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Hérelle + + Par + Grazia Deledda + (Prix Nobel de littérature 1926) + + + Nelson Calmann-Lévy + Éditeurs Éditeurs + 25, Denfert-Rochereau 3, rue Auber + Paris Paris + + 1928 + + + + +Première édition italienne d’«Elias Portolu»: 1903. + + + + +ELIAS PORTOLU + + Toutes les fois qu’un homme convoite quelque chose d’une façon + désordonnée, il est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure. + + De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu’il + s’en éloigne, et que même il s’irrite à la légère, si quelqu’un + lui fait obstacle. + + Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait? Aussitôt le reproche de + sa conscience l’accable, parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne + peut lui donner la paix qu’il cherchait. + + _Imitation de Jésus-Christ_, I, 6. + + + + +I + + +Des jours heureux approchaient pour la famille Portolu, de Nuoro. Elias, +le fils cadet, qui purgeait une condamnation dans un pénitencier du +continent, allait rentrer à la fin d’avril; et ensuite Pietro, l’aîné +des trois garçons, se marierait. + +On se disposait à fêter ce double événement. On avait rebadigeonné la +maison, préparé le pain et le vin[1]. Il semblait qu’Elias regagnât le +foyer comme un étudiant en vacances; et ce n’était pas sans une sorte +d’orgueil que ses parents, une fois terminée la disgrâce de leur fils, +s’apprêtaient à le recevoir. + + [1] Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain qui se + conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, on en + prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours. + +Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, surtout par Zia +Annedda[2], la mère, une petite femme placide, blanche, un peu sourde, +qui aimait Elias plus que tous ses autres enfants. Le frère aîné, +Pietro, qui était laboureur, Mattia, le plus jeune frère, et Zio Berte, +le père, qui étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia et Pietro +se ressemblaient beaucoup; l’un et l’autre étaient bas de taille, +robustes, barbus, avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. Zio +Berte Portolu,--le vieux renard, comme on l’appelait,--était bas de +taille, lui aussi, avec une fameuse chevelure noire très emmêlée qui +retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, et qui, près des +oreilles, venait se confondre avec une longue barbe noire non moins +emmêlée. Par-dessus des vêtements assez sales, il portait une espèce de +houppelande sans manches, en peau de mouton noir, dont la laine était +tournée en dedans; et, parmi toute cette fourrure noire, on n’apercevait +que deux énormes mains rouge bronze et, au milieu du visage, un gros nez +pareillement rouge bronze. + + [2] En Sardaigne, on donne le nom de _zio_ et de _zia_ (oncle, tante) + à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont d’un âge + un peu avancé. + +Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu se lava les mains, la +figure, et il demanda un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit +de cette huile pour oindre copieusement ses cheveux, qu’il démêla +ensuite avec un peigne de bois, non sans pousser des exclamations +arrachées par la douleur dont cette opération était la cause. + +--Que le diable vous peigne! disait-il à ses cheveux, en se tordant la +tête. La toison des brebis est moins emmêlée que vous! + +Finalement, il vint à bout de l’entreprise. Puis, il se fit avec +beaucoup de soin une petite tresse sur la tempe droite, une autre sur la +tempe gauche, une troisième sous l’oreille droite, une quatrième sous +l’oreille gauche. Après quoi, il huila et peigna sa barbe. + +--Faites-vous-en deux autres encore! dit Pietro en riant. + +--Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune marié? s’écria Zio Portolu. + +Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, un peu +contraint, qui ne faisait pas remuer un poil de sa barbe. + +Zia Annedda marmotta quelque chose: car il ne lui plaisait pas que ses +fils manquassent de respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un +regard de désapprobation et la rembarra: + +--Qu’est-ce que tu dis? Laisse rire les enfants: ils sont à l’âge où +l’on s’amuse, eux. Pour nous, l’amusement est fini. + +Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à Nuoro dès la veille au +soir, mais retenu encore cette nuit-là en prison, devait être rendu à la +liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune fille fiancée à +Pietro se rendirent chez les Portolu; et ils prirent tous ensemble le +chemin de la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. Zia +Annedda demeura seule au logis, avec les poules et le petit chat. + +La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, donnait sur une ruelle +défoncée, non pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement +après un petit mur broussailleux qui, d’un côté, bordait la ruelle, il y +avait des jardins regardant la grande route et la vallée. On se serait +cru à la campagne. Un arbre étendait gracieusement ses branches +par-dessus la haie et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le +massif granitique de l’Orthobene et les montagnes bleues d’Oliena +fermaient l’horizon. + +Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce coin rempli d’air pur; et +peut-être devait-elle à cela d’être restée candide et pure comme une +enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage était habité par +d’honnêtes gens, par des filles qui fréquentaient l’église, par des +familles aux mœurs simples et droites. + +De temps à autre, Zia Annedda quittait la cuisine, s’en allait jusqu’à +la porte cochère, jetait un rapide coup d’œil à droite et à gauche, puis +rentrait. Les voisines aussi attendaient le retour du prisonnier, debout +sur le pas de leurs portes ou assises sur les rustiques bancs de pierre +adossés contre le mur. Le chat de Zia Annedda observait, à la fenêtre. + +Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit entendre au loin. Une +voisine traversa la ruelle en courant, avança la tête dans +l’entre-bâillement de la porte cochère. + +--Les voici! les voici! cria-t-elle à Zia Annedda. + +La petite vieille accourut, plus blanche que d’habitude, et toute +tremblante. Quelques instants après, un groupe de paysans fit irruption +dans la ruelle; et Elias, très ému, s’élança vers sa mère, se pencha, +l’embrassa. + +--Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent ans une autre disgrâce[3]! +murmura Zia Annedda, les larmes aux yeux. + + [3] Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue vie. + +Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le visage clair, la peau fine, +les cheveux noirs coupés ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long +séjour en prison lui avait pâli les mains et la face. + +Presque toutes les voisines se pressèrent autour de lui, écartant les +paysans qui l’accompagnaient; et elles lui serraient les mains, +répétaient: + +--Dans cent ans une autre disgrâce! + +--Dieu le veuille! répondait-il. + +Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui à l’approche des paysans +s’était déjà retiré de la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier +intérieur, sauta en bas d’épouvante, courut à droite et à gauche, puis +se cacha. + +--_Musci, musci_[4]! se mit à glapir Zio Portolu. Qu’est-ce qui te +prend? Que diable as-tu? Est-ce que tu n’as jamais vu de chrétiens? +Sommes-nous des assassins, pour que les chats eux-mêmes se sauvent de +nous? N’aie pas peur, _musci_: nous sommes de braves gens, de galants +hommes. + + [4] «Minet, minet.» + +Le vieux renard avait une irrésistible envie de crier, de bavarder; et +il disait des choses qui n’avaient pas le sens commun. + +Une fois tout le monde assis dans la cuisine, tandis que Zia Annedda +versait à boire, Zio Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel homme +rouge et gras qui respirait avec lenteur; et il ne lui laissa plus un +moment de repos. + +--Les vois-tu? criait-il à Jacu, en le tirant par la basque de sa capote +et en lui indiquant ses fils. Les vois-tu, mes fils? Trois tourtereaux! +Et forts, et sains, et jolis! Les vois-tu, tous en ligne? Les +vois-tu?... Maintenant qu’Elias est de retour, nous serons comme quatre +lions: une mouche même n’osera pas nous toucher! Moi aussi, tu sais, moi +aussi je suis fort... Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu Farre; +je me fiche de toi, comprends-tu!... Mon fils Mattia était ma main +droite: maintenant, Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit +Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas? C’est une fleur! Il a semé dix +quarts d’orge, huit quarts de froment et deux quarts de fèves[5]. Eh! +eh! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa femme +convenablement. Ce n’est pas la récolte qui lui manquera. Mon Prededdu, +c’est une fleur! Ah! mes fils! Il n’y en a pas d’autres comme mes fils, +à Nuoro! + + [5] Le _quart_, mesure de capacité, est la quatrième partie de + l’hectolitre, soit vingt-cinq litres. + +--Euh! euh! fit Jacu Farre, en gémissant presque. + +--Euh? euh? Qu’est-ce que tu veux dire avec ton «euh! euh!», Giacomo +Farre? Je mens, peut-être? Trouve-moi donc trois autres gars comme les +miens, honnêtes, laborieux, robustes! Ce sont des hommes, mes fils, ce +sont des hommes! + +--Et qui te dit que ce soient des femmes? + +--Des femmes! des femmes! s’écria Zio Portolu en mettant ses larges +mains sur la panse de son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de +commode, c’est toi qui es une femme! C’est toi, et non mes fils! Tu ne +les vois donc pas? + +Et il se tournait avec adoration vers les trois jeunes gens. + +--Tu ne les vois donc pas? Est-ce que tu es aveugle? Des tourtereaux... + +Zia Annedda passa, le verre dans une main et la carafe dans l’autre. +Elle emplit le verre jusqu’au bord et l’offrit à Farre, qui le présenta +courtoisement à Zio Portolu. + +--Buvons! s’écria celui-ci. A la santé de tout le monde! Et toi, ma +femme, ma petite femme, n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des +lions, maintenant; une mouche même n’osera plus nous toucher! + +--Va donc, va donc! répondit-elle. + +Et, après avoir versé du vin à Farre, elle passa outre. Zio Portolu la +suivit des yeux quelques instants; puis, se touchant l’oreille avec un +doigt: + +--Elle est un peu... là... enfin, elle a l’oreille dure. Mais une +femme!... Une femme si bonne! Ah! oui, elle s’occupe de sa maison, ma +femme! Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison! Et femme de +conscience! Ah! comme elle... + +--Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce pas? + +--Pour sûr! proclama Zio Portolu. Est-ce qu’on l’entend faire des +commérages? N’ayez crainte: si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne +risque pas de s’y trouver mal! + +Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune fille. Une rose, une +véritable rose! Elle savait coudre et filer; elle était bonne ménagère; +elle était honnête, belle, vaillante; elle avait du bien... + +--En somme, dit Farre, il n’y en a pas une autre comme elle, à Nuoro! + + * * * * * + +Cependant, les jeunes gens avaient formé un cercle autour d’Elias; et, +tout en buvant, en crachant et en riant, ils causaient avec animation. +Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau revenu; mais il avait +le rire las et convulsif, la voix faible. Son visage et ses mains +faisaient contraste avec les visages et les mains brunis des autres: il +ressemblait à une femme habillée en homme. De plus, son langage avait +acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger; il parlait avec une +nuance d’affectation, moitié en italien, moitié en dialecte, et il +mêlait à son discours des imprécations toutes continentales. + +--Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit le futur beau-frère de +Pietro. Il déclare que vous êtes des tourtereaux; et, en effet, tu es +blanc comme un tourtereau, Elias. + +--Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès demain, n’est-ce pas? nous +recommencerons à trotter dans les pâturages. + +--Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, peu importe. Laissez là +ces bavardages; et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait. + +--Je disais donc, reprit Elias de sa voix fatiguée, que ce grand +seigneur, détenu avec moi, était le chef des larrons dans une grande +ville qui se nomme... Je ne sais plus comment elle se nomme; mais ça ne +fait rien. Je l’avais pour compagnon de cellule, et il me confiait +tout... Ah! voilà ce qui s’appelle voler; et nos larcins, à nous, ne +comptent guère. Nous, par exemple, un beau jour, nous avons besoin de +quelque chose; nous allons voler un bœuf, et nous le vendons; on nous +prend, on nous condamne, et le bœuf ne suffit pas même à payer l’avocat. +Mais eux, ces grands voleurs, c’est une autre affaire! Ils raflent des +millions, les cachent; et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent +des crésus, ils vont en carrosse et se la coulent douce. Qu’est-ce que +nous sommes, nous autres Sardes, en comparaison? Des ânes! + +Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins d’admiration pour ces +grands voleurs d’outre-mer. + +--Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un Monsignor, un richard qui +avait sur son livret[6] des mille et des cents... + + [6] Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent entre + les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les sommes + dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour ses + besoins, sous le contrôle du directeur de la prison. + +--Aussi un Monsignor? s’écria Mattia, stupéfait. + +Pietro le regarda en riant et voulut faire celui qui ne s’étonne de +rien, quoique, dans le fond, il partageât l’étonnement de son frère. + +--Eh bien, quoi? Un Monsignor? Est-ce que les Monsignors ne sont pas des +hommes comme les autres? La prison est faite pour les hommes. + +--Et pourquoi y était-il, celui-là? + +--Mais... il voulait, disait-on, que l’on renvoyât le Roi et que l’on +prît pour Roi le Pape. Toutefois, d’autres disaient qu’il était en +prison pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un homme de haute +taille, avec des cheveux blancs comme la neige; il lisait toujours... Il +y eut un prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux détenus tout +l’argent de son livret. On voulait me donner cinq lires; mais je les ai +refusées. Un Sarde n’accepte pas l’aumône. + +--Imbécile! ricana Mattia. Moi, je les aurais prises, et je me serais +offert une ripaille solennelle à la santé du mort. + +--C’est défendu, répondit Elias. + +Et il garda un instant le silence, absorbé en de vagues souvenirs. Puis +il s’écria: + +--Jésus! Jésus! Jésus! Que de gens il y avait, et de toutes sortes! Il y +avait avec moi un autre Sarde, un maréchal des logis; on l’emmena de +Cagliari la même nuit où l’on vint me prendre; il croyait qu’on allait +le relâcher; et, au contraire, on le boucla sans qu’il eût même le temps +de s’en apercevoir. + +--Oh! moi, je parie bien qu’il s’en est aperçu! + +--Et moi aussi! dit Pietro. + +--Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le gracier, parce qu’il était +parent du ministre et qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. Eh +bien! moi, me voilà dehors; et lui, au contraire, il est encore là-bas. +Personne ne lui écrivait, personne ne lui envoyait un centime. Et, dans +ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, on crève de faim, Dieu me +protège! + +Il s’arrêta une seconde; puis, il s’exclama de nouveau, en faisant une +grimace: + +--Et les geôliers! Autant d’argousins! Ils sont presque tous de Naples: +des canailles qui, lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus! mais +je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on me relâchait: «Essaie donc +un peu de venir dans nos parages, mouchard! Je me charge de t’arranger +l’os du cou!» + +--Ah, oui! dit Mattia. Qu’il vienne un peu se promener aux alentours de +notre bergerie, et nous lui offrirons une tasse de petit-lait! + +--Oh! il s’en gardera bien! + +--Quel est celui qui se gardera de venir? demanda Zio Portolu en +s’approchant. + +--Nous parlions d’un gardien qui crachait sur Elias, dit Mattia. + +--Mais, diable! non, il ne me crachait pas dessus! Qu’est-ce que tu dis +là? + +Tout le groupe se mit à rire; et Zio Portolu brailla: + +--Parbleu! Elias ne le lui aurait pas permis; il lui aurait cassé les +dents avec un coup de poing. Elias est un homme. Nous sommes des hommes, +nous, et non pas des bamboches de fromage frais comme les continentaux, +même quand les continentaux sont gardiens d’hommes... + +--Ne nous occupons pas des gardiens, dit Elias en haussant les épaules. +Les gardiens sont de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. Si +vous les aviez vus! De grands seigneurs qui vont en carrosse et qui, +lorsqu’ils entrent en prison, possèdent sur leur livret des milliers de +lires. + +Zio Portolu se fâcha, cracha et dit: + +--Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs? Des hommes de fromage frais! Va +donc leur faire jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper un +taureau, ou tirer un coup de fusil! Ils mourraient de peur auparavant. +Qu’est-ce qu’ils sont les seigneurs? Mes brebis ont plus de courage +qu’eux, aussi vrai que Dieu existe! + +--Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si vous voyiez... + +--Qu’est-ce que tu as vu, toi? répliqua Zio Portolu sur un ton +méprisant. Tu n’as rien vu. A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu, +depuis; et je sais ce que sont les seigneurs, et ce que sont les +continentaux, et ce que sont les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti +de l’œuf. + +--Autre chose qu’un poussin! murmura Elias, en souriant avec amertume. + +--Un coq, plutôt! dit Mattia. + +Et Farre, avec malice: + +--Non, un petit oiseau... + +--Échappé de la cage! crièrent les autres en chœur. + +La conversation devint générale. Elias poursuivait le récit de ses +souvenirs plus ou moins exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il y +avait laissées. Les autres commentaient et riaient. Zia Annedda aussi +écoutait, avec un placide sourire sur son visage calme, et elle ne +réussissait pas à bien saisir toutes les paroles d’Elias; mais Farre, +assis à côté d’elle, se penchait vers son oreille et lui répétait à +haute voix ce que racontait le jeune homme. + +Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, parents, amis, +voisins. Les arrivants s’approchaient d’Elias; beaucoup d’entre eux +l’embrassaient; tous lui adressaient le souhait accoutumé: + +--Dans cent ans une autre disgrâce! + +--Dieu le veuille! répondait-il en tirant son bonnet. + +Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la cuisine fut pleine de gens. +Zio Portolu hurlait comme un possédé, faisant savoir à tout le monde que +ses fils étaient trois tourtereaux; et il aurait voulu retenir +longuement encore cette foule. Mais Pietro était impatient de faire +connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour que l’on sortît et +pour que son frère l’accompagnât. + +--Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre diable a été trop longtemps +entre quatre murs pour que vous prétendiez le retenir ici toute la +soirée. + +--Ce n’est pas l’air qui lui manquera! repartit un parent. Son visage de +fille redeviendra brun comme la poudre à fusil. + +--C’est ce que j’espère! s’écria Elias en se passant les mains sur la +face, honteux de sa blancheur. + +Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter; et ils se disposaient à +partir, quand survint la future belle-mère, une veuve maigre, grande et +raide, avec un visage terreux encadré dans un bandeau noir. + +--Mon enfant! s’écria-t-elle avec emphase en s’élançant vers Elias, les +bras ouverts. Puisse le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une +autre disgrâce! + +--Dieu le veuille! répondit invariablement le jeune homme. + +Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, désireuse de lui faire bon +accueil: mais Zio Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les mains, +la secoua toute. + +--Tu vois? lui criait-il sur le visage. Tu vois, Arrita Scada? Le +tourtereau est rentré au nid. Qui osera nous toucher, maintenant? Qui +osera nous toucher? Dis-le, Arrita Scada... + +Elle ne sut pas le dire. + +--Ne faites pas attention, intervint Pietro en s’adressant à la veuve. +Il est un peu gai, aujourd’hui. + +--Et il a grandement raison d’être gai! répondit Zia Arrita. + +--Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose à y redire? Ai-je tort +d’être gai?... Tu le vois, Arrita Scada, mon tourtereau? Il est rentré +au nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant il sait raconter de +belles histoires. Est-ce que tu l’as entendu?... Nous sommes une forte +famille, une race d’hommes, nous! Et tu peux le répéter à ta fille: elle +épousera une fleur, et non une ordure! + +--Je le crois volontiers. + +--Tu le crois? Ou peut-être crois-tu que ta fille viendra ici pour y +faire la servante? Elle y viendra pour faire la dame; et elle y trouvera +du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera du blé, de l’orge, des +fèves, des olives, tous les biens du bon Dieu. + +Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une petite porte au fond de la +cuisine: + +--Tu la vois, cette porte? Tu la vois, n’est-ce pas? Eh bien, sais-tu ce +qu’il y a derrière? Il y a des fromages pour cent écus. Et encore +beaucoup d’autres choses. + +--Finissez! finissez! lui dit Pietro, un peu honteux. Elle n’a que faire +de tout votre bien du bon Dieu. + +--Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena Scada n’épousera pas +Pietro pour notre fromage. + +--Fils de mon cœur, tout est bon dans le monde! dit avec solennité Zia +Arrita. + +--Allons, allons, finissez! insistait Pietro. + +Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui laissait pas dire une parole, +s’était mise à préparer le café pour la _socronza_[7]. + + [7] Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils ou de + leur fille. + +--Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès qu’elle put l’avoir pour elle +seule, mon mari est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense +aucunement que le Seigneur nous a donné ses biens sans que nous les +méritions, et que, d’une minute à l’autre, le Seigneur peut nous les +reprendre. + +--Ma chère Annedda, tous les hommes sont ainsi, répondit l’autre pour la +réconforter. Ils ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y pouvons +rien... Mais que fais-tu là? Ne te donne pas tant de peine. Je ne suis +venue que pour un petit moment, et je vais repartir tout de suite. Je +vois qu’Elias est en bonne santé, blanc comme une fille. Dieu le +bénisse! + +--Oui, il paraît en bonne santé, grâce au Seigneur. Il a tant souffert, +le pauvre oiselet! + +--Ah! espérons que tout est bien terminé! Assurément il ne fréquentera +plus les mauvais camarades. Ce sont les mauvais camarades qui ont causé +son malheur. + +--Bénie sois-tu! Tes paroles sont d’or, ma chère Arrita... Mais que +disions-nous? Les hommes ne pensent qu’aux choses du siècle; s’ils +pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils marcheraient plus droit +dans celui-ci. Ils s’imaginent que cette vie terrestre ne doit jamais +finir; et au contraire, cette vie terrestre n’est qu’une neuvaine, oui, +une neuvaine, et même très courte. Souffrons en ce bas monde: faisons en +sorte que la poulette qui est là (et elle se toucha la poitrine) demeure +tranquille et ne nous reproche rien. Quant au reste, advienne que +pourra... Mets donc plus de sucre, Arrita: ton café va être amer. + +--Il est bon ainsi; je ne l’aime pas trop doux. + +--Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la conscience en paix. Et +au contraire, les hommes ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit +que la récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup de fromages, +beaucoup de blé, beaucoup d’olives. Ah! ils ne savent pas combien la vie +est brève, combien toutes les choses du siècle passent vite!... Mais +donne-moi donc ta tasse! Ne te dérange pas! Ce n’est rien, c’est la +petite cuiller qui est tombée... Ah! les choses du siècle! Va-t’en au +bord de la mer, Arrita Scada; arrête-toi sur le rivage et compte tous +les grains de sable; et, quand tu les auras comptés, sache qu’ils ne +sont rien en comparaison des années dont l’éternité se compose. Au +contraire, nos années, à nous, les années que nous avons à passer dans +ce monde, elles tiennent toutes dans le poing d’un enfant. Ce sont des +choses que je répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils; mais ils +sont trop attachés aux choses du siècle. + +--Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur jeunesse est une excuse. +D’ailleurs, tu verras qu’Elias a réfléchi; maintenant, il est sérieux, +très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle lui servira pour la +vie entière. + +--Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde!... Ah! Elias est un +garçon de cœur. Quand il était enfant, il était sage comme une petite +femme, ne disait pas un blasphème, ne prononçait pas une mauvaise +parole. Aurait-on jamais cru que c’était justement lui qui me ferait +verser tant de larmes? + +--Mais, à cette heure, tout est passé; à cette heure, tes fils +ressemblent à de vrais tourtereaux, comme dit ton mari. L’important, +c’est que la concorde règne toujours entre eux et qu’ils s’aiment. + +--Oh! bénie sois-tu! Quant à cela, il n’y a pas de danger, conclut Zia +Annedda en souriant. + + * * * * * + +Après le souper, Zia Annedda put enfin se trouver seule avec Elias. Ils +étaient assis au frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, la +ruelle était déserte. La nuit ressemblait à une nuit d’été, silencieuse, +avec un ciel diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, par +delà la grande route, on entendait dans le lointain un grelottement +argentin de brebis paissantes; la brise apportait un âpre parfum d’herbe +fraîche. Ce parfum, cet air pur, Elias les respirait avec les narines +dilatées; en lui se réveillait un vague instinct de volupté sauvage; il +avait la sensation que le sang courait plus chaud dans ses veines, +qu’une agréable pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un peu bu, +et il se sentait heureux. + +--Nous avons été chez la fiancée de Pietro, dit-il à sa mère. C’est une +jeune fille très gracieuse. + +--Oui; elle est brune, mais gracieuse. En outre, elle est très sage. + +--La mère me semble un peu vaine: quand elle a un sou, elle voudrait +faire croire qu’elle a un écu. Mais sa fille paraît être une brave +fille. + +--Qu’est-ce que tu veux? Arrita Scada est de bonne maison, et elle en +conçoit de l’orgueil. Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être +orgueilleux et superbe. Dieu a dit: «Trois choses seulement sont +précieuses pour l’homme, amour, charité, humilité.» Qu’y a-t-il à gagner +avec les autres passions? Tu as maintenant l’expérience de la vie, mon +fils. Que t’en semble, à toi? + +Elias poussa un profond soupir et leva la tête vers le ciel. + +--Vous avez raison. J’ai l’expérience de la vie; non pas que j’aie +mérité ma disgrâce: car vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on +m’a condamné, j’étais innocent; mais le Seigneur ne paie pas le +samedi[8]. Je fus un mauvais fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir +avant l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné hors du droit +chemin; et c’est parce que je hantais les mauvaises compagnies, que j’ai +été précipité dans le malheur. + + [8] Proverbe qui signifie: «On ne perd rien pour attendre, et toutes + les fautes finissent par avoir leur punition.» + +--Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là ne demandaient pas même +de tes nouvelles. Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne cessaient +d’assiéger notre porte: «Où est Elias? Où est Elias?» Elias était +toujours prêt à les suivre. Et après? Après, ils se sont éloignés; ou, +s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils rabattaient leur bonnet +sur leur front afin que nous ne pussions pas les reconnaître. + +--Assez, ma chère maman! dit-il avec un nouveau soupir. Il ne faut plus +penser à tout cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, rien autre +chose n’existe pour moi que ma famille: vous, mon père, mes frères. Ah! +croyez bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je serai soumis à +vos ordres comme un esclave, et il me semblera que je viens de renaître. + +Zia Annedda sentit des larmes de douceur monter à ses yeux; et, comme +elle craignait qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle fit dévier +l’entretien. + +--Est-ce que ta santé a toujours été bonne? lui demanda-t-elle. Tu as +beaucoup maigri. + +--Que voulez-vous? Dans ces lieux-là, on maigrit sans être malade. Ne +pas travailler, c’est plus épuisant que n’importe quel labeur. + +--On ne travaille donc jamais? + +--Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne coule plus. Une minute est +aussi longue qu’une année. Ah! mère, c’est une chose épouvantable! + +Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers mots avec un accent +profond. L’après-midi, dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait +parlé volontiers de sa prison et de ses compagnons de misère, parce +qu’il lui semblait que c’était une chose déjà lointaine, un souvenir +presque agréable à se remémorer. Mais maintenant, au milieu de cette +obscurité silencieuse, parmi cette fraîche odeur de la campagne qui lui +rappelait les jours heureux de son adolescence passée à la bergerie, +dans la liberté absolue de la _tanca_[9] paternelle, sous les yeux de sa +mère, cette petite vieille si bonne et si pure, l’enfant prodigue, après +quelques heures d’oubli, éprouva soudain toute l’horreur des années +inutilement perdues dans l’angoisse du pénitencier; et il devint triste. + + [9] _Tanca_, dérivé de _tancato_, qui signifie «clos».--Les _tancas_ + sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans la + plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches. + Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère qu’à + limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur les + terrains contigus. + +--Je suis très faible, reprit-il au bout de quelques instants; je n’ai +la force de rien faire. C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et +pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois seulement, j’eus une +colique terrible, et je crus que j’allais mourir. «Mon bon _santu +Franziscu_, priai-je alors, tirez-moi de ce tourment; et la première +chose que je ferai, quand on me mettra en liberté, ce sera d’aller à +votre église et de vous porter un cierge.» + +--_Santu Franziscu bellu_! s’écria Zia Annedda en joignant les mains. +Oui, mon enfant, oui, nous irons. Que Dieu te bénisse! Tu reprendras tes +forces, n’en doute pas. Nous irons faire la neuvaine à saint François; +et Pietro viendra à la fête, et il amènera en croupe sa fiancée. + +--Quand Pietro se mariera-t-il? + +--Le mariage doit se faire après la récolte. + +--Et mon frère s’installera ici avec sa femme? + +--Oui, au moins dans les premiers temps. Je commence à vieillir, mon +fils, et j’ai besoin d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous +demeurions tous ensemble; plus tard, lorsque je serai rentrée dans le +sein du Seigneur, chacun de vous prendra sa voie. Tu te marieras, toi +aussi... + +--Oh! qui voudrait de moi? dit-il avec amertume. + +--Pourquoi parles-tu ainsi, Elias? Qui voudrait de toi? Une fille de +Dieu. Si tu t’amendes, si tu mènes une vie honorable, si tu as la +crainte du Seigneur et l’amour du travail, la chance ne te manquera pas. +Ce que je veux dire, ce n’est pas que tu doives chercher une femme +riche; mais tu trouveras une femme honnête. Le Seigneur a institué le +mariage pour la sainte union d’un homme et d’une femme, non d’un riche +et d’une riche ou d’un pauvre et d’une pauvresse. + +--Fort bien! dit-il en souriant. Mais laissons de côté ce sujet. Je ne +suis revenu que d’aujourd’hui, et déjà nous parlons de mon mariage. Nous +en recauserons un autre jour. J’ai seulement vingt-trois ans; rien ne +presse. Mais vous êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez. + +--Oui, je m’en vais; et toi aussi, Elias, il faut que tu rentres. L’air +pourrait te faire du mal. + +--Du mal? dit-il, en ouvrant la bouche très grande et en respirant avec +force. Comment l’air pourrait-il me faire du mal? Ne voyez-vous pas +qu’il me rend la vie? Allez, allez; ne m’attendez pas; je rentrerai tout +à l’heure. + +Un moment après, il était seul, à demi couché par terre, le coude appuyé +sur la marche de la porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de +bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. Puis, tout fut +silence. L’air devenait frais, un peu moite, aromatique. Elias repensa +aux choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba dans ses +réflexions. + +«Mon père et mes frères dorment tranquillement sur leurs nattes; je les +entends d’ici. Mon père ronfle; Mattia balbutie de temps à autre +quelques paroles, dans un rêve; et, même quand il rêve, il est un peu +simple. Comme ils dorment bien, eux! Ils se sont enivrés; mais demain il +n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, légèrement, mais j’en +garderai quelque chose. Comme je suis faible! Je ne suis plus un homme, +à présent; je ne serai plus bon à rien, jamais. Ah! et ma mère qui songe +à me marier! Mais y a-t-il une femme qui voudrait de moi? Pas une +seule... Suffit; l’air devient humide; il faut que je rentre.» + +Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours les clochettes des +brebis paissantes; et ce tintement, apporté par la brise embaumée, +paraissait tour à tour voisin et lointain. Elias était las, avait la +tête lourde; et il ne pouvait pas se remuer, ou du moins il lui semblait +qu’il ne pouvait pas se remuer. Des visions confuses commençaient à +flotter devant son imagination; il se représentait la bergerie, la +_tanca_ couverte d’un foin très haut; il revoyait les brebis grosses de +leur longue toison, éparpillées çà et là dans le vert du pâturage; mais +ces brebis avaient des faces humaines: les faces de ses compagnons +d’infortune. Et il souffrait une angoisse indéfinissable. Peut-être +était-ce le vin qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait la +fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents de la journée; mais il +avait l’impression que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore +_là-bas_; et il en éprouvait un sombre chagrin. + +Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, s’éloignaient, +s’évanouissaient. Maintenant, il lui semblait que ces étranges brebis à +visage humain sautaient par-dessus le mur qui entourait la _tanca_; et +il se mettait à les poursuivre péniblement, sautait aussi par-dessus le +mur et s’engageait dans la _tanca_ contiguë, pleine de grands chênes +verts. Un homme de haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe +d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait sous le bois avec une +lenteur majestueuse. Elias le reconnaissait aussitôt: c’était un homme +d’Orune, employé à garder l’immense _tanca_ d’un propriétaire nuorais, +pour empêcher les maraudeurs de venir y voler le liège des chênes. Elias +avait depuis longtemps fait connaissance avec cet homme gigantesque, un +sauvage qui avait la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu +Monne; mais tout le monde l’appelait _le père de la forêt_, parce qu’il +se vantait de n’avoir pas dormi une seule nuit au village depuis son +enfance. + +--Où vas-tu? demandait-il à Elias. + +--Je vais à la poursuite de ces brebis folles. Mais je suis si las, père +de la forêt! Je n’en peux plus: je suis faible et brisé; je n’ai la +force de rien faire. + +--Eh bien! conseillait Martinu Monne de sa voix puissante, si tu veux +éviter d’avoir de la peine, fais-toi prêtre! + +--Ah! oui, c’est une idée qui m’était déjà venue _là-bas_, répondait +Elias. + +Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna; il était glacé. «Je me +suis endormi dehors, pensa-t-il en se relevant. J’attraperai du mal.» Et +il rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son père et ses frères +dormaient d’un sommeil pesant, sur leurs nattes; une chandelle brûlait, +posée sur la pierre du foyer. Pour Elias,--il était si faible, le +pauvret!--un lit avait été préparé dans une petite chambre du +rez-de-chaussée, près de la cuisine. Il prit la chandelle, traversa une +étroite pièce où il y avait, entassés sur de larges planches, une +multitude de fromages jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur fétide; +et il se retira dans sa chambrette. + +Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il se sentait toujours +l’échine rompue, la tête lourde; et, quelques instants plus tard, il fut +accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui ressemblait à une oppression +et qu’agitaient des rêves confus. Il voyait toujours la _tanca_, le +foin, les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la lisière verte du +bois voisin. Zio Martinu était toujours là; mais à présent il se tenait +près du mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait jamais un +sourire. Elias, lui, était debout de l’autre côté du mur, dans la +_tanca_ des Portolu, et il racontait au vieux des histoires de _là-bas_. +Il lui disait, entre autres choses: + +--On nous conduisait tous les jours à la messe; on nous faisait +confesser et communier très souvent. Ah! _là-bas_, on est bons +chrétiens! Le chapelain était un saint homme. Un jour, en me confessant, +je lui ai dit que j’avais étudié jusqu’à la seconde gymnasiale et +qu’ensuite je m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois regretté +de n’avoir pas poursuivi mes études. Alors, il me fit cadeau d’un livre +écrit d’un côté en latin et de l’autre en italien, le livre de _la +Semaine sainte_. J’ai lu ce livre plus de cent fois, que dis-je? plus de +mille fois; et je l’ai même apporté ici. Je sais le lire en latin aussi +bien qu’en italien. + +--Tu es donc un grand savant! + +--Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais j’ai la crainte de Dieu. + +--Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, on est plus savant que les +rois! + +A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, se confondait +avec d’autres rêves plus ou moins extravagants. + + + + +II + + +Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener tout de suite son +frère à la bergerie, Elias resta quelques jours à la maison pour +recevoir les visites des parents et des amis, et aussi pour se remettre. +Zio Berte et Mattia retournèrent à la garde du troupeau; Pietro reprit +son travail. Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la maison, dans +la soirée, pour voir Elias et lui tenir compagnie. Et c’étaient alors de +grandes conversations et des récits bruyants, soit près du feu, soit +dans la petite cour, jusqu’à une heure avancée de la limpide nuit +printanière. + +Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance spéciale qui +maintenant fait suite à la peine et qui la rend plus cruelle; mais, du +moins pendant les premiers mois, la police avait l’œil sur lui; et +souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient d’un pas lourd la +ruelle, s’arrêtaient, prêtaient l’oreille, allongeaient la tête à la +porte des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits yeux de renard +malade apercevaient les carabiniers, vite il se levait, moitié +respectueux, moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les invitait à +entrer. + +--Bien venu le Roi[10], bien venue la Force! criait-il. Entrez, entrez +dans ma maison, jeunes gens; venez boire un verre de vin. Eh quoi! vous +ne voulez pas entrer? Est-ce que vous croyez que c’est ici une maison +d’assassins ou de voleurs? Nous sommes d’honnêtes gens, et vous n’avez +pas à fourrer le nez dans nos affaires. + + [10] Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa + Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice, + armée, agents de la sûreté, etc. + +Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, daignaient sourire. + +--Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas? continuait Zio Portolu. Faut-il que +je vous empoigne et que je vous tire? Mais prenez garde que le morceau +ne me reste dans la main. Si vous ne voulez pas entrer, allez-vous-en au +diable. Mais il a du bon vin, Zio Portolu! + +Les carabiniers finissaient par entrer; et aussitôt Zia Annedda +apparaissait avec sa fameuse carafe. + +--Vive le Roi! vive la Force! vive le vin! Buvez, ou que la justice vous +frappe! + +--Oh! oh! oh! remarquait Mattia, quand il assistait à la scène. Que +dites-vous, père? Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes... + +--Ha! ha! + +--Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. Et bois aussi, toi, +Mattia: ta tête s’en trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias; car tu as +sur le visage la couleur de la cendre. Il faut être rouges, pour être +des hommes. Les vois-tu, ces carabiniers? Il faut être rouges comme +eux... Ah, diable! voilà que vous devenez plus rouges encore? Est-ce que +les paroles de Zio Portolu vous feraient honte!... Eh! eh! il en a fait +rougir bien d’autres que vous; il a fait rougir des dragons! Vous ne +savez donc pas qui est Zio Portolu? Si vous ne le savez pas, eh bien, je +vais vous le dire: je suis moi! + +--Tous nos compliments! répondaient les carabiniers, en s’inclinant et +en riant. + +Ils s’amusaient: et le vin de Zio Portolu était vraiment bon, +émoustillant, aromatique. Zio Portolu prenait des libertés, leur mettait +les mains sur les bras, sur les épaules. + +--Qui croyez-vous être, vous? La Force? Une corne de chèvre! Attendez un +peu, que je vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. Que +restera-t-il de vous? Une corne, je vous l’ai dit! Voulez-vous que nous +essayions de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon Pietro? Vous les +voyez: ils valent mieux que vous! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes +fils! Ah! vous n’avez rien à redire contre mes fils! Ils n’ont pas +besoin de voler, mes fils; car nous possédons du bien, nous en avons à +jeter aux chiens et aux corbeaux. + +--Hum!... disait Elias, assis en silence dans un petit coin. Vous avez +prononcé un mot de trop, père. + +--Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content des bravades +paternelles. + +--Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends rien à rien; tu es né +d’hier... Mais que faites-vous donc, jeunes gens? Buvez, buvez, que +diable! L’homme est né pour boire, et nous sommes des hommes. + +Et il concluait philosophiquement, sur un ton persuasif: + +--Oui, nous sommes tous des hommes! Des hommes, vous, et des hommes, +nous; et il faut que nous soyons indulgents les uns pour les autres. +Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous représentez le Roi, que le diable +emporte! Mais demain? Eh bien! demain, il peut se faire que vous +représentiez une corne; et il peut se faire qu’alors Zio Portolu vous +soit utile. Car j’ai bon cœur. Ah! cela, tout le pays peut vous le dire: +il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont bon cœur aussi, mes +fils: ils ont un cœur de tourtereaux. Donc, si vous passez par notre +bergerie, dans la Serra, nous vous donnerons du lait, du fromage; nous +vous donnerons même du miel. Eh! eh! nous avons même du miel, nous! Mais +vous, jeunes gens, fermez un œil; ou, mieux encore, fermez-les tous les +deux, et n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous voyez. Car, en fin +de compte, nous sommes tous des hommes, nous sommes tous sujets à +l’erreur... + +Les carabiniers riaient, buvaient; et, le cas échéant, ils fermaient les +yeux sur les faiblesses des Portolu et de leurs amis. + +A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des camarades qui, par leur +mauvais exemple, avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, la +cause première de sa _disgrâce_; et, nonobstant sa résolution de ne pas +les recevoir et de leur fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à +venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda leur offrit à boire +comme aux autres. + +--Comment voulez-vous qu’on fasse? dit-elle, après qu’ils furent partis. +Il faut agir en chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur pardonne! + +--D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix avec tout le monde, ajouta +Elias. Dieu ordonne que l’on vive en paix. + +--Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité que tu viens de dire! + +Ah! comme elle était contente, Zia Annedda, quand elle entendait son +fils parler de Dieu, ou quand elle le voyait revenir de la messe, ou +quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait rapporté de +_là-bas_! «Le Seigneur soit loué! pensait-elle, tout émue. Il redevient +bon comme il l’était dans son enfance.» + + * * * * * + +Cependant, la mère et le fils se préparaient à accomplir le vœu fait par +Elias. + +L’église de Saint-François est située sur les montagnes de Lula. D’après +la légende, elle a été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante, +promit de se soumettre à la justice et de construire une église, s’il +était acquitté. Cette légende est-elle vraie ou fausse? Quoi qu’il en +soit, le _prieur_, c’est-à-dire celui à qui appartient la direction de +la fête, est tiré au sort chaque année parmi les descendants du +fondateur ou des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête et de la +neuvaine, tous ces descendants forment une espèce de communauté et +jouissent de certains privilèges. Les Portolu étaient du nombre. + +Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit à Saint-François avec +son joug et son char[11]; et, joint à d’autres paysans et maçons entre +lesquels il y en avait plusieurs qui travaillaient par vœu, il fournit +gratuitement sa main-d’œuvre pour remettre en état l’église ainsi que +les chambrettes bâties autour de l’église, et pour transporter le bois +que l’on devait brûler durant la neuvaine. Zia Annedda, de son côté, +porta chez la _prieuresse_ une certaine quantité de froment; et, avec +d’autres femmes appartenant à la _tribu des descendants_, elle se mit à +bluter la farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une partie de +ce pain fut distribuée par un envoyé du prieur aux bergeries de la +campagne nuoraise, A chaque bergerie, un pain. Les bergers le recevaient +avec dévotion et donnaient en échange le plus qu’ils pouvaient de leurs +produits; quelques-uns donnaient même de l’argent et des agneaux; +d’autres promettaient de donner des vaches entières qui iraient +accroître les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en argent et en +brebis. + + [11] Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les «chars» sont + de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées + par une armature de fer et traînées par deux bœufs accouplés; les + ridelles posées obliquement donnent à la partie supérieure une forme + triangulaire; l’ensemble ne reçoit aucune décoration. + +Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, Zio Berte se découvrit +la tête, se signa, baisa le pain. + +--Je ne te donne rien pour le moment, dit-il à l’envoyé; mais, le jour +de la fête, je serai là, près de ma petite femme, et j’apporterai au +saint une brebis avec sa toison et toute la rente d’une journée de mes +troupeaux. Zio Portolu n’est pas avare; il croit en saint François, et +saint François lui est toujours venu en aide. Va maintenant, et que Dieu +te protège! + +Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait ses préparatifs. Elle fit du +pain spécial, des gâteaux d’amandes et de miel: elle acheta du café, du +rossolis, d’autres provisions. Elias suivait d’un œil affectueux sa mère +très affairée; quelquefois même il l’aidait. Il ne sortait presque +jamais de la maison; il se sentait toujours mou, débile; et ses yeux +d’un bleu vert, un peu caves, prenaient parfois une fixité vitreuse et +s’égaraient dans le vide, dans le néant. On aurait dit les yeux d’un +mort. + +Enfin arriva l’heure du départ. C’était un dimanche, au commencement de +mai. Tout était prêt dans les besaces de laine; et on voyait çà et là, +par les rues, des chariots chargés d’ustensiles et de vivres, des bœufs +qu’on mettait sous le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias se +rendirent à la petite église du Rosario pour entendre la messe. Comme la +messe allait commencer, un homme vint, un campagnard, qui se dirigea +vers l’autel et y prit une petite niche de bois et de verre où il y +avait une statuette de saint François. Tandis que cet homme se disposait +à sortir, plusieurs femmes lui firent signe de s’approcher; et il leur +offrit la niche à baiser. Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et +baisa le verre aux pieds du saint. + +Peu après, tout le monde était en marche. Le prieur--un paysan jeune +encore, à la barbe presque blonde--montait un beau cheval gris et +portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres paysans à cheval avec +des femmes en croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, et des +femmes à pied, des enfants, des chars, des chiens. D’ailleurs, chacun +voyageait pour son propre compte, se hâtant ou s’attardant comme il lui +plaisait. Elias, monté sur une paisible jument balzane et ayant en +croupe Zia Annedda, était parmi les derniers. Un poulain, fils de la +jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, trottinait à côté d’eux. + +C’était une belle matinée. Les robustes montagnes vers lesquelles +s’acheminait la caravane, se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé +encore des roses violacées de l’aube. La vallée sauvage de l’Isalle +était pleine de hautes herbes, de fleurs; au-dessus du sentier +pendaient, semblables à d’énormes lampes ardentes, les genêts d’or pâle. +Le frais Orthobene, coloré par le vert des bois, par l’or des genêts, +par le rouge fleuri de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs, +dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, la vallée s’ouvrit; des +plaines apparurent, solitaires, couvertes de moissons tendres qui, +diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil encore bas, avaient +de lentes houles d’argent. Des prairies tapissées de coquelicots, de +thym, de marguerites, exhalaient d’irritants parfums. + +Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, et ils laissèrent de +côté les plaines fécondes qui menaient à la mer. Le soleil commençait à +frapper fort, et les rustiques écuyers nuorais commençaient à avoir +soif. De temps à autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient +leurs têtes sous les gourdes aux panses gravées[12], afin de se +rafraîchir la gorge. Tout le monde était en belle humeur. A chaque +instant, quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au galop et faisait +une course effrénée, le corps un peu rejeté en arrière, poussant les +barbares clameurs d’une puissante allégresse. + + [12] Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, sur + la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et même des + figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés à la + littérature populaire. + +Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage s’éclairait. Il +éprouvait une envie de crier aussi; un frisson lui courait dans les +reins; en lui renaissait un souvenir instinctif de choses lointaines, un +besoin de s’élancer encore au grand galop, dans une course enivrante et +libre. Mais le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait la taille; +et non seulement il refrénait son instinct d’homme primitif, mais il +restait fort en arrière de tous les autres cavaliers, afin que la +poussière soulevée par leur course ne gênât pas la petite vieille. + +Enfin commença l’ascension de la montagne. Une brousse épaisse de +lentisques montait et descendait parmi le sombre éclat du schiste, toute +constellée d’églantines en pleine floraison. L’horizon s’étendait vaste +et pur; le vent embaumé faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était un +rêve de paix, de solitude sauvage, de silence infini, à peine interrompu +par quelques lointains appels du coucou et par les voix assourdies des +voyageurs. Et, tout à coup, ce paysage sublime était profané et désolé +par les bouches noires et par les déblais des minières. Et ensuite, +c’était de nouveau la paix, le rêve, une splendeur de ciel, de pierres +sombres, de lointains maritimes; c’était de nouveau le royaume sans +limite du lentisque, de l’églantier, du vent, de la solitude. + +A un certain endroit, sur un haut plateau, parmi les lentisques, toute +la caravane s’arrêta. Quelques femmes descendirent de cheval; les hommes +burent. La tradition rapporte que la statue du saint, au moment où on la +conduisait à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. De ce lieu, +on apercevait l’église avec ses murs blancs et ses toits roses, nichée à +mi-côte dans la verdure de la brousse. + +Après une courte halte, on se remit en marche. Elias et Zia Annedda +demeurèrent les derniers. Le terme du voyage approchait; le soleil était +sur le point d’atteindre le zénith; mais un vent agréable, parfumé +d’églantines, en tempérait l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond +d’une petite vallée, et le sentier montait encore, et les murs blancs et +les toits roses étaient tout près.--Courage! La montée est raboteuse et +dure; attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda! La jument est +essoufflée, toute luisante de sueur; le poulain n’en peut plus. Courage! +Voilà le campement; voilà la belle église, avec les maisonnettes à +l’entour, avec le parvis, avec le mur d’enceinte, avec la porte grande +ouverte. On dirait un petit château, tout blanc et rouge sur l’azur +intense du ciel, sur le vert sauvage de la brousse. + +D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les chevaux et les cavaliers se +presser, se grouper, entrer en masse par la porte grande ouverte, au +milieu d’un nuage de poussière. Les hommes perdaient leurs bonnets, les +femmes leurs foulards; quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux, +dénoués par les rudes secousses de la chevauchée. Une petite cloche +stridente sonnait là-haut, et ses maigres carillons de joie se +brisaient, s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité du ciel bleu, +du paysage vert. + +Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. Dans la cour envahie par +les herbes sauvages, pleine de soleil torride, il y avait une agitation +d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes lasses et trempées de +sueur. Des enfants braillaient, des chiens aboyaient. Quelques +hirondelles passaient en sifflant, effrayées de voir cette subite +animation dans la grande solitude de la montagne. Et, par le fait, il +semblait qu’une horde errante était venue de très loin donner l’assaut à +ce petit village déshabité. Les portes des maisonnettes s’ouvraient, les +balcons résonnaient de cris et de rires. + +Elias aida tranquillement sa mère à descendre de cheval; puis, il +descendit à son tour, attacha la jument, chargea sur son dos, l’une +après l’autre, les besaces combles qui contenaient les provisions et les +couvertures. Et les Portolu, comme tous les membres de la tribu des +fondateurs, prirent place dans la grande _cumbissia_[13]. Cette +_cumbissia_ était une très longue salle à demi obscure, grossièrement +pavée, avec un toit de roseaux. De place en place, il y avait un foyer +de pierre, établi à même dans le sol, et une grosse cheville de bois, en +saillie sur la muraille brute. Chacune de ces chevilles indiquait la +place héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée. + + [13] Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte.--On rencontre + en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, ces logements + construits près des églises isolées pour l’usage des pèlerins. + +Les Portolu prirent possession de leur cheville et de leur foyer, dans +le fond de la _cumbissia_ qui, cette année-là, n’était pas très peuplée. +Six familles seulement l’habitaient; les autres personnes venues à la +neuvaine n’appartenaient pas à la tribu; et, par conséquent, elles +étaient logées ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes. + +Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait par une petite +armoire placée contre le mur et fermant à clef, s’installa donc avec les +siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. Car celle du +prieur était florissante, avec une _prieuresse_ magnifique, grasse et +blanche comme une génisse, avec deux belles filles et avec toute une +nichée de bambins déjà vêtus comme des hommes. Quant au plus petit, qui +était encore au maillot, il avait un an à peine; et, par bonheur, on +trouva aussi dans le mobilier de l’église un berceau de bois blanc, où +il fut immédiatement déposé. + +L’installation des Portolu fut vite faite: Zia Annedda serra dans un +trou du mur son panier de gâteaux, son pain, son café; elle mit sur le +foyer sa cafetière et sa marmite; le long de la muraille, elle accrocha +le sac, la couverture, l’oreiller d’étoffe rouge; en bas, elle rangea la +corbeille de roseaux où étaient les tasses et les assiettes. Et ce fut +tout. Ils avaient pour proches voisins une petite veuve courbée par +l’âge, avec deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des relations +amicales, échangèrent un monde de politesses. Puis, Elias enleva la +selle de sa jument, la débrida et la mena dans la lande voisine pour la +faire paître avec son poulain. + +Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion continuaient dans la +cour et dans les maisonnettes, Zia Annedda s’en fut prier à +l’église--une petite église fraîche, propre, avec un pavé de marbre, +avec un grand Saint barbu qui, à vrai dire, inspirait plutôt la crainte +que l’amour.--Quelques instants après, Elias vint aussi à l’église et +s’agenouilla devant l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en +priant avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. On aurait pu +croire qu’Elias était le Saint à qui ses prières maternelles étaient +adressées. Ah! ce profil délicat et las, ce visage blanc marqué par la +souffrance, comme elle avait le cœur ému de tendresse en les regardant! +Et de le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du Saint, +accomplissant le vœu fait sur une terre lointaine, dans un séjour de +misère, ah! c’était une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion! + +--_O santu Franziscu bellu_, ô mon beau saint François, je n’ai pas de +paroles pour te remercier. Prends ma vie, si tu veux; prends tout ce +qu’il te plaira; mais fais que mes fils soient heureux, qu’ils marchent +dans les droites voies du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés +aux choses du siècle, mon cher _santu Franzischeddu_! + +Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion cessèrent; chacun +avait pris sa place, même l’illustrissime seigneur chapelain, un prêtre +à peine haut de quatre pieds, très rubicond, très jovial, qui sifflotait +des ariettes à la mode et qui chantonnait des chansons de café-concert. + +On conduisit les chevaux au pâturage; on alluma les foyers. La +magnifique prieuresse et les femmes de la tribu mirent sur le feu +d’effrayantes chaudières de soupe assaisonnée avec du fromage frais. Et +ce fut alors une vie de liesse qui commença pour cette espèce de clan +pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis et des agneaux, on +cuisinait des quantités de macaroni, on buvait beaucoup de café, +beaucoup de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain disait messe et +neuvaine, et sifflotait, et chantonnait. + +Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la grande _cumbissia_, +pendant la nuit, autour des hautes flambées de lentisque crépitant. +Dehors, la nuit était fraîche, presque froide; la lune descendait sur le +vaste occident et donnait à la lande un charme sauvage... O pâles nuits +des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la chouette, la sylvestre +fragrance du thym, l’âpre senteur du lentisque, le bruissement lointain +des bois solitaires se fondent en une monotone et rêveuse harmonie qui +inspire à l’âme une émotion de solennelle tristesse, une nostalgie de +choses anciennes et pures! + +Groupés autour du feu, les paysans de la grande _cumbissia_ racontaient +des histoires amusantes, buvaient et chantaient. L’écho de leurs voix +sonores allait se perdre à l’extérieur, dans cette grande solitude, dans +ce silence lunaire, entre ces maquis sous lesquels dormaient les +chevaux. + +Elias prenait sa part de l’allégresse générale avec un plaisir intense, +presque enfantin. Il lui semblait qu’il était dans un monde nouveau; il +racontait ses propres souvenirs, il écoutait les récits des autres avec +une sorte d’attendrissement. Au surplus, il avait noué connaissance avec +le seigneur chapelain; et ce nouvel ami lui tenait de plaisants +discours, l’excitait à jouir de l’existence, à oublier, à se donner du +bon temps. + +--Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait l’abbé. Dansons, +chantons, sifflons, divertissons-nous. Dieu nous a donné la vie pour que +nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il faille pécher, prends-y +bien garde! Oh! pour ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords: +un tourment, mon cher!... Mais suffit: tu dois savoir ce que c’est... +Oui, oui, oui, se divertir honnêtement! Je m’appelle Jacu Maria Porcu, +surnommé l’abbé Porcheddu, parce que je suis petit de taille. Eh bien, +Jacu Maria Porcu s’est fort amusé, dans sa vie: et il a eu raison. +Écoute un peu cette histoire. Une fois, je rentre à la maison passé +minuit. Ma sœur prétend que je suis ivre; mais il me semble, à moi, que +je ne le suis point. «Que me donnes-tu à souper, Anna? lui +dis-je.--Rien! Je ne te donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il +est plus de minuit; je ne te donne rien.--Donne-moi à souper, Annesa. Il +faut qu’un prêtre soupe.--Eh bien! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, je +vais te donner du pain et du fromage. Il est plus de minuit.--Du pain et +du fromage à un prêtre, à Jacu Maria Porcu?--Oui, du pain et du fromage. +En voilà, si tu en veux, abbé Porcheddu.--Du pain et du fromage à Jacu +Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu? _Tè, tè, ziriu, ziriu_[14], attrape!» +Et l’abbé Porcheddu jette le tout aux chiens! Voilà comment il faut +faire, jeune homme à la face pâle! + + [14] Cri pour appeler les chiens. + +Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu se mit à fredonner: + + _L’amore si fa per ridere, + l’amore si fa per ridere, + solo per ridere. + Oggi te, domani un’altra[15]!_ + + [15] «On fait l’amour pour rire,--on fait l’amour pour rire,--rien que + pour rire.--Aujourd’hui toi, demain une autre!» + +Elias se disait en riant: «Cet homme-là est fou!» Mais il s’amusait; et +les paroles de l’abbé Porcheddu le frappaient, lui apportaient un +souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de s’ébattre. + +Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, Elias et quelques autres +s’en allaient volontiers sous l’ombrage des bois, dans le repos +métallique de l’après-midi. Les montagnes pittoresques de Lula se +profilaient devant eux, nettes et bleuâtres sur le ciel pur; tout se +taisait, et, dans le lointain, parmi le vert de la lande, les chevaux +couraient agiles, se poursuivaient avec de rapides évolutions. Cela +ressemblait à un tableau. Dans cette solitude, les promeneurs causaient +sérieusement, racontaient leur passé plus où moins accidenté, les +légendes de l’église, des historiettes de femmes, des aventures épiques +arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, la conversation était +interrompue par une roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu; et +même, quelquefois, M. le chapelain se mettait brusquement à bondir et à +faire des gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes en +les accompagnant d’une mimique grotesque. + +Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient justement assis à +l’ombre d’un bouquet d’énormes lentisques, et Elias finissait de +raconter comment un détenu, son compagnon, avait bâtonné un argousin +parce que celui-ci refusait dédaigneusement l’invitation de boire avec +certains prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet aigu, +tremblé, qui vint comme une flèche du côté de l’église. Elias bondit en +criant: + +--C’est mon frère Pietro qui siffle! + +--Eh bien! dit l’abbé Porcheddu, si c’est ton frère Pietro, vous aurez +le temps de vous voir. Tu t’émeus pour cela? + +--Mon père aussi doit être arrivé, reprit Elias, qui effectivement +paraissait ému; et il amène la fiancée de Pietro. Allons, allons... + +--Puisqu’il en est ainsi, allons! dit le prieur. Il faut les recevoir +honorablement. Berte Portolu est un bon parent de saint François. Et +puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille. + +--Une belle fille? s’écria l’abbé Porcheddu. Alors, dépêchons-nous! + +Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds qui, dans la tranquillité +verte de la lande, paraissaient encore plus verdâtres que d’habitude. +Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard; et il se mit à rire, et il +fredonna sa chanson favorite: + + _L’amore si fa per ridere, + solo per ridere, + solo per ridere..._ + +Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par un petit sentier à peine +tracé au milieu des maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, le +sifflet se répétait, de plus en plus voisin et insistant. Elias ne +s’était pas trompé. On rencontra près du puits, Zio Portolu, Pietro et, +entre les deux hommes, la lumineuse figure de Maria Maddalena. Elias +reçut un coup au cœur. L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre son +palais et garda le silence, n’ayant pas de mots pour exprimer son +admiration; et, certes, il prétendait s’y connaître. + +Maddalena n’était pas très grande; elle n’était pas très belle non plus; +mais elle plaisait beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation +d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais sourcils, et une bouche +admirable. Son corsage d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise très +blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées et de roses, la +rendaient éblouissante. Encadrée par les grossières figures de Pietro et +de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au milieu de la force +sauvage. De près, ses yeux luisants, aux larges paupières, aux longs +cils, un peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, au sens +propre du terme. + +--Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant et en touchant la main de +Maddalena. Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps? On ne vous +attendait que demain. + +--Aujourd’hui ou demain, c’est la même chose, répondit Zio Portolu. +Salut à tous, salut au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond! Car, +Dieu l’assiste! on voit bien que c’est un prêtre, quoiqu’il soit en +culotte. + +--Eh! l’abbé, avez-vous entendu? + +--Avec ou sans culotte, nous sommes tous des hommes! répliqua l’autre, +un peu piqué. + +Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui fit ses compliments. + +--Prends garde à toi! dit Elias à la jeune fille, avec un sourire. +L’abbé Porcheddu est terrible. + +--Pas plus qu’Elias! riposta vivement le petit abbé. + +--Oh, oh! fit Maddalena avec un rire aimable; je ne crains personne. + +Et Zio Portolu: + +--Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne crains personne, n’aie peur de +personne! Zio Portolu est là; et, si sa seule présence ne suffisait pas +à te protéger, il y a aussi sa _leppa_. + +Et, dégainant la _leppa_,--un long couteau qu’il portait enfilé à sa +ceinture,--il la brandit en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant +ses mains devant lui, avec un geste comique de feinte terreur. + +--Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet! Ce couteau, c’est un +cimeterre! _Allargaribus_[16]! + + [16] Barbarisme plaisant pour signifier: «Au large! Éloignons-nous!» + +--Que voulez-vous? dit Zio Portolu, en remettant la _leppa_ à sa place. +Cette jeunesse, cette tourterelle m’a été confiée par sa mère, une +tourterelle veuve. «Arrita Scada, lui ai-je dit, tu peux être +tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle ne court aucun risque. Je la +défendrai même contre mon fils, même contre mon Pietro au cœur d’or, et +à plus forte raison contre les milans et les vautours.» + +Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter; et, de temps à autre, il +jetait à la jeune fille des regards de sauvage affection. + +--Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé Porcheddu, nous nous +tiendrons sur nos gardes. Et maintenant, allons boire. + +--Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. Qui ne boit pas n’est pas un +homme, n’est pas même un prêtre! + +Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les attendait dans la _cumbissia_ +avec ses cafetières, ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena et +son cortège firent irruption dans la _cumbissia_, riant et bavardant: +bientôt, ce fut une confusion de voix et de rires, un tintement de +verres et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter qu’il avait fait +tout le voyage avec la brebis, naguère promise à saint François, liée +sur la croupe de son cheval. + +--C’était ma plus belle brebis! disait-il au prieur. Une laine longue +comme ça! Eh! eh! Zio Portolu n’est pas avare. + +--Va-t’en au diable! lui répondait le prieur. Ne vois-tu pas que c’est +une brebis chenue, vieille comme toi-même? + +--Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta! Et si tu m’insultes encore, +je t’embroche avec ma _leppa_! + +L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la tête un peu inclinée sur +l’épaule, les yeux caressants tournés vers Maddalena et vers les jolies +filles du prieur. Et il fredonnait: + + _--Sulla poppa del mio brik + Buoni sigari fumando, + Col bicchiere facendo trik, + Bevo rum di contrabbando[17]._ + + [17] «Sur la poupe de mon brick,--en fumant de bons cigares,--en + faisant _trik_ avec mon verre,--je bois du rhum de contrebande.» + +--Ha! ha! ha! riaient les femmes. + +Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses selles éparses +dans la _cumbissia_, il dégustait son vin à petites gorgées, tour à tour +baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il la relevait, ses +yeux rencontraient les yeux riants de Maddalena, assise en face de lui à +peu de distance: et ces yeux obliques, pleins de feu, lui pénétraient +l’âme. Il éprouvait une sorte d’ivresse, un relâchement de tous ses +nerfs, un plaisir presque physique, chaque fois qu’il la regardait. Les +voix, les bavardages, les rires, les chansonnettes de l’abbé Porcheddu, +les exclamations des femmes lui arrivaient comme de très loin; il lui +semblait qu’il écoutait d’un lieu écarté, sans prendre part à +l’amusement des autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui adressant +la parole, le fit revenir à lui-même. Il s’éveilla comme d’un rêve, +devint sombre, se leva et sortit rapidement. + +--Où vas-tu, Elias? lui cria Pietro, qui le rejoignit. + +--Je vais voir les chevaux, répondit-il avec rudesse. Laisse-moi! + +--On a pris soin des chevaux... Pourquoi es-tu de mauvaise humeur, +Elias? Il te déplaît que Maddelena soit venue? + +--Quelle idée! Pourquoi me dis-tu cela? demanda Elias, les yeux fixés +sur Pietro. + +--J’avais cru remarquer que tu la boudais... J’ai peur qu’elle ne te +plaise pas. Serait-il vrai, mon frère? + +--Tu es fou! Vous êtes tous fous!... Et elle aussi, avec sa sagesse tant +vantée! Elle rit trop! + +Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le monde à la maison traitait +Elias comme un enfant ou plutôt comme un malade, craignait de lui causer +un déplaisir et le contentait dans ses moindres fantaisies. + +A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant que son frère désirait être +seul, retourna près de sa fiancée. + +«Ils sont tous fous! se disait Elias, en errant çà et là dans la lande. +Mais moi-même? Ah! elle est la fiancée de mon frère; et je suis assez +fou pour la regarder!» + +Il resta toute la soirée dehors. + +--Où peut bien être Elias? demandait de temps à autre Zia Annedda, en +promenant les yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il être allé, +ce garçon, que Dieu bénisse! Va donc le chercher, Pietro. + +Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, laquelle, à parler franc, ne +semblait pas être fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait rien +paraître, peut-être pour conserver l’attitude digne que lui avait +conseillée sa mère. + +--J’y vais, j’y vais, répondait-il. + +Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure du souper: + +--Où peut bien être Elias? répéta encore Zia Annedda. Portolu, va donc +voir un peu où est ton fils. + +Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché sur une longue broche +de bois. Il se vantait que personne au monde ne savait mieux que lui +rôtir un agneau ou un porcelet. + +--J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure! répondit-il à sa femme. +Laisse-moi d’abord régler mes comptes avec ce jeune animal. + +--L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton fis. + +--Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite femme. Est-ce que tu t’y +connais, toi? Est-ce que tu prétends donner des conseils sur ce point +aussi à Berte Portolu? D’ailleurs, laisse les enfants s’amuser. C’est de +leur âge. + +Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait à partir, lorsque Elias +rentra. Il avait les yeux brillants, le visage allumé; il était très +beau. Tous le regardèrent; et Zia Annedda poussa un soupir, et Zio Berte +se mit à rire de plaisir en reconnaissant qu’Elias était un peu ivre. +Mais Elias ne vit que les yeux obliques et ardents de Maddalena, et il +eut envie de pleurer comme un enfant. + +«Elle est folle! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Pourquoi +ne me laisse-t-elle pas en paix? Je le dirai à Pietro, je le dirai à +tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, pourquoi le +trompe-t-elle?... Elle est folle, elle est folle... Mais je suis fou, +moi aussi. Non, je ne dois pas la regarder; je dois plutôt m’arracher le +cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, près de Paska, la fille du +prieur, et je lui ferai la cour...» + +En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit: + +--Paska, tu es la plus belle parente de saint François! + +--Et toi, tu es son plus beau parent! repartit vivement la jeune fille, +très affairée autour d’une chaudière. + +Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec une intensité étrange. +Elle riait, toute contente; mais lui, dans son cœur, il se sentait +mourir. + +Du fond de la _cumbissia_, Maddalena les observait; et, de temps à +autre, elle baissait ses larges paupières, ses longs cils; et alors, +elle ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique et résignée. +Lorsque le souper fut servi, Zio Berte rappela Elias. + +--Non; je reste ici, répondit le jeune homme. La plus belle parente de +saint François m’invite à son foyer. + +--Reviens, et tout de suite! cria Zio Portolu. Personne ne t’a invité; +mais, quand même on t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter +l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon gré, ton père saura te faire +revenir de force! + +Elias se leva aussitôt et revint; mais il ne voulut ni manger ni boire, +et il répondait avec mauvaise humeur, quand on lui adressait la parole. + +--Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? lui demanda Maddalena d’un air +affable, au moment où l’on finissait de souper. Parce que nous t’avons +obligé à quitter le foyer du prieur? Eh bien, va, retournes-y, sois +content! + +--Et si j’y retournais? répliqua-t-il avec rudesse. Qu’est-ce que cela +pourrait te faire? + +--Oh! rien du tout, déclara-t-elle avec une raideur subite. + +Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus attention qu’à lui seul. + +Elias se leva brusquement, s’éloigna; mais, au lieu de s’arrêter devant +le foyer du prieur, il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il +éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un désir de se mordre les +poings, de crier, de se jeter par terre et de fondre en larmes. Et +néanmoins, dans l’ivresse du vin et de la passion, il gardait encore la +conscience de lui-même et il se disait: «Je me suis amouraché d’elle. +Pourquoi me suis-je amouraché d’elle? O bon saint François, venez à mon +aide, venez à mon aide! Je suis un fou, mon bon saint François; mais je +suis si malheureux!» + +Les _cumbissias_ envoyaient au dehors, vibrant dans la nuit tiède et +pure, des bruits confus de voix et de chants, de cris et de rires. Elias +distinguait la voix de son père, le sifflotement de l’abbé Porcheddu, le +rire de Maddalena: et, au milieu de toute cette fête, il se sentait +triste, désespéré comme un enfant qui se verrait seul et perdu dans la +sauvage solitude nocturne de la lande. + + + + +III + + +Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut silence dans cette +espèce de clan endormi. Elias rentra et se coucha à côté de Pietro, sur +la même botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. Par toute la +_cumbissia_ étaient éparses des couches d’herbe; quelques feux +brillaient encore, éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette +vaste scène muette. On voyait apparaître, puis disparaître une longue +barbe, un vêtement laineux, un visage de femme, une selle, un chien +accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la muraille. Elias ne pouvait +dormir: il croyait entendre la respiration de Maddalena, couchée entre +Zia Annedda et Zio Portolu; et il continuait à éprouver des désirs qui +le mettaient au désespoir, à ruminer des pensées étranges. + +«Non, ne crains rien, mon frère! disait-il mentalement à Pietro. Alors +même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais. Je +ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle appartenait à un +autre, je la lui ravirais, dût-il m’en coûter de retourner _là-bas_. +Mais elle t’appartient. Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, je +prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. Je demanderai Paska, la +fille du prieur.» + +Puis, il se disait à lui-même: + +«En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de prendre femme? Qu’ai-je +besoin de penser aux femmes? Ne peut-on vivre sans les femmes? N’ai-je +pas vécu trois années sans même en voir une? Apparemment, c’est la +raison pour laquelle, aussitôt après mon retour, je me suis amouraché de +la première que j’ai vue. Mais je suis fou. Je ne veux plus m’occuper +des femmes, qui font que l’on devient fou. Je veux dormir.» + +Cependant, il ne pouvait dormir; il se tournait et se retournait sans +cesse. Il passa ainsi la nuit presque entière; et il n’en fut pas moins +l’un des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre ouverte sur un +fond d’argent, l’humide fraîcheur de l’aube pénétrait dans la salle. +Déjà Zia Annedda et Maddalena préparaient le café, encore engourdies par +le sommeil. Elias se souleva sur sa couche, pâle comme un cadavre, les +cheveux en désordre et la gorge serrée. + +--Bonjour..., lui dit la jeune fille en souriant. Mais regardez donc, +Zia Annedda: votre fils a sur le visage la couleur de la cire. +Donnez-lui vite une tasse de café. + +--Est-ce que tu es malade, mon enfant? + +--Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il en toussant, d’une voix +rauque. Donnez-moi à boire. Où est notre cruche? + +Il chercha et prit la cruche, but avidement. Maddalena le regardait +toujours, et elle riait. + +--Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-il en déposant la cruche. Parce que je +bois sitôt levé? Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh bien, +quoi? Le vin est fait pour les hommes. + +--Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint Zio Portolu, qui avait déjà +bu l’eau-de-vie. Tu es une bamboche de fromage frais. Il suffit qu’une +petite femme te souffle dessus, pff..., et te voilà terrassé, mort, +anéanti! + +--Soit! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une petite femme me souffle +dessus, et me voilà mort. Mais je vous prie tous de me laisser en paix. + +--Oh! quelle mauvaise humeur terrible! s’écria Maddalena. Est-ce ma +présence qui en est la cause? + +--Oui, justement; c’est ta présence qui en est la cause. + +--La tourterelle! protesta Zio Portolu en élargissant les bras. La +tourterelle qui égaie tous les lieux par où elle passe! Et mon fils, une +bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le met de mauvaise humeur? +Allons, allons, fais-moi le plaisir de déguerpir, enfant du diable! Si +tu es de mauvaise humeur, va te pendre. Mais ce qu’il y a de certain, +c’est que jamais tu n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme +celle-ci, pour égayer sa maison! + +Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle blessure; car elles lui +rappelèrent soudain que, d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait +habiter leur maison comme épouse de Pietro. Ce serait pour lui un grand +martyre. Non, il ne pourrait pas s’y résigner. + +--Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia Annedda. Prends ce biscuit et +sois gai, puisque nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, saint +François s’en offenserait. + +--Mais je suis gai, maman; je suis gai comme un oiseau. + +Et, se tournant vers le foyer du prieur: + +--Ohé! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie[18]. + + [18] Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, _Paska_. + +Après cette petite scène, il ne se passa plus rien d’intéressant, ni ce +jour-là, ni le lendemain, au foyer des Portolu. + +Dès la veille de la fête, beaucoup de gens arrivèrent de Nuoro et des +villages voisins. De Lula, notamment, par le sentier raide, creusé dans +la montagne entre les buissons de genêt fleuri, des femmes descendaient +en longues files, étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès par une +coiffe recouverte d’un grand foulard à franges, avec des cottes +d’orbace[19] très pesantes et très courtes, avec de longs rosaires dont +les grains étaient reliés par de bizarres ornements d’argent[20]. + + [19] L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure filée + et tissée par les femmes sardes. + + [20] La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière; + les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, des croix, + de petites médailles où sont gravées des figurines primitives + représentant des saints, etc. + +Les Portolu eurent des hôtes nombreux; ce qui fit que, pendant toute la +journée, Elias et Pietro furent entraînés de côté et d’autre par les +jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils s’enivrèrent tous jusqu’à +perdre la raison, chantèrent, dansèrent, hurlèrent. Par instants, on +aurait cru Elias tombé en démence; il riait jusqu’à en devenir violet, +avec ses yeux verts, et il poussait des cris de joie extravagants, des +_uaih!_ longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient aux appels de +bataille jetés par quelque guerrier barbare. + +De temps en temps, Maddalena, qui aidait Zia Annedda à préparer les +repas, à servir le vin et à verser le café pour les hôtes, regardait +Elias de travers et murmurait: + +--Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. Voyez comme il est rouge, +comme il rit! + +Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, et elle sentait une +épine dans son cœur. Dès qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à +l’église et se mit en prière. + +--Ah! _santu Franziscu meu_, mon cher saint François, retirez-moi cette +épine du cœur. Mon fils Elias est en train de reprendre la mauvaise +route: voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, qu’il n’est plus le +même. Et il avait l’air si bon, à son retour! Il promettait tant de +choses! Ayez pitié de nous, saint François, mon cher petit saint +François! Faites qu’il rentre dans la voie droite; convertissez-le; +détachez-le des vices, des mauvais compagnons, des choses du siècle! O +saint François, mon petit frère, faites-moi cette grâce! + +Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, du haut de son autel +rustiquement orné avec de flamboyantes roses des quatre saisons. Et il +parut avoir exaucé miraculeusement la prière de Zia Annedda: en effet, +ce même soir, pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. On +parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns critiquaient la conduite et +dont les autres faisaient des gorges chaudes. Elias, encore ivre, mais +pas trop, prit la défense de son ami; et il déclara, en manière de +conclusion: + +--Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, chiens galeux; déchirez-le à +belles dents. Il se fiche de vous, il est plus heureux que le pape... Et +moi aussi, je me ferai prêtre! + +Tout le monde se mit à rire. Elias insista: + +--Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, chiens pelés, brutes! Car +vous n’êtes pas autre chose. Eh bien! oui, je me ferai prêtre. Et que +faut-il pour cela? Le latin, je sais le lire. Et j’espère que je vous +porterai le viatique à tous, que je vous enterrerai tous morts de faim! + +--Et moi aussi, frère? demanda Pietro. + +--Oui, toi aussi! + +--Et moi aussi? demanda Maddalena. + +--Oui, toi aussi! vociféra Elias furieux. Et pourquoi pas? Est-ce parce +que tu es une femme? Mais, à mes yeux, les hommes et les femmes se +valent. Que dis-je? les femmes valent encore moins que les hommes. + +--Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, qui écoutait avec une +singulière avidité les paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, tu +te feras prêtre? + +--M’est avis que oui! répéta Elias en se versant à boire. Buvez! Buvez! +Emplissez les verres et trinquons! + +Les verres furent emplis jusqu’au bord. + +--Doucement, doucement! insista Zio Portolu, au milieu de l’allégresse +générale. Raisonnons, avant de boire! + +--Qui ne boit pas n’est pas un homme, père! dit Pietro, répétant +l’axiome qu’il avait tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles. + +Alors le père se fâcha pour tout de bon et hurla: + +--Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du diable! Quant à toi, respecte +ton père, et rends grâce à la présence de ces amis et de cette +tourterelle: s’ils n’étaient pas là, je te donnerais autant de soufflets +que tu as de cheveux sur la tête! + +--Oh! oh! Zio Portolu, vous allez trop loin! Parler ainsi à un fiancé! +dit la jeune fille. + +--Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu ne viens à mon aide! cria +Pietro en riant. + +--Va donc à son aide, ma tourterelle! répliqua ironiquement Zio Portolu. + +Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda s’il avait parlé +sérieusement. Mais Elias buvait, riait, faisait du tapage; il ne +répondit pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce de son étrange +dessein s’était perdue parmi la bruyante gaieté des convives. + +Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la nouvelle avec un cœur +tremblant: c’était Zia Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, un +peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien saisir tout ce que l’on +disait; mais elle regardait autour d’elle avec des yeux attentifs. +Maddalena se penchait de temps à autre vers la sourde pour lui répéter à +l’oreille telle ou telle chose; et Zia Annedda approuvait de la tête, +avec un sourire. «Ah! si Elias avait parlé sérieusement! Mais cela +était-il possible? Un si grand miracle! Pourtant, saint François avait +la puissance de faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi... Elias +était jeune encore, il pouvait étudier, il pouvait réussir. Cette voie, +la voie du Seigneur, était véritablement la sienne: car, s’il restait +dans le monde, il était un jeune homme perdu.» Ainsi pensait Zia +Annedda, parce qu’elle connaissait bien son fils. + +Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle retourna à l’église +pour remercier le Saint de l’idée qui était subitement venue à Elias. Il +faisait nuit; les lampes oscillaient devant l’autel, répandant des +ombres et des clartés vacillantes sous la nef déserte. Le grand Saint, +obscur et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des quatre saisons. +En entrant, Zia Annedda s’agenouilla; puis, elle alla s’asseoir au fond +de l’église et se mit à prier. Sa pensée était toujours occupée d’Elias; +il lui semblait que déjà elle voyait son fils prêtre, que déjà elle +recevait les dons de froment, les petites amphores de vin[21] bouchées +avec des fleurs, les tourtes et les _gattos_[22] dont les amis feraient +présent au nouvel abbé. + + [21] Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques + autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, d’offrir + en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles de vin + qui ont la forme des amphores. + + [22] Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et du + miel. + +Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit entrer Maddalena. La +jeune fille s’approcha et s’assit à côté de la vieille femme. + +--Ah! vous êtes ici? dit-elle tout bas à Zia Annedda. Nous commencions à +être en peine de vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous +trouverais à l’église. + +--Je vous rejoindrai dans un instant. + +--Alors, je reste avec vous. + +Elles se turent. De la cour arrivaient des bruits confus, des chants et +des mélodies plaintives qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse +voix de ténor chantait au loin, peut-être sur la lande, parmi d’autres +voix qui l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence qu’ont +toujours les chants de Nuoro. Ce chœur lointain, cette voix sonore où +paraissait pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la nuit, de +la solitude, montaient et se répandaient à travers les rumeurs de la +foule, emplissaient l’air de rêves mélancoliques. + +Maddalena écoutait, envahie par un profond sentiment de désolation. Tour +à tour, il lui semblait qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne +reconnaissait plus cette voix. Était-ce Pietro? Était-ce Elias? Elle +n’en savait rien: non, elle n’en savait rien; mais cette voix et ce +chant en chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une fiévreuse +ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda continuait à songer, +continuait à prier, sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et +palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de passion. + +Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes suspendirent leur cours: +un homme entrait et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. C’était +celui qui occupait toute leur âme: Elias. Il s’agenouilla sur les degrés +de l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se +frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. La rougeâtre et +mobile clarté de la lampe oscillante l’illuminait d’en haut et faisait +luire ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans sa ferveur +douloureuse, il continuait à gémir, à se frapper le front et la +poitrine. + +Les deux femmes l’observaient, retenant leur souffle; et Zia Annedda se +sentait presque heureuse de la douleur de son fils. «Il se repent de +s’être enivré, pensait-elle; il prend de bonnes résolutions. Soyez béni, +saint François, mon cher petit saint François!» Puis, s’adressant tout +bas à Maddalena: + +--Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous voir, et il aurait honte. + +Elle emmena la jeune fille hors de l’église. + +--Qu’est-ce qu’il a? demanda celle-ci, troublée. + +--Il se repent de la débauche qu’il a faite. Il est très pieux, ma +fille. + +--Ah! + +--Parfois, il est emporté; mais, ma fille, c’est un jeune homme qui a de +la conscience. Oui, oui, beaucoup de conscience! + +--Ah! + +--Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il peut se trouver induit en +tentation: car tu sais que le diable nous guette sans cesse; mais il +sait le combattre, et il mourrait plutôt que de commettre un péché +mortel. Parfois, la tentation réussit à le vaincre en de petites choses, +comme aujourd’hui, par exemple: tu as vu qu’il s’est enivré, qu’il a dit +de mauvaises paroles. Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer. + +--Ah! dit encore une fois Maddalena. + +Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit ses paupières se +mouiller de larmes brûlantes. + +Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent dans la _cumbissia_. +Zio Portolu, Pietro et leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les +uns chantaient, les autres jouaient, assis par terre. Maddalena, plus +sérieuse et plus grave que de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart, +près de la fenêtre, dans l’ombre. + +Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha d’elle et l’enveloppa +d’un regard amoureux. + +--Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. Pour quel motif? Est-ce +que tu as vu Elias? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose? + +--Non; je ne l’ai pas vu. + +--Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, tu sais; ne prends pas +garde à ses paroles. Il traite ainsi tout le monde. + +--Mais qu’est-ce que cela peut me faire? répliqua-t-elle avec vivacité. +D’ailleurs, il ne m’a rien dit de mal. + +--Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas? tu es prudente? ajouta Pietro +avec une voix pleine de caresses, en lui posant une main sur l’épaule. + +--Laisse-moi! répondit-elle, de mauvaise grâce. Va-t’en jouer! + +--Non, Maddalena; je reste ici. + +--Va-t’en! + +--Non. + +--Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne jouer. + +--Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle... Viens ici, et tout +de suite!... Veux-tu que je me lève? + +Pietro reprit sa place au foyer des Portolu. + +--Eh! eh! le vieux renard sait se faire obéir! dit une personne de +l’assistance. + +Maddalena se tourna complètement vers la fenêtre et regarda dehors, +l’esprit très loin de la scène bruyante qui se passait derrière elle, +les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit était tiède et voilée; la +lune voguait vers le sud, dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons +d’argent; les buissons noirs de la lande, s’estompant sur des fonds +cendrés, exhalaient des parfums sauvages. + +Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour la seconde fois, comme si +la figure du jeune homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion +de sa pensée, elle le vit apparaître devant elle, à l’improviste. Il +passa sous la fenêtre, s’éloigna dans la vaporeuse clarté lunaire. «Où +allait-il?» Maddalena sentit les pleurs lui monter aux yeux; un frisson +lui traversa les entrailles et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu +s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le saisir entre ses bras +et l’étouffer dans la violence de son étreinte. Mais il disparut; et +elle dévora secrètement ses pleurs. + +Elias avait prononcé son vœu; il avait dit mentalement à Pietro: «Frère, +tu peux dormir sans crainte; elle t’appartient. Alors même qu’elle +viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais.» Maintenant que +les vapeurs du vin étaient dissipées, il se sentait fort; et, même +depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du Saint, il était presque +gai. Tous les projets disparates qui, fermentant sous l’action de +l’alcool et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné ce +jour-là dans le cerveau,--l’idée de se faire prêtre, l’idée de demander +en mariage la fille du prieur,--tout cela s’était évaporé avec +l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et même un peu honteux de +tout ce qu’il avait pensé et dit ce jour-là. + +Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement au clair de +lune; il les fit boire; puis il retourna vers l’église. «On partira +demain, pensait-il; et, après-demain, je regagnerai la bergerie. Je +demeurerai des mois entiers hors de la ville, avec mon père, avec ce +naïf Mattia, avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie! Lorsque je +serai seul, là-bas, toutes les journées passées ici, toutes les +extravagances d’à présent me paraîtront un rêve. Eh! oui, les fêtes sont +belles et les saints sont bons; mais le vin, la société, les loisirs +allument le sang; et celui qui n’est pas sage, qui n’est pas très sage, +peut commettre de grandes erreurs et être induit en tentation... Et +maintenant, je vais me coucher et dormir: car, la nuit dernière, je n’ai +pas reposé une minute. Et puis, demain... on partira; et, après-demain, +je serai loin, très loin. Quoi donc, Elias Portolu? Est-ce que tu aurais +peur de toi-même?... Mais que vois-je? Un homme couché sous ce +buisson?... Non, ce n’est pas un homme. Qu’est-ce, alors?... Oui, c’est +un homme... Oh! l’abbé Porcheddu!...» + +Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua le dormeur. + +--Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu! Qu’est-ce que cela veut dire? +Pourquoi êtes-vous ici? Ne savez-vous pas que l’air du soir peut vous +faire du mal, et qu’il y a des couleuvres et des insectes dans l’herbe? + +Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé Porcheddu s’éveilla, tout +effaré; il eut peine à reconnaître Elias, écarquilla les yeux à +plusieurs reprises; enfin, il réussit à reprendre ses esprits et à se +remettre debout. + +--Ah! oui, j’étais sorti après le souper; je voulais faire une petite +promenade; mais il me semble que je me suis endormi. + +--Il me le semble aussi, à moi! Si je ne vous avais point aperçu par +hasard, qui sait combien de temps vous seriez resté sous ce buisson? Et +nous aurions été fort inquiets, en ne vous voyant pas revenir. + +--Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie trop bu, mon cher. Non. +L’envie de sortir m’était venue en voyant la lune, et je me suis assis à +cette place... Tu ne sais pas que je fus poète, jadis? + +--Oh! oh! + +--Te plaît-il que nous nous asseyions un moment? Regarde comme la nuit +est belle!... Oui, je fus poète; et j’ai même publié une poésie. Mais, +comme c’était une poésie d’amour, qu’est-ce qu’a fait Monseigneur? Il +m’a envoyé dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce que ça n’était +pas convenable pour un prêtre. + +--Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé Porcheddu?... + +--Moi, je n’ai pas recommencé... Je me doute bien, mon enfant, que tu +m’as cru un peu fou... + +--Oh! abbé Porcheddu! + +--Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait de mal à personne et qui, à +plus forte raison, ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su vivre; +j’ai toujours été jovial, mais prudent. Voilà pourquoi je n’ai pas +recommencé; mais j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures... +Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle! C’est une de ces nuits qui +invitent à réfléchir, à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir +de ses mauvaises actions, à former de bons propos pour l’avenir... Tu es +intelligent, Elias Portolu; tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque; +tu as étudié, tu as souffert; et tu peux comprendre ces choses-là. + +--C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde. + +L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait la lune. Elias leva aussi +le visage et regarda le ciel; il se sentait étrangement attendri. + +--Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes ces choses-là, tu les +comprends. Je me suis rendu compte que tu es intelligent; et tu regardes +la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, comme font tous les pâtres, +mais avec un sentiment noble, solennel. + +A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne saisit pas très bien les +dernières paroles de l’abbé. + +--Toi aussi, ce me semble, tu es poète un tantinet, et tu pourrais +composer des poésies d’amour. + +--Oh! pour ça, non, abbé Porcheddu! + +L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, recueilli, pensif. Elias +regardait toujours la lune, en se demandant s’il saurait composer une +poésie pour Maddalena... Oh! grand Dieu! Il s’oubliait donc, et le démon +reprenait son empire!... Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit +entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle et pourtant +vibrante, dans ce grand silence de lune pâle, de lande déserte. + +--Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu penses à composer une +poésie... C’est cela: j’ai bien deviné. Tu es amoureux. + +--Abbé Porcheddu! s’écria Elias frappé d’épouvante, en baissant la tête. + +Et il eut la brusque sensation que l’homme qui était près de lui +connaissait son douloureux secret; et il rougit de honte et de colère. +Il aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et l’étrangler. + +--Tu es amoureux de Maddalena... Eh! ne rougis pas, ne te mets pas en +colère, mon enfant. Je l’ai deviné; mais ne t’épouvante pas, ne crois +pas que tout le monde ait la même clairvoyance que l’abbé Porcheddu... +D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer? Elle est une femme et tu +es un homme; et, en tant qu’homme, tu es sujet aux passions humaines, +aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. Ce qu’il y a de +honteux, mon enfant, ce n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne +pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te vaincre. Maddalena... + +--Parlez plus bas! dit Elias. + +--Maddalena doit être pour toi quelque chose de sacré. Quand tu la +regardes, c’est comme si tu regardais une sainte. Tu l’as compris, +n’est-ce pas? + +--Oui, je... je l’ai compris!... murmura Elias. + +--Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison de dire que tu es +intelligent. Voyons: pourquoi Dieu a-t-il créé le jour et la nuit? Le +jour, c’est pour donner facilité au démon de nous attaquer; la nuit, +c’est pour que nous puissions rentrer en nous-mêmes et vaincre nos +tentations. Les nuits comme celle-ci sont faites spécialement pour cela; +car, durant ces nuits si calmes, au milieu du silence, nous devons +réfléchir que la vie est brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le +moins, et que, de toute notre existence, nous ne porterons rien devant +le Seigneur sauf nos bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations +vaincues. + +--Et la poésie, alors? demanda Elias, en souriant à fleur de lèvres. + +Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu; mais son accent +trahissait l’émoi de son cœur. + +--La poésie vraiment belle, c’est la voix de notre conscience quand elle +nous dit que nous avons fait notre devoir. Eh! eh! qu’est-ce que tu +penses de cela, Elias Portolu? + +--Je pense que vous avez raison. + +--C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons nous en aller. L’air +commence à être humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres. +Allons, donne-moi la main, aide-moi à me relever. Ah! je n’ai plus vingt +ans, pour sauter comme toi... Bravo! Merci... Permets-moi de m’appuyer +sur ton bras... + +Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, comme ils approchaient +de l’église: + +--Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu? demanda-t-il au jeune +homme. C’est un fou; mais il a beau rentrer tard, boire, chanter, jeter +le pain aux chiens, il n’est pas mauvais. La conscience, la conscience +avant tout, Elias! N’oublie jamais la conscience!... Oh! qu’est-ce que +j’aperçois là? Une chose noire? Regarde!... Serait-ce une couleuvre? + +--Non, c’est une racine. + +--En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront que je suis ivre. Mais +je ne m’en soucie guère, puisque je ne le suis pas... Toi, mon enfant, +crois-tu que je le suis? + +--Oh, non! s’écria Elias avec vivacité. + +--Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes paroles? + +--Oui, toujours. + +--J’aime ta famille..., commença l’abbé Porcheddu. + +Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, changea prestement de +discours; et, pendant l’heure entière qu’il passa encore avec Elias, il +n’aborda plus aucun sujet intime. Le nom de Maddalena ne fut plus +prononcé. Mais, à présent, Elias se sentait un autre homme: fort, calme, +presque froid, décidé à lutter vaillamment contre lui-même. + +Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien prieur avait remis la +bannière, la niche et les clefs au nouveau prieur, désigné la veille par +le sort; la prieuresse avait partagé le pain, le reste des provisions et +la dernière chaudière de _filindeu_[23] entre les familles de la grande +_cumbissia_. Les préparatifs pour le départ avaient commencé dès l’aube; +les chariots avaient été chargés, les chevaux sellés, les besaces +emplies. On se mit en marche après la messe, et le nouveau prieur ferma +la grande porte. Les maisonnettes, l’église, la lande redevinrent +désertes, profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes +pittoresques et solitaires. + + [23] Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide. + +Adieu! Le hibou va reprendre son cri soutenu et cadencé, qui déchire le +silence infini de la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque, +dans les longs jours lumineux, il est le roi de la solitude, il y +commande seul; et son cri mélancolique ressemble au frisson d’un rêve +sauvage. Adieu! Les chevaux trottent, galopent, descendent et montent +par les gorges vertes de la montagne; la bonne et fière tribu des +_parents_ et des dévots de saint François retourne à sa petite ville, +là-bas, derrière les pentes fraîches de l’Orthobene; elle retourne à son +travail, à ses étables, à ses moissons d’argent qui ondulent comme des +lacs parmi les arbres. La fête est finie. + +Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, et Pietro avait pris sa +fiancée. Cette fois, Elias chevauchait avec les premiers de la caravane; +et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, les narines frémissantes +et les yeux ardents, comme enivré par la brise tiède et chargée de +senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris et dont les fortes +caresses le frappaient au visage. D’ailleurs il était sérieux; il ne +chantait pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait pas même les +yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, quand il se trouvait auprès +d’elle. Celle-ci ne manquait pas alors de lui envoyer un regard tendre, +quoique timide. Mais il se disait: «Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et +surtout une jeune fille candide? Non, je ne dois tromper personne, et +moi encore moins que les autres!» Il se rappelait les paroles de l’abbé +Porcheddu et les bonnes résolutions prises la nuit précédente; voilà +pourquoi il ne faisait pas attention à Paska, s’éloignait de Maddalena, +et, sans avoir la conscience nette de son dessein, tâchait de se fuir +lui-même en se donnant l’ivresse innocente du galop sur un cheval +fougueux. + +Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés sur la jument, que suivait le +petit poulain. Pietro et Maddalena avaient un cheval très doux, mais un +peu maigre et se fatiguant vite; aussi étaient-ils les derniers, et Zio +Portolu ne cessait d’avoir l’œil sur eux. + +Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet de grands arbres, dans +un site charmant; et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner, +au milieu des roches tapissées de mousse fleurie, près de l’eau +courante. Le campement fut bientôt installé; les feux s’allumèrent, les +broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était un midi merveilleux; +le long du ruisseau, les oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs +hautes et larges touffes immobiles, éparses sur un fond de ciel +métallique; et, là-bas, parmi le vert intense de la vallée, les moissons +resplendissaient au soleil. La niche avec le petit saint François fut +déposée à terre, sur un grand foulard étendu; et, après le repas, hommes +et femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, baisèrent la niche +et y mirent leur offrande. Pietro vint avec Maddalena; et, pour être vu +par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, il mit dans la niche +une grosse offrande. Ensuite vint Zia Annedda; ensuite Elias, qui +s’attarda un peu, les yeux tournés vers le petit Saint, avec +l’expression d’une ardente prière. Ah! il sentait de nouveau que son âme +s’égarait; la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le vin, la présence +de Maddalena le torturaient cruellement. Mais le petit Saint écouta sa +prière et lui donna le courage de s’éloigner, de se coucher près de +l’eau, sous les oléandres, seul, seul et fort contre la tentation. + +Dans le campement, les femmes babillaient, tout en prenant le café ou en +s’apprêtant pour le départ; les hommes chantaient ou tiraient à la +cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, parcourir la vallée, +rebondir contre les échos, se répercuter plusieurs fois dans les +lointains verts; il percevait des voix assourdies dans le calme du jour, +le gazouillement flûté d’un oiseau, le murmure de l’eau courante; et ses +sens commençaient à s’apaiser dans la première douceur du sommeil, +lorsqu’il vit en rêve une chose inattendue. Maddalena venait, descendant +à la rivière pour se laver. A l’aspect d’Elias, elle ne se troublait +pas; au contraire, elle s’approchait de lui, se penchait sur lui... Ah! +c’était trop, c’était trop! Les yeux de cette femme l’ensorcelaient, +ardents, fatals. Certes, il n’oubliait pas son vœu: «O mon frère, alors +même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais...» +Mais il était en proie à une angoisse, à un délire qui le suffoquaient, +l’aveuglaient; il aurait voulu prendre la fuite, mais il ne pouvait +bouger; et elle était à côté de lui, et ses yeux mi-clos, ardents sous +les larges paupières, et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre la +raison. Il murmurait: «Maddalena, mon amour...» Mais soudain il le +regrettait; et il gémissait de passion et de douleur: «Pietro, Pietro! +Mon frère, mon frère!» + +Il se réveilla, frémissant; il était seul, et l’eau murmurait, et les +oiseaux gazouillaient; mais on n’entendait plus ni coups de fusil ni +voix. Il se leva. «Combien de temps avait-il dormi?» Il regarda le +soleil; le soleil déclinait. La caravane s’en était allée; mais le +cheval d’Elias était toujours là, sous la garde de deux pâtres auxquels +on avait donné les restes du déjeuner en récompense du laitage qu’ils +avaient offert. Elias resta encore un moment avec eux; puis il se remit +en route. + +Son cheval volait. La rapidité de la course et le désir de rejoindre ses +compagnons le plus vite possible dissipèrent l’impression chaude, mais +presque douloureuse, que lui avait laissée son rêve. Après une +demi-heure de course, il aperçut Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et +Maddalena, arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une côte. «On l’attendait +donc?» Oui. Les autres étaient déjà loin. + +--Eh bien? leur cria-t-il du bas de la côte. + +--Que le diable t’emporte! lui répondit son père. Où t’es-tu attardé? +Donne ton cheval à Pietro: le sien est fourbu. + +--Non, je ne le lui donnerai pas. + +--Elias, mon fils, obéis à ton père! intervint Zia Annedda. + +--Non! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez laissé tout seul, comme une +bête. Je ne donnerai pas mon cheval. + +--Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, prends Maddalena en croupe +un bout de chemin. Nous ne pouvons plus aller ainsi. + +«Ah! qu’est-ce que tu viens de dire, mon frère!» s’écria intérieurement +Elias. Et il se repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais il lui +était impossible de refuser ce que Pietro lui demandait maintenant; et +il n’eut même pas la force de réprimer au fond de son cœur un mouvement +de joie instinctive. + +A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple de Maddalena qui +s’abandonnait un peu trop contre lui, le bras de Maddalena qui se +serrait un peu trop autour de sa taille, il se rappela son rêve: car il +croyait aux songes; et il se tint sur ses gardes. + +Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, aux détours du chemin +étroit, au fond des sentiers creux et abrités sous des buissons fleuris, +se trouvaient parfois seuls quelques minutes, ne disant rien, enlacés +l’un à l’autre, enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un moment où +Maddalena, faible et passionnée, ne put se vaincre. + +--Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, excuse-moi de te donner +cet ennui... + +--Oh! dit-il en secouant la tête. + +--L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que tu prendras en croupe... + +--Ma femme? + +--Oui: Paska... Et alors, tu seras content. + +--Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente? + +--Moi, je serai morte... + +--Morte?... Oh! Maddalena! + +--Morte à la vie... à l’amour! C’est cela que je voulais dire. + +Non seulement sa voix tremblait; mais sa main aussi tremblait, passée à +la taille d’Elias; mais toute sa personne tremblait, abandonnée contre +les épaules du jeune homme. Et lui, il frémit tout entier, comme une +corde qui se brise, et une ombre voila ses yeux: il éprouvait la même +angoisse, la même ivresse qu’il avait éprouvées dans son rêve. + +--Maddalena...! soupira-t-il en lui serrant la main. + +Mais il se raidit brusquement; et, à voix haute: + +--J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi droite, bien en équilibre. + +Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, les paroles de +l’abbé Porcheddu; et de nouveau son vœu lui résonna au cœur: «Sois +tranquille, Pietro, mon frère! Alors même qu’elle viendrait se jeter +entre mes bras, je la repousserais!» + +Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la vallée qu’illuminait le +soleil couchant. La caravane avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux +las et en sueur, pour attendre que les autres eussent rejoint: car il +fallait rentrer au pays tous ensemble et faire trois fois à cheval le +tour de la petite église du Rosario, dont la cloche carillonnait déjà, +lointaine, argentine, pour saluer le retour du Saint. + + + + +IV + + +C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de +la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de +pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail, +bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le +ciel serein. + +La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant, +et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques +chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des +herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la +végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le +printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton +chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de +violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne +restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides. +Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des +rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre +des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de +petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre +lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long +des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait +tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était +presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux, +pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec +leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts. +On devait procéder à la tonte la semaine suivante. + +Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où +s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de +bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir +quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux +chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement +sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le +poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient +reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque +pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat +noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des +yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau +cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement +la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau +à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de +Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur +lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane, +tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien, +et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable. + +La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu, +fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de +passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas: +Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop +niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait +eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles. + +A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers +jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand +on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et, +lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il +était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout; +mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait +de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère +et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui. + +--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu. +Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme +une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne +s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce +qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas +un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne +change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une +astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi. + +Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la +résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains +souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il +n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à +enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il +possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits +ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des +poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres +dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de +sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais +ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire) +avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto +il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia +les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour +leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces +hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose, +chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de +_Guerino_ et les légendes des _Fioretti_! + +Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par +cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin. +Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre +embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la +divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient +achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son +poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio +Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec +patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_, +marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts, +à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre +des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens +dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le +ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas +une herbe ne remuait. + + [24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du + petit-lait repassé au feu. + +Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans +cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au +milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un +éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était +pas bon. Oh, non, il n’était pas bon! + +Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais +alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le +troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise +impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il +s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à +Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines +embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La +solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa +passion. + +Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image +fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque +toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet +épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient +intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et, +au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de +nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait, +mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu +prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et +s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait +d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était +impossible de se vaincre. + +«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage +frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et +surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on +vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions; +et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma +faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait +moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être +qu’avec le temps cette folie me passera.» + +Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le +courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps. + +Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur: +celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était +ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et +Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait +les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait +peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour +approchait. + + * * * * * + +La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche +dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre +_tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où +était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il +fût allé deux ou trois fois à sa recherche. + +Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près +du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec +de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui +ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement +sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et +sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias +poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au +vieillard: + +--On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu! Je vous ai cherché +deux fois. Comment allez-vous? + +--Heureuse rencontre! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre +disgrâce comme celle que tu as soufferte! répondit Zio Martinu, +tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à +moi, je vais bien; mais j’ai dû m’absenter quelques jours. + +Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de +choses à se raconter! + +--Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai +rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents; j’étais fatigué; +j’avais un peu bu; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé +que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se +vérifient d’une façon étrange! + +--Oh! oh! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise. + +Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui +demanda: + +--Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu? + +--Que veux-tu que je te dise? Ce ne sont pas, à proprement parler, les +rêves qui se vérifient; mais il arrive souvent que nous prévoyons une +chose, que nous y pensons beaucoup; et alors nous la rêvons. Ensuite, si +cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié, +tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu. + +Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha +la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc +prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena? Non; +il lui semblait bien que non. + +--Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les +brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas? Ma mère +doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée. + +--Ah! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle +bonne? + +--Oui, elle paraît bonne. Elle est belle. + +--Eh! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les +accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, +c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et +n’aime aucun autre homme sur la terre. + +Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard, +le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du +crépuscule. Il était l’heure de rentrer. + +--Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu? Nous vous attendrons. Ne manquez +pas. + +--Je viendrai. + +--Ne manquez pas! insista Elias en repassant le mur. + +--Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père +pour moi. + +--Bonsoir. + +--Bonsoir. + +Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse; il vint même de très grand +matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de +fête champêtre. + +L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur +l’herbe et sur les pierres de la _tanca_. A l’Occident, le bois se +taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise. + +Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une +pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou +de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une +brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les +entrailles fumantes. + +Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils +étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se +dérangea pour aller à leur rencontre; mais Elias sentit son cœur battre +violemment. + +Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes; +puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre. + +Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de +vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent +vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais; +sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune, +ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias +l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il +comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement +de joie anxieuse, il eut encore la force de penser: «Il faut que jamais +je ne reste seul avec elle; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me +confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne +jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh! j’ai +peur de moi-même!... Mais à qui dirai-je cela? A ma mère? A mon père? +Non, ce n’est pas possible. A Mattia? Il est incapable de comprendre... +Eh bien, je parlerai à Zio Martinu!» + +Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille +gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les +présentations, en riant de son rire contraint et goguenard. + +--Eh! eh! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro? Elle +s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne +n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne +sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses? Et celle-ci, c’est Arrita +Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu? + +--Oui, je la vois. + +--Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux. +Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble? Vous vivez dans la _tanca_ de +X... + +--Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la _tanca_ de X... + +--Vous causerez plus tard! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il +s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons! Vite, +vite! + +--Le soleil se lève à peine; ce n’est pas encore l’heure de manger la +jonchée, dit Maddalena en riant. + +--Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger +quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas. + +--Eh! eh! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle? Ne +t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25]? + + [25] Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire «profondément + sage». + +Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le +cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet. +Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège; Elias, qui était +silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les _corcarjos_[26]; +et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait. +Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena. +Ils mangèrent et burent copieusement; la jonchée était exquise, et Zio +Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au +fond les _malunes_[27] de liège. + + [26] Cuillers faites avec des ongles de brebis. + + [27] Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles; on + en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes sortes d’usages; + dans les plus grands, les ménagères font fermenter le pain d’orge; + dans les plus petits, elles mettent le laitage, le miel, le sel, + etc. + +Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se +laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre +résistance; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de +gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, +à droite et à gauche; et les brebis, délivrées enfin du lacet, +retournaient au pâturage, amincies et tranquilles. + +Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de +faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, +vers qui semblait l’attirer un fil magique; et, chaque fois qu’il levait +les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme +pour le fasciner. + +A un certain moment, ils demeurèrent seuls: Pietro était allé chercher +quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile +que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une +minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul +près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son +cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout +son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et +suppliant de la jeune fille. Ce regard disait: «Sauve-moi, sauve-nous! +Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de +nous sauver, Elias, ô Elias!» Mais, au contraire, il croyait se perdre +et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse +qui jaillissait de son propre cœur; et il se fit violence à lui-même, +parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses +regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et +par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis. + +--Les imbéciles! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue +maintenant. + +Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le +soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les +paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse. + +--Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en +traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je +vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune +fille. + +Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans +regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille +gigantesque, longuement, profondément; il comprit, et il ne répondit +rien. + +--Je vous expliquerai... ce soir... N’ayez pas de mauvais soupçons, mon +cher Zio Martinu! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous +plus qu’en mon père. + +Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne +sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule +d’Elias; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre. + +Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant. + +Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se +marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut +pas se réjouir beaucoup de la nouvelle. + +Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait +d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de +continuels sourires; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais +Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas +dupe de cette fausse allégresse. + +«Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux... +Mais si elle savait, si elle savait!...» + +Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait; et un désir fou le +tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son +front. Cependant, le char s’éloignait; et les taches rouge sang que +faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire +que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la _tanca_, +dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait +ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante +de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière... C’était +fini... Jamais plus!... + +Le char disparut; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour +d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio +Martinu qui l’attendait. + +--Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui. +Veux-tu me reconduire? + +--Allons. + +Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché; les bois et les +lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense +et presque violacé. La _tanca_ entière, les maquis lumineux, l’herbe +immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose +pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et +Elias traversèrent toute la _tanca_ sans échanger une parole et vinrent +s’asseoir sur le mur, sérieux et graves. + +Elias se sentait triste, mal à l’aise; il ne savait par où commencer, et +il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état +d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide. + +--Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est +amoureuse de toi. + +--Silence! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du +vieillard. + +Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt: + +--Chaque petit maquis a de petites oreilles[28]. + + [28] Proverbe sarde: _cada mattichedda juchet oricredda_. + +--Oui, répondit le «père de la forêt», toujours grave; chaque maquis, +chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe? Ce que j’ai +dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer +par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves. +Maria Maddalena t’aime; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il +vous a créés l’un pour l’autre. + +Elias le regardait avec effarement; il se rappelait l’entretien qu’il +avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus +en cette inoubliable nuit de Saint-François. «Lequel des deux fallait-il +écouter?» + +--Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu! + +--Elle est la fiancée de ton frère? Mais l’aime-t-elle? Non. Donc, elle +ne lui appartient pas; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les +lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu; le mariage de +convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la +tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est +parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a +de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable +opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il +t’a fait rencontrer cette jeune fille; vous vous êtes vus, vous vous +êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne +deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une +force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie? N’est-ce pas la +main de Dieu? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu? Y as-tu pensé? + +--C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère! + +--Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide; il sait entendre +la raison. Va, dis-lui: «Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que +veux-tu faire? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre +créature innocente?» + +A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui +courir dans le dos; et il secoua la tête avec douleur et terreur: + +--Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela! Il me tuerait, Zio Martinu! + +--Tu as peur? + +--Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher? Mais ce n’est pas de la mort. +Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et +toute la famille... Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie +dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci: j’aime mon frère; et, +même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux. + +--Il pourrait se résigner plus aisément que toi; car son caractère est +différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias; mais je ne +les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi? +Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le +silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison; et vous +finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu +compte de cela, Elias? Y as-tu réfléchi? On triomphe aujourd’hui de la +tentation, on en triomphe demain; mais, après-demain, c’est elle qui +finit par triompher; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu +réfléchi? + +--C’est vrai, c’est vrai! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante. + +Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini; +l’ombre descendait sur les bois; le ciel de pivoine pâlissait et +s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation +qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme. + +--C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison. + +--Tu te marieras? Prends garde que ce ne soit pire encore. + +--Non, je ne me marierai pas. + +--Que feras-tu donc? + +--Je me ferai prêtre... Cela vous étonne, Zio Martinu? + +--Je ne m’étonne de rien. + +--Dites: que me conseillez-vous? Dans le rêve que je vous ai conté, ce +rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire +prêtre. + +--Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te +le déconseille pas, si tu en as la vocation; mais je te dis que cela ne +suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes +aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas. + +--Mais enfin, que me conseillez-vous? + +--Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à +ton frère. + +--Jamais... jamais... du moins à lui! + +--Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme: elle mettra le +baume sur les blessures. + +--Ah! oui, c’est cela, j’irai! s’écria Elias avec un transport subit. + +Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses +yeux. Il se leva, fit quelques pas; il aurait voulu partir tout de +suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui +l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout +s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un +bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé +un pareil. + +--Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain; +parle; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la +même heure; et tu me diras ce que tu auras fait. + +--Oui, oui, j’irai, Zio Martinu; et je vous apporterai des nouvelles. +Bonne nuit, et merci! + +--Bonne nuit, Elias. + +Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté. + + * * * * * + +Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du +petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini; le +crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois; une pie +chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air +de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières +journées qui avaient suivi son retour. + +--Ah! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est +passé!... Tout est inutile: je ne puis parler ni à ma mère ni à +personne. Non, c’est impossible!... Hier soir, je me sentais décidé; il +me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, +hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve; et, dans mon +rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait +facile... Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous; et +j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma +mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais +préparées. Elle me regarde; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec +violence, un nœud me serre la gorge. Ah! non, Zio Martinu, non, c’est +impossible! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce... Je serais +capable de commettre un crime; mais révéler _cette chose_ à mes parents, +non, non, cela, je ne le peux pas! + +--Essaie encore une fois, dit le vieillard. + +Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte. + +--Non! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela +est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans +jamais réussir à parler. + +--Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un +souvenir. + +Et, après une minute de silence: + +--Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était +beaucoup plus grave; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que +toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se +proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres); +il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle, +facile; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et +l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à +table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme +honnête le regarde; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable +de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix +reprises. + +Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant +son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la +connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu +lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des +années; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à +l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail, +l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses +_tancas_. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le +plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer. + +Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il +éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de +ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu +n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance +d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant, +vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime? + +--Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas +comparable à ton cas; mais ce fait démontre également qu’il existe +au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances, +nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux, +de faire quelque chose. + +--Je ne peux rien faire! dit Elias découragé. + +--Désires-tu que je m’entremette? demanda le vieux, pensif, après une +courte pause. + +Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement: + +--Jamais, Zio Martinu! Jamais! jamais! Ah! ne me faites pas le tort de +croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio +Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus +en face! + +--Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité. + +--Que me conseillez-vous donc? + +--Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois. + +--Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et +ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai +dit hier soir. + +--Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie +quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par +l’indécision d’un homme; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal. +Tu sais écrire; eh bien! puisque ton frère sait lire, écris-lui. +Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus. + +Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias: + +--C’est cela, je lui écrirai. + +Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous; et le jeune homme +s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. «Oui, oui, se +répétait-il à lui-même; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs; je +lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera... J’ai une plume +et du papier; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai +moi-même; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains +propres... Oui, de cette façon, tout marchera bien.» + +Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la +lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la +terminerait; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain +matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter +son projet; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où +il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il +fit ses préparatifs; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la +meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément; et +puis, il se mit à réfléchir. + +Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs; une brise +agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures +dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches, +lointaines, animaient la _tanca_, sous la bleuâtre clarté matinale. + +Il réfléchissait; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient, +inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la +pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une +voix éloignée; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le +flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers +la cabane. + +Non; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure +dont lui avait parlé Zio Martinu. + + + + +V + + +Vint l’été. Toute la _tanca_ se couvrit d’un beau jaune pâle, excepté +les maquis et les bords du ruisseau où la végétation prit une exubérance +tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, les fonds de là-bas, dans +les matins splendides, dans les crépuscules or et rose, dans les nuits +scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle descendait +mystérieusement sur les bois silencieux! + +Elias se consumait d’amour et de tristesse; mais il n’accomplissait +aucune démarche, ne formait aucun projet pour arrêter les événements. +Et, néanmoins, le temps passait; Pietro avait bénéficié d’une récolte +magnifique, et le mariage devait se faire dans quelques jours. + +Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, ne cherchait pas à le +revoir; et même, il avait presque peur de le rencontrer: car, au lieu +d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation de grand sage, lui avait +mis l’enfer dans l’âme. «Et s’il avait raison?» se demandait parfois +Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre cette pensée, peut-être +aussi parce qu’il ne se sentait pas le courage d’agir, de faire un +effort, de révéler son secret, et surtout de bouleverser le bonheur de +son frère. Cependant, le souvenir de Maddalena, l’amour qu’il avait pour +elle et la pensée que bientôt elle serait irréparablement perdue pour +lui, le mettaient à la torture. Il tâchait bien de lutter contre son +cœur et contre ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort, +comme le voulait Zio Portolu: «Que diable! Des femmes, il n’en manque +pas! Et puis, on peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. Que +dis-je? Un homme vraiment homme doit se moquer de ces choses-là!» Mais +la lutte ne servait à rien; et, sans la figure de Maddalena, tout +l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. Et, de même qu’à +Saint-François il avait désiré avec ardeur l’éloignement, la solitude, +le silence de la _tanca_, de même il attendait aujourd’hui avec une +fébrile impatience le jour du mariage. «Après, tout sera fini, et pour +toujours!» Il lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute seule, +qu’il retrouverait le calme et la santé: car il se sentait dépérir aussi +physiquement. La chaleur torride de ces longues journées éblouissantes +et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits embaumées l’anéantissaient. + +Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre les hommes; son père +et Mattia eux-mêmes le dégoûtaient; il les fuyait, errait toute la +journée à travers la jaune et brûlante solitude, passait les nuits à la +belle étoile. S’il s’endormait au temps de midi, après avoir lu et relu +ses livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de souffrance; et, +la nuit suivante, il ne pouvait plus dormir. Alors, il restait jusqu’à +une heure avancée dans ses cachettes, accroupi sur les pierres, +regardant le coucher de la lune au-dessus des bois, paralysé par la +langueur d’une rêverie douloureuse. + +Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien de l’état physique et +moral où se trouvait son fils; mais il ne parvenait pas à en deviner la +cause; et il se fâchait, réprimandait Elias avec aigreur, pendant les +courts instants où ils étaient ensemble. + +--Pourquoi te caches-tu? lui braillait-il. Qu’est-ce que signifie cette +vie-là? Si tu médites un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu +es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme? Tu n’es qu’un fétu de paille, un +pantin en fromage de vache! Ne vois-tu pas que tu es incapable de rester +debout sur tes jambes et que ta face est verte comme une grenouille? + +--Je suis malade, répondait Elias, non pour s’excuser, mais parce qu’il +avait une peur folle que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret. + +--Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je ne veux pas voir d’invalides +autour de moi. Je veux des lions, des aigles; et toi, tu n’es qu’un +lézard. + +--Laissez-moi en paix, mon père! suppliait Elias. + +Et le jeune homme s’éloignait, énervé. + +--Va-t’en au diable, va-t’en au diable! hurlait derrière lui Zio +Portolu. + +Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il s’attristait, se sentait +le cœur tremblant comme celui d’un petit oiseau. «C’est peut-être vrai, +qu’Elias va tomber malade. Oh! non, mon bon saint François! Prenez-moi, +si vous voulez; mais gardez mes fils vivants et forts! Mes fils, mes +tourtereaux, mes oiselets! Ah! qu’ils soient heureux, dût leur vieux +père mourir désespéré!... Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu pas? +Que deviendrais-je, si tu me manquais?... J’avertirai ta mère; je lui +dirai de venir, je lui dirai de te ramener à la maison; et elle te fera +coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes avec les herbes, +avec le sel, avec les saintes médailles, comme elle sait les faire.» + +Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, irrité contre lui-même +et contre les autres. Une nuit, Zio Portolu, en traversant la _tanca_, +le vit perché sur une roche et contemplant la lune. «Est-ce qu’il +pratiquerait la magie? Est-ce qu’il méditerait un crime? Est-ce qu’il +voudrait se faire moine? se demanda Zio Portolu, en fixant sur son fils +des yeux rougis plus que jamais par la chaleur de ces journées +lumineuses. _Santu Franzischeddu meu_, guérissez-le, ce fils chéri!» Et +il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. Ah! en vérité, +l’incompréhensible conduite d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage +de Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours. + +Elias n’avait pas vu son père; et il demeurait immobile au haut de la +roche, les yeux mornes, fixes, comme fascinés par la pure splendeur de +la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. Il éprouvait +l’étourdissement, le bourdonnement, l’inexplicable vertige qu’il avait +déjà éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. La brise +légère qui murmurait au loin, dans les arbres, lui faisait l’effet d’une +voix confuse, tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle? Que +disait le vent? Que murmurait la forêt? Il aurait voulu la comprendre, +cette voix; et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, parce +qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception bien nette. Il lui +semblait tour à tour que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de +Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio Martinu; il se rappelait +le songe qu’il avait eu le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord +de l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions lointaines. Et il +sentait au fond de son âme une angoisse obscure, à cause de cette voix +qu’il ne pouvait comprendre, à cause de ces songes, à cause d’autres +circonstances dont il ne se souvenait pas. + +La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, lui donnait un +enchantement de rêve. Autour de lui, par-dessus la ligne des bois qui +fermaient l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur de perle; les +troupeaux paissaient encore, jetant à la solitude nocturne le +mélancolique tintement de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était +senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait même une chose +extraordinaire: il se rappelait les jours, les mois, les années qu’il +avait passés _là-bas_, et il se les rappelait avec un chagrin humilié, +comme cela ne lui était jamais arrivé jusqu’alors; et il pensait +vaguement: «Je n’ai pas commis le crime pour lequel on m’a condamné; +mais d’ailleurs je méritais bien ma peine pour d’autres actions +criminelles, pour les péchés dont je suis réellement coupable. Ah! si je +n’avais pas péché, si je n’avais pas fréquenté de mauvais camarades, je +n’aurais pas été _là-bas_, j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la +connût; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux comme je le suis. +Ils m’ont dompté, c’est vrai; mais ils m’ont rendu faible comme une +femmelette. Et dire que je raconte toujours les souvenirs de _là-bas_ +avec vantardise! Tu es sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans +vergogne!» + +Et il avait la sensation de rougir; et, de nouveau, ses pensées +s’embrouillaient; et les visions revenaient, et les voix confuses, et la +figure de l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle de Zio +Martinu, et d’autres qu’il avait vues _là-bas_ ou ailleurs. Et l’obscure +angoisse qui lui oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde, +écrasante comme un rocher. Finalement, il lui sembla qu’il venait de +retrouver la mémoire, de comprendre la voix; un frisson lui courut dans +le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents claquèrent. + +«Elle se mariera dans trois jours, et tout sera fini! s’écria-t-il en +lui-même. C’est cela qui me tue; et je ne fais rien, je n’agis pas, je +n’ose pas...» + +Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une fureur de projets +audacieux. + +«J’y vais, j’y vais! se dit-il. J’oserai, j’agirai; car je ne veux pas +mourir. Je l’aime et elle m’aime; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur +le bord de l’Isalle... non; pendant que nous revenions... Bref, elle +m’en a fait l’aveu, et je l’ai embrassée, et elle est à moi, à moi, à +moi!... J’y vais, j’y vais... Ah! mon frère, tue-moi, si tu veux; mais +elle est à moi! Je descends, je cours jusqu’à Nuoro, j’arrange les +choses... Tout peut s’arranger; Zio Martinu a raison; mais il faut que +je me hâte.» + +Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons l’envahirent, montant de +la pointe de ses pieds et rampant par tout son corps; et il se rassit en +face de la lune, le visage blême, claquant des dents. Il se ressouvenait +aussi de son vœu, le soir où il avait pleuré comme un petit enfant aux +pieds de saint François; mais, à présent, ces bonnes intentions-là +étaient loin; il se rendait compte qu’il était vaincu par la passion et +qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait: «Je me figurais alors que +le jour des noces n’arriverait jamais; et voici que ce jour est tout +proche: après-demain. Il faut que j’agisse, il faut que je me hâte...» + +Une minute après, dans un moment lucide ou qui lui parut tel: + +«Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir? se demanda-t-il à lui-même. +J’essaie de me mettre debout, et je ne le peux pas; je sens mes membres +lourds comme des pierres. Et ces frissons? J’ai la fièvre; je tomberai +malade...» + +Il pensa avec terreur: + +«Et si je tombe malade? Et si je ne peux pas marcher? Et si, pendant ce +temps-là... Oh! non, non! J’y vais! J’y vais!» + +Il se leva pesamment, descendit de la roche, se mit en route d’un pas +qui vacillait, traversa les chaumes et le foin, brillants et odorants +sous la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique tintement +des troupeaux, la voix lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait; +il aurait voulu courir, mais il en était incapable; et, de temps à +autre, il s’arrêtait pour écouter la voix du vent; mais il ne percevait +qu’un bourdonnement lugubre et des sifflements aigus dans ses oreilles. + +Tout à coup, il se laissa choir par terre, près d’un arbre où, à travers +la plus haute branche, la lune le regardait de son œil lumineux, presque +éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint et il ferma bientôt +les paupières. Cet œil de la lune fut sa dernière perception; ensuite, +il ne sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante au sourcil +gauche--douleur qui ressemblait à un coup de hache--et ce lugubre +bourdonnement au fond de ses oreilles. Mais, dans ce mauvais rêve, il +continuait à cheminer, en disant les choses les plus étranges. + +Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein de roches monstrueuses, +de buissons épineux, de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre +de la lune. Dans son délire, il se rappelait parfaitement où il allait +et ce qu’il voulait; mais, quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les +roches et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, épuisé, +angoissé, il ne réussissait pas à sortir de ce lieu mystérieux; et il en +éprouvait une colère, une douleur indicibles. Toutes les jointures lui +faisaient mal; il avait l’échine rompue; ses pieds, ses mains, ses +tempes battaient; son corps était en sueur; et il allait, allait +toujours, parmi ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi et +d’horreur, dans ce blafard éclairage de lune voilée qui l’entourait +d’une lumière fantastique, plus triste et plus effrayante que n’importe +quelles ténèbres. Combien de temps dura cette lutte atroce contre les +roches, les buissons et les chardons, cette colère indéfinie, ces +transes accablantes, cette peur d’invisibles monstres sous cette +horrible lumière? Jamais il ne le sut exactement. Et ensuite, d’autres +visions non moins monstrueuses, mais plus confuses, qui s’entremêlaient, +se dissolvaient, se reformaient, tels des nuages poussés par le vent, +l’assaillirent, l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où son +âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un obscur gouffre d’inconscience, +tandis que son corps continuait à souffrir. Et un autre moment vint où, +dans ce gouffre, une triste lueur d’aube descendit; et elle s’accrut, +s’accrut; et son âme commença à percevoir nettement la souffrance de son +corps, et le malade rouvrit les yeux à la réalité. + +Il était dans sa maison, dans son humble chambrette blanche, dans son +lit à la grosse couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule +entrait par la petite fenêtre mi-close; de la ruelle arrivaient des cris +aigus d’enfants; du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës +arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il devait y avoir là +beaucoup de monde. «Que disaient-ils? Que faisaient-ils? Est-ce que +Maddalena était là? Et Pietro? Étaient-ils mariés?» + +Elias sentit comme un froid de glace; mais, à cette heure, il ne +délirait plus; et, quand bien même Maddalena, non mariée encore, se fût +présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il alla jusqu’à +souhaiter que le mariage fût chose faite; mais ce désir éveilla soudain +en lui un chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. Au lieu de +la mort, c’était la vie qui revenait, avec le souvenir et la réflexion. +«Est-ce qu’il avait parlé, dans son délire? Que s’était-il passé? +Comment l’avait-on retrouvé, rapporté? Maddalena l’avait-elle vu? +Avait-elle eu pitié de lui?» A l’idée de Maddalena ayant pitié de lui, +il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita encore de mourir et eut +envie de pleurer. + +Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans la chambre. Elle remarqua +tout de suite qu’Elias était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller du +malade avec un sourire de joie et de compassion. + +«Sait-elle?» se demanda Elias, en fermant à demi ses paupières livides. + +--Comment te trouves-tu, mon enfant? interrogea Zia Annedda. + +Et elle lui posa une main sur le front. + +--Pas trop mal. + +--Dieu soit béni! Tu as eu une forte fièvre, Elias. Peu s’en est fallu +qu’on n’ajournât le mariage. + +«Elle sait!» pensa-t-il avec amertume. + +--Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. Ton frère s’est marié à +dix heures. + +«Non, ils ne savent rien!» conclut Elias, délivré de sa cruelle +appréhension. + +Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible douleur que lui +causaient les paroles de sa mère. Car, dans le fond de son âme, il +espérait encore. Qu’espérait-il? Il ne le savait pas lui-même; il +espérait l’inconnu, l’impossible; mais il espérait quelque chose. Et +voilà que maintenant tout était fini!... Il ferma les yeux, n’ouvrit +plus la bouche, cessa d’entendre les paroles de sa mère. Il se sentait +tout le corps endolori, lourd, massif comme une pierre; et il lui +semblait que, même s’il avait voulu se mouvoir, il n’en aurait pas été +capable. Tout était fini! + +Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle sortait, la porte +entre-bâillée fit qu’Elias put entendre plus distinctement les voix et +quelques rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. Il souleva +ses paupières, regarda les murailles où mourait la lueur mélancolique du +crépuscule, comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient guère +à lui; et il eut un sentiment plus pénible de sa détresse profonde, de +sa solitude, de sa ruine; et il pleura silencieusement, plongé dans une +douleur plus affreuse que la mort. + +Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, portée à la ronde par Zia +Annedda, chassa loin de la famille et des invités, tous parents des +époux, cette espèce d’incube que la maladie d’Elias faisait peser sur la +joie commune. Celui qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu. + +--Saint François soit loué! dit-il en se dressant d’un bond. Si mon fils +était mort, je ne lui aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir +compagnie. Allons! + +Sa tristesse l’avait même empêché de boire, et il n’avait pas refait non +plus les quatre petites tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était +parfaitement propre, avec ses gros souliers oints de suif et son costume +flambant neuf. Quant à Maddalena, il sembla qu’elle demeurait +indifférente, avec ses larges paupières de madone baissées d’un air +résigné; assise près de son mari, dans la cour, elle parlait peu, +regardait ses anneaux et les faisait passer alternativement de l’un à +l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux; il avait la face rasée, les +yeux luisants, les lèvres rouges; et, dans son costume d’époux, avec sa +chemise au col blanc dont les pointes brodées étaient rabattues sur un +gilet de velours bleu, il paraissait presque beau. + +--Allons, allons! répétait Zio Portolu, impatient de revoir Elias. + +Et, dès que la porte de la petite chambre fut ouverte, il se mit à +débiter des facéties, riant de son rire contraint, sans prendre garde à +la douleur mortelle qui accablait son fils. + +--Le voyez-vous, _su bellu mannu_[29], la fleur de notre maison, qui +voulait mourir le jour même où son frère se mariait? Est-ce que ce sont +des choses à faire? Quand je t’ai vu sur la roche, l’autre soir, je me +suis dit: «Le tourtereau va tomber malade.» Et, par le fait, un peu plus +tard, quand nous sommes revenus, nous t’avons trouvé sous l’arbre, +pareil à un mort, et nous avons dû te transporter ici dans un chariot. +Est-ce que ce sont des choses à faire? Ah! ta face est blanche comme la +cendre, Elias. Eh! eh! veux-tu boire? Eh! eh! le vin guérit tous les +maux! Ton frère est marié, tu sais? Tu te lèveras tout à l’heure, et +nous boirons à la santé des époux. + + [29] «Le très beau», le beau grand garçon. + +--Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia Annedda, en le tirant +par le pan de sa capote. + +Et il se tut, considérant avec tristesse les yeux clos d’Elias. + +Les mariés étaient restés dans la cour, entourés de quelques parents +assis sur des escabeaux; et tous ces gens causaient bas, en regardant +leurs mains ou la pointe de leurs chaussures. A vrai dire, la +conversation était peu animée; on sentait encore autour de soi une +pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et de malaise que le +maintien timide et froid de la jeune épouse ne contribuait certes pas à +dissiper. + +Des gamins effrontés se montraient à la grande porte, criaient, +réclamaient des dragées, lançaient des pierres contre le mur. Dans la +cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente préparaient le souper. +Zia Annedda allait et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à +la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le visage blanc et calme. +Qu’Elias dût revenir à la santé, elle le savait bien: car, supposant +qu’il avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé et fait avaler +_s’abba e s’assustru_, l’eau de l’épouvante[30]; puis, elle lui avait +attaché au cou une médaille bénite, elle avait allumé une lampe en +l’honneur de saint François, et enfin elle avait prononcé les «paroles +vertes»,--une conjuration qui n’est pas sacrilège,--pour savoir si Elias +devait vivre ou mourir. Les paroles vertes avaient répondu qu’il +vivrait. «Loué soit saint François et béni soit Dieu en toutes ses +saintes volontés!» + + [30] De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles + pieuses, en récitant de ferventes prières. + +Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne resta que les deux frères, +la mère de la mariée et une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut +plus silencieux que le dîner; de temps à autre, on entendait Elias +gémir, se lamenter d’une façon déchirante; et un nuage de tristesse +oppressait tout le monde. + +--On croirait que nous assistons à un repas funèbre! dit Zio Portolu. + +Et il s’efforça de rire; mais, intérieurement, il se tourmentait; et, à +son avis, la mélancolie qui avait voilé ce jour de noces était de +mauvais augure pour les nouveaux époux. + +Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien ne manquait sur la table, +elle rentra dans la chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de +bouillon. + +--Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui dit-elle d’une voix +tendre, tout en refroidissant le bouillon avec la cuiller. + +Mais il fit une grimace de dégoût et, de la main, repoussa la main de sa +mère. + +--Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. Il faut boire: cela te fera +du bien. + +--Non, non, non! répétait-il puérilement, sur un ton plaintif. + +--Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes ainsi, tu deviendras +malade pour tout de bon, et tu commettras un péché mortel; car le +Seigneur veut que l’on se conserve. + +Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse et aussi de souffrance +physique. + +--Laissez-moi en paix! dit-il. Laissez-moi mourir en paix! + +Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. Dès qu’Elias aperçut la +mariée, il se mit à trembler visiblement; et il n’eut ni le désir ni la +force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer un souhait: + +--Que le bonheur... + +Mais les paroles moururent dans sa gorge. Alors Maddalena, d’une voix +ferme et assez froide, lui dit: + +--Qu’est-ce que cela signifie, Elias? Pourquoi ne veux-tu pas prendre +quelque chose? Tu n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la +peine à ta mère? Allons, vite, sois raisonnable. + +Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, but; et, tout en buvant, il +haletait et tremblait comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore +boire du vin; et il tomba bientôt dans une somnolence légère et +agréable, qui ne tarda pas à se changer en un sommeil paisible. + +Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla; et à peine fut-il éveillé, +malgré le bien-être physique que lui avait procuré le sommeil, il eut un +transport d’inexprimable souffrance, un désespoir profond: Maddalena +était dans cette maison, sous le même toit que lui, et Pietro était +heureux! Elias comprit que pour lui la joie de la vie avait pris fin, et +que ce qui commençait, c’était la torture de la lutte contre la +jalousie, contre le péché, contre la désolation. Autour de lui et au +dedans de lui-même régnait une obscurité noire et lourde; et, de +nouveau, il éprouva un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, de +s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. «Je m’en vais, se +disait-il. Il faut que je m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y +revienne jamais. Autrement, je suis un homme perdu. Hélas! hélas!» + +Il se retourna, en se tordant de douleur; il serra les poings, enfonça +son front dans son oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses +sanglots et ses gémissements. Il avait une envie furieuse de saisir son +cœur à poignée pour le jeter violemment contre le mur. + + + + +VI + + +L’automne venait, apportant à la _tanca_ une douce mélancolie. Dans les +jours brumeux, le paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux +prolongements par delà les limites voilées de l’horizon; une solitude +immense pesait sur les campagnes; les arbres, les pierres, les buissons +prenaient quelque chose de grave, comme s’ils méditaient tristement. De +grands corbeaux, lents et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe +de l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis par les pluies +tombées en abondance. + +Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais tristes, Elias se +trouvait seul dans la cabane, assis sur le seuil de la porte. Comme +d’habitude, il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau +paissait au loin; deux ou trois agneaux d’automne, gracieux, blancs +comme neige, bêlaient avec une lamentation d’enfant malade. Elias lisait +en attendant Zio Martinu, qu’il avait envoyé chercher pour lui demander +un conseil. + +«Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil que le vieux me +donnera. Il a l’expérience de la vie; et peut-être aurais-je bien fait +de l’écouter dès le commencement.» Il poussa un soupir, et il ajouta: +«Mais qu’importe? Maintenant, tout est fini.» + +La haute figure du vieillard apparut dans le brouillard, au bout de la +sente. Il s’avançait, droit et raide, vers la cabane. Elias se leva +brusquement et jeta là son livre pour aller au-devant de Zio Martinu. Il +savait bien que la _tanca_ était déserte; mais il se rappelait toujours +le proverbe sarde: «Chaque petit maquis peut cacher de petites +oreilles»; et il voulait parler en sécurité. Aussi emmena-t-il le +visiteur dans un lieu découvert où, sur un large espace, il n’y avait ni +rochers ni buissons. Quelques pierres seulement gisaient çà et là, parmi +les chaumes; et deux de ces pierres servirent de sièges au jeune homme +et au vieillard. + +D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes: de ce que Zio +Martinu avait fait depuis qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux, +d’un taureau volé dans une _tanca_ voisine. Mais, tout à coup, le vieux +regarda son interlocuteur en face, changea de ton et demanda: + +--Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias? Qu’y a-t-il de nouveau? + +Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena autour de lui ses +regards. Il ne vit personne; le bois, les rochers et les maquis se +taisaient dans les lointains embrumés, sous la torpeur du ciel pâle. + +--Je voudrais vous demander un conseil, Zio Martinu, commença Elias. + +--Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un conseil, et tu ne l’as pas +suivi. + +--Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre chose. Et, d’ailleurs, j’aurais +peut-être mieux fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant, +tout est fini... J’ai l’intention de me faire prêtre, Zio Martinu. +Qu’est-ce que vous en dites? + +Le vieux regarda au loin, pensif. + +--Tu es encore amoureux? + +--Plus que jamais! s’écria Elias. + +Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, comme trempée de larmes. + +--Oui, par instants, il me semble que je deviens fou... Elle est si +belle! Ah! si vous voyiez comme elle est belle, maintenant! Je me +propose toujours de ne pas retourner à la maison, de ne pas la +rencontrer, de ne pas la regarder; mais le démon me pousse, mon cher Zio +Martinu... Et, elle aussi, elle me regarde; et j’ai peur... Il faut +trouver un remède; autrement, ce que vous avez prévu arrivera. + +--Pourquoi ne te maries-tu point? + +--Ah! ne me parlez pas de mariage! fit Elias, dont le visage prit une +expression d’horreur. Je maltraiterais ma femme, cela est sûr; et le +démon triompherait plus encore. + +--Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde? + +--Oh! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu!... Oui, elle me regarde. + +--Mais ce n’est donc pas une femme honnête? + +--Je la crois honnête; mais elle n’aime pas son mari, ne l’a jamais +aimé; et, d’ailleurs, son mari ne la traite pas bien. Il s’est vite +lassé d’elle; de plus, il s’enivre souvent, et alors il devient brutal. +Ils ont de fréquentes querelles. + +--Déjà? + +--Eh! pour cela, on commence vite... Je crains qu’il ne finisse par la +battre. Il ne veut pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez sa +mère, qu’elle cause avec les voisines. + +--Il est jaloux? + +--Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais été; mais il est +colérique, il boit trop, il abuse de son aisance. + +--Que t’avais-je prédit, Elias? s’écria le vieillard. Ah! si tu avais +suivi mon conseil! + +Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta: + +--Du reste, qui sait? Peut-être qu’avec toi c’eût encore été la même +chose. + +--Oh, non! Que dites-vous? protesta chaleureusement Elias, tandis qu’un +rêve douloureux resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais adoré +jusqu’à ses pensées! + +--Tu oublies que le temps coule! On dit cela; mais un jour vient où l’on +se fatigue de tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, Elias, +que ton caprice actuel dure lui-même fort longtemps? Plus tard, il +t’arrivera d’en rire... Elle aura des enfants; elle se fanera, ne te +regardera plus, deviendra ce que deviennent tant d’autres paysannes +mères de famille: sordidement vêtue, vieille, mal fagotée, laide. + +--Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà justement le malheur: elle +n’aura jamais d’enfants, et elle se conservera longtemps belle et +fraîche. + +--Qu’en sais-tu? + +--C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. Je crois même que la +mauvaise humeur de Pietro a cela pour cause principale... Ah! Zio +Martinu, je vous confie des choses que je ne dirais pas même à mon +confesseur! Ne me trahissez pas! + +--Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne fallait pas m’appeler, +repartit le vieillard avec calme. J’en ai entendu bien d’autres!... Du +reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants; elle se fanera tout de +même. + +--Ne le croyez pas, Zio Martinu! Son type est celui de ces femmes qui, +avec le progrès des années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses, +deviennent de plus en plus belles. Et puis, à la maison, il n’y a pas de +travail; si son mari la maltraite, les autres, ma mère surtout, +l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien; et elle restera +toujours belle. + +--Mais elle vieillira! Vous vieillirez! + +--Oh! d’ici là, il passera du temps! Et que venez-vous de dire, vous qui +êtes un grand sage? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse? Nous +finirons par tomber dans le péché mortel; et alors... + +--Mais tu te figures donc, Elias Portolu, qu’en te faisant prêtre tout +serait terminé? L’homme, le jeune homme ne mourra pas en toi; tu pourras +succomber quand même; et alors ce ne sera plus un péché, ce sera un +sacrilège. + +--Non, non, ne dites pas cela! s’écria Elias avec horreur. Quand je +serai prêtre, ce sera très différent. Elle ne me regardera plus; et +d’ailleurs, je me ferai envoyer dans un village. + +--A merveille, mon fils! Mais, en laissant de côté le reste, dis-moi, tu +n’es plus un jeune garçon. Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire? +D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, il faut des études, +il faut de l’argent. Qui sait si tu viendras à bout de toutes ces +difficultés? Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras victorieux de +la tentation? + +--Une fois que j’aurai annoncé mon projet, je ne craindrai plus rien: +elle cessera de me regarder, et je triompherai de moi-même... C’est +vrai, je ne suis plus jeune garçon; mais je n’ai pas trente ans non +plus, comme les avait ce pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est +fait prêtre en moins de trois ans. + +--Fort bien. Et pourtant, je te dis encore une chose: les prêtres qui se +font prêtres parce qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis +amoureux, ne me plaisent guère... Il faut s’y prendre quand on est +jeune, il faut avoir la vocation. + +--La vocation, je l’ai; je l’avais déjà auparavant. Elle m’est venue dès +mon enfance, et elle s’est réveillée lorsque j’étais _là-bas_. Et +n’allez pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais prêtre, c’est par +poltronnerie, ou pour m’enrichir, ou pour bien vivre, comme tant +d’autres. C’est parce que je crois en Dieu et que je veux vaincre les +tentations du siècle. + +--Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se fait prêtre ne doit pas +seulement repousser le mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre +entièrement pour les autres; en un mot, il doit se faire prêtre pour le +prochain et non pour lui-même. Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour +toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des autres. Songes-y bien, +Elias! Ai-je ou n’ai-je pas raison? + +Elias devint pensif; il comprenait que le vieux sage avait raison; mais +il ne voulait pas, il ne pouvait pas s’avouer vaincu. + +--En somme, poursuivit-il, est-ce que vous me déconseillez de prendre ce +parti? Mais, à votre tour, demandez-vous si vous agissez bien ou mal; +interrogez votre conscience. + +Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, parut frappé par la dernière +observation d’Elias. Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé; +mais, pendant quelques secondes, ils ne virent rien: dans ce grand +silence de désert blafard, sa rude âme en travail entendit des voix +mystérieuses vibrer aux alentours. + +--Ma conscience me répondrait de me mettre en colère contre toi, Elias, +reprit-il après un moment de silence. Comme le dit ton père, tu n’es pas +un homme, tu es un fétu, un roseau qui plie au moindre souffle du vent. +Parce que tu t’es amouraché d’une femme que tu ne peux posséder, que tu +n’as pas voulu posséder, tu projettes maintenant de devenir un mauvais +prêtre, tandis que tu pourrais être un homme adonné au bien. Des aigles, +voilà ce qu’il faut être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas +tort. + +Et, comme Elias restait accablé sous les reproches sévères du vieillard, +celui-ci continua: + +--Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias? Ah! tu crois avoir bu tout +le fiel de la vie, parce que tu as été en prison et parce que tu t’es +amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que cela? Cela n’est rien; et +un homme doit cracher sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien +autre chose... As-tu jamais éprouvé l’angoisse de celui qui s’apprête à +commettre un crime? Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords? Et la +misère, sais-tu ce que c’est? Et la haine, sais-tu ce que c’est? Et vair +ton ennemi, ton rival triompher, prendre possession de ton bien et te +persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est? As-tu été trahi, trahi par ta +femme, par ton ami, par ton parent? As-tu, durant des années et des +années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé devant toi comme un +brouillard qu’emporte la bise? Connais-tu ce que c’est, de ne plus +croire à rien, de ne plus espérer en rien, de voir autour de soi le +monde vide? Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le +haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et qu’ensuite il te les a +refermées toutes, l’une après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, +Elias? Tout cela, le sais-tu? + +--Vous m’épouvantez, Zio Martinu! murmura Elias. + +--Vois quel homme tu es! Tu t’épouvantes, rien qu’à entendre une pâle +description de la douleur humaine... Allons, du courage! Lève-toi et +marche, Elias! Tu es jeune, tu es bien portant. Va, et regarde la vie en +face. Sois un aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur est +miséricordieux, et souvent il nous réserve des joies que nous ne +saurions pas même imaginer. Jamais l’homme ne doit s’abandonner au +désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras pas heureux et ne riras +pas du passé? Allons, du courage! + +Comme suggestionné par ce discours, Elias se leva et fit un mouvement +pour partir. Mais le vieillard lui dit: + +--Quoi donc? Tu me laisses seul? Tu ne m’emmènes pas à ta cabane? Tu ne +m’offres pas de lait? + +--Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi comme une brebis folle. + +Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, Elias servit au vieillard +du lait, du vin, du raisin et du pain; et ils causèrent encore de choses +indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, Zio Martinu revint à +l’improviste sur la question difficile: + +--En somme, tu as toujours le temps. Lorsque tu connaîtras vraiment ce +qu’est la vie, eh bien! alors, si tu veux te retirer du monde, tu en +sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit: mieux vaut un homme du +siècle adonné au bien qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y garde. +Au revoir. + +Après cet entretien, Elias demeura triste, mais assez calme. Il lui +semblait même qu’il était fort, et il avait honte de sa faiblesse +passée. Il se disait: «Le vieux sanglier a raison. Il faut être des +hommes; il faut être des aigles, et non des grives. Je veux être fort. +Bon chrétien, oui; mais fort!» Pendant plusieurs jours, il demeura +triste; mais il n’était pas désespéré, et il faisait tout ce qu’il +pouvait pour ôter de sa tête les idées mélancoliques. + + * * * * * + +L’automne fut extraordinairement doux et agréable dans la _tanca_. Le +ciel s’était rasséréné, avait pris cette inexprimable douceur tendre +qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les horizons lointains, dans +les fonds laiteux, on croyait apercevoir la mer; certains soirs, +l’horizon devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré où de petits +nuages d’un azur pâle naviguaient, pareils à des voiles. Sur la clarté +du ciel, le bois prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles ne +tombaient encore que des buissons; mais quelques chênes, épars dans +l’immensité de la _tanca_, commençaient à se dorer. L’herbe fine et drue +grandissait, recouvrant les chaumes bruns; çà et là, surtout au bord de +l’eau, des fleurs sauvages ouvraient leurs tristes pétales violets. Et +le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans tous les coins, sur les +maquis, sur les murs d’enceinte, sur les rochers; et, parmi cette +douceur de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur de cette herbe +courte et fine, la _tanca_ semblait de plus en plus vaste, de plus en +plus immense, avec ses limites qui se perdaient vers le paisible rivage +des mers fantastiques imaginées à l’horizon. + +Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, en cette saison, peu +fatigante. Zio Portolu s’absentait souvent, et Mattia menait une +existence taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup le troupeau, +les chiens, le cheval; quant au chat et au cabri, qui le suivaient +toujours pas à pas, il leur parlait comme à des camarades. Depuis +quelque temps, il était très occupé à fabriquer des ruches de liège; car +il voulait avoir un rucher au printemps. Ses goûts étaient simples; il +n’avait aucun vice, mais il était superstitieux et un peu poltron. Il +croyait aux revenants et aux âmes errantes; et, pendant les longues +nuits passées à la _tanca_, derrière le troupeau, il avait plus d’une +fois blêmi parce qu’il se figurait voir des signes mystérieux dans +l’air, des bêtes fantastiques s’avancer en courant, sans faire de bruit; +et, dans la voix lointaine du bois, dans cette solitude infinie de +halliers et de rochers, il avait maintes fois ouï d’étranges +lamentations, des soupirs et des chuchotements venus d’un monde +effroyable. + +Elias enviait un peu le caractère et la simplicité de son frère. Il se +disait: «Le voilà bien, lui! Toujours calme comme un enfant de sept ans! +A quoi pense-t-il? Que désire-t-il? Jamais il n’a souffert, et peut-être +ne souffrira-t-il jamais. Ce n’est pas un fort; mais pourtant, il est +plus fort que moi.» + +D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la conversation avec Zio +Martinu, il lui sembla qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie; au +moins réussissait-il à se dominer et à prendre de bonnes résolutions +pour l’avenir. Mais, un jour, comme il rentrait au pays, il trouva de +l’orage entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où Pietro semait son +froment, et la semence avait été conservée en un vieux coffre de bois +noir placé dans la chambre des époux. Or, Pietro s’imaginait qu’une +certaine quantité de cette semence avait disparu, et c’était pour cela +qu’il cherchait dispute à sa femme. + +--Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait? répondait Maddalena, très +offensée. De la fouace ou des gâteaux? Tu sais que, dans ta maison, tout +se passe au grand jour; et ta mère est là, qui est témoin de tous mes +actes. + +--Elle a raison, mon fils, confirmait Zia Annedda. Il est impossible que +le froment ait diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait? + +--Vous seules, ô femmes, le savez! Vous faites et vous défaites; vous +avez des besoins secrets, des fantaisies extravagantes; et vous recourez +aux provisions, et vous dissipez votre bien, et vous trompez votre +pauvre mari, qui travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices! + +Il parlait au pluriel; mais Maddalena comprenait fort bien que chacune +de ces paroles s’adressait à elle seule. + +--C’est à moi qu’il faut parler! lui dit-elle avec indignation. Ne t’en +prends pas à ta mère. Le froment était dans notre chambre. + +--Et c’est de là qu’il a disparu. + +--Tu veux dire que je suis la coupable? + +--Oui! hurla Pietro. + +--C’est ignoble! + +--Qu’est-ce qui est ignoble? Moi? La voyez-vous, la fille d’Arrita +Scada? Maudite soit l’heure où je t’ai épousée! + +Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur ces entrefaites, Elias +parut dans la cour, et Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le +cheval. + +Le jeune homme entendit la dispute, et son cœur se Serra. + +--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda-t-il entre les dents. A propos de quoi +se disputent-ils? + +Sa mère lui dit quelques mots à voix basse; et il s’écria: + +--Mais c’est une infamie! Est-ce que Pietro devient fou? Notre maison +sera bientôt la maison du scandale! Il est temps que cela finisse! + +--Au contraire, cela ne fait que de commencer! intervint Pietro, qui +s’avança sur le seuil de la porte, avec des yeux scintillants de colère. +Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, si tu ne veux pas que je +te serve à ton tour! + +--Malheureux! cria Elias. Fais attention à ce que tu dis! + +--Fais attention toi-même! Je suis un homme, moi; mais toi, tu n’es +qu’une corne! Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires! + +--Finissez, mes enfants, finissez! gémit Zia Annedda, toute pâle. +Qu’est-ce que cela signifie? Jamais pareille chose n’était arrivée chez +nous! + +--Je suis le maître! proclamait Pietro avec jactance; et il faut que +vous le compreniez. Oui, le maître, c’est moi; et, s’il y a des gens qui +veulent commander ici, je suis prêt à les écraser comme des sauterelles! + +Ils entrèrent dans la cuisine; et la jeune femme, en voyant Elias, en +entendant les paroles de Pietro et de Zia Annedda, se mit à pleurer. Ces +pleurs achevèrent d’irriter Elias contre Pietro et Pietro contre +Maddalena. + +--Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me fait plaisir! Avec moi, il +faut qu’on marche droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera pas +à faire connaissance avec le bâton! + +--Essaie un peu, lâche! repartit Maddalena outrée, en se redressant +menaçante. Misérable, calomniateur, lâche!... + +Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle en hurlant: + +--Répète-le donc, si tu l’oses! Répète-le donc! + +--Tu es ivre!... + +--Finis, Pietro, finis! s’écrièrent d’une seule voix Elias et Zia +Annedda, qui l’arrêtèrent. + +Cependant, Maddalena sanglotait; et elle répétait parmi ses sanglots: + +--Calomniateur, lâche, lâche!... + +--Je vous ferai voir si je suis ivre et si je suis lâche! vociféra +Pietro. + +Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna un soufflet. Elias devint +livide, se mit à trembler, ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda +réussit à le retenir: et Pietro eut encore la prudence de s’en aller. +Sans quoi, une catastrophe était imminente. + +--Oui, ce n’est que le commencement! cria Pietro, de la cour, avec une +voix rageuse mais ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon cher +frère, ce joyau-là! Et maintenant, je m’en vais boire. Si, quand je +reviendrai, il y a ici quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra +qui est le lion et qui est le lézard. + +Et il sortit. + +A peine le soufflet reçu, Maddalena avait cessé de pleurer; devenue +blanche comme un cadavre, elle frémissait toute, de colère et de +douleur; mais elle avait compris instantanément que, si elle ne +changeait pas de méthode, elle causerait de graves malheurs dans la +famille; et elle chercha tout de suite un remède. + +--C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. Excusez-moi; cela +n’arrivera plus. Puisque j’ai pris ma croix, je saurai la porter. +Excusez-moi; pardonnez le scandale, pardonnez les paroles que j’ai +dites. + +Elias, blême et muet, la dévorait des yeux. + +--Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia Annedda refermait la grande +porte, fais que ma mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas +que la chose se répande... + +«C’est une sainte! pensait Elias. Ah! non, cet homme ne la méritait pas! +Une bête féroce!» + +Et la phrase de Pietro: «C’est toi qui aurais dû l’épouser!» résonnait +dans son esprit, dans son cœur, dans ses veines où bouillonnait le sang +troublé. «Qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait! Ah! quelle irréparable erreur! +Ils sont malheureux, à présent: car elle ne l’aime point; et c’est ce +qui l’irrite, lui; et moi... Oh! moi, je suis plus malheureux qu’eux; je +l’aime plus qu’auparavant, et je...» Il lui venait une envie folle de +saisir Maddalena entre ses bras et de l’emporter. «Il en est temps +encore, il en est temps encore! Qui nous sépare? Quel obstacle nous +empêche de nous rejoindre?» Mais Zia Annedda revint, et il reprit le +sentiment de la réalité. + +Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions de se trouver seul avec +Maddalena. Elle travaillait en silence, assise près de la porte ouverte; +par instants, de profonds soupirs montaient de sa poitrine, et elle +avait les paupières violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait +pas à partir; une fascination irrésistible l’attirait près de cette +porte ouverte, le contraignait à tourner autour de Maddalena comme le +papillon autour de la flamme. Il croyait la jeune femme plus affectée +peut-être qu’elle ne l’était en effet, et il se tourmentait de cette +douleur plus que de la sienne propre. De vains regrets, d’inutiles +remords, de la colère contre Pietro, de fatals désirs le bouleversaient. +A certains moments de passion, il aurait donné sa vie pour réconforter +Maddalena; mais, en attendant, il ne réussissait pas à lui dire une +parole, et il s’irritait secrètement contre sa propre timidité. + +--Tu ne t’en vas donc pas? lui demandait Zia Annedda, suppliante. +Va-t’en, mon enfant: il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent. +Pars! + +--J’ai toujours le temps de partir! finit-il par répondre, agacé. + +--Ah! mon enfant, tu veux faire un scandale! Va-t’en, va-t’en! Ton frère +rentrera ivre, et vous ferez encore du scandale. Ah! mes enfants, vous +n’avez pas la crainte de Dieu, et la tentation rôde autour de vous! + +Maddalena poussa un soupir qui était presque un gémissement, et Elias +fut frappé des paroles de sa mère. Oui, c’était vrai: le démon rôdait +autour d’eux; et lui-même attendait avec un désir mauvais le retour de +son frère, pour l’insulter, pour lui faire payer la douleur et +l’humiliation de Maddalena. Et ce n’était pas tout encore: déjà il +regardait la jeune femme avec des yeux qui n’étaient plus ceux avec +lesquels il l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela une claire +intuition, et il en ressentit un sursaut de terreur. «Je suis sur le +point de me perdre, oui, de me perdre! se dit-il. A quoi mon sacrifice +a-t-il servi? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, pour ne pas le voir +malheureux; et maintenant, c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire +son malheur!... Mais qu’est-ce que je viens de penser là? Suis-je +capable d’une pareille chose? Moi? moi?...» Il s’interrogeait avec +étonnement. Il avait la sensation d’être un autre homme; et il en était +confondu, s’épouvantait de ce changement soudain. + +«Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, et que je ne revienne +plus.» Il se décida et partit, au grand soulagement de sa mère qui +attendait cette minute avec impatience. Maddalena ne bougea pas de sa +place, ne releva pas même ses larges paupières violacées de madone +douloureuse. Mais lui, au moment de franchir le seuil, il l’enveloppa +d’un regard navré; et il se mit en chemin la mort dans l’âme. + +Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin profond et tragique; il +commença à désespérer de lui-même et de toutes choses, à prendre en +haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir et son besoin de +solitude avaient eu je ne sais quoi de tendre et de bénin; mais, à +présent qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, ils +devenaient méchants et acrimonieux. Elias estimait que le sort, ce +sphinx malfaisant qui tourmente les hommes, avait été injuste envers +lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, en se sacrifiant lui-même? +Et le bien s’était converti en mal. «Pourquoi? Était-il juste que la +fatalité se jouât ainsi de nous?» Dans la solitude de la _tanca_, sous +le ciel terne de l’automne, parmi la mystérieuse tristesse de ce paysage +désert, de ces horizons brumeux, l’esprit du paysan se posait les +terribles problèmes que se posent les esprits raffinés; mais il ne +réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que sa douleur; et, +dans cette douleur, non seulement sa foi se perdait, mais déjà +commençait à s’agiter le monstre de la rébellion. + +Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les limites de la _tanca_, +Elias avait aperçu Zio Martinu, le vieux païen dont la rigide figure +paraissait être une émanation de ce puissant et triste paysage; mais +toujours le jeune homme se détournait de lui, le fuyait. «C’est une +vieille bête! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur? Qu’est-ce que la +douleur? Il s’est moqué de moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec +tous ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa sagesse, il ne sait +pas qu’en un seul jour je souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa +vie. Ah! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant moi avec ses +sermons: Je le tuerais à coups de hache!» + +Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne lui avait fait aucun mal. +Ah! que n’avait-il, au contraire, suivi ses conseils!... Mais il était +irrité contre tout le monde, surtout contre lui-même; et il éprouvait un +cruel besoin de maltraiter quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en +savourer, non pas le plaisir, mais la douleur. + +Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. C’était le fils d’un +pâtre du voisinage, très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir comme +une statuette de bronze, était un peu simple, mais sans malice. Il +venait presque tous les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait +tranquillement avec le chat, avec les chiens, avec le petit cochon. +Souvent Elias lui donnait du pain, des fruits, du lait, même du vin; et +l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais tout cela fut payé en +une heure. Elias se trouvait seul dans la cabane, et il était d’une +humeur terrible, parce que Mattia, le soir précédent, avait apporté de +fâcheuses nouvelles: Pietro s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son +travail, et alors il insultait et battait sa femme. Le gamin arriva les +pieds nus, à petits pas silencieux; il prit le chien entre ses bras et +il entra dans la cabane. + +--Qu’est-ce que tu veux? lui demanda rudement Elias. + +--Donne-moi du lait. + +--Nous n’en avons pas! + +--Donne-moi du lait, donne-moi du lait, donne-moi du lait! se mit à +répéter le gamin. + +Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation physique +indomptable; il empoigna le gamin par le bras, le poussa dehors, le +chassa en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant de ne plus +revenir. L’autre s’en alla avec une sorte de dignité, sans prononcer une +parole; mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit pleurer à +l’écart; et c’étaient des pleurs désespérés, qui résonnaient tristement +dans la solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter contre +lui-même, une violente envie de se mordre les poings jusqu’au sang. Ce +fait, petit en soi, finit par le consterner comme un symptôme funeste. +«Je suis une brute, pensait-il. Je suis perdu. Mais les autres sont-ils +différents de moi? Nous sommes tous mauvais; la seule différence, c’est +que les autres n’ont aucun scrupule et qu’ils sont heureux; mais moi, je +souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai fait du bien à qui ne +le méritait pas.» + +Sa mémoire lui représentait d’obsédantes images de _là-bas_; et il lui +semblait que la douleur soufferte pour l’injuste condamnation n’avait +rien été en comparaison de la douleur qu’il éprouvait aujourd’hui. Mais +pourtant, le souvenir de la douleur passée augmentait encore la douleur +présente. Des particularités oubliées lui revenaient à l’esprit avec +amertume; il se représentait les humiliations, les vexations, les +persécutions des «argousins», et il rougissait de colère. Ah! s’il en +avait tenu un sous sa main, à la bergerie, dans ces moments-là! «Je le +mettrais en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang sur la lame de +mon couteau.» Et ses dents se découvraient, comme pour mordre. + +Bref, il y avait une bête féroce déchaînée dans le cœur de ce jeune +homme pâle, à l’apparence douce, que l’on voyait souvent assis au seuil +de la cabane, les jambes écartées, les coudes sur les genoux, plongé +dans la lecture de ses petits livres pieux. + +Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, l’immense tristesse +de l’hiver dans la solitude; et la constitution ébranlée d’Elias s’en +ressentait profondément. Les longues journées de pluie, de neige, de +fatigue,--car c’est en hiver que le berger sarde, qui vit alors sans +abri, comme son troupeau, travaille et souffre le plus,--l’incommodité +de la cabane toujours pleine de fumée et de vent, finirent par épuiser +ses forces physiques et morales. + +A cette époque, durant certaines chutes de neige qui firent mourir de +froid un grand nombre de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de se faire +prêtre. Mais combien différente aujourd’hui de ce qu’elle était +auparavant! Certaines fois, au milieu de cette âpre lutte contre les +éléments et contre lui-même, il se désespérait plus que jamais; il +sentait un besoin révolté de vie commode, un urgent besoin de trêve; et +il ne concevait qu’une seule voie de salut, qui était de changer d’état. + +Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique l’attirât souvent à +Nuoro, vers la tiède maisonnette où Maddalena travaillait au coin du +feu. + +Une paix relative régnait maintenant dans le ménage, car Maddalena était +devenue très prudente; et si, de temps en temps, on entendait encore la +voix avinée de Pietro, du moins on n’entendait que la sienne. Mais que +Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était plus capable d’y prendre +garde. La mauvaise semence avait germé; jour par jour, le vase s’était +empli d’une goutte nouvelle, et il devait déborder d’une minute à +l’autre. Le jeune homme s’abandonnait secrètement et entièrement à sa +passion. Il se disait: «Jamais personne n’en saura rien, et je le +cacherai avec un soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la +regarder, qui me l’interdit? Quel mal fais-je? C’est ma joie unique. Et +n’ai-je pas droit, moi aussi, à un peu de joie?» + +Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, sans avoir conscience +de son désir, il souhaitait qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en +apercevait que trop; et, involontairement peut-être, elle répondait aux +regards d’Elias. Et, quand leurs regards se rencontraient, un frisson, +un arrêt de la vie, un transport de sombre plaisir saisissait leurs +âmes. Ils étaient tout près de se perdre; l’occasion seule leur +manquait. + +Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire de passion. Il ne +raisonnait plus, et, parmi ses cruelles souffrances, il éprouvait une +atroce félicité à voir que Maddalena le payait de retour. Tout ce qui +d’abord lui avait semblé péché et douleur, lui semblait maintenant un +droit et une joie; tout ce qui d’abord avait excité sa répulsion, +l’attirait maintenant avec une force vertigineuse. + +Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, Maddalena et deux autres +jeunes femmes se masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne +intelligence, et Pietro était même d’une gaieté extraordinaire. Zia +Annedda s’était opposée faiblement à ce projet de mascarade; mais on ne +l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, la petite vieille +devinait l’immoralité de ces travestissements, de ces bals, de ces +folies carnavalesques; et elle se fit promettre par Maddalena, qui était +assez bonne danseuse, de ne pas danser, surtout avec des étrangers, les +danses _bourgeoises_, c’est-à-dire les danses italiennes. + +Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en «chattes», c’est-à-dire +qu’elles portaient pour costume deux jupes de couleur sombre, l’une +attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles avaient la tête +enveloppée dans des châles. Les hommes s’étaient déguisés en «turcs», +avec de larges jupons blancs serrés à la hauteur du genou et avec des +corsages de brocart aux vives couleurs, mis à rebours et lacés dans le +dos, de telle façon que le derrière du vêtement se trouvait sur la +poitrine. + +Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que la ruelle était déserte; +et ils gagnèrent les rues du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de +petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, s’efforçant de +changer leur démarche, craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs +masques de cire les éclats d’une joie enfantine. Et les hommes +marchaient devant avec crânerie, comme pour ouvrir le chemin à leurs +compagnes. De temps à autre, Pietro poussait un cri guttural, en +allongeant le cou comme un coq; et ce cri rappelait à Elias les +hurlements d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans une pure +matinée de mai, se rendaient à la neuvaine. + +Comme Elias savait un peu danser les danses _bourgeoises_, qu’il avait +apprises _là-bas_, dès la première minute, il s’était dit à lui-même: +«Je danserai avec elle.» Peu lui importait la défense faite par Zia +Annedda, la promesse de Maddalena: il brûlait du désir de danser avec +elle, et il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour réussir dans +son dessein. Une énergie sauvage et rebelle s’éveillait en lui. S’il +avait eu autrefois la force de se dominer, de se contraindre à vouloir +le bien des autres, maintenant il trouvait en lui toute l’audace du mal +pour satisfaire ses pires instincts. Son visage brûlait sous le masque; +son costume étroit et gênant échauffait tous ses membres. Au surplus, la +journée était tiède, voilée; et, dans la douce immobilité de l’air, on +sentait déjà l’approche du printemps. + +Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des bandes de masques +vulgaires et burlesques allaient et venaient, escortés par une nuée de +gamins sales, qui hurlaient des injures ou des paroles malhonnêtes. +D’autres masques passaient, vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les +regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et des messieurs. Des +dames, des enfants, des servantes aux corsages pourpres, des jeunes +filles et des fillettes en costume, des villageoises, des paysans ivres +se bousculaient à certains endroits du Corso; et les accents +mélancoliques d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet air tiède +et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, comme dans un +crépuscule d’automne. + +Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, accoutumé aux grandes +solitudes de la _tanca_. En vain croyait-il connaître le monde et être +préparé à tous les événements, parce qu’il avait traversé la mer et vu +la criminelle population de _là-bas_. Hélas! il suffisait de ce petit +carnaval de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de ce quadrille +mélancolique gémi par un accordéon errant, pour que son âme s’égarât +dans ce monde qui n’était pas le sien, et que les choses lui apparussent +différentes de ce qu’elles lui avaient semblé la veille, et que la +rébellion achevât de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait que tous +ces gens, qu’il voyait se promener, causer et rire, étaient heureux, +étaient enivrés de bonheur; et alors il s’abandonnait, lui aussi, sans +scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à son irrésistible besoin de +joie et de volupté. + +A présent, Pietro et Elias avaient mis entre eux deux leurs compagnes, +pour les protéger contre les heurts des passants et contre les +insolences des gamins. Maddalena occupait la place du milieu; mais elle +se penchait sans cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt +Elias; et toujours Elias répondait au regard de ces yeux obliques, +ardents sous le masque. + +--Arrêtons-nous, faisons quelque chose! dit enfin Elias à sa compagne. +Aller et venir ainsi, c’est idiot. + +--Comme vous voudrez, répondit-elle. + +Et elle communiqua à Maddalena le désir du jeune homme. Ils s’arrêtèrent +tous. + +--Que voudrais-tu faire? demanda Maddalena en se rapprochant de lui. + +--Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse là-bas, dit-il en lui offrant +la main. Allons-y. + +--Ton frère veut danser, dit Maddalena à Pietro. + +--Non. + +--Oui! oui! s’écrièrent toutes les femmes. + +--Ma mère l’a défendu. + +--Nous ne danserons que la danse sarde. + +Et les trois «chattes» s’élancèrent, toutes joyeuses, courant vers +l’endroit où l’on entendait la musique du bal. Un cercle de spectateurs, +campagnards, gamins, ouvriers, presque tous avec des faces hâves et +laides, curieuses, effrontées, entourait quelques couples de masques qui +dansaient en se heurtant et en riant. Un homme au visage rouge, à la +longue barbe, habillé en femme, le masque rejeté derrière la tête, +jouait de l’accordéon en se donnant des airs d’importance, les yeux +baissés et fixés sur les touches de son instrument. Ce qu’il jouait, +avec assez de brio, c’était une polka, mais triste et plaintive comme +l’est toujours la musique jouée sur l’accordéon. + +Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs et pénétrèrent dans +l’espace où l’on dansait, tandis que d’autres couples, las de danser, à +bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se ranger devant les curieux. +Personne ne protesta contre les nouveaux venus; et même, un masque +travesti en moine, avec le visage badigeonné de jaune, invita tout de +suite à danser une des «chattes», laquelle accepta sans façon. Elias se +trouva ainsi à côté de Maddalena; il frémissait du désir de danser; +mais, à présent que l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte de +son frère. + +--Joue-nous la danse sarde! cria Pietro au musicien. + +Le musicien releva les yeux, considéra un instant le «turc», mais ne +cessa pas de jouer sa polka. + +--Silence! crièrent à Pietro plusieurs danseurs. + +--C’est bon, je me tais! murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même, +tout mortifié. + +--Mais dansez donc, vous aussi! dit la «chatte» qui dansait avec le +moine, en passant devant ses compagnes. + +--Oui, oui, dansons! supplia d’un air câlin l’autre «chatte». Qu’est-ce +que nous faisons là? + +Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda effrontément dans les +yeux, ouvrit les bras et dit: + +--Eh bien, oui, dansons, dansons! Autrement tu en mourrais de chagrin. +Mais je t’avertis que je ne sais pas danser; et, si je te marche sur les +pieds, ce sera tant pis pour toi. + +Il lui passa le bras autour de la taille et se mit à sauter et à +tournoyer d’une façon comique. Par bonheur pour elle, un grand masque, +vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux flancs par une corde, vint +délivrer la «chatte» en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci se +retira, se rangea dans le cercle des spectateurs; et il s’aperçut +qu’Elias et Maddalena dansaient ensemble. «Eh! eh! ils savent danser, +eux! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia Annedda les voyait, je +crois, par ma foi, qu’elle leur distribuerait une bonne volée de coups +de bâton.» Et, tandis qu’il était debout à regarder, il se dit encore: +«En voilà une qui s’entend à merveille avec le moine; et cette autre +écervelée, m’est avis qu’elle est au mieux avec la grande capote. Ah! +elles ont le diable au corps, les femmes!» Mais, dans le fond, il était +content que les autres prissent du plaisir. + +Elias et Maddalena dansaient assez bien; mais ils ne faisaient guère +attention à la danse. Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras +l’un de l’autre, presque sans savoir comment, le trouble d’une ivresse +indicible s’était emparé d’eux. Elias sentait son cœur battre avec +angoisse, et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement autour +d’elle ce cercle de visages hâves, laids et insolents. + +«Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je lui dire?» + +Et il serrait dans une étreinte convulsive le buste de sa danseuse, sous +la jupe sombre qui lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il +anxieusement une parole, une seule parole à lui dire: il ne pouvait +ouvrir les lèvres. Tout à coup, il fut assailli par une envie frénétique +de l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de badauds imbéciles et +de s’enfuir très loin, au fond de la solitude, en hurlant dans un seul +cri toute sa douleur et tout son amour. + +Mais Pietro était là, debout, terrible comme un sphinx, sous son masque +qui riait d’un rire grotesque; et, depuis quelque temps, Elias avait une +peur étrange de son frère. Celui-ci savait-il? Pouvait-il être assez +stupide pour ne pas lire dans les yeux de l’amant la passion terrible +qui le dévorait? «Eh! que m’importe? se disait Elias, après s’être posé +avec terreur ces questions. Qu’il voie, et qu’il me tue! Il me rendra +service.» Il n’avait pas de haine contre Pietro; seulement, il avait +peur de lui; et, parfois, il avait aussi pour lui une bizarre et puérile +compassion. «Pietro est plus malheureux que moi, se disait-il; car il +aime sa femme, et elle ne l’aime point. Ah! mon frère, mon frère, quelle +erreur nous avons commise!» + +Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence de ses désirs furieux, +toutes ces pensées s’agitaient confusément dans son esprit; et il +éprouvait en même temps de la passion, de la pitié, de la peur, du +chagrin et de la jouissance. La musique de l’accordéon, les bruits de la +foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, le mouvement, le +masque, le contact de Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient le +sang. A un certain moment, il ne vit plus rien; il se pencha et, d’une +voix haletante, chuchota quelque chose que Maddalena n’entendit pas +bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. Il la regarda +longuement, d’un regard éperdu; et, à partir de cette minute, il n’eut +plus qu’une seule pensée, fixe, dévorante. + +Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, les masques +recommencèrent à errer dans les rues, parmi la foule. Puis le soir vint, +pâle, voilé. Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons comme dans +un rêve, se retrouva devant la maisonnette silencieuse, en face de la +haie sombre et immobile dans le crépuscule. + +Zia Annedda les attendait, assise dans la petite cour, les mains jointes +sous son tablier. Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation qui +pouvait entraîner ses enfants: car, pour elle, le masque était un +symbole du démon; et, lorsqu’ils franchirent la porte en bande, elle eut +un léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur lui murmurait-il +que sa prière avait été vaine, que le démon triomphait, qu’avec la +rentrée de ses enfants masqués, le péché mortel entrait dans la +maisonnette jusqu’alors si pure. On voyait le feu brûler dans l’âtre; et +le chat, accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au loin, +semblait perdu dans la solennelle contemplation de ce crépuscule terne +et de ces montagnes d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon. + +--Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il paraît! Vous n’étiez pas +pressés de revenir! dit Zia Annedda sur un ton dolent. + +--C’est vrai, nous sommes en retard, avoua Maddalena, mais sans exprimer +aucun regret. Venez, mes amies, venez; moi, je meurs de chaud. + +Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier extérieur. Cependant, +Elias enlevait son masque; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien, +courait au broc, le soulevait et buvait avidement. + +--Quelle soif tu as! dit Zia Annedda. + +--Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à manger: car je veux aller +ensuite au _seranu_[31]. + + [31] Bal populaire. + +Et il se dirigea vers une planche fixée au mur, sur laquelle se +trouvaient la corbeille à pain et des restes de viande. Ce jour-là, les +Portolu avaient fait un déjeuner copieux: des fèves bouillies avec du +lard, et des _cattas_, beignets de pâte levée où l’on met des œufs, du +lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent en carnaval. + +--Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que saint François te protège! Ton +idée n’a pas le sens commun. Tu souperas avec nous, et après, tu te +coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les nuits comme celle-ci. Va te +déshabiller! + +--Allons donc, maman, allons donc! Le carnaval n’arrive qu’une fois +l’an! J’irai au _seranu_, et mon frère Elias y viendra aussi. Eh! eh! +l’année dernière, nous n’étions pas ensemble! + +Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait plus rose et plus +beau, s’assombrit. Les paroles de Pietro l’avaient-elles blessé? Ou +bien, avait-il honte du transport de joie brusquement ressenti, +lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il passerait la nuit dehors? + +--Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, répondit-il. + +Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta: + +--D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y aller non plus. + +--Tu entends, Pietro? reprit la mère. + +--Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, et ensuite j’y vais. Et tu +y viendras aussi, Elias. Tu verras comme nous nous amuserons! Soupe, et +viens. + +--Non. Je me déshabille. + +--Donnez-moi du vin, ma petite maman. Ah! si vous saviez comme nous nous +sommes divertis! Nous avons... mais non, nous n’avons pas dansé! Ne le +croyez pas, quand même on vous dirait le contraire! s’écriait Pietro, en +mangeant à grosses bouchées. Il faut que la jeunesse s’amuse. Et, en +somme, quel mal y a-t-il? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais je +m’amuse tout de même. Et ces femmes, si vous voyiez comme elles se +divertissent! Et ce moine! Et cette grande capote! Ha! ha! ha! + +Et il riait tout seul. + +--Mon Dieu! prends donc garde à ne pas tacher le corsage! disait Zia +Annedda. Que saint François te protège!... Veux-tu du fromage?... Ah! +mes enfants, la tentation vous entraîne; mais le carême viendra... +Irez-vous au moins vous confesser? + +Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il était debout sur le seuil +de la porte, irrésolu, comme prêtant l’oreille à une voix lointaine. +Cette voix disait: «Pourquoi ne soupes-tu pas avec Pietro et ne sors-tu +pas avec lui? Tu as entendu ta mère. Est-ce que tu iras te confesser?» +Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix: hélas! la tentation le +maîtrisait, l’étreignait, le terrassait, était mille fois plus forte que +lui. A quoi bon combattre? Elle avait remporté la victoire, et depuis +longtemps. + +Il alla se déshabiller; puis, il s’assit dans la cour, à l’endroit où sa +mère était assise tout à l’heure; et il fut obsédé par un seul désir: +que Pietro s’en allât,--et par une seule crainte: que Pietro restât à la +maison. + +Peu après que les amies de Maddalena l’eurent quittée, Pietro s’avança +dans la cour et dit à son frère: + +--Alors, tu ne veux pas venir? + +--Non. + +--Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras la porte cochère, à mon +retour? + +Elias ne répondit pas; replié sur lui-même, les coudes sur les genoux et +la tête entre les mains, il frémissait intérieurement de douleur et de +plaisir; et déjà il n’osait plus regarder son frère. + +Pietro s’en alla. + +--Viens souper, lui dit à deux reprises Zia Annedda, sur le seuil de la +porte. + +--Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit Elias. + +Et il resta immobile pendant une longue heure, toujours dans la même +attitude, replié sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait +Maddalena qui, dans la maison, bavardait gaiement, comme il ne l’avait +jamais entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant à Zia Annedda +tous les détails de la mascarade. Elle riait, et elle devait avoir les +yeux luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, les deux femmes se +retirèrent, et tout fut silence autour d’Elias. Le feu brûlait encore +dans l’âtre; il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, dans la +petite cour tranquille, dans la nuit voilée. + +Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue; son cœur palpitait; le +sang lui passait par ondée dans le dos et dans la nuque, lui montait au +front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui le rendait pareil à un +fauve inconscient, il gravit sans bruit l’escalier, frappa un petit coup +à la porte de la jeune femme. Elle veillait sans doute, car elle +répondit aussitôt: + +--Qui est là? + +--Ouvre! murmura-t-il à voix basse. C’est moi. J’ai quelque chose à te +dire. + +--Attends! reprit-elle, sans inquiétude. + +Et elle ouvrit quelques instants plus tard. Elle lui demanda: + +--Que veux-tu? Tu es malade? Qu’est-ce que tu as? + +Tout en parlant ainsi, elle le regardait; et elle devint blanche. Elle +avait ouvert innocemment; mais, à présent qu’elle le voyait avec ce +visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle comprenait enfin. Et elle +perdit la tête. + +Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait pu crier, qui aurait pu +prendre la fuite, se tut, ne fit pas un mouvement. + + + + +VII + + +Pietro rentra vers les deux heures du matin, ivre à ne plus tenir sur +ses jambes. Elias lui ouvrit la porte cochère et alla se coucher; mais, +dès avant le jour, il était debout; et l’aube se montrait à peine +lorsqu’il repartit pour la bergerie. + +C’était une aube triste et cendrée, mais qui n’était pas froide. Le ciel +s’était couvert d’un nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait +comme une voûte de pierre grise sur la campagne morte. Elias +chevauchait, seul, perdu dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne +s’entendait, pas une feuille ne bougeait; les ruisseaux eux-mêmes, au +bord des sentiers, coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait sur +le visage la couleur de ce ciel livide, et ses yeux cernés étaient +verdâtres, froids et tristes comme l’eau des ruisseaux. + +Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et hideux tout ensemble: +et un monstre de félicité et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette +félicité, si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait jamais +sans une inséparable sensation d’angoisse; et, aux moments--ces +moments-là étaient les plus nombreux--où le remords du crime commis +prévalait, l’angoisse devenait un martyre. + +La partie bonne et croyante de son âme s’était réveillée tout d’un coup, +dans cette mystérieuse et menaçante aube de carême; et elle reculait, et +elle s’étonnait, et elle s’épouvantait devant l’horrible réalité du fait +accompli. + +«Non, ce n’est pas possible! J’ai eu un cauchemar! pensait-il en +crispant sur la bride ses doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un +cauchemar! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars pareils, au bord de +l’Isalle et dans la _tanca_?... Mais non, non, non! Que te dis-tu à +toi-même, Elias? Tu es un misérable, un fou; tu es le plus vil, le plus +abject des hommes!» + +Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces reproches, il retombait +insensiblement dans le souvenir; et tous ses membres tressaillaient de +volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce visage redevenait +plus ténébreux qu’auparavant, un flot de honte et de remords inondait +toutes ses veines; et de nouveau la terreur l’assaillait, jointe à une +envie folle de se frapper, de se souffleter, de se mordre les poings. Et +les injures recommençaient: «Tu es un lâche, un misérable, un fou! Ah! +Elias, rebut du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils +attendre de toi autre chose? Tu as souillé ta propre maison, tu as trahi +ton frère, ta mère, toi-même! Caïn! Judas! Lâche! Misérable! Ordure! Que +vas-tu faire, maintenant? Te reste-t-il autre chose à faire que de te +donner un coup de poignard dans le cœur?» Et ensuite il retombait dans +le souvenir; et il sentait que dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la +furie et qu’à la première occasion il faillirait encore. Et, à cette +pensée, ses cheveux se dressaient d’horreur. + +Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit la barrière de la +_tanca_, il releva lentement les yeux et regarda d’un air étonné le +paysage qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un triste vert de +février, ces roches, cette ligne du bois, grave et rigide sur le ciel de +cendre; et ce paysage lui parut changé, lui parut hostile. + +«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il intérieurement. Qu’ai-je fait? Comment +supporterai-je le regard de mon père?» + +Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, mais il dut entendre aussi +les discours de Zio Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle. + +--Tu t’es diverti, mon agneau? Eh! cela se voit sur ton visage, qui a la +couleur du levain. Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu as +veillé, tu t’es amusé: je lis cela dans tes yeux, mon fils. Et ton père +était ici à travailler, à épier les malfaiteurs, pendant que tu te +divertissais. Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. Tu es jeune; et +mon temps, à moi, est passé. Et puis, maintenant c’est le carême. + +Il y eut une courte pause, après laquelle Zio Portolu demanda encore: + +--Et Zia Annedda, que fait-elle?... Ah! elle m’a envoyé de la fouace et +des beignets. Ce n’est pas elle qui oublierait son vieux pâtre!... Et ma +chère Maddalena, que fait-elle? Est-ce qu’elle s’amuse? Oui, laissons-la +s’amuser, la petite tourterelle; c’est une sainte, comme Zia Annedda. +Eh! eh! elle lui ressemble plus que ses propres enfants! + +«Ah! s’il savait!» se disait Elias avec un frisson. + +Et chaque parole de son père le frappait au cœur. Et, comme il lui +semblait impossible de s’abandonner à ses pensées en présence de Zio +Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la solitude. + +D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il désirait rencontrer Zio +Martinu. Mais le vieux n’était pas là. En traversant la prairie, Elias +ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille et taciturne, errait +dans l’herbe, armé d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, dans +l’immobilité de toutes les choses, les _tancas_ semblaient encore plus +désertes et plus illimitées. + +Elias pensait à la mascarade, au bruit de la foule, au bariolage des +travestissements, à la danse avec Maddalena; et les moindres souvenirs +lui donnaient un frisson. Ah! ils étaient heureux, tous ces gens qu’il +avait vus! Lui seul était condamné à vagabonder dans la solitude; pour +lui seul le bonheur se transformait en supplice! + +Il eut un nouveau mouvement de révolte; et ensuite, puisque le premier +pas était fait, puisque son âme était irrémédiablement perdue, il se +demanda pourquoi il ne continuerait pas à jouir de son funeste bonheur. +«Je suis un fou, pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans moi, elle +me l’a dit; et moi, je lui ai juré que je lui appartiendrais toujours. +Pourquoi devrais-je la rendre malheureuse? Nous ne ferons aucun autre +mal sur la terre; nous vivrons toujours comme mari et femme; et jamais +Pietro n’aura rien à souffrir par notre faute.» Et son visage +s’éclairait, au rêve d’une telle félicité; mais, brusquement, à +l’improviste, il comprenait toute l’horreur de ce rêve, et il en était +affolé, et il aurait voulu se rouler par terre, renverser les rochers, +hurler son péché vers le ciel, heurter sa tête contre les cailloux, afin +d’oublier, afin d’arracher de son âme les souvenirs et les +concupiscences. + +A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse et d’une langueur +invincibles. Il se mit à regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir +de retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir au moins à distance, +ou au moins de lui serrer la main, ou au moins d’incliner la tête sur +ses genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. «J’y vais! j’y vais! +murmurait-il, comme dans la nuit où la fièvre l’avait abattu sous un +arbre. Oui, j’y vais! j’y vais!» Et il y eut un moment où il se mit en +marche; mais, à peine eut-il fait les premiers pas, il s’aperçut que ce +qui le poussait vers Nuoro, ce n’était pas seulement le désir de voir +Maddalena de loin; c’était aussi le péché mortel, le démon, l’attrait +monstrueux de la rechute; et il en éprouva encore une fois de l’horreur. +«Où vas-tu, Elias? se demanda-t-il. Tu n’es donc pas un homme?» + +Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même et de sa faiblesse; et la +pensée lui vint de se jeter aux pieds de son père, de lui confesser +tout, de lui dire en pleurant: «Attachez-moi, mon père! Enchaînez-moi +entre deux rochers! Ne me laissez pas m’en aller! Ne me laissez pas +seul! Aidez-moi contre le démon!» Mais ensuite il réfléchit: «Hélas! il +me tuerait, si je lui disais pareille chose. Et il aurait bien raison de +m’écraser comme une grenouille!» + +Tels furent ses combats durant quelques jours. Comme il s’était vaincu +le premier soir, il eut à lutter moins rudement pour se vaincre encore +les jours qui suivirent; et il ne retourna pas à Nuoro. Mais les forces +l’abandonnaient; une tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le +jour ni la nuit; et il sentait que, s’il était forcé de revenir au pays +et de revoir Maddalena, il ne résisterait plus à la tentation. Alors, il +se mit de nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la _tanca_, franchit +le mur et s’enfonça dans la futaie. + +C’était une nuit de pleine lune; le vent courait sur la cime des arbres +avec un frémissement sonore et continu; mais, à l’intérieur du bois, +sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. La clarté de la lune +passait entre les rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée par +quelque branche mince qui se dessinait en noir sur la froide +transparence de l’air. Cela ressemblait à quelque merveilleux tableau +des contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. Des fonds d’argent +s’étendaient dans le lointain; et, sur ces fonds, d’autres lignes de +bois se profilaient, semblables à des montagnes noires. + +Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient les éboulis du terrain, +les troncs droits dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. Il +reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu était éclairée; et +aussitôt, dans le souci qui le tourmentait, il éprouva un soulagement. +«Ah! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un l’horrible secret qui +lui oppressait le cœur! Il pourrait donc enfin demander aide et +conseil!» Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué Zio +Martinu, il retomba dans le désespoir. «Que pouvait-il attendre de cet +homme? Que pouvait-il lui dire? Que pouvait-il lui demander? Ce qui +était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, il n’y avait plus de +remède. Quels que fussent les conseils du vieillard, ce qui devait +s’accomplir s’accomplirait quand même.» Il se rappela les nombreuses +fois où Zio Martinu lui avait donné des conseils; toujours ces conseils +l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les suivre. + +Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa choir sur un siège, près +du feu, avec une douleur si visiblement exprimée par son visage qu’à +l’instant Zio Martinu devina tout. + +--Où étiez-vous? lui demanda Elias. Je vous ai cherché à plusieurs +reprises. + +--Pourquoi me cherchais-tu? + +--Il y avait si longtemps que je ne vous avais rencontré! + +--Et où vas-tu comme ça, dans la nuit? + +--Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu. + +--Tu as été à la ville? + +--Non; je n’y ai pas été depuis le dernier jour du carnaval. + +--Et c’est après le carnaval que tu m’as cherché? + +--Oui. + +Elias sentit que le regard du vieux était fixé sur son propre visage; il +comprit que Zio Martinu devinait tout, et il rougit. + +--Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard toujours fixé sur Elias; +tu portes sur ta face le péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, si +tu n’as plus besoin de mes conseils? + +Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés et égarés comme ceux d’un +enfant, vers les yeux du vieillard: des yeux de sanglier, sauvages et +doux en même temps. Alors, Zio Martinu sentit son cœur de pierre +s’émouvoir. Il lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible comme une +femme, se réfugiait près de lui à l’heure de la tempête comme un agneau +se réfugie sous un chêne. «Pourquoi lui adresserais-je des reproches? +pensa-t-il. Le malheureux souffre, cela se voit, et il devient rouge. +Frapper sur lui, ce serait brandir une hache contre un roseau.» +Néanmoins, il lui demanda d’une voix rude: + +--Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias? Que veux-tu que je te dise? Ah! +si tu avais suivi mes premiers conseils! + +--Des mots! des mots! éclata Elias, avec un véritable désespoir. Est-ce +que nous savons si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, mon +frère ne m’aurait pas assommé? Pourtant, je l’aurais moins offensé que +je ne l’ai offensé à cette heure; et, à cette heure, il ne m’arrachera +pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu; et c’est le sort, c’est +le démon qui nous persécute. + +--Mais enfin, pourquoi viens-tu? + +--Eh bien, oui! poursuivit Elias, de plus en plus désespéré et irrité; +oui, je viens pour vous demander encore un conseil, et je suis certain +que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour vous demander aide; +et je suis certain que, afin d’empêcher que je ne retourne à Nuoro +jusqu’au moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, vous êtes +capable de m’attacher, de m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je +pourrai suivre votre conseil, et si, pendant que vous m’attacherez, je +ne tâcherai pas de vous mordre les mains et de m’échapper et de m’en +aller faire ce que veut le démon? + +--Le démon! le démon! répliqua le vieillard en haussant les épaules avec +mépris. C’est toujours au démon que tu t’en prends! Je suis las de +t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon? C’est nous-mêmes. + +--Vous ne croyez pas au démon? Et à Dieu? + +--Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai demandé un conseil, je +l’ai suivi; et, quand j’ai sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la +main qui m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais que te +mordît la vipère! + +Le jeune homme sourit tristement. + +--Ce n’était qu’une façon de parler, Zio Martinu. + +--Bon. Mais alors, par façon de parler, je te dirai ceci. Puisque tu +viens me demander des conseils pour ne pas les suivre, me demander de +t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu n’avais pas besoin de te +donner ce dérangement. Tu crois au démon, toi; eh bien, empoigne-le par +les cornes et enchaîne-le; mais prends garde qu’il ne te morde! + +Le vieillard était gouailleur, et son accent, plus encore que ses +paroles, exprimait cet âpre sarcasme que les Orunais savent parfois +donner à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit sur le +visage d’Elias. + +--Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, voilà donc toute votre +sagesse? Achever un désespéré! + +--Oh! non, je ne suis pas un sage, Elias; mais je sais que chacun doit +se chausser à son pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es venu me +demander conseil, à moi qui crois seulement à l’énergie de l’homme. Tu +t’es trompé; et moi aussi je me suis trompé, en te donnant des conseils +qui n’étaient pas conformes à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma +sagesse! Ah! un âne est plus sage que moi! Qui sait, te dirai-je à mon +tour, si, au lieu de te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible? +C’était à un homme de Dieu que tu devais t’adresser, pour lui demander +conseil. Mais il en est temps encore. Voilà ce que je te dis. + +Elias comprit que le vieillard avait raison, et il se rappela aussitôt +l’abbé Porcheddu et l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit +de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de Saint-François. + +--Le fait est, dit-il, que je connais un homme de Dieu qui, une fois +déjà, m’a donné de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation. +C’est un homme jovial et qui ne craint pas de se divertir; mais, au +fond, c’est un homme de conscience. Et malin! Comme vous, Zio Martinu, +il a, lui aussi, deviné tout de suite mon secret, tandis qu’aucun de +ceux avec lesquels je vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez +l’abbé Porcheddu. + +--Il est de Nuoro? + +--Non; mais il habite Nuoro. + +--Vas-y donc; vas-y sur-le-champ. + +--J’ai peur, Zio Martinu. + +--De quoi donc as-tu peur, petit lièvre? s’écria le vieillard. + +--J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, répondit Elias, les yeux +égarés. + +--Ah! en vérité, tu me mets en colère! Quel animal es-tu? Un lapereau? +un chat? une poule? un lézard? + +--Je suis un homme mortel. + +--Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te laisserai pas seul, j’irai avec +toi. Désormais, tu m’es devenu insupportable; et je te conduirai en +enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie plus ici. + +Cette aimable promesse fit sourire Elias et le calma: il voyait poindre +enfin une lueur d’espérance. «Oui, se dit-il, je me confesserai, je +communierai, je sauverai mon âme.» La douleur et la passion ne lui +laissaient pas un instant de trêve; et la pensée qu’il devrait renoncer +irrévocablement à Maddalena, maintenant qu’elle lui appartenait tout +entière, était pour lui un crève-cœur inexprimable; mais le premier pas +hors de la voie du mal était fait, et les autres lui semblaient moins +difficiles. + +Le lendemain matin, Zio Martinu vint le prendre: et ils partirent tous +les deux à pied pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas vingt +paroles. Pendant la nuit précédente, Elias avait fait son examen de +conscience; et, le long du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés +et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient du pays, il se +sentait gêné par une inquiétude grandissante. + +--Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, si vous voulez m’en croire, +nous n’irons pas à la maison. + +--Quel homme est-ce là! répondit le vieillard, comme s’il se parlait à +lui-même. S’il va se confesser, c’est par peur de lui-même et non par +crainte de Dieu; jamais il ne saura se vaincre. + +--Eh bien, allons à la maison! s’écria Elias avec dépit. + +Heureusement, Maddalena était sortie; mais Elias comprit à quel point il +était faible: car il s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas +demander où elle était. Lorsque le vieillard et le jeune homme se furent +un peu reposés, ils se rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent +attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé avait un bénéfice de +chantre, et il n’espérait certes pas devenir chanoine; mais pourtant il +vivait à son aise, dans une maisonnette dont l’ameublement lui rappelait +les usages et les coutumes de son village natal, avec les lits de bois à +baldaquin, les coffres de bois noir et les divans à fond de paille; et +il était servi avec amour par sa vieille sœur Anna. De son village, on +lui envoyait en abondance des provisions de vin, de noix, d’oignons, de +haricots, de fruits secs; et la vieille Anna savait préparer toutes +sortes de conserves, confectionner des gâteaux au miel et au raisiné, +faire le café le plus exquis de Nuoro. + +Quand elle apprit que ce jeune homme au regard inquiet, qui désirait +voir l’abbé Porcheddu, était le fils de Zia Annedda, elle lui fit un +très bon accueil. Ah! elle la connaissait bien, cette petite vieille qui +était une vraie sainte: car, une fois, celle-ci lui avait soigné une +main malade et n’avait pas voulu de récompense. «Pour les âmes du +purgatoire! disait Zia Annedda à ses malades. Pour les pauvres petites +âmes du purgatoire!» + +Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours le même, rubicond et +jovial; et il salua Elias par des exclamations d’allégresse, mais en le +regardant avec des yeux perçants et pleins de malice. Le jeune homme +pensa: «Il devine, lui aussi!» Et il eut la sensation qu’un froid +passait sur son visage: car il pâlissait de honte et d’angoisse. + +--J’ai à vous parler, murmura-t-il. + +--Et aussi ce vieux chêne? demanda l’abbé, en indiquant Zio Martinu. +Montons, montons là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et autre +chose avec, si tu en as à la maison. + +--Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. Je t’attendrai chez tes +parents, Elias. Adieu, monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune +homme. + +Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller avant que Zia Annesa lui +eût versé un petit verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre +congé; mais il s’arrêta au coin de la rue, et il resta là un bon moment, +à observer la petite porte par où il venait de sortir. Vingt minutes se +passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le vieillard retourna chez les +Portolu et il attendit près du feu. + +Quand Elias revint, Maddalena était toujours absente; et il en fut +contrarié, mais d’autre façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait +de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se démontrer à lui-même, +et un peu aussi à Zio Martinu, combien il était fort, désormais: il la +regarderait sans passion et sans désir, avec des yeux chastes et +repentants. Et, par le fait, un je ne sais quoi de nouveau, une flamme +pure et hardie brillait dans son regard; mais son visage était d’une +pâleur mortelle et ses mains tremblaient. Zio Martinu l’observa +longuement, en silence; puis, il lui demanda s’ils repartiraient tout de +suite. Elias vainquit son désir de faire l’expérience de sa force en +revoyant Maddalena; et ils se mirent en route. Dès qu’ils furent seuls: + +--Je me suis confessé, dit-il au vieillard. Dans quinze jours, je +reviendrai pour communier; et alors l’abbé Porcheddu me donnera une +réponse. + +--Quelle réponse? + +--J’ai résolu de me faire prêtre, déclara Elias, d’un ton confidentiel. +Ah! il était temps! Mais j’ai trouvé ma voie. + +Le vieillard ne répondit rien; de nouveau, son âme semblait très +éloignée de l’âme d’Elias, et il avait l’air de ne plus porter aucun +intérêt aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune homme ne s’en +choqua point: son âme, à lui aussi, était maintenant si éloignée de +l’âme du vieillard, si éloignée du passé! Une pure ivresse +l’enveloppait; toutes ses angoisses, toutes ses inquiétudes, toutes ses +hontes, toutes ses irrésolutions avaient pris fin. Il voyait devant lui +une voie blanche et unie comme cette grande route qu’ils parcouraient, +un fond clair et serein comme l’horizon bleu de cette matinée limpide. + +--L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, fera toutes les +démarches; et, d’ici à deux ou trois semaines, il me rendra réponse, +expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même plutôt que pour Zio +Martinu. Et vous verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros; mais mon +père a de l’argent; et, quand il saura ce que je veux faire, il sera +heureux à ne pas y croire. + +--Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit Zio Martinu. Si tu as +trouvé ta voie, prends-la et ne la quitte plus. + +Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent; et le jeune homme ne pensa +pas même à remercier ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se +contenta de lui dire: + +--J’espère que nous nous reverrons, Zio Martinu. + +Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus voir. Un mois après, +Elias l’aperçut de loin, mais l’évita. «Oh! oh! pensa Zio Martinu, avec +un sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. S’il est +véritablement sur le point de se faire homme de Dieu, par ma foi, il +commence mal!» + + * * * * * + +Qu’était-il arrivé à Elias? Le carême finissait, et l’abbé Porcheddu +l’attendait encore vainement. Dans les premiers jours qui avaient suivi +la confession, le jeune homme avait vécu entre ciel et terre: tout le +passé était relégué dans l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de +charme. Il se sentait renaître avec la même pureté et la même douceur +qu’avait autour de lui la campagne renaissante, en cette saison de +renouveau; il priait sans cesse, et il attendait avec une anxiété suave +que les deux semaines fussent écoulées. Son visage s’était éclairci; ses +yeux avaient pris une expression et une transparence enfantines. + +Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah! l’abbé Porcheddu ne +devait pas connaître le cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il +pouvait croire que la joie de la confession durerait deux semaines dans +un cœur bouleversé par la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la +joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, il s’aperçut qu’il +retombait dans la tristesse: c’était comme si la main d’un monstre +invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé vers un abîme inconnu. + +Le jour suivant, il eut peur; et l’idée lui vint de retourner au pays et +de se jeter aux pieds de l’abbé Porcheddu. «Mais s’il revoyait Maddalena +auparavant?» A cette idée, un frisson lui courut de la tête aux pieds. +Hélas! tout serait inutile! Elias aimait toujours Maddalena, et il ne +pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment où il croyait avoir vaincu, +avoir fait taire ses sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain la +passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait comme une feuille +dans un tourbillon. C’était la main de ce monstre invisible qui +s’appesantissait sur sa nuque et qui le poussait vers le crime. Son +visage redevint livide et ses yeux s’obscurcirent. + +Le troisième jour, il se trouvait par hasard à l’entrée de la _tanca_, +pensif et morose, lorsqu’un événement extraordinaire le glaça +d’épouvante. Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était allé à Nuoro, +d’où il devait rentrer vers midi. Or, le tiède midi de mars régnait sur +les pâturages. A cette douce heure de soleil et de rêves, on ne voyait +personne dans l’immensité du plateau; une brise agréable passait, +courbant l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, tout à +coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver Maddalena sur la jument +balzane encore suivie de son poulain. Était-ce une hallucination, un +fantôme de son esprit malade? Jamais Maddalena n’était venue seule à la +bergerie. Il regarda mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle, +c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin sur ceux du jeune homme +avec une puissance magnétique. + +Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la force de s’enfuir; les +jambes lui manquèrent, et il s’assit sur le petit mur. + +Elle avançait, sans se hâter; mais, sitôt la porte franchie, elle sauta +lestement à bas de son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle +tremblait toute, et elle le regardait avec une passion folle. Ah! quelle +expression ils avaient, ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en bas +comme les voyait Elias! Il ne l’oublia jamais; et il comprit alors que +ce regard lui donnait une joie dont une seule minute valait toute une +éternité de la joie éprouvée la semaine précédente. + +--Et Mattia? demanda-t-il. + +--Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé de me laisser venir à sa +place. Pietro est absent. Ta mère est descendue à l’enclos pour y +cueillir des olives, et elle ne rentrera que ce soir. + +--Ah! Maddalena, tu nous perds! Pourquoi es-tu venue? + +Elle se pencha sur lui, délirante: + +--Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays? Dis, Elias, dis: pourquoi +ne te voit-on plus? + +Et, son délire croissant, elle se mit à lui prendre la tête dans ses +mains, à lui gémir sur le visage: + +--Elias! Elias! Elias! Ne vois-tu pas que je me meurs?... Puisque tu ne +venais plus, il a bien fallu que je vienne! + +Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut pris de vertige, délira +du même délire qu’elle. Et ils s’abîmèrent encore une fois dans la +perdition. + +Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu n’avait pas revu Elias. +Enfin il demanda des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci +revenait souvent au pays; et alors il conçut un soupçon. «Assurément il +est retombé dans le péché, pensa-t-il; et moi, je vais faire une belle +figure auprès de Monseigneur, maintenant que mes démarches pour +l’admission de ce jeune homme au séminaire ont été couronnées de succès. +Prêtre, prêtre, ah bien, oui! Ce qu’il veut, c’est autre chose que la +prêtrise... Et pourtant, il faut aviser; car, si l’on n’avise pas, une +tragédie pourra se produire dans cette maison, sans parler du reste.» + +Il alla donc lui-même à la recherche du jeune homme et finit par le +rencontrer. + +--Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant droit dans les yeux. + +Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se dérobèrent au regard de +l’homme de Dieu; son visage était ravagé, brûlé par la passion et par le +crime. + +--Il m’a été impossible de venir, répondit-il. + +--Et pourquoi impossible? + +--J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier; et, quant au reste, ma +décision n’est pas arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé +Porcheddu. + +--Rien ne presse! Que dis-tu, Elias? Malheur à l’homme qui attend le +lendemain! Tu es retombé dans le péché; le démon t’entraîne. + +--Mais non, je ne suis pas retombé dans le péché! Que venez-vous me +conter là? repartit Elias avec un sang-froid parfait. + +L’abbé Porcheddu en fut effrayé; il aurait mieux aimé qu’Elias avouât sa +faute, fût-ce en se révoltant, fût-ce en blasphémant; mais cette +froideur, cette hypocrisie étaient le comble de la perversité. + +--Elias, Elias! reprit-il d’une voix émue. Regarde bien où tu vas; +rentre en toi-même... Malheur à celui qui sème dans la chair, car il +moissonnera la corruption; et heureux celui qui sème dans l’esprit, car +il moissonnera la vie éternelle... + +Elias hocha la tête et répliqua: + +--Je ne comprends pas ce langage; il n’y a que les prêtres qui le +comprennent. D’ailleurs, je ne suis pas dans le péché; je ne fais de mal +à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé Porcheddu! + +--Tu ne comprends pas ce langage, Elias; mais tu peux comprendre les +conséquences humaines de ta conduite... Réfléchis, réfléchis. Si, un +jour, on vient à savoir ce qui se passe, quelle horrible tragédie! Songe +à ta mère, à ton père! Songe que le péché ne peut demeurer longtemps +secret; car, là où il y a du feu, il y a de la fumée. + +--Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je! répétait l’autre avec une +glaciale obstination. Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien. + +Elias ne sortait pas de là; et l’abbé Porcheddu s’en fut, désespérant de +le sauver. + +Toutefois, Elias resta profondément frappé de cet entretien. Son bonheur +était si affreux, rendu si amer par le remords, par la peur, par +l’horreur du péché! Tout ce que l’abbé Porcheddu lui avait dit, il le +pensait et se le redisait continuellement; mais il ne parvenait pas à se +vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la volupté, il éprouvait +le supplice de l’angoisse, du remords, du dégoût; mais, pour se délivrer +de l’angoisse qui précédait et qui suivait la volupté, il retournait +bientôt à sa coupable ivresse. En outre, dans les moments les plus +sombres de sa désespérance, il commençait à sentir de l’aversion et du +mépris pour Maddalena. «Elle est la tentation, se disait-il à lui-même. +C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi est-elle venue? Pourquoi +m’a-t-elle tenté? Elle ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle, +cette femme?» Mais ensuite il se reprochait ce mépris, se rappelait +combien Maddalena l’aimait; et il se sentait attiré vers elle par une +tendresse encore plus profonde, par un amour encore plus ardent. Malgré +tout, la parole de l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias une +bonne semence; le remords et la douleur grandirent au fond de son âme, +et il se reprit à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs +qu’auprès de Maddalena. + +--Un temps viendra où nous serons vieux, lui dit-il un jour; et alors, +que ferons-nous? Dieu nous pardonnera-t-il? + +--Ne parlons pas de ces choses! répliqua-t-elle, dépitée. Ou bien, +est-ce que tu veux te faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine de +Saint-François? + +Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune réponse; mais son +irritation et sa haine contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait +répondu dans le ton, si elle lui avait montré qu’elle espérait en la +miséricorde du Seigneur, il se serait attendri et l’aurait sans doute +aimée davantage; mais, en ce moment-là, les railleries et le dépit de +cette femme la lui rendirent odieuse. + +A partir de cette soirée, ils eurent souvent de petites querelles, +tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Quand ils s’étaient +quittés, Elias regrettait ce qu’il lui avait dit; mais, dès qu’il la +revoyait, il ne pouvait s’empêcher de recommencer. + +--Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es irrité, tu me maltraites +injustement; et moi aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive à ne +savoir plus ce que je dis. Nous en venons ainsi à ne plus nous +comprendre, quoiqu’il nous soit impossible de vivre l’un sans l’autre. +Mieux vaut que nous cessions de nous voir pendant quelque temps. +N’est-ce pas ton avis? D’ailleurs, nous allons être obligés +d’interrompre un peu nos relations... + +--Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que nous nous voyions très +souvent, et que nous nous disputions, et que nous finissions par nous +haïr et par nous séparer à jamais. + +--Elias! dit-elle en pâlissant, pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi +faut-il que nous nous haïssions et que nous nous séparions à jamais? + +--Parce que nous sommes en état de péché mortel. + +Cette réponse la rendit affreusement triste. + +--Est-ce que tu ne le savais pas auparavant? Aujourd’hui, il est trop +tard. + +--Pourquoi est-il trop tard? + +--Parce que je suis mère d’un enfant qui est tien... + +A son tour il changea de couleur, et une bourrasque d’émotions diverses +l’assaillit. Il couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles; il lui +demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle voulut. + +Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir en tête à tête jusqu’à la +naissance de l’enfant. Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin comme +il ne l’avait pas été depuis fort longtemps. + + + + +VIII + + +On était alors en automne. Le ciel devenait de plus en plus frais et +profond, l’air transparent; de grandes pluies avaient rendu la terre et +l’atmosphère très pures. Elias parut s’être plongé aussi dans un bain +lustral; il redevint très pur; ses pensées se dégagèrent de leurs +brumes, et, pendant quelques semaines, il vécut heureux. + +Tant que dura cette période sereine, il restait des heures et des heures +couché tout de son long sous un arbre, regardant l’azur du ciel à +travers les branches, écoutant la voix lointaine du bois, le bruit des +eaux roulées par le torrent, les appels des oiseaux. Et toujours il +pensait à Maddalena, mais non plus de la même façon qu’auparavant. Il +l’aimait avec chasteté, comme les premiers jours où il l’avait connue; +mieux encore, il l’aimait comme un époux qui, dans l’épouse, voit la +mère de son enfant. + +Et il pensait aussi à cet enfant. «Ce sera un garçon, se disait-il à +lui-même. Dès qu’il sera grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi. +Je l’aurai toujours auprès de moi; je me ferai aimer de lui beaucoup, +beaucoup.» Et il se sentait tout content. + +Mais souvent une ombre venait le troubler. «Et si Pietro veut le garder +avec lui? Mon frère croira que c’est son fils; il le prendra, fera de +lui un laboureur; et l’enfant l’aimera comme un père.» + +Puis, il recommençait à penser: «Non, non! Je dirai à Pietro: +«Laisse-moi le petit; je ne me marierai pas, et je lui léguerai tout mon +avoir; je lui ferai faire ses études, je le traiterai comme s’il était +mon fils.» Et Pietro cédera, et le petit m’aimera.» + +Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit; déjà il formait des +projets insensés, et bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena. + +Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant à la bergerie la bonne +nouvelle: + +--Mon père, mon frère, Maddalena aura un enfant! Ma mère a récité la +prière à sainte Anne, et l’enfant sera un garçon! + +Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était lui le père. Peu s’en +fallut que Zio Portolu ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer +saint François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame du Remède et je ne +sais combien d’autres saints. + +--Ah! la tourterelle! Je le disais bien, moi, qu’elle ne pouvait pas +nous faire le tort de demeurer stérile. Ah! quand le verrons-nous, le +petit Portolu, le nouveau tourtereau? répétait-il à chaque instant. + +--Eh! eh! s’écria Mattia en riant. Vous voudriez qu’il naquît tout de +suite et qu’il fût déjà ici à garder le troupeau! + +Elias sentait son cœur battre à se rompre; et il pensait, non sans +chagrin: «Ah! s’ils savaient la vérité!» Mais, dans le fond, il était +joyeux, et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir donné aux +siens ce bonheur. Et, tout comme son père, il ne se tenait pas +d’impatience que l’enfant fût né. + +Cependant les jours passèrent, et le froid revint avec le brouillard et +la neige. L’hiver fut très rude; et bientôt Elias, qui était frileux, +commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. De même que l’année +précédente, il aspirait à la douceur du foyer, de la vie close et +commode. «Ah! pensait-il, combien il serait doux de passer les longues +soirées au coin du feu, près de Maddalena!» Mais maintenant il ne +songeait plus à elle avec une passion frémissante, comme l’année +dernière. Non; dans sa vision apaisée, il l’imaginait à côté d’un +berceau et il entendait une mélancolique chanson de nourrice qui lui +rappelait les mélodies de son enfance. Ainsi, sans qu’il sût lui-même +s’expliquer pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait de jour en +jour; quelque chose de mystérieux, qui n’était plus ni du remords ni du +dégoût ni de la peur, opérait lentement au dedans de son être. Loin +d’elle, pendant les froides journées de la bergerie, il désirait encore +être près de Maddalena; mais, quand il la revoyait et qu’il était près +d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité de l’année +précédente. Et il se disait: «Si je l’aime moins, c’est peut-être à +cause de son état; mais, après la naissance du petit, je recommencerai à +l’aimer comme auparavant.» + +Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en présence du jeune homme: + +--Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. Mattia ne trouvera +personne, parce qu’il est trop simple. Il faut donc que Maddalena nous +donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai? Autrement, qui peuplerait +le foyer, quand nous serons morts? + +Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, eut la sensation d’une +blessure au cœur, à penser que ces enfants pourraient être de lui. Oh! +non; un seul, c’était bien assez! «Jamais! jamais!» s’écria-t-il +intérieurement. + +Dans les premiers jours du carême, il alla chez l’abbé Porcheddu et se +confessa. Il ne montrait plus le repentir, la douleur, la ferveur de +l’année précédente; mais il se disait fermement décidé à ne plus +retomber dans le péché mortel. Il paraissait être un autre homme. + +L’abbé se rendit compte que l’incendie de la passion était éteint en +lui. Toutefois, il regarda longuement Elias, d’un air songeur, et il +secoua la tête à plusieurs reprises. + +--Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le prêtre; mais tu verras! Si +tu ne pourvois pas sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau. +Mets à profit ce moment de grâce. + +--Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu? + +--Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an dernier? Moi, j’avais fait +les démarches nécessaires, et tout était sur le point de réussir. + +--Ah! oui, je sais! murmura Elias, en baissant les yeux comme un enfant. +Mais, aujourd’hui... + +--Quoi donc, aujourd’hui? Que signifie cet «aujourd’hui»? Tu n’y as plus +pensé? + +--Oh! j’y ai pensé bien souvent; mais, aujourd’hui, je crois qu’il est +trop tard et que je ne suis plus digne... + +--Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde de Dieu, Elias. +Réfléchis à cela, si tu veux te sauver. + +Elias réfléchissait, la tête penchée; et un souvenir le frappa. Il se +revit lui-même dans la _tanca_, par une soirée grise et silencieuse; il +revit l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les paroles du +vieillard. + +--Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand je serai prêtre, la +tentation continue à me harceler? Cela ne sera-t-il pas encore pis? + +--Non, Elias. A présent, je te connais. Tu vaincras la tentation, ou +plutôt la tentation cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation +est cette femme; et, quand elle te verra prêtre, elle ne fera plus rien +pour t’induire au mal. + +--Qui sait? dit Elias avec tristesse. + +--D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un village lointain; et, si tu le +veux, tu ne la reverras jamais plus. + +--Oui, après. Mais en attendant! + +--En attendant? Ne crains rien; tu iras au séminaire, et je me charge de +diriger tes études. Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines +heures, pendant la journée; et, si tu le veux, tu ne succomberas jamais +plus à la tentation. Décide-toi, Elias; ne perds pas de temps; songe que +nous devons mourir, que notre vie est brève, que nous n’avons qu’une +seule âme et qu’il nous faut la sauver. + +En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les yeux fixés sur Elias, +comme s’il voulait agir par suggestion; et, de fait, à un certain +moment, il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt Elias releva +le visage, et ses prunelles s’allumèrent. + +--Eh bien! dit-il très ému, faites ce que vous croyez bon, abbé +Porcheddu. Je me remets avec confiance entre vos mains. Je ne dirai rien +à la maison jusqu’à ce que tout soit arrangé. + +--Bon; je te promets que, d’ici à huit jours, j’aurai arrangé tout. +Jusque-là, je te conseille de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon +enfant; aie le cœur gai. Tu verras: il te semblera que tu renais à une +autre vie. + +Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur gai. Oh! non. Il lui +semblait qu’il était le jouet d’une illusion; il n’éprouvait plus la +joie enfantine et sans cause qu’il avait éprouvée après la confession, +l’année précédente; au contraire, il se sentait triste, et des larmes +amères lui obscurcissaient la vue. Malgré tout, sa résolution était +ferme; mais sa tristesse venait justement de la fermeté de sa +résolution. A cette heure, le rêve était fini, la réalité brutale +apparaissait; et, dans le premier moment de sa résolution, il ne +parvenait pas à se détacher du passé sans que son cœur saignât. Il +devait dire adieu à toutes les choses qui avaient été sa vie; c’était +donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, avec ses habitudes, ses +joies, ses souffrances, ses passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant +plusieurs jours, il vécut dans l’amertume de cet adieu. + +A la _tanca_ surtout, la tristesse l’accablait au point de le rendre +froid et insensible pour tout ce qui n’était pas son adieu aux lieux et +aux choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant souffert. «Je ne +verrai plus ceci, je ne ferai plus cela», pensait-il; et un nœud lui +serrait la gorge. Mais sa résolution demeurait inébranlable; et, plus +les jours passaient, plus il s’accoutumait à l’idée d’abandonner tout et +de commencer une vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement dit +adieu aux moindres choses, à chaque arbre, à chaque pierre, aux bêtes et +aux hommes, ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à regarder +vers l’avenir. + +Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans l’église et il y restait +de longues heures, suivant avec une attention profonde les offices +religieux. Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des chants +liturgiques, les costumes des prêtres, tout le charmait; et, en songeant +qu’un jour il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient fondre +l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi ces costumes splendides et +sacrés, il oubliait tout le passé et il se sentait heureux. Mais, +lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore un trouble, surtout +en présence de la jeune femme. «Que va-t-elle dire, quand elle saura?» +se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait qu’il avait cessé de +l’aimer, d’autant plus qu’elle était devenue presque difforme, avec une +face jaune et bouffe; mais il continuait de se sentir lié à elle par un +nœud indissoluble, et il avait peur de rompre ce nœud. «Que dira-t-elle? +Que pensera-t-elle? Se désespérera-t-elle?... Ah! cela lui fera +peut-être du mal; peut-être vaudrait-il mieux attendre...» Et de nouveau +il songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant qui devait naître; +mais, de ce côté-là, il était content de sa résolution: son futur état +ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui rendrait même plus facile +de le prendre avec lui, de l’élever, d’en faire un honnête homme et de +lui assurer un avenir. + +Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. Celui-ci hocha la +tête. + +--Renonce à ce projet, lui dit l’abbé; car tu fais mal en y pensant. Et +d’abord, l’enfant est encore dans l’esprit du Seigneur; mais, alors même +qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir est de le tenir éloigné, parce +qu’il serait toujours un lien périlleux entre _elle_ et toi. Un prêtre +ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille; il ne doit penser ni aux +richesses ni aux choses terrestres; il est l’époux de l’Église, et ses +enfants sont la pauvreté, le devoir, les bonnes œuvres. Songes-y bien, +Elias; et, si tu te sens attaché encore aux choses du siècle, garde-toi +de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu dois songer +seulement à sauver ton âme, et non à autre chose. + +--Vous voulez faire de moi un saint! dit Elias en souriant. + +Mais, au fond, le jeune homme comprenait bien que l’abbé Porcheddu avait +raison, et il s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau rêve +paternel. Toutefois, la nécessité même de ce renoncement était désormais +impuissante à ébranler sa résolution. + +Les huit jours passèrent. Les démarches de l’abbé Porcheddu avaient +réussi à souhait. Monseigneur l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune +pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, et il consentait à +l’admettre immédiatement au séminaire avec une demi-bourse. D’après le +conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit à l’évêque une jolie lettre +de remerciement; et cela finit d’enthousiasmer Monseigneur. + +--Monseigneur veut te connaître, Elias. Maintenant, tu n’as plus qu’une +chose à faire: c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle. + +--Ah! répondit Elias en soupirant. J’ai une peur... + +--Laquelle? + +--Je redoute que cela ne fasse du mal à cette femme. Si l’on pouvait +attendre... + +L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement: + +--Eh quoi? Tu veux attendre? Tu es donc attaché encore aux choses du +siècle? Oh! cette hésitation me déplaît beaucoup. + +--Eh bien! reprit Elias avec force, je vais vous montrer que je ne suis +plus attaché à rien. Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même. + +--Ton père est au pays? + +--Oui. + +--Et ton frère Pietro? + +--Il y est aussi. + +--Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras de ne pas sortir. Je +viendrai chez toi, et nous causerons tous ensemble. + +--Je ne sais comment vous remercier! s’écria Elias avec effusion. Mais +le Seigneur vous récompensera. + +--Bon, bon. Nous reparlerons de cela un autre jour. Et maintenant, va +avec Dieu. + +Elias le quitta; mais il ne put rentrer chez lui jusqu’à l’heure du +dîner: il se sentait le cœur gros, la gorge sèche. Ah! la réalisation de +son dessein était si prochaine! Elle l’enveloppait déjà, le pressait, le +détachait violemment du monde, de la jeunesse, du plaisir, de la +famille, de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un immense chagrin; +mais pas une seconde l’idée de reculer ne lui vint à l’esprit. + +Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans cesse tournés vers la +porte; et, de temps à autre, lorsqu’il entendait un bruit de pas dans la +ruelle, il tressaillait. Maddalena observait Elias; et, à un certain +moment, elle ne put se tenir de lui demander ce qu’il avait. + +--J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, je vous prie tous de +vouloir bien attendre avec moi cette personne, car elle doit vous +parler. + +--A moi aussi? interrogea Maddalena. Qui est-ce? Qui est-ce? + +--Elle doit parler à toute la famille. Vous verrez qui c’est. + +On le pressa de questions; mais, au lieu de répondre, il sortit dans la +cour. + +Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à +dissimuler, même devant Pietro; et, comme tout à l’heure Elias, elle se +mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un arrivait par la +ruelle. + +«Qui peut être cette personne?» se disait-elle à elle-même. Depuis un +certain temps, elle s’était aperçue d’un changement chez Elias; et la +crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre femme et qu’il ne pensât au +mariage, la rendait jalouse et inquiète. «Il veut se marier, se +disait-elle ce jour-là; et la personne qu’il attend, c’est sans doute +l’intermédiaire qui vient prendre l’autorisation des parents pour +demander la main de la jeune fille. Ah! oui, ce jour-là devait arriver! +Mais si vite! Elias n’attend pas même la naissance de sa créature. Mon +Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi la force, vous qui êtes plein de +miséricorde! Ne me faites pas mourir! Ne me châtiez pas avant l’heure!» + +Une souffrance grave se peignit sur son visage pâle; et ses paupières, +les larges paupières qu’elle baissait avec une douleur résignée, se +firent violettes. + +Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu, le jeune homme la regarda +et il eut peur; il pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le +sang. + +L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une chansonnette, parcourut des +yeux la famille assemblée, salua avec des facéties et des révérences +comiques; il voulut rester à la cuisine, en dépit de Zia Annedda qui, +très empressée, insistait pour que l’on montât en haut, dans la chambre +de Maddalena. + +--Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu? + +--Ça va sur deux jambes, comme les poules, abbé Porcheddu de mon cœur. + +--Et vos fils? Toujours aussi braves, vos fils? Toujours des +tourtereaux? + +--Ah, oui! s’écria Zio Portolu, en ouvrant tout grands ses petits yeux +rouges. Des hommes comme mes fils, il n’y en a guère; et j’en remercie +saint François. + +Elias s’efforçait de sourire; mais l’abbé Porcheddu remarquait sur le +visage du jeune homme un trouble anxieux, et il crut bon de hâter les +choses. Après quelques minutes de bavardage, il regarda Maddalena, +cligna de l’œil, dit d’un air malin: + +--Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons encore un autre +tourtereau? Eh! eh! saint François vous veut du bien, Zio Portolu! +Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur votre maison. Mais à présent, +écoutez-moi. Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se faisait +prêtre? + +Les assistants demeurèrent stupéfaits; car ils ne doutèrent pas un +instant que, si l’abbé Porcheddu parlait de cette façon, la chose était +déjà décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de pareil? Maddalena +releva les yeux, et une rougeur furtive éclaira son visage: après tout +ce qu’elle avait redouté, le projet annoncé par l’abbé Porcheddu lui +semblait une nouvelle heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour elle; +mais elle pouvait se résigner à le perdre, puisque aucune autre femme ne +l’aurait. + +Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle éprouvait. Cette joie le +rendit plus calme et lui permit d’observer l’impression que les paroles +du prêtre faisaient sur tous les membres de la famille. On aurait pu +croire qu’il s’agissait de quelque badinage amusant: Pietro souriait; +Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage attentif et les oreilles +tendues, souriait; la sauvage figure de Zio Portolu souriait. Elias eut +l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait chez tous les +siens une joie si grande que cela leur paraissait un rêve; et, soudain, +il éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se mit à rire comme un +enfant. + + + + +IX + + +Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient cessé de murmurer, de +rire, de s’étonner, quand ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en +séminariste. D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air d’un jeune homme +de vingt-six ans, et moins encore d’un ancien pâtre. La claustration lui +avait refait blanches les mains et la face; et, à en juger par son +visage imberbe, d’une pâleur de perle, on aurait pu le prendre pour un +adolescent. + +Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il endossait l’aube de +dentelle nouée par un large ruban bleu, il ressemblait à un ange +mélancolique, avec ce pli de profonde mais douce rêverie sur sa bouche +d’un rose pâle. Beaucoup de jeunes paysannes et même quelques +demoiselles le regardaient un peu trop longuement, s’intéressaient un +peu trop à lui; mais il ne s’en apercevait pas: ses yeux verdâtres +étaient perdus en de lointaines visions. + +Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses gémissements sonores et +que les chants liturgiques envoyaient vers le ciel une inconsolable +lamentation pour des biens perdus et une invocation plaintive de biens +ignorés? Voyait-il le passé, la _tanca_, la solitude, l’amour? Oui, +Elias voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir se détacher de +tout cela, comme il avait cru et espéré qu’il en serait capable; et ce +qui l’attachait encore à la douleur et à la joie des passions humaines, +c’était la continuelle hantise de cette jeune femme agenouillée au fond +de la nef, parmi le flot rouge de la foule paysanne. + +Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante dans son costume +d’épouse; et elle tenait sur ses bras le bébé couvert de la _mantiglia_ +d’écarlate bordée de soie bleue; et le bébé, quand la mère faisait +danser devant son petit visage les amulettes d’argent et de corail +suspendues à son petit cou, levait ses menottes roses et souriait, en +ouvrant sa bouche mignonne et en fermant à demi ses yeux d’un éclat +verdâtre. C’était un tableau enchanteur. Elias voyait toujours devant +lui son bébé souriant, et il l’aimait avec une tendresse navrée, et son +amour pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent il souffrait +d’une atroce façon, dans cette vaine lutte contre les deux amours +terrestres qu’il ne pouvait extirper de son cœur. + +Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait de jour en jour. Deux +années de travail infatigable, de lectures continuelles et de bonne +volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui étudiaient depuis +beaucoup plus longtemps que lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie +recluse, à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses qui d’abord +l’avaient presque suffoqué. Maintenant, le passé lui semblait un rêve, +mais un rêve auquel il demeurait attaché par un lien tenace. Il se +sentait triste, surtout les jours où il revenait à la maison, accueilli +par sa mère avec une tendresse un peu gênée. Il évitait soigneusement +les yeux de Maddalena, et il avait peur de toucher le bébé; ou, si on le +forçait à lui faire des caresses, il le caressait d’un air timide; mais +il tressaillait dès qu’il l’apercevait, et il mourait d’envie de le +prendre dans ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de regarder +les premières petites dents, de serrer dans une seule de ses mains les +deux petites mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait à +lui-même: «Non, non, non! Il faut que je me vainque!» + +D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne lui avait jamais adressé un +reproche, mais qui ne cessait de l’observer avec une tendresse +douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle était plus charmante que +jamais, tout occupée de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule +vie; et Elias ne pouvait séparer de la figure de l’enfant celle de la +mère. Il sentait que, s’il était resté libre,--car il se considérait +déjà comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu encore les premiers +ordres,--il serait fatalement retombé. Grâce à son nouvel état, il +venait à bout de dompter jusqu’à son imagination; mais cette lutte le +déchirait et le laissait dans un accablement qui était une sorte +d’agonie. Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste, +désespérait-il de la vie et de lui-même; mais il n’avait jamais une +heure de révolte ou de regret pour la résolution prise. + +Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. Soit pendant son +sommeil, soit en pleine veille, il était assailli par des rêves +exténuants, pires que toutes les tentations. Presque chaque nuit, il +voyait en songe le passé, la montagne, le pâturage, la cabane, +Maddalena, souvent aussi le bébé; et toujours il se figurait qu’il était +encore pâtre et libre; mais une oppression morne et un souvenir qu’il ne +parvenait pas à fixer, très douloureux néanmoins, faisaient que ces +songes ressemblaient à des cauchemars. + +Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes qui lui donnaient le +plus de tourment; c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts, +c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient dans leurs +cercles insidieux. «Non! non! non!» se répétait-il chaque fois. Et il +chassait les vains désirs, les images obsédantes; et il se mettait à +prier et à étudier. Mais presque toujours, quand il avait chassé vingt +fois les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois. + +Une nuit, il étudiait l’_Épître_ de saint Paul aux Romains. C’était une +limpide nuit d’avril, avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte +entrait la brise imprégnée d’une douceur ineffable; et on voyait une +étoile scintillante palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait +plus triste que d’habitude; la vie le tentait, lui parlait, l’assaillait +par le souffle pur de cette nuit d’avril; des souvenirs indicibles se +présentaient à son esprit; et, avec la renaissance du printemps, il +semblait que quelque chose de nouveau et d’inquiet germât aussi dans son +Cœur. + +«Non! non! non! se répéta-t-il à lui-même, en secouant la tête comme +pour chasser les pensées importunes. Il faut oublier tout; il faut +étudier, faire des progrès!» Et il se prit la tête entre les mains, se +plongea dans la lecture. Autour de lui régnait un silence profond; et +l’on entendait seulement, très loin, très loin, onduler une mélancolique +chanson de Nuoro, qui paraissait venir des extrêmes limites de la +campagne. Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par cœur chaque +verset. + +_Que la charité soit sincère; ayez le mal en horreur, et attachez-vous +fortement au bien..._ + +_Ne soyez pas nonchalants à l’action; soyez fervents d’esprit, soumis au +Seigneur._ + +_Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants à la +prière..._ + +_Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, et gardez-vous de +maudire..._ + +_Ne rendez à personne le mal pour le mal; attachez-vous aux choses +honnêtes, en présence de tous les hommes..._ + +_A moi la vengeance; c’est mot qui rétribuerai, dit le Seigneur._ + +_Ne te laisse pas vaincre par le mal; mais triomphe du mal par le +bien[32]._ + + [32] Épître aux Romains, ch. XII. + +Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre! C’était comme un +grondement de tonnerre, et c’était aussi comme une pure voix de fontaine +murmurant dans la paix nocturne. Mais, comme un grondement de tonnerre, +comme une voix de fontaine entendue en rêve, elle venait de trop loin, +de trop haut. Elias l’entendait, l’écoutait, et il avait la sensation +d’être enveloppé et rafraîchi par elle comme par un suaire embaumé; mais +ce suaire, hélas! était léger comme une vapeur, et le souffle de cette +tiède nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux. + +Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro se fit un peu moins +lointaine. Au milieu du chœur mélancolique, une harmonieuse voix de +ténor s’élevait; et toute la volupté, toute la suavité de cette nuit +lunaire tremblait dans cette voix. Le jeune homme redressa la tête, +envahi par un enchantement soudain. «Où donc l’avait-il déjà entendue, +cette voix?» Une réminiscence presque physique le fit tressaillir: il se +rappela vaguement qu’il avait vécu une autre nuit pareille à cette +nuit-là, qu’il avait entendu ce même chant, qu’il avait été triste comme +il l’était à cette heure. «Où? Quand? Comment?» Il se mit debout, vint +s’accouder à la fenêtre, sous le rayonnement clair de la lune au zénith. +La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de senteurs lointaines et +confuses. Il eut un frisson, et il se souvint de la nuit où il avait +pleuré de détresse aux pieds de saint François. La voix de l’Apôtre ne +parlait plus, le suaire était déchiré. Qu’importaient l’éternité, la +mort, le néant de toutes les passions humaines, le bien, le mal, la +perfection, la vie future, comparés à l’instant fugitif de cette nuit +d’avril, de ce souffle de brise, de ce chant d’amour? Et il fut vaincu: +la vie le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la douleur, avec +la concupiscence et la désespérance; et il se laissa choir à genoux +devant la fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un enfant, égaré par +une suprême frénésie de désespoir. + +Une prière folle montait à ses lèvres, parmi les sanglots. «Tu vois, +Seigneur: je suis faible et lâche! Aie pitié de moi, ô mon Dieu! +Pardonne-moi, accorde-moi le repos, arrache mon cœur de ma poitrine! Je +ne suis qu’un homme, et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi +m’as-tu fait si faible, Seigneur? J’ai toujours souffert, toute ma vie; +et, chaque fois que, succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai voulu +chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, j’ai foulé aux pieds tes +préceptes, j’ai été plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais +j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre encore tellement, que +la mesure est comble!» Et il sanglotait, et son visage bouleversé +ruisselait de larmes amères; et il recommençait à implorer: «O mon Dieu, +mon Dieu, mon Dieu! Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon aide, +accorde-moi la paix de l’âme... Et accorde-moi aussi un peu de bonheur, +un peu de douceur... N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu! Ne suis-je pas une +créature humaine? Si j’ai péché, pardonne-moi, toi qui es +miséricordieux! O toi qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi un +peu de joie, un peu de bonheur!...» + +Insensiblement les larmes tarirent dans ses yeux, et cette crise le +soulagea, le calma. Il s’en aperçut lui-même; car, lorsque l’accès de +désespoir eut pris fin, il ressentit quelque honte des pleurs qu’il +avait répandus. Mais il pensa: «Mon père dit que ce sont les lâches qui +pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant, +les pleurs font tant de bien! Sans les pleurs, il y a des moments où +l’âme éclaterait.» + +Et il eut honte aussi de sa prière, qui était presque un défi à Dieu; et +il en eut peur, et il demanda pardon, et il se résigna. Mais, le +lendemain matin, il éprouva un extraordinaire saisissement d’épouvante, +de surprise, de chagrin et d’allégresse,--jamais il n’oublia cette +minute-là!--lorsqu’on vint lui dire que Pietro était rentré des champs +avec une forte inflammation aux reins et que son état paraissait grave. + +«Il va mourir, pensa-t-il soudain; et je pourrai épouser Maddalena!» + +Dieu avait-il donc exaucé sa prière? Oh! non. Effrayé de sa pensée +blasphématoire, il recula devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce +moment par son imagination. Non, non, cela n’était pas possible! + +Il courut tout de suite à la maison; et il se disait en chemin: «Comme +je suis lâche! Non, jamais je ne me sauverai: c’est ma nature même qui +est mauvaise.» Il se tourmentait plus pour ses mauvaises pensées que +pour la maladie de Pietro; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré +tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il eut appris que son +frère était malade depuis la veille, il éprouva une espèce de déception, +tant il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par l’idée étrange +que Dieu avait écouté son horrible prière! + +Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le malade avait la face +livide, les traits décomposés par une cruelle souffrance; et il ne +cessait de gémir. Trois jours auparavant, il était parti à la recherche +d’un bœuf égaré; il avait parcouru à pied de grandes distances, et il +avait fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée sauvage; mais +l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement et une prédisposition à la +maladie l’avaient terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, les +mains égratignées par les ronces et par les pierres. La consternation +régnait donc chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux lampes et +prononcé les «paroles vertes»; et les «paroles vertes» avaient répondu +que Pietro devait mourir. + +Les jours suivants furent affreux pour Elias. Il venait chez son frère, +le regardait, se promenait de long en large dans la chambre, se tordait +silencieusement les mains, navré de son impuissance à écarter de Pietro +le péril. Jamais il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni vers +l’enfant; et il s’en retournait désespéré, se jetait à genoux, priait +des heures et des heures avec une piété fervente, pour obtenir que +Pietro guérît. + +Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, il sursautait et un froid +mortel lui arrêtait le sang dans les veines. Ah! quel était ce monstre +odieux dont il avait à subir l’assaut? Pourquoi, dès qu’il s’oubliait un +instant, ce monstre lui chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui +inspirait-il d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il obstinément +l’image de son frère mort, enseveli? + +«C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne me vaincra pas; non, +jamais plus il ne me vaincra. Que Pietro meure donc, s’il doit mourir! O +Satan, quelque horrible que cela puisse être, je désire à présent la +mort de mon frère, pour te démontrer que tu ne remporteras pas la +victoire. Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras! Je suis plus fort +que toi, Satan! Mon corps est faible, et tu pourras le briser; mais mon +âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne triompheras d’elle!» Et il se +remit debout, tranquillisé par ce terrible réconfort. + +La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma les yeux, fit sur lui le +signe de la croix, aida Zia Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis, +il veilla son frère mort. A chaque instant il se levait, se penchait sur +le visage du défunt, le regardait longuement, avec la folle espérance +que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute à l’autre, il allait +remuer, se dresser sur son lit. Mais le visage barbu, livide, immobile, +aux paupières baissées, demeurait fixe comme un effrayant masque de +bronze. + +Pour la première fois de sa vie peut-être, Elias, qui n’avait jamais vu +d’aussi près ni regardé avec autant d’attention un cadavre, comprenait +toute l’inexorable grandeur de la mort. Il se rappelait Pietro vivant, +riant, parlant. Et un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour +lui clore à tout jamais les lèvres! Il pensait: «Demain, à pareille +heure, cette dépouille même aura disparu du monde.» Et il ne pouvait se +résigner à croire que tout finît de cette façon, que lui-même, ses +parents, Mattia, Maddalena, le bébé dussent à leur tour disparaître; et +ces pensées lui donnaient une douleur inexprimable. + +Ensuite il retombait à genoux près du lit mortuaire, et sa douleur se +changeait en consolation. «Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous +cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter vainement? Tout a une +fin; l’âme seule reste. Sauvons notre âme!» Et il se sentait plus fort +que jamais contre la tentation et contre le mal. Puis, il recommençait à +se souvenir de son frère vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur +adolescence, à se souvenir de la mortelle injure qu’il lui avait faite; +et il se désolait de nouveau, et les sanglots lui étranglaient la gorge. +«Maintenant qu’il est mort, se demandait-il, est-ce qu’il connaît +l’injure que je lui ai faite? Est-ce qu’il me pardonnera?» Et ces +questions le ramenaient à d’autres souvenirs; il revoyait Maddalena dans +cette même chambre où reposait maintenant le mort; et une douceur +inattendue s’emparait insidieusement de lui, à la pensée que désormais +il pourrait aimer cette femme sans crime. Mais aussitôt il chassait loin +de lui la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait d’un bond; +et, se penchant pour la vingtième fois sur le visage du cadavre, il +recommençait à se plonger dans la contemplation de la mort. + +Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un peu; il eut un rêve où, +comme toujours, il lui sembla qu’il était encore pâtre; et, dans ce +rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la _tanca_. Pietro +arrivait à cheval, le visage livide et les yeux clos, comme le cadavre. +«Qu’est-ce que tu as?» lui demandait Elias, frappé de terreur à cette +vue. «L’enfant est mort, et je viens te l’annoncer, répondait Pietro. +Retourne au pays; car c’est toi qui dois l’ensevelir.» Elias fut pris +d’un tel effroi et d’une telle angoisse qu’il fit un effort pour se +réveiller. + +Mais, après son réveil, il continua de sentir la même angoisse que dans +son rêve. Le jour naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain il +pensa avec amertume: «Doit-il donc mourir, lui aussi? Ce rêve est-il un +avertissement? Les malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux +rêves.» Il lui semblait que dorénavant toutes sortes d’infortunes +étaient possibles, prochaines, inévitables; et, en proie à une +affliction insensée, il alla voir l’enfant qui pleurait toujours. +Maddalena, vêtue de deuil,--avec sa jeunesse et sa fraîcheur, elle était +toute gracieuse dans sa robe noire,--tâchait d’apaiser le petit en lui +parlant à voix basse. Nombre de parents étaient déjà venus; la maison +était sans lumière. Elias s’avança silencieusement dans la +demi-obscurité de la chambre et s’arrêta devant Maddalena. + +--Qu’est-ce que tu as? demanda-t-il au petit, en se courbant un peu. + +Puis, il dit à Maddalena: + +--Pourquoi pleure-t-il? + +Le petit le regarda de ses grands yeux noyés de larmes et se tut +quelques instants, avec sa petite bouche ouverte qui tremblait; et +ensuite il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux vers Elias, et sa +bouche aussi eut un tremblement involontaire. + +--Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une voix altérée, en +berçant l’enfant dans ses bras. Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas +que tu pleures... + +Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur les épaules du petit et +elle se mit à pleurer inconsolablement. + +--Oh! Maddalena, qu’est-ce que cela veut dire? murmura Elias éperdu. + +Et il s’éloigna, comme poussé par une main invisible. Cette scène le +bouleversait jusqu’au fond de l’être; car il comprenait bien que +Maddalena ne pleurait pas seulement pour la mort de son mari; et les +regards de cette femme, toujours tendres et ardents, lui transperçaient +le cœur. + +«Ah! pensait-il, assis dans un coin sombre, parmi le groupe des parents, +l’abbé Porcheddu a raison: cet enfant nous liera toujours, toujours. Il +faut que je ne le voie plus, que je ne l’approche plus; sans quoi, je me +perdrai encore, et maintenant plus que jamais.» Et il se sentait obsédé +pour tous ces gens qui entraient et qui sortaient en prononçant des +paroles banales; et il désirait avec ardeur que tout fût terminé, que +les obsèques fussent achevées, que les trois jours des condoléances +fussent écoulés, pour être seul avec sa peine et avec ses tentations. + +«Hélas! pensait-il, si déjà la tentation est forte à ce point, lorsque +le cadavre de mon frère est encore presque chaud, que sera-ce plus +tard!» Mais ensuite il se répétait avec une sorte de rage: «Non! non! +non! je serai vainqueur! Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai!» + +La lutte était commencée, et c’était une lutte terrible. Le premier, le +second, le troisième jour, avec les funérailles, avec les condoléances, +avec les cérémonies barbares du deuil sarde[33], passèrent comme un +vilain rêve. Et, finalement, Elias se retrouva dans sa cellule, dans son +petit lit, harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente dans sa +mémoire cette nuit où il avait lu l’épître de saint Paul; et le souvenir +de sa prière désespérée lui revenait avec la persistance d’un remords. +«Ma punition a été dure, pensait-il. Et cependant, qui connaît les voies +du Seigneur? Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer? Pourquoi +serait-il impossible que cette destinée fût la mienne? Pourquoi me +serait-il interdit de prétendre à la félicité terrestre? Ne suis-je pas +un homme comme les autres?» Et le rêve insidieux s’emparait de lui. + + [33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand + deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes + laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au + moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds; + parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de + chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la + poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent + pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres + ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes + religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les + rues les plus écartées, etc. + +L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et, +par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu! +N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait +péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs +devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel? + +«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour +excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les +gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an, +personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie! +Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!» +Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient. +«Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se +demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un +coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non, +non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on +vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non! +je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il +serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les +jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit. + +Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés +prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui +semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se +faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à +l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec +Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...! +«Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et, +par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les +obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et +dans notre force propre.» + +Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la +chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même +était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que +Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les +travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin +Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la +maison. + +Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des +chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris +d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le +cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit. + +Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et +qui l’amusait en lui disant: + +--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas, +Berteddu? + +Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant +son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda +Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il +fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement +pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de +dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un +rayon de soleil. + +--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là. +Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous +souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment +est fait le cœur de Zio Portolu! + +Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père +parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait +pas à son chagrin.» + +Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle +avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de +douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne +se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en +retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la +courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera +l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que +ferai-je?» + +Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas +davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler; +mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le +préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse +de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il +sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il +voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il +s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver +en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise; +mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de +mauvaise humeur. + +«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il +faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours +se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille. + +«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être +trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui +semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un +chagrin vague et sans motif précis. + +Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée +pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on +l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore, +tout ému. + +Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par +elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait +ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite, +parce qu’on avait besoin de lui. + +--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias. + +--Je ne sais pas. + +--Est-ce que le petit est malade? + +--Je ne sais pas. + +--Eh bien! j’y vais tout de suite. + +Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment. + +Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs, +et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis +régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée, +tiède et silencieuse. + +Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait +médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à +coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce +discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait +séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un +peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à +cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi +qu’il en soit, elle se troubla, se confondit. + +Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme +d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le +regarder: + +--C’est donc dimanche la cérémonie? + +--Tu ne le savais pas? + +Un silence. + +--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants. + +--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à +elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu. + +Elle se leva et passa dans la chambre voisine. + +--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle +Elias est là. + +Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur. + +--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai +voulu t’entretenir. + +Il secoua la tête. + +--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta +conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps +encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu +de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre +innocent? + +Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa +sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa +machinalement et murmura: + +--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard. + +--Non, non, il n’est pas trop tard! + +--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait +fou. + +--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues +que tu n’obéis pas à ta conscience? + +--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer, +Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en +caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet +habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet +enfant est mon fils? + +--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton +fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils? + +--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de +lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse +envers lui mon devoir. + +--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne +sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose! + +--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena. + +--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose... + +Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté: + +--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc +pas à moi, Elias? + +--C’est impossible! dit-il à voix basse. + +--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!... +Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien? + +--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est +trop tard. + +--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les +mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait +préparées d’avance. + +Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému, +qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de +l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle +éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du +cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais +une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le +regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son +premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit +misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce +qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle +l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à +présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses +discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle +avait triomphé d’Elias dans la _tanca_. + +Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il +répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début; +il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences +de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être +même effleuré la main. + +Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été +trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être +aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce +qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé, +elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime. +Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner +un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.» + +Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne +désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que +goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que +Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement, +afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre +force de résistance. + + + + +X + + +Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs, +continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première +messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage; +parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux; +on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des +vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était +habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et, +tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il +tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement +sa tête sur la poitrine de son grand-père. + + [34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque + tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse + compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés, + comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces + improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les + adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un + prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire, + l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant + des heures. La forme prosodique des improvisations est presque + toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime + est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité + ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct + poétique. + +--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant +vers le petit. Tu as sommeil? + +Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes. +Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en +forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle +se pencha pour l’offrir à l’enfant. + +--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut +pas t’endormir. + +Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus +la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de +l’oiseau, mais il ne le mangea pas. + +--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas +assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi! +Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je +te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble. + +Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la +_tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune +nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il +tenait toujours sa petite tête appuyée. + +--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena. + +L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se +souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de +Pietro. + +Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans +ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis. + +--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort. + +Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit, +l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher +son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin +l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce +d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait +légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait +pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante, +qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se +mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela +le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il +s’irritait contre lui-même; mais il se taisait. + +Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était +Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir +d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec +l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de +tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il +se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la +douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde! +pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient +arriver?» + +Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec +Maddalena, occupée à préparer du café. + +--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas +qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne +santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai +raison. + +«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume +et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.» + +Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près +de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui +rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au +petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que +Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si +elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle +épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils; +on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et +son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses +entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même. + +Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait +séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées +vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et +un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait, +en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est +inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses +du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été +mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon +chrétien. Voilà tout.» + +Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la +main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant +comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand +le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta +les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à +Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais, +au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent, +lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser +d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui +articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait +cruellement. + +Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie. + +--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui +cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi +agréablement. + +Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et +accepta. + +Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le +devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme +sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il +voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un +buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui +expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en +temps, il lui donnait un baiser. + +--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a +plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires +sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui +ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce +que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire +des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu +sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le +marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres +s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre? + + [35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux. + +--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai +des pipes avec les roseaux. + +--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se +faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur? + +Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui +chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il +avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais +Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et +l’avenir de son fils!» + +Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente +tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu +adressait au petit. + +--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te +faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle +étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il +s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de +froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est +pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher +droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant! + +--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un +arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père. + +Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il +s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut +démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il: +«Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être +d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le +prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai +heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le +présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement; +et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées +jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune +prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation +coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi +que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore +une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je +réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne. +Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont +nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à +l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.» + +Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et +douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il +avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la +vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et +il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une +souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et +prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était +fini!...» + +Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de +loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se +rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être +allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien +différente de celle que son devoir lui prescrivait. + +Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas +autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant +des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que +cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait +ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de +s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il +avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait +indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait +les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait +pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le +monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il +dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir +pour le guérir. + +Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été +consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu +méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant +atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné +par le premier médecin. + +--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de +haineux dans le regard. + +--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de +l’état du petit. + +D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent +pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle +organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit +lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très +forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu. +Maddalena le veillait, consternée. + +Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes +particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles. +Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa +sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses +invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte +Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, +aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang, +aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter. + +Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant +était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne +survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre. +Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour +venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà +qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur! +L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son +petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les +soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il +vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si +cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je +ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin. + +Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et +qui se montra très affligé. + +--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère. + +Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien. + +Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande +route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre +bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses +yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la +couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps +souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait +la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait +avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin +jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient +rencontrée près de la fontaine. + +--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et +pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai +qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias? + +Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin +pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait +et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père? + +--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette +demande? + +--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce +monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi? + +Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas! +Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le +torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva +au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle +était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre. + +--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du +petit malade. + +--Oui, elle y est. + +Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler +cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit; +il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette +respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive. +Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près +du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant, +silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par +une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume; +et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir +ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au +pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité. + +--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction, +comme en se parlant à lui-même. + +Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul +mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il +revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il +allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait +d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et +la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son +visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit, +avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux. + +Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en +essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle +lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête, +livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques +instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et, +avec un peu d’hésitation: + +--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle. +Tu es malade? + +Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre +Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment +près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit +visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement: + +--Non, je ne suis pas malade. + +Et il s’en alla. + +Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit? +se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah! +protégez-nous, saint François de Paule!» + +Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt +qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison, +presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle, +il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit; +et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et +l’odieuse figure était là, toujours là! + +Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec +l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec +ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait +que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès +qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait +plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au +dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage. + +Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia +Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux. + +--Il ne passera pas la nuit! dit-elle. + +--Farre est encore là, mère? + +--Non. + +Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait +silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé. +Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu, +était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il +ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni +toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme +devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la +mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait +semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il +mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la +mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors, +pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il? + +«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je +ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à +la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine +jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est +plus temps de rien faire!...» + +Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de +l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas +comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras +et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée. + +Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias +reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il +s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus, +Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même +s’interposait un obstacle insurmontable. + +Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux +flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire: +«Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il +m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien? +Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je +le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car +c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le +soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais, +parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là, +j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes +s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il +reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide. + +Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un +rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se +représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier, +demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur, +pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie +terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de +repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour +la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite; +mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur +toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour +me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir +le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien +avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni +passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...» + +Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en +courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une +nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de +légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un +silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de +mystérieux était dans l’air. + +Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut +pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer, +tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains, +avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait +tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement +l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit +peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et +elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette +affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont +grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il +regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et, +lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes +réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans +la chambre voisine, près de l’enfant mort. + +Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia +Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun +bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette +funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits +souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds +exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes. + +Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers, +tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien. +Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa +personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il +s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit. + +Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui +prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait +descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de +joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce +qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur, +seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et +miséricordieux. + + +IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE + +PRINTED IN GREAT BRITAIN + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 *** diff --git a/78417-h/78417-h.htm b/78417-h/78417-h.htm new file mode 100644 index 0000000..653c82a --- /dev/null +++ b/78417-h/78417-h.htm @@ -0,0 +1,8793 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Elias Portolu | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +span.w40 { display: inline-block; text-align: center; + text-indent: 0; width: 40%; max-width: 11em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em i">Elias Portolu</h1> + +<p class="c i"><span class="large">Roman</span><br> +Traduit de l’italien par<br> +<span class="large">G. Hérelle</span></p> + +<p class="c i">Par<br> +<span class="xlarge">Grazia Deledda</span><br> +(Prix Nobel de littérature 1926)</p> + + +<p class="c gap i"><span class="w40"><span class="large">Nelson</span><br> +Éditeurs<br> +<span class="small">25, Denfert-Rochereau</span><br> +Paris</span> +<span class="w40"><span class="large">Calmann-Lévy</span><br> +Éditeurs<br> +<span class="small">3, rue Auber</span><br> +Paris</span></p> + +<p class="c i">1928</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em i">Première édition italienne<br> +d’« Elias Portolu » :<br> +1903.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">ELIAS PORTOLU</p> + +<blockquote class="epi"> +<p>Toutes les fois qu’un homme convoite +quelque chose d’une façon désordonnée, il +est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.</p> + +<p>De là vient que souvent il éprouve de la +tristesse lorsqu’il s’en éloigne, et que même +il s’irrite à la légère, si quelqu’un lui fait +obstacle.</p> + +<p>Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait ? +Aussitôt le reproche de sa conscience l’accable, +parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne +peut lui donner la paix qu’il cherchait.</p> + +<p class="sign"><i>Imitation de Jésus-Christ</i>, <small>I</small>, 6.</p> + +</blockquote> + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Des jours heureux approchaient pour la +famille Portolu, de Nuoro. Elias, le fils +cadet, qui purgeait une condamnation dans un +pénitencier du continent, allait rentrer à la fin +d’avril ; et ensuite Pietro, l’aîné des trois garçons, +se marierait.</p> + +<p>On se disposait à fêter ce double événement. +On avait rebadigeonné la maison, préparé le +pain et le vin<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il semblait qu’Elias regagnât le +foyer comme un étudiant en vacances ; et ce +n’était pas sans une sorte d’orgueil que ses parents, +une fois terminée la disgrâce de leur fils, +s’apprêtaient à le recevoir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain +qui se conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, +on en prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.</p> +</div> +<p>Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, +surtout par Zia Annedda<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, la mère, une petite +femme placide, blanche, un peu sourde, qui +aimait Elias plus que tous ses autres enfants. +Le frère aîné, Pietro, qui était laboureur, Mattia, +le plus jeune frère, et Zio Berte, le père, qui +étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia +et Pietro se ressemblaient beaucoup ; l’un et +l’autre étaient bas de taille, robustes, barbus, +avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. +Zio Berte Portolu, — le vieux renard, comme on +l’appelait, — était bas de taille, lui aussi, avec +une fameuse chevelure noire très emmêlée qui +retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, +et qui, près des oreilles, venait se confondre avec +une longue barbe noire non moins emmêlée. +Par-dessus des vêtements assez sales, il portait +une espèce de houppelande sans manches, en +peau de mouton noir, dont la laine était tournée +en dedans ; et, parmi toute cette fourrure noire, +on n’apercevait que deux énormes mains rouge +bronze et, au milieu du visage, un gros nez pareillement +rouge bronze.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En Sardaigne, on donne le nom de <i>zio</i> et de <i>zia</i> (oncle, tante) +à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont +d’un âge un peu avancé.</p> +</div> +<p>Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu +se lava les mains, la figure, et il demanda +un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit +de cette huile pour oindre copieusement ses +cheveux, qu’il démêla ensuite avec un peigne de +bois, non sans pousser des exclamations arrachées +par la douleur dont cette opération était +la cause.</p> + +<p>— Que le diable vous peigne ! disait-il à ses +cheveux, en se tordant la tête. La toison des +brebis est moins emmêlée que vous !</p> + +<p>Finalement, il vint à bout de l’entreprise. +Puis, il se fit avec beaucoup de soin une petite +tresse sur la tempe droite, une autre sur la tempe +gauche, une troisième sous l’oreille droite, une +quatrième sous l’oreille gauche. Après quoi, il +huila et peigna sa barbe.</p> + +<p>— Faites-vous-en deux autres encore ! dit +Pietro en riant.</p> + +<p>— Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune +marié ? s’écria Zio Portolu.</p> + +<p>Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, +un peu contraint, qui ne faisait pas +remuer un poil de sa barbe.</p> + +<p>Zia Annedda marmotta quelque chose : car il +ne lui plaisait pas que ses fils manquassent de +respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un +regard de désapprobation et la rembarra :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu dis ? Laisse rire les enfants : +ils sont à l’âge où l’on s’amuse, eux. Pour +nous, l’amusement est fini.</p> + +<p>Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à +Nuoro dès la veille au soir, mais retenu encore +cette nuit-là en prison, devait être rendu à la +liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune +fille fiancée à Pietro se rendirent chez les Portolu ; +et ils prirent tous ensemble le chemin de +la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. +Zia Annedda demeura seule au logis, avec les +poules et le petit chat.</p> + +<p>La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, +donnait sur une ruelle défoncée, non +pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement +après un petit mur broussailleux qui, +d’un côté, bordait la ruelle, il y avait des jardins +regardant la grande route et la vallée. On se +serait cru à la campagne. Un arbre étendait +gracieusement ses branches par-dessus la haie +et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le +massif granitique de l’Orthobene et les montagnes +bleues d’Oliena fermaient l’horizon.</p> + +<p>Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce +coin rempli d’air pur ; et peut-être devait-elle à +cela d’être restée candide et pure comme une +enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage +était habité par d’honnêtes gens, par des filles +qui fréquentaient l’église, par des familles aux +mœurs simples et droites.</p> + +<p>De temps à autre, Zia Annedda quittait la +cuisine, s’en allait jusqu’à la porte cochère, jetait +un rapide coup d’œil à droite et à gauche, +puis rentrait. Les voisines aussi attendaient le +retour du prisonnier, debout sur le pas de leurs +portes ou assises sur les rustiques bancs de +pierre adossés contre le mur. Le chat de Zia +Annedda observait, à la fenêtre.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit +entendre au loin. Une voisine traversa la ruelle +en courant, avança la tête dans l’entre-bâillement +de la porte cochère.</p> + +<p>— Les voici ! les voici ! cria-t-elle à Zia Annedda.</p> + +<p>La petite vieille accourut, plus blanche que +d’habitude, et toute tremblante. Quelques instants +après, un groupe de paysans fit irruption +dans la ruelle ; et Elias, très ému, s’élança vers +sa mère, se pencha, l’embrassa.</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent +ans une autre disgrâce<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ! murmura Zia Annedda, +les larmes aux yeux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue +vie.</p> +</div> +<p>Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le +visage clair, la peau fine, les cheveux noirs coupés +ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long séjour +en prison lui avait pâli les mains et la face.</p> + +<p>Presque toutes les voisines se pressèrent autour +de lui, écartant les paysans qui l’accompagnaient ; +et elles lui serraient les mains, répétaient :</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondait-il.</p> + +<p>Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui +à l’approche des paysans s’était déjà retiré de +la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier intérieur, +sauta en bas d’épouvante, courut à droite +et à gauche, puis se cacha.</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Musci, musci</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ! se mit à glapir Zio Portolu. +Qu’est-ce qui te prend ? Que diable as-tu ? Est-ce +que tu n’as jamais vu de chrétiens ? Sommes-nous +des assassins, pour que les chats eux-mêmes +se sauvent de nous ? N’aie pas peur, +<i lang="sc" xml:lang="sc">musci</i> : nous sommes de braves gens, de galants +hommes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> « Minet, minet. »</p> +</div> +<p>Le vieux renard avait une irrésistible envie +de crier, de bavarder ; et il disait des choses +qui n’avaient pas le sens commun.</p> + +<p>Une fois tout le monde assis dans la cuisine, +tandis que Zia Annedda versait à boire, Zio +Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel +homme rouge et gras qui respirait avec lenteur ; +et il ne lui laissa plus un moment de repos.</p> + +<p>— Les vois-tu ? criait-il à Jacu, en le tirant +par la basque de sa capote et en lui indiquant +ses fils. Les vois-tu, mes fils ? Trois tourtereaux ! +Et forts, et sains, et jolis ! Les vois-tu, +tous en ligne ? Les vois-tu ?… Maintenant qu’Elias +est de retour, nous serons comme quatre +lions : une mouche même n’osera pas nous +toucher ! Moi aussi, tu sais, moi aussi je suis +fort… Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu +Farre ; je me fiche de toi, comprends-tu !… Mon +fils Mattia était ma main droite : maintenant, +Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit +Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas ? C’est +une fleur ! Il a semé dix quarts d’orge, huit +quarts de froment et deux quarts de fèves<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Eh ! +eh ! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa +femme convenablement. Ce n’est pas la récolte +qui lui manquera. Mon Prededdu, c’est une +fleur ! Ah ! mes fils ! Il n’y en a pas d’autres +comme mes fils, à Nuoro !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le <i>quart</i>, mesure de capacité, est la quatrième partie de +l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.</p> +</div> +<p>— Euh ! euh ! fit Jacu Farre, en gémissant +presque.</p> + +<p>— Euh ? euh ? Qu’est-ce que tu veux dire +avec ton « euh ! euh ! », Giacomo Farre ? Je +mens, peut-être ? Trouve-moi donc trois autres +gars comme les miens, honnêtes, laborieux, robustes ! +Ce sont des hommes, mes fils, ce sont +des hommes !</p> + +<p>— Et qui te dit que ce soient des femmes ?</p> + +<p>— Des femmes ! des femmes ! s’écria Zio Portolu +en mettant ses larges mains sur la panse de +son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de commode, +c’est toi qui es une femme ! C’est toi, et +non mes fils ! Tu ne les vois donc pas ?</p> + +<p>Et il se tournait avec adoration vers les trois +jeunes gens.</p> + +<p>— Tu ne les vois donc pas ? Est-ce que tu es +aveugle ? Des tourtereaux…</p> + +<p>Zia Annedda passa, le verre dans une main et +la carafe dans l’autre. Elle emplit le verre jusqu’au +bord et l’offrit à Farre, qui le présenta +courtoisement à Zio Portolu.</p> + +<p>— Buvons ! s’écria celui-ci. A la santé de tout +le monde ! Et toi, ma femme, ma petite femme, +n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des +lions, maintenant ; une mouche même n’osera +plus nous toucher !</p> + +<p>— Va donc, va donc ! répondit-elle.</p> + +<p>Et, après avoir versé du vin à Farre, elle +passa outre. Zio Portolu la suivit des yeux quelques +instants ; puis, se touchant l’oreille avec un +doigt :</p> + +<p>— Elle est un peu… là… enfin, elle a l’oreille +dure. Mais une femme !… Une femme si bonne ! +Ah ! oui, elle s’occupe de sa maison, ma femme ! +Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison ! +Et femme de conscience ! Ah ! comme elle…</p> + +<p>— Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Pour sûr ! proclama Zio Portolu. Est-ce +qu’on l’entend faire des commérages ? N’ayez +crainte : si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne +risque pas de s’y trouver mal !</p> + +<p>Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune +fille. Une rose, une véritable rose ! Elle savait +coudre et filer ; elle était bonne ménagère ; elle +était honnête, belle, vaillante ; elle avait du +bien…</p> + +<p>— En somme, dit Farre, il n’y en a pas une +autre comme elle, à Nuoro !</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, les jeunes gens avaient formé un +cercle autour d’Elias ; et, tout en buvant, en +crachant et en riant, ils causaient avec animation. +Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau +revenu ; mais il avait le rire las et convulsif, +la voix faible. Son visage et ses mains +faisaient contraste avec les visages et les mains +brunis des autres : il ressemblait à une femme +habillée en homme. De plus, son langage avait +acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger ; +il parlait avec une nuance d’affectation, moitié +en italien, moitié en dialecte, et il mêlait à son +discours des imprécations toutes continentales.</p> + +<p>— Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit +le futur beau-frère de Pietro. Il déclare que vous +êtes des tourtereaux ; et, en effet, tu es blanc +comme un tourtereau, Elias.</p> + +<p>— Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès +demain, n’est-ce pas ? nous recommencerons à +trotter dans les pâturages.</p> + +<p>— Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, +peu importe. Laissez là ces bavardages ; +et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.</p> + +<p>— Je disais donc, reprit Elias de sa voix +fatiguée, que ce grand seigneur, détenu avec +moi, était le chef des larrons dans une grande +ville qui se nomme… Je ne sais plus comment +elle se nomme ; mais ça ne fait rien. Je l’avais +pour compagnon de cellule, et il me confiait +tout… Ah ! voilà ce qui s’appelle voler ; et nos +larcins, à nous, ne comptent guère. Nous, par +exemple, un beau jour, nous avons besoin de +quelque chose ; nous allons voler un bœuf, et +nous le vendons ; on nous prend, on nous condamne, +et le bœuf ne suffit pas même à payer +l’avocat. Mais eux, ces grands voleurs, c’est une +autre affaire ! Ils raflent des millions, les cachent ; +et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent +des crésus, ils vont en carrosse et se la +coulent douce. Qu’est-ce que nous sommes, nous +autres Sardes, en comparaison ? Des ânes !</p> + +<p>Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins +d’admiration pour ces grands voleurs d’outre-mer.</p> + +<p>— Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un +Monsignor, un richard qui avait sur son livret<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> +des mille et des cents…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent +entre les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les +sommes dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour +ses besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.