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Mission sanitaire... + +--En Russie? Et qu’allez-vous faire en Russie? + +--Soigner des blessés, des malades, ouvrir des hôpitaux, organiser des +ambulances. + +--Ah! dit le Russe, incrédule. + +Puis, un peu triste, il ajoute, en secouant la tête: + +--Vous en voulez donc toujours de cette guerre!... + + * * * * * + +De même que les chevaliers légendaires partant pour les aventures +emportaient avec eux de précieux enchantements, c’est munis de cet +inquiétant viatique que nous nous sommes éloignés des côtes de France, +pour gagner la mystérieuse Russie, alors en pleine révolution. + +Mai 1917. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +A TRAVERS LA RUSSIE + + + L’Océan disparut derrière une chaumière. + + Victor Hugo. + + + + +I + +LES RAPATRIÉS RUSSES + + +Mai 1917. + +Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité, dans ce port +brumeux, qui attendent depuis ce matin. Au loin, Liverpool, avec ses +maisons grises, semble une cité de rêve scientifique. De notre promenade +dans cette ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir. Les +cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant midi. Ainsi +l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un air chargé de fumée +traîne au long des rues noires. On marche. Une avenue qui monte. Pas +d’arbre. Au tournant, nous parvient une musique de cirque: ce sont des +boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait semblables à +de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et frappent des cymbales. Deux +cavaliers, le polo sur l’oreille, nous dévisagent sévèrement. Près d’un +aqueduc, d’un ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme +policeman se promène. La foule nous regarde, pas longtemps... Elle est +pressée. + +Sur le plancher du quai maritime, dans un +estaminet-papeterie-pâtisserie, une vendeuse mélancolique débite pour +onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent de représenter des +jardins trop verts et une mer d’un bleu d’azur, celle-là même qui +s’étale devant nous, couleur café au lait. + +Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien matelot, que l’on a +placé dans l’infanterie à la suite de son évasion d’Allemagne, sans +doute pour le récompenser, s’inquiète des provisions du bord. Il +parlemente avec une jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du +jambon, du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines roses et +vertes sur quoi l’on a piqué des amandes. + +--Crème... du crème... + +--Pour les chaussures? demande le gros Jules sans sourciller. + +--On pourrait en prendre pour demain..., observe le prudent Gaston +Desprès, qui accompagne partout l’ancien matelot et le contredit en tout +lieu. + +Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat «transformé», dont +les soutes sont pleines de munitions, obus et grenades, et qui +accomplit, sous le pavillon de la croix-rouge, le trajet de Liverpool au +golfe de Kola: circuit des missions alliées que l’on envoie en Russie. + +Nous prenons possession de la partie du pont qui nous est cédée. Ennui +tranquille. Quelques bateaux se déplacent sur l’eau grise où le soleil +joue par plaques. Des remous viennent tapoter les flancs de notre +courrier. Une sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot se +débarrasse d’une épaisse fumée. + +Sur le plancher des «troisièmes» que secoue le piston des machines, un +Russe me heurte en passant. C’est un pauvre diable rasé, en casquette, +de qui les jambes maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il +ne s’excuse pas, bien qu’il soit un «civilisé», je veux dire, bien qu’il +ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes, du reste, une soixantaine, +empilés avec nous dans la cale, sont des «rapatriés». + +Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre, pour quelque +histoire de police ou de politique... La Révolution leur permet +aujourd’hui de rentrer... En chapeaux mous, accoutrés de pardessus au +col relevé, ces exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles +et taillées, dirait-on, dans du bois. + +Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné que l’on +remarque chez certains émigrants affalés dans les salles d’attente. + +Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans le dortoir des +«troisièmes», installent des hamacs, se créent un domicile provisoire à +grands renforts de caisses et de cordes. On reconnaît parmi eux des +Finlandais aux cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de +Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards ardents, de larges +faces de Slaves aux petites prunelles. + +Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées; la grande tour, +dans la brume, a changé de côté... Les dames du café maritime secouent +leurs mouchoirs et la vendeuse triste agite de petits drapeaux... Notre +cargo-boat danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye de percer +un brouillard toujours plus opaque. Il est sept heures du soir. + + * * * * * + +Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue qu’un torpilleur +à gauche. Les civils russes se promènent sur le pont glissant, parfumé +de goudron et d’eau de mer. + +Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers dans la cale. La +barbare cuisine anglaise avec ses pommes de terre à l’eau, ses oignons +doux cuits à demi, ses bouillis de bœuf sans saveur, ses conserves +poivrées que l’on arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures +à la gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de l’appétit +et des goûts britanniques. + +Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir, un léger +roulis. On traverse une zone dangereuse. Les Français jouent aux cartes +dans la chambrée des Russes, séparée de la nôtre par une simple corde +tendue. Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de regret et +d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent aux cris des sirènes, +répétés de minute en minute, dans l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se +balancent au-dessus de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague +marine et l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires, +s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui monte vers le +pont et nous regarde... + +Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de Belfast, à +cause, dit-on, des «difficultés» que l’on rencontre à traverser le +chenal où nous venons d’entrer. Les «difficultés», ce sont les +sous-marins allemands qui s’aventurent jusque dans ces parages. + +Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de son passé de +matelot, le gros Jules que l’on a surnommé «Captain», renseigne ses +compagnons. A son fidèle Gaston Desprès il affirme que l’on peut +déchiffrer le nom des navires qui, paraît-il, croisent au large. + +--_Oceanic_!... _Adriatic_!... _Aviatic_!... _Toby_! + +Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien entendu, ne +découvre rien. Mais Captain n’en prend point souci, occupé, d’ailleurs, +à enrichir de commentaires les souvenirs de voyage de ses contemporains: + +--Regardez ce «trois-cheminées» qui tourne... Ah! il retire l’ancre... +Tous les passagers sont à l’arrière pour peser moins à l’avant... Ces +taches blanches, ce sont deux, trois femmes de chambre qui nous font des +signaux avec des mouchoirs blancs... + +Autour de Captain un cercle se forme... + +Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et rient de confiance +lorsqu’ils voient rire les Français. + +--Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche, explique Captain +avec un sourire qui découvre ses lèvres sous la moustache rousse... +quand on a le visage face à l’avant. Exemple: cette nuit, dans le hamac, +j’étais bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord..., à cause de +Desprès qui est un «poids lourd» et qui remue tout le temps... + +On s’adresse à Captain pour tous renseignements maritimes. Son grade, il +l’accepte sans déplaisir. Peut-être en est-il flatté. Sa bonne humeur le +rend populaire. Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du +ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts mêmes lui +sont comptés comme qualités. S’il aime à boire un coup d’eau-de-vie, il +ne saurait le faire sans inviter quelqu’un. + +--Ah! un petit coup de «treuleuleu» de la mère Boule! + +Captain lève hardiment le coude, comme on dit, et le «treuleuleu de la +mère Boule», en la circonstance du gin ou du whisky, ne le fait pas +tiquer. + +--C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables qui +affligent l’humanité: la «suchrine», la «zizine» et le choléra. + +L’expression «treuleuleu» est familière au «Captain». Elle remplace chez +lui tout mot qui vient à lui manquer et désigne, suivant les +circonstances, un verre de fine, de whisky ou même ses godillots. + +--Passe-moi mes «treuleuleux», dit-il à Gaston Desprès, le matin, +lorsque ce dernier se lève par hasard avant son ami. + +--Et puis donne-moi aussi mon «treuleuleu»... qui me sert de capote... +Tu ne la connais pas? S’il y en a une dont les écussons sont mal cousus, +c’est la mienne. + +Aussi, à son grade de «Captain», et sans doute pour ne pas le confondre +avec des capitaines en pharmacie et en médecine qui voyagent avec nous, +on a ajouté le nom de Treuleuleu. + +Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins allemands en +patrouille ont été signalés. Notre prudent cargo s’arrête dans un petit +détroit où il se repose l’après-midi et la nuit. Pénibles heures +d’anxiété. On voit, sur les côtes des paturages verts, de petites +maisons blanches, des montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous +sommes ancrés dans la baie d’Islay. + +... Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal de Minsk. Le +soir, comme nous allons sortir de la passe, nouvelle alerte. Le cargo +fait un brusque demi-tour et revient à toute vapeur se réfugier dans une +baie rocheuse. Les passagers montent sur le pont. Les Russes +disparaissent sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps que +nous l’avons remarqué: nos voisins de cale sont plus frileux que nous. +Un malheureux a gardé sous son étroit pardessus sa ceinture de +sauvetage. Il ressemble ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et +son dos énorme d’homme-réclame... + +Un brouillard humide tombe doucement. Captain assure que le bateau est +ancré dans une crique des îles Skye, afin de dépister les sous-marins... +Au reste, toutes les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue +exacte. + +--On est dans un port calme, dit Captain. Entendez-vous le paisible +chant des grenouilles? + +Le piston des machines se remet en mouvement vers quatre heures du +matin. Notre bateau se dirige à travers des îles montagneuses, qui +semblent se toucher. Le vent souffle à l’arrière. Le roulis commence en +même temps qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir. +Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer; mais les civils +russes ignorent ces subtilités; ils allument des cigarettes. Des +Anglais, officiers de marine, rasés de frais, descendent parfois dans +l’espoir de surprendre un coupable maladroit; mais les Slaves sont +rusés. Ils savent prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent +les Sherlock-Holmès en uniforme. + +Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand marin de +Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins verres et fume au nez +des Anglais. Cette masse turbulente doit passer l’examen d’officier. +Lorsqu’elle est ivre, elle bouscule un petit Russe en chapeau mou, au +visage grêlé, moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui +marche en écartant les jambes... Un juif d’Odessa, au profil +souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse habituellement dans un +coin et continue de lire, même quand on s’approche de lui jusqu’à le +gêner. Je le rencontre quelquefois sur le pont; il se promène de long en +large, avec un garçon blond et maigre... Sous un prétexte quelconque, je +cherche à leur parler. + +--Gavarit pasrousky?... Niet? + +Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence +l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont évadés d’Allemagne, où +ils étaient prisonniers civils. Ils rentrent en Russie parce qu’elle est +libre... + +--Vous irez combattre?... + +--Non, je travaillerai dans une usine... La guerre finira bientôt, +dit-il encore; nous voulons faire la paix, la paix pour toutes les +nations. + +Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade blond approuve. Il +est resté jusqu’ici en Allemagne et ne connaît les nouvelles que par les +journaux allemands. Il hésite un moment, puis me demande: + +--Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre? + +--Comment dites-vous? + +--Oui, les Français ne veulent pas la paix comme nous. Ils veulent +conquérir l’Allemagne... + +--Expliquez-vous complètement... + +Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me déclame d’un trait +un discours que j’ai, depuis, entendu bien souvent: la France +impérialiste, les Français guerriers veulent obliger la Russie libre et +les neutres, à se partager la Germanie qui défend ses droits et sa +liberté. + +--Que se passe-t-il en Russie en ce moment? + +Ils ne savent rien d’autre que ceci: + +--La Russie est libre; on va faire une République... + +Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les garder comme +soldats dans leur armée. Ils ont refusé. Tous détestent les Anglais qui +ne veulent pas faire la paix. + +Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux compagnons. Ils +parlent peu aujourd’hui. Le roulis a repris plus fort, cet après-midi, +et nous restons accoudés sur la lisse, cependant que le bateau descend +sur les lames glauques, puis remonte dans son éternel jeu de +balançoire... Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et nous avons +passé le cercle polaire. + +Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de boxeur et son +brûle-gueule, Captain se lamente: + +--On ne s’y reconnaît plus!... Cette guerre a tout chambardé... La +dernière fois que je suis passé par ici, on pouvait voir le cercle +polaire tracé à la craie sur les vagues... + +Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les eaux qui tombent +en paquets, brutalement, et dégoulinent dans la cale. Cette nuit est +particulièrement dure. Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les +uns contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui déferle... +Nous naviguons directement sur le nord; la route suivie remonte jusqu’au +78°; elle s’infléchira ensuite brusquement et redescendra vers la baie +de Kola. Ainsi nous éviterons les sous-marins... Nous sommes dans +l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous font paraître +plus piquant le froid qui nous saisit. Le bateau s’avance lentement au +milieu des brumes, sur un lac dont les rives visibles sont des +brouillards de coton. La sirène crie longuement. + +Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur le pont des +premières, où des officiers jouent à la palette. Cela consiste à faire +glisser sur le plancher des disques de bois jusque dans les pattes du +chien du capitaine anglais, quand le capitaine n’est pas là, bien +entendu... Je regarde mon compagnon qui tremble; mais c’est de froid, +comme l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé le +col de son mince pardessus, et son visage paraît plus douloureux +encore... + +Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier dimanche, +alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe en plein air, dans l’odeur +salée du large, à trois cents milles des côtes de Norvège. + +Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui salue avec +déférence un jeune homme rasé, assez chic, que j’avais déjà remarqué, +mais pas eu le loisir de rencontrer d’aussi près. + +--Qui est-ce? + +--Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton grave. + +--Ah! Il paraît intelligent... + +--Oui, il est très intelligent... + +--Il retourne en Russie? Comment s’appelle-t-il? + +On a toujours tort de poser deux questions à la fois; mon homme ne +répond pas. Je dois insister. + +--C’est un révolutionnaire célèbre? + +--Oui. Vous voulez le connaître? Je dirai qu’un Français veut lui +parler... + +Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche à le retrouver +après le dernier repas, dans le dortoir. Près de l’escalier, je regarde +monter et descendre les Russes qui, soigneusement, avant de gagner le +pont, crachent à droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts, +au hasard des rencontres. Les Français crient au scandale, puis se +remettent à jouer aux cartes. + +Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais voici qu’apparaissent +le large pantalon de Benoit, la pipe et les lorgnons de Benoit et enfin +Benoit lui-même. C’est un garçon tranquille. Les louanges ni les injures +ne modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille de whisky +qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible steward. + +--Haut les quarts! crie Captain Treuleuleu. + +Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique. Marcel Benoit, l’air +recueilli, boit lentement. Il est d’une sobriété exemplaire, aussi son +enthousiasme ou, pour mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par +des confidences médicales. + +Il est interrompu par mon ami le maigre israélite d’Odessa, qui me +sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du fameux personnage que je +cherchais en vain. Ce dernier prend place parmi nous. C’est un Slave +blond. Son exotisme se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un +pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques et +très doux. + +Je présente Benoit. + +--Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie. + +Tel est le prestige de ce mot «étudiant» que le Russe s’incline: + +--Officier? demande-t-il... + +--Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne sont pas +obligatoirement officiers... Mon ami tenait à vous connaître. Il sait +que vous êtes un célèbre leader de la révolution russe... + +--Comment s’appelle-t-il? me demande innocemment Marcel Benoit. + +--Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce ce gentleman, comme +s’il voulait me tirer d’embarras. + +Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné une romance +traînarde, quelque chose comme: «Ma gigolette, elle est perdue... Elle +s’a fait choper dans la rue...» et qui domine tous les bruits de la +cale. Les civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la +musique, le regard mouillé. + +--Taisez-vous donc! crie Captain. Ils vont prendre l’air de cette +chanson pour composer leur nouvel hymne national! Vous savez bien qu’ils +n’en ont plus et qu’ils en cherchent un nouveau... + + + + +II + +YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE + + +Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à l’horizon... +Il fait froid. Nous nous promenons sur la passerelle, Marcel Benoit et +moi, lorsque le «célèbre» Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête. +Après les compliments d’usage il nous demande: + +--Vous allez en Russie? Et quoi faire? + +Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les Anglais que nous +évoquons par hasard. + +--Ce sont des impérialistes. + +Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en arrive à ce qui +le préoccupe. + +--On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un homme sur dix pris +au hasard, où vous voudrez, qui sache que vous êtes nos alliés. +Qu’allez-vous faire là-bas? On vous ignore... Vos drapeaux ne flottaient +jamais à côté de ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la +Sainte Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet +avec un usurier? Il y a bien des choses que vous ignorez, je vois. Le +parti tsar était allemand. Quant à l’autre, il n’est pas avec vous, car +vous étiez contre lui... Vous ne savez pas? Décidément, vous êtes mal +renseignés en France. + +«Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement, fut noyé dans le +sang, grâce à vous. L’Empire se sentait perdu. Il l’était. Il se +demandait comment il paierait ses policiers et ses bureaucrates. +L’emprunt que l’on fit en France, en 1905, fut largement couvert et +recouvert et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance... Vous +ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki, de Maxime Gorki à la +grande France sur les yeux de qui il envoyait son crachat de sang et de +fiel, parce que la main vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple +la route vers la liberté?... + +Le piston des machines, la sirène dans la brume qui commence +interrompent souvent le conférencier... + +--Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution nuit à vos +entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez retardée de dix ans! Et +vous voudriez que nous gardions pour ceux qui furent les alliés du tsar +et les complices de nos oppresseurs une éternelle reconnaissance!... + +«Vous venez nous dire: «Respectez vos engagements! Souvenez-vous de la +parole donnée! Luttez avec nous contre les Germains et le capitalisme +germain!» + +«Quels engagements! Quelle parole? Quel capitalisme? La parole vous fut +donnée par Nicolas Romanoff, qui vous trahissait en secret, et par +Alexandra, qui était allemande... Naïfs ou rusés êtes-vous? Et quel +capitalisme, je prie? Le capital français nous enfonça dans le sang! +Vous voudriez maintenant que nous allions continuer une guerre qui vous +devient favorable, une guerre qui vous assurera vos conquêtes au Maroc, +en Algérie et en Alsace, une guerre qui mettra les Germains en dehors, +cependant qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable! + +«Vous criez à notre trahison! Nous vous avons toujours avertis: «Si nous +devenons les maîtres, nous ignorerons vos traités.» Ce jour (vous +pensiez qu’il ne pouvait luire) est venu. Permettez. Nous tenons nos +promesses que vous teniez auparavant comme négligeables...» + +Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La mer est +couverte d’un halo de brouillard... Je regarde l’écriteau que les +officiers anglais ont affiché près du poste de télégraphie sans fil: «On +serait obligé si les Français feraient moins de bruit.» + +Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où Captain, Gaston +Desprès et ses amis se rassemblent dans la cale pour jouer aux cartes. + +--La partie de piquet! C’est le plus voleur qui gagne. + +Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle de réverbération du +soleil sur les banquises. Captain, aussi grave que son ami, hoche la +tête et donne lentement son avis: + +--Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là. + + * * * * * + +Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne sur l’Océan ou +pour dépister les sous-marins allemands que le cargo anglais, sans +prévenir personne, semble modifier le programme de sa route et se dirige +cette nuit vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau +grise, à grandes lames? Autour de nous, des collines rocheuses, la +neige, les taches noires des arbres dépouillés. Nous sommes dans le port +de Mourmansk, ancien port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce +cuirassé, se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois et le +panache de fumée d’un train en marche... + +Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès, Captain fournit +quelques renseignements inédits à son habituel entourage. + +--Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en face. Puis nous +jetterons l’ancre dans le port de Lady Petrowsky... Ne cherchez pas sur +les cartes. Nous y pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera +du corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son livre de bord: +«La rivière est toujours calme.» + +Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. Ils envoient une +délégation au capitaine anglais qui commande à bord. + +--J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je vous conduirai à +Archangel. + +Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se réunissent, +discutent pendant toute l’après-midi, prononcent de véhéments discours, +continuent la nuit, recommencent le lendemain et désignent enfin dix +nouveaux délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais. + +Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole qui s’exprime +au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a compris qu’on lui vient +présenter la même requête que la veille, détache un définitif: + +--No. + +Et s’en va, sans plus écouter. + +Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent pas. Ils +s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent aux cartes le jour et, la +nuit, dans la cale, chantent des chœurs, à la grande fureur des Français +qui ne peuvent plus dormir. + +Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de gris, passent +devant notre cargo, déplaçant de longues raies noires sur les eaux +dansantes. L’air est un peu plus humide à mesure que la nuit descend, si +l’on peut appeler ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains +paraissent encore plus nets... Au reste, depuis que nous avons passé le +cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour tout dire, que +deux heures de véritable obscurité. + +Autre distraction. + +Vers les onze heures, les passagers--soldats français, Russes +grelottants, quelques dames--se rassemblent à l’arrière du pont pour +assister au fameux soleil de minuit qui se produit vers les onze heures +et demie... Une traînée lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est. +Le soleil monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière la +montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce départ. Puis le soleil +reparaît sur l’autre versant des bois et colore de rouille la neige et +les eaux... + + * * * * * + +Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à donner à celui qui +le porte quelque prestige. Pour cette raison, les médecins et +pharmaciens de la mission, partis de France avec un galon, auront le +droit de coudre sur leurs manches deux galons supplémentaires. Un +sous-lieutenant devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, un +capitaine se mue en colonel. + +Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités attribuées à leurs +galons nouveaux, ainsi que l’indemnité de monture, indispensable sur +mer, dans le train, ou au premier étage d’un hôpital, comme on peut le +croire. Mais ils n’ont pas droit à la solde. + +Un soir, l’opération de la transformation des dolmans et des capotes a +lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, aides-majors et +apprentis pharmaciens apparaissent transformés en capitaine de médecine +ou en colonels de pharmacie. + +--Il a plu cette nuit, constate Captain Treuleuleu. Je n’ai jamais vu +d’avancement aussi rapide!... + +Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le Captain +Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit frondeur des Français et +de donner à Gaston Desprès les galons de caporal. + +--J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je conserve mon +premier titre. Je resterai «Captain». + + * * * * * + +Et nous sommes toujours en rade... Il y a des jours où l’on voit un peu +le soleil et des jours de brume où les bateaux nous apparaissent +découpés en noir, à peine visibles, et des jours de pluie glacée, comme +cette après-midi où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel hymne: +_les Bateliers du Volga_. + +Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, le cargo +repart, descend la rivière et se laisse porter vers la mer Blanche. + + + + +III + +LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL + + +De longues vagues noires qui découvrent d’autres vagues couleur de +purin. La Russie, c’est cette ligne plus foncée qui s’avance sur nous... +Vers midi, des forêts sur ces rivages que l’on devine. La brume est +épaisse... Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes +pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel encombré de +nuages. La mer a perdu ses lourds flots de naguère. Nous allons arriver. + +Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool le 26 mai, après +avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles Feroë, notre petit cargo a +gagné l’Océan glacial arctique, jusqu’au 78°, où il a rencontré les +glaces et les avant-postes de la banquise. + +Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte mourmane, s’est +mis à l’abri des sous-marins allemands pendant une semaine, dans +l’ancien port de Romanoff, puis, par la mer Blanche, a atteint +l’embouchure de la Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre. + +Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, comme un +tapis de prairie, qui semblent encercler notre cargo-boat. Nous avançons +lentement dans cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent +pénétrer... Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées dans l’eau. +Des piles de bois s’accumulent le long des rives. Des paysans, en +casquettes grises ou bleues, en petites chemises rouges boutonnées sur +le côté, chargent des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge, +coiffées d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont des +visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est brunie. Nous allons +silencieux parmi ce peuple qui nous contemple d’un air ahuri... Un grand +calme enveloppe toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de +bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les bras +ballants... + +Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, et les forêts +qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent des églises, en bois +également, et colorées violemment de violet, de jaune et de vert. Elles +ont toutes cette forme byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord. + +Le canal s’élargit; les demeures sont construites en pierres et en +briques. Nous approchons de la ville... + +Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des barges chargées de +bois et les vitres des «isbas». Notre bateau s’arrête dans cette eau +tranquille où notre passage soulève un remous inaccoutumé. + +Voici de hautes églises: c’est une sorte de pièce montée... D’abord une +bâtisse, avec façade sculptée, puis un toit bleu... un autre superposé +qui est vert... On dirait du bois peint ou de la tôle; puis un dôme semé +d’étoiles d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également +dorée; au sommet une croix, ou une croix et un croissant en fer ouvragé. +Des tiges de fer soutiennent cette flèche et la rattachent au dôme d’or +criard... + +--Je comprends maintenant, dit Captain, à qui pèse notre silence... Je +comprends pourquoi ce soldat russe que j’avais vu dans un hôpital, près +de Vanves, me disait que la plus belle église de Paris, à son avis, +c’était la «Samaritaine»... + +Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous apercevons assez +près de nous les quatre églises qui nous surprenaient tout à l’heure, et +à quoi nous nous habituons doucement. Des voitures courent sur la rive. +On aperçoit une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, dans +un jardin, des femmes en blanc... + +Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. Pas de canots +et surtout pas d’ordres... Des Russes, costumés en militaires, à barbes +fauves, incolores, aux petits yeux, au nez camard, viennent visiter +notre bateau. Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes +épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni; c’est surtout parce +qu’ils oublient de se laver. + +A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. Je ne vois +pas Yvan Yvanovitch; mais le petit juif d’Odessa vient me serrer la +main. Il est coiffé d’un chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop +large dans lequel son maigre corps disparaît. + +--Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa... Au revoir... + +La péniche qui nous emportera doit partir demain matin, mais un +contre-ordre nous arrive. La marine russe n’est pas pressée. + +Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient toujours pas. Il +était annoncé pour cette nuit, puis pour ce matin de bonne heure... +Enfin, un peu avant midi, un remorqueur sur quoi on ne comptait plus +entraîne la péniche lourdement chargée: nos bagages, le matériel de +l’ambulance et nous-mêmes. + +Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses marins anglais +durcis dans leur isolement, sa «table d’hôte» nauséabonde et si maigre, +ses conserves avariées, son dortoir sans air, ce qui permet à Captain, +écrivant à sa famille, de résumer son voyage dans une formule où la +censure britannique ne pourra rien découvrir: + +«Nous sommes arrivés au _porc_; nous avons été traités comme tels.» + + * * * * * + +Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de boue. Trois églises +qu’entoure le gazon d’un jardin tanguent en face de nous. Nous +traversons le port d’Archangel pour atterrir près d’un débarcadère. Des +bateaux-mouches qui font la navette entre la ville et la gare du chemin +de fer se rangent le long des quais. + +Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, aussi misérables, +aussi sales que les prisonniers que j’ai coudoyés en Allemagne, se +dirigent vers le ponton d’embarquement. Des femmes, coiffées de +foulards, se glissent parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes, +comme les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche d’esclaves +ivres... Nulle politesse dans cette foule. Les soldats bousculent ces +malheureuses pour passer avant elles. + +Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe trop courte, +corsage ballet russe, se dandine sur des talons hauts. Elle s’appuie +légèrement sur l’épaule d’une petite fille. L’élégante montre un visage +blond, un nez en l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les +mêmes couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages lâches sont +bleus et les jupes, comme les foulards, variant du rouge au jaune... + +Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. Nous pensons que +ce défilé de femmes et de soldats va bientôt finir, mais à notre grand +étonnement, il continue toujours... D’autres arrivent et puis d’autres +encore, tous semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, la +capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du rivage. + +--Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, si vous trouvez le +terme trop fort, des soldats qui ont quitté leurs régiments sans +permission parce qu’on leur a dit qu’ils étaient libres. + +--Qui leur a dit qu’ils étaient libres? + +--On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, «délégate». + +La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle aussi, par des +femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent dans les salles, sur les +quais. Ce peuple ne bouge pas. Il forme, derrière la forteresse des +colis, de véritables campements. + +Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. Une table +rustique tient lieu de comptoir. On y voit des sandwichs de pain noir au +caviar rouge comme des grains de groseille, des saucisses brunes... Des +femmes sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, nous +vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font payer quarante, puis +soixante, puis soixante-dix kopecks à mesure que la clientèle française +envahit le café. Elles versent le thé en de gros verres sales où leurs +doigts ont laissé d’apparentes empreintes. + +Contre les murs, des affiches peintes: un cavalier charge des Allemands +en déroute, un obus éclate dans une tranchée et, comme légende: +«Camarades, faites des munitions! Voyez l’effet qu’elles produisent dans +les rangs ennemis!» + +Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les bras... Un train +démarre lentement. Il y a des soldats partout, sur les marchepieds, sur +les passerelles et même sur les toitures des wagons... Tout cela crie, +gesticule, brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi de +déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En cours de route, +ces Russes descendront, au gré des stations, mais ils n’encombreront +plus Archangel... A mesure que les compartiments s’éloignent, les femmes +restées seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles +accomplissaient un rite traditionnel. + +Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la nuit, quelques +Français vont se promener sur les planches de la nouvelle gare, toute en +bois, comme la première. Ils entrent dans les salles où des gardiens les +saluent, sans les arrêter. + +Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour de nous, sur +ces wagons immobiles, ces rails luisants, comme dans un matin d’hiver, +quelque part, dans une petite ville de province endormie... + + * * * * * + +Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous retrouvons autour de +notre thé les mêmes femmes aux corsages mal ajustés. Dehors, toujours +cette foule d’émigrants: soldats, femmes du peuple, paysans assis par +terre ou couchés... Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces visages +blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux de qui se devine un +désorientement immense?... Ils nous donnent l’impression d’un peuple +doux, facile à conduire... + + * * * * * + +Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers l’embarcadère des +bateaux... D’autres s’y dirigent encore aujourd’hui. Il en arrive de +tous les côtés, avec cette même allure pressée et nonchalante à la fois. +Ils ne se décident à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant +le départ du courrier. + +Et c’est là notre premier contact avec la population russe, le plus vif, +le plus frappant... Aujourd’hui encore, lorsqu’on me parle d’Archangel, +je revois d’abord des femmes bottées, des déserteurs en capote et cette +sautillante personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime +fortement en nous une première impression... + +Le train de marchandises qui doit nous transporter à Moscou partira à +une heure de l’après-midi. Nos compartiments sont munis de larges +planches, que l’on peut relever la nuit et qui forment couchettes. + +Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au second, les Russes +commencent leurs adieux. Au troisième, le train s’ébranle presque tout +de suite; les Russes alors courent vers leurs compartiments. + +On voit là toutes sortes de types: faces camardes, têtes rondes, petits +yeux dans une peau plissée... De vieux moujicks à cheveux longs sous la +casquette traînent des vêtements rapiécés. + +--Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs? se demande Captain, +longtemps silencieux devant cet exode. + +Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins éculées. Ils nous +regardent vaguement, nous prennent pour des Anglais, nombreux dans ces +parages, et passent, sans curiosité. + +Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil correctement +habillé. Un interprète préside à cette conversation difficile. + +--Vous êtes catholiques? demande ce Polonais, car c’est un Polonais. +Vous parlez polonais, alors?... + +--Non! répond Benoit. + +--Non!... Alors, vous n’êtes pas catholiques!... + +--Mais si, reprend mon ami... Nous sommes catholiques français... + +--Et vous ne parlez pas le polonais! Mais comment alors dites-vous la +messe?... + +--En latin. + +--En latin... Ah! peut-être bien alors que vous êtes quand même +catholiques... + +Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi: + +--Voilà ceux qui sont bien renseignés... On peut juger des autres par +cet échantillon... + +Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous apporte nos +passeports. + +--C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme venu pour être +oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne bourgeoisie y sont très +libres, élégantes même. Elles sortent le soir, comme elles veulent et +pas difficiles... Il y a un moment que je suis là. Ma mission est à +Kiew... Ils n’ont pas encore déballé leurs appareils... A quoi bon? Ils +se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes les femmes +qu’ils veulent... Mais ils dépensent quinze roubles par jour. Tout est +hors de prix... Quant aux Russes, ils désertent de tous les fronts à la +fois. Il y a un million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui +font des réunions. Ici également... Il n’y a que des volontaires qui +combattent... On formera des régiments de volontaires... + +Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha d’une foule +qui assiège les portières, et notre train se met en route. Des femmes, +sur les quais, envoient de longs baisers d’adieu... Les Français +s’inclinent, car rien ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne +leur sont pas destinés. + + + + +IV + +UN COUVENT A VOLOGDA + + +Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant lui. Forêts +de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte de vue. Les chemins qui +conduisent aux villages, tout en planches, sont pavés en bois, à cause +des pluies et des marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes +dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y accrochent, +disent-ils... Les trains que nous rencontrons sont ainsi pavoisés. + +Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare[1], tout un peuple descend +qui se précipite avec des théières vers les bouilleurs où chauffe +continuellement l’eau nécessaire à la boisson nationale. Des employés +circulent, casquettes blanches ou rouges, bottes lourdes... Des femmes, +sur les quais, se promènent; elles agitent autour de leurs visages, +coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de branches pour +chasser les moustiques. Et partout des chemisettes vertes ou grises, +serrées à la taille. Quelques popes assis sur les quais, des visages +maigres, barbus, chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les +premiers que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes à +grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et ces yeux qui +paraissent plus vifs que ceux des autres Russes, tout cela leur donne un +air particulier, presque inquiétant. Mais quelle dure et subite +impression de dépaysement, ils nous apportent! + + [1] Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de + cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les + gravures, où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine + d’Yasnaïa-Poliana, vint terminer, en novembre 1910, sa vie de + prophète tourmenté. + +Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme celui d’un bateau +en détresse... On voit, dans un tournant, les petites locomotives de +notre convoi. Elles sont trapues avec des cheminées en forme +d’entonnoir, afin d’éviter les étincelles; cependant tous les abords de +la voie forestière sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue... +Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis rentre chez lui. +Un pope en noir marche à grands pas dans la campagne où des haies +délimitent des pâturages et des jardins. Il ne se retourne pas... La +plupart des Russes sont ainsi; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne +semble retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus. + +Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à Poungara. Le +silence de la campagne pénètre avec des moustiques dans nos +compartiments... Nous sommes arrêtés là. C’est une petite gare où il +fait presque sombre... Il doit être onze heures du soir. Sur le +débarcadère, de grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles +sont lourdes, sans élégance... + +Elles se promènent par deux ou par trois... Les plus jolies ressemblent +à des juives... Au loin, des maisons en bois ouvragés, des forêts +encore. Il n’y a pas de raison pour que ce paysage ne se répète pas +toute la nuit... + +J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous arrivons un matin +du mois de juin. C’est, en effet, la première ville russe où nous +pouvons nous arrêter. La gare est construite en brique et en bois. +Devant la gare, des troïkas attendent, avec les cochers classiques, en +lévites longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs sont +couchés sur les trottoirs... Ce monde sent le cuir et la morue... Les +maisons, à un seul étage, sont en bois sculpté. Un jardinet les entoure. +Des trottoirs en planches le long de ces demeures qui se suivent et sont +bâties sur un modèle uniforme. + +Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres pointues des +chemins. Personne ne nous arrête, personne ne s’occupe de nous, et notre +surprise est grande d’aller à l’aventure dans cette ville fermée où l’on +ne voit que des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants +semblent nous éviter... Enfin, au loin, la ville elle-même, avec les +dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un ruban de route. + + * * * * * + +Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville moderne, nous +attire le croassement continu de corneilles à tête grise qui habitent +les arbres d’un couvent. Un fossé le long des murs, une porte basse dans +cette muraille. Nous entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin +où trois églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs +dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi les arbres. Un +silence oriental oppresse ces lieux déserts où les cris des oiseaux +n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis nous distinguons des popes le +long des allées. Ils se promènent, l’air méditatif. Soudain, à notre +gauche, apparaît un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une +corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. Nous ne voyons +que sa longue perruque bouclée. D’autres prêtres encore, en soutane, +bonnets carrés, passent près de nous, les mains croisées sur la +poitrine. Ils ne nous regardent même pas. Nous restons là, hésitants... +Une femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à notre vue. +Elle a un visage long et tanné sous un chapeau de guingois. Ses yeux +brillent. Elle nous dit quelques mots, en russe, que nous pouvons +toujours prendre pour un compliment; mais ces soldats en casques, le +revolver à la ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous +ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un jardin ou un +cimetière. Nous entrons alors dans la première chapelle, à notre droite, +avec la vague crainte d’être indiscrets. Contre les murs, tout de suite, +nous «reconnaissons» les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en +gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage d’idées toutes +faites que nous emportons de France. On en trouve de grandeurs diverses, +accrochées contre les piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire, +des dessins en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les lignes +d’une image peinte en dessous, et qui laissent à découvert les mains et +le visage des saints ainsi représentés. Des femmes qui passent, des +popes qui paraissent n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser +ces ferblanteries à la place où les mains et le visage apparaissent. + +Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par un panneau en +bois. Le pope apparaît parfois par une des portes, «côté cour», se +tourne vers les fidèles et disparaît par l’autre porte, «côté jardin». + +Nous restons là, sans rien dire, étrangers... Mais une soutane grise +s’approche de nous. Elle a un grand visage incliné, elle nous dit +quelques mots et nous la suivons, bien que nous n’ayons rien compris à +ce qu’elle nous a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin, +nous le suivons toujours; il nous conduit enfin vers une autre chapelle, +la sienne sans doute, où il nous fait entrer. Des femmes qui priaient +dans l’ombre viennent à lui et lui baisent les mains; il se laisse +faire, avance quand même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une +minute plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent au +chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis une autre, une +autre encore, s’incline à gauche, et recommence. Les femmes +s’agenouillent, à même les dalles, touchent du front le sol, se +relèvent, s’aplatissent de nouveau par terre... Le pope qui nous a +conduits dans son église étend les bras, face au public. Il porte une +chaînette à croix d’or sur la poitrine; il a un beau visage mat. Son +front est large, grâce à une calvitie légère; et quand il se baisse vers +une icone, les longs cheveux de ses tempes, frisés au petit fer, se +répandent autour de sa tête. Il les arrange, en se redressant, d’un +doigt rapide, et ramène deux longues boucles en pointe, de chaque côté +de ses épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent des +images étalées devant eux, des portraits de saints étendus sur des +tombes, des figures de vierges rehaussées de perles fines assemblées, et +chaque fois, les longs cheveux des prêtres coulent sur les ciselures de +cuivre... Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs lèvres aux +places encore humides. Une grande chaleur au dehors, lourde de résine et +d’encens. Les corneilles sacrées tournent en croassant parmi les arbres. +Il est midi. + + * * * * * + +Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons. + +Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux barbes ahuries, de +lourdes femmes bottées, des ouvriers en chemise rouge, au nez court, à +la crinière longue: le masque même du «rabotchik» Maxime Gorki... Des +popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des cochers... A six +heures, notre train passe au-dessus d’un grand fleuve, où des hommes et +des femmes se baignent, entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un +moment, une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine... Ce +même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches de ces églises en +tête dorée désignent Jaroslav. La gare est encombrée de paysans, +d’ouvriers et surtout de soldats. Tout ce monde se promène à travers les +voies. Des femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux, +montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens circulent +en toute liberté, comme dans la gare de Vologda. Ils plaisantent avec +les jeunes filles et s’approchent de nos wagons. + +--Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas? nous demandent-ils. + +Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous des +élégances... + +Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel; deux cierges brûlent +auprès d’une icone exposée là. Les paysans qui entrent s’agenouillent, +multiplient des signes de croix rapides. Des soldats traînent leurs +bottes, bousculant des essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le +cuir et le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar +noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage luisant. + +Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. Les +Autrichiens et quelques Allemands soulèvent leurs calots et nous +souhaitent «bon voyage». Des jeunes filles sourient... Les paysans, les +soldats russes, immobiles, nous regardent... + + + + +V + +MOSCOU, GRAND VILLAGE + + +Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de soldats nous +croisent continuellement. Nous approchons... Il fait très chaud. + +Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. Pas d’ordre, pas la +moindre autorité... Des voyageurs descendus de tous les trains qui +viennent s’arrêter là, défilent devant nous, presque tous en casquettes, +bleues ou vertes, ou noires... Des femmes en blanc, jolies, sans corset, +sans élégance aussi, des étudiants à casquettes rouges et cheveux longs, +des officiers à épaulettes, la blouse serrée à la taille par une +ceinture, un petit poignard doré à la place du sabre, d’autres, pleins +de suffisance, en lourds manteaux gris... Et tous ces visages semblent +fermés, indifférents... + + * * * * * + +A midi, nous traversons des groupes de soldats russes couchés le long +des quais, près des arbres nains du buffet, jusque devant l’icone de la +salle d’attente. Ils boivent du thé, mangent du pain noir. Sous les +vitrages surchauffés, cette foule sent le cuir, le hareng, le +troupeau... + +Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs d’une petite +ville: rues étroites, cailloux pointus, maisons basses... Les tramways +sont pris d’assaut. Ils transportent surtout des soldats suspendus +jusque sur les marchepieds et qui ne paient jamais leur place. + +Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, les statues +arborent des cocardes écarlates à la boutonnière de leur veston de +bronze, et sur la «place rouge», le patriote Minine qui engage le prince +Pojarky à marcher pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un +fanion écarlate... + + * * * * * + +Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous présente à un +«délégué des soldats» qui a combattu sur le front français. Celui-ci +nous demande des nouvelles de la guerre et nous fait pénétrer dans la +plus importante brasserie de Moscou. + +De paisibles garçons de café contemplent les petites tables confiées à +leur surveillance. Ils écoutent les commandes qui leur sont faites; ils +ne bousculent personne et apportent, sans se presser, des verres et des +tasses d’une propreté douteuse. + +Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, fait remarquer +au serveur qu’il ne peut pas boire avec la paille qu’on lui a donnée. Le +garçon constate, approuve et revient un instant après. Il porte une +paille toute neuve dans laquelle il souffle lui-même; puis, certain +qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui attendait. Celui-ci, +tout naturellement, la prend et remercie... + + * * * * * + +Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous accompagner jusqu’au +Kremlin. Le délégué des soldats nous confie à son obligeance et s’excuse +de nous quitter. Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous +explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, comme les +ouvriers, parce que les complets sont hors de prix. Au Kremlin, il +commence par nous montrer, avec un parfait manque de tact, les canons +pris aux Français lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son +fusil embarrasse, bâille à plusieurs reprises... + +--Venez voir le roi canon... Venez voir la reine cloche... + +C’est ce canon énorme, que l’on nomme «tsar des canons»; quant à la +cloche, c’est la «tsar Kolokol» de l’impératrice Anna Ivanovna et qui +porte également ce nom. + + * * * * * + +Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), un soldat +russe, figure ronde, nez court, se joint à notre groupe... A notre +entrée dans la basilique, un pope qui étendait les mains devant une +icone se dirige vers nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe +noire, de grands yeux caressants... Il nous regarde curieusement. Une +jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, s’approche. Elle +habitait Paris avant la guerre; elle est de passage à Moscou. Les +explications de l’étudiant, elle nous les traduit, et le petit soldat +écoute, la bouche ouverte, puis il embrasse les icones à la place des +mains et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions le +mettent en retard. + +--Dépêche-toi, lui conseille aimablement Captain... Tiens, tu n’as pas +vu celle-là?... Je suis sûr que tu en oublies!... + +--Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas le français. + +--Possible, reprend Captain. Mais à ta place, je les numéroterais... + + * * * * * + +Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies que la +demi-obscurité nous empêche de voir, on devine la forme d’un corps +couché. Pas de tête, mais un linge étendu, sur lequel on a dessiné un +visage... Des femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles +funèbres... + +Captain demande quelques précisions à la jeune fille: + +--Mais le patriarche, où est-il?... Là... sous ces dentelles?... + +--Oui... + +--Mais il est embaumé? + +--Non... ils sont saints... Alors ils se conservent eux-mêmes, +puisqu’ils sont saints. + + * * * * * + +Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant près du +monument d’Alexandre II, le «libérateur», devant l’allée couverte où +sont peints les portraits des tsars... Je regarde un instant cette +vieille cité orientale que je ne reverrai peut-être jamais... ses +maisons parmi des arbres, les dômes des vieilles églises, les clochetons +usés, verts de mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à cet +horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. A ma +droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et les dômes d’or +poussiéreux de l’église Saint-Sauveur... + +L’étudiante a suivi mon regard. + +--On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce qu’on a peur que +l’on en profite pour prendre l’or et les richesses... + +Nous revenons par la porte «Spaskoi». + +--Retirez vos casques... nous conseille l’étudiant. + +Les hommes, lorsqu’ils approchent de la «Spaski vorota,» enlèvent +machinalement leurs casquettes, les femmes multiplient les signes de +croix. + +--On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon Ier entra au +Kremlin, un coup de vent fit tomber son petit chapeau. Le peuple y +découvrit les preuves de l’intervention divine. Une tradition s’est +établie et vous pouvez voir que cochers, paysans, officiers ne passent +sous ces voûtes que le chapeau à la main... Il y a aussi d’autres +légendes pour expliquer cette coutume... + +La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes de croix, en +portant sa main droite à son front, à sa poitrine, sur son épaule +gauche, puis de nouveau à sa poitrine. + +Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, près de l’église +de la «Protection de la Vierge», que les étrangers appellent la +«basilique des Artichauts», à cause de la forme et de la couleur +disparates de ses dix-sept coupoles. + +Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision de cauchemar, où +tous les styles assemblés condensent la déconcertante Russie. + +Nous passons sous une porte encore, près d’une petite chapelle. Des +femmes de toute condition sont assemblées là, devant des cierges +allumés. + +--C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée autrefois, dans +un couvent du mont Athos. On vient ici l’implorer de très loin; on la +promène à travers la ville, moyennant cinq cents roubles; elle a le +pouvoir d’accorder la grossesse... + +Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. Des pauvresses +à genoux, des filles du peuple, le front couvert d’un foulard de +couleur, des bourgeoises lourdement habillées... Une élégante brune, +très belle, s’approche de l’image vénérée et continue de prier, les +mains jointes, sans se soucier de notre admiration... + +--La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les popes. Ils +continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer les offices et à +chanter, après la chute du tsar, les prières habituelles pour la +prospérité de Nicolas. Ils reçurent l’ordre de se tenir tranquilles, et, +comme ils ne se pressaient point, quelques turbulents promenèrent +certains popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres +comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir quelque autorité et +oublièrent de chanter les louanges des anciens Romanoff. + + * * * * * + +Les questions que nous posent les soldats russes sont presque toujours +les mêmes. + +--Allemands?... Anglais?... Autrichiens?... Ah! Français... + +Un moment de silence... Nous aurions répondu: «Allemands» ou +«Autrichiens», cela ne les aurait point surpris. + +Puis ils demandent: + +--Quelle est la nourriture d’un soldat français?... Mange-t-il du +poisson séché comme nous? + +On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante grammes de viande +crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, du pain, et il doit, n’importe +où, s’arranger avec tout cela... Il a tout loisir de manger sa viande +crue, s’il lui plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des +harengs. + +Enfin, la dernière question: + +--Où allez-vous? La réponse: «Sur le front du Caucase» les surprend +toujours un peu. + +Une fois, un important «delegate» nous demande: + +--Combien de temps durera la guerre? + +Mais je crois que c’est le seul... La longueur de la guerre, voilà bien +une chose qui ne les préoccupe point. + + * * * * * + +--On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté la jeune fille +russe, que Moscou est un grand village... Comment le trouvez-vous? +Connaissez-vous beaucoup de villages avec des pierres comme ceci?... + +Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style allemand. A la +vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande _petite ville_ qui s’étend à +l’aventure. Comme je fais remarquer à l’étudiante les papiers et les +ordures qui s’entassent le long des rues... + +--Excusez... Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il veut. + + * * * * * + +Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à dix heures. Les +«tavarischy»[2] dans les avenues et les jardins, près du Grand Théâtre, +organisent des réunions. Le public court à ses plaisirs coutumiers... On +nous recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. En effet, les +orateurs et les assistants considèrent les soldats alliés comme les plus +redoutables ennemis de la jeune Révolution... Des bourgeois de la +colonie, des marchands nous reconnaissent et nous saluent. + + [2] «Camarades». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent de + ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent. + +--Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous montrant les +«tavarischy». On leur dit: «Vous avez la liberté!» Et ils croient qu’ils +ont désormais le droit de tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle +vos «bandits en auto», pillent et assassinent. Ils ont envie de tout ce +qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour d’être des +propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants... + +Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile blancs (élèves +officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils nous posent des questions +craintives: + +--Qui êtes-vous?... Pourquoi vous promenez-vous avec des casques et des +revolvers?... Vous venez faire la police ici... Nous n’avons pas besoin +de vous... + +Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge... + + * * * * * + +Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à nos music-halls +des Champs-Élysées, un jeune homme, habillé comme un commis de +nouveautés, nous arrête: + +--Il est défendu aux soldats français de se promener dans Moscou après +huit heures du soir. + +L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, dont le grade +est difficile à reconnaître, avaient insulté et cravaché, la nuit, des +soldats français qui oubliaient de les saluer. Pour éviter le retour de +ces incidents, l’accès des jardins, promenades et boulevards fut +interdit à tous les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du +jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil... Entre temps, les +Russes avaient renversé le tsar, proclamé la Révolution et décidé que +l’on ne saluerait plus les officiers, qui, du reste, se trouvaient gênés +d’être reconnus publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes +françaises n’a pas été retiré. + + * * * * * + +Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du soir, à la table +d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le buste penché, les coudes sur +la nappe étoilée de taches, des officiers mangent en avançant la tête. +Ce n’est pas la main droite qui porte un morceau de pain ou de viande +jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant du morceau +convoité, si bien que le coude semble vissé sur la table et forme +levier. D’autres, tenant la fourchette comme un bâton, picorent dans +toutes les assiettes posées devant eux. Ils ramassent la sauce avec le +plat du couteau. Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide, +puis mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils allument une +cigarette. + +Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de thé. Ils ont une +puissance d’immobilité qui nous étonne. Un groupe, à nos côtés, s’est +formé autour d’un conférencier à tête de moujick chevelu. L’orateur +parle lentement. Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs, +comme s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. Ses +compagnons l’écoutent sans l’interrompre... Un petit vent s’élève au +dehors et nous apporte, par la croisée ouverte, le sifflet des trains et +les bruits de la gare voisine. + + + + +VI + +DANS LA GARE DE TSARITZYNE + + +Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir par la gare dite +de Kazan... C’est toujours la banlieue, la plaine encore, des bois. Au +loin, Moscou, quelques lumières qui s’affaiblissent... Les nuits depuis +trois ou quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois +heures du matin... Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à Riajsk, où +apparaissent les terres noires à perte de vue... + +Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles manœuvres à +quoi se distraient les employés de gares russes qui envoient promener +notre train d’une voie sur une autre. Un «tavarisch» nous montre du +doigt le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et nous fait +remarquer: + +--Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la Russie. + +Les gares, en effet, et les monuments publics sont pavoisés de lambeaux +d’étoffe écarlate, notamment à Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de +juin. Long arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens en +liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent dans les bosquets +des femmes qui fuient en criant... Il est six heures du soir. Le vent +s’élève et souffle. Nous sommes dans les immenses steppes du Don. +Quelques chameaux, des femmes au visage voilé. Des jeunes filles +passent, en veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes, +plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment: + +--Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens? + +La voilà bien, la cruelle énigme! + +Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, une première +fois, comme nous parlions à un garçon en casquette et complet vert, +habillé comme un soldat russe, qui se promenait à travers une gare +paisible... C’était un prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre +forçait à villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec leur +képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant les jeunes +femmes du pays qui les connaissent par leurs noms et les interpellent... +Somme toute, c’est bien naturel, les fiancés et les époux sont à la +guerre. + +Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète par +d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent en saluant, +s’excusant de la grande liberté qu’ils prenaient. Ces messieurs furent +très surpris et un peu mécontents d’apprendre que nous étions Français. + +Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, sur les +portières de nos wagons «Franzouskaïa Missia». Précaution inutile. La +plupart des Russes sont illettrés, et ceux qui savent lire ne s’en +donnent pas la peine. + +Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long des voies, des +wagons-réservoirs à pétrole, toutes les huiles lourdes de Bakou. Nous +nous arrêtons au matin sur le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit +une ville parmi des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de +nombreux gazomètres. De petits tramways blancs font la navette entre la +gare et les premières maisons de bois. Cela nous paraît industriel et +misérable. Une forêt verte derrière la ville et la large tache de la +Volga qui tourne et s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel +gris. Nous sommes à Tsaritzyne. + +Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. Il va jusqu’à +une autre gare de marchandises, où des porcs, leurs grouillantes +familles, des chèvres se promènent le long des wagons. Des femmes aussi. +Elles sont pieds nus; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, et +toujours la même coiffure simplifiée: un foulard de couleur noué sur la +nuque. Tout ce monde,--plus quelques soldats en rupture de +régiment,--traverse les voies et vit en paix, à peine incommodé par les +allées et venues des locomotives. + +On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares russes: ce petit jeu +des manœuvres s’explique cependant assez bien: une équipe d’employés +chasse notre convoi sur un garage afin de faire partir avant nous un +train en panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, de +prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a expédié devient, +quelques heures plus tard, une voie de départ. On nous aiguille sur un +autre coin perdu. Néanmoins, l’équipe qui devait nous mettre en route se +souvient tout d’un coup de notre existence. Elle se met à notre +recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler au chef de la +station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet homme invisible, ils +s’attablent devant des verres de thé, au buffet de la gare. Nos +interprètes sont gens de race russe. Les locomotives,--peu nombreuses, +fatiguées, rapiécées,--font défaut. On est obligé d’attendre celle qui +amènera le train du soir... Le temps passe... Nous encombrons à tour de +rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à ce que les employés se rendent +compte que le meilleur moyen de se débarrasser de la «Missia», c’est de +l’expédier jusqu’à la plus prochaine gare; mais c’est là un remède +énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir essayé de tous +les autres. Et voilà justement ce qui fait que nous séjournons en gare +de Tsaritzyne une douzaine d’heures... + +Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe de jeunes hommes à +la taille pincée envahit les quais en chantant des chœurs monotones. Des +jeunes femmes, en blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets +ou aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où ils +sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme presque tous ces +messieurs de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie militaire russe, +des têtes rasées à l’allemande et ce même air de famille: la même +raideur d’élégance gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément +pincées. Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant que la nuit +qui commence nous permet de les voir, mais aucun goût dans leurs +toilettes; elles exagèrent les jupes courtes et marchent, on dirait, au +pas de parade. + +Le train des cadets va partir... Les aspirants se raidissent, saluent +ces dames, inclinent le buste, la main arrondie près de leur casquette +et frappent leurs talons pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au +moment où leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied, +crient: «Hourrah!» à plusieurs reprises. Tout naturellement, ils +s’acclament. Au reste, il n’y a pas d’autres personnes que ces +demoiselles et eux-mêmes pour les féliciter. + +Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous apprenons que ce pays +est en pleine révolution. Il s’est mis en «république indépendante». +Rien d’anormal toutefois, en dehors des éternels drapeaux rouges +attachés aux piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises, +armés seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme +partout ailleurs. + + + + +VII + +DE GROSNY A DERBENT + + +Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six +heures. Un record! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie. +On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes +les gares... + +Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages +aux noms sonores: «Arnavi», «Konkovo», «Niévomouskaïa...» + +Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent. +A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des +Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre, +traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de +déserteurs... Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds, +les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture +des wagons. Ils n’ont pas de billets; ils savent à peine où ils vont, +ils voyagent... Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent +partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre +observation, ils répondent comme des enfants: + +--Svaboda, tavarisch! (Liberté, camarade!) + +Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes +femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers +allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions: «oui!», nous +donneraient-elles du chocolat et des fleurs... + +Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite: les cimes du Caucase. +Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que +les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés +de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au +petit bonheur... Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués +sans billet n’ont oublié qu’une chose: donner un pourboire au +mécanicien. + +A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée. +Elle a tout le confort russe: eau chaude, eau froide, un buffet, des +journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues +rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de +Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une +population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au +henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même +les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui +indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux +environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé. + +... Après un séjour de douze heures,--le chef de station n’ayant, +dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route,--nous +repartons, quand même, au petit bonheur... + +Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous +approchons des monts de la Caspienne. + +A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages +surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds, +s’installent sur les toitures... Ces déserteurs ne possèdent ni billets +ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se +disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont +pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui +s’éloigne... + +A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes +grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A +Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions +s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui +nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le +nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural. + +A Derbent,--de vieilles maisons en brique,--un «délégué» russe, grand et +maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs +françaises. + +--Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi +n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous? + +On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables +forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après +dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS + + + La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous + déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le + gouvernement de fer même employé contre nos libertés. + + Stendhal. + + + + +I + +L’ARRIVÉE A TIFLIS + + +Juillet 1917. + +La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on aperçoit une ville +qui descend, des maisons en terrasses, des dômes blancs, des clochers... +Près du square, une pouilleuse population assise qui présente, en plein +air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de concombres. On +ne remarque d’abord que les capotes grises des soldats. Ils vont +pesamment à travers la foule. En passant, sans le vouloir, on les +heurte. Ils ne bougent pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns +sont couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur lourde +accable ce peuple somnolent. + +Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours, car, bien +entendu, personne n’est venu à la gare pour nous recevoir, pas plus ici +qu’à Moscou, qu’à Archangel... Les autorités russes, défaillantes devant +la Révolution qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les +reconnaît. Cependant un Français, officier du génie qui se trouve là, +peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque de tranchée, le +revolver sur le flanc et chaudement habillés avec des effets de drap +jaune. + +--Mes pauvres amis! il vous faudrait des vêtements de toile légers, et +un brassard de la Croix-Rouge. Ces pauvres Russes vous prendront pour +des Allemands!... + +Pour nous aider à prendre patience, un général russe nous aborde. Il a +reconnu des Français. Il est tout heureux de nous parler. + +--Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats. Ils n’ont que +l’uniforme... Maintenant, c’est le désordre. Un général n’a pas le droit +de punir. Il doit en référer au comité des soldats qui déclare: «Oui, ce +citoyen mérite une petite réprimande...» Ce sont les comités qui +décident de l’offensive et de la retraite... + +Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris quelques-uns +de nos camarades: + +--Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus de cinq personnes, +de porter des armes, des épées, de nous saluer entre nous, d’exiger le +salut d’un inférieur, et maintenant il est question de donner aux +soldats la même solde qu’aux officiers... + +Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent le plus. + +--Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année dernière, à Moscou +et dans les grandes villes, cravachaient au visage des Français envoyés +comme nous, en Russie, qui, ignorant des hiérarchies russes, ne +saluaient pas assez vite leurs épaulettes tressées... + +Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques. + +Enfin voici des ordres: + +--Vous serez logés dans une caserne très aérée, l’ancienne maison des +Pages. C’est un hôpital russe où il y a quelques infirmiers et beaucoup +de dames... Il vous est recommandé de n’avoir aucune relation avec les +infirmières. Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées, parce +que vous attraperiez de graves maladies... + +C’est bien simple, mais il fallait le savoir: nous sommes dans un pays +où les portes doivent toujours être fermées. + + * * * * * + +L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit sur les pavés +des rues inclinées, que des acacias bordent de chaque côté. Il fait +chaud. Une longue avenue qui est le grand boulevard de Tiflis, les +grilles d’un jardin public, encore un jardin où des cyprès se dressent, +et enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche nous +attendent... Il y en a sur le seuil de la porte ombragée d’acacias et +dans le parloir-réfectoire où nous sommes introduits. La plupart de ces +dames ont des cheveux courts. Quelques-unes montrent une tête rasée +entièrement. + +Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche des herbes, du +bouilli, des pommes de terre, du riz, du blé, des tomates; le +«rousky-cachat» (de l’orge pilé avec de la graisse). + +--C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance russe. Je ne +sais si les Français le digéreront... + +--Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de l’élevage, je me +souviendrai de la formule, remarque le Captain. + +Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un arrosoir d’eau +chaude, une théière de thé concentré. Du pain noir, des boulettes de +viande, du beurre et du fromage de chèvre complètent notre déjeuner. + +Les portions de viande sont constituées par deux ou trois morceaux de +bœuf bouilli réunis par une baguette de bois. Cette viande n’a pas +d’autre goût que celui laissé par la résine... + +Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas, s’aperçoit que +quelques Français jettent par terre les petits bâtons qui maintiennent +les portions de bœuf. + +--Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant que vous voudrez, +mais ne les jetez pas: ils serviront une autre fois. + + * * * * * + +Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte de la ville... +Nous suivons la grande avenue--la «Golovinsky-prospect».--Des tramways +découverts glissent, des voitures que conduisent des cochers en grandes +lévites, les classiques cochers russes. Des officiers, la taille serrée, +font sonner leurs éperons, et tant de femmes, si brunes, plutôt petites, +avec de grands yeux au reflet doré... Il y en a de blondes, d’un joli +blond, mais surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux +noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent des jupes +qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux, selon la mode de Paris. Du +moins, elles le croient. Les femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les +années de la Grande Guerre: c’est l’époque où il leur fut enfin permis +de se déguiser en petites filles... Les dames de Tiflis ne s’en privent +point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut bien le reconnaître. +Elles ont à peu près toutes un costume tailleur établi sur le même +modèle, et lorsqu’elles se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est +à pleurer... Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent +pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur leurs hauts +talons Louis XV. + +Nous descendons vers la vieille ville, par les petites rues où l’acacia +pousse entre les pavés, le long des boutiques en sous-sol, des épiceries +qui sentent le hareng et des cordonneries parfumées au cuir humide... On +croise de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à fleurs, +des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe rigide, des Persans en +lévites, des portefaix et des porteurs d’eau, et des ânes, par bandes, +qui transportent du bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses, +un poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes formant jupes. +Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets d’astrakan, de leurs +armes d’argent niellé. On les sent heureux, ces Circassiens, d’être +déguisés en officiers. Fonctionnaires ou soldats, ils adorent +l’uniforme, le salut, la parade, les décorations, les sabres recourbés +et les éperons sonnants. + +Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des «dames», en voiles noirs +de religieuse, ou bien, tout habillées de blanc, la croix rouge sur le +sein gauche. On les prendrait vraiment pour des _sœurs de charité_, +comme elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les jambes +qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer encore leur +ressemblance avec de jolies gravures licencieuses. + + + + +II + +LE PRAPORCHICK VASSILY + + +Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au milieu, dans la +vallée, les eaux sales, couleur de café au lait, d’un fleuve: la Koura, +où des chevaux, des chiens et des hommes se baignent. Nous avons déjà +repéré deux ponts en planches qui tremblent au passage des voitures et +une petite île sablonneuse que le courant a formée. + +Comme nous errions à travers les tortueuses rues du quartier juif, près +de la Koura, sous les balcons proéminents des maisons de bois, un jeune +élève-officier nous arrête et nous parle dans un français hésitant. +C’est un mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, il ne +connaît pas la France... + +Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de bazars orientaux. Des +femmes qui nous coudoient se retournent. Elles portent un petit bonnet +sur le front, d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les +entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, dans leurs +robes vertes ou bleues, conduisent des attelages cahotants qui dévalent +au trot. Il fait presque nuit. Des lampes électriques s’allument. +L’aspirant nous conduit à l’International-Café, où de grandes palmes +vertes poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue des +valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme sont +affalés, les coudes posés sur la table, protégeant une tasse de thé... +De gracieuses Arméniennes, brunes, au nez fort, aussi jolies que des +Juives,--des Roumaines nous dit notre compagnon,--de nombreuses Russes +circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, la gorge dansante, +et toutes en blanc, toutes poudrées, les jeunes et celles qui le furent, +elles sont les serveuses bénévoles de ce _chachka tchaïa_ (œuvre de la +tasse de thé, fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce +sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant qui s’est +fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, c’est un monde très +mêlé: il y a des femmes et des filles d’officiers ou de fonctionnaires, +des dames de compagnie, des institutrices, des étudiantes, des +comédiennes aussi... + +Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, Vassily, l’aspirant, +nous désigne un officier qui porte un plateau sur lequel des verres +tremblent un peu... C’est une figure correcte de beau garçon aux cheveux +pommadés. En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon de café. +Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est engagé aussitôt +dans la «chachka tchaïa». Il estime qu’il est moins dangereux de +«servir» à Tiflis qu’au front, où son grade de «cornette +garde-frontière» et son jeune âge exigeraient sa présence. Au reste +beaucoup d’officiers russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas. +Il demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de tant de femmes +aux corsages légers: + +--Vous trouvez que c’est bien?... + +Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction: + +--Ce n’est pas mal. + +Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre contre +l’impérialisme allemand. + +--Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté. + +Puis, une minute après: + +--Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on peut maintenant +parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On n’est pas regardé, espionné +toujours comme avant. On respire... + +Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment des Slaves +cultivés: leur ahurissement devant les excès de la liberté et, en même +temps, leur joie de se sentir enfin délivrés de la police et du tsar: de +respirer pour tout dire. + +Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent dans +l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, de poudre de riz. + +--C’est à cause du soleil... assure Vassily. + +Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les saluent, leur +serrent longuement la main, puis, brusquement, les embrassent à trois +reprises, à pleine bouche, sur leurs lèvres rasées à l’allemande... L’un +de ces messieurs, en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit +comme un cierge, un énorme magnolia blanc. + +Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, l’air ailleurs. +Presque tous ont des têtes tondues à ras; quelques-uns arborent une +courte moustache. Ils se tiennent n’importe comment, sur leurs chaises, +plus lourdement certes que n’importe quel paysan de France, devant la +grossière table de bois blanc de son cabaret. Habillés d’une petite +veste flottante, la taille serrée à l’extrême, leurs manières lasses, +leur nonchalance ennuyée nous donnent l’impression d’être entrés, par +mégarde, dans une inquiétante maison de thé. + + * * * * * + +Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes brunes, ses palmes +vertes et sa limonade, des soldats nous arrêtent et, s’adressant au +jeune aspirant, racontent qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie +voulait écraser la liberté... + +--Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a parlé. Il faut +toujours, dans les réunions, parler, démontrer la vérité... Mais cela +tourne en disputes, et même en coups de poing... Ah!... + +Et Vassily esquisse un geste découragé... + +Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils s’interpellent, +s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de nouveau élèvent la voix, +comme des enfants. Nous formons groupe, dans la nuit. Les promeneurs +nous évitent et des femmes en toilettes claires se retournent... Les +Russes ont le goût des palabres et des réunions; ils en furent si +longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore aujourd’hui rassasiés. + +--Vous voyez... C’est comme au régiment où je suis. Ils discutent tout +le temps. C’est sale, il y a des puces. Et ils boivent du vin. Ils se +saoulent... Ah!... + +Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros morceau de pain et +mord dans un concombre cru... Les autres l’écoutent et se rapprochent. +Leurs effets dégagent une odeur spéciale, qui tient du cuir et du +caviar... Notre petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les +tilleuls de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais... + +Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un de ses amis, +bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à la taille coupe en deux +parties inégales, nous allons nous asseoir à l’International-Café--si +bien nommé--jusqu’au jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain +qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse valse. + +L’orchestre vient d’entonner une _Marseillaise_, lente comme un +cantique. Les Français se lèvent, les officiers russes également. On +nous sert des pâtisseries du pays: c’est un mélange de pâte, d’œufs, de +fromage râpé et de choux coupés. Nos compagnons mangent et fument; ils +boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante la bouteille. +Les tziganes, un vieux monsieur à lunettes, un jeune chevelu et le +«singe» jouent des airs de music-hall. + +Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des officiers entrent, +se saluent, s’embrassent comme toujours. Les dames s’empressent +doucement auprès des nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils +ont demandé... + +Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. C’est Vassily qui +propose et dispose. + +--Vous verrez, me dit-il: les militaires ne paient que quinze kopecks +d’entrée, et aujourd’hui, rien. + +Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà remarqué sur la +perspective, à droite, les cimes compactes de grands arbres et une +terrasse où des chapeaux de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du +Palais. Il appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi du +Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la Révolution, le grand-duc +habitait le grand hôtel de briques rouges où les tavarischy ont, depuis, +installé le Comité des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au +public. Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va d’un +rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces messieurs du Comité +tiennent le contrôle, délivrent les billets, reçoivent l’argent et +vendent des brochures. Le parc s’appelle désormais le Jardin de la +Liberté. + +C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres; quelques lampes +électriques se cachent sous les feuillages des allées; elles rendent +ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. Nous longeons des bassins, des +bosquets, des gradins, deux petites scènes à musique, où des tables sont +rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le jardin est +presque désert. Des chemisettes blanches se devinent au détour d’un +sentier. Deux jeunes filles, une blonde, l’autre brune, cheveux très +courts, lèvres charnues, passent près de nous, très vite. + +--Pourquoi courez-vous ainsi? leur demande l’ami de l’aspirant. + +Il s’exprime en russe; mais notre compagnon nous traduit à mesure. + +--Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans votre famille? +répond une des ingénues. + +Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche: + +--Mes amis les Français, dit-il en nous présentant. + +Les yeux brillants de ces dames passent une inspection rapide. + +--Vous êtes Français, Monsieur? demande la blonde. + +Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends qu’elle se +nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc... Elle n’est pas très +grande, un peu forte; de grands yeux étonnés dans un joli visage... + +--Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, répétant, sans +doute, une phrase qu’il a entendue. + +--Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant blonde. Le matin, je +vais dans l’Alexandre-jardin, pour lire... Vous savez où?... J’aime +beaucoup la langue française... + +--Et les Français? + +Celle-là et bien d’autres banalités... Nous marchons un peu. Vassily, à +qui la demoiselle aux boucles blondes vient de donner une fleur, +m’appelle, cependant que nos compagnons se dirigent vers la sortie, sans +nous attendre et que les deux dames s’éloignent de leur côté. + +--Restons... Elles vont tout de suite descendre. Vous avez beaucoup +parlé à la demoiselle; maintenant, vous pouvez faire connaissance... + +Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. La pluie est +finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le jardin est humide encore. +Des femmes s’avancent dans la grande allée. Une frêle mousseline les +recouvre lâchement. Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc, +déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses... + +Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin plein de nuit, +comme nous pourrions le faire dans n’importe quel jardin de Paris. + + + + +III + +NINA MIKHAILOWNA + + +Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. Elle habite dans +une maison à balcons de bois, au sommet d’une rue montante, parallèle à +la perspective Golovinsky... Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle +étudie. En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, les jeunes +filles se prétendent étudiantes... + +Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin Alexandre, assise +sur un banc, près du buste en bronze de Nicolaï Gogol, elle lisait +_Indiana_... Aussitôt, elle me parle de George Sand, elle m’interroge +sur cette bonne dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la +veille... + +Mais voici que nous parviennent des chants religieux. Ils font une utile +diversion et, sur le chemin caillouteux qui partage le grand square, +passe une petite voiture que traîne péniblement un cheval habillé de +blanc. Un homme suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de +sapin et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège de +jeunes filles... Elles chantent... Puis des popes mitrés, couverts d’un +long manteau blanc ou verdâtre. Quelques-uns, pour se garantir du +soleil, tiennent ouvert sur leurs têtes un large parapluie. Enfin, +apparaissent six chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char +argenté pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues des jeunes +filles, le chant grave des prêtres qui fait contraste, ce chariot au +blanc de céruse, orné de fleurs composent un ensemble assez gai... Une +foule suit, tête nue. + +J’interroge Nina à petits coups prudents; mais elle ne pense qu’à +multiplier des signes de croix, très vite... + +--Vous avez déjà vu?... me dit-elle enfin... Le corps est sous les +fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement... C’est là que se +font les derniers adieux. A la fin des prières, les parents, les amis, +les assistants viennent embrasser le mort, sur la main ou le front... + +Nina paraît grave... Je respecte son silence. Nous descendons dans le +jardin, quelques pas ensemble. Une vieille Arménienne ridée, tassée, +toute en loques écarlates, nous tend la main et nous promet des +félicités sans nombre. Une jeune personne qui nous regardait venir s’est +levée. Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long... Ces +dames parlent en russe. Nina semble oublier que j’existe... Oui, elle +est très bien, cette étrangère dont j’ignore le nom. Elle me donne +l’idée de la beauté slave, d’autant plus aisément que je n’ai que de +vagues idées sur ce point; mais j’entends par là une beauté blonde, un +peu froide... Les trois mots que je sais de russe ne me permettent pas +d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement bottés, regardent ce +soldat français silencieux et ces deux dames qui n’en finissent pas. +Elles chantent un peu en parlant; il y a beaucoup de «kakoï», de «znaï», +de «choy» et de «schotakoï», dans leur verbiage, mais cela ne manque pas +d’être assez harmonieux, comme toute langue qui nous est étrangère et +que nous entendons gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se +tourne vers moi, en riant: + +--Mon amie me raconte les dernières--comment dites-vous?...--volontés... +des demoiselles bonnes à faire tout... revendications... oui. Maintenant +donc, elles demandent huit heures de travail par jour, une chambre, un +jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une fois la semaine, à +recevoir leurs amies dans le salon de la maîtresse... On ne peut plus +trouver[3]... + + [3] Beaucoup de «belgicismes» dans la conversation des Russes qui + parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées + dans le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de + compagnie, etc. Elles enseignent naturellement le français qu’elles + connaissent: celui qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge, + imaginé par Willy en des temps déjà anciens, serait souvent ici + d’une grande utilité. + +--Alors que fait-on? + +La jeune «beauté slave» prend la parole et dans un français assez pur: + +--Nous demandons qu’elles connaissent le français, l’anglais, le russe +correctement... Et l’écrire. Et le piano... Et la musique... Elles +ignorent naturellement. De concessions en concessions, de part et +d’autre, on arrive à s’entendre... + +--Oh! voici déjà tard! s’écrie Nina. Vous viendrez avec nous, monsieur +le Français, ce soir. Nous irons à l’International-Café où grand concert +il y a. Mon amie Sophia viendra. + +Sophia, la «beauté slave», sourit, dit quelques mots en russe à sa +compagne qui répond de même, puis toutes les deux me tendent la main. + +--Jusqu’à maintenant, au revoir... N’oubliez pas. A sept heures, pour +les places... + +Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous que ce fameux +café... + + * * * * * + +Lorsqu’un Russe vous dit:--«A ce soir, sept heures», il est sage de +traduire ainsi:--«Cette nuit, vers les dix heures.» + +Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous mettre au courant +lui-même. Il nous donnait rendez-vous pour une heure de l’après-midi. Il +arrivait à trois heures et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se +rendent à leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, «A ce +soir, sept heures» revient à ceci: «Nous vous attendrons à partir de +neuf heures du soir.» + +--Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque: «Cela n’a pas +d’importance...» + +Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague: + +--J’ai été retenu... des affaires... + +Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, parce qu’il +lui était pénible d’être exact. Vassily nous joua cette pièce-là deux ou +trois fois. Benoit ni moi nous ne l’attendons plus. Nous avons tort, du +reste, de garder rancune à ce charmant aspirant pour une habitude +nationale. + +A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, le colonel russe +fait téléphoner: + +--Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure... + +Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer... Si, +quelquefois, à cinq heures... + +On nous annonce: + +--Les repas pour les Français auront lieu à sept heures le matin, à +treize heures et à dix-neuf heures, sans faute. + +En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze heures, à vingt +heures, tout doucement, au petit bonheur. On réclame... On insiste... +Les autorités affirment, confirment... Cela recommence. + +--Nitchevo! finissent toujours par vous répondre les intéressés. «Et +puis, nous ne pouvons pas faire autrement, cela nous est impossible...» + +On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. L’état-major, +prévenu la veille, a promis de l’envoyer, sans faute. A une heure et +demie, rien. A deux heures, pas de changement. On téléphone. + +--Nous l’avons envoyée à une heure et demie... + +A trois heures, nouveau coup de téléphone. + +--Vous n’avez rien reçu... Ah! bien. Je vais vous envoyer une autre +automobile... Oui, on m’a annoncé que l’auto que je vous ai envoyée et +qui vous était destinée est bien partie; mais, en cours de route, le +chauffeur a rencontré des «sœurs de charité» (infirmières) et il leur +fait visiter la ville... + + * * * * * + +Ces dames furent exactes... J’avais à peine découvert une table +inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. Un Français, en uniforme +kaki, ce n’est pas difficile à découvrir parmi les vestes couleur vert +d’eau des officiers russes. + +--C’est grande fête, vous savez... me dit Nina. Nous serons très bien... + +L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me semble. Une petite +scène a été construite. Le Roumain à tête de gorille émancipé, le jeune +homme chevelu, le vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des +airs religieux, à moins que ce ne soit le contraire... Des valses aussi. + +La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui dire qu’un +Français, c’est un être amusant... A la mieux regarder, je vois qu’elle +est vraiment jolie et s’habille simplement: un corsage blanc décolleté, +une ceinture noire... + +--Elle vous plaît, ma nouvelle robe? + +J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. Mais +l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante une tragique histoire. +Un peu grosse, la dame qui montre d’un doigt vengeur les limonades et +les cafés glacés que des officiers russes, assis près de la scène, +sirotent loin du danger... On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc, +lui succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des Beaux-Arts. Il +le tient sous son bras gauche. Il récite des ritournelles qui sont +peut-être des vers. + +--C’est très bien, dis-je convaincu à Nina. + +Mais elle m’avoue n’avoir rien compris. + +--C’est du «foutourisme...» Vous savez, la poésie russe, c’est très +difficile à comprendre. + +Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, aux petits +yeux, aux cheveux longs, complet blanc et cravate verte, ridicule comme +un chansonnier de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit. + +Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête rasée. + +--A la suite du typhus, m’expliquait Vassily. + +C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans toute la +Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. Quelques dames portent +des boucles frisées. Elles ont l’air de grands bébés comme certaines +pensionnaires de maisons discrètes. Toutes ces personnes sont +charmantes. J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne +volonté... Elles apportent trois verres là où il en faut cinq et +distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé du thé chaud ou de +la bière... Elles se promènent ainsi que des souveraines et prennent +note de nos désirs sur un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail. +La plupart prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles une +odeur violente qui tient du parfum oriental et du linge surchauffé... +Elles sont charmantes... + +Une cantatrice encore... Je regarde l’amie de Nina. Oui, la cantatrice +ressemble à Mlle Sophia, qui n’a encore rien dit. Un officier chante +après la dame. Il est bien connu en ville. C’est un grand amateur, un +lettré. On me dit son nom, que j’oublie aussitôt... De nombreuses +personnes envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles +avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent le +passage... + +Voici un monsieur tout de sombre habillé: faux col, cheveux luisants +aplatis. Il ressemble à un contrôleur de théâtre... Je vais en faire la +réflexion à Nina; mais elle a les yeux fixés sur le diseur... Sophia qui +me regardait, sourit, et ce sourire nous crée une complicité... + +Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de toutes +couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque d’habitude sans +doute), des femmes avec des chapeaux à rubans rouges ou bleus, des +ombrelles vertes, des dentelles sur les cheveux et la gorge, des étoffes +violettes sur des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent +à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux verts... + +Ces rideaux verts! Naguère, «avant» (la Révolution sous-entendu), à +travers les vitres hautes du café, la foule des passants pouvait admirer +les heureux qui buvaient et mangeaient. Les Soviets ont protesté contre +cette «injustice scandaleuse», et l’on a mis des rideaux verts pour +empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu égalitaires. + +La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se ferme jamais, et +des soldats plus indiscrets que féroces, contemplent cette aristocratie +qui s’amuse à des essais de «foutourisme», qui chante et qui boit, mais +qui tremble aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour du +meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les «bourgeouais» voulaient +étouffer la Révolution dans le sang. Les délégués des Soviets +exagèrent... Ces Russes ne sont pas si redoutables. Ils se hâtent de +s’amuser une dernière fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils +ont, comme leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain. + + * * * * * + +Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient nous chercher, +Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. Il nous confie: + +--Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis trois ans: ce sont +toujours les mêmes qui se battent. Ils reviennent maintenant du front. +Ils sont fatigués. + +Je le conçois bien: ils sont fatigués. + +--Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. C’est bien +leur tour de se reposer; mais ceux qui n’ont pas bougé ne veulent pas, à +cause de leurs idées, disent-ils. En effet, quand il est question de +partir pour la guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux +praporchicks--des étudiants--qui avant la Révolution n’étaient rien sont +maintenant heureux d’être nommés. Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce +sont les meilleurs auxiliaires de la paix immédiate... + +Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les Petits-Russiens +demandent leur autonomie, l’Ukraine son indépendance, la Pologne son +unité, le Caucase sa séparation, la Sibérie également et pourquoi il n’y +a plus ni Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles +les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des +baïonnettes. + +Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre: une offensive +allemande contre Riga. + +--Le kaiser aurait dit à ses troupes de marcher sur Pétrograde. + +--Ah! constate Vassily. + +--Vous ne saviez pas? s’étonne Benoit. + +--Je ne lis pas les journaux, répond Vassily. + +«Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les mauvaises +nouvelles.» + +Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, semblable, du reste, +sur ce point, à beaucoup de Russes, Vassily hoche la tête et désabusé: + +--Rien à faire contre les Germains! + +Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il nous l’avoue: + +--Il faut faire grande attention à ne pas saluer les scribes +(officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur les épaulettes, +les généraux en ont deux. Alors, on confond... + +--C’est épouvantable! s’indigne Marcel Benoit sans rire. + +--N’est-ce pas?... + +--C’est pour cela que vous saluez certains officiers et jamais certains +autres... + +--Justement. + +--Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer l’aspirant, rien n’est +encore perdu en Russie, puisque la Révolution n’a pas pu modifier ces +injustices qui font que les officiers de l’arrière sont plus chamarrés +que les généraux de l’avant et que leur travesti prête à de terribles +confusions... + +--Tant mieux! conclut Vassily, toujours sérieux. + +--Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être préférable +que l’étudiant-aspirant n’entende rien à l’ironie... + + + + +IV + +AU CLUB DE PARIS + + +Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles +mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des +acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure... + +Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent +aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a +aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes, +des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de +légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique +d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les +magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman, +semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que +je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me +rappellent Nina... + +--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du +café chantant et qu’elle était si préoccupée. + +La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je +n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait +bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si +grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de +cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à +l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni +femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous... + +Mais où découvrir Nina?... + +Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats, +ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils +désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui +errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel; +elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de +commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris; +mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux +perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas: +ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui +encombrent tous les trains en partance, sans raison. + +Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin, +restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un +importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec +nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui +en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter +avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour +des voleurs... + +Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement +ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même +indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman +plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse... + + * * * * * + +--Que faites-vous là, rêvant? + +--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit. + +Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina. + +--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain, +c’est votre anniversaire. + +--Mon anniversaire? Vous êtes sûre? + +--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires, +n’êtes-vous pas? Quatorze juillet? + +--Ah oui, parfaitement. + +--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela +vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina. + +Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui +projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours +des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on +découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou +un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables +Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs +de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un +chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute +et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois +musulmans s’y égarent. + +--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On +s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous +irons au théâtre... + + * * * * * + +Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte +qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des +personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au +premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi +les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond: +bosquets et jets d’eau; l’office est à droite. + +--Je prendrais volontiers un café, dis-je. + +--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit. + +Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure. + +--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée +chaude, de petits bonbons anglais. + +Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des +thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait +souvenir qu’elle existe. + +--Venez voir le jeu de lotos... + +Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes +annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de +toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur +leurs cartons, avec des haricots secs. + +--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre +la bourgeoisie continue... + +Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin. + +--Sophia nous attend. + +Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière +de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à +gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la +blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière +allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter +des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein +de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps +est une chose assez comique. + +Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de +poignards... + +Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du +public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs +saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme +dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes +tentures qui font la nuit dans la salle. + +La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant. +Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de +basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et +s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia, +que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce... + +A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les +globes, Sophia s’informe: + +--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre +Pouchkine, musique de Tchaïkovsky... + +Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui +lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le +Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un +officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit. + +--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours +beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout... +Vous connaissiez?... + +Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la +musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par +la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en +Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes +filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou +sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et +les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle +science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même +maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette +imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir +une femme délicieuse... + +Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt +noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse +voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête. +Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement +lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un +monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine +trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment. + +--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un +français directement traduit. + +Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs +places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à +tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent +leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le +rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia +ne m’occupait en entier. + +--C’est très beau, dit-elle. + +J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce: + +--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est +l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky, +présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette +maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur +d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au +cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se +sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec +lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela... + +«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami +Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à +Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à +Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la +scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre... +Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles +pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite, +quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué... +Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu? + +--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand +on applaudissait, je n’étais pas sûr... + +--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia. + +--Ce qui veut dire?... + +--Toujours sceptique... + +Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un +monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à +Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces +cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia, +pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant +minuit. + +--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard, +dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche +cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény +est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez +malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il +désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il +représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle +aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en +va. + +Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue +rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos +souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois +que la pièce continue. + + + + +V + +L’HOPITAL RUSSE MODÈLE + + +Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée en +lazaret, où nous sommes logés depuis notre arrivée à Tiflis. Il est +vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, comme il sied dans un pays aux +hivers rigoureux, s’ouvrent sur les jardins du Grand Théâtre. + +Les malades russes occupent le premier et le second étage. Nous sommes +campés dans une grande salle du second. Nous n’allons pas à la recherche +des «sœurs de charité», d’abord parce que c’est défendu. Notre porte est +fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que c’est inutile: ces +dames trouvent toujours moyen de venir nous voir. Elles traversent notre +chambre pour aller à la lingerie, qui se tient, comme par hasard, à +l’autre bout de la pièce... + +En passant près de la grande icone de notre salle,--un patriarche +orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois,--les infirmières font deux ou +trois signes de croix. Nous voyons souvent une grande Tatare, Mme Anna, +qui va et vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés... +Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, aux yeux noirs, +qui trottine en riant; il y a une blonde déhanchée, aux joues roses que +les Français appellent déjà «Fabiano» parce qu’elle semble échappée +d’une page de ce dessinateur. Il y a... + +La pharmacie (apotheke) se tient sur le même palier que notre dortoir, +et c’est encore un prétexte pour ces dames de nous rendre visite en se +trompant de porte... + + * * * * * + +Au premier, ce sont les soldats malades--pas de blessés de guerre. Ils +ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites ou du scorbut... Ils se +promènent à volonté, stationnent dans les salles, les escaliers, ou même +dans la cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses +balcons de bois, à une cour de grande ferme... + +On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts gaillards, qui +ne font pas autre chose que de discuter entre eux. Déjà, ils se sont mis +en grève parce que la nourriture qu’on nous distribuait à l’hôpital +n’était pas tout à fait la même que celle qui leur était servie. Le +colonel-comptable a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne +modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, puisque en +temps ordinaire les employés ne font rien. + +Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait comment. Les repas +ne sont en retard que d’une heure ou deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a +pas d’importance... Il y a bien aussi quelques petits inconvénients que +j’oublie... Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de +l’après-midi, demande: + +--Où sont les infirmiers?... + +--Ils sont au meeting... + +--Et les infirmières...? + +--A l’assemblée... + +--Les docteurs alors?... + +--Ils se sont réunis pour statuer... + +--Bon! Et les malades? Je n’en vois pas... + +--Ils sont à la promenade, au jardin, en ville... + + * * * * * + +Ça marche quand même. On distribue des convalescences à tous ces soldats +qui ne veulent plus retourner aux tranchées... Seuls, quelques grands +malades restent au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à +quoi, du reste, ils ne touchent pas. + +--Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin russe, puisque tu ne +vois pas que je souffre... + + * * * * * + +Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, au nez +énorme dans une grosse boule de tête branlante, remplit les fonctions de +concierge. En chemisette blanche, les pieds douillets, il se tient assis +sur une chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français +l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement à feu l’empereur +d’Autriche... + +Soixante ans de thé chaud, de «sitchias», de vodka et de patience +résignée, cela produit Frantz qui est à la porte... + +Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est fermée au verrou, +et l’on a tout loisir de carillonner... Les Français, nés malins et qui +ne deviennent pas tous imbéciles, comme on le croit, ont découvert, de +l’autre côté des Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet. +Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), on rentre par +l’escalier dérobé. + +En remontant, on croise une «siestra» retour de maraude, où, près des +water-closets, deux Russes en robes de chambre qui, affalés contre les +fenêtres pleines de nuit, leurs deux têtes se touchant presque, +chantonnent une longue mélopée triste... Et ainsi, pendant des heures, +dans l’ombre. + +Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les femmes, ce qui fait +que nous rencontrons là tout le personnel de l’hôpital. Comme il +n’existe ni cellule, ni séparation entre chaque stalle, il arrive que +l’on s’assoit à côté d’une jeune infirmière qui vous regarde sans +contrariété. Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage +de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre... Il n’y a que les +Français qui se trouvent gênés... + + * * * * * + +La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, en blouse blanche +décolletée... Cet après-midi, elle revient, tout en noir, chapeau, +voilette, tenue de ville... Demain, elle nous adressera la parole... + +«Fabiano» se montre quelquefois, ses cheveux blonds frisés de chaque +côté des tempes... On voit aussi Gennia, une jeune veuve à qui un +Algérien apprit quelques mots de français, notamment la formule +d’invitation des péripatéticiennes... Gennia répète, sans savoir, à tous +ceux qui lui plaisent, cette phrase magique... Elle rôde, la nuit, sous +les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français rentre tard, +les oreilles encore emplies du parler en crécelle des Arméniennes et des +Russes, il a la surprise d’entendre une jupe qui lui insinue: + +--Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu... + + + + +VI + +CHEZ NINA + + +Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même +endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce +chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en +profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en +attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les +arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de +l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick. + +En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes +vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends, +derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une +femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui +s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes, +le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne +peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles +s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir» +assez savoureux. + +Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une +allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces +pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas +vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant +d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme +jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous +fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y +efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina +m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte +et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la +main tendue: + +--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?... +Voulez-vous visiter ce jardin?... + +A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les +sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit +agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On +devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux +verdâtres. + +--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?... + +Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui +Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et +nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les +autres cygnes comme de vulgaires canards. + +--Allons maintenant au tombeau du chien. + +Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle +pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une +pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates. + +--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. + +Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix +pointue: + +--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces +futilités... + +Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec +ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs. + +--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase +avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un +lapin à l’autre extrémité du parc. + +Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de +petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les +branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les +dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre +passage. + +En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina +me demande, au moment de prendre congé: + +--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures. +C’est convenu?... + +Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien +correspondre?... + + * * * * * + +C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour +découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La +rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en +face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès +poussent comme dans un cimetière. + +Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du +parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un +piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne +une femme... + +--Le vieux couple occupe ses soirées... + +Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des +photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un +commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en +losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables, +et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des +gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un +paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les +tasses, un thé léger, couleur de bière blonde. + +--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?... + +Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste, +Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les +comédiens de Moscou et de Tiflis. + +En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de +manuscrit se détachent. + +--Laissez... ce sont des vers... + +--Comment? vous... en français encore?... + +Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du +Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc. + +--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour +s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement. + +Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît +à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit +mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont +ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France. +Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse, +l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit... + +Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte +cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au +général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des +bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina. + +--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant. + +Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai +rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter, +bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir. + +--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana. + +Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder +dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion, +mélange le français et le slave. Je prends congé. + +--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait +partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est +seulement humble. + +Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de +l’application, j’arriverai peut-être. + + * * * * * + +Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le +trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et +veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je +n’irai donc point au thé de Nina... + +Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux +Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous +demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne +reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur +tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont +nous ne voyons que le dos voûté et la casquette. + +--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat +continue d’invectiver contre l’officier. + +Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses +cheveux blancs: + +--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge... + +Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules. +Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre +praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole. + +--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La +discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le +droit de sortir de la caserne, même le soir... + +Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il +notre Vassily? + +--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il +avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des +permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles, +des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent... +Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à +quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume... + +--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays +que je connais. + +--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans +sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa +spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les +cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se +promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout +portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre. +Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter +tous les voyageurs!... + +«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule. +Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les +bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette +guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches... + +Vassily s’arrête, boit, puis repart: + +--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont +instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de +1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée +en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et +du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants +parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait +l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela +pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy» +maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens +maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux, +c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour +eux, de fraterniser avec lui... + +Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites +moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se +reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois +reprises seulement. + +Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous. + +--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école +des officiers. + +--Difficile, cet examen? + +C’est pour dire quelque chose que je parle. + +--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important. + +Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des +soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des +officiers. + +--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on +m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?» + +--Et vous avez répondu? + +--Paris, parbleu... + +Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante +pas. + +--Et..., vous avez été reçu? + +--Évidemment. + + + + +VII + +LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE + + +Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock de Sibérie--comme +l’appelait le tsar Nicolas,--un petit paysan qui voulait pénétrer à la +Cour pour chasser les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur... + +C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter l’histoire du moine +fameux, du moins ce qu’elle en sait, car tout le monde en parle en +Russie et quelques-uns en écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina +m’apporte celle qui a cours dans certains milieux cultivés. + +--Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de l’alcool et des +concombres... On l’enivrait avec des herbes du Thibet fermentées. Il +tombait dans la mélancolie. Il devenait taciturne... Les courtisans +mettaient cette ivresse à profit pour faire leurs affaires avec celles +de l’État. Pendant ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu +méconnaissable... Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit Raspoutine (le +débauché), avait pris sur le Tsar une grande influence. Il entrait chez +Nicolas, quand cela lui plaisait, l’interpellait, coupait la +conversation. Le Tsar essayait de renvoyer Raspoutine: «Tu viendras tout +à l’heure...» Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, s’asseyait et +délibérait... + +«Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se méfiait de tous les gens +de sa cour; il détestait les spécialistes et les diplomates. Il +préférait demander conseil à des hommes peu cultivés. Toutes les +nominations bizarres que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent +par cette crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des +affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller privé, +Raspoutine. + +«Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les Allemands, +«hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour ennemis», il assurait à +l’Impératrice,--Sana, comme il la nommait dans l’intimité,--qu’elle +jouerait pour la Russie le grand rôle de Catherine II... + +Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme de la chaude nuit +d’Asie que soulignent parfois les coups de feu de quelque lointaine +patrouille ou des déserteurs tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de +moi, les blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana et +de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le récit de Nina, +ajoutent une anecdote à la galanterie de Gregory ou le nom de quelque +grande dame russe à la liste de ses amours... + +--La Douma trouva un jour que le scandale avait duré assez longtemps. +Des courtisans déclaraient qu’il y allait de l’honneur de Nicolas, car +Raspoutine était un paysan... Cela devait prendre fin... Un journal +annonça un jour: «Il y a quelqu’un qui a tué un chien...» D’abord, on ne +comprit pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué... + +J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire du moine +Gricha, ou, pour mieux dire, à la création d’une de ses légendes... + +--De nombreuses complaintes, des brochures ont été publiées depuis cette +mort. Elles sont obscènes. On raille Raspoutine, on l’appelle le +Saint-Père, et les complaintes ne sont que l’Évangile parodié... Enfin, +on a enseveli Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur +sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, en français, +simplement: «Ci-gît un membre de la famille impériale qui ne se relèvera +plus...» + +La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le vent rendent plus +prenante encore cette extraordinaire histoire, luxurieuse comme un conte +d’Orient,--que gazouille naïvement la petite Nina--et qui, dès +maintenant, confine à la légende que l’on se transmettra dans les +veillées de Russie: l’aventure du solide moine qu’une Impératrice aima +et qui fut la cause première de la chute d’un immense Empire. + + * * * * * + +Tatiana semble en prendre l’habitude. + +Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire Tatiana +jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas très loin. Et puis, cela n’a +rien d’éternel. C’est l’époque délicieuse où les nuits sont agréables, +claires encore, où l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où +l’on fume des cigarettes sur les balcons... C’est l’époque aussi où les +communiqués russes publient sans tricherie de terribles nouvelles, dans +un style sec et précis. + +Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français les dépêches +russes et les lit de sa belle voix chantante, comme elle ferait valoir +une page héroïque ou l’un de ses sensuels poèmes. J’ai encore dans +l’oreille le ronronnement de certaines phrases: + +--Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé de reculer des +bords de la rivière Sereth, se dirigeant vers l’est. Des régiments +abandonnent toujours volontairement leurs positions. Par contre, +quelques régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre... +La percée des Austro-Allemands sur le front russe atteint maintenant +cent vingt verstes. Les régiments traîtres s’enfuient avec des drapeaux +où l’on peut lire: «A bas la guerre! Vive l’Allemagne! Mort aux +bourgeois!» Entre les régiments traîtres et les régiments restés +fidèles, ont lieu des combats... L’offensive allemande est conduite par +un petit nombre de forces, très inférieures aux nôtres. A Tarnapol, +l’ennemi a trouvé un riche butin. Les soldats russes affamés dévalisent +les habitants... Dans le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux, +par leur manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont pas su +maintenir la discipline parmi les troupes... + +Je revois le groupe des femmes: Tatiana rêveuse sur son divan, Sophia +dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui lit en scandant les mots, le +visage dans la lumière: + +--Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient d’envoyer un +télégramme à Kerensky: «La Russie périt. Ne donnez pas à l’Histoire le +droit d’écrire que la Russie a été perdue par sa Révolution.» + + * * * * * + +--Ah! cette Révolution, elle ressemble continuellement à la vôtre! + +Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs de lectures, +cherchent continuellement des analogies entre la Révolution française et +celle qui commence chez eux. + +--Vous ne trouvez pas que c’est la même chose? demande Nina. Tenez, il y +a le citoyen Capet et le colonel Nicolas Romanoff... L’autrichienne +Marie-Antoinette, c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le +petit tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est +Raspoutine... + +Passe-temps divertissant... De même pour leurs grands personnages du +moment, ils les affublent des noms de la grande époque: le pitoyable +Kerensky devient Danton et Terechenko se rencontre avec Saint-Just, +Lénine se change en Marat, etc... Leurs «delegates» des ouvriers et +soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires aux +armées de la République. Ils nous plagient ingénument; ils sont heureux +de nous imiter. On dirait qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils +jouent à la révolution. + +Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme les autres: + +--Notre révolution s’est accomplie sans répandre de sang... + +--Attendez, ce n’est pas fini... + +Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme en France. Sophia +prononce en souriant le nom de Korniloff. Nina, pour faire diversion, +nous conte qu’un comédien qu’elle connaît--elle les connaît tous--est +arrivé très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont assiégés +et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien avait pu se coucher sur +une haute banquette. Il dormait, lorsqu’il fut éveillé par un +«tavarisch» qui, le bousculant, s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour +se couvrir lui-même, de la moitié des couvertures que possédait +l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain du +reste, mais peu fier de partager son lit de fortune avec un homme plein +de vermine, le soldat répliquait sans se déranger: «Liberté! +Égalité!...» + +Et Nina, indignée, de conclure: + +--Voilà ce qu’ils appellent la Révolution! + + * * * * * + +C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises nouvelles. Les +meetings dans les squares, les cinémas et les concerts dans les clubs +continuent. Rien n’est changé. Les fusillades de Pétrograde, les +troubles de Moscou, le recul de Galicie, tout cela est bien loin du +Caucase. La même foule alanguie se promène le long des avenues. Les +femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent une odeur +d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. De nombreuses sœurs de +charité, en gris, la tête prise dans une guimpe noire, se retournent +pour sourire à ceux qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent +devant les télégrammes qu’affiche le journal _Respoublca_. Ils répètent +avec sérénité: «Nous sommes perdus...» + +Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, du reste, parce +que nous sommes des républicains. Quant aux révolutionnaires, ils se +détournent de nous. On leur a dit, et ils le croient, que nous sommes +des impérialistes... + +Cependant, que vont devenir les cinquante Français,--dont je +suis--égarés dans ce pays en «mission de propagande». On les a pris tour +à tour pour des Autrichiens, des Allemands ou des Anglais. On n’est pas +loin maintenant de les tenir pour «suspects», car ils veulent aller sur +ce qu’ils appellent le «front du Caucase». + +--Sur quel point? Trébizonde? Erzeroum? Kermanschah? Le lac de Van? + +Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons à bandes rouges +offrent gentiment des postes de tout repos. + +--Voulez-vous installer un hôpital ici? + +Ils insistent, non sans apparence de raison. + +--Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, comme en Galicie. +Que ferez-vous là-bas? + +On ne peut pas leur répondre qu’une «mission de propagande» n’a sa +raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle n’a plus qu’à reprendre le +train. Toutefois, ce serait la seule solution logique... Mais il y a des +choses qu’on ne peut pas avouer. + + + + +VIII + +TATIANA PARLE + + +Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a pris, depuis +hier, pour confident, exactement depuis ce jour où elle a su que +j’accompagnais Tatiana, à trois rues d’ici, chaque matin... Comme cet +artiste est d’origine française, elle lui écrit des lettres incendiaires +en français, et me demande mon avis... + +Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, des +fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se rendre au +théâtre, assiéger d’œillades et de missives les jeunes premiers et +avouer hautement leurs préférences pour tel qui sut leur plaire. + +Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque nous sommes +seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de Sophia. Il n’y a pas grand’chose +à corriger dans son écriture, à moins de tout détruire. Elle scande en +chantant un peu: + +--«Oh! poser ma tête sur la vôtre épaule!...» + +--... Sur votre épaule... + +--Oui... «et demeurer ainsi dans le silence de la débutante nuit à +goûter le fruit de la joie et de l’oubli... Vous souvenez-vous? Je suis +comme un jardin fleuri, enclos de toutes parts, où vous ne viendrez pas +respirer les fleurs... Ne me laissez pas!... Si vous saviez comme j’ai +besoin de vous et de votre souvenir!... Vous me connaissez peu; vous ne +me connaissez pas; mais peut-être vous me comprendriez. Vos yeux me le +disaient...» + +Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de mots choisis, +composé pour un autre. A côté de cette jolie fille, aux bras et à la +gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai beau me rappeler que je suis un +ancien zouave, je me trouve quand même un brin «C-O-A-pantoufles». + +Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été surpris, pour +ma part, de la facilité de cette étrangère à manier notre alexandrin. +Elle écrit et parle un français souvent laborieux, mais ses poèmes ne +sont ni meilleurs ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées. +Elle chante «le crépuscule amer avant la grande nuit», la «douleur qui +gonfle les poitrines», «les adieux éternels et les bonheurs perdus». +Rien ne l’embarrasse, ni les images qui se bousculent, ni les épithètes +qui se suivent dans un hasard heureux... + +Les femmes possèdent décidément un génie particulier pour exprimer en +vers des sentiments qu’elles ont souvent de la peine à traduire d’une +façon précise en prose. Il est sage de prévoir le jour où la poésie ne +sera plus qu’un art d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin +comme l’aquarelle et la broderie... + +--Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois «le» voir tout de +suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre est bonne?... Je vous lirai +demain sa réponse... + +Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de photos... Je +pense à cette amoureuse toquée du Roumain qui joue du violon à +l’orchestre de l’_International_. Maurice Jammes me la fit remarquer. +Elle s’asseoit chaque soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur +son idole, indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en buvant +du thé. + +Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez elle. Je demeure +là, tête à tête avec le grand portrait d’un comédien, l’air romantique, +devant qui brûle une veilleuse... Et je cherche à me rappeler où j’ai +bien pu, déjà, rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert. + + * * * * * + +Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez elle. Comme je +prends congé, devant sa porte, elle me dit: + +--Vous ne venez pas avec moi?... + +Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis trois semaines +trois personnes de certaine éducation, et qui sont russes d’origine, que +je puis prétendre à connaître toutes les habitudes russes. Mais j’ai +pris le parti de ne m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air... + +La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la chambre classique +de l’étudiante. Des livres, contre les murs, quelques portraits. Pas de +photos d’acteurs, mais le nez court de Maxime Gorki, sa tête de +tâcheron, la barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants... + +Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du thé, du sirop de +framboise, du sirop de cerise, des noisettes grillées et du caviar, +absolument comme chez Nina, mais nous ne sommes pas «camarades»... +Tatiana m’appelle: «Monsieur l’ennemi de la paix.» + +--Et pourquoi?... + +--Parce que vous êtes Français. + +Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. Ils sont quand même +plus amusants dans la bouche d’une jolie femme. + +Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits abricots, sans +grande saveur... Dois-je rester un long temps avec cette étrange +fille?... Parce que j’ai oublié de la remarquer et que seule Nina +m’occupait, peut-être se croit-elle obligée de faire les premières +avances. C’est possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette +hypothèse d’abord que je m’arrête. + +Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, en robe légère. +Elle a retiré son chapeau, elle secoue sa petite tête ébouriffée et +tient fixés sur moi ses yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes. +Pour elle, je raccommode quelques compliments déjà usagés et je +commence, comme tout Français qui se respecte, un brin de cour. Une +Française ne s’en étonnerait point, mais Tatiana, qui d’abord se gardait +de répondre, s’arrête... J’avais cette illusion de croire que les femmes +ne variaient pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par +quelque point. Je me trompais grossièrement... Tout d’un coup: + +--Je sais où vous allez arriver... Je vous dis: arrêtez! arrêtez! + +Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est encore ce +qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges assermentés de +cette guerre ne me contrediront point. + +--Ne partez pas! s’écrie-t-elle, impérieuse... Il faut... Je dois +dire... + +Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée à travers la +pièce, en faisant de ses deux mains bouffer ses cheveux bruns: + +--Jamais! Vous entendez! Jamais!... Je me suis juré. Tant qu’il y aurait +un esclave sur cette terre et un tyran pour l’opprimer... + +Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, doucement, +avec une lenteur savante. Elle poursuit: + +--Tant que... vous m’entendez... + +Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je puis justement +dire: + +--Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise. + +--Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un pauvre diable qui +n’aura rien à se mettre sous le derrière, je me suis juré que... + +Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent ses yeux... +Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel point les Russes sont +rebelles à l’ironie. Et, sans rire une seconde, je me dirigeai vers la +porte et gagnai la rue, emplie d’une nuit rassurante... + + * * * * * + +Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, car il est sage +de laisser une femme à sa folie. Le grand rire saccadé de cette ingénue +m’inquiète, et ses yeux clignotants me donnent froid. Les histoires +qu’elle me conte sur ses rendez-vous avec le comédien de l’_Oniéguine_, +les lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans le +masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, au cours d’une +causerie, de nous quitter pour se rendre au théâtre, et nous ne la +revoyons plus... + +Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais la +Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice Jammes, interprète à ses +heures. Il voulut bien m’entraîner dans un petit bar où l’on débitait de +la narzan (eau minérale du Caucase). + +--Très curieux! m’assurait-il. + +Je connais, comme par hasard, ce café «très curieux», dont la seule +originalité est de rester ouvert jusqu’à une heure du matin. On consomme +devant le comptoir. Un jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce +du fond. Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, seule, +près d’un guéridon, une jeune personne qui évente avec un journal sa +gorge demi-nue. Elle boit à petits coups et regarde fixement devant +elle. Jammes cherche à découvrir le visage de cette personne. + +--Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui nous sert, en +parlant de cette dame: «Cette nuit encore, elle ne s’en ira pas avant la +fermeture...» + +--Il y a longtemps qu’elle est là?... + +--D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très souvent et reste +immobile, seule, pendant des heures... C’est normal ici, vous savez. +Cela ne surprend personne... + +Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai reconnu ma +douce folle... Le lendemain, en effet, Nina me détaille son heureuse +soirée, l’_Oniéguine_ était charmant. Elle parle d’une voix rapide, +bousculant les phrases... Au petit jour, le jeune homme a reconduit la +jeune fille, etc... Nina, devant moi, continue de vivre son rêve +intérieur. + + * * * * * + +Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de prévoir. Un +soir, en revenant d’une de ces longues causeries chez Nina que je +n’évite pas aussi facilement que je veux bien le dire, comme +j’accompagne, par habitude, Tatiana jusque chez elle, la fantasque +enfant me demande au moment de prendre congé: + +--Pourquoi ne venez-vous plus? + +C’est une question après quoi l’on reste habituellement sans répondre... +surtout dans les circonstances où nous nous trouvons l’un et l’autre. +A-t-elle déjà oublié ce qu’elle m’a proclamé, huit jours auparavant? +«Jamais, tant qu’il y aura... etc...» Après tout, elle me prouve +également qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient +un hommage à quoi les femmes ne sont jamais insensibles. Cela les +fatigue peut-être quand le sujet insiste trop; mais c’est pour elles, +quand même, une indication aussi précieuse que l’opinion du petit +ramoneur cher à Mme Récamier. + +J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. Les inévitables +fruits du Caucase, des graines de tournesol séchées, du maïs, des pois +chiches grillés, des gâteaux à la russe, un thé encore chaud +m’attendent, comme par hasard. + +Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin sec ou une +amande au sucre, comme si je n’étais pas là. Elle retire son chapeau, +retape son visage devant une glace, puis elle commence de fumer ces +longues cigarettes en carton au bout de quoi les fabricants russes +poussent la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac... Elle s’arrête +pour boire et grignoter un petit four au fromage, au lait caillé et aux +choux... + +Cette situation peut durer longtemps... Tatiana se tait, elle attend +quelqu’un ou quelque chose... Pour parler, je me plains de maux de tête, +de mon envie de dormir, du long chemin que je dois encore faire pour me +rendre à l’hôpital des Cadets... + +--Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous n’avez qu’à +dormir ici... Non... Vous ne me dérangez pas... Il faut que je travaille +jusqu’à demain... + +Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus étranger que la +plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, comme une chose qui abaisse et +démolit, et Tatiana a pour habitude et coutume de vivre dans les +domaines élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve... + +Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient par la fenêtre +ouverte... + +A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana m’offre +l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le balcon fermé par de +hautes palissades, un lit a été dressé. C’est là que Tatiana ira dormir, +seule, tout naturellement, lorsqu’elle aura fini d’écrire... Les Russes +et les étudiantes ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre +eux autre chose que des relations de politesse? Il est vrai que les +femmes russes, si supérieures aux hommes par leur finesse et leur +intelligence, imposent un grand respect aux Slaves, qui peuvent se +considérer toujours un peu comme des parents pauvres... + +Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une étrange façon de +s’habiller. Elle prend un corsage et enfile les deux manches à la fois, +en agitant les bras, jusqu’à ce que le corsage lui retombe sur le dos, +comme une blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs +peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, elle met +facilement une jaquette. La chemise apparaît sous la jaquette, parce que +plus longue. Tatiana s’en moque. Ses bottines, elle les boutonne à la +diable, comme un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas +trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle utilise tous +les boutons de ses chaussures, ce qui est encore plus rare: les dames +russes aiment que leurs pieds soient à l’aise dans des bottines qui +bâillent... + +Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais elle se poudre +beaucoup, mange des gâteaux, des graines de tournesol, allume des +cigarettes tout en s’habillant et n’en finit pas de se parfumer dans +toutes les directions. Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me +regarde tranquillement, et constate: + +--Ce que vous pouvez être en lenteur!... + + + + +IX + +LA PETITE CADIA + + +C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme +on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis +et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée, +d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris +les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg, +comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent +le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est +naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à +épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit +accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a +un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents, +aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que +sa causerie prend quelque valeur. + + [4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que + les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient + Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia: + Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou + Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia; + Tatiana: Tata, etc. + +Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant? +Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais +plutôt agressive: + +--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou +trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes +les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas +toutes les juger. + +--Je m’en garderai bien. + +--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les +comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez +vu. + +--C’est déjà assez difficile... + +--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les +Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui, +toujours content, que vous m’avez montré... + +--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»... + +Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia +et Tatiana. + +--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein +jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et +Nina n’est plus visible, le soir, maintenant... + +Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse, +péniblement: + +--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer... + +--Oui, le jeudi, après la pluie... + +Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis». +Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges +trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger +manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des +détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways +tournent en criant, longuement. + +--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana. + +Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes +électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des +yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia +traduit ce qu’elle entend. + +--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les +propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent! + +Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement +contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante: + +--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste +révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour +tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le +russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son +pays, quand il pourra y retourner... + +Mais Cadia murmure: + +--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha» +(diminutif de maman). + +Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en +français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre +langage... + +--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je +pense et on ne sait où il est!... + +Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent +dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes +monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à +l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter +cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de +Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent +jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau +hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti. + +--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis +mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution, +oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande +surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés... + +Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé. +Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à +regret ces orateurs qui la passionnent. + +--Il dit qu’il faut finir la guerre... + +Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues. + +L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par +Sophia. + +--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour. +Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour +nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a +de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à +pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous +dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous +croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne +des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus +éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la +misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la +pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les +malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate... + +«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des +femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?... + +Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les +Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia +sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons. +C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la +passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre... + +Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana... + +--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt +que l’on n’est plus heureux. + +Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple +remarque. + + + + +X + +AVEC MISS SOPHIA + + +La raisonnable Sophia,--celle que j’appelle en plaisantant miss +Sophia--est également fille unique d’un général qui commandait en +Pologne. En Russie, on doit naître général. J’en trouve des quantités +autour de moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq +ans sont au moins capitaines ou colonels... + +Sophia habitait Pétrograde au moment de la première Révolution, celle +qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant les tragiques journées des +23, 24, 25 mars 1917, elle préparait ses examens. + +--Je lisais les lettres de votre Mme de Sévigné, me dit-elle. Tout d’un +coup, de grands cris dans la perspective... Des gens qui tirent dans la +rue, des autos-mitrailleuses qui bondissent sur les avenues... Nous +pensons: ce sont des grèves comme il y en a tant... + +--Et les coups de feu?... + +--A l’ordre qu’on rétablissait... Ce n’est que le lendemain, lorsque les +cris,--de longs cris déchirants, savez-vous,--et ces détonations qui ne +cessent pas, que nous sommes étonnées... + +--Étonnées?... Et pourquoi?... + +--Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le premier jour. Nous +ne savions rien. On ne sortait pas. Personne... Un de mes cousins qui +revenait du front a été tué par hasard, en traversant une rue. Nous +avons appris plus tard... + +«Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient ivres... Qui les +avait saoulés?... Et puis des soldats ensuite entraînés par les +ouvriers... Des matelots de Cronstadt, on a dit, prirent grande part +aussi. Les images populaires où l’on représente cette révolution de fin +mars montrent les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par +terre il y a du sang et de la neige... + +--Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se répondaient dans +les rues?... + +--J’étudiais... on ne savait ce qui se passait. J’ai fini les lettres de +la dame de Sévigné... Ce sont des brutes, conclut Sophia, sans y mettre +de rancune. Ils ne comprennent rien... Mon père est bien avec eux, mais +on ne peut pas savoir. Aujourd’hui: oui; demain, ils auront changé... ça +dépend de qui leur aura parlé... + + * * * * * + +--Un soldat est venu. + +Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer mon arrivée. + +--Ah!... + +--Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver. + +--Comment s’appelle-t-il? + +--Je ne sais plus. + +--Comment est-il? + +--Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est. + +--Il n’y a pas de soldats français praporchick. + +--Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est un Russe. Il a +pour vous laissé une lettre. Voici... + +Je lis, avec quelque peine: + +«C’est à peine croyable, mais c’est... Votre ami Vassily vous dit adieu +car il s’en va rejoindre son régiment. Il songeait au Caucase. On le +transporte à Pétrograde ou à Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il +vous salue. Il a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance. +Il pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite...» + +Cependant Sophia chante: + + Sama sadick possadila, + Sama boudou polivate, + Sama milavo lioubila, + Sama boudou tselavate... + +ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi: + + C’est moi-même qui ai planté le petit jardin, + C’est moi-même qui vais l’arroser, + C’est moi-même qui aime l’adoré, + C’est moi-même qui le vais embrasser... + +Mais, soudain de violents coups frappés à la porte... Et Nina, les +cheveux en broussaille, entre aussitôt: + +--Oh! chère âme, taisez-vous! crie-t-elle. Taisez-vous, Sophia! Cette +chanson du peuple porte malheur dans les maisons où elle est chantée... +On le dit à Moscou... + +Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient tendre sa petite main. + +--Vous rentrez?... + +--Oui... Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête de mort... celle +qui me porte malheur... C’est la cinquième fois que je la perds, et +toujours je la retrouve et, chaque fois que je l’ai retrouvée, un +malheur est entré chez moi... Elle me fut donnée par une amie qui est +morte dix jours après dans un incendie... Je perds la bague... Elle ne +tient pas à mon doigt... Vous l’avez remarquée avec sa tête de mort?... +On me la rapporte... Quinze jours après, ma mère meurt... Chaque fois... +chaque fois... Oh! je tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et, +quand je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre... Je ne dors +jamais tranquille... Et vous qui chantiez cette chanson maudite... + +--Vous êtes bien superstitieuse, Nina?... + +--Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien... Il y a des choses +et des gens qui apportent le deuil. + +--Des gens aussi!... Et quels gens? + +--Oui, des personnes... Le tsar Nicolas, tenez, apportait le malheur. Je +ne pouvais pas le voir à cause de ça. Je l’ai rencontré plusieurs fois, +saluant et arrangeant sa moustache tout en parlant... + +Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien empereur. On +raconte qu’à la suite d’un attentat dont il fut victime au cours d’un +voyage au Japon, Nicolas Romanoff, qui portait une cicatrice sur la +tête, était devenu un peu «timbré». Il saluait, parlait vite et frisait +sa moustache, continuellement. + +--Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, où il y avait +eu exposition... on avait bouché les trous... Quand le tsar vint, il y +eut une bousculade, des personnes tombèrent dans les trous recouverts de +planches et beaucoup de morts... Le tsar portait la malchance, c’est +connu... Et quand il se rendit à Tiflis... aussitôt après son départ, il +y eut un grand recul général sur tout le front, ce qui n’étonna +personne. + +D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. Les cartes, +les présages des songes, le marc de café, les mauvaises rencontres, la +bonne aventure, autant de choses à quoi ils ajoutent crédit. + +--Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas. + +--Coïncidences! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au comte Alexandre +Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. C’est un homme qui doit +partir comme chef de troupes quelque part. Il sait qu’il n’y restera +pas. On le lui a prédit. Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui +avait annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut chassé par +des troubles. Une sibylle l’avait prévenu: une révolte vous obligera à +fuir. + +«Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le sait qu’il sera +arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. Il sera condamné à mort, +mais il mourra en prison de maladie... Il parle de sa destinée avec +indifférence et calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour +voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch... Je ne dis pas son nom +de famille ici. Car il engendre aussitôt le malheur... + +Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite: + +--Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi de vous poser +une question. + +--Une devinette? demande Nina. + +--Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des décorations si +nombreuses? + +--Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la Révolution les a +toutes effacées. Il faut vous expliquer qu’en Russie, «avant», tout +était motif à décoration. On avait le droit d’arborer un insigne parce +qu’on avait étudié dans une école, achevé ses études dans un corps de +cadets. Chaque centre d’instruction avait son ornement. Un séjour sur le +front, une tournée, comportait une décoration et, pour chaque front, un +insigne différent. + +«Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous être décoré? + +--Non, merci. + +--Si c’était «oui, merci», il faudrait d’abord ne pas quitter Tiflis ou +la grande ville, car c’est ici que se tiennent les stocks. Et puis, être +officier. + +--Quelle décoration peut-on espérer? + +--Toutes! Pensez donc! Les clubs aussi donnent des croix, les +groupements, les associations, les concours de tirs et de gymnastique... +Elles sont plus ou moins riches, plus ou moins ornées; mais il n’y a pas +d’homme à épaulettes, si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de +griffer sur son sein une plaque ronde. + +«Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de décorations; mais on +porte celles qui furent données. Il y a celle de Saint-Vladimir, qui +correspondrait à votre Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui +tient de votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui la +gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une faveur rouge. +Laquelle désirez-vous? Il faut vous presser de choisir, parce que +bientôt, les réserves seront épuisées... + + * * * * * + +Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce matin où je la +rencontre en sortant de l’hôpital des Cadets?... Elle aurait cependant +quelques motifs de rancune ou de bouderie... Ne cherchons pas... C’est +peut-être parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage ou +que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et qu’elle le sait, que +Tatiana m’aborde si gentiment... Quand on trouve des raisons comme +celle-là, on est bien près de la véritable raison avec les femmes. + +Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de petites choses qui +surprennent toujours une femme russe. + +--Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un compliment +aussi. + +«Vous allez voir Sophia... Non?... Oh! vous devriez... Elle a un grand +chagrin, oui, très grand... Ce garçon qui l’adorait, qui était en +photographie avec nous, une main sur l’épaule de Sophia... Vous vous +souvenez?... Il est mort pour elle... + +Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le poids d’une caisse +en forme de cercueil. Des malades se promènent dans leurs capotes +flottantes d’hôpital, devant les fenêtres de leur chambre... Il fait +grand soleil ce matin. + +--Il l’aimait, continue Tatiana... Alexis s’est tué parce qu’il aimait +trop Sophia... Elle en est bouleversée... Elle tremblait déjà en +recevant la lettre où il écrivait le dernier adieu... Elle a brûlé des +cierges à l’icone et elle a prié pour lui... + +--Et Sophia? Elle ne l’aimait pas? + +Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en manteau gris, ou bien +cette troupe d’ânes chargés de pastèques... Enfin elle répond un +mystérieux: + +--On ne sait pas... + +On peut toujours affirmer pour soi-même: «Rien ne me surprend plus des +Russes ni de leurs caractères...» A la réflexion, on arrive à se dire, +avec quelque logique: «Tout cela n’a rien de mystérieux ni de +déraisonnable. Une femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans +le vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments de ce +malheureux, peut finir par se croire responsable...» + +C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce qui est inquiet +chez moi, de mon cœur ou de mon besoin de comprendre... + + * * * * * + +Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans un visage rond. +J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour que je me promenais avec +Tatiana. Il est médecin dans un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait +annoncé que les Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac +d’Ourmiah. + +--Ce n’est rien, dit-il... J’ai vu plus terrible... C’est un paradis +là-bas et vous n’y serez pas mal... Ah! si vous faisiez les montagnes du +Caucase!... + +Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux... + +--On m’envoie comme docteur militaire au pays des épidémies, du typhus, +de la peste, du choléra... + +--Par ordre... Et où donc?... + +--Oui, par ordre... C’est scandaleux. Je suis comme un officier et +obligé d’obéir. Un soldat peut refuser; moi, pas. On peut me couper le +traitement... Et l’on m’envoie dans ce désert d’Ourmiah!... + +--Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant Maurice Jammes. +Inconscients, ils se contredisent du jour au lendemain et très +égoïstes... Les déserteurs que l’on rencontre ont des chefs qui sont +dignes de les commander... + + + + +XI + +QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA + + +Sophia a sa légende comme tout le monde... C’est Tatiana qui me la +confie cet après-midi, aux Cadets où elle eut la gentille pensée de +venir m’attendre, une Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que +jamais... J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les +uniformes toilettes blanches des Arméniennes et des dames de Tiflis pour +qu’elle arbore un costume si sévère qui n’est pas à son avantage... + +Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui étaient jadis le +rendez-vous des élégances et ne sont plus hantés maintenant que par des +déserteurs qui couchent, mangent et dorment sous ces arbres. La journée, +ils jouent aux cartes; la nuit, ils dévalisent les promeneurs +imprudents... Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de cinémas, de +cafés, de clubs et de concerts... + +--Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée par un jeune homme +que vous avez déjà rencontré. + +--C’est bien possible... + +--Vous ne croyez pas?... Vous le connaissez... J’ai photo... + +Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale qu’elle me +place dans la main. Je suis d’avance ennuyé par ce que me raconte +Tatiana. Lorsqu’on nous détaille l’histoire d’une personne que nous +croyons connaître, il arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de +celle que nous avions inconsciemment construite. + +Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de Nina, le sévère +visage de Sophia, trop sévère même, et Tatiana penchée sur la droite +comme si elle craignait de ne pouvoir entrer dans le cadre de +l’objectif. Au milieu de ces dames, souriant, un paroutchick +(lieutenant) blond, au regard très doux... La main droite de cet +officier est posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien +marquer sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête à ce +détail... + +--Oui, elle ne voulait pas... Quand on a fait la photo, Alexis avait mis +la main sur elle. Sophia avait secoué. Alexis retira. Le photographe +dit: «Ne remuez pas.» Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort. +Il retira la main, mais pas assez vite... + +«Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent... il «a +voulu se fiancer,» il lui envoie des bagues et des souvenirs que Sophia +ne porte point; enfin il a juré qu’il ne pourrait pas vivre sans la +jeune fille... + +Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les lampes filantes des +tramways descendent de la gare à toute vitesse... J’écoute, sans y +paraître, cet éternel roman, cette humble et tragique histoire de +l’homme au faible caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites +une femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses pareilles, de +toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour lui, selon l’expression +du poète, «sera toujours plus dur que la pierre». + +J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y ai pas grand +mérite. Souvent Nina me dit: + +--Vous viendrez demain... oui, j’y serai. + +Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât quelques anecdotes +qu’elle possède sur la Révolution de mars 1917. Bien entendu, chez elle, +il n’y a personne. Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris +doucement l’habitude de me recevoir dans ses appartements. + +Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce n’est très tard. +C’est une politesse dédaigneuse qu’elle croit nous faire. + +Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous sommes assis +l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le quartier de la gare, +quelques cimes d’arbres qui cachent de tremblantes clartés, l’arsenal, +il n’est pas rare, dis-je, d’entendre brusquement une salve de coups de +feu... Cela vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers la +colline... + +Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve--la Koura--quelques +cadavres ou que des déserteurs, dans le bois Mouchtaïd, invités par la +milice à se disperser, ont répondu en déchargeant leurs fusils... + +Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, en tramway, +lorsque passe une auto... Des hommes debout, crient en levant les +bras... Aussitôt, les devantures des magasins se ferment et les passants +fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en panne, au milieu +de la chaussée, cependant qu’une fusillade crépite et se rapproche... +Cet incident se renouvelle plusieurs fois par jour, en divers endroits. + +Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les ruelles +voisines. Sophia, très calme, décroche la petite lanterne du balcon qui +dénoncerait notre présence et revient, toujours naturelle, à sa place, +cependant que la fusillade augmente et menace de durer... + + * * * * * + +Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur l’amour. Si +j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, directement, +sans précautions oratoires. + +--Vous me demandiez pourquoi les femmes russes aiment les Français... +Oh! parce qu’ils se tiennent mieux, parce qu’ils sont toujours polis... +trop polis même avec des femmes qui se promènent toute la journée et la +nuit sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces femmes +adorent les Français parce qu’ils sont toujours corrects et les traitent +convenablement sans marquer de différence entre elles et les femmes +sérieuses. + +«... Et puis, les Français savent s’habiller... Un millionnaire russe +sort en ville, coiffé de sa casquette noire, habillé de sa chemise +blanche, et il met une ceinture par-dessus comme un moujick. Les +Français ont la politesse de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la +femme avec qui ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font +traverser la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs et des +tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. Les Russes, +au contraire, ne savent que faire claquer leurs éperons; au café, ils +s’étalent dans leurs chaises, ils fument, ils boivent... Oh! ils +boivent, ils ne parlent que lorsque ça leur fait plaisir et comptent +même sur «Maroussia» pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop +ivres... + +«Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu de jolies +habitudes... Vous n’embrassez plus la main des dames, comme les Russes +le font, dans la rue, partout, à toute occasion... Nina en était +surprise les premiers jours... + +Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me rapporte. + +--Quand on a une fois été embrassée par un Français, on ne veut plus se +laisser embrasser par un Russe... + +Puis elle ajoute: + +--Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée par un Français? + +Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on parle, elle lit, +elle rêve, reste silencieuse à son gré... Vers dix heures, selon les +habitudes du pays, on prend le thé et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou +Nina qui conte des histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se +coucher quand les ombres blanchissent au petit matin... + + * * * * * + +Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu... Huit heures +déjà... Une trompette sonne dans le lointain, mélancolique. + +--Le thé des cosaques... + +Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, s’élargit dans +l’air crépusculaire et meurt brusquement. + +--Je crois que vous vous trompez, vous savez... en France, comme +certains trop ou mal zélés, quand vous dites que Lénine et les grands +«bolscheviky» sont des agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans +le savoir. Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande... Ils +travaillent pour la grande cause... On n’achète pas ces gens-là qui vont +jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils sont d’une logique implacable. +Ils n’admettent rien de vos raisonnements équilibrés, ni de vos +concessions latines. Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes +forcés de vivre... Aussi, devant eux, vous êtes désorientés... Alors +vous dites: «Ce sont des traîtres, des espions... des vendus...» Et cela +vous satisfait, car vous croyez avoir compris. + +C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, je me rappelle +Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire que j’ai rencontré sur le +bateau qui me portait vers la Russie... + +--Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes est faux... Tenez, +ils sont comme Tatiana, fille d’un général, qui renonce à tous ses +avantages pour suivre ce qu’elle dit la Vérité, la Justice, le Droit, le +Bonheur du moujick... Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi +George ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les craint +tous également. Alors que vous qui tenez à votre patrie, vous redoutez +seulement Wilhelm; mais la Patrie de Tatiana, c’est la liberté du +peuple... Tatiana a vécu dans l’aristocratie russe; elle sait comment on +parle des pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres à +elle et les soldats dans les régiments de son père... Alors, elle n’a +qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur donner ce qu’elle estime +être leur bonheur... C’est une âme haute, Tatiana, vous savez... Mais +vous, Français, vous ne pouvez comprendre cela... + +Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, j’aime à le +croire: + +--Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion... Elle nous +l’avait dit... Elle y a renoncé sans doute... + +Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage grave. + +Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit épaissit. Des +fillettes en nattes, des «tavarischy» appuyés sur un bâton, traînent +leurs bottes en accordéon, courbés comme des juifs errants. Des +officiers, la taille serrée, passent... Une femme sans corset laisse +derrière elle une forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend +soudain son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue de +l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait très beaux. Une +trompette lance son appel déchirant dans le lointain Tiflis, et, de +temps à autre, on entend le coup de sifflet des miliciens qui font les +cent pas dans le jardin de la Liberté. + + * * * * * + +Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, et c’est toujours, +autour de nous, la même existence de noctambule ahuri... Officiers, +civils, soldats «permissionnaires de leur propre autorité» ou malades +hospitalisés dans les lazarets encombrent les jardins et les +perspectives. Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir du +lait ou du pain; l’après-midi, des meetings dans les squares, des +funérailles solennelles de «victimes de la bourgeoisie»; le soir, +concerts, cinémas et théâtres. C’est la vie des clubs qui commence avec +la nuit. Ces jardins fermés tiennent du music-hall en plein air et de la +guinguette. On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. Les clubs +sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, la Mikhaïlovsky et +les bords de la Koura. Les Arméniens ont le leur, les Géorgiens +également. Chaque classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de +préférence, à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne change, en +vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant ces journées d’agonie +d’un empire en révolution... Les officiers russes se promènent en grande +tenue. Personne ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne nous +répondent même pas... Quant aux «tavarischy», c’est un fait: ils ne +saluent ni leurs officiers ni leurs camarades; quelquefois, cependant, +ils injurient une épaulette un peu gourmée, mais le gradé passe, sans +insister... + +Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des jeunes femmes et des +promeneurs qui n’ont peut-être pas de domicile... Au loin, du côté du +fleuve, les habituelles fusillades de soldats aux prises avec la +milice... + + + + +XII + +DERNIERS JOURS + + +--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs +orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au +long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se +retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on +conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de +la nature... + +C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve +doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle +parle. + +--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les +tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du +passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous +clefs... + +Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est +pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience: + +--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes... +C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est +cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux +soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que +vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux +bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde +les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des +fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces +libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la +plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable +désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur +démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout +naturellement le vers de votre grand misogyne: + + Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr... + + * * * * * + +Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages +crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan +des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les +petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui +offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous +est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un +phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants +complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de +croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de +tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres, +garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des +tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de +Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des +femmes... + +Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames +s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées +par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression +si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image +nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous +longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?... + +Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses +avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop +cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire: + +Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement. +Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le +Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit: + +--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que +venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la +guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites +Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos +affaires comme nous voulons...» + +Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la +Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]... + + [5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les + autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est + considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et + volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel + creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la + Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes + désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit + être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que + l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les + particuliers, revolver au poing, et les dévalisent. + + A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs + maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui + les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du + Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans + les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la + recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée + aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en + effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux + coupables. + +Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de +partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus +séjourner: sur le front du Caucase... + + * * * * * + +Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait. +Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou +si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté +la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain +soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure +était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats +russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la +même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez +Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina, +qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de +fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me +dirigeai donc vers la maison de miss Sophia. + +--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles. + +Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance +à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument, +elle me l’avoue. + +--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent +jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose? + +Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur +ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a +oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est +droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un +peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je +voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si +je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait +l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je +ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître. +Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?... + +--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne +reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!... +Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici... + +Elle dit encore: + +--Je sais pourquoi j’aurai de la peine... + +C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et +grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges +brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt +Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle +pas, je suis censé l’ignorer. + +Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que +nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer, +pour toujours, miss Sophia prononce, avec force: + +--Il vaut mieux... + +Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le +temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la +gare... + + + + +TROISIÈME PARTIE + +PRÈS DU LAC D’OURMIAH + + + La folie chez les grands ne doit pas être laissée sans + surveillance. + + Shakespeare. + + + + +I + +LETTRES A SOPHIA + + +Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917. + +«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le +lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là, +surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train +devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour +ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie +le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement. + +«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto +éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames +françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une +locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On +va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au +hasard de la nuit. + +«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et +qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau +minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on +voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante: + +«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._ + +«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots, +des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages +des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une +route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées +le long de sa rampe. + +«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque +part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de +notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes +d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien +sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un +cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un +de ces landaus où l’on s’asseoit en biais... + +«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son +petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les +Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire +la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt. + +«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle +nous annonce les nouvelles de la guerre. + +«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front +tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...» + +«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A +les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt, +demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]... + + [6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder + exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de + suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à + toutes les demandes qu’on leur adresse. + + --Quand viendrez-vous? + + --Sitchias... + + --Oui, mais à quel moment? + + --Tout à l’heure... + + En réalité, ils viennent quand cela leur plaît. + +«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et +son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le +Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec +ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres +touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et +s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie, +et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous +servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui +s’épaissit... + +«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et +ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque +plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la +campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une +lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame. + + * * * * * + +«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des +montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement +des pâturages au bord des torrents. + +«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en +des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous +un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid. + +«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de +terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses +églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare +pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme +toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à +eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets. + +«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de +pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue; +paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de +l’Atlas, en Afrique. + +«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de +brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur +bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit... + +«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule +oriental qui s’appesantit derrière nous... + +«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons +trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées +pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous +entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs +cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont +tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce +sont des Persans. + +«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande +lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à +Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de +moustiquaires. + +«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs +nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui +accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que +nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons +être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit +et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à +l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en +redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de +grande curiosité à notre endroit. + +«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête +blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se +décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les +rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords +sans verdure et qui souligne la frontière.» + + * * * * * + +Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917. + +«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le +point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train. +Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous +le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les +bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à +fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en +construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de +bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte +d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge +françaises, mais beaucoup plus importantes. + +«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés. +Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau, +mouton rôti, riz à la tomate, etc... + +«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne +distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se +promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et +sont, du reste, servis avant nous. + +«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule +sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la +plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à +travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et +cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués. + +«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des +gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux +médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes +saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat +russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent: + +«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà +des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...» + +«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si +corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la +guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et +toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était +attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports... +Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent +l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits +prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en +conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer... + +«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un +ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne +à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac. + +«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la +guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas +les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des +trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au +crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de +blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de +station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur +crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du +premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les +locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs +de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs. +Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que +les Français qui les regardent, et elles le savent bien... + +«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient +le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes +d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à +fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs +échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument +leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent +comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...» + + [7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de + montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne, + l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est + vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de + massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au + centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac + sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une + mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de + sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne + des peuples de l’Orient_). + + * * * * * + +Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané. + +«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous +sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit +vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac +d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles? + +«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb... +Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers +volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte +menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un +cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est +notre horizon... + +«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes, +comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les +doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante +odeur salée... + +«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur +blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches +attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...» + + + + +II + +LA VIE A OURMIAH + + +Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre +1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites +cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la +rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on +ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de +fer. + +Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en +ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux +étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à +venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal +aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une +seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de +sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston +Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une +grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance +d’un détachement de tringlots. + +Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque +salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces +journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de +cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les +plus calmes et les plus pondérés. + +Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les +Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par +un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras, +une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en +arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir +d’imaginer. + +En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou +négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah, +séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les +Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de +Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de +saules... + + [8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à + Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent + des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un + dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le + français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés + fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique, + dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du + clergé de la région. + +Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes +lettres?... Est-ce qu’on sait? + + * * * * * + +Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre. + +«Ces mots à tout hasard. + +«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le +croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans +la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon +les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des +jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise +séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de +prendre des airs de forteresse. + +«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan, +personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un +manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les +boules d’ambre de son chapelet. + +«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend, +d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des +maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les +nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le +recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette +ville, l’abandon des canons et des vivres. + +«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi, +c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de +Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la +patrie ne s’étend pas jusque-là... + +«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont +feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes +colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se +confondent dans une vapeur bleue... + +«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les +toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours +ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement +des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que +de minuscules cheminées... + +«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines... + +«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles +souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia? +Écrivez-moi si vous en avez le temps...» + + + + +III + +ACTIONS D’ÉCLAIREURS + + +Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi... +Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut +mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la +victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes +descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des +Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang. +Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se +reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un +petit feutre pointu et une veste courte... + +Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que +constater la mort survenue en cours de route. + +On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds +réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se +retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village. + +Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la +ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami, +recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des +Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur +fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une +vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par +la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps +toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain. + +A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les +yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin +dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des +convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les +autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul +ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la +boîte... + +Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place, +dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le +cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes +gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une +charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au +village où auront lieu les funérailles. + + * * * * * + +Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments +rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre. +Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever +les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit: + +--Bonjour, monsieur... + +Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre +langue. + +Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son +homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires +chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux +grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son +travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons +et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de +poivre... + +Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés +comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont +emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme +vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs +et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent +rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur +le butin... + +Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils +ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi. +Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes. + +Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au +partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses +mérites... + +Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la +veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc +ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour» +qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne +pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son +attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe +qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule +habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...» + + + + +IV + +NOS VOISINS, LES RUSSES + + +Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre +Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe +rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses +voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles +de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs +boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis +se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau, +des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le +pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des +chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes +défilent qui vont prendre la garde au bazar. + +Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales, +des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles... +La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs +jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet. + +--On ne leur change jamais leurs costumes? + +--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et +gardent les vieux. + +Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un +parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans +ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles +de soie noire, se hâtent... + +Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés +voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous +saluaient: + +--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!) + +Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous +répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant +la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous +entourent. + +Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font: + +--Combien gagne un soldat français? Et un officier? + +--Que mange-t-il chaque jour? + +--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous? + +Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos +chaussures... + +L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la +rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles. +Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne +sait où ils les prennent... + +En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne +connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se +penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où +trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah. + +--Où est Paris?... Oh! c’est loin!... + +Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils +n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains. + +Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés. +Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur +le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et +s’en tiennent là. On leur a dit, en effet: + +--Vous êtes libres! + +Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de +combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos +à la guerre. + +A les interroger, on recueille des réponses de ce genre: + +--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar +Nicolas? + +--C’est l’autre... + +--Quel autre?... + +--Le tsar Révolution... + + * * * * * + +Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à +l’ambulance--on dit et l’on répète: + +--Ne sortez pas de la cour. + +Ils ne sortent pas. On leur dit encore: + +--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet... + +C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin +ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès +d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades. + +Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la +porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent +à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils +agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même, +sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un +petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants +laissent faire: + +--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur +en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire... + +Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage +de réprimer ces écarts de liberté. + +Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne +réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables +de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres, +accompli tout leur devoir. + +A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils +sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un +profane... + + * * * * * + +Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas +de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long +des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste +Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des +Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites, +des Arméniens au long visage bronzé[9]... + + [9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur + province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc. + +Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas +pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche +que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux +bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de +Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu, +trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs +jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un +Persan qui tire sur les voleurs de raisins... + +Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus... +Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les +vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance... + +Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on +comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un +Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les +rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide, +par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre +jusqu’au puits... + +Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre: + +--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend, +patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité. + + * * * * * + +La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement. +L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout +loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait +un officier russe: + +--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions? + +Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les +belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré +tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et +la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois +aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits +cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui +coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui +patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles. + +La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les +Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques. +Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du +cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de +feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des +déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles +opérées sur les Persans de ce front. + +Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes +choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat +débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de +quelques moutons. + +Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes +arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des +légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous +prétexte d’espionnage, ou même sans raison. + +Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la +ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les +Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et +suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à +côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un +troisième pouvoir arbitraire et capricieux. + +Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de +l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier +n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui +jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé +demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit: + +--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les +«tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles +les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre, +ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa, +dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous +prêter une auto... A vous, peut-être?... + +Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent +les membres du nouvel État-Major. + + * * * * * + +Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons +que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet: +quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une +paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact. + +Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des +soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des +étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés +comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur +le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate». + +C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky +est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur +programme. + +Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés? + +--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice +Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers, +examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter. +Leur règne est proche... + + + + +V + +CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA + + +«Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici l’automne et les +premières pluies... J’ai pensé, Sophia, à nos causeries sous les arbres +du Jardin du Palais, à votre balcon de bois dont l’eau grignote la +toiture... + +«Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. Le mollah, qui est +notre voisin, arrose les verveines et les pétunias du petit jardin de +l’hôpital. En ville, des hommes accroupis dans leurs échoppes vendent +des pastèques, des raisins, des piments rouges et du pain sans levain, +comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les saules, qui est +perdu au coin d’une ancienne place publique. Les pierres tombales +servent maintenant à retenir des piles de bois. Des chiens errants +courent à notre rencontre. + +«L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. Les mouches +sont nombreuses... + +«Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans font leurs +dévotions, face au couchant. Le ciel est rose sur les montagnes en +carton gris. On aperçoit des arbres dans les jardins toujours fermés. +Des bandes d’étourneaux assiègent les cimes touffues des peupliers +géants. Les inévitables femmes voilées traînent leurs savates sur les +pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, en baissant +les oreilles. A la nuit tombante, toutes les portes des maisons se +ferment, la ville semble morte... Le pas d’une patrouille russe, +quelques coups de feu qui se prolongent dans le silence... + +«Mais si je vous parlais de l’ambulance... Justement deux malades en +capotes grisaille, accompagnés de l’interprète s’avancent en boitillant +dans la petite cour fleurie de pétunias: un grand Russe couleur filasse, +coiffé du bonnet à poils blancs; un autre, blond, petit, la casquette +sur le sommet de la tête. + +«--Deux entrants à habiller!... Lits 45 et 52!... + +«Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite à ces nouveaux +camarades. Il y a là celui que les Français appellent «42 à l’ombre», un +client du régiment des éclaireurs de la frontière et qui semble rire +toujours. Il y a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde +et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement lui fit +couper sa belle mèche de cheveux... Il y a tous ceux qui savent se +promener lentement, qui se balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui +peuvent rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi qui +tiennent des causeries sans fin sur les marches du grand escalier. Ils +ne demandent rien de plus... Ils ne lisent pas, ils fument... +Quelques-uns, qui ont mal au poignet ou au bras, trouvent cependant le +courage de rester couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent +que pour leurs repas. + +«Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que leurs aînés: ils +apprendront l’art de mettre, malgré les observations des infirmiers, +leur chemise par-dessus leur caleçon. Ils sauront se promener à petits +pas en crachant à droite et à gauche. + +«Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez le coiffeur; enfin, +comme ils viennent à l’ambulance pour se faire opérer d’une hernie ou de +quelques hémorroïdes, on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils +protestent, ils ne veulent pas. Alors on les met «sortants» pour le +lendemain, avec la mention: _Refuse l’opération_, ce qui fait dire à +Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier modèle: + +«--Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et prendre un +bain... Se figurent que nous sommes dans une piscine... + +«Cette petite comédie se répète plusieurs fois par semaine. + +«On a, en effet, établi des règlements sévères--les règlements +militaires français--pour l’admission des malades à l’ambulance: cheveux +coupés à la tondeuse, d’abord. + +«Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui s’en lamente encore +et rasé la toison d’un Persan, blessé dans une rixe, qui répète: + +«--Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet? + +Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. Tous les +nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce qu’ils redoutent cependant, +ce n’est ni la tondeuse, ni le savon, ni la baignoire. C’est +l’opération. Ils aiment mieux se retirer. + +«Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice Jammes annonce: + +«--Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance. + +«--Une dame? Comme infirmière? + +«--Non, comme malade. + +«--Et pourquoi? + +«--Elle est sœur. Sœur de charité. + +«--Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer en russe quand vous +parlez français, observe un major à l’accent toulousain. + +«C’est une sœur de charité? Dites donc tout de suite que c’est une +infirmière. + +«--Oui. Elle est militarisée. + +«--Où la loger? Faites-la entrer... + +«C’est une petite femme brune, dans un manteau très long, avec un bonnet +de fourrure et des bottes. De grosses lunettes. Un visage délicat. +Lorsqu’elle retire ses lunettes, on aperçoit de beaux yeux vifs et +interrogateurs. Les Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck +vient à leur aide. Répliques échangées. + +«--Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait voir un +spécialiste. + +«--Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français? + +«--Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, l’allemand, +l’italien. Pas le français... + +«Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes. + +«--Qui est-ce? + +«--Lentina, une «siestra» qui est aussi actrice du Théâtre aux armées. +Maintenant, elle est sauvée. Et elle va apprendre le français, déclare +Bobbyck. + +«--Avec qui? + +«--Avec Maurice Jammes, d’abord. + +«C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans les couloirs et les +jardins de l’ambulance. Elle loge près du salon des médecins. Elle +téléphone souvent. Elle use d’un étrange langage où il y a du russe et +de l’allemand. + +«_Pajalouista... Téléphoniert?_ + +«Elle a besoin d’un grand papier pour écrire. + +«--_Bitte_, dit-elle à l’un de nous, _geben sie mir, Signor, eine grosse +poumagre._ + +«Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque loisir vont lui tenir +compagnie. Elle ne compte que des amis et des admirateurs. + +«--Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine Bobbyck. Elle sait +déjà dire: «Promenade. Jolie. Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous.» + +«Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. Elle a épousé un +Français qui est mort et elle a joué un temps, paraît-il, au grand +Théâtre de Tiflis.» + + + + +VI + +LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK + + +Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux bleu clair, sa +moustache courte et sa blouse marron qu’un caoutchouc lui plisse à la +taille. Il a nom Bobbyck, il habite Pétrograde, où sa femme est restée. +Officier de carrière, il est entré dans l’administration quelques mois +avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter,--ce sont des +choses qui se rencontrent, même en Russie,--il accomplit +consciencieusement son nouveau métier. Il travaille, par caprice, deux +jours et deux nuits de suite, se débarrasse de tous ses comptes, puis il +se repose; il fume, il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien +à faire. + +Un rien l’amuse cependant: un Bordelais qui parle en faisant de grands +gestes, un Persan qui manque de tomber, un enfant qui chante... Une +capote jetée sur ses épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise, +pendant le jour et, la nuit, vadrouille un peu... Il va prendre le thé +chez des «sœurs de charité» (c’est ainsi qu’on nomme les infirmières +russes) qui sont militarisées à l’hôpital des épidémiques ou à l’hôpital +des vénériens. + +--M’avez-vous apporté des lettres? demande-t-il au vaguemestre. Depuis +que je suis ici, j’ai reçu douze lettres de mes maîtresses et pas une de +ma femme... Voilà... Mariez-vous!... + +Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail: c’est une +chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir terminé la traduction +d’un long rapport en termes techniques concernant un décès des suites +d’une opération chirurgicale, il secoue sa plume et conclut: + +--Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons de blanc et nous +irons passer la visite. + +Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il lit dans son +journal que les compagnies d’assurances de Moscou donnent soixante +roubles pour mille roubles sur les immeubles situés en pays envahis par +les Allemands et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se +trouvent dans la zone des armées russes. Il commente cette nouvelle dans +un éclat de rire. + +--C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances savent bien +que les maisons où sont les soldats russes seront complètement +nettoyées... + +Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et reste sans rien +dire. Devant sa table de travail, il regrette Pétrograd, la ville +cosmopolite, Moscou, pittoresque comme un grand village disparate, et +Tiflis, où les femmes se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons +de bois... + +--Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, beaucoup dans +l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un imbécile pour l’expédier à +Ourmiah. + + * * * * * + +Ce jour-là, nous allons au «Stabs» (état-major général russe) avec +Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes particuliers sont +arrêtés. De graves événements se produisent en Russie. Les officiers ne +veulent pas nous montrer le communiqué. + +--Faut-il qu’il soit mauvais! constate le capitaine Bobbyck. + +Près d’une porte, on entend une voix téléphoner: «Crise grave...» puis, +plus rien... Un officier, l’air furieux,--parce que les nouvelles reçues +sont «tendancieuses», ou parce que son thé est trop chaud,--veut bien +nous confier: + +--Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques seulement nous gardent +aux avant-postes. S’il prend fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je +ne sais pas comment nous pourrons nous échapper. + +Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il envisage tout de +suite la retraite. Il commande, du reste, une compagnie à Ourmiah... Il +poursuit: + +--Oui, la percée serait même facile et notre retraite coupée, car les +Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais vraiment pas du tout comment +nous pourrions fuir... + +--La situation est très critique, conclut sans rire, le capitaine +Bobbyck. + +--J’allais le dire, réplique l’officier du «Stabs». + + * * * * * + +Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, détachés des divers +secteurs pour prendre part à une conférence sur les services de santé. +Bobbyck, officier-comptable de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé +de les recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien. + +Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches courtes, ces docteurs +militaires portent une ceinture qui les serre à la taille et des éperons +sonnants (spécialité pour cavaliers sans monture). Parmi eux, trois +femmes, des doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes +classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de beauté. L’une +d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble par-dessus son corsage +d’une veste grise à épaulettes qui lui va aussi bien qu’un tapis. + +Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à l’ambulance +française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq ou six jours, peut-être +plus, en conférence. Tant de discours ne les effraient pas. + +Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte: + +--Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze heures; l’après-midi, +jusqu’à cinq ou six heures, et la soirée, ils la passent à la russe, +entre eux, devant des tasses de thé. + +--Qu’est-ce qu’ils disent? + +--Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent. + +--Quand ont-ils fini? + +--Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures du matin, assez +régulièrement. + +C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des doctoresses +dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de garde se lève pour voir +défiler ces étrangères, parce qu’un Français, comme le dit Bobbyck, ne +peut pas ne point regarder une femme qui passe... + + * * * * * + +Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le +capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles sont +terminées, il nous annonce: + +--Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains avantages au +détriment des officiers comptables. Ils s’en réjouissent; mais, je sais +que dans quelques jours, les comptables et les infirmières tiendront de +grands meetings; ils y prononceront de nombreuses palabres et +remporteront de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins... + +Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, à +rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de ne plus +recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, décolletée, et qui +oublie de la farine sur ses seins, explique que, depuis sept mois, elle +n’a pas touché un rouble... + +--Comment vivent-ils? + +--On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, répond Bobbyck. + +Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces dames +doctoresses, notamment, ont décidé que les «sœurs de charité» +(infirmières civiles) seraient mobilisées et n’auraient plus faculté de +changer d’hôpital. + +--C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui se promènent en +vingt lazarets, elles voyagent en «premières», s’amusent avec qui leur +plaît. Elles restent trois jours dans leur nouveau poste et le quittent, +parce que la ville ne leur plaît plus. + +--Les «sœurs de charité» sont pourtant bien utiles, remarque Bobbyck. Si +elles s’en allaient, il n’y aurait bientôt plus un seul officier russe à +Ourmiah... + +«Et vous-même, est-ce que vous resteriez? ajoute-t-il, s’adressant à son +ami, l’interprète Maurice Jammes. + +--Moi, je suis obligé: je suis Français. + +--Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les Français avec +leurs paquets de coton stérilisé. + + + + +VII + +NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN + + +On lui demande: + +--Comment vous appelez-vous? + +--Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème... + +--Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, le nom de votre +père? + +--Mon père s’appelle Israël; moi, je me nomme Nicodème... + +Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui est leur nom +propre, leur nom de baptême et de chrétien, le seul qui compte. + +Cependant si l’on insiste encore: + +--Nicodème, fils d’Israël... On m’appelle aussi Rabbi Nicodème du +village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, le pays de la Bible, et +Rabbi est un titre que l’on donne aux instruits, aux professeurs, etc... + +--Et les filles, comment les appelez-vous? + +--Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres... Les garçons, +Yonas, Israël, David, Abraham, ou des noms composés, comme Odis-chou +(serviteur du Christ)... Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de +Marthe, de Rébecca, d’Esther, de Madeleine..., oui, même Madeleine... + +Et il sourit. + +Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats de voix ni +gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien séminariste qui attend +une dispense. Du moins, il nous le dit souvent. + +--Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le parle, on l’écrit; +mais il n’a pas de grammaire... + +Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est qu’une flatterie à +l’adresse des Français. + + * * * * * + +Il nous annonce, avec un petit ton supérieur: + +--Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier... + +--Les catholiques romains? + +--Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient; mais, veufs,--ils +ne peuvent reprendre femme. + +Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne cherche ni +l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux plaisanteries des +Français. Il est souvent surpris aussi de leur façon de railler et de +critiquer. Évidemment, il ne les imaginait pas ainsi... + + * * * * * + +--Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants des Assyriens +et des Syriens, les Suryaï, de ceux qui émigrèrent de la vallée du Tigre +pour se fixer dans la plaine d’Ourmiah! + +Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de nous citer les +noms des rois légendaires: + +--Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor... + +Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble rejaillir sur +lui... + +--Les Chaldéens,--dit-il encore, sur nos instances,--sont divisés entre +eux, à cause de leurs religions... Il y a des catholiques romains et des +protestants. Il y a des Nestoriens et des Jacobites... Les Nestoriens +sont quelques milliers, ils ont des prêtres et un patriarche... + +Et Nicodème ajoute: + +--Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche de Constantinople +en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse parce que sa doctrine tombait +dans l’erreur et distinguait deux personnes en Notre-Seigneur... + +Puis, non sans quelque fierté: + +--C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a persisté dans +notre nation. + + * * * * * + +Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance le rôle +d’interprète pour les langues turque et persane. Il a vingt-trois ans, +il en paraît trente-huit. Il ne parle que lorsqu’on l’interroge, comme +Nicodème, du reste. Il répond presque toujours à côté de la question. Il +méprise les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que la +sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations au faîte de +la mosquée; il dédaigne d’expliquer les mœurs des Persans. + +--C’est de la bêtise..., dit-il. + +Et, pour lui, cette réponse résume tout. + + * * * * * + +--Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en roulant de gros +yeux l’interprète Nicodème. + +C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se rapproche de +l’arabe et de l’hébreu... + +Il dit encore: + +--Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham était Chaldéen... + +Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des prophètes comme +s’il les avait connus. + + * * * * * + +Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,--elles +ne s’en rendent peut-être pas très bien compte,--pour dire de certains +Chaldéens, notamment de Nicodème et de Yonas: + +--Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite sans +hésiter... + + * * * * * + +D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs et méfiants, +se montrent durs pour ceux qui ne partagent pas leurs idées +religieuses... Leur langage est souvent d’un rigorisme puritain,--leur +langage seulement. Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne +que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre ouvert, Yonas +me dit: + +--C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait pas faire +avec lui l’œuvre de chair... + + * * * * * + +Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que peuvent être des +médecins français... + +Une femme vient voir son mari, un montagnard, en traitement à +l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque hernie... Est-ce bien +utile, cette opération? C’est ce que demande à l’interprète, un peu +surpris, la curieuse Chaldéenne. + +--Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre?... + +Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion: + +--Je veux bien vous le laisser, dit-elle; mais vous me donnerez dix +krans. + + * * * * * + +Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, semblent +avoir perdu leurs anciennes qualités de résistance. Un jeune banquier +nous apporte les bruits les plus terrifiants qui circulent à Ourmiah: + +--Les Russes s’apprêtent à partir... Ils ramassent leurs fils de +fer[10]. Les Kurdes vont revenir... Le rouble est descendu à huit +kopecks... Les maximalistes ont repris le pouvoir... + + [10] Fils téléphoniques. + +--Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons. + +--Que voulez-vous faire? Ils massacrent tout le monde! Et si les Russes +se retirent sans combattre... + +--Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer. + +--Pourquoi se défendre?... On en tue quelques-uns: mais il en vient +toujours... Ils sont nombreux. + + * * * * * + +Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du danger qu’il y a de +se promener seul, la nuit, dans les rues, aux environs d’Ourmiah... + +--Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes. + +--Pourquoi armé? + +--Pour se défendre... + +--Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent de tout ce que +vous avez sur vous? + +--Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous? + +--Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici... Ce serait autant de +perdu. + +--Vous aimez les Russes, Nicodème? + +--Non. Mais avec eux, on peut s’entendre. + +--C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse. + +--Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables aux Turcs ou +aux Kurdes. + + * * * * * + +Nous les regardons vivre. + +Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. Leur +religion--qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants ou +catholiques--ne les embarrasse pas. D’ailleurs, ils en changent +facilement, suivant la libéralité des missionnaires allemands, +américains ou lazaristes qui s’intéressent à leur avenir céleste. Leur +religion, c’est un ensemble de rites qu’ils observent comme les +Musulmans accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent +pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de vivre. C’est +quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment rien de leur existence, +un pavillon qui doit protéger leurs louches manières. + +Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi Odischou, petit +commerçant d’Ourmiah, quand des Français s’amusent à mettre ses +doctrines en contradiction avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se +croit supérieur, bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il +vend, très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc qu’il +fabrique... + +--Entrez, monsieur... entrez, je vous prie. Ma maison est la vôtre. Tout +ce que je possède est à vous... J’aime beaucoup les Français. + +Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites +bénéfices... Il sait que la vente du vin est interdite par les autorités +militaires russes; mais enfreindre un ordre d’étrangers, voler un +musulman, un orthodoxe, ce n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa +réputation. + +--Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, depuis que je +la connais. + +Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les marchés qu’ils +traitent, les Chaldéens jettent dans la balance: + +--Je suis catholique romain. Je fournis la Mission. + +Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis de Rome quand +ils s’affirmaient «citoyens de la Ville». + +Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un adroit compère... +Et, de même, puisqu’il accomplit tous les simulacres ordonnés pour le +Carême et les Pâques, il est sûr de gagner les félicités éternelles, par +fraude, avec la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir +ses biens terrestres... + + * * * * * + +Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, ceux de la +montagne au contraire, les Djilos, sont braves et audacieux. La plupart, +sujets turcs, des environs de Mossoul, déserteurs des armées de Turquie, +organisent des expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance +du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs adroits. De +temps à autre, les Djilos s’aventurent dans les montagnes, mais comme +les Russes ne veulent plus combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des +prisonniers et du butin, sans essayer de garder les positions prises. + + * * * * * + +Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens ramenèrent de leur +dernière expédition. On nous avait annoncé des femmes, des enfants, des +vieillards, des hommes valides en grand nombre... Nous ne trouvons que +des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, le turban lourd, +crevant de faim... Un soldat surveille ces captifs. + +--Oui, il n’y en a pas beaucoup... Vous ne voyez que les otages, nous +explique posément Nicodème... Les autres, ils étaient encombrants; aussi +tous les jours, le long du chemin, à chaque étape, on en sacrifiait +quelques-uns à coups de «kindjar» (poignard). + + * * * * * + +Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la montagne où il habite, +voir son frère, blessé grièvement par les Kurdes et que l’on soigne à +l’ambulance... + +On s’informe: + +--Ah! oui. C’est celui qui est mort ce matin... Il est resté trop +longtemps sans soins... Déjà, quand il est arrivé ici, il n’y avait plus +d’espoir... etc. + +Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. Les infirmiers +parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend rien à notre langue et +nous regarde l’un après l’autre. + +Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme d’habitude, +s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le Chaldéen. + +--Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès... + +Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage du montagnard +l’effet des paroles gutturales. L’homme tient un bâton à la main, il +porte une besace derrière le dos, lourde de raisins secs et de piments +qu’il apportait au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne, +puis se laisse glisser et coule par terre, contre le mur... Il vient +d’«apprendre»... Il baisse la tête et des larmes gonflent ses paupières +bronzées... + +Un silence, puis l’infirmier demande: + +--Où est le cadavre?... Dans la petite chambre?... + +--Oui..., recouvert d’un drap... + +--Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le voir?... + +Yonas parle de nouveau: + +--Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre?... Comment?... Avec +quel prêtre?... + +Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage rocailleux. Des +infirmiers de la salle d’opération, l’air affairé, circulent +paisiblement. Deux dames en noir, l’une brune, col marin, béret bleu, +l’autre d’un blond léger, passent près de nous, sans rien comprendre. Ce +sont deux doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter +l’ambulance. + +--Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez. + +--Eh bien, demain, s’il veut... + +--Oui, demain.--Il dit encore: «Traitez-le comme votre propre fils.» + + + + +VIII + +«L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR» + + +Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, comme dans un +«secteur tranquille» sur le front, ajoutent quelque chose de mystérieux +à notre exil dans cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans +lumière, on ne rencontre personne... Parfois, un falot qui se balance au +loin, à ras du sol... Ce sont deux riches Persans, dans leurs manteaux, +qui rentrent chez eux, précédés d’un domestique... + +--Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème... Vous feriez bien de ne +pas sortir si souvent, après neuf heures... + +A ce conseil de prudence, Nicodème sourit. + +--Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je ne crains +rien... Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, des balles perdues +comme vous le croyez. Ce sont des Chaldéens qui se vengent... Il y a un +livre où il est écrit tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce: +«Kourdes»)--pendant l’occupation des Turcs... Avec des Persans +d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils ont pillé, ils +ont assassiné plus de mille Chaldéens; ils ont enlevé les femmes et les +jeunes filles jusque sur les autels et emmené les plus jeunes en +captivité. Aujourd’hui, les Chaldéens revenus d’Amérique... + +--Comment? d’Amérique?... + +--Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a avertis, et ils +reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs biens disparus, leurs maisons +détruites... On leur dit: «C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta +femme, tué ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes...» Alors, il +n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, il se met à +l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et il sait sur qui il +doit tirer... + +Et le sourire de Nicodème s’élargit. + +--Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres qui sont restés +ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi Yonas qui a hérité de tous ses +oncles d’un seul coup... + +«Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans que tous les +Chaldéens veulent faire disparaître, ceux qui ont dénoncé les Chaldéens +riches, les femmes qu’il fallait prendre... Mahamed-Khan, celui qui est +propriétaire de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère +aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente... + + * * * * * + +Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son manteau noir, +des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à l’ambulance, fait le tour du +propriétaire, s’arrête chez le pharmacien, où il pénètre sans frapper, +sourit niaisement, se retire pour aller contempler le moteur que l’on va +mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et rentre chez lui, du +même pas tranquille. Le matin, vers les neuf heures, et l’après-midi, il +recommence cette petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute +sécurité, sa maison touchant à celle des Français. Telle est la grande +distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir. + +Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi ses femmes ou chez +son beau-frère... On le rencontre rarement seul dans les rues. Il ne s’y +aventure jamais après la tombée de la nuit... + + * * * * * + +--Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera un jour des clients +de la salle d’opération? + +--Pas forcément... Il peut aller directement au cimetière. + +«Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens plus loyaux que ne le +disent les Persans. De temps à autre, ils font savoir à Mahamed que ses +jours sont comptés et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir +comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans effroi que +Mahamed lit des billets dont il goûte peu la concision: + +«Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu d’Amérique...» + +«Tenez, on le «cherchait» hier, avouait Nicodème, mais on ne l’a pas +trouvé... Il a dû être prévenu... + + * * * * * + +Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, nous tâchons de +laisser à l’imagination orientale une grosse part de grossissement,--la +plus grosse,--cependant, lorsque Mahamed passe auréolé de son air +stupide, nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent tant +d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort prochaine et +inattendue... + + + + +IX + +UNE RÉPONSE DE SOPHIA + + +Depuis plusieurs semaines, je me demande: «Miss Sophia a-t-elle reçu mes +lettres?» + +Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que des courriers en +route pour la Russie étaient attaqués et pillés dans les déserts de +Djoulfa. + +Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia qui répond. Quelques +lignes seulement, datées de «Tiflis, 4/17 septembre 1917». + + * * * * * + +«Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, et Tatiana +donc est retournée à Moscou... Tout est fini de ce qui était... La vie +est un conte si infiniment beau! + +«Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans le coin du +grand tapis et qui vous a vu veilleront sur vous, je le sais. Allez, mon +ami grand. Pour moi, il est ceci: un garçon n’est plus qui m’a aimée, et +il faut, a dit la Mystérieuse Voix, racheter ce péché. + +«Je m’en vais dans un couvent retiré. + +«Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne peux plus dire +et que je ne saurais oublier dans ma glacée solitude... + +«Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards de Paris, pensez à moi +quelquefois, ami, à la dame aux blanches toilettes qui adorait les +crépuscules du Jardin du Palais.» + + * * * * * + +Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, calme, +sensible, qui représentait pour moi cette sagesse raisonnable que nous +aimons de trouver chez une femme française, se révélait déconcertante +autant que les autres. C’est assurément parce que je la connaissais mal +et n’avais jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son cœur. + +Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de près, demeuraient +au troisième plan, grossissent et se placent selon leur importance. +Comme miss Sophia habitait une chambre à part dans le logement de +Tiflis, elle se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De ne +l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et de Tatiana, et très +souvent seule, si aimable et spirituelle, j’avais fini sans doute par la +croire différente des autres. + +Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. C’est une chose +qui me fut sensible, mais cette lettre que je venais de recevoir +terminait si bien ma correspondance datée d’Ourmiah que je l’ai mise là, +en conclusion... + +Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je ne l’ai jamais +revue, mais j’écris ici son nom, pour la dernière fois sans doute, afin +que, par sa grâce, ce récit parvienne,--et nul ne le souhaite plus que +moi,--à cette notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux +apanage. + + + + +X + +INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR + + +Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des +mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi, +mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre +jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan, +ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont +roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens +qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce +jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si +méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous +laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient +même de pénétrer dans leurs étroites boutiques. + +--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous +l’a dit dans les mosquées... + +L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en +Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes +occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue +redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à +l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme +prétention. + +On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun +connaît de réputation... + +--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes +confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany. + +A l’un de nous, il demande: + +--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent +fous après avoir mangé du cadavre d’homme? + +Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre: + +--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de +cadavres humains... + + * * * * * + +Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux +des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique +encore les haines de religion. + +On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés +à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la +veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de +feutre avec turban à franges et les larges pantalons. + +De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent +dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier: +des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la +misère et la vermine. + + * * * * * + +On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes +les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes +gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre: + +--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!») +désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons. + +Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui +plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la +mendiante s’éloigne, en nous maudissant. + +--Que dit-elle? + +--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois +que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les +chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle +a demandée. + +Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les +lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement +ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la +campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté +qui ne fait pas oublier les Juives... + +Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de +nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du +regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans +certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse +catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à +domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec +les chiens errants. + + * * * * * + +Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui +le font frémir. + +--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en +Perse... + +Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé +qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît. + +Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène +lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans +en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands +personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la +vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des +Français. + +Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah +ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades +musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison, +des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux +des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et +moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital, +il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes +électriques et le moteur qui fournit la lumière... + + * * * * * + +Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à +la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines +et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné, +cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous +salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets +arabes... Il ne connaît pas le français. + +Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même +pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens +indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à +leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs. + +Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain +surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même, +un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et +dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à +grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où +des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche +Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne. + + * * * * * + +Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu +nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de +nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit +à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque, +psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les +terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des +maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les +canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des +vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes +bleues du lac, au loin... + +Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée. +Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des +Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel +danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications. + +--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec +un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut... + +Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand +deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de +pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une +seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des +chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants +chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs, +des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans, +la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde +sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des +couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même +rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_ + + [11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre + de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie + considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les + dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par + malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de + prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque + immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le + plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une + folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel + d’histoire des religions_). + +Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces +manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens +chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui +passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent +leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De +nombreux blessés. + + + + +XI + +«LES SOIRÉES D’OURMIAH» + + +Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de dortoir, nous +apercevons, Marcel Benoit, Maurice Jammes et moi, non loin de la porte +d’entrée, quelque chose qui se traîne par terre. + +--Encore un coup des Arméniens, dit Benoit. + +Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons l’un des nôtres: +Captain. + +--Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet état! remarque +Benoit, plein d’admiration. + +--Laissez-moi, implore Captain. Je regagne mon quartier général. + +--Comme ça? A quatre pattes? demande Jammes. + +--Chut!... Oui, à cause des espions... + +Il est indéniable que Captain ne peut ni marcher, ni se traîner. En +dépit de ses protestations, nous le portons jusque sur son lit. + +--«Captain Treuleuleu!» observe Marcel Benoit. Quelle belle signature +pour des articles sur la guerre, en délayant le communiqué, comme... + +--Pourquoi ne pas faire un journal?... + +Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville d’argile mal +cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement prévu et organisé +pour qu’on n’en reçoive jamais. Le courrier est, la plupart du temps, +confié à des Russes évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de +bagages dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller. + +Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, nous décidons +de nous mettre à l’œuvre. Ainsi prennent naissance, par sympathie avec +les «Soirées de Paris» de Guillaume Apollinaire, les «Soirées +d’Ourmiah». Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, parce qu’il +prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, à la vie en famille, +des choses oubliées, en somme. + +--Voici la manchette, dit Benoit: «Journal français du front du +Caucase.» + +--Tout simplement? + +--Puis, les indications habituelles: «Rédaction, quartier de Yurdischah. +Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. La Direction les +utilise.» + +--A quoi? interroge Maurice Jammes. + +--Tu le verras bien. + +--Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour toutes +communications au garçon de bureau Benoit... + +--Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte s’il est à jeun. + +Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des plus beaux +échantillons d’humanité que la grande tourmente promène à travers le +monde. Pour la semence, sans doute... Bien qu’il soit apprenti médecin, +Benoit ne manque pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de +comprendre ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie +administratif l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage des +jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en conscience. + +Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, cumuler les fonctions +de garçon de bureau et de critique dramatique. Aucune ironie dans ce +rapprochement. Le hasard... + +--Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un garçon de bureau, +annonce Maurice Jammes. + +--Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste. + +--Entendu: «Nous sommes ici pour représenter le Droit.» Mais +occupons-nous des rédacteurs, intervient Benoit. + +«Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une chronique sur les +sports? + +--Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite: «Au Petit +Creusot», où il répare si artistiquement avec des boîtes de conserve les +fusils des Chaldéens. Ce qui est fort dangereux, du reste... + +--Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. Mais Captain +l’affirme: «Les morts ne réclament jamais.» + +--Et Captain? + +--Il sera chargé de la chronique militaire. + +--Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, autant supprimer +la rubrique tout de suite, assure Maurice Jammes. + +--Avez-vous pensé à la publicité? + +--Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, nous +inscrirons des placards comme ceux-ci: «Si vous aviez placé ici une +annonce sur votre produit, vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une +commande à votre maison.» + +--Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent enfin, +déclare Jammes. Une colonne pour les «recherches et réclamations». + +--Entendu. Nous mettrons: «Le Monsieur qui au vestiaire du Grand Théâtre +russe, du quartier de Dilkoushah, a reçu un pantalon de dentelle et un +éventail au lieu et place de sa capote réglementaire, est prié de +rapporter ces objets à la Direction.» + +--Et la chronique médicale? + +--Nous n’avons que l’embarras du choix: trop de compétences. + +Mais Benoit demande la parole: + +--Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des études spéciales +et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier au «Captain». Son +passé--ancien prisonnier de guerre, évadé d’Allemagne, ancien matelot, +ancien boucher sur un paquebot--le désigne suffisamment pour cet emploi. + +«Vous savez que, dans le civil, Captain met sur ses cartes de visite: +«Ex-interne de la Villette». Ce qui ne manque pas de produire une grande +impression sur sa clientèle. + +«Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme Captain le +reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de décès qu’un chirurgien. + +--On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur la transcription +en français, des noms russes et persans. Doit-on écrire le «Stabs» ou le +«Schtabs»? (État-Major). Doit-on écrire «Younker» ou «junker» à +l’allemande, pour désigner un officier? Doit-on énoncer «Pojalouista» +(pour: s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent: «Pajaste»? + +--Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. D’ailleurs, je +viens de trouver la devise qu’il portera en manchette. En manière de +protestation contre la nourriture qui est assez restreinte comme vous +savez et l’obligation où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin +étant défendu par les autorités russes... + +--Alors, c’est en buvant du thé que Captain s’est mis dans l’état où +nous l’avons trouvé? + +--Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka dans son thé. + +--En manière de protestation, poursuit Jammes, Captain a composé un +refrain sans façon qui est devenu le refrain de la formation: + + De l’ambulance alpine, + J’en ai plein le dos: + On n’y bouffe que des briques, + On n’y boit que de l’eau. + +--Et la chronique des modes et de l’élégance? + +--On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la comédienne Lentina, +répond Benoit. + + + + +XII + +CONSULTATION GRATUITE + + +Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce sont toujours +les mêmes clients qui se présentent: indigènes, chaldéens, musulmans et +des soldats russes de toutes les armes, des femmes employées à la +Trésorerie, aux Intendances, des «sœurs de charité...» + +Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers... Ils ont lu, +par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau racoleur. Alors ils +sont entrés... Mais, comme ils ne possèdent pas d’autorisation écrite, +on les renvoie. Cette formalité les étonne... Et les civils musulmans +qui attendent, où prennent-ils leurs papiers? + +Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, par curiosité. +Ils montrent un bout de chiffon sur quoi une «siestra» indulgente +griffonna quelques lignes et sa signature: «Pour le Médecin-chef du +régiment ou de l’hôpital... La sœur: Anna, etc...» + +Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que les docteurs et +officiers russes, tiennent en effet les écritures que ces messieurs +affectent de dédaigner. Le billet s’orne du timbre humide où les aigles +impériales déploient leurs ailes... Miracle du cachet, sortilège de la +paperasse que nul ne cherche à déchiffrer!... La forme est sauvée, et +les porteurs de papiers sont dignes d’entrer... + +Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la porte que referme +avec bruit un tablier blanc pressé, les Russes commencent une longue +discussion. On les entend crier: + +--_Davolna!_ (assez!) _Volia!... Svaboda!... Bourgeouaisie!..._ + +Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang... C’est l’étudiant de +service qui prie ces messieurs de faire silence. Sur un banc, à l’écart, +des officiers russes sont assis. Une «siestra» en robe crème et jupons +courts se penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte s’ouvre. Et +apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, un Russe né à Paris, qui a +l’avantage de connaître ses compatriotes. Avant même qu’il ait parlé, +tous les «tavarischy» se pressent autour de lui. Pawel les calme, du +geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans ce nouveau +venu une aide inespérée, se redresse, et, dans un grand salut militaire, +fait sonner ses éperons. + +Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour de faveur. Il +posera la question au Comité, mais, devant le silence de Pawel, les +autres se taisent: ils se retrouvent les dociles serviteurs de l’ancien +tsar... + +Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent niellé. Il le +présente aux officiers russes qui s’inclinent. Pawel lui-même prend une +cigarette et, avec les grâces et les petites façons d’une pensionnaire +en peignoir, roule sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté, +puis de l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas. + +La «siestra», aussitôt, plaide la cause de son malade, qui, du reste, se +croit déjà perdu et cherche sur les murs les habituelles icones. Mais il +ne voit que des tableaux de service, emplois du temps, courbes des +fièvres, etc. Le malade du brancard appelle un pope, un petit père... + +--Batiouchka!... + +Et le «batiouchka» paraît. + +Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui porte l’ample +robe grise à fourrures des popes. Sa main grasse se ferme sur une +tabatière d’or enrichie de rubis. Il a l’air très doux, ce pope. Il +s’accroupit près du brancard. Il parle avec douceur et se bourre le nez +d’un doigt délicat. La «siestra» attend, la tête penchée. Elle est +blonde, naturellement, des yeux bleus... Elle ressemble à la plupart des +infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du front, pour distraire +les officiers, disent les simples, pour faire de l’espionnage, affirment +les initiés. De mystérieuses histoires ont cours, en effet, sur le +compte de ces dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en +liberté, comme «Croix-Rouge», après une charmante captivité. Presque +toutes parlent l’allemand, et c’est en cette langue qu’elles s’expriment +souvent avec les Français peu familiers avec le russe. + +La jolie «siestra» a rejeté son manteau d’astrakan et détaillé d’un +regard tranquille, les hommes et les choses qui l’entourent... Des +«camarades» se succèdent. Ils sont atteints des habituelles maladies que +réservent aux imprudents les faciles chrétiennes de cet Orient et les +voiles noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, dont +il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière de son village, +lorsqu’il partit pour la guerre, lui annonça que, s’il était épargné et +repassait la frontière du Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète +pour la Natacha, qui lui est fidèle dans la steppe profonde... + +C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît sous un énorme +bonnet à poils blancs; ses pieds s’enfoncent en de lourdes bottes de +feutre. + +Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race: + +--Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et de l’erreur... +Pas plus que le tsar n’était notre Père, la radoteuse... etc... + +Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte jusque sur ses +chevilles, pas plus grosses que les mollets d’une Française, et un +paysan habillé avec les défroques que les soldats russes abandonnèrent, +parlementent longtemps... Il y a là, encore, des Persans de la dernière +classe, reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu de +leur épaisse chevelure et trois graves mollahs... Ces derniers +s’informent d’abord si les «savants» qui doivent les examiner sont +musulmans. La valeur de la consultation dépend de la réponse... Et puis +une Persane, en noir. Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne. +Il dit que sa dame est malade: une plaie sur les lèvres. Il veut que +l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, sans regarder la +Persane, qui se refuse, même pour un moment, à montrer son visage. + +Mais Pawel conte fleurette à la «siestra». Il se tient sur une jambe, +puis sur l’autre, de façon que la visiteuse puisse admirer à loisir ses +jambières en cuir jaune. Il agite les mains, et c’est pour lui faire +voir sa bague où bleuit une énorme turquoise... + +Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche de +l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant la «sœur de charité» +demande: + +--Soldat? + +--Oui, dit le Russe. + +--Quel âge as-tu donc? + +Pas de réponse. Pawel insiste: + +--Voyons, quelle année? Quel mois? Quel jour es-tu né? + +--Nizenaï... (je ne sais pas) déclare une voix endormie. + +--Comment? Tu ne sais pas! Rappelle-toi... + +La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis: + +--Je me souviens... C’est l’année où la maison d’Yvan Yvanovitch, en +face de la nôtre, a brûlé... + +Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous devant les +portes de l’ambulance pour la consultation, des médecins chaldéens qui +firent leurs études en Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile +clientèle. L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis tire +d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et de grosseur +différentes. Il les range devant le malade et désigne chaque flacon: + +--Voici... celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre krans, celle-ci +huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce que tu veux? + +Le malade se décide pour la fiole à deux krans. + +--Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les heures... + +Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les remèdes gratuits +qu’on lui remettra à l’ambulance. + + + + +XIII + +DIVERTISSEMENT + + +Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le +ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du +petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver, +le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal +pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des +murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant +l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où +les saules se profilent dans la brume... + +Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans +les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de +hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse +dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...» + +--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour +la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver... + +Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote +grise. + +--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué. + +A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête. + +--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous +occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu. + +Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et +des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement +et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine, +etc... + +La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en +Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et +nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au +redressement de ce vaste pays. + +C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou +furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que +l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention +de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et +des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des +caravansérails. + +«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler +d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau +noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la +ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les +Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir, +comme d’habitude. + +Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et +la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que +la guerre était finie? + +Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du +Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats +qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés +depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent +d’un expédient: le théâtre gratuit. + +A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de +la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des +«praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles. + +--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne. + +Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons! +Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres +encore... + +Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours +que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la +retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les +Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces +déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays: +l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et +le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils +rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police +relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable +humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se +prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix +autorisée psalmodie: + +--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des +camarades acteurs. + +Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous +les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands +gosses... + +Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous +allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations. +Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà +ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de +l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier, +ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution +en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les +transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les +armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que +leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis +les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils +savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire... + +Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles +rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si +elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne +Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles +composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit. +Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une +danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la +félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle +ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la +travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la +tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de +croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses. + + * * * * * + +Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On +a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des +secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils +les saluent de la formule rituelle: + +--Camarades, la terre et la liberté! + +Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne +savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre +uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait +leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent +pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la +Révolution. Ils nous saluent simplement: + +--_Sdraz, tavarischy Guermany!