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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***
+
+
+
+
+ ÉMILE ZAVIE
+
+ D’ARCHANGEL
+ AU GOLFE PERSIQUE
+
+ AVENTURES DE CINQUANTE
+ FRANÇAIS EN PERSE
+
+ LE ROMAN
+ FRANÇAIS
+ D’AUJOURD’HUI
+
+
+ PARIS
+ A LA CITÉ DES LIVRES
+ 27, RUE SAINT-SULPICE, 27
+
+ MCMXXVII
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION 1095 EXEMPLAIRES, SOIT: 20 EXEMPLAIRES
+SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 20; 50 EXEMPLAIRES SUR GRAND VERGÉ
+DE HOLLANDE, NUMÉROTÉS DE 21 A 70; 1000 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D’ARCHES,
+NUMÉROTÉS DE 71 A 1070; ET 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE I A XXV, HORS
+COMMERCE, SUR PAPIERS DIVERS.
+
+Exemplaire Nº
+
+
+
+
+ La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous
+ déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le
+ gouvernement de fer même employé contre nos libertés.
+
+ Stendhal.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Cet après-midi de mai, sur le pont du bateau qui nous transporte de
+Boulogne à Folkestone, un officier russe, moustaches courtes, air
+rêveur, toute la raide élégance d’un junker, demande à l’un de nous:
+
+--Où allez-vous?
+
+--En Russie... Mission sanitaire...
+
+--En Russie? Et qu’allez-vous faire en Russie?
+
+--Soigner des blessés, des malades, ouvrir des hôpitaux, organiser des
+ambulances.
+
+--Ah! dit le Russe, incrédule.
+
+Puis, un peu triste, il ajoute, en secouant la tête:
+
+--Vous en voulez donc toujours de cette guerre!...
+
+ * * * * *
+
+De même que les chevaliers légendaires partant pour les aventures
+emportaient avec eux de précieux enchantements, c’est munis de cet
+inquiétant viatique que nous nous sommes éloignés des côtes de France,
+pour gagner la mystérieuse Russie, alors en pleine révolution.
+
+Mai 1917.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+A TRAVERS LA RUSSIE
+
+
+ L’Océan disparut derrière une chaumière.
+
+ Victor Hugo.
+
+
+
+
+I
+
+LES RAPATRIÉS RUSSES
+
+
+Mai 1917.
+
+Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité, dans ce port
+brumeux, qui attendent depuis ce matin. Au loin, Liverpool, avec ses
+maisons grises, semble une cité de rêve scientifique. De notre promenade
+dans cette ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir. Les
+cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant midi. Ainsi
+l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un air chargé de fumée
+traîne au long des rues noires. On marche. Une avenue qui monte. Pas
+d’arbre. Au tournant, nous parvient une musique de cirque: ce sont des
+boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait semblables à
+de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et frappent des cymbales. Deux
+cavaliers, le polo sur l’oreille, nous dévisagent sévèrement. Près d’un
+aqueduc, d’un ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme
+policeman se promène. La foule nous regarde, pas longtemps... Elle est
+pressée.
+
+Sur le plancher du quai maritime, dans un
+estaminet-papeterie-pâtisserie, une vendeuse mélancolique débite pour
+onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent de représenter des
+jardins trop verts et une mer d’un bleu d’azur, celle-là même qui
+s’étale devant nous, couleur café au lait.
+
+Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien matelot, que l’on a
+placé dans l’infanterie à la suite de son évasion d’Allemagne, sans
+doute pour le récompenser, s’inquiète des provisions du bord. Il
+parlemente avec une jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du
+jambon, du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines roses et
+vertes sur quoi l’on a piqué des amandes.
+
+--Crème... du crème...
+
+--Pour les chaussures? demande le gros Jules sans sourciller.
+
+--On pourrait en prendre pour demain..., observe le prudent Gaston
+Desprès, qui accompagne partout l’ancien matelot et le contredit en tout
+lieu.
+
+Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat «transformé», dont
+les soutes sont pleines de munitions, obus et grenades, et qui
+accomplit, sous le pavillon de la croix-rouge, le trajet de Liverpool au
+golfe de Kola: circuit des missions alliées que l’on envoie en Russie.
+
+Nous prenons possession de la partie du pont qui nous est cédée. Ennui
+tranquille. Quelques bateaux se déplacent sur l’eau grise où le soleil
+joue par plaques. Des remous viennent tapoter les flancs de notre
+courrier. Une sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot se
+débarrasse d’une épaisse fumée.
+
+Sur le plancher des «troisièmes» que secoue le piston des machines, un
+Russe me heurte en passant. C’est un pauvre diable rasé, en casquette,
+de qui les jambes maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il
+ne s’excuse pas, bien qu’il soit un «civilisé», je veux dire, bien qu’il
+ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes, du reste, une soixantaine,
+empilés avec nous dans la cale, sont des «rapatriés».
+
+Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre, pour quelque
+histoire de police ou de politique... La Révolution leur permet
+aujourd’hui de rentrer... En chapeaux mous, accoutrés de pardessus au
+col relevé, ces exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles
+et taillées, dirait-on, dans du bois.
+
+Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné que l’on
+remarque chez certains émigrants affalés dans les salles d’attente.
+
+Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans le dortoir des
+«troisièmes», installent des hamacs, se créent un domicile provisoire à
+grands renforts de caisses et de cordes. On reconnaît parmi eux des
+Finlandais aux cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de
+Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards ardents, de larges
+faces de Slaves aux petites prunelles.
+
+Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées; la grande tour,
+dans la brume, a changé de côté... Les dames du café maritime secouent
+leurs mouchoirs et la vendeuse triste agite de petits drapeaux... Notre
+cargo-boat danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye de percer
+un brouillard toujours plus opaque. Il est sept heures du soir.
+
+ * * * * *
+
+Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue qu’un torpilleur
+à gauche. Les civils russes se promènent sur le pont glissant, parfumé
+de goudron et d’eau de mer.
+
+Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers dans la cale. La
+barbare cuisine anglaise avec ses pommes de terre à l’eau, ses oignons
+doux cuits à demi, ses bouillis de bœuf sans saveur, ses conserves
+poivrées que l’on arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures
+à la gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de l’appétit
+et des goûts britanniques.
+
+Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir, un léger
+roulis. On traverse une zone dangereuse. Les Français jouent aux cartes
+dans la chambrée des Russes, séparée de la nôtre par une simple corde
+tendue. Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de regret et
+d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent aux cris des sirènes,
+répétés de minute en minute, dans l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se
+balancent au-dessus de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague
+marine et l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires,
+s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui monte vers le
+pont et nous regarde...
+
+Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de Belfast, à
+cause, dit-on, des «difficultés» que l’on rencontre à traverser le
+chenal où nous venons d’entrer. Les «difficultés», ce sont les
+sous-marins allemands qui s’aventurent jusque dans ces parages.
+
+Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de son passé de
+matelot, le gros Jules que l’on a surnommé «Captain», renseigne ses
+compagnons. A son fidèle Gaston Desprès il affirme que l’on peut
+déchiffrer le nom des navires qui, paraît-il, croisent au large.
+
+--_Oceanic_!... _Adriatic_!... _Aviatic_!... _Toby_!
+
+Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien entendu, ne
+découvre rien. Mais Captain n’en prend point souci, occupé, d’ailleurs,
+à enrichir de commentaires les souvenirs de voyage de ses contemporains:
+
+--Regardez ce «trois-cheminées» qui tourne... Ah! il retire l’ancre...
+Tous les passagers sont à l’arrière pour peser moins à l’avant... Ces
+taches blanches, ce sont deux, trois femmes de chambre qui nous font des
+signaux avec des mouchoirs blancs...
+
+Autour de Captain un cercle se forme...
+
+Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et rient de confiance
+lorsqu’ils voient rire les Français.
+
+--Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche, explique Captain
+avec un sourire qui découvre ses lèvres sous la moustache rousse...
+quand on a le visage face à l’avant. Exemple: cette nuit, dans le hamac,
+j’étais bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord..., à cause de
+Desprès qui est un «poids lourd» et qui remue tout le temps...
+
+On s’adresse à Captain pour tous renseignements maritimes. Son grade, il
+l’accepte sans déplaisir. Peut-être en est-il flatté. Sa bonne humeur le
+rend populaire. Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du
+ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts mêmes lui
+sont comptés comme qualités. S’il aime à boire un coup d’eau-de-vie, il
+ne saurait le faire sans inviter quelqu’un.
+
+--Ah! un petit coup de «treuleuleu» de la mère Boule!
+
+Captain lève hardiment le coude, comme on dit, et le «treuleuleu de la
+mère Boule», en la circonstance du gin ou du whisky, ne le fait pas
+tiquer.
+
+--C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables qui
+affligent l’humanité: la «suchrine», la «zizine» et le choléra.
+
+L’expression «treuleuleu» est familière au «Captain». Elle remplace chez
+lui tout mot qui vient à lui manquer et désigne, suivant les
+circonstances, un verre de fine, de whisky ou même ses godillots.
+
+--Passe-moi mes «treuleuleux», dit-il à Gaston Desprès, le matin,
+lorsque ce dernier se lève par hasard avant son ami.
+
+--Et puis donne-moi aussi mon «treuleuleu»... qui me sert de capote...
+Tu ne la connais pas? S’il y en a une dont les écussons sont mal cousus,
+c’est la mienne.
+
+Aussi, à son grade de «Captain», et sans doute pour ne pas le confondre
+avec des capitaines en pharmacie et en médecine qui voyagent avec nous,
+on a ajouté le nom de Treuleuleu.
+
+Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins allemands en
+patrouille ont été signalés. Notre prudent cargo s’arrête dans un petit
+détroit où il se repose l’après-midi et la nuit. Pénibles heures
+d’anxiété. On voit, sur les côtes des paturages verts, de petites
+maisons blanches, des montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous
+sommes ancrés dans la baie d’Islay.
+
+... Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal de Minsk. Le
+soir, comme nous allons sortir de la passe, nouvelle alerte. Le cargo
+fait un brusque demi-tour et revient à toute vapeur se réfugier dans une
+baie rocheuse. Les passagers montent sur le pont. Les Russes
+disparaissent sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps que
+nous l’avons remarqué: nos voisins de cale sont plus frileux que nous.
+Un malheureux a gardé sous son étroit pardessus sa ceinture de
+sauvetage. Il ressemble ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et
+son dos énorme d’homme-réclame...
+
+Un brouillard humide tombe doucement. Captain assure que le bateau est
+ancré dans une crique des îles Skye, afin de dépister les sous-marins...
+Au reste, toutes les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue
+exacte.
+
+--On est dans un port calme, dit Captain. Entendez-vous le paisible
+chant des grenouilles?
+
+Le piston des machines se remet en mouvement vers quatre heures du
+matin. Notre bateau se dirige à travers des îles montagneuses, qui
+semblent se toucher. Le vent souffle à l’arrière. Le roulis commence en
+même temps qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir.
+Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer; mais les civils
+russes ignorent ces subtilités; ils allument des cigarettes. Des
+Anglais, officiers de marine, rasés de frais, descendent parfois dans
+l’espoir de surprendre un coupable maladroit; mais les Slaves sont
+rusés. Ils savent prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent
+les Sherlock-Holmès en uniforme.
+
+Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand marin de
+Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins verres et fume au nez
+des Anglais. Cette masse turbulente doit passer l’examen d’officier.
+Lorsqu’elle est ivre, elle bouscule un petit Russe en chapeau mou, au
+visage grêlé, moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui
+marche en écartant les jambes... Un juif d’Odessa, au profil
+souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse habituellement dans un
+coin et continue de lire, même quand on s’approche de lui jusqu’à le
+gêner. Je le rencontre quelquefois sur le pont; il se promène de long en
+large, avec un garçon blond et maigre... Sous un prétexte quelconque, je
+cherche à leur parler.
+
+--Gavarit pasrousky?... Niet?
+
+Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence
+l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont évadés d’Allemagne, où
+ils étaient prisonniers civils. Ils rentrent en Russie parce qu’elle est
+libre...
+
+--Vous irez combattre?...
+
+--Non, je travaillerai dans une usine... La guerre finira bientôt,
+dit-il encore; nous voulons faire la paix, la paix pour toutes les
+nations.
+
+Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade blond approuve. Il
+est resté jusqu’ici en Allemagne et ne connaît les nouvelles que par les
+journaux allemands. Il hésite un moment, puis me demande:
+
+--Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre?
+
+--Comment dites-vous?
+
+--Oui, les Français ne veulent pas la paix comme nous. Ils veulent
+conquérir l’Allemagne...
+
+--Expliquez-vous complètement...
+
+Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me déclame d’un trait
+un discours que j’ai, depuis, entendu bien souvent: la France
+impérialiste, les Français guerriers veulent obliger la Russie libre et
+les neutres, à se partager la Germanie qui défend ses droits et sa
+liberté.
+
+--Que se passe-t-il en Russie en ce moment?
+
+Ils ne savent rien d’autre que ceci:
+
+--La Russie est libre; on va faire une République...
+
+Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les garder comme
+soldats dans leur armée. Ils ont refusé. Tous détestent les Anglais qui
+ne veulent pas faire la paix.
+
+Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux compagnons. Ils
+parlent peu aujourd’hui. Le roulis a repris plus fort, cet après-midi,
+et nous restons accoudés sur la lisse, cependant que le bateau descend
+sur les lames glauques, puis remonte dans son éternel jeu de
+balançoire... Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et nous avons
+passé le cercle polaire.
+
+Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de boxeur et son
+brûle-gueule, Captain se lamente:
+
+--On ne s’y reconnaît plus!... Cette guerre a tout chambardé... La
+dernière fois que je suis passé par ici, on pouvait voir le cercle
+polaire tracé à la craie sur les vagues...
+
+Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les eaux qui tombent
+en paquets, brutalement, et dégoulinent dans la cale. Cette nuit est
+particulièrement dure. Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les
+uns contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui déferle...
+Nous naviguons directement sur le nord; la route suivie remonte jusqu’au
+78°; elle s’infléchira ensuite brusquement et redescendra vers la baie
+de Kola. Ainsi nous éviterons les sous-marins... Nous sommes dans
+l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous font paraître
+plus piquant le froid qui nous saisit. Le bateau s’avance lentement au
+milieu des brumes, sur un lac dont les rives visibles sont des
+brouillards de coton. La sirène crie longuement.
+
+Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur le pont des
+premières, où des officiers jouent à la palette. Cela consiste à faire
+glisser sur le plancher des disques de bois jusque dans les pattes du
+chien du capitaine anglais, quand le capitaine n’est pas là, bien
+entendu... Je regarde mon compagnon qui tremble; mais c’est de froid,
+comme l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé le
+col de son mince pardessus, et son visage paraît plus douloureux
+encore...
+
+Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier dimanche,
+alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe en plein air, dans l’odeur
+salée du large, à trois cents milles des côtes de Norvège.
+
+Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui salue avec
+déférence un jeune homme rasé, assez chic, que j’avais déjà remarqué,
+mais pas eu le loisir de rencontrer d’aussi près.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton grave.
+
+--Ah! Il paraît intelligent...
+
+--Oui, il est très intelligent...
+
+--Il retourne en Russie? Comment s’appelle-t-il?
+
+On a toujours tort de poser deux questions à la fois; mon homme ne
+répond pas. Je dois insister.
+
+--C’est un révolutionnaire célèbre?
+
+--Oui. Vous voulez le connaître? Je dirai qu’un Français veut lui
+parler...
+
+Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche à le retrouver
+après le dernier repas, dans le dortoir. Près de l’escalier, je regarde
+monter et descendre les Russes qui, soigneusement, avant de gagner le
+pont, crachent à droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts,
+au hasard des rencontres. Les Français crient au scandale, puis se
+remettent à jouer aux cartes.
+
+Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais voici qu’apparaissent
+le large pantalon de Benoit, la pipe et les lorgnons de Benoit et enfin
+Benoit lui-même. C’est un garçon tranquille. Les louanges ni les injures
+ne modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille de whisky
+qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible steward.
+
+--Haut les quarts! crie Captain Treuleuleu.
+
+Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique. Marcel Benoit, l’air
+recueilli, boit lentement. Il est d’une sobriété exemplaire, aussi son
+enthousiasme ou, pour mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par
+des confidences médicales.
+
+Il est interrompu par mon ami le maigre israélite d’Odessa, qui me
+sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du fameux personnage que je
+cherchais en vain. Ce dernier prend place parmi nous. C’est un Slave
+blond. Son exotisme se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un
+pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques et
+très doux.
+
+Je présente Benoit.
+
+--Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie.
+
+Tel est le prestige de ce mot «étudiant» que le Russe s’incline:
+
+--Officier? demande-t-il...
+
+--Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne sont pas
+obligatoirement officiers... Mon ami tenait à vous connaître. Il sait
+que vous êtes un célèbre leader de la révolution russe...
+
+--Comment s’appelle-t-il? me demande innocemment Marcel Benoit.
+
+--Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce ce gentleman, comme
+s’il voulait me tirer d’embarras.
+
+Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné une romance
+traînarde, quelque chose comme: «Ma gigolette, elle est perdue... Elle
+s’a fait choper dans la rue...» et qui domine tous les bruits de la
+cale. Les civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la
+musique, le regard mouillé.
+
+--Taisez-vous donc! crie Captain. Ils vont prendre l’air de cette
+chanson pour composer leur nouvel hymne national! Vous savez bien qu’ils
+n’en ont plus et qu’ils en cherchent un nouveau...
+
+
+
+
+II
+
+YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE
+
+
+Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à l’horizon...
+Il fait froid. Nous nous promenons sur la passerelle, Marcel Benoit et
+moi, lorsque le «célèbre» Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête.
+Après les compliments d’usage il nous demande:
+
+--Vous allez en Russie? Et quoi faire?
+
+Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les Anglais que nous
+évoquons par hasard.
+
+--Ce sont des impérialistes.
+
+Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en arrive à ce qui
+le préoccupe.
+
+--On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un homme sur dix pris
+au hasard, où vous voudrez, qui sache que vous êtes nos alliés.
+Qu’allez-vous faire là-bas? On vous ignore... Vos drapeaux ne flottaient
+jamais à côté de ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la
+Sainte Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet
+avec un usurier? Il y a bien des choses que vous ignorez, je vois. Le
+parti tsar était allemand. Quant à l’autre, il n’est pas avec vous, car
+vous étiez contre lui... Vous ne savez pas? Décidément, vous êtes mal
+renseignés en France.
+
+«Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement, fut noyé dans le
+sang, grâce à vous. L’Empire se sentait perdu. Il l’était. Il se
+demandait comment il paierait ses policiers et ses bureaucrates.
+L’emprunt que l’on fit en France, en 1905, fut largement couvert et
+recouvert et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance... Vous
+ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki, de Maxime Gorki à la
+grande France sur les yeux de qui il envoyait son crachat de sang et de
+fiel, parce que la main vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple
+la route vers la liberté?...
+
+Le piston des machines, la sirène dans la brume qui commence
+interrompent souvent le conférencier...
+
+--Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution nuit à vos
+entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez retardée de dix ans! Et
+vous voudriez que nous gardions pour ceux qui furent les alliés du tsar
+et les complices de nos oppresseurs une éternelle reconnaissance!...
+
+«Vous venez nous dire: «Respectez vos engagements! Souvenez-vous de la
+parole donnée! Luttez avec nous contre les Germains et le capitalisme
+germain!»
+
+«Quels engagements! Quelle parole? Quel capitalisme? La parole vous fut
+donnée par Nicolas Romanoff, qui vous trahissait en secret, et par
+Alexandra, qui était allemande... Naïfs ou rusés êtes-vous? Et quel
+capitalisme, je prie? Le capital français nous enfonça dans le sang!
+Vous voudriez maintenant que nous allions continuer une guerre qui vous
+devient favorable, une guerre qui vous assurera vos conquêtes au Maroc,
+en Algérie et en Alsace, une guerre qui mettra les Germains en dehors,
+cependant qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable!
+
+«Vous criez à notre trahison! Nous vous avons toujours avertis: «Si nous
+devenons les maîtres, nous ignorerons vos traités.» Ce jour (vous
+pensiez qu’il ne pouvait luire) est venu. Permettez. Nous tenons nos
+promesses que vous teniez auparavant comme négligeables...»
+
+Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La mer est
+couverte d’un halo de brouillard... Je regarde l’écriteau que les
+officiers anglais ont affiché près du poste de télégraphie sans fil: «On
+serait obligé si les Français feraient moins de bruit.»
+
+Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où Captain, Gaston
+Desprès et ses amis se rassemblent dans la cale pour jouer aux cartes.
+
+--La partie de piquet! C’est le plus voleur qui gagne.
+
+Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle de réverbération du
+soleil sur les banquises. Captain, aussi grave que son ami, hoche la
+tête et donne lentement son avis:
+
+--Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là.
+
+ * * * * *
+
+Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne sur l’Océan ou
+pour dépister les sous-marins allemands que le cargo anglais, sans
+prévenir personne, semble modifier le programme de sa route et se dirige
+cette nuit vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau
+grise, à grandes lames? Autour de nous, des collines rocheuses, la
+neige, les taches noires des arbres dépouillés. Nous sommes dans le port
+de Mourmansk, ancien port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce
+cuirassé, se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois et le
+panache de fumée d’un train en marche...
+
+Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès, Captain fournit
+quelques renseignements inédits à son habituel entourage.
+
+--Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en face. Puis nous
+jetterons l’ancre dans le port de Lady Petrowsky... Ne cherchez pas sur
+les cartes. Nous y pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera
+du corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son livre de bord:
+«La rivière est toujours calme.»
+
+Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. Ils envoient une
+délégation au capitaine anglais qui commande à bord.
+
+--J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je vous conduirai à
+Archangel.
+
+Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se réunissent,
+discutent pendant toute l’après-midi, prononcent de véhéments discours,
+continuent la nuit, recommencent le lendemain et désignent enfin dix
+nouveaux délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.
+
+Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole qui s’exprime
+au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a compris qu’on lui vient
+présenter la même requête que la veille, détache un définitif:
+
+--No.
+
+Et s’en va, sans plus écouter.
+
+Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent pas. Ils
+s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent aux cartes le jour et, la
+nuit, dans la cale, chantent des chœurs, à la grande fureur des Français
+qui ne peuvent plus dormir.
+
+Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de gris, passent
+devant notre cargo, déplaçant de longues raies noires sur les eaux
+dansantes. L’air est un peu plus humide à mesure que la nuit descend, si
+l’on peut appeler ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains
+paraissent encore plus nets... Au reste, depuis que nous avons passé le
+cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour tout dire, que
+deux heures de véritable obscurité.
+
+Autre distraction.
+
+Vers les onze heures, les passagers--soldats français, Russes
+grelottants, quelques dames--se rassemblent à l’arrière du pont pour
+assister au fameux soleil de minuit qui se produit vers les onze heures
+et demie... Une traînée lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est.
+Le soleil monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière la
+montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce départ. Puis le soleil
+reparaît sur l’autre versant des bois et colore de rouille la neige et
+les eaux...
+
+ * * * * *
+
+Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à donner à celui qui
+le porte quelque prestige. Pour cette raison, les médecins et
+pharmaciens de la mission, partis de France avec un galon, auront le
+droit de coudre sur leurs manches deux galons supplémentaires. Un
+sous-lieutenant devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, un
+capitaine se mue en colonel.
+
+Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités attribuées à leurs
+galons nouveaux, ainsi que l’indemnité de monture, indispensable sur
+mer, dans le train, ou au premier étage d’un hôpital, comme on peut le
+croire. Mais ils n’ont pas droit à la solde.
+
+Un soir, l’opération de la transformation des dolmans et des capotes a
+lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, aides-majors et
+apprentis pharmaciens apparaissent transformés en capitaine de médecine
+ou en colonels de pharmacie.
+
+--Il a plu cette nuit, constate Captain Treuleuleu. Je n’ai jamais vu
+d’avancement aussi rapide!...
+
+Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le Captain
+Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit frondeur des Français et
+de donner à Gaston Desprès les galons de caporal.
+
+--J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je conserve mon
+premier titre. Je resterai «Captain».
+
+ * * * * *
+
+Et nous sommes toujours en rade... Il y a des jours où l’on voit un peu
+le soleil et des jours de brume où les bateaux nous apparaissent
+découpés en noir, à peine visibles, et des jours de pluie glacée, comme
+cette après-midi où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel hymne:
+_les Bateliers du Volga_.
+
+Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, le cargo
+repart, descend la rivière et se laisse porter vers la mer Blanche.
+
+
+
+
+III
+
+LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL
+
+
+De longues vagues noires qui découvrent d’autres vagues couleur de
+purin. La Russie, c’est cette ligne plus foncée qui s’avance sur nous...
+Vers midi, des forêts sur ces rivages que l’on devine. La brume est
+épaisse... Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes
+pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel encombré de
+nuages. La mer a perdu ses lourds flots de naguère. Nous allons arriver.
+
+Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool le 26 mai, après
+avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles Feroë, notre petit cargo a
+gagné l’Océan glacial arctique, jusqu’au 78°, où il a rencontré les
+glaces et les avant-postes de la banquise.
+
+Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte mourmane, s’est
+mis à l’abri des sous-marins allemands pendant une semaine, dans
+l’ancien port de Romanoff, puis, par la mer Blanche, a atteint
+l’embouchure de la Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.
+
+Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, comme un
+tapis de prairie, qui semblent encercler notre cargo-boat. Nous avançons
+lentement dans cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent
+pénétrer... Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées dans l’eau.
+Des piles de bois s’accumulent le long des rives. Des paysans, en
+casquettes grises ou bleues, en petites chemises rouges boutonnées sur
+le côté, chargent des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge,
+coiffées d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont des
+visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est brunie. Nous allons
+silencieux parmi ce peuple qui nous contemple d’un air ahuri... Un grand
+calme enveloppe toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de
+bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les bras
+ballants...
+
+Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, et les forêts
+qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent des églises, en bois
+également, et colorées violemment de violet, de jaune et de vert. Elles
+ont toutes cette forme byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.
+
+Le canal s’élargit; les demeures sont construites en pierres et en
+briques. Nous approchons de la ville...
+
+Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des barges chargées de
+bois et les vitres des «isbas». Notre bateau s’arrête dans cette eau
+tranquille où notre passage soulève un remous inaccoutumé.
+
+Voici de hautes églises: c’est une sorte de pièce montée... D’abord une
+bâtisse, avec façade sculptée, puis un toit bleu... un autre superposé
+qui est vert... On dirait du bois peint ou de la tôle; puis un dôme semé
+d’étoiles d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également
+dorée; au sommet une croix, ou une croix et un croissant en fer ouvragé.
+Des tiges de fer soutiennent cette flèche et la rattachent au dôme d’or
+criard...
+
+--Je comprends maintenant, dit Captain, à qui pèse notre silence... Je
+comprends pourquoi ce soldat russe que j’avais vu dans un hôpital, près
+de Vanves, me disait que la plus belle église de Paris, à son avis,
+c’était la «Samaritaine»...
+
+Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous apercevons assez
+près de nous les quatre églises qui nous surprenaient tout à l’heure, et
+à quoi nous nous habituons doucement. Des voitures courent sur la rive.
+On aperçoit une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, dans
+un jardin, des femmes en blanc...
+
+Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. Pas de canots
+et surtout pas d’ordres... Des Russes, costumés en militaires, à barbes
+fauves, incolores, aux petits yeux, au nez camard, viennent visiter
+notre bateau. Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes
+épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni; c’est surtout parce
+qu’ils oublient de se laver.
+
+A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. Je ne vois
+pas Yvan Yvanovitch; mais le petit juif d’Odessa vient me serrer la
+main. Il est coiffé d’un chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop
+large dans lequel son maigre corps disparaît.
+
+--Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa... Au revoir...
+
+La péniche qui nous emportera doit partir demain matin, mais un
+contre-ordre nous arrive. La marine russe n’est pas pressée.
+
+Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient toujours pas. Il
+était annoncé pour cette nuit, puis pour ce matin de bonne heure...
+Enfin, un peu avant midi, un remorqueur sur quoi on ne comptait plus
+entraîne la péniche lourdement chargée: nos bagages, le matériel de
+l’ambulance et nous-mêmes.
+
+Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses marins anglais
+durcis dans leur isolement, sa «table d’hôte» nauséabonde et si maigre,
+ses conserves avariées, son dortoir sans air, ce qui permet à Captain,
+écrivant à sa famille, de résumer son voyage dans une formule où la
+censure britannique ne pourra rien découvrir:
+
+«Nous sommes arrivés au _porc_; nous avons été traités comme tels.»
+
+ * * * * *
+
+Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de boue. Trois églises
+qu’entoure le gazon d’un jardin tanguent en face de nous. Nous
+traversons le port d’Archangel pour atterrir près d’un débarcadère. Des
+bateaux-mouches qui font la navette entre la ville et la gare du chemin
+de fer se rangent le long des quais.
+
+Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, aussi misérables,
+aussi sales que les prisonniers que j’ai coudoyés en Allemagne, se
+dirigent vers le ponton d’embarquement. Des femmes, coiffées de
+foulards, se glissent parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes,
+comme les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche d’esclaves
+ivres... Nulle politesse dans cette foule. Les soldats bousculent ces
+malheureuses pour passer avant elles.
+
+Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe trop courte,
+corsage ballet russe, se dandine sur des talons hauts. Elle s’appuie
+légèrement sur l’épaule d’une petite fille. L’élégante montre un visage
+blond, un nez en l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les
+mêmes couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages lâches sont
+bleus et les jupes, comme les foulards, variant du rouge au jaune...
+
+Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. Nous pensons que
+ce défilé de femmes et de soldats va bientôt finir, mais à notre grand
+étonnement, il continue toujours... D’autres arrivent et puis d’autres
+encore, tous semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, la
+capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du rivage.
+
+--Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, si vous trouvez le
+terme trop fort, des soldats qui ont quitté leurs régiments sans
+permission parce qu’on leur a dit qu’ils étaient libres.
+
+--Qui leur a dit qu’ils étaient libres?
+
+--On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, «délégate».
+
+La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle aussi, par des
+femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent dans les salles, sur les
+quais. Ce peuple ne bouge pas. Il forme, derrière la forteresse des
+colis, de véritables campements.
+
+Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. Une table
+rustique tient lieu de comptoir. On y voit des sandwichs de pain noir au
+caviar rouge comme des grains de groseille, des saucisses brunes... Des
+femmes sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, nous
+vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font payer quarante, puis
+soixante, puis soixante-dix kopecks à mesure que la clientèle française
+envahit le café. Elles versent le thé en de gros verres sales où leurs
+doigts ont laissé d’apparentes empreintes.
+
+Contre les murs, des affiches peintes: un cavalier charge des Allemands
+en déroute, un obus éclate dans une tranchée et, comme légende:
+«Camarades, faites des munitions! Voyez l’effet qu’elles produisent dans
+les rangs ennemis!»
+
+Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les bras... Un train
+démarre lentement. Il y a des soldats partout, sur les marchepieds, sur
+les passerelles et même sur les toitures des wagons... Tout cela crie,
+gesticule, brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi de
+déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En cours de route,
+ces Russes descendront, au gré des stations, mais ils n’encombreront
+plus Archangel... A mesure que les compartiments s’éloignent, les femmes
+restées seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles
+accomplissaient un rite traditionnel.
+
+Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la nuit, quelques
+Français vont se promener sur les planches de la nouvelle gare, toute en
+bois, comme la première. Ils entrent dans les salles où des gardiens les
+saluent, sans les arrêter.
+
+Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour de nous, sur
+ces wagons immobiles, ces rails luisants, comme dans un matin d’hiver,
+quelque part, dans une petite ville de province endormie...
+
+ * * * * *
+
+Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous retrouvons autour de
+notre thé les mêmes femmes aux corsages mal ajustés. Dehors, toujours
+cette foule d’émigrants: soldats, femmes du peuple, paysans assis par
+terre ou couchés... Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces visages
+blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux de qui se devine un
+désorientement immense?... Ils nous donnent l’impression d’un peuple
+doux, facile à conduire...
+
+ * * * * *
+
+Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers l’embarcadère des
+bateaux... D’autres s’y dirigent encore aujourd’hui. Il en arrive de
+tous les côtés, avec cette même allure pressée et nonchalante à la fois.
+Ils ne se décident à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant
+le départ du courrier.
+
+Et c’est là notre premier contact avec la population russe, le plus vif,
+le plus frappant... Aujourd’hui encore, lorsqu’on me parle d’Archangel,
+je revois d’abord des femmes bottées, des déserteurs en capote et cette
+sautillante personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime
+fortement en nous une première impression...
+
+Le train de marchandises qui doit nous transporter à Moscou partira à
+une heure de l’après-midi. Nos compartiments sont munis de larges
+planches, que l’on peut relever la nuit et qui forment couchettes.
+
+Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au second, les Russes
+commencent leurs adieux. Au troisième, le train s’ébranle presque tout
+de suite; les Russes alors courent vers leurs compartiments.
+
+On voit là toutes sortes de types: faces camardes, têtes rondes, petits
+yeux dans une peau plissée... De vieux moujicks à cheveux longs sous la
+casquette traînent des vêtements rapiécés.
+
+--Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs? se demande Captain,
+longtemps silencieux devant cet exode.
+
+Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins éculées. Ils nous
+regardent vaguement, nous prennent pour des Anglais, nombreux dans ces
+parages, et passent, sans curiosité.
+
+Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil correctement
+habillé. Un interprète préside à cette conversation difficile.
+
+--Vous êtes catholiques? demande ce Polonais, car c’est un Polonais.
+Vous parlez polonais, alors?...
+
+--Non! répond Benoit.
+
+--Non!... Alors, vous n’êtes pas catholiques!...
+
+--Mais si, reprend mon ami... Nous sommes catholiques français...
+
+--Et vous ne parlez pas le polonais! Mais comment alors dites-vous la
+messe?...
+
+--En latin.
+
+--En latin... Ah! peut-être bien alors que vous êtes quand même
+catholiques...
+
+Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi:
+
+--Voilà ceux qui sont bien renseignés... On peut juger des autres par
+cet échantillon...
+
+Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous apporte nos
+passeports.
+
+--C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme venu pour être
+oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne bourgeoisie y sont très
+libres, élégantes même. Elles sortent le soir, comme elles veulent et
+pas difficiles... Il y a un moment que je suis là. Ma mission est à
+Kiew... Ils n’ont pas encore déballé leurs appareils... A quoi bon? Ils
+se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes les femmes
+qu’ils veulent... Mais ils dépensent quinze roubles par jour. Tout est
+hors de prix... Quant aux Russes, ils désertent de tous les fronts à la
+fois. Il y a un million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui
+font des réunions. Ici également... Il n’y a que des volontaires qui
+combattent... On formera des régiments de volontaires...
+
+Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha d’une foule
+qui assiège les portières, et notre train se met en route. Des femmes,
+sur les quais, envoient de longs baisers d’adieu... Les Français
+s’inclinent, car rien ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne
+leur sont pas destinés.
+
+
+
+
+IV
+
+UN COUVENT A VOLOGDA
+
+
+Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant lui. Forêts
+de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte de vue. Les chemins qui
+conduisent aux villages, tout en planches, sont pavés en bois, à cause
+des pluies et des marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes
+dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y accrochent,
+disent-ils... Les trains que nous rencontrons sont ainsi pavoisés.
+
+Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare[1], tout un peuple descend
+qui se précipite avec des théières vers les bouilleurs où chauffe
+continuellement l’eau nécessaire à la boisson nationale. Des employés
+circulent, casquettes blanches ou rouges, bottes lourdes... Des femmes,
+sur les quais, se promènent; elles agitent autour de leurs visages,
+coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de branches pour
+chasser les moustiques. Et partout des chemisettes vertes ou grises,
+serrées à la taille. Quelques popes assis sur les quais, des visages
+maigres, barbus, chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les
+premiers que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes à
+grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et ces yeux qui
+paraissent plus vifs que ceux des autres Russes, tout cela leur donne un
+air particulier, presque inquiétant. Mais quelle dure et subite
+impression de dépaysement, ils nous apportent!
+
+ [1] Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de
+ cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les
+ gravures, où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine
+ d’Yasnaïa-Poliana, vint terminer, en novembre 1910, sa vie de
+ prophète tourmenté.
+
+Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme celui d’un bateau
+en détresse... On voit, dans un tournant, les petites locomotives de
+notre convoi. Elles sont trapues avec des cheminées en forme
+d’entonnoir, afin d’éviter les étincelles; cependant tous les abords de
+la voie forestière sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue...
+Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis rentre chez lui.
+Un pope en noir marche à grands pas dans la campagne où des haies
+délimitent des pâturages et des jardins. Il ne se retourne pas... La
+plupart des Russes sont ainsi; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne
+semble retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.
+
+Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à Poungara. Le
+silence de la campagne pénètre avec des moustiques dans nos
+compartiments... Nous sommes arrêtés là. C’est une petite gare où il
+fait presque sombre... Il doit être onze heures du soir. Sur le
+débarcadère, de grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles
+sont lourdes, sans élégance...
+
+Elles se promènent par deux ou par trois... Les plus jolies ressemblent
+à des juives... Au loin, des maisons en bois ouvragés, des forêts
+encore. Il n’y a pas de raison pour que ce paysage ne se répète pas
+toute la nuit...
+
+J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous arrivons un matin
+du mois de juin. C’est, en effet, la première ville russe où nous
+pouvons nous arrêter. La gare est construite en brique et en bois.
+Devant la gare, des troïkas attendent, avec les cochers classiques, en
+lévites longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs sont
+couchés sur les trottoirs... Ce monde sent le cuir et la morue... Les
+maisons, à un seul étage, sont en bois sculpté. Un jardinet les entoure.
+Des trottoirs en planches le long de ces demeures qui se suivent et sont
+bâties sur un modèle uniforme.
+
+Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres pointues des
+chemins. Personne ne nous arrête, personne ne s’occupe de nous, et notre
+surprise est grande d’aller à l’aventure dans cette ville fermée où l’on
+ne voit que des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants
+semblent nous éviter... Enfin, au loin, la ville elle-même, avec les
+dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un ruban de route.
+
+ * * * * *
+
+Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville moderne, nous
+attire le croassement continu de corneilles à tête grise qui habitent
+les arbres d’un couvent. Un fossé le long des murs, une porte basse dans
+cette muraille. Nous entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin
+où trois églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs
+dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi les arbres. Un
+silence oriental oppresse ces lieux déserts où les cris des oiseaux
+n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis nous distinguons des popes le
+long des allées. Ils se promènent, l’air méditatif. Soudain, à notre
+gauche, apparaît un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une
+corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. Nous ne voyons
+que sa longue perruque bouclée. D’autres prêtres encore, en soutane,
+bonnets carrés, passent près de nous, les mains croisées sur la
+poitrine. Ils ne nous regardent même pas. Nous restons là, hésitants...
+Une femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à notre vue.
+Elle a un visage long et tanné sous un chapeau de guingois. Ses yeux
+brillent. Elle nous dit quelques mots, en russe, que nous pouvons
+toujours prendre pour un compliment; mais ces soldats en casques, le
+revolver à la ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous
+ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un jardin ou un
+cimetière. Nous entrons alors dans la première chapelle, à notre droite,
+avec la vague crainte d’être indiscrets. Contre les murs, tout de suite,
+nous «reconnaissons» les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en
+gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage d’idées toutes
+faites que nous emportons de France. On en trouve de grandeurs diverses,
+accrochées contre les piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire,
+des dessins en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les lignes
+d’une image peinte en dessous, et qui laissent à découvert les mains et
+le visage des saints ainsi représentés. Des femmes qui passent, des
+popes qui paraissent n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser
+ces ferblanteries à la place où les mains et le visage apparaissent.
+
+Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par un panneau en
+bois. Le pope apparaît parfois par une des portes, «côté cour», se
+tourne vers les fidèles et disparaît par l’autre porte, «côté jardin».
+
+Nous restons là, sans rien dire, étrangers... Mais une soutane grise
+s’approche de nous. Elle a un grand visage incliné, elle nous dit
+quelques mots et nous la suivons, bien que nous n’ayons rien compris à
+ce qu’elle nous a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin,
+nous le suivons toujours; il nous conduit enfin vers une autre chapelle,
+la sienne sans doute, où il nous fait entrer. Des femmes qui priaient
+dans l’ombre viennent à lui et lui baisent les mains; il se laisse
+faire, avance quand même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une
+minute plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent au
+chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis une autre, une
+autre encore, s’incline à gauche, et recommence. Les femmes
+s’agenouillent, à même les dalles, touchent du front le sol, se
+relèvent, s’aplatissent de nouveau par terre... Le pope qui nous a
+conduits dans son église étend les bras, face au public. Il porte une
+chaînette à croix d’or sur la poitrine; il a un beau visage mat. Son
+front est large, grâce à une calvitie légère; et quand il se baisse vers
+une icone, les longs cheveux de ses tempes, frisés au petit fer, se
+répandent autour de sa tête. Il les arrange, en se redressant, d’un
+doigt rapide, et ramène deux longues boucles en pointe, de chaque côté
+de ses épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent des
+images étalées devant eux, des portraits de saints étendus sur des
+tombes, des figures de vierges rehaussées de perles fines assemblées, et
+chaque fois, les longs cheveux des prêtres coulent sur les ciselures de
+cuivre... Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs lèvres aux
+places encore humides. Une grande chaleur au dehors, lourde de résine et
+d’encens. Les corneilles sacrées tournent en croassant parmi les arbres.
+Il est midi.
+
+ * * * * *
+
+Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.
+
+Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux barbes ahuries, de
+lourdes femmes bottées, des ouvriers en chemise rouge, au nez court, à
+la crinière longue: le masque même du «rabotchik» Maxime Gorki... Des
+popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des cochers... A six
+heures, notre train passe au-dessus d’un grand fleuve, où des hommes et
+des femmes se baignent, entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un
+moment, une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine... Ce
+même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches de ces églises en
+tête dorée désignent Jaroslav. La gare est encombrée de paysans,
+d’ouvriers et surtout de soldats. Tout ce monde se promène à travers les
+voies. Des femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux,
+montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens circulent
+en toute liberté, comme dans la gare de Vologda. Ils plaisantent avec
+les jeunes filles et s’approchent de nos wagons.
+
+--Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas? nous demandent-ils.
+
+Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous des
+élégances...
+
+Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel; deux cierges brûlent
+auprès d’une icone exposée là. Les paysans qui entrent s’agenouillent,
+multiplient des signes de croix rapides. Des soldats traînent leurs
+bottes, bousculant des essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le
+cuir et le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar
+noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage luisant.
+
+Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. Les
+Autrichiens et quelques Allemands soulèvent leurs calots et nous
+souhaitent «bon voyage». Des jeunes filles sourient... Les paysans, les
+soldats russes, immobiles, nous regardent...
+
+
+
+
+V
+
+MOSCOU, GRAND VILLAGE
+
+
+Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de soldats nous
+croisent continuellement. Nous approchons... Il fait très chaud.
+
+Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. Pas d’ordre, pas la
+moindre autorité... Des voyageurs descendus de tous les trains qui
+viennent s’arrêter là, défilent devant nous, presque tous en casquettes,
+bleues ou vertes, ou noires... Des femmes en blanc, jolies, sans corset,
+sans élégance aussi, des étudiants à casquettes rouges et cheveux longs,
+des officiers à épaulettes, la blouse serrée à la taille par une
+ceinture, un petit poignard doré à la place du sabre, d’autres, pleins
+de suffisance, en lourds manteaux gris... Et tous ces visages semblent
+fermés, indifférents...
+
+ * * * * *
+
+A midi, nous traversons des groupes de soldats russes couchés le long
+des quais, près des arbres nains du buffet, jusque devant l’icone de la
+salle d’attente. Ils boivent du thé, mangent du pain noir. Sous les
+vitrages surchauffés, cette foule sent le cuir, le hareng, le
+troupeau...
+
+Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs d’une petite
+ville: rues étroites, cailloux pointus, maisons basses... Les tramways
+sont pris d’assaut. Ils transportent surtout des soldats suspendus
+jusque sur les marchepieds et qui ne paient jamais leur place.
+
+Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, les statues
+arborent des cocardes écarlates à la boutonnière de leur veston de
+bronze, et sur la «place rouge», le patriote Minine qui engage le prince
+Pojarky à marcher pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un
+fanion écarlate...
+
+ * * * * *
+
+Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous présente à un
+«délégué des soldats» qui a combattu sur le front français. Celui-ci
+nous demande des nouvelles de la guerre et nous fait pénétrer dans la
+plus importante brasserie de Moscou.
+
+De paisibles garçons de café contemplent les petites tables confiées à
+leur surveillance. Ils écoutent les commandes qui leur sont faites; ils
+ne bousculent personne et apportent, sans se presser, des verres et des
+tasses d’une propreté douteuse.
+
+Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, fait remarquer
+au serveur qu’il ne peut pas boire avec la paille qu’on lui a donnée. Le
+garçon constate, approuve et revient un instant après. Il porte une
+paille toute neuve dans laquelle il souffle lui-même; puis, certain
+qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui attendait. Celui-ci,
+tout naturellement, la prend et remercie...
+
+ * * * * *
+
+Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous accompagner jusqu’au
+Kremlin. Le délégué des soldats nous confie à son obligeance et s’excuse
+de nous quitter. Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous
+explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, comme les
+ouvriers, parce que les complets sont hors de prix. Au Kremlin, il
+commence par nous montrer, avec un parfait manque de tact, les canons
+pris aux Français lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son
+fusil embarrasse, bâille à plusieurs reprises...
+
+--Venez voir le roi canon... Venez voir la reine cloche...
+
+C’est ce canon énorme, que l’on nomme «tsar des canons»; quant à la
+cloche, c’est la «tsar Kolokol» de l’impératrice Anna Ivanovna et qui
+porte également ce nom.
+
+ * * * * *
+
+Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), un soldat
+russe, figure ronde, nez court, se joint à notre groupe... A notre
+entrée dans la basilique, un pope qui étendait les mains devant une
+icone se dirige vers nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe
+noire, de grands yeux caressants... Il nous regarde curieusement. Une
+jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, s’approche. Elle
+habitait Paris avant la guerre; elle est de passage à Moscou. Les
+explications de l’étudiant, elle nous les traduit, et le petit soldat
+écoute, la bouche ouverte, puis il embrasse les icones à la place des
+mains et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions le
+mettent en retard.
+
+--Dépêche-toi, lui conseille aimablement Captain... Tiens, tu n’as pas
+vu celle-là?... Je suis sûr que tu en oublies!...
+
+--Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas le français.
+
+--Possible, reprend Captain. Mais à ta place, je les numéroterais...
+
+ * * * * *
+
+Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies que la
+demi-obscurité nous empêche de voir, on devine la forme d’un corps
+couché. Pas de tête, mais un linge étendu, sur lequel on a dessiné un
+visage... Des femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles
+funèbres...
+
+Captain demande quelques précisions à la jeune fille:
+
+--Mais le patriarche, où est-il?... Là... sous ces dentelles?...
+
+--Oui...
+
+--Mais il est embaumé?
+
+--Non... ils sont saints... Alors ils se conservent eux-mêmes,
+puisqu’ils sont saints.
+
+ * * * * *
+
+Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant près du
+monument d’Alexandre II, le «libérateur», devant l’allée couverte où
+sont peints les portraits des tsars... Je regarde un instant cette
+vieille cité orientale que je ne reverrai peut-être jamais... ses
+maisons parmi des arbres, les dômes des vieilles églises, les clochetons
+usés, verts de mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à cet
+horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. A ma
+droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et les dômes d’or
+poussiéreux de l’église Saint-Sauveur...
+
+L’étudiante a suivi mon regard.
+
+--On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce qu’on a peur que
+l’on en profite pour prendre l’or et les richesses...
+
+Nous revenons par la porte «Spaskoi».
+
+--Retirez vos casques... nous conseille l’étudiant.
+
+Les hommes, lorsqu’ils approchent de la «Spaski vorota,» enlèvent
+machinalement leurs casquettes, les femmes multiplient les signes de
+croix.
+
+--On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon Ier entra au
+Kremlin, un coup de vent fit tomber son petit chapeau. Le peuple y
+découvrit les preuves de l’intervention divine. Une tradition s’est
+établie et vous pouvez voir que cochers, paysans, officiers ne passent
+sous ces voûtes que le chapeau à la main... Il y a aussi d’autres
+légendes pour expliquer cette coutume...
+
+La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes de croix, en
+portant sa main droite à son front, à sa poitrine, sur son épaule
+gauche, puis de nouveau à sa poitrine.
+
+Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, près de l’église
+de la «Protection de la Vierge», que les étrangers appellent la
+«basilique des Artichauts», à cause de la forme et de la couleur
+disparates de ses dix-sept coupoles.
+
+Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision de cauchemar, où
+tous les styles assemblés condensent la déconcertante Russie.
+
+Nous passons sous une porte encore, près d’une petite chapelle. Des
+femmes de toute condition sont assemblées là, devant des cierges
+allumés.
+
+--C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée autrefois, dans
+un couvent du mont Athos. On vient ici l’implorer de très loin; on la
+promène à travers la ville, moyennant cinq cents roubles; elle a le
+pouvoir d’accorder la grossesse...
+
+Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. Des pauvresses
+à genoux, des filles du peuple, le front couvert d’un foulard de
+couleur, des bourgeoises lourdement habillées... Une élégante brune,
+très belle, s’approche de l’image vénérée et continue de prier, les
+mains jointes, sans se soucier de notre admiration...
+
+--La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les popes. Ils
+continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer les offices et à
+chanter, après la chute du tsar, les prières habituelles pour la
+prospérité de Nicolas. Ils reçurent l’ordre de se tenir tranquilles, et,
+comme ils ne se pressaient point, quelques turbulents promenèrent
+certains popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres
+comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir quelque autorité et
+oublièrent de chanter les louanges des anciens Romanoff.
+
+ * * * * *
+
+Les questions que nous posent les soldats russes sont presque toujours
+les mêmes.
+
+--Allemands?... Anglais?... Autrichiens?... Ah! Français...
+
+Un moment de silence... Nous aurions répondu: «Allemands» ou
+«Autrichiens», cela ne les aurait point surpris.
+
+Puis ils demandent:
+
+--Quelle est la nourriture d’un soldat français?... Mange-t-il du
+poisson séché comme nous?
+
+On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante grammes de viande
+crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, du pain, et il doit, n’importe
+où, s’arranger avec tout cela... Il a tout loisir de manger sa viande
+crue, s’il lui plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des
+harengs.
+
+Enfin, la dernière question:
+
+--Où allez-vous? La réponse: «Sur le front du Caucase» les surprend
+toujours un peu.
+
+Une fois, un important «delegate» nous demande:
+
+--Combien de temps durera la guerre?
+
+Mais je crois que c’est le seul... La longueur de la guerre, voilà bien
+une chose qui ne les préoccupe point.
+
+ * * * * *
+
+--On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté la jeune fille
+russe, que Moscou est un grand village... Comment le trouvez-vous?
+Connaissez-vous beaucoup de villages avec des pierres comme ceci?...
+
+Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style allemand. A la
+vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande _petite ville_ qui s’étend à
+l’aventure. Comme je fais remarquer à l’étudiante les papiers et les
+ordures qui s’entassent le long des rues...
+
+--Excusez... Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il veut.
+
+ * * * * *
+
+Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à dix heures. Les
+«tavarischy»[2] dans les avenues et les jardins, près du Grand Théâtre,
+organisent des réunions. Le public court à ses plaisirs coutumiers... On
+nous recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. En effet, les
+orateurs et les assistants considèrent les soldats alliés comme les plus
+redoutables ennemis de la jeune Révolution... Des bourgeois de la
+colonie, des marchands nous reconnaissent et nous saluent.
+
+ [2] «Camarades». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent de
+ ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent.
+
+--Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous montrant les
+«tavarischy». On leur dit: «Vous avez la liberté!» Et ils croient qu’ils
+ont désormais le droit de tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle
+vos «bandits en auto», pillent et assassinent. Ils ont envie de tout ce
+qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour d’être des
+propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants...
+
+Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile blancs (élèves
+officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils nous posent des questions
+craintives:
+
+--Qui êtes-vous?... Pourquoi vous promenez-vous avec des casques et des
+revolvers?... Vous venez faire la police ici... Nous n’avons pas besoin
+de vous...
+
+Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge...
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à nos music-halls
+des Champs-Élysées, un jeune homme, habillé comme un commis de
+nouveautés, nous arrête:
+
+--Il est défendu aux soldats français de se promener dans Moscou après
+huit heures du soir.
+
+L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, dont le grade
+est difficile à reconnaître, avaient insulté et cravaché, la nuit, des
+soldats français qui oubliaient de les saluer. Pour éviter le retour de
+ces incidents, l’accès des jardins, promenades et boulevards fut
+interdit à tous les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du
+jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil... Entre temps, les
+Russes avaient renversé le tsar, proclamé la Révolution et décidé que
+l’on ne saluerait plus les officiers, qui, du reste, se trouvaient gênés
+d’être reconnus publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes
+françaises n’a pas été retiré.
+
+ * * * * *
+
+Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du soir, à la table
+d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le buste penché, les coudes sur
+la nappe étoilée de taches, des officiers mangent en avançant la tête.
+Ce n’est pas la main droite qui porte un morceau de pain ou de viande
+jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant du morceau
+convoité, si bien que le coude semble vissé sur la table et forme
+levier. D’autres, tenant la fourchette comme un bâton, picorent dans
+toutes les assiettes posées devant eux. Ils ramassent la sauce avec le
+plat du couteau. Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide,
+puis mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils allument une
+cigarette.
+
+Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de thé. Ils ont une
+puissance d’immobilité qui nous étonne. Un groupe, à nos côtés, s’est
+formé autour d’un conférencier à tête de moujick chevelu. L’orateur
+parle lentement. Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs,
+comme s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. Ses
+compagnons l’écoutent sans l’interrompre... Un petit vent s’élève au
+dehors et nous apporte, par la croisée ouverte, le sifflet des trains et
+les bruits de la gare voisine.
+
+
+
+
+VI
+
+DANS LA GARE DE TSARITZYNE
+
+
+Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir par la gare dite
+de Kazan... C’est toujours la banlieue, la plaine encore, des bois. Au
+loin, Moscou, quelques lumières qui s’affaiblissent... Les nuits depuis
+trois ou quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois
+heures du matin... Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à Riajsk, où
+apparaissent les terres noires à perte de vue...
+
+Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles manœuvres à
+quoi se distraient les employés de gares russes qui envoient promener
+notre train d’une voie sur une autre. Un «tavarisch» nous montre du
+doigt le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et nous fait
+remarquer:
+
+--Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la Russie.
+
+Les gares, en effet, et les monuments publics sont pavoisés de lambeaux
+d’étoffe écarlate, notamment à Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de
+juin. Long arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens en
+liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent dans les bosquets
+des femmes qui fuient en criant... Il est six heures du soir. Le vent
+s’élève et souffle. Nous sommes dans les immenses steppes du Don.
+Quelques chameaux, des femmes au visage voilé. Des jeunes filles
+passent, en veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes,
+plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment:
+
+--Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens?
+
+La voilà bien, la cruelle énigme!
+
+Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, une première
+fois, comme nous parlions à un garçon en casquette et complet vert,
+habillé comme un soldat russe, qui se promenait à travers une gare
+paisible... C’était un prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre
+forçait à villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec leur
+képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant les jeunes
+femmes du pays qui les connaissent par leurs noms et les interpellent...
+Somme toute, c’est bien naturel, les fiancés et les époux sont à la
+guerre.
+
+Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète par
+d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent en saluant,
+s’excusant de la grande liberté qu’ils prenaient. Ces messieurs furent
+très surpris et un peu mécontents d’apprendre que nous étions Français.
+
+Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, sur les
+portières de nos wagons «Franzouskaïa Missia». Précaution inutile. La
+plupart des Russes sont illettrés, et ceux qui savent lire ne s’en
+donnent pas la peine.
+
+Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long des voies, des
+wagons-réservoirs à pétrole, toutes les huiles lourdes de Bakou. Nous
+nous arrêtons au matin sur le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit
+une ville parmi des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de
+nombreux gazomètres. De petits tramways blancs font la navette entre la
+gare et les premières maisons de bois. Cela nous paraît industriel et
+misérable. Une forêt verte derrière la ville et la large tache de la
+Volga qui tourne et s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel
+gris. Nous sommes à Tsaritzyne.
+
+Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. Il va jusqu’à
+une autre gare de marchandises, où des porcs, leurs grouillantes
+familles, des chèvres se promènent le long des wagons. Des femmes aussi.
+Elles sont pieds nus; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, et
+toujours la même coiffure simplifiée: un foulard de couleur noué sur la
+nuque. Tout ce monde,--plus quelques soldats en rupture de
+régiment,--traverse les voies et vit en paix, à peine incommodé par les
+allées et venues des locomotives.
+
+On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares russes: ce petit jeu
+des manœuvres s’explique cependant assez bien: une équipe d’employés
+chasse notre convoi sur un garage afin de faire partir avant nous un
+train en panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, de
+prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a expédié devient,
+quelques heures plus tard, une voie de départ. On nous aiguille sur un
+autre coin perdu. Néanmoins, l’équipe qui devait nous mettre en route se
+souvient tout d’un coup de notre existence. Elle se met à notre
+recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler au chef de la
+station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet homme invisible, ils
+s’attablent devant des verres de thé, au buffet de la gare. Nos
+interprètes sont gens de race russe. Les locomotives,--peu nombreuses,
+fatiguées, rapiécées,--font défaut. On est obligé d’attendre celle qui
+amènera le train du soir... Le temps passe... Nous encombrons à tour de
+rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à ce que les employés se rendent
+compte que le meilleur moyen de se débarrasser de la «Missia», c’est de
+l’expédier jusqu’à la plus prochaine gare; mais c’est là un remède
+énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir essayé de tous
+les autres. Et voilà justement ce qui fait que nous séjournons en gare
+de Tsaritzyne une douzaine d’heures...
+
+Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe de jeunes hommes à
+la taille pincée envahit les quais en chantant des chœurs monotones. Des
+jeunes femmes, en blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets
+ou aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où ils
+sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme presque tous ces
+messieurs de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie militaire russe,
+des têtes rasées à l’allemande et ce même air de famille: la même
+raideur d’élégance gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément
+pincées. Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant que la nuit
+qui commence nous permet de les voir, mais aucun goût dans leurs
+toilettes; elles exagèrent les jupes courtes et marchent, on dirait, au
+pas de parade.
+
+Le train des cadets va partir... Les aspirants se raidissent, saluent
+ces dames, inclinent le buste, la main arrondie près de leur casquette
+et frappent leurs talons pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au
+moment où leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied,
+crient: «Hourrah!» à plusieurs reprises. Tout naturellement, ils
+s’acclament. Au reste, il n’y a pas d’autres personnes que ces
+demoiselles et eux-mêmes pour les féliciter.
+
+Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous apprenons que ce pays
+est en pleine révolution. Il s’est mis en «république indépendante».
+Rien d’anormal toutefois, en dehors des éternels drapeaux rouges
+attachés aux piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises,
+armés seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme
+partout ailleurs.
+
+
+
+
+VII
+
+DE GROSNY A DERBENT
+
+
+Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six
+heures. Un record! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie.
+On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes
+les gares...
+
+Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages
+aux noms sonores: «Arnavi», «Konkovo», «Niévomouskaïa...»
+
+Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent.
+A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des
+Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre,
+traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de
+déserteurs... Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds,
+les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture
+des wagons. Ils n’ont pas de billets; ils savent à peine où ils vont,
+ils voyagent... Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent
+partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre
+observation, ils répondent comme des enfants:
+
+--Svaboda, tavarisch! (Liberté, camarade!)
+
+Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes
+femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers
+allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions: «oui!», nous
+donneraient-elles du chocolat et des fleurs...
+
+Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite: les cimes du Caucase.
+Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que
+les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés
+de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au
+petit bonheur... Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués
+sans billet n’ont oublié qu’une chose: donner un pourboire au
+mécanicien.
+
+A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée.
+Elle a tout le confort russe: eau chaude, eau froide, un buffet, des
+journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues
+rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de
+Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une
+population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au
+henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même
+les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui
+indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux
+environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé.
+
+... Après un séjour de douze heures,--le chef de station n’ayant,
+dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route,--nous
+repartons, quand même, au petit bonheur...
+
+Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous
+approchons des monts de la Caspienne.
+
+A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages
+surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds,
+s’installent sur les toitures... Ces déserteurs ne possèdent ni billets
+ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se
+disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont
+pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui
+s’éloigne...
+
+A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes
+grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A
+Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions
+s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui
+nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le
+nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural.
+
+A Derbent,--de vieilles maisons en brique,--un «délégué» russe, grand et
+maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs
+françaises.
+
+--Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi
+n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous?
+
+On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables
+forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après
+dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS
+
+
+ La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous
+ déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le
+ gouvernement de fer même employé contre nos libertés.
+
+ Stendhal.
+
+
+
+
+I
+
+L’ARRIVÉE A TIFLIS
+
+
+Juillet 1917.
+
+La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on aperçoit une ville
+qui descend, des maisons en terrasses, des dômes blancs, des clochers...
+Près du square, une pouilleuse population assise qui présente, en plein
+air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de concombres. On
+ne remarque d’abord que les capotes grises des soldats. Ils vont
+pesamment à travers la foule. En passant, sans le vouloir, on les
+heurte. Ils ne bougent pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns
+sont couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur lourde
+accable ce peuple somnolent.
+
+Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours, car, bien
+entendu, personne n’est venu à la gare pour nous recevoir, pas plus ici
+qu’à Moscou, qu’à Archangel... Les autorités russes, défaillantes devant
+la Révolution qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les
+reconnaît. Cependant un Français, officier du génie qui se trouve là,
+peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque de tranchée, le
+revolver sur le flanc et chaudement habillés avec des effets de drap
+jaune.
+
+--Mes pauvres amis! il vous faudrait des vêtements de toile légers, et
+un brassard de la Croix-Rouge. Ces pauvres Russes vous prendront pour
+des Allemands!...
+
+Pour nous aider à prendre patience, un général russe nous aborde. Il a
+reconnu des Français. Il est tout heureux de nous parler.
+
+--Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats. Ils n’ont que
+l’uniforme... Maintenant, c’est le désordre. Un général n’a pas le droit
+de punir. Il doit en référer au comité des soldats qui déclare: «Oui, ce
+citoyen mérite une petite réprimande...» Ce sont les comités qui
+décident de l’offensive et de la retraite...
+
+Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris quelques-uns
+de nos camarades:
+
+--Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus de cinq personnes,
+de porter des armes, des épées, de nous saluer entre nous, d’exiger le
+salut d’un inférieur, et maintenant il est question de donner aux
+soldats la même solde qu’aux officiers...
+
+Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent le plus.
+
+--Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année dernière, à Moscou
+et dans les grandes villes, cravachaient au visage des Français envoyés
+comme nous, en Russie, qui, ignorant des hiérarchies russes, ne
+saluaient pas assez vite leurs épaulettes tressées...
+
+Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques.
+
+Enfin voici des ordres:
+
+--Vous serez logés dans une caserne très aérée, l’ancienne maison des
+Pages. C’est un hôpital russe où il y a quelques infirmiers et beaucoup
+de dames... Il vous est recommandé de n’avoir aucune relation avec les
+infirmières. Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées, parce
+que vous attraperiez de graves maladies...
+
+C’est bien simple, mais il fallait le savoir: nous sommes dans un pays
+où les portes doivent toujours être fermées.
+
+ * * * * *
+
+L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit sur les pavés
+des rues inclinées, que des acacias bordent de chaque côté. Il fait
+chaud. Une longue avenue qui est le grand boulevard de Tiflis, les
+grilles d’un jardin public, encore un jardin où des cyprès se dressent,
+et enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche nous
+attendent... Il y en a sur le seuil de la porte ombragée d’acacias et
+dans le parloir-réfectoire où nous sommes introduits. La plupart de ces
+dames ont des cheveux courts. Quelques-unes montrent une tête rasée
+entièrement.
+
+Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche des herbes, du
+bouilli, des pommes de terre, du riz, du blé, des tomates; le
+«rousky-cachat» (de l’orge pilé avec de la graisse).
+
+--C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance russe. Je ne
+sais si les Français le digéreront...
+
+--Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de l’élevage, je me
+souviendrai de la formule, remarque le Captain.
+
+Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un arrosoir d’eau
+chaude, une théière de thé concentré. Du pain noir, des boulettes de
+viande, du beurre et du fromage de chèvre complètent notre déjeuner.
+
+Les portions de viande sont constituées par deux ou trois morceaux de
+bœuf bouilli réunis par une baguette de bois. Cette viande n’a pas
+d’autre goût que celui laissé par la résine...
+
+Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas, s’aperçoit que
+quelques Français jettent par terre les petits bâtons qui maintiennent
+les portions de bœuf.
+
+--Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant que vous voudrez,
+mais ne les jetez pas: ils serviront une autre fois.
+
+ * * * * *
+
+Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte de la ville...
+Nous suivons la grande avenue--la «Golovinsky-prospect».--Des tramways
+découverts glissent, des voitures que conduisent des cochers en grandes
+lévites, les classiques cochers russes. Des officiers, la taille serrée,
+font sonner leurs éperons, et tant de femmes, si brunes, plutôt petites,
+avec de grands yeux au reflet doré... Il y en a de blondes, d’un joli
+blond, mais surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux
+noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent des jupes
+qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux, selon la mode de Paris. Du
+moins, elles le croient. Les femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les
+années de la Grande Guerre: c’est l’époque où il leur fut enfin permis
+de se déguiser en petites filles... Les dames de Tiflis ne s’en privent
+point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut bien le reconnaître.
+Elles ont à peu près toutes un costume tailleur établi sur le même
+modèle, et lorsqu’elles se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est
+à pleurer... Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent
+pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur leurs hauts
+talons Louis XV.
+
+Nous descendons vers la vieille ville, par les petites rues où l’acacia
+pousse entre les pavés, le long des boutiques en sous-sol, des épiceries
+qui sentent le hareng et des cordonneries parfumées au cuir humide... On
+croise de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à fleurs,
+des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe rigide, des Persans en
+lévites, des portefaix et des porteurs d’eau, et des ânes, par bandes,
+qui transportent du bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses,
+un poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes formant jupes.
+Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets d’astrakan, de leurs
+armes d’argent niellé. On les sent heureux, ces Circassiens, d’être
+déguisés en officiers. Fonctionnaires ou soldats, ils adorent
+l’uniforme, le salut, la parade, les décorations, les sabres recourbés
+et les éperons sonnants.
+
+Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des «dames», en voiles noirs
+de religieuse, ou bien, tout habillées de blanc, la croix rouge sur le
+sein gauche. On les prendrait vraiment pour des _sœurs de charité_,
+comme elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les jambes
+qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer encore leur
+ressemblance avec de jolies gravures licencieuses.
+
+
+
+
+II
+
+LE PRAPORCHICK VASSILY
+
+
+Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au milieu, dans la
+vallée, les eaux sales, couleur de café au lait, d’un fleuve: la Koura,
+où des chevaux, des chiens et des hommes se baignent. Nous avons déjà
+repéré deux ponts en planches qui tremblent au passage des voitures et
+une petite île sablonneuse que le courant a formée.
+
+Comme nous errions à travers les tortueuses rues du quartier juif, près
+de la Koura, sous les balcons proéminents des maisons de bois, un jeune
+élève-officier nous arrête et nous parle dans un français hésitant.
+C’est un mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, il ne
+connaît pas la France...
+
+Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de bazars orientaux. Des
+femmes qui nous coudoient se retournent. Elles portent un petit bonnet
+sur le front, d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les
+entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, dans leurs
+robes vertes ou bleues, conduisent des attelages cahotants qui dévalent
+au trot. Il fait presque nuit. Des lampes électriques s’allument.
+L’aspirant nous conduit à l’International-Café, où de grandes palmes
+vertes poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue des
+valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme sont
+affalés, les coudes posés sur la table, protégeant une tasse de thé...
+De gracieuses Arméniennes, brunes, au nez fort, aussi jolies que des
+Juives,--des Roumaines nous dit notre compagnon,--de nombreuses Russes
+circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, la gorge dansante,
+et toutes en blanc, toutes poudrées, les jeunes et celles qui le furent,
+elles sont les serveuses bénévoles de ce _chachka tchaïa_ (œuvre de la
+tasse de thé, fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce
+sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant qui s’est
+fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, c’est un monde très
+mêlé: il y a des femmes et des filles d’officiers ou de fonctionnaires,
+des dames de compagnie, des institutrices, des étudiantes, des
+comédiennes aussi...
+
+Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, Vassily, l’aspirant,
+nous désigne un officier qui porte un plateau sur lequel des verres
+tremblent un peu... C’est une figure correcte de beau garçon aux cheveux
+pommadés. En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon de café.
+Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est engagé aussitôt
+dans la «chachka tchaïa». Il estime qu’il est moins dangereux de
+«servir» à Tiflis qu’au front, où son grade de «cornette
+garde-frontière» et son jeune âge exigeraient sa présence. Au reste
+beaucoup d’officiers russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas.
+Il demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de tant de femmes
+aux corsages légers:
+
+--Vous trouvez que c’est bien?...
+
+Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction:
+
+--Ce n’est pas mal.
+
+Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre contre
+l’impérialisme allemand.
+
+--Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.
+
+Puis, une minute après:
+
+--Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on peut maintenant
+parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On n’est pas regardé, espionné
+toujours comme avant. On respire...
+
+Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment des Slaves
+cultivés: leur ahurissement devant les excès de la liberté et, en même
+temps, leur joie de se sentir enfin délivrés de la police et du tsar: de
+respirer pour tout dire.
+
+Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent dans
+l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, de poudre de riz.
+
+--C’est à cause du soleil... assure Vassily.
+
+Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les saluent, leur
+serrent longuement la main, puis, brusquement, les embrassent à trois
+reprises, à pleine bouche, sur leurs lèvres rasées à l’allemande... L’un
+de ces messieurs, en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit
+comme un cierge, un énorme magnolia blanc.
+
+Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, l’air ailleurs.
+Presque tous ont des têtes tondues à ras; quelques-uns arborent une
+courte moustache. Ils se tiennent n’importe comment, sur leurs chaises,
+plus lourdement certes que n’importe quel paysan de France, devant la
+grossière table de bois blanc de son cabaret. Habillés d’une petite
+veste flottante, la taille serrée à l’extrême, leurs manières lasses,
+leur nonchalance ennuyée nous donnent l’impression d’être entrés, par
+mégarde, dans une inquiétante maison de thé.
+
+ * * * * *
+
+Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes brunes, ses palmes
+vertes et sa limonade, des soldats nous arrêtent et, s’adressant au
+jeune aspirant, racontent qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie
+voulait écraser la liberté...
+
+--Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a parlé. Il faut
+toujours, dans les réunions, parler, démontrer la vérité... Mais cela
+tourne en disputes, et même en coups de poing... Ah!...
+
+Et Vassily esquisse un geste découragé...
+
+Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils s’interpellent,
+s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de nouveau élèvent la voix,
+comme des enfants. Nous formons groupe, dans la nuit. Les promeneurs
+nous évitent et des femmes en toilettes claires se retournent... Les
+Russes ont le goût des palabres et des réunions; ils en furent si
+longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore aujourd’hui rassasiés.
+
+--Vous voyez... C’est comme au régiment où je suis. Ils discutent tout
+le temps. C’est sale, il y a des puces. Et ils boivent du vin. Ils se
+saoulent... Ah!...
+
+Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros morceau de pain et
+mord dans un concombre cru... Les autres l’écoutent et se rapprochent.
+Leurs effets dégagent une odeur spéciale, qui tient du cuir et du
+caviar... Notre petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les
+tilleuls de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais...
+
+Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un de ses amis,
+bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à la taille coupe en deux
+parties inégales, nous allons nous asseoir à l’International-Café--si
+bien nommé--jusqu’au jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain
+qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse valse.
+
+L’orchestre vient d’entonner une _Marseillaise_, lente comme un
+cantique. Les Français se lèvent, les officiers russes également. On
+nous sert des pâtisseries du pays: c’est un mélange de pâte, d’œufs, de
+fromage râpé et de choux coupés. Nos compagnons mangent et fument; ils
+boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante la bouteille.
+Les tziganes, un vieux monsieur à lunettes, un jeune chevelu et le
+«singe» jouent des airs de music-hall.
+
+Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des officiers entrent,
+se saluent, s’embrassent comme toujours. Les dames s’empressent
+doucement auprès des nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils
+ont demandé...
+
+Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. C’est Vassily qui
+propose et dispose.
+
+--Vous verrez, me dit-il: les militaires ne paient que quinze kopecks
+d’entrée, et aujourd’hui, rien.
+
+Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà remarqué sur la
+perspective, à droite, les cimes compactes de grands arbres et une
+terrasse où des chapeaux de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du
+Palais. Il appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi du
+Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la Révolution, le grand-duc
+habitait le grand hôtel de briques rouges où les tavarischy ont, depuis,
+installé le Comité des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au
+public. Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va d’un
+rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces messieurs du Comité
+tiennent le contrôle, délivrent les billets, reçoivent l’argent et
+vendent des brochures. Le parc s’appelle désormais le Jardin de la
+Liberté.
+
+C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres; quelques lampes
+électriques se cachent sous les feuillages des allées; elles rendent
+ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. Nous longeons des bassins, des
+bosquets, des gradins, deux petites scènes à musique, où des tables sont
+rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le jardin est
+presque désert. Des chemisettes blanches se devinent au détour d’un
+sentier. Deux jeunes filles, une blonde, l’autre brune, cheveux très
+courts, lèvres charnues, passent près de nous, très vite.
+
+--Pourquoi courez-vous ainsi? leur demande l’ami de l’aspirant.
+
+Il s’exprime en russe; mais notre compagnon nous traduit à mesure.
+
+--Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans votre famille?
+répond une des ingénues.
+
+Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche:
+
+--Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.
+
+Les yeux brillants de ces dames passent une inspection rapide.
+
+--Vous êtes Français, Monsieur? demande la blonde.
+
+Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends qu’elle se
+nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc... Elle n’est pas très
+grande, un peu forte; de grands yeux étonnés dans un joli visage...
+
+--Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, répétant, sans
+doute, une phrase qu’il a entendue.
+
+--Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant blonde. Le matin, je
+vais dans l’Alexandre-jardin, pour lire... Vous savez où?... J’aime
+beaucoup la langue française...
+
+--Et les Français?
+
+Celle-là et bien d’autres banalités... Nous marchons un peu. Vassily, à
+qui la demoiselle aux boucles blondes vient de donner une fleur,
+m’appelle, cependant que nos compagnons se dirigent vers la sortie, sans
+nous attendre et que les deux dames s’éloignent de leur côté.
+
+--Restons... Elles vont tout de suite descendre. Vous avez beaucoup
+parlé à la demoiselle; maintenant, vous pouvez faire connaissance...
+
+Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. La pluie est
+finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le jardin est humide encore.
+Des femmes s’avancent dans la grande allée. Une frêle mousseline les
+recouvre lâchement. Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc,
+déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses...
+
+Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin plein de nuit,
+comme nous pourrions le faire dans n’importe quel jardin de Paris.
+
+
+
+
+III
+
+NINA MIKHAILOWNA
+
+
+Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. Elle habite dans
+une maison à balcons de bois, au sommet d’une rue montante, parallèle à
+la perspective Golovinsky... Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle
+étudie. En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, les jeunes
+filles se prétendent étudiantes...
+
+Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin Alexandre, assise
+sur un banc, près du buste en bronze de Nicolaï Gogol, elle lisait
+_Indiana_... Aussitôt, elle me parle de George Sand, elle m’interroge
+sur cette bonne dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la
+veille...
+
+Mais voici que nous parviennent des chants religieux. Ils font une utile
+diversion et, sur le chemin caillouteux qui partage le grand square,
+passe une petite voiture que traîne péniblement un cheval habillé de
+blanc. Un homme suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de
+sapin et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège de
+jeunes filles... Elles chantent... Puis des popes mitrés, couverts d’un
+long manteau blanc ou verdâtre. Quelques-uns, pour se garantir du
+soleil, tiennent ouvert sur leurs têtes un large parapluie. Enfin,
+apparaissent six chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char
+argenté pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues des jeunes
+filles, le chant grave des prêtres qui fait contraste, ce chariot au
+blanc de céruse, orné de fleurs composent un ensemble assez gai... Une
+foule suit, tête nue.
+
+J’interroge Nina à petits coups prudents; mais elle ne pense qu’à
+multiplier des signes de croix, très vite...
+
+--Vous avez déjà vu?... me dit-elle enfin... Le corps est sous les
+fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement... C’est là que se
+font les derniers adieux. A la fin des prières, les parents, les amis,
+les assistants viennent embrasser le mort, sur la main ou le front...
+
+Nina paraît grave... Je respecte son silence. Nous descendons dans le
+jardin, quelques pas ensemble. Une vieille Arménienne ridée, tassée,
+toute en loques écarlates, nous tend la main et nous promet des
+félicités sans nombre. Une jeune personne qui nous regardait venir s’est
+levée. Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long... Ces
+dames parlent en russe. Nina semble oublier que j’existe... Oui, elle
+est très bien, cette étrangère dont j’ignore le nom. Elle me donne
+l’idée de la beauté slave, d’autant plus aisément que je n’ai que de
+vagues idées sur ce point; mais j’entends par là une beauté blonde, un
+peu froide... Les trois mots que je sais de russe ne me permettent pas
+d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement bottés, regardent ce
+soldat français silencieux et ces deux dames qui n’en finissent pas.
+Elles chantent un peu en parlant; il y a beaucoup de «kakoï», de «znaï»,
+de «choy» et de «schotakoï», dans leur verbiage, mais cela ne manque pas
+d’être assez harmonieux, comme toute langue qui nous est étrangère et
+que nous entendons gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se
+tourne vers moi, en riant:
+
+--Mon amie me raconte les dernières--comment dites-vous?...--volontés...
+des demoiselles bonnes à faire tout... revendications... oui. Maintenant
+donc, elles demandent huit heures de travail par jour, une chambre, un
+jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une fois la semaine, à
+recevoir leurs amies dans le salon de la maîtresse... On ne peut plus
+trouver[3]...
+
+ [3] Beaucoup de «belgicismes» dans la conversation des Russes qui
+ parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées
+ dans le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de
+ compagnie, etc. Elles enseignent naturellement le français qu’elles
+ connaissent: celui qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge,
+ imaginé par Willy en des temps déjà anciens, serait souvent ici
+ d’une grande utilité.
+
+--Alors que fait-on?
+
+La jeune «beauté slave» prend la parole et dans un français assez pur:
+
+--Nous demandons qu’elles connaissent le français, l’anglais, le russe
+correctement... Et l’écrire. Et le piano... Et la musique... Elles
+ignorent naturellement. De concessions en concessions, de part et
+d’autre, on arrive à s’entendre...
+
+--Oh! voici déjà tard! s’écrie Nina. Vous viendrez avec nous, monsieur
+le Français, ce soir. Nous irons à l’International-Café où grand concert
+il y a. Mon amie Sophia viendra.
+
+Sophia, la «beauté slave», sourit, dit quelques mots en russe à sa
+compagne qui répond de même, puis toutes les deux me tendent la main.
+
+--Jusqu’à maintenant, au revoir... N’oubliez pas. A sept heures, pour
+les places...
+
+Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous que ce fameux
+café...
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’un Russe vous dit:--«A ce soir, sept heures», il est sage de
+traduire ainsi:--«Cette nuit, vers les dix heures.»
+
+Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous mettre au courant
+lui-même. Il nous donnait rendez-vous pour une heure de l’après-midi. Il
+arrivait à trois heures et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se
+rendent à leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, «A ce
+soir, sept heures» revient à ceci: «Nous vous attendrons à partir de
+neuf heures du soir.»
+
+--Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque: «Cela n’a pas
+d’importance...»
+
+Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague:
+
+--J’ai été retenu... des affaires...
+
+Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, parce qu’il
+lui était pénible d’être exact. Vassily nous joua cette pièce-là deux ou
+trois fois. Benoit ni moi nous ne l’attendons plus. Nous avons tort, du
+reste, de garder rancune à ce charmant aspirant pour une habitude
+nationale.
+
+A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, le colonel russe
+fait téléphoner:
+
+--Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure...
+
+Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer... Si,
+quelquefois, à cinq heures...
+
+On nous annonce:
+
+--Les repas pour les Français auront lieu à sept heures le matin, à
+treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.
+
+En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze heures, à vingt
+heures, tout doucement, au petit bonheur. On réclame... On insiste...
+Les autorités affirment, confirment... Cela recommence.
+
+--Nitchevo! finissent toujours par vous répondre les intéressés. «Et
+puis, nous ne pouvons pas faire autrement, cela nous est impossible...»
+
+On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. L’état-major,
+prévenu la veille, a promis de l’envoyer, sans faute. A une heure et
+demie, rien. A deux heures, pas de changement. On téléphone.
+
+--Nous l’avons envoyée à une heure et demie...
+
+A trois heures, nouveau coup de téléphone.
+
+--Vous n’avez rien reçu... Ah! bien. Je vais vous envoyer une autre
+automobile... Oui, on m’a annoncé que l’auto que je vous ai envoyée et
+qui vous était destinée est bien partie; mais, en cours de route, le
+chauffeur a rencontré des «sœurs de charité» (infirmières) et il leur
+fait visiter la ville...
+
+ * * * * *
+
+Ces dames furent exactes... J’avais à peine découvert une table
+inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. Un Français, en uniforme
+kaki, ce n’est pas difficile à découvrir parmi les vestes couleur vert
+d’eau des officiers russes.
+
+--C’est grande fête, vous savez... me dit Nina. Nous serons très bien...
+
+L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me semble. Une petite
+scène a été construite. Le Roumain à tête de gorille émancipé, le jeune
+homme chevelu, le vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des
+airs religieux, à moins que ce ne soit le contraire... Des valses aussi.
+
+La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui dire qu’un
+Français, c’est un être amusant... A la mieux regarder, je vois qu’elle
+est vraiment jolie et s’habille simplement: un corsage blanc décolleté,
+une ceinture noire...
+
+--Elle vous plaît, ma nouvelle robe?
+
+J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. Mais
+l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante une tragique histoire.
+Un peu grosse, la dame qui montre d’un doigt vengeur les limonades et
+les cafés glacés que des officiers russes, assis près de la scène,
+sirotent loin du danger... On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc,
+lui succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des Beaux-Arts. Il
+le tient sous son bras gauche. Il récite des ritournelles qui sont
+peut-être des vers.
+
+--C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.
+
+Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.
+
+--C’est du «foutourisme...» Vous savez, la poésie russe, c’est très
+difficile à comprendre.
+
+Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, aux petits
+yeux, aux cheveux longs, complet blanc et cravate verte, ridicule comme
+un chansonnier de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.
+
+Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête rasée.
+
+--A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.
+
+C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans toute la
+Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. Quelques dames portent
+des boucles frisées. Elles ont l’air de grands bébés comme certaines
+pensionnaires de maisons discrètes. Toutes ces personnes sont
+charmantes. J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne
+volonté... Elles apportent trois verres là où il en faut cinq et
+distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé du thé chaud ou de
+la bière... Elles se promènent ainsi que des souveraines et prennent
+note de nos désirs sur un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail.
+La plupart prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles une
+odeur violente qui tient du parfum oriental et du linge surchauffé...
+Elles sont charmantes...
+
+Une cantatrice encore... Je regarde l’amie de Nina. Oui, la cantatrice
+ressemble à Mlle Sophia, qui n’a encore rien dit. Un officier chante
+après la dame. Il est bien connu en ville. C’est un grand amateur, un
+lettré. On me dit son nom, que j’oublie aussitôt... De nombreuses
+personnes envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles
+avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent le
+passage...
+
+Voici un monsieur tout de sombre habillé: faux col, cheveux luisants
+aplatis. Il ressemble à un contrôleur de théâtre... Je vais en faire la
+réflexion à Nina; mais elle a les yeux fixés sur le diseur... Sophia qui
+me regardait, sourit, et ce sourire nous crée une complicité...
+
+Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de toutes
+couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque d’habitude sans
+doute), des femmes avec des chapeaux à rubans rouges ou bleus, des
+ombrelles vertes, des dentelles sur les cheveux et la gorge, des étoffes
+violettes sur des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent
+à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux verts...
+
+Ces rideaux verts! Naguère, «avant» (la Révolution sous-entendu), à
+travers les vitres hautes du café, la foule des passants pouvait admirer
+les heureux qui buvaient et mangeaient. Les Soviets ont protesté contre
+cette «injustice scandaleuse», et l’on a mis des rideaux verts pour
+empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu égalitaires.
+
+La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se ferme jamais, et
+des soldats plus indiscrets que féroces, contemplent cette aristocratie
+qui s’amuse à des essais de «foutourisme», qui chante et qui boit, mais
+qui tremble aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour du
+meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les «bourgeouais» voulaient
+étouffer la Révolution dans le sang. Les délégués des Soviets
+exagèrent... Ces Russes ne sont pas si redoutables. Ils se hâtent de
+s’amuser une dernière fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils
+ont, comme leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.
+
+ * * * * *
+
+Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient nous chercher,
+Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. Il nous confie:
+
+--Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis trois ans: ce sont
+toujours les mêmes qui se battent. Ils reviennent maintenant du front.
+Ils sont fatigués.
+
+Je le conçois bien: ils sont fatigués.
+
+--Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. C’est bien
+leur tour de se reposer; mais ceux qui n’ont pas bougé ne veulent pas, à
+cause de leurs idées, disent-ils. En effet, quand il est question de
+partir pour la guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux
+praporchicks--des étudiants--qui avant la Révolution n’étaient rien sont
+maintenant heureux d’être nommés. Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce
+sont les meilleurs auxiliaires de la paix immédiate...
+
+Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les Petits-Russiens
+demandent leur autonomie, l’Ukraine son indépendance, la Pologne son
+unité, le Caucase sa séparation, la Sibérie également et pourquoi il n’y
+a plus ni Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles
+les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des
+baïonnettes.
+
+Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre: une offensive
+allemande contre Riga.
+
+--Le kaiser aurait dit à ses troupes de marcher sur Pétrograde.
+
+--Ah! constate Vassily.
+
+--Vous ne saviez pas? s’étonne Benoit.
+
+--Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.
+
+«Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les mauvaises
+nouvelles.»
+
+Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, semblable, du reste,
+sur ce point, à beaucoup de Russes, Vassily hoche la tête et désabusé:
+
+--Rien à faire contre les Germains!
+
+Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il nous l’avoue:
+
+--Il faut faire grande attention à ne pas saluer les scribes
+(officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur les épaulettes,
+les généraux en ont deux. Alors, on confond...
+
+--C’est épouvantable! s’indigne Marcel Benoit sans rire.
+
+--N’est-ce pas?...
+
+--C’est pour cela que vous saluez certains officiers et jamais certains
+autres...
+
+--Justement.
+
+--Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer l’aspirant, rien n’est
+encore perdu en Russie, puisque la Révolution n’a pas pu modifier ces
+injustices qui font que les officiers de l’arrière sont plus chamarrés
+que les généraux de l’avant et que leur travesti prête à de terribles
+confusions...
+
+--Tant mieux! conclut Vassily, toujours sérieux.
+
+--Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être préférable
+que l’étudiant-aspirant n’entende rien à l’ironie...
+
+
+
+
+IV
+
+AU CLUB DE PARIS
+
+
+Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles
+mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des
+acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure...
+
+Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent
+aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a
+aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes,
+des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de
+légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique
+d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les
+magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman,
+semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que
+je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me
+rappellent Nina...
+
+--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du
+café chantant et qu’elle était si préoccupée.
+
+La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je
+n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait
+bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si
+grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de
+cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à
+l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni
+femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous...
+
+Mais où découvrir Nina?...
+
+Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats,
+ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils
+désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui
+errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel;
+elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de
+commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris;
+mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux
+perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas:
+ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui
+encombrent tous les trains en partance, sans raison.
+
+Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin,
+restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un
+importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec
+nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui
+en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter
+avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour
+des voleurs...
+
+Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement
+ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même
+indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman
+plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse...
+
+ * * * * *
+
+--Que faites-vous là, rêvant?
+
+--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit.
+
+Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.
+
+--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain,
+c’est votre anniversaire.
+
+--Mon anniversaire? Vous êtes sûre?
+
+--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires,
+n’êtes-vous pas? Quatorze juillet?
+
+--Ah oui, parfaitement.
+
+--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela
+vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina.
+
+Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui
+projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours
+des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on
+découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou
+un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables
+Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs
+de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un
+chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute
+et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois
+musulmans s’y égarent.
+
+--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On
+s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous
+irons au théâtre...
+
+ * * * * *
+
+Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte
+qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des
+personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au
+premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi
+les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond:
+bosquets et jets d’eau; l’office est à droite.
+
+--Je prendrais volontiers un café, dis-je.
+
+--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.
+
+Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.
+
+--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée
+chaude, de petits bonbons anglais.
+
+Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des
+thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait
+souvenir qu’elle existe.
+
+--Venez voir le jeu de lotos...
+
+Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes
+annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de
+toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur
+leurs cartons, avec des haricots secs.
+
+--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre
+la bourgeoisie continue...
+
+Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.
+
+--Sophia nous attend.
+
+Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière
+de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à
+gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la
+blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière
+allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter
+des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein
+de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps
+est une chose assez comique.
+
+Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de
+poignards...
+
+Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du
+public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs
+saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme
+dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes
+tentures qui font la nuit dans la salle.
+
+La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant.
+Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de
+basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et
+s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia,
+que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce...
+
+A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les
+globes, Sophia s’informe:
+
+--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre
+Pouchkine, musique de Tchaïkovsky...
+
+Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui
+lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le
+Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un
+officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.
+
+--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours
+beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout...
+Vous connaissiez?...
+
+Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la
+musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par
+la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en
+Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes
+filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou
+sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et
+les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle
+science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même
+maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette
+imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir
+une femme délicieuse...
+
+Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt
+noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse
+voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête.
+Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement
+lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un
+monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine
+trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment.
+
+--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un
+français directement traduit.
+
+Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs
+places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à
+tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent
+leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le
+rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia
+ne m’occupait en entier.
+
+--C’est très beau, dit-elle.
+
+J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce:
+
+--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est
+l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky,
+présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette
+maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur
+d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au
+cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se
+sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec
+lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela...
+
+«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami
+Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à
+Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à
+Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la
+scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre...
+Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles
+pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite,
+quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué...
+Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu?
+
+--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand
+on applaudissait, je n’étais pas sûr...
+
+--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.
+
+--Ce qui veut dire?...
