait +tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut +immédiatement l’immense douleur de +cette femme, et il pensa : « En ce moment, elle +croit peut-être que la perte de son enfant est le +châtiment de sa faute, et elle ne sent pas qu’au +contraire elle sortira purifiée de cette affliction +et retrouvera le chemin du bien. Les voies du +Seigneur sont grandes, sont infinies ! » Mais, +tout en faisant ces réflexions, il regardait autour +de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et, +lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre +des quelques personnes réunies là, il se dit avec +douleur que cet homme devait être encore dans +la chambre voisine, près de l’enfant mort.</p> + +<p>Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. +Il n’y avait là que Zia Annedda, très pâle, mais +calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun bruit, +lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista +dans cette funèbre besogne : il prit dans le +coffre les petits bas et les petits souliers, aida +la grand’mère à chausser le bébé ; et les petits +pieds exsangues, amincis par la maladie, étaient +encore flexibles et tièdes.</p> + +<p>Tant que le petit mort ne fut pas habillé et +arrangé sur les oreillers, tant que Zia Annedda +demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien. +Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson +courir par toute sa personne, il sentit son visage +et ses mains se glacer ; et il s’agenouilla, se cacha +la face dans les couvertures du petit lit.</p> + +<p>Enfin il était seul avec son enfant. Personne +ne pouvait plus le lui prendre, personne ne +pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait +descendre sur sa désolation infinie un léger +voile de paix et presque de joie, — semblable +à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne, — parce +qu’enfin son âme se trouvait +seule, seule et purifiée par la douleur, seule et +libre de toute passion humaine, devant le Seigneur +grand et miséricordieux.</p> + + +<p class="c gap"><span class="small">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span><br> +<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78417-h/images/cover.jpg b/78417-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..965b8f6 --- /dev/null +++ b/78417-h/images/cover.jpg |