_ + +Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis +croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec +inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces +redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette +confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin. + +Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné, +obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé: + +--Tu es libre désormais. + +On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun, +une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau +citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq. +Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète: + +--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le +deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti +social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de +l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq +représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu +choisiras... + +L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces +grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il +surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes. +Ils indiquent la bonne liste... + +Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour +que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes +raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon +qu’il ne se trompe point. + +Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son +unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par +un jeune homme blond et frisé. + +--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu +allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!... + +Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était +vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués» +l’entourent et la protègent. + +--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain. + + + + +XIV + +AUTRES DISTRACTIONS + + +L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il a sa figure des +grands jours, la toque de travers sur ses cheveux hérissés. + +--Venez voir! Y en a des soldats russes qui ont pillé à bazar. + +Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels: soldats russes, +portefaix, musulmans dans leurs manteaux. Au coin, sur la borne, un +mendiant psalmodie les litanies du martyre des Alides. Quelques soldats +s’éloignent en serrant les bras sur leurs capotes gonflées. + +--Y en a qui ont pillé... dit le tremblant Israël. + +Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des lèvres, les mains +dans les poches, interpelle ces fuyards prudents. A notre grande +surprise, ces «citoyens libres» s’approchent... + +--Pourquoi as-tu volé? demande Bobbyck. + +--J’ai fait comme les autres... Je pouvais bien prendre des marchandises +puisque les autres en prenaient. + +Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des babouches, des +peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, une aiguière en cuivre... + +--Laisse ton butin... Tu peux t’en aller... + +Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant que Bobbyck +arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent sans protester les objets +les plus disparates: du tabac, des ceintures de cuir, un samovar, des +chaussettes de laine, de petits tapis... Et tous de fournir la même +excuse... + +--J’ai fait comme les autres... + +Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se retourner. Des +Chaldéens de la plaine, transis de crainte, viennent annoncer que des +soldats ivres enfoncent les portes de bois des boutiques avec des +poutres... Bobbyck allume une cigarette. Il a assez travaillé pour +aujourd’hui... + +Que chaque officier russe fasse comme lui. + + * * * * * + +Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. Le pillage +continue jusqu’à la nuit. + +Le général russe commandant le corps d’armée n’a aucune autorité. Il le +reconnaît de bonne grâce. Les policiers persans que l’on rencontre +quelquefois dans les rues estiment que le moment est mal choisi pour eux +de se montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons. + +Le gouverneur persan se désole... Enfin, après une nuit de vol, les rues +du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, des étoffes traînent +par terre. Sous les voûtes du bazar, devant les boutiques défoncées, on +ne rencontre que des vendeurs de nougat («khalva»). + +Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium qui a pu sauver sa +maison. Des Russes défilent, le fusil sur l’épaule. Quelques Musulmans. +Il fait froid. Et voici que des ânes, au trot, s’avancent librement dans +les ruelles du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave. + +Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments russes s’en vont +en Russie. + +Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces jours derniers. Les +cosaques du Baïkal se retirent. C’est la fin... Les chrétiens de la +contrée,--Chaldéens et Arméniens,--que divertissait le pillage du bazar +ne rient plus. + +--Nous serons massacrés quand les Russes ne seront plus là... + +Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, craignent les +représailles des musulmans, quand, leurs camarades partis, il leur +faudra rejoindre, par groupes isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils +demandent tous à être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis. + +L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans deux semaines. Il +faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il ne peut ni les précéder ni +les obliger à rester ici. + +On demande aux camarades qui partent: + +--Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie? + +--Nous faisons comme nos camarades... + +Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous courent s’entasser +sur ses rives, à Guelman-Khané, où la flottille n’a pas assez de barques +pour transporter ces voyageurs sur l’autre bord. + +A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres ennuis. Des +milliers de soldats campent sur les quais. Ils attendent des trains qui +ne viennent jamais. Ils vivent comme ils peuvent: de pillages, +d’incendies, de meurtres. Les ravitaillements sont arrêtés. + +Que devenir à Ourmiah? Sans ordre, nous devons attendre... + +La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement sur les hauts +plateaux; elle brouille l’horizon de saules dans la campagne et tourne +dans les étroites ruelles. Les Chaldéens frileux marchent vite; les +Persans se cachent dans leurs houppelandes; quelques officiers russes, +des Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir brille +d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans ses ténèbres +mystérieuses. + +Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la chapelle de la +Mission catholique des Pères Lazaristes depuis le début de la guerre. +Les rues ne sont pas sûres, et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir +après que les mollahs ont salué le soleil couchant. + +Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année? Les Pères ne +savent pas: + +--Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, sans rire. + +Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats français donnera +peut-être quelque confiance aux Chaldéens qui oseront sortir de leurs +profondes demeures. + +On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à minuit. La plupart de +nos camarades se rendent à la maison des Pères, le revolver au +ceinturon, car l’on fusille ferme, comme chaque nuit, dans tous les +quartiers, depuis Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de +garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. Il y aura +des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, des oignons crus, des +amandes grillées et du miel, le tout arrosé de vodka. Benoit rêve au +gâteau de riz semé de raisins secs, baignant dans le vin cuit. + +Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos verres pleins de ce +lourd vin alcoolisé, que l’on conserve dans les «linas» de terre cuite, +se lèvent, on nous annonce qu’une femme malade vient d’entrer à +l’hôpital... Elle est petite, les yeux hagards, le visage blanc de +vaseline. Elle pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le +lit où des infirmiers l’ont déposée. + +--Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, mécontent. + +L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues sont encore +encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons Lentina, +l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de l’ambulance, ni perdu la tête +autant qu’on pourrait le croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près +d’elle, elle recommande entre deux sanglots: + +--Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon et mon sac à main +dans l’auto, devant la porte... + +--Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. La... Chose-Kaïa... + +--La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes. + +--Oui... Elle prend de la morphine et de la coco... Lentina également. + +--Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses. + +«Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. Lentina +revient de Tiflis où elle a appris la mort de son mari, le jeune +lieutenant que vous avez vu... + +--Non. Connais pas... + +--N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se tuer. Lentina +revient, déjà malade, en Perse. Arrivée chez elle, de la glace sur +l’estomac, des «praporchicks» sont venus la chercher pour jouer le soir +même un rôle de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la +grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, Lentina doit +jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les bons camarades lui remettent +une bouteille de vin véritable. Lentina s’aperçoit du subterfuge +lorsqu’elle a commencé sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son +jeu, achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très +malin de la part des praporchicks... + +Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés comme les +plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant «l’omelette aux fines +herbes de l’Azerbeidjan»--assure le menu. Il remplit nos verres et, +comme il faut toujours, même dans ces heures de désarroi, établir une +fiche pour chaque nouvel «entrant», il propose: + +--On mettra donc: «Crise simple consécutive à plaisanterie stupide.» + +--Les Russes ont une cosaque façon de se distraire. + + + + +XV + +AVANT LA FIN + + +Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il +s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de +ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français +font à ce sujet de sévères remarques: + +--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer! +s’étonne Bobbyck. + +La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine +Bobbyck ajoute: + +--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en +empareront. + +Puis, pour nous: + +--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus +loin... + +Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau, +tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace. + +On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout +son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis +au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des +factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un +peu partout. + +Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq» +est fermé. + +--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien +dommage!... + +Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La +paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés. + +Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis, +charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes... + +--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais +donné l’adresse?... + +Il fait «oui», en secouant la tête. + +--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes. + +--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck. + +Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon +vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme +Jammes observe: + +--Nous sommes bien isolés à Ourmiah. + +--On est seul partout, dit-il presque sérieux. + +Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de +Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un +sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude. +Toutefois, il reprend très vite: + +--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont +les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues. + +--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis? +demande Jammes. + +Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle +a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle +qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle +est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées. + +--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé. + +C’est aussi une «sœur de charité» russe. + +--Prenez-moi! + +--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme +dame sanitaire...» + + * * * * * + +Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre, +tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande +les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant +à lui, il ne sait pas... On insiste: + +--Voyons, vous savez bien quelque chose?... + +--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est +plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand +nouveau café... + +--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis? + +--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc? + +--Tous. + +--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin! + +Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près +d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image. + +--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il. + +Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la +frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance +distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les +camarades posent leurs conditions: + +--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des +manteaux. + +Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à +cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination. + + * * * * * + +Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici: +constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et +chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy» +abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le +«Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions. + +--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck. + +Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait +appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des +anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux +nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans +cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme +oriental, qui n’a pas de lendemain. + +Le sceptique Bobbyck résume la situation: + +--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà +huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze +officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize +officiers, mais pas encore de soldats... + +Et il pense aux choses pratiques: + +--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky +peut beaucoup. + +En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux +armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la +Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la +noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations +sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de +Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas. + +--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs +Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!... + + * * * * * + +La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a +établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été +pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des +marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes +quittent la Perse?... + +--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le +commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs +de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma +flotte et je me retirerai... + +--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration +de votre compagnie..., observe Bobbyck. + +--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle? + +Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à +Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser. + +Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez +les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre. + +C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de +colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave. + +Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau +venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la +main et inspectant toutes les encoignures... + +--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le +colonel en relevant un front soucieux... + +--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais +maintenant ils ne sortent pas... + +--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des +trous dans les murs?... + +--Des souris?... Non plus... + +--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment +appelez-vous? + +--Des cheveux?... + +--Non... + +Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie: + +--Des poux! + +--Non. Il n’y en a pas. + +--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa +grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il, +parce que j’en ai peur!... + + * * * * * + +Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les +capotes grises qui sont restées à leur poste. + +Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan, +interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»: + +--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une +armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un +pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours... + +On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent +les bateaux et les gares. On leur dit: + +--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient +revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous. + +Mais ils répondent: + +--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout +le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous. + + + + +XVI + +LES BATAILLONS CHALDÉENS + + +En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est une trouvaille. +En principe du moins. Sur le papier, si l’on préfère. + +--Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck. + +Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers russes qui +s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient dans un poste avancé, +pendant la guerre. Ils le disent. On ne peut contrôler leur parole, +puisque les communications télégraphiques sont déjà difficiles. Toute +une jeunesse en uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers +commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit ans. + +Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne veulent pas que +l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, et voici qu’ils se détournent +des Français. L’armée chaldéenne s’organise difficilement. + +Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles constate: + +--On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste à Ourmiah pour +examiner les «droujinas»... Il s’y opposera... Cependant, le gouverneur +persan de la ville annonce que des peines sévères seront prises contre +les sujets persans qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne. + +Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. Ils vont en même +temps protester de leur fidélité auprès du gouverneur persan. A +l’État-Major russe qui leur offre des fusils, ils répondent par ce mot +qui justifie toutes les servitudes: + +--Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons pas qu’on le +sache... + +Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ des Russes, mais +on n’a pas pensé que les chrétiens, riches d’armes et de munitions, se +souviendraient d’abord que leurs vrais ennemis sont à côté d’eux: les +musulmans de la région, les musulmans propriétaires de villages et de +grandes maisons... + +La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure toute la nuit. +Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, et Mahamed, +«l’homme-qui-doit-mourir», s’en va, inquiet, à l’affût des nouvelles. + +On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été fusillés en +représailles. + +Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou annonce de +graves événements. + +--Le gouverneur, le «kargouzar», le «sardar» ont dit que les Français +devaient s’en aller... Il y a des canons, des fusils, des revolvers pour +les chasser... Au besoin, les dents de leurs soldats suffiraient à les +mettre en fuite. + + * * * * * + +La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où il est sage de ne +pas trop sortir le soir... Pour mettre fin à ces fusillades nocturnes, +le gouverneur persan a convoqué chez lui les «grands personnages», les +«honorables présidents» des diverses missions religieuses, les +patriarches chaldéens, les dignitaires persans... Autour des grands +tapis, on parle... Chacun débite son petit discours en faveur de la +paix, sur ce thème émouvant: + +--Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des frères, puisqu’ils sont +sujets du même grand pays, la Perse... + +Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent avant la +tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné leurs demeures que la +fusillade recommence comme la veille... + + * * * * * + +Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on rencontre de vieux +aventuriers comme cet Antone Babaïeff, officier qui s’est enrichi en +vendant toujours le même fusil. Son procédé est des plus simples. Il +confie dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il peut lui +faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous est fixé dans la +campagne, hors des portes de la ville, car ce genre de commerce est +interdit. Babaïeff apporte le fusil, le musulman les krans (monnaie +persane) convenus. Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car +il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, comme par +hasard, un Chaldéen, le propre frère de Babaïeff, qui reconnaît le fusil +d’Antone: + +--Canaille! Tu as volé cette arme à mon aîné!... + +Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet ustensile +dangereux que les deux compères pourront céder de nouveau à quelque +autre dupe... + +Tout ceci est bien compliqué et demande une assez longue mise en +scène... Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres moyens. La nuit, il arrête +les Persans armés qu’il rencontre, les tue proprement s’ils ne sont pas +convenables et les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal +dont il trafique... Les musulmans achètent cher les armes à feu; les +rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux... C’est ainsi +qu’on fait fortune dans la carrière des armes. + +Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous rencontrons +souvent ce charmant garçon à la cordiale poignée de mains. + +--_Sdraz, tavarisch!_ nous dit-il, car ne sachant pas le français, il +nous parle en russe. + +Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon usage: + +--Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux qu’il a couchés +gentiment sous la neige, plus une femme parce qu’il s’est trompé. + +Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et râblé, s’éloigne, +heureux de ses exploits. Je ne crois pas qu’il se vante. Il dépense +beaucoup, il a toujours de l’argent et quantité d’objets +bizarres,--bracelets, montres, colliers, ceintures ouvragées,--à vous +offrir... + +--Il a bien fait! conclut Nicodème. + + + + +XVII + +LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH + + +En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky--un petit nez dans +un long visage--le dernier officier de l’État-Major du VIIe corps +d’armée qui soit resté à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement +possible ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que des +Arméniens ou certains Russes, ou des «paroutchicks» dans les bataillons +chaldéens. Les premiers, il les ignore; les autres lui paraissent trop +jeunes. Aussi vient-il chercher à l’ambulance l’officier-comptable +russe: le charmant Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux +faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ils +évoquent ensemble l’heureuse époque de l’ancien régime. + +Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au «Stabs Corpous» +une chambre trop grande qu’il a meublée avec un lit, une table, deux +chaises et un loup énorme et velu qui trotte et tourne, dans la pièce +trop étroite pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez le +colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre pour le vin +du pays,--un vin dur, fort en alcool, conservé dans les «linas» (cruches +de terre) et qui saoule très vite.--Il n’y a qu’un petit verre pour la +«vodka»... On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans la +même coupe. + +--A vous l’honneur! + +C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait. + +--A la santé de nos femmes! dit Brovsky en buvant la deuxième tournée. +Si vous n’en avez pas, n’en prenez point pour cela. Nous boirons une +fois de plus à la santé de nos maîtresses... + +On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on avale d’un seul +coup. + +--J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel Brovsky, mais avec la +chaîne... + +La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent. + +--C’est cher, dit-il... Le cuir est rare... + +--Vous avez donc une autre montre?... + +--Moi? non. Mais je fais comme les tavarischy; je vends tout ce que +j’ai, et puis après je vendrai tout ce que je n’ai pas... + + * * * * * + +Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter Ourmiah. On le +sent fiévreux, inquiet... Enfin un télégramme!... Il l’ouvre d’un doigt +rapide: + +«Envoyez en double expédition état nº 8 sur courroies selles cavalerie, +etc...» + +--Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute la bureaucratie +russe tient là-dedans: «Envoyez en double expédition...» + + * * * * * + +Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck une liste de +personnages qui sont décorés de je ne sais plus quel ordre, parmi +lesquels se trouve Bobbyck lui-même. + +--Venez chez moi demain, à trois heures, je vous remettrai cette +feuille... + +Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major. + +--Ah! vous voilà! Eh bien, nous allons boire... + +Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du vin et de la +«vodka» de la veille, sont sur la table. Le loup tourne en rond dans la +chambre, contrarié par les deux officiers, ce qui l’oblige à faire des +détours dans sa fuite perpétuelle sur place... + +--Et le papier?... demande Bobbyck... + +--Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. Mais je vous +le signerai demain et vous l’apporterai moi-même. + +Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire chez son ami, il a +oublié la fameuse feuille. + +--Venez donc la chercher demain... Cela vous promènera... Ah!... à la +santé de nos maîtresses!... + + * * * * * + +On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un vieux fonctionnaire +de l’ancien régime qui s’est engagé dans la nouvelle armée, l’armée +chaldéenne. + +--Pour quoi faire? + +--Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive jusqu’à sa mort. + +Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. Attablé +devant son guichet, il le harcèle de demandes: + +--Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser?... Ah! bien, et pour +avoir de la poudre... Le soleil a bruni le visage des soldats +chaldéens... Il faut qu’ils ressemblent aux Russes... Où pourrait-on +trouver de la poudre de riz? + +L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, son gros +visage à lorgnons. Ces questions le dérangent dans ses habitudes +paisibles. Il répond hargneusement, mais Bobbyck, sans se fâcher, lui +présente des quittances, l’une après l’autre, les épluche... + +--C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, dit-il avec +indulgence. Il travaille quand je vais le voir. + +De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire range +ses plumes et ses crayons et se retranche douillettement derrière ses +factures, ses cigarettes, ses morceaux de sucre, sa tasse de thé et se +hâte de ne plus rien faire. + + * * * * * + +Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre à boire à la +façon des Russes. C’est un sport qui comporte de l’entraînement. Il +s’agit de vider chaque fois son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre +s’arrosent de «vodka». C’est plus rapide, cela met tout de suite les +convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire glisser les +tranches de melon confites dans le vinaigre, les harengs en équilibre +sur des œufs durs, l’herbe parfumée des montagnes de l’Azerbeidjan... +Aucun choix du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les +plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel et les poires +macérées dans l’acide acétique... + +Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les coudes sur la +table, le buste en avant, il suce un morceau de sucre en buvant le thé. +Ce morceau, il le retire lorsqu’il repose son verre et le place à côté +de son couvert; il mange du pain avec le potage, il manœuvre la +fourchette à pleine main, comme s’il tenait un poignard... Le repas se +compose de plats chaldéens: riz au sec («pilau»), mouton rôti aux +champignons de saule, vin blanc et, à chaque changement de service, un +petit verre d’eau-de-vie. C’est par le thé et la «vodka» que l’on +termine habituellement. Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le +maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre sous la table que +de ne pas tenir tête à son ami. + + * * * * * + +Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus attendre. Les seuls +officiers russes qui persistent à rester sont détachés de l’État-Major +chaldéen. Les musulmans, sur des ordres venus de Tauris, préparent, +dit-on, le massacre des chrétiens; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa +constitution, sont des choses qui n’intéressent que les gens de Londres +ou de Paris. + +--On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça va aller encore plus +mal. + +Et Bobbyck: + +--Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple qui veut absolument +la paix? + +Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on verra bien. Mais ce +soir précisément la fusillade oblige Bobbyck et lui, à s’enfermer au +«Stabs». Ils décident de partir dès l’aube. + +--Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes. + +Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui conduit à +Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des livres ouverts et des +papiers non signés. Mais il emmène son loup. + +L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, puis s’arrête +tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah doivent dormir à présent. Nous +sommes tranquilles. Quelques cadavres dans les tournants des ruelles. +C’est tout. + +--Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien n’est plus dangereux +qu’une balle perdue. Il y a toujours quelqu’un pour la trouver. + +--Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont les mauvais +tireurs... + +Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est la minute des +adieux. Brovsky a enlevé le collier de son loup. + +--Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. Oriente-toi et +tâche de retrouver le chemin de tes montagnes. + +La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, flaire le vent, +décrit un large «huit», par habitude, puis s’éloigne, s’éloigne encore +sans se retourner. Elle s’arrête, pointe les oreilles. Elle écoute, +l’échine basse et disparaît derrière une haie de saules... Elle est +partie. + +--A notre tour, maintenant, dit Brovsky. + +--Espérons que nous aurons autant de chance que le petit frère aux +longues pattes, ajoute Bobbyck. + +Et ce sont les adieux et des souhaits. + +--Oh! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre de vodka. Il est +resté sur ma table... là-bas... + +--Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé; affirme joyeusement +Marcel Benoit. + +--Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis?... + +Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite... Pas aussi +vite que le loup, tout de même... + + + + +XVIII + +DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE + + +Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme vous nous manquez, +tout d’un coup!... + +Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris quelque chose de +votre secret. Nous savions que le même jovial garçon qui plaisantait, +qui riait des «siestry» et de leurs féminins stratagèmes, qui ne +dédaignait pas de boire avec les rédacteurs des «Soirées» dissimulait +sous son agitation comme des nappes de tristesse souterraine. + +Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits encore. Mais +un seul numéro parvient à voir le jour. Le journal ne peut plus +paraître, parce que chacun des rédacteurs--même Captain sur qui l’on +fondait de grands espoirs--note sur son carnet de route, à l’usage de +ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin involontaire. + +Nous assistons en effet à un grand événement: la révolution russe dans +ses tâtonnements, les remous qu’elle provoque jusqu’en Perse et c’est à +peine si nous nous en doutons. + + * * * * * + +--Lentina vous a fait ses adieux? demande Maurice Jammes. + +--Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à Tiflis... + +--Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé pour vous, +reprend Jammes. + +--Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide Marcel Benoit. + +--Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, il neige... + +Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, comme c’est long et +comme cela glisse vite... Des coups de feu, encore, sitôt que la nuit +abrite les tireurs. + +Les musulmans qui sont sur les listes des «suspects», comme +Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade est plus serrée que les +autres soirs... Du haut de leurs terrasses, les Persans tirent dans les +rues, au hasard, n’importe où... Cela peut durer jusqu’au petit jour... +«L’homme-qui-doit-mourir», pris de peur, a creusé une meurtrière dans le +mur de sa maison par où il appelle les Français. + +--Monsieur, sauvez-moi! Ils vont me tuer! + +Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur les montagnes +de cendres élevées par les adorateurs du feu, et ils envoient sur les +quartiers musulmans une douzaine d’obus... + +La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans se préparaient +en secret à anéantir l’armée des volontaires chaldéens. On dit qu’hier +ils ont attaqué les premiers un groupe de soldats... On dit qu’il y a +déjà vingt-trois femmes ou enfants tués. + +--Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe Maurice Jammes. + +Nous dormons quand même. + +Le lendemain, on apprend que «Mahamed-qui-doit-mourir», fuyant sa +demeure a été arrêté par des soldats arméniens qui l’ont mis en joue. Un +officier français[12], en se plaçant, au péril de sa vie, devant +Mahamed, a empêché les Arméniens de tirer et donné le temps au «suspect» +de se cacher dans l’ambulance. + + [12] M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français + auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui + organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons + chaldéens pour le compte des Alliés. + +--Quel dommage! Enfin, ce sera pour une autre fois, murmure Nicodème. + +Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, au-dessus +de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. Le long des rues, +d’inoffensifs passants tombent, frappés par des ricochets. Les +musulmans, à l’abri derrière leurs créneaux, tirent afin de se rassurer +eux-mêmes et d’effrayer leurs ennemis. + +Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la journée. + +En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il longeait le +cimetière plein de neige, aux portes de la ville, un Français tombe +grièvement blessé. + +Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses coreligionnaires. + +--Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un des vôtres. En +ville, les Français sont respectés et aimés. Ce sont des Arméniens qui +ont tiré pour que vous vengiez ce crime sur les Persans... + +A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de mouchteheds, de saïds, +agitant des drapeaux, chantonnent une phrase que Yonas nous traduit: + +--Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire la paix! + +Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne cesse pas. + +Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée est voisine +de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. Il ne sait pas ce que sa femme +est devenue. Les chrétiens ont pillé et brûlé sa maison. Il reste +silencieux, devant la porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les +paumes rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque Allah, puis +il reprend son attitude indifférente. + +Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner cette nuit, +l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la recherche de quelques-uns des +nôtres qui ont dû s’égarer car ils ne sont pas rentrés. + +Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes murailles +creusées de meurtrières, nous avançons en file indienne. Un coup de +fusil, un autre qui répond, puis un autre encore qui semble plus près... +Quelques cadavres sur les tas de neige... + +Yonas et le mollah s’arrêtent... Quelqu’un, au bout de la rue, une +silhouette noire qui psalmodie... On écoute, on touche d’instinct la +gâchette de son revolver... Ce n’est qu’un mendiant qui se plaint... Et, +plus distincts, comme nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans +une ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les échos de la +fusillade... Ces messieurs, sur leurs terrasses, échangent quelques +coups de fusil parce qu’ils ont entendu le bruit de nos pas... + +Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée par des +domestiques tremblants. On nous fait entrer dans une pièce obscure, +éclairée seulement par la lumière qui filtre sous un large rideau de +théâtre... C’est la maison du gouverneur persan. Un coin de la toile se +soulève. Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq +musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole posée par +terre, sur les tapis. + +Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le «Kargouzar», +qui s’occupe de la police des étrangers, le «Sardar», gouverneur +militaire, le gouverneur de la ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend +du «Vahliad» (prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres: +«Sagesse de l’État», «Conquête du royaume», «Sabre de l’Administration», +«Soutien du Gouvernement». La lampe n’éclaire que leurs larges manteaux. +A peine si leurs visages sont visibles. + +Yonas, l’interprète, parle. + +--Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas été retenus comme +otages?... Une erreur est possible... + +C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il veut, +longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions et de politesses. +C’est compréhensible. Moi, je m’en irai un jour et le gouverneur, ce +petit homme d’une cinquantaine d’années au dur profil, ne pourra rien +entreprendre sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à +Ourmiah. + +Voici justement que le «Sabre de l’Administration» nous regarde l’un +après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il proteste, il nous assure, la +main sur la poitrine, qu’aucun de ses sujets ne se permettrait de +toucher à l’un des nôtres... + +--Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il. + +--Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, l’un des nôtres est +mourant. + +--Ce ne sont pas des musulmans... Ce sont des Arméniens qui s’habillent +en musulmans pour mieux tromper leurs adversaires... + +Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après tout, c’est bien +possible... + +Le «grand personnage» persan et le gouverneur nous jurent qu’ils +prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et leurs courtisans +répètent leurs gestes à leur tour. Le chef de la police, un homme de +grande taille, brun, aux larges yeux, aux fortes lèvres, prend la parole +en français: + +--J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du fusil... + +Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre ou cinq grands +manteaux, très calmes, qui nous dévisagent en penchant la tête et se +tiennent debout, figures impassibles. + +--Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être chez +Mar-Schoumoun... + +--Allons chez Mar-Schoumoun. + +Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens chaldéens, +demeure à l’autre extrémité de la ville, dans le quartier de +Mart-Mariam. Nous prenons congé de ces personnages, qui pensent nous +jouer une bonne farce en nous expédiant très loin. + +--Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai mes soldats à +leur recherche... + +Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière nous. + +Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller l’attention. +Nous longeons des ruelles plus serrées les unes que les autres. + +--Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, qui commande à +tous les Chaldéens chrétiens... + +Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux de salve, pour ne +pas en perdre l’habitude. Le mollah n’est pas du tout rassuré. C’est +Yonas qui me l’affirme, en riant. Nous traversons la zone où les balles +des partisans se croisent... Elle est facilement reconnaissable aux tas +de cadavres qui la délimitent. + +Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous abordent. + +--N’est-ce pas que nous avons bien travaillé?... + +Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de les +féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour continuer. + +Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, s’offre à +nous accompagner chez le patriarche. + +Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, que garde un +soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons dans un jardin plein de +neige, comme chez le gouverneur. On nous guide le long d’un escalier de +bois, sans rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre, +tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage maigre et un +homme jeune encore, à barbe légère, aux yeux noirs. Ils nous tendent une +main baguée que Yonas,--Chaldéen d’origine,--baise respectueusement. Des +volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah est resté +dans le jardin... + +Les deux évêques écoutent Yonas.