+
+--Toujours sceptique...
+
+Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un
+monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à
+Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces
+cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia,
+pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant
+minuit.
+
+--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard,
+dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche
+cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény
+est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez
+malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il
+désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il
+représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle
+aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en
+va.
+
+Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue
+rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos
+souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois
+que la pièce continue.
+
+
+
+
+V
+
+L’HOPITAL RUSSE MODÈLE
+
+
+Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée en
+lazaret, où nous sommes logés depuis notre arrivée à Tiflis. Il est
+vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, comme il sied dans un pays aux
+hivers rigoureux, s’ouvrent sur les jardins du Grand Théâtre.
+
+Les malades russes occupent le premier et le second étage. Nous sommes
+campés dans une grande salle du second. Nous n’allons pas à la recherche
+des «sœurs de charité», d’abord parce que c’est défendu. Notre porte est
+fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que c’est inutile: ces
+dames trouvent toujours moyen de venir nous voir. Elles traversent notre
+chambre pour aller à la lingerie, qui se tient, comme par hasard, à
+l’autre bout de la pièce...
+
+En passant près de la grande icone de notre salle,--un patriarche
+orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois,--les infirmières font deux ou
+trois signes de croix. Nous voyons souvent une grande Tatare, Mme Anna,
+qui va et vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés...
+Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, aux yeux noirs,
+qui trottine en riant; il y a une blonde déhanchée, aux joues roses que
+les Français appellent déjà «Fabiano» parce qu’elle semble échappée
+d’une page de ce dessinateur. Il y a...
+
+La pharmacie (apotheke) se tient sur le même palier que notre dortoir,
+et c’est encore un prétexte pour ces dames de nous rendre visite en se
+trompant de porte...
+
+ * * * * *
+
+Au premier, ce sont les soldats malades--pas de blessés de guerre. Ils
+ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites ou du scorbut... Ils se
+promènent à volonté, stationnent dans les salles, les escaliers, ou même
+dans la cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses
+balcons de bois, à une cour de grande ferme...
+
+On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts gaillards, qui
+ne font pas autre chose que de discuter entre eux. Déjà, ils se sont mis
+en grève parce que la nourriture qu’on nous distribuait à l’hôpital
+n’était pas tout à fait la même que celle qui leur était servie. Le
+colonel-comptable a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne
+modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, puisque en
+temps ordinaire les employés ne font rien.
+
+Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait comment. Les repas
+ne sont en retard que d’une heure ou deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a
+pas d’importance... Il y a bien aussi quelques petits inconvénients que
+j’oublie... Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de
+l’après-midi, demande:
+
+--Où sont les infirmiers?...
+
+--Ils sont au meeting...
+
+--Et les infirmières...?
+
+--A l’assemblée...
+
+--Les docteurs alors?...
+
+--Ils se sont réunis pour statuer...
+
+--Bon! Et les malades? Je n’en vois pas...
+
+--Ils sont à la promenade, au jardin, en ville...
+
+ * * * * *
+
+Ça marche quand même. On distribue des convalescences à tous ces soldats
+qui ne veulent plus retourner aux tranchées... Seuls, quelques grands
+malades restent au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à
+quoi, du reste, ils ne touchent pas.
+
+--Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin russe, puisque tu ne
+vois pas que je souffre...
+
+ * * * * *
+
+Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, au nez
+énorme dans une grosse boule de tête branlante, remplit les fonctions de
+concierge. En chemisette blanche, les pieds douillets, il se tient assis
+sur une chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français
+l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement à feu l’empereur
+d’Autriche...
+
+Soixante ans de thé chaud, de «sitchias», de vodka et de patience
+résignée, cela produit Frantz qui est à la porte...
+
+Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est fermée au verrou,
+et l’on a tout loisir de carillonner... Les Français, nés malins et qui
+ne deviennent pas tous imbéciles, comme on le croit, ont découvert, de
+l’autre côté des Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet.
+Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), on rentre par
+l’escalier dérobé.
+
+En remontant, on croise une «siestra» retour de maraude, où, près des
+water-closets, deux Russes en robes de chambre qui, affalés contre les
+fenêtres pleines de nuit, leurs deux têtes se touchant presque,
+chantonnent une longue mélopée triste... Et ainsi, pendant des heures,
+dans l’ombre.
+
+Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les femmes, ce qui fait
+que nous rencontrons là tout le personnel de l’hôpital. Comme il
+n’existe ni cellule, ni séparation entre chaque stalle, il arrive que
+l’on s’assoit à côté d’une jeune infirmière qui vous regarde sans
+contrariété. Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage
+de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre... Il n’y a que les
+Français qui se trouvent gênés...
+
+ * * * * *
+
+La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, en blouse blanche
+décolletée... Cet après-midi, elle revient, tout en noir, chapeau,
+voilette, tenue de ville... Demain, elle nous adressera la parole...
+
+«Fabiano» se montre quelquefois, ses cheveux blonds frisés de chaque
+côté des tempes... On voit aussi Gennia, une jeune veuve à qui un
+Algérien apprit quelques mots de français, notamment la formule
+d’invitation des péripatéticiennes... Gennia répète, sans savoir, à tous
+ceux qui lui plaisent, cette phrase magique... Elle rôde, la nuit, sous
+les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français rentre tard,
+les oreilles encore emplies du parler en crécelle des Arméniennes et des
+Russes, il a la surprise d’entendre une jupe qui lui insinue:
+
+--Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu...
+
+
+
+
+VI
+
+CHEZ NINA
+
+
+Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même
+endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce
+chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en
+profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en
+attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les
+arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de
+l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick.
+
+En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes
+vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends,
+derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une
+femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui
+s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes,
+le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne
+peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles
+s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir»
+assez savoureux.
+
+Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une
+allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces
+pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas
+vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant
+d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme
+jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous
+fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y
+efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina
+m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte
+et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la
+main tendue:
+
+--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?...
+Voulez-vous visiter ce jardin?...
+
+A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les
+sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit
+agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On
+devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux
+verdâtres.
+
+--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?...
+
+Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui
+Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et
+nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les
+autres cygnes comme de vulgaires canards.
+
+--Allons maintenant au tombeau du chien.
+
+Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle
+pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une
+pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates.
+
+--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.
+
+Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix
+pointue:
+
+--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces
+futilités...
+
+Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec
+ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs.
+
+--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase
+avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un
+lapin à l’autre extrémité du parc.
+
+Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de
+petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les
+branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les
+dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre
+passage.
+
+En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina
+me demande, au moment de prendre congé:
+
+--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures.
+C’est convenu?...
+
+Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien
+correspondre?...
+
+ * * * * *
+
+C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour
+découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La
+rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en
+face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès
+poussent comme dans un cimetière.
+
+Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du
+parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un
+piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne
+une femme...
+
+--Le vieux couple occupe ses soirées...
+
+Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des
+photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un
+commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en
+losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables,
+et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des
+gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un
+paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les
+tasses, un thé léger, couleur de bière blonde.
+
+--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?...
+
+Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste,
+Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les
+comédiens de Moscou et de Tiflis.
+
+En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de
+manuscrit se détachent.
+
+--Laissez... ce sont des vers...
+
+--Comment? vous... en français encore?...
+
+Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du
+Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc.
+
+--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour
+s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement.
+
+Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît
+à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit
+mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont
+ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France.
+Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse,
+l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit...
+
+Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte
+cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au
+général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des
+bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.
+
+--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.
+
+Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai
+rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter,
+bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir.
+
+--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana.
+
+Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder
+dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion,
+mélange le français et le slave. Je prends congé.
+
+--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait
+partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est
+seulement humble.
+
+Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de
+l’application, j’arriverai peut-être.
+
+ * * * * *
+
+Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le
+trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et
+veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je
+n’irai donc point au thé de Nina...
+
+Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux
+Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous
+demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne
+reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur
+tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont
+nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.
+
+--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat
+continue d’invectiver contre l’officier.
+
+Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses
+cheveux blancs:
+
+--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge...
+
+Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules.
+Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre
+praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole.
+
+--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La
+discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le
+droit de sortir de la caserne, même le soir...
+
+Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il
+notre Vassily?
+
+--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il
+avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des
+permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles,
+des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent...
+Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à
+quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume...
+
+--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays
+que je connais.
+
+--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans
+sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa
+spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les
+cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se
+promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout
+portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre.
+Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter
+tous les voyageurs!...
+
+«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule.
+Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les
+bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette
+guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches...
+
+Vassily s’arrête, boit, puis repart:
+
+--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont
+instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de
+1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée
+en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et
+du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants
+parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait
+l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela
+pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy»
+maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens
+maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux,
+c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour
+eux, de fraterniser avec lui...
+
+Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites
+moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se
+reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois
+reprises seulement.
+
+Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous.
+
+--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école
+des officiers.
+
+--Difficile, cet examen?
+
+C’est pour dire quelque chose que je parle.
+
+--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.
+
+Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des
+soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des
+officiers.
+
+--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on
+m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?»
+
+--Et vous avez répondu?
+
+--Paris, parbleu...
+
+Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante
+pas.
+
+--Et..., vous avez été reçu?
+
+--Évidemment.
+
+
+
+
+VII
+
+LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE
+
+
+Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock de Sibérie--comme
+l’appelait le tsar Nicolas,--un petit paysan qui voulait pénétrer à la
+Cour pour chasser les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur...
+
+C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter l’histoire du moine
+fameux, du moins ce qu’elle en sait, car tout le monde en parle en
+Russie et quelques-uns en écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina
+m’apporte celle qui a cours dans certains milieux cultivés.
+
+--Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de l’alcool et des
+concombres... On l’enivrait avec des herbes du Thibet fermentées. Il
+tombait dans la mélancolie. Il devenait taciturne... Les courtisans
+mettaient cette ivresse à profit pour faire leurs affaires avec celles
+de l’État. Pendant ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu
+méconnaissable... Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit Raspoutine (le
+débauché), avait pris sur le Tsar une grande influence. Il entrait chez
+Nicolas, quand cela lui plaisait, l’interpellait, coupait la
+conversation. Le Tsar essayait de renvoyer Raspoutine: «Tu viendras tout
+à l’heure...» Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, s’asseyait et
+délibérait...
+
+«Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se méfiait de tous les gens
+de sa cour; il détestait les spécialistes et les diplomates. Il
+préférait demander conseil à des hommes peu cultivés. Toutes les
+nominations bizarres que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent
+par cette crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des
+affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller privé,
+Raspoutine.
+
+«Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les Allemands,
+«hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour ennemis», il assurait à
+l’Impératrice,--Sana, comme il la nommait dans l’intimité,--qu’elle
+jouerait pour la Russie le grand rôle de Catherine II...
+
+Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme de la chaude nuit
+d’Asie que soulignent parfois les coups de feu de quelque lointaine
+patrouille ou des déserteurs tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de
+moi, les blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana et
+de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le récit de Nina,
+ajoutent une anecdote à la galanterie de Gregory ou le nom de quelque
+grande dame russe à la liste de ses amours...
+
+--La Douma trouva un jour que le scandale avait duré assez longtemps.
+Des courtisans déclaraient qu’il y allait de l’honneur de Nicolas, car
+Raspoutine était un paysan... Cela devait prendre fin... Un journal
+annonça un jour: «Il y a quelqu’un qui a tué un chien...» D’abord, on ne
+comprit pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué...
+
+J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire du moine
+Gricha, ou, pour mieux dire, à la création d’une de ses légendes...
+
+--De nombreuses complaintes, des brochures ont été publiées depuis cette
+mort. Elles sont obscènes. On raille Raspoutine, on l’appelle le
+Saint-Père, et les complaintes ne sont que l’Évangile parodié... Enfin,
+on a enseveli Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur
+sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, en français,
+simplement: «Ci-gît un membre de la famille impériale qui ne se relèvera
+plus...»
+
+La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le vent rendent plus
+prenante encore cette extraordinaire histoire, luxurieuse comme un conte
+d’Orient,--que gazouille naïvement la petite Nina--et qui, dès
+maintenant, confine à la légende que l’on se transmettra dans les
+veillées de Russie: l’aventure du solide moine qu’une Impératrice aima
+et qui fut la cause première de la chute d’un immense Empire.
+
+ * * * * *
+
+Tatiana semble en prendre l’habitude.
+
+Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire Tatiana
+jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas très loin. Et puis, cela n’a
+rien d’éternel. C’est l’époque délicieuse où les nuits sont agréables,
+claires encore, où l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où
+l’on fume des cigarettes sur les balcons... C’est l’époque aussi où les
+communiqués russes publient sans tricherie de terribles nouvelles, dans
+un style sec et précis.
+
+Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français les dépêches
+russes et les lit de sa belle voix chantante, comme elle ferait valoir
+une page héroïque ou l’un de ses sensuels poèmes. J’ai encore dans
+l’oreille le ronronnement de certaines phrases:
+
+--Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé de reculer des
+bords de la rivière Sereth, se dirigeant vers l’est. Des régiments
+abandonnent toujours volontairement leurs positions. Par contre,
+quelques régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre...
+La percée des Austro-Allemands sur le front russe atteint maintenant
+cent vingt verstes. Les régiments traîtres s’enfuient avec des drapeaux
+où l’on peut lire: «A bas la guerre! Vive l’Allemagne! Mort aux
+bourgeois!» Entre les régiments traîtres et les régiments restés
+fidèles, ont lieu des combats... L’offensive allemande est conduite par
+un petit nombre de forces, très inférieures aux nôtres. A Tarnapol,
+l’ennemi a trouvé un riche butin. Les soldats russes affamés dévalisent
+les habitants... Dans le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux,
+par leur manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont pas su
+maintenir la discipline parmi les troupes...
+
+Je revois le groupe des femmes: Tatiana rêveuse sur son divan, Sophia
+dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui lit en scandant les mots, le
+visage dans la lumière:
+
+--Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient d’envoyer un
+télégramme à Kerensky: «La Russie périt. Ne donnez pas à l’Histoire le
+droit d’écrire que la Russie a été perdue par sa Révolution.»
+
+ * * * * *
+
+--Ah! cette Révolution, elle ressemble continuellement à la vôtre!
+
+Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs de lectures,
+cherchent continuellement des analogies entre la Révolution française et
+celle qui commence chez eux.
+
+--Vous ne trouvez pas que c’est la même chose? demande Nina. Tenez, il y
+a le citoyen Capet et le colonel Nicolas Romanoff... L’autrichienne
+Marie-Antoinette, c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le
+petit tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est
+Raspoutine...
+
+Passe-temps divertissant... De même pour leurs grands personnages du
+moment, ils les affublent des noms de la grande époque: le pitoyable
+Kerensky devient Danton et Terechenko se rencontre avec Saint-Just,
+Lénine se change en Marat, etc... Leurs «delegates» des ouvriers et
+soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires aux
+armées de la République. Ils nous plagient ingénument; ils sont heureux
+de nous imiter. On dirait qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils
+jouent à la révolution.
+
+Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme les autres:
+
+--Notre révolution s’est accomplie sans répandre de sang...
+
+--Attendez, ce n’est pas fini...
+
+Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme en France. Sophia
+prononce en souriant le nom de Korniloff. Nina, pour faire diversion,
+nous conte qu’un comédien qu’elle connaît--elle les connaît tous--est
+arrivé très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont assiégés
+et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien avait pu se coucher sur
+une haute banquette. Il dormait, lorsqu’il fut éveillé par un
+«tavarisch» qui, le bousculant, s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour
+se couvrir lui-même, de la moitié des couvertures que possédait
+l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain du
+reste, mais peu fier de partager son lit de fortune avec un homme plein
+de vermine, le soldat répliquait sans se déranger: «Liberté!
+Égalité!...»
+
+Et Nina, indignée, de conclure:
+
+--Voilà ce qu’ils appellent la Révolution!
+
+ * * * * *
+
+C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises nouvelles. Les
+meetings dans les squares, les cinémas et les concerts dans les clubs
+continuent. Rien n’est changé. Les fusillades de Pétrograde, les
+troubles de Moscou, le recul de Galicie, tout cela est bien loin du
+Caucase. La même foule alanguie se promène le long des avenues. Les
+femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent une odeur
+d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. De nombreuses sœurs de
+charité, en gris, la tête prise dans une guimpe noire, se retournent
+pour sourire à ceux qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent
+devant les télégrammes qu’affiche le journal _Respoublca_. Ils répètent
+avec sérénité: «Nous sommes perdus...»
+
+Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, du reste, parce
+que nous sommes des républicains. Quant aux révolutionnaires, ils se
+détournent de nous. On leur a dit, et ils le croient, que nous sommes
+des impérialistes...
+
+Cependant, que vont devenir les cinquante Français,--dont je
+suis--égarés dans ce pays en «mission de propagande». On les a pris tour
+à tour pour des Autrichiens, des Allemands ou des Anglais. On n’est pas
+loin maintenant de les tenir pour «suspects», car ils veulent aller sur
+ce qu’ils appellent le «front du Caucase».
+
+--Sur quel point? Trébizonde? Erzeroum? Kermanschah? Le lac de Van?
+
+Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons à bandes rouges
+offrent gentiment des postes de tout repos.
+
+--Voulez-vous installer un hôpital ici?
+
+Ils insistent, non sans apparence de raison.
+
+--Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, comme en Galicie.
+Que ferez-vous là-bas?
+
+On ne peut pas leur répondre qu’une «mission de propagande» n’a sa
+raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle n’a plus qu’à reprendre le
+train. Toutefois, ce serait la seule solution logique... Mais il y a des
+choses qu’on ne peut pas avouer.
+
+
+
+
+VIII
+
+TATIANA PARLE
+
+
+Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a pris, depuis
+hier, pour confident, exactement depuis ce jour où elle a su que
+j’accompagnais Tatiana, à trois rues d’ici, chaque matin... Comme cet
+artiste est d’origine française, elle lui écrit des lettres incendiaires
+en français, et me demande mon avis...
+
+Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, des
+fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se rendre au
+théâtre, assiéger d’œillades et de missives les jeunes premiers et
+avouer hautement leurs préférences pour tel qui sut leur plaire.
+
+Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque nous sommes
+seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de Sophia. Il n’y a pas grand’chose
+à corriger dans son écriture, à moins de tout détruire. Elle scande en
+chantant un peu:
+
+--«Oh! poser ma tête sur la vôtre épaule!...»
+
+--... Sur votre épaule...
+
+--Oui... «et demeurer ainsi dans le silence de la débutante nuit à
+goûter le fruit de la joie et de l’oubli... Vous souvenez-vous? Je suis
+comme un jardin fleuri, enclos de toutes parts, où vous ne viendrez pas
+respirer les fleurs... Ne me laissez pas!... Si vous saviez comme j’ai
+besoin de vous et de votre souvenir!... Vous me connaissez peu; vous ne
+me connaissez pas; mais peut-être vous me comprendriez. Vos yeux me le
+disaient...»
+
+Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de mots choisis,
+composé pour un autre. A côté de cette jolie fille, aux bras et à la
+gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai beau me rappeler que je suis un
+ancien zouave, je me trouve quand même un brin «C-O-A-pantoufles».
+
+Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été surpris, pour
+ma part, de la facilité de cette étrangère à manier notre alexandrin.
+Elle écrit et parle un français souvent laborieux, mais ses poèmes ne
+sont ni meilleurs ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées.
+Elle chante «le crépuscule amer avant la grande nuit», la «douleur qui
+gonfle les poitrines», «les adieux éternels et les bonheurs perdus».
+Rien ne l’embarrasse, ni les images qui se bousculent, ni les épithètes
+qui se suivent dans un hasard heureux...
+
+Les femmes possèdent décidément un génie particulier pour exprimer en
+vers des sentiments qu’elles ont souvent de la peine à traduire d’une
+façon précise en prose. Il est sage de prévoir le jour où la poésie ne
+sera plus qu’un art d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin
+comme l’aquarelle et la broderie...
+
+--Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois «le» voir tout de
+suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre est bonne?... Je vous lirai
+demain sa réponse...
+
+Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de photos... Je
+pense à cette amoureuse toquée du Roumain qui joue du violon à
+l’orchestre de l’_International_. Maurice Jammes me la fit remarquer.
+Elle s’asseoit chaque soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur
+son idole, indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en buvant
+du thé.
+
+Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez elle. Je demeure
+là, tête à tête avec le grand portrait d’un comédien, l’air romantique,
+devant qui brûle une veilleuse... Et je cherche à me rappeler où j’ai
+bien pu, déjà, rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.
+
+ * * * * *
+
+Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez elle. Comme je
+prends congé, devant sa porte, elle me dit:
+
+--Vous ne venez pas avec moi?...
+
+Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis trois semaines
+trois personnes de certaine éducation, et qui sont russes d’origine, que
+je puis prétendre à connaître toutes les habitudes russes. Mais j’ai
+pris le parti de ne m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air...
+
+La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la chambre classique
+de l’étudiante. Des livres, contre les murs, quelques portraits. Pas de
+photos d’acteurs, mais le nez court de Maxime Gorki, sa tête de
+tâcheron, la barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants...
+
+Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du thé, du sirop de
+framboise, du sirop de cerise, des noisettes grillées et du caviar,
+absolument comme chez Nina, mais nous ne sommes pas «camarades»...
+Tatiana m’appelle: «Monsieur l’ennemi de la paix.»
+
+--Et pourquoi?...
+
+--Parce que vous êtes Français.
+
+Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. Ils sont quand même
+plus amusants dans la bouche d’une jolie femme.
+
+Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits abricots, sans
+grande saveur... Dois-je rester un long temps avec cette étrange
+fille?... Parce que j’ai oublié de la remarquer et que seule Nina
+m’occupait, peut-être se croit-elle obligée de faire les premières
+avances. C’est possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette
+hypothèse d’abord que je m’arrête.
+
+Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, en robe légère.
+Elle a retiré son chapeau, elle secoue sa petite tête ébouriffée et
+tient fixés sur moi ses yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes.
+Pour elle, je raccommode quelques compliments déjà usagés et je
+commence, comme tout Français qui se respecte, un brin de cour. Une
+Française ne s’en étonnerait point, mais Tatiana, qui d’abord se gardait
+de répondre, s’arrête... J’avais cette illusion de croire que les femmes
+ne variaient pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par
+quelque point. Je me trompais grossièrement... Tout d’un coup:
+
+--Je sais où vous allez arriver... Je vous dis: arrêtez! arrêtez!
+
+Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est encore ce
+qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges assermentés de
+cette guerre ne me contrediront point.
+
+--Ne partez pas! s’écrie-t-elle, impérieuse... Il faut... Je dois
+dire...
+
+Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée à travers la
+pièce, en faisant de ses deux mains bouffer ses cheveux bruns:
+
+--Jamais! Vous entendez! Jamais!... Je me suis juré. Tant qu’il y aurait
+un esclave sur cette terre et un tyran pour l’opprimer...
+
+Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, doucement,
+avec une lenteur savante. Elle poursuit:
+
+--Tant que... vous m’entendez...
+
+Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je puis justement
+dire:
+
+--Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.
+
+--Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un pauvre diable qui
+n’aura rien à se mettre sous le derrière, je me suis juré que...
+
+Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent ses yeux...
+Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel point les Russes sont
+rebelles à l’ironie. Et, sans rire une seconde, je me dirigeai vers la
+porte et gagnai la rue, emplie d’une nuit rassurante...
+
+ * * * * *
+
+Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, car il est sage
+de laisser une femme à sa folie. Le grand rire saccadé de cette ingénue
+m’inquiète, et ses yeux clignotants me donnent froid. Les histoires
+qu’elle me conte sur ses rendez-vous avec le comédien de l’_Oniéguine_,
+les lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans le
+masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, au cours d’une
+causerie, de nous quitter pour se rendre au théâtre, et nous ne la
+revoyons plus...
+
+Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais la
+Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice Jammes, interprète à ses
+heures. Il voulut bien m’entraîner dans un petit bar où l’on débitait de
+la narzan (eau minérale du Caucase).
+
+--Très curieux! m’assurait-il.
+
+Je connais, comme par hasard, ce café «très curieux», dont la seule
+originalité est de rester ouvert jusqu’à une heure du matin. On consomme
+devant le comptoir. Un jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce
+du fond. Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, seule,
+près d’un guéridon, une jeune personne qui évente avec un journal sa
+gorge demi-nue. Elle boit à petits coups et regarde fixement devant
+elle. Jammes cherche à découvrir le visage de cette personne.
+
+--Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui nous sert, en
+parlant de cette dame: «Cette nuit encore, elle ne s’en ira pas avant la
+fermeture...»
+
+--Il y a longtemps qu’elle est là?...
+
+--D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très souvent et reste
+immobile, seule, pendant des heures... C’est normal ici, vous savez.
+Cela ne surprend personne...
+
+Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai reconnu ma
+douce folle... Le lendemain, en effet, Nina me détaille son heureuse
+soirée, l’_Oniéguine_ était charmant. Elle parle d’une voix rapide,
+bousculant les phrases... Au petit jour, le jeune homme a reconduit la
+jeune fille, etc... Nina, devant moi, continue de vivre son rêve
+intérieur.
+
+ * * * * *
+
+Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de prévoir. Un
+soir, en revenant d’une de ces longues causeries chez Nina que je
+n’évite pas aussi facilement que je veux bien le dire, comme
+j’accompagne, par habitude, Tatiana jusque chez elle, la fantasque
+enfant me demande au moment de prendre congé:
+
+--Pourquoi ne venez-vous plus?
+
+C’est une question après quoi l’on reste habituellement sans répondre...
+surtout dans les circonstances où nous nous trouvons l’un et l’autre.
+A-t-elle déjà oublié ce qu’elle m’a proclamé, huit jours auparavant?
+«Jamais, tant qu’il y aura... etc...» Après tout, elle me prouve
+également qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient
+un hommage à quoi les femmes ne sont jamais insensibles. Cela les
+fatigue peut-être quand le sujet insiste trop; mais c’est pour elles,
+quand même, une indication aussi précieuse que l’opinion du petit
+ramoneur cher à Mme Récamier.
+
+J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. Les inévitables
+fruits du Caucase, des graines de tournesol séchées, du maïs, des pois
+chiches grillés, des gâteaux à la russe, un thé encore chaud
+m’attendent, comme par hasard.
+
+Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin sec ou une
+amande au sucre, comme si je n’étais pas là. Elle retire son chapeau,
+retape son visage devant une glace, puis elle commence de fumer ces
+longues cigarettes en carton au bout de quoi les fabricants russes
+poussent la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac... Elle s’arrête
+pour boire et grignoter un petit four au fromage, au lait caillé et aux
+choux...
+
+Cette situation peut durer longtemps... Tatiana se tait, elle attend
+quelqu’un ou quelque chose... Pour parler, je me plains de maux de tête,
+de mon envie de dormir, du long chemin que je dois encore faire pour me
+rendre à l’hôpital des Cadets...
+
+--Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous n’avez qu’à
+dormir ici... Non... Vous ne me dérangez pas... Il faut que je travaille
+jusqu’à demain...
+
+Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus étranger que la
+plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, comme une chose qui abaisse et
+démolit, et Tatiana a pour habitude et coutume de vivre dans les
+domaines élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve...
+
+Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient par la fenêtre
+ouverte...
+
+A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana m’offre
+l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le balcon fermé par de
+hautes palissades, un lit a été dressé. C’est là que Tatiana ira dormir,
+seule, tout naturellement, lorsqu’elle aura fini d’écrire... Les Russes
+et les étudiantes ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre
+eux autre chose que des relations de politesse? Il est vrai que les
+femmes russes, si supérieures aux hommes par leur finesse et leur
+intelligence, imposent un grand respect aux Slaves, qui peuvent se
+considérer toujours un peu comme des parents pauvres...
+
+Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une étrange façon de
+s’habiller. Elle prend un corsage et enfile les deux manches à la fois,
+en agitant les bras, jusqu’à ce que le corsage lui retombe sur le dos,
+comme une blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs
+peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, elle met
+facilement une jaquette. La chemise apparaît sous la jaquette, parce que
+plus longue. Tatiana s’en moque. Ses bottines, elle les boutonne à la
+diable, comme un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas
+trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle utilise tous
+les boutons de ses chaussures, ce qui est encore plus rare: les dames
+russes aiment que leurs pieds soient à l’aise dans des bottines qui
+bâillent...
+
+Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais elle se poudre
+beaucoup, mange des gâteaux, des graines de tournesol, allume des
+cigarettes tout en s’habillant et n’en finit pas de se parfumer dans
+toutes les directions. Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me
+regarde tranquillement, et constate:
+
+--Ce que vous pouvez être en lenteur!...
+
+
+
+
+IX
+
+LA PETITE CADIA
+
+
+C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme
+on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis
+et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée,
+d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris
+les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg,
+comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent
+le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est
+naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à
+épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit
+accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a
+un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents,
+aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que
+sa causerie prend quelque valeur.
+
+ [4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que
+ les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient
+ Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia:
+ Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou
+ Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia;
+ Tatiana: Tata, etc.
+
+Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant?
+Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais
+plutôt agressive:
+
+--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou
+trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes
+les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas
+toutes les juger.
+
+--Je m’en garderai bien.
+
+--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les
+comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez
+vu.
+
+--C’est déjà assez difficile...
+
+--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les
+Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui,
+toujours content, que vous m’avez montré...
+
+--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»...
+
+Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia
+et Tatiana.
+
+--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein
+jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et
+Nina n’est plus visible, le soir, maintenant...
+
+Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse,
+péniblement:
+
+--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer...
+
+--Oui, le jeudi, après la pluie...
+
+Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis».
+Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges
+trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger
+manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des
+détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways
+tournent en criant, longuement.
+
+--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana.
+
+Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes
+électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des
+yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia
+traduit ce qu’elle entend.
+
+--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les
+propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent!
+
+Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement
+contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante:
+
+--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste
+révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour
+tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le
+russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son
+pays, quand il pourra y retourner...
+
+Mais Cadia murmure:
+
+--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha»
+(diminutif de maman).
+
+Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en
+français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre
+langage...
+
+--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je
+pense et on ne sait où il est!...
+
+Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent
+dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes
+monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à
+l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter
+cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de
+Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent
+jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau
+hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti.
+
+--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis
+mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution,
+oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande
+surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés...
+
+Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé.
+Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à
+regret ces orateurs qui la passionnent.
+
+--Il dit qu’il faut finir la guerre...
+
+Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues.
+
+L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par
+Sophia.
+
+--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour.
+Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour
+nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a
+de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à
+pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous
+dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous
+croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne
+des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus
+éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la
+misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la
+pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les
+malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate...
+
+«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des
+femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?...
+
+Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les
+Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia
+sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons.
+C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la
+passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre...
+
+Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana...
+
+--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt
+que l’on n’est plus heureux.
+
+Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple
+remarque.
+
+
+
+
+X
+
+AVEC MISS SOPHIA
+
+
+La raisonnable Sophia,--celle que j’appelle en plaisantant miss
+Sophia--est également fille unique d’un général qui commandait en
+Pologne. En Russie, on doit naître général. J’en trouve des quantités
+autour de moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq
+ans sont au moins capitaines ou colonels...
+
+Sophia habitait Pétrograde au moment de la première Révolution, celle
+qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant les tragiques journées des
+23, 24, 25 mars 1917, elle préparait ses examens.
+
+--Je lisais les lettres de votre Mme de Sévigné, me dit-elle. Tout d’un
+coup, de grands cris dans la perspective... Des gens qui tirent dans la
+rue, des autos-mitrailleuses qui bondissent sur les avenues... Nous
+pensons: ce sont des grèves comme il y en a tant...
+
+--Et les coups de feu?...
+
+--A l’ordre qu’on rétablissait... Ce n’est que le lendemain, lorsque les
+cris,--de longs cris déchirants, savez-vous,--et ces détonations qui ne
+cessent pas, que nous sommes étonnées...
+
+--Étonnées?... Et pourquoi?...
+
+--Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le premier jour. Nous
+ne savions rien. On ne sortait pas. Personne... Un de mes cousins qui
+revenait du front a été tué par hasard, en traversant une rue. Nous
+avons appris plus tard...
+
+«Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient ivres... Qui les
+avait saoulés?... Et puis des soldats ensuite entraînés par les
+ouvriers... Des matelots de Cronstadt, on a dit, prirent grande part
+aussi. Les images populaires où l’on représente cette révolution de fin
+mars montrent les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par
+terre il y a du sang et de la neige...
+
+--Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se répondaient dans
+les rues?...
+
+--J’étudiais... on ne savait ce qui se passait. J’ai fini les lettres de
+la dame de Sévigné... Ce sont des brutes, conclut Sophia, sans y mettre
+de rancune. Ils ne comprennent rien... Mon père est bien avec eux, mais
+on ne peut pas savoir. Aujourd’hui: oui; demain, ils auront changé... ça
+dépend de qui leur aura parlé...
+
+ * * * * *
+
+--Un soldat est venu.
+
+Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer mon arrivée.
+
+--Ah!...
+
+--Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.
+
+--Comment s’appelle-t-il?
+
+--Je ne sais plus.
+
+--Comment est-il?
+
+--Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.
+
+--Il n’y a pas de soldats français praporchick.
+
+--Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est un Russe. Il a
+pour vous laissé une lettre. Voici...
+
+Je lis, avec quelque peine:
+
+«C’est à peine croyable, mais c’est... Votre ami Vassily vous dit adieu
+car il s’en va rejoindre son régiment. Il songeait au Caucase. On le
+transporte à Pétrograde ou à Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il
+vous salue. Il a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance.
+Il pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite...»
+
+Cependant Sophia chante:
+
+ Sama sadick possadila,
+ Sama boudou polivate,
+ Sama milavo lioubila,
+ Sama boudou tselavate...
+
+ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi:
+
+ C’est moi-même qui ai planté le petit jardin,
+ C’est moi-même qui vais l’arroser,
+ C’est moi-même qui aime l’adoré,
+ C’est moi-même qui le vais embrasser...
+
+Mais, soudain de violents coups frappés à la porte... Et Nina, les
+cheveux en broussaille, entre aussitôt:
+
+--Oh! chère âme, taisez-vous! crie-t-elle. Taisez-vous, Sophia! Cette
+chanson du peuple porte malheur dans les maisons où elle est chantée...
+On le dit à Moscou...
+
+Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient tendre sa petite main.
+
+--Vous rentrez?...
+
+--Oui... Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête de mort... celle
+qui me porte malheur... C’est la cinquième fois que je la perds, et
+toujours je la retrouve et, chaque fois que je l’ai retrouvée, un
+malheur est entré chez moi... Elle me fut donnée par une amie qui est
+morte dix jours après dans un incendie... Je perds la bague... Elle ne
+tient pas à mon doigt... Vous l’avez remarquée avec sa tête de mort?...
+On me la rapporte... Quinze jours après, ma mère meurt... Chaque fois...
+chaque fois... Oh! je tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et,
+quand je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre... Je ne dors
+jamais tranquille... Et vous qui chantiez cette chanson maudite...
+
+--Vous êtes bien superstitieuse, Nina?...
+
+--Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien... Il y a des choses
+et des gens qui apportent le deuil.
+
+--Des gens aussi!... Et quels gens?
+
+--Oui, des personnes... Le tsar Nicolas, tenez, apportait le malheur. Je
+ne pouvais pas le voir à cause de ça. Je l’ai rencontré plusieurs fois,
+saluant et arrangeant sa moustache tout en parlant...
+
+Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien empereur. On
+raconte qu’à la suite d’un attentat dont il fut victime au cours d’un
+voyage au Japon, Nicolas Romanoff, qui portait une cicatrice sur la
+tête, était devenu un peu «timbré». Il saluait, parlait vite et frisait
+sa moustache, continuellement.
+
+--Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, où il y avait
+eu exposition... on avait bouché les trous... Quand le tsar vint, il y
+eut une bousculade, des personnes tombèrent dans les trous recouverts de
+planches et beaucoup de morts... Le tsar portait la malchance, c’est
+connu... Et quand il se rendit à Tiflis... aussitôt après son départ, il
+y eut un grand recul général sur tout le front, ce qui n’étonna
+personne.
+
+D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. Les cartes,
+les présages des songes, le marc de café, les mauvaises rencontres, la
+bonne aventure, autant de choses à quoi ils ajoutent crédit.
+
+--Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.
+
+--Coïncidences! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au comte Alexandre
+Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. C’est un homme qui doit
+partir comme chef de troupes quelque part. Il sait qu’il n’y restera
+pas. On le lui a prédit. Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui
+avait annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut chassé par
+des troubles. Une sibylle l’avait prévenu: une révolte vous obligera à
+fuir.
+
+«Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le sait qu’il sera
+arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. Il sera condamné à mort,
+mais il mourra en prison de maladie... Il parle de sa destinée avec
+indifférence et calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour
+voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch... Je ne dis pas son nom
+de famille ici. Car il engendre aussitôt le malheur...
+
+Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite:
+
+--Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi de vous poser
+une question.
+
+--Une devinette? demande Nina.
+
+--Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des décorations si
+nombreuses?
+
+--Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la Révolution les a
+toutes effacées. Il faut vous expliquer qu’en Russie, «avant», tout
+était motif à décoration. On avait le droit d’arborer un insigne parce
+qu’on avait étudié dans une école, achevé ses études dans un corps de
+cadets. Chaque centre d’instruction avait son ornement. Un séjour sur le
+front, une tournée, comportait une décoration et, pour chaque front, un
+insigne différent.
+
+«Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous être décoré?
+
+--Non, merci.
+
+--Si c’était «oui, merci», il faudrait d’abord ne pas quitter Tiflis ou
+la grande ville, car c’est ici que se tiennent les stocks. Et puis, être
+officier.
+
+--Quelle décoration peut-on espérer?
+
+--Toutes! Pensez donc! Les clubs aussi donnent des croix, les
+groupements, les associations, les concours de tirs et de gymnastique...
+Elles sont plus ou moins riches, plus ou moins ornées; mais il n’y a pas
+d’homme à épaulettes, si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de
+griffer sur son sein une plaque ronde.
+
+«Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de décorations; mais on
+porte celles qui furent données. Il y a celle de Saint-Vladimir, qui
+correspondrait à votre Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui
+tient de votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui la
+gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une faveur rouge.
+Laquelle désirez-vous? Il faut vous presser de choisir, parce que
+bientôt, les réserves seront épuisées...
+
+ * * * * *
+
+Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce matin où je la
+rencontre en sortant de l’hôpital des Cadets?... Elle aurait cependant
+quelques motifs de rancune ou de bouderie... Ne cherchons pas... C’est
+peut-être parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage ou
+que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et qu’elle le sait, que
+Tatiana m’aborde si gentiment... Quand on trouve des raisons comme
+celle-là, on est bien près de la véritable raison avec les femmes.
+
+Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de petites choses qui
+surprennent toujours une femme russe.
+
+--Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un compliment
+aussi.
+
+«Vous allez voir Sophia... Non?... Oh! vous devriez... Elle a un grand
+chagrin, oui, très grand... Ce garçon qui l’adorait, qui était en
+photographie avec nous, une main sur l’épaule de Sophia... Vous vous
+souvenez?... Il est mort pour elle...
+
+Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le poids d’une caisse
+en forme de cercueil. Des malades se promènent dans leurs capotes
+flottantes d’hôpital, devant les fenêtres de leur chambre... Il fait
+grand soleil ce matin.
+
+--Il l’aimait, continue Tatiana... Alexis s’est tué parce qu’il aimait
+trop Sophia... Elle en est bouleversée... Elle tremblait déjà en
+recevant la lettre où il écrivait le dernier adieu... Elle a brûlé des
+cierges à l’icone et elle a prié pour lui...
+
+--Et Sophia? Elle ne l’aimait pas?
+
+Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en manteau gris, ou bien
+cette troupe d’ânes chargés de pastèques... Enfin elle répond un
+mystérieux:
+
+--On ne sait pas...
+
+On peut toujours affirmer pour soi-même: «Rien ne me surprend plus des
+Russes ni de leurs caractères...» A la réflexion, on arrive à se dire,
+avec quelque logique: «Tout cela n’a rien de mystérieux ni de
+déraisonnable. Une femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans
+le vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments de ce
+malheureux, peut finir par se croire responsable...»
+
+C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce qui est inquiet
+chez moi, de mon cœur ou de mon besoin de comprendre...
+
+ * * * * *
+
+Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans un visage rond.
+J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour que je me promenais avec
+Tatiana. Il est médecin dans un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait
+annoncé que les Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac
+d’Ourmiah.
+
+--Ce n’est rien, dit-il... J’ai vu plus terrible... C’est un paradis
+là-bas et vous n’y serez pas mal... Ah! si vous faisiez les montagnes du
+Caucase!...
+
+Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux...
+
+--On m’envoie comme docteur militaire au pays des épidémies, du typhus,
+de la peste, du choléra...
+
+--Par ordre... Et où donc?...
+
+--Oui, par ordre... C’est scandaleux. Je suis comme un officier et
+obligé d’obéir. Un soldat peut refuser; moi, pas. On peut me couper le
+traitement... Et l’on m’envoie dans ce désert d’Ourmiah!...
+
+--Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant Maurice Jammes.
+Inconscients, ils se contredisent du jour au lendemain et très
+égoïstes... Les déserteurs que l’on rencontre ont des chefs qui sont
+dignes de les commander...
+
+
+
+
+XI
+
+QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA
+
+
+Sophia a sa légende comme tout le monde... C’est Tatiana qui me la
+confie cet après-midi, aux Cadets où elle eut la gentille pensée de
+venir m’attendre, une Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que
+jamais... J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les
+uniformes toilettes blanches des Arméniennes et des dames de Tiflis pour
+qu’elle arbore un costume si sévère qui n’est pas à son avantage...
+
+Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui étaient jadis le
+rendez-vous des élégances et ne sont plus hantés maintenant que par des
+déserteurs qui couchent, mangent et dorment sous ces arbres. La journée,
+ils jouent aux cartes; la nuit, ils dévalisent les promeneurs
+imprudents... Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de cinémas, de
+cafés, de clubs et de concerts...
+
+--Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée par un jeune homme
+que vous avez déjà rencontré.
+
+--C’est bien possible...
+
+--Vous ne croyez pas?... Vous le connaissez... J’ai photo...
+
+Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale qu’elle me
+place dans la main. Je suis d’avance ennuyé par ce que me raconte
+Tatiana. Lorsqu’on nous détaille l’histoire d’une personne que nous
+croyons connaître, il arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de
+celle que nous avions inconsciemment construite.
+
+Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de Nina, le sévère
+visage de Sophia, trop sévère même, et Tatiana penchée sur la droite
+comme si elle craignait de ne pouvoir entrer dans le cadre de
+l’objectif. Au milieu de ces dames, souriant, un paroutchick
+(lieutenant) blond, au regard très doux... La main droite de cet
+officier est posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien
+marquer sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête à ce
+détail...
+
+--Oui, elle ne voulait pas... Quand on a fait la photo, Alexis avait mis
+la main sur elle. Sophia avait secoué. Alexis retira. Le photographe
+dit: «Ne remuez pas.» Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort.
+Il retira la main, mais pas assez vite...
+
+«Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent... il «a
+voulu se fiancer,» il lui envoie des bagues et des souvenirs que Sophia
+ne porte point; enfin il a juré qu’il ne pourrait pas vivre sans la
+jeune fille...
+
+Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les lampes filantes des
+tramways descendent de la gare à toute vitesse... J’écoute, sans y
+paraître, cet éternel roman, cette humble et tragique histoire de
+l’homme au faible caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites
+une femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses pareilles, de
+toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour lui, selon l’expression
+du poète, «sera toujours plus dur que la pierre».
+
+J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y ai pas grand
+mérite. Souvent Nina me dit:
+
+--Vous viendrez demain... oui, j’y serai.
+
+Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât quelques anecdotes
+qu’elle possède sur la Révolution de mars 1917. Bien entendu, chez elle,
+il n’y a personne. Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris
+doucement l’habitude de me recevoir dans ses appartements.
+
+Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce n’est très tard.
+C’est une politesse dédaigneuse qu’elle croit nous faire.
+
+Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous sommes assis
+l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le quartier de la gare,
+quelques cimes d’arbres qui cachent de tremblantes clartés, l’arsenal,
+il n’est pas rare, dis-je, d’entendre brusquement une salve de coups de
+feu... Cela vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers la
+colline...
+
+Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve--la Koura--quelques
+cadavres ou que des déserteurs, dans le bois Mouchtaïd, invités par la
+milice à se disperser, ont répondu en déchargeant leurs fusils...
+
+Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, en tramway,
+lorsque passe une auto... Des hommes debout, crient en levant les
+bras... Aussitôt, les devantures des magasins se ferment et les passants
+fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en panne, au milieu
+de la chaussée, cependant qu’une fusillade crépite et se rapproche...
+Cet incident se renouvelle plusieurs fois par jour, en divers endroits.
+
+Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les ruelles
+voisines. Sophia, très calme, décroche la petite lanterne du balcon qui
+dénoncerait notre présence et revient, toujours naturelle, à sa place,
+cependant que la fusillade augmente et menace de durer...
+
+ * * * * *
+
+Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur l’amour. Si
+j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, directement,
+sans précautions oratoires.
+
+--Vous me demandiez pourquoi les femmes russes aiment les Français...
+Oh! parce qu’ils se tiennent mieux, parce qu’ils sont toujours polis...
+trop polis même avec des femmes qui se promènent toute la journée et la
+nuit sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces femmes
+adorent les Français parce qu’ils sont toujours corrects et les traitent
+convenablement sans marquer de différence entre elles et les femmes
+sérieuses.
+
+«... Et puis, les Français savent s’habiller... Un millionnaire russe
+sort en ville, coiffé de sa casquette noire, habillé de sa chemise
+blanche, et il met une ceinture par-dessus comme un moujick. Les
+Français ont la politesse de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la
+femme avec qui ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font
+traverser la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs et des
+tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. Les Russes,
+au contraire, ne savent que faire claquer leurs éperons; au café, ils
+s’étalent dans leurs chaises, ils fument, ils boivent... Oh! ils
+boivent, ils ne parlent que lorsque ça leur fait plaisir et comptent
+même sur «Maroussia» pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop
+ivres...
+
+«Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu de jolies
+habitudes... Vous n’embrassez plus la main des dames, comme les Russes
+le font, dans la rue, partout, à toute occasion... Nina en était
+surprise les premiers jours...
+
+Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me rapporte.
+
+--Quand on a une fois été embrassée par un Français, on ne veut plus se
+laisser embrasser par un Russe...
+
+Puis elle ajoute:
+
+--Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée par un Français?
+
+Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on parle, elle lit,
+elle rêve, reste silencieuse à son gré... Vers dix heures, selon les
+habitudes du pays, on prend le thé et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou
+Nina qui conte des histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se
+coucher quand les ombres blanchissent au petit matin...
+
+ * * * * *
+
+Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu... Huit heures
+déjà... Une trompette sonne dans le lointain, mélancolique.
+
+--Le thé des cosaques...
+
+Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, s’élargit dans
+l’air crépusculaire et meurt brusquement.
+
+--Je crois que vous vous trompez, vous savez... en France, comme
+certains trop ou mal zélés, quand vous dites que Lénine et les grands
+«bolscheviky» sont des agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans
+le savoir. Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande... Ils
+travaillent pour la grande cause... On n’achète pas ces gens-là qui vont
+jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils sont d’une logique implacable.
+Ils n’admettent rien de vos raisonnements équilibrés, ni de vos
+concessions latines. Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes
+forcés de vivre... Aussi, devant eux, vous êtes désorientés... Alors
+vous dites: «Ce sont des traîtres, des espions... des vendus...» Et cela
+vous satisfait, car vous croyez avoir compris.
+
+C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, je me rappelle
+Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire que j’ai rencontré sur le
+bateau qui me portait vers la Russie...
+
+--Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes est faux... Tenez,
+ils sont comme Tatiana, fille d’un général, qui renonce à tous ses
+avantages pour suivre ce qu’elle dit la Vérité, la Justice, le Droit, le
+Bonheur du moujick... Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi
+George ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les craint
+tous également. Alors que vous qui tenez à votre patrie, vous redoutez
+seulement Wilhelm; mais la Patrie de Tatiana, c’est la liberté du
+peuple... Tatiana a vécu dans l’aristocratie russe; elle sait comment on
+parle des pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres à
+elle et les soldats dans les régiments de son père... Alors, elle n’a
+qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur donner ce qu’elle estime
+être leur bonheur... C’est une âme haute, Tatiana, vous savez... Mais
+vous, Français, vous ne pouvez comprendre cela...
+
+Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, j’aime à le
+croire:
+
+--Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion... Elle nous
+l’avait dit... Elle y a renoncé sans doute...
+
+Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage grave.
+
+Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit épaissit. Des
+fillettes en nattes, des «tavarischy» appuyés sur un bâton, traînent
+leurs bottes en accordéon, courbés comme des juifs errants. Des
+officiers, la taille serrée, passent... Une femme sans corset laisse
+derrière elle une forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend
+soudain son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue de
+l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait très beaux. Une
+trompette lance son appel déchirant dans le lointain Tiflis, et, de
+temps à autre, on entend le coup de sifflet des miliciens qui font les
+cent pas dans le jardin de la Liberté.
+
+ * * * * *
+
+Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, et c’est toujours,
+autour de nous, la même existence de noctambule ahuri... Officiers,
+civils, soldats «permissionnaires de leur propre autorité» ou malades
+hospitalisés dans les lazarets encombrent les jardins et les
+perspectives. Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir du
+lait ou du pain; l’après-midi, des meetings dans les squares, des
+funérailles solennelles de «victimes de la bourgeoisie»; le soir,
+concerts, cinémas et théâtres. C’est la vie des clubs qui commence avec
+la nuit. Ces jardins fermés tiennent du music-hall en plein air et de la
+guinguette. On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. Les clubs
+sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, la Mikhaïlovsky et
+les bords de la Koura. Les Arméniens ont le leur, les Géorgiens
+également. Chaque classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de
+préférence, à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne change, en
+vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant ces journées d’agonie
+d’un empire en révolution... Les officiers russes se promènent en grande
+tenue. Personne ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne nous
+répondent même pas... Quant aux «tavarischy», c’est un fait: ils ne
+saluent ni leurs officiers ni leurs camarades; quelquefois, cependant,
+ils injurient une épaulette un peu gourmée, mais le gradé passe, sans
+insister...
+
+Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des jeunes femmes et des
+promeneurs qui n’ont peut-être pas de domicile... Au loin, du côté du
+fleuve, les habituelles fusillades de soldats aux prises avec la
+milice...
+
+
+
+
+XII
+
+DERNIERS JOURS
+
+
+--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs
+orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au
+long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se
+retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on
+conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de
+la nature...
+
+C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve
+doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle
+parle.
+
+--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les
+tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du
+passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous
+clefs...
+
+Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est
+pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience:
+
+--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes...
+C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est
+cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux
+soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que
+vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux
+bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde
+les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des
+fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces
+libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la
+plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable
+désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur
+démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout
+naturellement le vers de votre grand misogyne:
+
+ Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...
+
+ * * * * *
+
+Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages
+crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan
+des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les
+petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui
+offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous
+est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un
+phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants
+complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de
+croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de
+tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres,
+garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des
+tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de
+Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des
+femmes...
+
+Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames
+s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées
+par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression
+si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image
+nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous
+longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?...
+
+Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses
+avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop
+cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire:
+
+Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement.
+Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le
+Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit:
+
+--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que
+venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la
+guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites
+Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos
+affaires comme nous voulons...»
+
+Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la
+Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]...
+
+ [5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les
+ autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est
+ considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et
+ volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel
+ creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la
+ Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes
+ désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit
+ être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que
+ l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les
+ particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.
+
+ A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs
+ maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui
+ les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du
+ Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans
+ les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la
+ recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée
+ aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en
+ effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux
+ coupables.
+
+Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de
+partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus
+séjourner: sur le front du Caucase...
+
+ * * * * *
+
+Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait.
+Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou
+si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté
+la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain
+soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure
+était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats
+russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la
+même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez
+Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina,
+qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de
+fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me
+dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.
+
+--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles.
+
+Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance
+à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument,
+elle me l’avoue.
+
+--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent
+jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose?
+
+Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur
+ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a
+oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est
+droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un
+peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je
+voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si
+je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait
+l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je
+ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître.
+Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?...
+
+--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne
+reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!...
+Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici...
+
+Elle dit encore:
+
+--Je sais pourquoi j’aurai de la peine...
+
+C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et
+grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges
+brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt
+Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle
+pas, je suis censé l’ignorer.
+
+Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que
+nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer,
+pour toujours, miss Sophia prononce, avec force:
+
+--Il vaut mieux...
+
+Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le
+temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la
+gare...
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+PRÈS DU LAC D’OURMIAH
+
+
+ La folie chez les grands ne doit pas être laissée sans
+ surveillance.
+
+ Shakespeare.
+
+
+
+
+I
+
+LETTRES A SOPHIA
+
+
+Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917.
+
+«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le
+lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là,
+surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train
+devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour
+ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie
+le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement.
+
+«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto
+éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames
+françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une
+locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On
+va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au
+hasard de la nuit.
+
+«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et
+qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau
+minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on
+voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante:
+
+«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._
+
+«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots,
+des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages
+des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une
+route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées
+le long de sa rampe.
+
+«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque
+part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de
+notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes
+d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien
+sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un
+cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un
+de ces landaus où l’on s’asseoit en biais...
+
+«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son
+petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les
+Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire
+la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt.
+
+«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle
+nous annonce les nouvelles de la guerre.
+
+«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front
+tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...»
+
+«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A
+les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt,
+demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]...
+
+ [6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder
+ exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de
+ suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à
+ toutes les demandes qu’on leur adresse.
+
+ --Quand viendrez-vous?
+
+ --Sitchias...
+
+ --Oui, mais à quel moment?
+
+ --Tout à l’heure...
+
+ En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.
+
+«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et
+son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le
+Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec
+ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres
+touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et
+s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie,
+et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous
+servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui
+s’épaissit...
+
+«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et
+ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque
+plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la
+campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une
+lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame.
+
+ * * * * *
+
+«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des
+montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement
+des pâturages au bord des torrents.
+
+«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en
+des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous
+un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.
+
+«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de
+terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses
+églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare
+pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme
+toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à
+eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets.
+
+«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de
+pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue;
+paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de
+l’Atlas, en Afrique.
+
+«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de
+brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur
+bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit...
+
+«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule
+oriental qui s’appesantit derrière nous...
+
+«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons
+trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées
+pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous
+entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs
+cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont
+tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce
+sont des Persans.
+
+«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande
+lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à
+Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de
+moustiquaires.
+
+«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs
+nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui
+accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que
+nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons
+être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit
+et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à
+l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en
+redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de
+grande curiosité à notre endroit.
+
+«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête
+blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se
+décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les
+rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords
+sans verdure et qui souligne la frontière.»
+
+ * * * * *
+
+Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917.
+
+«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le
+point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train.
+Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous
+le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les
+bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à
+fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en
+construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de
+bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte
+d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge
+françaises, mais beaucoup plus importantes.
+
+«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés.
+Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau,
+mouton rôti, riz à la tomate, etc...
+
+«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne
+distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se
+promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et
+sont, du reste, servis avant nous.
+
+«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule
+sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la
+plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à
+travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et
+cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.
+
+«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des
+gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux
+médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes
+saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat
+russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent:
+
+«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà
+des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...»
+
+«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si
+corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la
+guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et
+toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était
+attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports...
+Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent
+l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits
+prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en
+conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer...
+
+«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un
+ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne
+à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac.
+
+«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la
+guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas
+les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des
+trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au
+crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de
+blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de
+station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur
+crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du
+premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les
+locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs
+de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs.
+Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que
+les Français qui les regardent, et elles le savent bien...
+
+«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient
+le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes
+d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à
+fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs
+échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument
+leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent
+comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...»
+
+ [7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de
+ montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne,
+ l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est
+ vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de
+ massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au
+ centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac
+ sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une
+ mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de
+ sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne
+ des peuples de l’Orient_).
+
+ * * * * *
+
+Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané.
+
+«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous
+sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit
+vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac
+d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles?
+
+«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb...
+Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers
+volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte
+menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un
+cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est
+notre horizon...
+
+«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes,
+comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les
+doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante
+odeur salée...
+
+«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur
+blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches
+attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...»
+
+
+
+
+II
+
+LA VIE A OURMIAH
+
+
+Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre
+1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites
+cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la
+rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on
+ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de
+fer.
+
+Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en
+ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux
+étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à
+venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal
+aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une
+seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de
+sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston
+Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une
+grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance
+d’un détachement de tringlots.
+
+Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque
+salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces
+journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de
+cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les
+plus calmes et les plus pondérés.
+
+Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les
+Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par
+un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras,
+une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en
+arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir
+d’imaginer.
+
+En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou
+négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah,
+séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les
+Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de
+Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de
+saules...
+
+ [8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à
+ Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent
+ des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un
+ dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le
+ français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés
+ fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique,
+ dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du
+ clergé de la région.
+
+Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes
+lettres?... Est-ce qu’on sait?
+
+ * * * * *
+
+Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre.
+
+«Ces mots à tout hasard.
+
+«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le
+croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans
+la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon
+les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des
+jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise
+séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de
+prendre des airs de forteresse.
+
+«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan,
+personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un
+manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les
+boules d’ambre de son chapelet.
+
+«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend,
+d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des
+maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les
+nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le
+recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette
+ville, l’abandon des canons et des vivres.
+
+«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi,
+c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de
+Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la
+patrie ne s’étend pas jusque-là...
+
+«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont
+feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes
+colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se
+confondent dans une vapeur bleue...
+
+«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les
+toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours
+ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement
+des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que
+de minuscules cheminées...
+
+«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines...
+
+«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles
+souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia?
+Écrivez-moi si vous en avez le temps...»
+
+
+
+
+III
+
+ACTIONS D’ÉCLAIREURS
+
+
+Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi...
+Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut
+mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la
+victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes
+descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des
+Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang.
+Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se
+reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un
+petit feutre pointu et une veste courte...
+
+Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que
+constater la mort survenue en cours de route.
+
+On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds
+réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se
+retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village.
+
+Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la
+ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami,
+recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des
+Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur
+fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une
+vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par
+la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps
+toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.
+
+A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les
+yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin
+dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des
+convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les
+autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul
+ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la
+boîte...
+
+Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place,
+dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le
+cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes
+gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une
+charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au
+village où auront lieu les funérailles.
+
+ * * * * *
+
+Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments
+rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre.
+Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever
+les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit:
+
+--Bonjour, monsieur...
+
+Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre
+langue.
+
+Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son
+homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires
+chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux
+grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son
+travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons
+et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de
+poivre...
+
+Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés
+comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont
+emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme
+vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs
+et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent
+rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur
+le butin...
+
+Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils
+ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi.
+Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes.
+
+Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au
+partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses
+mérites...
+
+Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la
+veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc
+ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour»
+qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne
+pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son
+attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe
+qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule
+habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...»
+
+
+
+
+IV
+
+NOS VOISINS, LES RUSSES
+
+
+Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre
+Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe
+rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses
+voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles
+de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs
+boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis
+se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau,
+des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le
+pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des
+chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes
+défilent qui vont prendre la garde au bazar.
+
+Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales,
+des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles...
+La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs
+jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.
+
+--On ne leur change jamais leurs costumes?
+
+--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et
+gardent les vieux.
+
+Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un
+parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans
+ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles
+de soie noire, se hâtent...
+
+Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés
+voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous
+saluaient:
+
+--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!)
+
+Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous
+répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant
+la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous
+entourent.
+
+Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font:
+
+--Combien gagne un soldat français? Et un officier?
+
+--Que mange-t-il chaque jour?
+
+--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous?
+
+Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos
+chaussures...
+
+L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la
+rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles.
+Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne
+sait où ils les prennent...
+
+En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne
+connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se
+penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où
+trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.
+
+--Où est Paris?... Oh! c’est loin!...
+
+Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils
+n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains.
+
+Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés.
+Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur
+le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et
+s’en tiennent là. On leur a dit, en effet:
+
+--Vous êtes libres!
+
+Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de
+combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos
+à la guerre.
+
+A les interroger, on recueille des réponses de ce genre:
+
+--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar
+Nicolas?
+
+--C’est l’autre...
+
+--Quel autre?...
+
+--Le tsar Révolution...
+
+ * * * * *
+
+Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à
+l’ambulance--on dit et l’on répète:
+
+--Ne sortez pas de la cour.
+
+Ils ne sortent pas. On leur dit encore:
+
+--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet...
+
+C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin
+ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès
+d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades.
+
+Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la
+porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent
+à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils
+agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même,
+sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un
+petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants
+laissent faire:
+
+--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur
+en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire...
+
+Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage
+de réprimer ces écarts de liberté.
+
+Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne
+réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables
+de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres,
+accompli tout leur devoir.
+
+A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils
+sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un
+profane...
+
+ * * * * *
+
+Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas
+de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long
+des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste
+Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des
+Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites,
+des Arméniens au long visage bronzé[9]...
+
+ [9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur
+ province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.
+
+Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas
+pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche
+que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux
+bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de
+Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu,
+trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs
+jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un
+Persan qui tire sur les voleurs de raisins...
+
+Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus...
+Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les
+vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance...
+
+Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on
+comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un
+Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les
+rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide,
+par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre
+jusqu’au puits...
+
+Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre:
+
+--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend,
+patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité.
+
+ * * * * *
+
+La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement.
+L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout
+loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait
+un officier russe:
+
+--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions?
+
+Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les
+belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré
+tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et
+la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois
+aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits
+cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui
+coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui
+patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles.
+
+La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les
+Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques.
+Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du
+cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de
+feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des
+déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles
+opérées sur les Persans de ce front.
+
+Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes
+choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat
+débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de
+quelques moutons.
+
+Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes
+arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des
+légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous
+prétexte d’espionnage, ou même sans raison.
+
+Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la
+ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les
+Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et
+suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à
+côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un
+troisième pouvoir arbitraire et capricieux.
+
+Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de
+l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier
+n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui
+jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé
+demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit:
+
+--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les
+«tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles
+les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre,
+ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa,
+dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous
+prêter une auto... A vous, peut-être?...
+
+Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent
+les membres du nouvel État-Major.
+
+ * * * * *
+
+Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons
+que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet:
+quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une
+paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.
+
+Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des
+soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des
+étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés
+comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur
+le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate».
+
+C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky
+est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur
+programme.
+
+Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés?
+
+--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice
+Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers,
+examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter.
+Leur règne est proche...
+
+
+
+
+V
+
+CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA
+
+
+«Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici l’automne et les
+premières pluies... J’ai pensé, Sophia, à nos causeries sous les arbres
+du Jardin du Palais, à votre balcon de bois dont l’eau grignote la
+toiture...
+
+«Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. Le mollah, qui est
+notre voisin, arrose les verveines et les pétunias du petit jardin de
+l’hôpital. En ville, des hommes accroupis dans leurs échoppes vendent
+des pastèques, des raisins, des piments rouges et du pain sans levain,
+comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les saules, qui est
+perdu au coin d’une ancienne place publique. Les pierres tombales
+servent maintenant à retenir des piles de bois. Des chiens errants
+courent à notre rencontre.
+
+«L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. Les mouches
+sont nombreuses...
+
+«Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans font leurs
+dévotions, face au couchant. Le ciel est rose sur les montagnes en
+carton gris. On aperçoit des arbres dans les jardins toujours fermés.
+Des bandes d’étourneaux assiègent les cimes touffues des peupliers
+géants. Les inévitables femmes voilées traînent leurs savates sur les
+pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, en baissant
+les oreilles. A la nuit tombante, toutes les portes des maisons se
+ferment, la ville semble morte... Le pas d’une patrouille russe,
+quelques coups de feu qui se prolongent dans le silence...
+
+«Mais si je vous parlais de l’ambulance... Justement deux malades en
+capotes grisaille, accompagnés de l’interprète s’avancent en boitillant
+dans la petite cour fleurie de pétunias: un grand Russe couleur filasse,
+coiffé du bonnet à poils blancs; un autre, blond, petit, la casquette
+sur le sommet de la tête.
+
+«--Deux entrants à habiller!... Lits 45 et 52!...
+
+«Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite à ces nouveaux
+camarades. Il y a là celui que les Français appellent «42 à l’ombre», un
+client du régiment des éclaireurs de la frontière et qui semble rire
+toujours. Il y a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde
+et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement lui fit
+couper sa belle mèche de cheveux... Il y a tous ceux qui savent se
+promener lentement, qui se balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui
+peuvent rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi qui
+tiennent des causeries sans fin sur les marches du grand escalier. Ils
+ne demandent rien de plus... Ils ne lisent pas, ils fument...
+Quelques-uns, qui ont mal au poignet ou au bras, trouvent cependant le
+courage de rester couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent
+que pour leurs repas.
+
+«Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que leurs aînés: ils
+apprendront l’art de mettre, malgré les observations des infirmiers,
+leur chemise par-dessus leur caleçon. Ils sauront se promener à petits
+pas en crachant à droite et à gauche.
+
+«Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez le coiffeur; enfin,
+comme ils viennent à l’ambulance pour se faire opérer d’une hernie ou de
+quelques hémorroïdes, on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils
+protestent, ils ne veulent pas. Alors on les met «sortants» pour le
+lendemain, avec la mention: _Refuse l’opération_, ce qui fait dire à
+Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier modèle:
+
+«--Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et prendre un
+bain... Se figurent que nous sommes dans une piscine...
+
+«Cette petite comédie se répète plusieurs fois par semaine.
+
+«On a, en effet, établi des règlements sévères--les règlements
+militaires français--pour l’admission des malades à l’ambulance: cheveux
+coupés à la tondeuse, d’abord.
+
+«Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui s’en lamente encore
+et rasé la toison d’un Persan, blessé dans une rixe, qui répète:
+
+«--Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet?
+
+Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. Tous les
+nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce qu’ils redoutent cependant,
+ce n’est ni la tondeuse, ni le savon, ni la baignoire. C’est
+l’opération. Ils aiment mieux se retirer.
+
+«Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice Jammes annonce:
+
+«--Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.
+
+«--Une dame? Comme infirmière?
+
+«--Non, comme malade.
+
+«--Et pourquoi?
+
+«--Elle est sœur. Sœur de charité.
+
+«--Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer en russe quand vous
+parlez français, observe un major à l’accent toulousain.
+
+«C’est une sœur de charité? Dites donc tout de suite que c’est une
+infirmière.
+
+«--Oui. Elle est militarisée.
+
+«--Où la loger? Faites-la entrer...
+
+«C’est une petite femme brune, dans un manteau très long, avec un bonnet
+de fourrure et des bottes. De grosses lunettes. Un visage délicat.
+Lorsqu’elle retire ses lunettes, on aperçoit de beaux yeux vifs et
+interrogateurs. Les Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck
+vient à leur aide. Répliques échangées.
+
+«--Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait voir un
+spécialiste.
+
+«--Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français?
+
+«--Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, l’allemand,
+l’italien. Pas le français...
+
+«Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.
+
+«--Qui est-ce?
+
+«--Lentina, une «siestra» qui est aussi actrice du Théâtre aux armées.
+Maintenant, elle est sauvée. Et elle va apprendre le français, déclare
+Bobbyck.
+
+«--Avec qui?
+
+«--Avec Maurice Jammes, d’abord.
+
+«C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans les couloirs et les
+jardins de l’ambulance. Elle loge près du salon des médecins. Elle
+téléphone souvent. Elle use d’un étrange langage où il y a du russe et
+de l’allemand.
+
+«_Pajalouista... Téléphoniert?_
+
+«Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.
+
+«--_Bitte_, dit-elle à l’un de nous, _geben sie mir, Signor, eine grosse
+poumagre._
+
+«Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque loisir vont lui tenir
+compagnie. Elle ne compte que des amis et des admirateurs.
+
+«--Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine Bobbyck. Elle sait
+déjà dire: «Promenade. Jolie. Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous.»
+
+«Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. Elle a épousé un
+Français qui est mort et elle a joué un temps, paraît-il, au grand
+Théâtre de Tiflis.»
+
+
+
+
+VI
+
+LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK
+
+
+Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux bleu clair, sa
+moustache courte et sa blouse marron qu’un caoutchouc lui plisse à la
+taille. Il a nom Bobbyck, il habite Pétrograde, où sa femme est restée.
+Officier de carrière, il est entré dans l’administration quelques mois
+avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter,--ce sont des
+choses qui se rencontrent, même en Russie,--il accomplit
+consciencieusement son nouveau métier. Il travaille, par caprice, deux
+jours et deux nuits de suite, se débarrasse de tous ses comptes, puis il
+se repose; il fume, il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien
+à faire.
+
+Un rien l’amuse cependant: un Bordelais qui parle en faisant de grands
+gestes, un Persan qui manque de tomber, un enfant qui chante... Une
+capote jetée sur ses épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise,
+pendant le jour et, la nuit, vadrouille un peu... Il va prendre le thé
+chez des «sœurs de charité» (c’est ainsi qu’on nomme les infirmières
+russes) qui sont militarisées à l’hôpital des épidémiques ou à l’hôpital
+des vénériens.
+
+--M’avez-vous apporté des lettres? demande-t-il au vaguemestre. Depuis
+que je suis ici, j’ai reçu douze lettres de mes maîtresses et pas une de
+ma femme... Voilà... Mariez-vous!...
+
+Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail: c’est une
+chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir terminé la traduction
+d’un long rapport en termes techniques concernant un décès des suites
+d’une opération chirurgicale, il secoue sa plume et conclut:
+
+--Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons de blanc et nous
+irons passer la visite.
+
+Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il lit dans son
+journal que les compagnies d’assurances de Moscou donnent soixante
+roubles pour mille roubles sur les immeubles situés en pays envahis par
+les Allemands et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se
+trouvent dans la zone des armées russes. Il commente cette nouvelle dans
+un éclat de rire.
+
+--C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances savent bien
+que les maisons où sont les soldats russes seront complètement
+nettoyées...
+
+Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et reste sans rien
+dire. Devant sa table de travail, il regrette Pétrograd, la ville
+cosmopolite, Moscou, pittoresque comme un grand village disparate, et
+Tiflis, où les femmes se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons
+de bois...
+
+--Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, beaucoup dans
+l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un imbécile pour l’expédier à
+Ourmiah.
+
+ * * * * *
+
+Ce jour-là, nous allons au «Stabs» (état-major général russe) avec
+Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes particuliers sont
+arrêtés. De graves événements se produisent en Russie. Les officiers ne
+veulent pas nous montrer le communiqué.
+
+--Faut-il qu’il soit mauvais! constate le capitaine Bobbyck.
+
+Près d’une porte, on entend une voix téléphoner: «Crise grave...» puis,
+plus rien... Un officier, l’air furieux,--parce que les nouvelles reçues
+sont «tendancieuses», ou parce que son thé est trop chaud,--veut bien
+nous confier:
+
+--Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques seulement nous gardent
+aux avant-postes. S’il prend fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je
+ne sais pas comment nous pourrons nous échapper.
+
+Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il envisage tout de
+suite la retraite. Il commande, du reste, une compagnie à Ourmiah... Il
+poursuit:
+
+--Oui, la percée serait même facile et notre retraite coupée, car les
+Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais vraiment pas du tout comment
+nous pourrions fuir...
+
+--La situation est très critique, conclut sans rire, le capitaine
+Bobbyck.
+
+--J’allais le dire, réplique l’officier du «Stabs».
+
+ * * * * *
+
+Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, détachés des divers
+secteurs pour prendre part à une conférence sur les services de santé.
+Bobbyck, officier-comptable de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé
+de les recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.
+
+Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches courtes, ces docteurs
+militaires portent une ceinture qui les serre à la taille et des éperons
+sonnants (spécialité pour cavaliers sans monture). Parmi eux, trois
+femmes, des doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes
+classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de beauté. L’une
+d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble par-dessus son corsage
+d’une veste grise à épaulettes qui lui va aussi bien qu’un tapis.
+
+Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à l’ambulance
+française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq ou six jours, peut-être
+plus, en conférence. Tant de discours ne les effraient pas.
+
+Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte:
+
+--Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze heures; l’après-midi,
+jusqu’à cinq ou six heures, et la soirée, ils la passent à la russe,
+entre eux, devant des tasses de thé.
+
+--Qu’est-ce qu’ils disent?
+
+--Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.
+
+--Quand ont-ils fini?
+
+--Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures du matin, assez
+régulièrement.
+
+C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des doctoresses
+dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de garde se lève pour voir
+défiler ces étrangères, parce qu’un Français, comme le dit Bobbyck, ne
+peut pas ne point regarder une femme qui passe...
+
+ * * * * *
+
+Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le
+capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles sont
+terminées, il nous annonce:
+
+--Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains avantages au
+détriment des officiers comptables. Ils s’en réjouissent; mais, je sais
+que dans quelques jours, les comptables et les infirmières tiendront de
+grands meetings; ils y prononceront de nombreuses palabres et
+remporteront de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins...
+
+Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, à
+rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de ne plus
+recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, décolletée, et qui
+oublie de la farine sur ses seins, explique que, depuis sept mois, elle
+n’a pas touché un rouble...
+
+--Comment vivent-ils?
+
+--On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, répond Bobbyck.
+
+Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces dames
+doctoresses, notamment, ont décidé que les «sœurs de charité»
+(infirmières civiles) seraient mobilisées et n’auraient plus faculté de
+changer d’hôpital.
+
+--C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui se promènent en
+vingt lazarets, elles voyagent en «premières», s’amusent avec qui leur
+plaît. Elles restent trois jours dans leur nouveau poste et le quittent,
+parce que la ville ne leur plaît plus.
+
+--Les «sœurs de charité» sont pourtant bien utiles, remarque Bobbyck. Si
+elles s’en allaient, il n’y aurait bientôt plus un seul officier russe à
+Ourmiah...
+
+«Et vous-même, est-ce que vous resteriez? ajoute-t-il, s’adressant à son
+ami, l’interprète Maurice Jammes.
+
+--Moi, je suis obligé: je suis Français.
+
+--Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les Français avec
+leurs paquets de coton stérilisé.
+
+
+
+
+VII
+
+NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN
+
+
+On lui demande:
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème...
+
+--Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, le nom de votre
+père?
+
+--Mon père s’appelle Israël; moi, je me nomme Nicodème...
+
+Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui est leur nom
+propre, leur nom de baptême et de chrétien, le seul qui compte.
+
+Cependant si l’on insiste encore:
+
+--Nicodème, fils d’Israël... On m’appelle aussi Rabbi Nicodème du
+village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, le pays de la Bible, et
+Rabbi est un titre que l’on donne aux instruits, aux professeurs, etc...
+
+--Et les filles, comment les appelez-vous?
+
+--Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres... Les garçons,
+Yonas, Israël, David, Abraham, ou des noms composés, comme Odis-chou
+(serviteur du Christ)... Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de
+Marthe, de Rébecca, d’Esther, de Madeleine..., oui, même Madeleine...
+
+Et il sourit.
+
+Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats de voix ni
+gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien séminariste qui attend
+une dispense. Du moins, il nous le dit souvent.
+
+--Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le parle, on l’écrit;
+mais il n’a pas de grammaire...
+
+Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est qu’une flatterie à
+l’adresse des Français.
+
+ * * * * *
+
+Il nous annonce, avec un petit ton supérieur:
+
+--Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier...
+
+--Les catholiques romains?
+
+--Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient; mais, veufs,--ils
+ne peuvent reprendre femme.
+
+Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne cherche ni
+l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux plaisanteries des
+Français. Il est souvent surpris aussi de leur façon de railler et de
+critiquer. Évidemment, il ne les imaginait pas ainsi...
+
+ * * * * *
+
+--Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants des Assyriens
+et des Syriens, les Suryaï, de ceux qui émigrèrent de la vallée du Tigre
+pour se fixer dans la plaine d’Ourmiah!
+
+Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de nous citer les
+noms des rois légendaires:
+
+--Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor...
+
+Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble rejaillir sur
+lui...
+
+--Les Chaldéens,--dit-il encore, sur nos instances,--sont divisés entre
+eux, à cause de leurs religions... Il y a des catholiques romains et des
+protestants. Il y a des Nestoriens et des Jacobites... Les Nestoriens
+sont quelques milliers, ils ont des prêtres et un patriarche...
+
+Et Nicodème ajoute:
+
+--Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche de Constantinople
+en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse parce que sa doctrine tombait
+dans l’erreur et distinguait deux personnes en Notre-Seigneur...
+
+Puis, non sans quelque fierté:
+
+--C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a persisté dans
+notre nation.
+
+ * * * * *
+
+Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance le rôle
+d’interprète pour les langues turque et persane. Il a vingt-trois ans,
+il en paraît trente-huit. Il ne parle que lorsqu’on l’interroge, comme
+Nicodème, du reste. Il répond presque toujours à côté de la question. Il
+méprise les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que la
+sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations au faîte de
+la mosquée; il dédaigne d’expliquer les mœurs des Persans.
+
+--C’est de la bêtise..., dit-il.
+
+Et, pour lui, cette réponse résume tout.
+
+ * * * * *
+
+--Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en roulant de gros
+yeux l’interprète Nicodème.
+
+C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se rapproche de
+l’arabe et de l’hébreu...
+
+Il dit encore:
+
+--Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham était Chaldéen...
+
+Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des prophètes comme
+s’il les avait connus.
+
+ * * * * *
+
+Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,--elles
+ne s’en rendent peut-être pas très bien compte,--pour dire de certains
+Chaldéens, notamment de Nicodème et de Yonas:
+
+--Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite sans
+hésiter...
+
+ * * * * *
+
+D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs et méfiants,
+se montrent durs pour ceux qui ne partagent pas leurs idées
+religieuses... Leur langage est souvent d’un rigorisme puritain,--leur
+langage seulement. Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne
+que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre ouvert, Yonas
+me dit:
+
+--C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait pas faire
+avec lui l’œuvre de chair...
+
+ * * * * *
+
+Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que peuvent être des
+médecins français...
+
+Une femme vient voir son mari, un montagnard, en traitement à
+l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque hernie... Est-ce bien
+utile, cette opération? C’est ce que demande à l’interprète, un peu
+surpris, la curieuse Chaldéenne.
+
+--Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre?...
+
+Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion:
+
+--Je veux bien vous le laisser, dit-elle; mais vous me donnerez dix
+krans.
+
+ * * * * *
+
+Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, semblent
+avoir perdu leurs anciennes qualités de résistance. Un jeune banquier
+nous apporte les bruits les plus terrifiants qui circulent à Ourmiah:
+
+--Les Russes s’apprêtent à partir... Ils ramassent leurs fils de
+fer[10]. Les Kurdes vont revenir... Le rouble est descendu à huit
+kopecks... Les maximalistes ont repris le pouvoir...
+
+ [10] Fils téléphoniques.
+
+--Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.
+
+--Que voulez-vous faire? Ils massacrent tout le monde! Et si les Russes
+se retirent sans combattre...
+
+--Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.
+
+--Pourquoi se défendre?... On en tue quelques-uns: mais il en vient
+toujours... Ils sont nombreux.
+
+ * * * * *
+
+Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du danger qu’il y a de
+se promener seul, la nuit, dans les rues, aux environs d’Ourmiah...
+
+--Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.
+
+--Pourquoi armé?
+
+--Pour se défendre...
+
+--Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent de tout ce que
+vous avez sur vous?
+
+--Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous?
+
+--Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici... Ce serait autant de
+perdu.
+
+--Vous aimez les Russes, Nicodème?
+
+--Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.
+
+--C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.
+
+--Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables aux Turcs ou
+aux Kurdes.
+
+ * * * * *
+
+Nous les regardons vivre.
+
+Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. Leur
+religion--qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants ou
+catholiques--ne les embarrasse pas. D’ailleurs, ils en changent
+facilement, suivant la libéralité des missionnaires allemands,
+américains ou lazaristes qui s’intéressent à leur avenir céleste. Leur
+religion, c’est un ensemble de rites qu’ils observent comme les
+Musulmans accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent
+pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de vivre. C’est
+quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment rien de leur existence,
+un pavillon qui doit protéger leurs louches manières.
+
+Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi Odischou, petit
+commerçant d’Ourmiah, quand des Français s’amusent à mettre ses
+doctrines en contradiction avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se
+croit supérieur, bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il
+vend, très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc qu’il
+fabrique...
+
+--Entrez, monsieur... entrez, je vous prie. Ma maison est la vôtre. Tout
+ce que je possède est à vous... J’aime beaucoup les Français.
+
+Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites
+bénéfices... Il sait que la vente du vin est interdite par les autorités
+militaires russes; mais enfreindre un ordre d’étrangers, voler un
+musulman, un orthodoxe, ce n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa
+réputation.
+
+--Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, depuis que je
+la connais.
+
+Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les marchés qu’ils
+traitent, les Chaldéens jettent dans la balance:
+
+--Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.
+
+Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis de Rome quand
+ils s’affirmaient «citoyens de la Ville».
+
+Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un adroit compère...
+Et, de même, puisqu’il accomplit tous les simulacres ordonnés pour le
+Carême et les Pâques, il est sûr de gagner les félicités éternelles, par
+fraude, avec la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir
+ses biens terrestres...
+
+ * * * * *
+
+Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, ceux de la
+montagne au contraire, les Djilos, sont braves et audacieux. La plupart,
+sujets turcs, des environs de Mossoul, déserteurs des armées de Turquie,
+organisent des expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance
+du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs adroits. De
+temps à autre, les Djilos s’aventurent dans les montagnes, mais comme
+les Russes ne veulent plus combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des
+prisonniers et du butin, sans essayer de garder les positions prises.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens ramenèrent de leur
+dernière expédition. On nous avait annoncé des femmes, des enfants, des
+vieillards, des hommes valides en grand nombre... Nous ne trouvons que
+des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, le turban lourd,
+crevant de faim... Un soldat surveille ces captifs.
+
+--Oui, il n’y en a pas beaucoup... Vous ne voyez que les otages, nous
+explique posément Nicodème... Les autres, ils étaient encombrants; aussi
+tous les jours, le long du chemin, à chaque étape, on en sacrifiait
+quelques-uns à coups de «kindjar» (poignard).
+
+ * * * * *
+
+Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la montagne où il habite,
+voir son frère, blessé grièvement par les Kurdes et que l’on soigne à
+l’ambulance...
+
+On s’informe:
+
+--Ah! oui. C’est celui qui est mort ce matin... Il est resté trop
+longtemps sans soins... Déjà, quand il est arrivé ici, il n’y avait plus
+d’espoir... etc.
+
+Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. Les infirmiers
+parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend rien à notre langue et
+nous regarde l’un après l’autre.
+
+Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme d’habitude,
+s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le Chaldéen.
+
+--Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès...
+
+Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage du montagnard
+l’effet des paroles gutturales. L’homme tient un bâton à la main, il
+porte une besace derrière le dos, lourde de raisins secs et de piments
+qu’il apportait au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne,
+puis se laisse glisser et coule par terre, contre le mur... Il vient
+d’«apprendre»... Il baisse la tête et des larmes gonflent ses paupières
+bronzées...
+
+Un silence, puis l’infirmier demande:
+
+--Où est le cadavre?... Dans la petite chambre?...
+
+--Oui..., recouvert d’un drap...
+
+--Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le voir?...
+
+Yonas parle de nouveau:
+
+--Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre?... Comment?... Avec
+quel prêtre?...
+
+Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage rocailleux. Des
+infirmiers de la salle d’opération, l’air affairé, circulent
+paisiblement. Deux dames en noir, l’une brune, col marin, béret bleu,
+l’autre d’un blond léger, passent près de nous, sans rien comprendre. Ce
+sont deux doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter
+l’ambulance.
+
+--Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.
+
+--Eh bien, demain, s’il veut...
+
+--Oui, demain.--Il dit encore: «Traitez-le comme votre propre fils.»
+
+
+
+
+VIII
+
+«L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR»
+
+
+Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, comme dans un
+«secteur tranquille» sur le front, ajoutent quelque chose de mystérieux
+à notre exil dans cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans
+lumière, on ne rencontre personne... Parfois, un falot qui se balance au
+loin, à ras du sol... Ce sont deux riches Persans, dans leurs manteaux,
+qui rentrent chez eux, précédés d’un domestique...
+
+--Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème... Vous feriez bien de ne
+pas sortir si souvent, après neuf heures...
+
+A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.
+
+--Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je ne crains
+rien... Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, des balles perdues
+comme vous le croyez. Ce sont des Chaldéens qui se vengent... Il y a un
+livre où il est écrit tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce:
+«Kourdes»)--pendant l’occupation des Turcs... Avec des Persans
+d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils ont pillé, ils
+ont assassiné plus de mille Chaldéens; ils ont enlevé les femmes et les
+jeunes filles jusque sur les autels et emmené les plus jeunes en
+captivité. Aujourd’hui, les Chaldéens revenus d’Amérique...
+
+--Comment? d’Amérique?...
+
+--Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a avertis, et ils
+reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs biens disparus, leurs maisons
+détruites... On leur dit: «C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta
+femme, tué ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes...» Alors, il
+n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, il se met à
+l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et il sait sur qui il
+doit tirer...
+
+Et le sourire de Nicodème s’élargit.
+
+--Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres qui sont restés
+ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi Yonas qui a hérité de tous ses
+oncles d’un seul coup...
+
+«Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans que tous les
+Chaldéens veulent faire disparaître, ceux qui ont dénoncé les Chaldéens
+riches, les femmes qu’il fallait prendre... Mahamed-Khan, celui qui est
+propriétaire de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère
+aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente...
+
+ * * * * *
+
+Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son manteau noir,
+des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à l’ambulance, fait le tour du
+propriétaire, s’arrête chez le pharmacien, où il pénètre sans frapper,
+sourit niaisement, se retire pour aller contempler le moteur que l’on va
+mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et rentre chez lui, du
+même pas tranquille. Le matin, vers les neuf heures, et l’après-midi, il
+recommence cette petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute
+sécurité, sa maison touchant à celle des Français. Telle est la grande
+distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.
+
+Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi ses femmes ou chez
+son beau-frère... On le rencontre rarement seul dans les rues. Il ne s’y
+aventure jamais après la tombée de la nuit...
+
+ * * * * *
+
+--Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera un jour des clients
+de la salle d’opération?
+
+--Pas forcément... Il peut aller directement au cimetière.
+
+«Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens plus loyaux que ne le
+disent les Persans. De temps à autre, ils font savoir à Mahamed que ses
+jours sont comptés et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir
+comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans effroi que
+Mahamed lit des billets dont il goûte peu la concision:
+
+«Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu d’Amérique...»
+
+«Tenez, on le «cherchait» hier, avouait Nicodème, mais on ne l’a pas
+trouvé... Il a dû être prévenu...
+
+ * * * * *
+
+Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, nous tâchons de
+laisser à l’imagination orientale une grosse part de grossissement,--la
+plus grosse,--cependant, lorsque Mahamed passe auréolé de son air
+stupide, nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent tant
+d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort prochaine et
+inattendue...
+
+
+
+
+IX
+
+UNE RÉPONSE DE SOPHIA
+
+
+Depuis plusieurs semaines, je me demande: «Miss Sophia a-t-elle reçu mes
+lettres?»
+
+Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que des courriers en
+route pour la Russie étaient attaqués et pillés dans les déserts de
+Djoulfa.
+
+Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia qui répond. Quelques
+lignes seulement, datées de «Tiflis, 4/17 septembre 1917».
+
+ * * * * *
+
+«Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, et Tatiana
+donc est retournée à Moscou... Tout est fini de ce qui était... La vie
+est un conte si infiniment beau!
+
+«Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans le coin du
+grand tapis et qui vous a vu veilleront sur vous, je le sais. Allez, mon
+ami grand. Pour moi, il est ceci: un garçon n’est plus qui m’a aimée, et
+il faut, a dit la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.
+
+«Je m’en vais dans un couvent retiré.
+
+«Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne peux plus dire
+et que je ne saurais oublier dans ma glacée solitude...
+
+«Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards de Paris, pensez à moi
+quelquefois, ami, à la dame aux blanches toilettes qui adorait les
+crépuscules du Jardin du Palais.»
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, calme,
+sensible, qui représentait pour moi cette sagesse raisonnable que nous
+aimons de trouver chez une femme française, se révélait déconcertante
+autant que les autres. C’est assurément parce que je la connaissais mal
+et n’avais jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son cœur.
+
+Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de près, demeuraient
+au troisième plan, grossissent et se placent selon leur importance.
+Comme miss Sophia habitait une chambre à part dans le logement de
+Tiflis, elle se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De ne
+l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et de Tatiana, et très
+souvent seule, si aimable et spirituelle, j’avais fini sans doute par la
+croire différente des autres.
+
+Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. C’est une chose
+qui me fut sensible, mais cette lettre que je venais de recevoir
+terminait si bien ma correspondance datée d’Ourmiah que je l’ai mise là,
+en conclusion...
+
+Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je ne l’ai jamais
+revue, mais j’écris ici son nom, pour la dernière fois sans doute, afin
+que, par sa grâce, ce récit parvienne,--et nul ne le souhaite plus que
+moi,--à cette notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux
+apanage.
+
+
+
+
+X
+
+INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR
+
+
+Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des
+mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi,
+mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre
+jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan,
+ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont
+roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens
+qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce
+jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si
+méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous
+laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient
+même de pénétrer dans leurs étroites boutiques.
+
+--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous
+l’a dit dans les mosquées...
+
+L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en
+Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes
+occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue
+redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à
+l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme
+prétention.
+
+On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun
+connaît de réputation...
+
+--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes
+confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany.
+
+A l’un de nous, il demande:
+
+--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent
+fous après avoir mangé du cadavre d’homme?
+
+Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre:
+
+--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de
+cadavres humains...
+
+ * * * * *
+
+Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux
+des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique
+encore les haines de religion.
+
+On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés
+à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la
+veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de
+feutre avec turban à franges et les larges pantalons.
+
+De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent
+dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier:
+des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la
+misère et la vermine.
+
+ * * * * *
+
+On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes
+les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes
+gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre:
+
+--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!»)
+désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons.
+
+Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui
+plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la
+mendiante s’éloigne, en nous maudissant.
+
+--Que dit-elle?
+
+--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois
+que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les
+chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle
+a demandée.
+
+Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les
+lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement
+ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la
+campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté
+qui ne fait pas oublier les Juives...
+
+Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de
+nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du
+regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans
+certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse
+catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à
+domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec
+les chiens errants.
+
+ * * * * *
+
+Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui
+le font frémir.
+
+--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en
+Perse...
+
+Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé
+qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.