</p> +</div> +<p>— Aussi un Monsignor ? s’écria Mattia, stupéfait.</p> + +<p>Pietro le regarda en riant et voulut faire celui +qui ne s’étonne de rien, quoique, dans le fond, +il partageât l’étonnement de son frère.</p> + +<p>— Eh bien, quoi ? Un Monsignor ? Est-ce que +les Monsignors ne sont pas des hommes comme +les autres ? La prison est faite pour les hommes.</p> + +<p>— Et pourquoi y était-il, celui-là ?</p> + +<p>— Mais… il voulait, disait-on, que l’on renvoyât +le Roi et que l’on prît pour Roi le Pape. +Toutefois, d’autres disaient qu’il était en prison +pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un +homme de haute taille, avec des cheveux blancs +comme la neige ; il lisait toujours… Il y eut un +prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux +détenus tout l’argent de son livret. On voulait +me donner cinq lires ; mais je les ai refusées. +Un Sarde n’accepte pas l’aumône.</p> + +<p>— Imbécile ! ricana Mattia. Moi, je les aurais +prises, et je me serais offert une ripaille solennelle +à la santé du mort.</p> + +<p>— C’est défendu, répondit Elias.</p> + +<p>Et il garda un instant le silence, absorbé en +de vagues souvenirs. Puis il s’écria :</p> + +<p>— Jésus ! Jésus ! Jésus ! Que de gens il y +avait, et de toutes sortes ! Il y avait avec moi +un autre Sarde, un maréchal des logis ; on l’emmena +de Cagliari la même nuit où l’on vint me +prendre ; il croyait qu’on allait le relâcher ; et, +au contraire, on le boucla sans qu’il eût même +le temps de s’en apercevoir.</p> + +<p>— Oh ! moi, je parie bien qu’il s’en est +aperçu !</p> + +<p>— Et moi aussi ! dit Pietro.</p> + +<p>— Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le +gracier, parce qu’il était parent du ministre et +qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. +Eh bien ! moi, me voilà dehors ; et lui, au contraire, +il est encore là-bas. Personne ne lui +écrivait, personne ne lui envoyait un centime. +Et, dans ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, +on crève de faim, Dieu me protège !</p> + +<p>Il s’arrêta une seconde ; puis, il s’exclama de +nouveau, en faisant une grimace :</p> + +<p>— Et les geôliers ! Autant d’argousins ! Ils +sont presque tous de Naples : des canailles qui, +lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus ! +mais je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on +me relâchait : « Essaie donc un peu de venir dans +nos parages, mouchard ! Je me charge de t’arranger +l’os du cou ! »</p> + +<p>— Ah, oui ! dit Mattia. Qu’il vienne un peu +se promener aux alentours de notre bergerie, et +nous lui offrirons une tasse de petit-lait !</p> + +<p>— Oh ! il s’en gardera bien !</p> + +<p>— Quel est celui qui se gardera de venir ? +demanda Zio Portolu en s’approchant.</p> + +<p>— Nous parlions d’un gardien qui crachait +sur Elias, dit Mattia.</p> + +<p>— Mais, diable ! non, il ne me crachait pas +dessus ! Qu’est-ce que tu dis là ?</p> + +<p>Tout le groupe se mit à rire ; et Zio Portolu +brailla :</p> + +<p>— Parbleu ! Elias ne le lui aurait pas permis ; +il lui aurait cassé les dents avec un coup de +poing. Elias est un homme. Nous sommes des +hommes, nous, et non pas des bamboches de +fromage frais comme les continentaux, même +quand les continentaux sont gardiens d’hommes…</p> + +<p>— Ne nous occupons pas des gardiens, dit +Elias en haussant les épaules. Les gardiens sont +de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. +Si vous les aviez vus ! De grands seigneurs qui +vont en carrosse et qui, lorsqu’ils entrent en +prison, possèdent sur leur livret des milliers de +lires.</p> + +<p>Zio Portolu se fâcha, cracha et dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs ? Des +hommes de fromage frais ! Va donc leur faire +jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper +un taureau, ou tirer un coup de fusil ! Ils mourraient +de peur auparavant. Qu’est-ce qu’ils sont +les seigneurs ? Mes brebis ont plus de courage +qu’eux, aussi vrai que Dieu existe !</p> + +<p>— Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si +vous voyiez…</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as vu, toi ? répliqua Zio +Portolu sur un ton méprisant. Tu n’as rien vu. +A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu, depuis ; +et je sais ce que sont les seigneurs, et +ce que sont les continentaux, et ce que sont +les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti de +l’œuf.</p> + +<p>— Autre chose qu’un poussin ! murmura +Elias, en souriant avec amertume.</p> + +<p>— Un coq, plutôt ! dit Mattia.</p> + +<p>Et Farre, avec malice :</p> + +<p>— Non, un petit oiseau…</p> + +<p>— Échappé de la cage ! crièrent les autres en +chœur.</p> + +<p>La conversation devint générale. Elias poursuivait +le récit de ses souvenirs plus ou moins +exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il +y avait laissées. Les autres commentaient et +riaient. Zia Annedda aussi écoutait, avec un +placide sourire sur son visage calme, et elle ne +réussissait pas à bien saisir toutes les paroles +d’Elias ; mais Farre, assis à côté d’elle, se penchait +vers son oreille et lui répétait à haute voix +ce que racontait le jeune homme.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, +parents, amis, voisins. Les arrivants +s’approchaient d’Elias ; beaucoup d’entre eux +l’embrassaient ; tous lui adressaient le souhait +accoutumé :</p> + +<p>— Dans cent ans une autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondait-il en tirant son +bonnet.</p> + +<p>Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la +cuisine fut pleine de gens. Zio Portolu hurlait +comme un possédé, faisant savoir à tout le +monde que ses fils étaient trois tourtereaux ; +et il aurait voulu retenir longuement encore +cette foule. Mais Pietro était impatient de faire +connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour +que l’on sortît et pour que son frère l’accompagnât.</p> + +<p>— Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre +diable a été trop longtemps entre quatre murs +pour que vous prétendiez le retenir ici toute la +soirée.</p> + +<p>— Ce n’est pas l’air qui lui manquera ! repartit +un parent. Son visage de fille redeviendra +brun comme la poudre à fusil.</p> + +<p>— C’est ce que j’espère ! s’écria Elias en se +passant les mains sur la face, honteux de sa +blancheur.</p> + +<p>Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter ; et +ils se disposaient à partir, quand survint la +future belle-mère, une veuve maigre, grande et +raide, avec un visage terreux encadré dans un +bandeau noir.</p> + +<p>— Mon enfant ! s’écria-t-elle avec emphase +en s’élançant vers Elias, les bras ouverts. Puisse +le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une +autre disgrâce !</p> + +<p>— Dieu le veuille ! répondit invariablement +le jeune homme.</p> + +<p>Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, +désireuse de lui faire bon accueil : mais Zio +Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les +mains, la secoua toute.</p> + +<p>— Tu vois ? lui criait-il sur le visage. Tu vois, +Arrita Scada ? Le tourtereau est rentré au nid. +Qui osera nous toucher, maintenant ? Qui osera +nous toucher ? Dis-le, Arrita Scada…</p> + +<p>Elle ne sut pas le dire.</p> + +<p>— Ne faites pas attention, intervint Pietro +en s’adressant à la veuve. Il est un peu gai, +aujourd’hui.</p> + +<p>— Et il a grandement raison d’être gai ! répondit +Zia Arrita.</p> + +<p>— Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose +à y redire ? Ai-je tort d’être gai ?… Tu le vois, +Arrita Scada, mon tourtereau ? Il est rentré au +nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant +il sait raconter de belles histoires. Est-ce que +tu l’as entendu ?… Nous sommes une forte famille, +une race d’hommes, nous ! Et tu peux le +répéter à ta fille : elle épousera une fleur, et non +une ordure !</p> + +<p>— Je le crois volontiers.</p> + +<p>— Tu le crois ? Ou peut-être crois-tu que ta +fille viendra ici pour y faire la servante ? Elle +y viendra pour faire la dame ; et elle y trouvera +du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera +du blé, de l’orge, des fèves, des olives, tous les +biens du bon Dieu.</p> + +<p>Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une +petite porte au fond de la cuisine :</p> + +<p>— Tu la vois, cette porte ? Tu la vois, n’est-ce +pas ? Eh bien, sais-tu ce qu’il y a derrière ? Il +y a des fromages pour cent écus. Et encore +beaucoup d’autres choses.</p> + +<p>— Finissez ! finissez ! lui dit Pietro, un peu +honteux. Elle n’a que faire de tout votre bien +du bon Dieu.</p> + +<p>— Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena +Scada n’épousera pas Pietro pour notre fromage.</p> + +<p>— Fils de mon cœur, tout est bon dans le +monde ! dit avec solennité Zia Arrita.</p> + +<p>— Allons, allons, finissez ! insistait Pietro.</p> + +<p>Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui +laissait pas dire une parole, s’était mise à préparer +le café pour la <i lang="sc" xml:lang="sc">socronza</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils +ou de leur fille.</p> +</div> +<p>— Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès +qu’elle put l’avoir pour elle seule, mon mari +est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense +aucunement que le Seigneur nous a donné ses +biens sans que nous les méritions, et que, d’une +minute à l’autre, le Seigneur peut nous les reprendre.</p> + +<p>— Ma chère Annedda, tous les hommes sont +ainsi, répondit l’autre pour la réconforter. Ils +ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y +pouvons rien… Mais que fais-tu là ? Ne te +donne pas tant de peine. Je ne suis venue que +pour un petit moment, et je vais repartir tout +de suite. Je vois qu’Elias est en bonne santé, +blanc comme une fille. Dieu le bénisse !</p> + +<p>— Oui, il paraît en bonne santé, grâce au +Seigneur. Il a tant souffert, le pauvre oiselet !</p> + +<p>— Ah ! espérons que tout est bien terminé ! +Assurément il ne fréquentera plus les mauvais +camarades. Ce sont les mauvais camarades qui +ont causé son malheur.</p> + +<p>— Bénie sois-tu ! Tes paroles sont d’or, ma +chère Arrita… Mais que disions-nous ? Les hommes +ne pensent qu’aux choses du siècle ; s’ils +pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils +marcheraient plus droit dans celui-ci. Ils s’imaginent +que cette vie terrestre ne doit jamais +finir ; et au contraire, cette vie terrestre n’est +qu’une neuvaine, oui, une neuvaine, et même +très courte. Souffrons en ce bas monde : faisons +en sorte que la poulette qui est là (et elle se +toucha la poitrine) demeure tranquille et ne +nous reproche rien. Quant au reste, advienne +que pourra… Mets donc plus de sucre, Arrita : +ton café va être amer.</p> + +<p>— Il est bon ainsi ; je ne l’aime pas trop doux.</p> + +<p>— Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la +conscience en paix. Et au contraire, les hommes +ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit que la +récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup +de fromages, beaucoup de blé, beaucoup d’olives. +Ah ! ils ne savent pas combien la vie est +brève, combien toutes les choses du siècle passent +vite !… Mais donne-moi donc ta tasse ! Ne +te dérange pas ! Ce n’est rien, c’est la petite +cuiller qui est tombée… Ah ! les choses du +siècle ! Va-t’en au bord de la mer, Arrita Scada ; +arrête-toi sur le rivage et compte tous les grains +de sable ; et, quand tu les auras comptés, sache +qu’ils ne sont rien en comparaison des années +dont l’éternité se compose. Au contraire, nos +années, à nous, les années que nous avons à +passer dans ce monde, elles tiennent toutes dans +le poing d’un enfant. Ce sont des choses que je +répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils ; +mais ils sont trop attachés aux choses du siècle.</p> + +<p>— Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur +jeunesse est une excuse. D’ailleurs, tu verras +qu’Elias a réfléchi ; maintenant, il est sérieux, +très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle +lui servira pour la vie entière.</p> + +<p>— Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde !… +Ah ! Elias est un garçon de cœur. +Quand il était enfant, il était sage comme une +petite femme, ne disait pas un blasphème, ne +prononçait pas une mauvaise parole. Aurait-on +jamais cru que c’était justement lui qui me +ferait verser tant de larmes ?</p> + +<p>— Mais, à cette heure, tout est passé ; à +cette heure, tes fils ressemblent à de vrais +tourtereaux, comme dit ton mari. L’important, +c’est que la concorde règne toujours entre eux +et qu’ils s’aiment.</p> + +<p>— Oh ! bénie sois-tu ! Quant à cela, il n’y a +pas de danger, conclut Zia Annedda en souriant.</p> + +<hr> + + +<p>Après le souper, Zia Annedda put enfin se +trouver seule avec Elias. Ils étaient assis au +frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, +la ruelle était déserte. La nuit ressemblait +à une nuit d’été, silencieuse, avec un ciel +diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, +par delà la grande route, on entendait +dans le lointain un grelottement argentin de +brebis paissantes ; la brise apportait un âpre +parfum d’herbe fraîche. Ce parfum, cet air pur, +Elias les respirait avec les narines dilatées ; en +lui se réveillait un vague instinct de volupté +sauvage ; il avait la sensation que le sang courait +plus chaud dans ses veines, qu’une agréable +pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un +peu bu, et il se sentait heureux.</p> + +<p>— Nous avons été chez la fiancée de Pietro, +dit-il à sa mère. C’est une jeune fille très gracieuse.</p> + +<p>— Oui ; elle est brune, mais gracieuse. En +outre, elle est très sage.</p> + +<p>— La mère me semble un peu vaine : quand +elle a un sou, elle voudrait faire croire qu’elle +a un écu. Mais sa fille paraît être une brave +fille.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux ? Arrita Scada est +de bonne maison, et elle en conçoit de l’orgueil. +Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être +orgueilleux et superbe. Dieu a dit : « Trois +choses seulement sont précieuses pour l’homme, +amour, charité, humilité. » Qu’y a-t-il à gagner +avec les autres passions ? Tu as maintenant +l’expérience de la vie, mon fils. Que t’en semble, +à toi ?</p> + +<p>Elias poussa un profond soupir et leva la +tête vers le ciel.</p> + +<p>— Vous avez raison. J’ai l’expérience de la +vie ; non pas que j’aie mérité ma disgrâce : car +vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on +m’a condamné, j’étais innocent ; mais le Seigneur +ne paie pas le samedi<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je fus un mauvais +fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir avant +l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné +hors du droit chemin ; et c’est parce que je hantais +les mauvaises compagnies, que j’ai été précipité +dans le malheur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Proverbe qui signifie : « On ne perd rien pour attendre, et +toutes les fautes finissent par avoir leur punition. »</p> +</div> +<p>— Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là +ne demandaient pas même de tes nouvelles. +Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne +cessaient d’assiéger notre porte : « Où est Elias ? +Où est Elias ? » Elias était toujours prêt à les +suivre. Et après ? Après, ils se sont éloignés ; ou, +s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils +rabattaient leur bonnet sur leur front afin que +nous ne pussions pas les reconnaître.</p> + +<p>— Assez, ma chère maman ! dit-il avec un +nouveau soupir. Il ne faut plus penser à tout +cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, +rien autre chose n’existe pour moi que ma famille : +vous, mon père, mes frères. Ah ! croyez +bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je +serai soumis à vos ordres comme un esclave, et +il me semblera que je viens de renaître.</p> + +<p>Zia Annedda sentit des larmes de douceur +monter à ses yeux ; et, comme elle craignait +qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle +fit dévier l’entretien.</p> + +<p>— Est-ce que ta santé a toujours été bonne ? +lui demanda-t-elle. Tu as beaucoup maigri.</p> + +<p>— Que voulez-vous ? Dans ces lieux-là, on +maigrit sans être malade. Ne pas travailler, +c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.</p> + +<p>— On ne travaille donc jamais ?</p> + +<p>— Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne +coule plus. Une minute est aussi longue qu’une +année. Ah ! mère, c’est une chose épouvantable !</p> + +<p>Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers +mots avec un accent profond. L’après-midi, +dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait parlé +volontiers de sa prison et de ses compagnons de +misère, parce qu’il lui semblait que c’était une +chose déjà lointaine, un souvenir presque agréable +à se remémorer. Mais maintenant, au milieu +de cette obscurité silencieuse, parmi cette fraîche +odeur de la campagne qui lui rappelait les jours +heureux de son adolescence passée à la bergerie, +dans la liberté absolue de la <i>tanca</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> paternelle, +sous les yeux de sa mère, cette petite vieille si +bonne et si pure, l’enfant prodigue, après quelques +heures d’oubli, éprouva soudain toute +l’horreur des années inutilement perdues dans +l’angoisse du pénitencier ; et il devint triste.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Tanca</i>, dérivé de <i>tancato</i>, qui signifie « clos ». — Les <i>tancas</i> +sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans +la plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches. +Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère +qu’à limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur +les terrains contigus.</p> +</div> +<p>— Je suis très faible, reprit-il au bout de +quelques instants ; je n’ai la force de rien faire. +C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et +pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois +seulement, j’eus une colique terrible, et je crus +que j’allais mourir. « Mon bon <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu</i>, +priai-je alors, tirez-moi de ce tourment ; et la +première chose que je ferai, quand on me mettra +en liberté, ce sera d’aller à votre église et de +vous porter un cierge. »</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu Franziscu bellu</i> ! s’écria Zia Annedda +en joignant les mains. Oui, mon enfant, oui, +nous irons. Que Dieu te bénisse ! Tu reprendras +tes forces, n’en doute pas. Nous irons faire la +neuvaine à saint François ; et Pietro viendra à +la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.</p> + +<p>— Quand Pietro se mariera-t-il ?</p> + +<p>— Le mariage doit se faire après la récolte.</p> + +<p>— Et mon frère s’installera ici avec sa femme ?</p> + +<p>— Oui, au moins dans les premiers temps. +Je commence à vieillir, mon fils, et j’ai besoin +d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous +demeurions tous ensemble ; plus tard, lorsque +je serai rentrée dans le sein du Seigneur, chacun +de vous prendra sa voie. Tu te marieras, +toi aussi…</p> + +<p>— Oh ! qui voudrait de moi ? dit-il avec amertume.</p> + +<p>— Pourquoi parles-tu ainsi, Elias ? Qui voudrait +de toi ? Une fille de Dieu. Si tu t’amendes, +si tu mènes une vie honorable, si tu as la +crainte du Seigneur et l’amour du travail, la +chance ne te manquera pas. Ce que je veux +dire, ce n’est pas que tu doives chercher une +femme riche ; mais tu trouveras une femme +honnête. Le Seigneur a institué le mariage pour +la sainte union d’un homme et d’une femme, +non d’un riche et d’une riche ou d’un pauvre et +d’une pauvresse.</p> + +<p>— Fort bien ! dit-il en souriant. Mais laissons +de côté ce sujet. Je ne suis revenu que d’aujourd’hui, +et déjà nous parlons de mon mariage. +Nous en recauserons un autre jour. J’ai seulement +vingt-trois ans ; rien ne presse. Mais vous +êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.</p> + +<p>— Oui, je m’en vais ; et toi aussi, Elias, il +faut que tu rentres. L’air pourrait te faire du +mal.</p> + +<p>— Du mal ? dit-il, en ouvrant la bouche très +grande et en respirant avec force. Comment l’air +pourrait-il me faire du mal ? Ne voyez-vous pas +qu’il me rend la vie ? Allez, allez ; ne m’attendez +pas ; je rentrerai tout à l’heure.</p> + +<p>Un moment après, il était seul, à demi couché +par terre, le coude appuyé sur la marche de la +porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de +bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. +Puis, tout fut silence. L’air devenait frais, +un peu moite, aromatique. Elias repensa aux +choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba +dans ses réflexions.</p> + +<p>« Mon père et mes frères dorment tranquillement +sur leurs nattes ; je les entends d’ici. Mon +père ronfle ; Mattia balbutie de temps à autre +quelques paroles, dans un rêve ; et, même quand +il rêve, il est un peu simple. Comme ils dorment +bien, eux ! Ils se sont enivrés ; mais demain il +n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, +légèrement, mais j’en garderai quelque chose. +Comme je suis faible ! Je ne suis plus un homme, +à présent ; je ne serai plus bon à rien, jamais. +Ah ! et ma mère qui songe à me marier ! Mais +y a-t-il une femme qui voudrait de moi ? Pas une +seule… Suffit ; l’air devient humide ; il faut que +je rentre. »</p> + +<p>Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours +les clochettes des brebis paissantes ; et ce +tintement, apporté par la brise embaumée, paraissait +tour à tour voisin et lointain. Elias était +las, avait la tête lourde ; et il ne pouvait pas se +remuer, ou du moins il lui semblait qu’il ne +pouvait pas se remuer. Des visions confuses +commençaient à flotter devant son imagination ; +il se représentait la bergerie, la <i>tanca</i> couverte +d’un foin très haut ; il revoyait les brebis +grosses de leur longue toison, éparpillées çà et +là dans le vert du pâturage ; mais ces brebis +avaient des faces humaines : les faces de ses +compagnons d’infortune. Et il souffrait une +angoisse indéfinissable. Peut-être était-ce le vin +qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait +la fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents +de la journée ; mais il avait l’impression +que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore +<i>là-bas</i> ; et il en éprouvait un sombre chagrin.</p> + +<p>Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, +s’éloignaient, s’évanouissaient. Maintenant, +il lui semblait que ces étranges brebis à +visage humain sautaient par-dessus le mur qui +entourait la <i>tanca</i> ; et il se mettait à les poursuivre +péniblement, sautait aussi par-dessus le +mur et s’engageait dans la <i>tanca</i> contiguë, +pleine de grands chênes verts. Un homme de +haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe +d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait +sous le bois avec une lenteur majestueuse. Elias +le reconnaissait aussitôt : c’était un homme +d’Orune, employé à garder l’immense <i>tanca</i> d’un +propriétaire nuorais, pour empêcher les maraudeurs +de venir y voler le liège des chênes. Elias +avait depuis longtemps fait connaissance avec +cet homme gigantesque, un sauvage qui avait +la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu +Monne ; mais tout le monde l’appelait <i>le +père de la forêt</i>, parce qu’il se vantait de n’avoir +pas dormi une seule nuit au village depuis son +enfance.</p> + +<p>— Où vas-tu ? demandait-il à Elias.</p> + +<p>— Je vais à la poursuite de ces brebis folles. +Mais je suis si las, père de la forêt ! Je n’en peux +plus : je suis faible et brisé ; je n’ai la force de +rien faire.</p> + +<p>— Eh bien ! conseillait Martinu Monne de sa +voix puissante, si tu veux éviter d’avoir de la +peine, fais-toi prêtre !</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est une idée qui m’était déjà +venue <i>là-bas</i>, répondait Elias.</p> + +<p>Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna ; +il était glacé. « Je me suis endormi dehors, pensa-t-il +en se relevant. J’attraperai du mal. » Et il +rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son +père et ses frères dormaient d’un sommeil pesant, +sur leurs nattes ; une chandelle brûlait, +posée sur la pierre du foyer. Pour Elias, — il +était si faible, le pauvret ! — un lit avait été +préparé dans une petite chambre du rez-de-chaussée, +près de la cuisine. Il prit la chandelle, +traversa une étroite pièce où il y avait, entassés +sur de larges planches, une multitude de fromages +jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur +fétide ; et il se retira dans sa chambrette.</p> + +<p>Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. +Il se sentait toujours l’échine rompue, la tête +lourde ; et, quelques instants plus tard, il fut +accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui +ressemblait à une oppression et qu’agitaient des +rêves confus. Il voyait toujours la <i>tanca</i>, le foin, +les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la +lisière verte du bois voisin. Zio Martinu était +toujours là ; mais à présent il se tenait près du +mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait +jamais un sourire. Elias, lui, était debout +de l’autre côté du mur, dans la <i>tanca</i> des Portolu, +et il racontait au vieux des histoires de +<i>là-bas</i>. Il lui disait, entre autres choses :</p> + +<p>— On nous conduisait tous les jours à la +messe ; on nous faisait confesser et communier +très souvent. Ah ! <i>là-bas</i>, on est bons chrétiens ! +Le chapelain était un saint homme. Un jour, en +me confessant, je lui ai dit que j’avais étudié +jusqu’à la seconde gymnasiale et qu’ensuite je +m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois +regretté de n’avoir pas poursuivi mes études. +Alors, il me fit cadeau d’un livre écrit d’un côté +en latin et de l’autre en italien, le livre de <i>la +Semaine sainte</i>. J’ai lu ce livre plus de cent fois, +que dis-je ? plus de mille fois ; et je l’ai même +apporté ici. Je sais le lire en latin aussi bien +qu’en italien.</p> + +<p>— Tu es donc un grand savant !</p> + +<p>— Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais +j’ai la crainte de Dieu.</p> + +<p>— Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, +on est plus savant que les rois !</p> + +<p>A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, +se confondait avec d’autres rêves plus +ou moins extravagants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener +tout de suite son frère à la bergerie, Elias +resta quelques jours à la maison pour recevoir +les visites des parents et des amis, et aussi pour +se remettre. Zio Berte et Mattia retournèrent à +la garde du troupeau ; Pietro reprit son travail. +Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la +maison, dans la soirée, pour voir Elias et lui +tenir compagnie. Et c’étaient alors de grandes +conversations et des récits bruyants, soit près +du feu, soit dans la petite cour, jusqu’à une +heure avancée de la limpide nuit printanière.</p> + +<p>Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance +spéciale qui maintenant fait suite à la peine et +qui la rend plus cruelle ; mais, du moins pendant +les premiers mois, la police avait l’œil sur lui ; +et souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient +d’un pas lourd la ruelle, s’arrêtaient, prêtaient +l’oreille, allongeaient la tête à la porte +des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits +yeux de renard malade apercevaient les carabiniers, +vite il se levait, moitié respectueux, +moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les +invitait à entrer.</p> + +<p>— Bien venu le Roi<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, bien venue la Force ! +criait-il. Entrez, entrez dans ma maison, jeunes +gens ; venez boire un verre de vin. Eh quoi ! +vous ne voulez pas entrer ? Est-ce que vous +croyez que c’est ici une maison d’assassins ou +de voleurs ? Nous sommes d’honnêtes gens, et +vous n’avez pas à fourrer le nez dans nos affaires.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa +Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice, +armée, agents de la sûreté, etc.</p> +</div> +<p>Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, +daignaient sourire.</p> + +<p>— Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas ? continuait +Zio Portolu. Faut-il que je vous empoigne +et que je vous tire ? Mais prenez garde que le +morceau ne me reste dans la main. Si vous ne +voulez pas entrer, allez-vous-en au diable. Mais +il a du bon vin, Zio Portolu !</p> + +<p>Les carabiniers finissaient par entrer ; et +aussitôt Zia Annedda apparaissait avec sa fameuse +carafe.</p> + +<p>— Vive le Roi ! vive la Force ! vive le vin ! +Buvez, ou que la justice vous frappe !</p> + +<p>— Oh ! oh ! oh ! remarquait Mattia, quand +il assistait à la scène. Que dites-vous, père ? +Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes…</p> + +<p>— Ha ! ha !</p> + +<p>— Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. +Et bois aussi, toi, Mattia : ta tête s’en +trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias ; car tu +as sur le visage la couleur de la cendre. Il faut +être rouges, pour être des hommes. Les vois-tu, +ces carabiniers ? Il faut être rouges comme eux… +Ah, diable ! voilà que vous devenez plus rouges +encore ? Est-ce que les paroles de Zio Portolu +vous feraient honte !… Eh ! eh ! il en a fait +rougir bien d’autres que vous ; il a fait rougir des +dragons ! Vous ne savez donc pas qui est Zio +Portolu ? Si vous ne le savez pas, eh bien, je +vais vous le dire : je suis moi !</p> + +<p>— Tous nos compliments ! répondaient les +carabiniers, en s’inclinant et en riant.</p> + +<p>Ils s’amusaient : et le vin de Zio Portolu était +vraiment bon, émoustillant, aromatique. Zio +Portolu prenait des libertés, leur mettait les +mains sur les bras, sur les épaules.</p> + +<p>— Qui croyez-vous être, vous ? La Force ? +Une corne de chèvre ! Attendez un peu, que je +vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. +Que restera-t-il de vous ? Une corne, je +vous l’ai dit ! Voulez-vous que nous essayions +de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon +Pietro ? Vous les voyez : ils valent mieux que +vous ! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes fils ! +Ah ! vous n’avez rien à redire contre mes fils ! +Ils n’ont pas besoin de voler, mes fils ; car nous +possédons du bien, nous en avons à jeter aux +chiens et aux corbeaux.</p> + +<p>— Hum !… disait Elias, assis en silence dans +un petit coin. Vous avez prononcé un mot de +trop, père.</p> + +<p>— Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content +des bravades paternelles.</p> + +<p>— Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends +rien à rien ; tu es né d’hier… Mais que +faites-vous donc, jeunes gens ? Buvez, buvez, +que diable ! L’homme est né pour boire, et nous +sommes des hommes.</p> + +<p>Et il concluait philosophiquement, sur un ton +persuasif :</p> + +<p>— Oui, nous sommes tous des hommes ! Des +hommes, vous, et des hommes, nous ; et il faut +que nous soyons indulgents les uns pour les +autres. Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous +représentez le Roi, que le diable emporte ! Mais +demain ? Eh bien ! demain, il peut se faire que +vous représentiez une corne ; et il peut se faire +qu’alors Zio Portolu vous soit utile. Car j’ai bon +cœur. Ah ! cela, tout le pays peut vous le dire : +il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont +bon cœur aussi, mes fils : ils ont un cœur de +tourtereaux. Donc, si vous passez par notre bergerie, +dans la Serra, nous vous donnerons du +lait, du fromage ; nous vous donnerons même +du miel. Eh ! eh ! nous avons même du miel, +nous ! Mais vous, jeunes gens, fermez un œil ; +ou, mieux encore, fermez-les tous les deux, et +n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous +voyez. Car, en fin de compte, nous sommes tous +des hommes, nous sommes tous sujets à l’erreur…</p> + +<p>Les carabiniers riaient, buvaient ; et, le cas +échéant, ils fermaient les yeux sur les faiblesses +des Portolu et de leurs amis.</p> + +<p>A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des +camarades qui, par leur mauvais exemple, +avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, +la cause première de sa <i>disgrâce</i> ; et, nonobstant +sa résolution de ne pas les recevoir et de leur +fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à +venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda +leur offrit à boire comme aux autres.</p> + +<p>— Comment voulez-vous qu’on fasse ? dit-elle, +après qu’ils furent partis. Il faut agir en +chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur +pardonne !</p> + +<p>— D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix +avec tout le monde, ajouta Elias. Dieu ordonne +que l’on vive en paix.</p> + +<p>— Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité +que tu viens de dire !</p> + +<p>Ah ! comme elle était contente, Zia Annedda, +quand elle entendait son fils parler de Dieu, ou +quand elle le voyait revenir de la messe, ou +quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait +rapporté de <i>là-bas</i> ! « Le Seigneur soit loué ! +pensait-elle, tout émue. Il redevient bon comme +il l’était dans son enfance. »</p> + +<hr> + + +<p>Cependant, la mère et le fils se préparaient à +accomplir le vœu fait par Elias.</p> + +<p>L’église de Saint-François est située sur les +montagnes de Lula. D’après la légende, elle a +été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante, +promit de se soumettre à la justice et de +construire une église, s’il était acquitté. Cette +légende est-elle vraie ou fausse ? Quoi qu’il en +soit, le <i>prieur</i>, c’est-à-dire celui à qui appartient +la direction de la fête, est tiré au sort chaque +année parmi les descendants du fondateur ou +des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête +et de la neuvaine, tous ces descendants forment +une espèce de communauté et jouissent de certains +privilèges. Les Portolu étaient du nombre.</p> + +<p>Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit +à Saint-François avec son joug et son char<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> ; +et, joint à d’autres paysans et maçons entre lesquels +il y en avait plusieurs qui travaillaient par +vœu, il fournit gratuitement sa main-d’œuvre +pour remettre en état l’église ainsi que les +chambrettes bâties autour de l’église, et pour +transporter le bois que l’on devait brûler durant +la neuvaine. Zia Annedda, de son côté, porta +chez la <i>prieuresse</i> une certaine quantité de froment ; +et, avec d’autres femmes appartenant à +la <i>tribu des descendants</i>, elle se mit à bluter la +farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une +partie de ce pain fut distribuée par un envoyé +du prieur aux bergeries de la campagne nuoraise, +A chaque bergerie, un pain. Les bergers +le recevaient avec dévotion et donnaient en +échange le plus qu’ils pouvaient de leurs produits ; +quelques-uns donnaient même de l’argent +et des agneaux ; d’autres promettaient de +donner des vaches entières qui iraient accroître +les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en +argent et en brebis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les « chars » +sont de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées +par une armature de fer et traînées par deux bœufs +accouplés ; les ridelles posées obliquement donnent à la partie +supérieure une forme triangulaire ; l’ensemble ne reçoit aucune +décoration.</p> +</div> +<p>Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, +Zio Berte se découvrit la tête, se signa, +baisa le pain.</p> + +<p>— Je ne te donne rien pour le moment, dit-il +à l’envoyé ; mais, le jour de la fête, je serai là, +près de ma petite femme, et j’apporterai au +saint une brebis avec sa toison et toute la rente +d’une journée de mes troupeaux. Zio Portolu +n’est pas avare ; il croit en saint François, et +saint François lui est toujours venu en aide. Va +maintenant, et que Dieu te protège !</p> + +<p>Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait +ses préparatifs. Elle fit du pain spécial, des gâteaux +d’amandes et de miel : elle acheta du café, +du rossolis, d’autres provisions. Elias suivait +d’un œil affectueux sa mère très affairée ; quelquefois +même il l’aidait. Il ne sortait presque +jamais de la maison ; il se sentait toujours mou, +débile ; et ses yeux d’un bleu vert, un peu caves, +prenaient parfois une fixité vitreuse et s’égaraient +dans le vide, dans le néant. On aurait dit +les yeux d’un mort.</p> + +<p>Enfin arriva l’heure du départ. C’était un +dimanche, au commencement de mai. Tout était +prêt dans les besaces de laine ; et on voyait çà +et là, par les rues, des chariots chargés d’ustensiles +et de vivres, des bœufs qu’on mettait sous +le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias +se rendirent à la petite église du Rosario pour +entendre la messe. Comme la messe allait commencer, +un homme vint, un campagnard, qui +se dirigea vers l’autel et y prit une petite niche +de bois et de verre où il y avait une statuette de +saint François. Tandis que cet homme se disposait +à sortir, plusieurs femmes lui firent signe +de s’approcher ; et il leur offrit la niche à baiser. +Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et baisa +le verre aux pieds du saint.</p> + +<p>Peu après, tout le monde était en marche. Le +prieur — un paysan jeune encore, à la barbe +presque blonde — montait un beau cheval gris +et portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres +paysans à cheval avec des femmes en +croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, +et des femmes à pied, des enfants, des chars, des +chiens. D’ailleurs, chacun voyageait pour son +propre compte, se hâtant ou s’attardant comme +il lui plaisait. Elias, monté sur une paisible +jument balzane et ayant en croupe Zia Annedda, +était parmi les derniers. Un poulain, fils de la +jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, +trottinait à côté d’eux.</p> + +<p>C’était une belle matinée. Les robustes montagnes +vers lesquelles s’acheminait la caravane, +se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé +encore des roses violacées de l’aube. La vallée +sauvage de l’Isalle était pleine de hautes herbes, +de fleurs ; au-dessus du sentier pendaient, semblables +à d’énormes lampes ardentes, les genêts +d’or pâle. Le frais Orthobene, coloré par le vert +des bois, par l’or des genêts, par le rouge fleuri +de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs, +dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, +la vallée s’ouvrit ; des plaines apparurent, solitaires, +couvertes de moissons tendres qui, +diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil +encore bas, avaient de lentes houles d’argent. +Des prairies tapissées de coquelicots, +de thym, de marguerites, exhalaient d’irritants +parfums.</p> + +<p>Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, +et ils laissèrent de côté les plaines fécondes +qui menaient à la mer. Le soleil commençait +à frapper fort, et les rustiques écuyers +nuorais commençaient à avoir soif. De temps à +autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient +leurs têtes sous les gourdes aux panses +gravées<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, afin de se rafraîchir la gorge. Tout le +monde était en belle humeur. A chaque instant, +quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au +galop et faisait une course effrénée, le corps un +peu rejeté en arrière, poussant les barbares clameurs +d’une puissante allégresse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, +sur la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et +même des figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés +à la littérature populaire.</p> +</div> +<p>Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage +s’éclairait. Il éprouvait une envie de crier aussi ; +un frisson lui courait dans les reins ; en lui renaissait +un souvenir instinctif de choses lointaines, +un besoin de s’élancer encore au grand +galop, dans une course enivrante et libre. Mais +le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait +la taille ; et non seulement il refrénait son +instinct d’homme primitif, mais il restait fort +en arrière de tous les autres cavaliers, afin que +la poussière soulevée par leur course ne gênât +pas la petite vieille.</p> + +<p>Enfin commença l’ascension de la montagne. +Une brousse épaisse de lentisques montait et +descendait parmi le sombre éclat du schiste, +toute constellée d’églantines en pleine floraison. +L’horizon s’étendait vaste et pur ; le vent embaumé +faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était +un rêve de paix, de solitude sauvage, de +silence infini, à peine interrompu par quelques +lointains appels du coucou et par les voix assourdies +des voyageurs. Et, tout à coup, ce +paysage sublime était profané et désolé par les +bouches noires et par les déblais des minières. +Et ensuite, c’était de nouveau la paix, le rêve, +une splendeur de ciel, de pierres sombres, de +lointains maritimes ; c’était de nouveau le +royaume sans limite du lentisque, de l’églantier, +du vent, de la solitude.</p> + +<p>A un certain endroit, sur un haut plateau, +parmi les lentisques, toute la caravane s’arrêta. +Quelques femmes descendirent de cheval ; les +hommes burent. La tradition rapporte que la +statue du saint, au moment où on la conduisait +à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. +De ce lieu, on apercevait l’église avec ses murs +blancs et ses toits roses, nichée à mi-côte dans +la verdure de la brousse.</p> + +<p>Après une courte halte, on se remit en marche. +Elias et Zia Annedda demeurèrent les derniers. +Le terme du voyage approchait ; le soleil était +sur le point d’atteindre le zénith ; mais un vent +agréable, parfumé d’églantines, en tempérait +l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond d’une +petite vallée, et le sentier montait encore, et les +murs blancs et les toits roses étaient tout près. — Courage ! +La montée est raboteuse et dure ; +attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda ! +La jument est essoufflée, toute luisante +de sueur ; le poulain n’en peut plus. Courage ! +Voilà le campement ; voilà la belle église, avec +les maisonnettes à l’entour, avec le parvis, avec +le mur d’enceinte, avec la porte grande ouverte. +On dirait un petit château, tout blanc et rouge +sur l’azur intense du ciel, sur le vert sauvage de +la brousse.</p> + +<p>D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les +chevaux et les cavaliers se presser, se grouper, +entrer en masse par la porte grande ouverte, au +milieu d’un nuage de poussière. Les hommes +perdaient leurs bonnets, les femmes leurs foulards ; +quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux, +dénoués par les rudes secousses de la +chevauchée. Une petite cloche stridente sonnait +là-haut, et ses maigres carillons de joie se brisaient, +s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité +du ciel bleu, du paysage vert.</p> + +<p>Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. +Dans la cour envahie par les herbes sauvages, +pleine de soleil torride, il y avait une agitation +d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes +lasses et trempées de sueur. Des enfants braillaient, +des chiens aboyaient. Quelques hirondelles +passaient en sifflant, effrayées de voir +cette subite animation dans la grande solitude +de la montagne. Et, par le fait, il semblait +qu’une horde errante était venue de très loin +donner l’assaut à ce petit village déshabité. Les +portes des maisonnettes s’ouvraient, les balcons +résonnaient de cris et de rires.</p> + +<p>Elias aida tranquillement sa mère à descendre +de cheval ; puis, il descendit à son tour, attacha +la jument, chargea sur son dos, l’une après +l’autre, les besaces combles qui contenaient les +provisions et les couvertures. Et les Portolu, +comme tous les membres de la tribu des fondateurs, +prirent place dans la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Cette <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> était une très longue salle à +demi obscure, grossièrement pavée, avec un +toit de roseaux. De place en place, il y avait un +foyer de pierre, établi à même dans le sol, et une +grosse cheville de bois, en saillie sur la muraille +brute. Chacune de ces chevilles indiquait la place +héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte. — On +rencontre en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, +ces logements construits près des églises isolées pour l’usage des +pèlerins.</p> +</div> +<p>Les Portolu prirent possession de leur cheville +et de leur foyer, dans le fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> qui, +cette année-là, n’était pas très peuplée. Six familles +seulement l’habitaient ; les autres personnes +venues à la neuvaine n’appartenaient pas +à la tribu ; et, par conséquent, elles étaient logées +ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.</p> + +<p>Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait +par une petite armoire placée contre le +mur et fermant à clef, s’installa donc avec les +siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. +Car celle du prieur était florissante, avec +une <i>prieuresse</i> magnifique, grasse et blanche +comme une génisse, avec deux belles filles et +avec toute une nichée de bambins déjà vêtus +comme des hommes. Quant au plus petit, qui +était encore au maillot, il avait un an à peine ; +et, par bonheur, on trouva aussi dans le mobilier +de l’église un berceau de bois blanc, où il +fut immédiatement déposé.</p> + +<p>L’installation des Portolu fut vite faite : Zia +Annedda serra dans un trou du mur son panier +de gâteaux, son pain, son café ; elle mit sur le +foyer sa cafetière et sa marmite ; le long de la +muraille, elle accrocha le sac, la couverture, +l’oreiller d’étoffe rouge ; en bas, elle rangea la +corbeille de roseaux où étaient les tasses et les +assiettes. Et ce fut tout. Ils avaient pour proches +voisins une petite veuve courbée par l’âge, avec +deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des +relations amicales, échangèrent un monde de +politesses. Puis, Elias enleva la selle de sa jument, +la débrida et la mena dans la lande voisine +pour la faire paître avec son poulain.</p> + +<p>Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion +continuaient dans la cour et dans les maisonnettes, +Zia Annedda s’en fut prier à l’église — une +petite église fraîche, propre, avec un +pavé de marbre, avec un grand Saint barbu qui, +à vrai dire, inspirait plutôt la crainte que l’amour. — Quelques +instants après, Elias vint +aussi à l’église et s’agenouilla devant l’autel, +avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en priant +avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. +On aurait pu croire qu’Elias était le Saint à +qui ses prières maternelles étaient adressées. +Ah ! ce profil délicat et las, ce visage blanc +marqué par la souffrance, comme elle avait le +cœur ému de tendresse en les regardant ! Et de +le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du +Saint, accomplissant le vœu fait sur une terre +lointaine, dans un séjour de misère, ah ! c’était +une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion !</p> + +<p>— <i lang="sc" xml:lang="sc">O santu Franziscu bellu</i>, ô mon beau saint +François, je n’ai pas de paroles pour te remercier. +Prends ma vie, si tu veux ; prends tout ce +qu’il te plaira ; mais fais que mes fils soient +heureux, qu’ils marchent dans les droites voies +du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés +aux choses du siècle, mon cher <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franzischeddu</i> !</p> + +<p>Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion +cessèrent ; chacun avait pris sa place, +même l’illustrissime seigneur chapelain, un +prêtre à peine haut de quatre pieds, très rubicond, +très jovial, qui sifflotait des ariettes à la +mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.</p> + +<p>On conduisit les chevaux au pâturage ; on +alluma les foyers. La magnifique prieuresse et +les femmes de la tribu mirent sur le feu d’effrayantes +chaudières de soupe assaisonnée avec +du fromage frais. Et ce fut alors une vie de +liesse qui commença pour cette espèce de clan +pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis +et des agneaux, on cuisinait des quantités de +macaroni, on buvait beaucoup de café, beaucoup +de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain +disait messe et neuvaine, et sifflotait, et +chantonnait.</p> + +<p>Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la +grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, pendant la nuit, autour des +hautes flambées de lentisque crépitant. Dehors, +la nuit était fraîche, presque froide ; la lune +descendait sur le vaste occident et donnait à +la lande un charme sauvage… O pâles nuits +des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la +chouette, la sylvestre fragrance du thym, l’âpre +senteur du lentisque, le bruissement lointain +des bois solitaires se fondent en une monotone +et rêveuse harmonie qui inspire à l’âme une +émotion de solennelle tristesse, une nostalgie +de choses anciennes et pures !</p> + +<p>Groupés autour du feu, les paysans de la +grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> racontaient des histoires amusantes, +buvaient et chantaient. L’écho de leurs +voix sonores allait se perdre à l’extérieur, dans +cette grande solitude, dans ce silence lunaire, +entre ces maquis sous lesquels dormaient les +chevaux.</p> + +<p>Elias prenait sa part de l’allégresse générale +avec un plaisir intense, presque enfantin. Il lui +semblait qu’il était dans un monde nouveau ; il +racontait ses propres souvenirs, il écoutait les +récits des autres avec une sorte d’attendrissement. +Au surplus, il avait noué connaissance +avec le seigneur chapelain ; et ce nouvel ami lui +tenait de plaisants discours, l’excitait à jouir de +l’existence, à oublier, à se donner du bon temps.</p> + +<p>— Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait +l’abbé. Dansons, chantons, sifflons, divertissons-nous. +Dieu nous a donné la vie pour que +nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il +faille pécher, prends-y bien garde ! Oh ! pour +ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords : +un tourment, mon cher !… Mais suffit : +tu dois savoir ce que c’est… Oui, oui, oui, se +divertir honnêtement ! Je m’appelle Jacu Maria +Porcu, surnommé l’abbé Porcheddu, parce que +je suis petit de taille. Eh bien, Jacu Maria +Porcu s’est fort amusé, dans sa vie : et il a eu +raison. Écoute un peu cette histoire. Une fois, je +rentre à la maison passé minuit. Ma sœur prétend +que je suis ivre ; mais il me semble, à moi, +que je ne le suis point. « Que me donnes-tu à +souper, Anna ? lui dis-je. — Rien ! Je ne te +donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il +est plus de minuit ; je ne te donne rien. — Donne-moi +à souper, Annesa. Il faut qu’un prêtre +soupe. — Eh bien ! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, +je vais te donner du pain et du fromage. +Il est plus de minuit. — Du pain et du fromage +à un prêtre, à Jacu Maria Porcu ? — Oui, du +pain et du fromage. En voilà, si tu en veux, +abbé Porcheddu. — Du pain et du fromage à +Jacu Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu ? <i lang="sc" xml:lang="sc">Tè, tè, +ziriu, ziriu</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, attrape ! » Et l’abbé Porcheddu +jette le tout aux chiens ! Voilà comment il faut +faire, jeune homme à la face pâle !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Cri pour appeler les chiens.</p> +</div> +<p>Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu +se mit à fredonner :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">l’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere.</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Oggi te, domani un’altra<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> !</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> « On fait l’amour pour rire, — on fait l’amour pour rire, — rien +que pour rire. — Aujourd’hui toi, demain une autre ! »</p> +</div> +<p>Elias se disait en riant : « Cet homme-là est +fou ! » Mais il s’amusait ; et les paroles de l’abbé +Porcheddu le frappaient, lui apportaient un +souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de +s’ébattre.</p> + +<p>Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, +Elias et quelques autres s’en allaient volontiers +sous l’ombrage des bois, dans le repos métallique +de l’après-midi. Les montagnes pittoresques +de Lula se profilaient devant eux, nettes et +bleuâtres sur le ciel pur ; tout se taisait, et, +dans le lointain, parmi le vert de la lande, les +chevaux couraient agiles, se poursuivaient avec +de rapides évolutions. Cela ressemblait à un +tableau. Dans cette solitude, les promeneurs +causaient sérieusement, racontaient leur passé +plus où moins accidenté, les légendes de l’église, +des historiettes de femmes, des aventures épiques +arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, +la conversation était interrompue par une +roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu ; +et même, quelquefois, M. le chapelain +se mettait brusquement à bondir et à faire des +gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes +en les accompagnant d’une mimique +grotesque.</p> + +<p>Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient +justement assis à l’ombre d’un bouquet d’énormes +lentisques, et Elias finissait de raconter comment +un détenu, son compagnon, avait bâtonné +un argousin parce que celui-ci refusait dédaigneusement +l’invitation de boire avec certains +prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet +aigu, tremblé, qui vint comme une flèche du +côté de l’église. Elias bondit en criant :</p> + +<p>— C’est mon frère Pietro qui siffle !</p> + +<p>— Eh bien ! dit l’abbé Porcheddu, si c’est +ton frère Pietro, vous aurez le temps de vous +voir. Tu t’émeus pour cela ?</p> + +<p>— Mon père aussi doit être arrivé, reprit +Elias, qui effectivement paraissait ému ; et il +amène la fiancée de Pietro. Allons, allons…</p> + +<p>— Puisqu’il en est ainsi, allons ! dit le prieur. +Il faut les recevoir honorablement. Berte Portolu +est un bon parent de saint François. Et +puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.</p> + +<p>— Une belle fille ? s’écria l’abbé Porcheddu. +Alors, dépêchons-nous !</p> + +<p>Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds +qui, dans la tranquillité verte de la lande, paraissaient +encore plus verdâtres que d’habitude. +Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard ; et il +se mit à rire, et il fredonna sa chanson favorite :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L’amore si fa per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">solo per ridere…</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par +un petit sentier à peine tracé au milieu des +maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, +le sifflet se répétait, de plus en plus voisin et +insistant. Elias ne s’était pas trompé. On rencontra +près du puits, Zio Portolu, Pietro et, +entre les deux hommes, la lumineuse figure de +Maria Maddalena. Elias reçut un coup au cœur. +L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre +son palais et garda le silence, n’ayant pas de +mots pour exprimer son admiration ; et, certes, +il prétendait s’y connaître.</p> + +<p>Maddalena n’était pas très grande ; elle n’était +pas très belle non plus ; mais elle plaisait +beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation +d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais +sourcils, et une bouche admirable. Son corsage +d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise +très blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées +et de roses, la rendaient éblouissante. +Encadrée par les grossières figures de Pietro et +de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au +milieu de la force sauvage. De près, ses yeux +luisants, aux larges paupières, aux longs cils, un +peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, +au sens propre du terme.</p> + +<p>— Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant +et en touchant la main de Maddalena. +Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps ? +On ne vous attendait que demain.</p> + +<p>— Aujourd’hui ou demain, c’est la même +chose, répondit Zio Portolu. Salut à tous, salut +au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond ! +Car, Dieu l’assiste ! on voit bien que c’est un +prêtre, quoiqu’il soit en culotte.</p> + +<p>— Eh ! l’abbé, avez-vous entendu ?</p> + +<p>— Avec ou sans culotte, nous sommes tous +des hommes ! répliqua l’autre, un peu piqué.</p> + +<p>Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui +fit ses compliments.</p> + +<p>— Prends garde à toi ! dit Elias à la jeune fille, +avec un sourire. L’abbé Porcheddu est terrible.</p> + +<p>— Pas plus qu’Elias ! riposta vivement le +petit abbé.</p> + +<p>— Oh, oh ! fit Maddalena avec un rire aimable ; +je ne crains personne.</p> + +<p>Et Zio Portolu :</p> + +<p>— Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne +crains personne, n’aie peur de personne ! Zio +Portolu est là ; et, si sa seule présence ne suffisait +pas à te protéger, il y a aussi sa <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>.</p> + +<p>Et, dégainant la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i>, — un long couteau +qu’il portait enfilé à sa ceinture, — il la brandit +en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant +ses mains devant lui, avec un geste comique de +feinte terreur.</p> + +<p>— Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet ! +Ce couteau, c’est un cimeterre ! <i>Allargaribus</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Barbarisme plaisant pour signifier : « Au large ! Éloignons-nous ! »</p> +</div> +<p>— Que voulez-vous ? dit Zio Portolu, en remettant +la <i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> à sa place. Cette jeunesse, cette +tourterelle m’a été confiée par sa mère, une +tourterelle veuve. « Arrita Scada, lui ai-je dit, tu +peux être tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle +ne court aucun risque. Je la défendrai +même contre mon fils, même contre mon Pietro +au cœur d’or, et à plus forte raison contre les +milans et les vautours. »</p> + +<p>Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter ; +et, de temps à autre, il jetait à la jeune fille des +regards de sauvage affection.</p> + +<p>— Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé +Porcheddu, nous nous tiendrons sur nos gardes. +Et maintenant, allons boire.</p> + +<p>— Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. +Qui ne boit pas n’est pas un homme, n’est pas +même un prêtre !</p> + +<p>Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les +attendait dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> avec ses cafetières, +ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena +et son cortège firent irruption dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, +riant et bavardant : bientôt, ce fut une confusion +de voix et de rires, un tintement de verres +et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter +qu’il avait fait tout le voyage avec la brebis, +naguère promise à saint François, liée sur la +croupe de son cheval.</p> + +<p>— C’était ma plus belle brebis ! disait-il au +prieur. Une laine longue comme ça ! Eh ! eh ! +Zio Portolu n’est pas avare.</p> + +<p>— Va-t’en au diable ! lui répondait le prieur. +Ne vois-tu pas que c’est une brebis chenue, +vieille comme toi-même ?</p> + +<p>— Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta ! Et +si tu m’insultes encore, je t’embroche avec ma +<i lang="sc" xml:lang="sc">leppa</i> !</p> + +<p>L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la +tête un peu inclinée sur l’épaule, les yeux caressants +tournés vers Maddalena et vers les jolies +filles du prieur. Et il fredonnait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it"> — Sulla poppa del mio brik</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Buoni sigari fumando,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Col bicchiere facendo trik,</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Bevo rum di contrabbando<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> « Sur la poupe de mon brick, — en fumant de bons cigares, — en +faisant <i>trik</i> avec mon verre, — je bois du rhum de contrebande. »</p> +</div> +<p>— Ha ! ha ! ha ! riaient les femmes.</p> + +<p>Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses +selles éparses dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, il dégustait +son vin à petites gorgées, tour à tour +baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il +la relevait, ses yeux rencontraient les yeux +riants de Maddalena, assise en face de lui à +peu de distance : et ces yeux obliques, pleins de +feu, lui pénétraient l’âme. Il éprouvait une sorte +d’ivresse, un relâchement de tous ses nerfs, un +plaisir presque physique, chaque fois qu’il la +regardait. Les voix, les bavardages, les rires, les +chansonnettes de l’abbé Porcheddu, les exclamations +des femmes lui arrivaient comme de très +loin ; il lui semblait qu’il écoutait d’un lieu +écarté, sans prendre part à l’amusement des +autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui +adressant la parole, le fit revenir à lui-même. Il +s’éveilla comme d’un rêve, devint sombre, se +leva et sortit rapidement.</p> + +<p>— Où vas-tu, Elias ? lui cria Pietro, qui le +rejoignit.</p> + +<p>— Je vais voir les chevaux, répondit-il avec +rudesse. Laisse-moi !</p> + +<p>— On a pris soin des chevaux… Pourquoi es-tu +de mauvaise humeur, Elias ? Il te déplaît que +Maddelena soit venue ?</p> + +<p>— Quelle idée ! Pourquoi me dis-tu cela ? demanda +Elias, les yeux fixés sur Pietro.</p> + +<p>— J’avais cru remarquer que tu la boudais… +J’ai peur qu’elle ne te plaise pas. Serait-il vrai, +mon frère ?</p> + +<p>— Tu es fou ! Vous êtes tous fous !… Et elle +aussi, avec sa sagesse tant vantée ! Elle rit trop !</p> + +<p>Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le +monde à la maison traitait Elias comme un +enfant ou plutôt comme un malade, craignait +de lui causer un déplaisir et le contentait dans +ses moindres fantaisies.</p> + +<p>A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant +que son frère désirait être seul, retourna près +de sa fiancée.</p> + +<p>« Ils sont tous fous ! se disait Elias, en errant +çà et là dans la lande. Mais moi-même ? Ah ! +elle est la fiancée de mon frère ; et je suis assez +fou pour la regarder ! »</p> + +<p>Il resta toute la soirée dehors.</p> + +<p>— Où peut bien être Elias ? demandait de +temps à autre Zia Annedda, en promenant les +yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il +être allé, ce garçon, que Dieu bénisse ! Va +donc le chercher, Pietro.</p> + +<p>Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, +laquelle, à parler franc, ne semblait pas être +fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait +rien paraître, peut-être pour conserver l’attitude +digne que lui avait conseillée sa mère.</p> + +<p>— J’y vais, j’y vais, répondait-il.</p> + +<p>Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure +du souper :</p> + +<p>— Où peut bien être Elias ? répéta encore Zia +Annedda. Portolu, va donc voir un peu où est +ton fils.</p> + +<p>Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché +sur une longue broche de bois. Il se +vantait que personne au monde ne savait mieux +que lui rôtir un agneau ou un porcelet.</p> + +<p>— J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure ! +répondit-il à sa femme. Laisse-moi d’abord régler +mes comptes avec ce jeune animal.</p> + +<p>— L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton +fis.</p> + +<p>— Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite +femme. Est-ce que tu t’y connais, toi ? Est-ce +que tu prétends donner des conseils sur ce +point aussi à Berte Portolu ? D’ailleurs, laisse +les enfants s’amuser. C’est de leur âge.</p> + +<p>Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait +à partir, lorsque Elias rentra. Il avait les yeux +brillants, le visage allumé ; il était très beau. +Tous le regardèrent ; et Zia Annedda poussa un +soupir, et Zio Berte se mit à rire de plaisir en +reconnaissant qu’Elias était un peu ivre. Mais +Elias ne vit que les yeux obliques et ardents +de Maddalena, et il eut envie de pleurer comme +un enfant.</p> + +<p>« Elle est folle ! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle +ainsi ? Pourquoi ne me laisse-t-elle +pas en paix ? Je le dirai à Pietro, je le dirai à +tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, +pourquoi le trompe-t-elle ?… Elle est folle, elle +est folle… Mais je suis fou, moi aussi. Non, je ne +dois pas la regarder ; je dois plutôt m’arracher +le cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, +près de Paska, la fille du prieur, et je lui ferai la +cour… »</p> + +<p>En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit :</p> + +<p>— Paska, tu es la plus belle parente de saint +François !</p> + +<p>— Et toi, tu es son plus beau parent ! repartit +vivement la jeune fille, très affairée autour +d’une chaudière.</p> + +<p>Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec +une intensité étrange. Elle riait, toute contente ; +mais lui, dans son cœur, il se sentait mourir.</p> + +<p>Du fond de la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>, Maddalena les observait ; +et, de temps à autre, elle baissait ses +larges paupières, ses longs cils ; et alors, elle +ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique +et résignée. Lorsque le souper fut +servi, Zio Berte rappela Elias.</p> + +<p>— Non ; je reste ici, répondit le jeune homme. +La plus belle parente de saint François m’invite +à son foyer.</p> + +<p>— Reviens, et tout de suite ! cria Zio Portolu. +Personne ne t’a invité ; mais, quand même on +t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter +l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon +gré, ton père saura te faire revenir de force !</p> + +<p>Elias se leva aussitôt et revint ; mais il ne +voulut ni manger ni boire, et il répondait avec +mauvaise humeur, quand on lui adressait la +parole.</p> + +<p>— Pourquoi es-tu de mauvaise humeur ? lui +demanda Maddalena d’un air affable, au moment +où l’on finissait de souper. Parce que nous +t’avons obligé à quitter le foyer du prieur ? Eh +bien, va, retournes-y, sois content !</p> + +<p>— Et si j’y retournais ? répliqua-t-il avec +rudesse. Qu’est-ce que cela pourrait te faire ?</p> + +<p>— Oh ! rien du tout, déclara-t-elle avec une +raideur subite.</p> + +<p>Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus +attention qu’à lui seul.</p> + +<p>Elias se leva brusquement, s’éloigna ; mais, +au lieu de s’arrêter devant le foyer du prieur, +il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il +éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un +désir de se mordre les poings, de crier, de se +jeter par terre et de fondre en larmes. Et néanmoins, +dans l’ivresse du vin et de la passion, il +gardait encore la conscience de lui-même et il se +disait : « Je me suis amouraché d’elle. Pourquoi +me suis-je amouraché d’elle ? O bon saint François, +venez à mon aide, venez à mon aide ! Je +suis un fou, mon bon saint François ; mais je +suis si malheureux ! »</p> + +<p>Les <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissias</i> envoyaient au dehors, vibrant +dans la nuit tiède et pure, des bruits confus de +voix et de chants, de cris et de rires. Elias distinguait +la voix de son père, le sifflotement de +l’abbé Porcheddu, le rire de Maddalena : et, au +milieu de toute cette fête, il se sentait triste, +désespéré comme un enfant qui se verrait seul +et perdu dans la sauvage solitude nocturne de +la lande.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut +silence dans cette espèce de clan endormi. Elias +rentra et se coucha à côté de Pietro, sur la même +botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. +Par toute la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i> étaient éparses des +couches d’herbe ; quelques feux brillaient encore, +éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette +vaste scène muette. On voyait apparaître, puis +disparaître une longue barbe, un vêtement laineux, +un visage de femme, une selle, un chien +accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la +muraille. Elias ne pouvait dormir : il croyait +entendre la respiration de Maddalena, couchée +entre Zia Annedda et Zio Portolu ; et il continuait +à éprouver des désirs qui le mettaient +au désespoir, à ruminer des pensées étranges.</p> + +<p>« Non, ne crains rien, mon frère ! disait-il +mentalement à Pietro. Alors même qu’elle viendrait +se jeter entre mes bras, je la repousserais. +Je ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle +appartenait à un autre, je la lui ravirais, dût-il +m’en coûter de retourner <i>là-bas</i>. Mais elle t’appartient. +Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, +je prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. +Je demanderai Paska, la fille du prieur. »</p> + +<p>Puis, il se disait à lui-même :</p> + +<p>« En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de +prendre femme ? Qu’ai-je besoin de penser aux +femmes ? Ne peut-on vivre sans les femmes ? +N’ai-je pas vécu trois années sans même en voir +une ? Apparemment, c’est la raison pour laquelle, +aussitôt après mon retour, je me suis +amouraché de la première que j’ai vue. Mais je +suis fou. Je ne veux plus m’occuper des femmes, +qui font que l’on devient fou. Je veux dormir. »</p> + +<p>Cependant, il ne pouvait dormir ; il se tournait +et se retournait sans cesse. Il passa ainsi la +nuit presque entière ; et il n’en fut pas moins l’un +des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre +ouverte sur un fond d’argent, l’humide fraîcheur +de l’aube pénétrait dans la salle. Déjà Zia +Annedda et Maddalena préparaient le café, encore +engourdies par le sommeil. Elias se souleva +sur sa couche, pâle comme un cadavre, les cheveux +en désordre et la gorge serrée.</p> + +<p>— Bonjour…, lui dit la jeune fille en souriant. +Mais regardez donc, Zia Annedda : votre fils a +sur le visage la couleur de la cire. Donnez-lui +vite une tasse de café.</p> + +<p>— Est-ce que tu es malade, mon enfant ?</p> + +<p>— Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il +en toussant, d’une voix rauque. Donnez-moi +à boire. Où est notre cruche ?</p> + +<p>Il chercha et prit la cruche, but avidement. +Maddalena le regardait toujours, et elle riait.</p> + +<p>— Pourquoi ris-tu ? lui demanda-t-il en déposant +la cruche. Parce que je bois sitôt levé ? +Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh +bien, quoi ? Le vin est fait pour les hommes.</p> + +<p>— Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint +Zio Portolu, qui avait déjà bu l’eau-de-vie. Tu +es une bamboche de fromage frais. Il suffit +qu’une petite femme te souffle dessus, pff…, et +te voilà terrassé, mort, anéanti !</p> + +<p>— Soit ! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une +petite femme me souffle dessus, et me voilà +mort. Mais je vous prie tous de me laisser en +paix.</p> + +<p>— Oh ! quelle mauvaise humeur terrible ! +s’écria Maddalena. Est-ce ma présence qui en +est la cause ?</p> + +<p>— Oui, justement ; c’est ta présence qui en +est la cause.</p> + +<p>— La tourterelle ! protesta Zio Portolu en +élargissant les bras. La tourterelle qui égaie +tous les lieux par où elle passe ! Et mon fils, +une bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le +met de mauvaise humeur ? Allons, allons, fais-moi +le plaisir de déguerpir, enfant du diable ! +Si tu es de mauvaise humeur, va te pendre. +Mais ce qu’il y a de certain, c’est que jamais tu +n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme +celle-ci, pour égayer sa maison !</p> + +<p>Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle +blessure ; car elles lui rappelèrent soudain que, +d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait +habiter leur maison comme épouse de Pietro. +Ce serait pour lui un grand martyre. Non, il ne +pourrait pas s’y résigner.</p> + +<p>— Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia +Annedda. Prends ce biscuit et sois gai, puisque +nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, +saint François s’en offenserait.</p> + +<p>— Mais je suis gai, maman ; je suis gai comme +un oiseau.</p> + +<p>Et, se tournant vers le foyer du prieur :</p> + +<p>— Ohé ! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, <i>Paska</i>.</p> +</div> +<p>Après cette petite scène, il ne se passa plus +rien d’intéressant, ni ce jour-là, ni le lendemain, +au foyer des Portolu.</p> + +<p>Dès la veille de la fête, beaucoup de gens +arrivèrent de Nuoro et des villages voisins. De +Lula, notamment, par le sentier raide, creusé +dans la montagne entre les buissons de genêt +fleuri, des femmes descendaient en longues files, +étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès +par une coiffe recouverte d’un grand foulard à +franges, avec des cottes d’orbace<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> très pesantes +et très courtes, avec de longs rosaires dont les +grains étaient reliés par de bizarres ornements +d’argent<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure +filée et tissée par les femmes sardes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière ; +les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, +des croix, de petites médailles où sont gravées des figurines +primitives représentant des saints, etc.</p> +</div> +<p>Les Portolu eurent des hôtes nombreux ; ce +qui fit que, pendant toute la journée, Elias et +Pietro furent entraînés de côté et d’autre par +les jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils +s’enivrèrent tous jusqu’à perdre la raison, chantèrent, +dansèrent, hurlèrent. Par instants, on +aurait cru Elias tombé en démence ; il riait +jusqu’à en devenir violet, avec ses yeux verts, +et il poussait des cris de joie extravagants, +des <i>uaih !</i> longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient +aux appels de bataille jetés par quelque +guerrier barbare.</p> + +<p>De temps en temps, Maddalena, qui aidait +Zia Annedda à préparer les repas, à servir le +vin et à verser le café pour les hôtes, regardait +Elias de travers et murmurait :</p> + +<p>— Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. +Voyez comme il est rouge, comme il rit !</p> + +<p>Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, +et elle sentait une épine dans son cœur. Dès +qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à +l’église et se mit en prière.</p> + +<p>— Ah ! <i lang="sc" xml:lang="sc">santu Franziscu meu</i>, mon cher saint +François, retirez-moi cette épine du cœur. Mon +fils Elias est en train de reprendre la mauvaise +route : voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, +qu’il n’est plus le même. Et il avait l’air si bon, +à son retour ! Il promettait tant de choses ! Ayez +pitié de nous, saint François, mon cher petit +saint François ! Faites qu’il rentre dans la voie +droite ; convertissez-le ; détachez-le des vices, +des mauvais compagnons, des choses du siècle ! +O saint François, mon petit frère, faites-moi +cette grâce !</p> + +<p>Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, +du haut de son autel rustiquement orné +avec de flamboyantes roses des quatre saisons. +Et il parut avoir exaucé miraculeusement la +prière de Zia Annedda : en effet, ce même soir, +pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. +On parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns +critiquaient la conduite et dont les autres faisaient +des gorges chaudes. Elias, encore ivre, +mais pas trop, prit la défense de son ami ; et il +déclara, en manière de conclusion :</p> + +<p>— Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, +chiens galeux ; déchirez-le à belles dents. Il se +fiche de vous, il est plus heureux que le pape… +Et moi aussi, je me ferai prêtre !</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire. Elias insista :</p> + +<p>— Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, +chiens pelés, brutes ! Car vous n’êtes pas autre +chose. Eh bien ! oui, je me ferai prêtre. Et que +faut-il pour cela ? Le latin, je sais le lire. Et +j’espère que je vous porterai le viatique à tous, +que je vous enterrerai tous morts de faim !</p> + +<p>— Et moi aussi, frère ? demanda Pietro.</p> + +<p>— Oui, toi aussi !</p> + +<p>— Et moi aussi ? demanda Maddalena.</p> + +<p>— Oui, toi aussi ! vociféra Elias furieux. Et +pourquoi pas ? Est-ce parce que tu es une +femme ? Mais, à mes yeux, les hommes et les +femmes se valent. Que dis-je ? les femmes valent +encore moins que les hommes.</p> + +<p>— Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, +qui écoutait avec une singulière avidité les +paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, +tu te feras prêtre ?</p> + +<p>— M’est avis que oui ! répéta Elias en se +versant à boire. Buvez ! Buvez ! Emplissez les +verres et trinquons !</p> + +<p>Les verres furent emplis jusqu’au bord.</p> + +<p>— Doucement, doucement ! insista Zio Portolu, +au milieu de l’allégresse générale. Raisonnons, +avant de boire !</p> + +<p>— Qui ne boit pas n’est pas un homme, +père ! dit Pietro, répétant l’axiome qu’il avait +tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.</p> + +<p>Alors le père se fâcha pour tout de bon et +hurla :</p> + +<p>— Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du +diable ! Quant à toi, respecte ton père, et rends +grâce à la présence de ces amis et de cette tourterelle : +s’ils n’étaient pas là, je te donnerais +autant de soufflets que tu as de cheveux sur la +tête !</p> + +<p>— Oh ! oh ! Zio Portolu, vous allez trop loin ! +Parler ainsi à un fiancé ! dit la jeune fille.</p> + +<p>— Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu +ne viens à mon aide ! cria Pietro en riant.</p> + +<p>— Va donc à son aide, ma tourterelle ! répliqua +ironiquement Zio Portolu.</p> + +<p>Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda +s’il avait parlé sérieusement. Mais Elias +buvait, riait, faisait du tapage ; il ne répondit +pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce +de son étrange dessein s’était perdue parmi la +bruyante gaieté des convives.</p> + +<p>Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la +nouvelle avec un cœur tremblant : c’était Zia +Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, +un peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien +saisir tout ce que l’on disait ; mais elle regardait +autour d’elle avec des yeux attentifs. Maddalena +se penchait de temps à autre vers la sourde pour +lui répéter à l’oreille telle ou telle chose ; et Zia +Annedda approuvait de la tête, avec un sourire. +« Ah ! si Elias avait parlé sérieusement ! Mais +cela était-il possible ? Un si grand miracle ! +Pourtant, saint François avait la puissance de +faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi… +Elias était jeune encore, il pouvait étudier, il +pouvait réussir. Cette voie, la voie du Seigneur, +était véritablement la sienne : car, s’il restait +dans le monde, il était un jeune homme perdu. » +Ainsi pensait Zia Annedda, parce qu’elle connaissait +bien son fils.</p> + +<p>Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle +retourna à l’église pour remercier le Saint de +l’idée qui était subitement venue à Elias. Il +faisait nuit ; les lampes oscillaient devant l’autel, +répandant des ombres et des clartés vacillantes +sous la nef déserte. Le grand Saint, obscur +et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des +quatre saisons. En entrant, Zia Annedda s’agenouilla ; +puis, elle alla s’asseoir au fond de l’église +et se mit à prier. Sa pensée était toujours +occupée d’Elias ; il lui semblait que déjà elle +voyait son fils prêtre, que déjà elle recevait les +dons de froment, les petites amphores de vin<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> +bouchées avec des fleurs, les tourtes et les <i lang="sc" xml:lang="sc">gattos</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> +dont les amis feraient présent au nouvel abbé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques +autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, +d’offrir en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles +de vin qui ont la forme des amphores.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et +du miel.</p> +</div> +<p>Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit +entrer Maddalena. La jeune fille s’approcha et +s’assit à côté de la vieille femme.</p> + +<p>— Ah ! vous êtes ici ? dit-elle tout bas à Zia +Annedda. Nous commencions à être en peine de +vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous +trouverais à l’église.</p> + +<p>— Je vous rejoindrai dans un instant.</p> + +<p>— Alors, je reste avec vous.</p> + +<p>Elles se turent. De la cour arrivaient des +bruits confus, des chants et des mélodies plaintives +qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse +voix de ténor chantait au loin, peut-être +sur la lande, parmi d’autres voix qui +l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence +qu’ont toujours les chants de Nuoro. Ce +chœur lointain, cette voix sonore où paraissait +pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la +nuit, de la solitude, montaient et se répandaient +à travers les rumeurs de la foule, emplissaient +l’air de rêves mélancoliques.</p> + +<p>Maddalena écoutait, envahie par un profond +sentiment de désolation. Tour à tour, il lui semblait +qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne reconnaissait +plus cette voix. Était-ce Pietro ? +Était-ce Elias ? Elle n’en savait rien : non, elle +n’en savait rien ; mais cette voix et ce chant en +chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une +fiévreuse ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda +continuait à songer, continuait à prier, +sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et +palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de +passion.</p> + +<p>Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes +suspendirent leur cours : un homme entrait +et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. +C’était celui qui occupait toute leur âme : Elias. +Il s’agenouilla sur les degrés de l’autel, avec son +bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se +frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. +La rougeâtre et mobile clarté de la lampe +oscillante l’illuminait d’en haut et faisait luire +ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans +sa ferveur douloureuse, il continuait à gémir, à +se frapper le front et la poitrine.</p> + +<p>Les deux femmes l’observaient, retenant leur +souffle ; et Zia Annedda se sentait presque heureuse +de la douleur de son fils. « Il se repent de +s’être enivré, pensait-elle ; il prend de bonnes +résolutions. Soyez béni, saint François, mon +cher petit saint François ! » Puis, s’adressant +tout bas à Maddalena :</p> + +<p>— Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous +voir, et il aurait honte.</p> + +<p>Elle emmena la jeune fille hors de l’église.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il a ? demanda celle-ci, troublée.</p> + +<p>— Il se repent de la débauche qu’il a faite. +Il est très pieux, ma fille.</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>— Parfois, il est emporté ; mais, ma fille, c’est +un jeune homme qui a de la conscience. Oui, oui, +beaucoup de conscience !</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>— Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il +peut se trouver induit en tentation : car tu sais +que le diable nous guette sans cesse ; mais il +sait le combattre, et il mourrait plutôt que de +commettre un péché mortel. Parfois, la tentation +réussit à le vaincre en de petites choses, +comme aujourd’hui, par exemple : tu as vu +qu’il s’est enivré, qu’il a dit de mauvaises paroles. +Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.</p> + +<p>— Ah ! dit encore une fois Maddalena.</p> + +<p>Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit +ses paupières se mouiller de larmes brûlantes.</p> + +<p>Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent +dans la <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>. Zio Portolu, Pietro et +leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les +uns chantaient, les autres jouaient, assis par +terre. Maddalena, plus sérieuse et plus grave que +de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart, près +de la fenêtre, dans l’ombre.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha +d’elle et l’enveloppa d’un regard amoureux.</p> + +<p>— Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. +Pour quel motif ? Est-ce que tu as vu Elias ? +Est-ce qu’il t’a dit quelque chose ?</p> + +<p>— Non ; je ne l’ai pas vu.</p> + +<p>— Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, +tu sais ; ne prends pas garde à ses paroles. Il +traite ainsi tout le monde.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce que cela peut me faire ? +répliqua-t-elle avec vivacité. D’ailleurs, il ne +m’a rien dit de mal.</p> + +<p>— Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas ? tu +es prudente ? ajouta Pietro avec une voix pleine +de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.</p> + +<p>— Laisse-moi ! répondit-elle, de mauvaise +grâce. Va-t’en jouer !</p> + +<p>— Non, Maddalena ; je reste ici.</p> + +<p>— Va-t’en !</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne +jouer.</p> + +<p>— Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle… +Viens ici, et tout de suite !… Veux-tu +que je me lève ?