+
+Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène
+lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans
+en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands
+personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la
+vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des
+Français.
+
+Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah
+ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades
+musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison,
+des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux
+des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et
+moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital,
+il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes
+électriques et le moteur qui fournit la lumière...
+
+ * * * * *
+
+Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à
+la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines
+et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné,
+cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous
+salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets
+arabes... Il ne connaît pas le français.
+
+Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même
+pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens
+indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à
+leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs.
+
+Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain
+surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même,
+un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et
+dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à
+grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où
+des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche
+Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne.
+
+ * * * * *
+
+Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu
+nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de
+nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit
+à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque,
+psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les
+terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des
+maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les
+canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des
+vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes
+bleues du lac, au loin...
+
+Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée.
+Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des
+Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel
+danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications.
+
+--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec
+un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut...
+
+Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand
+deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de
+pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une
+seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des
+chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants
+chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs,
+des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans,
+la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde
+sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des
+couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même
+rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_
+
+ [11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre
+ de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie
+ considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les
+ dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par
+ malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de
+ prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque
+ immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le
+ plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une
+ folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel
+ d’histoire des religions_).
+
+Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces
+manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens
+chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui
+passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent
+leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De
+nombreux blessés.
+
+
+
+
+XI
+
+«LES SOIRÉES D’OURMIAH»
+
+
+Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de dortoir, nous
+apercevons, Marcel Benoit, Maurice Jammes et moi, non loin de la porte
+d’entrée, quelque chose qui se traîne par terre.
+
+--Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.
+
+Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons l’un des nôtres:
+Captain.
+
+--Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet état! remarque
+Benoit, plein d’admiration.
+
+--Laissez-moi, implore Captain. Je regagne mon quartier général.
+
+--Comme ça? A quatre pattes? demande Jammes.
+
+--Chut!... Oui, à cause des espions...
+
+Il est indéniable que Captain ne peut ni marcher, ni se traîner. En
+dépit de ses protestations, nous le portons jusque sur son lit.
+
+--«Captain Treuleuleu!» observe Marcel Benoit. Quelle belle signature
+pour des articles sur la guerre, en délayant le communiqué, comme...
+
+--Pourquoi ne pas faire un journal?...
+
+Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville d’argile mal
+cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement prévu et organisé
+pour qu’on n’en reçoive jamais. Le courrier est, la plupart du temps,
+confié à des Russes évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de
+bagages dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.
+
+Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, nous décidons
+de nous mettre à l’œuvre. Ainsi prennent naissance, par sympathie avec
+les «Soirées de Paris» de Guillaume Apollinaire, les «Soirées
+d’Ourmiah». Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, parce qu’il
+prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, à la vie en famille,
+des choses oubliées, en somme.
+
+--Voici la manchette, dit Benoit: «Journal français du front du
+Caucase.»
+
+--Tout simplement?
+
+--Puis, les indications habituelles: «Rédaction, quartier de Yurdischah.
+Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. La Direction les
+utilise.»
+
+--A quoi? interroge Maurice Jammes.
+
+--Tu le verras bien.
+
+--Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour toutes
+communications au garçon de bureau Benoit...
+
+--Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte s’il est à jeun.
+
+Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des plus beaux
+échantillons d’humanité que la grande tourmente promène à travers le
+monde. Pour la semence, sans doute... Bien qu’il soit apprenti médecin,
+Benoit ne manque pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de
+comprendre ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie
+administratif l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage des
+jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en conscience.
+
+Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, cumuler les fonctions
+de garçon de bureau et de critique dramatique. Aucune ironie dans ce
+rapprochement. Le hasard...
+
+--Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un garçon de bureau,
+annonce Maurice Jammes.
+
+--Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.
+
+--Entendu: «Nous sommes ici pour représenter le Droit.» Mais
+occupons-nous des rédacteurs, intervient Benoit.
+
+«Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une chronique sur les
+sports?
+
+--Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite: «Au Petit
+Creusot», où il répare si artistiquement avec des boîtes de conserve les
+fusils des Chaldéens. Ce qui est fort dangereux, du reste...
+
+--Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. Mais Captain
+l’affirme: «Les morts ne réclament jamais.»
+
+--Et Captain?
+
+--Il sera chargé de la chronique militaire.
+
+--Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, autant supprimer
+la rubrique tout de suite, assure Maurice Jammes.
+
+--Avez-vous pensé à la publicité?
+
+--Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, nous
+inscrirons des placards comme ceux-ci: «Si vous aviez placé ici une
+annonce sur votre produit, vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une
+commande à votre maison.»
+
+--Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent enfin,
+déclare Jammes. Une colonne pour les «recherches et réclamations».
+
+--Entendu. Nous mettrons: «Le Monsieur qui au vestiaire du Grand Théâtre
+russe, du quartier de Dilkoushah, a reçu un pantalon de dentelle et un
+éventail au lieu et place de sa capote réglementaire, est prié de
+rapporter ces objets à la Direction.»
+
+--Et la chronique médicale?
+
+--Nous n’avons que l’embarras du choix: trop de compétences.
+
+Mais Benoit demande la parole:
+
+--Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des études spéciales
+et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier au «Captain». Son
+passé--ancien prisonnier de guerre, évadé d’Allemagne, ancien matelot,
+ancien boucher sur un paquebot--le désigne suffisamment pour cet emploi.
+
+«Vous savez que, dans le civil, Captain met sur ses cartes de visite:
+«Ex-interne de la Villette». Ce qui ne manque pas de produire une grande
+impression sur sa clientèle.
+
+«Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme Captain le
+reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de décès qu’un chirurgien.
+
+--On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur la transcription
+en français, des noms russes et persans. Doit-on écrire le «Stabs» ou le
+«Schtabs»? (État-Major). Doit-on écrire «Younker» ou «junker» à
+l’allemande, pour désigner un officier? Doit-on énoncer «Pojalouista»
+(pour: s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent: «Pajaste»?
+
+--Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. D’ailleurs, je
+viens de trouver la devise qu’il portera en manchette. En manière de
+protestation contre la nourriture qui est assez restreinte comme vous
+savez et l’obligation où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin
+étant défendu par les autorités russes...
+
+--Alors, c’est en buvant du thé que Captain s’est mis dans l’état où
+nous l’avons trouvé?
+
+--Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka dans son thé.
+
+--En manière de protestation, poursuit Jammes, Captain a composé un
+refrain sans façon qui est devenu le refrain de la formation:
+
+ De l’ambulance alpine,
+ J’en ai plein le dos:
+ On n’y bouffe que des briques,
+ On n’y boit que de l’eau.
+
+--Et la chronique des modes et de l’élégance?
+
+--On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la comédienne Lentina,
+répond Benoit.
+
+
+
+
+XII
+
+CONSULTATION GRATUITE
+
+
+Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce sont toujours
+les mêmes clients qui se présentent: indigènes, chaldéens, musulmans et
+des soldats russes de toutes les armes, des femmes employées à la
+Trésorerie, aux Intendances, des «sœurs de charité...»
+
+Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers... Ils ont lu,
+par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau racoleur. Alors ils
+sont entrés... Mais, comme ils ne possèdent pas d’autorisation écrite,
+on les renvoie. Cette formalité les étonne... Et les civils musulmans
+qui attendent, où prennent-ils leurs papiers?
+
+Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, par curiosité.
+Ils montrent un bout de chiffon sur quoi une «siestra» indulgente
+griffonna quelques lignes et sa signature: «Pour le Médecin-chef du
+régiment ou de l’hôpital... La sœur: Anna, etc...»
+
+Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que les docteurs et
+officiers russes, tiennent en effet les écritures que ces messieurs
+affectent de dédaigner. Le billet s’orne du timbre humide où les aigles
+impériales déploient leurs ailes... Miracle du cachet, sortilège de la
+paperasse que nul ne cherche à déchiffrer!... La forme est sauvée, et
+les porteurs de papiers sont dignes d’entrer...
+
+Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la porte que referme
+avec bruit un tablier blanc pressé, les Russes commencent une longue
+discussion. On les entend crier:
+
+--_Davolna!_ (assez!) _Volia!... Svaboda!... Bourgeouaisie!..._
+
+Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang... C’est l’étudiant de
+service qui prie ces messieurs de faire silence. Sur un banc, à l’écart,
+des officiers russes sont assis. Une «siestra» en robe crème et jupons
+courts se penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte s’ouvre. Et
+apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, un Russe né à Paris, qui a
+l’avantage de connaître ses compatriotes. Avant même qu’il ait parlé,
+tous les «tavarischy» se pressent autour de lui. Pawel les calme, du
+geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans ce nouveau
+venu une aide inespérée, se redresse, et, dans un grand salut militaire,
+fait sonner ses éperons.
+
+Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour de faveur. Il
+posera la question au Comité, mais, devant le silence de Pawel, les
+autres se taisent: ils se retrouvent les dociles serviteurs de l’ancien
+tsar...
+
+Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent niellé. Il le
+présente aux officiers russes qui s’inclinent. Pawel lui-même prend une
+cigarette et, avec les grâces et les petites façons d’une pensionnaire
+en peignoir, roule sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté,
+puis de l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.
+
+La «siestra», aussitôt, plaide la cause de son malade, qui, du reste, se
+croit déjà perdu et cherche sur les murs les habituelles icones. Mais il
+ne voit que des tableaux de service, emplois du temps, courbes des
+fièvres, etc. Le malade du brancard appelle un pope, un petit père...
+
+--Batiouchka!...
+
+Et le «batiouchka» paraît.
+
+Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui porte l’ample
+robe grise à fourrures des popes. Sa main grasse se ferme sur une
+tabatière d’or enrichie de rubis. Il a l’air très doux, ce pope. Il
+s’accroupit près du brancard. Il parle avec douceur et se bourre le nez
+d’un doigt délicat. La «siestra» attend, la tête penchée. Elle est
+blonde, naturellement, des yeux bleus... Elle ressemble à la plupart des
+infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du front, pour distraire
+les officiers, disent les simples, pour faire de l’espionnage, affirment
+les initiés. De mystérieuses histoires ont cours, en effet, sur le
+compte de ces dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en
+liberté, comme «Croix-Rouge», après une charmante captivité. Presque
+toutes parlent l’allemand, et c’est en cette langue qu’elles s’expriment
+souvent avec les Français peu familiers avec le russe.
+
+La jolie «siestra» a rejeté son manteau d’astrakan et détaillé d’un
+regard tranquille, les hommes et les choses qui l’entourent... Des
+«camarades» se succèdent. Ils sont atteints des habituelles maladies que
+réservent aux imprudents les faciles chrétiennes de cet Orient et les
+voiles noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, dont
+il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière de son village,
+lorsqu’il partit pour la guerre, lui annonça que, s’il était épargné et
+repassait la frontière du Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète
+pour la Natacha, qui lui est fidèle dans la steppe profonde...
+
+C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît sous un énorme
+bonnet à poils blancs; ses pieds s’enfoncent en de lourdes bottes de
+feutre.
+
+Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race:
+
+--Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et de l’erreur...
+Pas plus que le tsar n’était notre Père, la radoteuse... etc...
+
+Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte jusque sur ses
+chevilles, pas plus grosses que les mollets d’une Française, et un
+paysan habillé avec les défroques que les soldats russes abandonnèrent,
+parlementent longtemps... Il y a là, encore, des Persans de la dernière
+classe, reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu de
+leur épaisse chevelure et trois graves mollahs... Ces derniers
+s’informent d’abord si les «savants» qui doivent les examiner sont
+musulmans. La valeur de la consultation dépend de la réponse... Et puis
+une Persane, en noir. Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne.
+Il dit que sa dame est malade: une plaie sur les lèvres. Il veut que
+l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, sans regarder la
+Persane, qui se refuse, même pour un moment, à montrer son visage.
+
+Mais Pawel conte fleurette à la «siestra». Il se tient sur une jambe,
+puis sur l’autre, de façon que la visiteuse puisse admirer à loisir ses
+jambières en cuir jaune. Il agite les mains, et c’est pour lui faire
+voir sa bague où bleuit une énorme turquoise...
+
+Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche de
+l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant la «sœur de charité»
+demande:
+
+--Soldat?
+
+--Oui, dit le Russe.
+
+--Quel âge as-tu donc?
+
+Pas de réponse. Pawel insiste:
+
+--Voyons, quelle année? Quel mois? Quel jour es-tu né?
+
+--Nizenaï... (je ne sais pas) déclare une voix endormie.
+
+--Comment? Tu ne sais pas! Rappelle-toi...
+
+La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis:
+
+--Je me souviens... C’est l’année où la maison d’Yvan Yvanovitch, en
+face de la nôtre, a brûlé...
+
+Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous devant les
+portes de l’ambulance pour la consultation, des médecins chaldéens qui
+firent leurs études en Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile
+clientèle. L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis tire
+d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et de grosseur
+différentes. Il les range devant le malade et désigne chaque flacon:
+
+--Voici... celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre krans, celle-ci
+huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce que tu veux?
+
+Le malade se décide pour la fiole à deux krans.
+
+--Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les heures...
+
+Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les remèdes gratuits
+qu’on lui remettra à l’ambulance.
+
+
+
+
+XIII
+
+DIVERTISSEMENT
+
+
+Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le
+ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du
+petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver,
+le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal
+pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des
+murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant
+l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où
+les saules se profilent dans la brume...
+
+Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans
+les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de
+hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse
+dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...»
+
+--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour
+la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver...
+
+Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote
+grise.
+
+--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.
+
+A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête.
+
+--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous
+occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu.
+
+Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et
+des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement
+et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine,
+etc...
+
+La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en
+Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et
+nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au
+redressement de ce vaste pays.
+
+C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou
+furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que
+l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention
+de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et
+des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des
+caravansérails.
+
+«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler
+d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau
+noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la
+ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les
+Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir,
+comme d’habitude.
+
+Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et
+la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que
+la guerre était finie?
+
+Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du
+Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats
+qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés
+depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent
+d’un expédient: le théâtre gratuit.
+
+A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de
+la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des
+«praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles.
+
+--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne.
+
+Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons!
+Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres
+encore...
+
+Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours
+que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la
+retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les
+Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces
+déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays:
+l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et
+le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils
+rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police
+relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable
+humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se
+prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix
+autorisée psalmodie:
+
+--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des
+camarades acteurs.
+
+Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous
+les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands
+gosses...
+
+Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous
+allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations.
+Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà
+ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de
+l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier,
+ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution
+en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les
+transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les
+armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que
+leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis
+les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils
+savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire...
+
+Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles
+rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si
+elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne
+Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles
+composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit.
+Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une
+danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la
+félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle
+ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la
+travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la
+tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de
+croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses.
+
+ * * * * *
+
+Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On
+a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des
+secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils
+les saluent de la formule rituelle:
+
+--Camarades, la terre et la liberté!
+
+Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne
+savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre
+uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait
+leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent
+pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la
+Révolution. Ils nous saluent simplement:
+
+--_Sdraz, tavarischy Guermany!_
+
+Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis
+croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec
+inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces
+redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette
+confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin.
+
+Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné,
+obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé:
+
+--Tu es libre désormais.
+
+On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun,
+une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau
+citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq.
+Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète:
+
+--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le
+deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti
+social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de
+l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq
+représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu
+choisiras...
+
+L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces
+grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il
+surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes.
+Ils indiquent la bonne liste...
+
+Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour
+que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes
+raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon
+qu’il ne se trompe point.
+
+Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son
+unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par
+un jeune homme blond et frisé.
+
+--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu
+allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!...
+
+Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était
+vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués»
+l’entourent et la protègent.
+
+--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain.
+
+
+
+
+XIV
+
+AUTRES DISTRACTIONS
+
+
+L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il a sa figure des
+grands jours, la toque de travers sur ses cheveux hérissés.
+
+--Venez voir! Y en a des soldats russes qui ont pillé à bazar.
+
+Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels: soldats russes,
+portefaix, musulmans dans leurs manteaux. Au coin, sur la borne, un
+mendiant psalmodie les litanies du martyre des Alides. Quelques soldats
+s’éloignent en serrant les bras sur leurs capotes gonflées.
+
+--Y en a qui ont pillé... dit le tremblant Israël.
+
+Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des lèvres, les mains
+dans les poches, interpelle ces fuyards prudents. A notre grande
+surprise, ces «citoyens libres» s’approchent...
+
+--Pourquoi as-tu volé? demande Bobbyck.
+
+--J’ai fait comme les autres... Je pouvais bien prendre des marchandises
+puisque les autres en prenaient.
+
+Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des babouches, des
+peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, une aiguière en cuivre...
+
+--Laisse ton butin... Tu peux t’en aller...
+
+Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant que Bobbyck
+arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent sans protester les objets
+les plus disparates: du tabac, des ceintures de cuir, un samovar, des
+chaussettes de laine, de petits tapis... Et tous de fournir la même
+excuse...
+
+--J’ai fait comme les autres...
+
+Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se retourner. Des
+Chaldéens de la plaine, transis de crainte, viennent annoncer que des
+soldats ivres enfoncent les portes de bois des boutiques avec des
+poutres... Bobbyck allume une cigarette. Il a assez travaillé pour
+aujourd’hui...
+
+Que chaque officier russe fasse comme lui.
+
+ * * * * *
+
+Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. Le pillage
+continue jusqu’à la nuit.
+
+Le général russe commandant le corps d’armée n’a aucune autorité. Il le
+reconnaît de bonne grâce. Les policiers persans que l’on rencontre
+quelquefois dans les rues estiment que le moment est mal choisi pour eux
+de se montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.
+
+Le gouverneur persan se désole... Enfin, après une nuit de vol, les rues
+du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, des étoffes traînent
+par terre. Sous les voûtes du bazar, devant les boutiques défoncées, on
+ne rencontre que des vendeurs de nougat («khalva»).
+
+Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium qui a pu sauver sa
+maison. Des Russes défilent, le fusil sur l’épaule. Quelques Musulmans.
+Il fait froid. Et voici que des ânes, au trot, s’avancent librement dans
+les ruelles du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.
+
+Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments russes s’en vont
+en Russie.
+
+Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces jours derniers. Les
+cosaques du Baïkal se retirent. C’est la fin... Les chrétiens de la
+contrée,--Chaldéens et Arméniens,--que divertissait le pillage du bazar
+ne rient plus.
+
+--Nous serons massacrés quand les Russes ne seront plus là...
+
+Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, craignent les
+représailles des musulmans, quand, leurs camarades partis, il leur
+faudra rejoindre, par groupes isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils
+demandent tous à être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.
+
+L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans deux semaines. Il
+faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il ne peut ni les précéder ni
+les obliger à rester ici.
+
+On demande aux camarades qui partent:
+
+--Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie?
+
+--Nous faisons comme nos camarades...
+
+Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous courent s’entasser
+sur ses rives, à Guelman-Khané, où la flottille n’a pas assez de barques
+pour transporter ces voyageurs sur l’autre bord.
+
+A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres ennuis. Des
+milliers de soldats campent sur les quais. Ils attendent des trains qui
+ne viennent jamais. Ils vivent comme ils peuvent: de pillages,
+d’incendies, de meurtres. Les ravitaillements sont arrêtés.
+
+Que devenir à Ourmiah? Sans ordre, nous devons attendre...
+
+La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement sur les hauts
+plateaux; elle brouille l’horizon de saules dans la campagne et tourne
+dans les étroites ruelles. Les Chaldéens frileux marchent vite; les
+Persans se cachent dans leurs houppelandes; quelques officiers russes,
+des Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir brille
+d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans ses ténèbres
+mystérieuses.
+
+Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la chapelle de la
+Mission catholique des Pères Lazaristes depuis le début de la guerre.
+Les rues ne sont pas sûres, et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir
+après que les mollahs ont salué le soleil couchant.
+
+Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année? Les Pères ne
+savent pas:
+
+--Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, sans rire.
+
+Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats français donnera
+peut-être quelque confiance aux Chaldéens qui oseront sortir de leurs
+profondes demeures.
+
+On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à minuit. La plupart de
+nos camarades se rendent à la maison des Pères, le revolver au
+ceinturon, car l’on fusille ferme, comme chaque nuit, dans tous les
+quartiers, depuis Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de
+garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. Il y aura
+des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, des oignons crus, des
+amandes grillées et du miel, le tout arrosé de vodka. Benoit rêve au
+gâteau de riz semé de raisins secs, baignant dans le vin cuit.
+
+Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos verres pleins de ce
+lourd vin alcoolisé, que l’on conserve dans les «linas» de terre cuite,
+se lèvent, on nous annonce qu’une femme malade vient d’entrer à
+l’hôpital... Elle est petite, les yeux hagards, le visage blanc de
+vaseline. Elle pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le
+lit où des infirmiers l’ont déposée.
+
+--Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, mécontent.
+
+L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues sont encore
+encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons Lentina,
+l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de l’ambulance, ni perdu la tête
+autant qu’on pourrait le croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près
+d’elle, elle recommande entre deux sanglots:
+
+--Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon et mon sac à main
+dans l’auto, devant la porte...
+
+--Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. La... Chose-Kaïa...
+
+--La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.
+
+--Oui... Elle prend de la morphine et de la coco... Lentina également.
+
+--Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.
+
+«Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. Lentina
+revient de Tiflis où elle a appris la mort de son mari, le jeune
+lieutenant que vous avez vu...
+
+--Non. Connais pas...
+
+--N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se tuer. Lentina
+revient, déjà malade, en Perse. Arrivée chez elle, de la glace sur
+l’estomac, des «praporchicks» sont venus la chercher pour jouer le soir
+même un rôle de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la
+grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, Lentina doit
+jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les bons camarades lui remettent
+une bouteille de vin véritable. Lentina s’aperçoit du subterfuge
+lorsqu’elle a commencé sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son
+jeu, achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très
+malin de la part des praporchicks...
+
+Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés comme les
+plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant «l’omelette aux fines
+herbes de l’Azerbeidjan»--assure le menu. Il remplit nos verres et,
+comme il faut toujours, même dans ces heures de désarroi, établir une
+fiche pour chaque nouvel «entrant», il propose:
+
+--On mettra donc: «Crise simple consécutive à plaisanterie stupide.»
+
+--Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.
+
+
+
+
+XV
+
+AVANT LA FIN
+
+
+Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il
+s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de
+ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français
+font à ce sujet de sévères remarques:
+
+--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer!
+s’étonne Bobbyck.
+
+La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine
+Bobbyck ajoute:
+
+--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en
+empareront.
+
+Puis, pour nous:
+
+--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus
+loin...
+
+Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau,
+tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace.
+
+On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout
+son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis
+au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des
+factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un
+peu partout.
+
+Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq»
+est fermé.
+
+--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien
+dommage!...
+
+Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La
+paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés.
+
+Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis,
+charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes...
+
+--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais
+donné l’adresse?...
+
+Il fait «oui», en secouant la tête.
+
+--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes.
+
+--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck.
+
+Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon
+vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme
+Jammes observe:
+
+--Nous sommes bien isolés à Ourmiah.
+
+--On est seul partout, dit-il presque sérieux.
+
+Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de
+Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un
+sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude.
+Toutefois, il reprend très vite:
+
+--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont
+les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues.
+
+--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis?
+demande Jammes.
+
+Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle
+a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle
+qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle
+est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.
+
+--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé.
+
+C’est aussi une «sœur de charité» russe.
+
+--Prenez-moi!
+
+--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme
+dame sanitaire...»
+
+ * * * * *
+
+Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre,
+tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande
+les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant
+à lui, il ne sait pas... On insiste:
+
+--Voyons, vous savez bien quelque chose?...
+
+--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est
+plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand
+nouveau café...
+
+--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis?
+
+--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc?
+
+--Tous.
+
+--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin!
+
+Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près
+d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image.
+
+--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il.
+
+Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la
+frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance
+distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les
+camarades posent leurs conditions:
+
+--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des
+manteaux.
+
+Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à
+cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination.
+
+ * * * * *
+
+Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici:
+constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et
+chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy»
+abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le
+«Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.
+
+--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck.
+
+Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait
+appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des
+anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux
+nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans
+cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme
+oriental, qui n’a pas de lendemain.
+
+Le sceptique Bobbyck résume la situation:
+
+--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà
+huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze
+officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize
+officiers, mais pas encore de soldats...
+
+Et il pense aux choses pratiques:
+
+--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky
+peut beaucoup.
+
+En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux
+armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la
+Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la
+noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations
+sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de
+Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas.
+
+--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs
+Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!...
+
+ * * * * *
+
+La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a
+établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été
+pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des
+marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes
+quittent la Perse?...
+
+--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le
+commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs
+de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma
+flotte et je me retirerai...
+
+--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration
+de votre compagnie..., observe Bobbyck.
+
+--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle?
+
+Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à
+Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.
+
+Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez
+les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre.
+
+C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de
+colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave.
+
+Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau
+venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la
+main et inspectant toutes les encoignures...
+
+--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le
+colonel en relevant un front soucieux...
+
+--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais
+maintenant ils ne sortent pas...
+
+--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des
+trous dans les murs?...
+
+--Des souris?... Non plus...
+
+--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment
+appelez-vous?
+
+--Des cheveux?...
+
+--Non...
+
+Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie:
+
+--Des poux!
+
+--Non. Il n’y en a pas.
+
+--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa
+grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il,
+parce que j’en ai peur!...
+
+ * * * * *
+
+Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les
+capotes grises qui sont restées à leur poste.
+
+Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan,
+interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»:
+
+--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une
+armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un
+pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours...
+
+On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent
+les bateaux et les gares. On leur dit:
+
+--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient
+revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous.
+
+Mais ils répondent:
+
+--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout
+le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES BATAILLONS CHALDÉENS
+
+
+En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est une trouvaille.
+En principe du moins. Sur le papier, si l’on préfère.
+
+--Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.
+
+Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers russes qui
+s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient dans un poste avancé,
+pendant la guerre. Ils le disent. On ne peut contrôler leur parole,
+puisque les communications télégraphiques sont déjà difficiles. Toute
+une jeunesse en uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers
+commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit ans.
+
+Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne veulent pas que
+l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, et voici qu’ils se détournent
+des Français. L’armée chaldéenne s’organise difficilement.
+
+Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles constate:
+
+--On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste à Ourmiah pour
+examiner les «droujinas»... Il s’y opposera... Cependant, le gouverneur
+persan de la ville annonce que des peines sévères seront prises contre
+les sujets persans qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.
+
+Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. Ils vont en même
+temps protester de leur fidélité auprès du gouverneur persan. A
+l’État-Major russe qui leur offre des fusils, ils répondent par ce mot
+qui justifie toutes les servitudes:
+
+--Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons pas qu’on le
+sache...
+
+Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ des Russes, mais
+on n’a pas pensé que les chrétiens, riches d’armes et de munitions, se
+souviendraient d’abord que leurs vrais ennemis sont à côté d’eux: les
+musulmans de la région, les musulmans propriétaires de villages et de
+grandes maisons...
+
+La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure toute la nuit.
+Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, et Mahamed,
+«l’homme-qui-doit-mourir», s’en va, inquiet, à l’affût des nouvelles.
+
+On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été fusillés en
+représailles.
+
+Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou annonce de
+graves événements.
+
+--Le gouverneur, le «kargouzar», le «sardar» ont dit que les Français
+devaient s’en aller... Il y a des canons, des fusils, des revolvers pour
+les chasser... Au besoin, les dents de leurs soldats suffiraient à les
+mettre en fuite.
+
+ * * * * *
+
+La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où il est sage de ne
+pas trop sortir le soir... Pour mettre fin à ces fusillades nocturnes,
+le gouverneur persan a convoqué chez lui les «grands personnages», les
+«honorables présidents» des diverses missions religieuses, les
+patriarches chaldéens, les dignitaires persans... Autour des grands
+tapis, on parle... Chacun débite son petit discours en faveur de la
+paix, sur ce thème émouvant:
+
+--Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des frères, puisqu’ils sont
+sujets du même grand pays, la Perse...
+
+Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent avant la
+tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné leurs demeures que la
+fusillade recommence comme la veille...
+
+ * * * * *
+
+Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on rencontre de vieux
+aventuriers comme cet Antone Babaïeff, officier qui s’est enrichi en
+vendant toujours le même fusil. Son procédé est des plus simples. Il
+confie dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il peut lui
+faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous est fixé dans la
+campagne, hors des portes de la ville, car ce genre de commerce est
+interdit. Babaïeff apporte le fusil, le musulman les krans (monnaie
+persane) convenus. Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car
+il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, comme par
+hasard, un Chaldéen, le propre frère de Babaïeff, qui reconnaît le fusil
+d’Antone:
+
+--Canaille! Tu as volé cette arme à mon aîné!...
+
+Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet ustensile
+dangereux que les deux compères pourront céder de nouveau à quelque
+autre dupe...
+
+Tout ceci est bien compliqué et demande une assez longue mise en
+scène... Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres moyens. La nuit, il arrête
+les Persans armés qu’il rencontre, les tue proprement s’ils ne sont pas
+convenables et les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal
+dont il trafique... Les musulmans achètent cher les armes à feu; les
+rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux... C’est ainsi
+qu’on fait fortune dans la carrière des armes.
+
+Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous rencontrons
+souvent ce charmant garçon à la cordiale poignée de mains.
+
+--_Sdraz, tavarisch!_ nous dit-il, car ne sachant pas le français, il
+nous parle en russe.
+
+Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon usage:
+
+--Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux qu’il a couchés
+gentiment sous la neige, plus une femme parce qu’il s’est trompé.
+
+Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et râblé, s’éloigne,
+heureux de ses exploits. Je ne crois pas qu’il se vante. Il dépense
+beaucoup, il a toujours de l’argent et quantité d’objets
+bizarres,--bracelets, montres, colliers, ceintures ouvragées,--à vous
+offrir...
+
+--Il a bien fait! conclut Nicodème.
+
+
+
+
+XVII
+
+LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH
+
+
+En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky--un petit nez dans
+un long visage--le dernier officier de l’État-Major du VIIe corps
+d’armée qui soit resté à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement
+possible ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que des
+Arméniens ou certains Russes, ou des «paroutchicks» dans les bataillons
+chaldéens. Les premiers, il les ignore; les autres lui paraissent trop
+jeunes. Aussi vient-il chercher à l’ambulance l’officier-comptable
+russe: le charmant Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux
+faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ils
+évoquent ensemble l’heureuse époque de l’ancien régime.
+
+Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au «Stabs Corpous»
+une chambre trop grande qu’il a meublée avec un lit, une table, deux
+chaises et un loup énorme et velu qui trotte et tourne, dans la pièce
+trop étroite pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez le
+colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre pour le vin
+du pays,--un vin dur, fort en alcool, conservé dans les «linas» (cruches
+de terre) et qui saoule très vite.--Il n’y a qu’un petit verre pour la
+«vodka»... On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans la
+même coupe.
+
+--A vous l’honneur!
+
+C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.
+
+--A la santé de nos femmes! dit Brovsky en buvant la deuxième tournée.
+Si vous n’en avez pas, n’en prenez point pour cela. Nous boirons une
+fois de plus à la santé de nos maîtresses...
+
+On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on avale d’un seul
+coup.
+
+--J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel Brovsky, mais avec la
+chaîne...
+
+La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.
+
+--C’est cher, dit-il... Le cuir est rare...
+
+--Vous avez donc une autre montre?...
+
+--Moi? non. Mais je fais comme les tavarischy; je vends tout ce que
+j’ai, et puis après je vendrai tout ce que je n’ai pas...
+
+ * * * * *
+
+Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter Ourmiah. On le
+sent fiévreux, inquiet... Enfin un télégramme!... Il l’ouvre d’un doigt
+rapide:
+
+«Envoyez en double expédition état nº 8 sur courroies selles cavalerie,
+etc...»
+
+--Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute la bureaucratie
+russe tient là-dedans: «Envoyez en double expédition...»
+
+ * * * * *
+
+Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck une liste de
+personnages qui sont décorés de je ne sais plus quel ordre, parmi
+lesquels se trouve Bobbyck lui-même.
+
+--Venez chez moi demain, à trois heures, je vous remettrai cette
+feuille...
+
+Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.
+
+--Ah! vous voilà! Eh bien, nous allons boire...
+
+Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du vin et de la
+«vodka» de la veille, sont sur la table. Le loup tourne en rond dans la
+chambre, contrarié par les deux officiers, ce qui l’oblige à faire des
+détours dans sa fuite perpétuelle sur place...
+
+--Et le papier?... demande Bobbyck...
+
+--Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. Mais je vous
+le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.
+
+Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire chez son ami, il a
+oublié la fameuse feuille.
+
+--Venez donc la chercher demain... Cela vous promènera... Ah!... à la
+santé de nos maîtresses!...
+
+ * * * * *
+
+On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un vieux fonctionnaire
+de l’ancien régime qui s’est engagé dans la nouvelle armée, l’armée
+chaldéenne.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive jusqu’à sa mort.
+
+Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. Attablé
+devant son guichet, il le harcèle de demandes:
+
+--Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser?... Ah! bien, et pour
+avoir de la poudre... Le soleil a bruni le visage des soldats
+chaldéens... Il faut qu’ils ressemblent aux Russes... Où pourrait-on
+trouver de la poudre de riz?
+
+L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, son gros
+visage à lorgnons. Ces questions le dérangent dans ses habitudes
+paisibles. Il répond hargneusement, mais Bobbyck, sans se fâcher, lui
+présente des quittances, l’une après l’autre, les épluche...
+
+--C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, dit-il avec
+indulgence. Il travaille quand je vais le voir.
+
+De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire range
+ses plumes et ses crayons et se retranche douillettement derrière ses
+factures, ses cigarettes, ses morceaux de sucre, sa tasse de thé et se
+hâte de ne plus rien faire.
+
+ * * * * *
+
+Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre à boire à la
+façon des Russes. C’est un sport qui comporte de l’entraînement. Il
+s’agit de vider chaque fois son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre
+s’arrosent de «vodka». C’est plus rapide, cela met tout de suite les
+convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire glisser les
+tranches de melon confites dans le vinaigre, les harengs en équilibre
+sur des œufs durs, l’herbe parfumée des montagnes de l’Azerbeidjan...
+Aucun choix du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les
+plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel et les poires
+macérées dans l’acide acétique...
+
+Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les coudes sur la
+table, le buste en avant, il suce un morceau de sucre en buvant le thé.
+Ce morceau, il le retire lorsqu’il repose son verre et le place à côté
+de son couvert; il mange du pain avec le potage, il manœuvre la
+fourchette à pleine main, comme s’il tenait un poignard... Le repas se
+compose de plats chaldéens: riz au sec («pilau»), mouton rôti aux
+champignons de saule, vin blanc et, à chaque changement de service, un
+petit verre d’eau-de-vie. C’est par le thé et la «vodka» que l’on
+termine habituellement. Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le
+maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre sous la table que
+de ne pas tenir tête à son ami.
+
+ * * * * *
+
+Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus attendre. Les seuls
+officiers russes qui persistent à rester sont détachés de l’État-Major
+chaldéen. Les musulmans, sur des ordres venus de Tauris, préparent,
+dit-on, le massacre des chrétiens; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa
+constitution, sont des choses qui n’intéressent que les gens de Londres
+ou de Paris.
+
+--On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça va aller encore plus
+mal.
+
+Et Bobbyck:
+
+--Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple qui veut absolument
+la paix?
+
+Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on verra bien. Mais ce
+soir précisément la fusillade oblige Bobbyck et lui, à s’enfermer au
+«Stabs». Ils décident de partir dès l’aube.
+
+--Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.
+
+Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui conduit à
+Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des livres ouverts et des
+papiers non signés. Mais il emmène son loup.
+
+L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, puis s’arrête
+tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah doivent dormir à présent. Nous
+sommes tranquilles. Quelques cadavres dans les tournants des ruelles.
+C’est tout.
+
+--Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien n’est plus dangereux
+qu’une balle perdue. Il y a toujours quelqu’un pour la trouver.
+
+--Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont les mauvais
+tireurs...
+
+Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est la minute des
+adieux. Brovsky a enlevé le collier de son loup.
+
+--Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. Oriente-toi et
+tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.
+
+La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, flaire le vent,
+décrit un large «huit», par habitude, puis s’éloigne, s’éloigne encore
+sans se retourner. Elle s’arrête, pointe les oreilles. Elle écoute,
+l’échine basse et disparaît derrière une haie de saules... Elle est
+partie.
+
+--A notre tour, maintenant, dit Brovsky.
+
+--Espérons que nous aurons autant de chance que le petit frère aux
+longues pattes, ajoute Bobbyck.
+
+Et ce sont les adieux et des souhaits.
+
+--Oh! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre de vodka. Il est
+resté sur ma table... là-bas...
+
+--Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé; affirme joyeusement
+Marcel Benoit.
+
+--Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis?...
+
+Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite... Pas aussi
+vite que le loup, tout de même...
+
+
+
+
+XVIII
+
+DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE
+
+
+Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme vous nous manquez,
+tout d’un coup!...
+
+Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris quelque chose de
+votre secret. Nous savions que le même jovial garçon qui plaisantait,
+qui riait des «siestry» et de leurs féminins stratagèmes, qui ne
+dédaignait pas de boire avec les rédacteurs des «Soirées» dissimulait
+sous son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.
+
+Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits encore. Mais
+un seul numéro parvient à voir le jour. Le journal ne peut plus
+paraître, parce que chacun des rédacteurs--même Captain sur qui l’on
+fondait de grands espoirs--note sur son carnet de route, à l’usage de
+ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin involontaire.
+
+Nous assistons en effet à un grand événement: la révolution russe dans
+ses tâtonnements, les remous qu’elle provoque jusqu’en Perse et c’est à
+peine si nous nous en doutons.
+
+ * * * * *
+
+--Lentina vous a fait ses adieux? demande Maurice Jammes.
+
+--Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à Tiflis...
+
+--Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé pour vous,
+reprend Jammes.
+
+--Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide Marcel Benoit.
+
+--Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, il neige...
+
+Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, comme c’est long et
+comme cela glisse vite... Des coups de feu, encore, sitôt que la nuit
+abrite les tireurs.
+
+Les musulmans qui sont sur les listes des «suspects», comme
+Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade est plus serrée que les
+autres soirs... Du haut de leurs terrasses, les Persans tirent dans les
+rues, au hasard, n’importe où... Cela peut durer jusqu’au petit jour...
+«L’homme-qui-doit-mourir», pris de peur, a creusé une meurtrière dans le
+mur de sa maison par où il appelle les Français.
+
+--Monsieur, sauvez-moi! Ils vont me tuer!
+
+Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur les montagnes
+de cendres élevées par les adorateurs du feu, et ils envoient sur les
+quartiers musulmans une douzaine d’obus...
+
+La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans se préparaient
+en secret à anéantir l’armée des volontaires chaldéens. On dit qu’hier
+ils ont attaqué les premiers un groupe de soldats... On dit qu’il y a
+déjà vingt-trois femmes ou enfants tués.
+
+--Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe Maurice Jammes.
+
+Nous dormons quand même.
+
+Le lendemain, on apprend que «Mahamed-qui-doit-mourir», fuyant sa
+demeure a été arrêté par des soldats arméniens qui l’ont mis en joue. Un
+officier français[12], en se plaçant, au péril de sa vie, devant
+Mahamed, a empêché les Arméniens de tirer et donné le temps au «suspect»
+de se cacher dans l’ambulance.
+
+ [12] M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français
+ auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui
+ organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons
+ chaldéens pour le compte des Alliés.
+
+--Quel dommage! Enfin, ce sera pour une autre fois, murmure Nicodème.
+
+Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, au-dessus
+de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. Le long des rues,
+d’inoffensifs passants tombent, frappés par des ricochets. Les
+musulmans, à l’abri derrière leurs créneaux, tirent afin de se rassurer
+eux-mêmes et d’effrayer leurs ennemis.
+
+Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la journée.
+
+En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il longeait le
+cimetière plein de neige, aux portes de la ville, un Français tombe
+grièvement blessé.
+
+Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses coreligionnaires.
+
+--Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un des vôtres. En
+ville, les Français sont respectés et aimés. Ce sont des Arméniens qui
+ont tiré pour que vous vengiez ce crime sur les Persans...
+
+A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de mouchteheds, de saïds,
+agitant des drapeaux, chantonnent une phrase que Yonas nous traduit:
+
+--Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire la paix!
+
+Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne cesse pas.
+
+Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée est voisine
+de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. Il ne sait pas ce que sa femme
+est devenue. Les chrétiens ont pillé et brûlé sa maison. Il reste
+silencieux, devant la porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les
+paumes rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque Allah, puis
+il reprend son attitude indifférente.
+
+Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner cette nuit,
+l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la recherche de quelques-uns des
+nôtres qui ont dû s’égarer car ils ne sont pas rentrés.
+
+Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes murailles
+creusées de meurtrières, nous avançons en file indienne. Un coup de
+fusil, un autre qui répond, puis un autre encore qui semble plus près...
+Quelques cadavres sur les tas de neige...
+
+Yonas et le mollah s’arrêtent... Quelqu’un, au bout de la rue, une
+silhouette noire qui psalmodie... On écoute, on touche d’instinct la
+gâchette de son revolver... Ce n’est qu’un mendiant qui se plaint... Et,
+plus distincts, comme nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans
+une ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les échos de la
+fusillade... Ces messieurs, sur leurs terrasses, échangent quelques
+coups de fusil parce qu’ils ont entendu le bruit de nos pas...
+
+Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée par des
+domestiques tremblants. On nous fait entrer dans une pièce obscure,
+éclairée seulement par la lumière qui filtre sous un large rideau de
+théâtre... C’est la maison du gouverneur persan. Un coin de la toile se
+soulève. Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq
+musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole posée par
+terre, sur les tapis.
+
+Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le «Kargouzar»,
+qui s’occupe de la police des étrangers, le «Sardar», gouverneur
+militaire, le gouverneur de la ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend
+du «Vahliad» (prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres:
+«Sagesse de l’État», «Conquête du royaume», «Sabre de l’Administration»,
+«Soutien du Gouvernement». La lampe n’éclaire que leurs larges manteaux.
+A peine si leurs visages sont visibles.
+
+Yonas, l’interprète, parle.
+
+--Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas été retenus comme
+otages?... Une erreur est possible...
+
+C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il veut,
+longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions et de politesses.
+C’est compréhensible. Moi, je m’en irai un jour et le gouverneur, ce
+petit homme d’une cinquantaine d’années au dur profil, ne pourra rien
+entreprendre sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à
+Ourmiah.
+
+Voici justement que le «Sabre de l’Administration» nous regarde l’un
+après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il proteste, il nous assure, la
+main sur la poitrine, qu’aucun de ses sujets ne se permettrait de
+toucher à l’un des nôtres...
+
+--Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.
+
+--Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, l’un des nôtres est
+mourant.
+
+--Ce ne sont pas des musulmans... Ce sont des Arméniens qui s’habillent
+en musulmans pour mieux tromper leurs adversaires...
+
+Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après tout, c’est bien
+possible...
+
+Le «grand personnage» persan et le gouverneur nous jurent qu’ils
+prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et leurs courtisans
+répètent leurs gestes à leur tour. Le chef de la police, un homme de
+grande taille, brun, aux larges yeux, aux fortes lèvres, prend la parole
+en français:
+
+--J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du fusil...
+
+Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre ou cinq grands
+manteaux, très calmes, qui nous dévisagent en penchant la tête et se
+tiennent debout, figures impassibles.
+
+--Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être chez
+Mar-Schoumoun...
+
+--Allons chez Mar-Schoumoun.
+
+Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens chaldéens,
+demeure à l’autre extrémité de la ville, dans le quartier de
+Mart-Mariam. Nous prenons congé de ces personnages, qui pensent nous
+jouer une bonne farce en nous expédiant très loin.
+
+--Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai mes soldats à
+leur recherche...
+
+Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière nous.
+
+Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller l’attention.
+Nous longeons des ruelles plus serrées les unes que les autres.
+
+--Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, qui commande à
+tous les Chaldéens chrétiens...
+
+Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux de salve, pour ne
+pas en perdre l’habitude. Le mollah n’est pas du tout rassuré. C’est
+Yonas qui me l’affirme, en riant. Nous traversons la zone où les balles
+des partisans se croisent... Elle est facilement reconnaissable aux tas
+de cadavres qui la délimitent.
+
+Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous abordent.
+
+--N’est-ce pas que nous avons bien travaillé?...
+
+Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de les
+féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour continuer.
+
+Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, s’offre à
+nous accompagner chez le patriarche.
+
+Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, que garde un
+soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons dans un jardin plein de
+neige, comme chez le gouverneur. On nous guide le long d’un escalier de
+bois, sans rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre,
+tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage maigre et un
+homme jeune encore, à barbe légère, aux yeux noirs. Ils nous tendent une
+main baguée que Yonas,--Chaldéen d’origine,--baise respectueusement. Des
+volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah est resté
+dans le jardin...
+
+Les deux évêques écoutent Yonas.--Ils ressemblent l’un et l’autre à des
+rabbins, avec leurs calottes et leurs larges vêtements noirs... Le
+patriarche a un visage rose et gras, une petite moustache tombante, des
+yeux très vifs...
+
+--Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans aussi, car
+les chrétiens leur porteront secours après le combat...
+
+Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous nous levons.
+
+--Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats fouilleront
+partout..., dit Mar-Schoumoun comme Yonas lui baise la main avant de se
+retirer.
+
+Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur un tout autre
+ton...
+
+Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. Les Français
+égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la mission des Pères Lazaristes
+où ils attendaient la fin de la fusillade pour rentrer.
+
+
+
+
+XIX
+
+LE RETOUR DE LENTINA
+
+
+On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que
+les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à
+l’ambulance.
+
+Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un
+samovar, un narghilé.
+
+Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa
+lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et
+pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule...
+
+Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait
+mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également
+nécessaires:
+
+--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres...
+
+--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement.
+
+--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan
+peut m’offrir.
+
+Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré
+plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.
+
+Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les
+maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient
+arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se
+précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions
+que cachent les «grands personnages».
+
+On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés
+depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des
+vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à
+pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est
+déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même
+temps un paquet d’entrailles collées à même la toile.
+
+Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des
+blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une
+flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs...
+
+--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!...
+
+Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit
+d’une voix rapide:
+
+--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se
+noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents,
+pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous
+encombrent...
+
+Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un
+vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de
+ses oncles?
+
+Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires
+comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son
+ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés...
+
+--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls
+l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards...
+
+ * * * * *
+
+Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en
+bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre.
+Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme
+elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel
+russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par
+des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la
+tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil.
+
+Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les
+Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du
+colonel.
+
+--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui
+avaient reconnu le chien de leur ennemi.
+
+Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari,
+capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore
+à Guelman-Khané...
+
+Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle
+caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle
+s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui
+alourdissent sa marche.
+
+--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.
+
+Des blocs de boue.
+
+Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina,
+apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah
+l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune
+femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire
+un coup de revolver dans la tête. Il est mort.
+
+Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est
+Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina
+écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle
+reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis
+elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise,
+appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter...
+
+Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son
+emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute:
+
+--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de
+temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est
+mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se
+tuer...
+
+Et il laisse échapper tout haut cette réflexion:
+
+--C’est une femme qui porte malheur!
+
+Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses
+origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par
+la comédienne, essaie de courir derrière lui.
+
+
+
+
+XX
+
+SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS
+
+
+Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses bourrasques de
+pluie ou de neige. Ceux des Français qui, vers les six heures, se
+rendaient par groupes--le revolver dans la poche, car les traquenards
+sont coutumiers--chez les Pères Lazaristes, doivent renoncer à leurs
+sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles jamais éclairées sont
+d’un noir absolu et l’on patauge comme à plaisir dans toutes les flaques
+d’eau. Enfin, les coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont
+pas rares.
+
+Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe qui charbonne, les
+Français jouent aux cartes. Ou bien assis près du poêle, bourré de bois
+vert arrosé de pétrole, ils mettent en tas les nouvelles et chacun les
+commente.
+
+Allons-nous servir de «cadres» au bataillons de volontaires chaldéens?
+Ce serait alors pour entreprendre une guerre de ruse et d’embuscade, la
+seule que les Orientaux connaissent.
+
+C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche en péripéties. Tuer
+des gens qui fuient, les surprendre encore endormis ou, cachés derrière
+des tapisseries, égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer
+les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des fillettes,
+épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux et qui pleurent en
+cadence... Tel est le rêve que les Chaldéens ont fait pendant les
+longues veillées de colère et de vengeance...
+
+Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont accepté
+l’armistice demandé par les musulmans.
+
+--Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer la ville[13]...
+
+ [13] A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre
+ chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq
+ cents musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des
+ morts au 20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre
+ mille environ.
+
+A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, quelques
+marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages comme
+Mahamed-Khan, promis cependant à la mort, les espions à la solde des
+Turcs, comme Yadoullah-Khan, qui porte lunettes pour avoir l’air d’un
+lettré ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque meurtre
+anonyme, ils se réfugient à la mission américaine ou chez les Pères
+Lazaristes. On remarque que les rares cadavres des Persans notoires sont
+percés de trous comme des cibles. Les ordres des officiers aux
+volontaires répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire:
+
+--Tirez sur les chefs! Les Persans, privés de tête, se disperseront.
+
+ * * * * *
+
+Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour en revenant
+d’expédition. Il est tout heureux de nous montrer le mécanisme d’un
+mauser automatique que lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le
+prendre.
+
+--_Nogo Persisky capout!_ dit-il dans son jargon.
+
+Ce qui doit signifier: «J’ai tué beaucoup de musulmans.» Il fait le
+geste de couper des têtes.
+
+--_Skolko?_ (Combien?)
+
+Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se vante un peu...
+
+Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels miséreux nous
+harcèlent.
+
+--_Gardache! clebo, gardache!_ (Frère, du pain!)
+
+Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette musulmane,
+blonde, mal vêtue... Babaïeff tire son porte-monnaie gonflé d’argent
+persan et, généreux, dépose dans la petite main de l’enfant une pièce de
+cinq krans à l’effigie du schah.
+
+--Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, moi, je le donne...
+dit-il en riant à Nicodème qui lui tient son cheval.
+
+ * * * * *
+
+--Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.
+
+--Une... comment?
+
+--Armistice, comme on dit.
+
+Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit juger les
+coupables qui déclenchèrent les troubles, on doit également retirer
+toutes les armes des Persans. Tout cela traîne. On discute, on temporise
+selon les procédés habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de
+semaine en semaine... Il n’y a pas de raison pour qu’il ne dure encore
+longtemps.
+
+Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards apportent la nouvelle
+que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun et cinquante soldats de sa
+suite invités par le fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un
+grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.
+
+Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la plaine, des
+chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces derniers temps,
+déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont changé d’avis. Ou bien, ils
+n’ont pas reçu l’argent promis pour leur collaboration...
+
+Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.
+
+Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des Kurdes de la montagne
+reconnaissables à leurs bonnets pointus et à leurs turbans à franges.
+Ils participent à la police générale. Ces Kurdes paieront pour les
+autres.
+
+Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent au couteau,
+sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. Quelquefois ils se trompent et
+tombent sur des Persans. L’opération se fait en silence. Presque pas de
+coups de feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des femmes qui
+gémissent...
+
+Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans la boue. Un grand
+corps la gorge coupée. Un autre, le visage rasé de frais, la peau très
+propre. Sur l’abdomen, un petit trou par où sort un tuyau rond et
+rosâtre d’intestin. L’homme a été poignardé d’un coup vif.
+
+--C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant les plaies... Et
+vous voyez comme leurs pieds sont blancs... Ce n’était pas des
+«pauvres», ces Kurdes, que l’on rencontrait, mais des «gentlemen» qui
+avaient une mission: se défaire d’Agha-Petrous.
+
+--Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous?
+
+--C’est, si vous voulez traduire: «Monsieur Pierre». Nous, nous le
+nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du village de Bazé, en Turquie
+d’Asie. Il n’a pas voulu servir dans les armées turques. Il est le grand
+général des Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.
+
+--Et alors?
+
+--La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans tremblent.
+Mahamed-Khan se demande dans laquelle de ses chambres il pourra bien
+coucher. Mais l’Ange sur toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.
+
+ * * * * *
+
+--Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc cette Persane qui
+vient si souvent à l’ambulance et cherche à parler aux Français?
+
+--C’est rien...
+
+--Mais encore.
+
+--C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint jaune, qui a une
+affreuse maladie et qui se croit guéri parce qu’il a pris des remèdes de
+chez vous.
+
+--Son nom?
+
+--La Persane, c’est Etiram-Khanoune.
+
+Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je connais quelque peu
+Etiram-Khanoune. Elle s’habille à l’Européenne, du moins, elle se
+l’imagine parce qu’elle porte des corsages verts, des jupes roses--deux
+ou trois, l’une sur l’autre--des écharpes pourpres et bleues. Elle est
+recouverte de soie noire, voilée comme le sont les femmes de sa race
+lorsqu’elles sortent en ville accompagnées de leurs suivantes.
+
+Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, «l’imbécile-idiot» dont parle
+Nicodème, s’est perdu.
+
+--Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.
+
+Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver? C’est la
+prière que nous adresse Etiram-Khanoune.
+
+--Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me conseille Nicodème.
+
+--Comment voulez-vous?...
+
+--Répondez quand même...
+
+--Mais nous n’y pouvons rien...
+
+--Oui, oui, vous pouvez parfaitement.
+
+Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande bouche, un nez
+trop long pour son visage très ovale, elle a de grands yeux noirs
+étonnés qui font oublier jusqu’aux oripeaux criards dont elle
+s’affuble... Elle parle sans se voiler la bouche. Où est son frère? Elle
+est prête à partir sous l’escorte d’un soldat français...
+
+Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache son visage devant
+le regard du Chaldéen. Longuement, Nicodème explique je ne sais quoi.
+Etiram-Khanoune me remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.
+
+--Que lui avez-vous conté?
+
+--Que les Français allaient retrouver son frère, répond Nicodème. Vous
+avez bien vu: elle est partie contente...
+
+Allons! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. Mais cette
+réflexion intérieure accordée à ma perspicacité en défaut, je reprends:
+
+--Qu’allons-nous faire pour le retrouver?
+
+--Rien, me dit Nicodème en riant.
+
+--Comment rien? Alors pourquoi lui promettre?
+
+--Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de chercher son frère.
+Elle va compter sur vous. Elle perdra du temps. Le frère, s’il est
+arrêté, personne ne viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué.
+Voilà.
+
+«Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense,» affirmait déjà le
+capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils le sont beaucoup plus...
+
+ * * * * *
+
+La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère n’est pas une
+exception. On ignore assez l’autorité, le ton décidé que savent prendre
+les femmes musulmanes sur les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va
+souvent dans la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes dirigent
+leurs maris abrutis d’opium... Le fils du gouverneur parle d’aller à
+Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. Sa femme s’y oppose parce
+qu’elle est jalouse. Il renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même
+jeune femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris...
+
+--Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous confie Yadoullah.
+Son fils ne sait plus ce qu’il veut; sa belle-fille commande à la maison
+et les Chaldéens-Djilos le gardent prisonnier.
+
+De même, au cours des pillages, pendant que l’homme s’enfuit pour se
+mettre à l’abri sous les pavillons français ou américain, on voit les
+femmes persanes rester dans leurs demeures, surveiller les domestiques
+et préparer l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets
+précieux.
+
+ * * * * *
+
+--Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, dans la région
+de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, c’est exact.
+
+--Comment? Il y a déjà huit jours que les femmes chaldéennes se
+lamentent et poussent des cris de deuil. Et c’est seulement aujourd’hui
+que vous avez la certitude que celui que vous pleurez est bien mort.
+
+--Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de Mar-Schoumoun. Mais,
+ajoute Nicodème, c’est seulement cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint
+les douze cents soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.
+
+Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de surprises; les
+tourmentes de neige qui durèrent de décembre à fin mars sont finies. On
+distingue la ligne bleue des montagnes et, sur les terrasses de la ville
+de nouveau tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges
+d’Allah.
+
+Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer de force les
+tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi Odischou, le marchand de vin,
+porte un fusil et patrouille dans les rues. Il est assez dangereux,
+parce qu’il a peur de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait
+victoire quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la fin de
+ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque chose comme
+«veilleur de nuit». Son fusil le gêne. Pour lui, une arme, c’est une
+marchandise qui est bonne à vendre...
+
+Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans ne sont pas rassurés
+par cette police intérimaire. Yadoullah n’ose même pas aller jusque chez
+lui, sans escorte.
+
+Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar depuis longtemps,
+il me prie de faire un détour pour contempler les boutiques éventrées.
+La plupart contiennent des cadavres entassés que des chiens déchirent...
+Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée sous le thorax
+d’un Persan, comme sous un tonneau.
+
+On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente rouge du
+cadavre, sous la robe de couleur...
+
+--Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, assure
+Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, nous irons. Toutes les
+maisons par ici ont été pillées; aussi elles ont peur, les femmes...
+
+Je demande négligemment:
+
+--On a pillé chez votre belle-sœur?
+
+--Non, pas encore...
+
+Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.
+
+ * * * * *
+
+--Mais la police fonctionne bien à présent?
+
+--On vole toujours.
+
+--On n’arrête personne?
+
+--Oui. Voici justement des pillards.
+
+Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On voit un Arménien
+qui crie:
+
+--_Habarda!_ (attention!)
+
+Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un Chaldéen, un
+Kurde, trois Persans--qui, la nuit, dévalisaient les maisons. On les a
+attachés ensemble au moyen d’une ficelle passée dans les narines.
+
+On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables qui s’avancent
+sur une seule ligne, la tête penchée et tâchent de suivre, sans se
+heurter, celui qui les conduit de façon que la corde qui les réunit ne
+se tende pas trop brusquement.
+
+--C’est pour l’exemple? dis-je.
+
+--Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les rues
+principales, toute la journée.
+
+--Et après?
+
+--Après? C’est fini.
+
+--On les lâche?...
+
+--Vous voulez plaisanter!
+
+--Non, je vous demande.
+
+--Eh bien, on leur coupe la tête, voyons!
+
+ * * * * *
+
+En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels coups de feu, un
+chien qui hurle, un autre qui pleure. Le jour, des patrouilles. On
+rencontre des prêtres nestoriens. Mar-Saguis notamment qui tient à se
+montrer et porte le même costume que feu Mar-Schoumoun: la soutane
+flottante, le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. Près de la
+ceinture, une montre et sa large chaîne, la crosse d’un revolver et,
+dans une poche trop étroite, un peigne à cheveux aux dents ébréchées.
+
+On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse le Kurde. Courts
+billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier apporte en faisant de
+grands gestes. Ces billets sont recopiés, distribués et affichés. La
+première lettre annonce:
+
+ «Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. Il n’y a de noir
+ que les toits et les murs des maisons. Nous sommes à six heures du
+ village de Tchara.
+
+ «Le serviteur des serviteurs de la nation.
+
+ «Signé: Petrous Elia.»
+
+La seconde réclame des renforts:
+
+ «Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent nous
+ rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au foyer sont des
+ traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple d’en fusiller
+ quelques-uns...»
+
+Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.
+
+ «Hourra! Gloire à Dieu Tout-Puissant! La belle forteresse de Tchara
+ est entre nos mains. Le drapeau de la Croix flotte sur son toit...
+ Promenez-vous avec allégresse et rendez grâce à Dieu qui combattait
+ ouvertement parmi nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne
+ pensions. Tous nos hommes connus sont saufs.»
+
+Le quatrième billet chante victoire:
+
+ «Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son fils Krosrov, ses
+ femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les vallées sont pleines de
+ cadavres de l’ennemi. Les chambres des maisons de Tchara sont toutes
+ encombrées de prisonniers que nous avons ramassés. Les richesses comme
+ les moutons, les tapis, les bœufs, etc... sont innombrables. Nous
+ avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu mille cinq cents tués.»
+
+ * * * * *
+
+Faisons l’inventaire.
+
+A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a toujours les
+cinquante Français--nous-mêmes--et leurs cinquante fusils.
+
+Il y a quelques Russes répartis dans les divers services de l’«armée
+nationale de l’Azerbeidjan». Il y a trois colonels russes sans mandat,
+un lieutenant français et deux popes.
+
+Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne Lentina qui s’est
+grimée en «sœur de charité», une doctoresse blonde, quelques infirmières
+âgées et trois demoiselles de l’Intendance qui s’exercent à monter à
+cheval.
+
+Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la dame du
+Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne comptent pas. De même que les
+Arméniens et quelques chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes,
+ces deux dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales:
+haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, bottes rouges,
+cravache.
+
+La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est consacrée au blanc
+et se fait suivre d’un Persan, transformé en cosaque tout en carmin.
+Touchant effort pour attirer les regards préoccupés des Français.
+
+C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme à la taille trop
+serrée, au visage trop poudré, qui se promène dans un costume
+d’opéra-comique et nous dévisage avec de grands yeux effrontés et
+mendiants.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LA ROUTE DES CARAVANES
+
+
+ «Sans doute, il n’est pas militaire; mais il est responsable de
+ son immoralité, et la plus grande immoralité, c’est de faire un
+ métier qu’on ne sait pas.»
+
+ (_Lettre de Napoléon à Cambacérès._)
+
+
+
+
+I
+
+PRISONNIERS
+
+
+27 avril 1918.
+
+Ordre de départ!
+
+C’est Captain qui l’annonce dans la petite cour de l’ambulance où
+poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux pétunias que Marcel Benoit
+inondait d’eau.
+
+--La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par les forces
+chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès.
+
+--On sera bientôt à court de munitions, ajoute Captain.
+
+--Les troupes qui sont ici vont être concentrées à Salmas, reprend
+Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah. Et nous, nous rentrons en Russie.
+
+--Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du Caucase avec
+cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu trop duré...
+
+--A propos, reprend Captain, ne négligeons pas les provisions. Tu
+connais le chemin qui mène chez ce voleur de Rabbi Odischou.
+
+Depuis longtemps, Captain, Gaston Desprès et quelques autres ont
+découvert le vin blanc d’Ourmiah. Une liqueur plutôt, conservée et
+fermentée dans ces hautes et larges amphores de terre, dites «linas», en
+tous points semblables aux «linas» des contes arabes et des _Mille et
+une Nuits_, assez vastes même pour cacher un homme qui s’y blottirait.
+
+--Que faire chez ce Rabbi? demande Desprès.
+
+--Des réserves pour la route.
+
+Chez le Rabbi en question il y a une source de vin blanc...
+
+ * * * * *
+
+En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en termes stratégiques,
+se traduit élégamment par «battre en retraite[14]». Nous battons donc en
+retraite, selon l’ordre reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons
+Ourmiah. On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman et
+d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons français et
+américain, pendant les derniers massacres, ne cachent pas leurs espoirs
+de représailles.
+
+ [14] M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à
+ Ourmiah, à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés.
+
+Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se déclarent
+abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce sont les Français qui les
+ont armés et maintenant les Français se retirent...
+
+Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois, un matin
+d’avril pluvieux, au milieu du silence de la population.
+
+Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand même. Tous ces gens
+qui avaient eu confiance! Qui résistaient parce que nous étions là! Et
+tant de choses encore à découvrir pour nous: les collines de cendres
+près de la ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je
+ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes fidèles de
+Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres des leurs pour qu’ils
+soient dépecés par les oiseaux du ciel...
+
+Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions appréciés, depuis
+Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina...
+
+ * * * * *
+
+A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit les eaux bleues du
+lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans les immeubles détruits, à ciel
+ouvert, que les Russes occupaient et dans l’ancienne Intendance où les
+sœurs de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs
+coiffures blanches.
+
+Les soldats russes, avant d’abandonner cette position, ont vendu leurs
+fusils, leurs munitions et leurs chevaux aux indigènes. Le gérant d’une
+société de ravitaillement a cédé la flottille du lac au comité des
+démocrates persans de Charaf-Khané.
+
+Il a été convenu que nous prendrions passage sur un bateau de cette
+flottille. Les Persans s’engagent à nous laisser partir avec nos armes
+et bagages jusqu’à la frontière russo-persane.
+
+--Enfin! triomphe Captain, Gaston Desprès va de nouveau être malade...
+
+La traversée du lac est quelquefois assez pénible: les tempêtes sur
+cette mer intérieure sont sournoises et soudaines.
+
+Mais nous ne sommes pas encore à bord...
+
+Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte une barge et son
+remorqueur. Une petite barque s’en détache qui se dirige vers le rivage.
+Elle dépose un maigre délégué du comité démocrate. Ce personnage au
+regard craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de leur
+voyage.
+
+--Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers, fusils,
+cartouches. Ces objets seront restitués à Djoulfa, lorsque les Français
+auront franchi la frontière.
+
+Ces conditions sont tout à fait différentes des premières. Le délégué
+sourit sournoisement.
+
+--C’est à prendre ou à laisser...
+
+Il y a bien un autre moyen, énergique: rester avec les montagnards
+d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent qu’une chose: c’est que les
+Français ne veuillent point s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles.
+Nous gagnerons Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà
+les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à leur grand
+étonnement ils apprennent que les nouvelles conditions des démocrates
+persans sont acceptées.
+
+Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte de la réussite de
+sa mission aux Persans qui sont restés sur le remorqueur et n’ont encore
+pas osé s’approcher du rivage. Les fusils et les revolvers des Français
+sont mis en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un des
+nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les surveilleront.
+
+--Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont bien les plus
+ahurissants des militaires, observe Captain. Ils s’imaginent tout
+connaître: la stratégie, le combat, la manœuvre et l’offensive.
+
+--C’est le «Café du Commerce» derrière les armées, réplique Marcel
+Benoit.
+
+--N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait, ajoute
+Gaston Desprès.
+
+--Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le bateau en allant en
+Russie, l’un d’eux me disait: «Moi, je ne punis jamais, mais quand je
+punis, c’est huit jours de prison.» Fort bien. Mais à quel moment cet
+imbécile jugeait-il que telle négligence valait huit jours de prison?
+
+--Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit. Ils s’affolent,
+ordonnent de rendre les armes à des Persans qui tremblent de peur... Ils
+disent pour s’excuser que des sanitaires ne sont pas faits pour des
+aventures guerrières.
+
+--Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante sanitaires en
+cinquante soldats armés de fusils et de revolvers, comme cadres
+probables à une armée hypothétique de volontaires, riposte Captain. On
+doit aller jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures
+graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien il est
+préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier de
+carrière...
+
+ * * * * *
+
+... Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux sœurs de charité
+russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance et le vieux M..., ancien
+directeur au Service de Santé des nouveaux bataillons chaldéens... Le
+temps est doux. Nous partons à la nuit tombante.
+
+... Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume... Nos armes sont
+déposées en tas, sous des bâches. Nous nous sommes couchés, les uns sur
+le pont, d’autres dans la petite cale. Des soldats persans nous
+surveillent...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous débarquons à
+Charaf-Khané. La barge vient accoster au ponton d’où les soldats russes,
+il y a quelques mois, se laissaient tomber dans les eaux lourdes du
+lac... Nos armes nous seront remises plus tard... Des Persans maigres et
+bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le fils de l’ancien
+gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa mince tête surgit d’un col de
+fourrures. Comme les cinquante Français passent devant les troupes
+persanes, le fils du gouverneur prévient ses guerriers:
+
+--Reculez-vous! Les Français ne sont pas des Russes. Ils n’ont pas de
+fusils, mais ils pourraient vous sauter dessus et vous désarmer.
+
+Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les ont achetées aux
+«tavarischy», lorsque ces derniers abandonnèrent le front du Caucase. Un
+fusil à chargeur se vendait deux ou trois krans (trois francs de notre
+monnaie).
+
+Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous rendait souvent
+visite à l’hôpital français d’Ourmiah, ordonne que l’on fouille nos sacs
+et nos effets, puis, très oriental, il proteste auprès des médecins:
+
+--Je n’y suis pour rien... Je ne mets pas en doute votre parole... Ce
+sont les autres qui le veulent ainsi...
+
+Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des mollahs et mouchteheds
+découvrent dans les sacs des Français des photographies d’Ourmiah. Ils
+s’en emparent et se communiquent leurs impressions:
+
+--Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont eu l’audace de
+photographier nos femmes...
+
+Ils confisquent des cartes postales: _intérieurs persans_, _derviches
+persans_, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris à raison de trente
+kopecks la pièce.
+
+Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues retiennent aussi leur
+attention. Le fils du gouverneur nous dit gentiment, dans un sourire
+forcé:
+
+--Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez tués...
+
+Détail remarquable! Les Persans qui opèrent ces fouilles sont tous ou
+presque tous d’anciens habitants d’Ourmiah. Les Américains de la Mission
+évangélique ou les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont
+protégés contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi des prêtres
+musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au moment des troubles de février
+et se réfugier à Charaf-Khané, grâce à la complaisance des Français.
+
+Les Chaldéens montagnards se montraient alors très mécontents de ces
+sauf-conduits délivrés au petit bonheur.
+
+--Laissez-les-nous! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront plus. Au reste,
+vous avez tort de compter sur leur reconnaissance.
+
+--Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait Nicodème.
+
+Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont appris chez les
+Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent aussi un peu l’anglais à
+force de fréquenter la Mission américaine...
+
+Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes redingotes noires
+et des toques en forme de fez. Ils ont l’air de louches marchands de
+cacaouettes, trop souples, trop aimables, inquiétants avec leurs
+éternels sourires. Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent
+leur parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au fond,
+ils ne demandent qu’une chose: de l’argent. Ils sont persuadés que les
+Français détiennent la caisse des bataillons chaldéens. Ils cherchent à
+la découvrir.
+
+Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et que leurs
+amis, à Marand, se sont promis de massacrer tous les Français au moment
+où ils traverseraient la frontière persane. Ces renseignements nous
+furent confirmés dans la suite par les déclarations des Belges employés
+dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les Persans n’osent
+pas maltraiter les Français, ils nous affirment:
+
+--Vous partirez ce soir pour Djoulfa... Non, demain...
+
+Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et parlent de
+recommencer les fouilles. Parmi eux quelques officiers en blanc, chargés
+de galons.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne devons pas nous
+éloigner de notre cantonnement: l’ancienne salle de bains des
+Ziemski-Saïous. Défense de traverser la voie du chemin de fer et d’aller
+au delà de la barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes,
+les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont abandonnés et
+qui sont restés là, inutilisables.
+
+Défense également de nous rendre jusqu’au village de Charaf-Khané. Comme
+distraction, les prisonniers ont tout loisir de regarder les montagnes
+bleues, au loin, sous la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout
+qui, chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine...
+
+--Ah! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils, se lamente Marcel
+Benoit... Avec ces gens-là, il n’y a que la manière forte. Et que
+penseront de nous les montagnards d’Agha-Petrous?...
+
+A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine... Des mendiants à demi morts
+de faim s’entassent derrière les fils de fer barbelés de notre prison.
+Un policier persan fait circuler ces visages amaigris, aux yeux
+brillants, parce que le pain que donnent les chrétiens est impur...
+
+Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux persans sont
+arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés à Ourmiah,--maintenant
+prisonniers des démocrates persans,--sont des soldats déguisés en
+médecins. Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres (_sic_)
+et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc.
+
+Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous retrouvons ces
+paysages où nous sommes venus, il y a neuf mois, nous mettre à la suite
+des armées du Caucase... Le camp des cosaques, près de la voie du chemin
+de fer, n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des Persans
+et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à demeure.
+
+Nicodème et moi--car les interprètes chaldéens Nicodème, Israël et Yonas
+nous ont suivis--près du village de Charaf-Khané, parmi les pommiers
+blancs de printemps, nous rencontrons un groupe de guerriers persans.
+
+--Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui sont venus pour
+être officiers chez les Djilos.
+
+Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans donnent aux
+Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous. Mais, sans souci des Persans, les
+Français se dirigent vers les rives du lac.
+
+Le vieux médecin russe qui avait le titre de «Directeur du service de
+santé des armées de l’Azerbeidjan» s’y promène avec Maurice Jammes, à
+petits pas... Il évite soigneusement les bidons de pétrole vides, les
+barques, les caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué
+là... Il semble indifférent à ce qui l’entoure...
+
+On entend Jammes:
+
+--Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le Caucase...
+
+Le Russe répond:
+
+--Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes. Le Caucase n’est
+qu’une colonie... Nitchevo... La Russie est grande...
+
+Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé. Jammes prend congé
+et nous rejoint. Je regarde mes camarades qui font les cent pas sur les
+bords du lac aveuglant de soleil[15]... Ils ne redoutent pas plus les
+Persans de Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient les
+faire massacrer en février... Ils marchent sans souci des redingotes
+noires qui les contemplent, effarés de ce sans-gêne. Ils vont à
+l’aventure, le long des quais et même plus loin... Ce sont des Français
+hardis et francs et qui depuis longtemps déjà se savent promis à une
+mort violente...
+
+ [15] Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la
+ Dariatcha (petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du
+ Sehend. Il a 4.000 kilomètres carrés, mais il est sans profondeur...
+ Il renferme de nombreux îlots et récifs: les principaux, l’île des
+ Chevaux, l’île des Moutons, l’île des Anes, sont des centres de
+ culture et de pâturages. L’eau du lac est plus chargée de sel que la
+ mer Morte: «Les nageurs ne peuvent y plonger et leur corps se
+ recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant comme la poussière de
+ diamant. Dès que le vent souffle, une écume salée se forme en
+ grandes nappes à la surface de l’eau; sur les vases des bords, le
+ sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur...» (E.
+ RECLUS). «Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on y
+ trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire
+ par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux» (_L’Asie_,
+ par M. L. LANIER).
+
+
+
+
+II
+
+CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS
+
+
+Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là--le septième de notre
+captivité à Charaf-Khané--se ranger sur la voie de chemin de fer, en
+face du baraquement où nous sommes gardés.
+
+Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les Persans) et doit y
+retourner. Il nous est envoyé par les soins du consul de France.
+
+Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs assiègent
+Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne Djoulfa-Marand qui
+conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, sur tout l’ancien front du
+Caucase...
+
+Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français prennent les
+compartiments d’assaut, devant les Persans en armes qui n’osent pas
+s’opposer à ce départ...
+
+--Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont avec vous! décide un
+Persan délégué du Comité démocrate.
+
+--Quels Chaldéens?
+
+--Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils sont citoyens persans
+et ils n’ont pas de passeport.
+
+C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de passeport. Ils
+ne peuvent quitter Charaf-Khané.
+
+--Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le Persan, on vous les
+rendra à la frontière...
+
+Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers un paysage
+assez verdoyant: des rivières, des pâturages, des saules. Les deux sœurs
+de charité et quelques officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent
+de nostalgiques chansons... Il pleut... Charaf-Khané n’est plus qu’un
+ancien mauvais souvenir.
+
+Tout d’un coup, Captain demande:
+
+--Charaf... le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce que ça veut
+dire?
+
+--«La maison du vin», répond Marcel Benoit qui a quelque connaissance de
+la langue persane.
+
+--Je m’en doutais, avoue Captain.
+
+--Tu t’en doutais? réplique Gaston Desprès, ironique...
+
+--Oui, je m’en doutais; j’ai pas pu y découvrir une seule source de
+vin...
+
+ * * * * *
+
+Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à quatre kilomètres
+de la ville. Nous débarquons, sans bruit, discrètement. Puis nous
+prenons la grande route toute bordée de jardins.
+
+A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes couleur de
+brique... Près du fossé, un mendiant couché, immobile sous le soleil,
+comme un mort. Il est mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux
+gros orteils de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.
+
+Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme à Ourmiah, des
+misérables meurent en grand nombre, soit de faim, soit des suites du
+typhus. Aussitôt, pour que les porteurs les reconnaissent dans la foule
+des dormeurs, on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce
+d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève de donner à
+ces cadavres une position rigide et réglementaire.
+
+Sur les talus des cimetières, aussi importants que les quartiers de la
+ville et qui composent de petites cités dans la grande, des Persans en
+lévite noire ou brune viennent nous voir défiler... Mahamed,
+«l’homme-qui-doit-mourir», réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet
+d’ambre... Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien gouverneur
+de Salmas. Ils nous saluent en portant leur droite au front, puis à leur
+poitrine. Ils paraissent très contents de nous voir. Après tout, ils
+sont peut-être sincères...
+
+Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment avec cours,
+jardins, grandes murailles, moitié européen, moitié persan. Du haut des
+tours, on voit la ville, ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille
+citadelle grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau
+de saules et de platanes... Les rues ne sont pas sûres, dit-on. Un
+pharmacien français, qui porte les galons de capitaine d’infanterie et
+qui ne manque ni d’indépendance ni d’énergie, reçut un peu avant notre
+arrivée, plusieurs coups de feu. De maladroits cavaliers le
+poursuivirent même quelques minutes. Le Français sut se dérober à leurs
+recherches.
+
+La plupart des Persans, favorables aux Allemands depuis que les armées
+russes ont évacué la Perse, attendent impatiemment l’arrivée toujours
+prochaine et toujours retardée des forces turques.
+
+Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.
+
+Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents secrets et des
+espions. L’aristocratie persane est favorable, paraît-il, à la France,
+mais le peuple et ceux que l’on appellerait les «Jeunes Persans» qui
+composent trente-six comités démocrates, tous jaloux de leurs petites
+prérogatives, sont acquis par les Turcs.
+
+Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, occupe ici, depuis
+que la paix entre la Russie et l’Allemagne est signée, les fonctions de
+consul. Il a aussitôt établi une agence de renseignements.
+
+C’est chez lui que les comités persans prennent le mot d’ordre et
+gouvernent la ville, car le prince héritier, le «Valhiad», a perdu tout
+pouvoir et les consignes qu’il distribue en tremblant, personne ne les
+entend.
+
+Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase et,
+maintenant, dans la Perse. La révolution russe inaugura ces soviets. Il
+y en avait dans les armées russes. Le corps des volontaires chaldéens en
+comptait deux, chargés de ratifier les décisions des «younkers» russes,
+dont il fallait, paraît-il, se méfier.
+
+A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité arménien surveille,
+non sans avantages, les Persans qui essaient de prendre le bateau, en
+présentant des passeports achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.
+
+D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, les comités ne
+reconnaissent point l’autorité du prince héritier de Tauris.
+
+Qu’y a-t-il dans ces comités? Jusqu’ici, nous n’y avons rencontré que
+des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du comité de Charaf, qui, sous
+prétexte de fouilles, s’emparent de l’or et des bijoux qu’ils
+découvrent.
+
+--Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites attention quand
+vous sortez, nous disent les Pères de la Mission catholique.
+
+--Il y a du danger dans Tauris?
+
+--Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.
+
+C’est vrai.
+
+Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant du bazar, nous
+apercevons, dans la foule persane, un homme habillé à l’européenne.
+Naturellement nous le regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous.
+Il nous salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus gris. Des
+bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, assez grand, de rudes
+épaules.
+
+--Vous êtes Français? Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous venez
+de loin?...
+
+--D’assez loin, oui...
+
+--Vous avez traversé la Russie?
+
+--C’est cela même.
+
+--Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis libre et je
+travaille au consulat.
+
+Quel consulat? Il ne précise point.
+
+--Vous ne restez pas à Tauris, messieurs?
+
+--Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas comme vous...
+
+--Moi? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche des tapis anciens.
+Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous avez le temps, je vous
+montrerai.
+
+Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur d’autres sujets.
+Il intervient:
+
+--Vous étiez prisonnier? Longtemps?
+
+--Assez longtemps.
+
+--Où avez-vous été fait prisonnier?
+
+--En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi au commencement, en
+France.
+
+--De quel côté? dis-je.
+
+--Dans les Vosges... Dans les bois des Vosges.
+
+Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt:
+
+--Comme c’est curieux! J’y étais également.
+
+--A quelle époque?
+
+--Au début, en 1914.
+
+Et j’indique l’endroit.
+
+--Ah! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.
+
+«Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée... Comme l’herbe doit y être
+belle!...
+
+--L’herbe seulement; les bois sont fauchés.
+
+--Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là? demande l’amateur de
+tapis.
+
+--Précisément.
+
+--Ah! Monsieur, quelle triste chose que la garde de nuit sur la ligne,
+près de la Croix-Hidou.
+
+--C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y promener sans
+péril...
+
+--Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.
+
+--Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien...
+
+--C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous savez...
+
+Puis, il reprend avec un peu d’hésitation:
+
+--Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur?
+
+--Oui... Mais... sur l’autre versant, n’est-ce pas?
+
+--Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat sans paraître
+gêné...
+
+--Le vent soufflait très fort, parfois.
+
+--Sans délicatesse, monsieur. Ah! comme c’était désagréable...
+
+Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais qui nous semble
+très long à tous les trois.
+
+--Il n’y avait pas que le vent, monsieur! poursuit l’étranger. Que
+d’abris il a fallu construire!
+
+--Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.
+
+--N’est-ce pas? approuve-t-il, le visage rayonnant.
+
+Mais il ne peut se tenir plus longtemps:
+
+--Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos abris pour enfants,
+d’excellentes réserves de vivres et de conserves.
+
+--Vous mangiez donc quelquefois?
+
+--Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer en pays
+ennemi. Le vôtre marchait mieux.
+
+--Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.
+
+--Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre...
+
+--Si, quand nous sommes entrés en Alsace.
+
+--Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous mettre à la
+portée de nos forts.
+
+Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.
+
+--Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.
+
+--Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette guerre, messieurs:
+l’Allemand et le Français.
+
+--Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien ne reste de tout
+cela.
+
+--Hélas! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant de morts. Et pour
+ceux qui demeurent, des souvenirs comme la garde, le froid, la pluie, la
+neige, les marches. Et si c’était fini!...
+
+Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse:
+
+--Vous avez des nouvelles?
+
+--Très peu... Très mal... murmure-t-il avec prudence... On dit... On dit
+tant de choses...
+
+--Mais enfin... où en est-on? Est-ce que cela va finir?
+
+--Sans doute... Je crois que les Empires centraux vont prendre Paris...
+Vous me demandez ce que je pense, n’est-ce pas?
+
+--Ce n’est pas possible! affirme Benoit, si catégorique que l’Allemand
+interloqué hésite...
+
+Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente:
+
+--Et vous allez rentrer chez vous, en France?...
+
+--Nous allons du moins l’essayer.
+
+--De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne chance, messieurs.
+
+Si c’est une politesse, elle en commande une autre:
+
+--Bonne santé et bonne chance, monsieur.
+
+Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les deux
+soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance de nos
+règlements respectifs... Je ne sais pas encore pourquoi nous n’osons
+pas--ou nous ne savons pas--nous serrer la main.
+
+
+
+
+III
+
+LA CARAVANE
+
+
+Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos bagages. Nous suivrons
+à pied, par étapes, et nous gagnerons ainsi la ville de Kasvine où
+doivent se trouver les premiers postes anglais.
+
+Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques persans nous
+font remettre de vieux fusils russes à un coup pour remplacer--si
+possible--les Lebels à chargeurs que les membres du comité démocrate de
+Charaf-Khané nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.
+
+Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La chaleur est
+assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux chargés de caisses,
+les uns derrière les autres, par files de cinq ou six. Quelques-uns
+d’entre nous, qui composent l’avant-garde, surveillent les chameliers.
+Derrière les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.
+
+Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre «mosquée bleue» qui
+date du XIIe siècle et qui fut détruite par un tremblement de terre. Les
+blocs de pierre n’ont pas bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les
+voûtes obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans encombre.
+Des ânes couverts de rondins de bois ou de pastèques nous obligent à un
+arrêt.
+
+Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment en hâte leurs
+boutiques. Un marchand nous demande respectueusement:
+
+--Osmanlis? (Turcs?)
+
+--Bali (oui), répond Captain sans hésiter.
+
+Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main sur le cœur, puis
+il propage autour de lui la bonne nouvelle qu’il vient d’apprendre.
+
+Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un indigène a
+soudain la bizarre idée de vouloir enlever au «Captain» l’arme que
+celui-ci porte sur l’épaule. On corrige rapidement ce téméraire qui
+s’enfuit sans protester.
+
+Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque côté, des jardins. Nous
+laissons Tauris derrière nous.
+
+A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge dans la boue et le
+fumier. Des lumières s’allument le long de l’unique rue de ce pauvre
+village: Basmindje. Le bruit s’y répand aussitôt que «mille Djilos»--des
+Chaldéens montagnards--sont venus piller le pays. Les Musulmans se
+barricadent dans leurs demeures.
+
+Au cours de notre randonnée l’imagination orientale nous a rendu de
+grands services. Et nous avons nous-mêmes contribué à notre légende.
+
+Chaque fois qu’un Persan demandait au «Captain» où nous allions, il
+répondait ou faisait traduire par l’interprète:
+
+--Nous marchons à la rencontre des Anglais.
+
+--Les Anglais? Ils sont donc en route?
+
+--Oui, ils se dirigent sur Tauris.
+
+Puis Captain, impassible, se taisait, comme s’il avait trop parlé. Et le
+Persan de raconter partout que les Anglais, que l’on croyait à Bagdad,
+étaient peut-être déjà sous les murs du village...
+
+A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche ayant traversé
+Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, Turckmantchaï, Hadji-Kias--haltes
+habituelles des caravanes--les Musulmans nous prennent pour des Turcs,
+comme à Tauris.
+
+Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de trente ou de
+quarante-huit kilomètres, à travers les cols arides, les hauts plateaux,
+les fondrières et les torrents où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.
+
+La marche est rendue encore plus difficile, en raison des trous que l’on
+a creusés sur la route, pour les canalisations. On ne les voit pas dans
+la nuit. Mais on entend parfois comme le bruit d’un torrent souterrain.
+Alors les «faites passer» secouent notre torpeur.
+
+--Attention! Un trou sur la gauche!
+
+On croit se guider en consultant les cartes russes. De Tauris à Kasvine,
+elles accusent une distance de 497 kilomètres... Mais ces cartes sont
+établies au petit bonheur, par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un
+agréable dessin à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.
+
+On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier qui sommeille sur son
+petit âne, entre le premier et le deuxième «train» des chameaux:
+
+--Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit?
+
+Le farsak--ou farsang--est une mesure persane déjà usitée du temps de
+Xénophon et de la Retraite des Dix mille, et qui équivaut suivant les
+auteurs, à six, huit ou neuf kilomètres. Les distances calculées en
+farsaks, transposées en verstes russes, sont reportées ensuite en
+kilomètres. On peut s’y fier, comme on voit.
+
+--Combien de farsaks?
+
+Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le veuille ou non,
+répondre d’une façon précise. Il chantonne dans un «sabir» que nous
+traduisons à notre gré:
+
+--_Adine farsak palavina_ (un farsak et demi).
+
+Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi bien au départ de
+la caravane que vingt minutes avant l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous
+déclare, sans se presser:
+
+--_Adine farsak palavina._
+
+Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de la distance. Aussi
+Captain qui, de matelot a été transformé en fantassin, ronchonne en
+butant contre les pierres qu’il ne voit pas:
+
+--Quand on arrivera?... Tu peux toujours le demander à «Palavina»!...
+
+Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba...
+
+On marche dans une obscurité presque complète, sauf les nuits où une
+lune blanche s’avance devant nous. On s’arrête au petit matin. On dresse
+les tentes. On dort. Le lendemain, on allume les feux, on prépare deux
+repas, celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on prendra
+froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. Ce sont les chameaux
+qui décident. Au reste, ils sont les seuls qui connaissent vraiment les
+pistes.
+
+Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée de
+soleil, le repos dans les caravansérails grouillants de vermine dont
+l’odeur de bergerie pique les yeux, le rauque grognement des dromadaires
+au passage des gués et les chants monotones des chameliers qui bercent
+nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles...
+
+
+
+
+IV
+
+L’ART DES INTERPRÈTES
+
+
+Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a
+conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français
+jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A
+Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit
+dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres
+d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de
+l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la
+route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne
+peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles
+indemnités.
+
+Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A
+Setcham, près d’un caravansérail.
+
+Si l’on demande à un Persan:
+
+--Qui a construit ce «relais»?
+
+--Schah Abbas, dit-il.
+
+--Et ce pont?
+
+--Schah Abbas...
+
+--Et cette vieille forteresse?
+
+--Schah Abbas...
+
+C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir
+des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce
+qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays.
+
+Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et
+Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière
+nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts
+et ses mosquées de faïences peintes.
+
+C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au
+sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des
+Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des
+Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille
+Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.»
+
+Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une
+cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades
+et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux...
+
+A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de
+n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers
+allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant
+Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre
+côté et sont partis sans se retourner.
+
+Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville,
+d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues
+prenaient le frais...
+
+Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade,
+Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui
+dominent Kasvine...
+
+On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route
+persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos
+d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours
+ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés
+de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes
+à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes
+voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans
+les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce
+n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le
+voyageur--se couche ou s’assied.
+
+Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les
+chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et
+glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent
+d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en
+sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère
+par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez
+les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents
+mètres en arrière, personne ne s’y trompe:
+
+--Encore un torrent à traverser...
+
+Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant.
+Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se
+jeter dans l’eau, toute la caravane suit.
+
+C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les
+surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que
+mal et de traverser le fleuve avec lui.
+
+Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette
+charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant.
+
+--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain».
+
+--Jamais!
+
+--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?...
+
+--Oui...
+
+--Tu sais qu’ils sont pleins de poux...
+
+--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain.
+
+--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.
+
+--Beaucoup?
+
+--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.
+
+--Tu me diras demain?
+
+--Si tu veux... Pourquoi?
+
+--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne
+restent que sur les autres chameaux.
+
+Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute:
+
+--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens...
+
+ * * * * *
+
+Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité,
+le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine.
+
+Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos
+fragiles abris.
+
+Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux
+interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous
+ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël,
+abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans.
+
+Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur
+fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se
+coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté,
+mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de
+comprendre. Il traduit on ne sait quoi.
+
+Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime
+avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des
+paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le
+traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors.
+Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète:
+
+--Mais que raconte-t-il?
+
+Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de
+préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font
+le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps
+qu’elle est oubliée.
+
+Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux
+Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis
+témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans,
+ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas
+à offrir.
+
+Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les
+interprètes savaient lui faire payer ce service.
+
+Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les
+tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise.
+
+--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan.
+
+--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure.
+
+--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.
+
+--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant,
+reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre
+encore plus beau.
+
+Le Persan hésitait encore:
+
+--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils.
+Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi...
+
+Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile
+du Français qui remerciait.
+
+--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage.
+
+Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger
+par ces mots:
+
+--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres.
+Il reviendra.
+
+Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse
+accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches
+Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour
+eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui
+n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que
+chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés.
+
+Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois
+avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck...
+
+Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son
+souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils
+devenus?
+
+Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais
+Captain lui non plus, ne dort pas.
+
+--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais?
+
+--Rien...
+
+--Tu penses à Panam?
+
+--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races...
+
+--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au
+fond de bavarder un peu.
+
+«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je
+te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous
+étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour
+écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les
+malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils
+croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux.
+
+A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain
+élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre:
+
+--Taisez-vous, quoi!
+
+--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le
+sommeil... Quelle chance il a!...
+
+Puis, confidentiellement, Captain murmure:
+
+--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous
+le vent...
+
+
+
+
+V
+
+DANS KASVINE, COLONIE RUSSE
+
+
+Juin-septembre 1918.
+
+Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans les ténébreuses
+ruelles de Kasvine, le dernier jour de mai. Une troupe de conquérants ou
+de pillards devait défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites
+venelles de cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur
+des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos torches, nos
+chameaux et nos fusils.
+
+Une branlante maison persane, abandonnée par les Russes, inhabitée
+aujourd’hui, toutes ses chambres disposées autour d’un jardin détruit,
+nous servira de campement. Il y a un petit verger caché, des terrasses
+et une citerne d’eau à l’odeur immonde.
+
+--J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici! souhaite Captain.
+
+Mais tout le monde ne raisonne pas comme Captain. Il en est qui
+voudraient remonter sur Enzeli, avec les Anglais.
+
+A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de troupes anglaises
+expédiées de Bagdad. Elles doivent atteindre Bakou et ses pétroles.
+Elles y songent peut-être, mais elles ne paraissent point pressées.
+
+Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. L’État-major
+britannique a essayé de les transformer en mercenaires pour le Roi de
+Londres. Mais les cosaques ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils
+comptent se diriger sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.
+
+Il y a également quelques échantillons de policiers et d’agents secrets.
+Les uns au service du consul allemand de Tauris, mais un plus grand
+nombre au service des Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques
+savent organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils pénètrent
+pacifiquement dans un pays inconnu.
+
+Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez qui l’on a découvert
+des caisses de cartouches. Ces nobles personnages, qui prêchaient la
+guerre sainte, disparaissent doucement. Rien ne semble modifié dans la
+ville. Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes voilées,
+chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, de mendiants et
+de charmeurs de serpents...
+
+Lorsque des «agitateurs persans»--c’est le nom que l’on donne à ces
+patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite invasion anglaise--sont
+dénoncés, on les arrête sur-le-champ. Pas de jugement. Pas
+d’emprisonnement non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.
+
+Un soir, devant chaque maison où un «rebelle» s’est réfugié, vient
+s’arrêter une petite automobile américaine et un conducteur. Un soldat
+anglais, un fusil à la main, ordonne au Persan dont l’État-major
+britannique a décidé de se défaire, de prendre place dans la voiture qui
+attend. Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation formulée
+en certains termes par un Européen également armé. Il préfère obéir tout
+de suite. L’automobile s’éloigne donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle.
+Une autre. Une autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la
+ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. Là, d’autres
+automobiles attendent. D’autres arrivent. Elles sont toutes semblables:
+sur chacune il y a un soldat anglais au volant, son fusil à portée de sa
+main et un Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de Persans
+font ainsi, en même temps, une promenade nocturne...
+
+A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté annonce avec
+l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très dangereux de descendre
+de voiture en cours de route. Pour éviter un accident mortel, on préfère
+achever tout de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de
+retarder la bonne marche du convoi.
+
+Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend tout de suite.
+
+Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des automobiles
+prend la route de Bagdad. C’est là seulement, dans cette vieille et
+célèbre cité, que les «voyageurs involontaires» sont confiés aux soins
+diligents des policiers anglais.
+
+Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes plus ou moins
+vraisemblables ont cours sur le compte des disparus. Mais personne ne
+peut affirmer qu’il les a rencontrés...
+
+ * * * * *
+
+Première promenade dans cette ville soumise--ou du moins qui le paraît.
+Un air de fausse sécurité. Mais cela nous suffit.
+
+Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent de croassants
+corbeaux ombragent l’avenue principale (l’avenue du Schah) qui relie le
+centre de la ville aux quatre grandes artères.
+
+Le long de ces boulevards, des magasins à la russe, des salons de
+coiffure, des marchands d’antiquité, des pharmacies, des échoppes de
+changeurs, des restaurants, et des cafés étalent leurs enseignes encore
+écrites en russe.
+
+--Quand tu liras: «vodka» ou «vino», préviens-moi, dit Captain.
+
+--Il suffit d’entrer dans un «traktir» (restaurant) répond Desprès...
+
+On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les casernes où les
+armées du Caucase séjournèrent longtemps, la demeure du gouverneur et
+son jardin à l’abandon.
+
+Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que les soldats russes
+pour qui la paix est signée remontent dans leur pays.
+
+On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne. Ce sont
+d’anciennes infirmières russes. Les ambulances ferment, mais les
+dortoirs de ces dames sont toujours ouverts. Que font-elles ici?
+
+Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des Britanniques tout
+en jambes et qui ne voient personne, des Français curieux et pressés. On
+les aperçoit une fois, deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés?
+Chargés de missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On
+assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils sont discrets.
+
+Et la vie orientale continue.
+
+Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de petites toiles rouges.
+Des éventaires de fruits, d’aubergines et de tomates se sont établis
+sous des voûtes de feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les
+pots de lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs... Les vieilles
+ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées; elles
+s’enchevêtrent et débouchent soit sous les voûtes du bazar, soit devant
+le large cimetière où s’érige la mosquée aux colonnes de faïences
+peintes que des poutres consolident: le tombeau vénéré de
+Schah-Zadeh-Hossein...
+
+Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure, nous
+découvre. Confidentiel, il glisse au «Captain»:
+
+--Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins secs...
+
+--C’est du vin que tu désignes ainsi?
+
+--Et de l’arak... (eau-de-vie de raisins secs). Et de la vodka. Mais
+elle n’est pas naturelle.
+
+--Où donc?
+
+--Et du «mastic».
+
+--Du... comment?
+
+--C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays avec de la résine
+de pistachiers, explique Benoit.
+
+--Bon, décide Captain. Je vois ça, j’aime mieux ta «liqueur de raisins
+secs», comme tu l’appelles...
+
+--Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais elle est plus sûre.
+
+--Où as-tu trouvé ça?
+
+--Ces remèdes, on les obtient chez les «apothèkes».
+
+--Ah! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool... Ça va...
+
+Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur. Des corneilles
+s’envolent en criant. Il est midi... Et, soudain, des cosaques au large
+chapeau de feutre galopent à travers les rues, au grand effroi des dames
+voilées de tulle blanc...
+
+ * * * * *
+
+Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs
+arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées par des
+cosaques. Dans ce «traktir» qui sent le «chichlick» (viande de mouton
+rôtie) et l’arak, des soldats russes se lèvent comme nous entrons. Très
+raides, ils nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la
+coutume, de grandes coupes emplies de «mastic».
+
+Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous buvons à tour de rôle.
+Les Russes, toujours debout, au garde-à-vous, attendent. Ils poussent
+une clameur à «notre santé».
+
+--J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit Captain.
+
+Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes bombées de nos hôtes.
+Ils accomplissent, ainsi, sérieusement, un des rites de leur aimable
+tradition de buveurs.
+
+--Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille Captain à son ami
+Desprès.
+
+ * * * * *
+
+--Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines, constate
+Captain.
+
+--Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne sais rien? réplique
+Desprès.
+
+--Je ne sais rien? Je sais qu’on a demandé aux «Britisches» s’ils
+avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit «oui» et ils veulent nous
+emmener à Bakou, où il y aura du travail. Les «Britisches» veulent faire
+combattre pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de
+volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine le choléra
+et le typhus.
+
+«Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner.
+
+--Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner? interroge Desprès.
+
+--Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à un verre d’eau
+et je te permettrai de m’offrir de l’«arak» et du «mastic».
+
+Captain ne se trompait pas.
+
+Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements, quittent
+Kasvine.
+
+--Où vont-ils?
+
+--Dans le Caucase...
+
+Ils ne s’en cachent pas, du reste.
+
+Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les grands mûriers
+de l’avenue du Schah, derrière le fanion des volontaires de la mort qui
+porte des tibias blancs sur fond noir. Les Persans regardent longuement
+ces hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous le large
+chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de foin attachée près des
+fontes et le paquet de pansement ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se
+réjouissent de ce départ.
+
+--Au moins, dit le chef de la police indigène, les Anglais bâtissent;
+mais, partout où sont passés les Russes, on ne voit que ruines et
+incendies.
+
+--Allons, tout va bien, affirme Captain. Les «Britisches» vont pouvoir
+placer des écriteaux et des enseignes, en anglais, un peu partout.
+
+Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la Caspienne,
+opérée par les Russes pour le compte des Britanniques.
+
+--C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque Marcel Benoit.
+
+--Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre, les «Britisches»
+pousseront l’offensive, répond Captain.
+
+Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par les sanitaires
+russes, sont organisés par notre détachement. Pour le compte des
+Anglais, bien entendu. Le premier à l’usage des blessés, un autre pour
+les typhiques, le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les
+convalescents. Nous avons la surprise d’y découvrir tout un solde de
+«sœurs de charité» russes.
+
+--On a dû les oublier, remarque Captain.
+
+La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail terminé, les
+Français montent sur les terrasses de leur maison persane. Terrasses en
+terre battue. L’herbe par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans
+les chambres. On y joue aux cartes, naturellement. Captain raconte des
+histoires. Il a liquidé son lot d’aventures marines. Il a trouvé un
+nouveau «rouleau»: des histoires de chasse.
+
+--Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais avoir avec
+moi, ici, mon «américain» à six coups... D’une précision!
+
+--Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès en riant.
+
+--Idiot! réplique Captain furieux. Tu n’aurais qu’à te placer à deux
+cents mètres avec une bouteille vide au bout de ton bras droit, que tu
+tiendrais levé en l’air, comme ça. Eh bien! si du premier coup, avec mon
+«américain», je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille,
+je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb dans les fesses...
+
+ * * * * *
+
+On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher et dormir quand la
+nuit se fait plus douce.
+
+Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune clarté: les
+ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer dans la plaine, la
+grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein où tout le jour des caravanes de
+pèlerins s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer
+d’étranges fardeaux roulés dans des tapis: cadavres de fidèles musulmans
+qui ont demandé à être ensevelis près du vénéré Hossein.
+
+Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de bonne heure. Et
+l’existence reprend son cours. Les vieux landaus tournent sur les
+boulevards cependant que le cocher crie: «Habarda!» (attention!) sans
+ralentir son allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent
+Kasvine d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes, de pistachiers
+et de champs d’abricotiers, transportent des pastèques, des concombres
+et des raisins, cependant que sur les hauts minarets des mosquées, les
+mollahs crient leurs incantations habituelles.
+
+
+
+
+VI
+
+AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE
+
+
+Mon vieux, commence Captain, on ne va pas moisir dans le pays.
+
+--Qu’est-ce que tu racontes encore? intervient Gaston Desprès.
+
+--Ce que je sais. On devait aller à Bakou--ou sur la route--avec les
+cosaques russes et les Arméniens pour occuper la ville du pétrole. Eh
+bien! on n’ira pas. Les Turcs ont livré bataille. Les Russes sont
+rentrés en Russie et les «Britisches» ont pris la fuite. Et ils évacuent
+en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la police que
+pour la guerre, les «Britisches».
+
+--Où as-tu appris ça?
+
+--Je ne puis révéler mes sources, réplique Captain sévère. Et maintenant
+il nous faut partir. Kasvine est menacé. Il faut imiter les Anglais qui
+se replient sur des positions...
+
+--... préparées à l’avance... On connaît la formule. Où ça, ces
+positions?
+
+--Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan...
+
+--La preuve de tout cela? réclame Marcel Benoit perplexe encore devant
+ce défilé de précisions.
+
+--Demandez le «Bobard», quotidien entièrement rédigé par Captain! crie
+Gaston Desprès, goguenard.
+
+--Quelle noix! interrompt Captain... Écoutez, j’ai rencontré un officier
+anglais tout à l’heure, sur les «Téhéran-road» comme ils disent...
+
+--Tu étais donc sorti seul pour aller boire? interroge Desprès...
+
+--Et le «Britische» m’a dit:--«Qu’est-ce que vous fabriquez en Perse,
+les Français?» Puis, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait pas,
+l’officier a ajouté:--«Nous n’avons pas du tout besoin de vous...»
+
+--Il avait bu, cet officier anglais? s’informe Benoit.
+
+--Je lui ai répondu, poursuit Captain sans s’indigner outre mesure de
+cette interruption, que nous ne tenions pas à rester en Perse. Alors, il
+m’a déclaré:--«Tant mieux pour vous, parce que vous allez partir...» Tu
+la vois, la preuve!...
+
+--Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.
+
+«Tu as tort, Captain, tu as tort de boire seul, comme ça, sans retenue.
+
+Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas d’écho. Captain a
+convaincu son auditoire.
+
+ * * * * *
+
+Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. Le 13
+septembre les cinquante Français ayant chargé leurs bagages et leurs
+vivres de réserve sur des fourgons, quittent Kasvine à pied pour
+atteindre Hamadan, qui est, selon les états-majors russes, à deux cent
+trente-sept ou deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au juste.
+
+Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart des villages
+persans sont détruits. Une odeur de suie humide s’en dégage encore. Les
+Russes sont passés là.
+
+Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis d’Hamadan.
+
+ * * * * *
+
+Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on découvre la
+ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses ruelles, le dôme gris de sa
+vieille mosquée où se posent des pigeons familiers... Près des camps
+anglais, quelques amas de briques crues et, à deux pas de la route, un
+lion de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel
+s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux ciselés, noués
+d’une cordelette... Les femmes qui désirent accoucher d’un enfant mâle
+viennent implorer ce lion sculpté.
+
+Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au soleil: la puanteur
+d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah et de Kasvine... La rivière qui
+dégringole à travers la ville, et qui vient des montagnes, sert aux
+ablutions, aux lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des
+charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, car «toute eau
+courante est bonne à boire».
+
+A droite, quelques monticules de terre sans croix ni inscriptions: ce
+sont les tombes des Chrétiens chaldéens qui ont pu s’évader d’Ourmiah et
+sont arrivés jusqu’à Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont
+déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants ne restent
+jamais en repos.
+
+Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. Cependant,
+aucun de ceux qui montent jusqu’ici, avec les porteurs de civières, ne
+songe à combler ces trous qui s’agrandissent.
+
+--C’est probablement en ces lieux, observe Marcel Benoit--près du lion
+de pierre qui accorde la grossesse aux femmes indigènes, que l’on peut
+situer, d’accord avec la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de
+Sémiramis, dont Hérodote a écrit comme on sait: «Ses enceintes sont
+excentriques et construites de telle sorte que chacune dépasse
+l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de ses créneaux... Il y
+avait en tout sept enceintes, et dans la dernière, le palais et le
+trésor du roi...»
+
+Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. La pierre
+manquait donc en Médie? Les enceintes étaient-elles bâties, comme les
+maisons persanes d’aujourd’hui, en briques crues ou en briques mal
+cuites? D’Ecbatane, pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre
+renversé le long du chemin...
+
+ * * * * *
+
+Captain, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à nous annoncer, entre
+dans la chambre où se tiennent d’habitude nos «soviets», comme on prend
+l’habitude de le dire.
+
+--J’ai rencontré des revenants...
+
+--Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.
+
+--J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah: Nicodème et
+Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas ne doit pas être loin.
+
+--Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens à Hamadan.
+
+Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en effet. Pas tous.
+Une petite partie seulement. En juillet, après la retraite des cinquante
+Français, les Turcs et les Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les
+Chaldéens d’Ourmiah n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour
+Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les Pères Lazaristes,
+Mgr Sontag, le Père Dunkha, d’autres, sont restés à la Mission. Tandis
+que les Chaldéens fuyaient, abandonnant dix ou douze mille morts en
+route, les Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens
+qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.
+
+--Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes ont conseillé de
+s’armer, les voici qui reparaissent, sans armes, misérables, mais tout à
+fait effarés de se découvrir des victimes dans le moment où ils se
+croyaient les maîtres. Quel cauchemar! conclut Captain.
+
+--Ou quel remords! appuie Marcel Benoit.
+
+ * * * * *
+
+La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à Zendjan, comme à
+Kasvine, des collines rougeâtres, sans culture, des montagnes de carton
+déboisées composent un paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus
+le long des routes de Kasvine à Hamadan... Cependant les environs de
+Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, dans les vergers, on
+trouve la vigne, l’abricotier et le jujubier.
+
+Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction du temple
+de Jérusalem, une importante colonie israélite (trois mille âmes), on
+nous montre, sur une hauteur, près d’un petit cimetière juif, une
+construction rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en
+forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une petite porte
+basse, en granit, tournant sur elle-même permet au visiteur de pénétrer
+dans une étroite pièce. Il y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un
+mollah du culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, par une
+ouverture, on se glisse dans une chambre un peu plus obscure.
+
+Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux de pierre, côte à
+côte. Des broderies modernes, faites à la machine à coudre, courent le
+long des sarcophages de bois sculpté. Le plus ancien renferme la
+dépouille d’Esther, princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure.
+L’autre, qui date de quatre ans,--on nous dit qu’il est «vieux de plus
+de mille ans»,--construit sur le modèle du premier, recouvrirait le
+corps de Mardochée. Contre les murs, des inscriptions hébraïques tracées
+dans la pierre d’albâtre. Une lampe à pétrole «made in Germany» flambe
+doucement dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours contre
+l’invasion des morts musulmans et qui doit remonter aux premiers temps
+de l’Islam.
+
+Le rabbin nous avertit:
+
+--Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. Un Français
+les a pris.
+
+--Quel Français?
+
+L’interprète nous traduit:
+
+--Il ne sait pas.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.
+
+A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés à la mémoire
+d’Esther et de Mardochée...
+
+Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop blanc. Des femmes
+voilées de noir trottinent, les jambes arquées, les genoux saillants
+sous le linceul qui cache leurs formes. Des Persans coiffés du large
+feutre conique lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne
+dans le ciel...
+
+ * * * * *
+
+Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée par les Russes,
+presque rien ne subsiste de l’influence ancienne.
+
+Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent également le
+turc et le français, parlent encore un peu la langue de leurs anciens
+maîtres. Au temps de paix, cinq cosaques assuraient la police de la
+cité.
+
+Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, après l’armistice de
+décembre 1917, les derniers soldats russes qui s’attardèrent dans la
+ville furent cependant sournoisement assassinés par les Persans, qui
+sont lâches et cruels.
+
+Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues sont écrits en
+anglais: «London street», «Victoria road», etc...
+
+--C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.
+
+--Les «Britisches» ne se rendent pas compte, déclare Captain.
+
+Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises qui, par
+Bagdad, viennent de l’Égypte ou des Indes; les pharmaciens vendent
+toujours de l’arak (eau-de-vie de raisins secs) et du mastic (absinthe
+fabriquée avec la résine du pistachier): mais ils nous offrent également
+du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet ancien
+territoire russe.
+
+ * * * * *
+
+A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses qui
+descendent vers les plateaux inclinés, c’est le même peuple de saïds aux
+yeux sournois, de mollahs à turbans blancs, de Persans en lévites noires
+et la foule des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et des
+mendiants couverts de haillons multicolores et les chiens faméliques,
+chargés ici, comme dans le reste de la Perse, du service de la voirie et
+qui dépècent aussi bien les cadavres des chameaux que ceux des hommes
+abandonnés sur les pistes des caravanes.
+
+Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy; on rencontre
+cependant encore quelques Russes et des dames, infirmières en jupons
+courts qui baladent leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu
+retourner dans la Russie bolchevisée.
+
+Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les maîtres d’hier se
+réfugient loin des Anglais.
+
+--Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait? demande Captain.
+
+--On se repose, répond Desprès.
+
+En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils attachés aux
+forces anglaises qui doivent aller reprendre Bakou? Ou bien
+descendront-ils sur Bagdad?
+
+ * * * * *
+
+En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit le grand deuil
+des musulmans chiites. Il dure une dizaine de jours. Vers les cinq
+heures du soir, du côté où le petit pont en dos d’âne s’arrondit sur le
+torrent, près de la mosquée en bois, ajourée comme une claie, des voix
+d’enfants psalmodient les louanges des prophètes. La nuit tombe vite.
+Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, nous heurtons tout d’un
+coup, au coude de quelque ruelle montante, des porteurs de lanternes.
+Leurs chants sur la même note rappellent les incantations africaines.
+Ces hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile noir, le
+torse entouré de cuir. Certains, dans leur main droite, tiennent une
+écuelle d’eau où nagent une pomme, un coing, des fruits...
+
+La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent les chiites.
+Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple qui est pareil à une
+quelconque maison persane, où les murs de bois et de briques crues sont
+percés de nombreux trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole
+ni minaret.
+
+Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du saint lieu. Un
+personnage à turban noir et grande barbe met pied à terre. C’est un
+prédicateur qui vient se lamenter sur la mort des imans. Chez les
+Persanes voilées, assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui
+jacassent, le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante,
+psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils d’Ali, Hassan et
+Hossein, mis à mort par les Sunnites. Les assistants sanglotent en
+cadence, les femmes miaulent par intervalles. C’est rituel. Pas de
+larmes. Des cris.
+
+A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent la ville
+pénètre dans la mosquée. Les lampes qui fument répandent une violente
+odeur d’huile et d’encens. L’air sent également le tabac et l’opium.
+
+Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des martyrs. Les
+fidèles répondent par des sanglots convulsifs bien imités. Cela
+augmente, monte, se prolonge dans un crescendo de dissonances étranges,
+contraires à tous nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des
+prières que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les femmes
+qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, et les hommes, avec
+mille politesses, s’offrent les uns aux autres de petites tasses de thé
+sucré...
+
+Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques de la procession
+portent un «kindjar» (poignard) ou un long sabre. Ils entourent un
+mannequin décapité devant quoi ils balancent des bannières surmontées de
+la main d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, ils
+scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se donnent
+eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante accompagne ces
+hommes qui se tailladent le crâne. Bientôt leur visage, leurs mains,
+leurs habits,--une longue tunique blanche,--sont couverts de sang.
+Quelques-uns, le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, en
+hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque de recevoir quelque
+balafre, ils tâchent d’essuyer sur une face maculée le sang sacré qui
+coule des blessures.
+
+Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde sauvage qui s’éloigne
+maintenant et s’enfonce sous les mûriers du ravin. Deux enfants,
+entraînés dans cette foule, sont portés par des fidèles, en holocauste.
+On voit leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de droite à
+gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent l’épaule et le front à
+coups de poing. Sur les toits des maisons, des femmes accroupies jettent
+de grands cris.
+
+La procession s’enfonce lentement dans les ruelles sombres. Du haut de
+nos terrasses, longtemps encore nous écoutons décroître ces clameurs
+scandées et ces chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans
+l’avenue, silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au pied,
+rangés en prévision de troubles, qui attendent la relève et parlent
+dédaigneusement de ces «natives» (indigènes) sûrement un peu malades...
+
+
+
+
+VII
+
+LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE
+
+
+Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes positions qu’ils
+occupaient dans la région de Salmas et de Tauris?
+
+Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient délaissé Ourmiah
+assiégée pour gagner Hamadan rafistolent leurs antiques voitures à deux
+roues. Ceux qui se cachaient pour ne point être enrôlés de force dans
+l’armée assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant montrer leur
+visage taillé en dessous.
+
+Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les mercantis de la
+plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour de la Mission catholique:
+Salomon, à la peau grêlée, et l’interprète Nicodème, tout de blanc
+habillé. Ces messieurs achètent des roubles à bas prix: cent roubles
+pour quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement dans leur
+pays, car ils se sentent le courage d’y retourner maintenant que le
+danger a disparu.
+
+Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, ni âne, ni
+chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, bricolent de-ci de-là, et
+leurs femmes aux larges jupes travaillent avec les pauvresses persanes à
+l’empierrement des routes, pour le compte des Britanniques.
+
+Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en ce moment
+cantonnés,--construite sur le modèle de toutes les maisons persanes: une
+cour, un minuscule verger, une pièce d’eau pour l’agrément des
+moustiques, un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les
+diverses épouses du propriétaire,--parfois viennent nous rendre visite
+une Chaldéenne de trente ans qui en paraît bien quarante-cinq, sa
+fillette et un homme d’un certain âge, son mari. Une barbe noire et
+frisée tournoie sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte
+le chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches des popes. Il
+est prêtre de la religion russe orthodoxe. Il fut jadis prêtre de
+l’Église romaine; mais lorsque les Russes vinrent en nombre à Ourmiah,
+il crut sage de se rallier à l’orthodoxie toute-puissante.
+
+Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les membres de la
+Mission catholique d’Ourmiah avaient été assassinés par les «Kourdes»,
+après l’exode des Chaldéens, et que les orthodoxes russes s’étaient
+retirés de la ville...
+
+Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien: elles lavent
+du linge et mendient à l’occasion.
+
+--Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant sa barbe, mais je
+ne puis pas. Je suis prêtre...
+
+Et comme il entend parler de missions évangéliques protestantes en
+Perse, il songe sérieusement à se convertir à la nouvelle religion.
+
+ * * * * *
+
+Cependant que des cavaliers et des «volontaires» des anciens bataillons
+assyriens remontent sur Ourmiah, par Zendjan, des Chaldéens descendent
+sur Bagdad, d’où ils gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.
+
+Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller en France, mais
+atteint de paludisme, il grelotte sous ses couvertures. Devant un
+aumônier français, qui visite les malades, il se lamente comme ceux de
+sa race; il croit sa dernière heure venue et recommande déjà son âme à
+Dieu, comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.
+
+--Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre ami Yonas qui est
+très gravement atteint. Il a le typhus.
+
+--Yonas a le typhus? s’inquiète Nicodème.
+
+--Oui. Et je ne vous cache pas: on ne sait s’il pourra s’en tirer.
+
+--Yonas va mourir! reprend Nicodème. Et vous allez le voir. Demandez-lui
+donc, monsieur l’abbé, le passeport qu’il a fait établir pour la France.
+Il me servira. J’ai perdu le mien.
+
+ * * * * *
+
+Les domestiques chaldéens de la Mission catholique d’Ourmiah qui portent
+la casquette des séminaristes, avec les initiales SV, apprennent
+ici--pourquoi l’ignoraient-ils encore?--le massacre, à Ourmiah, de Mgr
+Sontag et des autres Pères de la Mission. Ils se composent des visages
+de bedeaux consternés, se regardent, puis, naturellement leurs premiers
+mots:
+
+--Qu’allons-nous devenir?
+
+Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, reçoit cette
+nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de nouveaux détails avec une
+grande fermeté d’âme.
+
+--Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait en courant, les
+Pères Lazaristes ont voulu, malgré les conseils, rester dans leur
+Mission. C’était très imprudent.
+
+C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la mort du Chaldéen
+Yonas, fils de Yonathan, du village de Gulpacha ou Gulpachan.
+
+Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au petit cimetière des
+Chaldéens, près du lion de pierre... Nicodème, remis de sa fièvre,
+s’estime encore trop faible pour marcher, mais il réfléchit.
+
+--Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup de sacs de blé et
+des sacs de krans... Ah! tout est perdu, les Kourdes les emporteront...
+
+ * * * * *
+
+Élisa, une Chaldéenne de quinze ans,--qui en paraît vingt,--a suivi les
+Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. Elle abrite sous des sourcils
+tracés au pinceau de grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la
+présente aux Français:
+
+--Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses nouvelles depuis
+treize ans. Cette enfant, considérée comme orpheline, a été recueillie
+par les Religieuses...
+
+La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans abandonnent
+ainsi femme et enfants pour chercher fortune aux États-Unis. En cas de
+danger, chacun pour soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon,
+Rabbi Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au moment de
+l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune femme, les deux autres, une
+vieille mère impotente.
+
+ * * * * *
+
+Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et persan au Consulat
+américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. Il est venu avec sa femme.
+Cependant nous lui connaissions trois enfants échelonnés de un à sept
+ans.
+
+--J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il... La dernière, qui
+commençait de marcher, nous avons dû l’abandonner sur la route sans
+pouvoir l’enterrer... Oui, elle n’était pas encore morte.
+
+Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes avec des enfants
+au-dessous de trois ans... Sont-ils morts, au cours de l’exode, des
+fatigues de la route? Il paraît que lorsque les Chaldéens fuyaient en
+désordre, des obus tombèrent parmi eux. Les mères, déjà embarrassées
+dans leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés
+sur le bord du chemin.
+
+Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert une excuse
+qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la répète toujours:
+
+--C’était pour fuir plus vite...
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer à l’exécuter,
+d’attendre son contre-ordre.
+
+C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains humoristes
+militaires. Axiome plein de scepticisme et d’expérience, du reste. Une
+fois de plus, nous en avons la preuve.
+
+Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter sur Bakou, voici,
+en effet, qu’on nous avertit de descendre sur Bagdad. C’est un ordre
+télégraphique. De là, les cinquante Français seront dirigés sur la
+Syrie.
+
+Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés dans notre petite
+maison d’Hamadan--où, en principe, nous ne faisions que passer--à peu
+près un mois et demi. Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans
+profit. Elles ont révélé un Captain détective de grand style. L’ancien
+matelot, l’ancien critique militaire des «Soirées d’Ourmiah»,
+l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, avait remarqué les
+inquiétants agissements des Chaldéens interprètes Nicodème et Israël. A
+la suite d’une surveillance habile, Captain est parvenu à prouver que
+les deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient aux marchands
+indigènes du bazar les fournitures de l’ambulance.
+
+Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons pour la
+Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les Français se séparent
+des deux Chaldéens, sans fracas, mais avec fermeté.
+
+--Nous les reverrons encore, assure Captain. Ils seront à Bagdad avant
+nous...
+
+Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, mettent à
+notre disposition des autos américaines.
+
+Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu d’arbres, qui
+prennent déjà les teintes de l’automne, dans les montagnes du massif de
+l’Helvend. Dans la plaine, à la tombée du soir, coupant les collines et
+la vallée, une série de trous de taupes qui montent, descendent... Ce
+sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, le long de
+la route; les murs noircis de fumée sont encore debout. Ces tranchées où
+l’eau s’amasse, ces ruines, c’est tout ce qui reste des combats de la
+dernière guerre...
+
+Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques Arabes de Bagdad
+galopent l’amble dans la campagne. Des convois de chameaux nous
+croisent. Ils apportent du camp anglais de Kanikine des vivres et des
+bidons de pétrole... Tout le long du parcours, sous la surveillance des
+Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, empierrent et
+nivellent un nouveau tracé. Dans quelques années, à côté des vieilles
+pistes pour caravanes et des sentiers établis sous le règne de Schah
+Abbas (comme disent toujours les guides), une route nouvelle large et
+bien entretenue, sera construite.
+
+Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les autos, nous
+campons à 25 kilomètres de Kermanschah, au pied du fameux rocher de
+Bizoutoum[16]. C’est là, dans une anfractuosité du rocher, à l’abri du
+vent et des pluies, que se cache le bas-relief du roi Darius. La
+sculpture enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton d’un
+admirable bas-relief de bronze. On y accède par un sentier à travers des
+blocs de pierre taillés... Au-dessous du tableau, à peine visibles, des
+inscriptions en trois langues...
+
+ [16] A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de
+ l’ancienne route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à
+ Hamadan, l’_Ecbatane_ classique tombée elle-même au rang de bourgade
+ pendant la période des princes Sophis, un chétif village a pris le
+ nom de la montagne appelée par les auteurs grecs _Baghistana_ et par
+ les modernes _Bechtstoum ou Bisoutoum_ (_Takt-i-Bostan_, la voûte
+ des jardins). Dominant les jardins et le torrent qui les arrose, un
+ énorme rocher perpendiculaire, haut de 1.160 mètres, a été nivelé et
+ poli à 100 mètres au-dessus de la plaine, et sur cette tablette
+ gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, a fait sculpter un
+ bas-relief colossal au-dessus d’une interminable inscription
+ cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son règne. Le
+ bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage Gaumatès, et
+ recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription est en trois
+ langues, les trois langues officielles de la chancellerie des
+ souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien; elle
+ est disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des
+ sculptures, et ne comprend pas moins de quatre cents lignes.
+ (_L’Asie_, par M. LANIER).
+
+Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien cimetière. Sur les
+pierres tombales, couvertes d’inscriptions, on voit encore, sculptés
+d’une façon précise par quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et
+deux fantassins. L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde
+d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes indolents
+paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les pierres tombales
+vestiges des grandes guerres anciennes. Des Kurdes élancés, des
+habitants du Lauristan, habitent encore dans l’ancien caravansérail; le
+reste du village a été brûlé par les Russes.
+
+A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain matin au
+camp anglais, situé sur une hauteur. De là, nous découvrons l’oasis de
+Kermanschah, les mûriers, les abricotiers jaunis, les vignes rousses,
+les grands platanes déjà saisis par l’automne.
+
+La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme toutes les villes
+persanes. De loin, elle semble en ruines. Elle est construite en briques
+crues. Cependant les Anglais trouvent le moyen d’édifier leurs camps
+avec des pierres.
+
+
+
+
+VIII
+
+KERMANSCHAH, VILLE KURDE
+
+
+Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée
+de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah.
+Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes
+vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français,
+nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes
+les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes
+en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées
+au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des
+soupiraux laissent passer une rare lumière.
+
+Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac,
+dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs.
+
+Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis
+sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des
+vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On
+utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien
+tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des
+Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent
+l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine
+à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa
+région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les
+fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les
+narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des
+fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de
+terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune.
+
+Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux,
+comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les
+boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali...
+
+Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences
+peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent
+sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent
+ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.
+
+Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages
+étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un
+remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des
+boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux
+passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien
+modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques,
+le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur
+persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes,
+se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des
+Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents,
+à ce cérémonial.
+
+ * * * * *
+
+Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin
+froid.
+
+Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des
+chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur
+la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des
+nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête.
+Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les
+conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces
+régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre
+encore a modifié tout cela.
+
+Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent.
+Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque.
+
+--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté
+qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure).
+
+Desprès l’interpelle:
+
+--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air
+d’avoir fait la traversée du Havre à la nage...
+
+Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son
+compagnon, constate avec philosophie:
+
+--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès.
+
+Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la
+plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les
+Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et
+se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général
+Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions
+reculées, incendièrent tous les villages, par représailles.
+
+Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des
+hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les
+lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des
+caravanes.
+
+Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation:
+arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les
+rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles;
+le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains
+déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses
+portes de Zagros, chemin de toutes les invasions.
+
+Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des
+Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent
+sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une
+tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux
+fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de
+loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les
+misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements
+tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à
+pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes
+d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce
+même paysage, cette allure de hordes désordonnées...
+
+--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait.
+
+--Qui donc? demande Desprès.
+
+--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a
+Nicodème et Israël parmi eux...
+
+--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te
+croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant!
+
+--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les
+boulevards. Ils te vendront des lacets.
+
+C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une
+semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de
+l’armistice.
+
+ * * * * *
+
+Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de
+Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous
+franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule
+une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de
+vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie.
+Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de
+roseaux. Quelques arbres sur les collines.
+
+Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont
+surgi près de cinq cents tentes anglaises.
+
+ * * * * *
+
+Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers
+luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et,
+surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de
+l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de
+Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu
+déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que
+l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et
+Bassorah...
+
+A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants
+vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers
+et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium,
+cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus
+fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en
+colonisation.
+
+Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce
+qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu:
+
+--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque
+part, c’est pour toujours.
+
+«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent
+mieux.
+
+Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et
+voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de
+rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine
+Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina...
+
+Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la
+Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les
+lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge:
+
+--Qu’est-ce que tu leur disais?
+
+--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit.
+
+--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça?
+
+--Parce que je le pense...
+
+--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher
+les gens de faire une bêtise...
+
+--Pourquoi? je te prie.
+
+--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce
+que tu lui disais? reprend Captain.
+
+--Rien...
+
+--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais
+lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos
+pieds et j’y reste humblement étendu...»
+
+--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande
+Marcel Benoit ironique...
+
+--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune
+femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds...
+
+--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance.
+
+--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de
+l’enlèvement des ordures?»
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+PRÈS DES AUTOS DU RETOUR
+
+
+Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route.
+Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur
+pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.
+
+Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs
+promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils
+fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur
+les Russes.
+
+Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa
+manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie:
+
+--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner
+toutes les batailles, sauf la dernière...
+
+Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons
+quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les
+chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis...
+
+Soudain, un coup de sifflet prolongé:
+
+--Les Français sont prêts?
+
+--Nous sommes prêts.
+
+--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe
+d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement
+Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle
+bonne vie!
+
+Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop
+fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir,
+celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos
+côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre:
+
+--Chère, chère Russie...
+
+ * * * * *
+
+Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même,
+où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les
+cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude
+vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire:
+
+«Perse, chers grands déserts de l’Iran...»
+
+Et cependant...
+
+ Ourmiah, 1917.
+
+ Port-Saïd, 1918.
+
+
+
+
+[Carte: Voyage de cinquante Français.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+ A TRAVERS LA RUSSIE
+
+ Avertissement. 1
+
+ I. Les rapatriés russes 3
+ II. Ivan le maximaliste 15
+ III. Les déserteurs d’Archangel 21
+ IV. Un couvent à Vologda 31
+ V. Moscou, grand village 39
+ VI. Dans la gare de Tsaritzyne 49
+ VII. De Grosny à Derbent 55
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+ LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS
+
+ I. L’arrivée à Tiflis 61
+ II. Le praporchick Vasily 67
+ III. Nina Mikhaïlovna 75
+ IV. Au club de Paris 85
+ V. L’hôpital russe modèle 93
+ VI. Chez Nina 97
+ VII. La légende du moine Raspoutine 105
+ VIII. Tatiana parle 113
+ IX. La petite Cadia 123
+ X. Avec miss Sophia 129
+ XI. Quelques lueurs sur Sophia 139
+ XII. Derniers jours 147
+
+ TROISIÈME PARTIE
+ PRÈS DU LAC D’OURMIAH
+
+ I. Lettres à Sophia 155
+ II. La vie à Ourmiah 165
+ III. Actions d’éclaireurs 169
+ IV. Nos voisins les Russes 173
+ V. Cinquième lettre à Sophia 181
+ VI. Le capitaine russe Bobbyck 187
+ VII. Nikadémous le Chaldéen 193
+ VIII. L’homme-qui-doit-mourir 203
+ IX. Une réponse de Sophia 207
+ X. Indigènes d’Ourmiah et d’alentour 209
+ XI. Les «Soirées d’Ourmiah» 215
+ XII. Consultation gratuite 221
+ XIII. Divertissement 227
+ XIV. Autres distractions 233
+ XV. Avant la fin 239
+ XVI. Les bataillons chaldéens 247
+ XVII. Les derniers Russes d’Ourmiah 251
+ XVIII. Dans la ville en état de siège 257
+ XIX. Le retour de Lentina 265
+ XX. Sous le règne des Chaldéens 269
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+ LA ROUTE DES CARAVANES
+
+ I. Prisonniers 283
+ II. Ce qu’on rencontre à Tauris 295
+ III. La caravane 303
+ IV. L’art des interprètes 307
+ V. Dans Kasvine, colonie russe 315
+ VI. Au camp anglais sous Ecbatane 325
+ VII. Les réfugiés de Chaldée 337
+ VIII. Kermanschah, ville kurde 345
+
+ Épilogue 353
+
+
+
+
+CE LIVRE, LE SEIZIÈME DE LA COLLECTION DU «ROMAN FRANÇAIS
+D’AUJOURD’HUI», PUBLIÉE, SOUS LA DIRECTION DE FRANCIS CARCO, PAR LA CITÉ
+DES LIVRES, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER A ARGENTEUIL SUR LES PRESSES DU
+MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA, H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR, LE
+VINGT-HUIT FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT-SEPT.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***
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+ <title>D’Archangel au golfe Persique | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large top2em">ÉMILE ZAVIE</p>
+
+<h1><span class="xlarge">D’ARCHANGEL</span><br>
+<span class="small">AU GOLFE PERSIQUE</span></h1>
+
+<p class="c i small">AVENTURES DE CINQUANTE<br>
+FRANÇAIS EN PERSE</p>
+
+<p class="cc gap"><span class="box small">LE ROMAN<br>
+FRANÇAIS<br>
+D’AUJOURD’HUI</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="small">PARIS</span><br>
+A LA CITÉ DES LIVRES<br>
+27, <span class="xsmall">RUE SAINT-SULPICE</span>, 27</p>
+
+<p class="c small">MCMXXVII</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent narrow"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</span>
+1095 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, <span class="xsmall">SOIT</span> : 20 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES
+SUR JAPON IMPÉRIAL</span>,
+<span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 20 ; 50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES
+SUR GRAND VERGÉ DE
+HOLLANDE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 21 <span class="xsmall">A</span> 70 ;
+1000 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VERGÉ
+D’ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 71 <span class="xsmall">A</span>
+1070 ; <span class="xsmall">ET</span> 25 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+DE</span> I <span class="xsmall">A</span> XXV, <span class="xsmall">HORS COMMERCE</span>,
+<span class="xsmall">SUR PAPIERS DIVERS</span>.</p>
+
+<p class="c"><span class="sc">Exemplaire</span> N<sup>o</sup></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>La faiblesse et le gribouillage dans
+les affaires nous déplaisent si fort que
+nous en venons à admirer la force et
+le gouvernement de fer même employé
+contre nos libertés.</p>
+
+<p class="sign sc">Stendhal.</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT</h2>
+
+
+<p class="i">Cet après-midi de mai, sur le pont du bateau qui nous
+transporte de Boulogne à Folkestone, un officier russe,
+moustaches courtes, air rêveur, toute la raide élégance
+d’un <span lang="de" xml:lang="de">junker</span>, demande à l’un de nous :</p>
+
+<p class="i">— Où allez-vous ?</p>
+
+<p class="i">— En Russie… Mission sanitaire…</p>
+
+<p class="i">— En Russie ? Et qu’allez-vous faire en Russie ?</p>
+
+<p class="i">— Soigner des blessés, des malades, ouvrir des hôpitaux,
+organiser des ambulances.</p>
+
+<p class="i">— Ah ! dit le Russe, incrédule.</p>
+
+<p class="i">Puis, un peu triste, il ajoute, en secouant la tête :</p>
+
+<p class="i">— Vous en voulez donc toujours de cette guerre !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">De même que les chevaliers légendaires partant pour
+les aventures emportaient avec eux de précieux enchantements,
+c’est munis de cet inquiétant viatique que nous
+nous sommes éloignés des côtes de France, pour gagner
+la mystérieuse Russie, alors en pleine révolution.</p>
+
+<p class="ind">Mai 1917.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE<br>
+A TRAVERS LA RUSSIE</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>L’Océan disparut derrière une chaumière.</p>
+
+<p class="sign sc">Victor Hugo.</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c1">I<br>
+<span class="xsmall">LES RAPATRIÉS RUSSES</span></h3>
+
+
+<p class="date">Mai 1917.</p>
+
+<p>Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité,
+dans ce port brumeux, qui attendent depuis ce matin.
+Au loin, Liverpool, avec ses maisons grises, semble une
+cité de rêve scientifique. De notre promenade dans cette
+ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir.
+Les cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant
+midi. Ainsi l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un
+air chargé de fumée traîne au long des rues noires. On
+marche. Une avenue qui monte. Pas d’arbre. Au tournant,
+nous parvient une musique de cirque : ce sont des
+boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait
+semblables à de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et
+frappent des cymbales. Deux cavaliers, le polo sur l’oreille,
+nous dévisagent sévèrement. Près d’un aqueduc, d’un
+ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span>
+se promène. La foule nous regarde, pas longtemps…
+Elle est pressée.</p>
+
+<p>Sur le plancher du quai maritime, dans un estaminet-papeterie-pâtisserie,
+une vendeuse mélancolique débite
+pour onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent
+de représenter des jardins trop verts et une mer d’un bleu
+d’azur, celle-là même qui s’étale devant nous, couleur
+café au lait.</p>
+
+<p>Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien
+matelot, que l’on a placé dans l’infanterie à la suite de
+son évasion d’Allemagne, sans doute pour le récompenser,
+s’inquiète des provisions du bord. Il parlemente avec une
+jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du jambon,
+du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines
+roses et vertes sur quoi l’on a piqué des amandes.</p>
+
+<p>— Crème… du crème…</p>
+
+<p>— Pour les chaussures ? demande le gros Jules sans
+sourciller.</p>
+
+<p>— On pourrait en prendre pour demain…, observe le
+prudent Gaston Desprès, qui accompagne partout l’ancien
+matelot et le contredit en tout lieu.</p>
+
+<p>Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat
+« transformé », dont les soutes sont pleines de munitions,
+obus et grenades, et qui accomplit, sous le pavillon de la
+croix-rouge, le trajet de Liverpool au golfe de Kola : circuit
+des missions alliées que l’on envoie en Russie.</p>
+
+<p>Nous prenons possession de la partie du pont qui nous
+est cédée. Ennui tranquille. Quelques bateaux se déplacent
+sur l’eau grise où le soleil joue par plaques. Des
+remous viennent tapoter les flancs de notre courrier. Une
+sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot
+se débarrasse d’une épaisse fumée.</p>
+
+<p>Sur le plancher des « troisièmes » que secoue le piston
+des machines, un Russe me heurte en passant. C’est un
+pauvre diable rasé, en casquette, de qui les jambes
+maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il ne
+s’excuse pas, bien qu’il soit un « civilisé », je veux dire,
+bien qu’il ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes,
+du reste, une soixantaine, empilés avec nous dans la cale,
+sont des « rapatriés ».</p>
+
+<p>Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre,
+pour quelque histoire de police ou de politique… La
+Révolution leur permet aujourd’hui de rentrer… En chapeaux
+mous, accoutrés de pardessus au col relevé, ces
+exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles
+et taillées, dirait-on, dans du bois.</p>
+
+<p>Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné
+que l’on remarque chez certains émigrants affalés
+dans les salles d’attente.</p>
+
+<p>Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans
+le dortoir des « troisièmes », installent des hamacs, se
+créent un domicile provisoire à grands renforts de caisses
+et de cordes. On reconnaît parmi eux des Finlandais aux
+cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de
+Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards
+ardents, de larges faces de Slaves aux petites prunelles.</p>
+
+<p>Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées ; la
+grande tour, dans la brume, a changé de côté… Les
+dames du café maritime secouent leurs mouchoirs et la
+vendeuse triste agite de petits drapeaux… Notre cargo-boat
+danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye
+de percer un brouillard toujours plus opaque. Il est
+sept heures du soir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue
+qu’un torpilleur à gauche. Les civils russes se promènent
+sur le pont glissant, parfumé de goudron et d’eau de mer.</p>
+
+<p>Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers
+dans la cale. La barbare cuisine anglaise avec ses pommes
+de terre à l’eau, ses oignons doux cuits à demi, ses bouillis
+de bœuf sans saveur, ses conserves poivrées que l’on
+arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures à la
+gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de
+l’appétit et des goûts britanniques.</p>
+
+<p>Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir,
+un léger roulis. On traverse une zone dangereuse.
+Les Français jouent aux cartes dans la chambrée des
+Russes, séparée de la nôtre par une simple corde tendue.
+Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de
+regret et d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent
+aux cris des sirènes, répétés de minute en minute, dans
+l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se balancent au-dessus
+de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague marine et
+l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires,
+s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui
+monte vers le pont et nous regarde…</p>
+
+<p>Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de
+Belfast, à cause, dit-on, des « difficultés » que l’on rencontre
+à traverser le chenal où nous venons d’entrer. Les
+« difficultés », ce sont les sous-marins allemands qui
+s’aventurent jusque dans ces parages.</p>
+
+<p>Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de
+son passé de matelot, le gros Jules que l’on a surnommé
+« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> », renseigne ses compagnons. A son fidèle
+Gaston Desprès il affirme que l’on peut déchiffrer le nom
+des navires qui, paraît-il, croisent au large.</p>
+
+<p>— <i>Oceanic</i> !… <i>Adriatic</i> !… <i>Aviatic</i> !… <i>Toby</i> !</p>
+
+<p>Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien
+entendu, ne découvre rien. Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> n’en prend point
+souci, occupé, d’ailleurs, à enrichir de commentaires
+les souvenirs de voyage de ses contemporains :</p>
+
+<p>— Regardez ce « trois-cheminées » qui tourne… Ah ! il
+retire l’ancre… Tous les passagers sont à l’arrière pour
+peser moins à l’avant… Ces taches blanches, ce sont deux,
+trois femmes de chambre qui nous font des signaux avec
+des mouchoirs blancs…</p>
+
+<p>Autour de <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> un cercle se forme…</p>
+
+<p>Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et
+rient de confiance lorsqu’ils voient rire les Français.</p>
+
+<p>— Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche,
+explique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> avec un sourire qui découvre ses lèvres
+sous la moustache rousse… quand on a le visage face à
+l’avant. Exemple : cette nuit, dans le hamac, j’étais
+bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord…,
+à cause de Desprès qui est un « poids lourd » et qui remue
+tout le temps…</p>
+
+<p>On s’adresse à <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> pour tous renseignements
+maritimes. Son grade, il l’accepte sans déplaisir. Peut-être
+en est-il flatté. Sa bonne humeur le rend populaire.
+Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du
+ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts
+mêmes lui sont comptés comme qualités. S’il aime à boire
+un coup d’eau-de-vie, il ne saurait le faire sans inviter
+quelqu’un.</p>
+
+<p>— Ah ! un petit coup de « treuleuleu » de la mère
+Boule !</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> lève hardiment le coude, comme on dit, et le
+« treuleuleu de la mère Boule », en la circonstance du
+gin ou du whisky, ne le fait pas tiquer.</p>
+
+<p>— C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables
+qui affligent l’humanité : la « suchrine », la « zizine »
+et le choléra.</p>
+
+<p>L’expression « treuleuleu » est familière au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ».
+Elle remplace chez lui tout mot qui vient à lui manquer
+et désigne, suivant les circonstances, un verre de fine, de
+whisky ou même ses godillots.</p>
+
+<p>— Passe-moi mes « treuleuleux », dit-il à Gaston Desprès,
+le matin, lorsque ce dernier se lève par hasard avant
+son ami.</p>
+
+<p>— Et puis donne-moi aussi mon « treuleuleu »… qui
+me sert de capote… Tu ne la connais pas ? S’il y en a une
+dont les écussons sont mal cousus, c’est la mienne.</p>
+
+<p>Aussi, à son grade de « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> », et sans doute pour
+ne pas le confondre avec des capitaines en pharmacie et
+en médecine qui voyagent avec nous, on a ajouté le nom
+de Treuleuleu.</p>
+
+<p>Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins
+allemands en patrouille ont été signalés. Notre prudent
+cargo s’arrête dans un petit détroit où il se repose l’après-midi
+et la nuit. Pénibles heures d’anxiété. On voit, sur les
+côtes des paturages verts, de petites maisons blanches, des
+montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous
+sommes ancrés dans la baie d’Islay.</p>
+
+<p>… Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal
+de Minsk. Le soir, comme nous allons sortir de la passe,
+nouvelle alerte. Le cargo fait un brusque demi-tour et
+revient à toute vapeur se réfugier dans une baie rocheuse.
+Les passagers montent sur le pont. Les Russes disparaissent
+sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps
+que nous l’avons remarqué : nos voisins de cale
+sont plus frileux que nous. Un malheureux a gardé sous
+son étroit pardessus sa ceinture de sauvetage. Il ressemble
+ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et son dos
+énorme d’homme-réclame…</p>
+
+<p>Un brouillard humide tombe doucement. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> assure
+que le bateau est ancré dans une crique des îles Skye,
+afin de dépister les sous-marins… Au reste, toutes
+les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue
+exacte.</p>
+
+<p>— On est dans un port calme, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Entendez-vous
+le paisible chant des grenouilles ?</p>
+
+<p>Le piston des machines se remet en mouvement vers
+quatre heures du matin. Notre bateau se dirige à travers
+des îles montagneuses, qui semblent se toucher. Le vent
+souffle à l’arrière. Le roulis commence en même temps
+qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir.
+Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer ; mais
+les civils russes ignorent ces subtilités ; ils allument des
+cigarettes. Des Anglais, officiers de marine, rasés de
+frais, descendent parfois dans l’espoir de surprendre un
+coupable maladroit ; mais les Slaves sont rusés. Ils savent
+prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent les
+Sherlock-Holmès en uniforme.</p>
+
+<p>Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand
+marin de Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins
+verres et fume au nez des Anglais. Cette masse turbulente
+doit passer l’examen d’officier. Lorsqu’elle est ivre, elle
+bouscule un petit Russe en chapeau mou, au visage grêlé,
+moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui
+marche en écartant les jambes… Un juif d’Odessa, au
+profil souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse
+habituellement dans un coin et continue de lire, même
+quand on s’approche de lui jusqu’à le gêner. Je le rencontre
+quelquefois sur le pont ; il se promène de long en
+large, avec un garçon blond et maigre… Sous un prétexte
+quelconque, je cherche à leur parler.</p>
+
+<p>— Gavarit pasrousky ?… Niet ?</p>
+
+<p>Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence
+l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont
+évadés d’Allemagne, où ils étaient prisonniers civils. Ils
+rentrent en Russie parce qu’elle est libre…</p>
+
+<p>— Vous irez combattre ?…</p>
+
+<p>— Non, je travaillerai dans une usine… La guerre finira
+bientôt, dit-il encore ; nous voulons faire la paix, la paix
+pour toutes les nations.</p>
+
+<p>Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade
+blond approuve. Il est resté jusqu’ici en Allemagne et ne
+connaît les nouvelles que par les journaux allemands. Il
+hésite un moment, puis me demande :</p>
+
+<p>— Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre ?</p>
+
+<p>— Comment dites-vous ?</p>
+
+<p>— Oui, les Français ne veulent pas la paix comme
+nous. Ils veulent conquérir l’Allemagne…</p>
+
+<p>— Expliquez-vous complètement…</p>
+
+<p>Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me
+déclame d’un trait un discours que j’ai, depuis, entendu
+bien souvent : la France impérialiste, les Français guerriers
+veulent obliger la Russie libre et les neutres, à se
+partager la Germanie qui défend ses droits et sa liberté.</p>
+
+<p>— Que se passe-t-il en Russie en ce moment ?</p>
+
+<p>Ils ne savent rien d’autre que ceci :</p>
+
+<p>— La Russie est libre ; on va faire une République…</p>
+
+<p>Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les
+garder comme soldats dans leur armée. Ils ont refusé.
+Tous détestent les Anglais qui ne veulent pas faire la paix.</p>
+
+<p>Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux
+compagnons. Ils parlent peu aujourd’hui. Le roulis
+a repris plus fort, cet après-midi, et nous restons accoudés
+sur la lisse, cependant que le bateau descend sur les lames
+glauques, puis remonte dans son éternel jeu de balançoire…
+Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et
+nous avons passé le cercle polaire.</p>
+
+<p>Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de
+boxeur et son brûle-gueule, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> se lamente :</p>
+
+<p>— On ne s’y reconnaît plus !… Cette guerre a tout
+chambardé… La dernière fois que je suis passé par ici,
+on pouvait voir le cercle polaire tracé à la craie sur les
+vagues…</p>
+
+<p>Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les
+eaux qui tombent en paquets, brutalement, et dégoulinent
+dans la cale. Cette nuit est particulièrement dure.
+Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les uns
+contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui
+déferle… Nous naviguons directement sur le nord ; la
+route suivie remonte jusqu’au 78° ; elle s’infléchira ensuite
+brusquement et redescendra vers la baie de Kola. Ainsi
+nous éviterons les sous-marins… Nous sommes dans
+l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous
+font paraître plus piquant le froid qui nous saisit. Le
+bateau s’avance lentement au milieu des brumes, sur un
+lac dont les rives visibles sont des brouillards de coton.
+La sirène crie longuement.</p>
+
+<p>Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur
+le pont des premières, où des officiers jouent à la palette.
+Cela consiste à faire glisser sur le plancher des disques de
+bois jusque dans les pattes du chien du capitaine anglais,
+quand le capitaine n’est pas là, bien entendu… Je regarde
+mon compagnon qui tremble ; mais c’est de froid, comme
+l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé
+le col de son mince pardessus, et son visage paraît plus
+douloureux encore…</p>
+
+<p>Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier
+dimanche, alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe
+en plein air, dans l’odeur salée du large, à trois cents milles
+des côtes de Norvège.</p>
+
+<p>Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui
+salue avec déférence un jeune homme rasé, assez chic,
+que j’avais déjà remarqué, mais pas eu le loisir de rencontrer
+d’aussi près.</p>
+
+<p>— Qui est-ce ?</p>
+
+<p>— Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton
+grave.</p>
+
+<p>— Ah ! Il paraît intelligent…</p>
+
+<p>— Oui, il est très intelligent…</p>
+
+<p>— Il retourne en Russie ? Comment s’appelle-t-il ?</p>
+
+<p>On a toujours tort de poser deux questions à la fois ;
+mon homme ne répond pas. Je dois insister.</p>
+
+<p>— C’est un révolutionnaire célèbre ?</p>
+
+<p>— Oui. Vous voulez le connaître ? Je dirai qu’un Français
+veut lui parler…</p>
+
+<p>Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche
+à le retrouver après le dernier repas, dans le dortoir. Près
+de l’escalier, je regarde monter et descendre les Russes
+qui, soigneusement, avant de gagner le pont, crachent à
+droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts, au
+hasard des rencontres. Les Français crient au scandale,
+puis se remettent à jouer aux cartes.</p>
+
+<p>Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais
+voici qu’apparaissent le large pantalon de Benoit, la pipe
+et les lorgnons de Benoit et enfin Benoit lui-même. C’est
+un garçon tranquille. Les louanges ni les injures ne
+modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille
+de whisky qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible
+steward.</p>
+
+<p>— Haut les quarts ! crie <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu.</p>
+
+<p>Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique.
+Marcel Benoit, l’air recueilli, boit lentement. Il est d’une
+sobriété exemplaire, aussi son enthousiasme ou, pour
+mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par des confidences
+médicales.</p>
+
+<p>Il est interrompu par mon ami le maigre israélite
+d’Odessa, qui me sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du
+fameux personnage que je cherchais en vain. Ce dernier
+prend place parmi nous. C’est un Slave blond. Son exotisme
+se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un
+pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques
+et très doux.</p>
+
+<p>Je présente Benoit.</p>
+
+<p>— Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie.</p>
+
+<p>Tel est le prestige de ce mot « étudiant » que le Russe
+s’incline :</p>
+
+<p>— Officier ? demande-t-il…</p>
+
+<p>— Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne
+sont pas obligatoirement officiers… Mon ami tenait à vous
+connaître. Il sait que vous êtes un célèbre leader de la
+révolution russe…</p>
+
+<p>— Comment s’appelle-t-il ? me demande innocemment
+Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce
+ce <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, comme s’il voulait me tirer d’embarras.</p>
+
+<p>Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné
+une romance traînarde, quelque chose comme :
+« Ma gigolette, elle est perdue… Elle s’a fait choper dans
+la rue… » et qui domine tous les bruits de la cale. Les
+civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la
+musique, le regard mouillé.</p>
+
+<p>— Taisez-vous donc ! crie <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Ils vont prendre
+l’air de cette chanson pour composer leur nouvel hymne
+national ! Vous savez bien qu’ils n’en ont plus et qu’ils en
+cherchent un nouveau…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c2">II<br>
+<span class="xsmall">YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE</span></h3>
+
+
+<p>Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à
+l’horizon… Il fait froid. Nous nous promenons
+sur la passerelle, Marcel Benoit et moi, lorsque le « célèbre »
+Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête. Après
+les compliments d’usage il nous demande :</p>
+
+<p>— Vous allez en Russie ? Et quoi faire ?</p>
+
+<p>Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les
+Anglais que nous évoquons par hasard.</p>
+
+<p>— Ce sont des impérialistes.</p>
+
+<p>Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en
+arrive à ce qui le préoccupe.</p>
+
+<p>— On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un
+homme sur dix pris au hasard, où vous voudrez, qui sache
+que vous êtes nos alliés. Qu’allez-vous faire là-bas ? On
+vous ignore… Vos drapeaux ne flottaient jamais à côté de
+ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la Sainte
+Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet
+avec un usurier ? Il y a bien des choses que vous
+ignorez, je vois. Le parti tsar était allemand. Quant à
+l’autre, il n’est pas avec vous, car vous étiez contre lui…
+Vous ne savez pas ? Décidément, vous êtes mal renseignés
+en France.</p>
+
+<p>« Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement,
+fut noyé dans le sang, grâce à vous. L’Empire se
+sentait perdu. Il l’était. Il se demandait comment il paierait
+ses policiers et ses bureaucrates. L’emprunt que l’on
+fit en France, en 1905, fut largement couvert et recouvert
+et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance…
+Vous ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki,
+de Maxime Gorki à la grande France sur les yeux de qui il
+envoyait son crachat de sang et de fiel, parce que la main
+vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple la route
+vers la liberté ?…</p>
+
+<p>Le piston des machines, la sirène dans la brume qui
+commence interrompent souvent le conférencier…</p>
+
+<p>— Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution
+nuit à vos entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez
+retardée de dix ans ! Et vous voudriez que nous gardions
+pour ceux qui furent les alliés du tsar et les complices de
+nos oppresseurs une éternelle reconnaissance !…</p>
+
+<p>« Vous venez nous dire : « Respectez vos engagements !
+Souvenez-vous de la parole donnée ! Luttez avec nous
+contre les Germains et le capitalisme germain ! »</p>
+
+<p>« Quels engagements ! Quelle parole ? Quel capitalisme ?
+La parole vous fut donnée par Nicolas Romanoff, qui
+vous trahissait en secret, et par Alexandra, qui était allemande…
+Naïfs ou rusés êtes-vous ? Et quel capitalisme, je
+prie ? Le capital français nous enfonça dans le sang ! Vous
+voudriez maintenant que nous allions continuer une
+guerre qui vous devient favorable, une guerre qui vous
+assurera vos conquêtes au Maroc, en Algérie et en Alsace,
+une guerre qui mettra les Germains en dehors, cependant
+qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable !</p>
+
+<p>« Vous criez à notre trahison ! Nous vous avons toujours
+avertis : « Si nous devenons les maîtres, nous ignorerons
+vos traités. » Ce jour (vous pensiez qu’il ne pouvait luire)
+est venu. Permettez. Nous tenons nos promesses que vous
+teniez auparavant comme négligeables… »</p>
+
+<p>Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La
+mer est couverte d’un halo de brouillard… Je regarde
+l’écriteau que les officiers anglais ont affiché près du poste
+de télégraphie sans fil : « On serait obligé si les Français
+feraient moins de bruit. »</p>
+
+<p>Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès et ses amis se rassemblent dans
+la cale pour jouer aux cartes.</p>
+
+<p>— La partie de piquet ! C’est le plus voleur qui
+gagne.</p>
+
+<p>Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle
+de réverbération du soleil sur les banquises. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>,
+aussi grave que son ami, hoche la tête et donne lentement
+son avis :</p>
+
+<p>— Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne
+sur l’Océan ou pour dépister les sous-marins allemands
+que le cargo anglais, sans prévenir personne, semble
+modifier le programme de sa route et se dirige cette nuit
+vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau
+grise, à grandes lames ? Autour de nous, des collines
+rocheuses, la neige, les taches noires des arbres dépouillés.
+Nous sommes dans le port de Mourmansk, ancien
+port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce cuirassé,
+se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois
+et le panache de fumée d’un train en marche…</p>
+
+<p>Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès,
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> fournit quelques renseignements inédits à son
+habituel entourage.</p>
+
+<p>— Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en
+face. Puis nous jetterons l’ancre dans le port de Lady
+Petrowsky… Ne cherchez pas sur les cartes. Nous y
+pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera du
+corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son
+livre de bord : « La rivière est toujours calme. »</p>
+
+<p>Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe.
+Ils envoient une délégation au capitaine anglais qui commande
+à bord.</p>
+
+<p>— J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je
+vous conduirai à Archangel.</p>
+
+<p>Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se
+réunissent, discutent pendant toute l’après-midi, prononcent
+de véhéments discours, continuent la nuit, recommencent
+le lendemain et désignent enfin dix nouveaux
+délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.</p>
+
+<p>Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole
+qui s’exprime au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a
+compris qu’on lui vient présenter la même requête que la
+veille, détache un définitif :</p>
+
+<p lang="en" xml:lang="en">— No.</p>
+
+<p>Et s’en va, sans plus écouter.</p>
+
+<p>Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent
+pas. Ils s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent
+aux cartes le jour et, la nuit, dans la cale, chantent des
+chœurs, à la grande fureur des Français qui ne peuvent
+plus dormir.</p>
+
+<p>Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de
+gris, passent devant notre cargo, déplaçant de longues
+raies noires sur les eaux dansantes. L’air est un peu plus
+humide à mesure que la nuit descend, si l’on peut appeler
+ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains paraissent
+encore plus nets… Au reste, depuis que nous avons passé
+le cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour
+tout dire, que deux heures de véritable obscurité.</p>
+
+<p>Autre distraction.</p>
+
+<p>Vers les onze heures, les passagers — soldats français,
+Russes grelottants, quelques dames — se rassemblent à
+l’arrière du pont pour assister au fameux soleil de minuit
+qui se produit vers les onze heures et demie… Une traînée
+lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est. Le soleil
+monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière
+la montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce
+départ. Puis le soleil reparaît sur l’autre versant des bois
+et colore de rouille la neige et les eaux…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à
+donner à celui qui le porte quelque prestige. Pour cette
+raison, les médecins et pharmaciens de la mission, partis
+de France avec un galon, auront le droit de coudre sur
+leurs manches deux galons supplémentaires. Un sous-lieutenant
+devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant,
+un capitaine se mue en colonel.</p>
+
+<p>Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités
+attribuées à leurs galons nouveaux, ainsi que l’indemnité
+de monture, indispensable sur mer, dans le train, ou au
+premier étage d’un hôpital, comme on peut le croire. Mais
+ils n’ont pas droit à la solde.</p>
+
+<p>Un soir, l’opération de la transformation des dolmans
+et des capotes a lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain,
+aides-majors et apprentis pharmaciens apparaissent
+transformés en capitaine de médecine ou en
+colonels de pharmacie.</p>
+
+<p>— Il a plu cette nuit, constate <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu. Je
+n’ai jamais vu d’avancement aussi rapide !…</p>
+
+<p>Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit
+frondeur des Français et de donner à Gaston Desprès les
+galons de caporal.</p>
+
+<p>— J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je
+conserve mon premier titre. Je resterai « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et nous sommes toujours en rade… Il y a des jours où
+l’on voit un peu le soleil et des jours de brume où les
+bateaux nous apparaissent découpés en noir, à peine
+visibles, et des jours de pluie glacée, comme cette après-midi
+où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel
+hymne : <i>les Bateliers du Volga</i>.</p>
+
+<p>Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk,
+le cargo repart, descend la rivière et se laisse
+porter vers la mer Blanche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c3">III<br>
+<span class="xsmall">LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL</span></h3>
+
+
+<p>De longues vagues noires qui découvrent d’autres
+vagues couleur de purin. La Russie, c’est cette ligne
+plus foncée qui s’avance sur nous… Vers midi, des forêts
+sur ces rivages que l’on devine. La brume est épaisse…
+Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes
+pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel
+encombré de nuages. La mer a perdu ses lourds flots de
+naguère. Nous allons arriver.</p>
+
+<p>Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool
+le 26 mai, après avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles
+Feroë, notre petit cargo a gagné l’Océan glacial arctique,
+jusqu’au 78°, où il a rencontré les glaces et les avant-postes
+de la banquise.</p>
+
+<p>Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte
+mourmane, s’est mis à l’abri des sous-marins allemands
+pendant une semaine, dans l’ancien port de Romanoff,
+puis, par la mer Blanche, a atteint l’embouchure de la
+Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.</p>
+
+<p>Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également,
+comme un tapis de prairie, qui semblent encercler
+notre cargo-boat. Nous avançons lentement dans
+cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent
+pénétrer… Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées
+dans l’eau. Des piles de bois s’accumulent le long des
+rives. Des paysans, en casquettes grises ou bleues, en
+petites chemises rouges boutonnées sur le côté, chargent
+des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge, coiffées
+d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont
+des visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est
+brunie. Nous allons silencieux parmi ce peuple qui nous
+contemple d’un air ahuri… Un grand calme enveloppe
+toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de
+bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les
+bras ballants…</p>
+
+<p>Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes,
+et les forêts qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent
+des églises, en bois également, et colorées violemment de
+violet, de jaune et de vert. Elles ont toutes cette forme
+byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.</p>
+
+<p>Le canal s’élargit ; les demeures sont construites en
+pierres et en briques. Nous approchons de la ville…</p>
+
+<p>Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des
+barges chargées de bois et les vitres des « isbas ». Notre
+bateau s’arrête dans cette eau tranquille où notre passage
+soulève un remous inaccoutumé.</p>
+
+<p>Voici de hautes églises : c’est une sorte de pièce montée…
+D’abord une bâtisse, avec façade sculptée, puis un
+toit bleu… un autre superposé qui est vert… On dirait du
+bois peint ou de la tôle ; puis un dôme semé d’étoiles
+d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également
+dorée ; au sommet une croix, ou une croix et un
+croissant en fer ouvragé. Des tiges de fer soutiennent
+cette flèche et la rattachent au dôme d’or criard…</p>
+
+<p>— Je comprends maintenant, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, à qui pèse
+notre silence… Je comprends pourquoi ce soldat russe
+que j’avais vu dans un hôpital, près de Vanves, me disait
+que la plus belle église de Paris, à son avis, c’était la
+« Samaritaine »…</p>
+
+<p>Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous
+apercevons assez près de nous les quatre églises qui nous
+surprenaient tout à l’heure, et à quoi nous nous habituons
+doucement. Des voitures courent sur la rive. On aperçoit
+une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc,
+dans un jardin, des femmes en blanc…</p>
+
+<p>Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre.
+Pas de canots et surtout pas d’ordres… Des Russes,
+costumés en militaires, à barbes fauves, incolores, aux
+petits yeux, au nez camard, viennent visiter notre bateau.
+Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes
+épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni ; c’est
+surtout parce qu’ils oublient de se laver.</p>
+
+<p>A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent.
+Je ne vois pas Yvan Yvanovitch ; mais le petit
+juif d’Odessa vient me serrer la main. Il est coiffé d’un
+chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop large dans
+lequel son maigre corps disparaît.</p>
+
+<p>— Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa…
+Au revoir…</p>
+
+<p>La péniche qui nous emportera doit partir demain
+matin, mais un contre-ordre nous arrive. La marine russe
+n’est pas pressée.</p>
+
+<p>Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient
+toujours pas. Il était annoncé pour cette nuit, puis pour
+ce matin de bonne heure… Enfin, un peu avant midi, un
+remorqueur sur quoi on ne comptait plus entraîne la
+péniche lourdement chargée : nos bagages, le matériel de
+l’ambulance et nous-mêmes.</p>
+
+<p>Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses
+marins anglais durcis dans leur isolement, sa « table
+d’hôte » nauséabonde et si maigre, ses conserves avariées,
+son dortoir sans air, ce qui permet à <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, écrivant à
+sa famille, de résumer son voyage dans une formule où
+la censure britannique ne pourra rien découvrir :</p>
+
+<p>« Nous sommes arrivés au <i>porc</i> ; nous avons été traités
+comme tels. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de
+boue. Trois églises qu’entoure le gazon d’un jardin
+tanguent en face de nous. Nous traversons le port d’Archangel
+pour atterrir près d’un débarcadère. Des bateaux-mouches
+qui font la navette entre la ville et la gare du
+chemin de fer se rangent le long des quais.</p>
+
+<p>Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge,
+aussi misérables, aussi sales que les prisonniers que j’ai
+coudoyés en Allemagne, se dirigent vers le ponton d’embarquement.
+Des femmes, coiffées de foulards, se glissent
+parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes, comme
+les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche
+d’esclaves ivres… Nulle politesse dans cette foule. Les
+soldats bousculent ces malheureuses pour passer avant
+elles.</p>
+
+<p>Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe
+trop courte, corsage ballet russe, se dandine sur des
+talons hauts. Elle s’appuie légèrement sur l’épaule d’une
+petite fille. L’élégante montre un visage blond, un nez en
+l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les mêmes
+couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages
+lâches sont bleus et les jupes, comme les foulards, variant
+du rouge au jaune…</p>
+
+<p>Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre.
+Nous pensons que ce défilé de femmes et de soldats va
+bientôt finir, mais à notre grand étonnement, il continue
+toujours… D’autres arrivent et puis d’autres encore, tous
+semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière,
+la capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du
+rivage.</p>
+
+<p>— Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou,
+si vous trouvez le terme trop fort, des soldats qui ont
+quitté leurs régiments sans permission parce qu’on leur
+a dit qu’ils étaient libres.</p>
+
+<p>— Qui leur a dit qu’ils étaient libres ?</p>
+
+<p>— On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués,
+« délégate ».</p>
+
+<p>La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle
+aussi, par des femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent
+dans les salles, sur les quais. Ce peuple ne bouge
+pas. Il forme, derrière la forteresse des colis, de véritables
+campements.</p>
+
+<p>Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché.
+Une table rustique tient lieu de comptoir. On y voit des
+sandwichs de pain noir au caviar rouge comme des
+grains de groseille, des saucisses brunes… Des femmes
+sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front,
+nous vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font
+payer quarante, puis soixante, puis soixante-dix kopecks
+à mesure que la clientèle française envahit le café. Elles
+versent le thé en de gros verres sales où leurs doigts ont
+laissé d’apparentes empreintes.</p>
+
+<p>Contre les murs, des affiches peintes : un cavalier
+charge des Allemands en déroute, un obus éclate dans
+une tranchée et, comme légende : « Camarades, faites des
+munitions ! Voyez l’effet qu’elles produisent dans les rangs
+ennemis ! »</p>
+
+<p>Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les
+bras… Un train démarre lentement. Il y a des soldats
+partout, sur les marchepieds, sur les passerelles et même
+sur les toitures des wagons… Tout cela crie, gesticule,
+brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi
+de déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En
+cours de route, ces Russes descendront, au gré des stations,
+mais ils n’encombreront plus Archangel… A mesure
+que les compartiments s’éloignent, les femmes restées
+seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles
+accomplissaient un rite traditionnel.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la
+nuit, quelques Français vont se promener sur les planches
+de la nouvelle gare, toute en bois, comme la première.
+Ils entrent dans les salles où des gardiens les saluent,
+sans les arrêter.</p>
+
+<p>Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour
+de nous, sur ces wagons immobiles, ces rails luisants,
+comme dans un matin d’hiver, quelque part, dans une
+petite ville de province endormie…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous
+retrouvons autour de notre thé les mêmes femmes aux
+corsages mal ajustés. Dehors, toujours cette foule d’émigrants :
+soldats, femmes du peuple, paysans assis par
+terre ou couchés… Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces
+visages blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux
+de qui se devine un désorientement immense ?… Ils nous
+donnent l’impression d’un peuple doux, facile à conduire…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers
+l’embarcadère des bateaux… D’autres s’y dirigent encore
+aujourd’hui. Il en arrive de tous les côtés, avec cette même
+allure pressée et nonchalante à la fois. Ils ne se décident
+à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant le
+départ du courrier.</p>
+
+<p>Et c’est là notre premier contact avec la population
+russe, le plus vif, le plus frappant… Aujourd’hui encore,
+lorsqu’on me parle d’Archangel, je revois d’abord des
+femmes bottées, des déserteurs en capote et cette sautillante
+personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime
+fortement en nous une première impression…</p>
+
+<p>Le train de marchandises qui doit nous transporter à
+Moscou partira à une heure de l’après-midi. Nos compartiments
+sont munis de larges planches, que l’on peut relever
+la nuit et qui forment couchettes.</p>
+
+<p>Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au
+second, les Russes commencent leurs adieux. Au troisième,
+le train s’ébranle presque tout de suite ; les Russes
+alors courent vers leurs compartiments.</p>
+
+<p>On voit là toutes sortes de types : faces camardes, têtes
+rondes, petits yeux dans une peau plissée… De vieux
+moujicks à cheveux longs sous la casquette traînent des
+vêtements rapiécés.</p>
+
+<p>— Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs ? se
+demande <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, longtemps silencieux devant cet exode.</p>
+
+<p>Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins
+éculées. Ils nous regardent vaguement, nous prennent
+pour des Anglais, nombreux dans ces parages, et passent,
+sans curiosité.</p>
+
+<p>Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil
+correctement habillé. Un interprète préside à cette conversation
+difficile.</p>
+
+<p>— Vous êtes catholiques ? demande ce Polonais, car
+c’est un Polonais. Vous parlez polonais, alors ?…</p>
+
+<p>— Non ! répond Benoit.</p>
+
+<p>— Non !… Alors, vous n’êtes pas catholiques !…</p>
+
+<p>— Mais si, reprend mon ami… Nous sommes catholiques
+français…</p>
+
+<p>— Et vous ne parlez pas le polonais ! Mais comment
+alors dites-vous la messe ?…</p>
+
+<p>— En latin.</p>
+
+<p>— En latin… Ah ! peut-être bien alors que vous êtes
+quand même catholiques…</p>
+
+<p>Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi :</p>
+
+<p>— Voilà ceux qui sont bien renseignés… On peut juger
+des autres par cet échantillon…</p>
+
+<p>Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous
+apporte nos passeports.</p>
+
+<p>— C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme
+venu pour être oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne
+bourgeoisie y sont très libres, élégantes même. Elles
+sortent le soir, comme elles veulent et pas difficiles… Il y
+a un moment que je suis là. Ma mission est à Kiew… Ils
+n’ont pas encore déballé leurs appareils… A quoi bon ?
+Ils se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes
+les femmes qu’ils veulent… Mais ils dépensent quinze
+roubles par jour. Tout est hors de prix… Quant aux
+Russes, ils désertent de tous les fronts à la fois. Il y a un
+million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui font
+des réunions. Ici également… Il n’y a que des volontaires
+qui combattent… On formera des régiments de volontaires…</p>
+
+<p>Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha
+d’une foule qui assiège les portières, et notre train
+se met en route. Des femmes, sur les quais, envoient de
+longs baisers d’adieu… Les Français s’inclinent, car rien
+ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne leur sont
+pas destinés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c4">IV<br>
+<span class="xsmall">UN COUVENT A VOLOGDA</span></h3>
+
+
+<p>Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant
+lui. Forêts de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte
+de vue. Les chemins qui conduisent aux villages, tout en
+planches, sont pavés en bois, à cause des pluies et des
+marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes
+dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y
+accrochent, disent-ils… Les trains que nous rencontrons
+sont ainsi pavoisés.</p>
+
+<p>Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, tout un
+peuple descend qui se précipite avec des théières vers les
+bouilleurs où chauffe continuellement l’eau nécessaire à
+la boisson nationale. Des employés circulent, casquettes
+blanches ou rouges, bottes lourdes… Des femmes, sur les
+quais, se promènent ; elles agitent autour de leurs visages,
+coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de
+branches pour chasser les moustiques. Et partout des
+chemisettes vertes ou grises, serrées à la taille. Quelques
+popes assis sur les quais, des visages maigres, barbus,
+chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les premiers
+que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes
+à grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et
+ces yeux qui paraissent plus vifs que ceux des autres
+Russes, tout cela leur donne un air particulier, presque
+inquiétant. Mais quelle dure et subite impression de
+dépaysement, ils nous apportent !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de
+cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les gravures,
+où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine d’Yasnaïa-Poliana,
+vint terminer, en novembre 1910, sa vie de prophète tourmenté.</p>
+</div>
+<p>Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme
+celui d’un bateau en détresse… On voit, dans un tournant,
+les petites locomotives de notre convoi. Elles sont trapues
+avec des cheminées en forme d’entonnoir, afin d’éviter
+les étincelles ; cependant tous les abords de la voie forestière
+sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue…
+Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis
+rentre chez lui. Un pope en noir marche à grands pas dans
+la campagne où des haies délimitent des pâturages et des
+jardins. Il ne se retourne pas… La plupart des Russes
+sont ainsi ; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne semble
+retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.</p>
+
+<p>Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à
+Poungara. Le silence de la campagne pénètre avec des
+moustiques dans nos compartiments… Nous sommes arrêtés
+là. C’est une petite gare où il fait presque sombre… Il
+doit être onze heures du soir. Sur le débarcadère, de
+grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles sont
+lourdes, sans élégance…</p>
+
+<p>Elles se promènent par deux ou par trois… Les plus
+jolies ressemblent à des juives… Au loin, des maisons
+en bois ouvragés, des forêts encore. Il n’y a pas de
+raison pour que ce paysage ne se répète pas toute la
+nuit…</p>
+
+<p>J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous
+arrivons un matin du mois de juin. C’est, en effet, la première
+ville russe où nous pouvons nous arrêter. La gare
+est construite en brique et en bois. Devant la gare, des
+troïkas attendent, avec les cochers classiques, en lévites
+longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs
+sont couchés sur les trottoirs… Ce monde sent le
+cuir et la morue… Les maisons, à un seul étage, sont en
+bois sculpté. Un jardinet les entoure. Des trottoirs en
+planches le long de ces demeures qui se suivent et sont
+bâties sur un modèle uniforme.</p>
+
+<p>Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres
+pointues des chemins. Personne ne nous arrête, personne
+ne s’occupe de nous, et notre surprise est grande d’aller
+à l’aventure dans cette ville fermée où l’on ne voit que
+des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants semblent
+nous éviter… Enfin, au loin, la ville elle-même,
+avec les dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un
+ruban de route.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville
+moderne, nous attire le croassement continu de corneilles
+à tête grise qui habitent les arbres d’un couvent. Un fossé
+le long des murs, une porte basse dans cette muraille. Nous
+entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin où trois
+églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs
+dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi
+les arbres. Un silence oriental oppresse ces lieux déserts où
+les cris des oiseaux n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis
+nous distinguons des popes le long des allées. Ils se promènent,
+l’air méditatif. Soudain, à notre gauche, apparaît
+un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une
+corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos.
+Nous ne voyons que sa longue perruque bouclée. D’autres
+prêtres encore, en soutane, bonnets carrés, passent près
+de nous, les mains croisées sur la poitrine. Ils ne nous
+regardent même pas. Nous restons là, hésitants… Une
+femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à
+notre vue. Elle a un visage long et tanné sous un chapeau
+de guingois. Ses yeux brillent. Elle nous dit quelques mots,
+en russe, que nous pouvons toujours prendre pour un
+compliment ; mais ces soldats en casques, le revolver à la
+ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous
+ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un
+jardin ou un cimetière. Nous entrons alors dans la première
+chapelle, à notre droite, avec la vague crainte d’être
+indiscrets. Contre les murs, tout de suite, nous « reconnaissons »
+les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en
+gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage
+d’idées toutes faites que nous emportons de France. On
+en trouve de grandeurs diverses, accrochées contre les
+piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire, des dessins
+en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les
+lignes d’une image peinte en dessous, et qui laissent à
+découvert les mains et le visage des saints ainsi représentés.
+Des femmes qui passent, des popes qui paraissent
+n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser ces ferblanteries
+à la place où les mains et le visage apparaissent.</p>
+
+<p>Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par
+un panneau en bois. Le pope apparaît parfois par une des
+portes, « côté cour », se tourne vers les fidèles et disparaît
+par l’autre porte, « côté jardin ».</p>
+
+<p>Nous restons là, sans rien dire, étrangers… Mais une
+soutane grise s’approche de nous. Elle a un grand visage
+incliné, elle nous dit quelques mots et nous la suivons,
+bien que nous n’ayons rien compris à ce qu’elle nous
+a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin,
+nous le suivons toujours ; il nous conduit enfin vers une
+autre chapelle, la sienne sans doute, où il nous fait entrer.
+Des femmes qui priaient dans l’ombre viennent à lui et
+lui baisent les mains ; il se laisse faire, avance quand
+même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une minute
+plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent
+au chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis
+une autre, une autre encore, s’incline à gauche, et recommence.
+Les femmes s’agenouillent, à même les dalles, touchent
+du front le sol, se relèvent, s’aplatissent de nouveau
+par terre… Le pope qui nous a conduits dans son église
+étend les bras, face au public. Il porte une chaînette à
+croix d’or sur la poitrine ; il a un beau visage mat. Son
+front est large, grâce à une calvitie légère ; et quand il se
+baisse vers une icone, les longs cheveux de ses tempes,
+frisés au petit fer, se répandent autour de sa tête. Il les
+arrange, en se redressant, d’un doigt rapide, et ramène
+deux longues boucles en pointe, de chaque côté de ses
+épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent
+des images étalées devant eux, des portraits de saints
+étendus sur des tombes, des figures de vierges rehaussées
+de perles fines assemblées, et chaque fois, les longs cheveux
+des prêtres coulent sur les ciselures de cuivre…
+Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs
+lèvres aux places encore humides. Une grande chaleur
+au dehors, lourde de résine et d’encens. Les corneilles
+sacrées tournent en croassant parmi les arbres. Il est
+midi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.</p>
+
+<p>Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux
+barbes ahuries, de lourdes femmes bottées, des ouvriers
+en chemise rouge, au nez court, à la crinière longue :
+le masque même du « rabotchik » Maxime Gorki… Des
+popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des
+cochers… A six heures, notre train passe au-dessus d’un
+grand fleuve, où des hommes et des femmes se baignent,
+entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un moment,
+une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine…
+Ce même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches
+de ces églises en tête dorée désignent Jaroslav. La gare
+est encombrée de paysans, d’ouvriers et surtout de soldats.
+Tout ce monde se promène à travers les voies. Des
+femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux,
+montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens
+circulent en toute liberté, comme dans la gare de
+Vologda. Ils plaisantent avec les jeunes filles et s’approchent
+de nos wagons.</p>
+
+<p>— Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas ? nous demandent-ils.</p>
+
+<p>Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous
+des élégances…</p>
+
+<p>Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel ; deux
+cierges brûlent auprès d’une icone exposée là. Les paysans
+qui entrent s’agenouillent, multiplient des signes de croix
+rapides. Des soldats traînent leurs bottes, bousculant des
+essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le cuir et
+le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar
+noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage
+luisant.</p>
+
+<p>Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais.
+Les Autrichiens et quelques Allemands soulèvent
+leurs calots et nous souhaitent « bon voyage ». Des jeunes
+filles sourient… Les paysans, les soldats russes, immobiles,
+nous regardent…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c5">V<br>
+<span class="xsmall">MOSCOU, GRAND VILLAGE</span></h3>
+
+
+<p>Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de
+soldats nous croisent continuellement. Nous approchons…
+Il fait très chaud.</p>
+
+<p>Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons.
+Pas d’ordre, pas la moindre autorité… Des voyageurs
+descendus de tous les trains qui viennent s’arrêter là,
+défilent devant nous, presque tous en casquettes, bleues
+ou vertes, ou noires… Des femmes en blanc, jolies, sans
+corset, sans élégance aussi, des étudiants à casquettes
+rouges et cheveux longs, des officiers à épaulettes, la
+blouse serrée à la taille par une ceinture, un petit poignard
+doré à la place du sabre, d’autres, pleins de suffisance,
+en lourds manteaux gris… Et tous ces visages
+semblent fermés, indifférents…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A midi, nous traversons des groupes de soldats russes
+couchés le long des quais, près des arbres nains du buffet,
+jusque devant l’icone de la salle d’attente. Ils boivent du
+thé, mangent du pain noir. Sous les vitrages surchauffés,
+cette foule sent le cuir, le hareng, le troupeau…</p>
+
+<p>Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs
+d’une petite ville : rues étroites, cailloux pointus,
+maisons basses… Les tramways sont pris d’assaut. Ils
+transportent surtout des soldats suspendus jusque sur les
+marchepieds et qui ne paient jamais leur place.</p>
+
+<p>Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges,
+les statues arborent des cocardes écarlates à la boutonnière
+de leur veston de bronze, et sur la « place rouge »,
+le patriote Minine qui engage le prince Pojarky à marcher
+pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un
+fanion écarlate…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous
+présente à un « délégué des soldats » qui a combattu sur
+le front français. Celui-ci nous demande des nouvelles de
+la guerre et nous fait pénétrer dans la plus importante
+brasserie de Moscou.</p>
+
+<p>De paisibles garçons de café contemplent les petites
+tables confiées à leur surveillance. Ils écoutent les commandes
+qui leur sont faites ; ils ne bousculent personne
+et apportent, sans se presser, des verres et des tasses
+d’une propreté douteuse.</p>
+
+<p>Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade,
+fait remarquer au serveur qu’il ne peut pas boire
+avec la paille qu’on lui a donnée. Le garçon constate,
+approuve et revient un instant après. Il porte une paille
+toute neuve dans laquelle il souffle lui-même ; puis, certain
+qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui
+attendait. Celui-ci, tout naturellement, la prend et remercie…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous
+accompagner jusqu’au Kremlin. Le délégué des soldats
+nous confie à son obligeance et s’excuse de nous quitter.
+Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous
+explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire,
+comme les ouvriers, parce que les complets sont hors de
+prix. Au Kremlin, il commence par nous montrer, avec
+un parfait manque de tact, les canons pris aux Français
+lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son fusil
+embarrasse, bâille à plusieurs reprises…</p>
+
+<p>— Venez voir le roi canon… Venez voir la reine
+cloche…</p>
+
+<p>C’est ce canon énorme, que l’on nomme « tsar des
+canons » ; quant à la cloche, c’est la « tsar Kolokol » de
+l’impératrice Anna Ivanovna et qui porte également ce
+nom.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption),
+un soldat russe, figure ronde, nez court, se joint à
+notre groupe… A notre entrée dans la basilique, un pope
+qui étendait les mains devant une icone se dirige vers
+nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe noire, de
+grands yeux caressants… Il nous regarde curieusement.
+Une jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez,
+s’approche. Elle habitait Paris avant la guerre ; elle est
+de passage à Moscou. Les explications de l’étudiant, elle
+nous les traduit, et le petit soldat écoute, la bouche
+ouverte, puis il embrasse les icones à la place des mains
+et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions
+le mettent en retard.</p>
+
+<p>— Dépêche-toi, lui conseille aimablement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>…
+Tiens, tu n’as pas vu celle-là ?… Je suis sûr que tu en
+oublies !…</p>
+
+<p>— Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas
+le français.</p>
+
+<p>— Possible, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Mais à ta place, je les
+numéroterais…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies
+que la demi-obscurité nous empêche de voir, on
+devine la forme d’un corps couché. Pas de tête, mais un
+linge étendu, sur lequel on a dessiné un visage… Des
+femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles
+funèbres…</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> demande quelques précisions à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Mais le patriarche, où est-il ?… Là… sous ces dentelles ?…</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Mais il est embaumé ?</p>
+
+<p>— Non… ils sont saints… Alors ils se conservent eux-mêmes,
+puisqu’ils sont saints.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant
+près du monument d’Alexandre II, le « libérateur », devant
+l’allée couverte où sont peints les portraits des tsars…
+Je regarde un instant cette vieille cité orientale que je ne
+reverrai peut-être jamais… ses maisons parmi des arbres,
+les dômes des vieilles églises, les clochetons usés, verts de
+mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à
+cet horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon.