</p> + +<p>Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.</p> + +<p>— Eh ! eh ! le vieux renard sait se faire obéir ! +dit une personne de l’assistance.</p> + +<p>Maddalena se tourna complètement vers la +fenêtre et regarda dehors, l’esprit très loin de +la scène bruyante qui se passait derrière elle, +les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit +était tiède et voilée ; la lune voguait vers le sud, +dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons d’argent ; +les buissons noirs de la lande, s’estompant +sur des fonds cendrés, exhalaient des parfums +sauvages.</p> + +<p>Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour +la seconde fois, comme si la figure du jeune +homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion +de sa pensée, elle le vit apparaître devant +elle, à l’improviste. Il passa sous la fenêtre, s’éloigna +dans la vaporeuse clarté lunaire. « Où +allait-il ? » Maddalena sentit les pleurs lui monter +aux yeux ; un frisson lui traversa les entrailles +et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu +s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le +saisir entre ses bras et l’étouffer dans la violence +de son étreinte. Mais il disparut ; et elle dévora +secrètement ses pleurs.</p> + +<p>Elias avait prononcé son vœu ; il avait dit +mentalement à Pietro : « Frère, tu peux dormir +sans crainte ; elle t’appartient. Alors même +qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la +repousserais. » Maintenant que les vapeurs du +vin étaient dissipées, il se sentait fort ; et, même +depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du +Saint, il était presque gai. Tous les projets disparates +qui, fermentant sous l’action de l’alcool +et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné +ce jour-là dans le cerveau, — l’idée de +se faire prêtre, l’idée de demander en mariage +la fille du prieur, — tout cela s’était évaporé +avec l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et +même un peu honteux de tout ce qu’il avait +pensé et dit ce jour-là.</p> + +<p>Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement +au clair de lune ; il les fit boire ; +puis il retourna vers l’église. « On partira demain, +pensait-il ; et, après-demain, je regagnerai +la bergerie. Je demeurerai des mois entiers hors +de la ville, avec mon père, avec ce naïf Mattia, +avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie ! +Lorsque je serai seul, là-bas, toutes les journées +passées ici, toutes les extravagances d’à présent +me paraîtront un rêve. Eh ! oui, les fêtes sont +belles et les saints sont bons ; mais le vin, la +société, les loisirs allument le sang ; et celui qui +n’est pas sage, qui n’est pas très sage, peut +commettre de grandes erreurs et être induit en +tentation… Et maintenant, je vais me coucher +et dormir : car, la nuit dernière, je n’ai pas reposé +une minute. Et puis, demain… on partira ; et, +après-demain, je serai loin, très loin. Quoi donc, +Elias Portolu ? Est-ce que tu aurais peur de toi-même ?… +Mais que vois-je ? Un homme couché +sous ce buisson ?… Non, ce n’est pas un homme. +Qu’est-ce, alors ?… Oui, c’est un homme… Oh ! +l’abbé Porcheddu !… »</p> + +<p>Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua +le dormeur.</p> + +<p>— Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu ! +Qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi êtes-vous +ici ? Ne savez-vous pas que l’air du soir +peut vous faire du mal, et qu’il y a des couleuvres +et des insectes dans l’herbe ?</p> + +<p>Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé +Porcheddu s’éveilla, tout effaré ; il eut peine à +reconnaître Elias, écarquilla les yeux à plusieurs +reprises ; enfin, il réussit à reprendre ses +esprits et à se remettre debout.</p> + +<p>— Ah ! oui, j’étais sorti après le souper ; je +voulais faire une petite promenade ; mais il me +semble que je me suis endormi.</p> + +<p>— Il me le semble aussi, à moi ! Si je ne +vous avais point aperçu par hasard, qui sait +combien de temps vous seriez resté sous ce +buisson ? Et nous aurions été fort inquiets, en +ne vous voyant pas revenir.</p> + +<p>— Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie +trop bu, mon cher. Non. L’envie de sortir m’était +venue en voyant la lune, et je me suis assis +à cette place… Tu ne sais pas que je fus poète, +jadis ?</p> + +<p>— Oh ! oh !</p> + +<p>— Te plaît-il que nous nous asseyions un +moment ? Regarde comme la nuit est belle !… +Oui, je fus poète ; et j’ai même publié une +poésie. Mais, comme c’était une poésie d’amour, +qu’est-ce qu’a fait Monseigneur ? Il m’a envoyé +dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce +que ça n’était pas convenable pour un prêtre.</p> + +<p>— Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé +Porcheddu ?…</p> + +<p>— Moi, je n’ai pas recommencé… Je me doute +bien, mon enfant, que tu m’as cru un peu fou…</p> + +<p>— Oh ! abbé Porcheddu !</p> + +<p>— Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait +de mal à personne et qui, à plus forte raison, +ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su +vivre ; j’ai toujours été jovial, mais prudent. +Voilà pourquoi je n’ai pas recommencé ; mais +j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures… +Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle ! +C’est une de ces nuits qui invitent à réfléchir, +à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir +de ses mauvaises actions, à former de bons propos +pour l’avenir… Tu es intelligent, Elias Portolu ; +tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque ; +tu as étudié, tu as souffert ; et tu peux +comprendre ces choses-là.</p> + +<p>— C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait +la lune. Elias leva aussi le visage et regarda le +ciel ; il se sentait étrangement attendri.</p> + +<p>— Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes +ces choses-là, tu les comprends. Je me suis +rendu compte que tu es intelligent ; et tu regardes +la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, +comme font tous les pâtres, mais avec un sentiment +noble, solennel.</p> + +<p>A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne +saisit pas très bien les dernières paroles de +l’abbé.</p> + +<p>— Toi aussi, ce me semble, tu es poète un +tantinet, et tu pourrais composer des poésies +d’amour.</p> + +<p>— Oh ! pour ça, non, abbé Porcheddu !</p> + +<p>L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, +recueilli, pensif. Elias regardait toujours la lune, +en se demandant s’il saurait composer une +poésie pour Maddalena… Oh ! grand Dieu ! Il +s’oubliait donc, et le démon reprenait son empire !… +Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit +entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle +et pourtant vibrante, dans ce grand +silence de lune pâle, de lande déserte.</p> + +<p>— Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu +penses à composer une poésie… C’est cela : j’ai +bien deviné. Tu es amoureux.</p> + +<p>— Abbé Porcheddu ! s’écria Elias frappé d’épouvante, +en baissant la tête.</p> + +<p>Et il eut la brusque sensation que l’homme +qui était près de lui connaissait son douloureux +secret ; et il rougit de honte et de colère. Il +aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et +l’étrangler.</p> + +<p>— Tu es amoureux de Maddalena… Eh ! +ne rougis pas, ne te mets pas en colère, mon +enfant. Je l’ai deviné ; mais ne t’épouvante +pas, ne crois pas que tout le monde ait la +même clairvoyance que l’abbé Porcheddu… +D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer ? Elle +est une femme et tu es un homme ; et, en tant +qu’homme, tu es sujet aux passions humaines, +aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. +Ce qu’il y a de honteux, mon enfant, ce +n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne +pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te +vaincre. Maddalena…</p> + +<p>— Parlez plus bas ! dit Elias.</p> + +<p>— Maddalena doit être pour toi quelque chose +de sacré. Quand tu la regardes, c’est comme si tu +regardais une sainte. Tu l’as compris, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Oui, je… je l’ai compris !… murmura Elias.</p> + +<p>— Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison +de dire que tu es intelligent. Voyons : pourquoi +Dieu a-t-il créé le jour et la nuit ? Le jour, c’est +pour donner facilité au démon de nous attaquer ; +la nuit, c’est pour que nous puissions rentrer en +nous-mêmes et vaincre nos tentations. Les nuits +comme celle-ci sont faites spécialement pour +cela ; car, durant ces nuits si calmes, au milieu +du silence, nous devons réfléchir que la vie est +brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le +moins, et que, de toute notre existence, nous +ne porterons rien devant le Seigneur sauf nos +bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations +vaincues.</p> + +<p>— Et la poésie, alors ? demanda Elias, en +souriant à fleur de lèvres.</p> + +<p>Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu ; +mais son accent trahissait l’émoi de +son cœur.</p> + +<p>— La poésie vraiment belle, c’est la voix de +notre conscience quand elle nous dit que nous +avons fait notre devoir. Eh ! eh ! qu’est-ce que +tu penses de cela, Elias Portolu ?</p> + +<p>— Je pense que vous avez raison.</p> + +<p>— C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons +nous en aller. L’air commence à être +humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres. +Allons, donne-moi la main, aide-moi à +me relever. Ah ! je n’ai plus vingt ans, pour +sauter comme toi… Bravo ! Merci… Permets-moi +de m’appuyer sur ton bras…</p> + +<p>Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, +comme ils approchaient de l’église :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu ? +demanda-t-il au jeune homme. C’est +un fou ; mais il a beau rentrer tard, boire, +chanter, jeter le pain aux chiens, il n’est pas +mauvais. La conscience, la conscience avant +tout, Elias ! N’oublie jamais la conscience !… +Oh ! qu’est-ce que j’aperçois là ? Une chose +noire ? Regarde !… Serait-ce une couleuvre ?</p> + +<p>— Non, c’est une racine.</p> + +<p>— En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront +que je suis ivre. Mais je ne m’en soucie +guère, puisque je ne le suis pas… Toi, mon enfant, +crois-tu que je le suis ?</p> + +<p>— Oh, non ! s’écria Elias avec vivacité.</p> + +<p>— Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes +paroles ?</p> + +<p>— Oui, toujours.</p> + +<p>— J’aime ta famille…, commença l’abbé Porcheddu.</p> + +<p>Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de +dire, changea prestement de discours ; et, pendant +l’heure entière qu’il passa encore avec +Elias, il n’aborda plus aucun sujet intime. Le +nom de Maddalena ne fut plus prononcé. Mais, +à présent, Elias se sentait un autre homme : +fort, calme, presque froid, décidé à lutter vaillamment +contre lui-même.</p> + +<p>Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien +prieur avait remis la bannière, la niche et les +clefs au nouveau prieur, désigné la veille par le +sort ; la prieuresse avait partagé le pain, le reste +des provisions et la dernière chaudière de <i lang="sc" xml:lang="sc">filindeu</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> +entre les familles de la grande <i lang="sc" xml:lang="sc">cumbissia</i>. +Les préparatifs pour le départ avaient +commencé dès l’aube ; les chariots avaient été +chargés, les chevaux sellés, les besaces emplies. +On se mit en marche après la messe, et le nouveau +prieur ferma la grande porte. Les maisonnettes, +l’église, la lande redevinrent désertes, +profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes +pittoresques et solitaires.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.</p> +</div> +<p>Adieu ! Le hibou va reprendre son cri soutenu +et cadencé, qui déchire le silence infini de +la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque, +dans les longs jours lumineux, il est le +roi de la solitude, il y commande seul ; et son cri +mélancolique ressemble au frisson d’un rêve +sauvage. Adieu ! Les chevaux trottent, galopent, +descendent et montent par les gorges +vertes de la montagne ; la bonne et fière tribu +des <i>parents</i> et des dévots de saint François retourne +à sa petite ville, là-bas, derrière les pentes +fraîches de l’Orthobene ; elle retourne à son +travail, à ses étables, à ses moissons d’argent +qui ondulent comme des lacs parmi les arbres. +La fête est finie.</p> + +<p>Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, +et Pietro avait pris sa fiancée. Cette fois, Elias +chevauchait avec les premiers de la caravane ; +et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, +les narines frémissantes et les yeux ardents, +comme enivré par la brise tiède et chargée de +senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris +et dont les fortes caresses le frappaient au +visage. D’ailleurs il était sérieux ; il ne chantait +pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait +pas même les yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, +quand il se trouvait auprès d’elle. Celle-ci +ne manquait pas alors de lui envoyer un regard +tendre, quoique timide. Mais il se disait : +« Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et surtout +une jeune fille candide ? Non, je ne dois tromper +personne, et moi encore moins que les autres ! » +Il se rappelait les paroles de l’abbé +Porcheddu et les bonnes résolutions prises la +nuit précédente ; voilà pourquoi il ne faisait pas +attention à Paska, s’éloignait de Maddalena, et, +sans avoir la conscience nette de son dessein, +tâchait de se fuir lui-même en se donnant +l’ivresse innocente du galop sur un cheval fougueux.</p> + +<p>Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés +sur la jument, que suivait le petit poulain. +Pietro et Maddalena avaient un cheval très +doux, mais un peu maigre et se fatiguant vite ; +aussi étaient-ils les derniers, et Zio Portolu ne +cessait d’avoir l’œil sur eux.</p> + +<p>Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet +de grands arbres, dans un site charmant ; +et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner, +au milieu des roches tapissées de mousse +fleurie, près de l’eau courante. Le campement +fut bientôt installé ; les feux s’allumèrent, les +broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était +un midi merveilleux ; le long du ruisseau, les +oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs +hautes et larges touffes immobiles, éparses sur +un fond de ciel métallique ; et, là-bas, parmi le +vert intense de la vallée, les moissons resplendissaient +au soleil. La niche avec le petit saint +François fut déposée à terre, sur un grand +foulard étendu ; et, après le repas, hommes et +femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, +baisèrent la niche et y mirent leur offrande. +Pietro vint avec Maddalena ; et, pour être vu +par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, +il mit dans la niche une grosse offrande. Ensuite +vint Zia Annedda ; ensuite Elias, qui s’attarda +un peu, les yeux tournés vers le petit +Saint, avec l’expression d’une ardente prière. +Ah ! il sentait de nouveau que son âme s’égarait ; +la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le +vin, la présence de Maddalena le torturaient +cruellement. Mais le petit Saint écouta sa prière +et lui donna le courage de s’éloigner, de se +coucher près de l’eau, sous les oléandres, seul, +seul et fort contre la tentation.</p> + +<p>Dans le campement, les femmes babillaient, +tout en prenant le café ou en s’apprêtant pour +le départ ; les hommes chantaient ou tiraient à +la cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, +parcourir la vallée, rebondir contre les +échos, se répercuter plusieurs fois dans les lointains +verts ; il percevait des voix assourdies +dans le calme du jour, le gazouillement flûté +d’un oiseau, le murmure de l’eau courante ; et +ses sens commençaient à s’apaiser dans la première +douceur du sommeil, lorsqu’il vit en rêve +une chose inattendue. Maddalena venait, descendant +à la rivière pour se laver. A l’aspect +d’Elias, elle ne se troublait pas ; au contraire, +elle s’approchait de lui, se penchait sur lui… +Ah ! c’était trop, c’était trop ! Les yeux de cette +femme l’ensorcelaient, ardents, fatals. Certes, il +n’oubliait pas son vœu : « O mon frère, alors +même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, +je la repousserais… » Mais il était en proie à une +angoisse, à un délire qui le suffoquaient, l’aveuglaient ; +il aurait voulu prendre la fuite, mais il +ne pouvait bouger ; et elle était à côté de lui, +et ses yeux mi-clos, ardents sous les larges paupières, +et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre +la raison. Il murmurait : « Maddalena, mon +amour… » Mais soudain il le regrettait ; et il +gémissait de passion et de douleur : « Pietro, +Pietro ! Mon frère, mon frère ! »</p> + +<p>Il se réveilla, frémissant ; il était seul, et l’eau +murmurait, et les oiseaux gazouillaient ; mais +on n’entendait plus ni coups de fusil ni voix. Il +se leva. « Combien de temps avait-il dormi ? » +Il regarda le soleil ; le soleil déclinait. La caravane +s’en était allée ; mais le cheval d’Elias +était toujours là, sous la garde de deux pâtres +auxquels on avait donné les restes du déjeuner +en récompense du laitage qu’ils avaient offert. +Elias resta encore un moment avec eux ; puis +il se remit en route.</p> + +<p>Son cheval volait. La rapidité de la course et +le désir de rejoindre ses compagnons le plus vite +possible dissipèrent l’impression chaude, mais +presque douloureuse, que lui avait laissée son +rêve. Après une demi-heure de course, il aperçut +Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et Maddalena, +arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une +côte. « On l’attendait donc ? » Oui. Les autres +étaient déjà loin.</p> + +<p>— Eh bien ? leur cria-t-il du bas de la côte.</p> + +<p>— Que le diable t’emporte ! lui répondit son +père. Où t’es-tu attardé ? Donne ton cheval à +Pietro : le sien est fourbu.</p> + +<p>— Non, je ne le lui donnerai pas.</p> + +<p>— Elias, mon fils, obéis à ton père ! intervint +Zia Annedda.</p> + +<p>— Non ! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez +laissé tout seul, comme une bête. Je ne donnerai +pas mon cheval.</p> + +<p>— Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, +prends Maddalena en croupe un bout de chemin. +Nous ne pouvons plus aller ainsi.</p> + +<p>« Ah ! qu’est-ce que tu viens de dire, mon +frère ! » s’écria intérieurement Elias. Et il se +repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais +il lui était impossible de refuser ce que Pietro +lui demandait maintenant ; et il n’eut même +pas la force de réprimer au fond de son cœur un +mouvement de joie instinctive.</p> + +<p>A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple +de Maddalena qui s’abandonnait un peu trop +contre lui, le bras de Maddalena qui se serrait +un peu trop autour de sa taille, il se rappela son +rêve : car il croyait aux songes ; et il se tint sur +ses gardes.</p> + +<p>Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, +aux détours du chemin étroit, au fond +des sentiers creux et abrités sous des buissons +fleuris, se trouvaient parfois seuls quelques minutes, +ne disant rien, enlacés l’un à l’autre, +enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un +moment où Maddalena, faible et passionnée, ne +put se vaincre.</p> + +<p>— Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, +excuse-moi de te donner cet ennui…</p> + +<p>— Oh ! dit-il en secouant la tête.</p> + +<p>— L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que +tu prendras en croupe…</p> + +<p>— Ma femme ?</p> + +<p>— Oui : Paska… Et alors, tu seras content.</p> + +<p>— Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente ?</p> + +<p>— Moi, je serai morte…</p> + +<p>— Morte ?… Oh ! Maddalena !</p> + +<p>— Morte à la vie… à l’amour ! C’est cela que +je voulais dire.</p> + +<p>Non seulement sa voix tremblait ; mais sa +main aussi tremblait, passée à la taille d’Elias ; +mais toute sa personne tremblait, abandonnée +contre les épaules du jeune homme. Et lui, il +frémit tout entier, comme une corde qui se +brise, et une ombre voila ses yeux : il éprouvait +la même angoisse, la même ivresse qu’il avait +éprouvées dans son rêve.</p> + +<p>— Maddalena…! soupira-t-il en lui serrant la +main.</p> + +<p>Mais il se raidit brusquement ; et, à voix +haute :</p> + +<p>— J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi +droite, bien en équilibre.</p> + +<p>Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, +les paroles de l’abbé Porcheddu ; et +de nouveau son vœu lui résonna au cœur : « Sois +tranquille, Pietro, mon frère ! Alors même +qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la +repousserais ! »</p> + +<p>Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la +vallée qu’illuminait le soleil couchant. La caravane +avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux +las et en sueur, pour attendre que les autres +eussent rejoint : car il fallait rentrer au pays +tous ensemble et faire trois fois à cheval le tour +de la petite église du Rosario, dont la cloche +carillonnait déjà, lointaine, argentine, pour saluer +le retour du Saint.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans +la solitude immense de la <i>tanca</i>, animée seulement +par quelque cri, par quelque sifflet de +pâtre, par les clochettes des moutons ou par le +mugissement du bétail, bornée par les bois épais +de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel +serein.</p> + +<p>La <i>tanca</i> des Portolu avait été défrichée plusieurs +années auparavant, et elle se déployait +ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques +chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, +parmi la verdure des herbages, des buissons, +des ronces ; sur les pelouses humides, la végétation +était molle, délicate, parfumée de thym et +de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à +sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud +d’or vert ; les chardons épanouissaient leurs +fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient +leurs roses sauvages. L’herbe ne restait +verdoyante que sous les arbres et dans les pacages +humides. Quoique plate et déboisée, la +<i>tanca</i> avait des recoins secrets, des rochers et +des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau +coulait entre des bouquets de sureaux où le +soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs +verts et mystérieux, entourés et parsemés de +roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter +et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à +une certaine distance, la végétation se +conservait tendre et fraîche ; la nuit, l’odeur +des joncs et des menthes y était presque insupportable. +Le troupeau des Portolu, suffisamment +nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine ; +les brebis semblaient énormes, avec leur +épaisse toison emmêlée ; déjà les agneaux +étaient grands et forts. On devait procéder à la +tonte la semaine suivante.</p> + +<p>Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement +beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa +première jeunesse, éprouvait une sensation de +bien-être physique. Chaque jour, il cherchait +et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté, +quelque retraite de la <i>tanca</i>. Les deux chiens, — l’un +gros et noir, avec des yeux farouches, +assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il +était enchaîné ; l’autre petit, avec le poil roux +et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin, — avaient +reconnu leur jeune maître ; et celui-ci, +en les caressant, avait presque pleuré. Outre +les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros +chat noir ; il y avait un petit cochon apprivoisé, +rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui +avaient quelque chose d’humain ; il y avait un +beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis +et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il +fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau +à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se +tenait toujours près de Mattia, était toujours +sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui, +le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la +cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit +cochon ou avec le petit chien, et dormait aux +pieds de son maître. Bref, c’était un animal +adorable.</p> + +<p>La vie s’écoulait simple et primitive dans la +bergerie des Portolu, fréquentée seulement par +les pâtres des environs ou par des gens de passage. +Les individus suspects, contumax ou autres, +n’y venaient pas : Zio Portolu était un +homme honnête et énergique ; Mattia était trop +niais ; Elias n’avait aucune envie de renouer les +relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en +faire de nouvelles.</p> + +<p>A présent, le jeune homme aimait la solitude ; +et, durant les premiers jours passés à la bergerie, +il fuyait même la société des siens, quand +on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de +côté et d’autre ; et, lorsqu’il rencontrait des +lieux qui lui rappelaient son enfance, il était +pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à +propos de tout ; mais, sitôt apaisé le premier +émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il +croyait être une faiblesse ; d’autant plus que, si +son frère et surtout si son père s’en apercevaient, +ils se moquaient de lui.</p> + +<p>— Hélas ! hélas ! Qu’es-tu maintenant, mon +fils ? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de +fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis +comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être +des hommes, des lions : ne s’émouvoir de rien, +ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce +qu’un homme qui pleure ? Une corne ! Vois +ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent +il s’étonne sans raison ; mais, du moins, il +ne change pas de couleur ; et puis, quelquefois, +l’étonnement même est une astuce… Oh ! ne +regarde pas ainsi ton frère : il est plus malin que +toi.</p> + +<p>Après ces petits sermons, fréquemment répétés, +Elias prenait la résolution d’être malin, lui +aussi ; mais certaines pensées, certains souvenirs, +certaines sensations l’assaillaient si brusquement +qu’il n’était plus maître de lui-même ; et +il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être +honteux. Il avait emporté avec lui tous les +livres qu’il possédait, et ce n’était guère : <i>la +Semaine sainte</i>, quelques petits ouvrages pieux +rapportés de « là-bas », la <i>Bataille de Bénévent</i>, +des poésies sardes, une vieille <i>Botanique</i> illustrée. +Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité +sous une roche, près d’un bosquet de sureaux +qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se +reposer. Mais ce n’était pas tout : Zio Portolu +et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi +leur bibliothèque : <i lang="it" xml:lang="it">I reali di Francia</i>, et <i lang="it" xml:lang="it">Guerino +detto il Meschino</i>, et les <i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> de saint François. +Que de fois Mattia les avait lus, ces livres, +et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs +amis les pâtres ! Et quelle impression enfantine +éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient +rester insensibles à toute autre chose, +chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient +les aventures de <i>Guerino</i> et les légendes des +<i lang="it" xml:lang="it">Fioretti</i> !</p> + +<p>Le livre préféré d’Elias était la <i>Semaine sainte</i>. +Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les +lisait presque couramment, même en latin. Il +s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la +fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs, +près de l’eau murmurante ; et il relisait la divine +parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie +étaient achevées ; Mattia trottait vers +Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec +la sacoche pleine de fromage frais et de recuite<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> ; +Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait +et gravait avec patience une courge où +il dessinait justement un épisode de <i>Guerino</i>, +marmottant entre ses dents, parlant à la courge, +au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait ; +et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des +maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les +chiens dormaient. La <i>tanca</i> reposait toute, dans +l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui +devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas +une herbe ne remuait.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du +petit-lait repassé au feu.</p> +</div> +<p>Elias relisait son livre, bercé par le murmure +de l’eau ; mais, dans cette paix immense, il n’avait +pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu +d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit +comme un éclair, s’imposait tyranniquement +à sa pensée ; et ce souvenir n’était pas bon. +Oh, non, il n’était pas bon !</p> + +<p>Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond +de midi ; et jamais alors Maddalena ne +manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves +le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui +laissaient une mauvaise impression pour toute +la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il +s’apaiserait et oublierait ; mais le souvenir des +jours passés à Saint-François était trop récent. +Il en avait encore les veines embrasées, et sa +volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. +La solitude, le loisir, les forces physiques +renaissantes augmentaient sa passion.</p> + +<p>Ce qui contribuait plus que tout le reste à +l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible, +du retour après la neuvaine. Presque +toujours les rêves d’Elias reproduisaient les +particularités de cet épisode : car les épaules, +la taille, la main du jeune homme conservaient +intacte l’impression charnelle du corps et de la +main de Maddalena ; et, au souvenir des paroles +qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de +nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. +Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre. +Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé ; +mais, au même instant, sa pensée retournait +à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se +courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures, +aurait voulu se bâtonner, se châtier ; mais +il lui était impossible de se vaincre.</p> + +<p>« Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un +bonhomme de fromage frais, une brute, un sot. +Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout +à la femme que mon devoir me défend +même de regarder ? Ne peut-on vivre sans les +femmes ? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, +des lions ; et moi, je ne suis qu’un agneau, une +brebis folle… Mais est-ce ma faute ? Je ne me +suis pas fait ainsi moi-même. Ah ! si je m’étais +fait moi-même, je me serais donné un cœur de +pierre… Qui sait ? Peut-être qu’avec le temps +cette folie me passera. »</p> + +<p>Telles étaient ses réflexions ; mais elles ne lui +rendaient pas le courage : car il pressentait bien +que sa folie durerait longtemps.</p> + +<p>Cependant, un désir aigu grandissait peu à +peu au fond de son cœur : celui de revoir Maddalena. +Mais, sur ce point, sa résolution était ferme. +Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, +Maddalena et Pietro viendraient pour +la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait +les jours qui le séparaient de ce jour-là ; et, en +même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson +de plaisir à penser que ce jour approchait.</p> + +<hr> + + +<p>La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé +à boucher une brèche dans le mur de la <i>tanca</i>. +Au delà de ce mur s’étendait une autre <i>tanca</i>, la +<i>tanca</i> boisée dont Zio Martinu Monne avait la +garde. Où était donc « le père de la forêt » ? +Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux +ou trois fois à sa recherche.</p> + +<p>Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, +apercevant Elias, vint près du mur. C’était un +vieillard gigantesque, encore droit et robuste, +avec de longs cheveux jaunâtres, une épaisse +barbe grise, une face qui ressemblait à du bronze +ridé. Il était majestueux dans son vêtement +sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout +de cuir, graisseux et sans manches. On aurait +pu le prendre pour un homme préhistorique. +Elias poussa une exclamation de joie, franchit le +mur, tendit la main au vieillard :</p> + +<p>— On a rarement la chance de vous voir, Zio +Martinu ! Je vous ai cherché deux fois. Comment +allez-vous ?</p> + +<p>— Heureuse rencontre ! Et puisses-tu avoir +dans cent ans une autre disgrâce comme celle +que tu as soufferte ! répondit Zio Martinu, tranquille, +d’une voix forte et avec une prononciation +lente. Quant à moi, je vais bien ; mais j’ai +dû m’absenter quelques jours.</p> + +<p>Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. +Ils avaient tant de choses à se raconter !</p> + +<p>— Le premier soir où je suis revenu à la maison, +dit soudain Elias, j’ai rêvé de vous. J’étais +dans la cour, chez mes parents ; j’étais fatigué ; +j’avais un peu bu ; je me suis endormi, et j’ai +rêvé de vous. J’ai rêvé que nous étions assis sur +ce mur, comme à présent. Les rêves se vérifient +d’une façon étrange !</p> + +<p>— Oh ! oh ! dit le vieillard, sans manifester +la moindre surprise.</p> + +<p>Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait +rêvé, mais il lui demanda :</p> + +<p>— Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio +Martinu ?</p> + +<p>— Que veux-tu que je te dise ? Ce ne sont +pas, à proprement parler, les rêves qui se vérifient ; +mais il arrive souvent que nous prévoyons +une chose, que nous y pensons beaucoup ; +et alors nous la rêvons. Ensuite, si cette +chose se réalise, il nous semble que notre rêve +s’est vérifié, tandis que c’était tout simplement +une chose qui devait avoir lieu.</p> + +<p>Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio +Martinu, mais il hocha la tête. Il repensait à son +rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc prévu +et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec +Maddalena ? Non ; il lui semblait bien que non.</p> + +<p>— Demain, reprit-il après un instant de +silence, nous allons tondre les brebis, Zio Martinu. +Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce +pas ? Ma mère doit y être, avec mon frère Pietro +et sa fiancée.</p> + +<p>— Ah ! oui, j’ai entendu dire que ton frère se +marie. Sa future est-elle bonne ?</p> + +<p>— Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.</p> + +<p>— Eh ! la beauté ne suffit pas. Les tableaux +sont beaux, et on les accroche à la muraille où +ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, c’est +que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée +à son mari et n’aime aucun autre homme sur +la terre.</p> + +<p>Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs +il se faisait tard, le ciel pâlissait, le bois +s’assoupissait dans la quiétude solennelle du +crépuscule. Il était l’heure de rentrer.</p> + +<p>— Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu ? Nous +vous attendrons. Ne manquez pas.</p> + +<p>— Je viendrai.</p> + +<p>— Ne manquez pas ! insista Elias en repassant +le mur.</p> + +<p>— Je n’ai jamais manqué à ma promesse, +Elias Portolu. Salue ton père pour moi.</p> + +<p>— Bonsoir.</p> + +<p>— Bonsoir.</p> + +<p>Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse ; +il vint même de très grand matin, et il aida les +pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de +fête champêtre.</p> + +<p>L’aube orangée incendiait l’Orient, versait +des splendeurs d’or rose sur l’herbe et sur les +pierres de la <i>tanca</i>. A l’Occident, le bois se taisait, +dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.</p> + +<p>Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, +faisait rougir au feu une pierre, et lui adressait, +selon son habitude, des paroles de louange ou de +blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau +aussi gros qu’une brebis, l’écorchaient, lui écartaient +les jambes, retiraient les entrailles fumantes.</p> + +<p>Pietro et les femmes arrivèrent un peu après +le lever du soleil. Ils étaient venus lentement, +sur un char conduit par Pietro. Personne ne se +dérangea pour aller à leur rencontre ; mais Elias +sentit son cœur battre violemment.</p> + +<p>Agile et svelte, Maddalena descendit la première, +secoua ses jupes ; puis, elle aida Zia +Annedda et Zia Arrita à descendre.</p> + +<p>Zia Annedda avait apporté une abondante +provision de pain frais et de vin. Tandis que +Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent +vers la cabane. Maddalena était plus +jolie et plus gracieuse que jamais ; sa chemise +très blanche, brodée et empesée, son jupon +d’indienne brune, ourlé de bleu, dessinaient sa +personne bien faite. A peine Elias l’eut-il vue +près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux +ardents, il comprit qu’il serait incapable de se +défendre. Mais, dans cet affolement de joie +anxieuse, il eut encore la force de penser : « Il +faut que jamais je ne reste seul avec elle ; sans +quoi, je suis perdu. Il faut que je me confie à +quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre +toujours, de ne jamais me laisser seul avec elle, +si l’occasion s’en présente. Oh ! j’ai peur de +moi-même !… Mais à qui dirai-je cela ? A ma +mère ? A mon père ? Non, ce n’est pas possible. +A Mattia ? Il est incapable de comprendre… Eh +bien, je parlerai à Zio Martinu ! »</p> + +<p>Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, +du haut de sa taille gigantesque, observait la +fiancée. Zio Portolu faisait les présentations, en +riant de son rire contraint et goguenard.</p> + +<p>— Eh ! eh ! sanglier chenu, la vois-tu, la +future de Pietro ? Elle s’appelle Maddalena, et +elle sait filer et coudre, et jamais personne n’a +rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche +tourterelle. Ne sens-tu pas qu’elle exhale +un parfum de roses ? Et celle-ci, c’est Arrita Scada, +la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu ?</p> + +<p>— Oui, je la vois.</p> + +<p>— Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant +avec curiosité vers le vieux. Vous êtes d’Orune, +à ce qu’il me semble ? Vous vivez dans la <i>tanca</i> +de X…</p> + +<p>— Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la +<i>tanca</i> de X…</p> + +<p>— Vous causerez plus tard ! interrompit Zio +Portolu. Pour le moment, il s’agit de manger la +jonchée et le lait caillé. Allons, allons ! Vite, +vite !</p> + +<p>— Le soleil se lève à peine ; ce n’est pas encore +l’heure de manger la jonchée, dit Maddalena en +riant.</p> + +<p>— Ma fille, déclara sur un ton sentencieux +Zia Arrita, il faut manger quand on vous y +invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.</p> + +<p>— Eh ! eh ! Martinu Monne, tu l’as entendue, +la vieille tourterelle ? Ne t’avais-je pas dit +qu’elle est sage comme l’eau<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire « profondément +sage ».</p> +</div> +<p>Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent +Mattia avec le chat et le cabri. Un peu plus tard +survint Pietro, et la société fut au complet. Les +femmes s’assirent sur des escabeaux de liège ; +Elias, qui était silencieux, mais qui n’était pas +triste, distribua les <i lang="sc" xml:lang="sc">corcarjos</i><a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> ; et Zio Portolu +déboucha les vases qui contenaient la jonchée et +le lait. Zio Martinu dominait la scène et considérait +avec persistance Maddalena. Ils mangèrent +et burent copieusement ; la jonchée était +exquise, et Zio Portolu se serait offensé si ses +invités n’avaient pas vidé jusqu’au fond les +<i>malunes</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de liège.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Cuillers faites avec des ongles de brebis.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles ; +on en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes +sortes d’usages ; dans les plus grands, les ménagères font fermenter +le pain d’orge ; dans les plus petits, elles mettent le +laitage, le miel, le sel, etc.</p> +</div> +<p>Aussitôt après le déjeuner, on commença la +tonte des brebis. Elles se laissaient prendre, lier, +coucher sur l’herbe, sans faire la moindre résistance ; +puis, Elias et Mattia les tondaient +adroitement, avec de gros ciseaux à ressort. La +laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, à +droite et à gauche ; et les brebis, délivrées enfin +du lacet, retournaient au pâturage, amincies et +tranquilles.</p> + +<p>Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant +à Zio Portolu le soin de faire rôtir l’agneau. Mais +Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, vers +qui semblait l’attirer un fil magique ; et, chaque +fois qu’il levait les siens, il rencontrait ceux +de la jeune fille fixés sur lui comme pour le fasciner.</p> + +<p>A un certain moment, ils demeurèrent seuls : +Pietro était allé chercher quelque chose dans la +cabane, Mattia poursuivait une brebis moins +docile que les autres, et Zio Martinu l’aidait à +la reprendre. Elias eut une minute d’égarement, +de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul +près de Maddalena, parmi les herbes et les +grands chardons fleuris. Son cœur se mit à battre +fortement et un vertige d’amour s’empara +de tout son être, lorsque ses yeux rencontrèrent +le regard passionné et suppliant de la jeune +fille. Ce regard disait : « Sauve-moi, sauve-nous ! +Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te +demander de me sauver, de nous sauver, Elias, +ô Elias ! » Mais, au contraire, il croyait se perdre +et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le +cri d’angoisse qui jaillissait de son propre cœur ; +et il se fit violence à lui-même, parce qu’il voulait +être sauvé. Il détourna les yeux, porta au +loin ses regards. La brebis courait dans l’herbe, +pourchassée par Zio Martinu et par Mattia qui +tâchaient de la rabattre vers un maquis.</p> + +<p>— Les imbéciles ! dit Elias. Si j’y étais allé, +moi, elle serait tondue maintenant.</p> + +<p>Et il s’élança pour les rejoindre, laissant +Maddalena seule dans le soleil, parmi l’herbe et +les grands chardons fleuris, seule, les paupières +baissées avec une résignation de madone douloureuse.</p> + +<p>— Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que +Mattia les précédait en traînant derrière lui la +brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je +vous en conjure, ne me laissez pas seul une +seconde avec cette jeune fille.</p> + +<p>Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un +peu honteux, sans regarder le vieillard. Zio Martinu +l’examina du haut de sa taille gigantesque, +longuement, profondément ; il comprit, et il ne +répondit rien.</p> + +<p>— Je vous expliquerai… ce soir… N’ayez pas +de mauvais soupçons, mon cher Zio Martinu ! +dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en +vous plus qu’en mon père.</p> + +<p>Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit +rien, ne s’émut pas, ne sourit pas. Il se contenta +de frapper avec une main sur l’épaule d’Elias ; +et, pendant toute la journée, il le suivit comme +une ombre.</p> + +<p>Le dîner fut extraordinairement gai et +bruyant.</p> + +<p>Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena +et Prededdu se marieraient bientôt, +après la récolte du froment. Mais le vieux ne +parut pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.</p> + +<p>Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. +Maddalena affectait d’être gaie, riait, plaisantait, +se tournait vers Pietro avec de continuels +sourires ; et elle ne faisait plus attention à +Elias. Mais Elias, peut-être aussi poussé un peu +par l’amour-propre, n’était pas dupe de cette +fausse allégresse.</p> + +<p>« Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. +Eh bien, tant mieux… Mais si elle savait, si elle +savait !… »</p> + +<p>Par instants, il lui semblait que son cœur +éclatait ; et un désir fou le tourmentait de sangloter +tout haut, de crier, de porter ses poings +à son front. Cependant, le char s’éloignait ; et +les taches rouge sang que faisaient les corsages +des femmes, et la petite tache blanche et noire +que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond +vert de la <i>tanca</i>, dans les lointains roses du couchant. +Jamais plus il ne la reverrait ainsi, libre +et amoureuse, dans la solitude de la campagne, +frémissante de passion à côté de lui, comme en +cette matinée printanière… C’était fini… Jamais +plus !…</p> + +<p>Le char disparut ; et tout retomba dans le +silence, tout fut vide autour d’Elias. Mais, en +se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio +Martinu qui l’attendait.</p> + +<p>— Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le +jeune homme fut près de lui. Veux-tu me reconduire ?</p> + +<p>— Allons.</p> + +<p>Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché ; +les bois et les lointains se taisaient, dans +un fond de ciel rose, mais d’un rose dense et +presque violacé. La <i>tanca</i> entière, les maquis +lumineux, l’herbe immobile, les roches et l’eau +reflétaient cette chaude clarté de rose pivoine. +C’était une paix, une solitude religieuses. Zio +Martinu et Elias traversèrent toute la <i>tanca</i> sans +échanger une parole et vinrent s’asseoir sur le +mur, sérieux et graves.</p> + +<p>Elias se sentait triste, mal à l’aise ; il ne savait +par où commencer, et il regardait obstinément +ses mains. Zio Martinu comprit en quel état +d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de +lui venir en aide.</p> + +<p>— Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux +me dire. Maddalena est amoureuse de toi.</p> + +<p>— Silence ! fit l’autre avec effroi, en posant +une main sur le bras du vieillard.</p> + +<p>Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il +ajouta aussitôt :</p> + +<p>— Chaque petit maquis a de petites oreilles<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Proverbe sarde : <i lang="sc" xml:lang="sc">cada mattichedda juchet oricredda</i>.</p> +</div> +<p>— Oui, répondit le « père de la forêt », toujours +grave ; chaque maquis, chaque arbre, +chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe ? +Ce que j’ai dit et ce que je vais dire, tout le +monde peut l’entendre, à commencer par Dieu +qui est là-haut, et à finir par le plus misérable +des esclaves. Maria Maddalena t’aime ; tu l’aimes. +Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il vous +a créés l’un pour l’autre.</p> + +<p>Elias le regardait avec effarement ; il se rappelait +l’entretien qu’il avait eu avec l’abbé Porcheddu, +les conseils, les avertissements reçus en +cette inoubliable nuit de Saint-François. « Lequel +des deux fallait-il écouter ? »</p> + +<p>— Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio +Martinu !</p> + +<p>— Elle est la fiancée de ton frère ? Mais +l’aime-t-elle ? Non. Donc, elle ne lui appartient +pas ; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les +lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui +de Dieu ; le mariage de convenance est celui +du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la +tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a +accepté Pietro, c’est parce qu’on le lui a imposé, +c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a de l’orge, +des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. +Le diable opérait. Mais Dieu en avait décidé +autrement. Il t’a fait revenir, il t’a fait rencontrer +cette jeune fille ; vous vous êtes vus, vous +vous êtes aimés, tout en sachant que, selon les +préjugés des hommes, vous ne deviez pas même +vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela +une force supérieure à l’homme, et qui lui indique +sa voie ? N’est-ce pas la main de Dieu ? +Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu ? Y as-tu +pensé ?</p> + +<p>— C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon +frère, il est mon frère !</p> + +<p>— Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est +pas stupide ; il sait entendre la raison. Va, dis-lui : +« Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. +Que veux-tu faire ? Veux-tu faire le malheur de +ton frère et d’une autre créature innocente ? »</p> + +<p>A la seule idée de parler ainsi à son frère, +Elias sentit un frisson lui courir dans le dos ; et +il secoua la tête avec douleur et terreur :</p> + +<p>— Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela ! +Il me tuerait, Zio Martinu !</p> + +<p>— Tu as peur ?</p> + +<p>— Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher ? +Mais ce n’est pas de la mort. Ce qui me fait +peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui +aussi, et toute la famille… Au surplus, ce n’est +pas la seule épine que j’aie dans le cœur, Zio +Martinu. Il y a encore ceci : j’aime mon frère ; +et, même en admettant qu’il se résigne, je ne +veux pas le rendre malheureux.</p> + +<p>— Il pourrait se résigner plus aisément que +toi ; car son caractère est différent du tien. Je +comprends tes bons sentiments, Elias ; mais je +ne les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. +Y as-tu jamais réfléchi ? Maddalena t’aime à la +folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le +silence, elle épousera Pietro, viendra habiter +dans ta maison ; et vous finirez par vous perdre, +car la nature humaine est fragile. Te rends-tu +compte de cela, Elias ? Y as-tu réfléchi ? On +triomphe aujourd’hui de la tentation, on en +triomphe demain ; mais, après-demain, c’est elle +qui finit par triompher ; car notre cœur n’est +pas de pierre. Y as-tu réfléchi ?</p> + +<p>— C’est vrai, c’est vrai ! répéta Elias, les +yeux pleins d’épouvante.</p> + +<p>Ils se turent un moment. Autour d’eux, le +silence était profond, infini ; l’ombre descendait +sur les bois ; le ciel de pivoine pâlissait et +s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, +Elias eut la sensation qu’un reflet de cette +grande paix religieuse pénétrait dans son âme.</p> + +<p>— C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui +m’en irai de la maison.</p> + +<p>— Tu te marieras ? Prends garde que ce ne +soit pire encore.</p> + +<p>— Non, je ne me marierai pas.</p> + +<p>— Que feras-tu donc ?</p> + +<p>— Je me ferai prêtre… Cela vous étonne, +Zio Martinu ?</p> + +<p>— Je ne m’étonne de rien.</p> + +<p>— Dites : que me conseillez-vous ? Dans le +rêve que je vous ai conté, ce rêve que j’eus le +soir de mon retour, vous me conseilliez de me +faire prêtre.</p> + +<p>— Le rêve est une chose et la réalité en est +une autre, Elias. Je ne te le déconseille pas, si +tu en as la vocation ; mais je te dis que cela ne +suffira point pour te sauver. Nous sommes des +hommes, Elias, des hommes aussi fragiles que +des roseaux. Ne l’oublie pas.</p> + +<p>— Mais enfin, que me conseillez-vous ?</p> + +<p>— Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne +à la ville, parle à ton frère.</p> + +<p>— Jamais… jamais… du moins à lui !</p> + +<p>— Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une +sainte femme : elle mettra le baume sur les +blessures.</p> + +<p>— Ah ! oui, c’est cela, j’irai ! s’écria Elias +avec un transport subit.</p> + +<p>Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de +joie brillait dans ses yeux. Il se leva, fit quelques +pas ; il aurait voulu partir tout de suite, se délivrer +à l’instant même de cette espèce de cauchemar +qui l’oppressait. Et il lui semblait que +tout serait facile, que tout s’arrangerait de soi-même. +Pendant quelques instants, il éprouva un +bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en +avait jamais éprouvé un pareil.</p> + +<p>— Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio +Martinu. Vas-y dès demain ; parle ; n’aie ni +scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, +à la même heure ; et tu me diras ce que tu +auras fait.</p> + +<p>— Oui, oui, j’irai, Zio Martinu ; et je vous +apporterai des nouvelles. Bonne nuit, et merci !</p> + +<p>— Bonne nuit, Elias.</p> + +<p>Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur +côté.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent +au même lieu, près du petit mur. Autour +d’eux régnait le même silence pur, infini ; le +crépuscule allumait d’un flamboiement rose les +cimes du bois ; une pie chantait dans le lointain. +Mais Elias était triste, défait, avec un air de +souffrance et de lassitude sur le visage, comme +dans les premières journées qui avaient suivi +son retour.</p> + +<p>— Ah ! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous +saviez comment cela s’est passé !… Tout est +inutile : je ne puis parler ni à ma mère ni à personne. +Non, c’est impossible !… Hier soir, je me +sentais décidé ; il me semblait que j’avais un +cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, hardi +et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je +rêve ; et, dans mon rêve, j’étais à la maison, je +parlais à ma mère. Tout me semblait facile… Ce +matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous ; +et j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de +courage. J’appelle ma mère à l’écart, je sens +monter à mes lèvres les paroles que j’avais +préparées. Elle me regarde ; et voilà que, tout +à coup, mon cœur bat avec violence, un nœud +me serre la gorge. Ah ! non, Zio Martinu, non, +c’est impossible ! Je ne puis parler, même quand +je m’y efforce… Je serais capable de commettre +un crime ; mais révéler <i>cette chose</i> à mes parents, +non, non, cela, je ne le peux pas !</p> + +<p>— Essaie encore une fois, dit le vieillard.</p> + +<p>Mais Elias eut un geste de répulsion, presque +de révolte.</p> + +<p>— Non ! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez +pas, Zio Martinu. Cela est supérieur à mes +forces. Je pourrais y retourner mille fois sans +jamais réussir à parler.</p> + +<p>— Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui +parut frappé d’un souvenir.</p> + +<p>Et, après une minute de silence :</p> + +<p>— Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai +dire, le cas était beaucoup plus grave ; mais +l’homme était aussi beaucoup plus fort que toi, +beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. +Il se proposait de commettre un crime (et +il en avait déjà commis d’autres) ; il voulait +tuer un homme honnête. Cela lui semblait une +chose naturelle, facile ; et, dans son cœur, il +était plus que résolu. Arrivent le jour et l’heure +fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, +il le trouve à table, il peut le tuer sans nul +danger pour lui-même. Mais l’homme honnête +le regarde ; et cela suffit pour que l’autre devienne +incapable de lever le bras. Le même fait +s’est reproduit à deux, à trois, à dix reprises.</p> + +<p>Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait +des yeux, oubliant son propre tourment à +écouter cette histoire. Non seulement il la connaissait +déjà, mais il savait que cet homme violent +était Zio Martinu lui-même. Cette histoire-là, +tout le monde la connaissait depuis des +années ; et on ajoutait que l’homme honnête, +étant venu aussi à l’apprendre, avait appelé Zio +Martinu, lui avait donné du travail, l’avait d’abord +pris comme pâtre et ensuite comme gardien +de ses <i>tancas</i>. Depuis lors, Zio Martinu était +le bras droit, le serviteur le plus fidèle de celui +qu’il avait voulu tuer.</p> + +<p>Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux +cette histoire étrange, il éprouva un soulagement. +Au fond, il avait honte de sa faiblesse +et de ses hésitations perpétuelles. Mais, si un +homme de fer comme Zio Martinu n’avait pas +réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la +puissance d’un regard honnête, comment aurait-il +pu, lui, pauvre et faible enfant, vaincre l’horreur +de confesser aux siens ce qu’il croyait être +un crime ?</p> + +<p>— Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, +n’est certes pas comparable à ton cas ; mais ce +fait démontre également qu’il existe au-dessus +de nous une force contre laquelle, en certaines +circonstances, nous ne pouvons rien. Et cependant, +Elias Portolu, tâche, si tu le peux, de faire +quelque chose.</p> + +<p>— Je ne peux rien faire ! dit Elias découragé.</p> + +<p>— Désires-tu que je m’entremette ? demanda +le vieux, pensif, après une courte pause.</p> + +<p>Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement :</p> + +<p>— Jamais, Zio Martinu ! Jamais ! jamais ! +Ah ! ne me faites pas le tort de croire que j’y aie +pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio +Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne +vous regarderais plus en face !</p> + +<p>— Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. +Non, en vérité.</p> + +<p>— Que me conseillez-vous donc ?</p> + +<p>— Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque +chose, agis, prévois.</p> + +<p>— Je prévois. Il faut que je laisse les événements +s’accomplir. Et ensuite, si je n’ai pas la +force de résister, je ferai ce que je vous ai dit +hier soir.</p> + +<p>— Et tu feras mal, repartit le vieillard en se +mettant debout. Essaie quelque chose, Elias. +L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par +l’indécision d’un homme ; mais ton histoire, à +toi, pourrait finir mal. Tu sais écrire ; eh bien ! +puisque ton frère sait lire, écris-lui. Entendez-vous, +prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.</p> + +<p>Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux +d’Elias :</p> + +<p>— C’est cela, je lui écrirai.</p> + +<p>Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous ; +et le jeune homme s’achemina vers la +cabane, le cœur un peu moins lourd. « Oui, oui, +se répétait-il à lui-même ; j’écrirai à Pietro, +comme font les messieurs ; je lui dirai tout. Il +est raisonnable, et il m’écoutera… J’ai une +plume et du papier ; j’enverrai la lettre par +Mattia. Non, je la porterai moi-même ; je la +donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en +mains propres… Oui, de cette façon, tout marchera +bien. »</p> + +<p>Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut +l’esprit occupé de la lettre. Il savait déjà comment +il la commencerait et comment il la terminerait ; +pour le reste, il n’y avait pas de +difficulté. Le lendemain matin, lorsqu’il s’éveilla, +il était encore fermement décidé à exécuter +son projet ; et, dès qu’il le put, il gagna sa +place favorite, celle où il avait caché ses livres, +sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il fit ses +préparatifs ; il s’assit à côté d’une grosse pierre, +chercha la meilleure position, en trouva une +excellente pour écrire commodément ; et puis, +il se mit à réfléchir.</p> + +<p>Le ruisseau passait près de là, chuchotant +parmi les joncs ; une brise agréable se glissait à +travers les sureaux, éveillait de longs murmures +dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent +rumeurs vagues, proches, lointaines, animaient +la <i>tanca</i>, sous la bleuâtre clarté matinale.</p> + +<p>Il réfléchissait ; et ses mains, qui n’étaient +plus blanches, pressaient, inertes, la feuille de +gros papier chiffonné qui s’étalait sur la pierre. +Tout à coup il releva la tête, sembla prêter +l’oreille à une voix éloignée ; puis, il ramassa la +feuille de papier, la plume, le flacon d’encre, resserra +le tout dans la cachette et s’en retourna +vers la cabane.</p> + +<p>Non ; décidément il ne pouvait pas la vaincre, +cette force supérieure dont lui avait parlé Zio +Martinu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>Vint l’été. Toute la <i>tanca</i> se couvrit d’un beau +jaune pâle, excepté les maquis et les bords du +ruisseau où la végétation prit une exubérance +tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, +les fonds de là-bas, dans les matins splendides, +dans les crépuscules or et rose, dans les nuits +scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle +descendait mystérieusement sur les bois +silencieux !</p> + +<p>Elias se consumait d’amour et de tristesse ; +mais il n’accomplissait aucune démarche, ne +formait aucun projet pour arrêter les événements. +Et, néanmoins, le temps passait ; Pietro +avait bénéficié d’une récolte magnifique, et le +mariage devait se faire dans quelques jours.</p> + +<p>Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, +ne cherchait pas à le revoir ; et même, il +avait presque peur de le rencontrer : car, au +lieu d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation +de grand sage, lui avait mis l’enfer dans +l’âme. « Et s’il avait raison ? » se demandait parfois +Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre +cette pensée, peut-être aussi parce qu’il ne se +sentait pas le courage d’agir, de faire un effort, +de révéler son secret, et surtout de bouleverser +le bonheur de son frère. Cependant, le souvenir +de Maddalena, l’amour qu’il avait pour elle et +la pensée que bientôt elle serait irréparablement +perdue pour lui, le mettaient à la torture. Il +tâchait bien de lutter contre son cœur et contre +ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort, +comme le voulait Zio Portolu : « Que diable ! +Des femmes, il n’en manque pas ! Et puis, on +peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. +Que dis-je ? Un homme vraiment homme doit +se moquer de ces choses-là ! » Mais la lutte ne +servait à rien ; et, sans la figure de Maddalena, +tout l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. +Et, de même qu’à Saint-François il avait désiré +avec ardeur l’éloignement, la solitude, le silence +de la <i>tanca</i>, de même il attendait aujourd’hui +avec une fébrile impatience le jour du mariage. +« Après, tout sera fini, et pour toujours ! » Il +lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute +seule, qu’il retrouverait le calme et la santé : car +il se sentait dépérir aussi physiquement. La +chaleur torride de ces longues journées éblouissantes +et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits +embaumées l’anéantissaient.</p> + +<p>Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre +les hommes ; son père et Mattia eux-mêmes +le dégoûtaient ; il les fuyait, errait toute la +journée à travers la jaune et brûlante solitude, +passait les nuits à la belle étoile. S’il s’endormait +au temps de midi, après avoir lu et relu ses +livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de +souffrance ; et, la nuit suivante, il ne pouvait +plus dormir. Alors, il restait jusqu’à une heure +avancée dans ses cachettes, accroupi sur les +pierres, regardant le coucher de la lune au-dessus +des bois, paralysé par la langueur d’une +rêverie douloureuse.</p> + +<p>Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien +de l’état physique et moral où se trouvait son +fils ; mais il ne parvenait pas à en deviner la +cause ; et il se fâchait, réprimandait Elias avec +aigreur, pendant les courts instants où ils +étaient ensemble.</p> + +<p>— Pourquoi te caches-tu ? lui braillait-il. +Qu’est-ce que signifie cette vie-là ? Si tu médites +un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu +es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme ? Tu +n’es qu’un fétu de paille, un pantin en fromage +de vache ! Ne vois-tu pas que tu es incapable de +rester debout sur tes jambes et que ta face est +verte comme une grenouille ?</p> + +<p>— Je suis malade, répondait Elias, non pour +s’excuser, mais parce qu’il avait une peur folle +que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.</p> + +<p>— Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je +ne veux pas voir d’invalides autour de moi. Je +veux des lions, des aigles ; et toi, tu n’es qu’un +lézard.</p> + +<p>— Laissez-moi en paix, mon père ! suppliait +Elias.</p> + +<p>Et le jeune homme s’éloignait, énervé.</p> + +<p>— Va-t’en au diable, va-t’en au diable ! hurlait +derrière lui Zio Portolu.</p> + +<p>Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il +s’attristait, se sentait le cœur tremblant comme +celui d’un petit oiseau. « C’est peut-être vrai, +qu’Elias va tomber malade. Oh ! non, mon bon +saint François ! Prenez-moi, si vous voulez ; +mais gardez mes fils vivants et forts ! Mes fils, +mes tourtereaux, mes oiselets ! Ah ! qu’ils soient +heureux, dût leur vieux père mourir désespéré !… +Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu +pas ? Que deviendrais-je, si tu me manquais ?… +J’avertirai ta mère ; je lui dirai de venir, je lui +dirai de te ramener à la maison ; et elle te fera +coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes +avec les herbes, avec le sel, avec les +saintes médailles, comme elle sait les faire. »</p> + +<p>Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, +irrité contre lui-même et contre les autres. Une +nuit, Zio Portolu, en traversant la <i>tanca</i>, le vit +perché sur une roche et contemplant la lune. +« Est-ce qu’il pratiquerait la magie ? Est-ce qu’il +méditerait un crime ? Est-ce qu’il voudrait se +faire moine ? se demanda Zio Portolu, en fixant +sur son fils des yeux rougis plus que jamais par +la chaleur de ces journées lumineuses. <i lang="sc" xml:lang="sc">Santu +Franzischeddu meu</i>, guérissez-le, ce fils chéri ! » +Et il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. +Ah ! en vérité, l’incompréhensible conduite +d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage de +Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.</p> + +<p>Elias n’avait pas vu son père ; et il demeurait +immobile au haut de la roche, les yeux mornes, +fixes, comme fascinés par la pure splendeur +de la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. +Il éprouvait l’étourdissement, le bourdonnement, +l’inexplicable vertige qu’il avait déjà +éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. +La brise légère qui murmurait au loin, dans +les arbres, lui faisait l’effet d’une voix confuse, +tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle ? +Que disait le vent ? Que murmurait la forêt ? +Il aurait voulu la comprendre, cette voix ; +et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, +parce qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception +bien nette. Il lui semblait tour à tour +que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de +Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio +Martinu ; il se rappelait le songe qu’il avait eu +le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord de +l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions +lointaines. Et il sentait au fond de son âme une +angoisse obscure, à cause de cette voix qu’il ne +pouvait comprendre, à cause de ces songes, à +cause d’autres circonstances dont il ne se souvenait +pas.</p> + +<p>La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, +lui donnait un enchantement de rêve. Autour de +lui, par-dessus la ligne des bois qui fermaient +l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur +de perle ; les troupeaux paissaient encore, jetant +à la solitude nocturne le mélancolique tintement +de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était +senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait +même une chose extraordinaire : il se rappelait +les jours, les mois, les années qu’il avait passés +<i>là-bas</i>, et il se les rappelait avec un chagrin +humilié, comme cela ne lui était jamais arrivé +jusqu’alors ; et il pensait vaguement : « Je n’ai +pas commis le crime pour lequel on m’a condamné ; +mais d’ailleurs je méritais bien ma peine +pour d’autres actions criminelles, pour les péchés +dont je suis réellement coupable. Ah ! si je n’avais +pas péché, si je n’avais pas fréquenté de +mauvais camarades, je n’aurais pas été <i>là-bas</i>, +j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la +connût ; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux +comme je le suis. Ils m’ont dompté, +c’est vrai ; mais ils m’ont rendu faible comme +une femmelette. Et dire que je raconte toujours +les souvenirs de <i>là-bas</i> avec vantardise ! Tu es +sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans vergogne ! »</p> + +<p>Et il avait la sensation de rougir ; et, de nouveau, +ses pensées s’embrouillaient ; et les visions +revenaient, et les voix confuses, et la figure de +l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle +de Zio Martinu, et d’autres qu’il avait vues <i>là-bas</i> +ou ailleurs. Et l’obscure angoisse qui lui +oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde, +écrasante comme un rocher. Finalement, il lui +sembla qu’il venait de retrouver la mémoire, de +comprendre la voix ; un frisson lui courut dans +le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents +claquèrent.</p> + +<p>« Elle se mariera dans trois jours, et tout sera +fini ! s’écria-t-il en lui-même. C’est cela qui me +tue ; et je ne fais rien, je n’agis pas, je n’ose +pas… »</p> + +<p>Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une +fureur de projets audacieux.</p> + +<p>« J’y vais, j’y vais ! se dit-il. J’oserai, j’agirai ; +car je ne veux pas mourir. Je l’aime et elle +m’aime ; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur le +bord de l’Isalle… non ; pendant que nous revenions… +Bref, elle m’en a fait l’aveu, et je l’ai +embrassée, et elle est à moi, à moi, à moi !… J’y +vais, j’y vais… Ah ! mon frère, tue-moi, si tu +veux ; mais elle est à moi ! Je descends, je cours +jusqu’à Nuoro, j’arrange les choses… Tout peut +s’arranger ; Zio Martinu a raison ; mais il faut +que je me hâte. »</p> + +<p>Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons +l’envahirent, montant de la pointe de ses pieds +et rampant par tout son corps ; et il se rassit en +face de la lune, le visage blême, claquant des +dents. Il se ressouvenait aussi de son vœu, le +soir où il avait pleuré comme un petit enfant +aux pieds de saint François ; mais, à présent, +ces bonnes intentions-là étaient loin ; il se rendait +compte qu’il était vaincu par la passion et +qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait : « Je +me figurais alors que le jour des noces n’arriverait +jamais ; et voici que ce jour est tout +proche : après-demain. Il faut que j’agisse, il +faut que je me hâte… »</p> + +<p>Une minute après, dans un moment lucide ou +qui lui parut tel :</p> + +<p>« Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir ? se +demanda-t-il à lui-même. J’essaie de me mettre +debout, et je ne le peux pas ; je sens mes membres +lourds comme des pierres. Et ces frissons ? +J’ai la fièvre ; je tomberai malade… »</p> + +<p>Il pensa avec terreur :</p> + +<p>« Et si je tombe malade ? Et si je ne peux +pas marcher ? Et si, pendant ce temps-là… Oh ! +non, non ! J’y vais ! J’y vais ! »</p> + +<p>Il se leva pesamment, descendit de la roche, +se mit en route d’un pas qui vacillait, traversa +les chaumes et le foin, brillants et odorants sous +la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique +tintement des troupeaux, la voix +lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait ; +il aurait voulu courir, mais il en était incapable ; +et, de temps à autre, il s’arrêtait pour écouter +la voix du vent ; mais il ne percevait qu’un +bourdonnement lugubre et des sifflements aigus +dans ses oreilles.</p> + +<p>Tout à coup, il se laissa choir par terre, près +d’un arbre où, à travers la plus haute branche, +la lune le regardait de son œil lumineux, presque +éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint +et il ferma bientôt les paupières. Cet œil de la +lune fut sa dernière perception ; ensuite, il ne +sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante +au sourcil gauche — douleur qui ressemblait +à un coup de hache — et ce lugubre bourdonnement +au fond de ses oreilles. Mais, dans +ce mauvais rêve, il continuait à cheminer, en +disant les choses les plus étranges.</p> + +<p>Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein +de roches monstrueuses, de buissons épineux, +de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre +de la lune. Dans son délire, il se rappelait +parfaitement où il allait et ce qu’il voulait ; mais, +quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les roches +et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, +épuisé, angoissé, il ne réussissait pas à sortir de +ce lieu mystérieux ; et il en éprouvait une colère, +une douleur indicibles. Toutes les jointures +lui faisaient mal ; il avait l’échine rompue ; ses +pieds, ses mains, ses tempes battaient ; son corps +était en sueur ; et il allait, allait toujours, parmi +ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi +et d’horreur, dans ce blafard éclairage de +lune voilée qui l’entourait d’une lumière fantastique, +plus triste et plus effrayante que n’importe +quelles ténèbres. Combien de temps dura +cette lutte atroce contre les roches, les buissons +et les chardons, cette colère indéfinie, ces transes +accablantes, cette peur d’invisibles monstres +sous cette horrible lumière ? Jamais il ne le sut +exactement. Et ensuite, d’autres visions non +moins monstrueuses, mais plus confuses, qui +s’entremêlaient, se dissolvaient, se reformaient, +tels des nuages poussés par le vent, l’assaillirent, +l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où +son âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un +obscur gouffre d’inconscience, tandis que son +corps continuait à souffrir. Et un autre moment +vint où, dans ce gouffre, une triste lueur d’aube +descendit ; et elle s’accrut, s’accrut ; et son âme +commença à percevoir nettement la souffrance +de son corps, et le malade rouvrit les yeux à la +réalité.</p> + +<p>Il était dans sa maison, dans son humble +chambrette blanche, dans son lit à la grosse +couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule +entrait par la petite fenêtre mi-close ; +de la ruelle arrivaient des cris aigus d’enfants ; +du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës +arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il +devait y avoir là beaucoup de monde. « Que +disaient-ils ? Que faisaient-ils ? Est-ce que Maddalena +était là ? Et Pietro ? Étaient-ils mariés ? »</p> + +<p>Elias sentit comme un froid de glace ; mais, +à cette heure, il ne délirait plus ; et, quand bien +même Maddalena, non mariée encore, se fût +présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il +alla jusqu’à souhaiter que le mariage fût chose +faite ; mais ce désir éveilla soudain en lui un +chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. +Au lieu de la mort, c’était la vie qui revenait, +avec le souvenir et la réflexion. « Est-ce qu’il +avait parlé, dans son délire ? Que s’était-il +passé ? Comment l’avait-on retrouvé, rapporté ? +Maddalena l’avait-elle vu ? Avait-elle eu pitié +de lui ? » A l’idée de Maddalena ayant pitié de +lui, il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita +encore de mourir et eut envie de pleurer.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans +la chambre. Elle remarqua tout de suite qu’Elias +était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller +du malade avec un sourire de joie et de compassion.</p> + +<p>« Sait-elle ? » se demanda Elias, en fermant à +demi ses paupières livides.</p> + +<p>— Comment te trouves-tu, mon enfant ? interrogea +Zia Annedda.</p> + +<p>Et elle lui posa une main sur le front.</p> + +<p>— Pas trop mal.</p> + +<p>— Dieu soit béni ! Tu as eu une forte fièvre, +Elias. Peu s’en est fallu qu’on n’ajournât le +mariage.</p> + +<p>« Elle sait ! » pensa-t-il avec amertume.</p> + +<p>— Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. +Ton frère s’est marié à dix heures.</p> + +<p>« Non, ils ne savent rien ! » conclut Elias, +délivré de sa cruelle appréhension.</p> + +<p>Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible +douleur que lui causaient les paroles de sa +mère. Car, dans le fond de son âme, il espérait +encore. Qu’espérait-il ? Il ne le savait pas lui-même ; +il espérait l’inconnu, l’impossible ; mais +il espérait quelque chose. Et voilà que maintenant +tout était fini !… Il ferma les yeux, n’ouvrit +plus la bouche, cessa d’entendre les paroles +de sa mère. Il se sentait tout le corps endolori, +lourd, massif comme une pierre ; et il lui semblait +que, même s’il avait voulu se mouvoir, il +n’en aurait pas été capable. Tout était fini !</p> + +<p>Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle +sortait, la porte entre-bâillée fit qu’Elias put +entendre plus distinctement les voix et quelques +rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. +Il souleva ses paupières, regarda les murailles +où mourait la lueur mélancolique du crépuscule, +comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient +guère à lui ; et il eut un sentiment plus +pénible de sa détresse profonde, de sa solitude, +de sa ruine ; et il pleura silencieusement, plongé +dans une douleur plus affreuse que la mort.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, +portée à la ronde par Zia Annedda, chassa loin +de la famille et des invités, tous parents des +époux, cette espèce d’incube que la maladie +d’Elias faisait peser sur la joie commune. Celui +qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.</p> + +<p>— Saint François soit loué ! dit-il en se dressant +d’un bond. Si mon fils était mort, je ne lui +aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir compagnie. +Allons !</p> + +<p>Sa tristesse l’avait même empêché de boire, +et il n’avait pas refait non plus les quatre petites +tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était +parfaitement propre, avec ses gros souliers oints +de suif et son costume flambant neuf. Quant à +Maddalena, il sembla qu’elle demeurait indifférente, +avec ses larges paupières de madone +baissées d’un air résigné ; assise près de son +mari, dans la cour, elle parlait peu, regardait ses +anneaux et les faisait passer alternativement de +l’un à l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux ; il +avait la face rasée, les yeux luisants, les lèvres +rouges ; et, dans son costume d’époux, avec sa +chemise au col blanc dont les pointes brodées +étaient rabattues sur un gilet de velours bleu, +il paraissait presque beau.</p> + +<p>— Allons, allons ! répétait Zio Portolu, impatient +de revoir Elias.</p> + +<p>Et, dès que la porte de la petite chambre fut +ouverte, il se mit à débiter des facéties, riant de +son rire contraint, sans prendre garde à la douleur +mortelle qui accablait son fils.</p> + +<p>— Le voyez-vous, <i lang="sc" xml:lang="sc">su bellu mannu</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, la fleur +de notre maison, qui voulait mourir le jour +même où son frère se mariait ? Est-ce que ce +sont des choses à faire ? Quand je t’ai vu sur +la roche, l’autre soir, je me suis dit : « Le tourtereau +va tomber malade. » Et, par le fait, un +peu plus tard, quand nous sommes revenus, +nous t’avons trouvé sous l’arbre, pareil à un +mort, et nous avons dû te transporter ici dans +un chariot. Est-ce que ce sont des choses à faire ? +Ah ! ta face est blanche comme la cendre, Elias. +Eh ! eh ! veux-tu boire ? Eh ! eh ! le vin guérit +tous les maux ! Ton frère est marié, tu sais ? Tu +te lèveras tout à l’heure, et nous boirons à la +santé des époux.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> « Le très beau », le beau grand garçon.</p> +</div> +<p>— Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia +Annedda, en le tirant par le pan de sa capote.</p> + +<p>Et il se tut, considérant avec tristesse les +yeux clos d’Elias.</p> + +<p>Les mariés étaient restés dans la cour, entourés +de quelques parents assis sur des escabeaux ; +et tous ces gens causaient bas, en +regardant leurs mains ou la pointe de leurs +chaussures. A vrai dire, la conversation était +peu animée ; on sentait encore autour de soi une +pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et +de malaise que le maintien timide et froid de la +jeune épouse ne contribuait certes pas à dissiper.</p> + +<p>Des gamins effrontés se montraient à la +grande porte, criaient, réclamaient des dragées, +lançaient des pierres contre le mur. Dans la +cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente +préparaient le souper. Zia Annedda allait +et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à +la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le +visage blanc et calme. Qu’Elias dût revenir à la +santé, elle le savait bien : car, supposant qu’il +avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé +et fait avaler <i lang="sc" xml:lang="sc">s’abba e s’assustru</i>, l’eau de l’épouvante<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; +puis, elle lui avait attaché au cou une +médaille bénite, elle avait allumé une lampe en +l’honneur de saint François, et enfin elle avait +prononcé les « paroles vertes », — une conjuration +qui n’est pas sacrilège, — pour savoir si +Elias devait vivre ou mourir. Les paroles vertes +avaient répondu qu’il vivrait. « Loué soit saint +François et béni soit Dieu en toutes ses saintes +volontés ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles +pieuses, en récitant de ferventes prières.</p> +</div> +<p>Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne +resta que les deux frères, la mère de la mariée et +une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut +plus silencieux que le dîner ; de temps à autre, +on entendait Elias gémir, se lamenter d’une +façon déchirante ; et un nuage de tristesse oppressait +tout le monde.</p> + +<p>— On croirait que nous assistons à un repas +funèbre ! dit Zio Portolu.</p> + +<p>Et il s’efforça de rire ; mais, intérieurement, +il se tourmentait ; et, à son avis, la +mélancolie qui avait voilé ce jour de noces +était de mauvais augure pour les nouveaux +époux.</p> + +<p>Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien +ne manquait sur la table, elle rentra dans la +chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de +bouillon.</p> + +<p>— Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui +dit-elle d’une voix tendre, tout en refroidissant +le bouillon avec la cuiller.</p> + +<p>Mais il fit une grimace de dégoût et, de la +main, repoussa la main de sa mère.</p> + +<p>— Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. +Il faut boire : cela te fera du bien.</p> + +<p>— Non, non, non ! répétait-il puérilement, +sur un ton plaintif.</p> + +<p>— Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes +ainsi, tu deviendras malade pour tout de bon, +et tu commettras un péché mortel ; car le Seigneur +veut que l’on se conserve.</p> + +<p>Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse +et aussi de souffrance physique.</p> + +<p>— Laissez-moi en paix ! dit-il. Laissez-moi +mourir en paix !</p> + +<p>Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. +Dès qu’Elias aperçut la mariée, il se mit à +trembler visiblement ; et il n’eut ni le désir ni la +force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer +un souhait :</p> + +<p>— Que le bonheur…</p> + +<p>Mais les paroles moururent dans sa gorge. +Alors Maddalena, d’une voix ferme et assez +froide, lui dit :</p> + +<p>— Qu’est-ce que cela signifie, Elias ? Pourquoi +ne veux-tu pas prendre quelque chose ? Tu +n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la +peine à ta mère ? Allons, vite, sois raisonnable.</p> + +<p>Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, +but ; et, tout en buvant, il haletait et tremblait +comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore +boire du vin ; et il tomba bientôt dans une +somnolence légère et agréable, qui ne tarda pas +à se changer en un sommeil paisible.</p> + +<p>Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla ; et à +peine fut-il éveillé, malgré le bien-être physique +que lui avait procuré le sommeil, il eut un +transport d’inexprimable souffrance, un désespoir +profond : Maddalena était dans cette maison, +sous le même toit que lui, et Pietro était +heureux ! Elias comprit que pour lui la joie de +la vie avait pris fin, et que ce qui commençait, +c’était la torture de la lutte contre la jalousie, +contre le péché, contre la désolation. Autour de +lui et au dedans de lui-même régnait une obscurité +noire et lourde ; et, de nouveau, il éprouva +un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, +de s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. +« Je m’en vais, se disait-il. Il faut que je +m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y revienne +jamais. Autrement, je suis un homme +perdu. Hélas ! hélas ! »</p> + +<p>Il se retourna, en se tordant de douleur ; il +serra les poings, enfonça son front dans son +oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses +sanglots et ses gémissements. Il avait une envie +furieuse de saisir son cœur à poignée pour le +jeter violemment contre le mur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>L’automne venait, apportant à la <i>tanca</i> une +douce mélancolie. Dans les jours brumeux, le +paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux +prolongements par delà les limites voilées de l’horizon ; +une solitude immense pesait sur les campagnes ; +les arbres, les pierres, les buissons prenaient +quelque chose de grave, comme s’ils méditaient +tristement. De grands corbeaux, lents +et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe de +l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis +par les pluies tombées en abondance.</p> + +<p>Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais +tristes, Elias se trouvait seul dans la cabane, +assis sur le seuil de la porte. Comme d’habitude, +il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau +paissait au loin ; deux ou trois agneaux +d’automne, gracieux, blancs comme neige, bêlaient +avec une lamentation d’enfant malade. +Elias lisait en attendant Zio Martinu, qu’il avait +envoyé chercher pour lui demander un conseil.