+A ma droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et
+les dômes d’or poussiéreux de l’église Saint-Sauveur…</p>
+
+<p>L’étudiante a suivi mon regard.</p>
+
+<p>— On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce
+qu’on a peur que l’on en profite pour prendre l’or et les
+richesses…</p>
+
+<p>Nous revenons par la porte « Spaskoi ».</p>
+
+<p>— Retirez vos casques… nous conseille l’étudiant.</p>
+
+<p>Les hommes, lorsqu’ils approchent de la « Spaski
+vorota, » enlèvent machinalement leurs casquettes, les
+femmes multiplient les signes de croix.</p>
+
+<p>— On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon
+I<sup>er</sup> entra au Kremlin, un coup de vent fit tomber son
+petit chapeau. Le peuple y découvrit les preuves de l’intervention
+divine. Une tradition s’est établie et vous pouvez
+voir que cochers, paysans, officiers ne passent sous
+ces voûtes que le chapeau à la main… Il y a aussi d’autres
+légendes pour expliquer cette coutume…</p>
+
+<p>La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes
+de croix, en portant sa main droite à son front, à sa poitrine,
+sur son épaule gauche, puis de nouveau à sa poitrine.</p>
+
+<p>Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge,
+près de l’église de la « Protection de la Vierge », que les
+étrangers appellent la « basilique des Artichauts », à cause
+de la forme et de la couleur disparates de ses dix-sept
+coupoles.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision
+de cauchemar, où tous les styles assemblés condensent la
+déconcertante Russie.</p>
+
+<p>Nous passons sous une porte encore, près d’une petite
+chapelle. Des femmes de toute condition sont assemblées
+là, devant des cierges allumés.</p>
+
+<p>— C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée
+autrefois, dans un couvent du mont Athos. On vient
+ici l’implorer de très loin ; on la promène à travers la ville,
+moyennant cinq cents roubles ; elle a le pouvoir d’accorder
+la grossesse…</p>
+
+<p>Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête.
+Des pauvresses à genoux, des filles du peuple, le front
+couvert d’un foulard de couleur, des bourgeoises lourdement
+habillées… Une élégante brune, très belle, s’approche
+de l’image vénérée et continue de prier, les mains
+jointes, sans se soucier de notre admiration…</p>
+
+<p>— La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les
+popes. Ils continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer
+les offices et à chanter, après la chute du tsar, les prières
+habituelles pour la prospérité de Nicolas. Ils reçurent
+l’ordre de se tenir tranquilles, et, comme ils ne se pressaient
+point, quelques turbulents promenèrent certains
+popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres
+comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir
+quelque autorité et oublièrent de chanter les louanges des
+anciens Romanoff.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les questions que nous posent les soldats russes sont
+presque toujours les mêmes.</p>
+
+<p>— Allemands ?… Anglais ?… Autrichiens ?… Ah ! Français…</p>
+
+<p>Un moment de silence… Nous aurions répondu : « Allemands »
+ou « Autrichiens », cela ne les aurait point surpris.</p>
+
+<p>Puis ils demandent :</p>
+
+<p>— Quelle est la nourriture d’un soldat français ?…
+Mange-t-il du poisson séché comme nous ?</p>
+
+<p>On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante
+grammes de viande crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge,
+du pain, et il doit, n’importe où, s’arranger avec tout
+cela… Il a tout loisir de manger sa viande crue, s’il lui
+plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des
+harengs.</p>
+
+<p>Enfin, la dernière question :</p>
+
+<p>— Où allez-vous ? La réponse : « Sur le front du Caucase »
+les surprend toujours un peu.</p>
+
+<p>Une fois, un important « delegate » nous demande :</p>
+
+<p>— Combien de temps durera la guerre ?</p>
+
+<p>Mais je crois que c’est le seul… La longueur de la guerre,
+voilà bien une chose qui ne les préoccupe point.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté
+la jeune fille russe, que Moscou est un grand village…
+Comment le trouvez-vous ? Connaissez-vous beaucoup de
+villages avec des pierres comme ceci ?…</p>
+
+<p>Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style
+allemand. A la vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande
+<i>petite ville</i> qui s’étend à l’aventure. Comme je fais remarquer
+à l’étudiante les papiers et les ordures qui s’entassent
+le long des rues…</p>
+
+<p>— Excusez… Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il
+veut.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à
+dix heures. Les « tavarischy »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> dans les avenues et les
+jardins, près du Grand Théâtre, organisent des réunions.
+Le public court à ses plaisirs coutumiers… On nous
+recommande de ne pas nous égarer dans les meetings.
+En effet, les orateurs et les assistants considèrent les soldats
+alliés comme les plus redoutables ennemis de la jeune
+Révolution… Des bourgeois de la colonie, des marchands
+nous reconnaissent et nous saluent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> « Camarades ». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent
+de ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent.</p>
+</div>
+<p>— Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous
+montrant les « tavarischy ». On leur dit : « Vous avez la
+liberté ! » Et ils croient qu’ils ont désormais le droit de
+tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle vos « bandits
+en auto », pillent et assassinent. Ils ont envie de tout
+ce qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour
+d’être des propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants…</p>
+
+<p>Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile
+blancs (élèves officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils
+nous posent des questions craintives :</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous ?… Pourquoi vous promenez-vous
+avec des casques et des revolvers ?… Vous venez faire la
+police ici… Nous n’avons pas besoin de vous…</p>
+
+<p>Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à
+nos music-halls des Champs-Élysées, un jeune homme,
+habillé comme un commis de nouveautés, nous arrête :</p>
+
+<p>— Il est défendu aux soldats français de se promener
+dans Moscou après huit heures du soir.</p>
+
+<p>L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes,
+dont le grade est difficile à reconnaître, avaient insulté et
+cravaché, la nuit, des soldats français qui oubliaient de
+les saluer. Pour éviter le retour de ces incidents, l’accès
+des jardins, promenades et boulevards fut interdit à tous
+les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du
+jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil… Entre
+temps, les Russes avaient renversé le tsar, proclamé la
+Révolution et décidé que l’on ne saluerait plus les officiers,
+qui, du reste, se trouvaient gênés d’être reconnus
+publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes
+françaises n’a pas été retiré.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du
+soir, à la table d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le
+buste penché, les coudes sur la nappe étoilée de taches,
+des officiers mangent en avançant la tête. Ce n’est pas la
+main droite qui porte un morceau de pain ou de viande
+jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant
+du morceau convoité, si bien que le coude semble vissé
+sur la table et forme levier. D’autres, tenant la fourchette
+comme un bâton, picorent dans toutes les assiettes posées
+devant eux. Ils ramassent la sauce avec le plat du couteau.
+Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide, puis
+mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils
+allument une cigarette.</p>
+
+<p>Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de
+thé. Ils ont une puissance d’immobilité qui nous étonne.
+Un groupe, à nos côtés, s’est formé autour d’un conférencier
+à tête de moujick chevelu. L’orateur parle lentement.
+Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs, comme
+s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui.
+Ses compagnons l’écoutent sans l’interrompre… Un petit
+vent s’élève au dehors et nous apporte, par la croisée
+ouverte, le sifflet des trains et les bruits de la gare voisine.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c6">VI<br>
+<span class="xsmall">DANS LA GARE DE TSARITZYNE</span></h3>
+
+
+<p>Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir
+par la gare dite de Kazan… C’est toujours la banlieue,
+la plaine encore, des bois. Au loin, Moscou, quelques
+lumières qui s’affaiblissent… Les nuits depuis trois ou
+quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois
+heures du matin… Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à
+Riajsk, où apparaissent les terres noires à perte de vue…</p>
+
+<p>Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles
+manœuvres à quoi se distraient les employés de
+gares russes qui envoient promener notre train d’une
+voie sur une autre. Un « tavarisch » nous montre du doigt
+le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et
+nous fait remarquer :</p>
+
+<p>— Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la
+Russie.</p>
+
+<p>Les gares, en effet, et les monuments publics sont
+pavoisés de lambeaux d’étoffe écarlate, notamment à
+Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de juin. Long
+arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens
+en liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent
+dans les bosquets des femmes qui fuient en criant… Il est
+six heures du soir. Le vent s’élève et souffle. Nous sommes
+dans les immenses steppes du Don. Quelques chameaux,
+des femmes au visage voilé. Des jeunes filles passent, en
+veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes,
+plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment :</p>
+
+<p>— Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens ?</p>
+
+<p>La voilà bien, la cruelle énigme !</p>
+
+<p>Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises,
+une première fois, comme nous parlions à un garçon en
+casquette et complet vert, habillé comme un soldat russe,
+qui se promenait à travers une gare paisible… C’était un
+prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre forçait à
+villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec
+leur képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant
+les jeunes femmes du pays qui les connaissent par
+leurs noms et les interpellent… Somme toute, c’est bien
+naturel, les fiancés et les époux sont à la guerre.</p>
+
+<p>Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète
+par d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent
+en saluant, s’excusant de la grande liberté qu’ils
+prenaient. Ces messieurs furent très surpris et un peu
+mécontents d’apprendre que nous étions Français.</p>
+
+<p>Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie,
+sur les portières de nos wagons « Franzouskaïa Missia ».
+Précaution inutile. La plupart des Russes sont illettrés, et
+ceux qui savent lire ne s’en donnent pas la peine.</p>
+
+<p>Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long
+des voies, des wagons-réservoirs à pétrole, toutes les
+huiles lourdes de Bakou. Nous nous arrêtons au matin sur
+le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit une ville parmi
+des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de nombreux
+gazomètres. De petits tramways blancs font la
+navette entre la gare et les premières maisons de bois.
+Cela nous paraît industriel et misérable. Une forêt verte
+derrière la ville et la large tache de la Volga qui tourne et
+s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel gris.
+Nous sommes à Tsaritzyne.</p>
+
+<p>Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques.
+Il va jusqu’à une autre gare de marchandises, où
+des porcs, leurs grouillantes familles, des chèvres se promènent
+le long des wagons. Des femmes aussi. Elles sont
+pieds nus ; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel,
+et toujours la même coiffure simplifiée : un foulard de
+couleur noué sur la nuque. Tout ce monde, — plus quelques
+soldats en rupture de régiment, — traverse les voies et
+vit en paix, à peine incommodé par les allées et venues
+des locomotives.</p>
+
+<p>On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares
+russes : ce petit jeu des manœuvres s’explique cependant
+assez bien : une équipe d’employés chasse notre convoi
+sur un garage afin de faire partir avant nous un train en
+panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là,
+de prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a
+expédié devient, quelques heures plus tard, une voie de
+départ. On nous aiguille sur un autre coin perdu. Néanmoins,
+l’équipe qui devait nous mettre en route se souvient
+tout d’un coup de notre existence. Elle se met à
+notre recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler
+au chef de la station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet
+homme invisible, ils s’attablent devant des verres de thé,
+au buffet de la gare. Nos interprètes sont gens de race
+russe. Les locomotives, — peu nombreuses, fatiguées,
+rapiécées, — font défaut. On est obligé d’attendre celle
+qui amènera le train du soir… Le temps passe… Nous
+encombrons à tour de rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à
+ce que les employés se rendent compte que le meilleur
+moyen de se débarrasser de la « Missia », c’est de l’expédier
+jusqu’à la plus prochaine gare ; mais c’est là un remède
+énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir
+essayé de tous les autres. Et voilà justement ce qui fait
+que nous séjournons en gare de Tsaritzyne une douzaine
+d’heures…</p>
+
+<p>Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe
+de jeunes hommes à la taille pincée envahit les quais en
+chantant des chœurs monotones. Des jeunes femmes, en
+blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets ou
+aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où
+ils sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme
+presque tous ces messieurs de la grande bourgeoisie et de
+l’aristocratie militaire russe, des têtes rasées à l’allemande
+et ce même air de famille : la même raideur d’élégance
+gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément pincées.
+Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant
+que la nuit qui commence nous permet de les voir, mais
+aucun goût dans leurs toilettes ; elles exagèrent les jupes
+courtes et marchent, on dirait, au pas de parade.</p>
+
+<p>Le train des cadets va partir… Les aspirants se raidissent,
+saluent ces dames, inclinent le buste, la main
+arrondie près de leur casquette et frappent leurs talons
+pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au moment où
+leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied,
+crient : « Hourrah ! » à plusieurs reprises. Tout
+naturellement, ils s’acclament. Au reste, il n’y a pas
+d’autres personnes que ces demoiselles et eux-mêmes
+pour les féliciter.</p>
+
+<p>Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous
+apprenons que ce pays est en pleine révolution. Il s’est mis
+en « république indépendante ». Rien d’anormal toutefois,
+en dehors des éternels drapeaux rouges attachés aux
+piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises, armés
+seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme
+partout ailleurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c7">VII<br>
+<span class="xsmall">DE GROSNY A DERBENT</span></h3>
+
+
+<p>Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa
+que pendant six heures. Un record ! Des Tcherkesses
+à cheval, courent le long de la voie. On en découvre
+de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes les
+gares…</p>
+
+<p>Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent
+et des villages aux noms sonores : « Arnavi », « Konkovo »,
+« Niévomouskaïa… »</p>
+
+<p>Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis
+apparaissent. A vingt kilomètres de Vladicaucase,
+nous changeons de direction. Des Tcherkesses couverts
+de grands manteaux carrés en poils de chèvre, traînant
+jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois
+chargés de déserteurs… Tous ces soldats envahissent les
+tampons, les marchepieds, les planches à couchettes des
+compartiments et se hissent sur la toiture des wagons.
+Ils n’ont pas de billets ; ils savent à peine où ils vont, ils
+voyagent… Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent
+partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis.
+A la moindre observation, ils répondent comme des
+enfants :</p>
+
+<p>— Svaboda, tavarisch ! (Liberté, camarade !)</p>
+
+<p>Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux
+où de charmantes femmes nous demandent aimablement
+si nous sommes des prisonniers allemands ou autrichiens.
+Peut-être, si nous répondions : « oui ! », nous donneraient-elles
+du chocolat et des fleurs…</p>
+
+<p>Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite :
+les cimes du Caucase. Le train file sans arrêt, brûlant les
+gares à toute vitesse, si bien que les soldats et civils qui
+veulent descendre à une station sont obligés de jeter leurs
+paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au petit
+bonheur… Ces déserteurs et ces paysans qui se sont
+embarqués sans billet n’ont oublié qu’une chose : donner
+un pourboire au mécanicien.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est
+une gare ombragée. Elle a tout le confort russe : eau
+chaude, eau froide, un buffet, des journaux, des icones et
+des fruits que vendent des marchandes aux joues rondes.
+Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de Stanislas.
+Les demeures sont en briques non cuites, très
+épaisses. Une population indigène de tziganes, de bohèmes,
+de musulmans colorés au henné. Les femmes, par
+coquetterie, par crainte du soleil aussi, même les chrétiennes,
+se voilent le visage. Des pyramides de bois qui
+indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines,
+aux environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air
+en est saturé.</p>
+
+<p>… Après un séjour de douze heures, — le chef de station
+n’ayant, dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer
+la route, — nous repartons, quand même, au petit
+bonheur…</p>
+
+<p>Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du
+Caucase, nous approchons des monts de la Caspienne.</p>
+
+<p>A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats
+avec leurs bagages surgissent, assiègent les compartiments,
+envahissent les marchepieds, s’installent sur les
+toitures… Ces déserteurs ne possèdent ni billets ni papiers.
+Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se disputent
+et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui
+n’ont pas trouvé de place restent sur le quai et regardent
+le train qui s’éloigne…</p>
+
+<p>A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré
+des capotes grises pareilles à celles-ci. Elles venaient
+du front allemand. A Riazan, à Koslow et à Moscou
+encore, les soldats que nous croisions s’étaient échappés
+du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui nous
+bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans
+le nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers
+l’Oural.</p>
+
+<p>A Derbent, — de vieilles maisons en brique, — un
+« délégué » russe, grand et maigre, s’étonne que sur nos
+voitures flotte un drapeau aux couleurs françaises.</p>
+
+<p>— Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il,
+pourquoi n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous ?</p>
+
+<p>On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue,
+de véritables forêts de puits à pétrole. Enfin, à
+quatre heures du matin, après dix-sept jours passés en
+chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE<br>
+LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>La faiblesse et le gribouillage dans
+les affaires nous déplaisent si fort que
+nous en venons à admirer la force et
+le gouvernement de fer même employé
+contre nos libertés.</p>
+
+<p class="sign sc">Stendhal.</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c1">I<br>
+<span class="xsmall">L’ARRIVÉE A TIFLIS</span></h3>
+
+
+<p class="date">Juillet 1917.</p>
+
+<p>La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on
+aperçoit une ville qui descend, des maisons en terrasses,
+des dômes blancs, des clochers… Près du square,
+une pouilleuse population assise qui présente, en plein
+air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de
+concombres. On ne remarque d’abord que les capotes
+grises des soldats. Ils vont pesamment à travers la foule.
+En passant, sans le vouloir, on les heurte. Ils ne bougent
+pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns sont
+couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur
+lourde accable ce peuple somnolent.</p>
+
+<p>Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours,
+car, bien entendu, personne n’est venu à la gare pour
+nous recevoir, pas plus ici qu’à Moscou, qu’à Archangel…
+Les autorités russes, défaillantes devant la Révolution
+qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les reconnaît.
+Cependant un Français, officier du génie qui se trouve
+là, peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque
+de tranchée, le revolver sur le flanc et chaudement habillés
+avec des effets de drap jaune.</p>
+
+<p>— Mes pauvres amis ! il vous faudrait des vêtements
+de toile légers, et un brassard de la Croix-Rouge. Ces
+pauvres Russes vous prendront pour des Allemands !…</p>
+
+<p>Pour nous aider à prendre patience, un général russe
+nous aborde. Il a reconnu des Français. Il est tout heureux
+de nous parler.</p>
+
+<p>— Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats.
+Ils n’ont que l’uniforme… Maintenant, c’est le désordre.
+Un général n’a pas le droit de punir. Il doit en référer au
+comité des soldats qui déclare : « Oui, ce citoyen mérite
+une petite réprimande… » Ce sont les comités qui décident
+de l’offensive et de la retraite…</p>
+
+<p>Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris
+quelques-uns de nos camarades :</p>
+
+<p>— Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus
+de cinq personnes, de porter des armes, des épées, de
+nous saluer entre nous, d’exiger le salut d’un inférieur,
+et maintenant il est question de donner aux soldats la
+même solde qu’aux officiers…</p>
+
+<p>Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent
+le plus.</p>
+
+<p>— Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année
+dernière, à Moscou et dans les grandes villes, cravachaient
+au visage des Français envoyés comme nous, en Russie,
+qui, ignorant des hiérarchies russes, ne saluaient pas assez
+vite leurs épaulettes tressées…</p>
+
+<p>Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques.</p>
+
+<p>Enfin voici des ordres :</p>
+
+<p>— Vous serez logés dans une caserne très aérée,
+l’ancienne maison des Pages. C’est un hôpital russe où il
+y a quelques infirmiers et beaucoup de dames… Il vous
+est recommandé de n’avoir aucune relation avec les infirmières.
+Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées,
+parce que vous attraperiez de graves maladies…</p>
+
+<p>C’est bien simple, mais il fallait le savoir : nous sommes
+dans un pays où les portes doivent toujours être fermées.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit
+sur les pavés des rues inclinées, que des acacias
+bordent de chaque côté. Il fait chaud. Une longue avenue
+qui est le grand boulevard de Tiflis, les grilles d’un jardin
+public, encore un jardin où des cyprès se dressent, et
+enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche
+nous attendent… Il y en a sur le seuil de la porte ombragée
+d’acacias et dans le parloir-réfectoire où nous sommes
+introduits. La plupart de ces dames ont des cheveux
+courts. Quelques-unes montrent une tête rasée entièrement.</p>
+
+<p>Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche
+des herbes, du bouilli, des pommes de terre, du riz, du
+blé, des tomates ; le « rousky-cachat » (de l’orge pilé avec
+de la graisse).</p>
+
+<p>— C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance
+russe. Je ne sais si les Français le digéreront…</p>
+
+<p>— Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de
+l’élevage, je me souviendrai de la formule, remarque le
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un
+arrosoir d’eau chaude, une théière de thé concentré. Du
+pain noir, des boulettes de viande, du beurre et du fromage
+de chèvre complètent notre déjeuner.</p>
+
+<p>Les portions de viande sont constituées par deux ou
+trois morceaux de bœuf bouilli réunis par une baguette
+de bois. Cette viande n’a pas d’autre goût que celui laissé
+par la résine…</p>
+
+<p>Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas,
+s’aperçoit que quelques Français jettent par terre les
+petits bâtons qui maintiennent les portions de bœuf.</p>
+
+<p>— Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant
+que vous voudrez, mais ne les jetez pas : ils serviront
+une autre fois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte
+de la ville… Nous suivons la grande avenue — la
+« Golovinsky-prospect ». — Des tramways découverts
+glissent, des voitures que conduisent des cochers en
+grandes lévites, les classiques cochers russes. Des officiers,
+la taille serrée, font sonner leurs éperons, et tant
+de femmes, si brunes, plutôt petites, avec de grands yeux
+au reflet doré… Il y en a de blondes, d’un joli blond, mais
+surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux
+noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent
+des jupes qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux,
+selon la mode de Paris. Du moins, elles le croient. Les
+femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les années de la
+Grande Guerre : c’est l’époque où il leur fut enfin permis
+de se déguiser en petites filles… Les dames de Tiflis ne
+s’en privent point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut
+bien le reconnaître. Elles ont à peu près toutes un costume
+tailleur établi sur le même modèle, et lorsqu’elles
+se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est à pleurer…
+Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent
+pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur
+leurs hauts talons Louis XV.</p>
+
+<p>Nous descendons vers la vieille ville, par les petites
+rues où l’acacia pousse entre les pavés, le long des boutiques
+en sous-sol, des épiceries qui sentent le hareng et
+des cordonneries parfumées au cuir humide… On croise
+de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à
+fleurs, des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe
+rigide, des Persans en lévites, des portefaix et des porteurs
+d’eau, et des ânes, par bandes, qui transportent du
+bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses, un
+poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes
+formant jupes. Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets
+d’astrakan, de leurs armes d’argent niellé. On les
+sent heureux, ces Circassiens, d’être déguisés en officiers.
+Fonctionnaires ou soldats, ils adorent l’uniforme, le salut,
+la parade, les décorations, les sabres recourbés et les
+éperons sonnants.</p>
+
+<p>Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des
+« dames », en voiles noirs de religieuse, ou bien, tout habillées
+de blanc, la croix rouge sur le sein gauche. On les
+prendrait vraiment pour des <i>sœurs de charité</i>, comme
+elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les
+jambes qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer
+encore leur ressemblance avec de jolies gravures
+licencieuses.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c2">II<br>
+<span class="xsmall">LE PRAPORCHICK VASSILY</span></h3>
+
+
+<p>Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au
+milieu, dans la vallée, les eaux sales, couleur de café
+au lait, d’un fleuve : la Koura, où des chevaux, des chiens
+et des hommes se baignent. Nous avons déjà repéré deux
+ponts en planches qui tremblent au passage des voitures
+et une petite île sablonneuse que le courant a formée.</p>
+
+<p>Comme nous errions à travers les tortueuses rues du
+quartier juif, près de la Koura, sous les balcons proéminents
+des maisons de bois, un jeune élève-officier nous
+arrête et nous parle dans un français hésitant. C’est un
+mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse,
+il ne connaît pas la France…</p>
+
+<p>Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de
+bazars orientaux. Des femmes qui nous coudoient se
+retournent. Elles portent un petit bonnet sur le front,
+d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les
+entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques,
+dans leurs robes vertes ou bleues, conduisent des attelages
+cahotants qui dévalent au trot. Il fait presque nuit.
+Des lampes électriques s’allument. L’aspirant nous conduit
+à l’International-Café, où de grandes palmes vertes
+poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue
+des valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme
+sont affalés, les coudes posés sur la table, protégeant
+une tasse de thé… De gracieuses Arméniennes,
+brunes, au nez fort, aussi jolies que des Juives, — des
+Roumaines nous dit notre compagnon, — de nombreuses
+Russes circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze,
+la gorge dansante, et toutes en blanc, toutes poudrées,
+les jeunes et celles qui le furent, elles sont les serveuses
+bénévoles de ce <i>chachka tchaïa</i> (œuvre de la tasse de thé,
+fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce
+sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant
+qui s’est fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire,
+c’est un monde très mêlé : il y a des femmes et des filles
+d’officiers ou de fonctionnaires, des dames de compagnie,
+des institutrices, des étudiantes, des comédiennes aussi…</p>
+
+<p>Cependant que nous buvons une limonade sans saveur,
+Vassily, l’aspirant, nous désigne un officier qui porte un
+plateau sur lequel des verres tremblent un peu… C’est
+une figure correcte de beau garçon aux cheveux pommadés.
+En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon
+de café. Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est
+engagé aussitôt dans la « chachka tchaïa ». Il estime qu’il
+est moins dangereux de « servir » à Tiflis qu’au front, où
+son grade de « cornette garde-frontière » et son jeune âge
+exigeraient sa présence. Au reste beaucoup d’officiers
+russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas. Il
+demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de
+tant de femmes aux corsages légers :</p>
+
+<p>— Vous trouvez que c’est bien ?…</p>
+
+<p>Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas mal.</p>
+
+<p>Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre
+contre l’impérialisme allemand.</p>
+
+<p>— Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.</p>
+
+<p>Puis, une minute après :</p>
+
+<p>— Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on
+peut maintenant parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On
+n’est pas regardé, espionné toujours comme avant. On
+respire…</p>
+
+<p>Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment
+des Slaves cultivés : leur ahurissement devant les
+excès de la liberté et, en même temps, leur joie de se sentir
+enfin délivrés de la police et du tsar : de respirer pour
+tout dire.</p>
+
+<p>Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent
+dans l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre,
+de poudre de riz.</p>
+
+<p>— C’est à cause du soleil… assure Vassily.</p>
+
+<p>Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les
+saluent, leur serrent longuement la main, puis, brusquement,
+les embrassent à trois reprises, à pleine bouche,
+sur leurs lèvres rasées à l’allemande… L’un de ces messieurs,
+en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit
+comme un cierge, un énorme magnolia blanc.</p>
+
+<p>Quelques valses font diversion. Les clients écoutent,
+l’air ailleurs. Presque tous ont des têtes tondues à ras ;
+quelques-uns arborent une courte moustache. Ils se
+tiennent n’importe comment, sur leurs chaises, plus lourdement
+certes que n’importe quel paysan de France,
+devant la grossière table de bois blanc de son cabaret.
+Habillés d’une petite veste flottante, la taille serrée à
+l’extrême, leurs manières lasses, leur nonchalance ennuyée
+nous donnent l’impression d’être entrés, par mégarde,
+dans une inquiétante maison de thé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes
+brunes, ses palmes vertes et sa limonade, des soldats
+nous arrêtent et, s’adressant au jeune aspirant, racontent
+qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie voulait écraser
+la liberté…</p>
+
+<p>— Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a
+parlé. Il faut toujours, dans les réunions, parler, démontrer
+la vérité… Mais cela tourne en disputes, et même en
+coups de poing… Ah !…</p>
+
+<p>Et Vassily esquisse un geste découragé…</p>
+
+<p>Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils
+s’interpellent, s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de
+nouveau élèvent la voix, comme des enfants. Nous formons
+groupe, dans la nuit. Les promeneurs nous évitent
+et des femmes en toilettes claires se retournent… Les
+Russes ont le goût des palabres et des réunions ; ils en
+furent si longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore
+aujourd’hui rassasiés.</p>
+
+<p>— Vous voyez… C’est comme au régiment où je suis.
+Ils discutent tout le temps. C’est sale, il y a des puces. Et
+ils boivent du vin. Ils se saoulent… Ah !…</p>
+
+<p>Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros
+morceau de pain et mord dans un concombre cru… Les
+autres l’écoutent et se rapprochent. Leurs effets dégagent
+une odeur spéciale, qui tient du cuir et du caviar… Notre
+petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les tilleuls
+de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais…</p>
+
+<p>Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un
+de ses amis, bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à
+la taille coupe en deux parties inégales, nous allons nous
+asseoir à l’International-Café — si bien nommé — jusqu’au
+jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain
+qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse
+valse.</p>
+
+<p>L’orchestre vient d’entonner une <i>Marseillaise</i>, lente
+comme un cantique. Les Français se lèvent, les officiers
+russes également. On nous sert des pâtisseries du pays :
+c’est un mélange de pâte, d’œufs, de fromage râpé et de
+choux coupés. Nos compagnons mangent et fument ; ils
+boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante
+la bouteille. Les tziganes, un vieux monsieur à
+lunettes, un jeune chevelu et le « singe » jouent des airs
+de music-hall.</p>
+
+<p>Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des
+officiers entrent, se saluent, s’embrassent comme toujours.
+Les dames s’empressent doucement auprès des
+nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils ont
+demandé…</p>
+
+<p>Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin.
+C’est Vassily qui propose et dispose.</p>
+
+<p>— Vous verrez, me dit-il : les militaires ne paient que
+quinze kopecks d’entrée, et aujourd’hui, rien.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà
+remarqué sur la perspective, à droite, les cimes compactes
+de grands arbres et une terrasse où des chapeaux
+de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du Palais. Il
+appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi
+du Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la
+Révolution, le grand-duc habitait le grand hôtel de briques
+rouges où les tavarischy ont, depuis, installé le Comité
+des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au public.
+Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va
+d’un rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces
+messieurs du Comité tiennent le contrôle, délivrent les
+billets, reçoivent l’argent et vendent des brochures. Le
+parc s’appelle désormais le Jardin de la Liberté.</p>
+
+<p>C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres ;
+quelques lampes électriques se cachent sous les feuillages
+des allées ; elles rendent ainsi l’ombre encore plus mystérieuse.
+Nous longeons des bassins, des bosquets, des gradins,
+deux petites scènes à musique, où des tables sont
+rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le
+jardin est presque désert. Des chemisettes blanches se
+devinent au détour d’un sentier. Deux jeunes filles, une
+blonde, l’autre brune, cheveux très courts, lèvres charnues,
+passent près de nous, très vite.</p>
+
+<p>— Pourquoi courez-vous ainsi ? leur demande l’ami de
+l’aspirant.</p>
+
+<p>Il s’exprime en russe ; mais notre compagnon nous traduit
+à mesure.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans
+votre famille ? répond une des ingénues.</p>
+
+<p>Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche :</p>
+
+<p>— Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.</p>
+
+<p>Les yeux brillants de ces dames passent une inspection
+rapide.</p>
+
+<p>— Vous êtes Français, Monsieur ? demande la blonde.</p>
+
+<p>Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends
+qu’elle se nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc…
+Elle n’est pas très grande, un peu forte ; de grands yeux
+étonnés dans un joli visage…</p>
+
+<p>— Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily,
+répétant, sans doute, une phrase qu’il a entendue.</p>
+
+<p>— Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant
+blonde. Le matin, je vais dans l’Alexandre-jardin, pour
+lire… Vous savez où ?… J’aime beaucoup la langue française…</p>
+
+<p>— Et les Français ?</p>
+
+<p>Celle-là et bien d’autres banalités… Nous marchons un
+peu. Vassily, à qui la demoiselle aux boucles blondes vient
+de donner une fleur, m’appelle, cependant que nos compagnons
+se dirigent vers la sortie, sans nous attendre et
+que les deux dames s’éloignent de leur côté.</p>
+
+<p>— Restons… Elles vont tout de suite descendre. Vous
+avez beaucoup parlé à la demoiselle ; maintenant, vous
+pouvez faire connaissance…</p>
+
+<p>Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue.
+La pluie est finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le
+jardin est humide encore. Des femmes s’avancent dans la
+grande allée. Une frêle mousseline les recouvre lâchement.
+Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc,
+déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses…</p>
+
+<p>Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin
+plein de nuit, comme nous pourrions le faire dans n’importe
+quel jardin de Paris.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c3">III<br>
+<span class="xsmall">NINA MIKHAILOWNA</span></h3>
+
+
+<p>Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans.
+Elle habite dans une maison à balcons de bois, au
+sommet d’une rue montante, parallèle à la perspective
+Golovinsky… Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle étudie.
+En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants,
+les jeunes filles se prétendent étudiantes…</p>
+
+<p>Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin
+Alexandre, assise sur un banc, près du buste en bronze
+de Nicolaï Gogol, elle lisait <i>Indiana</i>… Aussitôt, elle me
+parle de George Sand, elle m’interroge sur cette bonne
+dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la
+veille…</p>
+
+<p>Mais voici que nous parviennent des chants religieux.
+Ils font une utile diversion et, sur le chemin caillouteux
+qui partage le grand square, passe une petite voiture que
+traîne péniblement un cheval habillé de blanc. Un homme
+suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de sapin
+et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège
+de jeunes filles… Elles chantent… Puis des popes
+mitrés, couverts d’un long manteau blanc ou verdâtre.
+Quelques-uns, pour se garantir du soleil, tiennent ouvert
+sur leurs têtes un large parapluie. Enfin, apparaissent six
+chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char argenté
+pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues
+des jeunes filles, le chant grave des prêtres qui fait
+contraste, ce chariot au blanc de céruse, orné de fleurs
+composent un ensemble assez gai… Une foule suit, tête
+nue.</p>
+
+<p>J’interroge Nina à petits coups prudents ; mais elle ne
+pense qu’à multiplier des signes de croix, très vite…</p>
+
+<p>— Vous avez déjà vu ?… me dit-elle enfin… Le corps
+est sous les fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement…
+C’est là que se font les derniers adieux. A la fin
+des prières, les parents, les amis, les assistants viennent
+embrasser le mort, sur la main ou le front…</p>
+
+<p>Nina paraît grave… Je respecte son silence. Nous descendons
+dans le jardin, quelques pas ensemble. Une vieille
+Arménienne ridée, tassée, toute en loques écarlates, nous
+tend la main et nous promet des félicités sans nombre.
+Une jeune personne qui nous regardait venir s’est levée.
+Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long…
+Ces dames parlent en russe. Nina semble oublier que
+j’existe… Oui, elle est très bien, cette étrangère dont
+j’ignore le nom. Elle me donne l’idée de la beauté slave,
+d’autant plus aisément que je n’ai que de vagues idées
+sur ce point ; mais j’entends par là une beauté blonde, un
+peu froide… Les trois mots que je sais de russe ne me
+permettent pas d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement
+bottés, regardent ce soldat français silencieux et ces
+deux dames qui n’en finissent pas. Elles chantent un peu
+en parlant ; il y a beaucoup de « kakoï », de « znaï », de
+« choy » et de « schotakoï », dans leur verbiage, mais cela
+ne manque pas d’être assez harmonieux, comme toute
+langue qui nous est étrangère et que nous entendons
+gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se tourne
+vers moi, en riant :</p>
+
+<p>— Mon amie me raconte les dernières — comment
+dites-vous ?… — volontés… des demoiselles bonnes à
+faire tout… revendications… oui. Maintenant donc, elles
+demandent huit heures de travail par jour, une chambre,
+un jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une
+fois la semaine, à recevoir leurs amies dans le salon de la
+maîtresse… On ne peut plus trouver<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Beaucoup de « belgicismes » dans la conversation des Russes qui
+parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées dans
+le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de compagnie, etc.
+Elles enseignent naturellement le français qu’elles connaissent : celui
+qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge, imaginé par Willy en
+des temps déjà anciens, serait souvent ici d’une grande utilité.</p>
+</div>
+<p>— Alors que fait-on ?</p>
+
+<p>La jeune « beauté slave » prend la parole et dans un
+français assez pur :</p>
+
+<p>— Nous demandons qu’elles connaissent le français,
+l’anglais, le russe correctement… Et l’écrire. Et le piano…
+Et la musique… Elles ignorent naturellement. De concessions
+en concessions, de part et d’autre, on arrive à
+s’entendre…</p>
+
+<p>— Oh ! voici déjà tard ! s’écrie Nina. Vous viendrez
+avec nous, monsieur le Français, ce soir. Nous irons à
+l’International-Café où grand concert il y a. Mon amie
+Sophia viendra.</p>
+
+<p>Sophia, la « beauté slave », sourit, dit quelques mots
+en russe à sa compagne qui répond de même, puis toutes
+les deux me tendent la main.</p>
+
+<p>— Jusqu’à maintenant, au revoir… N’oubliez pas. A
+sept heures, pour les places…</p>
+
+<p>Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous
+que ce fameux café…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’un Russe vous dit : — « A ce soir, sept heures »,
+il est sage de traduire ainsi : — « Cette nuit, vers les
+dix heures. »</p>
+
+<p>Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous
+mettre au courant lui-même. Il nous donnait rendez-vous
+pour une heure de l’après-midi. Il arrivait à trois heures
+et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se rendent à
+leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme,
+« A ce soir, sept heures » revient à ceci : « Nous vous
+attendrons à partir de neuf heures du soir. »</p>
+
+<p>— Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque :
+« Cela n’a pas d’importance… »</p>
+
+<p>Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague :</p>
+
+<p>— J’ai été retenu… des affaires…</p>
+
+<p>Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait,
+parce qu’il lui était pénible d’être exact. Vassily nous
+joua cette pièce-là deux ou trois fois. Benoit ni moi nous
+ne l’attendons plus. Nous avons tort, du reste, de garder
+rancune à ce charmant aspirant pour une habitude
+nationale.</p>
+
+<p>A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement,
+le colonel russe fait téléphoner :</p>
+
+<p>— Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure…</p>
+
+<p>Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer…
+Si, quelquefois, à cinq heures…</p>
+
+<p>On nous annonce :</p>
+
+<p>— Les repas pour les Français auront lieu à sept heures
+le matin, à treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.</p>
+
+<p>En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze
+heures, à vingt heures, tout doucement, au petit bonheur.
+On réclame… On insiste… Les autorités affirment, confirment…
+Cela recommence.</p>
+
+<p>— Nitchevo ! finissent toujours par vous répondre les
+intéressés. « Et puis, nous ne pouvons pas faire autrement,
+cela nous est impossible… »</p>
+
+<p>On attend une automobile pour une heure de l’après-midi.
+L’état-major, prévenu la veille, a promis de l’envoyer,
+sans faute. A une heure et demie, rien. A deux
+heures, pas de changement. On téléphone.</p>
+
+<p>— Nous l’avons envoyée à une heure et demie…</p>
+
+<p>A trois heures, nouveau coup de téléphone.</p>
+
+<p>— Vous n’avez rien reçu… Ah ! bien. Je vais vous
+envoyer une autre automobile… Oui, on m’a annoncé que
+l’auto que je vous ai envoyée et qui vous était destinée
+est bien partie ; mais, en cours de route, le chauffeur a
+rencontré des « sœurs de charité » (infirmières) et il leur
+fait visiter la ville…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces dames furent exactes… J’avais à peine découvert
+une table inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent.
+Un Français, en uniforme kaki, ce n’est pas difficile à
+découvrir parmi les vestes couleur vert d’eau des officiers
+russes.</p>
+
+<p>— C’est grande fête, vous savez… me dit Nina. Nous
+serons très bien…</p>
+
+<p>L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me
+semble. Une petite scène a été construite. Le Roumain à
+tête de gorille émancipé, le jeune homme chevelu, le
+vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des airs
+religieux, à moins que ce ne soit le contraire… Des valses
+aussi.</p>
+
+<p>La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui
+dire qu’un Français, c’est un être amusant… A la mieux
+regarder, je vois qu’elle est vraiment jolie et s’habille
+simplement : un corsage blanc décolleté, une ceinture
+noire…</p>
+
+<p>— Elle vous plaît, ma nouvelle robe ?</p>
+
+<p>J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie.
+Mais l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante
+une tragique histoire. Un peu grosse, la dame qui montre
+d’un doigt vengeur les limonades et les cafés glacés que
+des officiers russes, assis près de la scène, sirotent loin du
+danger… On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc, lui
+succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des
+Beaux-Arts. Il le tient sous son bras gauche. Il récite des
+ritournelles qui sont peut-être des vers.</p>
+
+<p>— C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.</p>
+
+<p>Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.</p>
+
+<p>— C’est du « foutourisme… » Vous savez, la poésie
+russe, c’est très difficile à comprendre.</p>
+
+<p>Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme,
+aux petits yeux, aux cheveux longs, complet
+blanc et cravate verte, ridicule comme un chansonnier
+de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.</p>
+
+<p>Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête
+rasée.</p>
+
+<p>— A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.</p>
+
+<p>C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans
+toute la Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux.
+Quelques dames portent des boucles frisées. Elles ont l’air
+de grands bébés comme certaines pensionnaires de maisons
+discrètes. Toutes ces personnes sont charmantes.
+J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne
+volonté… Elles apportent trois verres là où il en faut cinq
+et distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé
+du thé chaud ou de la bière… Elles se promènent ainsi
+que des souveraines et prennent note de nos désirs sur
+un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail. La plupart
+prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles
+une odeur violente qui tient du parfum oriental et du
+linge surchauffé… Elles sont charmantes…</p>
+
+<p>Une cantatrice encore… Je regarde l’amie de Nina. Oui,
+la cantatrice ressemble à M<sup>lle</sup> Sophia, qui n’a encore rien
+dit. Un officier chante après la dame. Il est bien connu en
+ville. C’est un grand amateur, un lettré. On me dit son
+nom, que j’oublie aussitôt… De nombreuses personnes
+envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles
+avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent
+le passage…</p>
+
+<p>Voici un monsieur tout de sombre habillé : faux col,
+cheveux luisants aplatis. Il ressemble à un contrôleur de
+théâtre… Je vais en faire la réflexion à Nina ; mais elle a
+les yeux fixés sur le diseur… Sophia qui me regardait,
+sourit, et ce sourire nous crée une complicité…</p>
+
+<p>Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de
+toutes couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque
+d’habitude sans doute), des femmes avec des chapeaux à
+rubans rouges ou bleus, des ombrelles vertes, des dentelles
+sur les cheveux et la gorge, des étoffes violettes sur
+des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent
+à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux
+verts…</p>
+
+<p>Ces rideaux verts ! Naguère, « avant » (la Révolution
+sous-entendu), à travers les vitres hautes du café, la foule
+des passants pouvait admirer les heureux qui buvaient et
+mangeaient. Les Soviets ont protesté contre cette « injustice
+scandaleuse », et l’on a mis des rideaux verts pour
+empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu
+égalitaires.</p>
+
+<p>La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se
+ferme jamais, et des soldats plus indiscrets que féroces,
+contemplent cette aristocratie qui s’amuse à des essais de
+« foutourisme », qui chante et qui boit, mais qui tremble
+aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour
+du meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les « bourgeouais »
+voulaient étouffer la Révolution dans le sang.
+Les délégués des Soviets exagèrent… Ces Russes ne sont
+pas si redoutables. Ils se hâtent de s’amuser une dernière
+fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils ont, comme
+leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient
+nous chercher, Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets.
+Il nous confie :</p>
+
+<p>— Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis
+trois ans : ce sont toujours les mêmes qui se battent. Ils
+reviennent maintenant du front. Ils sont fatigués.</p>
+
+<p>Je le conçois bien : ils sont fatigués.</p>
+
+<p>— Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât.
+C’est bien leur tour de se reposer ; mais ceux qui
+n’ont pas bougé ne veulent pas, à cause de leurs idées,
+disent-ils. En effet, quand il est question de partir pour la
+guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux
+praporchicks — des étudiants — qui avant la Révolution
+n’étaient rien sont maintenant heureux d’être nommés.
+Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce sont les meilleurs auxiliaires
+de la paix immédiate…</p>
+
+<p>Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les
+Petits-Russiens demandent leur autonomie, l’Ukraine son
+indépendance, la Pologne son unité, le Caucase sa séparation,
+la Sibérie également et pourquoi il n’y a plus ni
+Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles
+les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des
+baïonnettes.</p>
+
+<p>Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre : une
+offensive allemande contre Riga.</p>
+
+<p>— Le <span lang="de" xml:lang="de">kaiser</span> aurait dit à ses troupes de marcher sur
+Pétrograde.</p>
+
+<p>— Ah ! constate Vassily.</p>
+
+<p>— Vous ne saviez pas ? s’étonne Benoit.</p>
+
+<p>— Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.</p>
+
+<p>« Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les
+mauvaises nouvelles. »</p>
+
+<p>Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande,
+semblable, du reste, sur ce point, à beaucoup de Russes,
+Vassily hoche la tête et désabusé :</p>
+
+<p>— Rien à faire contre les Germains !</p>
+
+<p>Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il
+nous l’avoue :</p>
+
+<p>— Il faut faire grande attention à ne pas saluer les
+scribes (officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur
+les épaulettes, les généraux en ont deux. Alors, on confond…</p>
+
+<p>— C’est épouvantable ! s’indigne Marcel Benoit sans
+rire.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>— C’est pour cela que vous saluez certains officiers et
+jamais certains autres…</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>— Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer
+l’aspirant, rien n’est encore perdu en Russie, puisque la
+Révolution n’a pas pu modifier ces injustices qui font que
+les officiers de l’arrière sont plus chamarrés que les généraux
+de l’avant et que leur travesti prête à de terribles
+confusions…</p>
+
+<p>— Tant mieux ! conclut Vassily, toujours sérieux.</p>
+
+<p>— Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être
+préférable que l’étudiant-aspirant n’entende rien à
+l’ironie…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c4">IV<br>
+<span class="xsmall">AU CLUB DE PARIS</span></h3>
+
+
+<p>Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et
+des ruelles mondaines où se dressent soudain des
+cyprès, des figuiers et des acacias, je suis allé, aujourd’hui,
+à l’aventure…</p>
+
+<p>Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes
+s’accrochent aux vieux remparts… Il y a le funiculaire
+sur la montagne… Il y a aussi le marché, dans le
+quartier tartare, où l’on fabrique des armes, des berceaux
+de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de
+légumes vous heurtent au passage… Il y a aussi le jardin
+botanique d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui
+lui fait face, parmi les magnolias et les cyprès, les briques
+rouges d’un cimetière musulman, semées dans l’herbe
+roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que je
+coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat
+français, me rappellent Nina…</p>
+
+<p>— Quand vous reverrai-je ? me demandait-elle, le soir où
+nous sortions du café chantant et qu’elle était si préoccupée.</p>
+
+<p>La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne
+dise rien, et je n’y prêtais pas attention, mais chez Nina
+si enjouée, cela me semblait bizarre… Aujourd’hui encore,
+je cherche ce qui pouvait rendre Nina si grave et je me
+trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de
+cette étrange fille… Elle devait venir me prendre ce matin
+à l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel : Nina
+ne serait ni femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous…</p>
+
+<p>Mais où découvrir Nina ?…</p>
+
+<p>Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers,
+ces soldats, ces fonctionnaires qui s’habillent comme des
+officiers, ces civils désœuvrés qui tâchent de ressembler
+à des fonctionnaires, ces femmes qui errent, tranquillement…
+Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel ;
+elles s’en croiraient déshonorées ; les Arméniennes s’occupent
+de commerce, comme les Juives, à côté de leurs
+frères ou de leurs maris ; mais seules les dames russes
+peuvent rester sans rien faire, les yeux perdus… On peut
+doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas : ils
+s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs
+qui encombrent tous les trains en partance, sans raison.</p>
+
+<p>Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique, — café,
+magasin, restaurant, — semblent recevoir le client
+à regret. L’acheteur est un importun qui les dérange. On
+lui apporte ce qu’il demande avec nonchalance. Si l’objet
+ne lui convient pas, on ne cherche point à lui en présenter
+un autre. A quoi bon ? Aussi les Slaves préfèrent traiter
+avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et
+tiennent pour des voleurs…</p>
+
+<p>Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie
+généralement ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte
+autre chose. La même indifférence, le même laisser-aller
+oriental, tout un fatalisme musulman plane sur ces gens
+à demi éveillés et que rien n’intéresse…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Que faites-vous là, rêvant ?</p>
+
+<p>— Tiens, c’est vous ! Comme Tiflis est petit.</p>
+
+<p>Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.</p>
+
+<p>— Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je
+disais : demain, c’est votre anniversaire.</p>
+
+<p>— Mon anniversaire ? Vous êtes sûre ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution… Révolutionnaires,
+n’êtes-vous pas ? Quatorze juillet ?</p>
+
+<p>— Ah oui, parfaitement.</p>
+
+<p>— Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre,
+puisque je crois cela vous fait plaisir… Vous irez devant,
+conclut Nina.</p>
+
+<p>Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois
+qui projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés.
+Dans les cours des maisons, pareilles aux demeures espagnoles,
+au coude d’une rue, on découvre un bassin, une
+fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou un figuier
+aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables
+Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants
+d’énormes fleurs de magnolia. Ces rues sont presque
+désertes. Un chat les traverse, un chien s’y attarde à
+fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute et de
+formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois
+musulmans s’y égarent.</p>
+
+<p>— J’habite une maison comme celle-là, avec un grand
+balcon de bois. On s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez
+nous voir ; mais demain, nous irons au théâtre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du
+Palais, une voûte qui ouvre sur une cour, une sorte de
+jardin, des escaliers… Des personnages vous délivrent
+des billets moyennant un rouble. On monte au premier,
+comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse,
+parmi les arbres. Un restaurant en plein air est installé.
+Comme fond : bosquets et jets d’eau ; l’office est à droite.</p>
+
+<p>— Je prendrais volontiers un café, dis-je.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.</p>
+
+<p>Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.</p>
+
+<p>— A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre
+dans la chicorée chaude, de petits bonbons anglais.</p>
+
+<p>Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique,
+sirotent des thés fumants… J’en oublie la présence de
+Nina ; mais elle me fait souvenir qu’elle existe.</p>
+
+<p>— Venez voir le jeu de lotos…</p>
+
+<p>Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée,
+deux femmes annoncent des numéros qu’une roue tournante
+fait apparaître. Beaucoup de toilettes ; des dames
+attentives qui marquent les chiffres « sortis », sur leurs
+cartons, avec des haricots secs.</p>
+
+<p>— Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin
+Alexandre contre la bourgeoisie continue…</p>
+
+<p>Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.</p>
+
+<p>— Sophia nous attend.</p>
+
+<p>Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans
+une poussière de cirque. A notre droite, beaucoup de
+plantes et d’arbustes ; mais à gauche, du côté des dîneurs,
+un mur immense et, pour en cacher la blancheur de plâtre,
+les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière allée
+sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter
+des jets d’eau dans un jardin… Le contraste entre
+le jardin réel plein de nuit et ces bosquets barbouillés
+de vert clair et de rose-printemps est une chose assez
+comique.</p>
+
+<p>Des femmes se promènent, appuyées sur de grands
+tcherkesses ceinturés de poignards…</p>
+
+<p>Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs
+séparent du public. C’est le théâtre où Sophia nous attend
+sans impatience. Brefs saluts, car à peine sommes-nous
+assis, au hasard, sur des chaises, comme dans un café, que
+la toile se lève et que l’on abaisse les grandes tentures qui
+font la nuit dans la salle.</p>
+
+<p>La scène représente un salon où des personnages circulent
+en chantant. Un grand garçon à l’air romantique
+déclame longuement, d’une voix de basse qui plaît à Nina.
+Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et s’habille en
+peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia,
+que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien
+que la pièce…</p>
+
+<p>A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que
+s’allument les globes, Sophia s’informe :</p>
+
+<p>— Cela vous plaît ?… C’est <i>Evguény Oniéguine</i>, poème
+de notre Pouchkine, musique de Tchaïkovsky…</p>
+
+<p>Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis
+un jeune homme qui lui répond. Il a l’air d’un Lamartine
+trapu, celui-là… Et voici le Werther du premier acte.
+Cela se passe toujours dans un salon où un officier attaché
+d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.</p>
+
+<p>— C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia.
+Il a toujours beaucoup de succès. Chaque saison, on le
+joue et le rejoue partout… Vous connaissiez ?…</p>
+
+<p>Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas.
+Est-ce la musique ? Je trouve Sophia aimable et réservée,
+sérieuse en un mot. Par la fantasque Nina, je sais que
+Sophia est fille d’un général, mais, en Russie, les jeunes
+filles, comme certaines femmes en France, sont toutes
+filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication.
+Sa mère ou sa grand’mère serait polonaise… Elle étudie.
+Ici, les jeunes gens et les jeunes filles se disent tous étudiants.
+Quant à savoir en quelle science, bien malin qui le
+devinera… Elle habite Tiflis, dans la même maison que
+Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et
+cette imprécision est cependant suffisante pour que Sophia
+me paraisse ce soir une femme délicieuse…</p>
+
+<p>Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un
+rondin dans une forêt noire comme la salle plongée dans
+l’obscurité. Il chante de sa grosse voix de basse… Nina,
+le visage en avant, ne tourne pas la tête. Pendant l’entr’acte,
+elle reste songeuse, elle semble vivre seulement
+lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant.
+Ah ! un monsieur dans un grand manteau de velours
+sombre… C’est ce Lamartine trapu… Il rejette sa cape et
+chante… Évidemment.</p>
+
+<p>— Un grand duel, il y a tout de suite… me souffle
+Sophia dans un français directement traduit.</p>
+
+<p>Voilà bien ce que je redoutais ! Les deux adversaires
+choisissent leurs places et chantent longuement, soit
+ensemble, ce qui est impoli, soit à tour de rôle, ce qui est
+long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent leurs pistolets.
+Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que
+le rideau… Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait
+si Sophia ne m’occupait en entier.</p>
+
+<p>— C’est très beau, dit-elle.</p>
+
+<p>J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce :</p>
+
+<p>— <i>Evguény Oniéguine</i> (poème de Pouchkine, musique
+de Tchaïkowsky) est l’histoire d’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> genre 1830,
+qu’un poète de ses amis, Lensky, présente dans une
+famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette maison :
+Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de
+Tatiana, sœur d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue
+même son amour. Rendez-vous au cours duquel Oniéguine
+explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se sent pas
+fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec
+lui, qu’il l’aime comme un frère, etc… Vous aviez deviné
+tout cela…</p>
+
+<p>« Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner
+son ami Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien
+ce qu’il veut, fait la cour à Olga, fiancée de Lensky. Mais
+Lensky se fâche et jette son gant à Oniéguine. « Tu n’es
+plus mon ami… etc. » Maintenant, vous avez vu la scène,
+l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre…
+Lensky a de pénibles pressentiments… On a toujours de
+pénibles pressentiments à la veille d’un grand duel ; on se
+les rappelle ensuite, quand les événements vous donnent
+raison. En effet, Lensky est tué… Vous ne le saviez pas ?
+Vous n’avez pas vu ?</p>
+
+<p>— J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il
+s’est relevé quand on applaudissait, je n’étais pas sûr…</p>
+
+<p>— Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.</p>
+
+<p>— Ce qui veut dire ?…</p>
+
+<p>— Toujours sceptique…</p>
+
+<p>Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on
+pleure. Un monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait
+de grands reproches à Oniéguine sur un ton de basse monotone.
+La pièce est finie, après ces cinq tableaux sans
+résultat… Mais non, il y en a d’autres… Sophia, pour des
+raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle
+avant minuit.</p>
+
+<p>— Je vous conterai la fin, me dit-elle… Evguény retrouve,
+plus tard, dans un bal, Tatiana mariée à un général.
+Ce n’est plus la naïve « cruche cassée », comme vous
+dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény est
+amoureux d’elle… Vous savez, Oniéguine est un Don Juan
+assez malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie,
+il voyage, il désire et ne désire plus, il rêve et puis il se
+désespère… Il représente assez bien le caractère russe…
+Tatiana ne veut pas. Elle aime Oniéguine, mais elle reste
+fidèle à son mari. Alors Evguény s’en va.</p>
+
+<p>Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina
+de sa longue rêverie. Il y a encore beaucoup de monde
+sur les perspectives… Nos souliers sont couverts d’une
+poussière rousse, couleur brique. Je crois que la pièce
+continue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c5">V<br>
+<span class="xsmall">L’HOPITAL RUSSE MODÈLE</span></h3>
+
+
+<p>Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée
+en lazaret, où nous sommes logés depuis notre
+arrivée à Tiflis. Il est vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres,
+comme il sied dans un pays aux hivers rigoureux, s’ouvrent
+sur les jardins du Grand Théâtre.</p>
+
+<p>Les malades russes occupent le premier et le second
+étage. Nous sommes campés dans une grande salle du
+second. Nous n’allons pas à la recherche des « sœurs de
+charité », d’abord parce que c’est défendu. Notre porte
+est fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que
+c’est inutile : ces dames trouvent toujours moyen de venir
+nous voir. Elles traversent notre chambre pour aller à la
+lingerie, qui se tient, comme par hasard, à l’autre bout de
+la pièce…</p>
+
+<p>En passant près de la grande icone de notre salle, — un
+patriarche orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois, — les
+infirmières font deux ou trois signes de croix. Nous
+voyons souvent une grande Tatare, M<sup>me</sup> Anna, qui va et
+vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés…
+Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune,
+aux yeux noirs, qui trottine en riant ; il y a une blonde
+déhanchée, aux joues roses que les Français appellent
+déjà « Fabiano » parce qu’elle semble échappée d’une page
+de ce dessinateur. Il y a…</p>
+
+<p>La pharmacie (<span lang="de" xml:lang="de">apotheke</span>) se tient sur le même palier que
+notre dortoir, et c’est encore un prétexte pour ces dames
+de nous rendre visite en se trompant de porte…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au premier, ce sont les soldats malades — pas de blessés
+de guerre. Ils ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites
+ou du scorbut… Ils se promènent à volonté, stationnent
+dans les salles, les escaliers, ou même dans la
+cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses
+balcons de bois, à une cour de grande ferme…</p>
+
+<p>On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts
+gaillards, qui ne font pas autre chose que de discuter entre
+eux. Déjà, ils se sont mis en grève parce que la nourriture
+qu’on nous distribuait à l’hôpital n’était pas tout à fait
+la même que celle qui leur était servie. Le colonel-comptable
+a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne
+modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital,
+puisque en temps ordinaire les employés ne font rien.</p>
+
+<p>Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait
+comment. Les repas ne sont en retard que d’une heure ou
+deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a pas d’importance… Il
+y a bien aussi quelques petits inconvénients que j’oublie…
+Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de l’après-midi,
+demande :</p>
+
+<p>— Où sont les infirmiers ?…</p>
+
+<p>— Ils sont au meeting…</p>
+
+<p>— Et les infirmières…?</p>
+
+<p>— A l’assemblée…</p>
+
+<p>— Les docteurs alors ?…</p>
+
+<p>— Ils se sont réunis pour statuer…</p>
+
+<p>— Bon ! Et les malades ? Je n’en vois pas…</p>
+
+<p>— Ils sont à la promenade, au jardin, en ville…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ça marche quand même. On distribue des convalescences
+à tous ces soldats qui ne veulent plus retourner
+aux tranchées… Seuls, quelques grands malades restent
+au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à quoi,
+du reste, ils ne touchent pas.</p>
+
+<p>— Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin
+russe, puisque tu ne vois pas que je souffre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme,
+au nez énorme dans une grosse boule de tête
+branlante, remplit les fonctions de concierge. En chemisette
+blanche, les pieds douillets, il se tient assis sur une
+chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français
+l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement
+à feu l’empereur d’Autriche…</p>
+
+<p>Soixante ans de thé chaud, de « sitchias », de vodka et
+de patience résignée, cela produit Frantz qui est à la
+porte…</p>
+
+<p>Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est
+fermée au verrou, et l’on a tout loisir de carillonner… Les
+Français, nés malins et qui ne deviennent pas tous imbéciles,
+comme on le croit, ont découvert, de l’autre côté des
+Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet.
+Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard),
+on rentre par l’escalier dérobé.</p>
+
+<p>En remontant, on croise une « siestra » retour de maraude,
+où, près des water-closets, deux Russes en robes
+de chambre qui, affalés contre les fenêtres pleines de nuit,
+leurs deux têtes se touchant presque, chantonnent une
+longue mélopée triste… Et ainsi, pendant des heures, dans
+l’ombre.</p>
+
+<p>Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les
+femmes, ce qui fait que nous rencontrons là tout le personnel
+de l’hôpital. Comme il n’existe ni cellule, ni séparation
+entre chaque stalle, il arrive que l’on s’assoit à côté
+d’une jeune infirmière qui vous regarde sans contrariété.
+Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage
+de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre…
+Il n’y a que les Français qui se trouvent gênés…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir,
+en blouse blanche décolletée… Cet après-midi, elle revient,
+tout en noir, chapeau, voilette, tenue de ville… Demain,
+elle nous adressera la parole…</p>
+
+<p>« Fabiano » se montre quelquefois, ses cheveux blonds
+frisés de chaque côté des tempes… On voit aussi Gennia,
+une jeune veuve à qui un Algérien apprit quelques mots
+de français, notamment la formule d’invitation des péripatéticiennes…
+Gennia répète, sans savoir, à tous ceux
+qui lui plaisent, cette phrase magique… Elle rôde, la nuit,
+sous les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français
+rentre tard, les oreilles encore emplies du parler en crécelle
+des Arméniennes et des Russes, il a la surprise d’entendre
+une jupe qui lui insinue :</p>
+
+<p>— Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c6">VI<br>
+<span class="xsmall">CHEZ NINA</span></h3>
+
+
+<p>Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande — toujours
+au même endroit — un dernier rendez-vous.
+Cela tourne à la grosse plaisanterie ce chassé-croisé de
+départs et de rencontres toujours ajournés… J’en profiterai
+pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce
+soir, en attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes
+s’allument sous les arbres, mais naturellement, ni au
+concert, ni au café, ni le long de l’allée principale, je ne
+puis découvrir le jeune praporchick.</p>
+
+<p>En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux
+soldats russes vendent aux promeneurs des brochures
+révolutionnaires, j’entends, derrière un faisceau de thuyas,
+« le doux langage français ». C’est une femme qui parle,
+avec un petit accent guttural. Les Russes qui s’expriment
+en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes,
+le français est devenu une seconde langue maternelle.
+Le mot qu’elles ne peuvent exprimer ou qu’elles ne
+trouvent pas tout de suite, elles s’amusent à le dire en
+russe ou en français, et cela forme un « sabir » assez
+savoureux.</p>
+
+<p>Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent
+d’une allée, puis disparaissent… Mais je connais
+cette démarche vive, ces pas rapides. La plus souple de
+ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas vue depuis une
+dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant
+d’une représentation d’<i>Evguény Oniéguine</i>, j’accompagnai
+la jeune femme jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias…
+Nous avions oublié de nous fixer un rendez-vous.
+Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y efforçais…
+Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi,
+et Nina m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie
+fille à robe courte et d’une mince personne au visage
+endormi. Nina s’avance aussitôt la main tendue :</p>
+
+<p>— Je savais bien que je vous retrouverais… Que faisiez-vous ?…
+Voulez-vous visiter ce jardin ?…</p>
+
+<p>A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes
+étagés dans les sentiers, nous remontons, ces dames et
+moi, dans ce parc que la nuit agrandit. Une première
+station devant un bassin entouré de grilles. On devine à
+peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux
+verdâtres.</p>
+
+<p>— Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres
+il y avait ?…</p>
+
+<p>Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame
+maigre à qui Nina omit de me présenter, ne répondent…
+Nina le sait peut-être, et nous aussi nous n’ignorons pas
+que les révolutionnaires ont mangé les autres cygnes
+comme de vulgaires canards.</p>
+
+<p>— Allons maintenant au tombeau du chien.</p>
+
+<p>Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au
+passage. Nouvelle pause devant les murs du jardin tapissés
+de lierre. Sur le sol, une pierre formant boîte sur quoi
+l’on a gravé deux dates.</p>
+
+<p>— Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.</p>
+
+<p>Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et,
+d’une voix pointue :</p>
+
+<p>— Non, Monsieur… Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait
+pas de ces futilités…</p>
+
+<p>Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment
+très jolie avec ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils
+paraissent noirs.</p>
+
+<p>— Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent
+vice-rois du Caucase avant le Grand-Duc. C’est à eux
+également que l’on doit le tombeau d’un lapin à l’autre
+extrémité du parc.</p>
+
+<p>Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons
+par de petits sentiers perdus. De nombreux
+couples sont ensevelis sous les branches. Les globes électriques
+suspendus tous les cinquante mètres les dénoncent
+parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que
+notre passage.</p>
+
+<p>En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques
+du Caucase, Nina me demande, au moment de prendre
+congé :</p>
+
+<p>— Voulez-vous demain soir… Nous prendrons le thé…
+A huit heures. C’est convenu ?…</p>
+
+<p>Huit heures à la russe ? A quelle heure cela peut-il bien
+correspondre ?…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas
+commencer pour découvrir la maison de Nina, il me faudra
+les entreprendre demain… La rue, si j’ai bonne
+mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en face,
+une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des
+cyprès poussent comme dans un cimetière.</p>
+
+<p>Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les
+grands arbres du parc. Dans la pièce voisine, un homme
+chante d’une voix de basse. Un piano l’accompagne en
+sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne une
+femme…</p>
+
+<p>— Le vieux couple occupe ses soirées…</p>
+
+<p>Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a
+introduit. Des photos d’acteurs tapissent les murs, comme
+dans l’appartement d’un commis voyageur ou d’un sergent
+fourrier, des chromos disposés en losange, en carré,
+dans tous les coins. Quelques livres sur des tables, et des
+boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote
+des gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des
+graines de soleil. Un paravent cache le lit et forme
+alcôve… Le thé est servi dans les tasses, un thé léger,
+couleur de bière blonde.</p>
+
+<p>— Vous ne prenez rien ? Vous vous ennuyez ?…</p>
+
+<p>Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps.
+Au reste, Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre,
+elle me cite des noms : les comédiens de Moscou et de
+Tiflis.</p>
+
+<p>En feuilletant un album de photos placé devant moi,
+quelques pages de manuscrit se détachent.</p>
+
+<p>— Laissez… ce sont des vers…</p>
+
+<p>— Comment ? vous… en français encore ?…</p>
+
+<p>Je replace les stances qui sont dédiées à M. César,
+jeune premier du Grand Théâtre, ou à M. Rognka,
+artiste, etc.</p>
+
+<p>— Oui, quand on a lu beaucoup de vers, — m’explique
+Nina pour s’excuser, — c’est facile : on les écrit tout naturellement.</p>
+
+<p>Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses.
+Nina connaît à peu près le français, c’est-à-dire
+assez pour le parler. Elle l’écrit mal. Cependant les poèmes
+que je demande la permission de lire ne sont ni meilleurs
+ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en
+France. Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs,
+la jeunesse, l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps
+qui fuit…</p>
+
+<p>Le voisin continue sa romance mélancolique ; mais on
+a sonné à la porte cochère, et le soldat russe qui tient lieu
+d’ordonnance et de planton au général de la maison est
+descendu. On entend une voix de femme, des bruits de
+pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.</p>
+
+<p>— Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.</p>
+
+<p>Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune
+femme que j’ai rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma
+vue, elle semble hésiter, bafouille quelques mots russes,
+mais Nina la fait asseoir.</p>
+
+<p>— Vous ne connaissez pas ?… Mademoiselle Tatiana.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence
+à bavarder dans sa langue avec cette bonne Nina,
+qui, pour me mêler à la réunion, mélange le français et le
+slave. Je prends congé.</p>
+
+<p>— Vous reviendrez ?… Demain ? Ce n’est pas Tatiana
+qui vous fait partir… Vous verrez : elle est comme ça ;
+mais ça ne dure pas. Elle est seulement humble.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas très bien ; mais avec de la patience
+et de l’application, j’arriverai peut-être.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain
+départ le trouble… Il a dépensé jusqu’à son dernier
+rouble, comme il dit, et veut bien que je l’emmène à
+l’« International », ce lieu de délices. Je n’irai donc point
+au thé de Nina…</p>
+
+<p>Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite
+table. Deux Circassiennes, plus une dame blonde, se sont
+approchées pour nous demander ce que nous désirions.
+Elles sont parties ensuite et ne reviennent plus, lorsqu’un
+« tavarisch », un de ceux qui montrent leur tête curieuse
+à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont
+nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.</p>
+
+<p>— Tu ne peux pas me saluer ? demande le général
+cependant que le soldat continue d’invectiver contre
+l’officier.</p>
+
+<p>Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre
+ses cheveux blancs :</p>
+
+<p>— Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins
+mon grand âge…</p>
+
+<p>Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent
+les épaules. Cette scène, que Vassily a traduite, les
+déconcerte un peu ; mais notre praporchick, si calme à
+son ordinaire, prend la parole.</p>
+
+<p>— Oh ! si vous aviez vu « avant » (la Révolution). Ils
+sont excusables. La discipline était plus terrible qu’en
+Allemagne. Un soldat n’avait pas le droit de sortir de la
+caserne, même le soir…</p>
+
+<p>Nous nous regardons, incrédules… Son départ prochain
+transformerait-il notre Vassily ?</p>
+
+<p>— Le soldat devait rester dans la petite cour, devant
+la caserne où il avait tout loisir de saluer ces messieurs
+qui passaient… Des permissions ?… On ne sortait que
+pour le service… Des patrouilles, des officiers arrêtent
+continuellement les soldats qu’ils rencontrent… Et quand
+le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à
+quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume…</p>
+
+<p>— Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison,
+dans un pays que je connais.</p>
+
+<p>— Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec
+un couteau dans sa poche. Il coupait les pantalons retaillés
+des cavaliers. C’était sa spécialité… Tenez, il était
+interdit aux soldats d’entrer dans les cafés, de monter
+dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se promener
+sur les boulevards… Dans un tramway, un officier tue
+à bout portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre
+de descendre. Personne n’a protesté dans le tramway.
+L’officier aurait fait arrêter tous les voyageurs !…</p>
+
+<p>« Les punitions : une heure d’immobilité au soleil, la
+prison, la cellule. Les pauvres seuls sont soldats. On les
+gifle, on les cravache, on les bat comme des domestiques.
+Quand on aura besoin de renfort pour cette guerre, il
+suffira d’appeler les bourgeois et les riches…</p>
+
+<p>Vassily s’arrête, boit, puis repart :</p>
+
+<p>— Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux
+qui sont instruits, pour ceux qui instruisent… Après la
+révolution ratée de 1905, les cadets, les élèves-officiers de
+l’école que l’on a transformée en hôpital, où vous êtes,
+ces cadets-là, portant les icones du Christ et du Tsar, s’en
+allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants
+parce que l’instruction était la cause de cette révolte et
+représentait l’ennemie la plus grande de l’autocratie… Il
+faut savoir tout cela pour comprendre l’ivresse de liberté
+qui grise les « tavarischy » maintenant… Ils redoutent
+par-dessus tout le retour des anciens maîtres. L’Allemand,
+ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux, c’est un
+ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison,
+pour eux, de fraterniser avec lui…</p>
+
+<p>Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant
+à petites moustaches vient d’entrer. C’est un de ses
+amis. Les deux jeunes gens se reconnaissent. Poignées
+de mains, baisers sur la bouche, à trois reprises seulement.</p>
+
+<p>Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés
+comme nous.</p>
+
+<p>— Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de
+sortie de l’école des officiers.</p>
+
+<p>— Difficile, cet examen ?</p>
+
+<p>C’est pour dire quelque chose que je parle.</p>
+
+<p>— Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.</p>
+
+<p>Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable
+naïveté des soldats russes, m’a aussi prévenu de la
+déconcertante prétention des officiers.</p>
+
+<p>— On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily.
+En géographie, on m’a demandé : « Quelle est la plus
+grande ville d’Angleterre ? »</p>
+
+<p>— Et vous avez répondu ?</p>
+
+<p>— Paris, parbleu…</p>
+
+<p>Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais
+non, il ne plaisante pas.</p>
+
+<p>— Et…, vous avez été reçu ?</p>
+
+<p>— Évidemment.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c7">VII<br>
+<span class="xsmall">LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE</span></h3>
+
+
+<p>Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock
+de Sibérie — comme l’appelait le tsar Nicolas, — un
+petit paysan qui voulait pénétrer à la Cour pour chasser
+les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur…</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter
+l’histoire du moine fameux, du moins ce qu’elle en sait,
+car tout le monde en parle en Russie et quelques-uns en
+écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina m’apporte
+celle qui a cours dans certains milieux cultivés.</p>
+
+<p>— Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de
+l’alcool et des concombres… On l’enivrait avec des herbes
+du Thibet fermentées. Il tombait dans la mélancolie. Il
+devenait taciturne… Les courtisans mettaient cette ivresse
+à profit pour faire leurs affaires avec celles de l’État. Pendant
+ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu
+méconnaissable… Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit
+Raspoutine (le débauché), avait pris sur le Tsar une
+grande influence. Il entrait chez Nicolas, quand cela lui
+plaisait, l’interpellait, coupait la conversation. Le Tsar
+essayait de renvoyer Raspoutine : « Tu viendras tout
+à l’heure… » Mais le moine, qui tutoyait tout le monde,
+s’asseyait et délibérait…</p>
+
+<p>« Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se
+méfiait de tous les gens de sa cour ; il détestait les spécialistes
+et les diplomates. Il préférait demander conseil à
+des hommes peu cultivés. Toutes les nominations bizarres
+que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent par cette
+crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des
+affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller
+privé, Raspoutine.</p>
+
+<p>« Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les
+Allemands, « hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour
+ennemis », il assurait à l’Impératrice, — Sana, comme il
+la nommait dans l’intimité, — qu’elle jouerait pour la
+Russie le grand rôle de Catherine II…</p>
+
+<p>Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme
+de la chaude nuit d’Asie que soulignent parfois les coups
+de feu de quelque lointaine patrouille ou des déserteurs
+tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de moi, les
+blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana
+et de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le
+récit de Nina, ajoutent une anecdote à la galanterie de
+Gregory ou le nom de quelque grande dame russe à la
+liste de ses amours…</p>
+
+<p>— La Douma trouva un jour que le scandale avait duré
+assez longtemps. Des courtisans déclaraient qu’il y allait
+de l’honneur de Nicolas, car Raspoutine était un paysan…
+Cela devait prendre fin… Un journal annonça un jour : « Il
+y a quelqu’un qui a tué un chien… » D’abord, on ne comprit
+pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué…</p>
+
+<p>J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire
+du moine Gricha, ou, pour mieux dire, à la création
+d’une de ses légendes…</p>
+
+<p>— De nombreuses complaintes, des brochures ont été
+publiées depuis cette mort. Elles sont obscènes. On raille
+Raspoutine, on l’appelle le Saint-Père, et les complaintes
+ne sont que l’Évangile parodié… Enfin, on a enseveli
+Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur
+sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi,
+en français, simplement : « Ci-gît un membre de la famille
+impériale qui ne se relèvera plus… »</p>
+
+<p>La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le
+vent rendent plus prenante encore cette extraordinaire
+histoire, luxurieuse comme un conte d’Orient, — que
+gazouille naïvement la petite Nina — et qui, dès maintenant,
+confine à la légende que l’on se transmettra dans
+les veillées de Russie : l’aventure du solide moine qu’une
+Impératrice aima et qui fut la cause première de la
+chute d’un immense Empire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tatiana semble en prendre l’habitude.</p>
+
+<p>Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire
+Tatiana jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas
+très loin. Et puis, cela n’a rien d’éternel. C’est l’époque
+délicieuse où les nuits sont agréables, claires encore, où
+l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où l’on
+fume des cigarettes sur les balcons… C’est l’époque aussi
+où les communiqués russes publient sans tricherie de terribles
+nouvelles, dans un style sec et précis.</p>
+
+<p>Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français
+les dépêches russes et les lit de sa belle voix chantante,
+comme elle ferait valoir une page héroïque ou l’un de
+ses sensuels poèmes. J’ai encore dans l’oreille le ronronnement
+de certaines phrases :</p>
+
+<p>— Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé
+de reculer des bords de la rivière Sereth, se dirigeant
+vers l’est. Des régiments abandonnent toujours
+volontairement leurs positions. Par contre, quelques
+régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre…
+La percée des Austro-Allemands sur le front
+russe atteint maintenant cent vingt verstes. Les régiments
+traîtres s’enfuient avec des drapeaux où l’on peut
+lire : « A bas la guerre ! Vive l’Allemagne ! Mort aux bourgeois ! »
+Entre les régiments traîtres et les régiments
+restés fidèles, ont lieu des combats… L’offensive allemande
+est conduite par un petit nombre de forces, très inférieures
+aux nôtres. A Tarnapol, l’ennemi a trouvé un riche butin.
+Les soldats russes affamés dévalisent les habitants… Dans
+le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux, par leur
+manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont
+pas su maintenir la discipline parmi les troupes…</p>
+
+<p>Je revois le groupe des femmes : Tatiana rêveuse sur
+son divan, Sophia dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui
+lit en scandant les mots, le visage dans la lumière :</p>
+
+<p>— Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient
+d’envoyer un télégramme à Kerensky : « La Russie périt.
+Ne donnez pas à l’Histoire le droit d’écrire que la Russie
+a été perdue par sa Révolution. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Ah ! cette Révolution, elle ressemble continuellement
+à la vôtre !</p>
+
+<p>Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs
+de lectures, cherchent continuellement des analogies
+entre la Révolution française et celle qui commence chez
+eux.</p>
+
+<p>— Vous ne trouvez pas que c’est la même chose ?
+demande Nina. Tenez, il y a le citoyen Capet et le colonel
+Nicolas Romanoff… L’autrichienne Marie-Antoinette,
+c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le petit
+tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est Raspoutine…</p>
+
+<p>Passe-temps divertissant… De même pour leurs grands
+personnages du moment, ils les affublent des noms de la
+grande époque : le pitoyable Kerensky devient Danton et
+Terechenko se rencontre avec Saint-Just, Lénine se
+change en Marat, etc… Leurs « delegates » des ouvriers
+et soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires
+aux armées de la République. Ils nous plagient
+ingénument ; ils sont heureux de nous imiter. On dirait
+qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils jouent à la
+révolution.</p>
+
+<p>Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme
+les autres :</p>
+
+<p>— Notre révolution s’est accomplie sans répandre de
+sang…</p>
+
+<p>— Attendez, ce n’est pas fini…</p>
+
+<p>Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme
+en France. Sophia prononce en souriant le nom de Korniloff.
+Nina, pour faire diversion, nous conte qu’un comédien
+qu’elle connaît — elle les connaît tous — est arrivé
+très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont
+assiégés et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien
+avait pu se coucher sur une haute banquette. Il dormait,
+lorsqu’il fut éveillé par un « tavarisch » qui, le bousculant,
+s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour se couvrir
+lui-même, de la moitié des couvertures que possédait
+l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain
+du reste, mais peu fier de partager son lit de fortune
+avec un homme plein de vermine, le soldat répliquait
+sans se déranger : « Liberté ! Égalité !… »</p>
+
+<p>Et Nina, indignée, de conclure :</p>
+
+<p>— Voilà ce qu’ils appellent la Révolution !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises
+nouvelles. Les meetings dans les squares, les cinémas et
+les concerts dans les clubs continuent. Rien n’est changé.
+Les fusillades de Pétrograde, les troubles de Moscou, le
+recul de Galicie, tout cela est bien loin du Caucase. La
+même foule alanguie se promène le long des avenues. Les
+femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent
+une odeur d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes.
+De nombreuses sœurs de charité, en gris, la tête prise
+dans une guimpe noire, se retournent pour sourire à ceux
+qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent devant les
+télégrammes qu’affiche le journal <i>Respoublca</i>. Ils répètent
+avec sérénité : « Nous sommes perdus… »</p>
+
+<p>Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas,
+du reste, parce que nous sommes des républicains. Quant
+aux révolutionnaires, ils se détournent de nous. On leur
+a dit, et ils le croient, que nous sommes des impérialistes…</p>
+
+<p>Cependant, que vont devenir les cinquante Français, — dont
+je suis — égarés dans ce pays en « mission de propagande ».
+On les a pris tour à tour pour des Autrichiens,
+des Allemands ou des Anglais. On n’est pas loin maintenant
+de les tenir pour « suspects », car ils veulent aller
+sur ce qu’ils appellent le « front du Caucase ».</p>
+
+<p>— Sur quel point ? Trébizonde ? Erzeroum ? Kermanschah ?
+Le lac de Van ?</p>
+
+<p>Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons
+à bandes rouges offrent gentiment des postes de tout
+repos.</p>
+
+<p>— Voulez-vous installer un hôpital ici ?</p>
+
+<p>Ils insistent, non sans apparence de raison.</p>
+
+<p>— Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter,
+comme en Galicie. Que ferez-vous là-bas ?</p>
+
+<p>On ne peut pas leur répondre qu’une « mission de propagande »
+n’a sa raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle
+n’a plus qu’à reprendre le train. Toutefois, ce serait la
+seule solution logique… Mais il y a des choses qu’on ne
+peut pas avouer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">TATIANA PARLE</span></h3>
+
+
+<p>Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a
+pris, depuis hier, pour confident, exactement depuis
+ce jour où elle a su que j’accompagnais Tatiana, à trois
+rues d’ici, chaque matin… Comme cet artiste est d’origine
+française, elle lui écrit des lettres incendiaires en français,
+et me demande mon avis…</p>
+
+<p>Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie,
+des fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se
+rendre au théâtre, assiéger d’œillades et de missives les
+jeunes premiers et avouer hautement leurs préférences
+pour tel qui sut leur plaire.</p>
+
+<p>Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque
+nous sommes seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de
+Sophia. Il n’y a pas grand’chose à corriger dans son écriture,
+à moins de tout détruire. Elle scande en chantant un
+peu :</p>
+
+<p>— « Oh ! poser ma tête sur la vôtre épaule !… »</p>
+
+<p>— … Sur votre épaule…</p>
+
+<p>— Oui… « et demeurer ainsi dans le silence de la débutante
+nuit à goûter le fruit de la joie et de l’oubli… Vous
+souvenez-vous ? Je suis comme un jardin fleuri, enclos de
+toutes parts, où vous ne viendrez pas respirer les fleurs…
+Ne me laissez pas !… Si vous saviez comme j’ai besoin de
+vous et de votre souvenir !… Vous me connaissez peu ;
+vous ne me connaissez pas ; mais peut-être vous me comprendriez.
+Vos yeux me le disaient… »</p>
+
+<p>Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de
+mots choisis, composé pour un autre. A côté de cette jolie
+fille, aux bras et à la gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai
+beau me rappeler que je suis un ancien zouave, je me
+trouve quand même un brin « C-O-A-pantoufles ».</p>
+
+<p>Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été
+surpris, pour ma part, de la facilité de cette étrangère à
+manier notre alexandrin. Elle écrit et parle un français
+souvent laborieux, mais ses poèmes ne sont ni meilleurs
+ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées. Elle
+chante « le crépuscule amer avant la grande nuit », la
+« douleur qui gonfle les poitrines », « les adieux éternels et
+les bonheurs perdus ». Rien ne l’embarrasse, ni les images
+qui se bousculent, ni les épithètes qui se suivent dans un
+hasard heureux…</p>
+
+<p>Les femmes possèdent décidément un génie particulier
+pour exprimer en vers des sentiments qu’elles ont souvent
+de la peine à traduire d’une façon précise en prose. Il est
+sage de prévoir le jour où la poésie ne sera plus qu’un art
+d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin comme
+l’aquarelle et la broderie…</p>
+
+<p>— Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois
+« le » voir tout de suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre
+est bonne ?… Je vous lirai demain sa réponse…</p>
+
+<p>Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de
+photos… Je pense à cette amoureuse toquée du Roumain
+qui joue du violon à l’orchestre de l’<i>International</i>.
+Maurice Jammes me la fit remarquer. Elle s’asseoit chaque
+soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur son idole,
+indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en
+buvant du thé.</p>
+
+<p>Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez
+elle. Je demeure là, tête à tête avec le grand portrait d’un
+comédien, l’air romantique, devant qui brûle une veilleuse…
+Et je cherche à me rappeler où j’ai bien pu, déjà,
+rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez
+elle. Comme je prends congé, devant sa porte, elle me dit :</p>
+
+<p>— Vous ne venez pas avec moi ?…</p>
+
+<p>Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis
+trois semaines trois personnes de certaine éducation, et
+qui sont russes d’origine, que je puis prétendre à connaître
+toutes les habitudes russes. Mais j’ai pris le parti de ne
+m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air…</p>
+
+<p>La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la
+chambre classique de l’étudiante. Des livres, contre les
+murs, quelques portraits. Pas de photos d’acteurs, mais
+le nez court de Maxime Gorki, sa tête de tâcheron, la
+barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants…</p>
+
+<p>Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du
+thé, du sirop de framboise, du sirop de cerise, des noisettes
+grillées et du caviar, absolument comme chez Nina, mais
+nous ne sommes pas « camarades »… Tatiana m’appelle :
+« Monsieur l’ennemi de la paix. »</p>
+
+<p>— Et pourquoi ?…</p>
+
+<p>— Parce que vous êtes Français.</p>
+
+<p>Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste.
+Ils sont quand même plus amusants dans la bouche d’une
+jolie femme.</p>
+
+<p>Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits
+abricots, sans grande saveur… Dois-je rester un long
+temps avec cette étrange fille ?… Parce que j’ai oublié de
+la remarquer et que seule Nina m’occupait, peut-être se
+croit-elle obligée de faire les premières avances. C’est
+possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette
+hypothèse d’abord que je m’arrête.</p>
+
+<p>Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène,
+en robe légère. Elle a retiré son chapeau, elle
+secoue sa petite tête ébouriffée et tient fixés sur moi ses
+yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes. Pour elle,
+je raccommode quelques compliments déjà usagés et je
+commence, comme tout Français qui se respecte, un brin
+de cour. Une Française ne s’en étonnerait point, mais
+Tatiana, qui d’abord se gardait de répondre, s’arrête…
+J’avais cette illusion de croire que les femmes ne variaient
+pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par
+quelque point. Je me trompais grossièrement… Tout d’un
+coup :</p>
+
+<p>— Je sais où vous allez arriver… Je vous dis : arrêtez !
+arrêtez !</p>
+
+<p>Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est
+encore ce qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges
+assermentés de cette guerre ne me contrediront point.</p>
+
+<p>— Ne partez pas ! s’écrie-t-elle, impérieuse… Il faut…
+Je dois dire…</p>
+
+<p>Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée
+à travers la pièce, en faisant de ses deux mains bouffer
+ses cheveux bruns :</p>
+
+<p>— Jamais ! Vous entendez ! Jamais !… Je me suis juré.
+Tant qu’il y aurait un esclave sur cette terre et un tyran
+pour l’opprimer…</p>
+
+<p>Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais,
+doucement, avec une lenteur savante. Elle poursuit :</p>
+
+<p>— Tant que… vous m’entendez…</p>
+
+<p>Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je
+puis justement dire :</p>
+
+<p>— Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.</p>
+
+<p>— Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un
+pauvre diable qui n’aura rien à se mettre sous le derrière,
+je me suis juré que…</p>
+
+<p>Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent
+ses yeux… Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel
+point les Russes sont rebelles à l’ironie. Et, sans rire une
+seconde, je me dirigeai vers la porte et gagnai la rue,
+emplie d’une nuit rassurante…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible,
+car il est sage de laisser une femme à sa folie. Le grand
+rire saccadé de cette ingénue m’inquiète, et ses yeux clignotants
+me donnent froid. Les histoires qu’elle me conte
+sur ses rendez-vous avec le comédien de l’<i>Oniéguine</i>, les
+lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans
+le masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive,
+au cours d’une causerie, de nous quitter pour se rendre
+au théâtre, et nous ne la revoyons plus…</p>
+
+<p>Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais
+la Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice
+Jammes, interprète à ses heures. Il voulut bien m’entraîner
+dans un petit bar où l’on débitait de la narzan
+(eau minérale du Caucase).</p>
+
+<p>— Très curieux ! m’assurait-il.</p>
+
+<p>Je connais, comme par hasard, ce café « très curieux »,
+dont la seule originalité est de rester ouvert jusqu’à une
+heure du matin. On consomme devant le comptoir. Un
+jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce du fond.
+Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos,
+seule, près d’un guéridon, une jeune personne qui évente
+avec un journal sa gorge demi-nue. Elle boit à petits
+coups et regarde fixement devant elle. Jammes cherche
+à découvrir le visage de cette personne.</p>
+
+<p>— Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui
+nous sert, en parlant de cette dame : « Cette nuit encore,
+elle ne s’en ira pas avant la fermeture… »</p>
+
+<p>— Il y a longtemps qu’elle est là ?…</p>
+
+<p>— D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très
+souvent et reste immobile, seule, pendant des heures…
+C’est normal ici, vous savez. Cela ne surprend personne…</p>
+
+<p>Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai
+reconnu ma douce folle… Le lendemain, en effet, Nina
+me détaille son heureuse soirée, l’<i>Oniéguine</i> était charmant.
+Elle parle d’une voix rapide, bousculant les
+phrases… Au petit jour, le jeune homme a reconduit la
+jeune fille, etc… Nina, devant moi, continue de vivre son
+rêve intérieur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de
+prévoir. Un soir, en revenant d’une de ces longues causeries
+chez Nina que je n’évite pas aussi facilement que je
+veux bien le dire, comme j’accompagne, par habitude,
+Tatiana jusque chez elle, la fantasque enfant me demande
+au moment de prendre congé :</p>
+
+<p>— Pourquoi ne venez-vous plus ?</p>
+
+<p>C’est une question après quoi l’on reste habituellement
+sans répondre… surtout dans les circonstances où nous
+nous trouvons l’un et l’autre. A-t-elle déjà oublié ce qu’elle
+m’a proclamé, huit jours auparavant ? « Jamais, tant qu’il
+y aura… etc… » Après tout, elle me prouve également
+qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient
+un hommage à quoi les femmes ne sont jamais
+insensibles. Cela les fatigue peut-être quand le sujet
+insiste trop ; mais c’est pour elles, quand même, une indication
+aussi précieuse que l’opinion du petit ramoneur
+cher à M<sup>me</sup> Récamier.</p>
+
+<p>J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante.
+Les inévitables fruits du Caucase, des graines de
+tournesol séchées, du maïs, des pois chiches grillés, des
+gâteaux à la russe, un thé encore chaud m’attendent,
+comme par hasard.</p>
+
+<p>Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin
+sec ou une amande au sucre, comme si je n’étais pas là.
+Elle retire son chapeau, retape son visage devant une
+glace, puis elle commence de fumer ces longues cigarettes
+en carton au bout de quoi les fabricants russes poussent
+la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac… Elle
+s’arrête pour boire et grignoter un petit four au fromage,
+au lait caillé et aux choux…</p>
+
+<p>Cette situation peut durer longtemps… Tatiana se tait,
+elle attend quelqu’un ou quelque chose… Pour parler, je
+me plains de maux de tête, de mon envie de dormir, du
+long chemin que je dois encore faire pour me rendre à
+l’hôpital des Cadets…</p>
+
+<p>— Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous
+n’avez qu’à dormir ici… Non… Vous ne me dérangez
+pas… Il faut que je travaille jusqu’à demain…</p>
+
+<p>Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus
+étranger que la plaisanterie. Elle l’a en profond mépris,
+comme une chose qui abaisse et démolit, et Tatiana a
+pour habitude et coutume de vivre dans les domaines
+élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve…</p>
+
+<p>Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient
+par la fenêtre ouverte…</p>
+
+<p>A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana
+m’offre l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le
+balcon fermé par de hautes palissades, un lit a été dressé.
+C’est là que Tatiana ira dormir, seule, tout naturellement,
+lorsqu’elle aura fini d’écrire… Les Russes et les étudiantes
+ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre eux
+autre chose que des relations de politesse ? Il est vrai que
+les femmes russes, si supérieures aux hommes par leur
+finesse et leur intelligence, imposent un grand respect aux
+Slaves, qui peuvent se considérer toujours un peu comme
+des parents pauvres…</p>
+
+<p>Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une
+étrange façon de s’habiller. Elle prend un corsage et
+enfile les deux manches à la fois, en agitant les bras, jusqu’à
+ce que le corsage lui retombe sur le dos, comme une
+blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs
+peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise,
+elle met facilement une jaquette. La chemise apparaît
+sous la jaquette, parce que plus longue. Tatiana s’en
+moque. Ses bottines, elle les boutonne à la diable, comme
+un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas
+trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle
+utilise tous les boutons de ses chaussures, ce qui est encore
+plus rare : les dames russes aiment que leurs pieds soient
+à l’aise dans des bottines qui bâillent…</p>
+
+<p>Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais
+elle se poudre beaucoup, mange des gâteaux, des graines
+de tournesol, allume des cigarettes tout en s’habillant et
+n’en finit pas de se parfumer dans toutes les directions.
+Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me regarde
+tranquillement, et constate :</p>
+
+<p>— Ce que vous pouvez être en lenteur !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c9">IX<br>
+<span class="xsmall">LA PETITE CADIA</span></h3>
+
+
+<p>C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna,
+Cadia, comme on l’appelle habituellement,
+car les Russes aiment donner à leurs amis et à leurs
+intimes des diminutifs<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je l’avais déjà rencontrée, d’aventure,
+au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien
+compris les explications confuses de Nina, M<sup>lle</sup> Cadia
+est native de Pétersbourg, comme elle se plaît à le dire.
+Ses parents, depuis la guerre, habitent le Caucase. Ils
+connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est naturellement
+issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire
+à épaulettes. Cadia parle le français, couramment,
+avec un amusant petit accent qui roule les <i>r</i>. Elle prononce
+aussi souvent <i>tch</i> là où il y a un <i>t</i>… Ce qu’elle dit est
+un écho des opinions de ses parents, aristocrates ancien
+régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que sa causerie
+prend quelque valeur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que
+les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient Maroussia
+ou Moussia ou Mania ; Anna : Aniouta ou Anioucha ; Natalia :
+Natacha ; Valintina : Valia ; Antonietta : Tonia ; Catherina : Catia ou
+Catioucha ; Elisavetha : Lisa ; Zinoïda : Zina ou Xinia ou Sonia ; Tatiana :
+Tata, etc.</p>
+</div>
+<p>Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant ?
+Peut-être… Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque,
+non ironique, mais plutôt agressive :</p>
+
+<p>— N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez
+rencontré deux ou trois demoiselles de Pétrograde ou de
+Moscou, que vous connaissez toutes les jeunes filles du
+Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas toutes
+les juger.</p>
+
+<p>— Je m’en garderai bien.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves.
+Tâchez de les comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire
+exactement ce que vous avez vu.</p>
+
+<p>— C’est déjà assez difficile…</p>
+
+<p>— Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je
+jugeais tous les Français d’après vous et ce « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>
+Treuleuleu », le gros réjoui, toujours content, que vous
+m’avez montré…</p>
+
+<p>— Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens
+que le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> »…</p>
+
+<p>Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face
+avec M<sup>lles</sup> Cadia et Tatiana.</p>
+
+<p>— Ces dames ne sont pas chez elles… Que devenez-vous ?
+Même en plein jour, avec des chiens et de la lumière,
+on ne peut pas vous trouver ? Et Nina n’est plus
+visible, le soir, maintenant…</p>
+
+<p>Ce « maintenant » me semble lourd du secret d’une
+histoire… Je m’excuse, péniblement :</p>
+
+<p>— Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer…</p>
+
+<p>— Oui, le jeudi, après la pluie…</p>
+
+<p>Expression russe qui correspond à notre « semaine des
+quatre jeudis ». Tatiana s’amuse à me chercher querelle.
+Nous suivons les larges trottoirs de l’éternelle Golovinsky.
+Cadia a mis, pour la nuit, un léger manteau noir. Des
+groupes de soldats nous obligent souvent à des détours.
+Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways
+tournent en criant, longuement.</p>
+
+<p>— Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre ? propose
+Tatiana.</p>
+
+<p>Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les
+lampes électriques. Un orateur mince en veston noir,
+visage pâle et fin, des yeux ardents, harangue les soldats
+massés contre l’estrade… Cadia traduit ce qu’elle entend.</p>
+
+<p>— Il dit : <i>Mort aux bourgeois !</i>… Il dit que l’on doit
+reprendre les propriétés… Il dit… Ah ! ils applaudissent !</p>
+
+<p>Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement
+contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant
+vers moi, triomphante :</p>
+
+<p>— Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est
+socialiste révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque
+c’est la liberté pour tous. Alors il s’est habillé en civil, et,
+comme il connaît bien le russe, il prêche partout la bonne
+parole comme il la prêchera dans son pays, quand il
+pourra y retourner…</p>
+
+<p>Mais Cadia murmure :</p>
+
+<p>— Il ne faudra rien dire… Il ne faudra pas inquiéter
+« mamoucha » (diminutif de maman).</p>
+
+<p>Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue
+de s’exprimer en français ; on lui a recommandé de parler
+le plus possible notre langage…</p>
+
+<p>— Oh ! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un
+à qui je pense et on ne sait où il est !…</p>
+
+<p>Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le
+nom revient souvent dans sa conversation et qu’elle aime
+à comparer, comme tous les Russes monarchistes, au
+Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à l’égard
+des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à
+conter cette histoire exemplaire : sa grand-mère possède
+un château près de Moscou. Des moujicks envahirent la
+maison pour piller. Ils pénétrèrent jusque dans le grand
+salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau hurlant
+menaçait de lui faire un mauvais parti.</p>
+
+<p>— Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame
+russe, je me suis mise en colère. Je les ai interpellés comme
+avant la Révolution, oubliant que je parlais à des <i>citoyens
+libres</i>… Et, à ma grande surprise, ils sont tous partis
+comme des chiens fouettés…</p>
+
+<p>Mais il faut rentrer. M<sup>me</sup> Térentieff attend ces demoiselles
+pour le thé. Tatiana, au visage plus mince que de
+coutume, semble-t-il, laisse à regret ces orateurs qui la
+passionnent.</p>
+
+<p>— Il dit qu’il faut finir la guerre…</p>
+
+<p>Et elle continue, la tête bourdonnante encore des
+périodes entendues.</p>
+
+<p>L’étrange fille ! Un peu de son mystère m’est expliqué
+le lendemain par Sophia.</p>
+
+<p>— Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance
+à l’Amour. Vous jouez avec des choses graves :
+la Religion, l’Amour, la Mort… Pour nous, c’est quelque
+chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a de
+grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant
+rêvé, qu’à pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour
+sans la Douleur. Vous dites, vous : « c’est une folle ». Elle
+est folle, mais pas comme vous croyez. Elle a de grandes
+souffrances à cause de cet homme qui incarne des héros.
+Et elle le croit. A son amour, à « ce sentiment le plus
+éphémère », comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité
+et toute la misère humaine. Et votre Tatiana !… Elle
+ne sépare pas de l’Amour la pitié grande qu’elle ressent
+pour tous les déshérités, pour tous les malheureux, pour
+tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate…</p>
+
+<p>« Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien…
+Je sais des femmes qui en mourraient… Vous ? pas ?…
+Quoi faire ?…</p>
+
+<p>Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée
+cette idée : les Français sont superficiels, frivoles, inconstants.
+Et cependant Sophia sait que notre raison ne nous
+abandonne pas toujours quand nous aimons. C’est cela
+qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la
+passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre…</p>
+
+<p>Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante
+de Tatiana…</p>
+
+<p>— Elle a son idée, voyez-vous… Cela l’occupe… Et l’on
+vieillit sitôt que l’on n’est plus heureux.</p>
+
+<p>Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre
+cette simple remarque.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c10">X<br>
+<span class="xsmall">AVEC MISS SOPHIA</span></h3>
+
+
+<p>La raisonnable Sophia, — celle que j’appelle en plaisantant
+miss Sophia — est également fille unique
+d’un général qui commandait en Pologne. En Russie, on
+doit naître général. J’en trouve des quantités autour de
+moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq
+ans sont au moins capitaines ou colonels…</p>
+
+<p>Sophia habitait Pétrograde au moment de la première
+Révolution, celle qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant
+les tragiques journées des 23, 24, 25 mars 1917, elle
+préparait ses examens.</p>
+
+<p>— Je lisais les lettres de votre M<sup>me</sup> de Sévigné, me dit-elle.
+Tout d’un coup, de grands cris dans la perspective…
+Des gens qui tirent dans la rue, des autos-mitrailleuses
+qui bondissent sur les avenues… Nous pensons : ce sont
+des grèves comme il y en a tant…</p>
+
+<p>— Et les coups de feu ?…</p>
+
+<p>— A l’ordre qu’on rétablissait… Ce n’est que le lendemain,
+lorsque les cris, — de longs cris déchirants, savez-vous, — et
+ces détonations qui ne cessent pas, que nous
+sommes étonnées…</p>
+
+<p>— Étonnées ?… Et pourquoi ?…</p>
+
+<p>— Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le
+premier jour. Nous ne savions rien. On ne sortait pas.
+Personne… Un de mes cousins qui revenait du front a
+été tué par hasard, en traversant une rue. Nous avons
+appris plus tard…</p>
+
+<p>« Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient
+ivres… Qui les avait saoulés ?… Et puis des soldats ensuite
+entraînés par les ouvriers… Des matelots de Cronstadt,
+on a dit, prirent grande part aussi. Les images populaires
+où l’on représente cette révolution de fin mars montrent
+les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par
+terre il y a du sang et de la neige…</p>
+
+<p>— Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se
+répondaient dans les rues ?…</p>
+
+<p>— J’étudiais… on ne savait ce qui se passait. J’ai fini
+les lettres de la dame de Sévigné… Ce sont des brutes,
+conclut Sophia, sans y mettre de rancune. Ils ne comprennent
+rien… Mon père est bien avec eux, mais on ne
+peut pas savoir. Aujourd’hui : oui ; demain, ils auront
+changé… ça dépend de qui leur aura parlé…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Un soldat est venu.</p>
+
+<p>Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer
+mon arrivée.</p>
+
+<p>— Ah !…</p>
+
+<p>— Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.</p>
+
+<p>— Comment s’appelle-t-il ?</p>
+
+<p>— Je ne sais plus.</p>
+
+<p>— Comment est-il ?</p>
+
+<p>— Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de soldats français praporchick.</p>
+
+<p>— Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est
+un Russe. Il a pour vous laissé une lettre. Voici…</p>
+
+<p>Je lis, avec quelque peine :</p>
+
+<p>« C’est à peine croyable, mais c’est… Votre ami Vassily
+vous dit adieu car il s’en va rejoindre son régiment. Il
+songeait au Caucase. On le transporte à Pétrograde ou à
+Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il vous salue. Il
+a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance. Il
+pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite… »</p>
+
+<p>Cependant Sophia chante :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sama sadick possadila,</div>
+<div class="verse">Sama boudou polivate,</div>
+<div class="verse">Sama milavo lioubila,</div>
+<div class="verse">Sama boudou tselavate…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est moi-même qui ai planté le petit jardin,</div>
+<div class="verse">C’est moi-même qui vais l’arroser,</div>
+<div class="verse">C’est moi-même qui aime l’adoré,</div>
+<div class="verse">C’est moi-même qui le vais embrasser…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais, soudain de violents coups frappés à la porte… Et
+Nina, les cheveux en broussaille, entre aussitôt :</p>
+
+<p>— Oh ! chère âme, taisez-vous ! crie-t-elle. Taisez-vous,
+Sophia ! Cette chanson du peuple porte malheur dans les
+maisons où elle est chantée… On le dit à Moscou…</p>
+
+<p>Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient
+tendre sa petite main.</p>
+
+<p>— Vous rentrez ?…</p>
+
+<p>— Oui… Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête
+de mort… celle qui me porte malheur… C’est la cinquième
+fois que je la perds, et toujours je la retrouve et, chaque
+fois que je l’ai retrouvée, un malheur est entré chez moi…
+Elle me fut donnée par une amie qui est morte dix jours
+après dans un incendie… Je perds la bague… Elle ne
+tient pas à mon doigt… Vous l’avez remarquée avec sa
+tête de mort ?… On me la rapporte… Quinze jours après,
+ma mère meurt… Chaque fois… chaque fois… Oh ! je
+tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et, quand
+je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre… Je
+ne dors jamais tranquille… Et vous qui chantiez cette
+chanson maudite…</p>
+
+<p>— Vous êtes bien superstitieuse, Nina ?…</p>
+
+<p>— Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien… Il
+y a des choses et des gens qui apportent le deuil.</p>
+
+<p>— Des gens aussi !… Et quels gens ?</p>
+
+<p>— Oui, des personnes… Le tsar Nicolas, tenez, apportait
+le malheur. Je ne pouvais pas le voir à cause de ça.
+Je l’ai rencontré plusieurs fois, saluant et arrangeant sa
+moustache tout en parlant…</p>
+
+<p>Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien
+empereur. On raconte qu’à la suite d’un attentat dont il
+fut victime au cours d’un voyage au Japon, Nicolas Romanoff,
+qui portait une cicatrice sur la tête, était devenu un
+peu « timbré ». Il saluait, parlait vite et frisait sa moustache,
+continuellement.</p>
+
+<p>— Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka,
+où il y avait eu exposition… on avait bouché les
+trous… Quand le tsar vint, il y eut une bousculade, des
+personnes tombèrent dans les trous recouverts de planches
+et beaucoup de morts… Le tsar portait la malchance,
+c’est connu… Et quand il se rendit à Tiflis… aussitôt
+après son départ, il y eut un grand recul général sur tout
+le front, ce qui n’étonna personne.</p>
+
+<p>D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux.
+Les cartes, les présages des songes, le marc de
+café, les mauvaises rencontres, la bonne aventure, autant
+de choses à quoi ils ajoutent crédit.</p>
+
+<p>— Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.</p>
+
+<p>— Coïncidences ! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au
+comte Alexandre Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain.
+C’est un homme qui doit partir comme chef de troupes
+quelque part. Il sait qu’il n’y restera pas. On le lui a prédit.
+Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui avait
+annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut
+chassé par des troubles. Une sibylle l’avait prévenu : une
+révolte vous obligera à fuir.</p>
+
+<p>« Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le
+sait qu’il sera arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé.
+Il sera condamné à mort, mais il mourra en prison de
+maladie… Il parle de sa destinée avec indifférence et
+calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour
+voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch… Je ne
+dis pas son nom de famille ici. Car il engendre aussitôt le
+malheur…</p>
+
+<p>Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite :</p>
+
+<p>— Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi
+de vous poser une question.</p>
+
+<p>— Une devinette ? demande Nina.</p>
+
+<p>— Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des
+décorations si nombreuses ?</p>
+
+<p>— Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la
+Révolution les a toutes effacées. Il faut vous expliquer
+qu’en Russie, « avant », tout était motif à décoration.
+On avait le droit d’arborer un insigne parce qu’on
+avait étudié dans une école, achevé ses études dans un
+corps de cadets. Chaque centre d’instruction avait son
+ornement. Un séjour sur le front, une tournée, comportait
+une décoration et, pour chaque front, un insigne
+différent.</p>
+
+<p>« Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous
+être décoré ?</p>
+
+<p>— Non, merci.</p>
+
+<p>— Si c’était « oui, merci », il faudrait d’abord ne pas
+quitter Tiflis ou la grande ville, car c’est ici que se tiennent
+les stocks. Et puis, être officier.</p>
+
+<p>— Quelle décoration peut-on espérer ?</p>
+
+<p>— Toutes ! Pensez donc ! Les clubs aussi donnent des
+croix, les groupements, les associations, les concours de
+tirs et de gymnastique… Elles sont plus ou moins riches,
+plus ou moins ornées ; mais il n’y a pas d’homme à épaulettes,
+si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de
+griffer sur son sein une plaque ronde.</p>
+
+<p>« Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de
+décorations ; mais on porte celles qui furent données. Il y
+a celle de Saint-Vladimir, qui correspondrait à votre
+Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui tient de
+votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui
+la gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une
+faveur rouge. Laquelle désirez-vous ? Il faut vous presser
+de choisir, parce que bientôt, les réserves seront
+épuisées…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce
+matin où je la rencontre en sortant de l’hôpital des
+Cadets ?… Elle aurait cependant quelques motifs de rancune
+ou de bouderie… Ne cherchons pas… C’est peut-être
+parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage
+ou que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et
+qu’elle le sait, que Tatiana m’aborde si gentiment…
+Quand on trouve des raisons comme celle-là, on est bien
+près de la véritable raison avec les femmes.</p>
+
+<p>Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de
+petites choses qui surprennent toujours une femme russe.</p>
+
+<p>— Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un
+compliment aussi.</p>
+
+<p>« Vous allez voir Sophia… Non ?… Oh ! vous devriez…
+Elle a un grand chagrin, oui, très grand… Ce garçon qui
+l’adorait, qui était en photographie avec nous, une main
+sur l’épaule de Sophia… Vous vous souvenez ?… Il est
+mort pour elle…</p>
+
+<p>Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le
+poids d’une caisse en forme de cercueil. Des malades se
+promènent dans leurs capotes flottantes d’hôpital, devant
+les fenêtres de leur chambre… Il fait grand soleil ce
+matin.</p>
+
+<p>— Il l’aimait, continue Tatiana… Alexis s’est tué parce
+qu’il aimait trop Sophia… Elle en est bouleversée… Elle
+tremblait déjà en recevant la lettre où il écrivait le dernier
+adieu… Elle a brûlé des cierges à l’icone et elle a prié
+pour lui…</p>
+
+<p>— Et Sophia ? Elle ne l’aimait pas ?</p>
+
+<p>Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en
+manteau gris, ou bien cette troupe d’ânes chargés de pastèques…
+Enfin elle répond un mystérieux :</p>
+
+<p>— On ne sait pas…</p>
+
+<p>On peut toujours affirmer pour soi-même : « Rien ne me
+surprend plus des Russes ni de leurs caractères… » A la
+réflexion, on arrive à se dire, avec quelque logique : « Tout
+cela n’a rien de mystérieux ni de déraisonnable. Une
+femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans le
+vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments
+de ce malheureux, peut finir par se croire responsable… »</p>
+
+<p>C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce
+qui est inquiet chez moi, de mon cœur ou de mon besoin
+de comprendre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans
+un visage rond. J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour
+que je me promenais avec Tatiana. Il est médecin dans
+un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait annoncé que les
+Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac d’Ourmiah.</p>
+
+<p>— Ce n’est rien, dit-il… J’ai vu plus terrible… C’est un
+paradis là-bas et vous n’y serez pas mal… Ah ! si vous
+faisiez les montagnes du Caucase !…</p>
+
+<p>Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux…</p>
+
+<p>— On m’envoie comme docteur militaire au pays des
+épidémies, du typhus, de la peste, du choléra…</p>
+
+<p>— Par ordre… Et où donc ?…</p>
+
+<p>— Oui, par ordre… C’est scandaleux. Je suis comme
+un officier et obligé d’obéir. Un soldat peut refuser ; moi,
+pas. On peut me couper le traitement… Et l’on m’envoie
+dans ce désert d’Ourmiah !…</p>
+
+<p>— Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant
+Maurice Jammes. Inconscients, ils se contredisent du jour
+au lendemain et très égoïstes… Les déserteurs que l’on
+rencontre ont des chefs qui sont dignes de les commander…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c11">XI<br>
+<span class="xsmall">QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA</span></h3>
+
+
+<p>Sophia a sa légende comme tout le monde… C’est
+Tatiana qui me la confie cet après-midi, aux Cadets
+où elle eut la gentille pensée de venir m’attendre, une
+Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que jamais…
+J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les uniformes
+toilettes blanches des Arméniennes et des dames
+de Tiflis pour qu’elle arbore un costume si sévère qui
+n’est pas à son avantage…</p>
+
+<p>Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui
+étaient jadis le rendez-vous des élégances et ne sont plus
+hantés maintenant que par des déserteurs qui couchent,
+mangent et dorment sous ces arbres. La journée, ils jouent
+aux cartes ; la nuit, ils dévalisent les promeneurs imprudents…
+Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de
+cinémas, de cafés, de clubs et de concerts…</p>
+
+<p>— Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée
+par un jeune homme que vous avez déjà rencontré.</p>
+
+<p>— C’est bien possible…</p>
+
+<p>— Vous ne croyez pas ?… Vous le connaissez… J’ai
+photo…</p>
+
+<p>Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale
+qu’elle me place dans la main. Je suis d’avance ennuyé
+par ce que me raconte Tatiana. Lorsqu’on nous détaille
+l’histoire d’une personne que nous croyons connaître, il
+arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de celle que
+nous avions inconsciemment construite.</p>
+
+<p>Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de
+Nina, le sévère visage de Sophia, trop sévère même, et
+Tatiana penchée sur la droite comme si elle craignait de ne
+pouvoir entrer dans le cadre de l’objectif. Au milieu de
+ces dames, souriant, un paroutchick (lieutenant) blond,
+au regard très doux… La main droite de cet officier est
+posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien marquer
+sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête
+à ce détail…</p>
+
+<p>— Oui, elle ne voulait pas… Quand on a fait la photo,
+Alexis avait mis la main sur elle. Sophia avait secoué.
+Alexis retira. Le photographe dit : « Ne remuez pas. »
+Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort. Il retira la
+main, mais pas assez vite…</p>
+
+<p>« Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent…
+il « a voulu se fiancer, » il lui envoie des bagues et
+des souvenirs que Sophia ne porte point ; enfin il a juré
+qu’il ne pourrait pas vivre sans la jeune fille…</p>
+
+<p>Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les
+lampes filantes des tramways descendent de la gare à
+toute vitesse… J’écoute, sans y paraître, cet éternel roman,
+cette humble et tragique histoire de l’homme au faible
+caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites une
+femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses
+pareilles, de toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour
+lui, selon l’expression du poète, « sera toujours plus dur
+que la pierre ».</p>
+
+<p>J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y
+ai pas grand mérite. Souvent Nina me dit :</p>
+
+<p>— Vous viendrez demain… oui, j’y serai.</p>
+
+<p>Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât
+quelques anecdotes qu’elle possède sur la Révolution de
+mars 1917. Bien entendu, chez elle, il n’y a personne.
+Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris doucement
+l’habitude de me recevoir dans ses appartements.</p>
+
+<p>Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce
+n’est très tard. C’est une politesse dédaigneuse qu’elle
+croit nous faire.</p>
+
+<p>Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous
+sommes assis l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le
+quartier de la gare, quelques cimes d’arbres qui cachent
+de tremblantes clartés, l’arsenal, il n’est pas rare, dis-je,
+d’entendre brusquement une salve de coups de feu… Cela
+vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers
+la colline…</p>
+
+<p>Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve — la
+Koura — quelques cadavres ou que des déserteurs,
+dans le bois Mouchtaïd, invités par la milice à se disperser,
+ont répondu en déchargeant leurs fusils…</p>
+
+<p>Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky,
+en tramway, lorsque passe une auto… Des
+hommes debout, crient en levant les bras… Aussitôt,
+les devantures des magasins se ferment et les passants
+fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en
+panne, au milieu de la chaussée, cependant qu’une fusillade
+crépite et se rapproche… Cet incident se renouvelle
+plusieurs fois par jour, en divers endroits.</p>
+
+<p>Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les
+ruelles voisines. Sophia, très calme, décroche la petite
+lanterne du balcon qui dénoncerait notre présence et
+revient, toujours naturelle, à sa place, cependant que la
+fusillade augmente et menace de durer…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur
+l’amour. Si j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première,
+directement, sans précautions oratoires.</p>
+
+<p>— Vous me demandiez pourquoi les femmes russes
+aiment les Français… Oh ! parce qu’ils se tiennent mieux,
+parce qu’ils sont toujours polis… trop polis même avec
+des femmes qui se promènent toute la journée et la nuit
+sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces
+femmes adorent les Français parce qu’ils sont toujours
+corrects et les traitent convenablement sans marquer de
+différence entre elles et les femmes sérieuses.</p>
+
+<p>« … Et puis, les Français savent s’habiller… Un millionnaire
+russe sort en ville, coiffé de sa casquette noire,
+habillé de sa chemise blanche, et il met une ceinture par-dessus
+comme un moujick. Les Français ont la politesse
+de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la femme avec qui
+ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font traverser
+la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs
+et des tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières.
+Les Russes, au contraire, ne savent que faire claquer
+leurs éperons ; au café, ils s’étalent dans leurs chaises,
+ils fument, ils boivent… Oh ! ils boivent, ils ne parlent que
+lorsque ça leur fait plaisir et comptent même sur « Maroussia »
+pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop
+ivres…</p>
+
+<p>« Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu
+de jolies habitudes… Vous n’embrassez plus la main des
+dames, comme les Russes le font, dans la rue, partout, à
+toute occasion… Nina en était surprise les premiers
+jours…</p>
+
+<p>Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me
+rapporte.</p>
+
+<p>— Quand on a une fois été embrassée par un Français,
+on ne veut plus se laisser embrasser par un Russe…</p>
+
+<p>Puis elle ajoute :</p>
+
+<p>— Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée
+par un Français ?</p>
+
+<p>Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on
+parle, elle lit, elle rêve, reste silencieuse à son gré… Vers
+dix heures, selon les habitudes du pays, on prend le thé
+et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou Nina qui conte des
+histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se coucher
+quand les ombres blanchissent au petit matin…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu…
+Huit heures déjà… Une trompette sonne dans le lointain,
+mélancolique.</p>
+
+<p>— Le thé des cosaques…</p>
+
+<p>Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais,
+s’élargit dans l’air crépusculaire et meurt brusquement.</p>
+
+<p>— Je crois que vous vous trompez, vous savez… en
+France, comme certains trop ou mal zélés, quand vous
+dites que Lénine et les grands « bolscheviky » sont des
+agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans le savoir.
+Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande… Ils
+travaillent pour la grande cause… On n’achète pas ces
+gens-là qui vont jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils
+sont d’une logique implacable. Ils n’admettent rien de vos
+raisonnements équilibrés, ni de vos concessions latines.
+Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes forcés
+de vivre… Aussi, devant eux, vous êtes désorientés…
+Alors vous dites : « Ce sont des traîtres, des espions… des
+vendus… » Et cela vous satisfait, car vous croyez avoir
+compris.</p>
+
+<p>C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi,
+je me rappelle Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire
+que j’ai rencontré sur le bateau qui me portait vers la
+Russie…</p>
+
+<p>— Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes
+est faux… Tenez, ils sont comme Tatiana, fille d’un général,
+qui renonce à tous ses avantages pour suivre ce qu’elle
+dit la Vérité, la Justice, le Droit, le Bonheur du moujick…
+Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi George
+ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les
+craint tous également. Alors que vous qui tenez à votre
+patrie, vous redoutez seulement Wilhelm ; mais la Patrie
+de Tatiana, c’est la liberté du peuple… Tatiana a vécu
+dans l’aristocratie russe ; elle sait comment on parle des
+pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres
+à elle et les soldats dans les régiments de son père… Alors,
+elle n’a qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur
+donner ce qu’elle estime être leur bonheur… C’est une
+âme haute, Tatiana, vous savez… Mais vous, Français,
+vous ne pouvez comprendre cela…</p>
+
+<p>Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse,
+j’aime à le croire :</p>
+
+<p>— Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion…
+Elle nous l’avait dit… Elle y a renoncé sans doute…</p>
+
+<p>Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage
+grave.</p>
+
+<p>Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit
+épaissit. Des fillettes en nattes, des « tavarischy » appuyés
+sur un bâton, traînent leurs bottes en accordéon, courbés
+comme des juifs errants. Des officiers, la taille serrée,
+passent… Une femme sans corset laisse derrière elle une
+forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend soudain
+son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue
+de l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait
+très beaux. Une trompette lance son appel déchirant dans
+le lointain Tiflis, et, de temps à autre, on entend le coup
+de sifflet des miliciens qui font les cent pas dans le jardin
+de la Liberté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis,
+et c’est toujours, autour de nous, la même existence de
+noctambule ahuri… Officiers, civils, soldats « permissionnaires
+de leur propre autorité » ou malades hospitalisés
+dans les lazarets encombrent les jardins et les perspectives.
+Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir
+du lait ou du pain ; l’après-midi, des meetings dans les
+squares, des funérailles solennelles de « victimes de la
+bourgeoisie » ; le soir, concerts, cinémas et théâtres. C’est
+la vie des clubs qui commence avec la nuit. Ces jardins
+fermés tiennent du music-hall en plein air et de la guinguette.
+On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène.
+Les clubs sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky,
+la Mikhaïlovsky et les bords de la Koura. Les
+Arméniens ont le leur, les Géorgiens également. Chaque
+classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de préférence,
+à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne
+change, en vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant
+ces journées d’agonie d’un empire en révolution…
+Les officiers russes se promènent en grande tenue. Personne
+ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne
+nous répondent même pas… Quant aux « tavarischy »,
+c’est un fait : ils ne saluent ni leurs officiers ni leurs camarades ;
+quelquefois, cependant, ils injurient une épaulette
+un peu gourmée, mais le gradé passe, sans insister…</p>
+
+<p>Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des
+jeunes femmes et des promeneurs qui n’ont peut-être pas
+de domicile… Au loin, du côté du fleuve, les habituelles
+fusillades de soldats aux prises avec la milice…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c12">XII<br>
+<span class="xsmall">DERNIERS JOURS</span></h3>
+
+
+<p>— On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité
+des mœurs orientales à l’égard des femmes, mais,
+quand on a longtemps croisé au long des perspectives, ces
+Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se retournent
+sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme,
+on conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes,
+trop voisines de la nature…</p>
+
+<p>C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière,
+et je l’approuve doucement, parce que c’est plus simple
+d’approuver une femme quand elle parle.</p>
+
+<p>— A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne
+peut pas les tenir. Vous comprenez bien que ces personnes
+folles qui rient au nez du passant, les Orientaux ont raison
+de les mettre sous voiles et sous clefs…</p>
+
+<p>Quand une jeune personne comme Sophia aborde les
+idées générales, c’est pour en arriver à des exemples particuliers.
+J’attends sans impatience :</p>
+
+<p>— Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et
+inconscientes… C’est Nina qui ne peut rester en place et
+court les aventures ; c’est cette infirmière des Cadets dont
+vous me parliez qui s’accroche aux soldats français et leur
+demande le cinéma ; c’est cette « siestra » que vous
+nommez « Fabiano » qui prend des poses pour montrer ses
+jambes aux bas tombants ; c’est la jeune Turque qui se
+plaît aux lavabos et regarde les infirmiers qui se lavent ;
+c’est la jeune Aniouta qui offrait des fleurs dans la rue à
+un de vos amis qui lui plaisait ; ce sont toutes ces libertines
+ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la
+plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur
+insatiable désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où
+passe un reflet d’or, leur démarche inquiétante, je comprends
+que vous vous rappeliez tout naturellement le vers
+de votre grand misogyne :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr…</div>
+</div>
+
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes,
+les corsages crème des Juives et des Arméniennes civilisées,
+les bonnets d’astrakhan des Tcherkesses, les mouchahs
+pliés en deux sous leurs fardeaux, les petits ânes
+trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui
+offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque
+nous est désormais familier. Les ponts de bois
+tremblants lorsque passe un phaéton à deux chevaux,
+l’immonde odeur de la Koura, ces enfants complètement
+nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de
+croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les
+toitures de tôles peintes en vert et en bleu, les coins
+d’ombre sous les arbres, garnis de couples, la nuit, et
+qu’illuminent les étoiles filantes des tramways, les églises
+aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de Tiflis
+nous est connu… Et même et surtout les corsages légers
+des femmes…</p>
+
+<p>Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule.
+Les dames s’habillent de noir… Quelques toilettes
+sombres apparaissent, portées par des jeunes filles. Les
+femmes ne nous donnent plus cette impression si jolie,
+policée et libertine des premiers jours et une autre image
+nous envahit… Fraîcheurs des soirs et des nuits !… Garderons-nous
+longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique
+Tiflis d’été ?…</p>
+
+<p>Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons
+toutes choses avec des yeux de voyageurs pressés…
+Et pour que nul regret trop cuisant ne persiste, on me
+conte cette dernière histoire :</p>
+
+<p>Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur
+parle longuement. Un Arménien qui accompagne les
+Français sert d’interprète. Lorsque le Russe est parti, et
+alors seulement, l’Arménien traduit :</p>
+
+<p>— Vous savez ce que demandait le général ?… Il vous
+disait : « Que venez-vous faire ici ?… Nous espionner ?…
+Voir comment nous faisons la guerre ?… Nous n’avons
+pas besoin de vous ici… Vous vous dites Croix-Rouge…
+Nous n’en savons rien… Laissez-nous arranger nos
+affaires comme nous voulons… »</p>
+
+<p>Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club,
+près de la Koura, un praporchik assassine un Français
+d’un coup de revolver<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les
+autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est considérable.
+Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et volent, dès la chute du
+jour, dans les couloirs du fameux tunnel creusé dans le roc qui conduit
+au Jardin botanique. Les rives de la Koura, le bois Mouchtaïd ne sont
+pas sûrs. A Moscou, les mêmes désordres se produisent. Des hommes
+masqués et armés que l’on dit être des « bolscheviky », mais qui ne
+voient dans la Révolution que l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter,
+pénètrent chez les particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.</p>
+
+<p>A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs
+maîtresses ; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui les
+gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du Grand-Théâtre de
+Tiflis. La direction fait paraître une note dans les journaux, « priant
+MM. les voleurs de vouloir bien remettre la recette volée aux bureaux
+du théâtre, cette recette étant destinée aux artistes pauvres ». Une courte
+note dans la presse, c’est en effet la seule punition qu’une police inexistante
+peut infliger aux coupables.</p>
+</div>
+<p>Les propos du général russe…, ce meurtre…, il est temps
+pour nous de partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes
+ne veulent plus séjourner : sur le front du Caucase…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis
+approchait. Sophia était prévenue de mon exil prochain.
+Je ne voyais plus Nina, ou si rarement… Quant à Tatiana,
+invisible depuis qu’elle m’avait conté la douleur causée
+à mon amie par la mort soudaine d’un lointain soupirant…
+Je négligeais un peu Sophia… Cependant, comme l’heure
+était fixée où nous devions prendre le train pour aller
+avec les soldats russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis
+quelques lignes… Dans la même journée, la dernière, je
+déposai ma carte avec deux mots chez Tatiana. Elle ne se
+trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina, qui, en
+dehors de sa folie, était, somme toute, un « bon garçon » de
+fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre.
+Je me dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.</p>
+
+<p>— Ainsi, vous partez ! me dit-elle, dès les premières
+paroles.</p>
+
+<p>Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une
+grande importance à cet embarquement pour le front.
+Elle connaît les Russes ; ingénument, elle me l’avoue.</p>
+
+<p>— Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en
+aller et ne partent jamais… Les Français, ce n’est donc
+pas la même chose ?</p>
+
+<p>Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui,
+en France, sur ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se
+tait un moment. Elle a oublié de m’offrir un siège. Nous
+restons là, face à face… Elle est droite, ses larges yeux
+fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un peu triste,
+trop grave, sans doute… Si j’avais un fils, oui, je voudrais
+qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais,
+si je pouvais : « Pour mon fils, quand il aura vingt
+ans, » comme l’écrivait l’auteur de <i>Sapho</i>, dans un esprit
+différent du mien, peut-être… Je ne puis que la regarder
+longuement pour essayer de la mieux connaître. Combien
+de temps garderai-je d’elle un souvenir exact ?…</p>
+
+<p>— Vous m’écrirez… C’est loin, la Perse, et désolé… Vous
+ne reviendrez plus, je le sens bien… Est-ce possible que ce
+soit tout !… Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici…</p>
+
+<p>Elle dit encore :</p>
+
+<p>— Je sais pourquoi j’aurai de la peine…</p>
+
+<p>C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair : une chose
+douloureuse et grave. Je regarde la pièce où je suis venu
+si souvent. Des cierges brûlent devant l’icone : un saint
+au doigt levé. On prie pour le défunt Alexis dont la photo
+est voilée de crêpe… Puisqu’Elle ne m’en parle pas, je
+suis censé l’ignorer.</p>
+
+<p>Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens
+déjà finie parce que nous avons trop de choses à nous
+dire ?… Au moment de nous séparer, pour toujours, miss
+Sophia prononce, avec force :</p>
+
+<p>— Il vaut mieux…</p>
+
+<p>Insondable mystère du cœur féminin… Je n’insiste pas.
+Je n’ai que le temps de rejoindre le détachement des
+Français qui se dirige vers la gare…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE<br>
+PRÈS DU LAC D’OURMIAH</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>La folie chez les grands ne doit
+pas être laissée sans surveillance.</p>
+
+<p class="sign sc">Shakespeare.</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c1">I<br>
+<span class="xsmall">LETTRES A SOPHIA</span></h3>
+
+
+<p class="date">Première. Djoulfa, frontière
+persane, août 1917.</p>
+
+<p>« Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne
+partirions pas le lundi. « Les Russes superstitieux
+n’entreprennent rien ce jour-là, surtout pas de voyage »,
+affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train devait
+quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc
+attendu pour ne pas vous contredire, à la gare militaire,
+car vous savez qu’en Russie le train de onze heures ne
+part jamais qu’à minuit exactement.</p>
+
+<p>« Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les
+phares d’une auto éclairent un amas de planches ainsi
+que le groupe trépidant des dames françaises qui sont
+venues nous dire adieu… Mais voici qu’une locomotive
+siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse.
+On va partir, les dames nous tendent des mains gantées
+que nous serrons au hasard de la nuit.</p>
+
+<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> — le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu » que vous connaissez
+au moins de vue et qui fut malade à Tiflis, car il
+n’avait à sa disposition que de l’eau minérale, a repris
+toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on voyage
+de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante :</p>
+
+<p>« <i>La Victoire… nous ouvre la barrière…</i></p>
+
+<p>« Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du
+matin. Des cahots, des heurts, de grandes secousses ; mais
+vous connaissez les démarrages des trains russes… On
+devine au loin l’arsenal et ses lumières, une route, des
+maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées
+le long de sa rampe.</p>
+
+<p>« Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi
+s’arrête quelque part (déjà !) et, pour rythmer notre
+sommeil, des pigeons, sur le toit de notre wagon, imitent
+parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes d’un
+orage qui commence… Au petit jour, notre train est toujours
+bien sage, dans une gare de ravitaillement, près
+de Tiflis. A nos pieds, un cimetière brûlé de soleil… Des
+buffles attelés traînent doucement un de ces landaus où
+l’on s’asseoit en biais…</p>
+
+<p>« En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière
+montre son petit visage à la portière. Elle n’est
+pas jolie, mais sympathique. Les Français qui sont
+trop aimables, — comme vous ne manquiez pas d’en
+faire la remarque, avec quelque surprise, — la saluent
+aussitôt.</p>
+
+<p>« Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des
+scorbutiques… Elle nous annonce les nouvelles de la
+guerre.</p>
+
+<p>«  — On fera une offensive pour forcer Mossoul… Vous
+serez sur le front tout à fait. De leur côté, les Russes
+attaqueront… »</p>
+
+<p>« Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis
+bien sûr. A les entendre, les Russes doivent toujours aller
+de l’avant, bientôt, demain, peut-être même tout de suite,
+<i>sitchias</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder exactement
+la notion du temps. Le <i>rousky sitchias</i> (le tout de suite russe)
+fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à toutes les demandes
+qu’on leur adresse.</p>
+
+<p>— Quand viendrez-vous ?</p>
+
+<p>— Sitchias…</p>
+
+<p>— Oui, mais à quel moment ?</p>
+
+<p>— Tout à l’heure…</p>
+
+<p>En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.</p>
+</div>
+<p>« La journée est longue… On se promène, on fume.
+Voici huit heures et son crépuscule hâtif. Il serait peut-être
+temps que je parte pour le Jardin du Palais, comme
+autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec ses allées
+de cimetière, — comme vous dites, — ses bambous, ses
+arbres touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son
+bassin grillagé et s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira
+par ressembler à une oie, et le <i>vadapoï</i> (buvette) où la
+petite fille aux cheveux ras nous servait du « narzan » et
+des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui s’épaissit…</p>
+
+<p>« Neuf heures… Sans savoir pourquoi notre train secoue
+ses ressorts et ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses
+roues qui ne sont presque plus rondes… Ce matériel n’ira
+pas loin. Un orage s’abat sur la campagne… Votre maison
+est peut-être une de celles où brille une lumière et que
+nous dépassons… Adieu, Madame.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des
+dunes, des montagnes dénudées, toute une région de
+steppes que coupent seulement des pâturages au bord des
+torrents.</p>
+
+<p>« Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous
+roulons cette nuit en des pays de plaines cultivées. Des
+montagnes au loin, à l’horizon, sous un ciel ballonné de
+nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.</p>
+
+<p>« Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses
+de pierre et de terre battue, de briques aussi, couvertes
+de tôles rouges et vertes, ses églises orthodoxes le
+long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare pouilleuse
+qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes,
+comme toujours, comme partout, sont étendus sur le sol,
+avec leurs théières à eau chaude, leurs capotes, et leurs
+multiples paquets.</p>
+
+<p>« Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons
+dans un paysage de pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre,
+qui s’étend à perte de vue ; paysage désolé que
+terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de
+l’Atlas, en Afrique.</p>
+
+<p>« A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos
+trapu panaché de brumes du Grand Ararat et le cône
+massif du petit Ararat, couleur bleue… Nous accordons
+un souvenir ému à Noé, pilote adroit…</p>
+
+<p>« Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans
+un crépuscule oriental qui s’appesantit derrière nous…</p>
+
+<p>« Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer
+des maisons trapues, en terre. Des chiens sauvages
+aboient. Des femmes voilées pénètrent dans la gare nauséabonde
+où les mouches tourbillonnent. Nous entrons
+derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux
+longs cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux,
+sont assis… Ils sont tranquilles. Ils bougent à peine. Ils
+ne manquent pas de dignité : ce sont des Persans.</p>
+
+<p>« Comment peut-on bien être Persan ? Eh bien, voilà !
+On porte une grande lévite à plis, et l’on boit, dans ce
+buffet de gare frontière, à Djoulfa, du thé sans sucre en
+contemplant les lustres emmaillotés de moustiquaires.</p>
+
+<p>« Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables
+à leurs nattes, des Arméniennes ou quelques
+insignifiantes dames russes qui accompagnent leurs maris
+officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que nous sommes,
+vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons
+être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers…
+Un aigle petit et noir plane et tournoie longuement contre
+le vent. Nous allons à l’aventure, parmi les terres rouges
+de Djoulfa… Des Persans en redingote noire, des Musulmanes
+voilées nous croisent sans marquer de grande
+curiosité à notre endroit.</p>
+
+<p>« Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque.
+Une tempête blanche nous aveugle, saupoudre
+nos effets et nos visages. Le train se décide à repartir. Il
+traverse lentement un pont métallique jeté sur les rives
+encaissées de l’Araxe, — le Phase des Anciens — fleuve
+aux bords sans verdure et qui souligne la frontière. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord
+du lac d’Ourmiah, août 1917.</p>
+
+<p>« Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus
+longtemps, est le point terminus du chemin de fer. C’est
+là que nous quittons notre train. Une modeste gare
+blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous le soleil,
+les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur
+les bords de cette eau salée, les Russes ont construit des
+magasins à fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit
+où la voie en construction reste inachevée, sous des
+baraques de bois recouvertes de bâches, s’élève le camp
+des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte d’intendance
+civile, semblable aux associations de Croix-Rouge françaises,
+mais beaucoup plus importantes.</p>
+
+<p>« C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que
+nous sommes logés. Le menu de nos repas est caucasien :
+riz au sec, aubergines à l’eau, mouton rôti, riz à la
+tomate, etc…</p>
+
+<p>« Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur
+costume, ne distingue des soldats russes, si ce n’est un
+calot à oreillettes, se promènent à travers le camp. Ils
+prennent le même repas que nous et sont, du reste, servis
+avant nous.</p>
+
+<p>« Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une
+seule sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou
+trente hommes ; mais la plupart de ces Turcs rôdent à
+leur guise, dans le village persan, à travers le camp des
+fantassins russes ; ils viennent aussi nous voir et cherchent
+à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.</p>
+
+<p>« Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien
+ordonné, circulent des gardiens sérieux, aimables, polis.
+Ils saluent militairement jusqu’aux médecins français,
+ce qui est rare, car on a vu des soldats russes saluer par
+camaraderie des « tavarischy » français, mais jamais un
+soldat russe n’a salué un officier français… Les majors se
+congratulent :</p>
+
+<p>«  — Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de
+l’arrière… Voilà des soldats ! Les véritables restent sur
+le front, etc… »</p>
+
+<p>« Mais la vérité est toujours plus drôle : ces vigilants
+gardiens si corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement.
+Au début de la guerre, les Ziemski-Saïous
+prenaient des Russes comme surveillants et toutes les
+marchandises disparaissaient si bien que c’en était attendrissant.
+Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports…
+Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au
+jour où ils eurent l’idée de remplacer le personnel russe
+par des soldats turcs faits prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent
+de leurs nouvelles fonctions en conscience et les
+Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer…</p>
+
+<p>« Un orage du côté de ces montagnes en carton qui
+semblent témoigner d’un ancien cataclysme. Le vent
+secoue la poussière, une nappe épaisse traîne à ras du sol,
+cache jusqu’aux eaux du lac.</p>
+
+<p>« Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée
+depuis la guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que
+ne mentionnent même pas les grandes cartes, c’est la gare
+et ses voies d’exploitation. Des trains se baladent pour
+des aiguillages compliqués. Un employé persan au crâne
+rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée
+de blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux,
+la fille du chef de station, et puis la fille de l’Intendance,
+dont les bas sont couleur crème et les chevilles épaisses,
+la fille du buffet, la jeune femme du premier comptable…
+Elles vont, le long des rails, parmi les locomotives poussives.
+Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs de
+ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs
+admirateurs. Mais les Russes coudoient ces dames sans
+les remarquer… Il n’y a que les Français qui les regardent,
+et elles le savent bien…</p>
+
+<p>« Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui,
+le soir, devient le rendez-vous de tous les peuples. On y
+rencontre des Russes à têtes d’affranchis, longs et maigres,
+des hommes blonds du Nord, en chemises à fleurs rouges,
+des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs
+échoués là, on ne sait comment… Et des Persans, paisibles,
+fument leurs grandes pipes et regardent les baigneurs
+immobiles qui flottent comme de gros bouchons
+sur les eaux épaisses et trop salées<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de
+montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne,
+l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est vers
+l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de massif
+à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au centre : les eaux
+amassées du fond de la dépression y forment un lac sans issue, lac
+d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une mer Morte bien
+au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de sel que nul poisson
+n’y peut vivre (<span class="sc">G. Maspero</span>, <i>Histoire ancienne des peuples de
+l’Orient</i>).</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p class="date">Troisième. — Au camp russe,
+sous Guelman-Khané.</p>
+
+<p>« Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement
+que nous nous sommes embarqués hier soir sur
+un chaland que remorquait un petit vapeur. Un léger
+roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac
+d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles ?</p>
+
+<p>« Des soldats russes chantent… La lune éclaire les eaux
+de plomb… Nous voici, après une calme traversée, sur
+l’autre rive où des rochers volcaniques, couverts de
+lichens rougeâtres, forment une côte menaçante… Trois
+masures de bois et de boue, un abreuvoir, un cimetière
+où poussent des croix blanches et un parc à fourrages,
+tel est notre horizon…</p>
+
+<p>« Les pierres de la montagne rendent le son creux du
+coke et les herbes, comme le thym, sont si desséchées par
+le soleil qu’elles déchirent les doigts. L’air sent la pourriture,
+toujours, et la mer, une écœurante odeur salée…</p>
+
+<p>« Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la
+plage, à la lueur blanche d’une lune d’été ; puis nous
+allons dormir dans les péniches attachées près du ponton
+de bois et qui grincent à la marée… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c2">II<br>
+<span class="xsmall">LA VIE A OURMIAH</span></h3>
+
+
+<p>Nous sommes depuis une dizaine de jours — depuis le
+12 septembre 1917 — installés dans une grande maison
+persane qui comporte deux petites cours, dont l’une
+avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la rue,
+naturellement. Une seule ouverture : la porte d’entrée
+que l’on ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de
+poutres et de barres de fer.</p>
+
+<p>Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem
+transformé en ambulance, prennent jour sur les couloirs
+ou jardins intérieurs. Deux étages. Les salles du haut
+sont réservées aux malades et aux blessés — à venir.
+Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des
+caves mal aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du
+reste, louer une seconde maison, près de l’hôpital pour
+loger deux escouades de sanitaires. C’est là que j’habite,
+en compagnie de <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, de Gaston Desprès, de Marcel
+Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une grange où
+l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance
+d’un détachement de tringlots.</p>
+
+<p>Le jour, l’occupation aux « travaux ennuyeux et
+faciles » est presque salutaire, mais lorsque le soir approche,
+on s’aperçoit du vide de ces journées inutilement
+employées. De vastes perspectives d’ennui et de cafard
+s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit
+les plus calmes et les plus pondérés.</p>
+
+<p>Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité
+absolue. Les Persans qui s’aventurent d’une maison à
+une autre, se font précéder par un serviteur, armé d’un
+fusil et qui s’avance portant à bout de bras, une grosse
+lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en
+arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a
+tout loisir d’imaginer.</p>
+
+<p>En outre — est-ce par hasard, intention du gouverneur
+d’Ourmiah ou négligence ? — nous sommes logés dans le
+quartier musulman de Yurdischah, séparé des quartiers
+chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les Assyriens, la
+maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>
+par un vaste cimetière chiite et son horizon
+de saules…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Une mission catholique française de Lazaristes est établie à Ourmiah
+depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent des
+Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un dispensaire.
+La mission tient une école où l’on enseigne le français. Les enfants des
+chrétiens chaldéens et des Persans aisés fréquentent les cours. Monseigneur
+Sontag, vicaire apostolique, dirige cette mission, entouré de nombreux
+pères lazaristes et du clergé de la région.</p>
+</div>
+<p>Que faire ? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia
+recevra-t-elle mes lettres ?… Est-ce qu’on sait ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Quatrième lettre à Sophia.
+Ourmiah, octobre.</p>
+
+<p>« Ces mots à tout hasard.</p>
+
+<p>« Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah
+comme vous pourriez le croire. Des rives de cette mer
+intérieure, par un chemin qui grimpe dans la montagne,
+piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon
+les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la
+ville. Des jardins, des vignes, des bois de saules entourent
+les murs de glaise séchée de cette cité qui se permet
+avec ses hautes portes gardées de prendre des airs de forteresse.</p>
+
+<p>« On nous a désigné la demeure d’un notable persan,
+Mahamed-Khan, personnage qui est coiffé d’une calotte
+noire, qui se drape dans un manteau noir, porte des lorgnons
+d’or et fait tinter à chaque pas les boules d’ambre
+de son chapelet.</p>
+
+<p>« Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil
+descend, d’aller fumer sur les terrasses de terre battue
+qui forment le toit des maisons. Déjà, la chaleur est moins
+lourde. On papote, on commente les nouvelles les plus
+disparates que nous apporte un télégraphe affolé : le recul
+des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de
+cette ville, l’abandon des canons et des vivres.</p>
+
+<p>« Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si
+peu. Leur ennemi, c’est le Turc et le Turc n’avance pas.
+Les communiqués de Riga, de Moscou, d’Archangel les
+laissent indifférents. Leur sentiment de la patrie ne s’étend
+pas jusque-là…</p>
+
+<p>« Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes
+géants. Ils sont feuillus dans leurs sommets seulement, où
+ils abritent de pépiantes colonies d’étourneaux. Les montagnes
+déboisées et les nuages se confondent dans une
+vapeur bleue…</p>
+
+<p>« Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont
+déserté les toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres
+voisines et puis toujours ces terrasses grisâtres, d’inégale
+hauteur, inclinées pour l’écoulement des eaux, sans fleurs
+ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que de
+minuscules cheminées…</p>
+
+<p>« De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines…</p>
+
+<p>« Comme Tiflis paraît loin ! Et Tatiana ? Et Nina ? Je
+pense à elles souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles ?
+Et la petite Cadia ? Écrivez-moi si vous en avez le
+temps… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c3">III<br>
+<span class="xsmall">ACTIONS D’ÉCLAIREURS</span></h3>
+
+
+<p>Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne
+sait pas pourquoi… Quelque vieille rancune, un
+Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut mettre son adresse
+à l’épreuve… Les Chaldéens montagnards ont placé la
+victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers
+les rudes descentes, jusqu’à l’ambulance des Français.
+Devant la porte, des Persans attroupés regardent l’homme
+couché et la planche rouge de sang. Ils fument leurs
+longues pipes, sans rien dire… Les Chaldéens se reposent.
+Ils sont bronzés ; leurs pantalons sont larges, ils portent
+un petit feutre pointu et une veste courte…</p>
+
+<p>Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et
+ne peut que constater la mort survenue en cours de route.</p>
+
+<p>On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où
+des couvre-pieds réglementaires remplacent les draperies
+noires. Les montagnards se retirent pour annoncer la
+nouvelle dans leur village.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, ils reviennent : ils ont acheté au caravansérail
+de la ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent
+le corps de leur ami, recouvrent la bière avec une housse
+verte et l’emportent à la Maison des Pères Lazaristes. Près
+de l’église, dans la cour, ils déposent leur fardeau et se
+retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une
+vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent
+par la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront
+le corps toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.</p>
+
+<p>A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux
+bras écartés, les yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse,
+prend le ciel à témoin dans une langue gutturale,
+se couche sur le cercueil en proie à des convulsions qui
+nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les
+autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant,
+dont nul ne s’occupe, joue avec la housse verte et
+découvre le bois blanc de la boîte…</p>
+
+<p>Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin,
+à la même place, dans la même position. Je ne sais si
+l’enfant a dormi près d’elles. Le cercueil ne pénètre pas
+dans l’église ; mais, après l’absoute, les femmes gémissent
+de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une
+charrette à quatre roues vienne charger la bière pour
+l’emporter au village où auront lieu les funérailles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires,
+écosse des piments rouges sur son balcon de bois. Je
+l’aperçois, le matin, de ma fenêtre. Son travail ne l’absorbe
+pas au point qu’elle ne puisse parfois lever les
+yeux… Si nos regards se rencontrent, elle dit :</p>
+
+<p>— Bonjour, monsieur…</p>
+
+<p>Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît
+de notre langue.</p>
+
+<p>Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan ; mais
+depuis que son homme, un montagnard bruni, s’en est
+allé, avec les volontaires chaldéens, chasser le Kurde, elle
+reste à Ourmiah. Son visage épais, aux grands yeux de
+brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son travail,
+et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les
+poivrons et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant,
+leur odeur de poivre…</p>
+
+<p>Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont
+partis, habillés comme tous les jours du vaste pantalon et
+de la veste courte. Ils ont emporté un fusil en bandoulière,
+des ceintures de cartouches et, comme vivres, de l’orge
+au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs et
+en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne
+produisent rien qu’un filet d’eau entre des saules… Les
+volontaires comptent sur le butin…</p>
+
+<p>Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante
+prisonniers, qu’ils ramènent des tapis, des étoffes, des
+moutons, des ânes pris à l’ennemi. Ils ont également délivré
+les Chrétiens captifs chez les Kurdes.</p>
+
+<p>Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens,
+assistera au partage de ces richesses et tâchera que
+chacun soit payé selon ses mérites…</p>
+
+<p>Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon,
+comme la veille… Les petits piments gisent sur le sol,
+leur ventre blanc ouvert. Rébecca lève la tête parce que
+je fais du bruit, et le « bonjour » qu’elle m’envoie a
+quelque chose de victorieux… Mais non, elle ne pense
+qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux,
+et son attitude ne change pas ; elle est aussi simple que
+le communiqué russe qui va suivre et résumera ces
+exploits d’aventuriers de la sèche formule habituelle :
+« Hier, fusillade et actions d’éclaireurs… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c4">IV<br>
+<span class="xsmall">NOS VOISINS, LES RUSSES</span></h3>
+
+
+<p>Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion
+entre Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont
+été blessés. La patrouille russe rétablit l’ordre à coups de
+fusil. Aussitôt, désertant les impasses voûtées du caravansérail,
+des Musulmans envahissent les étroites ruelles
+de la ville, cependant que les marchands ferment en
+hâte leurs boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de
+quinze ou de vingt, puis se dispersent. Un temps d’arrêt.
+Personne dans la rue, puis, de nouveau, des groupes
+apparaissent… Les sabots d’un cheval résonnent sur le
+pavé… On apprend qu’un Musulman vient d’être tué,
+qu’il y a des chrétiens blessés… Devant l’ambulance française,
+des soldats russes défilent qui vont prendre la garde
+au bazar.</p>
+
+<p>Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus :
+des blouses sales, des pantalons rapiécés, quelques-uns
+ont des bottes, mais si vieilles… La plupart portent des
+molletières qu’ils enroulent autour de leurs jambes comme
+des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.</p>
+
+<p>— On ne leur change jamais leurs costumes ?</p>
+
+<p>— Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur
+distribue et gardent les vieux.</p>
+
+<p>Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent
+comme un parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix.
+Ils passent, sans ordre, le long des maisons fermées. Quelques
+femmes, dans leurs voiles de soie noire, se hâtent…</p>
+
+<p>Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous
+sommes allés voir, dans leurs camps, près des portes de la
+ville et qui nous saluaient :</p>
+
+<p>— <i>Sdravz, tavarisch</i>… (Bonjour, camarade !)</p>
+
+<p>Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur
+parle. Ils nous répondent des choses sans nom, et tout de
+suite se mettent à rire devant la gaîté communicative des
+Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous entourent.</p>
+
+<p>Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils
+nous font :</p>
+
+<p>— Combien gagne un soldat français ? Et un officier ?</p>
+
+<p>— Que mange-t-il chaque jour ?</p>
+
+<p>— Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous ?</p>
+
+<p>Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir
+de nos chaussures…</p>
+
+<p>L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine,
+l’essaie avant de la rendre. Cet autre demande à acheter
+des souliers. Il offre des roubles. Ils ont tous des coupures
+de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne sait où ils les
+prennent…</p>
+
+<p>En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs
+chants, ils ne connaissent rien. Des malades russes en
+traitement à l’ambulance se penchent, visiblement perdus,
+sur une carte d’Europe. Ils ne savent où trouver Kiew,
+ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.</p>
+
+<p>— Où est Paris ?… Oh ! c’est loin !…</p>
+
+<p>Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au
+front… Ils n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre
+contre les Germains.</p>
+
+<p>Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart
+sont illettrés. Les rares qui savent lire ne découvrent pas
+de journaux, à Ourmiah, sur le front. Ils répètent : <i>Svaboda,
+tavarisch !</i> (Liberté, camarade !) et s’en tiennent
+là. On leur a dit, en effet :</p>
+
+<p>— Vous êtes libres !</p>
+
+<p>Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués
+de combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir.
+Ils préfèrent le repos à la guerre.</p>
+
+<p>A les interroger, on recueille des réponses de ce genre :</p>
+
+<p>— Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez
+plus le tsar Nicolas ?</p>
+
+<p>— C’est l’autre…</p>
+
+<p>— Quel autre ?…</p>
+
+<p>— Le tsar Révolution…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux malades russes — il n’y a pas de blessés en traitement
+à l’ambulance — on dit et l’on répète :</p>
+
+<p>— Ne sortez pas de la cour.</p>
+
+<p>Ils ne sortent pas. On leur dit encore :</p>
+
+<p>— Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où…
+sur le parquet…</p>
+
+<p>C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes,
+mais enfin ils font attention, comme les enfants
+quand ils vous sentent auprès d’eux, le regard sévère,
+prêts à réprimer leurs incartades.</p>
+
+<p>Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent
+sur le seuil de la porte d’entrée ; ils font la causette avec
+les passants, ils se baladent à petits pas, avec ce dandinement
+du buste, qui leur est propre ; ils agissent comme
+ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même,
+sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville,
+respirer un petit air de meeting pour se changer les idées.
+Les anciens dirigeants laissent faire :</p>
+
+<p>— Nitchevo… Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils,
+lorsqu’on leur en fait la remarque. Et quoi dire ?… Rien
+à dire…</p>
+
+<p>Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir
+ni le courage de réprimer ces écarts de liberté.</p>
+
+<p>Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes.
+Ils ne réagissent pas… Peut-être obscurément,
+se reconnaissent-ils coupables de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils
+faisaient partie du clan des Maîtres, accompli tout
+leur devoir.</p>
+
+<p>A présent, quand ils ne détournent point la tête pour
+ne pas voir, ils sourient, comme des gens trop raffinés devant
+les maladresses d’un profane…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on
+ne remarque pas de différence, parce qu’ils se traînent
+tous aussi lourdement le long des ruelles mal pavées,
+sont venus de tous les pays de la vaste Russie… Voici de
+petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des Moscovites
+aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns
+Israélites, des Arméniens au long visage bronzé<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur province :
+les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.</p>
+</div>
+<p>Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les
+entoure, pas pressés… Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus
+accélérer leur démarche que pour se rendre à la distribution
+de la soupe ou courir aux bouilleurs d’eau chaude,
+dans les gares… Or, ce matin, sur la route de Dighala,
+près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du
+feu, trois « tavarischy » viennent vers nous, de toute la
+vitesse de leurs jambes courtes. Ils fuient… Au loin, des
+coups de feu… C’est un Persan qui tire sur les voleurs de
+raisins…</p>
+
+<p>Les Russes de tout temps ont aimé la maraude — pour
+ne pas dire plus… Leur distraction, dans cette oasis
+d’Ourmiah, est de grapiller dans les vignes, en compagnie
+de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance…</p>
+
+<p>Cependant, sous les larges feuilles des figuiers, — si
+larges que l’on comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière
+une de ces feuilles, — un Persan nous apporte une
+corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les rives d’un
+canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide,
+par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux
+peuvent descendre jusqu’au puits…</p>
+
+<p>Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut
+bonnet de feutre :</p>
+
+<p>— Rousky, iaman ! chantonne-t-il… (Les Russes mauvais !)
+Et il attend, patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse
+hospitalité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre, dans ce pays persan, est une question de
+ravitaillement. L’armée qui peut faire parvenir des
+vivres aux postes du front a tout loisir d’occuper les
+territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait un
+officier russe :</p>
+
+<p>— Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à
+garder ses positions ?</p>
+
+<p>Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres
+sépare les belligérants. Quelques fusillades, parfois, au
+petit bonheur. Malgré tout, ce front ne s’est guère modifié.
+Il est même assez tranquille et la vie n’y est pas
+désagréable. Les officiers turcs expédient parfois aux
+états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que
+ces petits cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces
+pillards de Kurdes qui coupent les communications et ces
+incorrigibles Cosaques qui patrouillent et brouillent les
+cartes des âmes tranquilles.</p>
+
+<p>La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les
+Russes pillent les Persans, saccagent les vignes et les
+jardins, non sans quelques risques. Un soir, on apporte
+un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du cœur,
+comme il dérobait des raisins aux environs de la ville.
+Coup de feu anonyme… Déjà, à Tiflis, il était notoire que
+la plupart des déserteurs que l’on croisait en ville vivaient
+largement des dépouilles opérées sur les Persans
+de ce front.</p>
+
+<p>Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout,
+où les Russes choisissent ce qui leur convient et oublient
+de payer. Souvent un soldat débarrasse un Chaldéen ou
+un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de quelques
+moutons.</p>
+
+<p>Outre les rixes et les vols, il y a le « commerce ». Les
+soldats russes arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui
+transportent du lait, des légumes, du bois, leur dérobent
+leurs ânes et leurs marchandises, sous prétexte d’espionnage,
+ou même sans raison.</p>
+
+<p>Il y a aussi la vente de l’eau… De petits canaux courent
+le long de la ville, de jardins en vergers, mais ils sont
+presque toujours à sec. Les Russes accordent ou retirent
+l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et suivant les
+pourboires qu’ils reçoivent… Ils créent de cette façon, à
+côté des autorités militaires et du gouvernement persan
+de la ville, un troisième pouvoir arbitraire et capricieux.</p>
+
+<p>Cet état nouveau s’organisera ; il a décidé de prendre
+part au conseil de l’état-major. Il l’a prise du reste sans
+grand effort, car nul officier n’ose s’opposer aux décisions
+fantasques de ces grands enfants qui jouent aux « hommes
+libres ». Il y a trois jours, un Français était allé demander
+une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le
+reçoit :</p>
+
+<p>— Je voudrais bien : mais je ne puis pas. Depuis le
+meeting, ce sont les « tavarischy » qui décident de tout ;
+le télégraphe reçoit les nouvelles les plus absurdes, sans
+contrôle… Hier, j’ai voulu donner un ordre, ils m’ont
+insulté… Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa,
+dégoûtés. J’irai aussi peut-être… mais allez voir s’ils
+veulent vous prêter une auto… A vous, peut-être ?…</p>
+
+<p>Et le général conduit doucement le Français vers la
+salle où palabrent les membres du nouvel État-Major.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du
+moins nous n’avons que les dépêches contradictoires
+qu’un télégraphe ahuri nous transmet : quatre ou cinq
+fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une
+paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.</p>
+
+<p>Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les
+« délégués des soldats ». Ils viennent des villes, presque
+toujours ; ce sont des étudiants en droit ou des avocats,
+pour la plupart. Ils sont habillés comme les soldats, un
+peu plus proprement quand même. Ils affichent sur le
+bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire : « Délégate ».</p>
+
+<p>C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose.
+La chute de Kerensky est certaine. Les bolcheviky s’installent
+à sa place et appliquent leur programme.</p>
+
+<p>Mais que sont ces « délégués » si bien renseignés ?</p>
+
+<p>— Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète
+Maurice Jammes, ils organisent des réunions,
+surveillent les officiers, examinent les ordres transmis et
+décident si l’on doit les exécuter. Leur règne est proche…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c5">V<br>
+<span class="xsmall">CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA</span></h3>
+
+
+<p>« Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici
+l’automne et les premières pluies… J’ai pensé, Sophia,
+à nos causeries sous les arbres du Jardin du Palais,
+à votre balcon de bois dont l’eau grignote la toiture…</p>
+
+<p>« Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan.
+Le mollah, qui est notre voisin, arrose les verveines et les
+pétunias du petit jardin de l’hôpital. En ville, des hommes
+accroupis dans leurs échoppes vendent des pastèques,
+des raisins, des piments rouges et du pain sans levain,
+comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les
+saules, qui est perdu au coin d’une ancienne place publique.
+Les pierres tombales servent maintenant à retenir
+des piles de bois. Des chiens errants courent à notre
+rencontre.</p>
+
+<p>« L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture.
+Les mouches sont nombreuses…</p>
+
+<p>« Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans
+font leurs dévotions, face au couchant. Le ciel est rose
+sur les montagnes en carton gris. On aperçoit des arbres
+dans les jardins toujours fermés. Des bandes d’étourneaux
+assiègent les cimes touffues des peupliers géants. Les inévitables
+femmes voilées traînent leurs savates sur les
+pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent,
+en baissant les oreilles. A la nuit tombante, toutes les
+portes des maisons se ferment, la ville semble morte… Le
+pas d’une patrouille russe, quelques coups de feu qui se
+prolongent dans le silence…</p>
+
+<p>« Mais si je vous parlais de l’ambulance… Justement
+deux malades en capotes grisaille, accompagnés de l’interprète
+s’avancent en boitillant dans la petite cour fleurie
+de pétunias : un grand Russe couleur filasse, coiffé du
+bonnet à poils blancs ; un autre, blond, petit, la casquette
+sur le sommet de la tête.</p>
+
+<p>«  — Deux entrants à habiller !… Lits 45 et 52 !…</p>
+
+<p>« Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite
+à ces nouveaux camarades. Il y a là celui que les Français
+appellent « 42 à l’ombre », un client du régiment des
+éclaireurs de la frontière et qui semble rire toujours. Il y
+a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde
+et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement
+lui fit couper sa belle mèche de cheveux… Il y a
+tous ceux qui savent se promener lentement, qui se
+balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui peuvent
+rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi
+qui tiennent des causeries sans fin sur les marches du
+grand escalier. Ils ne demandent rien de plus… Ils ne
+lisent pas, ils fument… Quelques-uns, qui ont mal au poignet
+ou au bras, trouvent cependant le courage de rester
+couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent que
+pour leurs repas.</p>
+
+<p>« Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que
+leurs aînés : ils apprendront l’art de mettre, malgré les
+observations des infirmiers, leur chemise par-dessus leur
+caleçon. Ils sauront se promener à petits pas en crachant
+à droite et à gauche.</p>
+
+<p>« Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez
+le coiffeur ; enfin, comme ils viennent à l’ambulance pour
+se faire opérer d’une hernie ou de quelques hémorroïdes,
+on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils protestent,
+ils ne veulent pas. Alors on les met « sortants » pour
+le lendemain, avec la mention : <i>Refuse l’opération</i>,
+ce qui fait dire à Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier
+modèle :</p>
+
+<p>«  — Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et
+prendre un bain… Se figurent que nous sommes dans
+une piscine…</p>
+
+<p>« Cette petite comédie se répète plusieurs fois par
+semaine.</p>
+
+<p>« On a, en effet, établi des règlements sévères — les
+règlements militaires français — pour l’admission des
+malades à l’ambulance : cheveux coupés à la tondeuse,
+d’abord.</p>
+
+<p>« Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui
+s’en lamente encore et rasé la toison d’un Persan, blessé
+dans une rixe, qui répète :</p>
+
+<p>«  — Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet ?</p>
+
+<p>Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets.
+Tous les nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce
+qu’ils redoutent cependant, ce n’est ni la tondeuse, ni le
+savon, ni la baignoire. C’est l’opération. Ils aiment mieux
+se retirer.</p>
+
+<p>« Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice
+Jammes annonce :</p>
+
+<p>«  — Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.</p>
+
+<p>«  — Une dame ? Comme infirmière ?</p>
+
+<p>«  — Non, comme malade.</p>
+
+<p>«  — Et pourquoi ?</p>
+
+<p>«  — Elle est sœur. Sœur de charité.</p>
+
+<p>«  — Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer
+en russe quand vous parlez français, observe un
+major à l’accent toulousain.</p>
+
+<p>« C’est une sœur de charité ? Dites donc tout de suite
+que c’est une infirmière.</p>
+
+<p>«  — Oui. Elle est militarisée.</p>
+
+<p>«  — Où la loger ? Faites-la entrer…</p>
+
+<p>« C’est une petite femme brune, dans un manteau très
+long, avec un bonnet de fourrure et des bottes. De grosses
+lunettes. Un visage délicat. Lorsqu’elle retire ses lunettes,
+on aperçoit de beaux yeux vifs et interrogateurs. Les
+Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck vient
+à leur aide. Répliques échangées.</p>
+
+<p>«  — Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait
+voir un spécialiste.</p>
+
+<p>«  — Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français ?</p>
+
+<p>«  — Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais,
+l’allemand, l’italien. Pas le français…</p>
+
+<p>« Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.</p>
+
+<p>«  — Qui est-ce ?</p>
+
+<p>«  — Lentina, une « siestra » qui est aussi actrice du
+Théâtre aux armées. Maintenant, elle est sauvée. Et
+elle va apprendre le français, déclare Bobbyck.</p>
+
+<p>«  — Avec qui ?</p>
+
+<p>«  — Avec Maurice Jammes, d’abord.</p>
+
+<p>« C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans
+les couloirs et les jardins de l’ambulance. Elle loge près
+du salon des médecins. Elle téléphone souvent. Elle use
+d’un étrange langage où il y a du russe et de l’allemand.</p>
+
+<p>« <i>Pajalouista… <span lang="de" xml:lang="de">Téléphoniert</span> ?</i></p>
+
+<p>« Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.</p>
+
+<p>«  — <i lang="de" xml:lang="de">Bitte</i>, dit-elle à l’un de nous, <i><span lang="de" xml:lang="de">geben sie mir</span>, <span lang="it" xml:lang="it">Signor</span>,
+<span lang="de" xml:lang="de">eine grosse</span> poumagre.</i></p>
+
+<p>« Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque
+loisir vont lui tenir compagnie. Elle ne compte que des
+amis et des admirateurs.</p>
+
+<p>«  — Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine
+Bobbyck. Elle sait déjà dire : « Promenade. Jolie.
+Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous. »</p>
+
+<p>« Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être.
+Elle a épousé un Français qui est mort et elle a joué un
+temps, paraît-il, au grand Théâtre de Tiflis. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c6">VI<br>
+<span class="xsmall">LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK</span></h3>
+
+
+<p>Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux
+bleu clair, sa moustache courte et sa blouse marron
+qu’un caoutchouc lui plisse à la taille. Il a nom Bobbyck,
+il habite Pétrograde, où sa femme est restée. Officier de
+carrière, il est entré dans l’administration quelques mois
+avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter, — ce
+sont des choses qui se rencontrent, même en Russie, — il
+accomplit consciencieusement son nouveau métier.
+Il travaille, par caprice, deux jours et deux nuits de suite,
+se débarrasse de tous ses comptes, puis il se repose ; il fume,
+il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien à faire.</p>
+
+<p>Un rien l’amuse cependant : un Bordelais qui parle en
+faisant de grands gestes, un Persan qui manque de tomber,
+un enfant qui chante… Une capote jetée sur ses
+épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise, pendant
+le jour et, la nuit, vadrouille un peu… Il va prendre le
+thé chez des « sœurs de charité » (c’est ainsi qu’on nomme
+les infirmières russes) qui sont militarisées à l’hôpital des
+épidémiques ou à l’hôpital des vénériens.</p>
+
+<p>— M’avez-vous apporté des lettres ? demande-t-il au
+vaguemestre. Depuis que je suis ici, j’ai reçu douze lettres
+de mes maîtresses et pas une de ma femme… Voilà…
+Mariez-vous !…</p>
+
+<p>Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail :
+c’est une chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir
+terminé la traduction d’un long rapport en termes techniques
+concernant un décès des suites d’une opération
+chirurgicale, il secoue sa plume et conclut :</p>
+
+<p>— Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons
+de blanc et nous irons passer la visite.</p>
+
+<p>Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il
+lit dans son journal que les compagnies d’assurances de
+Moscou donnent soixante roubles pour mille roubles sur
+les immeubles situés en pays envahis par les Allemands
+et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se
+trouvent dans la zone des armées russes. Il commente
+cette nouvelle dans un éclat de rire.</p>
+
+<p>— C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances
+savent bien que les maisons où sont les soldats
+russes seront complètement nettoyées…</p>
+
+<p>Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et
+reste sans rien dire. Devant sa table de travail, il regrette
+Pétrograd, la ville cosmopolite, Moscou, pittoresque
+comme un grand village disparate, et Tiflis, où les femmes
+se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons de bois…</p>
+
+<p>— Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il,
+beaucoup dans l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un
+imbécile pour l’expédier à Ourmiah.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce jour-là, nous allons au « Stabs » (état-major général
+russe) avec Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes
+particuliers sont arrêtés. De graves événements
+se produisent en Russie. Les officiers ne veulent pas nous
+montrer le communiqué.</p>
+
+<p>— Faut-il qu’il soit mauvais ! constate le capitaine Bobbyck.</p>
+
+<p>Près d’une porte, on entend une voix téléphoner :
+« Crise grave… » puis, plus rien… Un officier, l’air furieux, — parce
+que les nouvelles reçues sont « tendancieuses »,
+ou parce que son thé est trop chaud, — veut
+bien nous confier :</p>
+
+<p>— Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques
+seulement nous gardent aux avant-postes. S’il prend
+fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je ne sais pas
+comment nous pourrons nous échapper.</p>
+
+<p>Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il
+envisage tout de suite la retraite. Il commande, du reste,
+une compagnie à Ourmiah… Il poursuit :</p>
+
+<p>— Oui, la percée serait même facile et notre retraite
+coupée, car les Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais
+vraiment pas du tout comment nous pourrions fuir…</p>
+
+<p>— La situation est très critique, conclut sans rire, le
+capitaine Bobbyck.</p>
+
+<p>— J’allais le dire, réplique l’officier du « Stabs ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah,
+détachés des divers secteurs pour prendre part à une conférence
+sur les services de santé. Bobbyck, officier-comptable
+de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé de les
+recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.</p>
+
+<p>Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches
+courtes, ces docteurs militaires portent une ceinture qui
+les serre à la taille et des éperons sonnants (spécialité pour
+cavaliers sans monture). Parmi eux, trois femmes, des
+doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes
+classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de
+beauté. L’une d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble
+par-dessus son corsage d’une veste grise à épaulettes qui
+lui va aussi bien qu’un tapis.</p>
+
+<p>Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à
+l’ambulance française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq
+ou six jours, peut-être plus, en conférence. Tant de discours
+ne les effraient pas.</p>
+
+<p>Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte :</p>
+
+<p>— Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze
+heures ; l’après-midi, jusqu’à cinq ou six heures, et la
+soirée, ils la passent à la russe, entre eux, devant des tasses
+de thé.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’ils disent ?</p>
+
+<p>— Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.</p>
+
+<p>— Quand ont-ils fini ?</p>
+
+<p>— Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures
+du matin, assez régulièrement.</p>
+
+<p>C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des
+doctoresses dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de
+garde se lève pour voir défiler ces étrangères, parce qu’un
+Français, comme le dit Bobbyck, ne peut pas ne point
+regarder une femme qui passe…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le
+capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles
+sont terminées, il nous annonce :</p>
+
+<p>— Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains
+avantages au détriment des officiers comptables. Ils
+s’en réjouissent ; mais, je sais que dans quelques jours, les
+comptables et les infirmières tiendront de grands meetings ;
+ils y prononceront de nombreuses palabres et remporteront
+de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins…</p>
+
+<p>Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet,
+à rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de
+ne plus recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse,
+décolletée, et qui oublie de la farine sur ses seins, explique
+que, depuis sept mois, elle n’a pas touché un rouble…</p>
+
+<p>— Comment vivent-ils ?</p>
+
+<p>— On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital,
+répond Bobbyck.</p>
+
+<p>Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces
+dames doctoresses, notamment, ont décidé que les « sœurs
+de charité » (infirmières civiles) seraient mobilisées et
+n’auraient plus faculté de changer d’hôpital.</p>
+
+<p>— C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui
+se promènent en vingt lazarets, elles voyagent en « premières »,
+s’amusent avec qui leur plaît. Elles restent trois
+jours dans leur nouveau poste et le quittent, parce que la
+ville ne leur plaît plus.</p>
+
+<p>— Les « sœurs de charité » sont pourtant bien utiles,
+remarque Bobbyck. Si elles s’en allaient, il n’y aurait
+bientôt plus un seul officier russe à Ourmiah…</p>
+
+<p>« Et vous-même, est-ce que vous resteriez ? ajoute-t-il,
+s’adressant à son ami, l’interprète Maurice Jammes.</p>
+
+<p>— Moi, je suis obligé : je suis Français.</p>
+
+<p>— Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les
+Français avec leurs paquets de coton stérilisé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c7">VII<br>
+<span class="xsmall">NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN</span></h3>
+
+
+<p>On lui demande :</p>
+
+<p>— Comment vous appelez-vous ?</p>
+
+<p>— Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème…</p>
+
+<p>— Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille,
+le nom de votre père ?</p>
+
+<p>— Mon père s’appelle Israël ; moi, je me nomme Nicodème…</p>
+
+<p>Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui
+est leur nom propre, leur nom de baptême et de chrétien,
+le seul qui compte.</p>
+
+<p>Cependant si l’on insiste encore :</p>
+
+<p>— Nicodème, fils d’Israël… On m’appelle aussi Rabbi
+Nicodème du village de Tcharbache. C’est ici, monsieur,
+le pays de la Bible, et Rabbi est un titre que l’on donne
+aux instruits, aux professeurs, etc…</p>
+
+<p>— Et les filles, comment les appelez-vous ?</p>
+
+<p>— Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres…
+Les garçons, Yonas, Israël, David, Abraham, ou des
+noms composés, comme Odis-chou (serviteur du Christ)…
+Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de Marthe, de
+Rébecca, d’Esther, de Madeleine…, oui, même Madeleine…</p>
+
+<p>Et il sourit.</p>
+
+<p>Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats
+de voix ni gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien
+séminariste qui attend une dispense. Du moins, il nous le
+dit souvent.</p>
+
+<p>— Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le
+parle, on l’écrit ; mais il n’a pas de grammaire…</p>
+
+<p>Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est
+qu’une flatterie à l’adresse des Français.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il nous annonce, avec un petit ton supérieur :</p>
+
+<p>— Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier…</p>
+
+<p>— Les catholiques romains ?</p>
+
+<p>— Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient ;
+mais, veufs, — ils ne peuvent reprendre femme.</p>
+
+<p>Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne
+cherche ni l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux
+plaisanteries des Français. Il est souvent surpris aussi de
+leur façon de railler et de critiquer. Évidemment, il ne
+les imaginait pas ainsi…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants
+des Assyriens et des Syriens, les Suryaï, de ceux
+qui émigrèrent de la vallée du Tigre pour se fixer dans
+la plaine d’Ourmiah !</p>
+
+<p>Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de
+nous citer les noms des rois légendaires :</p>
+
+<p>— Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor…</p>
+
+<p>Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble
+rejaillir sur lui…</p>
+
+<p>— Les Chaldéens, — dit-il encore, sur nos instances, — sont
+divisés entre eux, à cause de leurs religions… Il y
+a des catholiques romains et des protestants. Il y a des
+Nestoriens et des Jacobites… Les Nestoriens sont quelques
+milliers, ils ont des prêtres et un patriarche…</p>
+
+<p>Et Nicodème ajoute :</p>
+
+<p>— Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche
+de Constantinople en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse
+parce que sa doctrine tombait dans l’erreur et distinguait
+deux personnes en Notre-Seigneur…</p>
+
+<p>Puis, non sans quelque fierté :</p>
+
+<p>— C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a
+persisté dans notre nation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance
+le rôle d’interprète pour les langues turque et persane.
+Il a vingt-trois ans, il en paraît trente-huit. Il ne parle
+que lorsqu’on l’interroge, comme Nicodème, du reste. Il
+répond presque toujours à côté de la question. Il méprise
+les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que
+la sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations
+au faîte de la mosquée ; il dédaigne d’expliquer les
+mœurs des Persans.</p>
+
+<p>— C’est de la bêtise…, dit-il.</p>
+
+<p>Et, pour lui, cette réponse résume tout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en
+roulant de gros yeux l’interprète Nicodème.</p>
+
+<p>C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se
+rapproche de l’arabe et de l’hébreu…</p>
+
+<p>Il dit encore :</p>
+
+<p>— Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham
+était Chaldéen…</p>
+
+<p>Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des
+prophètes comme s’il les avait connus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, — elles
+ne s’en rendent peut-être pas
+très bien compte, — pour dire de certains Chaldéens,
+notamment de Nicodème et de Yonas :</p>
+
+<p>— Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite
+sans hésiter…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs
+et méfiants, se montrent durs pour ceux qui ne partagent
+pas leurs idées religieuses… Leur langage est
+souvent d’un rigorisme puritain, — leur langage seulement.
+Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne
+que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre
+ouvert, Yonas me dit :</p>
+
+<p>— C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait
+pas faire avec lui l’œuvre de chair…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que
+peuvent être des médecins français…</p>
+
+<p>Une femme vient voir son mari, un montagnard, en
+traitement à l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque
+hernie… Est-ce bien utile, cette opération ? C’est ce que
+demande à l’interprète, un peu surpris, la curieuse Chaldéenne.</p>
+
+<p>— Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre ?…</p>
+
+<p>Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion :</p>
+
+<p>— Je veux bien vous le laisser, dit-elle ; mais vous me
+donnerez dix krans.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers,
+semblent avoir perdu leurs anciennes qualités de
+résistance. Un jeune banquier nous apporte les bruits les
+plus terrifiants qui circulent à Ourmiah :</p>
+
+<p>— Les Russes s’apprêtent à partir… Ils ramassent leurs fils
+de fer<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Les Kurdes vont revenir… Le rouble est descendu
+à huit kopecks… Les maximalistes ont repris le pouvoir…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Fils téléphoniques.</p>
+</div>
+<p>— Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous faire ? Ils massacrent tout le monde !
+Et si les Russes se retirent sans combattre…</p>
+
+<p>— Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.</p>
+
+<p>— Pourquoi se défendre ?… On en tue quelques-uns :
+mais il en vient toujours… Ils sont nombreux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du
+danger qu’il y a de se promener seul, la nuit, dans les rues,
+aux environs d’Ourmiah…</p>
+
+<p>— Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.</p>
+
+<p>— Pourquoi armé ?</p>
+
+<p>— Pour se défendre…</p>
+
+<p>— Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent
+de tout ce que vous avez sur vous ?</p>
+
+<p>— Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous ?</p>
+
+<p>— Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici… Ce
+serait autant de perdu.</p>
+
+<p>— Vous aimez les Russes, Nicodème ?</p>
+
+<p>— Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.</p>
+
+<p>— C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.</p>
+
+<p>— Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables
+aux Turcs ou aux Kurdes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous les regardons vivre.</p>
+
+<p>Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux.
+Leur religion — qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants
+ou catholiques — ne les embarrasse pas. D’ailleurs,
+ils en changent facilement, suivant la libéralité des missionnaires
+allemands, américains ou lazaristes qui s’intéressent
+à leur avenir céleste. Leur religion, c’est un ensemble
+de rites qu’ils observent comme les Musulmans
+accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent
+pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de
+vivre. C’est quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment
+rien de leur existence, un pavillon qui doit protéger
+leurs louches manières.</p>
+
+<p>Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi
+Odischou, petit commerçant d’Ourmiah, quand des Français
+s’amusent à mettre ses doctrines en contradiction
+avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se croit supérieur,
+bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il vend,
+très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc
+qu’il fabrique…</p>
+
+<p>— Entrez, monsieur… entrez, je vous prie. Ma maison
+est la vôtre. Tout ce que je possède est à vous… J’aime
+beaucoup les Français.</p>
+
+<p>Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites
+bénéfices… Il sait que la vente du vin est interdite
+par les autorités militaires russes ; mais enfreindre un
+ordre d’étrangers, voler un musulman, un orthodoxe, ce
+n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa réputation.</p>
+
+<p>— Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur,
+depuis que je la connais.</p>
+
+<p>Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les
+marchés qu’ils traitent, les Chaldéens jettent dans la balance :</p>
+
+<p>— Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.</p>
+
+<p>Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis
+de Rome quand ils s’affirmaient « citoyens de la Ville ».</p>
+
+<p>Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un
+adroit compère… Et, de même, puisqu’il accomplit tous
+les simulacres ordonnés pour le Carême et les Pâques, il
+est sûr de gagner les félicités éternelles, par fraude, avec
+la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir
+ses biens terrestres…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois,
+ceux de la montagne au contraire, les Djilos, sont braves
+et audacieux. La plupart, sujets turcs, des environs de
+Mossoul, déserteurs des armées de Turquie, organisent des
+expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance
+du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs
+adroits. De temps à autre, les Djilos s’aventurent dans
+les montagnes, mais comme les Russes ne veulent plus
+combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des prisonniers
+et du butin, sans essayer de garder les positions prises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens
+ramenèrent de leur dernière expédition. On nous avait
+annoncé des femmes, des enfants, des vieillards, des
+hommes valides en grand nombre… Nous ne trouvons
+que des misérables, une quarantaine peut-être, sordides,
+le turban lourd, crevant de faim… Un soldat surveille ces
+captifs.</p>
+
+<p>— Oui, il n’y en a pas beaucoup… Vous ne voyez que
+les otages, nous explique posément Nicodème… Les autres,
+ils étaient encombrants ; aussi tous les jours, le long du
+chemin, à chaque étape, on en sacrifiait quelques-uns à
+coups de « kindjar » (poignard).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la
+montagne où il habite, voir son frère, blessé grièvement
+par les Kurdes et que l’on soigne à l’ambulance…</p>
+
+<p>On s’informe :</p>
+
+<p>— Ah ! oui. C’est celui qui est mort ce matin… Il est
+resté trop longtemps sans soins… Déjà, quand il est arrivé
+ici, il n’y avait plus d’espoir… etc.</p>
+
+<p>Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours.