</p> + +<p>« Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil +que le vieux me donnera. Il a l’expérience +de la vie ; et peut-être aurais-je bien fait de l’écouter +dès le commencement. » Il poussa un +soupir, et il ajouta : « Mais qu’importe ? Maintenant, +tout est fini. »</p> + +<p>La haute figure du vieillard apparut dans le +brouillard, au bout de la sente. Il s’avançait, +droit et raide, vers la cabane. Elias se leva brusquement +et jeta là son livre pour aller au-devant +de Zio Martinu. Il savait bien que la <i>tanca</i> était +déserte ; mais il se rappelait toujours le proverbe +sarde : « Chaque petit maquis peut cacher +de petites oreilles » ; et il voulait parler en +sécurité. Aussi emmena-t-il le visiteur dans un +lieu découvert où, sur un large espace, il n’y +avait ni rochers ni buissons. Quelques pierres +seulement gisaient çà et là, parmi les chaumes ; +et deux de ces pierres servirent de sièges au +jeune homme et au vieillard.</p> + +<p>D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes : +de ce que Zio Martinu avait fait depuis +qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux, +d’un taureau volé dans une <i>tanca</i> voisine. Mais, +tout à coup, le vieux regarda son interlocuteur +en face, changea de ton et demanda :</p> + +<p>— Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias ? Qu’y +a-t-il de nouveau ?</p> + +<p>Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena +autour de lui ses regards. Il ne vit personne ; +le bois, les rochers et les maquis se +taisaient dans les lointains embrumés, sous la +torpeur du ciel pâle.</p> + +<p>— Je voudrais vous demander un conseil, Zio +Martinu, commença Elias.</p> + +<p>— Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un +conseil, et tu ne l’as pas suivi.</p> + +<p>— Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre +chose. Et, d’ailleurs, j’aurais peut-être mieux +fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant, +tout est fini… J’ai l’intention de me faire +prêtre, Zio Martinu. Qu’est-ce que vous en +dites ?</p> + +<p>Le vieux regarda au loin, pensif.</p> + +<p>— Tu es encore amoureux ?</p> + +<p>— Plus que jamais ! s’écria Elias.</p> + +<p>Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, +comme trempée de larmes.</p> + +<p>— Oui, par instants, il me semble que je deviens +fou… Elle est si belle ! Ah ! si vous voyiez +comme elle est belle, maintenant ! Je me propose +toujours de ne pas retourner à la maison, +de ne pas la rencontrer, de ne pas la regarder ; +mais le démon me pousse, mon cher Zio Martinu… +Et, elle aussi, elle me regarde ; et j’ai +peur… Il faut trouver un remède ; autrement, ce +que vous avez prévu arrivera.</p> + +<p>— Pourquoi ne te maries-tu point ?</p> + +<p>— Ah ! ne me parlez pas de mariage ! fit +Elias, dont le visage prit une expression d’horreur. +Je maltraiterais ma femme, cela est sûr ; +et le démon triompherait plus encore.</p> + +<p>— Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde ?</p> + +<p>— Oh ! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu !… +Oui, elle me regarde.</p> + +<p>— Mais ce n’est donc pas une femme honnête ?</p> + +<p>— Je la crois honnête ; mais elle n’aime pas +son mari, ne l’a jamais aimé ; et, d’ailleurs, son +mari ne la traite pas bien. Il s’est vite lassé +d’elle ; de plus, il s’enivre souvent, et alors il +devient brutal. Ils ont de fréquentes querelles.</p> + +<p>— Déjà ?</p> + +<p>— Eh ! pour cela, on commence vite… Je +crains qu’il ne finisse par la battre. Il ne veut +pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez +sa mère, qu’elle cause avec les voisines.</p> + +<p>— Il est jaloux ?</p> + +<p>— Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais +été ; mais il est colérique, il boit trop, il abuse +de son aisance.</p> + +<p>— Que t’avais-je prédit, Elias ? s’écria le +vieillard. Ah ! si tu avais suivi mon conseil !</p> + +<p>Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta :</p> + +<p>— Du reste, qui sait ? Peut-être qu’avec toi +c’eût encore été la même chose.</p> + +<p>— Oh, non ! Que dites-vous ? protesta chaleureusement +Elias, tandis qu’un rêve douloureux +resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais +adoré jusqu’à ses pensées !</p> + +<p>— Tu oublies que le temps coule ! On dit +cela ; mais un jour vient où l’on se fatigue de +tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, +Elias, que ton caprice actuel dure lui-même +fort longtemps ? Plus tard, il t’arrivera d’en +rire… Elle aura des enfants ; elle se fanera, ne +te regardera plus, deviendra ce que deviennent +tant d’autres paysannes mères de famille : sordidement +vêtue, vieille, mal fagotée, laide.</p> + +<p>— Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà +justement le malheur : elle n’aura jamais d’enfants, +et elle se conservera longtemps belle et +fraîche.</p> + +<p>— Qu’en sais-tu ?</p> + +<p>— C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. +Je crois même que la mauvaise humeur de +Pietro a cela pour cause principale… Ah ! Zio +Martinu, je vous confie des choses que je ne +dirais pas même à mon confesseur ! Ne me trahissez +pas !</p> + +<p>— Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne +fallait pas m’appeler, repartit le vieillard avec +calme. J’en ai entendu bien d’autres !… Du +reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants ; +elle se fanera tout de même.</p> + +<p>— Ne le croyez pas, Zio Martinu ! Son type +est celui de ces femmes qui, avec le progrès des +années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses, +deviennent de plus en plus belles. Et +puis, à la maison, il n’y a pas de travail ; si son +mari la maltraite, les autres, ma mère surtout, +l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien ; +et elle restera toujours belle.</p> + +<p>— Mais elle vieillira ! Vous vieillirez !</p> + +<p>— Oh ! d’ici là, il passera du temps ! Et que +venez-vous de dire, vous qui êtes un grand +sage ? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse ? +Nous finirons par tomber dans le péché mortel ; +et alors…</p> + +<p>— Mais tu te figures donc, Elias Portolu, +qu’en te faisant prêtre tout serait terminé ? +L’homme, le jeune homme ne mourra pas en +toi ; tu pourras succomber quand même ; et +alors ce ne sera plus un péché, ce sera un sacrilège.</p> + +<p>— Non, non, ne dites pas cela ! s’écria Elias +avec horreur. Quand je serai prêtre, ce sera très +différent. Elle ne me regardera plus ; et d’ailleurs, +je me ferai envoyer dans un village.</p> + +<p>— A merveille, mon fils ! Mais, en laissant de +côté le reste, dis-moi, tu n’es plus un jeune garçon. +Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire ? +D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, +il faut des études, il faut de l’argent. Qui +sait si tu viendras à bout de toutes ces difficultés ? +Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras +victorieux de la tentation ?</p> + +<p>— Une fois que j’aurai annoncé mon projet, +je ne craindrai plus rien : elle cessera de me +regarder, et je triompherai de moi-même… C’est +vrai, je ne suis plus jeune garçon ; mais je n’ai +pas trente ans non plus, comme les avait ce +pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est fait +prêtre en moins de trois ans.</p> + +<p>— Fort bien. Et pourtant, je te dis encore +une chose : les prêtres qui se font prêtres parce +qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis +amoureux, ne me plaisent guère… Il faut s’y +prendre quand on est jeune, il faut avoir la +vocation.</p> + +<p>— La vocation, je l’ai ; je l’avais déjà auparavant. +Elle m’est venue dès mon enfance, et +elle s’est réveillée lorsque j’étais <i>là-bas</i>. Et n’allez +pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais +prêtre, c’est par poltronnerie, ou pour m’enrichir, +ou pour bien vivre, comme tant d’autres. +C’est parce que je crois en Dieu et que je veux +vaincre les tentations du siècle.</p> + +<p>— Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se +fait prêtre ne doit pas seulement repousser le +mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre entièrement +pour les autres ; en un mot, il doit se +faire prêtre pour le prochain et non pour lui-même. +Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour +toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des +autres. Songes-y bien, Elias ! Ai-je ou n’ai-je +pas raison ?</p> + +<p>Elias devint pensif ; il comprenait que le vieux +sage avait raison ; mais il ne voulait pas, il ne +pouvait pas s’avouer vaincu.</p> + +<p>— En somme, poursuivit-il, est-ce que vous +me déconseillez de prendre ce parti ? Mais, à +votre tour, demandez-vous si vous agissez bien +ou mal ; interrogez votre conscience.</p> + +<p>Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, +parut frappé par la dernière observation d’Elias. +Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé ; +mais, pendant quelques secondes, ils ne +virent rien : dans ce grand silence de désert blafard, +sa rude âme en travail entendit des voix +mystérieuses vibrer aux alentours.</p> + +<p>— Ma conscience me répondrait de me mettre +en colère contre toi, Elias, reprit-il après un +moment de silence. Comme le dit ton père, tu +n’es pas un homme, tu es un fétu, un roseau qui +plie au moindre souffle du vent. Parce que tu +t’es amouraché d’une femme que tu ne peux +posséder, que tu n’as pas voulu posséder, tu +projettes maintenant de devenir un mauvais +prêtre, tandis que tu pourrais être un homme +adonné au bien. Des aigles, voilà ce qu’il faut +être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas +tort.</p> + +<p>Et, comme Elias restait accablé sous les +reproches sévères du vieillard, celui-ci continua :</p> + +<p>— Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias ? +Ah ! tu crois avoir bu tout le fiel de la vie, parce +que tu as été en prison et parce que tu t’es +amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que +cela ? Cela n’est rien ; et un homme doit cracher +sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien +autre chose… As-tu jamais éprouvé l’angoisse +de celui qui s’apprête à commettre un crime ? +Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords ? +Et la misère, sais-tu ce que c’est ? Et la haine, +sais-tu ce que c’est ? Et vair ton ennemi, ton +rival triompher, prendre possession de ton bien +et te persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est ? +As-tu été trahi, trahi par ta femme, par ton ami, +par ton parent ? As-tu, durant des années et des +années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé +devant toi comme un brouillard qu’emporte +la bise ? Connais-tu ce que c’est, de ne +plus croire à rien, de ne plus espérer en rien, de +voir autour de soi le monde vide ? Et ne plus +croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le +haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et +qu’ensuite il te les a refermées toutes, l’une +après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias ? +Tout cela, le sais-tu ?</p> + +<p>— Vous m’épouvantez, Zio Martinu ! murmura +Elias.</p> + +<p>— Vois quel homme tu es ! Tu t’épouvantes, +rien qu’à entendre une pâle description de la +douleur humaine… Allons, du courage ! Lève-toi +et marche, Elias ! Tu es jeune, tu es bien +portant. Va, et regarde la vie en face. Sois un +aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur +est miséricordieux, et souvent il nous réserve +des joies que nous ne saurions pas même imaginer. +Jamais l’homme ne doit s’abandonner au +désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras +pas heureux et ne riras pas du passé ? Allons, +du courage !</p> + +<p>Comme suggestionné par ce discours, Elias +se leva et fit un mouvement pour partir. Mais +le vieillard lui dit :</p> + +<p>— Quoi donc ? Tu me laisses seul ? Tu ne +m’emmènes pas à ta cabane ? Tu ne m’offres +pas de lait ?</p> + +<p>— Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi +comme une brebis folle.</p> + +<p>Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, +Elias servit au vieillard du lait, du vin, du raisin +et du pain ; et ils causèrent encore de choses +indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, +Zio Martinu revint à l’improviste sur la question +difficile :</p> + +<p>— En somme, tu as toujours le temps. Lorsque +tu connaîtras vraiment ce qu’est la vie, eh +bien ! alors, si tu veux te retirer du monde, tu +en sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit : +mieux vaut un homme du siècle adonné au bien +qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y +garde. Au revoir.</p> + +<p>Après cet entretien, Elias demeura triste, +mais assez calme. Il lui semblait même qu’il +était fort, et il avait honte de sa faiblesse passée. +Il se disait : « Le vieux sanglier a raison. Il faut +être des hommes ; il faut être des aigles, et non +des grives. Je veux être fort. Bon chrétien, oui ; +mais fort ! » Pendant plusieurs jours, il demeura +triste ; mais il n’était pas désespéré, et il faisait +tout ce qu’il pouvait pour ôter de sa tête les +idées mélancoliques.</p> + +<hr> + + +<p>L’automne fut extraordinairement doux et +agréable dans la <i>tanca</i>. Le ciel s’était rasséréné, +avait pris cette inexprimable douceur tendre +qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les +horizons lointains, dans les fonds laiteux, on +croyait apercevoir la mer ; certains soirs, l’horizon +devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré +où de petits nuages d’un azur pâle naviguaient, +pareils à des voiles. Sur la clarté du ciel, le bois +prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles +ne tombaient encore que des buissons ; mais +quelques chênes, épars dans l’immensité de la +<i>tanca</i>, commençaient à se dorer. L’herbe fine et +drue grandissait, recouvrant les chaumes bruns ; +çà et là, surtout au bord de l’eau, des fleurs sauvages +ouvraient leurs tristes pétales violets. Et +le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans +tous les coins, sur les maquis, sur les murs d’enceinte, +sur les rochers ; et, parmi cette douceur +de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur +de cette herbe courte et fine, la <i>tanca</i> semblait +de plus en plus vaste, de plus en plus immense, +avec ses limites qui se perdaient vers le paisible +rivage des mers fantastiques imaginées à l’horizon.</p> + +<p>Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, +en cette saison, peu fatigante. Zio Portolu s’absentait +souvent, et Mattia menait une existence +taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup +le troupeau, les chiens, le cheval ; quant au chat +et au cabri, qui le suivaient toujours pas à pas, +il leur parlait comme à des camarades. Depuis +quelque temps, il était très occupé à fabriquer +des ruches de liège ; car il voulait avoir un rucher +au printemps. Ses goûts étaient simples ; il n’avait +aucun vice, mais il était superstitieux et un +peu poltron. Il croyait aux revenants et aux +âmes errantes ; et, pendant les longues nuits +passées à la <i>tanca</i>, derrière le troupeau, il avait +plus d’une fois blêmi parce qu’il se figurait voir +des signes mystérieux dans l’air, des bêtes fantastiques +s’avancer en courant, sans faire de +bruit ; et, dans la voix lointaine du bois, dans +cette solitude infinie de halliers et de rochers, il +avait maintes fois ouï d’étranges lamentations, +des soupirs et des chuchotements venus d’un +monde effroyable.</p> + +<p>Elias enviait un peu le caractère et la simplicité +de son frère. Il se disait : « Le voilà bien, lui ! +Toujours calme comme un enfant de sept ans ! +A quoi pense-t-il ? Que désire-t-il ? Jamais il n’a +souffert, et peut-être ne souffrira-t-il jamais. Ce +n’est pas un fort ; mais pourtant, il est plus fort +que moi. »</p> + +<p>D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la +conversation avec Zio Martinu, il lui sembla +qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie ; au +moins réussissait-il à se dominer et à prendre de +bonnes résolutions pour l’avenir. Mais, un jour, +comme il rentrait au pays, il trouva de l’orage +entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où +Pietro semait son froment, et la semence avait +été conservée en un vieux coffre de bois noir +placé dans la chambre des époux. Or, Pietro +s’imaginait qu’une certaine quantité de cette +semence avait disparu, et c’était pour cela qu’il +cherchait dispute à sa femme.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait ? +répondait Maddalena, très offensée. De la fouace +ou des gâteaux ? Tu sais que, dans ta maison, +tout se passe au grand jour ; et ta mère est là, +qui est témoin de tous mes actes.</p> + +<p>— Elle a raison, mon fils, confirmait Zia +Annedda. Il est impossible que le froment ait +diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait ?</p> + +<p>— Vous seules, ô femmes, le savez ! Vous +faites et vous défaites ; vous avez des besoins +secrets, des fantaisies extravagantes ; et vous +recourez aux provisions, et vous dissipez votre +bien, et vous trompez votre pauvre mari, qui +travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices !</p> + +<p>Il parlait au pluriel ; mais Maddalena comprenait +fort bien que chacune de ces paroles +s’adressait à elle seule.</p> + +<p>— C’est à moi qu’il faut parler ! lui dit-elle +avec indignation. Ne t’en prends pas à ta mère. +Le froment était dans notre chambre.</p> + +<p>— Et c’est de là qu’il a disparu.</p> + +<p>— Tu veux dire que je suis la coupable ?</p> + +<p>— Oui ! hurla Pietro.</p> + +<p>— C’est ignoble !</p> + +<p>— Qu’est-ce qui est ignoble ? Moi ? La voyez-vous, +la fille d’Arrita Scada ? Maudite soit +l’heure où je t’ai épousée !</p> + +<p>Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur +ces entrefaites, Elias parut dans la cour, et +Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le +cheval.</p> + +<p>Le jeune homme entendit la dispute, et son +cœur se Serra.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda-t-il entre +les dents. A propos de quoi se disputent-ils ?</p> + +<p>Sa mère lui dit quelques mots à voix basse ; +et il s’écria :</p> + +<p>— Mais c’est une infamie ! Est-ce que Pietro +devient fou ? Notre maison sera bientôt la maison +du scandale ! Il est temps que cela finisse !</p> + +<p>— Au contraire, cela ne fait que de commencer ! +intervint Pietro, qui s’avança sur le +seuil de la porte, avec des yeux scintillants de +colère. Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, +si tu ne veux pas que je te serve à ton +tour !</p> + +<p>— Malheureux ! cria Elias. Fais attention à +ce que tu dis !</p> + +<p>— Fais attention toi-même ! Je suis un +homme, moi ; mais toi, tu n’es qu’une corne ! +Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires !</p> + +<p>— Finissez, mes enfants, finissez ! gémit Zia +Annedda, toute pâle. Qu’est-ce que cela signifie ? +Jamais pareille chose n’était arrivée chez nous !</p> + +<p>— Je suis le maître ! proclamait Pietro avec +jactance ; et il faut que vous le compreniez. Oui, +le maître, c’est moi ; et, s’il y a des gens qui +veulent commander ici, je suis prêt à les écraser +comme des sauterelles !</p> + +<p>Ils entrèrent dans la cuisine ; et la jeune +femme, en voyant Elias, en entendant les paroles +de Pietro et de Zia Annedda, se mit à +pleurer. Ces pleurs achevèrent d’irriter Elias +contre Pietro et Pietro contre Maddalena.</p> + +<p>— Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me +fait plaisir ! Avec moi, il faut qu’on marche +droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera +pas à faire connaissance avec le bâton !</p> + +<p>— Essaie un peu, lâche ! repartit Maddalena +outrée, en se redressant menaçante. Misérable, +calomniateur, lâche !…</p> + +<p>Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle +en hurlant :</p> + +<p>— Répète-le donc, si tu l’oses ! Répète-le +donc !</p> + +<p>— Tu es ivre !…</p> + +<p>— Finis, Pietro, finis ! s’écrièrent d’une seule +voix Elias et Zia Annedda, qui l’arrêtèrent.</p> + +<p>Cependant, Maddalena sanglotait ; et elle répétait +parmi ses sanglots :</p> + +<p>— Calomniateur, lâche, lâche !…</p> + +<p>— Je vous ferai voir si je suis ivre et si je +suis lâche ! vociféra Pietro.</p> + +<p>Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna +un soufflet. Elias devint livide, se mit à trembler, +ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda +réussit à le retenir : et Pietro eut encore la +prudence de s’en aller. Sans quoi, une catastrophe +était imminente.</p> + +<p>— Oui, ce n’est que le commencement ! cria +Pietro, de la cour, avec une voix rageuse mais +ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon +cher frère, ce joyau-là ! Et maintenant, je m’en +vais boire. Si, quand je reviendrai, il y a ici +quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra +qui est le lion et qui est le lézard.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>A peine le soufflet reçu, Maddalena avait +cessé de pleurer ; devenue blanche comme un +cadavre, elle frémissait toute, de colère et de +douleur ; mais elle avait compris instantanément +que, si elle ne changeait pas de méthode, +elle causerait de graves malheurs dans la famille ; +et elle chercha tout de suite un remède.</p> + +<p>— C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. +Excusez-moi ; cela n’arrivera plus. Puisque +j’ai pris ma croix, je saurai la porter. Excusez-moi ; +pardonnez le scandale, pardonnez les +paroles que j’ai dites.</p> + +<p>Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.</p> + +<p>— Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia +Annedda refermait la grande porte, fais que ma +mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas +que la chose se répande…</p> + +<p>« C’est une sainte ! pensait Elias. Ah ! non, +cet homme ne la méritait pas ! Une bête féroce ! »</p> + +<p>Et la phrase de Pietro : « C’est toi qui aurais +dû l’épouser ! » résonnait dans son esprit, dans +son cœur, dans ses veines où bouillonnait le +sang troublé. « Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ! Ah ! +quelle irréparable erreur ! Ils sont malheureux, +à présent : car elle ne l’aime point ; et c’est ce qui +l’irrite, lui ; et moi… Oh ! moi, je suis plus malheureux +qu’eux ; je l’aime plus qu’auparavant, +et je… » Il lui venait une envie folle de saisir +Maddalena entre ses bras et de l’emporter. « Il +en est temps encore, il en est temps encore ! +Qui nous sépare ? Quel obstacle nous empêche +de nous rejoindre ? » Mais Zia Annedda revint, +et il reprit le sentiment de la réalité.</p> + +<p>Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions +de se trouver seul avec Maddalena. Elle travaillait +en silence, assise près de la porte ouverte ; +par instants, de profonds soupirs montaient +de sa poitrine, et elle avait les paupières +violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait +pas à partir ; une fascination irrésistible l’attirait +près de cette porte ouverte, le contraignait +à tourner autour de Maddalena comme le papillon +autour de la flamme. Il croyait la jeune +femme plus affectée peut-être qu’elle ne l’était +en effet, et il se tourmentait de cette douleur +plus que de la sienne propre. De vains regrets, +d’inutiles remords, de la colère contre Pietro, +de fatals désirs le bouleversaient. A certains +moments de passion, il aurait donné sa vie pour +réconforter Maddalena ; mais, en attendant, il +ne réussissait pas à lui dire une parole, et il +s’irritait secrètement contre sa propre timidité.</p> + +<p>— Tu ne t’en vas donc pas ? lui demandait +Zia Annedda, suppliante. Va-t’en, mon enfant : +il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent. +Pars !</p> + +<p>— J’ai toujours le temps de partir ! finit-il +par répondre, agacé.</p> + +<p>— Ah ! mon enfant, tu veux faire un scandale ! +Va-t’en, va-t’en ! Ton frère rentrera ivre, +et vous ferez encore du scandale. Ah ! mes enfants, +vous n’avez pas la crainte de Dieu, et la +tentation rôde autour de vous !</p> + +<p>Maddalena poussa un soupir qui était presque +un gémissement, et Elias fut frappé des paroles +de sa mère. Oui, c’était vrai : le démon rôdait +autour d’eux ; et lui-même attendait avec un +désir mauvais le retour de son frère, pour l’insulter, +pour lui faire payer la douleur et l’humiliation +de Maddalena. Et ce n’était pas tout +encore : déjà il regardait la jeune femme avec +des yeux qui n’étaient plus ceux avec lesquels il +l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela +une claire intuition, et il en ressentit un sursaut +de terreur. « Je suis sur le point de me perdre, +oui, de me perdre ! se dit-il. A quoi mon sacrifice +a-t-il servi ? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, +pour ne pas le voir malheureux ; et maintenant, +c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire +son malheur !… Mais qu’est-ce que je viens de +penser là ? Suis-je capable d’une pareille chose ? +Moi ? moi ?… » Il s’interrogeait avec étonnement. +Il avait la sensation d’être un autre homme ; et +il en était confondu, s’épouvantait de ce changement +soudain.</p> + +<p>« Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, +et que je ne revienne plus. » Il se décida et partit, +au grand soulagement de sa mère qui attendait +cette minute avec impatience. Maddalena +ne bougea pas de sa place, ne releva pas même +ses larges paupières violacées de madone douloureuse. +Mais lui, au moment de franchir le +seuil, il l’enveloppa d’un regard navré ; et il se +mit en chemin la mort dans l’âme.</p> + +<p>Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin +profond et tragique ; il commença à désespérer +de lui-même et de toutes choses, à prendre en +haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir +et son besoin de solitude avaient eu je ne sais +quoi de tendre et de bénin ; mais, à présent +qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, +ils devenaient méchants et acrimonieux. +Elias estimait que le sort, ce sphinx malfaisant +qui tourmente les hommes, avait été injuste +envers lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, +en se sacrifiant lui-même ? Et le bien s’était +converti en mal. « Pourquoi ? Était-il juste que +la fatalité se jouât ainsi de nous ? » Dans la +solitude de la <i>tanca</i>, sous le ciel terne de l’automne, +parmi la mystérieuse tristesse de ce +paysage désert, de ces horizons brumeux, l’esprit +du paysan se posait les terribles problèmes +que se posent les esprits raffinés ; mais il ne +réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que +sa douleur ; et, dans cette douleur, non seulement +sa foi se perdait, mais déjà commençait à +s’agiter le monstre de la rébellion.</p> + +<p>Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les +limites de la <i>tanca</i>, Elias avait aperçu Zio Martinu, +le vieux païen dont la rigide figure paraissait +être une émanation de ce puissant et triste +paysage ; mais toujours le jeune homme se détournait +de lui, le fuyait. « C’est une vieille +bête ! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur ? +Qu’est-ce que la douleur ? Il s’est moqué de +moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec tous +ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa +sagesse, il ne sait pas qu’en un seul jour je +souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa vie. +Ah ! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant +moi avec ses sermons : Je le tuerais à coups de +hache ! »</p> + +<p>Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne +lui avait fait aucun mal. Ah ! que n’avait-il, au +contraire, suivi ses conseils !… Mais il était irrité +contre tout le monde, surtout contre lui-même ; +et il éprouvait un cruel besoin de maltraiter +quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en savourer, +non pas le plaisir, mais la douleur.</p> + +<p>Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. +C’était le fils d’un pâtre du voisinage, +très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir +comme une statuette de bronze, était un peu +simple, mais sans malice. Il venait presque tous +les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait +tranquillement avec le chat, avec les chiens, +avec le petit cochon. Souvent Elias lui donnait +du pain, des fruits, du lait, même du vin ; et +l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais +tout cela fut payé en une heure. Elias se trouvait +seul dans la cabane, et il était d’une humeur +terrible, parce que Mattia, le soir précédent, +avait apporté de fâcheuses nouvelles : Pietro +s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son travail, +et alors il insultait et battait sa femme. Le +gamin arriva les pieds nus, à petits pas silencieux ; +il prit le chien entre ses bras et il entra +dans la cabane.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda rudement +Elias.</p> + +<p>— Donne-moi du lait.</p> + +<p>— Nous n’en avons pas !</p> + +<p>— Donne-moi du lait, donne-moi du lait, +donne-moi du lait ! se mit à répéter le gamin.</p> + +<p>Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation +physique indomptable ; il empoigna le +gamin par le bras, le poussa dehors, le chassa +en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant +de ne plus revenir. L’autre s’en alla avec +une sorte de dignité, sans prononcer une parole ; +mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit +pleurer à l’écart ; et c’étaient des pleurs +désespérés, qui résonnaient tristement dans la +solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter +contre lui-même, une violente envie de se mordre +les poings jusqu’au sang. Ce fait, petit en +soi, finit par le consterner comme un symptôme +funeste. « Je suis une brute, pensait-il. Je suis +perdu. Mais les autres sont-ils différents de +moi ? Nous sommes tous mauvais ; la seule +différence, c’est que les autres n’ont aucun +scrupule et qu’ils sont heureux ; mais moi, je +souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai +fait du bien à qui ne le méritait pas. »</p> + +<p>Sa mémoire lui représentait d’obsédantes +images de <i>là-bas</i> ; et il lui semblait que la douleur +soufferte pour l’injuste condamnation n’avait +rien été en comparaison de la douleur qu’il +éprouvait aujourd’hui. Mais pourtant, le souvenir +de la douleur passée augmentait encore la +douleur présente. Des particularités oubliées lui +revenaient à l’esprit avec amertume ; il se représentait +les humiliations, les vexations, les +persécutions des « argousins », et il rougissait de +colère. Ah ! s’il en avait tenu un sous sa main, à +la bergerie, dans ces moments-là ! « Je le mettrais +en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang +sur la lame de mon couteau. » Et ses dents se +découvraient, comme pour mordre.</p> + +<p>Bref, il y avait une bête féroce déchaînée +dans le cœur de ce jeune homme pâle, à l’apparence +douce, que l’on voyait souvent assis au +seuil de la cabane, les jambes écartées, les coudes +sur les genoux, plongé dans la lecture de +ses petits livres pieux.</p> + +<p>Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, +l’immense tristesse de l’hiver dans la solitude ; +et la constitution ébranlée d’Elias s’en +ressentait profondément. Les longues journées +de pluie, de neige, de fatigue, — car c’est en +hiver que le berger sarde, qui vit alors sans abri, +comme son troupeau, travaille et souffre le plus, — l’incommodité +de la cabane toujours pleine +de fumée et de vent, finirent par épuiser ses +forces physiques et morales.</p> + +<p>A cette époque, durant certaines chutes de +neige qui firent mourir de froid un grand nombre +de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de +se faire prêtre. Mais combien différente aujourd’hui +de ce qu’elle était auparavant ! Certaines +fois, au milieu de cette âpre lutte contre les +éléments et contre lui-même, il se désespérait +plus que jamais ; il sentait un besoin révolté de +vie commode, un urgent besoin de trêve ; et il ne +concevait qu’une seule voie de salut, qui était +de changer d’état.</p> + +<p>Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique +l’attirât souvent à Nuoro, vers la tiède +maisonnette où Maddalena travaillait au coin +du feu.</p> + +<p>Une paix relative régnait maintenant dans +le ménage, car Maddalena était devenue très +prudente ; et si, de temps en temps, on entendait +encore la voix avinée de Pietro, du +moins on n’entendait que la sienne. Mais que +Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était +plus capable d’y prendre garde. La mauvaise +semence avait germé ; jour par jour, le vase +s’était empli d’une goutte nouvelle, et il devait +déborder d’une minute à l’autre. Le jeune +homme s’abandonnait secrètement et entièrement +à sa passion. Il se disait : « Jamais personne +n’en saura rien, et je le cacherai avec un +soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la +regarder, qui me l’interdit ? Quel mal fais-je ? +C’est ma joie unique. Et n’ai-je pas droit, moi +aussi, à un peu de joie ? »</p> + +<p>Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, +sans avoir conscience de son désir, il souhaitait +qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en apercevait +que trop ; et, involontairement peut-être, elle +répondait aux regards d’Elias. Et, quand leurs +regards se rencontraient, un frisson, un arrêt de +la vie, un transport de sombre plaisir saisissait +leurs âmes. Ils étaient tout près de se perdre ; +l’occasion seule leur manquait.</p> + +<p>Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire +de passion. Il ne raisonnait plus, et, parmi ses +cruelles souffrances, il éprouvait une atroce félicité +à voir que Maddalena le payait de retour. +Tout ce qui d’abord lui avait semblé péché et +douleur, lui semblait maintenant un droit et +une joie ; tout ce qui d’abord avait excité sa +répulsion, l’attirait maintenant avec une force +vertigineuse.</p> + +<p>Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, +Maddalena et deux autres jeunes femmes se +masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne +intelligence, et Pietro était même d’une gaieté +extraordinaire. Zia Annedda s’était opposée faiblement +à ce projet de mascarade ; mais on ne +l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, +la petite vieille devinait l’immoralité de ces travestissements, +de ces bals, de ces folies carnavalesques ; +et elle se fit promettre par Maddalena, +qui était assez bonne danseuse, de ne pas +danser, surtout avec des étrangers, les danses +<i>bourgeoises</i>, c’est-à-dire les danses italiennes.</p> + +<p>Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en +« chattes », c’est-à-dire qu’elles portaient pour +costume deux jupes de couleur sombre, l’une +attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles +avaient la tête enveloppée dans des châles. Les +hommes s’étaient déguisés en « turcs », avec de +larges jupons blancs serrés à la hauteur du +genou et avec des corsages de brocart aux vives +couleurs, mis à rebours et lacés dans le dos, de +telle façon que le derrière du vêtement se trouvait +sur la poitrine.</p> + +<p>Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que +la ruelle était déserte ; et ils gagnèrent les rues +du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de +petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, +s’efforçant de changer leur démarche, +craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs +masques de cire les éclats d’une joie enfantine. +Et les hommes marchaient devant avec crânerie, +comme pour ouvrir le chemin à leurs +compagnes. De temps à autre, Pietro poussait +un cri guttural, en allongeant le cou comme un +coq ; et ce cri rappelait à Elias les hurlements +d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans +une pure matinée de mai, se rendaient à la +neuvaine.</p> + +<p>Comme Elias savait un peu danser les danses +<i>bourgeoises</i>, qu’il avait apprises <i>là-bas</i>, dès la +première minute, il s’était dit à lui-même : « Je +danserai avec elle. » Peu lui importait la défense +faite par Zia Annedda, la promesse de Maddalena : +il brûlait du désir de danser avec elle, et +il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour +réussir dans son dessein. Une énergie sauvage et +rebelle s’éveillait en lui. S’il avait eu autrefois +la force de se dominer, de se contraindre à vouloir +le bien des autres, maintenant il trouvait en +lui toute l’audace du mal pour satisfaire ses +pires instincts. Son visage brûlait sous le masque ; +son costume étroit et gênant échauffait +tous ses membres. Au surplus, la journée était +tiède, voilée ; et, dans la douce immobilité de +l’air, on sentait déjà l’approche du printemps.</p> + +<p>Il y avait beaucoup de monde dans les rues. +Des bandes de masques vulgaires et burlesques +allaient et venaient, escortés par une nuée de +gamins sales, qui hurlaient des injures ou des +paroles malhonnêtes. D’autres masques passaient, +vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les +regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et +des messieurs. Des dames, des enfants, des servantes +aux corsages pourpres, des jeunes filles +et des fillettes en costume, des villageoises, des +paysans ivres se bousculaient à certains endroits +du Corso ; et les accents mélancoliques +d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet +air tiède et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, +comme dans un crépuscule d’automne.</p> + +<p>Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, +accoutumé aux grandes solitudes de la <i>tanca</i>. +En vain croyait-il connaître le monde et être +préparé à tous les événements, parce qu’il avait +traversé la mer et vu la criminelle population +de <i>là-bas</i>. Hélas ! il suffisait de ce petit carnaval +de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de +ce quadrille mélancolique gémi par un accordéon +errant, pour que son âme s’égarât dans ce +monde qui n’était pas le sien, et que les choses +lui apparussent différentes de ce qu’elles lui +avaient semblé la veille, et que la rébellion achevât +de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait +que tous ces gens, qu’il voyait se promener, +causer et rire, étaient heureux, étaient enivrés +de bonheur ; et alors il s’abandonnait, lui aussi, +sans scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à +son irrésistible besoin de joie et de volupté.</p> + +<p>A présent, Pietro et Elias avaient mis entre +eux deux leurs compagnes, pour les protéger +contre les heurts des passants et contre les +insolences des gamins. Maddalena occupait la +place du milieu ; mais elle se penchait sans +cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt +Elias ; et toujours Elias répondait au regard de +ces yeux obliques, ardents sous le masque.</p> + +<p>— Arrêtons-nous, faisons quelque chose ! dit +enfin Elias à sa compagne. Aller et venir ainsi, +c’est idiot.</p> + +<p>— Comme vous voudrez, répondit-elle.</p> + +<p>Et elle communiqua à Maddalena le désir du +jeune homme. Ils s’arrêtèrent tous.</p> + +<p>— Que voudrais-tu faire ? demanda Maddalena +en se rapprochant de lui.</p> + +<p>— Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse +là-bas, dit-il en lui offrant la main. Allons-y.</p> + +<p>— Ton frère veut danser, dit Maddalena à +Pietro.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Oui ! oui ! s’écrièrent toutes les femmes.</p> + +<p>— Ma mère l’a défendu.</p> + +<p>— Nous ne danserons que la danse sarde.</p> + +<p>Et les trois « chattes » s’élancèrent, toutes +joyeuses, courant vers l’endroit où l’on entendait +la musique du bal. Un cercle de spectateurs, +campagnards, gamins, ouvriers, presque +tous avec des faces hâves et laides, curieuses, +effrontées, entourait quelques couples de masques +qui dansaient en se heurtant et en riant. +Un homme au visage rouge, à la longue barbe, +habillé en femme, le masque rejeté derrière la +tête, jouait de l’accordéon en se donnant des +airs d’importance, les yeux baissés et fixés sur +les touches de son instrument. Ce qu’il jouait, +avec assez de brio, c’était une polka, mais triste +et plaintive comme l’est toujours la musique +jouée sur l’accordéon.</p> + +<p>Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs +et pénétrèrent dans l’espace où l’on dansait, +tandis que d’autres couples, las de danser, +à bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se +ranger devant les curieux. Personne ne protesta +contre les nouveaux venus ; et même, un masque +travesti en moine, avec le visage badigeonné +de jaune, invita tout de suite à danser +une des « chattes », laquelle accepta sans façon. +Elias se trouva ainsi à côté de Maddalena ; il frémissait +du désir de danser ; mais, à présent que +l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte +de son frère.</p> + +<p>— Joue-nous la danse sarde ! cria Pietro au +musicien.</p> + +<p>Le musicien releva les yeux, considéra un +instant le « turc », mais ne cessa pas de jouer sa +polka.</p> + +<p>— Silence ! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.</p> + +<p>— C’est bon, je me tais ! murmura-t-il comme +s’il se parlait à lui-même, tout mortifié.</p> + +<p>— Mais dansez donc, vous aussi ! dit la +« chatte » qui dansait avec le moine, en passant +devant ses compagnes.</p> + +<p>— Oui, oui, dansons ! supplia d’un air câlin +l’autre « chatte ». Qu’est-ce que nous faisons +là ?</p> + +<p>Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda +effrontément dans les yeux, ouvrit les bras et +dit :</p> + +<p>— Eh bien, oui, dansons, dansons ! Autrement +tu en mourrais de chagrin. Mais je t’avertis +que je ne sais pas danser ; et, si je te +marche sur les pieds, ce sera tant pis pour toi.</p> + +<p>Il lui passa le bras autour de la taille et se +mit à sauter et à tournoyer d’une façon comique. +Par bonheur pour elle, un grand masque, +vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux +flancs par une corde, vint délivrer la « chatte » +en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci +se retira, se rangea dans le cercle des spectateurs ; +et il s’aperçut qu’Elias et Maddalena +dansaient ensemble. « Eh ! eh ! ils savent danser, +eux ! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia +Annedda les voyait, je crois, par ma foi, qu’elle +leur distribuerait une bonne volée de coups de +bâton. » Et, tandis qu’il était debout à regarder, +il se dit encore : « En voilà une qui s’entend +à merveille avec le moine ; et cette autre écervelée, +m’est avis qu’elle est au mieux avec la +grande capote. Ah ! elles ont le diable au corps, +les femmes ! » Mais, dans le fond, il était content +que les autres prissent du plaisir.</p> + +<p>Elias et Maddalena dansaient assez bien ; +mais ils ne faisaient guère attention à la danse. +Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras +l’un de l’autre, presque sans savoir comment, +le trouble d’une ivresse indicible s’était emparé +d’eux. Elias sentait son cœur battre avec angoisse, +et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement +autour d’elle ce cercle de visages +hâves, laids et insolents.</p> + +<p>« Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je +lui dire ? »</p> + +<p>Et il serrait dans une étreinte convulsive le +buste de sa danseuse, sous la jupe sombre qui +lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il +anxieusement une parole, une seule parole à lui +dire : il ne pouvait ouvrir les lèvres. Tout à +coup, il fut assailli par une envie frénétique de +l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de +badauds imbéciles et de s’enfuir très loin, au +fond de la solitude, en hurlant dans un seul cri +toute sa douleur et tout son amour.</p> + +<p>Mais Pietro était là, debout, terrible comme +un sphinx, sous son masque qui riait d’un rire +grotesque ; et, depuis quelque temps, Elias +avait une peur étrange de son frère. Celui-ci +savait-il ? Pouvait-il être assez stupide pour ne +pas lire dans les yeux de l’amant la passion +terrible qui le dévorait ? « Eh ! que m’importe ? +se disait Elias, après s’être posé avec terreur ces +questions. Qu’il voie, et qu’il me tue ! Il me rendra +service. » Il n’avait pas de haine contre +Pietro ; seulement, il avait peur de lui ; et, parfois, +il avait aussi pour lui une bizarre et puérile +compassion. « Pietro est plus malheureux que +moi, se disait-il ; car il aime sa femme, et elle ne +l’aime point. Ah ! mon frère, mon frère, quelle +erreur nous avons commise ! »</p> + +<p>Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence +de ses désirs furieux, toutes ces pensées +s’agitaient confusément dans son esprit ; et il +éprouvait en même temps de la passion, de la +pitié, de la peur, du chagrin et de la jouissance. +La musique de l’accordéon, les bruits de la +foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, +le mouvement, le masque, le contact de +Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient +le sang. A un certain moment, il ne vit plus rien ; +il se pencha et, d’une voix haletante, chuchota +quelque chose que Maddalena n’entendit pas +bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. +Il la regarda longuement, d’un regard éperdu ; +et, à partir de cette minute, il n’eut plus qu’une +seule pensée, fixe, dévorante.</p> + +<p>Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, +les masques recommencèrent à errer dans les +rues, parmi la foule. Puis le soir vint, pâle, voilé. +Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons +comme dans un rêve, se retrouva devant la +maisonnette silencieuse, en face de la haie sombre +et immobile dans le crépuscule.</p> + +<p>Zia Annedda les attendait, assise dans la +petite cour, les mains jointes sous son tablier. +Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation +qui pouvait entraîner ses enfants : car, pour elle, +le masque était un symbole du démon ; et, lorsqu’ils +franchirent la porte en bande, elle eut un +léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur +lui murmurait-il que sa prière avait été +vaine, que le démon triomphait, qu’avec la rentrée +de ses enfants masqués, le péché mortel +entrait dans la maisonnette jusqu’alors si pure. +On voyait le feu brûler dans l’âtre ; et le chat, +accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au +loin, semblait perdu dans la solennelle contemplation +de ce crépuscule terne et de ces montagnes +d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.</p> + +<p>— Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il +paraît ! Vous n’étiez pas pressés de revenir ! dit +Zia Annedda sur un ton dolent.</p> + +<p>— C’est vrai, nous sommes en retard, avoua +Maddalena, mais sans exprimer aucun regret. +Venez, mes amies, venez ; moi, je meurs de +chaud.</p> + +<p>Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier +extérieur. Cependant, Elias enlevait son +masque ; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien, +courait au broc, le soulevait et buvait avidement.</p> + +<p>— Quelle soif tu as ! dit Zia Annedda.</p> + +<p>— Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à +manger : car je veux aller ensuite au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Bal populaire.</p> +</div> +<p>Et il se dirigea vers une planche fixée au +mur, sur laquelle se trouvaient la corbeille à +pain et des restes de viande. Ce jour-là, les +Portolu avaient fait un déjeuner copieux : des +fèves bouillies avec du lard, et des <i>cattas</i>, beignets +de pâte levée où l’on met des œufs, du +lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent +en carnaval.</p> + +<p>— Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que +saint François te protège ! Ton idée n’a pas le +sens commun. Tu souperas avec nous, et après, +tu te coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les +nuits comme celle-ci. Va te déshabiller !</p> + +<p>— Allons donc, maman, allons donc ! Le carnaval +n’arrive qu’une fois l’an ! J’irai au <i lang="sc" xml:lang="sc">seranu</i>, +et mon frère Elias y viendra aussi. Eh ! eh ! +l’année dernière, nous n’étions pas ensemble !</p> + +<p>Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait +plus rose et plus beau, s’assombrit. Les paroles +de Pietro l’avaient-elles blessé ? Ou bien, +avait-il honte du transport de joie brusquement +ressenti, lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il +passerait la nuit dehors ?</p> + +<p>— Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, +répondit-il.</p> + +<p>Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta :</p> + +<p>— D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y +aller non plus.</p> + +<p>— Tu entends, Pietro ? reprit la mère.</p> + +<p>— Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, +et ensuite j’y vais. Et tu y viendras aussi, Elias. +Tu verras comme nous nous amuserons ! Soupe, +et viens.</p> + +<p>— Non. Je me déshabille.</p> + +<p>— Donnez-moi du vin, ma petite maman. +Ah ! si vous saviez comme nous nous sommes +divertis ! Nous avons… mais non, nous n’avons +pas dansé ! Ne le croyez pas, quand même on +vous dirait le contraire ! s’écriait Pietro, en +mangeant à grosses bouchées. Il faut que la +jeunesse s’amuse. Et, en somme, quel mal y +a-t-il ? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais +je m’amuse tout de même. Et ces femmes, si +vous voyiez comme elles se divertissent ! Et ce +moine ! Et cette grande capote ! Ha ! ha ! ha !</p> + +<p>Et il riait tout seul.</p> + +<p>— Mon Dieu ! prends donc garde à ne pas +tacher le corsage ! disait Zia Annedda. Que saint +François te protège !… Veux-tu du fromage ?… +Ah ! mes enfants, la tentation vous entraîne ; +mais le carême viendra… Irez-vous au moins +vous confesser ?</p> + +<p>Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il +était debout sur le seuil de la porte, irrésolu, +comme prêtant l’oreille à une voix lointaine. +Cette voix disait : « Pourquoi ne soupes-tu pas +avec Pietro et ne sors-tu pas avec lui ? Tu as entendu +ta mère. Est-ce que tu iras te confesser ? » +Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix : +hélas ! la tentation le maîtrisait, l’étreignait, le +terrassait, était mille fois plus forte que lui. +A quoi bon combattre ? Elle avait remporté la +victoire, et depuis longtemps.</p> + +<p>Il alla se déshabiller ; puis, il s’assit dans la +cour, à l’endroit où sa mère était assise tout à +l’heure ; et il fut obsédé par un seul désir : que +Pietro s’en allât, — et par une seule crainte : +que Pietro restât à la maison.</p> + +<p>Peu après que les amies de Maddalena l’eurent +quittée, Pietro s’avança dans la cour et dit à +son frère :</p> + +<p>— Alors, tu ne veux pas venir ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras +la porte cochère, à mon retour ?</p> + +<p>Elias ne répondit pas ; replié sur lui-même, les +coudes sur les genoux et la tête entre les mains, +il frémissait intérieurement de douleur et de +plaisir ; et déjà il n’osait plus regarder son frère.</p> + +<p>Pietro s’en alla.</p> + +<p>— Viens souper, lui dit à deux reprises Zia +Annedda, sur le seuil de la porte.</p> + +<p>— Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit +Elias.</p> + +<p>Et il resta immobile pendant une longue +heure, toujours dans la même attitude, replié +sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait +Maddalena qui, dans la maison, bavardait +gaiement, comme il ne l’avait jamais +entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant +à Zia Annedda tous les détails de la mascarade. +Elle riait, et elle devait avoir les yeux +luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, +les deux femmes se retirèrent, et tout fut silence +autour d’Elias. Le feu brûlait encore dans l’âtre ; +il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, +dans la petite cour tranquille, dans +la nuit voilée.</p> + +<p>Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue ; +son cœur palpitait ; le sang lui passait par ondée +dans le dos et dans la nuque, lui montait au +front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui +le rendait pareil à un fauve inconscient, il gravit +sans bruit l’escalier, frappa un petit coup à +la porte de la jeune femme. Elle veillait sans +doute, car elle répondit aussitôt :</p> + +<p>— Qui est là ?</p> + +<p>— Ouvre ! murmura-t-il à voix basse. C’est +moi. J’ai quelque chose à te dire.</p> + +<p>— Attends ! reprit-elle, sans inquiétude.</p> + +<p>Et elle ouvrit quelques instants plus tard. +Elle lui demanda :</p> + +<p>— Que veux-tu ? Tu es malade ? Qu’est-ce +que tu as ?</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, elle le regardait ; et +elle devint blanche. Elle avait ouvert innocemment ; +mais, à présent qu’elle le voyait avec ce +visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle +comprenait enfin. Et elle perdit la tête.</p> + +<p>Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait +pu crier, qui aurait pu prendre la fuite, se tut, +ne fit pas un mouvement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Pietro rentra vers les deux heures du matin, +ivre à ne plus tenir sur ses jambes. Elias lui +ouvrit la porte cochère et alla se coucher ; mais, +dès avant le jour, il était debout ; et l’aube se +montrait à peine lorsqu’il repartit pour la bergerie.</p> + +<p>C’était une aube triste et cendrée, mais qui +n’était pas froide. Le ciel s’était couvert d’un +nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait +comme une voûte de pierre grise sur la campagne +morte. Elias chevauchait, seul, perdu +dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne +s’entendait, pas une feuille ne bougeait ; les +ruisseaux eux-mêmes, au bord des sentiers, +coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait +sur le visage la couleur de ce ciel livide, et ses +yeux cernés étaient verdâtres, froids et tristes +comme l’eau des ruisseaux.</p> + +<p>Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et +hideux tout ensemble : et un monstre de félicité +et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette félicité, +si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait +jamais sans une inséparable sensation d’angoisse ; +et, aux moments — ces moments-là +étaient les plus nombreux — où le remords +du crime commis prévalait, l’angoisse devenait +un martyre.</p> + +<p>La partie bonne et croyante de son âme +s’était réveillée tout d’un coup, dans cette +mystérieuse et menaçante aube de carême ; et +elle reculait, et elle s’étonnait, et elle s’épouvantait +devant l’horrible réalité du fait accompli.</p> + +<p>« Non, ce n’est pas possible ! J’ai eu un cauchemar ! +pensait-il en crispant sur la bride ses +doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un +cauchemar ! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars +pareils, au bord de l’Isalle et dans la +<i>tanca</i> ?… Mais non, non, non ! Que te dis-tu à +toi-même, Elias ? Tu es un misérable, un fou ; +tu es le plus vil, le plus abject des hommes ! »</p> + +<p>Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces +reproches, il retombait insensiblement dans le +souvenir ; et tous ses membres tressaillaient de +volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce +visage redevenait plus ténébreux qu’auparavant, +un flot de honte et de remords inondait +toutes ses veines ; et de nouveau la terreur +l’assaillait, jointe à une envie folle de se frapper, +de se souffleter, de se mordre les poings. +Et les injures recommençaient : « Tu es un +lâche, un misérable, un fou ! Ah ! Elias, rebut +du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils +attendre de toi autre chose ? Tu as +souillé ta propre maison, tu as trahi ton frère, +ta mère, toi-même ! Caïn ! Judas ! Lâche ! Misérable ! +Ordure ! Que vas-tu faire, maintenant ? +Te reste-t-il autre chose à faire que de te donner +un coup de poignard dans le cœur ? » Et ensuite +il retombait dans le souvenir ; et il sentait que +dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la furie +et qu’à la première occasion il faillirait encore. +Et, à cette pensée, ses cheveux se dressaient +d’horreur.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit +la barrière de la <i>tanca</i>, il releva lentement +les yeux et regarda d’un air étonné le paysage +qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un +triste vert de février, ces roches, cette ligne du +bois, grave et rigide sur le ciel de cendre ; et ce +paysage lui parut changé, lui parut hostile.</p> + +<p>« Ah ! qu’ai-je fait ? s’écria-t-il intérieurement. +Qu’ai-je fait ? Comment supporterai-je le regard +de mon père ? »</p> + +<p>Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, +mais il dut entendre aussi les discours de Zio +Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.</p> + +<p>— Tu t’es diverti, mon agneau ? Eh ! cela se +voit sur ton visage, qui a la couleur du levain. +Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu +as veillé, tu t’es amusé : je lis cela dans tes +yeux, mon fils. Et ton père était ici à travailler, +à épier les malfaiteurs, pendant que tu te divertissais. +Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. +Tu es jeune ; et mon temps, à moi, est passé. +Et puis, maintenant c’est le carême.</p> + +<p>Il y eut une courte pause, après laquelle Zio +Portolu demanda encore :</p> + +<p>— Et Zia Annedda, que fait-elle ?… Ah ! elle +m’a envoyé de la fouace et des beignets. Ce n’est +pas elle qui oublierait son vieux pâtre !… Et ma +chère Maddalena, que fait-elle ? Est-ce qu’elle +s’amuse ? Oui, laissons-la s’amuser, la petite +tourterelle ; c’est une sainte, comme Zia Annedda. +Eh ! eh ! elle lui ressemble plus que ses +propres enfants !</p> + +<p>« Ah ! s’il savait ! » se disait Elias avec un +frisson.</p> + +<p>Et chaque parole de son père le frappait au +cœur. Et, comme il lui semblait impossible de +s’abandonner à ses pensées en présence de Zio +Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la +solitude.</p> + +<p>D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il +désirait rencontrer Zio Martinu. Mais le vieux +n’était pas là. En traversant la prairie, Elias +ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille +et taciturne, errait dans l’herbe, armé +d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, +dans l’immobilité de toutes les choses, les <i>tancas</i> +semblaient encore plus désertes et plus illimitées.</p> + +<p>Elias pensait à la mascarade, au bruit de la +foule, au bariolage des travestissements, à la +danse avec Maddalena ; et les moindres souvenirs +lui donnaient un frisson. Ah ! ils étaient +heureux, tous ces gens qu’il avait vus ! Lui seul +était condamné à vagabonder dans la solitude ; +pour lui seul le bonheur se transformait en +supplice !</p> + +<p>Il eut un nouveau mouvement de révolte ; et +ensuite, puisque le premier pas était fait, puisque +son âme était irrémédiablement perdue, il +se demanda pourquoi il ne continuerait pas à +jouir de son funeste bonheur. « Je suis un fou, +pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans +moi, elle me l’a dit ; et moi, je lui ai juré que je +lui appartiendrais toujours. Pourquoi devrais-je +la rendre malheureuse ? Nous ne ferons aucun +autre mal sur la terre ; nous vivrons toujours +comme mari et femme ; et jamais Pietro n’aura +rien à souffrir par notre faute. » Et son visage +s’éclairait, au rêve d’une telle félicité ; mais, +brusquement, à l’improviste, il comprenait +toute l’horreur de ce rêve, et il en était affolé, +et il aurait voulu se rouler par terre, renverser +les rochers, hurler son péché vers le ciel, heurter +sa tête contre les cailloux, afin d’oublier, afin +d’arracher de son âme les souvenirs et les concupiscences.</p> + +<p>A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse +et d’une langueur invincibles. Il se mit à +regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir de +retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir +au moins à distance, ou au moins de lui serrer +la main, ou au moins d’incliner la tête sur ses +genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. « J’y +vais ! j’y vais ! murmurait-il, comme dans la +nuit où la fièvre l’avait abattu sous un arbre. +Oui, j’y vais ! j’y vais ! » Et il y eut un moment +où il se mit en marche ; mais, à peine eut-il fait +les premiers pas, il s’aperçut que ce qui le poussait +vers Nuoro, ce n’était pas seulement le +désir de voir Maddalena de loin ; c’était aussi +le péché mortel, le démon, l’attrait monstrueux +de la rechute ; et il en éprouva encore une fois +de l’horreur. « Où vas-tu, Elias ? se demanda-t-il. +Tu n’es donc pas un homme ? »</p> + +<p>Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même +et de sa faiblesse ; et la pensée lui vint de se +jeter aux pieds de son père, de lui confesser tout, +de lui dire en pleurant : « Attachez-moi, mon +père ! Enchaînez-moi entre deux rochers ! Ne +me laissez pas m’en aller ! Ne me laissez pas +seul ! Aidez-moi contre le démon ! » Mais ensuite +il réfléchit : « Hélas ! il me tuerait, si je lui +disais pareille chose. Et il aurait bien raison de +m’écraser comme une grenouille ! »</p> + +<p>Tels furent ses combats durant quelques jours. +Comme il s’était vaincu le premier soir, il eut à +lutter moins rudement pour se vaincre encore +les jours qui suivirent ; et il ne retourna pas +à Nuoro. Mais les forces l’abandonnaient ; une +tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le +jour ni la nuit ; et il sentait que, s’il était forcé de +revenir au pays et de revoir Maddalena, il ne +résisterait plus à la tentation. Alors, il se mit de +nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la +<i>tanca</i>, franchit le mur et s’enfonça dans la futaie.</p> + +<p>C’était une nuit de pleine lune ; le vent courait +sur la cime des arbres avec un frémissement +sonore et continu ; mais, à l’intérieur du +bois, sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. +La clarté de la lune passait entre les +rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée +par quelque branche mince qui se dessinait en +noir sur la froide transparence de l’air. Cela +ressemblait à quelque merveilleux tableau des +contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. +Des fonds d’argent s’étendaient dans le lointain ; +et, sur ces fonds, d’autres lignes de bois se +profilaient, semblables à des montagnes noires.</p> + +<p>Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient +les éboulis du terrain, les troncs droits +dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. +Il reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu +était éclairée ; et aussitôt, dans le souci +qui le tourmentait, il éprouva un soulagement. +« Ah ! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un +l’horrible secret qui lui oppressait le cœur ! Il +pourrait donc enfin demander aide et conseil ! » +Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué +Zio Martinu, il retomba dans le désespoir. « Que +pouvait-il attendre de cet homme ? Que pouvait-il +lui dire ? Que pouvait-il lui demander ? +Ce qui était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, +il n’y avait plus de remède. Quels que +fussent les conseils du vieillard, ce qui devait +s’accomplir s’accomplirait quand même. » Il se +rappela les nombreuses fois où Zio Martinu lui +avait donné des conseils ; toujours ces conseils +l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les +suivre.</p> + +<p>Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa +choir sur un siège, près du feu, avec une douleur +si visiblement exprimée par son visage qu’à +l’instant Zio Martinu devina tout.</p> + +<p>— Où étiez-vous ? lui demanda Elias. Je vous +ai cherché à plusieurs reprises.</p> + +<p>— Pourquoi me cherchais-tu ?</p> + +<p>— Il y avait si longtemps que je ne vous avais +rencontré !</p> + +<p>— Et où vas-tu comme ça, dans la nuit ?</p> + +<p>— Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.</p> + +<p>— Tu as été à la ville ?</p> + +<p>— Non ; je n’y ai pas été depuis le dernier +jour du carnaval.</p> + +<p>— Et c’est après le carnaval que tu m’as +cherché ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>Elias sentit que le regard du vieux était fixé +sur son propre visage ; il comprit que Zio Martinu +devinait tout, et il rougit.</p> + +<p>— Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard +toujours fixé sur Elias ; tu portes sur ta face le +péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, +si tu n’as plus besoin de mes conseils ?</p> + +<p>Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés +et égarés comme ceux d’un enfant, vers les +yeux du vieillard : des yeux de sanglier, sauvages +et doux en même temps. Alors, Zio Martinu +sentit son cœur de pierre s’émouvoir. Il +lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible +comme une femme, se réfugiait près de lui à +l’heure de la tempête comme un agneau se réfugie +sous un chêne. « Pourquoi lui adresserais-je +des reproches ? pensa-t-il. Le malheureux +souffre, cela se voit, et il devient rouge. Frapper +sur lui, ce serait brandir une hache contre un +roseau. » Néanmoins, il lui demanda d’une voix +rude :</p> + +<p>— Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias ? +Que veux-tu que je te dise ? Ah ! si tu avais +suivi mes premiers conseils !</p> + +<p>— Des mots ! des mots ! éclata Elias, avec +un véritable désespoir. Est-ce que nous savons +si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, +mon frère ne m’aurait pas assommé ? Pourtant, +je l’aurais moins offensé que je ne l’ai offensé à +cette heure ; et, à cette heure, il ne m’arrachera +pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu ; +et c’est le sort, c’est le démon qui nous persécute.</p> + +<p>— Mais enfin, pourquoi viens-tu ?</p> + +<p>— Eh bien, oui ! poursuivit Elias, de plus en +plus désespéré et irrité ; oui, je viens pour vous +demander encore un conseil, et je suis certain +que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour +vous demander aide ; et je suis certain que, afin +d’empêcher que je ne retourne à Nuoro jusqu’au +moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, +vous êtes capable de m’attacher, de +m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je pourrai +suivre votre conseil, et si, pendant que vous +m’attacherez, je ne tâcherai pas de vous mordre +les mains et de m’échapper et de m’en aller faire +ce que veut le démon ?</p> + +<p>— Le démon ! le démon ! répliqua le vieillard +en haussant les épaules avec mépris. C’est toujours +au démon que tu t’en prends ! Je suis las +de t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon ? +C’est nous-mêmes.</p> + +<p>— Vous ne croyez pas au démon ? Et à Dieu ?</p> + +<p>— Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai +demandé un conseil, je l’ai suivi ; et, quand j’ai +sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la main qui +m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais +que te mordît la vipère !</p> + +<p>Le jeune homme sourit tristement.</p> + +<p>— Ce n’était qu’une façon de parler, Zio +Martinu.</p> + +<p>— Bon. Mais alors, par façon de parler, je te +dirai ceci. Puisque tu viens me demander des +conseils pour ne pas les suivre, me demander de +t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu +n’avais pas besoin de te donner ce dérangement. +Tu crois au démon, toi ; eh bien, empoigne-le +par les cornes et enchaîne-le ; mais prends garde +qu’il ne te morde !</p> + +<p>Le vieillard était gouailleur, et son accent, +plus encore que ses paroles, exprimait cet âpre +sarcasme que les Orunais savent parfois donner +à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit +sur le visage d’Elias.</p> + +<p>— Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, +voilà donc toute votre sagesse ? Achever un +désespéré !</p> + +<p>— Oh ! non, je ne suis pas un sage, Elias ; +mais je sais que chacun doit se chausser à son +pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es +venu me demander conseil, à moi qui crois +seulement à l’énergie de l’homme. Tu t’es +trompé ; et moi aussi je me suis trompé, en te +donnant des conseils qui n’étaient pas conformes +à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma +sagesse ! Ah ! un âne est plus sage que moi ! +Qui sait, te dirai-je à mon tour, si, au lieu de +te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible ? +C’était à un homme de Dieu que tu devais +t’adresser, pour lui demander conseil. Mais il en +est temps encore. Voilà ce que je te dis.</p> + +<p>Elias comprit que le vieillard avait raison, et +il se rappela aussitôt l’abbé Porcheddu et l’entretien +qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit +de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de +Saint-François.</p> + +<p>— Le fait est, dit-il, que je connais un +homme de Dieu qui, une fois déjà, m’a donné +de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation. +C’est un homme jovial et qui ne craint pas +de se divertir ; mais, au fond, c’est un homme +de conscience. Et malin ! Comme vous, Zio Martinu, +il a, lui aussi, deviné tout de suite mon +secret, tandis qu’aucun de ceux avec lesquels je +vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez +l’abbé Porcheddu.</p> + +<p>— Il est de Nuoro ?</p> + +<p>— Non ; mais il habite Nuoro.</p> + +<p>— Vas-y donc ; vas-y sur-le-champ.</p> + +<p>— J’ai peur, Zio Martinu.</p> + +<p>— De quoi donc as-tu peur, petit lièvre ? +s’écria le vieillard.</p> + +<p>— J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, +répondit Elias, les yeux égarés.</p> + +<p>— Ah ! en vérité, tu me mets en colère ! Quel +animal es-tu ? Un lapereau ? un chat ? une +poule ? un lézard ?</p> + +<p>— Je suis un homme mortel.</p> + +<p>— Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te +laisserai pas seul, j’irai avec toi. Désormais, tu +m’es devenu insupportable ; et je te conduirai +en enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie +plus ici.</p> + +<p>Cette aimable promesse fit sourire Elias et le +calma : il voyait poindre enfin une lueur d’espérance. +« Oui, se dit-il, je me confesserai, je communierai, +je sauverai mon âme. » La douleur et +la passion ne lui laissaient pas un instant de +trêve ; et la pensée qu’il devrait renoncer irrévocablement +à Maddalena, maintenant qu’elle +lui appartenait tout entière, était pour lui un +crève-cœur inexprimable ; mais le premier pas +hors de la voie du mal était fait, et les autres lui +semblaient moins difficiles.</p> + +<p>Le lendemain matin, Zio Martinu vint le +prendre : et ils partirent tous les deux à pied +pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas +vingt paroles. Pendant la nuit précédente, Elias +avait fait son examen de conscience ; et, le long +du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés +et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient +du pays, il se sentait gêné par une inquiétude +grandissante.</p> + +<p>— Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, +si vous voulez m’en croire, nous n’irons pas à +la maison.</p> + +<p>— Quel homme est-ce là ! répondit le vieillard, +comme s’il se parlait à lui-même. S’il va se +confesser, c’est par peur de lui-même et non par +crainte de Dieu ; jamais il ne saura se vaincre.</p> + +<p>— Eh bien, allons à la maison ! s’écria Elias +avec dépit.</p> + +<p>Heureusement, Maddalena était sortie ; mais +Elias comprit à quel point il était faible : car il +s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas demander +où elle était. Lorsque le vieillard et le +jeune homme se furent un peu reposés, ils se +rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent +attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé +avait un bénéfice de chantre, et il n’espérait +certes pas devenir chanoine ; mais pourtant il +vivait à son aise, dans une maisonnette dont +l’ameublement lui rappelait les usages et les +coutumes de son village natal, avec les lits de +bois à baldaquin, les coffres de bois noir et les +divans à fond de paille ; et il était servi avec +amour par sa vieille sœur Anna. De son village, +on lui envoyait en abondance des provisions de +vin, de noix, d’oignons, de haricots, de fruits +secs ; et la vieille Anna savait préparer toutes +sortes de conserves, confectionner des gâteaux +au miel et au raisiné, faire le café le plus exquis +de Nuoro.</p> + +<p>Quand elle apprit que ce jeune homme au +regard inquiet, qui désirait voir l’abbé Porcheddu, +était le fils de Zia Annedda, elle lui fit +un très bon accueil. Ah ! elle la connaissait bien, +cette petite vieille qui était une vraie sainte : +car, une fois, celle-ci lui avait soigné une main +malade et n’avait pas voulu de récompense. +« Pour les âmes du purgatoire ! disait Zia Annedda +à ses malades. Pour les pauvres petites +âmes du purgatoire ! »</p> + +<p>Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours +le même, rubicond et jovial ; et il salua +Elias par des exclamations d’allégresse, mais en +le regardant avec des yeux perçants et pleins +de malice. Le jeune homme pensa : « Il devine, +lui aussi ! » Et il eut la sensation qu’un froid +passait sur son visage : car il pâlissait de honte +et d’angoisse.</p> + +<p>— J’ai à vous parler, murmura-t-il.</p> + +<p>— Et aussi ce vieux chêne ? demanda l’abbé, +en indiquant Zio Martinu. Montons, montons +là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et +autre chose avec, si tu en as à la maison.</p> + +<p>— Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. +Je t’attendrai chez tes parents, Elias. Adieu, +monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune +homme.</p> + +<p>Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller +avant que Zia Annesa lui eût versé un petit +verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre +congé ; mais il s’arrêta au coin de la rue, et +il resta là un bon moment, à observer la petite +porte par où il venait de sortir. Vingt minutes +se passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le +vieillard retourna chez les Portolu et il attendit +près du feu.</p> + +<p>Quand Elias revint, Maddalena était toujours +absente ; et il en fut contrarié, mais d’autre +façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait +de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se +démontrer à lui-même, et un peu aussi à Zio +Martinu, combien il était fort, désormais : il la +regarderait sans passion et sans désir, avec des +yeux chastes et repentants. Et, par le fait, un +je ne sais quoi de nouveau, une flamme pure +et hardie brillait dans son regard ; mais son +visage était d’une pâleur mortelle et ses mains +tremblaient. Zio Martinu l’observa longuement, +en silence ; puis, il lui demanda s’ils repartiraient +tout de suite. Elias vainquit son désir de +faire l’expérience de sa force en revoyant Maddalena ; +et ils se mirent en route. Dès qu’ils +furent seuls :</p> + +<p>— Je me suis confessé, dit-il au vieillard. +Dans quinze jours, je reviendrai pour communier ; +et alors l’abbé Porcheddu me donnera +une réponse.</p> + +<p>— Quelle réponse ?</p> + +<p>— J’ai résolu de me faire prêtre, déclara +Elias, d’un ton confidentiel. Ah ! il était temps ! +Mais j’ai trouvé ma voie.</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien ; de nouveau, +son âme semblait très éloignée de l’âme d’Elias, +et il avait l’air de ne plus porter aucun intérêt +aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune +homme ne s’en choqua point : son âme, à lui +aussi, était maintenant si éloignée de l’âme du +vieillard, si éloignée du passé ! Une pure ivresse +l’enveloppait ; toutes ses angoisses, toutes ses +inquiétudes, toutes ses hontes, toutes ses irrésolutions +avaient pris fin. Il voyait devant lui +une voie blanche et unie comme cette grande +route qu’ils parcouraient, un fond clair et serein +comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.</p> + +<p>— L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, +fera toutes les démarches ; et, d’ici à +deux ou trois semaines, il me rendra réponse, +expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même +plutôt que pour Zio Martinu. Et vous +verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros ; mais +mon père a de l’argent ; et, quand il saura ce +que je veux faire, il sera heureux à ne pas y +croire.</p> + +<p>— Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit +Zio Martinu. Si tu as trouvé ta voie, +prends-la et ne la quitte plus.</p> + +<p>Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent ; et le +jeune homme ne pensa pas même à remercier +ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se +contenta de lui dire :</p> + +<p>— J’espère que nous nous reverrons, Zio +Martinu.</p> + +<p>Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus +voir. Un mois après, Elias l’aperçut de loin, mais +l’évita. « Oh ! oh ! pensa Zio Martinu, avec un +sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. +S’il est véritablement sur le point de se faire +homme de Dieu, par ma foi, il commence mal ! »</p> + +<hr> + + +<p>Qu’était-il arrivé à Elias ? Le carême finissait, +et l’abbé Porcheddu l’attendait encore vainement. +Dans les premiers jours qui avaient suivi +la confession, le jeune homme avait vécu entre +ciel et terre : tout le passé était relégué dans +l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de charme. +Il se sentait renaître avec la même pureté et la +même douceur qu’avait autour de lui la campagne +renaissante, en cette saison de renouveau ; +il priait sans cesse, et il attendait avec +une anxiété suave que les deux semaines fussent +écoulées. Son visage s’était éclairci ; ses yeux +avaient pris une expression et une transparence +enfantines.</p> + +<p>Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah ! +l’abbé Porcheddu ne devait pas connaître le +cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il +pouvait croire que la joie de la confession durerait +deux semaines dans un cœur bouleversé par +la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la +joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, +il s’aperçut qu’il retombait dans la tristesse : +c’était comme si la main d’un monstre +invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé +vers un abîme inconnu.</p> + +<p>Le jour suivant, il eut peur ; et l’idée lui vint +de retourner au pays et de se jeter aux pieds de +l’abbé Porcheddu. « Mais s’il revoyait Maddalena +auparavant ? » A cette idée, un frisson lui +courut de la tête aux pieds. Hélas ! tout serait +inutile ! Elias aimait toujours Maddalena, et il +ne pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment +où il croyait avoir vaincu, avoir fait taire ses +sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain +la passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait +comme une feuille dans un tourbillon. +C’était la main de ce monstre invisible qui s’appesantissait +sur sa nuque et qui le poussait vers +le crime. Son visage redevint livide et ses yeux +s’obscurcirent.</p> + +<p>Le troisième jour, il se trouvait par hasard à +l’entrée de la <i>tanca</i>, pensif et morose, lorsqu’un +événement extraordinaire le glaça d’épouvante. +Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était +allé à Nuoro, d’où il devait rentrer vers midi. +Or, le tiède midi de mars régnait sur les pâturages. +A cette douce heure de soleil et de rêves, +on ne voyait personne dans l’immensité du +plateau ; une brise agréable passait, courbant +l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, +tout à coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver +Maddalena sur la jument balzane encore suivie +de son poulain. Était-ce une hallucination, un +fantôme de son esprit malade ? Jamais Maddalena +n’était venue seule à la bergerie. Il regarda +mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle, +c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin +sur ceux du jeune homme avec une puissance +magnétique.</p> + +<p>Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la +force de s’enfuir ; les jambes lui manquèrent, +et il s’assit sur le petit mur.</p> + +<p>Elle avançait, sans se hâter ; mais, sitôt la +porte franchie, elle sauta lestement à bas de +son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle +tremblait toute, et elle le regardait avec une +passion folle. Ah ! quelle expression ils avaient, +ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en +bas comme les voyait Elias ! Il ne l’oublia +jamais ; et il comprit alors que ce regard lui +donnait une joie dont une seule minute valait +toute une éternité de la joie éprouvée la semaine +précédente.</p> + +<p>— Et Mattia ? demanda-t-il.</p> + +<p>— Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé +de me laisser venir à sa place. Pietro est absent. +Ta mère est descendue à l’enclos pour y cueillir +des olives, et elle ne rentrera que ce soir.</p> + +<p>— Ah ! Maddalena, tu nous perds ! Pourquoi +es-tu venue ?</p> + +<p>Elle se pencha sur lui, délirante :</p> + +<p>— Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays ? +Dis, Elias, dis : pourquoi ne te voit-on plus ?</p> + +<p>Et, son délire croissant, elle se mit à lui +prendre la tête dans ses mains, à lui gémir sur +le visage :</p> + +<p>— Elias ! Elias ! Elias ! Ne vois-tu pas que je +me meurs ?… Puisque tu ne venais plus, il a +bien fallu que je vienne !</p> + +<p>Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut +pris de vertige, délira du même délire qu’elle. Et +ils s’abîmèrent encore une fois dans la perdition.</p> + +<p>Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu +n’avait pas revu Elias. Enfin il demanda +des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci +revenait souvent au pays ; et alors il conçut +un soupçon. « Assurément il est retombé dans le +péché, pensa-t-il ; et moi, je vais faire une belle +figure auprès de Monseigneur, maintenant que +mes démarches pour l’admission de ce jeune +homme au séminaire ont été couronnées de +succès. Prêtre, prêtre, ah bien, oui ! Ce qu’il +veut, c’est autre chose que la prêtrise… Et pourtant, +il faut aviser ; car, si l’on n’avise pas, une +tragédie pourra se produire dans cette maison, +sans parler du reste. »</p> + +<p>Il alla donc lui-même à la recherche du jeune +homme et finit par le rencontrer.</p> + +<p>— Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant +droit dans les yeux.</p> + +<p>Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se +dérobèrent au regard de l’homme de Dieu ; son +visage était ravagé, brûlé par la passion et par +le crime.</p> + +<p>— Il m’a été impossible de venir, répondit-il.</p> + +<p>— Et pourquoi impossible ?</p> + +<p>— J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier ; +et, quant au reste, ma décision n’est pas +arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé +Porcheddu.</p> + +<p>— Rien ne presse ! Que dis-tu, Elias ? Malheur +à l’homme qui attend le lendemain ! Tu es +retombé dans le péché ; le démon t’entraîne.</p> + +<p>— Mais non, je ne suis pas retombé dans le +péché ! Que venez-vous me conter là ? repartit +Elias avec un sang-froid parfait.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu en fut effrayé ; il aurait +mieux aimé qu’Elias avouât sa faute, fût-ce en +se révoltant, fût-ce en blasphémant ; mais cette +froideur, cette hypocrisie étaient le comble de +la perversité.</p> + +<p>— Elias, Elias ! reprit-il d’une voix émue. +Regarde bien où tu vas ; rentre en toi-même… +Malheur à celui qui sème dans la chair, car il +moissonnera la corruption ; et heureux celui qui +sème dans l’esprit, car il moissonnera la vie +éternelle…</p> + +<p>Elias hocha la tête et répliqua :</p> + +<p>— Je ne comprends pas ce langage ; il n’y a +que les prêtres qui le comprennent. D’ailleurs, +je ne suis pas dans le péché ; je ne fais de mal +à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé +Porcheddu !</p> + +<p>— Tu ne comprends pas ce langage, Elias ; +mais tu peux comprendre les conséquences +humaines de ta conduite… Réfléchis, réfléchis. +Si, un jour, on vient à savoir ce qui se passe, +quelle horrible tragédie ! Songe à ta mère, à +ton père ! Songe que le péché ne peut demeurer +longtemps secret ; car, là où il y a du feu, il y +a de la fumée.</p> + +<p>— Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je ! +répétait l’autre avec une glaciale obstination. +Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.</p> + +<p>Elias ne sortait pas de là ; et l’abbé Porcheddu +s’en fut, désespérant de le sauver.</p> + +<p>Toutefois, Elias resta profondément frappé +de cet entretien. Son bonheur était si affreux, +rendu si amer par le remords, par la peur, par +l’horreur du péché ! Tout ce que l’abbé Porcheddu +lui avait dit, il le pensait et se le redisait +continuellement ; mais il ne parvenait pas à se +vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la +volupté, il éprouvait le supplice de l’angoisse, +du remords, du dégoût ; mais, pour se délivrer +de l’angoisse qui précédait et qui suivait la +volupté, il retournait bientôt à sa coupable +ivresse. En outre, dans les moments les plus +sombres de sa désespérance, il commençait à +sentir de l’aversion et du mépris pour Maddalena. +« Elle est la tentation, se disait-il à lui-même. +C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi +est-elle venue ? Pourquoi m’a-t-elle tenté ? Elle +ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle, +cette femme ? » Mais ensuite il se reprochait ce +mépris, se rappelait combien Maddalena l’aimait ; +et il se sentait attiré vers elle par une +tendresse encore plus profonde, par un amour +encore plus ardent. Malgré tout, la parole de +l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias +une bonne semence ; le remords et la douleur +grandirent au fond de son âme, et il se reprit +à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs +qu’auprès de Maddalena.</p> + +<p>— Un temps viendra où nous serons vieux, +lui dit-il un jour ; et alors, que ferons-nous ? +Dieu nous pardonnera-t-il ?</p> + +<p>— Ne parlons pas de ces choses ! répliqua-t-elle, +dépitée. Ou bien, est-ce que tu veux te +faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine +de Saint-François ?</p> + +<p>Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune +réponse ; mais son irritation et sa haine +contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait +répondu dans le ton, si elle lui avait montré +qu’elle espérait en la miséricorde du Seigneur, +il se serait attendri et l’aurait sans doute aimée +davantage ; mais, en ce moment-là, les railleries +et le dépit de cette femme la lui rendirent +odieuse.</p> + +<p>A partir de cette soirée, ils eurent souvent de +petites querelles, tantôt pour une chose, tantôt +pour une autre. Quand ils s’étaient quittés, +Elias regrettait ce qu’il lui avait dit ; mais, dès +qu’il la revoyait, il ne pouvait s’empêcher de +recommencer.</p> + +<p>— Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es +irrité, tu me maltraites injustement ; et moi +aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive +à ne savoir plus ce que je dis. Nous en venons +ainsi à ne plus nous comprendre, quoiqu’il nous +soit impossible de vivre l’un sans l’autre. Mieux +vaut que nous cessions de nous voir pendant +quelque temps. N’est-ce pas ton avis ? D’ailleurs, +nous allons être obligés d’interrompre un +peu nos relations…</p> + +<p>— Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que +nous nous voyions très souvent, et que nous +nous disputions, et que nous finissions par nous +haïr et par nous séparer à jamais.</p> + +<p>— Elias ! dit-elle en pâlissant, pourquoi +parles-tu ainsi ? Pourquoi faut-il que nous nous +haïssions et que nous nous séparions à jamais ?</p> + +<p>— Parce que nous sommes en état de péché +mortel.</p> + +<p>Cette réponse la rendit affreusement triste.</p> + +<p>— Est-ce que tu ne le savais pas auparavant ? +Aujourd’hui, il est trop tard.</p> + +<p>— Pourquoi est-il trop tard ?</p> + +<p>— Parce que je suis mère d’un enfant qui est +tien…</p> + +<p>A son tour il changea de couleur, et une +bourrasque d’émotions diverses l’assaillit. Il +couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles ; +il lui demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle +voulut.</p> + +<p>Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir +en tête à tête jusqu’à la naissance de l’enfant. +Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin +comme il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>On était alors en automne. Le ciel devenait de +plus en plus frais et profond, l’air transparent ; +de grandes pluies avaient rendu la terre et l’atmosphère +très pures. Elias parut s’être plongé +aussi dans un bain lustral ; il redevint très pur ; +ses pensées se dégagèrent de leurs brumes, et, +pendant quelques semaines, il vécut heureux.</p> + +<p>Tant que dura cette période sereine, il restait +des heures et des heures couché tout de son long +sous un arbre, regardant l’azur du ciel à travers +les branches, écoutant la voix lointaine du bois, +le bruit des eaux roulées par le torrent, les appels +des oiseaux. Et toujours il pensait à Maddalena, +mais non plus de la même façon qu’auparavant. +Il l’aimait avec chasteté, comme les premiers +jours où il l’avait connue ; mieux encore, il l’aimait +comme un époux qui, dans l’épouse, voit +la mère de son enfant.</p> + +<p>Et il pensait aussi à cet enfant. « Ce sera un +garçon, se disait-il à lui-même. Dès qu’il sera +grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi. +Je l’aurai toujours auprès de moi ; je me ferai +aimer de lui beaucoup, beaucoup. » Et il se +sentait tout content.</p> + +<p>Mais souvent une ombre venait le troubler. +« Et si Pietro veut le garder avec lui ? Mon +frère croira que c’est son fils ; il le prendra, +fera de lui un laboureur ; et l’enfant l’aimera +comme un père. »</p> + +<p>Puis, il recommençait à penser : « Non, non ! +Je dirai à Pietro : « Laisse-moi le petit ; je ne +me marierai pas, et je lui léguerai tout mon +avoir ; je lui ferai faire ses études, je le traiterai +comme s’il était mon fils. » Et Pietro cédera, +et le petit m’aimera. »</p> + +<p>Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit ; +déjà il formait des projets insensés, et +bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.</p> + +<p>Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant +à la bergerie la bonne nouvelle :</p> + +<p>— Mon père, mon frère, Maddalena aura un +enfant ! Ma mère a récité la prière à sainte Anne, +et l’enfant sera un garçon !</p> + +<p>Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était +lui le père. Peu s’en fallut que Zio Portolu +ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer saint +François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame +du Remède et je ne sais combien d’autres +saints.</p> + +<p>— Ah ! la tourterelle ! Je le disais bien, moi, +qu’elle ne pouvait pas nous faire le tort de demeurer +stérile. Ah ! quand le verrons-nous, le +petit Portolu, le nouveau tourtereau ? répétait-il +à chaque instant.</p> + +<p>— Eh ! eh ! s’écria Mattia en riant. Vous +voudriez qu’il naquît tout de suite et qu’il fût +déjà ici à garder le troupeau !</p> + +<p>Elias sentait son cœur battre à se rompre ; et +il pensait, non sans chagrin : « Ah ! s’ils savaient +la vérité ! » Mais, dans le fond, il était joyeux, +et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir +donné aux siens ce bonheur. Et, tout comme son +père, il ne se tenait pas d’impatience que l’enfant +fût né.</p> + +<p>Cependant les jours passèrent, et le froid revint +avec le brouillard et la neige. L’hiver fut +très rude ; et bientôt Elias, qui était frileux, +commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. +De même que l’année précédente, il aspirait +à la douceur du foyer, de la vie close et +commode. « Ah ! pensait-il, combien il serait +doux de passer les longues soirées au coin du +feu, près de Maddalena ! » Mais maintenant il ne +songeait plus à elle avec une passion frémissante, +comme l’année dernière. Non ; dans sa vision +apaisée, il l’imaginait à côté d’un berceau et il +entendait une mélancolique chanson de nourrice +qui lui rappelait les mélodies de son enfance. +Ainsi, sans qu’il sût lui-même s’expliquer +pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait +de jour en jour ; quelque chose de mystérieux, +qui n’était plus ni du remords ni du dégoût ni +de la peur, opérait lentement au dedans de son +être. Loin d’elle, pendant les froides journées de +la bergerie, il désirait encore être près de Maddalena ; +mais, quand il la revoyait et qu’il était +près d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité +de l’année précédente. Et il se disait : « Si +je l’aime moins, c’est peut-être à cause de son +état ; mais, après la naissance du petit, je recommencerai +à l’aimer comme auparavant. »</p> + +<p>Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en +présence du jeune homme :</p> + +<p>— Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. +Mattia ne trouvera personne, parce qu’il est +trop simple. Il faut donc que Maddalena nous +donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai ? +Autrement, qui peuplerait le foyer, quand nous +serons morts ?</p> + +<p>Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, +eut la sensation d’une blessure au cœur, +à penser que ces enfants pourraient être de lui. +Oh ! non ; un seul, c’était bien assez ! « Jamais ! +jamais ! » s’écria-t-il intérieurement.</p> + +<p>Dans les premiers jours du carême, il alla +chez l’abbé Porcheddu et se confessa. Il ne montrait +plus le repentir, la douleur, la ferveur de +l’année précédente ; mais il se disait fermement +décidé à ne plus retomber dans le péché mortel. +Il paraissait être un autre homme.</p> + +<p>L’abbé se rendit compte que l’incendie de la +passion était éteint en lui. Toutefois, il regarda +longuement Elias, d’un air songeur, et il secoua +la tête à plusieurs reprises.</p> + +<p>— Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le +prêtre ; mais tu verras ! Si tu ne pourvois pas +sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau. +Mets à profit ce moment de grâce.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu ?</p> + +<p>— Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an +dernier ? Moi, j’avais fait les démarches nécessaires, +et tout était sur le point de réussir.</p> + +<p>— Ah ! oui, je sais ! murmura Elias, en baissant +les yeux comme un enfant. Mais, aujourd’hui…</p> + +<p>— Quoi donc, aujourd’hui ? Que signifie cet +« aujourd’hui » ? Tu n’y as plus pensé ?</p> + +<p>— Oh ! j’y ai pensé bien souvent ; mais, aujourd’hui, +je crois qu’il est trop tard et que je +ne suis plus digne…</p> + +<p>— Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde +de Dieu, Elias. Réfléchis à cela, si tu veux +te sauver.</p> + +<p>Elias réfléchissait, la tête penchée ; et un +souvenir le frappa. Il se revit lui-même dans la +<i>tanca</i>, par une soirée grise et silencieuse ; il revit +l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les +paroles du vieillard.</p> + +<p>— Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand +je serai prêtre, la tentation continue à me harceler ? +Cela ne sera-t-il pas encore pis ?</p> + +<p>— Non, Elias. A présent, je te connais. Tu +vaincras la tentation, ou plutôt la tentation +cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation +est cette femme ; et, quand elle te verra +prêtre, elle ne fera plus rien pour t’induire au +mal.</p> + +<p>— Qui sait ? dit Elias avec tristesse.</p> + +<p>— D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un +village lointain ; et, si tu le veux, tu ne la reverras +jamais plus.</p> + +<p>— Oui, après. Mais en attendant !</p> + +<p>— En attendant ? Ne crains rien ; tu iras au +séminaire, et je me charge de diriger tes études. +Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines +heures, pendant la journée ; et, si tu le +veux, tu ne succomberas jamais plus à la tentation. +Décide-toi, Elias ; ne perds pas de temps ; +songe que nous devons mourir, que notre vie +est brève, que nous n’avons qu’une seule âme +et qu’il nous faut la sauver.</p> + +<p>En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les +yeux fixés sur Elias, comme s’il voulait agir par +suggestion ; et, de fait, à un certain moment, +il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt +Elias releva le visage, et ses prunelles s’allumèrent.</p> + +<p>— Eh bien ! dit-il très ému, faites ce que vous +croyez bon, abbé Porcheddu. Je me remets avec +confiance entre vos mains. Je ne dirai rien à la +maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.</p> + +<p>— Bon ; je te promets que, d’ici à huit jours, +j’aurai arrangé tout. Jusque-là, je te conseille +de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon enfant ; +aie le cœur gai. Tu verras : il te semblera +que tu renais à une autre vie.</p> + +<p>Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur +gai. Oh ! non. Il lui semblait qu’il était le jouet +d’une illusion ; il n’éprouvait plus la joie enfantine +et sans cause qu’il avait éprouvée après la +confession, l’année précédente ; au contraire, il +se sentait triste, et des larmes amères lui obscurcissaient +la vue. Malgré tout, sa résolution +était ferme ; mais sa tristesse venait justement +de la fermeté de sa résolution. A cette heure, le +rêve était fini, la réalité brutale apparaissait ; +et, dans le premier moment de sa résolution, il +ne parvenait pas à se détacher du passé sans +que son cœur saignât. Il devait dire adieu à +toutes les choses qui avaient été sa vie ; c’était +donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, +avec ses habitudes, ses joies, ses souffrances, ses +passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant plusieurs +jours, il vécut dans l’amertume de cet +adieu.</p> + +<p>A la <i>tanca</i> surtout, la tristesse l’accablait au +point de le rendre froid et insensible pour tout +ce qui n’était pas son adieu aux lieux et aux +choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant +souffert. « Je ne verrai plus ceci, je ne ferai plus +cela », pensait-il ; et un nœud lui serrait la gorge. +Mais sa résolution demeurait inébranlable ; et, +plus les jours passaient, plus il s’accoutumait à +l’idée d’abandonner tout et de commencer une +vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement +dit adieu aux moindres choses, à chaque +arbre, à chaque pierre, aux bêtes et aux hommes, +ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à +regarder vers l’avenir.</p> + +<p>Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans +l’église et il y restait de longues heures, suivant +avec une attention profonde les offices religieux. +Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des +chants liturgiques, les costumes des prêtres, +tout le charmait ; et, en songeant qu’un jour +il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient +fondre l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi +ces costumes splendides et sacrés, il oubliait +tout le passé et il se sentait heureux. Mais, +lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore +un trouble, surtout en présence de la jeune +femme. « Que va-t-elle dire, quand elle saura ? » +se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait +qu’il avait cessé de l’aimer, d’autant plus qu’elle +était devenue presque difforme, avec une face +jaune et bouffe ; mais il continuait de se sentir +lié à elle par un nœud indissoluble, et il avait +peur de rompre ce nœud. « Que dira-t-elle ? +Que pensera-t-elle ? Se désespérera-t-elle ?… +Ah ! cela lui fera peut-être du mal ; peut-être +vaudrait-il mieux attendre… » Et de nouveau il +songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant +qui devait naître ; mais, de ce côté-là, il +était content de sa résolution : son futur état +ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui +rendrait même plus facile de le prendre avec lui, +de l’élever, d’en faire un honnête homme et de +lui assurer un avenir.</p> + +<p>Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. +Celui-ci hocha la tête.</p> + +<p>— Renonce à ce projet, lui dit l’abbé ; car tu +fais mal en y pensant. Et d’abord, l’enfant est +encore dans l’esprit du Seigneur ; mais, alors +même qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir +est de le tenir éloigné, parce qu’il serait toujours +un lien périlleux entre <i>elle</i> et toi. Un prêtre +ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille ; il +ne doit penser ni aux richesses ni aux choses +terrestres ; il est l’époux de l’Église, et ses enfants +sont la pauvreté, le devoir, les bonnes +œuvres. Songes-y bien, Elias ; et, si tu te sens +attaché encore aux choses du siècle, garde-toi +de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu +dois songer seulement à sauver ton âme, et non +à autre chose.</p> + +<p>— Vous voulez faire de moi un saint ! dit +Elias en souriant.</p> + +<p>Mais, au fond, le jeune homme comprenait +bien que l’abbé Porcheddu avait raison, et il +s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau +rêve paternel. Toutefois, la nécessité même de +ce renoncement était désormais impuissante à +ébranler sa résolution.</p> + +<p>Les huit jours passèrent. Les démarches de +l’abbé Porcheddu avaient réussi à souhait. Monseigneur +l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune +pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, +et il consentait à l’admettre immédiatement +au séminaire avec une demi-bourse. D’après +le conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit +à l’évêque une jolie lettre de remerciement ; et +cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.</p> + +<p>— Monseigneur veut te connaître, Elias. +Maintenant, tu n’as plus qu’une chose à faire : +c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.</p> + +<p>— Ah ! répondit Elias en soupirant. J’ai une +peur…</p> + +<p>— Laquelle ?</p> + +<p>— Je redoute que cela ne fasse du mal à cette +femme. Si l’on pouvait attendre…</p> + +<p>L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement :</p> + +<p>— Eh quoi ? Tu veux attendre ? Tu es donc +attaché encore aux choses du siècle ? Oh ! cette +hésitation me déplaît beaucoup.</p> + +<p>— Eh bien ! reprit Elias avec force, je vais +vous montrer que je ne suis plus attaché à rien. +Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.</p> + +<p>— Ton père est au pays ?</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Et ton frère Pietro ?</p> + +<p>— Il y est aussi.</p> + +<p>— Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras +de ne pas sortir. Je viendrai chez toi, et nous +causerons tous ensemble.</p> + +<p>— Je ne sais comment vous remercier ! s’écria +Elias avec effusion. Mais le Seigneur vous récompensera.</p> + +<p>— Bon, bon. Nous reparlerons de cela un +autre jour. Et maintenant, va avec Dieu.</p> + +<p>Elias le quitta ; mais il ne put rentrer chez +lui jusqu’à l’heure du dîner : il se sentait le cœur +gros, la gorge sèche. Ah ! la réalisation de son +dessein était si prochaine ! Elle l’enveloppait +déjà, le pressait, le détachait violemment du +monde, de la jeunesse, du plaisir, de la famille, +de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un +immense chagrin ; mais pas une seconde l’idée +de reculer ne lui vint à l’esprit.</p> + +<p>Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans +cesse tournés vers la porte ; et, de temps à autre, +lorsqu’il entendait un bruit de pas dans +la ruelle, il tressaillait. Maddalena observait +Elias ; et, à un certain moment, elle ne put se +tenir de lui demander ce qu’il avait.</p> + +<p>— J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, +je vous prie tous de vouloir bien attendre +avec moi cette personne, car elle doit vous +parler.</p> + +<p>— A moi aussi ? interrogea Maddalena. Qui +est-ce ? Qui est-ce ?</p> + +<p>— Elle doit parler à toute la famille. Vous +verrez qui c’est.</p> + +<p>On le pressa de questions ; mais, au lieu de +répondre, il sortit dans la cour.</p> + +<p>Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle +ne chercha pas à dissimuler, même devant +Pietro ; et, comme tout à l’heure Elias, elle se +mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un +arrivait par la ruelle.</p> + +<p>« Qui peut être cette personne ? » se disait-elle +à elle-même. Depuis un certain temps, elle +s’était aperçue d’un changement chez Elias ; et +la crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre +femme et qu’il ne pensât au mariage, la rendait +jalouse et inquiète. « Il veut se marier, se +disait-elle ce jour-là ; et la personne qu’il attend, +c’est sans doute l’intermédiaire qui vient +prendre l’autorisation des parents pour demander +la main de la jeune fille. Ah ! oui, ce +jour-là devait arriver ! Mais si vite ! Elias n’attend +pas même la naissance de sa créature. +Mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi +la force, vous qui êtes plein de miséricorde ! +Ne me faites pas mourir ! Ne me châtiez pas +avant l’heure ! »</p> + +<p>Une souffrance grave se peignit sur son visage +pâle ; et ses paupières, les larges paupières +qu’elle baissait avec une douleur résignée, se +firent violettes.</p> + +<p>Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu, +le jeune homme la regarda et il eut peur ; il +pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le +sang.</p> + +<p>L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une +chansonnette, parcourut des yeux la famille +assemblée, salua avec des facéties et des révérences +comiques ; il voulut rester à la cuisine, +en dépit de Zia Annedda qui, très empressée, +insistait pour que l’on montât en haut, dans la +chambre de Maddalena.</p> + +<p>— Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu ?</p> + +<p>— Ça va sur deux jambes, comme les poules, +abbé Porcheddu de mon cœur.</p> + +<p>— Et vos fils ? Toujours aussi braves, vos +fils ? Toujours des tourtereaux ?</p> + +<p>— Ah, oui ! s’écria Zio Portolu, en ouvrant +tout grands ses petits yeux rouges. Des hommes +comme mes fils, il n’y en a guère ; et j’en remercie +saint François.</p> + +<p>Elias s’efforçait de sourire ; mais l’abbé Porcheddu +remarquait sur le visage du jeune +homme un trouble anxieux, et il crut bon de +hâter les choses. Après quelques minutes de bavardage, +il regarda Maddalena, cligna de l’œil, +dit d’un air malin :</p> + +<p>— Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons +encore un autre tourtereau ? Eh ! eh ! +saint François vous veut du bien, Zio Portolu ! +Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur +votre maison. Mais à présent, écoutez-moi. +Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se +faisait prêtre ?</p> + +<p>Les assistants demeurèrent stupéfaits ; car ils +ne doutèrent pas un instant que, si l’abbé Porcheddu +parlait de cette façon, la chose était déjà +décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de +pareil ? Maddalena releva les yeux, et une rougeur +furtive éclaira son visage : après tout ce +qu’elle avait redouté, le projet annoncé par +l’abbé Porcheddu lui semblait une nouvelle +heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour +elle ; mais elle pouvait se résigner à le perdre, +puisque aucune autre femme ne l’aurait.</p> + +<p>Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle +éprouvait. Cette joie le rendit plus calme et lui +permit d’observer l’impression que les paroles +du prêtre faisaient sur tous les membres de la +famille. On aurait pu croire qu’il s’agissait de +quelque badinage amusant : Pietro souriait ; +Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage +attentif et les oreilles tendues, souriait ; la sauvage +figure de Zio Portolu souriait. Elias eut +l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait +chez tous les siens une joie si grande que +cela leur paraissait un rêve ; et, soudain, il +éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se +mit à rire comme un enfant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient +cessé de murmurer, de rire, de s’étonner, quand +ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en séminariste. +D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air +d’un jeune homme de vingt-six ans, et moins +encore d’un ancien pâtre. La claustration lui +avait refait blanches les mains et la face ; et, à +en juger par son visage imberbe, d’une pâleur +de perle, on aurait pu le prendre pour un adolescent.</p> + +<p>Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il +endossait l’aube de dentelle nouée par un +large ruban bleu, il ressemblait à un ange mélancolique, +avec ce pli de profonde mais douce +rêverie sur sa bouche d’un rose pâle. Beaucoup +de jeunes paysannes et même quelques demoiselles +le regardaient un peu trop longuement, +s’intéressaient un peu trop à lui ; mais il ne s’en +apercevait pas : ses yeux verdâtres étaient perdus +en de lointaines visions.</p> + +<p>Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses +gémissements sonores et que les chants liturgiques +envoyaient vers le ciel une inconsolable +lamentation pour des biens perdus et une invocation +plaintive de biens ignorés ? Voyait-il le +passé, la <i>tanca</i>, la solitude, l’amour ? Oui, Elias +voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir +se détacher de tout cela, comme il avait cru et +espéré qu’il en serait capable ; et ce qui l’attachait +encore à la douleur et à la joie des passions +humaines, c’était la continuelle hantise de cette +jeune femme agenouillée au fond de la nef, parmi +le flot rouge de la foule paysanne.</p> + +<p>Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante +dans son costume d’épouse ; et elle +tenait sur ses bras le bébé couvert de la <i lang="it" xml:lang="it">mantiglia</i> +d’écarlate bordée de soie bleue ; et le bébé, +quand la mère faisait danser devant son petit +visage les amulettes d’argent et de corail suspendues +à son petit cou, levait ses menottes +roses et souriait, en ouvrant sa bouche mignonne +et en fermant à demi ses yeux d’un éclat verdâtre. +C’était un tableau enchanteur. Elias voyait +toujours devant lui son bébé souriant, et il l’aimait +avec une tendresse navrée, et son amour +pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent +il souffrait d’une atroce façon, dans cette +vaine lutte contre les deux amours terrestres +qu’il ne pouvait extirper de son cœur.</p> + +<p>Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait +de jour en jour. Deux années de travail infatigable, +de lectures continuelles et de bonne +volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui +étudiaient depuis beaucoup plus longtemps que +lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie recluse, +à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses +qui d’abord l’avaient presque suffoqué. Maintenant, +le passé lui semblait un rêve, mais un +rêve auquel il demeurait attaché par un lien +tenace. Il se sentait triste, surtout les jours où +il revenait à la maison, accueilli par sa mère +avec une tendresse un peu gênée. Il évitait +soigneusement les yeux de Maddalena, et il avait +peur de toucher le bébé ; ou, si on le forçait à +lui faire des caresses, il le caressait d’un air +timide ; mais il tressaillait dès qu’il l’apercevait, +et il mourait d’envie de le prendre dans +ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de +regarder les premières petites dents, de serrer +dans une seule de ses mains les deux petites +mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait +à lui-même : « Non, non, non ! Il faut que +je me vainque ! »</p> + +<p>D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne +lui avait jamais adressé un reproche, mais qui +ne cessait de l’observer avec une tendresse +douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle +était plus charmante que jamais, tout occupée +de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule +vie ; et Elias ne pouvait séparer de la figure de +l’enfant celle de la mère. Il sentait que, s’il +était resté libre, — car il se considérait déjà +comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu +encore les premiers ordres, — il serait fatalement +retombé. Grâce à son nouvel état, il venait +à bout de dompter jusqu’à son imagination ; +mais cette lutte le déchirait et le laissait dans +un accablement qui était une sorte d’agonie. +Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste, +désespérait-il de la vie et de lui-même ; mais il +n’avait jamais une heure de révolte ou de regret +pour la résolution prise.</p> + +<p>Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. +Soit pendant son sommeil, soit en +pleine veille, il était assailli par des rêves exténuants, +pires que toutes les tentations. Presque +chaque nuit, il voyait en songe le passé, la montagne, +le pâturage, la cabane, Maddalena, souvent +aussi le bébé ; et toujours il se figurait +qu’il était encore pâtre et libre ; mais une oppression +morne et un souvenir qu’il ne parvenait +pas à fixer, très douloureux néanmoins, +faisaient que ces songes ressemblaient à des cauchemars.</p> + +<p>Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes +qui lui donnaient le plus de tourment ; +c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts, +c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient +dans leurs cercles insidieux. « Non ! +non ! non ! » se répétait-il chaque fois. Et il +chassait les vains désirs, les images obsédantes ; +et il se mettait à prier et à étudier. Mais presque +toujours, quand il avait chassé vingt fois +les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.</p> + +<p>Une nuit, il étudiait l’<i>Épître</i> de saint Paul +aux Romains. C’était une limpide nuit d’avril, +avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte +entrait la brise imprégnée d’une douceur +ineffable ; et on voyait une étoile scintillante +palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait +plus triste que d’habitude ; la vie le tentait, lui +parlait, l’assaillait par le souffle pur de cette +nuit d’avril ; des souvenirs indicibles se présentaient +à son esprit ; et, avec la renaissance +du printemps, il semblait que quelque chose de +nouveau et d’inquiet germât aussi dans son +Cœur.</p> + +<p>« Non ! non ! non ! se répéta-t-il à lui-même, +en secouant la tête comme pour chasser les +pensées importunes. Il faut oublier tout ; il faut +étudier, faire des progrès ! » Et il se prit la tête +entre les mains, se plongea dans la lecture. Autour +de lui régnait un silence profond ; et l’on +entendait seulement, très loin, très loin, onduler +une mélancolique chanson de Nuoro, qui paraissait +venir des extrêmes limites de la campagne. +Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par +cœur chaque verset.</p> + +<p><i>Que la charité soit sincère ; ayez le mal en horreur, +et attachez-vous fortement au bien…</i></p> + +<p><i>Ne soyez pas nonchalants à l’action ; soyez fervents +d’esprit, soumis au Seigneur.</i></p> + +<p><i>Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, +persévérants à la prière…</i></p> + +<p><i>Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, et +gardez-vous de maudire…</i></p> + +<p><i>Ne rendez à personne le mal pour le mal ; attachez-vous +aux choses honnêtes, en présence de tous +les hommes…</i></p> + +<p><i>A moi la vengeance ; c’est mot qui rétribuerai, +dit le Seigneur.</i></p> + +<p><i>Ne te laisse pas vaincre par le mal ; mais +triomphe du mal par le bien<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Épître aux Romains, ch. XII.</p> +</div> +<p>Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre ! +C’était comme un grondement de tonnerre, +et c’était aussi comme une pure voix de fontaine +murmurant dans la paix nocturne. Mais, +comme un grondement de tonnerre, comme une +voix de fontaine entendue en rêve, elle venait +de trop loin, de trop haut. Elias l’entendait, +l’écoutait, et il avait la sensation d’être enveloppé +et rafraîchi par elle comme par un suaire +embaumé ; mais ce suaire, hélas ! était léger +comme une vapeur, et le souffle de cette tiède +nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.</p> + +<p>Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro +se fit un peu moins lointaine. Au milieu du +chœur mélancolique, une harmonieuse voix de +ténor s’élevait ; et toute la volupté, toute la +suavité de cette nuit lunaire tremblait dans +cette voix. Le jeune homme redressa la tête, +envahi par un enchantement soudain. « Où donc +l’avait-il déjà entendue, cette voix ? » Une réminiscence +presque physique le fit tressaillir : il +se rappela vaguement qu’il avait vécu une autre +nuit pareille à cette nuit-là, qu’il avait entendu +ce même chant, qu’il avait été triste comme il +l’était à cette heure. « Où ? Quand ? Comment ? » +Il se mit debout, vint s’accouder à la fenêtre, +sous le rayonnement clair de la lune au zénith. +La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de +senteurs lointaines et confuses. Il eut un frisson, +et il se souvint de la nuit où il avait pleuré de +détresse aux pieds de saint François. La voix de +l’Apôtre ne parlait plus, le suaire était déchiré. +Qu’importaient l’éternité, la mort, le néant de +toutes les passions humaines, le bien, le mal, la +perfection, la vie future, comparés à l’instant +fugitif de cette nuit d’avril, de ce souffle de brise, +de ce chant d’amour ? Et il fut vaincu : la vie +le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la +douleur, avec la concupiscence et la désespérance ; +et il se laissa choir à genoux devant la +fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un +enfant, égaré par une suprême frénésie de désespoir.</p> + +<p>Une prière folle montait à ses lèvres, parmi +les sanglots. « Tu vois, Seigneur : je suis faible +et lâche ! Aie pitié de moi, ô mon Dieu ! Pardonne-moi, +accorde-moi le repos, arrache mon +cœur de ma poitrine ! Je ne suis qu’un homme, +et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi +m’as-tu fait si faible, Seigneur ? J’ai toujours +souffert, toute ma vie ; et, chaque fois que, +succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai +voulu chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, +j’ai foulé aux pieds tes préceptes, j’ai été +plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais +j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre +encore tellement, que la mesure est comble ! » +Et il sanglotait, et son visage bouleversé ruisselait +de larmes amères ; et il recommençait à +implorer : « O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! +Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon +aide, accorde-moi la paix de l’âme… Et accorde-moi +aussi un peu de bonheur, un peu de douceur… +N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu ! Ne +suis-je pas une créature humaine ? Si j’ai péché, +pardonne-moi, toi qui es miséricordieux ! O toi +qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi +un peu de joie, un peu de bonheur !… »</p> + +<p>Insensiblement les larmes tarirent dans ses +yeux, et cette crise le soulagea, le calma. Il s’en +aperçut lui-même ; car, lorsque l’accès de désespoir +eut pris fin, il ressentit quelque honte +des pleurs qu’il avait répandus. Mais il pensa : +« Mon père dit que ce sont les lâches qui pleurent, +et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais +pleurer. Pourtant, les pleurs font tant de bien ! +Sans les pleurs, il y a des moments où l’âme +éclaterait. »</p> + +<p>Et il eut honte aussi de sa prière, qui était +presque un défi à Dieu ; et il en eut peur, et il +demanda pardon, et il se résigna. Mais, le lendemain +matin, il éprouva un extraordinaire saisissement +d’épouvante, de surprise, de chagrin +et d’allégresse, — jamais il n’oublia cette +minute-là ! — lorsqu’on vint lui dire que Pietro +était rentré des champs avec une forte inflammation +aux reins et que son état paraissait +grave.</p> + +<p>« Il va mourir, pensa-t-il soudain ; et je +pourrai épouser Maddalena ! »</p> + +<p>Dieu avait-il donc exaucé sa prière ? Oh ! non. +Effrayé de sa pensée blasphématoire, il recula +devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce +moment par son imagination. Non, non, cela +n’était pas possible !</p> + +<p>Il courut tout de suite à la maison ; et il se +disait en chemin : « Comme je suis lâche ! Non, +jamais je ne me sauverai : c’est ma nature même +qui est mauvaise. » Il se tourmentait plus pour +ses mauvaises pensées que pour la maladie de +Pietro ; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré +tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il +eut appris que son frère était malade depuis la +veille, il éprouva une espèce de déception, tant +il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par +l’idée étrange que Dieu avait écouté son horrible +prière !</p> + +<p>Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le +malade avait la face livide, les traits décomposés +par une cruelle souffrance ; et il ne cessait +de gémir. Trois jours auparavant, il était parti +à la recherche d’un bœuf égaré ; il avait parcouru +à pied de grandes distances, et il avait +fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée +sauvage ; mais l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement +et une prédisposition à la maladie l’avaient +terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, +les mains égratignées par les ronces et +par les pierres. La consternation régnait donc +chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux +lampes et prononcé les « paroles vertes » ; et les +« paroles vertes » avaient répondu que Pietro +devait mourir.</p> + +<p>Les jours suivants furent affreux pour Elias. +Il venait chez son frère, le regardait, se promenait +de long en large dans la chambre, se tordait +silencieusement les mains, navré de son +impuissance à écarter de Pietro le péril. Jamais +il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni +vers l’enfant ; et il s’en retournait désespéré, se +jetait à genoux, priait des heures et des heures +avec une piété fervente, pour obtenir que Pietro +guérît.</p> + +<p>Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, +il sursautait et un froid mortel lui arrêtait le +sang dans les veines. Ah ! quel était ce monstre +odieux dont il avait à subir l’assaut ? Pourquoi, +dès qu’il s’oubliait un instant, ce monstre lui +chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui inspirait-il +d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il +obstinément l’image de son frère mort, enseveli ?</p> + +<p>« C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne +me vaincra pas ; non, jamais plus il ne me vaincra. +Que Pietro meure donc, s’il doit mourir ! +O Satan, quelque horrible que cela puisse être, +je désire à présent la mort de mon frère, pour +te démontrer que tu ne remporteras pas la victoire. +Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras ! +Je suis plus fort que toi, Satan ! Mon +corps est faible, et tu pourras le briser ; mais +mon âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne +triompheras d’elle ! » Et il se remit debout, +tranquillisé par ce terrible réconfort.</p> + +<p>La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma +les yeux, fit sur lui le signe de la croix, aida Zia +Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis, il +veilla son frère mort. A chaque instant il se +levait, se penchait sur le visage du défunt, le +regardait longuement, avec la folle espérance +que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute +à l’autre, il allait remuer, se dresser sur son +lit. Mais le visage barbu, livide, immobile, aux +paupières baissées, demeurait fixe comme un +effrayant masque de bronze.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, +Elias, qui n’avait jamais vu d’aussi près ni regardé +avec autant d’attention un cadavre, comprenait +toute l’inexorable grandeur de la mort. +Il se rappelait Pietro vivant, riant, parlant. Et +un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour +lui clore à tout jamais les lèvres ! Il pensait : +« Demain, à pareille heure, cette dépouille même +aura disparu du monde. » Et il ne pouvait se +résigner à croire que tout finît de cette façon, +que lui-même, ses parents, Mattia, Maddalena, +le bébé dussent à leur tour disparaître ; et ces pensées +lui donnaient une douleur inexprimable.</p> + +<p>Ensuite il retombait à genoux près du lit +mortuaire, et sa douleur se changeait en consolation. +« Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous +cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter +vainement ? Tout a une fin ; l’âme seule reste. +Sauvons notre âme ! » Et il se sentait plus fort +que jamais contre la tentation et contre le mal. +Puis, il recommençait à se souvenir de son frère +vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur +adolescence, à se souvenir de la mortelle injure +qu’il lui avait faite ; et il se désolait de nouveau, +et les sanglots lui étranglaient la gorge. « Maintenant +qu’il est mort, se demandait-il, est-ce +qu’il connaît l’injure que je lui ai faite ? Est-ce +qu’il me pardonnera ? » Et ces questions le ramenaient +à d’autres souvenirs ; il revoyait Maddalena +dans cette même chambre où reposait +maintenant le mort ; et une douceur inattendue +s’emparait insidieusement de lui, à la pensée +que désormais il pourrait aimer cette femme +sans crime. Mais aussitôt il chassait loin de lui +la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait +d’un bond ; et, se penchant pour la vingtième +fois sur le visage du cadavre, il recommençait +à se plonger dans la contemplation de +la mort.</p> + +<p>Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un +peu ; il eut un rêve où, comme toujours, il lui +sembla qu’il était encore pâtre ; et, dans ce +rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la +<i>tanca</i>. Pietro arrivait à cheval, le visage livide +et les yeux clos, comme le cadavre. « Qu’est-ce +que tu as ? » lui demandait Elias, frappé de +terreur à cette vue. « L’enfant est mort, et je +viens te l’annoncer, répondait Pietro. Retourne +au pays ; car c’est toi qui dois l’ensevelir. » +Elias fut pris d’un tel effroi et d’une telle angoisse +qu’il fit un effort pour se réveiller.</p> + +<p>Mais, après son réveil, il continua de sentir +la même angoisse que dans son rêve. Le jour +naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain +il pensa avec amertume : « Doit-il donc mourir, +lui aussi ? Ce rêve est-il un avertissement ? Les +malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux +rêves. » Il lui semblait que dorénavant toutes +sortes d’infortunes étaient possibles, prochaines, +inévitables ; et, en proie à une affliction insensée, +il alla voir l’enfant qui pleurait toujours. Maddalena, +vêtue de deuil, — avec sa jeunesse et sa +fraîcheur, elle était toute gracieuse dans sa robe +noire, — tâchait d’apaiser le petit en lui parlant +à voix basse. Nombre de parents étaient +déjà venus ; la maison était sans lumière. Elias +s’avança silencieusement dans la demi-obscurité +de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il au petit, +en se courbant un peu.</p> + +<p>Puis, il dit à Maddalena :</p> + +<p>— Pourquoi pleure-t-il ?</p> + +<p>Le petit le regarda de ses grands yeux noyés +de larmes et se tut quelques instants, avec sa +petite bouche ouverte qui tremblait ; et ensuite +il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux +vers Elias, et sa bouche aussi eut un tremblement +involontaire.</p> + +<p>— Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une +voix altérée, en berçant l’enfant dans ses bras. +Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas que tu +pleures…</p> + +<p>Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur +les épaules du petit et elle se mit à pleurer inconsolablement.</p> + +<p>— Oh ! Maddalena, qu’est-ce que cela veut +dire ? murmura Elias éperdu.</p> + +<p>Et il s’éloigna, comme poussé par une main +invisible. Cette scène le bouleversait jusqu’au +fond de l’être ; car il comprenait bien que Maddalena +ne pleurait pas seulement pour la mort +de son mari ; et les regards de cette femme, +toujours tendres et ardents, lui transperçaient +le cœur.</p> + +<p>« Ah ! pensait-il, assis dans un coin sombre, +parmi le groupe des parents, l’abbé Porcheddu +a raison : cet enfant nous liera toujours, toujours. +Il faut que je ne le voie plus, que je ne +l’approche plus ; sans quoi, je me perdrai encore, +et maintenant plus que jamais. » Et il se +sentait obsédé pour tous ces gens qui entraient +et qui sortaient en prononçant des paroles banales ; +et il désirait avec ardeur que tout fût +terminé, que les obsèques fussent achevées, que +les trois jours des condoléances fussent écoulés, +pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.</p> + +<p>« Hélas ! pensait-il, si déjà la tentation est +forte à ce point, lorsque le cadavre de mon frère +est encore presque chaud, que sera-ce plus +tard ! » Mais ensuite il se répétait avec une sorte +de rage : « Non ! non ! non ! je serai vainqueur ! +Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai ! »</p> + +<p>La lutte était commencée, et c’était une lutte +terrible. Le premier, le second, le troisième jour, +avec les funérailles, avec les condoléances, avec +les cérémonies barbares du deuil sarde<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, passèrent +comme un vilain rêve. Et, finalement, Elias +se retrouva dans sa cellule, dans son petit lit, +harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente +dans sa mémoire cette nuit où il avait lu +l’épître de saint Paul ; et le souvenir de sa prière +désespérée lui revenait avec la persistance d’un +remords. « Ma punition a été dure, pensait-il. Et +cependant, qui connaît les voies du Seigneur ? +Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer ? +Pourquoi serait-il impossible que cette destinée +fût la mienne ? Pourquoi me serait-il interdit de +prétendre à la félicité terrestre ? Ne suis-je pas +un homme comme les autres ? » Et le rêve insidieux +s’emparait de lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées +d’un grand deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. +Les hommes laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent +de noir jusqu’au moment où elles se remarient ; souvent, elles +marchent nu-pieds ; parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre +à ne changer de chemise que quand la partie visible, +sur les bras et sur la poitrine, est devenue d’une saleté répugnante ; +elles se cloîtrent pendant des mois et des mois dans +leurs maisons, dont les fenêtres ne s’ouvrent plus ; elles cessent +même d’assister aux grandes fêtes religieuses ; si elles sont +obligées de sortir, elles passent par les rues les plus écartées, etc.</p> +</div> +<p>L’haleine du printemps, pure et embaumée, +entrait dans sa cellule ; et, par la fenêtre, il +apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu ! +N’était-il pas un homme comme les autres ? +Ah ! oui, sans doute, il avait péché ; mais quel +était l’homme qui ne péchait pas ? Et les pécheurs +devaient-ils être condamnés à un châtiment +éternel ?</p> + +<p>« Oui, oui, c’est cela ! Je vais sortir du séminaire. +Je donnerai pour excuse la mort de +Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. +Les gens bavarderont un peu ; mais de quoi ne +bavardent-ils pas ? Dans un an, personne ne +dira plus rien ; et alors… Ah ! quelle joie, quelle +joie ! Une joie pareille est-elle possible ? Mais +oui, elle est possible enfin ! » Et il s’étonnait de +lui-même, des vains scrupules qui le torturaient. +« Comment suis-je assez stupide pour hésiter +une seconde ? » se demandait-il. Et il sentait la +joie remplir son cœur. Mais, tout d’un coup, son +cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. +« Non, non, non ! Qu’ai-je dit ? A quoi ai-je +pensé ? Est-ce de cette manière que l’on vient à +bout de la tentation ? Est-ce là ton vœu, Elias ? +Non ! non ! non ! je vaincrai ! Arrière, Satan ! +Je vaincrai ! Tu es déjà vaincu ! » Et il serrait +les poings comme pour une lutte réelle ; et les +heures, les jours, les mois s’écoulaient dans ce +perpétuel conflit.</p> + +<p>Un jour, on lui annonça que les premiers +ordres lui seraient conférés prochainement. Il +ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il +lui semblait qu’il avait acquis de l’expérience +et qu’il ne devait plus se faire d’illusions. Il se +rappelait les premiers temps de son amour, à +l’époque où il avait l’espoir trompeur que le +mariage de Pietro avec Maddalena suffirait pour +le guérir de sa folie. Et au contraire…! « Non, +non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je +resterai homme et, par conséquent, sujet aux +passions. Le salut n’est pas dans les obstacles +placés entre nous et le péché ; il est dans notre +volonté et dans notre force propre. »</p> + +<p>Il vint chez ses parents pour y apporter la +nouvelle, et il eut la chance de trouver la famille +réunie au grand complet. Mattia lui-même +était là, — car les Portolu avaient pris un domestique, +maintenant que Zio Berte et son fils ne +pouvaient plus faire à eux seuls tous les travaux +de la bergerie et de la culture ; — et il y avait +aussi le cousin Jacu Farre qui, depuis la mort +de Pietro, fréquentait beaucoup la maison.</p> + +<p>Jacu Farre était propriétaire ; il possédait du +bétail, des champs, des chevaux, des ruches ; +et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris +d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro ; +et les Portolu le cajolaient, dans l’espérance +qu’il laisserait sa fortune au petit.</p> + +<p>Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait +le petit sur son genou et qui l’amusait en lui +disant :</p> + +<p>— Au trot ! au trot ! Nous nous en allons à +la fête, n’est-ce pas, Berteddu ?</p> + +<p>Et le petit riait. Elias fut contrarié ; il regarda +Farre qui, nonobstant son embonpoint, +était un bel homme ; il regarda le bébé ; il regarda +Maddalena ; et il eut un accès de jalousie. +Mais il se domina vite, et il fit part de la nouvelle +à sa famille. Pour les Portolu et spécialement +pour Zia Annedda, que le chagrin de la +mort de Pietro avait vieillie de dix ans et rendue +sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut +comme un rayon de soleil.</p> + +<p>— Saint François soit loué ! dit Zio Portolu. +Je l’attendais, ce jour-là. Si je n’avais pas eu +cet espoir, je me serais donné la mort. Ah ! vous +souriez ! Tu souris, Jacu Farre ! C’est parce que +tu ne sais pas comment est fait le cœur de Zio +Portolu !</p> + +<p>Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint +sombre et se dit : « Mon père parle sérieusement. +Si je renonçais à me faire prêtre, il ne +survivrait pas à son chagrin. »</p> + +<p>Maddalena fut la seule qui ne parut pas se +réjouir de la nouvelle. Elle avait baissé les paupières ; +elle avait pris une touchante expression +de douleur résignée. Pas une seule fois elle ne +regarda Elias ; mais il ne se fit aucune illusion +sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en +retournait : « Elle m’aime toujours, se disait-il. +Jacu Farre aura beau la courtiser ; elle est à +moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera +l’impossible pour me détourner de mon projet ; +j’en suis sûr. Et moi, que ferai-je ? »</p> + +<p>Ce qu’il ferait, il ne le savait pas ; et d’ailleurs, +il ne savait pas davantage quand et comment +Maddalena trouverait le moyen de lui +parler ; mais il s’attendait à une explication avec +elle, et cette attente le préparait pour la lutte, +ou du moins le prémunissait contre la faiblesse +de la surprise. Quand on venait lui dire que +quelqu’un le demandait, il sentait son cœur +battre et il se disait : « C’est elle ! » Puis, quand +il voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et +en même temps il s’attristait. Lorsqu’il allait à +la maison, il avait peur de se trouver en tête à +tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal +à son aise ; mais, s’il voyait que Maddalena +n’était pas seule, il devenait de mauvaise humeur.</p> + +<p>« Il faut en finir ! se répétait-il à lui-même, +par manière d’excuse. Il faut en finir une bonne +fois ! Il faut s’expliquer ! » Mais plusieurs jours se +passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.</p> + +<p>« Elle s’est résignée ? Tant mieux ! Après tout, +je me suis peut-être trompé ; elle pense peut-être +à Jacu Farre plus qu’à moi ! » Et il lui semblait +qu’il en était content ; mais, dans le fond, +il souffrait d’un chagrin vague et sans motif +précis.</p> + +<p>Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou +trois jours avant la date fixée pour l’ordination, +tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, +on l’avertit que quelqu’un le demandait. « C’est +elle ! » pensa-t-il encore, tout ému.</p> + +<p>Non, ce n’était pas elle ; mais c’était un gamin +du voisinage envoyé par elle. Le gamin était +chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait +ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout +de suite, tout de suite, parce qu’on avait besoin +de lui.</p> + +<p>— Qui a besoin de moi ? Ma mère ? interrogea +Elias.</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Est-ce que le petit est malade ?</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Eh bien ! j’y vais tout de suite.</p> + +<p>Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.</p> + +<p>Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda +était partie aux champs, et le petit dormait. +La ruelle était déserte ; autour du modeste +logis régnait la douceur et la paix profonde +d’une journée d’automne, voilée, tiède et silencieuse.</p> + +<p>Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se +troubla visiblement. Elle avait médité un long +discours, plein d’une logique persuasive ; mais, +tout à coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait +impossible de prononcer ce discours. Le temps +était loin où elle était venue à la <i>tanca</i> et avait +séduit Elias par un baiser ; aujourd’hui, elle +était intimidée et même un peu effrayée par +l’habit de son ancien amant ; et peut-être aussi +qu’à cette heure le calcul parlait chez elle plus +haut que la passion. Quoi qu’il en soit, elle se +troubla, se confondit.</p> + +<p>Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui +eut versé, comme d’habitude, le café préparé à +son intention, elle lui demanda sans le regarder :</p> + +<p>— C’est donc dimanche la cérémonie ?</p> + +<p>— Tu ne le savais pas ?</p> + +<p>Un silence.</p> + +<p>— Pourquoi m’as-tu fait venir ? reprit-il au +bout de quelques instants.</p> + +<p>— Pourquoi ?… murmura-t-elle, comme si elle +se fût posé la question à elle-même. Ah ! le +petit s’éveille. Attends un peu.</p> + +<p>Elle se leva et passa dans la chambre voisine.</p> + +<p>— Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me +voici, me voici. Ton oncle Elias est là.</p> + +<p>Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. +Elias eut peur.</p> + +<p>— Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel +est le sujet dont j’ai voulu t’entretenir.</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>— Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature +innocente ? Et ta conscience, est-ce qu’elle ne +te dit rien ? Interroge-la : il en est temps encore… +Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content +si, au lieu de faire ce que tu te proposes +de faire, tu rends un père à ce pauvre innocent ?</p> + +<p>Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant +la réponse. Elias posa sur la tête du bébé une +main qui tremblait un peu, le caressa machinalement +et murmura :</p> + +<p>— Que veux-tu que je te dise ? Désormais, il +est trop tard.</p> + +<p>— Non, non, il n’est pas trop tard !</p> + +<p>— Il est trop tard, te dis-je. Le scandale +serait énorme ; on me croirait fou.</p> + +<p>— Ah ! dit-elle avec amertume, c’est par +crainte des mauvaises langues que tu n’obéis +pas à ta conscience ?</p> + +<p>— Mais ma conscience me dit de suivre la +voie où je vais entrer, Maddalena ! déclara-t-il +gravement, sans relever les yeux, et en caressant +toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer +que je quitte cet habit et que je t’épouse, dis-moi, +pourrions-nous jamais avouer que cet enfant +est mon fils ?</p> + +<p>— Devant le monde, non. Devant le monde, +il ne pourra jamais être ton fils. Mais cela t’empêchera-t-il +d’agir envers lui comme envers un +fils ?</p> + +<p>— Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout +autant, je prendrai soin de lui tout autant. +Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je +remplisse envers lui mon devoir.</p> + +<p>— Oh ! non, non ! dit-elle, commençant à +perdre courage. Non, non, ce ne sera pas la +même chose, ce ne sera pas la même chose !</p> + +<p>— Ce sera la même chose, je te l’affirme, +Maddalena.</p> + +<p>— Tu le dis ; mais pourtant ce ne sera pas +la même chose…</p> + +<p>Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté :</p> + +<p>— Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc +rien ? Tu ne penses donc pas à moi, Elias ?</p> + +<p>— C’est impossible ! dit-il à voix basse.</p> + +<p>— Impossible ? Et pourquoi impossible ? Non, +il en est temps encore !… Ah ! mon Dieu ! Est-ce +que tu ne te souviens de rien ?</p> + +<p>— Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, +je te répète qu’il est trop tard.</p> + +<p>— Non ! non ! il n’est pas trop tard ! gémissait-elle +en se tordant les mains, désespérée de +ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait préparées +d’avance.</p> + +<p>Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir +qu’Elias était ému, qu’il avait changé de +couleur, que sa main tremblait sur la tête de +l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour +vaincre ; et elle éprouvait un désir sincère de +se lever, de lui jeter les bras autour du cou et +de lui parler comme elle lui avait parlé dans la +<i>tanca</i> ; mais une force supérieure la tenait immobile +et lui permettait à peine de le regarder. +Elle se sentait timide et embarrassée comme +une fillette à son premier entretien d’amour. +Et leur conversation se poursuivit misérablement, +se termina misérablement. Elle répéta +de cent façons ce qu’elle avait déjà dit ; elle +lui remémora le passé, lui déclara qu’elle l’aimait +toujours, qu’elle vivrait et mourrait en +pensant à lui ; mais, à présent, elle n’avait plus +l’accent persuasif de la passion ; et tous ses discours, +tous ses arguments ne valaient pas le +regard par lequel elle avait triomphé d’Elias +dans la <i>tanca</i>.</p> + +<p>Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre +sans difficulté. Il répéta, lui aussi, de cent façons +les choses qu’il avait dites au début ; il promit +de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les +apparences de la courtoisie et de la froideur. Et +ils se séparèrent, sans s’être même effleuré la +main.</p> + +<p>Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit +que sa victoire avait été trop facile et précaire. +« Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être +aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, +c’est parce qu’elle-même est restée froide. Mais, +maintenant qu’elle a commencé, elle reviendra +sans doute plus d’une fois à la charge : car elle +m’aime. Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement +parce qu’elle veut donner un père à son +enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon +amour. »</p> + +<p>Et il se sentait triste, faible, bouleversé ; +mais, malgré tout, il ne désespérait pas de la +grâce de Dieu ; et, avec cette amère volupté +que goûtent certains ascètes à se meurtrir le +corps, il désirait que Maddalena le poursuivît +et le tentât de nouveau, le tentât fortement, +afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter +sa propre force de résistance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p>Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les +ordres mineurs, continua ses études, fut bientôt +consacré prêtre et put dire sa première messe. +A cette occasion, la maison fut en fête comme +pour un mariage ; parents et amis offrirent des +cadeaux à Elias comme à un nouvel époux ; on +égorgea des agneaux et des brebis, on fit un +banquet, on chanta des vers improvisés<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> en +l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était +habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les +tresses refaites ; et, tout en écoutant avec une +vive attention les poètes improvisateurs, il tenait +entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait +mélancoliquement sa tête sur la poitrine +de son grand-père.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. +Presque tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent +en joyeuse compagnie, improvisent sur un sujet quelconque +des vers alternés, comme dans les églogues de Théocrite et de +Virgile. Ces improvisations prennent habituellement la forme +d’un débat où les adversaires soutiennent deux thèses opposées ; +par exemple, l’un prétend que le vin est une bonne chose et +qu’on a raison de boire, l’autre soutient le contraire. La dispute +peut se prolonger pendant des heures. La forme prosodique +des improvisations est presque toujours le sixain ou le huitain ; +les vers sont rudes, mais la rime est juste ; et, souvent, il y a +dans les images une originalité ingénieuse qui dénote chez le +peuple sarde un véritable instinct poétique.</p> +</div> +<p>— Qu’est-ce que tu as, mon agnelet ? demanda +Zia Annedda, en se penchant vers le +petit. Tu as sommeil ?</p> + +<p>Berteddu fit signe que non ; ses grands yeux +glauques étaient tristes. Zia Annedda s’éloigna, +puis revint avec un gâteau de pâte et de miel +en forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des +doigts ; et, de nouveau, elle se pencha pour +l’offrir à l’enfant.</p> + +<p>— Tu vois ce petit oiseau ? Il est pour toi. +Mais, tu sais, il ne faut pas t’endormir.</p> + +<p>Le bébé prit la friandise, nonchalamment, +sans relever la tête de dessus la poitrine de son +grand-père ; et il approcha de ses lèvres le bec +de l’oiseau, mais il ne le mangea pas.</p> + +<p>— Tu as sommeil ? lui demanda Zio Portolu +en le regardant. Tu n’as pas assez dormi cette +nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi ! +Écoute ces belles chansons ! Quand tu seras +grand, tu chanteras aussi. Je te mènerai à +cheval dans la <i>tanca</i>, et nous chanterons ensemble.</p> + +<p>Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours +à l’idée d’aller dans la <i>tanca</i>, ne se ranima point. +Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune nourriture +et ne quitta pas son grand-père, sur la +poitrine duquel il tenait toujours sa petite tête +appuyée.</p> + +<p>— Je crois que ton fils est malade ! cria +Farre à Maddalena.</p> + +<p>L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant ; +et, tout à coup, il se souvint du rêve qu’il +avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de +Pietro.</p> + +<p>Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, +l’interrogea, le prit dans ses bras et le porta sur +le petit lit où Elias couchait jadis.</p> + +<p>— Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et +maintenant il dort.</p> + +<p>Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, +aller au chevet du petit, l’examiner attentivement ; +mais il ne put quitter sa place et dut cacher +son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai ; +la cérémonie du matin l’avait beaucoup ému ; +mais, à présent, il était retombé dans une espèce +d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait +les chanteurs, souriait légèrement à certains +vers heureux ; mais il ne parlait pas, ne riait +pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à +la parole haletante, qui allait et venait dans la +maison, qui donnait des ordres, qui se mêlait +de tout comme un maître, qui parlait souvent +à Maddalena ; et cela le rendait jaloux, et, +quand il s’apercevait de cette jalousie, il s’irritait +contre lui-même ; mais il se taisait.</p> + +<p>Après le déjeuner, il entra presque furtivement +dans la chambre où était Berteddu, se +pencha sur lui, le regarda longuement ; et, le +voyant dormir d’un sommeil tranquille, avec +sa petite bouche entr’ouverte, avec l’oiseau de +pâte miellée dans ses petites mains, il eut un +transport de tendresse et lui donna un baiser +religieux. Lorsqu’il releva la tête, il se rappela +le soir des noces de Maddalena, et sa propre +maladie, et la douleur qu’il avait soufferte sur +ce petit lit. « Comme va le monde ! pensa-t-il. +Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là +devaient arriver ? »</p> + +<p>Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui +causait de l’enfant avec Maddalena, occupée à +préparer du café.</p> + +<p>— Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il ; +tu ne remarques pas qu’il se porte mal. Mais +ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne +santé ? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et +tu verras que j’ai raison.</p> + +<p>« Est-ce que cela le regarde ? se dit Elias à +lui-même, non sans amertume et sans jalousie. +C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet +homme. »</p> + +<p>Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à +chanter ; il s’assit près de son père et fit semblant +d’écouter les improvisateurs, qui rivalisaient +de verve ; mais il pensait toujours à +Farre, à Maddalena, au petit, et il s’attristait, +s’irritait. Ah ! comme il aurait voulu que Maddalena +restât veuve ! Jusqu’alors, il n’avait +jamais songé que, si elle se remariait, il n’aurait +plus aucune autorité sur l’enfant. « Elle +épousera Farre, se disait-il ; et moi, je ne pourrai +plus aimer mon fils ; on me comptera les +baisers, les caresses que je pourrai lui faire. » +Et son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait +parmi des choses entièrement étrangères au +sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.</p> + +<p>Quand la fête fut finie, quand il eut regagné +le séminaire où il devait séjourner quelque +temps encore, il fit réflexion sur toutes les +pensées vaines, sur les jalousies, sur les tristesses +éprouvées ce jour-là ; et un sombre mécontentement +de lui-même s’empara de son +âme. Il se disait, en se tournant et se retournant +dans son lit : « C’est inutile, c’est inutile ! +La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai +des choses du siècle. Je serai mauvais +dans la vie religieuse comme j’ai été mauvais +dans la vie séculière, parce que je ne puis pas +être bon chrétien. Voilà tout. »</p> + +<p>Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu +se réalisa. Farre demanda la main de Maddalena ; +et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant +comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir +le médecin ; et, quand le médecin eut déclaré +que le petit était anémique, le gros homme +acheta les médicaments ordonnés et eut soin de +les faire prendre chaque jour à Berteddu. +L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se +taire ; mais, au dedans de lui-même, il était +rongé par la jalousie. Souvent, lorsqu’il était +seul, et même à l’église, il se surprenait à penser +d’une façon haineuse à cette grosse face +d’homme sain et rouge, qui articulait avec lenteur, +qui avait la parole haletante ; et il souffrait +cruellement.</p> + +<p>Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.</p> + +<p>— Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous +emmènerons le bébé, à qui cette promenade +fera du bien ; et nous passerons l’après-midi +agréablement.</p> + +<p>Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie ; +mais il se domina et accepta.</p> + +<p>Cette excursion fut pour lui un supplice. +Farre portait le petit sur le devant de sa selle ; +et le petit appuyait sur la poitrine du gros +homme sa tête mignonne et lui adressait quantité +de questions, dès qu’il voyait un corbeau +voler en croassant, un oiseau se lever d’un +maquis, un buisson couvert de baies rouges, +un chêne chargé de glands. Farre lui expliquait +chaque objet avec une extrême patience, et, de +temps en temps, il lui donnait un baiser.</p> + +<p>— Tu vois cet arbre ? c’est un poirier sauvage. +Regarde, regarde, il a plus de fruits que +de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires +sauvages, eh ! petit coquin ? Et ces longues +choses grises, qui ressemblent à des candélabres ? +Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce que +c’est ? Ce sont des tiges de <i>canna gurpina</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, qui +servent à faire des tuyaux de pipe. Les pâtres +font leurs pipes avec ces roseaux. Tu sais, les +pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui +vont chez le marchand et qui achètent les choses +toutes faites ; les pâtres s’arrangent eux-mêmes. +Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Pour <i lang="la" xml:lang="la">canna volpina</i>, sorte de roseaux.</p> +</div> +<p>— Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec +indolence ; et je me ferai des pipes avec les roseaux.</p> + +<p>— Ah ! non. Ah ! non. L’avez-vous entendu, +papa Portolu ? Le petit veut se faire pâtre ! +N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui +un docteur ?</p> + +<p>Ce n’étaient que de vains bavardages ; et +pourtant, le jeune homme, qui chevauchait à +côté de Farre, en souffrait cruellement. « Qu’est-ce +qu’il avait à voir dans l’avenir de son fils, cet +étranger ? Non, non, jamais Elias ne permettrait +à cet homme d’intervenir dans l’éducation +et l’avenir de son fils ! »</p> + +<p>Mais cela n’était qu’un rêve lointain ; et déjà +la réalité présente tourmentait Elias, mise en +évidence par les paroles que Zio Portolu adressait +au petit.</p> + +<p>— Ah ! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau ? +Et pourquoi veux-tu te faire pâtre ? Ne +sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à +la belle étoile et qu’ils ont à endurer la froidure ? +Vois ton oncle Elias : il s’est fait prêtre, +lui ; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort +de froid. Nous ferons de toi un docteur, et non +un pâtre. Eh ! eh ! ce n’est pas toi qui seras le +maître ! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher +droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu +seras méchant !</p> + +<p>— Et ça, qu’est-ce que c’est ? demanda le +petit en montrant du doigt un arbre, sans faire +attention aux paroles de son grand-père.</p> + +<p>Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces +paroles énergiques ; et il s’était senti frappé au +cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut démesurément. +En vain cherchait-il à se dominer ; +en vain se disait-il : « Farre aura des enfants à +lui, et il oubliera ; il cessera peut-être d’aimer +le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout +entier ; je le prendrai avec moi, je lui ferai +suivre la bonne route, je le rendrai heureux. » +Mais non, mais non ; tout cela, ce n’étaient que +des rêves. Le présent s’imposait. La réalité était +dure. Elias souffrait horriblement ; et sa douleur +ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait +éprouvées jusqu’à ce jour, mais elle n’en était +pas moins profonde ; et le jeune prêtre recommençait +à se désespérer, à se répéter sa lamentation +coutumière : « Jamais je ne trouverai la +paix ; je suis un réprouvé ! Quoi que je fasse, je +commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce +encore une erreur de ne pas écouter Maddalena ; +peut-être Dieu voulait-il que je réparasse mon +péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être +digne. Ah ! l’abbé Porcheddu avait bien raison : +le péché est une pierre dont nous n’arrivons +jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné +à l’éternel fardeau de la douleur, parce +que j’ai péché mortellement. »</p> + +<p>Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler +mélancoliques et douloureux. Oh ! non, telle +n’était pas la vie paisible et sainte qu’il avait +espérée ! Cependant, on attendait d’une semaine +à l’autre la vacance de quelque paroisse, pour +l’envoyer dans un village lointain ; et il le savait, +et déjà la pensée de l’éloignement était +pour lui une souffrance. Quand il serait au loin, +Farre épouserait Maddalena et prendrait complète +possession de l’enfant. « C’était fini ! Tout +était fini !… »</p> + +<p>Non, hélas ! tout n’était pas fini. Non ; car il +pressentait déjà que, de loin comme de près, il +penserait perpétuellement à son fils, qu’il se +rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, +et que peut-être allait commencer pour +lui une vie de passion et d’angoisse bien différente +de celle que son devoir lui prescrivait.</p> + +<p>Chaque jour il venait à la maison ; et, ce +qu’il ne faisait pas autrefois, il cherchait à +s’attirer l’amitié du petit en lui apportant des +bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il +s’apercevait bien que cela était une faiblesse et +même une petitesse : car, s’il agissait ainsi, c’était +moins par affection que pour empêcher Berteddu +de s’attacher à Farre ; mais il ne pouvait +agir d’une autre manière. Et il avait le chagrin +de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait +indifférent, indolent, taciturne ; presque jamais +le petit ne mangeait les bonbons ; il se fatiguait +vite des jeux et des amusements, se fâchait +pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu +était le même avec tout le monde. Elias s’apercevait +bien que cet enfant devait être malade, +qu’il dépérissait ; et il se désolait de le voir ainsi +et de ne rien pouvoir pour le guérir.</p> + +<p>Il fit à son tour venir un médecin, mais non +pas celui qui avait été consulté par Farre ; et +il éprouva une satisfaction puérile, un peu méchante +aussi, quand le nouveau médecin, après +avoir déclaré l’enfant atteint d’un mal qui n’était +pas l’anémie, changea le traitement ordonné +par le premier médecin.</p> + +<p>— Tu vois ! dit-il à Maddalena, avec je ne sais +quoi de triomphant et de haineux dans le regard.</p> + +<p>— Oui, je vois ! répondit-elle avec tristesse, +préoccupée seulement de l’état du petit.</p> + +<p>D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau +traitement n’empêchèrent pas l’inflammation +latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle +organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu +couché sur le petit lit, dans la chambre +du rez-de-chaussée : le malade avait une fièvre +très forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement +et le visage en feu. Maddalena le veillait, +consternée.</p> + +<p>Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu +recours à ses remèdes particuliers, saints tant +que l’on voudra, mais parfaitement inutiles. +Elle possédait une relique spéciale pour guérir +la fièvre. Elle la passa sur le corps brûlant de +Berteddu et récita avec ferveur diverses invocations +à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame +du Remède, à sainte Marie de Valverde, à sainte +Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, aux +Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte +Lucie, au saint Sang, aux saints Innocents. Mais +la fièvre ne fit qu’augmenter.</p> + +<p>Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara +que l’état de l’enfant était grave, mais non +désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne survenait +point. Elias écoutait, pâle, debout près +de la petite fenêtre. Sur ces entrefaites, il vit +Farre qui tournait le coin de la ruelle pour venir +à la maison ; et, instinctivement, il serra les +poings. « Le voilà qui vient ! se dit-il. Le voilà +qui vient pour accroître ma douleur ! L’enfant +doit peut-être mourir ; et moi, je ne peux m’approcher +de son petit lit, je ne peux lui faire les +dernières caresses, lui donner les soins suprêmes, +tandis que tout cela sera permis à cet étranger ! +Il vient, il vient ! Le voici !… Alors, je m’en vais, +moi : autrement, si cet homme entre et s’approche +de mon fils, de mon fils qui se meurt, je +ne réponds plus de mes actes ! » Et, en effet, il +sortit avec le médecin.</p> + +<p>Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur +demanda des nouvelles et qui se montra très +affligé.</p> + +<p>— Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le +en paix avec sa mère.</p> + +<p>Farre regarda le jeune homme avec surprise, +mais il ne répondit rien.</p> + +<p>Le médecin invita l’abbé à faire un tour de +promenade sur la grande route, et celui-ci l’y +accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre +bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le +fond de la vallée, ses yeux perdus dans un rêve +douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la +couche ; il voyait Maddalena, triste et pâle, +penchée sur ce petit corps souffrant pour épier +les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait +la pauvre femme, allongeait sa main pour +caresser le malade, lui parlait avec tendresse, le +choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le +médecin jasait sur le compte d’une fille rose et +potelée, qu’ils avaient rencontrée près de la +fontaine.</p> + +<p>— On dit que cette fille est la maîtresse de +X… Quels flancs ! Et pourtant, elle n’est pas ce +qui s’appelle bien faite… Mais est-il vrai qu’elle +soit la maîtresse de X…? L’avez-vous entendu +dire, abbé Elias ?</p> + +<p>Elias jeta un regard furieux à son compagnon. +Comment ce médecin pouvait-il lui poser +une question pareille, alors que son enfant +mourait et que Farre usurpait auprès du moribond +la place du père ?</p> + +<p>— Que me racontez-vous là ? s’écria-t-il. +Pourquoi m’adressez-vous cette demande ?</p> + +<p>— Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse +entre hommes, dans ce monde ? N’êtes-vous +donc pas un homme de ce monde, vous +aussi ?</p> + +<p>Ah ! oui, il était un homme de ce monde ! Il +ne l’était que trop, hélas ! Et c’était pour cela +que le chagrin, le dépit et la jalousie le torturaient. +Dans la soirée, il revint chez Maddalena ; +et il la trouva au désespoir, parce que l’état de +l’enfant avait encore empiré. Elle était à la cuisine +et préparait quelque chose, près de l’âtre.</p> + +<p>— Est-ce que ma mère est là ? demanda Elias, +en indiquant la chambre du petit malade.</p> + +<p>— Oui, elle y est.</p> + +<p>Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi ; +mais il ne put articuler cette question. Elias +sentait qu’<i>il</i> était assis là, près du petit lit ; +il voyait distinctement cette grosse personne, +entendait cette respiration haletante ; et il en +éprouvait une angoisse presque maladive. Et +pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut +Farre assis près du petit lit, avec sa grosse +personne un peu pliée en avant, haletant, silencieux, +il eut un sursaut intérieur, comme s’il +était épouvanté par une apparition imprévue. +« L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume ; +et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, +qui ne me laisse ni voir ni caresser mon enfant ! » +Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au +pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte +de timidité.</p> + +<p>— Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien ! +dit Farre avec affliction, comme en se parlant +à lui-même.</p> + +<p>Elias ne resta qu’une minute, et il repartit +sans avoir prononcé un seul mot. Il passa une +nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, +il revint encore à la maison. En montant la +ruelle, il se disait qu’il allait trouver l’enfant +dans un meilleur état, et son visage s’éclairait +d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un +pas rapide la cour et la cuisine, poussa la porte +de la chambre basse. Et, subitement, son visage +devint blême : Farre était là, toujours assis près +du petit lit, avec sa grosse personne pliée en +avant, haletant, silencieux.</p> + +<p>Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, +elle vint à lui en essuyant ses larmes avec son +tablier ; et, au milieu des sanglots, elle lui dit +que Berteddu se mourait. Elias la regarda des +pieds à la tête, livide, morne ; il ne fit plus un +pas, ne répondit rien, sortit quelques instants +après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, +dans la cour ; et, avec un peu d’hésitation :</p> + +<p>— Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi +aussi ? interrogea-t-elle. Tu es malade ?</p> + +<p>Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des +paroles amères contre Farre, contre Maddalena +qui permettait à Farre de se tenir constamment +près du petit, lui montèrent aux lèvres : mais il +vit le pauvre petit visage de sa mère si pâle, si +douloureux, qu’il murmura seulement :</p> + +<p>— Non, je ne suis pas malade.</p> + +<p>Et il s’en alla.</p> + +<p>Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. +« Qu’est-ce qu’il m’a dit ? se demanda-t-elle. +Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il +avoir ? Ah ! protégez-nous, saint François de +Paule ! »</p> + +<p>Depuis ce jour commença pour Elias une +obsession singulière. Aussitôt qu’il se trouvait +libre, il se rendait invariablement à la maison, +presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même +d’arriver à la ruelle, il avait la sensation que +Farre était toujours à son poste, près du lit ; et +néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, +et il entrait, et l’odieuse figure était là, toujours +là !</p> + +<p>Peu à peu, il fut gagné par une espèce de +délire. Il arrivait avec l’envie de se pencher +sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec +ses propres mains, de lui dire des paroles de +tendresse ; il lui semblait que la force de son +amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, +dès qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se +sentait paralysé, n’osait plus seulement poser sa +main sur le front du petit mourant, tandis qu’au +dedans de lui-même il hurlait de douleur et de +rage.</p> + +<p>Le soir du quatrième jour après que la maladie +se fut déclarée, Zia Annedda vint à sa +rencontre, les larmes aux yeux.</p> + +<p>— Il ne passera pas la nuit ! dit-elle.</p> + +<p>— Farre est encore là, mère ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena +qui pleurait silencieusement près du lit, se +courba, plein d’angoisse, vers le bébé. Le bébé +s’éteignait ; son petit visage, naguère si gracieux +et joufflu, était décoloré, décharné, empreint +d’une souffrance déchirante. Il ressemblait au +visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa +ni toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque +stupeur le transit. Comme devant le cadavre de +son frère Pietro, il eut la vision claire de la mort +présente ; et il s’aperçut que, jusqu’à cette +minute, il lui avait semblé impossible que le +malade mourût. Et voilà qu’au contraire il +mourait ! Pourquoi mourait-il ? Comment mourait-il ? +Qu’était-ce que la mort ? Était-ce la fin +de tout l’être, de tout le sentiment ? Mais alors, +pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre ? +Pourquoi souffrait-il ?</p> + +<p>« Mon fils, mon enfant chéri ! gémit-il en lui-même. +Tu meurs ; et moi, je ne t’ai pas aimé ; +et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher +à la mort, je me suis fourvoyé dans une +vaine rancune, dans une vaine jalousie ! Et +maintenant, c’est la fin ; et il n’est plus temps, il +n’est plus temps de rien faire !… »</p> + +<p>Il eut une violente envie de prendre son fils +entre ses bras et de l’emporter, de le sauver… De +le sauver ? Comment ? Il ne savait pas comment ; +mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre +les bras et de se pencher sur ce petit corps +pour tenir la mort éloignée.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha +lentement du lit. Elias reconnut le pas lourd, le +souffle haletant de ce gros corps ; et il s’écarta +instinctivement. Farre reprit sa place ; et, une +fois de plus, Elias sentit qu’entre la petite âme +de l’enfant et lui-même s’interposait un obstacle +insurmontable.</p> + +<p>Il se retira au fond de la chambre, près de la +fenêtre, et ses yeux flamboyèrent d’une sombre +lueur verte. Il se disait dans son délire : « Pourquoi +cet homme est-il là ? Pourquoi m’a-t-il fait +partir de là ? Il m’a repoussé, m’a chassé. De +quel droit ? Cet enfant est-il sien ou mien ? Il +est à moi, à moi ! Il n’est pas à lui !… Eh bien ! +je m’avancerai, je le souffletterai, ce gros sac à +vin, je le chasserai de cette place ; car c’est moi, +et non lui, qui dois l’occuper… Oui, oui, j’y +vais ; je le soufflette, je le tue ! Ah ! j’ai soif de +son sang, parce que je le hais, parce qu’il m’a +tout pris, tout, tout !… parce que, quand il est +là, j’en viens à désirer la mort de mon enfant !… » +Mais plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il +bougeât ; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il +reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas +rapide.</p> + +<p>Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla +qu’il s’éveillait d’un rêve ; et la réalité de sa +vie, de sa situation et de son devoir se représenta +nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se +mit à prier, demanda pardon à Dieu de son +délire. « Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi, +du moins pour la vie éternelle ; car, en +cette vie terrestre, je ne suis pas digne de pardon. +Jamais plus je n’aurai de repos ; je suis +condamné à souffrir ; mais tout châtiment est +faible pour la faute que j’ai commise. Oui, +faites-moi souffrir comme je le mérite ; mais +accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, +ôtez de mon cœur toute passion vaine. De mon +côté, je vous promets que je ferai tout pour me +vaincre ; et, soit que le petit vive, soit qu’il +meure, j’irai le voir le moins possible. M’appartient-il +vraiment ? Non ! Moi, je ne dois rien +avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni +richesses, ni passions. Je dois être seul, seul +devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu !… »</p> + +<p>Une heure après, on vint de la maison pour +l’appeler ; et il partit en courant, pâle, avec des +palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une +nuit d’automne, voilée, muette ; la lune voguait +lentement parmi de légères vapeurs, entourée +d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un silence +profond, une paix solennelle et triste, un je ne +sais quoi de mystérieux était dans l’air.</p> + +<p>Elias avait compris que l’enfant était mort. +Et, en effet, lorsqu’il eut pénétré dans la cuisine, +il vit Maddalena qui, assise près du foyer, +tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa +tête entre ses mains, avec un geste tragique. +Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait +tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut +immédiatement l’immense douleur de +cette femme, et il pensa : « En ce moment, elle +croit peut-être que la perte de son enfant est le +châtiment de sa faute, et elle ne sent pas qu’au +contraire elle sortira purifiée de cette affliction +et retrouvera le chemin du bien. Les voies du +Seigneur sont grandes, sont infinies ! » Mais, +tout en faisant ces réflexions, il regardait autour +de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et, +lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre +des quelques personnes réunies là, il se dit avec +douleur que cet homme devait être encore dans +la chambre voisine, près de l’enfant mort.</p> + +<p>Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. +Il n’y avait là que Zia Annedda, très pâle, mais +calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun bruit, +lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista +dans cette funèbre besogne : il prit dans le +coffre les petits bas et les petits souliers, aida +la grand’mère à chausser le bébé ; et les petits +pieds exsangues, amincis par la maladie, étaient +encore flexibles et tièdes.</p> + +<p>Tant que le petit mort ne fut pas habillé et +arrangé sur les oreillers, tant que Zia Annedda +demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien. +Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson +courir par toute sa personne, il sentit son visage +et ses mains se glacer ; et il s’agenouilla, se cacha +la face dans les couvertures du petit lit.</p> + +<p>Enfin il était seul avec son enfant. Personne +ne pouvait plus le lui prendre, personne ne +pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait +descendre sur sa désolation infinie un léger +voile de paix et presque de joie, — semblable +à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne, — parce +qu’enfin son âme se trouvait +seule, seule et purifiée par la douleur, seule et +libre de toute passion humaine, devant le Seigneur +grand et miséricordieux.</p> + + +<p class="c gap"><span class="small">IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE</span><br> +<span class="xsmall" lang="en" xml:lang="en">PRINTED IN GREAT BRITAIN</span></p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78417 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78417-h/images/cover.jpg b/78417-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..965b8f6 --- /dev/null +++ b/78417-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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