+Les infirmiers parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend
+rien à notre langue et nous regarde l’un après l’autre.</p>
+
+<p>Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme
+d’habitude, s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le
+Chaldéen.</p>
+
+<p>— Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès…</p>
+
+<p>Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage
+du montagnard l’effet des paroles gutturales. L’homme
+tient un bâton à la main, il porte une besace derrière le
+dos, lourde de raisins secs et de piments qu’il apportait
+au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne, puis
+se laisse glisser et coule par terre, contre le mur… Il vient
+d’« apprendre »… Il baisse la tête et des larmes gonflent
+ses paupières bronzées…</p>
+
+<p>Un silence, puis l’infirmier demande :</p>
+
+<p>— Où est le cadavre ?… Dans la petite chambre ?…</p>
+
+<p>— Oui…, recouvert d’un drap…</p>
+
+<p>— Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le
+voir ?…</p>
+
+<p>Yonas parle de nouveau :</p>
+
+<p>— Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre ?…
+Comment ?… Avec quel prêtre ?…</p>
+
+<p>Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage
+rocailleux. Des infirmiers de la salle d’opération, l’air
+affairé, circulent paisiblement. Deux dames en noir, l’une
+brune, col marin, béret bleu, l’autre d’un blond léger,
+passent près de nous, sans rien comprendre. Ce sont deux
+doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter l’ambulance.</p>
+
+<p>— Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.</p>
+
+<p>— Eh bien, demain, s’il veut…</p>
+
+<p>— Oui, demain. — Il dit encore : « Traitez-le comme
+votre propre fils. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">« L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR »</span></h3>
+
+
+<p>Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit,
+comme dans un « secteur tranquille » sur le front,
+ajoutent quelque chose de mystérieux à notre exil dans
+cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans lumière,
+on ne rencontre personne… Parfois, un falot qui se balance
+au loin, à ras du sol… Ce sont deux riches Persans, dans
+leurs manteaux, qui rentrent chez eux, précédés d’un
+domestique…</p>
+
+<p>— Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème… Vous
+feriez bien de ne pas sortir si souvent, après neuf heures…</p>
+
+<p>A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je
+ne crains rien… Ce ne sont pas des coups de feu au hasard,
+des balles perdues comme vous le croyez. Ce sont des
+Chaldéens qui se vengent… Il y a un livre où il est écrit
+tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce : « Kourdes ») — pendant
+l’occupation des Turcs… Avec des Persans
+d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils
+ont pillé, ils ont assassiné plus de mille Chaldéens ; ils ont
+enlevé les femmes et les jeunes filles jusque sur les autels
+et emmené les plus jeunes en captivité. Aujourd’hui, les
+Chaldéens revenus d’Amérique…</p>
+
+<p>— Comment ? d’Amérique ?…</p>
+
+<p>— Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a
+avertis, et ils reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs
+biens disparus, leurs maisons détruites… On leur dit :
+« C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta femme, tué
+ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes… » Alors,
+il n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil,
+il se met à l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et
+il sait sur qui il doit tirer…</p>
+
+<p>Et le sourire de Nicodème s’élargit.</p>
+
+<p>— Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres
+qui sont restés ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi
+Yonas qui a hérité de tous ses oncles d’un seul coup…</p>
+
+<p>« Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans
+que tous les Chaldéens veulent faire disparaître, ceux
+qui ont dénoncé les Chaldéens riches, les femmes qu’il
+fallait prendre… Mahamed-Khan, celui qui est propriétaire
+de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère
+aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son
+manteau noir, des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à
+l’ambulance, fait le tour du propriétaire, s’arrête chez le
+pharmacien, où il pénètre sans frapper, sourit niaisement,
+se retire pour aller contempler le moteur que l’on va
+mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et
+rentre chez lui, du même pas tranquille. Le matin, vers
+les neuf heures, et l’après-midi, il recommence cette
+petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute sécurité,
+sa maison touchant à celle des Français. Telle est la
+grande distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.</p>
+
+<p>Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi
+ses femmes ou chez son beau-frère… On le rencontre rarement
+seul dans les rues. Il ne s’y aventure jamais après
+la tombée de la nuit…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera
+un jour des clients de la salle d’opération ?</p>
+
+<p>— Pas forcément… Il peut aller directement au cimetière.</p>
+
+<p>« Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens
+plus loyaux que ne le disent les Persans. De temps à
+autre, ils font savoir à Mahamed que ses jours sont comptés
+et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir
+comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans
+effroi que Mahamed lit des billets dont il goûte peu la
+concision :</p>
+
+<p>« Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu
+d’Amérique… »</p>
+
+<p>« Tenez, on le « cherchait » hier, avouait Nicodème,
+mais on ne l’a pas trouvé… Il a dû être prévenu…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème,
+nous tâchons de laisser à l’imagination orientale une
+grosse part de grossissement, — la plus grosse, — cependant,
+lorsque Mahamed passe auréolé de son air stupide,
+nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent
+tant d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort
+prochaine et inattendue…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c9">IX<br>
+<span class="xsmall">UNE RÉPONSE DE SOPHIA</span></h3>
+
+
+<p>Depuis plusieurs semaines, je me demande : « Miss
+Sophia a-t-elle reçu mes lettres ? »</p>
+
+<p>Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que
+des courriers en route pour la Russie étaient attaqués et
+pillés dans les déserts de Djoulfa.</p>
+
+<p>Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia
+qui répond. Quelques lignes seulement, datées de « Tiflis,
+4/17 septembre 1917 ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie,
+et Tatiana donc est retournée à Moscou… Tout est
+fini de ce qui était… La vie est un conte si infiniment
+beau !</p>
+
+<p>« Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans
+le coin du grand tapis et qui vous a vu veilleront sur
+vous, je le sais. Allez, mon ami grand. Pour moi, il est
+ceci : un garçon n’est plus qui m’a aimée, et il faut, a dit
+la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.</p>
+
+<p>« Je m’en vais dans un couvent retiré.</p>
+
+<p>« Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne
+peux plus dire et que je ne saurais oublier dans ma glacée
+solitude…</p>
+
+<p>« Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards
+de Paris, pensez à moi quelquefois, ami, à la dame aux
+blanches toilettes qui adorait les crépuscules du Jardin
+du Palais. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré,
+calme, sensible, qui représentait pour moi cette sagesse
+raisonnable que nous aimons de trouver chez une femme
+française, se révélait déconcertante autant que les autres.
+C’est assurément parce que je la connaissais mal et n’avais
+jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son
+cœur.</p>
+
+<p>Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de
+près, demeuraient au troisième plan, grossissent et se
+placent selon leur importance. Comme miss Sophia habitait
+une chambre à part dans le logement de Tiflis, elle
+se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De
+ne l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et
+de Tatiana, et très souvent seule, si aimable et spirituelle,
+j’avais fini sans doute par la croire différente des autres.</p>
+
+<p>Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion.
+C’est une chose qui me fut sensible, mais cette lettre que
+je venais de recevoir terminait si bien ma correspondance
+datée d’Ourmiah que je l’ai mise là, en conclusion…</p>
+
+<p>Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je
+ne l’ai jamais revue, mais j’écris ici son nom, pour la
+dernière fois sans doute, afin que, par sa grâce, ce récit
+parvienne, — et nul ne le souhaite plus que moi, — à cette
+notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux
+apanage.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c10">X<br>
+<span class="xsmall">INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR</span></h3>
+
+
+<p>Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord
+Mahamed-Khan, des mollahs de toute catégorie, des
+saïds à la ceinture verte, mais aussi, mais surtout, le
+musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre
+jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine,
+Persan, ancien style, qui porte la robe et le turban.
+Sa barbe et ses mains sont roussies au henné… Il semble
+toujours surpris de voir des Européens qui ne brutalisent
+pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce jour,
+les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands
+du bazar, si méfiants d’ordinaire, habitués à être volés
+par les soldats russes, nous laissent choisir les objets qu’ils
+mettent en vente. Ils nous prient même de pénétrer dans
+leurs étroites boutiques.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces
+revendeurs. On nous l’a dit dans les mosquées…</p>
+
+<p>L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé, — du moins il
+nous l’assure, — en Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il
+rapporté quelques habitudes occidentales. Il est habillé à
+la moderne : calotte noire, longue redingote-jupe aux nombreux
+plis, le pantalon et le gilet à l’européenne… Mais
+il a gardé sa sottise naturelle et son énorme prétention.</p>
+
+<p>On lui parle des fameuses confitures de roses persanes,
+que chacun connaît de réputation…</p>
+
+<p>— Oh ! oui, monsieur… Avant la guerre, nous avions
+ici de très bonnes confitures, vous savez… Elles venaient
+en boîtes de Guermany.</p>
+
+<p>A l’un de nous, il demande :</p>
+
+<p>— Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les
+chiens, ils deviennent fous après avoir mangé du cadavre
+d’homme ?</p>
+
+<p>Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre :</p>
+
+<p>— Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se
+nourrissent pas de cadavres humains…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte
+chiite, ceux des montagnes, les Kurdes notamment, sont
+sunnites, et cela complique encore les haines de religion.</p>
+
+<p>On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il
+y en ait, disséminés à travers la ville. Ils s’habillent
+comme les montagnards chaldéens : la veste courte, la
+ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de
+feutre avec turban à franges et les larges pantalons.</p>
+
+<p>De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race
+kurde se traînent dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple
+se retire dans son quartier : des bâtisses incendiées, abandonnées,
+et vit là, pêle-mêle, dans la misère et la vermine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles,
+devant toutes les portes. Ils attendent, sans bouger. Les
+enfants pleurent, les femmes gémissent, et lorsqu’on passe
+près d’elles, vous disent en petit nègre :</p>
+
+<p>— <i>Gardache, clebo malinky !</i> (« Frère, du pain pour mon
+petit ! ») désignant, sur leur dos, une figurine gelée,
+enfouie dans des haillons.</p>
+
+<p>Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les
+Français qui plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul
+de la mission. Soudain, la mendiante s’éloigne, en
+nous maudissant.</p>
+
+<p>— Que dit-elle ?</p>
+
+<p>— Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle
+dit : « Je vois que les Français sont impurs, comme les
+Russes. Ils touchent les chiens. » Et vous voyez, elle s’en
+va sans même attendre l’aumône qu’elle a demandée.</p>
+
+<p>Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes : brunes, le
+nez busqué, les lèvres fortes, le visage racé ; les Persanes
+que l’on voit habituellement ont de grands yeux et des
+pommettes rouges comme les Chaldéennes de la campagne.
+Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une
+beauté qui ne fait pas oublier les Juives…</p>
+
+<p>Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé,
+on rencontre de nombreuses formes voilées de noir qui
+jacassent et nous suivent du regard… Ces mêmes personnes,
+on les retrouve dans les cimetières, dans certaines
+ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse
+catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie
+chercher à domicile par un de ces nombreux enfants qui
+rôdent dans les rues avec les chiens errants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les
+récits policiers qui le font frémir.</p>
+
+<p>— New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on
+peut trouver en Perse…</p>
+
+<p>Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de
+travers, persuadé qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.</p>
+
+<p>Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se
+promène lentement, s’assied, erre de nouveau le long des
+couloirs, écoute, sans en avoir l’air, les conversations des
+Français et introduit « les grands personnages » persans à
+l’hôpital. C’est là son rôle officiel ; à la vérité, il est espion
+à la solde du gouvernement persan auprès des Français.</p>
+
+<p>Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par
+mois. Yadoullah ajoute à ses revenus comme il peut. C’est
+lui qui présente les malades musulmans à la consultation
+gratuite. Aux uns, il promet la guérison, des remèdes, le
+droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux des
+générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa
+grâce et moyennant pourboire. Aux curieux qui ne
+veulent que visiter l’hôpital, il demande une gratification
+et leur fait voir pour ce prix les lampes électriques et le
+moteur qui fournit la lumière…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si « Mahamed qui doit mourir », Yadoullah, et quelques
+autres sont vêtus à la moderne, c’est-à-dire s’ils portent
+un col, une chemise, des bottines et un parapluie, le mollah
+a gardé les traditions : barbe au henné, cheveux ras,
+le turban du pèlerin et sa robe longue… Le mollah nous
+salue, une main posée sur son cœur ; il cite souvent des
+versets arabes… Il ne connaît pas le français.</p>
+
+<p>Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence,
+ont une même pensée : ils redoutent les Russes et
+méprisent tous les chrétiens indigènes. On peut assurer
+qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à leurs ancêtres
+décrits par les anciens voyageurs.</p>
+
+<p>Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance.
+Soudain surgissent les policiers du gouverneur
+et le chef de la police lui-même, un petit homme à lunettes
+rondes… Ils s’avancent avec des fouets et dispersent les
+curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à
+grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture
+les suit, où des femmes voilées de noir sont assises.
+Ce sont les dames d’un riche Persan qui accomplissent
+leur promenade quotidienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a
+bien voulu nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une
+haute pièce tapissée de nattes. Nous avons tourné dans
+l’étroit escalier du minaret qui conduit à la plateforme où
+le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque, psalmodie
+les prières rituelles, trois fois par jour. On voit
+les terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins,
+l’intimité des maisons musulmanes : trois femmes dévoilées
+qui se baignent dans les canaux, sous les arbres, les
+toits arrondis du caravansérail, des vergers, des vignes,
+les saules qui bordent l’horizon et les lignes bleues du lac,
+au loin…</p>
+
+<p>Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent
+la mosquée. Nicodème nous conte qu’il y a en ville une
+grande rumeur : on a vu des Français sur le minaret, et
+les Musulmans craignent on ne sait quel danger pour
+leurs femmes. Le mollah fournit des explications.</p>
+
+<p>— C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de
+notre commerce avec un Infidèle, il n’avait pas besoin de
+vous faire grimper là-haut…</p>
+
+<p>Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent
+leur grand deuil annuel<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> : la mort des imans et d’Ali.
+Des processions de pénitents parcourent la ville, matin et
+soir. Des croyants, vêtus d’une seule chemise noire, se
+flagellent les épaules en cadence, avec des chaînes.
+D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des
+enfants chantent des chœurs monotones. On promène des
+drapeaux verts et noirs, des bannières avec des plumes,
+ornées de mains de métal… Des Persans, la tête basse,
+conduisent des chevaux drapés de noir… Une ronde sauvage
+circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des
+sabres, des couteaux, des piques. Ils crient d’une voix
+essoufflée, mais sur un même rythme, quelque chose
+comme : <i>Chahossé ! Vakhossé !</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le nom de <i>chiites</i> s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre de
+Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie considérable
+d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les dépositaires d’un droit
+légitime au califat. Les Alides, par malheur, se montrèrent incapables
+de jouer ce beau rôle de prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista
+presque immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade
+Mo’awiya. Le plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680,
+dans une folle équipée vers Koufa (<span class="sc">P.-D. Chantepie de la Saussaye</span>,
+<i>Manuel d’histoire des religions</i>).</p>
+</div>
+<p>Les Français regardent curieusement, avec un certain
+malaise, ces manifestations… Mais les Russes éclatent de
+rire, et les chrétiens chaldéens plaisantent, avec une
+colère méprisante. Des Arméniens qui passent, à la tombée
+de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent leurs
+revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des
+tués. De nombreux blessés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c11">XI<br>
+<span class="xsmall">« LES SOIRÉES D’OURMIAH »</span></h3>
+
+
+<p>Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de
+dortoir, nous apercevons, Marcel Benoit, Maurice
+Jammes et moi, non loin de la porte d’entrée, quelque
+chose qui se traîne par terre.</p>
+
+<p>— Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.</p>
+
+<p>Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons
+l’un des nôtres : <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet
+état ! remarque Benoit, plein d’admiration.</p>
+
+<p>— Laissez-moi, implore <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je regagne mon
+quartier général.</p>
+
+<p>— Comme ça ? A quatre pattes ? demande Jammes.</p>
+
+<p>— Chut !… Oui, à cause des espions…</p>
+
+<p>Il est indéniable que <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ne peut ni marcher,
+ni se traîner. En dépit de ses protestations, nous le portons
+jusque sur son lit.</p>
+
+<p>— « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu ! » observe Marcel Benoit.
+Quelle belle signature pour des articles sur la guerre, en
+délayant le communiqué, comme…</p>
+
+<p>— Pourquoi ne pas faire un journal ?…</p>
+
+<p>Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville
+d’argile mal cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement
+prévu et organisé pour qu’on n’en reçoive jamais.
+Le courrier est, la plupart du temps, confié à des Russes
+évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de bagages
+dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.</p>
+
+<p>Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ,
+nous décidons de nous mettre à l’œuvre. Ainsi
+prennent naissance, par sympathie avec les « Soirées de
+Paris » de Guillaume Apollinaire, les « Soirées d’Ourmiah ».
+Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite,
+parce qu’il prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe,
+à la vie en famille, des choses oubliées, en somme.</p>
+
+<p>— Voici la manchette, dit Benoit : « Journal français
+du front du Caucase. »</p>
+
+<p>— Tout simplement ?</p>
+
+<p>— Puis, les indications habituelles : « Rédaction, quartier
+de Yurdischah. Les manuscrits non insérés ne sont
+pas rendus. La Direction les utilise. »</p>
+
+<p>— A quoi ? interroge Maurice Jammes.</p>
+
+<p>— Tu le verras bien.</p>
+
+<p>— Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour
+toutes communications au garçon de bureau Benoit…</p>
+
+<p>— Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte
+s’il est à jeun.</p>
+
+<p>Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des
+plus beaux échantillons d’humanité que la grande tourmente
+promène à travers le monde. Pour la semence, sans
+doute… Bien qu’il soit apprenti médecin, Benoit ne manque
+pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de comprendre
+ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie administratif
+l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage
+des jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en
+conscience.</p>
+
+<p>Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal,
+cumuler les fonctions de garçon de bureau et de critique
+dramatique. Aucune ironie dans ce rapprochement. Le
+hasard…</p>
+
+<p>— Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un
+garçon de bureau, annonce Maurice Jammes.</p>
+
+<p>— Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.</p>
+
+<p>— Entendu : « Nous sommes ici pour représenter le
+Droit. » Mais occupons-nous des rédacteurs, intervient
+Benoit.</p>
+
+<p>« Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une
+chronique sur les sports ?</p>
+
+<p>— Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite :
+« Au Petit Creusot », où il répare si artistiquement
+avec des boîtes de conserve les fusils des Chaldéens.
+Ce qui est fort dangereux, du reste…</p>
+
+<p>— Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé.
+Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> l’affirme : « Les morts ne réclament
+jamais. »</p>
+
+<p>— Et <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ?</p>
+
+<p>— Il sera chargé de la chronique militaire.</p>
+
+<p>— Si c’est pour parler de l’avance des armées russes,
+autant supprimer la rubrique tout de suite, assure Maurice
+Jammes.</p>
+
+<p>— Avez-vous pensé à la publicité ?</p>
+
+<p>— Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer,
+nous inscrirons des placards comme ceux-ci :
+« Si vous aviez placé ici une annonce sur votre produit,
+vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une commande à
+votre maison. »</p>
+
+<p>— Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent
+enfin, déclare Jammes. Une colonne pour les
+« recherches et réclamations ».</p>
+
+<p>— Entendu. Nous mettrons : « Le Monsieur qui au
+vestiaire du Grand Théâtre russe, du quartier de Dilkoushah,
+a reçu un pantalon de dentelle et un éventail au lieu
+et place de sa capote réglementaire, est prié de rapporter
+ces objets à la Direction. »</p>
+
+<p>— Et la chronique médicale ?</p>
+
+<p>— Nous n’avons que l’embarras du choix : trop de compétences.</p>
+
+<p>Mais Benoit demande la parole :</p>
+
+<p>— Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des
+études spéciales et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier
+au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ». Son passé — ancien prisonnier de guerre,
+évadé d’Allemagne, ancien matelot, ancien boucher sur
+un paquebot — le désigne suffisamment pour cet emploi.</p>
+
+<p>« Vous savez que, dans le civil, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> met sur ses
+cartes de visite : « Ex-interne de la Villette ». Ce qui ne
+manque pas de produire une grande impression sur sa
+clientèle.</p>
+
+<p>« Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> le reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de
+décès qu’un chirurgien.</p>
+
+<p>— On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur
+la transcription en français, des noms russes et persans.
+Doit-on écrire le « Stabs » ou le « Schtabs » ? (État-Major).
+Doit-on écrire « Younker » ou « <span lang="de" xml:lang="de">junker</span> » à l’allemande,
+pour désigner un officier ? Doit-on énoncer « Pojalouista »
+(pour : s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent :
+« Pajaste » ?</p>
+
+<p>— Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes.
+D’ailleurs, je viens de trouver la devise qu’il portera en
+manchette. En manière de protestation contre la nourriture
+qui est assez restreinte comme vous savez et l’obligation
+où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin
+étant défendu par les autorités russes…</p>
+
+<p>— Alors, c’est en buvant du thé que <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> s’est
+mis dans l’état où nous l’avons trouvé ?</p>
+
+<p>— Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka
+dans son thé.</p>
+
+<p>— En manière de protestation, poursuit Jammes, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>
+a composé un refrain sans façon qui est devenu le
+refrain de la formation :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De l’ambulance alpine,</div>
+<div class="verse">J’en ai plein le dos :</div>
+<div class="verse">On n’y bouffe que des briques,</div>
+<div class="verse">On n’y boit que de l’eau.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Et la chronique des modes et de l’élégance ?</p>
+
+<p>— On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la
+comédienne Lentina, répond Benoit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c12">XII<br>
+<span class="xsmall">CONSULTATION GRATUITE</span></h3>
+
+
+<p>Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce
+sont toujours les mêmes clients qui se présentent :
+indigènes, chaldéens, musulmans et des soldats russes de
+toutes les armes, des femmes employées à la Trésorerie,
+aux Intendances, des « sœurs de charité… »</p>
+
+<p>Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers…
+Ils ont lu, par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau
+racoleur. Alors ils sont entrés… Mais, comme ils ne
+possèdent pas d’autorisation écrite, on les renvoie. Cette
+formalité les étonne… Et les civils musulmans qui attendent,
+où prennent-ils leurs papiers ?</p>
+
+<p>Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres,
+par curiosité. Ils montrent un bout de chiffon sur quoi
+une « siestra » indulgente griffonna quelques lignes et sa
+signature : « Pour le Médecin-chef du régiment ou de
+l’hôpital… La sœur : Anna, etc… »</p>
+
+<p>Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que
+les docteurs et officiers russes, tiennent en effet les écritures
+que ces messieurs affectent de dédaigner. Le billet
+s’orne du timbre humide où les aigles impériales déploient
+leurs ailes… Miracle du cachet, sortilège de la paperasse
+que nul ne cherche à déchiffrer !… La forme est sauvée,
+et les porteurs de papiers sont dignes d’entrer…</p>
+
+<p>Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la
+porte que referme avec bruit un tablier blanc pressé, les
+Russes commencent une longue discussion. On les entend
+crier :</p>
+
+<p>— <i>Davolna !</i> (assez !) <i>Volia !… Svaboda !… Bourgeouaisie !…</i></p>
+
+<p>Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang…
+C’est l’étudiant de service qui prie ces messieurs de faire
+silence. Sur un banc, à l’écart, des officiers russes sont
+assis. Une « siestra » en robe crème et jupons courts se
+penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte
+s’ouvre. Et apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch,
+un Russe né à Paris, qui a l’avantage de connaître ses
+compatriotes. Avant même qu’il ait parlé, tous les « tavarischy »
+se pressent autour de lui. Pawel les calme, du
+geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans
+ce nouveau venu une aide inespérée, se redresse, et, dans
+un grand salut militaire, fait sonner ses éperons.</p>
+
+<p>Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour
+de faveur. Il posera la question au Comité, mais, devant
+le silence de Pawel, les autres se taisent : ils se retrouvent
+les dociles serviteurs de l’ancien tsar…</p>
+
+<p>Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent
+niellé. Il le présente aux officiers russes qui s’inclinent.
+Pawel lui-même prend une cigarette et, avec les grâces
+et les petites façons d’une pensionnaire en peignoir, roule
+sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté, puis de
+l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.</p>
+
+<p>La « siestra », aussitôt, plaide la cause de son malade,
+qui, du reste, se croit déjà perdu et cherche sur les murs
+les habituelles icones. Mais il ne voit que des tableaux de
+service, emplois du temps, courbes des fièvres, etc. Le
+malade du brancard appelle un pope, un petit père…</p>
+
+<p>— Batiouchka !…</p>
+
+<p>Et le « batiouchka » paraît.</p>
+
+<p>Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui
+porte l’ample robe grise à fourrures des popes. Sa main
+grasse se ferme sur une tabatière d’or enrichie de rubis. Il
+a l’air très doux, ce pope. Il s’accroupit près du brancard. Il
+parle avec douceur et se bourre le nez d’un doigt délicat.
+La « siestra » attend, la tête penchée. Elle est blonde, naturellement,
+des yeux bleus… Elle ressemble à la plupart
+des infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du
+front, pour distraire les officiers, disent les simples, pour
+faire de l’espionnage, affirment les initiés. De mystérieuses
+histoires ont cours, en effet, sur le compte de ces
+dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en
+liberté, comme « Croix-Rouge », après une charmante
+captivité. Presque toutes parlent l’allemand, et c’est en
+cette langue qu’elles s’expriment souvent avec les Français
+peu familiers avec le russe.</p>
+
+<p>La jolie « siestra » a rejeté son manteau d’astrakan et
+détaillé d’un regard tranquille, les hommes et les choses
+qui l’entourent… Des « camarades » se succèdent. Ils sont
+atteints des habituelles maladies que réservent aux imprudents
+les faciles chrétiennes de cet Orient et les voiles
+noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel,
+dont il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière
+de son village, lorsqu’il partit pour la guerre, lui
+annonça que, s’il était épargné et repassait la frontière du
+Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète pour la Natacha,
+qui lui est fidèle dans la steppe profonde…</p>
+
+<p>C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît
+sous un énorme bonnet à poils blancs ; ses pieds s’enfoncent
+en de lourdes bottes de feutre.</p>
+
+<p>Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race :</p>
+
+<p>— Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et
+de l’erreur… Pas plus que le tsar n’était notre Père, la
+radoteuse… etc…</p>
+
+<p>Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte
+jusque sur ses chevilles, pas plus grosses que les mollets
+d’une Française, et un paysan habillé avec les défroques
+que les soldats russes abandonnèrent, parlementent longtemps…
+Il y a là, encore, des Persans de la dernière classe,
+reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu
+de leur épaisse chevelure et trois graves mollahs… Ces
+derniers s’informent d’abord si les « savants » qui doivent
+les examiner sont musulmans. La valeur de la consultation
+dépend de la réponse… Et puis une Persane, en noir.
+Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne. Il
+dit que sa dame est malade : une plaie sur les lèvres. Il
+veut que l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite,
+sans regarder la Persane, qui se refuse, même pour un
+moment, à montrer son visage.</p>
+
+<p>Mais Pawel conte fleurette à la « siestra ». Il se tient
+sur une jambe, puis sur l’autre, de façon que la visiteuse
+puisse admirer à loisir ses jambières en cuir jaune. Il agite
+les mains, et c’est pour lui faire voir sa bague où bleuit
+une énorme turquoise…</p>
+
+<p>Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche
+de l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant
+la « sœur de charité » demande :</p>
+
+<p>— Soldat ?</p>
+
+<p>— Oui, dit le Russe.</p>
+
+<p>— Quel âge as-tu donc ?</p>
+
+<p>Pas de réponse. Pawel insiste :</p>
+
+<p>— Voyons, quelle année ? Quel mois ? Quel jour
+es-tu né ?</p>
+
+<p>— Nizenaï… (je ne sais pas) déclare une voix endormie.</p>
+
+<p>— Comment ? Tu ne sais pas ! Rappelle-toi…</p>
+
+<p>La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis :</p>
+
+<p>— Je me souviens… C’est l’année où la maison d’Yvan
+Yvanovitch, en face de la nôtre, a brûlé…</p>
+
+<p>Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous
+devant les portes de l’ambulance pour la consultation,
+des médecins chaldéens qui firent leurs études en
+Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile clientèle.
+L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis
+tire d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et
+de grosseur différentes. Il les range devant le malade et
+désigne chaque flacon :</p>
+
+<p>— Voici… celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre
+krans, celle-ci huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce
+que tu veux ?</p>
+
+<p>Le malade se décide pour la fiole à deux krans.</p>
+
+<p>— Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les
+heures…</p>
+
+<p>Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les
+remèdes gratuits qu’on lui remettra à l’ambulance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c13">XIII<br>
+<span class="xsmall">DIVERTISSEMENT</span></h3>
+
+
+<p>Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient
+très bas dans le ciel, à portée de nos fusils. Leurs
+croassements emplissent la cour du petit jardin de l’hôpital.
+Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver, le
+froid… Et ce soir, voici qu’il pleut… Dans les étroites
+rues mal pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues.
+Le long des murailles de briques et de terre, de
+grands Persans passent en courbant l’échine… Quelques
+ânes attardés traversent le cimetière musulman, où les
+saules se profilent dans la brume…</p>
+
+<p>Voici venir le temps où les communiqués du Caucase
+annoncent que « dans les montagnes, la neige est tombée,
+atteignant par endroits un mètre de hauteur, que dans
+les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse dix
+degrés ; des bourrasques de neige arrêtent les opérations… »</p>
+
+<p>— C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe.
+C’est fini pour la saison et pour l’année… L’été, il fait
+trop chaud… L’hiver…</p>
+
+<p>Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle
+sa grande capote grise.</p>
+
+<p>— Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.</p>
+
+<p>A l’État-Major, au « Stabs », l’officier de service secoue
+la tête.</p>
+
+<p>— Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les
+positions que nous occupons. D’ailleurs, l’armistice sera
+vite conclu.</p>
+
+<p>Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché
+est fermé et des bruits se répandent : la paix prochaine
+serait signée, l’écroulement et la fuite de Kerensky,
+l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine, etc…</p>
+
+<p>La chute de Kerensky ! Tandis que la tragédie d’Hamlet
+se jouait en Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky,
+quelques Russes et nous-mêmes, les Français, à leur
+contact, avions fini par croire au redressement de ce vaste
+pays.</p>
+
+<p>C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles
+de Moscou furent confirmées. Le 10 décembre 1917,
+on apprenait à Ourmiah que l’armistice était signé. Les
+soldats annoncent naïvement leur intention de piller le
+bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et des
+cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures
+des caravansérails.</p>
+
+<p>« L’homme-qui-doit-mourir » relève son visage jauni.
+Il semble renifler d’où vient le vent. Il se promène frileusement
+dans son grand manteau noir qui le recouvre
+comme un suaire… Les montagnards parcourent la ville ;
+des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner.
+Les Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se
+préparent à fuir, comme d’habitude.</p>
+
+<p>Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui
+veut la paix et la fin de l’occupation militaire, parmi ces
+Russes qui ont déclaré que la guerre était finie ?</p>
+
+<p>Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les
+armées du Caucase restent sur leurs positions. Comment
+retenir tous ces soldats qui veulent rentrer dans leur
+pays ? La plupart n’y sont jamais retournés depuis le
+début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent
+d’un expédient : le théâtre gratuit.</p>
+
+<p>A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain
+abandonné, près de la rivière, on a construit une grande
+scène. Des « sœurs de charité », des « praporchicks »
+(aspirants) y jouent les principaux rôles.</p>
+
+<p>— Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina,
+la comédienne.</p>
+
+<p>Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris
+tant de leçons ! Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice
+Jammes, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, d’autres encore…</p>
+
+<p>Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action,
+tout en discours que termine un coup de revolver fatal,
+quand sonne l’heure de la retraite, des comédies farcies
+de monologues qui désorientent les Français, surpris également
+de voir les moujicks s’intéresser à ces déclamations
+sans fin… Le bon public que ces soldats de tous pays :
+l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à
+longue mèche et le type mandchou qui plisse ses petits
+yeux… Ils applaudissent, ils rient largement. Des délégués
+à fleurs rouges assurent une police relative dans la
+salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable humaine…
+Ils font taire les « camarades » dont le rire enfantin se
+prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre,
+une voix autorisée psalmodie :</p>
+
+<p>— Camarades, ne fumez pas… La fumée fait du mal à
+la gorge des camarades acteurs.</p>
+
+<p>Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître
+ensuite sous les capotes… Les « camarades » se
+cachent, pour fumer, comme de grands gosses…</p>
+
+<p>Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice
+Jammes, nous allons leur parler. Ce sont des jeunes
+gens bien rasés. Salutations. Poignées de mains. Éperons
+choqués à chaque présentation. Ils ont déjà ces visages
+particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et
+de l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession.
+Hier, ils n’étaient rien, pas même <i>efreiters</i> (instructeurs).
+La Révolution en fit des « praporchicks »
+(aspirants), et la guerre qui chôme les transforme en
+comédiens. La belle vie que celle qui commence par les
+armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi
+touchant que leur jeu est sincère : au contact de quelques
+amateurs, ils ont acquis les manières du métier. Prétentieux,
+comme des professionnels, ils savent déjà occuper
+toute la scène au détriment de leur partenaire…</p>
+
+<p>Les femmes, des « sœurs de charité », s’adaptent encore
+plus vite. Elles rient longuement, parlent avant le temps
+marqué et se pavanent comme si elles tenaient un emploi
+de grande coquette. La Sibérienne Kamenskaïa, — un
+petit visage blond ébouriffé, — s’essaie à des rôles composés.
+Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y
+réussit. Angelina la Grecque, trop brune et trop mince,
+se trémousse comme une danseuse et la troublante Lentina
+songe à montrer ses bras nus. Nous la félicitons
+comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais
+elle ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac
+terrible la travaille. Aussi elle invoque, pour se donner
+du courage, l’icone de la tapisserie et multiplie, avant
+d’entrer en scène, de rapides signes de croix… Le plus
+joli spectacle se donne dans les coulisses.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a une autre distraction pour les soldats russes : les
+élections. On a donc transformé en électeurs les « camarades »
+qui reviennent des secteurs plein de neige. Quand
+ils voient des sanitaires français, ils les saluent de la formule
+rituelle :</p>
+
+<p>— Camarades, la terre et la liberté !</p>
+
+<p>Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent
+durant l’été, ils ne savent pas encore qu’il y a des soldats
+français dans la ville. Notre uniforme jaune-moutarde,
+pareil à celui des troupes coloniales, pourrait leur faire
+croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent
+pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères
+depuis la Révolution. Ils nous saluent simplement :</p>
+
+<p>— <i>Sdraz, tavarischy Guermany !</i></p>
+
+<p>Ils nous prennent pour des « camarades allemands ».
+Les plus avertis croient que nous sommes Autrichiens et
+quelques-uns nous demandent avec inquiétude si, par
+hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces redoutables
+petits jaunes dont il fut si souvent question… Cette
+confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un
+jaune-serin.</p>
+
+<p>Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère
+discipliné, obéissant comme un automate, à qui des voix
+ont annoncé :</p>
+
+<p>— Tu es libre désormais.</p>
+
+<p>On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui
+représentent, chacun, une liste différente de candidats et
+portent un numéro. Si le nouveau citoyen ne sait pas lire,
+il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq. Et il placera
+dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète :</p>
+
+<p>— Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de
+Russie ; le deux, le parti de la liberté du Peuple ; le trois,
+le parti social-révolutionnaire ; le quatre, le bloc des partis
+socialistes de l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et
+social-démocrates ; le cinq représente le parti ouvrier
+social démocratique (bolscheviky)… Tu choisiras…</p>
+
+<p>L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir
+toutes ces grandes choses, puis, perplexe, attend la décision
+de son voisin, qu’il surveille du coin de l’œil. Mais il y a des
+orateurs dans les groupes. Ils indiquent la bonne liste…</p>
+
+<p>Mikhaël est très ennuyé ; différents parleurs lui assurent
+tour à tour que chaque numéro est le meilleur ; le dernier
+qu’il entend a de bonnes raisons pour le convaincre. Il
+lui retire quatre bulletins de façon qu’il ne se trompe
+point.</p>
+
+<p>Comme il se dirige vers la loterie, — je veux dire : vers
+l’urne, — son unique bulletin bien serré dans sa grosse
+main, Mikhaël est arrêté par un jeune homme blond et
+frisé.</p>
+
+<p>— Camarade, fais voir ce que tu tiens… Non, prends
+celui-là… Tu allais voter contre nous, contre la terre et la
+liberté !…</p>
+
+<p>Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant
+tous : elle était vide. On l’a refermée, cachetée à la cire,
+et de sombres « délégués » l’entourent et la protègent.</p>
+
+<p>— C’est ici comme partout, constate philosophiquement
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c14">XIV<br>
+<span class="xsmall">AUTRES DISTRACTIONS</span></h3>
+
+
+<p>L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il
+a sa figure des grands jours, la toque de travers sur
+ses cheveux hérissés.</p>
+
+<p>— Venez voir ! Y en a des soldats russes qui ont pillé
+à bazar.</p>
+
+<p>Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels :
+soldats russes, portefaix, musulmans dans leurs manteaux.
+Au coin, sur la borne, un mendiant psalmodie les litanies
+du martyre des Alides. Quelques soldats s’éloignent en
+serrant les bras sur leurs capotes gonflées.</p>
+
+<p>— Y en a qui ont pillé… dit le tremblant Israël.</p>
+
+<p>Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des
+lèvres, les mains dans les poches, interpelle ces fuyards
+prudents. A notre grande surprise, ces « citoyens libres »
+s’approchent…</p>
+
+<p>— Pourquoi as-tu volé ? demande Bobbyck.</p>
+
+<p>— J’ai fait comme les autres… Je pouvais bien prendre
+des marchandises puisque les autres en prenaient.</p>
+
+<p>Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des
+babouches, des peaux de renard, des morceaux d’astrakhan,
+une aiguière en cuivre…</p>
+
+<p>— Laisse ton butin… Tu peux t’en aller…</p>
+
+<p>Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant
+que Bobbyck arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent
+sans protester les objets les plus disparates : du tabac,
+des ceintures de cuir, un samovar, des chaussettes de
+laine, de petits tapis… Et tous de fournir la même excuse…</p>
+
+<p>— J’ai fait comme les autres…</p>
+
+<p>Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se
+retourner. Des Chaldéens de la plaine, transis de crainte,
+viennent annoncer que des soldats ivres enfoncent les
+portes de bois des boutiques avec des poutres… Bobbyck
+allume une cigarette. Il a assez travaillé pour aujourd’hui…</p>
+
+<p>Que chaque officier russe fasse comme lui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toute la journée, on entend les habituels coups de feu.
+Le pillage continue jusqu’à la nuit.</p>
+
+<p>Le général russe commandant le corps d’armée n’a
+aucune autorité. Il le reconnaît de bonne grâce. Les policiers
+persans que l’on rencontre quelquefois dans les rues
+estiment que le moment est mal choisi pour eux de se
+montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.</p>
+
+<p>Le gouverneur persan se désole… Enfin, après une nuit
+de vol, les rues du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises,
+des étoffes traînent par terre. Sous les voûtes
+du bazar, devant les boutiques défoncées, on ne rencontre
+que des vendeurs de nougat (« khalva »).</p>
+
+<p>Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium
+qui a pu sauver sa maison. Des Russes défilent, le fusil
+sur l’épaule. Quelques Musulmans. Il fait froid. Et voici
+que des ânes, au trot, s’avancent librement dans les ruelles
+du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.</p>
+
+<p>Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments
+russes s’en vont en Russie.</p>
+
+<p>Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces
+jours derniers. Les cosaques du Baïkal se retirent. C’est
+la fin… Les chrétiens de la contrée, — Chaldéens et Arméniens, — que
+divertissait le pillage du bazar ne rient plus.</p>
+
+<p>— Nous serons massacrés quand les Russes ne seront
+plus là…</p>
+
+<p>Les malades russes, en traitement à l’hôpital français,
+craignent les représailles des musulmans, quand, leurs
+camarades partis, il leur faudra rejoindre, par groupes
+isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils demandent tous à
+être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.</p>
+
+<p>L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans
+deux semaines. Il faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il
+ne peut ni les précéder ni les obliger à rester ici.</p>
+
+<p>On demande aux camarades qui partent :</p>
+
+<p>— Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie ?</p>
+
+<p>— Nous faisons comme nos camarades…</p>
+
+<p>Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous
+courent s’entasser sur ses rives, à Guelman-Khané, où la
+flottille n’a pas assez de barques pour transporter ces
+voyageurs sur l’autre bord.</p>
+
+<p>A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres
+ennuis. Des milliers de soldats campent sur les quais. Ils
+attendent des trains qui ne viennent jamais. Ils vivent
+comme ils peuvent : de pillages, d’incendies, de meurtres.
+Les ravitaillements sont arrêtés.</p>
+
+<p>Que devenir à Ourmiah ? Sans ordre, nous devons
+attendre…</p>
+
+<p>La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement
+sur les hauts plateaux ; elle brouille l’horizon de saules
+dans la campagne et tourne dans les étroites ruelles. Les
+Chaldéens frileux marchent vite ; les Persans se cachent
+dans leurs houppelandes ; quelques officiers russes, des
+Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir
+brille d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans
+ses ténèbres mystérieuses.</p>
+
+<p>Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la
+chapelle de la Mission catholique des Pères Lazaristes
+depuis le début de la guerre. Les rues ne sont pas sûres,
+et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir après que les
+mollahs ont salué le soleil couchant.</p>
+
+<p>Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année ?
+Les Pères ne savent pas :</p>
+
+<p>— Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils,
+sans rire.</p>
+
+<p>Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats
+français donnera peut-être quelque confiance aux Chaldéens
+qui oseront sortir de leurs profondes demeures.</p>
+
+<p>On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à
+minuit. La plupart de nos camarades se rendent à la maison
+des Pères, le revolver au ceinturon, car l’on fusille
+ferme, comme chaque nuit, dans tous les quartiers, depuis
+Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de
+garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel.
+Il y aura des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné,
+des oignons crus, des amandes grillées et du miel, le
+tout arrosé de vodka. Benoit rêve au gâteau de riz semé
+de raisins secs, baignant dans le vin cuit.</p>
+
+<p>Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos
+verres pleins de ce lourd vin alcoolisé, que l’on conserve
+dans les « linas » de terre cuite, se lèvent, on nous annonce
+qu’une femme malade vient d’entrer à l’hôpital… Elle est
+petite, les yeux hagards, le visage blanc de vaseline. Elle
+pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le lit où
+des infirmiers l’ont déposée.</p>
+
+<p>— Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit,
+mécontent.</p>
+
+<p>L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues
+sont encore encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons
+Lentina, l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de
+l’ambulance, ni perdu la tête autant qu’on pourrait le
+croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près d’elle,
+elle recommande entre deux sanglots :</p>
+
+<p>— Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon
+et mon sac à main dans l’auto, devant la porte…</p>
+
+<p>— Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit.
+La… Chose-Kaïa…</p>
+
+<p>— La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.</p>
+
+<p>— Oui… Elle prend de la morphine et de la coco…
+Lentina également.</p>
+
+<p>— Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.</p>
+
+<p>« Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés.
+Lentina revient de Tiflis où elle a appris la mort de son
+mari, le jeune lieutenant que vous avez vu…</p>
+
+<p>— Non. Connais pas…</p>
+
+<p>— N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se
+tuer. Lentina revient, déjà malade, en Perse. Arrivée
+chez elle, de la glace sur l’estomac, des « praporchicks »
+sont venus la chercher pour jouer le soir même un rôle
+de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la
+grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or,
+Lentina doit jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les
+bons camarades lui remettent une bouteille de vin véritable.
+Lentina s’aperçoit du subterfuge lorsqu’elle a commencé
+sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son jeu,
+achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très
+malin de la part des praporchicks…</p>
+
+<p>Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés
+comme les plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant
+« l’omelette aux fines herbes de l’Azerbeidjan » — assure
+le menu. Il remplit nos verres et, comme il faut toujours,
+même dans ces heures de désarroi, établir une fiche pour
+chaque nouvel « entrant », il propose :</p>
+
+<p>— On mettra donc : « Crise simple consécutive à plaisanterie
+stupide. »</p>
+
+<p>— Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c15">XV<br>
+<span class="xsmall">AVANT LA FIN</span></h3>
+
+
+<p>Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait
+envoyé. Il s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en
+cours de route la plupart de ses marchandises. Ou bien
+on les lui a prises. Les médecins français font à ce sujet
+de sévères remarques :</p>
+
+<p>— Ils ne s’aperçoivent donc pas que la « plaisanterie »
+va se terminer ! s’étonne Bobbyck.</p>
+
+<p>La « plaisanterie », c’est la guerre et ses offensives. Le
+capitaine Bobbyck ajoute :</p>
+
+<p>— Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah ?
+Les « tavarischy » s’en empareront.</p>
+
+<p>Puis, pour nous :</p>
+
+<p>— Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané.
+Pas plus loin…</p>
+
+<p>Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à
+son bureau, tout frileux d’avoir vu l’eau du petit
+bassin couverte de glace.</p>
+
+<p>On l’interroge sur la paix prochaine… Il ne sait rien.
+Il rit de tout son masque d’homme qui aime à rire, en
+plissant les yeux. Il s’est remis au travail, méthodiquement.
+Il continue comme avant, à établir des factures. Il
+a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un
+peu partout.</p>
+
+<p>Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que « l’hôpital
+numéro cinq » est fermé.</p>
+
+<p>— Oh ! que vont devenir les « siestry » (sœurs de charité).
+C’est bien dommage !…</p>
+
+<p>Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le
+temps. La paix peut être signée demain. Ses comptes ne
+sont pas encore arrêtés.</p>
+
+<p>Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes
+lui parle de Tiflis, charmante ville où l’on peut boire, où
+il y a des femmes…</p>
+
+<p>— A propos, vous êtes allé voir la petite Française
+dont je vous avais donné l’adresse ?…</p>
+
+<p>Il fait « oui », en secouant la tête.</p>
+
+<p>— Vous avez été sage, j’espère ?… ajoute Jammes.</p>
+
+<p>— Il y avait toujours le mari… répond Bobbyck.</p>
+
+<p>Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu
+noceur et bon vivant. Mais, on ne connaît jamais bien
+ceux avec qui l’on vit. Comme Jammes observe :</p>
+
+<p>— Nous sommes bien isolés à Ourmiah.</p>
+
+<p>— On est seul partout, dit-il presque sérieux.</p>
+
+<p>Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion
+célèbre de Maupassant : « Personne ne comprend personne. »
+Nous devinons que sous un sourire factice, Bobbyck
+dissimule on ne sait quelle inquiétude. Toutefois, il
+reprend très vite :</p>
+
+<p>— Songez que dans notre isolement, le chien, la femme
+et la puce sont les uniques créatures qui soient spontanément
+vers nous venues.</p>
+
+<p>— Et les « siestry », vous les avez rencontrées sur la
+route de Tiflis ? demande Jammes.</p>
+
+<p>Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne
+vient d’entrer. Elle a des cheveux très courts et un nez
+un peu long. Les cheveux, c’est elle qui les fit couper.
+Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle est bien
+connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.</p>
+
+<p>— Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle.
+Mon hôpital a fermé.</p>
+
+<p>C’est aussi une « sœur de charité » russe.</p>
+
+<p>— Prenez-moi !</p>
+
+<p>— Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant :
+« Prenez-moi comme dame sanitaire… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck,
+et comme à l’entendre, tout paraît aisé, facile, sans importance.
+C’est à nous qu’il demande les dernières nouvelles
+de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant à lui, il ne
+sait pas… On insiste :</p>
+
+<p>— Voyons, vous savez bien quelque chose ?…</p>
+
+<p>— Oui… oui… La grande dame brune aux mains
+pleines de bagues n’est plus à l’« International » et, en
+face des Cadets, on a ouvert un grand nouveau café…</p>
+
+<p>— Il y a beaucoup de soldats à Tiflis ?</p>
+
+<p>— Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc ?</p>
+
+<p>— Tous.</p>
+
+<p>— Le théâtre gratuit ne les retient plus ! C’est la fin !</p>
+
+<p>Il a rapporté la photo de sa femme : une jeune personne
+élégante près d’un énorme sloughi qui occupe le
+premier plan. Il nous montre l’image.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que le chien est bien ? dit-il.</p>
+
+<p>Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à
+Djoulfa, sur la frontière, les pillages des soldats russes.
+A Charaf-Khané, l’Intendance distribue ce qui lui reste
+pour éviter les vols et les incendies. Les camarades posent
+leurs conditions :</p>
+
+<p>— Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des
+bottes et des manteaux.</p>
+
+<p>Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne
+comprend rien à cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait
+prévu son imagination.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir
+jusqu’ici : constituer avec ce qui reste de Russes, des
+bataillons arméniens et chaldéens qui seront chargés
+d’occuper la ligne que les « tavarischy » abandonnent.
+Ils devront résister à l’ennemi héréditaire : le Turc. Le
+« Stabs » russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.</p>
+
+<p>— C’est de l’imagination britannique, cette idée-là,
+constate Bobbyck.</p>
+
+<p>Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable.
+On fait appel au courage des Chaldéens. Des
+officiers et des sous-officiers des anciennes armées du tsar
+se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux nouvelles
+recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir
+dans cette armée. Quelques montagnards viennent même
+s’enrôler. Enthousiasme oriental, qui n’a pas de lendemain.</p>
+
+<p>Le sceptique Bobbyck résume la situation :</p>
+
+<p>— Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze
+officiers et déjà huit volontaires soldats. Au deuxième
+bataillon, on compte quinze officiers et seize volontaires.
+Au troisième bataillon, il y a treize officiers, mais pas
+encore de soldats…</p>
+
+<p>Et il pense aux choses pratiques :</p>
+
+<p>— Avez-vous des amis à décorer ? On liquide. Mon ami
+le colonel Brovsky peut beaucoup.</p>
+
+<p>En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au
+chiffre et aux armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas
+été modifiés par la Révolution. On trouve des <i>certificats</i>
+et des <i>attestats</i>, ornés de la noble tête du tsar et du
+visage triste de la tsarine… Les décorations sont supprimées,
+mais on distribue celles qui restent. La médaille de
+Saint-Georges « pour la bravoure » porte à l’avers le profil
+de Nicolas.</p>
+
+<p>— Voulez-vous la Médaille du Travail ? Il y a aussi plusieurs
+Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La société russe de ravitaillement des armées, les
+« Ziemski-Saïous », a établi des magasins à Charaf-Khané,
+sur les rives du lac. Ils ont été pillés. Il y a aussi toute
+une flottille pour le transfert des marchandises. Que faire
+de ces bateaux maintenant que les soldats russes quittent
+la Perse ?…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? dit avec la naturelle inconscience
+des Slaves le commandant à qui furent confiées les barges,
+bateaux plats, remorqueurs de la société… Que voulez-vous ?…
+On vend tout… Je vendrai ma flotte et je me
+retirerai…</p>
+
+<p>— Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil
+d’administration de votre compagnie…, observe Bobbyck.</p>
+
+<p>— Il n’y a plus d’État ; et la compagnie, où est-elle ?</p>
+
+<p>Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment
+mieux rester à Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.</p>
+
+<p>Ils se découvrent des maladies inattendues ; quelques-uns
+entrent chez les Français en traitement… Cela leur
+permet d’attendre.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un
+énorme colosse de colonel. Il a grande allure avec ses
+cheveux blancs et son visage grave.</p>
+
+<p>Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter
+le nouveau venu… Il le trouve, le soir, à genoux sur le
+parquet, une bougie à la main et inspectant toutes les encoignures…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs ?
+s’informe le colonel en relevant un front soucieux…</p>
+
+<p>— Des araignées ?… Non… Il y a peut-être des scorpions,
+l’été, mais maintenant ils ne sortent pas…</p>
+
+<p>— Ah !… Et des petites bêtes qui courent par terre et
+qui font des trous dans les murs ?…</p>
+
+<p>— Des souris ?… Non plus…</p>
+
+<p>— Non. Ah ! Et ces détestables choses qui poussent sur
+la tête, comment appelez-vous ?</p>
+
+<p>— Des cheveux ?…</p>
+
+<p>— Non…</p>
+
+<p>Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au
+mur. Il s’écrie :</p>
+
+<p>— Des poux !</p>
+
+<p>— Non. Il n’y en a pas.</p>
+
+<p>— Non ?… Ah ! tant mieux… dit l’officier en redressant
+tout à fait sa grosse tête congestionnée… Parce que, je
+vais vous dire, ajoute-t-il, parce que j’en ai peur !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra
+compter les capotes grises qui sont restées à leur poste.</p>
+
+<p>Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires.
+Yadoullah-Khan, interprète persan à l’ambulance,
+dit à certains « grands personnages » :</p>
+
+<p>— Représentez à vos édiles que les Français veulent
+organiser ici une armée de chrétiens. Lorsque les Anglais
+et les Français s’emparent d’un pays ce n’est pas
+comme les Russes, c’est pour toujours…</p>
+
+<p>On essaye de faire prendre patience aux soldats russes
+qui encombrent les bateaux et les gares. On leur dit :</p>
+
+<p>— Attendez que vos camarades russes, prisonniers en
+Turquie, soient revenus. Vous délivrerez les Turcs qui
+sont en captivité chez vous.</p>
+
+<p>Mais ils répondent :</p>
+
+<p>— Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons
+l’accorder à tout le monde, et nos frères de Turquie doivent
+agir comme nous.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c16">XVI<br>
+<span class="xsmall">LES BATAILLONS CHALDÉENS</span></h3>
+
+
+<p>En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est
+une trouvaille. En principe du moins. Sur le papier,
+si l’on préfère.</p>
+
+<p>— Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.</p>
+
+<p>Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers
+russes qui s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient
+dans un poste avancé, pendant la guerre. Ils le disent. On
+ne peut contrôler leur parole, puisque les communications
+télégraphiques sont déjà difficiles. Toute une jeunesse en
+uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers
+commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit
+ans.</p>
+
+<p>Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne
+veulent pas que l’on donne des fusils aux seuls chrétiens,
+et voici qu’ils se détournent des Français. L’armée chaldéenne
+s’organise difficilement.</p>
+
+<p>Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles
+constate :</p>
+
+<p>— On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste
+à Ourmiah pour examiner les « droujinas »… Il s’y opposera…
+Cependant, le gouverneur persan de la ville annonce
+que des peines sévères seront prises contre les sujets persans
+qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.</p>
+
+<p>Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette.
+Ils vont en même temps protester de leur fidélité auprès
+du gouverneur persan. A l’État-Major russe qui leur offre
+des fusils, ils répondent par ce mot qui justifie toutes les
+servitudes :</p>
+
+<p>— Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons
+pas qu’on le sache…</p>
+
+<p>Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ
+des Russes, mais on n’a pas pensé que les chrétiens, riches
+d’armes et de munitions, se souviendraient d’abord que
+leurs vrais ennemis sont à côté d’eux : les musulmans de
+la région, les musulmans propriétaires de villages et de
+grandes maisons…</p>
+
+<p>La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure
+toute la nuit. Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital,
+et Mahamed, « l’homme-qui-doit-mourir », s’en va,
+inquiet, à l’affût des nouvelles.</p>
+
+<p>On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été
+fusillés en représailles.</p>
+
+<p>Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou
+annonce de graves événements.</p>
+
+<p>— Le gouverneur, le « kargouzar », le « sardar » ont
+dit que les Français devaient s’en aller… Il y a des canons,
+des fusils, des revolvers pour les chasser… Au besoin, les
+dents de leurs soldats suffiraient à les mettre en fuite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où
+il est sage de ne pas trop sortir le soir… Pour mettre
+fin à ces fusillades nocturnes, le gouverneur persan a
+convoqué chez lui les « grands personnages », les « honorables
+présidents » des diverses missions religieuses, les
+patriarches chaldéens, les dignitaires persans… Autour
+des grands tapis, on parle… Chacun débite son petit discours
+en faveur de la paix, sur ce thème émouvant :</p>
+
+<p>— Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des
+frères, puisqu’ils sont sujets du même grand pays, la
+Perse…</p>
+
+<p>Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent
+avant la tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné
+leurs demeures que la fusillade recommence comme la
+veille…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on
+rencontre de vieux aventuriers comme cet Antone Babaïeff,
+officier qui s’est enrichi en vendant toujours le
+même fusil. Son procédé est des plus simples. Il confie
+dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il
+peut lui faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous
+est fixé dans la campagne, hors des portes de la ville,
+car ce genre de commerce est interdit. Babaïeff apporte le
+fusil, le musulman les krans (monnaie persane) convenus.
+Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car
+il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre,
+comme par hasard, un Chaldéen, le propre frère
+de Babaïeff, qui reconnaît le fusil d’Antone :</p>
+
+<p>— Canaille ! Tu as volé cette arme à mon aîné !…</p>
+
+<p>Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet
+ustensile dangereux que les deux compères pourront
+céder de nouveau à quelque autre dupe…</p>
+
+<p>Tout ceci est bien compliqué et demande une assez
+longue mise en scène… Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres
+moyens. La nuit, il arrête les Persans armés qu’il rencontre,
+les tue proprement s’ils ne sont pas convenables et
+les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal dont
+il trafique… Les musulmans achètent cher les armes à
+feu ; les rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux…
+C’est ainsi qu’on fait fortune dans la carrière des
+armes.</p>
+
+<p>Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous
+rencontrons souvent ce charmant garçon à la cordiale
+poignée de mains.</p>
+
+<p>— <i>Sdraz, tavarisch !</i> nous dit-il, car ne sachant pas
+le français, il nous parle en russe.</p>
+
+<p>Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon
+usage :</p>
+
+<p>— Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux
+qu’il a couchés gentiment sous la neige, plus une femme
+parce qu’il s’est trompé.</p>
+
+<p>Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et
+râblé, s’éloigne, heureux de ses exploits. Je ne crois pas
+qu’il se vante. Il dépense beaucoup, il a toujours de l’argent
+et quantité d’objets bizarres, — bracelets, montres,
+colliers, ceintures ouvragées, — à vous offrir…</p>
+
+<p>— Il a bien fait ! conclut Nicodème.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c17">XVII<br>
+<span class="xsmall">LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH</span></h3>
+
+
+<p>En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky — un
+petit nez dans un long visage — le dernier officier
+de l’État-Major du VII<sup>e</sup> corps d’armée qui soit resté
+à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement possible
+ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que
+des Arméniens ou certains Russes, ou des « paroutchicks »
+dans les bataillons chaldéens. Les premiers, il les ignore ;
+les autres lui paraissent trop jeunes. Aussi vient-il chercher
+à l’ambulance l’officier-comptable russe : le charmant
+Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux
+faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.
+Ils évoquent ensemble l’heureuse époque de
+l’ancien régime.</p>
+
+<p>Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au
+« Stabs Corpous » une chambre trop grande qu’il a meublée
+avec un lit, une table, deux chaises et un loup énorme
+et velu qui trotte et tourne, dans la pièce trop étroite
+pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez
+le colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre
+pour le vin du pays, — un vin dur, fort en alcool, conservé
+dans les « linas » (cruches de terre) et qui saoule
+très vite. — Il n’y a qu’un petit verre pour la « vodka »…
+On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans
+la même coupe.</p>
+
+<p>— A vous l’honneur !</p>
+
+<p>C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.</p>
+
+<p>— A la santé de nos femmes ! dit Brovsky en buvant
+la deuxième tournée. Si vous n’en avez pas, n’en prenez
+point pour cela. Nous boirons une fois de plus à la santé
+de nos maîtresses…</p>
+
+<p>On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on
+avale d’un seul coup.</p>
+
+<p>— J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel
+Brovsky, mais avec la chaîne…</p>
+
+<p>La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.</p>
+
+<p>— C’est cher, dit-il… Le cuir est rare…</p>
+
+<p>— Vous avez donc une autre montre ?…</p>
+
+<p>— Moi ? non. Mais je fais comme les tavarischy ; je
+vends tout ce que j’ai, et puis après je vendrai tout ce que
+je n’ai pas…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter
+Ourmiah. On le sent fiévreux, inquiet… Enfin un télégramme !…
+Il l’ouvre d’un doigt rapide :</p>
+
+<p>« Envoyez en double expédition état n<sup>o</sup> 8 sur courroies
+selles cavalerie, etc… »</p>
+
+<p>— Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute
+la bureaucratie russe tient là-dedans : « Envoyez en
+double expédition… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck
+une liste de personnages qui sont décorés de je ne sais plus
+quel ordre, parmi lesquels se trouve Bobbyck lui-même.</p>
+
+<p>— Venez chez moi demain, à trois heures, je vous
+remettrai cette feuille…</p>
+
+<p>Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.</p>
+
+<p>— Ah ! vous voilà ! Eh bien, nous allons boire…</p>
+
+<p>Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du
+vin et de la « vodka » de la veille, sont sur la table. Le
+loup tourne en rond dans la chambre, contrarié par les
+deux officiers, ce qui l’oblige à faire des détours dans sa
+fuite perpétuelle sur place…</p>
+
+<p>— Et le papier ?… demande Bobbyck…</p>
+
+<p>— Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus.
+Mais je vous le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.</p>
+
+<p>Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire
+chez son ami, il a oublié la fameuse feuille.</p>
+
+<p>— Venez donc la chercher demain… Cela vous promènera…
+Ah !… à la santé de nos maîtresses !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un
+vieux fonctionnaire de l’ancien régime qui s’est engagé
+dans la nouvelle armée, l’armée chaldéenne.</p>
+
+<p>— Pour quoi faire ?</p>
+
+<p>— Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive
+jusqu’à sa mort.</p>
+
+<p>Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable.
+Attablé devant son guichet, il le harcèle de demandes :</p>
+
+<p>— Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser ?… Ah !
+bien, et pour avoir de la poudre… Le soleil a bruni le
+visage des soldats chaldéens… Il faut qu’ils ressemblent
+aux Russes… Où pourrait-on trouver de la poudre de riz ?</p>
+
+<p>L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant,
+son gros visage à lorgnons. Ces questions le dérangent
+dans ses habitudes paisibles. Il répond hargneusement,
+mais Bobbyck, sans se fâcher, lui présente des
+quittances, l’une après l’autre, les épluche…</p>
+
+<p>— C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe,
+dit-il avec indulgence. Il travaille quand je vais le voir.</p>
+
+<p>De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire
+range ses plumes et ses crayons et se retranche
+douillettement derrière ses factures, ses cigarettes, ses
+morceaux de sucre, sa tasse de thé et se hâte de ne plus
+rien faire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre
+à boire à la façon des Russes. C’est un sport qui
+comporte de l’entraînement. Il s’agit de vider chaque fois
+son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre s’arrosent de
+« vodka ». C’est plus rapide, cela met tout de suite les
+convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire
+glisser les tranches de melon confites dans le vinaigre,
+les harengs en équilibre sur des œufs durs, l’herbe parfumée
+des montagnes de l’Azerbeidjan… Aucun choix
+du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les
+plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel
+et les poires macérées dans l’acide acétique…</p>
+
+<p>Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les
+coudes sur la table, le buste en avant, il suce un morceau
+de sucre en buvant le thé. Ce morceau, il le retire lorsqu’il
+repose son verre et le place à côté de son couvert ; il
+mange du pain avec le potage, il manœuvre la fourchette
+à pleine main, comme s’il tenait un poignard… Le repas
+se compose de plats chaldéens : riz au sec (« pilau »),
+mouton rôti aux champignons de saule, vin blanc et, à
+chaque changement de service, un petit verre d’eau-de-vie.
+C’est par le thé et la « vodka » que l’on termine habituellement.
+Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le
+maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre
+sous la table que de ne pas tenir tête à son ami.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus
+attendre. Les seuls officiers russes qui persistent à rester
+sont détachés de l’État-Major chaldéen. Les musulmans,
+sur des ordres venus de Tauris, préparent, dit-on, le massacre
+des chrétiens ; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa
+constitution, sont des choses qui n’intéressent que les
+gens de Londres ou de Paris.</p>
+
+<p>— On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça
+va aller encore plus mal.</p>
+
+<p>Et Bobbyck :</p>
+
+<p>— Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple
+qui veut absolument la paix ?</p>
+
+<p>Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on
+verra bien. Mais ce soir précisément la fusillade oblige
+Bobbyck et lui, à s’enfermer au « Stabs ». Ils décident de
+partir dès l’aube.</p>
+
+<p>— Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.</p>
+
+<p>Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui
+conduit à Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des
+livres ouverts et des papiers non signés. Mais il emmène
+son loup.</p>
+
+<p>L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger,
+puis s’arrête tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah
+doivent dormir à présent. Nous sommes tranquilles. Quelques
+cadavres dans les tournants des ruelles. C’est tout.</p>
+
+<p>— Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien
+n’est plus dangereux qu’une balle perdue. Il y a toujours
+quelqu’un pour la trouver.</p>
+
+<p>— Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont
+les mauvais tireurs…</p>
+
+<p>Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est
+la minute des adieux. Brovsky a enlevé le collier de son
+loup.</p>
+
+<p>— Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il.
+Oriente-toi et tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.</p>
+
+<p>La bête, un instant déconcertée, avance toute seule,
+flaire le vent, décrit un large « huit », par habitude, puis
+s’éloigne, s’éloigne encore sans se retourner. Elle s’arrête,
+pointe les oreilles. Elle écoute, l’échine basse et disparaît
+derrière une haie de saules… Elle est partie.</p>
+
+<p>— A notre tour, maintenant, dit Brovsky.</p>
+
+<p>— Espérons que nous aurons autant de chance que le
+petit frère aux longues pattes, ajoute Bobbyck.</p>
+
+<p>Et ce sont les adieux et des souhaits.</p>
+
+<p>— Oh ! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre
+de vodka. Il est resté sur ma table… là-bas…</p>
+
+<p>— Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé ;
+affirme joyeusement Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis ?…</p>
+
+<p>Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite…
+Pas aussi vite que le loup, tout de même…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c18">XVIII<br>
+<span class="xsmall">DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE</span></h3>
+
+
+<p>Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme
+vous nous manquez, tout d’un coup !…</p>
+
+<p>Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris
+quelque chose de votre secret. Nous savions que le
+même jovial garçon qui plaisantait, qui riait des « siestry »
+et de leurs féminins stratagèmes, qui ne dédaignait pas de
+boire avec les rédacteurs des « Soirées » dissimulait sous
+son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.</p>
+
+<p>Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits
+encore. Mais un seul numéro parvient à voir le jour. Le
+journal ne peut plus paraître, parce que chacun des
+rédacteurs — même <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sur qui l’on fondait de
+grands espoirs — note sur son carnet de route, à l’usage
+de ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin
+involontaire.</p>
+
+<p>Nous assistons en effet à un grand événement : la révolution
+russe dans ses tâtonnements, les remous qu’elle
+provoque jusqu’en Perse et c’est à peine si nous nous en
+doutons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Lentina vous a fait ses adieux ? demande Maurice
+Jammes.</p>
+
+<p>— Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à
+Tiflis…</p>
+
+<p>— Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé
+pour vous, reprend Jammes.</p>
+
+<p>— Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide
+Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors,
+il neige…</p>
+
+<p>Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois,
+comme c’est long et comme cela glisse vite… Des coups
+de feu, encore, sitôt que la nuit abrite les tireurs.</p>
+
+<p>Les musulmans qui sont sur les listes des « suspects »,
+comme Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade
+est plus serrée que les autres soirs… Du haut de leurs
+terrasses, les Persans tirent dans les rues, au hasard,
+n’importe où… Cela peut durer jusqu’au petit jour…
+« L’homme-qui-doit-mourir », pris de peur, a creusé une
+meurtrière dans le mur de sa maison par où il appelle les
+Français.</p>
+
+<p>— Monsieur, sauvez-moi ! Ils vont me tuer !</p>
+
+<p>Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur
+les montagnes de cendres élevées par les adorateurs du
+feu, et ils envoient sur les quartiers musulmans une
+douzaine d’obus…</p>
+
+<p>La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans
+se préparaient en secret à anéantir l’armée des
+volontaires chaldéens. On dit qu’hier ils ont attaqué les
+premiers un groupe de soldats… On dit qu’il y a déjà
+vingt-trois femmes ou enfants tués.</p>
+
+<p>— Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe
+Maurice Jammes.</p>
+
+<p>Nous dormons quand même.</p>
+
+<p>Le lendemain, on apprend que « Mahamed-qui-doit-mourir »,
+fuyant sa demeure a été arrêté par des soldats
+arméniens qui l’ont mis en joue. Un officier français<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, en
+se plaçant, au péril de sa vie, devant Mahamed, a empêché
+les Arméniens de tirer et donné le temps au « suspect »
+de se cacher dans l’ambulance.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français
+auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui
+organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons chaldéens
+pour le compte des Alliés.</p>
+</div>
+<p>— Quel dommage ! Enfin, ce sera pour une autre fois,
+murmure Nicodème.</p>
+
+<p>Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses,
+au-dessus de nos têtes. On entend l’éclat des grenades.
+Le long des rues, d’inoffensifs passants tombent,
+frappés par des ricochets. Les musulmans, à l’abri derrière
+leurs créneaux, tirent afin de se rassurer eux-mêmes
+et d’effrayer leurs ennemis.</p>
+
+<p>Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la
+journée.</p>
+
+<p>En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il
+longeait le cimetière plein de neige, aux portes de la ville,
+un Français tombe grièvement blessé.</p>
+
+<p>Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses
+coreligionnaires.</p>
+
+<p>— Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un
+des vôtres. En ville, les Français sont respectés et aimés.
+Ce sont des Arméniens qui ont tiré pour que vous vengiez
+ce crime sur les Persans…</p>
+
+<p>A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de
+mouchteheds, de saïds, agitant des drapeaux, chantonnent
+une phrase que Yonas nous traduit :</p>
+
+<p>— Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire
+la paix !</p>
+
+<p>Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne
+cesse pas.</p>
+
+<p>Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée
+est voisine de l’ambulance, s’est réfugié chez nous.
+Il ne sait pas ce que sa femme est devenue. Les chrétiens
+ont pillé et brûlé sa maison. Il reste silencieux, devant la
+porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les paumes
+rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque
+Allah, puis il reprend son attitude indifférente.</p>
+
+<p>Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner
+cette nuit, l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la
+recherche de quelques-uns des nôtres qui ont dû s’égarer
+car ils ne sont pas rentrés.</p>
+
+<p>Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes
+murailles creusées de meurtrières, nous avançons en file
+indienne. Un coup de fusil, un autre qui répond, puis un
+autre encore qui semble plus près… Quelques cadavres
+sur les tas de neige…</p>
+
+<p>Yonas et le mollah s’arrêtent… Quelqu’un, au bout de
+la rue, une silhouette noire qui psalmodie… On écoute,
+on touche d’instinct la gâchette de son revolver… Ce n’est
+qu’un mendiant qui se plaint… Et, plus distincts, comme
+nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans une
+ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les
+échos de la fusillade… Ces messieurs, sur leurs terrasses,
+échangent quelques coups de fusil parce qu’ils ont
+entendu le bruit de nos pas…</p>
+
+<p>Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée
+par des domestiques tremblants. On nous fait entrer dans
+une pièce obscure, éclairée seulement par la lumière qui
+filtre sous un large rideau de théâtre… C’est la maison
+du gouverneur persan. Un coin de la toile se soulève.
+Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq
+musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole
+posée par terre, sur les tapis.</p>
+
+<p>Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le
+« Kargouzar », qui s’occupe de la police des étrangers, le
+« Sardar », gouverneur militaire, le gouverneur de la
+ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend du « Vahliad »
+(prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres :
+« Sagesse de l’État », « Conquête du royaume », « Sabre
+de l’Administration », « Soutien du Gouvernement ». La
+lampe n’éclaire que leurs larges manteaux. A peine si
+leurs visages sont visibles.</p>
+
+<p>Yonas, l’interprète, parle.</p>
+
+<p>— Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas
+été retenus comme otages ?… Une erreur est possible…</p>
+
+<p>C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il
+veut, longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions
+et de politesses. C’est compréhensible. Moi, je m’en irai
+un jour et le gouverneur, ce petit homme d’une cinquantaine
+d’années au dur profil, ne pourra rien entreprendre
+sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à
+Ourmiah.</p>
+
+<p>Voici justement que le « Sabre de l’Administration »
+nous regarde l’un après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il
+proteste, il nous assure, la main sur la poitrine, qu’aucun
+de ses sujets ne se permettrait de toucher à l’un des nôtres…</p>
+
+<p>— Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.</p>
+
+<p>— Cependant des musulmans ont tiré sur des Français,
+l’un des nôtres est mourant.</p>
+
+<p>— Ce ne sont pas des musulmans… Ce sont des Arméniens
+qui s’habillent en musulmans pour mieux tromper
+leurs adversaires…</p>
+
+<p>Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après
+tout, c’est bien possible…</p>
+
+<p>Le « grand personnage » persan et le gouverneur nous
+jurent qu’ils prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et
+leurs courtisans répètent leurs gestes à leur tour. Le chef
+de la police, un homme de grande taille, brun, aux larges
+yeux, aux fortes lèvres, prend la parole en français :</p>
+
+<p>— J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du
+fusil…</p>
+
+<p>Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre
+ou cinq grands manteaux, très calmes, qui nous dévisagent
+en penchant la tête et se tiennent debout, figures
+impassibles.</p>
+
+<p>— Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être
+chez Mar-Schoumoun…</p>
+
+<p>— Allons chez Mar-Schoumoun.</p>
+
+<p>Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens
+chaldéens, demeure à l’autre extrémité de la ville,
+dans le quartier de Mart-Mariam. Nous prenons congé de
+ces personnages, qui pensent nous jouer une bonne farce
+en nous expédiant très loin.</p>
+
+<p>— Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai
+mes soldats à leur recherche…</p>
+
+<p>Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière
+nous.</p>
+
+<p>Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller
+l’attention. Nous longeons des ruelles plus serrées les unes
+que les autres.</p>
+
+<p>— Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche,
+qui commande à tous les Chaldéens chrétiens…</p>
+
+<p>Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux
+de salve, pour ne pas en perdre l’habitude. Le mollah
+n’est pas du tout rassuré. C’est Yonas qui me l’affirme, en
+riant. Nous traversons la zone où les balles des partisans
+se croisent… Elle est facilement reconnaissable aux tas de
+cadavres qui la délimitent.</p>
+
+<p>Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous
+abordent.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que nous avons bien travaillé ?…</p>
+
+<p>Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de
+les féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour
+continuer.</p>
+
+<p>Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues,
+s’offre à nous accompagner chez le patriarche.</p>
+
+<p>Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise,
+que garde un soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons
+dans un jardin plein de neige, comme chez le gouverneur.
+On nous guide le long d’un escalier de bois, sans
+rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre,
+tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage
+maigre et un homme jeune encore, à barbe légère, aux
+yeux noirs. Ils nous tendent une main baguée que Yonas, — Chaldéen
+d’origine, — baise respectueusement. Des
+volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah
+est resté dans le jardin…</p>
+
+<p>Les deux évêques écoutent Yonas. — Ils ressemblent
+l’un et l’autre à des rabbins, avec leurs calottes et leurs
+larges vêtements noirs… Le patriarche a un visage rose
+et gras, une petite moustache tombante, des yeux très
+vifs…</p>
+
+<p>— Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans
+aussi, car les chrétiens leur porteront secours après
+le combat…</p>
+
+<p>Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous
+nous levons.</p>
+
+<p>— Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats
+fouilleront partout…, dit Mar-Schoumoun comme Yonas
+lui baise la main avant de se retirer.</p>
+
+<p>Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur
+un tout autre ton…</p>
+
+<p>Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne.
+Les Français égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la
+mission des Pères Lazaristes où ils attendaient la fin de
+la fusillade pour rentrer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c19">XIX<br>
+<span class="xsmall">LE RETOUR DE LENTINA</span></h3>
+
+
+<p>On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie
+sans doute que les hostilités vont recommencer,
+car des Persans demandent asile à l’ambulance.</p>
+
+<p>Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux :
+un tapis, un samovar, un narghilé.</p>
+
+<p>Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que
+jamais dans sa lévite de Persan modernisé, demande deux
+chambres pour sa famille et pour lui-même. Il ne veut
+pas être confondu avec la foule…</p>
+
+<p>Un grand mollah à turban redoute la vengeance des
+Arméniens. Il voudrait mettre ses femmes à l’abri. Deux
+pièces à part lui sont également nécessaires :</p>
+
+<p>— Je suis trop grand personnage pour coucher avec les
+autres…</p>
+
+<p>— Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous
+céder un appartement.</p>
+
+<p>— Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander,
+mais Mahamed-Khan peut m’offrir.</p>
+
+<p>Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être
+massacré plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.</p>
+
+<p>Quelques coups de feu encore… Les volontaires chaldéens
+fouillent les maisons des Persans. Les musulmans
+s’enfuient dès qu’ils les voient arriver. Lorsque les soldats
+ont tout remué, des mendiants kurdes se précipitent et
+pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions que
+cachent les « grands personnages ».</p>
+
+<p>On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des
+musulmans blessés depuis deux ou trois jours. Ce sont
+des femmes, des enfants, des vieillards, le ventre ouvert,
+qui tiennent leurs intestins rouges à pleines mains… Une
+fillette persane roulée dans une couverture est déposée
+dans un coin. Un infirmier soulève le drap ; il attire en
+même temps un paquet d’entrailles collées à même la
+toile.</p>
+
+<p>Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms,
+les noms des blessés et leur adresse. Il écrit, impassible
+en apparence, mais une flamme étrange brille au fond de
+ses yeux noirs…</p>
+
+<p>— Ali-Mahmed-Ali… du quartier de Dilkoucha… Ah !
+Ah !…</p>
+
+<p>Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit,
+il me dit d’une voix rapide :</p>
+
+<p>— Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs
+yeux se noircir, vite demander leurs noms et villages
+pour prévenir parents, pour qu’il n’y ait pas beaucoup de
+cadavres inconnus qui nous encombrent…</p>
+
+<p>Quelle belle fête pour lui ! Celui-là qu’on apporte,
+n’est-ce pas un vieil ennemi ? Et ce mourant qui s’agite,
+n’est-ce pas l’assassin d’un de ses oncles ?</p>
+
+<p>Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux
+lèvres noires comme celles d’un chien ; elle cherche à
+retenir les intestins de son ventre ouvert avec ses mains
+jointes et ses genoux repliés…</p>
+
+<p>— Vous savez, c’est une balle qui a ricoché… Les musulmans
+ont seuls l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs
+poignards…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance.
+Elle est en bottes de feutre, le visage maculé de
+boue, les cheveux en désordre. Dans ses bras, elle tient
+un petit chien griffon à longs poils. Comme elle se rendait
+en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel
+russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la
+route par des soldats arméniens qui tuèrent le colonel
+russe d’une balle dans la tête, sa femme d’un coup de
+baïonnette et son fils d’un coup de fusil.</p>
+
+<p>Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée
+par les Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le
+petit king-charles du colonel.</p>
+
+<p>— Et vous aussi, vous êtes contre nous ! lui disaient
+les volontaires qui avaient reconnu le chien de leur ennemi.</p>
+
+<p>Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant
+que son mari, capitaine russe aux cosaques persans, parti
+avant elle, l’attend encore à Guelman-Khané…</p>
+
+<p>Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa
+confiance. Elle caresse le chien, le confie à Maurice
+Jammes, puis, gentiment, elle s’excuse de se présenter
+mouillée, avec d’énormes bottes qui alourdissent sa
+marche.</p>
+
+<p>— Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.</p>
+
+<p>Des blocs de boue.</p>
+
+<p>Mais nous savons — oh ! il n’y a pas longtemps — que
+le mari de Lentina, apprenant sur le bateau qui fait la
+traversée du lac d’Ourmiah l’assassinat du colonel russe
+et de sa suite, ne doute pas que sa jeune femme ne soit
+également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire
+un coup de revolver dans la tête. Il est mort.</p>
+
+<p>Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui
+s’en chargera ? C’est Jammes qui commence avec précautions.
+Jammes s’exprime en russe. Lentina écoute. Nous
+regardons. Ce n’est pas possible ! Elle savait déjà ! Elle
+reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la
+stupeur, puis elle se met à pleurer, s’avance en chancelant,
+tombe sur une chaise, appuie son front sur le coin
+d’une table et reste là, à sangloter…</p>
+
+<p>Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi : « Elle joue
+un rôle de son emploi. » Maurice Jammes ne nous contredit
+pas lorsqu’il ajoute :</p>
+
+<p>— C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi,
+en peu de temps, de façon tragique : l’un s’est tué dans
+un accident, le second est mort à la guerre, le troisième
+a été assassiné. Le dernier vient de se tuer…</p>
+
+<p>Et il laisse échapper tout haut cette réflexion :</p>
+
+<p>— C’est une femme qui porte malheur !</p>
+
+<p>Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en
+dépit de ses origines françaises, s’éloigne, cependant que
+le petit chien, sauvé par la comédienne, essaie de courir
+derrière lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c20">XX<br>
+<span class="xsmall">SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS</span></h3>
+
+
+<p>Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses
+bourrasques de pluie ou de neige. Ceux des Français
+qui, vers les six heures, se rendaient par groupes — le
+revolver dans la poche, car les traquenards sont coutumiers — chez
+les Pères Lazaristes, doivent renoncer à
+leurs sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles
+jamais éclairées sont d’un noir absolu et l’on patauge
+comme à plaisir dans toutes les flaques d’eau. Enfin, les
+coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont pas
+rares.</p>
+
+<p>Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe
+qui charbonne, les Français jouent aux cartes. Ou bien
+assis près du poêle, bourré de bois vert arrosé de pétrole,
+ils mettent en tas les nouvelles et chacun les commente.</p>
+
+<p>Allons-nous servir de « cadres » au bataillons de volontaires
+chaldéens ? Ce serait alors pour entreprendre une
+guerre de ruse et d’embuscade, la seule que les Orientaux
+connaissent.</p>
+
+<p>C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche
+en péripéties. Tuer des gens qui fuient, les surprendre
+encore endormis ou, cachés derrière des tapisseries,
+égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer
+les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des
+fillettes, épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux
+et qui pleurent en cadence… Tel est le rêve que les Chaldéens
+ont fait pendant les longues veillées de colère et
+de vengeance…</p>
+
+<p>Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont
+accepté l’armistice demandé par les musulmans.</p>
+
+<p>— Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer
+la ville<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre
+chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq cents
+musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des morts au
+20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre mille environ.</p>
+</div>
+<p>A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants,
+quelques marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages
+comme Mahamed-Khan, promis cependant à
+la mort, les espions à la solde des Turcs, comme Yadoullah-Khan,
+qui porte lunettes pour avoir l’air d’un lettré
+ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque
+meurtre anonyme, ils se réfugient à la mission américaine
+ou chez les Pères Lazaristes. On remarque que les
+rares cadavres des Persans notoires sont percés de trous
+comme des cibles. Les ordres des officiers aux volontaires
+répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire :</p>
+
+<p>— Tirez sur les chefs ! Les Persans, privés de tête, se
+disperseront.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour
+en revenant d’expédition. Il est tout heureux de
+nous montrer le mécanisme d’un mauser automatique que
+lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le prendre.</p>
+
+<p>— <i>Nogo Persisky capout !</i> dit-il dans son jargon.</p>
+
+<p>Ce qui doit signifier : « J’ai tué beaucoup de musulmans. »
+Il fait le geste de couper des têtes.</p>
+
+<p>— <i>Skolko ?</i> (Combien ?)</p>
+
+<p>Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se
+vante un peu…</p>
+
+<p>Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels
+miséreux nous harcèlent.</p>
+
+<p>— <i>Gardache ! clebo, gardache !</i> (Frère, du pain !)</p>
+
+<p>Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette
+musulmane, blonde, mal vêtue… Babaïeff tire son porte-monnaie
+gonflé d’argent persan et, généreux, dépose
+dans la petite main de l’enfant une pièce de cinq krans à
+l’effigie du schah.</p>
+
+<p>— Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas,
+moi, je le donne… dit-il en riant à Nicodème qui lui tient
+son cheval.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.</p>
+
+<p>— Une… comment ?</p>
+
+<p>— Armistice, comme on dit.</p>
+
+<p>Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit
+juger les coupables qui déclenchèrent les troubles, on
+doit également retirer toutes les armes des Persans. Tout
+cela traîne. On discute, on temporise selon les procédés
+habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de
+semaine en semaine… Il n’y a pas de raison pour qu’il ne
+dure encore longtemps.</p>
+
+<p>Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards
+apportent la nouvelle que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun
+et cinquante soldats de sa suite invités par le
+fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un
+grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.</p>
+
+<p>Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la
+plaine, des chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces
+derniers temps, déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont
+changé d’avis. Ou bien, ils n’ont pas reçu l’argent promis
+pour leur collaboration…</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des
+Kurdes de la montagne reconnaissables à leurs bonnets
+pointus et à leurs turbans à franges. Ils participent à la
+police générale. Ces Kurdes paieront pour les autres.</p>
+
+<p>Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent
+au couteau, sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent.
+Quelquefois ils se trompent et tombent sur des Persans.
+L’opération se fait en silence. Presque pas de coups de
+feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des
+femmes qui gémissent…</p>
+
+<p>Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans
+la boue. Un grand corps la gorge coupée. Un autre, le
+visage rasé de frais, la peau très propre. Sur l’abdomen,
+un petit trou par où sort un tuyau rond et rosâtre d’intestin.
+L’homme a été poignardé d’un coup vif.</p>
+
+<p>— C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant
+les plaies… Et vous voyez comme leurs pieds sont
+blancs… Ce n’était pas des « pauvres », ces Kurdes, que
+l’on rencontrait, mais des « <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> » qui avaient une
+mission : se défaire d’Agha-Petrous.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous ?</p>
+
+<p>— C’est, si vous voulez traduire : « Monsieur Pierre ».
+Nous, nous le nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du
+village de Bazé, en Turquie d’Asie. Il n’a pas voulu servir
+dans les armées turques. Il est le grand général des
+Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans
+tremblent. Mahamed-Khan se demande dans laquelle de
+ses chambres il pourra bien coucher. Mais l’Ange sur
+toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc
+cette Persane qui vient si souvent à l’ambulance et cherche
+à parler aux Français ?</p>
+
+<p>— C’est rien…</p>
+
+<p>— Mais encore.</p>
+
+<p>— C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint
+jaune, qui a une affreuse maladie et qui se croit guéri
+parce qu’il a pris des remèdes de chez vous.</p>
+
+<p>— Son nom ?</p>
+
+<p>— La Persane, c’est Etiram-Khanoune.</p>
+
+<p>Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je
+connais quelque peu Etiram-Khanoune. Elle s’habille à
+l’Européenne, du moins, elle se l’imagine parce qu’elle
+porte des corsages verts, des jupes roses — deux ou trois,
+l’une sur l’autre — des écharpes pourpres et bleues. Elle
+est recouverte de soie noire, voilée comme le sont les
+femmes de sa race lorsqu’elles sortent en ville accompagnées
+de leurs suivantes.</p>
+
+<p>Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, « l’imbécile-idiot »
+dont parle Nicodème, s’est perdu.</p>
+
+<p>— Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.</p>
+
+<p>Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver ?
+C’est la prière que nous adresse Etiram-Khanoune.</p>
+
+<p>— Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me
+conseille Nicodème.</p>
+
+<p>— Comment voulez-vous ?…</p>
+
+<p>— Répondez quand même…</p>
+
+<p>— Mais nous n’y pouvons rien…</p>
+
+<p>— Oui, oui, vous pouvez parfaitement.</p>
+
+<p>Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande
+bouche, un nez trop long pour son visage très ovale, elle
+a de grands yeux noirs étonnés qui font oublier jusqu’aux
+oripeaux criards dont elle s’affuble… Elle parle sans se
+voiler la bouche. Où est son frère ? Elle est prête à partir
+sous l’escorte d’un soldat français…</p>
+
+<p>Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache
+son visage devant le regard du Chaldéen. Longuement,
+Nicodème explique je ne sais quoi. Etiram-Khanoune me
+remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.</p>
+
+<p>— Que lui avez-vous conté ?</p>
+
+<p>— Que les Français allaient retrouver son frère, répond
+Nicodème. Vous avez bien vu : elle est partie contente…</p>
+
+<p>Allons ! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit.
+Mais cette réflexion intérieure accordée à ma perspicacité
+en défaut, je reprends :</p>
+
+<p>— Qu’allons-nous faire pour le retrouver ?</p>
+
+<p>— Rien, me dit Nicodème en riant.</p>
+
+<p>— Comment rien ? Alors pourquoi lui promettre ?</p>
+
+<p>— Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de
+chercher son frère. Elle va compter sur vous. Elle perdra
+du temps. Le frère, s’il est arrêté, personne ne
+viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué. Voilà.</p>
+
+<p>« Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense, »
+affirmait déjà le capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils
+le sont beaucoup plus…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère
+n’est pas une exception. On ignore assez l’autorité, le ton
+décidé que savent prendre les femmes musulmanes sur
+les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va souvent dans
+la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes
+dirigent leurs maris abrutis d’opium… Le fils du gouverneur
+parle d’aller à Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs.
+Sa femme s’y oppose parce qu’elle est jalouse. Il
+renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même jeune
+femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris…</p>
+
+<p>— Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous
+confie Yadoullah. Son fils ne sait plus ce qu’il veut ; sa
+belle-fille commande à la maison et les Chaldéens-Djilos
+le gardent prisonnier.</p>
+
+<p>De même, au cours des pillages, pendant que l’homme
+s’enfuit pour se mettre à l’abri sous les pavillons français
+ou américain, on voit les femmes persanes rester dans
+leurs demeures, surveiller les domestiques et préparer
+l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets
+précieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary,
+dans la région de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun,
+c’est exact.</p>
+
+<p>— Comment ? Il y a déjà huit jours que les femmes
+chaldéennes se lamentent et poussent des cris de deuil.
+Et c’est seulement aujourd’hui que vous avez la certitude
+que celui que vous pleurez est bien mort.</p>
+
+<p>— Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de
+Mar-Schoumoun. Mais, ajoute Nicodème, c’est seulement
+cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint les douze cents
+soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.</p>
+
+<p>Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de
+surprises ; les tourmentes de neige qui durèrent de décembre
+à fin mars sont finies. On distingue la ligne bleue
+des montagnes et, sur les terrasses de la ville de nouveau
+tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges
+d’Allah.</p>
+
+<p>Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer
+de force les tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi
+Odischou, le marchand de vin, porte un fusil et patrouille
+dans les rues. Il est assez dangereux, parce qu’il a peur
+de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait victoire
+quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la
+fin de ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque
+chose comme « veilleur de nuit ». Son fusil le gêne. Pour
+lui, une arme, c’est une marchandise qui est bonne à
+vendre…</p>
+
+<p>Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans
+ne sont pas rassurés par cette police intérimaire. Yadoullah
+n’ose même pas aller jusque chez lui, sans escorte.</p>
+
+<p>Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar
+depuis longtemps, il me prie de faire un détour pour
+contempler les boutiques éventrées. La plupart contiennent
+des cadavres entassés que des chiens déchirent…
+Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée
+sous le thorax d’un Persan, comme sous un tonneau.</p>
+
+<p>On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente
+rouge du cadavre, sous la robe de couleur…</p>
+
+<p>— Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur,
+assure Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez,
+nous irons. Toutes les maisons par ici ont été pillées ; aussi
+elles ont peur, les femmes…</p>
+
+<p>Je demande négligemment :</p>
+
+<p>— On a pillé chez votre belle-sœur ?</p>
+
+<p>— Non, pas encore…</p>
+
+<p>Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Mais la police fonctionne bien à présent ?</p>
+
+<p>— On vole toujours.</p>
+
+<p>— On n’arrête personne ?</p>
+
+<p>— Oui. Voici justement des pillards.</p>
+
+<p>Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On
+voit un Arménien qui crie :</p>
+
+<p>— <i>Habarda !</i> (attention !)</p>
+
+<p>Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un
+Chaldéen, un Kurde, trois Persans — qui, la nuit, dévalisaient
+les maisons. On les a attachés ensemble au moyen
+d’une ficelle passée dans les narines.</p>
+
+<p>On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables
+qui s’avancent sur une seule ligne, la tête penchée et
+tâchent de suivre, sans se heurter, celui qui les conduit
+de façon que la corde qui les réunit ne se tende pas trop
+brusquement.</p>
+
+<p>— C’est pour l’exemple ? dis-je.</p>
+
+<p>— Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les
+rues principales, toute la journée.</p>
+
+<p>— Et après ?</p>
+
+<p>— Après ? C’est fini.</p>
+
+<p>— On les lâche ?…</p>
+
+<p>— Vous voulez plaisanter !</p>
+
+<p>— Non, je vous demande.</p>
+
+<p>— Eh bien, on leur coupe la tête, voyons !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels
+coups de feu, un chien qui hurle, un autre qui pleure. Le
+jour, des patrouilles. On rencontre des prêtres nestoriens.
+Mar-Saguis notamment qui tient à se montrer et porte le
+même costume que feu Mar-Schoumoun : la soutane flottante,
+le turban à trois tours, un chapelet et un fusil.
+Près de la ceinture, une montre et sa large chaîne, la
+crosse d’un revolver et, dans une poche trop étroite, un
+peigne à cheveux aux dents ébréchées.</p>
+
+<p>On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse
+le Kurde. Courts billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier
+apporte en faisant de grands gestes. Ces billets sont
+recopiés, distribués et affichés. La première lettre annonce :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige.
+Il n’y a de noir que les toits et les murs des maisons.
+Nous sommes à six heures du village de Tchara.</p>
+
+<p>« Le serviteur des serviteurs de la nation.</p>
+
+<p class="sign">« Signé : <span class="sc">Petrous Elia</span>. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La seconde réclame des renforts :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent
+nous rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au
+foyer sont des traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple
+d’en fusiller quelques-uns… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Hourra ! Gloire à Dieu Tout-Puissant ! La belle forteresse
+de Tchara est entre nos mains. Le drapeau de la Croix
+flotte sur son toit… Promenez-vous avec allégresse et
+rendez grâce à Dieu qui combattait ouvertement parmi
+nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne pensions.
+Tous nos hommes connus sont saufs. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le quatrième billet chante victoire :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son
+fils Krosrov, ses femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les
+vallées sont pleines de cadavres de l’ennemi. Les chambres
+des maisons de Tchara sont toutes encombrées de prisonniers
+que nous avons ramassés. Les richesses comme
+les moutons, les tapis, les bœufs, etc… sont innombrables.
+Nous avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu
+mille cinq cents tués. »</p>
+</blockquote>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faisons l’inventaire.</p>
+
+<p>A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a
+toujours les cinquante Français — nous-mêmes — et leurs
+cinquante fusils.</p>
+
+<p>Il y a quelques Russes répartis dans les divers services
+de l’« armée nationale de l’Azerbeidjan ». Il y a trois
+colonels russes sans mandat, un lieutenant français et
+deux popes.</p>
+
+<p>Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne
+Lentina qui s’est grimée en « sœur de charité », une doctoresse
+blonde, quelques infirmières âgées et trois demoiselles
+de l’Intendance qui s’exercent à monter à cheval.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la
+dame du Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne
+comptent pas. De même que les Arméniens et quelques
+chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes, ces deux
+dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales :
+haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières,
+bottes rouges, cravache.</p>
+
+<p>La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est
+consacrée au blanc et se fait suivre d’un Persan, transformé
+en cosaque tout en carmin. Touchant effort pour
+attirer les regards préoccupés des Français.</p>
+
+<p>C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme
+à la taille trop serrée, au visage trop poudré, qui se promène
+dans un costume d’opéra-comique et nous dévisage
+avec de grands yeux effrontés et mendiants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE<br>
+LA ROUTE DES CARAVANES</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Sans doute, il n’est pas militaire ;
+mais il est responsable de son immoralité,
+et la plus grande immoralité,
+c’est de faire un métier qu’on
+ne sait pas. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Lettre de Napoléon à Cambacérès.</i>)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c1">I<br>
+<span class="xsmall">PRISONNIERS</span></h3>
+
+
+<p class="date">27 avril 1918.</p>
+
+<p>Ordre de départ !</p>
+
+<p>C’est <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui l’annonce dans la petite cour de
+l’ambulance où poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux
+pétunias que Marcel Benoit inondait d’eau.</p>
+
+<p>— La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par
+les forces chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès.</p>
+
+<p>— On sera bientôt à court de munitions, ajoute <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Les troupes qui sont ici vont être concentrées à
+Salmas, reprend Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah.
+Et nous, nous rentrons en Russie.</p>
+
+<p>— Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du
+Caucase avec cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu
+trop duré…</p>
+
+<p>— A propos, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, ne négligeons pas les
+provisions. Tu connais le chemin qui mène chez ce voleur
+de Rabbi Odischou.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès et quelques
+autres ont découvert le vin blanc d’Ourmiah.
+Une liqueur plutôt, conservée et fermentée dans ces
+hautes et larges amphores de terre, dites « linas », en
+tous points semblables aux « linas » des contes arabes et
+des <i>Mille et une Nuits</i>, assez vastes même pour cacher un
+homme qui s’y blottirait.</p>
+
+<p>— Que faire chez ce Rabbi ? demande Desprès.</p>
+
+<p>— Des réserves pour la route.</p>
+
+<p>Chez le Rabbi en question il y a une source de vin
+blanc…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en
+termes stratégiques, se traduit élégamment par « battre
+en retraite<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ». Nous battons donc en retraite, selon l’ordre
+reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons Ourmiah.
+On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman
+et d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons
+français et américain, pendant les derniers massacres,
+ne cachent pas leurs espoirs de représailles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à Ourmiah,
+à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés.</p>
+</div>
+<p>Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se
+déclarent abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce
+sont les Français qui les ont armés et maintenant les
+Français se retirent…</p>
+
+<p>Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois,
+un matin d’avril pluvieux, au milieu du silence de la
+population.</p>
+
+<p>Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand
+même. Tous ces gens qui avaient eu confiance ! Qui résistaient
+parce que nous étions là ! Et tant de choses encore
+à découvrir pour nous : les collines de cendres près de la
+ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je
+ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes
+fidèles de Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres
+des leurs pour qu’ils soient dépecés par les oiseaux du ciel…</p>
+
+<p>Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions
+appréciés, depuis Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit
+les eaux bleues du lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans
+les immeubles détruits, à ciel ouvert, que les Russes
+occupaient et dans l’ancienne Intendance où les sœurs
+de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs
+coiffures blanches.</p>
+
+<p>Les soldats russes, avant d’abandonner cette position,
+ont vendu leurs fusils, leurs munitions et leurs chevaux
+aux indigènes. Le gérant d’une société de ravitaillement
+a cédé la flottille du lac au comité des démocrates persans
+de Charaf-Khané.</p>
+
+<p>Il a été convenu que nous prendrions passage sur un
+bateau de cette flottille. Les Persans s’engagent à nous
+laisser partir avec nos armes et bagages jusqu’à la frontière
+russo-persane.</p>
+
+<p>— Enfin ! triomphe <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès va de
+nouveau être malade…</p>
+
+<p>La traversée du lac est quelquefois assez pénible : les tempêtes
+sur cette mer intérieure sont sournoises et soudaines.</p>
+
+<p>Mais nous ne sommes pas encore à bord…</p>
+
+<p>Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte
+une barge et son remorqueur. Une petite barque s’en
+détache qui se dirige vers le rivage. Elle dépose un maigre
+délégué du comité démocrate. Ce personnage au regard
+craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de
+leur voyage.</p>
+
+<p>— Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers,
+fusils, cartouches. Ces objets seront restitués à
+Djoulfa, lorsque les Français auront franchi la frontière.</p>
+
+<p>Ces conditions sont tout à fait différentes des premières.
+Le délégué sourit sournoisement.</p>
+
+<p>— C’est à prendre ou à laisser…</p>
+
+<p>Il y a bien un autre moyen, énergique : rester avec les
+montagnards d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent
+qu’une chose : c’est que les Français ne veuillent point
+s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles. Nous gagnerons
+Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà
+les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à
+leur grand étonnement ils apprennent que les nouvelles
+conditions des démocrates persans sont acceptées.</p>
+
+<p>Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte
+de la réussite de sa mission aux Persans qui sont restés
+sur le remorqueur et n’ont encore pas osé s’approcher du
+rivage. Les fusils et les revolvers des Français sont mis
+en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un
+des nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les
+surveilleront.</p>
+
+<p>— Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont
+bien les plus ahurissants des militaires, observe <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.
+Ils s’imaginent tout connaître : la stratégie, le
+combat, la manœuvre et l’offensive.</p>
+
+<p>— C’est le « Café du Commerce » derrière les armées,
+réplique Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait,
+ajoute Gaston Desprès.</p>
+
+<p>— Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le
+bateau en allant en Russie, l’un d’eux me disait : « Moi,
+je ne punis jamais, mais quand je punis, c’est huit jours
+de prison. » Fort bien. Mais à quel moment cet imbécile
+jugeait-il que telle négligence valait huit jours de
+prison ?</p>
+
+<p>— Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit.
+Ils s’affolent, ordonnent de rendre les armes à des Persans
+qui tremblent de peur… Ils disent pour s’excuser que des
+sanitaires ne sont pas faits pour des aventures guerrières.</p>
+
+<p>— Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante
+sanitaires en cinquante soldats armés de fusils et
+de revolvers, comme cadres probables à une armée hypothétique
+de volontaires, riposte <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. On doit aller
+jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures
+graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien
+il est préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier
+de carrière…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux
+sœurs de charité russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance
+et le vieux M…, ancien directeur au Service de
+Santé des nouveaux bataillons chaldéens… Le temps est
+doux. Nous partons à la nuit tombante.</p>
+
+<p>… Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume… Nos
+armes sont déposées en tas, sous des bâches. Nous nous
+sommes couchés, les uns sur le pont, d’autres dans la petite
+cale. Des soldats persans nous surveillent…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous
+débarquons à Charaf-Khané. La barge vient accoster au
+ponton d’où les soldats russes, il y a quelques mois, se
+laissaient tomber dans les eaux lourdes du lac… Nos
+armes nous seront remises plus tard… Des Persans maigres
+et bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le
+fils de l’ancien gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa
+mince tête surgit d’un col de fourrures. Comme les cinquante
+Français passent devant les troupes persanes, le
+fils du gouverneur prévient ses guerriers :</p>
+
+<p>— Reculez-vous ! Les Français ne sont pas des Russes.
+Ils n’ont pas de fusils, mais ils pourraient vous sauter
+dessus et vous désarmer.</p>
+
+<p>Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les
+ont achetées aux « tavarischy », lorsque ces derniers abandonnèrent
+le front du Caucase. Un fusil à chargeur se
+vendait deux ou trois krans (trois francs de notre monnaie).</p>
+
+<p>Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous
+rendait souvent visite à l’hôpital français d’Ourmiah,
+ordonne que l’on fouille nos sacs et nos effets, puis, très
+oriental, il proteste auprès des médecins :</p>
+
+<p>— Je n’y suis pour rien… Je ne mets pas en doute
+votre parole… Ce sont les autres qui le veulent ainsi…</p>
+
+<p>Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des
+mollahs et mouchteheds découvrent dans les sacs des
+Français des photographies d’Ourmiah. Ils s’en emparent
+et se communiquent leurs impressions :</p>
+
+<p>— Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont
+eu l’audace de photographier nos femmes…</p>
+
+<p>Ils confisquent des cartes postales : <i>intérieurs persans</i>,
+<i>derviches persans</i>, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris
+à raison de trente kopecks la pièce.</p>
+
+<p>Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues
+retiennent aussi leur attention. Le fils du gouverneur
+nous dit gentiment, dans un sourire forcé :</p>
+
+<p>— Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez
+tués…</p>
+
+<p>Détail remarquable ! Les Persans qui opèrent ces
+fouilles sont tous ou presque tous d’anciens habitants
+d’Ourmiah. Les Américains de la Mission évangélique ou
+les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont protégés
+contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi
+des prêtres musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au
+moment des troubles de février et se réfugier à Charaf-Khané,
+grâce à la complaisance des Français.</p>
+
+<p>Les Chaldéens montagnards se montraient alors très
+mécontents de ces sauf-conduits délivrés au petit bonheur.</p>
+
+<p>— Laissez-les-nous ! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront
+plus. Au reste, vous avez tort de compter sur leur
+reconnaissance.</p>
+
+<p>— Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait
+Nicodème.</p>
+
+<p>Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont
+appris chez les Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent
+aussi un peu l’anglais à force de fréquenter la Mission
+américaine…</p>
+
+<p>Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes
+redingotes noires et des toques en forme de fez. Ils ont
+l’air de louches marchands de cacaouettes, trop souples,
+trop aimables, inquiétants avec leurs éternels sourires.
+Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent leur
+parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au
+fond, ils ne demandent qu’une chose : de l’argent. Ils
+sont persuadés que les Français détiennent la caisse des
+bataillons chaldéens. Ils cherchent à la découvrir.</p>
+
+<p>Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et
+que leurs amis, à Marand, se sont promis de massacrer
+tous les Français au moment où ils traverseraient la frontière
+persane. Ces renseignements nous furent confirmés
+dans la suite par les déclarations des Belges employés
+dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les
+Persans n’osent pas maltraiter les Français, ils nous
+affirment :</p>
+
+<p>— Vous partirez ce soir pour Djoulfa… Non, demain…</p>
+
+<p>Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et
+parlent de recommencer les fouilles. Parmi eux quelques
+officiers en blanc, chargés de galons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne
+devons pas nous éloigner de notre cantonnement : l’ancienne
+salle de bains des Ziemski-Saïous. Défense de traverser
+la voie du chemin de fer et d’aller au delà de la
+barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes,
+les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont
+abandonnés et qui sont restés là, inutilisables.</p>
+
+<p>Défense également de nous rendre jusqu’au village de
+Charaf-Khané. Comme distraction, les prisonniers ont
+tout loisir de regarder les montagnes bleues, au loin, sous
+la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout qui,
+chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine…</p>
+
+<p>— Ah ! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils,
+se lamente Marcel Benoit… Avec ces gens-là, il n’y a que
+la manière forte. Et que penseront de nous les montagnards
+d’Agha-Petrous ?…</p>
+
+<p>A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine… Des
+mendiants à demi morts de faim s’entassent derrière les
+fils de fer barbelés de notre prison. Un policier persan fait
+circuler ces visages amaigris, aux yeux brillants, parce
+que le pain que donnent les chrétiens est impur…</p>
+
+<p>Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux
+persans sont arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés
+à Ourmiah, — maintenant prisonniers des démocrates
+persans, — sont des soldats déguisés en médecins.
+Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres
+(<i>sic</i>) et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc.</p>
+
+<p>Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous
+retrouvons ces paysages où nous sommes venus, il y a
+neuf mois, nous mettre à la suite des armées du Caucase…
+Le camp des cosaques, près de la voie du chemin de fer,
+n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des
+Persans et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à
+demeure.</p>
+
+<p>Nicodème et moi — car les interprètes chaldéens Nicodème,
+Israël et Yonas nous ont suivis — près du village
+de Charaf-Khané, parmi les pommiers blancs de printemps,
+nous rencontrons un groupe de guerriers persans.</p>
+
+<p>— Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui
+sont venus pour être officiers chez les Djilos.</p>
+
+<p>Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans
+donnent aux Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous.
+Mais, sans souci des Persans, les Français se
+dirigent vers les rives du lac.</p>
+
+<p>Le vieux médecin russe qui avait le titre de « Directeur
+du service de santé des armées de l’Azerbeidjan » s’y promène
+avec Maurice Jammes, à petits pas… Il évite soigneusement
+les bidons de pétrole vides, les barques, les
+caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué
+là… Il semble indifférent à ce qui l’entoure…</p>
+
+<p>On entend Jammes :</p>
+
+<p>— Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le
+Caucase…</p>
+
+<p>Le Russe répond :</p>
+
+<p>— Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes.
+Le Caucase n’est qu’une colonie… Nitchevo… La Russie
+est grande…</p>
+
+<p>Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé.
+Jammes prend congé et nous rejoint. Je regarde mes
+camarades qui font les cent pas sur les bords du lac aveuglant
+de soleil<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>… Ils ne redoutent pas plus les Persans de
+Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient
+les faire massacrer en février… Ils marchent sans souci
+des redingotes noires qui les contemplent, effarés de ce
+sans-gêne. Ils vont à l’aventure, le long des quais et
+même plus loin… Ce sont des Français hardis et francs et
+qui depuis longtemps déjà se savent promis à une mort
+violente…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la Dariatcha
+(petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du Sehend. Il a 4.000
+kilomètres carrés, mais il est sans profondeur… Il renferme de nombreux
+îlots et récifs : les principaux, l’île des Chevaux, l’île des Moutons, l’île
+des Anes, sont des centres de culture et de pâturages. L’eau du lac est
+plus chargée de sel que la mer Morte : « Les nageurs ne peuvent y
+plonger et leur corps se recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant
+comme la poussière de diamant. Dès que le vent souffle, une écume
+salée se forme en grandes nappes à la surface de l’eau ; sur les vases
+des bords, le sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur… »
+(<span class="sc">E. Reclus</span>). « Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on
+y trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire
+par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux » (<i>L’Asie</i>, par
+M. <span class="sc">L. Lanier</span>).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c2">II<br>
+<span class="xsmall">CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS</span></h3>
+
+
+<p>Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là — le
+septième de notre captivité à Charaf-Khané — se
+ranger sur la voie de chemin de fer, en face du baraquement
+où nous sommes gardés.</p>
+
+<p>Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les
+Persans) et doit y retourner. Il nous est envoyé par les
+soins du consul de France.</p>
+
+<p>Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs
+assiègent Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne
+Djoulfa-Marand qui conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde,
+sur tout l’ancien front du Caucase…</p>
+
+<p>Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français
+prennent les compartiments d’assaut, devant les Persans
+en armes qui n’osent pas s’opposer à ce départ…</p>
+
+<p>— Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont
+avec vous ! décide un Persan délégué du Comité démocrate.</p>
+
+<p>— Quels Chaldéens ?</p>
+
+<p>— Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils
+sont citoyens persans et ils n’ont pas de passeport.</p>
+
+<p>C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de
+passeport. Ils ne peuvent quitter Charaf-Khané.</p>
+
+<p>— Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le
+Persan, on vous les rendra à la frontière…</p>
+
+<p>Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers
+un paysage assez verdoyant : des rivières, des pâturages,
+des saules. Les deux sœurs de charité et quelques
+officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent de nostalgiques
+chansons… Il pleut… Charaf-Khané n’est plus
+qu’un ancien mauvais souvenir.</p>
+
+<p>Tout d’un coup, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> demande :</p>
+
+<p>— Charaf… le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce
+que ça veut dire ?</p>
+
+<p>— « La maison du vin », répond Marcel Benoit qui a
+quelque connaissance de la langue persane.</p>
+
+<p>— Je m’en doutais, avoue <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Tu t’en doutais ? réplique Gaston Desprès, ironique…</p>
+
+<p>— Oui, je m’en doutais ; j’ai pas pu y découvrir une
+seule source de vin…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à
+quatre kilomètres de la ville. Nous débarquons, sans bruit,
+discrètement. Puis nous prenons la grande route toute
+bordée de jardins.</p>
+
+<p>A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes
+couleur de brique… Près du fossé, un mendiant
+couché, immobile sous le soleil, comme un mort. Il est
+mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux gros orteils
+de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.</p>
+
+<p>Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme
+à Ourmiah, des misérables meurent en grand nombre, soit
+de faim, soit des suites du typhus. Aussitôt, pour que
+les porteurs les reconnaissent dans la foule des dormeurs,
+on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce
+d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève
+de donner à ces cadavres une position rigide et réglementaire.</p>
+
+<p>Sur les talus des cimetières, aussi importants que les
+quartiers de la ville et qui composent de petites cités dans
+la grande, des Persans en lévite noire ou brune viennent
+nous voir défiler… Mahamed, « l’homme-qui-doit-mourir »,
+réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet d’ambre…
+Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien
+gouverneur de Salmas. Ils nous saluent en portant leur
+droite au front, puis à leur poitrine. Ils paraissent très
+contents de nous voir. Après tout, ils sont peut-être sincères…</p>
+
+<p>Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment
+avec cours, jardins, grandes murailles, moitié européen,
+moitié persan. Du haut des tours, on voit la ville,
+ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille citadelle
+grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau
+de saules et de platanes… Les rues ne sont pas sûres,
+dit-on. Un pharmacien français, qui porte les galons de
+capitaine d’infanterie et qui ne manque ni d’indépendance
+ni d’énergie, reçut un peu avant notre arrivée, plusieurs
+coups de feu. De maladroits cavaliers le poursuivirent
+même quelques minutes. Le Français sut se dérober à
+leurs recherches.</p>
+
+<p>La plupart des Persans, favorables aux Allemands
+depuis que les armées russes ont évacué la Perse, attendent
+impatiemment l’arrivée toujours prochaine et toujours
+retardée des forces turques.</p>
+
+<p>Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.</p>
+
+<p>Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents
+secrets et des espions. L’aristocratie persane est favorable,
+paraît-il, à la France, mais le peuple et ceux que l’on
+appellerait les « Jeunes Persans » qui composent trente-six
+comités démocrates, tous jaloux de leurs petites prérogatives,
+sont acquis par les Turcs.</p>
+
+<p>Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie,
+occupe ici, depuis que la paix entre la Russie et l’Allemagne
+est signée, les fonctions de consul. Il a aussitôt
+établi une agence de renseignements.</p>
+
+<p>C’est chez lui que les comités persans prennent le mot
+d’ordre et gouvernent la ville, car le prince héritier, le
+« Valhiad », a perdu tout pouvoir et les consignes qu’il
+distribue en tremblant, personne ne les entend.</p>
+
+<p>Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase
+et, maintenant, dans la Perse. La révolution russe
+inaugura ces soviets. Il y en avait dans les armées russes.
+Le corps des volontaires chaldéens en comptait deux,
+chargés de ratifier les décisions des « younkers » russes,
+dont il fallait, paraît-il, se méfier.</p>
+
+<p>A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité
+arménien surveille, non sans avantages, les Persans qui
+essaient de prendre le bateau, en présentant des passeports
+achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.</p>
+
+<p>D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian,
+les comités ne reconnaissent point l’autorité du prince
+héritier de Tauris.</p>
+
+<p>Qu’y a-t-il dans ces comités ? Jusqu’ici, nous n’y avons
+rencontré que des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du
+comité de Charaf, qui, sous prétexte de fouilles, s’emparent
+de l’or et des bijoux qu’ils découvrent.</p>
+
+<p>— Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites
+attention quand vous sortez, nous disent les Pères de la
+Mission catholique.</p>
+
+<p>— Il y a du danger dans Tauris ?</p>
+
+<p>— Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.</p>
+
+<p>C’est vrai.</p>
+
+<p>Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant
+du bazar, nous apercevons, dans la foule persane, un
+homme habillé à l’européenne. Naturellement nous le
+regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous. Il nous
+salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus
+gris. Des bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun,
+assez grand, de rudes épaules.</p>
+
+<p>— Vous êtes Français ? Messieurs, je vous souhaite le
+bonjour. Vous venez de loin ?…</p>
+
+<p>— D’assez loin, oui…</p>
+
+<p>— Vous avez traversé la Russie ?</p>
+
+<p>— C’est cela même.</p>
+
+<p>— Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis
+libre et je travaille au consulat.</p>
+
+<p>Quel consulat ? Il ne précise point.</p>
+
+<p>— Vous ne restez pas à Tauris, messieurs ?</p>
+
+<p>— Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas
+comme vous…</p>
+
+<p>— Moi ? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche
+des tapis anciens. Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous
+avez le temps, je vous montrerai.</p>
+
+<p>Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur
+d’autres sujets. Il intervient :</p>
+
+<p>— Vous étiez prisonnier ? Longtemps ?</p>
+
+<p>— Assez longtemps.</p>
+
+<p>— Où avez-vous été fait prisonnier ?</p>
+
+<p>— En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi
+au commencement, en France.</p>
+
+<p>— De quel côté ? dis-je.</p>
+
+<p>— Dans les Vosges… Dans les bois des Vosges.</p>
+
+<p>Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt :</p>
+
+<p>— Comme c’est curieux ! J’y étais également.</p>
+
+<p>— A quelle époque ?</p>
+
+<p>— Au début, en 1914.</p>
+
+<p>Et j’indique l’endroit.</p>
+
+<p>— Ah ! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.</p>
+
+<p>« Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée…
+Comme l’herbe doit y être belle !…</p>
+
+<p>— L’herbe seulement ; les bois sont fauchés.</p>
+
+<p>— Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là ?
+demande l’amateur de tapis.</p>
+
+<p>— Précisément.</p>
+
+<p>— Ah ! Monsieur, quelle triste chose que la garde de
+nuit sur la ligne, près de la Croix-Hidou.</p>
+
+<p>— C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y
+promener sans péril…</p>
+
+<p>— Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.</p>
+
+<p>— Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien…</p>
+
+<p>— C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous
+savez…</p>
+
+<p>Puis, il reprend avec un peu d’hésitation :</p>
+
+<p>— Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur ?</p>
+
+<p>— Oui… Mais… sur l’autre versant, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat
+sans paraître gêné…</p>
+
+<p>— Le vent soufflait très fort, parfois.</p>
+
+<p>— Sans délicatesse, monsieur. Ah ! comme c’était désagréable…</p>
+
+<p>Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais
+qui nous semble très long à tous les trois.</p>
+
+<p>— Il n’y avait pas que le vent, monsieur ! poursuit
+l’étranger. Que d’abris il a fallu construire !</p>
+
+<p>— Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas ? approuve-t-il, le visage rayonnant.</p>
+
+<p>Mais il ne peut se tenir plus longtemps :</p>
+
+<p>— Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos
+abris pour enfants, d’excellentes réserves de vivres et de
+conserves.</p>
+
+<p>— Vous mangiez donc quelquefois ?</p>
+
+<p>— Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer
+en pays ennemi. Le vôtre marchait mieux.</p>
+
+<p>— Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.</p>
+
+<p>— Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre…</p>
+
+<p>— Si, quand nous sommes entrés en Alsace.</p>
+
+<p>— Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous
+mettre à la portée de nos forts.</p>
+
+<p>Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.</p>
+
+<p>— Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.</p>
+
+<p>— Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette
+guerre, messieurs : l’Allemand et le Français.</p>
+
+<p>— Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien
+ne reste de tout cela.</p>
+
+<p>— Hélas ! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant
+de morts. Et pour ceux qui demeurent, des souvenirs
+comme la garde, le froid, la pluie, la neige, les marches.
+Et si c’était fini !…</p>
+
+<p>Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse :</p>
+
+<p>— Vous avez des nouvelles ?</p>
+
+<p>— Très peu… Très mal… murmure-t-il avec prudence…
+On dit… On dit tant de choses…</p>
+
+<p>— Mais enfin… où en est-on ? Est-ce que cela va finir ?</p>
+
+<p>— Sans doute… Je crois que les Empires centraux vont
+prendre Paris… Vous me demandez ce que je pense,
+n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas possible ! affirme Benoit, si catégorique
+que l’Allemand interloqué hésite…</p>
+
+<p>Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente :</p>
+
+<p>— Et vous allez rentrer chez vous, en France ?…</p>
+
+<p>— Nous allons du moins l’essayer.</p>
+
+<p>— De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne
+chance, messieurs.</p>
+
+<p>Si c’est une politesse, elle en commande une autre :</p>
+
+<p>— Bonne santé et bonne chance, monsieur.</p>
+
+<p>Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les
+deux soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance
+de nos règlements respectifs… Je ne sais pas
+encore pourquoi nous n’osons pas — ou nous ne savons
+pas — nous serrer la main.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c3">III<br>
+<span class="xsmall">LA CARAVANE</span></h3>
+
+
+<p>Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos
+bagages. Nous suivrons à pied, par étapes, et nous
+gagnerons ainsi la ville de Kasvine où doivent se trouver
+les premiers postes anglais.</p>
+
+<p>Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques
+persans nous font remettre de vieux fusils russes à un
+coup pour remplacer — si possible — les Lebels à chargeurs
+que les membres du comité démocrate de Charaf-Khané
+nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.</p>
+
+<p>Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La
+chaleur est assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux
+chargés de caisses, les uns derrière les autres, par
+files de cinq ou six. Quelques-uns d’entre nous, qui composent
+l’avant-garde, surveillent les chameliers. Derrière
+les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.</p>
+
+<p>Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre « mosquée
+bleue » qui date du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle et qui fut détruite par
+un tremblement de terre. Les blocs de pierre n’ont pas
+bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les voûtes
+obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans
+encombre. Des ânes couverts de rondins de bois ou de
+pastèques nous obligent à un arrêt.</p>
+
+<p>Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment
+en hâte leurs boutiques. Un marchand nous demande
+respectueusement :</p>
+
+<p>— Osmanlis ? (Turcs ?)</p>
+
+<p>— Bali (oui), répond <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sans hésiter.</p>
+
+<p>Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main
+sur le cœur, puis il propage autour de lui la bonne nouvelle
+qu’il vient d’apprendre.</p>
+
+<p>Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un
+indigène a soudain la bizarre idée de vouloir enlever au
+« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » l’arme que celui-ci porte sur l’épaule. On corrige
+rapidement ce téméraire qui s’enfuit sans protester.</p>
+
+<p>Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque
+côté, des jardins. Nous laissons Tauris derrière nous.</p>
+
+<p>A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge
+dans la boue et le fumier. Des lumières s’allument le long
+de l’unique rue de ce pauvre village : Basmindje. Le bruit
+s’y répand aussitôt que « mille Djilos » — des Chaldéens
+montagnards — sont venus piller le pays. Les Musulmans
+se barricadent dans leurs demeures.</p>
+
+<p>Au cours de notre randonnée l’imagination orientale
+nous a rendu de grands services. Et nous avons nous-mêmes
+contribué à notre légende.</p>
+
+<p>Chaque fois qu’un Persan demandait au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » où
+nous allions, il répondait ou faisait traduire par l’interprète :</p>
+
+<p>— Nous marchons à la rencontre des Anglais.</p>
+
+<p>— Les Anglais ? Ils sont donc en route ?</p>
+
+<p>— Oui, ils se dirigent sur Tauris.</p>
+
+<p>Puis <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, impassible, se taisait, comme s’il avait
+trop parlé. Et le Persan de raconter partout que les Anglais,
+que l’on croyait à Bagdad, étaient peut-être déjà
+sous les murs du village…</p>
+
+<p>A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche
+ayant traversé Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane,
+Turckmantchaï, Hadji-Kias — haltes habituelles des caravanes — les
+Musulmans nous prennent pour des Turcs,
+comme à Tauris.</p>
+
+<p>Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de
+trente ou de quarante-huit kilomètres, à travers les cols
+arides, les hauts plateaux, les fondrières et les torrents
+où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.</p>
+
+<p>La marche est rendue encore plus difficile, en raison
+des trous que l’on a creusés sur la route, pour les canalisations.
+On ne les voit pas dans la nuit. Mais on entend
+parfois comme le bruit d’un torrent souterrain. Alors les
+« faites passer » secouent notre torpeur.</p>
+
+<p>— Attention ! Un trou sur la gauche !</p>
+
+<p>On croit se guider en consultant les cartes russes. De
+Tauris à Kasvine, elles accusent une distance de 497 kilomètres…
+Mais ces cartes sont établies au petit bonheur,
+par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un agréable dessin
+à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.</p>
+
+<p>On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier
+qui sommeille sur son petit âne, entre le premier et le
+deuxième « train » des chameaux :</p>
+
+<p>— Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit ?</p>
+
+<p>Le farsak — ou farsang — est une mesure persane déjà
+usitée du temps de Xénophon et de la Retraite des Dix
+mille, et qui équivaut suivant les auteurs, à six, huit ou
+neuf kilomètres. Les distances calculées en farsaks, transposées
+en verstes russes, sont reportées ensuite en kilomètres.
+On peut s’y fier, comme on voit.</p>
+
+<p>— Combien de farsaks ?</p>
+
+<p>Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le
+veuille ou non, répondre d’une façon précise. Il chantonne
+dans un « sabir » que nous traduisons à notre gré :</p>
+
+<p>— <i>Adine farsak palavina</i> (un farsak et demi).</p>
+
+<p>Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi
+bien au départ de la caravane que vingt minutes avant
+l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous déclare, sans se
+presser :</p>
+
+<p>— <i>Adine farsak palavina.</i></p>
+
+<p>Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de
+la distance. Aussi <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui, de matelot a été transformé
+en fantassin, ronchonne en butant contre les pierres
+qu’il ne voit pas :</p>
+
+<p>— Quand on arrivera ?… Tu peux toujours le demander
+à « Palavina » !…</p>
+
+<p>Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba…</p>
+
+<p>On marche dans une obscurité presque complète, sauf
+les nuits où une lune blanche s’avance devant nous. On
+s’arrête au petit matin. On dresse les tentes. On dort. Le
+lendemain, on allume les feux, on prépare deux repas,
+celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on
+prendra froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule.
+Ce sont les chameaux qui décident. Au reste, ils sont
+les seuls qui connaissent vraiment les pistes.</p>
+
+<p>Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée
+de soleil, le repos dans les caravansérails grouillants
+de vermine dont l’odeur de bergerie pique les yeux,
+le rauque grognement des dromadaires au passage des
+gués et les chants monotones des chameliers qui bercent
+nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c4">IV<br>
+<span class="xsmall">L’ART DES INTERPRÈTES</span></h3>
+
+
+<p>Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire
+de chameaux a conclu marché pour transporter
+les vivres et les bagages des Français jusqu’à
+Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se
+plaindre. A Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans
+un ravin. Le passage de nuit dans le fameux col du
+Kaflan-Kouh — rochers de quinze cents mètres d’altitude,
+barrières de l’Azerbeidjan — que nous avons quitté et de
+l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer — la pluie qui nous
+surprend, sur la route, le contraignent à des arrêts. Ses
+chameaux et ses chameliers ne peuvent plus avancer. Il
+finit toujours par demander de nouvelles indemnités.</p>
+
+<p>Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert
+au loin. A Setcham, près d’un caravansérail.</p>
+
+<p>Si l’on demande à un Persan :</p>
+
+<p>— Qui a construit ce « relais » ?</p>
+
+<p>— Schah Abbas, dit-il.</p>
+
+<p>— Et ce pont ?</p>
+
+<p>— Schah Abbas…</p>
+
+<p>— Et cette vieille forteresse ?</p>
+
+<p>— Schah Abbas…</p>
+
+<p>C’est à ce Schah Abbas (<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle) qui fit élever des
+ponts, bâtir des caravansérails, tracer des routes que les
+Persans attribuent tout ce qui témoigne encore de quelque
+grandeur dans leur pays.</p>
+
+<p>Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar,
+Mikepey, Zendjidge et Zendjan, que nous traversons à la
+tombée du jour, laissant derrière nous, dans un crépuscule
+rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts et ses mosquées
+de faïences peintes.</p>
+
+<p>C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous
+avoir pris au sortir de Tauris pour des Turcs, puis en
+cours de route pour des Français allant à la rencontre des
+Anglais, puis de nouveau pour des Turcs, annoncent
+désormais cette nouvelle qui nous précédera : « Dix mille
+Anglais — nous-mêmes — sont arrivés dans la région. »</p>
+
+<p>Notre détachement — il n’est pas inutile de le répéter — se
+compose d’une cinquantaine d’hommes (porteurs
+d’un fusil à un coup) de trois malades et de vingt-quatre
+ou vingt-cinq chameaux…</p>
+
+<p>A ces informations erronées, mais tout à fait orientales,
+devons-nous de n’avoir point rencontré un paquet de
+soldats turcs et d’officiers allemands — cinquante hommes,
+environ, comme nous — qui, traversant Zendjan et apprenant
+notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre
+côté et sont partis sans se retourner.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu
+loin de la ville, d’un côté opposé, près des saules d’un
+large torrent où des tortues prenaient le frais…</p>
+
+<p>Des haltes et des étapes encore : Dizé, Karaboulac,
+Amirabade, Nasrabade, Karaboulack (deuxième du nom),
+Kereschine, sur les montagnes qui dominent Kasvine…</p>
+
+<p>On quitte une piste large comme un sentier pour
+prendre la vieille route persane avec ses montées, ses
+descentes brusques et ses ponts en dos d’âne, favorables
+aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours ces
+déserts à perte de vue… Parfois, une caravane de chameaux
+chargés de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne
+Ecbatane), une troupe d’ânes à sonnailles, ou bien,
+à l’approche des grandes villes, des Musulmanes voilées
+de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent
+dans les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de
+voitures. Si ce n’est une sorte de chaise à porteur entre
+deux chevaux où le patient — le voyageur — se couche
+ou s’assied.</p>
+
+<p>Au passage des rivières, à mesure que l’on approche
+des gués et que les chameaux enfoncent leurs pieds en
+caoutchouc dans la terre humide et glissante, c’est un
+tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent d’avancer
+et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas
+en sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent
+de leur colère par des grognements continus et de véritables
+clameurs. Si bien que chez les Français qui suivent
+dans les ténèbres, à trois ou quatre cents mètres en
+arrière, personne ne s’y trompe :</p>
+
+<p>— Encore un torrent à traverser…</p>
+
+<p>Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent
+en avant. Lorsque le chameau de tête, toujours choisi
+avec soin, s’est décidé à se jeter dans l’eau, toute la caravane
+suit.</p>
+
+<p>C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde — les
+surveillants des chameliers — de se hisser sur
+un chameau, tant bien que mal et de traverser le fleuve
+avec lui.</p>
+
+<p>Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se
+débat, secoue cette charge inattendue et la dépose parfois
+au milieu du courant.</p>
+
+<p>— Tu n’es jamais tombé ? demande Gaston Desprès à
+son ami le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ».</p>
+
+<p>— Jamais !</p>
+
+<p>— Tu es monté cependant à bord d’un chameau ?…</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Tu sais qu’ils sont pleins de poux…</p>
+
+<p>— C’est donc ça que tu te grattes tout le temps ! s’écrie
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.</p>
+
+<p>— Beaucoup ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.</p>
+
+<p>— Tu me diras demain ?</p>
+
+<p>— Si tu veux… Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que, reprend sérieusement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, les poux
+de chameaux ne restent que sur les autres chameaux.</p>
+
+<p>Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois,
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ajoute :</p>
+
+<p>— Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan,
+dans l’obscurité, le vent, la poussière. Demain, nous descendrons
+sur Kasvine.</p>
+
+<p>Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte
+pas nos fragiles abris.</p>
+
+<p>Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment
+les deux interprètes chaldéens — le père, trente ans, le
+fils quinze ans — qui nous ont suivi depuis Tauris. Ils
+remplacent Nicodème, Yonas et Israël, abandonnés à
+Charaf-Khané, « aux bons soins » des démocrates persans.</p>
+
+<p>Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent
+toute leur fortune : une couverture qu’ils étendent
+par terre le soir pour se coucher et un petit samovar. Ils
+paraissent pleins de bonne volonté, mais le fils seul
+connaît un peu de français. Le père a l’air de comprendre.
+Il traduit on ne sait quoi.</p>
+
+<p>Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose.
+On s’exprime avec énergie ; il transcrit prudemment
+dans un langage fleuri, des paroles qui étaient violentes.
+Une conversation s’engage entre le traducteur et l’indigène.
+Nous restons là, présents, mais en dehors. Nous ne
+comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète :</p>
+
+<p>— Mais que raconte-t-il ?</p>
+
+<p>Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave
+question de préséance ou une grande nouvelle annoncée
+au bazar et non confirmée font le sujet de cette causerie.
+Notre première question, il y a longtemps qu’elle est
+oubliée.</p>
+
+<p>Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile,
+nos deux Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs,
+Nicodème et ses amis témoignèrent à Ourmiah d’une
+autre autorité. Par haine des Musulmans, ils exigeaient
+de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas
+à offrir.</p>
+
+<p>Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage,
+les interprètes savaient lui faire payer ce service.</p>
+
+<p>Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait
+sur les tapis anciens, Nicodème traduisait à sa
+guise.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il dit ? interrogeait le Persan.</p>
+
+<p>— Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour
+sa demeure.</p>
+
+<p>— C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.</p>
+
+<p>— C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît
+maintenant, reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il
+va en choisir un autre encore plus beau.</p>
+
+<p>Le Persan hésitait encore :</p>
+
+<p>— Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction
+sur ton fils. Il connaît des secrets pour que ta race
+s’arrête avec toi…</p>
+
+<p>Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté
+au domicile du Français qui remerciait.</p>
+
+<p>— Que dit-il ? s’informait encore le grand personnage.</p>
+
+<p>Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements
+de l’étranger par ces mots :</p>
+
+<p>— Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en
+désire d’autres. Il reviendra.</p>
+
+<p>Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine
+religieuse accordait de l’audace et du courage, se rendaient
+chez les riches Musulmans, exigeaient des cadeaux
+pour les « sorciers d’Europe » et pour eux-mêmes un honorable
+pourboire. Cependant que les « sorciers » qui
+n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux,
+s’imaginaient que chaque Persan les tenait pour grands,
+généreux et désintéressés.</p>
+
+<p>Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en
+avions ri quelquefois avec Maurice Jammes, Marcel Benoit
+et le capitaine Bobbyck…</p>
+
+<p>Bobbyck ?… Sous la tente qui claque au vent d’Asie,
+j’évoque son souvenir… Où est-il le cher capitaine russe ?
+Et Brovsky ? Que sont-ils devenus ?</p>
+
+<p>Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes…
+Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> lui non plus, ne dort pas.</p>
+
+<p>— Tu t’ennuies ?… Qu’est-ce que tu fais ?</p>
+
+<p>— Rien…</p>
+
+<p>— Tu penses à Panam ?</p>
+
+<p>— Non. Je songeais à… à l’incompréhension des races…</p>
+
+<p>— Oui… On n’y pige rien, reconnaît <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> à voix
+basse, heureux au fond de bavarder un peu.</p>
+
+<p>« On ne peut même pas faire des observations exactes,
+ajoute-t-il… Je te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer.
+Mais, un exemple. Quand nous étions réunis à Ourmiah,
+dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour écouter la
+lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien ! les
+malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance,
+ils croyaient que les Français faisaient leur prière…
+Voilà, mon vieux.</p>
+
+<p>A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui
+siffle, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> élève la voix… Alors, Gaston Desprès de
+se plaindre :</p>
+
+<p>— Taisez-vous, quoi !</p>
+
+<p>— Dors donc ! réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Regarde-le ! Il est déjà
+reparti dans le sommeil… Quelle chance il a !…</p>
+
+<p>Puis, confidentiellement, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> murmure :</p>
+
+<p>— On a raison de dire, en Normandie, que les cochons
+dorment bien sous le vent…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c5">V<br>
+<span class="xsmall">DANS KASVINE, COLONIE RUSSE</span></h3>
+
+
+<p class="date">Juin-septembre 1918.</p>
+
+<p>Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans
+les ténébreuses ruelles de Kasvine, le dernier jour de
+mai. Une troupe de conquérants ou de pillards devait
+défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites venelles de
+cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur
+des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos
+torches, nos chameaux et nos fusils.</p>
+
+<p>Une branlante maison persane, abandonnée par les
+Russes, inhabitée aujourd’hui, toutes ses chambres disposées
+autour d’un jardin détruit, nous servira de campement.
+Il y a un petit verger caché, des terrasses et une
+citerne d’eau à l’odeur immonde.</p>
+
+<p>— J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici ! souhaite
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>Mais tout le monde ne raisonne pas comme <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.
+Il en est qui voudraient remonter sur Enzeli, avec les
+Anglais.</p>
+
+<p>A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de
+troupes anglaises expédiées de Bagdad. Elles doivent
+atteindre Bakou et ses pétroles. Elles y songent peut-être,
+mais elles ne paraissent point pressées.</p>
+
+<p>Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff.
+L’État-major britannique a essayé de les transformer
+en mercenaires pour le Roi de Londres. Mais les cosaques
+ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils comptent se diriger
+sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.</p>
+
+<p>Il y a également quelques échantillons de policiers et
+d’agents secrets. Les uns au service du consul allemand
+de Tauris, mais un plus grand nombre au service des
+Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques savent
+organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils
+pénètrent pacifiquement dans un pays inconnu.</p>
+
+<p>Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez
+qui l’on a découvert des caisses de cartouches. Ces nobles
+personnages, qui prêchaient la guerre sainte, disparaissent
+doucement. Rien ne semble modifié dans la ville.
+Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes
+voilées, chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches,
+de mendiants et de charmeurs de serpents…</p>
+
+<p>Lorsque des « agitateurs persans » — c’est le nom que
+l’on donne à ces patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite
+invasion anglaise — sont dénoncés, on les arrête
+sur-le-champ. Pas de jugement. Pas d’emprisonnement
+non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.</p>
+
+<p>Un soir, devant chaque maison où un « rebelle » s’est
+réfugié, vient s’arrêter une petite automobile américaine
+et un conducteur. Un soldat anglais, un fusil à la main,
+ordonne au Persan dont l’État-major britannique a décidé
+de se défaire, de prendre place dans la voiture qui attend.
+Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation
+formulée en certains termes par un Européen également
+armé. Il préfère obéir tout de suite. L’automobile s’éloigne
+donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle. Une autre. Une
+autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la
+ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné.
+Là, d’autres automobiles attendent. D’autres arrivent.
+Elles sont toutes semblables : sur chacune il y a un soldat
+anglais au volant, son fusil à portée de sa main et un
+Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de
+Persans font ainsi, en même temps, une promenade nocturne…</p>
+
+<p>A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté
+annonce avec l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très
+dangereux de descendre de voiture en cours de route.
+Pour éviter un accident mortel, on préfère achever tout
+de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de
+retarder la bonne marche du convoi.</p>
+
+<p>Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend
+tout de suite.</p>
+
+<p>Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des
+automobiles prend la route de Bagdad. C’est là seulement,
+dans cette vieille et célèbre cité, que les « voyageurs
+involontaires » sont confiés aux soins diligents des policiers
+anglais.</p>
+
+<p>Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes
+plus ou moins vraisemblables ont cours sur le compte des
+disparus. Mais personne ne peut affirmer qu’il les a rencontrés…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Première promenade dans cette ville soumise — ou du
+moins qui le paraît. Un air de fausse sécurité. Mais cela
+nous suffit.</p>
+
+<p>Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent
+de croassants corbeaux ombragent l’avenue principale
+(l’avenue du Schah) qui relie le centre de la ville aux
+quatre grandes artères.</p>
+
+<p>Le long de ces boulevards, des magasins à la russe,
+des salons de coiffure, des marchands d’antiquité, des
+pharmacies, des échoppes de changeurs, des restaurants,
+et des cafés étalent leurs enseignes encore écrites en russe.</p>
+
+<p>— Quand tu liras : « vodka » ou « vino », préviens-moi,
+dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Il suffit d’entrer dans un « traktir » (restaurant)
+répond Desprès…</p>
+
+<p>On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les
+casernes où les armées du Caucase séjournèrent longtemps,
+la demeure du gouverneur et son jardin à l’abandon.</p>
+
+<p>Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que
+les soldats russes pour qui la paix est signée remontent
+dans leur pays.</p>
+
+<p>On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne.
+Ce sont d’anciennes infirmières russes. Les
+ambulances ferment, mais les dortoirs de ces dames sont
+toujours ouverts. Que font-elles ici ?</p>
+
+<p>Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des
+Britanniques tout en jambes et qui ne voient personne,
+des Français curieux et pressés. On les aperçoit une fois,
+deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés ? Chargés de
+missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On
+assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils
+sont discrets.</p>
+
+<p>Et la vie orientale continue.</p>
+
+<p>Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de
+petites toiles rouges. Des éventaires de fruits, d’aubergines
+et de tomates se sont établis sous des voûtes de
+feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les pots de
+lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs… Les vieilles
+ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées ;
+elles s’enchevêtrent et débouchent soit sous les
+voûtes du bazar, soit devant le large cimetière où s’érige
+la mosquée aux colonnes de faïences peintes que des
+poutres consolident : le tombeau vénéré de Schah-Zadeh-Hossein…</p>
+
+<p>Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure,
+nous découvre. Confidentiel, il glisse au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » :</p>
+
+<p>— Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins
+secs…</p>
+
+<p>— C’est du vin que tu désignes ainsi ?</p>
+
+<p>— Et de l’arak… (eau-de-vie de raisins secs). Et de la
+vodka. Mais elle n’est pas naturelle.</p>
+
+<p>— Où donc ?</p>
+
+<p>— Et du « mastic ».</p>
+
+<p>— Du… comment ?</p>
+
+<p>— C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays
+avec de la résine de pistachiers, explique Benoit.</p>
+
+<p>— Bon, décide <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je vois ça, j’aime mieux ta
+« liqueur de raisins secs », comme tu l’appelles…</p>
+
+<p>— Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais
+elle est plus sûre.</p>
+
+<p>— Où as-tu trouvé ça ?</p>
+
+<p>— Ces remèdes, on les obtient chez les « apothèkes ».</p>
+
+<p>— Ah ! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool…
+Ça va…</p>
+
+<p>Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur.
+Des corneilles s’envolent en criant. Il est midi… Et,
+soudain, des cosaques au large chapeau de feutre galopent
+à travers les rues, au grand effroi des dames voilées de
+tulle blanc…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs
+arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées
+par des cosaques. Dans ce « traktir » qui sent le « chichlick »
+(viande de mouton rôtie) et l’arak, des soldats
+russes se lèvent comme nous entrons. Très raides, ils
+nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la
+coutume, de grandes coupes emplies de « mastic ».</p>
+
+<p>Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous
+buvons à tour de rôle. Les Russes, toujours debout, au
+garde-à-vous, attendent. Ils poussent une clameur à
+« notre santé ».</p>
+
+<p>— J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes
+bombées de nos hôtes. Ils accomplissent, ainsi, sérieusement,
+un des rites de leur aimable tradition de buveurs.</p>
+
+<p>— Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> à son ami Desprès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines,
+constate <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne
+sais rien ? réplique Desprès.</p>
+
+<p>— Je ne sais rien ? Je sais qu’on a demandé aux « Britisches »
+s’ils avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit
+« oui » et ils veulent nous emmener à Bakou, où il y aura
+du travail. Les « Britisches » veulent faire combattre
+pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de
+volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine
+le choléra et le typhus.</p>
+
+<p>« Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner ? interroge
+Desprès.</p>
+
+<p>— Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à
+un verre d’eau et je te permettrai de m’offrir de l’« arak »
+et du « mastic ».</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ne se trompait pas.</p>
+
+<p>Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements,
+quittent Kasvine.</p>
+
+<p>— Où vont-ils ?</p>
+
+<p>— Dans le Caucase…</p>
+
+<p>Ils ne s’en cachent pas, du reste.</p>
+
+<p>Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les
+grands mûriers de l’avenue du Schah, derrière le fanion
+des volontaires de la mort qui porte des tibias blancs
+sur fond noir. Les Persans regardent longuement ces
+hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous
+le large chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de
+foin attachée près des fontes et le paquet de pansement
+ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se réjouissent de ce
+départ.</p>
+
+<p>— Au moins, dit le chef de la police indigène, les
+Anglais bâtissent ; mais, partout où sont passés les Russes,
+on ne voit que ruines et incendies.</p>
+
+<p>— Allons, tout va bien, affirme <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Les « Britisches »
+vont pouvoir placer des écriteaux et des
+enseignes, en anglais, un peu partout.</p>
+
+<p>Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la
+Caspienne, opérée par les Russes pour le compte des
+Britanniques.</p>
+
+<p>— C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque
+Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre,
+les « Britisches » pousseront l’offensive, répond <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par
+les sanitaires russes, sont organisés par notre détachement.
+Pour le compte des Anglais, bien entendu. Le premier
+à l’usage des blessés, un autre pour les typhiques,
+le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les convalescents.
+Nous avons la surprise d’y découvrir tout un
+solde de « sœurs de charité » russes.</p>
+
+<p>— On a dû les oublier, remarque <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail
+terminé, les Français montent sur les terrasses de
+leur maison persane. Terrasses en terre battue. L’herbe
+par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans les
+chambres. On y joue aux cartes, naturellement. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>
+raconte des histoires. Il a liquidé son lot d’aventures
+marines. Il a trouvé un nouveau « rouleau » : des histoires
+de chasse.</p>
+
+<p>— Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais
+avoir avec moi, ici, mon « américain » à six coups…
+D’une précision !</p>
+
+<p>— Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès
+en riant.</p>
+
+<p>— Idiot ! réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> furieux. Tu n’aurais qu’à
+te placer à deux cents mètres avec une bouteille vide
+au bout de ton bras droit, que tu tiendrais levé en l’air,
+comme ça. Eh bien ! si du premier coup, avec mon « américain »,
+je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille,
+je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb
+dans les fesses…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher
+et dormir quand la nuit se fait plus douce.</p>
+
+<p>Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune
+clarté : les ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer
+dans la plaine, la grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein
+où tout le jour des caravanes de pèlerins
+s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer
+d’étranges fardeaux roulés dans des tapis : cadavres de
+fidèles musulmans qui ont demandé à être ensevelis près
+du vénéré Hossein.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de
+bonne heure. Et l’existence reprend son cours. Les vieux
+landaus tournent sur les boulevards cependant que le
+cocher crie : « Habarda ! » (attention !) sans ralentir son
+allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent Kasvine
+d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes,
+de pistachiers et de champs d’abricotiers, transportent
+des pastèques, des concombres et des raisins, cependant
+que sur les hauts minarets des mosquées, les mollahs
+crient leurs incantations habituelles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c6">VI<br>
+<span class="xsmall">AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE</span></h3>
+
+
+<p>Mon vieux, commence <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, on ne va pas moisir
+dans le pays.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu racontes encore ? intervient Gaston
+Desprès.</p>
+
+<p>— Ce que je sais. On devait aller à Bakou — ou sur la
+route — avec les cosaques russes et les Arméniens pour
+occuper la ville du pétrole. Eh bien ! on n’ira pas. Les
+Turcs ont livré bataille. Les Russes sont rentrés en Russie
+et les « Britisches » ont pris la fuite. Et ils évacuent
+en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la
+police que pour la guerre, les « Britisches ».</p>
+
+<p>— Où as-tu appris ça ?</p>
+
+<p>— Je ne puis révéler mes sources, réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>
+sévère. Et maintenant il nous faut partir. Kasvine est
+menacé. Il faut imiter les Anglais qui se replient sur des
+positions…</p>
+
+<p>— … préparées à l’avance… On connaît la formule. Où
+ça, ces positions ?</p>
+
+<p>— Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan…</p>
+
+<p>— La preuve de tout cela ? réclame Marcel Benoit perplexe
+encore devant ce défilé de précisions.</p>
+
+<p>— Demandez le « Bobard », quotidien entièrement
+rédigé par <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ! crie Gaston Desprès, goguenard.</p>
+
+<p>— Quelle noix ! interrompt <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>… Écoutez, j’ai
+rencontré un officier anglais tout à l’heure, sur les « Téhéran-<span lang="en" xml:lang="en">road</span> »
+comme ils disent…</p>
+
+<p>— Tu étais donc sorti seul pour aller boire ? interroge
+Desprès…</p>
+
+<p>— Et le « Britische » m’a dit : — « Qu’est-ce que vous
+fabriquez en Perse, les Français ? » Puis, sans attendre
+ma réponse qui ne l’intéressait pas, l’officier a ajouté : — « Nous
+n’avons pas du tout besoin de vous… »</p>
+
+<p>— Il avait bu, cet officier anglais ? s’informe Benoit.</p>
+
+<p>— Je lui ai répondu, poursuit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sans s’indigner
+outre mesure de cette interruption, que nous ne tenions
+pas à rester en Perse. Alors, il m’a déclaré : — « Tant
+mieux pour vous, parce que vous allez partir… » Tu la
+vois, la preuve !…</p>
+
+<p>— Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.</p>
+
+<p>« Tu as tort, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, tu as tort de boire seul, comme
+ça, sans retenue.</p>
+
+<p>Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas
+d’écho. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> a convaincu son auditoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison.
+Le 13 septembre les cinquante Français ayant chargé
+leurs bagages et leurs vivres de réserve sur des fourgons,
+quittent Kasvine à pied pour atteindre Hamadan, qui est,
+selon les états-majors russes, à deux cent trente-sept ou
+deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au
+juste.</p>
+
+<p>Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart
+des villages persans sont détruits. Une odeur
+de suie humide s’en dégage encore. Les Russes sont
+passés là.</p>
+
+<p>Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis
+d’Hamadan.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on
+découvre la ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses
+ruelles, le dôme gris de sa vieille mosquée où se posent
+des pigeons familiers… Près des camps anglais, quelques
+amas de briques crues et, à deux pas de la route, un lion
+de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel
+s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux
+ciselés, noués d’une cordelette… Les femmes qui désirent
+accoucher d’un enfant mâle viennent implorer ce lion
+sculpté.</p>
+
+<p>Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au
+soleil : la puanteur d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah
+et de Kasvine… La rivière qui dégringole à travers la
+ville, et qui vient des montagnes, sert aux ablutions, aux
+lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des
+charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable,
+car « toute eau courante est bonne à boire ».</p>
+
+<p>A droite, quelques monticules de terre sans croix ni
+inscriptions : ce sont les tombes des Chrétiens chaldéens
+qui ont pu s’évader d’Ourmiah et sont arrivés jusqu’à
+Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont
+déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants
+ne restent jamais en repos.</p>
+
+<p>Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées.
+Cependant, aucun de ceux qui montent jusqu’ici,
+avec les porteurs de civières, ne songe à combler ces
+trous qui s’agrandissent.</p>
+
+<p>— C’est probablement en ces lieux, observe Marcel
+Benoit — près du lion de pierre qui accorde la grossesse
+aux femmes indigènes, que l’on peut situer, d’accord avec
+la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de Sémiramis, dont
+Hérodote a écrit comme on sait : « Ses enceintes sont
+excentriques et construites de telle sorte que chacune
+dépasse l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de
+ses créneaux… Il y avait en tout sept enceintes, et dans
+la dernière, le palais et le trésor du roi… »</p>
+
+<p>Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien.
+La pierre manquait donc en Médie ? Les enceintes étaient-elles
+bâties, comme les maisons persanes d’aujourd’hui,
+en briques crues ou en briques mal cuites ? D’Ecbatane,
+pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre renversé
+le long du chemin…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à
+nous annoncer, entre dans la chambre où se tiennent
+d’habitude nos « soviets », comme on prend l’habitude
+de le dire.</p>
+
+<p>— J’ai rencontré des revenants…</p>
+
+<p>— Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.</p>
+
+<p>— J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah :
+Nicodème et Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas
+ne doit pas être loin.</p>
+
+<p>— Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens
+à Hamadan.</p>
+
+<p>Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en
+effet. Pas tous. Une petite partie seulement. En juillet,
+après la retraite des cinquante Français, les Turcs et les
+Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les Chaldéens d’Ourmiah
+n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour
+Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les
+Pères Lazaristes, M<sup>gr</sup> Sontag, le Père Dunkha, d’autres,
+sont restés à la Mission. Tandis que les Chaldéens fuyaient,
+abandonnant dix ou douze mille morts en route, les
+Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens
+qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.</p>
+
+<p>— Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes
+ont conseillé de s’armer, les voici qui reparaissent, sans
+armes, misérables, mais tout à fait effarés de se découvrir
+des victimes dans le moment où ils se croyaient les maîtres.
+Quel cauchemar ! conclut <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Ou quel remords ! appuie Marcel Benoit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à
+Zendjan, comme à Kasvine, des collines rougeâtres, sans
+culture, des montagnes de carton déboisées composent un
+paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus le long
+des routes de Kasvine à Hamadan… Cependant les environs
+de Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et,
+dans les vergers, on trouve la vigne, l’abricotier et le
+jujubier.</p>
+
+<p>Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction
+du temple de Jérusalem, une importante colonie
+israélite (trois mille âmes), on nous montre, sur une
+hauteur, près d’un petit cimetière juif, une construction
+rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en
+forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une
+petite porte basse, en granit, tournant sur elle-même
+permet au visiteur de pénétrer dans une étroite pièce. Il
+y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un mollah du
+culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et,
+par une ouverture, on se glisse dans une chambre un peu
+plus obscure.</p>
+
+<p>Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux
+de pierre, côte à côte. Des broderies modernes, faites à la
+machine à coudre, courent le long des sarcophages de
+bois sculpté. Le plus ancien renferme la dépouille d’Esther,
+princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure. L’autre,
+qui date de quatre ans, — on nous dit qu’il est « vieux de
+plus de mille ans », — construit sur le modèle du premier,
+recouvrirait le corps de Mardochée. Contre les murs, des
+inscriptions hébraïques tracées dans la pierre d’albâtre.
+Une lampe à pétrole « <span lang="en" xml:lang="en">made in Germany</span> » flambe doucement
+dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours
+contre l’invasion des morts musulmans et qui doit
+remonter aux premiers temps de l’Islam.</p>
+
+<p>Le rabbin nous avertit :</p>
+
+<p>— Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther.
+Un Français les a pris.</p>
+
+<p>— Quel Français ?</p>
+
+<p>L’interprète nous traduit :</p>
+
+<p>— Il ne sait pas.</p>
+
+<p>— Il y a longtemps ?</p>
+
+<p>— Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.</p>
+
+<p>A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés
+à la mémoire d’Esther et de Mardochée…</p>
+
+<p>Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop
+blanc. Des femmes voilées de noir trottinent, les jambes
+arquées, les genoux saillants sous le linceul qui cache
+leurs formes. Des Persans coiffés du large feutre conique
+lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne dans
+le ciel…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée
+par les Russes, presque rien ne subsiste de l’influence
+ancienne.</p>
+
+<p>Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent
+également le turc et le français, parlent encore un peu la
+langue de leurs anciens maîtres. Au temps de paix, cinq
+cosaques assuraient la police de la cité.</p>
+
+<p>Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan,
+après l’armistice de décembre 1917, les derniers soldats
+russes qui s’attardèrent dans la ville furent cependant
+sournoisement assassinés par les Persans, qui sont lâches
+et cruels.</p>
+
+<p>Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues
+sont écrits en anglais : « <span lang="en" xml:lang="en">London street</span> », « <span lang="en" xml:lang="en">Victoria
+road</span> », etc…</p>
+
+<p>— C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.</p>
+
+<p>— Les « Britisches » ne se rendent pas compte, déclare
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises
+qui, par Bagdad, viennent de l’Égypte ou des
+Indes ; les pharmaciens vendent toujours de l’arak (eau-de-vie
+de raisins secs) et du mastic (absinthe fabriquée avec
+la résine du pistachier) : mais ils nous offrent également
+du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet
+ancien territoire russe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses
+qui descendent vers les plateaux inclinés, c’est le
+même peuple de saïds aux yeux sournois, de mollahs à
+turbans blancs, de Persans en lévites noires et la foule
+des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et
+des mendiants couverts de haillons multicolores et les
+chiens faméliques, chargés ici, comme dans le reste de la
+Perse, du service de la voirie et qui dépècent aussi bien
+les cadavres des chameaux que ceux des hommes abandonnés
+sur les pistes des caravanes.</p>
+
+<p>Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy ;
+on rencontre cependant encore quelques Russes
+et des dames, infirmières en jupons courts qui baladent
+leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu retourner
+dans la Russie bolchevisée.</p>
+
+<p>Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les
+maîtres d’hier se réfugient loin des Anglais.</p>
+
+<p>— Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait ? demande <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— On se repose, répond Desprès.</p>
+
+<p>En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils
+attachés aux forces anglaises qui doivent aller reprendre
+Bakou ? Ou bien descendront-ils sur Bagdad ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit
+le grand deuil des musulmans chiites. Il dure une dizaine
+de jours. Vers les cinq heures du soir, du côté où le petit
+pont en dos d’âne s’arrondit sur le torrent, près de la mosquée
+en bois, ajourée comme une claie, des voix d’enfants
+psalmodient les louanges des prophètes. La nuit
+tombe vite. Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard,
+nous heurtons tout d’un coup, au coude de quelque ruelle
+montante, des porteurs de lanternes. Leurs chants sur la
+même note rappellent les incantations africaines. Ces
+hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile
+noir, le torse entouré de cuir. Certains, dans leur main
+droite, tiennent une écuelle d’eau où nagent une pomme,
+un coing, des fruits…</p>
+
+<p>La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent
+les chiites. Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple
+qui est pareil à une quelconque maison persane, où les
+murs de bois et de briques crues sont percés de nombreux
+trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole
+ni minaret.</p>
+
+<p>Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du
+saint lieu. Un personnage à turban noir et grande barbe
+met pied à terre. C’est un prédicateur qui vient se lamenter
+sur la mort des imans. Chez les Persanes voilées,
+assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui jacassent,
+le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante,
+psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils
+d’Ali, Hassan et Hossein, mis à mort par les Sunnites.
+Les assistants sanglotent en cadence, les femmes miaulent
+par intervalles. C’est rituel. Pas de larmes. Des cris.</p>
+
+<p>A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent
+la ville pénètre dans la mosquée. Les lampes qui
+fument répandent une violente odeur d’huile et d’encens.
+L’air sent également le tabac et l’opium.</p>
+
+<p>Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des
+martyrs. Les fidèles répondent par des sanglots convulsifs
+bien imités. Cela augmente, monte, se prolonge dans
+un crescendo de dissonances étranges, contraires à tous
+nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des prières
+que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les
+femmes qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant,
+et les hommes, avec mille politesses, s’offrent les uns aux
+autres de petites tasses de thé sucré…</p>
+
+<p>Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques
+de la procession portent un « kindjar » (poignard) ou un
+long sabre. Ils entourent un mannequin décapité devant
+quoi ils balancent des bannières surmontées de la main
+d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent,
+ils scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se
+donnent eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante
+accompagne ces hommes qui se tailladent le crâne.
+Bientôt leur visage, leurs mains, leurs habits, — une
+longue tunique blanche, — sont couverts de sang. Quelques-uns,
+le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs,
+en hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque
+de recevoir quelque balafre, ils tâchent d’essuyer sur une
+face maculée le sang sacré qui coule des blessures.</p>
+
+<p>Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde
+sauvage qui s’éloigne maintenant et s’enfonce sous les
+mûriers du ravin. Deux enfants, entraînés dans cette
+foule, sont portés par des fidèles, en holocauste. On voit
+leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de
+droite à gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent
+l’épaule et le front à coups de poing. Sur les toits
+des maisons, des femmes accroupies jettent de grands cris.</p>
+
+<p>La procession s’enfonce lentement dans les ruelles
+sombres. Du haut de nos terrasses, longtemps encore
+nous écoutons décroître ces clameurs scandées et ces
+chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans l’avenue,
+silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au
+pied, rangés en prévision de troubles, qui attendent la
+relève et parlent dédaigneusement de ces « natives »
+(indigènes) sûrement un peu malades…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c7">VII<br>
+<span class="xsmall">LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE</span></h3>
+
+
+<p>Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes
+positions qu’ils occupaient dans la région de Salmas
+et de Tauris ?</p>
+
+<p>Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient
+délaissé Ourmiah assiégée pour gagner Hamadan rafistolent
+leurs antiques voitures à deux roues. Ceux qui se
+cachaient pour ne point être enrôlés de force dans l’armée
+assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant
+montrer leur visage taillé en dessous.</p>
+
+<p>Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les
+mercantis de la plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour
+de la Mission catholique : Salomon, à la peau grêlée, et
+l’interprète Nicodème, tout de blanc habillé. Ces messieurs
+achètent des roubles à bas prix : cent roubles pour
+quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement
+dans leur pays, car ils se sentent le courage d’y
+retourner maintenant que le danger a disparu.</p>
+
+<p>Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent,
+ni âne, ni chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent,
+bricolent de-ci de-là, et leurs femmes aux larges jupes
+travaillent avec les pauvresses persanes à l’empierrement
+des routes, pour le compte des Britanniques.</p>
+
+<p>Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en
+ce moment cantonnés, — construite sur le modèle de
+toutes les maisons persanes : une cour, un minuscule
+verger, une pièce d’eau pour l’agrément des moustiques,
+un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les
+diverses épouses du propriétaire, — parfois viennent
+nous rendre visite une Chaldéenne de trente ans qui en
+paraît bien quarante-cinq, sa fillette et un homme d’un
+certain âge, son mari. Une barbe noire et frisée tournoie
+sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte le
+chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches
+des popes. Il est prêtre de la religion russe orthodoxe.
+Il fut jadis prêtre de l’Église romaine ; mais lorsque les
+Russes vinrent en nombre à Ourmiah, il crut sage de se
+rallier à l’orthodoxie toute-puissante.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les
+membres de la Mission catholique d’Ourmiah avaient été
+assassinés par les « Kourdes », après l’exode des Chaldéens,
+et que les orthodoxes russes s’étaient retirés de la ville…</p>
+
+<p>Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien :
+elles lavent du linge et mendient à l’occasion.</p>
+
+<p>— Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant
+sa barbe, mais je ne puis pas. Je suis prêtre…</p>
+
+<p>Et comme il entend parler de missions évangéliques
+protestantes en Perse, il songe sérieusement à se convertir
+à la nouvelle religion.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant que des cavaliers et des « volontaires » des
+anciens bataillons assyriens remontent sur Ourmiah, par
+Zendjan, des Chaldéens descendent sur Bagdad, d’où ils
+gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.</p>
+
+<p>Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller
+en France, mais atteint de paludisme, il grelotte sous ses
+couvertures. Devant un aumônier français, qui visite les
+malades, il se lamente comme ceux de sa race ; il croit sa
+dernière heure venue et recommande déjà son âme à Dieu,
+comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.</p>
+
+<p>— Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre
+ami Yonas qui est très gravement atteint. Il a le typhus.</p>
+
+<p>— Yonas a le typhus ? s’inquiète Nicodème.</p>
+
+<p>— Oui. Et je ne vous cache pas : on ne sait s’il pourra
+s’en tirer.</p>
+
+<p>— Yonas va mourir ! reprend Nicodème. Et vous allez
+le voir. Demandez-lui donc, monsieur l’abbé, le passeport
+qu’il a fait établir pour la France. Il me servira. J’ai perdu
+le mien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les domestiques chaldéens de la Mission catholique
+d’Ourmiah qui portent la casquette des séminaristes,
+avec les initiales SV, apprennent ici — pourquoi l’ignoraient-ils
+encore ? — le massacre, à Ourmiah, de M<sup>gr</sup> Sontag
+et des autres Pères de la Mission. Ils se composent
+des visages de bedeaux consternés, se regardent, puis,
+naturellement leurs premiers mots :</p>
+
+<p>— Qu’allons-nous devenir ?</p>
+
+<p>Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui,
+reçoit cette nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de
+nouveaux détails avec une grande fermeté d’âme.</p>
+
+<p>— Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait
+en courant, les Pères Lazaristes ont voulu, malgré les
+conseils, rester dans leur Mission. C’était très imprudent.</p>
+
+<p>C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la
+mort du Chaldéen Yonas, fils de Yonathan, du village de
+Gulpacha ou Gulpachan.</p>
+
+<p>Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au
+petit cimetière des Chaldéens, près du lion de pierre…
+Nicodème, remis de sa fièvre, s’estime encore trop faible
+pour marcher, mais il réfléchit.</p>
+
+<p>— Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup
+de sacs de blé et des sacs de krans… Ah ! tout est perdu,
+les Kourdes les emporteront…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Élisa, une Chaldéenne de quinze ans, — qui en paraît
+vingt, — a suivi les Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan.
+Elle abrite sous des sourcils tracés au pinceau de
+grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la présente aux
+Français :</p>
+
+<p>— Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses
+nouvelles depuis treize ans. Cette enfant, considérée
+comme orpheline, a été recueillie par les Religieuses…</p>
+
+<p>La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans
+abandonnent ainsi femme et enfants pour chercher
+fortune aux États-Unis. En cas de danger, chacun pour
+soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon, Rabbi
+Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au
+moment de l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune
+femme, les deux autres, une vieille mère impotente.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et
+persan au Consulat américain d’Ourmiah, conte ses malheurs.
+Il est venu avec sa femme. Cependant nous lui
+connaissions trois enfants échelonnés de un à sept ans.</p>
+
+<p>— J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il… La
+dernière, qui commençait de marcher, nous avons dû
+l’abandonner sur la route sans pouvoir l’enterrer… Oui,
+elle n’était pas encore morte.</p>
+
+<p>Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes
+avec des enfants au-dessous de trois ans… Sont-ils morts,
+au cours de l’exode, des fatigues de la route ? Il paraît que
+lorsque les Chaldéens fuyaient en désordre, des obus tombèrent
+parmi eux. Les mères, déjà embarrassées dans
+leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés
+sur le bord du chemin.</p>
+
+<p>Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert
+une excuse qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la
+répète toujours :</p>
+
+<p>— C’était pour fuir plus vite…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer
+à l’exécuter, d’attendre son contre-ordre.</p>
+
+<p>C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains
+humoristes militaires. Axiome plein de scepticisme et
+d’expérience, du reste. Une fois de plus, nous en avons la
+preuve.</p>
+
+<p>Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter
+sur Bakou, voici, en effet, qu’on nous avertit de descendre
+sur Bagdad. C’est un ordre télégraphique. De là,
+les cinquante Français seront dirigés sur la Syrie.</p>
+
+<p>Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés
+dans notre petite maison d’Hamadan — où, en principe,
+nous ne faisions que passer — à peu près un mois et demi.
+Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans profit. Elles
+ont révélé un <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> détective de grand style. L’ancien
+matelot, l’ancien critique militaire des « Soirées
+d’Ourmiah », l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin,
+avait remarqué les inquiétants agissements des Chaldéens
+interprètes Nicodème et Israël. A la suite d’une surveillance
+habile, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> est parvenu à prouver que les
+deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient
+aux marchands indigènes du bazar les fournitures de
+l’ambulance.</p>
+
+<p>Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons
+pour la Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les
+Français se séparent des deux Chaldéens, sans fracas,
+mais avec fermeté.</p>
+
+<p>— Nous les reverrons encore, assure <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Ils seront
+à Bagdad avant nous…</p>
+
+<p>Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu,
+mettent à notre disposition des autos américaines.</p>
+
+<p>Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu
+d’arbres, qui prennent déjà les teintes de l’automne, dans
+les montagnes du massif de l’Helvend. Dans la plaine, à
+la tombée du soir, coupant les collines et la vallée, une
+série de trous de taupes qui montent, descendent… Ce
+sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits,
+le long de la route ; les murs noircis de fumée sont encore
+debout. Ces tranchées où l’eau s’amasse, ces ruines, c’est
+tout ce qui reste des combats de la dernière guerre…</p>
+
+<p>Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques
+Arabes de Bagdad galopent l’amble dans la campagne.
+Des convois de chameaux nous croisent. Ils apportent
+du camp anglais de Kanikine des vivres et des bidons de
+pétrole… Tout le long du parcours, sous la surveillance
+des Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux,
+empierrent et nivellent un nouveau tracé. Dans
+quelques années, à côté des vieilles pistes pour caravanes
+et des sentiers établis sous le règne de Schah Abbas
+(comme disent toujours les guides), une route nouvelle
+large et bien entretenue, sera construite.</p>
+
+<p>Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les
+autos, nous campons à 25 kilomètres de Kermanschah,
+au pied du fameux rocher de Bizoutoum<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. C’est là, dans
+une anfractuosité du rocher, à l’abri du vent et des pluies,
+que se cache le bas-relief du roi Darius. La sculpture
+enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton
+d’un admirable bas-relief de bronze. On y accède par un
+sentier à travers des blocs de pierre taillés… Au-dessous
+du tableau, à peine visibles, des inscriptions en trois
+langues…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de l’ancienne
+route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à Hamadan,
+l’<i>Ecbatane</i> classique tombée elle-même au rang de bourgade pendant
+la période des princes Sophis, un chétif village a pris le nom de la
+montagne appelée par les auteurs grecs <i>Baghistana</i> et par les modernes
+<i>Bechtstoum ou Bisoutoum</i> (<i>Takt-i-Bostan</i>, la voûte des jardins). Dominant
+les jardins et le torrent qui les arrose, un énorme rocher perpendiculaire,
+haut de 1.160 mètres, a été nivelé et poli à 100 mètres au-dessus
+de la plaine, et sur cette tablette gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes,
+a fait sculpter un bas-relief colossal au-dessus d’une interminable
+inscription cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son
+règne. Le bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage
+Gaumatès, et recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription
+est en trois langues, les trois langues officielles de la chancellerie des
+souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien ; elle est
+disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des sculptures,
+et ne comprend pas moins de quatre cents lignes. (<i>L’Asie</i>, par
+M. <span class="sc">Lanier</span>).</p>
+</div>
+<p>Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien
+cimetière. Sur les pierres tombales, couvertes d’inscriptions,
+on voit encore, sculptés d’une façon précise par
+quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et deux fantassins.
+L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde
+d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes
+indolents paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les
+pierres tombales vestiges des grandes guerres anciennes.
+Des Kurdes élancés, des habitants du Lauristan, habitent
+encore dans l’ancien caravansérail ; le reste du village a
+été brûlé par les Russes.</p>
+
+<p>A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain
+matin au camp anglais, situé sur une hauteur. De
+là, nous découvrons l’oasis de Kermanschah, les mûriers,
+les abricotiers jaunis, les vignes rousses, les grands platanes
+déjà saisis par l’automne.</p>
+
+<p>La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme
+toutes les villes persanes. De loin, elle semble en ruines.
+Elle est construite en briques crues. Cependant les Anglais
+trouvent le moyen d’édifier leurs camps avec des pierres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p4c8">VIII<br>
+<span class="xsmall">KERMANSCHAH, VILLE KURDE</span></h3>
+
+
+<p>Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées
+de cette allée de figuiers et de jujubiers, ainsi nous
+apparaît d’abord Kermanschah. Des Kurdesses aux nobles
+attitudes, le visage découvert, quelques-unes vraiment
+très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français,
+nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste,
+comme dans toutes les villes persanes, le seul endroit
+animé. Les ruelles serrées, toutes en détours et impasses,
+longent les hautes murailles des maisons fermées au
+regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques
+cuites. Des soupiraux laissent passer une rare lumière.</p>
+
+<p>Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs
+de tabac, dans l’allée des chaudronniers, puis dans
+l’allée des confiseurs.</p>
+
+<p>Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart
+des tapis sont fabriqués sur des machines allemandes,
+à Tauris, et la formule des vieilles teintes, si elle n’est pas
+perdue, n’est plus employée. On utilise désormais les
+produits chimiques européens. Le véritable ancien tapis
+persan ne se trouve que dans quelques familles. Les
+cotonnades des Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins
+persans, répètent l’éternelle feuille en forme de cœur
+allongé ; les broderies à la machine à coudre ont remplacé
+les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa région,
+où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici
+les fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs
+kalyans et les narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche
+brûlée nous saisit. Des fumeurs d’opium sont couchés là.
+Au reste, voici les petits pots de terre, les tuyaux sculptés
+et les baguettes d’opium jaune.</p>
+
+<p>Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe
+et longs cheveux, comme on le heurte dans tous les bazars
+de Perse, chante devant les boutiques les louanges d’Allah
+ou la mort d’Ali…</p>
+
+<p>Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles
+faïences peintes, des musulmans chiites s’arrêtent
+et nous regardent sournoisement. Avant d’entrer, ils
+touchent de leurs mains et baisent ensuite la chaîne de
+cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.</p>
+
+<p>Comme nous allions le long des éventaires, à travers
+les passages étroits du bazar qui montent, descendent,
+tournent sur eux-mêmes, un remous se produit dans la
+foule. Elle se range de chaque côté des boutiques. Six
+cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux
+passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil
+russe ancien modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du
+bonnet blanc des cosaques, le visage mat d’un « faiseur »
+de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur persan. Les marchands,
+assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes, se
+lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la
+tête… Des Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous,
+assistent, indifférents, à ce cérémonial.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons
+dans le matin froid.</p>
+
+<p>Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des
+buissons de houx, des chênes nains surgissent. Et puis,
+voici la pluie. Les autos patinent sur la terre argileuse.
+Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des nombreux
+camps que les Anglais ont semés sur leur route de
+conquête. Nous restons là, deux jours sous nos tentes
+secouées par l’ondée. Les conducteurs s’étonnent de ces
+orages : la saison des pluies, dans ces régions est en septembre
+et mars, mais il faut croire que la guerre encore a
+modifié tout cela.</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour
+prendre le vent. Mais en peu de temps, il est environné
+par la bourrasque.</p>
+
+<p>— Quel pays ! marmonne-t-il en entrant sous la tente.
+De quelque côté qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la
+g… (figure).</p>
+
+<p>Desprès l’interpelle :</p>
+
+<p>— Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut !
+Tu as l’air d’avoir fait la traversée du Havre à la nage…</p>
+
+<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui commence à être habitué à la mauvaise
+humeur de son compagnon, constate avec philosophie :</p>
+
+<p>— Je savais bien… Y a pas que la pluie… Y a Desprès.</p>
+
+<p>Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit,
+comme la plupart des villages, sur le chemin suivi
+par les armées russes… Les Kurdes qui habitent dans ces
+pays, pillaient les convois des cosaques et se retiraient
+ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général
+Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en
+ces régions reculées, incendièrent tous les villages, par
+représailles.</p>
+
+<p>Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé.
+C’est fini des hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent,
+un jour entier, dans les lacets de la nouvelle route. On
+voit encore l’ancienne piste des caravanes.</p>
+
+<p>Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une
+pauvre végétation : arbres à gros troncs, quelques houx
+et, dans la vallée, des saules. Les rochers à pic forment
+une véritable forteresse de blocs inaccessibles ; le ton
+blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent
+certains déserts à demi ravagés des Alpes de Provence.
+Ce sont les fameuses portes de Zagros, chemin de toutes
+les invasions.</p>
+
+<p>Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack — ou
+de Païtack — des Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme
+nous, d’Hamadan, et qui se dirigent sur Bakouba, direction
+de la route de Mossoul, défilent dans une tourmente
+de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux
+fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures,
+ressemblent de loin, dans la campagne noire chargée
+de gros nuages, à des piques… Les misérables
+« Djilos » sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements
+tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils
+s’avancent à pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer
+leurs chevaux… Les bandes d’Alexandre le Grand et des
+anciens conquérants devaient avoir, dans ce même paysage,
+cette allure de hordes désordonnées…</p>
+
+<p>— Encore ! dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je savais bien qu’on les retrouverait.</p>
+
+<p>— Qui donc ? demande Desprès.</p>
+
+<p>— Les « volontaires des bataillons assyriens ». Je suis
+sûr qu’il y a Nicodème et Israël parmi eux…</p>
+
+<p>— C’est pas une raison parce que tu as réussi une « filature »
+pour te croire infaillible, répond Desprès. Tu « les »
+vois partout, maintenant !</p>
+
+<p>— Tu les reverras, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Tu les reverras
+à Paris, sur les boulevards. Ils te vendront des
+lacets.</p>
+
+<p>C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige
+à un repos d’une semaine qu’un radio britannique nous
+annonce la signature de l’armistice.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis
+les passes de Zagros, nous avons quitté la véritable Perse,
+mais aujourd’hui nous franchissons la frontière persane,
+que désigne encore sur un monticule une vieille tour en
+ruines. La route court à travers un chaos de vallonnements
+déserts où planent des vautours et des oiseaux de
+proie. Une rivière au loin que souligne une ceinture
+de lauriers-roses et de roseaux. Quelques arbres sur les
+collines.</p>
+
+<p>Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste
+espace où ont surgi près de cinq cents tentes anglaises.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et
+d’orangers luisants… La sirène d’une auto nous rappelle
+la vie civilisée et, surtout, au crépuscule, le ronflement
+des moteurs dans le silence de l’oasis, les tremblantes
+lumières des camions qui reviennent de Bagdad… De ce
+sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu
+déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui,
+parce que l’ordre nous est enfin venu de rentrer en
+France par Bagdad et Bassorah…</p>
+
+<p>A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les
+verdoyants vergers qui encerclent les villes, je ne garde
+qu’un souvenir de rochers et de poussière… L’indigène
+nonchalant, endormi dans son rêve d’opium, cruel dans
+ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus
+fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son
+pays en colonisation.</p>
+
+<p>Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée
+ironique, ce qu’il préférait : des Russes ou des
+Anglais, m’avait répondu :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas la même chose ! Quand les Anglais
+s’installent quelque part, c’est pour toujours.</p>
+
+<p>« Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous
+comprennent mieux.</p>
+
+<p>Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement
+du Caucase… Et voici que je songe aux aimables Slaves
+de Tiflis, — n’essayons pas de rappeler leurs noms — au
+petit praporchick Vasily, au charmant capitaine Bobbyck,
+à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina…</p>
+
+<p>Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune
+femme. Ils fuient la Russie bolchevisée. Marcel Benoit est
+allé leur parler. Il revient, les lèvres pleines de nouvelles.
+<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> l’interroge :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu leur disais ?</p>
+
+<p>— Qu’il ne faut pas abandonner son pays…, répond
+Benoit.</p>
+
+<p>— Tu en as de bonnes, toi ! Pourquoi leur racontais-tu
+ça ?</p>
+
+<p>— Parce que je le pense…</p>
+
+<p>— L’expérience m’a appris, poursuit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, qu’il
+ne faut pas empêcher les gens de faire une bêtise…</p>
+
+<p>— Pourquoi ? je te prie.</p>
+
+<p>— Parce qu’ils en font une autre… Et la jeune femme
+russe, qu’est-ce que tu lui disais ? reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p>
+
+<p>— Rien…</p>
+
+<p>— Rien ? Je te voyais d’ici faire des grâces… Tu étais
+joli ! Tu devais lui baragouiner dans ton « russe » spécial :
+« Madame, je me prosterne à vos pieds et j’y reste humblement
+étendu… »</p>
+
+<p>— Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition ?
+demande Marcel Benoit ironique…</p>
+
+<p>— Oui, riposte <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Et j’ai même entendu la réponse
+de la jeune femme russe quand tu lui as annoncé
+que tu restais à ses pieds…</p>
+
+<p>— Qu’a-t-elle répondu ? questionne Benoit sans défiance.</p>
+
+<p>— Elle a répondu : — « C’est très bien… Mais qui donc
+ici est chargé de l’enlèvement des ordures ? »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="epilogue">ÉPILOGUE<br>
+PRÈS DES AUTOS DU RETOUR</h2>
+
+
+<p>Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent
+sur la route. Une brume blanche s’élève
+dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur pipe courte.
+On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.</p>
+
+<p>Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit
+de leurs promesses, de porter secours aux Chaldéens
+d’Ourmiah. Hier encore, ils fuyaient, abandonnant ces
+territoires qu’ils ont lentement conquis sur les Russes.</p>
+
+<p>Un de ces « Britisches », comme les appelle <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>,
+traduisant à sa manière un proverbe légendaire dans son
+île, nous confie :</p>
+
+<p>— Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous
+oublions de gagner toutes les batailles, sauf la dernière…</p>
+
+<p>Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que
+nous avons quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris,
+par Recht, par tous les chemins qui conduisent à
+Bakou et à Tiflis…</p>
+
+<p>Soudain, un coup de sifflet prolongé :</p>
+
+<p>— Les Français sont prêts ?</p>
+
+<p>— Nous sommes prêts.</p>
+
+<p>— Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe
+Persique, le golfe d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée,
+en voiture ! annonce joyeusement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>… On va
+reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade.
+Quelle bonne vie !</p>
+
+<p>Le monsieur russe et sa jeune femme — une brune aux
+yeux trop fixes — feront étape avec nous, par faveur spéciale.
+Au moment de partir, celle auprès de qui Marcel
+Benoit faisait l’empressé, murmure à nos côtés, mais assez
+haut pour que nous puissions l’entendre :</p>
+
+<p>— Chère, chère Russie…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue,
+si curieuse quand même, où nous avons vécu près de
+quinze mois, où nous avons enseveli les cendres de trois
+des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude vainqueur.
+Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à
+dire :</p>
+
+<p>« Perse, chers grands déserts de l’Iran… »</p>
+
+<p>Et cependant…</p>
+
+
+<p class="sign">Ourmiah, 1917.<br>
+Port-Saïd, 1918.</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<figure><img src="images/map.png" alt="">
+<figcaption>Voyage de cinquante Français.</figcaption>
+</figure>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">PREMIÈRE PARTIE</span><br>
+A TRAVERS LA RUSSIE</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc">Avertissement.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#avert">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r top07"><div>I.</div></td>
+<td class="h top07">Les rapatriés russes</td>
+<td class="bot r top07"><div><a href="#p1c1">3</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">Ivan le maximaliste</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">Les déserteurs d’Archangel</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">Un couvent à Vologda</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">Moscou, grand village</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">Dans la gare de Tsaritzyne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">49</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">De Grosny à Derbent</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">55</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">DEUXIÈME PARTIE</span><br>
+LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">L’arrivée à Tiflis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">Le praporchick Vasily</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">Nina Mikhaïlovna</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">Au club de Paris</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">85</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">L’hôpital russe modèle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">Chez Nina</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">97</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">La légende du moine Raspoutine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">Tatiana parle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">La petite Cadia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">123</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="h">Avec miss Sophia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">129</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">Quelques lueurs sur Sophia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">Derniers jours</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">147</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">TROISIÈME PARTIE</span><br>
+PRÈS DU LAC D’OURMIAH</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">Lettres à Sophia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">La vie à Ourmiah</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">165</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">Actions d’éclaireurs</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">169</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">Nos voisins les Russes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">173</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">Cinquième lettre à Sophia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">181</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">Le capitaine russe Bobbyck</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c6">187</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">Nikadémous le Chaldéen</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c7">193</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">L’homme-qui-doit-mourir</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c8">203</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">Une réponse de Sophia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c9">207</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="h">Indigènes d’Ourmiah et d’alentour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c10">209</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">Les « Soirées d’Ourmiah »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c11">215</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">Consultation gratuite</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c12">221</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="h">Divertissement</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c13">227</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="h">Autres distractions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c14">233</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="h">Avant la fin</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c15">239</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="h">Les bataillons chaldéens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c16">247</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="h">Les derniers Russes d’Ourmiah</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c17">251</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="h">Dans la ville en état de siège</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c18">257</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="h">Le retour de Lentina</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c19">265</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="h">Sous le règne des Chaldéens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c20">269</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">QUATRIÈME PARTIE</span><br>
+LA ROUTE DES CARAVANES</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">Prisonniers</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c1">283</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">Ce qu’on rencontre à Tauris</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c2">295</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">La caravane</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c3">303</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">L’art des interprètes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c4">307</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">Dans Kasvine, colonie russe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c5">315</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">Au camp anglais sous Ecbatane</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c6">325</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">Les réfugiés de Chaldée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c7">337</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">Kermanschah, ville kurde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p4c8">345</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="h sc top07">Épilogue</td>
+<td class="bot r top07"><div><a href="#epilogue">353</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em narrow noindent small">CE LIVRE, LE SEIZIÈME DE LA
+COLLECTION DU « ROMAN FRANÇAIS
+D’AUJOURD’HUI », PUBLIÉE,
+SOUS LA DIRECTION DE FRANCIS
+CARCO, PAR LA CITÉ DES LIVRES,
+A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER A
+ARGENTEUIL SUR LES PRESSES DU
+MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA,
+H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR,
+LE VINGT-HUIT FÉVRIER
+MIL NEUF CENT VINGT-SEPT.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***</div>
+</body>
+</html>
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