--Ils ressemblent l’un et l’autre à des +rabbins, avec leurs calottes et leurs larges vêtements noirs... Le +patriarche a un visage rose et gras, une petite moustache tombante, des +yeux très vifs... + +--Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans aussi, car +les chrétiens leur porteront secours après le combat... + +Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous nous levons. + +--Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats fouilleront +partout..., dit Mar-Schoumoun comme Yonas lui baise la main avant de se +retirer. + +Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur un tout autre +ton... + +Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. Les Français +égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la mission des Pères Lazaristes +où ils attendaient la fin de la fusillade pour rentrer. + + + + +XIX + +LE RETOUR DE LENTINA + + +On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que +les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à +l’ambulance. + +Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un +samovar, un narghilé. + +Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa +lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et +pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule... + +Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait +mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également +nécessaires: + +--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres... + +--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement. + +--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan +peut m’offrir. + +Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré +plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder. + +Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les +maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient +arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se +précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions +que cachent les «grands personnages». + +On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés +depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des +vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à +pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est +déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même +temps un paquet d’entrailles collées à même la toile. + +Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des +blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une +flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs... + +--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!... + +Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit +d’une voix rapide: + +--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se +noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents, +pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous +encombrent... + +Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un +vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de +ses oncles? + +Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires +comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son +ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés... + +--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls +l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards... + + * * * * * + +Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en +bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre. +Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme +elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel +russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par +des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la +tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil. + +Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les +Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du +colonel. + +--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui +avaient reconnu le chien de leur ennemi. + +Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari, +capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore +à Guelman-Khané... + +Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle +caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle +s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui +alourdissent sa marche. + +--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes. + +Des blocs de boue. + +Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina, +apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah +l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune +femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire +un coup de revolver dans la tête. Il est mort. + +Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est +Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina +écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle +reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis +elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise, +appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter... + +Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son +emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute: + +--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de +temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est +mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se +tuer... + +Et il laisse échapper tout haut cette réflexion: + +--C’est une femme qui porte malheur! + +Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses +origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par +la comédienne, essaie de courir derrière lui. + + + + +XX + +SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS + + +Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses bourrasques de +pluie ou de neige. Ceux des Français qui, vers les six heures, se +rendaient par groupes--le revolver dans la poche, car les traquenards +sont coutumiers--chez les Pères Lazaristes, doivent renoncer à leurs +sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles jamais éclairées sont +d’un noir absolu et l’on patauge comme à plaisir dans toutes les flaques +d’eau. Enfin, les coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont +pas rares. + +Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe qui charbonne, les +Français jouent aux cartes. Ou bien assis près du poêle, bourré de bois +vert arrosé de pétrole, ils mettent en tas les nouvelles et chacun les +commente. + +Allons-nous servir de «cadres» au bataillons de volontaires chaldéens? +Ce serait alors pour entreprendre une guerre de ruse et d’embuscade, la +seule que les Orientaux connaissent. + +C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche en péripéties. Tuer +des gens qui fuient, les surprendre encore endormis ou, cachés derrière +des tapisseries, égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer +les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des fillettes, +épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux et qui pleurent en +cadence... Tel est le rêve que les Chaldéens ont fait pendant les +longues veillées de colère et de vengeance... + +Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont accepté +l’armistice demandé par les musulmans. + +--Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer la ville[13]... + + [13] A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre + chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq + cents musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des + morts au 20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre + mille environ. + +A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, quelques +marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages comme +Mahamed-Khan, promis cependant à la mort, les espions à la solde des +Turcs, comme Yadoullah-Khan, qui porte lunettes pour avoir l’air d’un +lettré ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque meurtre +anonyme, ils se réfugient à la mission américaine ou chez les Pères +Lazaristes. On remarque que les rares cadavres des Persans notoires sont +percés de trous comme des cibles. Les ordres des officiers aux +volontaires répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire: + +--Tirez sur les chefs! Les Persans, privés de tête, se disperseront. + + * * * * * + +Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour en revenant +d’expédition. Il est tout heureux de nous montrer le mécanisme d’un +mauser automatique que lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le +prendre. + +--_Nogo Persisky capout!_ dit-il dans son jargon. + +Ce qui doit signifier: «J’ai tué beaucoup de musulmans.» Il fait le +geste de couper des têtes. + +--_Skolko?_ (Combien?) + +Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se vante un peu... + +Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels miséreux nous +harcèlent. + +--_Gardache! clebo, gardache!_ (Frère, du pain!) + +Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette musulmane, +blonde, mal vêtue... Babaïeff tire son porte-monnaie gonflé d’argent +persan et, généreux, dépose dans la petite main de l’enfant une pièce de +cinq krans à l’effigie du schah. + +--Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, moi, je le donne... +dit-il en riant à Nicodème qui lui tient son cheval. + + * * * * * + +--Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème. + +--Une... comment? + +--Armistice, comme on dit. + +Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit juger les +coupables qui déclenchèrent les troubles, on doit également retirer +toutes les armes des Persans. Tout cela traîne. On discute, on temporise +selon les procédés habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de +semaine en semaine... Il n’y a pas de raison pour qu’il ne dure encore +longtemps. + +Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards apportent la nouvelle +que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun et cinquante soldats de sa +suite invités par le fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un +grand dîner, ont été assassinés par traîtrise. + +Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la plaine, des +chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces derniers temps, +déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont changé d’avis. Ou bien, ils +n’ont pas reçu l’argent promis pour leur collaboration... + +Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance. + +Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des Kurdes de la montagne +reconnaissables à leurs bonnets pointus et à leurs turbans à franges. +Ils participent à la police générale. Ces Kurdes paieront pour les +autres. + +Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent au couteau, +sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. Quelquefois ils se trompent et +tombent sur des Persans. L’opération se fait en silence. Presque pas de +coups de feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des femmes qui +gémissent... + +Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans la boue. Un grand +corps la gorge coupée. Un autre, le visage rasé de frais, la peau très +propre. Sur l’abdomen, un petit trou par où sort un tuyau rond et +rosâtre d’intestin. L’homme a été poignardé d’un coup vif. + +--C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant les plaies... Et +vous voyez comme leurs pieds sont blancs... Ce n’était pas des +«pauvres», ces Kurdes, que l’on rencontrait, mais des «gentlemen» qui +avaient une mission: se défaire d’Agha-Petrous. + +--Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous? + +--C’est, si vous voulez traduire: «Monsieur Pierre». Nous, nous le +nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du village de Bazé, en Turquie +d’Asie. Il n’a pas voulu servir dans les armées turques. Il est le grand +général des Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles. + +--Et alors? + +--La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans tremblent. +Mahamed-Khan se demande dans laquelle de ses chambres il pourra bien +coucher. Mais l’Ange sur toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas. + + * * * * * + +--Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc cette Persane qui +vient si souvent à l’ambulance et cherche à parler aux Français? + +--C’est rien... + +--Mais encore. + +--C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint jaune, qui a une +affreuse maladie et qui se croit guéri parce qu’il a pris des remèdes de +chez vous. + +--Son nom? + +--La Persane, c’est Etiram-Khanoune. + +Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je connais quelque peu +Etiram-Khanoune. Elle s’habille à l’Européenne, du moins, elle se +l’imagine parce qu’elle porte des corsages verts, des jupes roses--deux +ou trois, l’une sur l’autre--des écharpes pourpres et bleues. Elle est +recouverte de soie noire, voilée comme le sont les femmes de sa race +lorsqu’elles sortent en ville accompagnées de leurs suivantes. + +Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, «l’imbécile-idiot» dont parle +Nicodème, s’est perdu. + +--Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas. + +Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver? C’est la +prière que nous adresse Etiram-Khanoune. + +--Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me conseille Nicodème. + +--Comment voulez-vous?... + +--Répondez quand même... + +--Mais nous n’y pouvons rien... + +--Oui, oui, vous pouvez parfaitement. + +Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande bouche, un nez +trop long pour son visage très ovale, elle a de grands yeux noirs +étonnés qui font oublier jusqu’aux oripeaux criards dont elle +s’affuble... Elle parle sans se voiler la bouche. Où est son frère? Elle +est prête à partir sous l’escorte d’un soldat français... + +Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache son visage devant +le regard du Chaldéen. Longuement, Nicodème explique je ne sais quoi. +Etiram-Khanoune me remercie, du moins, je l’imagine, et se retire. + +--Que lui avez-vous conté? + +--Que les Français allaient retrouver son frère, répond Nicodème. Vous +avez bien vu: elle est partie contente... + +Allons! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. Mais cette +réflexion intérieure accordée à ma perspicacité en défaut, je reprends: + +--Qu’allons-nous faire pour le retrouver? + +--Rien, me dit Nicodème en riant. + +--Comment rien? Alors pourquoi lui promettre? + +--Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de chercher son frère. +Elle va compter sur vous. Elle perdra du temps. Le frère, s’il est +arrêté, personne ne viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué. +Voilà. + +«Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense,» affirmait déjà le +capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils le sont beaucoup plus... + + * * * * * + +La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère n’est pas une +exception. On ignore assez l’autorité, le ton décidé que savent prendre +les femmes musulmanes sur les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va +souvent dans la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes dirigent +leurs maris abrutis d’opium... Le fils du gouverneur parle d’aller à +Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. Sa femme s’y oppose parce +qu’elle est jalouse. Il renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même +jeune femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris... + +--Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous confie Yadoullah. +Son fils ne sait plus ce qu’il veut; sa belle-fille commande à la maison +et les Chaldéens-Djilos le gardent prisonnier. + +De même, au cours des pillages, pendant que l’homme s’enfuit pour se +mettre à l’abri sous les pavillons français ou américain, on voit les +femmes persanes rester dans leurs demeures, surveiller les domestiques +et préparer l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets +précieux. + + * * * * * + +--Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, dans la région +de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, c’est exact. + +--Comment? Il y a déjà huit jours que les femmes chaldéennes se +lamentent et poussent des cris de deuil. Et c’est seulement aujourd’hui +que vous avez la certitude que celui que vous pleurez est bien mort. + +--Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de Mar-Schoumoun. Mais, +ajoute Nicodème, c’est seulement cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint +les douze cents soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes. + +Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de surprises; les +tourmentes de neige qui durèrent de décembre à fin mars sont finies. On +distingue la ligne bleue des montagnes et, sur les terrasses de la ville +de nouveau tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges +d’Allah. + +Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer de force les +tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi Odischou, le marchand de vin, +porte un fusil et patrouille dans les rues. Il est assez dangereux, +parce qu’il a peur de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait +victoire quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la fin de +ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque chose comme +«veilleur de nuit». Son fusil le gêne. Pour lui, une arme, c’est une +marchandise qui est bonne à vendre... + +Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans ne sont pas rassurés +par cette police intérimaire. Yadoullah n’ose même pas aller jusque chez +lui, sans escorte. + +Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar depuis longtemps, +il me prie de faire un détour pour contempler les boutiques éventrées. +La plupart contiennent des cadavres entassés que des chiens déchirent... +Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée sous le thorax +d’un Persan, comme sous un tonneau. + +On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente rouge du +cadavre, sous la robe de couleur... + +--Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, assure +Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, nous irons. Toutes les +maisons par ici ont été pillées; aussi elles ont peur, les femmes... + +Je demande négligemment: + +--On a pillé chez votre belle-sœur? + +--Non, pas encore... + +Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse. + + * * * * * + +--Mais la police fonctionne bien à présent? + +--On vole toujours. + +--On n’arrête personne? + +--Oui. Voici justement des pillards. + +Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On voit un Arménien +qui crie: + +--_Habarda!_ (attention!) + +Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un Chaldéen, un +Kurde, trois Persans--qui, la nuit, dévalisaient les maisons. On les a +attachés ensemble au moyen d’une ficelle passée dans les narines. + +On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables qui s’avancent +sur une seule ligne, la tête penchée et tâchent de suivre, sans se +heurter, celui qui les conduit de façon que la corde qui les réunit ne +se tende pas trop brusquement. + +--C’est pour l’exemple? dis-je. + +--Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les rues +principales, toute la journée. + +--Et après? + +--Après? C’est fini. + +--On les lâche?... + +--Vous voulez plaisanter! + +--Non, je vous demande. + +--Eh bien, on leur coupe la tête, voyons! + + * * * * * + +En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels coups de feu, un +chien qui hurle, un autre qui pleure. Le jour, des patrouilles. On +rencontre des prêtres nestoriens. Mar-Saguis notamment qui tient à se +montrer et porte le même costume que feu Mar-Schoumoun: la soutane +flottante, le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. Près de la +ceinture, une montre et sa large chaîne, la crosse d’un revolver et, +dans une poche trop étroite, un peigne à cheveux aux dents ébréchées. + +On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse le Kurde. Courts +billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier apporte en faisant de +grands gestes. Ces billets sont recopiés, distribués et affichés. La +première lettre annonce: + + «Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. Il n’y a de noir + que les toits et les murs des maisons. Nous sommes à six heures du + village de Tchara. + + «Le serviteur des serviteurs de la nation. + + «Signé: Petrous Elia.» + +La seconde réclame des renforts: + + «Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent nous + rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au foyer sont des + traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple d’en fusiller + quelques-uns...» + +Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande. + + «Hourra! Gloire à Dieu Tout-Puissant! La belle forteresse de Tchara + est entre nos mains. Le drapeau de la Croix flotte sur son toit... + Promenez-vous avec allégresse et rendez grâce à Dieu qui combattait + ouvertement parmi nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne + pensions. Tous nos hommes connus sont saufs.» + +Le quatrième billet chante victoire: + + «Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son fils Krosrov, ses + femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les vallées sont pleines de + cadavres de l’ennemi. Les chambres des maisons de Tchara sont toutes + encombrées de prisonniers que nous avons ramassés. Les richesses comme + les moutons, les tapis, les bœufs, etc... sont innombrables. Nous + avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu mille cinq cents tués.» + + * * * * * + +Faisons l’inventaire. + +A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a toujours les +cinquante Français--nous-mêmes--et leurs cinquante fusils. + +Il y a quelques Russes répartis dans les divers services de l’«armée +nationale de l’Azerbeidjan». Il y a trois colonels russes sans mandat, +un lieutenant français et deux popes. + +Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne Lentina qui s’est +grimée en «sœur de charité», une doctoresse blonde, quelques infirmières +âgées et trois demoiselles de l’Intendance qui s’exercent à monter à +cheval. + +Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la dame du +Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne comptent pas. De même que les +Arméniens et quelques chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes, +ces deux dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales: +haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, bottes rouges, +cravache. + +La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est consacrée au blanc +et se fait suivre d’un Persan, transformé en cosaque tout en carmin. +Touchant effort pour attirer les regards préoccupés des Français. + +C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme à la taille trop +serrée, au visage trop poudré, qui se promène dans un costume +d’opéra-comique et nous dévisage avec de grands yeux effrontés et +mendiants. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +LA ROUTE DES CARAVANES + + + «Sans doute, il n’est pas militaire; mais il est responsable de + son immoralité, et la plus grande immoralité, c’est de faire un + métier qu’on ne sait pas.» + + (_Lettre de Napoléon à Cambacérès._) + + + + +I + +PRISONNIERS + + +27 avril 1918. + +Ordre de départ! + +C’est Captain qui l’annonce dans la petite cour de l’ambulance où +poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux pétunias que Marcel Benoit +inondait d’eau. + +--La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par les forces +chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès. + +--On sera bientôt à court de munitions, ajoute Captain. + +--Les troupes qui sont ici vont être concentrées à Salmas, reprend +Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah. Et nous, nous rentrons en Russie. + +--Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du Caucase avec +cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu trop duré... + +--A propos, reprend Captain, ne négligeons pas les provisions. Tu +connais le chemin qui mène chez ce voleur de Rabbi Odischou. + +Depuis longtemps, Captain, Gaston Desprès et quelques autres ont +découvert le vin blanc d’Ourmiah. Une liqueur plutôt, conservée et +fermentée dans ces hautes et larges amphores de terre, dites «linas», en +tous points semblables aux «linas» des contes arabes et des _Mille et +une Nuits_, assez vastes même pour cacher un homme qui s’y blottirait. + +--Que faire chez ce Rabbi? demande Desprès. + +--Des réserves pour la route. + +Chez le Rabbi en question il y a une source de vin blanc... + + * * * * * + +En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en termes stratégiques, +se traduit élégamment par «battre en retraite[14]». Nous battons donc en +retraite, selon l’ordre reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons +Ourmiah. On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman et +d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons français et +américain, pendant les derniers massacres, ne cachent pas leurs espoirs +de représailles. + + [14] M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à + Ourmiah, à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés. + +Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se déclarent +abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce sont les Français qui les +ont armés et maintenant les Français se retirent... + +Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois, un matin +d’avril pluvieux, au milieu du silence de la population. + +Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand même. Tous ces gens +qui avaient eu confiance! Qui résistaient parce que nous étions là! Et +tant de choses encore à découvrir pour nous: les collines de cendres +près de la ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je +ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes fidèles de +Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres des leurs pour qu’ils +soient dépecés par les oiseaux du ciel... + +Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions appréciés, depuis +Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina... + + * * * * * + +A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit les eaux bleues du +lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans les immeubles détruits, à ciel +ouvert, que les Russes occupaient et dans l’ancienne Intendance où les +sœurs de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs +coiffures blanches. + +Les soldats russes, avant d’abandonner cette position, ont vendu leurs +fusils, leurs munitions et leurs chevaux aux indigènes. Le gérant d’une +société de ravitaillement a cédé la flottille du lac au comité des +démocrates persans de Charaf-Khané. + +Il a été convenu que nous prendrions passage sur un bateau de cette +flottille. Les Persans s’engagent à nous laisser partir avec nos armes +et bagages jusqu’à la frontière russo-persane. + +--Enfin! triomphe Captain, Gaston Desprès va de nouveau être malade... + +La traversée du lac est quelquefois assez pénible: les tempêtes sur +cette mer intérieure sont sournoises et soudaines. + +Mais nous ne sommes pas encore à bord... + +Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte une barge et son +remorqueur. Une petite barque s’en détache qui se dirige vers le rivage. +Elle dépose un maigre délégué du comité démocrate. Ce personnage au +regard craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de leur +voyage. + +--Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers, fusils, +cartouches. Ces objets seront restitués à Djoulfa, lorsque les Français +auront franchi la frontière. + +Ces conditions sont tout à fait différentes des premières. Le délégué +sourit sournoisement. + +--C’est à prendre ou à laisser... + +Il y a bien un autre moyen, énergique: rester avec les montagnards +d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent qu’une chose: c’est que les +Français ne veuillent point s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles. +Nous gagnerons Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà +les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à leur grand +étonnement ils apprennent que les nouvelles conditions des démocrates +persans sont acceptées. + +Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte de la réussite de +sa mission aux Persans qui sont restés sur le remorqueur et n’ont encore +pas osé s’approcher du rivage. Les fusils et les revolvers des Français +sont mis en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un des +nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les surveilleront. + +--Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont bien les plus +ahurissants des militaires, observe Captain. Ils s’imaginent tout +connaître: la stratégie, le combat, la manœuvre et l’offensive. + +--C’est le «Café du Commerce» derrière les armées, réplique Marcel +Benoit. + +--N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait, ajoute +Gaston Desprès. + +--Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le bateau en allant en +Russie, l’un d’eux me disait: «Moi, je ne punis jamais, mais quand je +punis, c’est huit jours de prison.» Fort bien. Mais à quel moment cet +imbécile jugeait-il que telle négligence valait huit jours de prison? + +--Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit. Ils s’affolent, +ordonnent de rendre les armes à des Persans qui tremblent de peur... Ils +disent pour s’excuser que des sanitaires ne sont pas faits pour des +aventures guerrières. + +--Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante sanitaires en +cinquante soldats armés de fusils et de revolvers, comme cadres +probables à une armée hypothétique de volontaires, riposte Captain. On +doit aller jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures +graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien il est +préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier de +carrière... + + * * * * * + +... Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux sœurs de charité +russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance et le vieux M..., ancien +directeur au Service de Santé des nouveaux bataillons chaldéens... Le +temps est doux. Nous partons à la nuit tombante. + +... Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume... Nos armes sont +déposées en tas, sous des bâches. Nous nous sommes couchés, les uns sur +le pont, d’autres dans la petite cale. Des soldats persans nous +surveillent... + + * * * * * + +Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous débarquons à +Charaf-Khané. La barge vient accoster au ponton d’où les soldats russes, +il y a quelques mois, se laissaient tomber dans les eaux lourdes du +lac... Nos armes nous seront remises plus tard... Des Persans maigres et +bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le fils de l’ancien +gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa mince tête surgit d’un col de +fourrures. Comme les cinquante Français passent devant les troupes +persanes, le fils du gouverneur prévient ses guerriers: + +--Reculez-vous! Les Français ne sont pas des Russes. Ils n’ont pas de +fusils, mais ils pourraient vous sauter dessus et vous désarmer. + +Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les ont achetées aux +«tavarischy», lorsque ces derniers abandonnèrent le front du Caucase. Un +fusil à chargeur se vendait deux ou trois krans (trois francs de notre +monnaie). + +Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous rendait souvent +visite à l’hôpital français d’Ourmiah, ordonne que l’on fouille nos sacs +et nos effets, puis, très oriental, il proteste auprès des médecins: + +--Je n’y suis pour rien... Je ne mets pas en doute votre parole... Ce +sont les autres qui le veulent ainsi... + +Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des mollahs et mouchteheds +découvrent dans les sacs des Français des photographies d’Ourmiah. Ils +s’en emparent et se communiquent leurs impressions: + +--Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont eu l’audace de +photographier nos femmes... + +Ils confisquent des cartes postales: _intérieurs persans_, _derviches +persans_, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris à raison de trente +kopecks la pièce. + +Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues retiennent aussi leur +attention. Le fils du gouverneur nous dit gentiment, dans un sourire +forcé: + +--Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez tués... + +Détail remarquable! Les Persans qui opèrent ces fouilles sont tous ou +presque tous d’anciens habitants d’Ourmiah. Les Américains de la Mission +évangélique ou les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont +protégés contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi des prêtres +musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au moment des troubles de février +et se réfugier à Charaf-Khané, grâce à la complaisance des Français. + +Les Chaldéens montagnards se montraient alors très mécontents de ces +sauf-conduits délivrés au petit bonheur. + +--Laissez-les-nous! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront plus. Au reste, +vous avez tort de compter sur leur reconnaissance. + +--Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait Nicodème. + +Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont appris chez les +Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent aussi un peu l’anglais à +force de fréquenter la Mission américaine... + +Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes redingotes noires +et des toques en forme de fez. Ils ont l’air de louches marchands de +cacaouettes, trop souples, trop aimables, inquiétants avec leurs +éternels sourires. Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent +leur parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au fond, +ils ne demandent qu’une chose: de l’argent. Ils sont persuadés que les +Français détiennent la caisse des bataillons chaldéens. Ils cherchent à +la découvrir. + +Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et que leurs +amis, à Marand, se sont promis de massacrer tous les Français au moment +où ils traverseraient la frontière persane. Ces renseignements nous +furent confirmés dans la suite par les déclarations des Belges employés +dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les Persans n’osent +pas maltraiter les Français, ils nous affirment: + +--Vous partirez ce soir pour Djoulfa... Non, demain... + +Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et parlent de +recommencer les fouilles. Parmi eux quelques officiers en blanc, chargés +de galons. + + * * * * * + +Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne devons pas nous +éloigner de notre cantonnement: l’ancienne salle de bains des +Ziemski-Saïous. Défense de traverser la voie du chemin de fer et d’aller +au delà de la barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes, +les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont abandonnés et +qui sont restés là, inutilisables. + +Défense également de nous rendre jusqu’au village de Charaf-Khané. Comme +distraction, les prisonniers ont tout loisir de regarder les montagnes +bleues, au loin, sous la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout +qui, chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine... + +--Ah! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils, se lamente Marcel +Benoit... Avec ces gens-là, il n’y a que la manière forte. Et que +penseront de nous les montagnards d’Agha-Petrous?... + +A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine... Des mendiants à demi morts +de faim s’entassent derrière les fils de fer barbelés de notre prison. +Un policier persan fait circuler ces visages amaigris, aux yeux +brillants, parce que le pain que donnent les chrétiens est impur... + +Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux persans sont +arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés à Ourmiah,--maintenant +prisonniers des démocrates persans,--sont des soldats déguisés en +médecins. Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres (_sic_) +et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc. + +Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous retrouvons ces +paysages où nous sommes venus, il y a neuf mois, nous mettre à la suite +des armées du Caucase... Le camp des cosaques, près de la voie du chemin +de fer, n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des Persans +et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à demeure. + +Nicodème et moi--car les interprètes chaldéens Nicodème, Israël et Yonas +nous ont suivis--près du village de Charaf-Khané, parmi les pommiers +blancs de printemps, nous rencontrons un groupe de guerriers persans. + +--Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui sont venus pour +être officiers chez les Djilos. + +Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans donnent aux +Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous. Mais, sans souci des Persans, les +Français se dirigent vers les rives du lac. + +Le vieux médecin russe qui avait le titre de «Directeur du service de +santé des armées de l’Azerbeidjan» s’y promène avec Maurice Jammes, à +petits pas... Il évite soigneusement les bidons de pétrole vides, les +barques, les caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué +là... Il semble indifférent à ce qui l’entoure... + +On entend Jammes: + +--Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le Caucase... + +Le Russe répond: + +--Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes. Le Caucase n’est +qu’une colonie... Nitchevo... La Russie est grande... + +Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé. Jammes prend congé +et nous rejoint. Je regarde mes camarades qui font les cent pas sur les +bords du lac aveuglant de soleil[15]... Ils ne redoutent pas plus les +Persans de Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient les +faire massacrer en février... Ils marchent sans souci des redingotes +noires qui les contemplent, effarés de ce sans-gêne. Ils vont à +l’aventure, le long des quais et même plus loin... Ce sont des Français +hardis et francs et qui depuis longtemps déjà se savent promis à une +mort violente... + + [15] Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la + Dariatcha (petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du + Sehend. Il a 4.000 kilomètres carrés, mais il est sans profondeur... + Il renferme de nombreux îlots et récifs: les principaux, l’île des + Chevaux, l’île des Moutons, l’île des Anes, sont des centres de + culture et de pâturages. L’eau du lac est plus chargée de sel que la + mer Morte: «Les nageurs ne peuvent y plonger et leur corps se + recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant comme la poussière de + diamant. Dès que le vent souffle, une écume salée se forme en + grandes nappes à la surface de l’eau; sur les vases des bords, le + sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur...» (E. + RECLUS). «Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on y + trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire + par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux» (_L’Asie_, + par M. L. LANIER). + + + + +II + +CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS + + +Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là--le septième de notre +captivité à Charaf-Khané--se ranger sur la voie de chemin de fer, en +face du baraquement où nous sommes gardés. + +Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les Persans) et doit y +retourner. Il nous est envoyé par les soins du consul de France. + +Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs assiègent +Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne Djoulfa-Marand qui +conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, sur tout l’ancien front du +Caucase... + +Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français prennent les +compartiments d’assaut, devant les Persans en armes qui n’osent pas +s’opposer à ce départ... + +--Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont avec vous! décide un +Persan délégué du Comité démocrate. + +--Quels Chaldéens? + +--Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils sont citoyens persans +et ils n’ont pas de passeport. + +C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de passeport. Ils +ne peuvent quitter Charaf-Khané. + +--Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le Persan, on vous les +rendra à la frontière... + +Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers un paysage +assez verdoyant: des rivières, des pâturages, des saules. Les deux sœurs +de charité et quelques officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent +de nostalgiques chansons... Il pleut... Charaf-Khané n’est plus qu’un +ancien mauvais souvenir. + +Tout d’un coup, Captain demande: + +--Charaf... le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce que ça veut +dire? + +--«La maison du vin», répond Marcel Benoit qui a quelque connaissance de +la langue persane. + +--Je m’en doutais, avoue Captain. + +--Tu t’en doutais? réplique Gaston Desprès, ironique... + +--Oui, je m’en doutais; j’ai pas pu y découvrir une seule source de +vin... + + * * * * * + +Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à quatre kilomètres +de la ville. Nous débarquons, sans bruit, discrètement. Puis nous +prenons la grande route toute bordée de jardins. + +A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes couleur de +brique... Près du fossé, un mendiant couché, immobile sous le soleil, +comme un mort. Il est mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux +gros orteils de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir. + +Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme à Ourmiah, des +misérables meurent en grand nombre, soit de faim, soit des suites du +typhus. Aussitôt, pour que les porteurs les reconnaissent dans la foule +des dormeurs, on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce +d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève de donner à +ces cadavres une position rigide et réglementaire. + +Sur les talus des cimetières, aussi importants que les quartiers de la +ville et qui composent de petites cités dans la grande, des Persans en +lévite noire ou brune viennent nous voir défiler... Mahamed, +«l’homme-qui-doit-mourir», réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet +d’ambre... Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien gouverneur +de Salmas. Ils nous saluent en portant leur droite au front, puis à leur +poitrine. Ils paraissent très contents de nous voir. Après tout, ils +sont peut-être sincères... + +Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment avec cours, +jardins, grandes murailles, moitié européen, moitié persan. Du haut des +tours, on voit la ville, ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille +citadelle grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau +de saules et de platanes... Les rues ne sont pas sûres, dit-on. Un +pharmacien français, qui porte les galons de capitaine d’infanterie et +qui ne manque ni d’indépendance ni d’énergie, reçut un peu avant notre +arrivée, plusieurs coups de feu. De maladroits cavaliers le +poursuivirent même quelques minutes. Le Français sut se dérober à leurs +recherches. + +La plupart des Persans, favorables aux Allemands depuis que les armées +russes ont évacué la Perse, attendent impatiemment l’arrivée toujours +prochaine et toujours retardée des forces turques. + +Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris. + +Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents secrets et des +espions. L’aristocratie persane est favorable, paraît-il, à la France, +mais le peuple et ceux que l’on appellerait les «Jeunes Persans» qui +composent trente-six comités démocrates, tous jaloux de leurs petites +prérogatives, sont acquis par les Turcs. + +Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, occupe ici, depuis +que la paix entre la Russie et l’Allemagne est signée, les fonctions de +consul. Il a aussitôt établi une agence de renseignements. + +C’est chez lui que les comités persans prennent le mot d’ordre et +gouvernent la ville, car le prince héritier, le «Valhiad», a perdu tout +pouvoir et les consignes qu’il distribue en tremblant, personne ne les +entend. + +Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase et, +maintenant, dans la Perse. La révolution russe inaugura ces soviets. Il +y en avait dans les armées russes. Le corps des volontaires chaldéens en +comptait deux, chargés de ratifier les décisions des «younkers» russes, +dont il fallait, paraît-il, se méfier. + +A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité arménien surveille, +non sans avantages, les Persans qui essaient de prendre le bateau, en +présentant des passeports achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah. + +D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, les comités ne +reconnaissent point l’autorité du prince héritier de Tauris. + +Qu’y a-t-il dans ces comités? Jusqu’ici, nous n’y avons rencontré que +des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du comité de Charaf, qui, sous +prétexte de fouilles, s’emparent de l’or et des bijoux qu’ils +découvrent. + +--Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites attention quand +vous sortez, nous disent les Pères de la Mission catholique. + +--Il y a du danger dans Tauris? + +--Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues. + +C’est vrai. + +Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant du bazar, nous +apercevons, dans la foule persane, un homme habillé à l’européenne. +Naturellement nous le regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous. +Il nous salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus gris. Des +bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, assez grand, de rudes +épaules. + +--Vous êtes Français? Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous venez +de loin?... + +--D’assez loin, oui... + +--Vous avez traversé la Russie? + +--C’est cela même. + +--Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis libre et je +travaille au consulat. + +Quel consulat? Il ne précise point. + +--Vous ne restez pas à Tauris, messieurs? + +--Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas comme vous... + +--Moi? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche des tapis anciens. +Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous avez le temps, je vous +montrerai. + +Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur d’autres sujets. +Il intervient: + +--Vous étiez prisonnier? Longtemps? + +--Assez longtemps. + +--Où avez-vous été fait prisonnier? + +--En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi au commencement, en +France. + +--De quel côté? dis-je. + +--Dans les Vosges... Dans les bois des Vosges. + +Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt: + +--Comme c’est curieux! J’y étais également. + +--A quelle époque? + +--Au début, en 1914. + +Et j’indique l’endroit. + +--Ah! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête. + +«Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée... Comme l’herbe doit y être +belle!... + +--L’herbe seulement; les bois sont fauchés. + +--Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là? demande l’amateur de +tapis. + +--Précisément. + +--Ah! Monsieur, quelle triste chose que la garde de nuit sur la ligne, +près de la Croix-Hidou. + +--C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y promener sans +péril... + +--Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant. + +--Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien... + +--C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous savez... + +Puis, il reprend avec un peu d’hésitation: + +--Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur? + +--Oui... Mais... sur l’autre versant, n’est-ce pas? + +--Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat sans paraître +gêné... + +--Le vent soufflait très fort, parfois. + +--Sans délicatesse, monsieur. Ah! comme c’était désagréable... + +Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais qui nous semble +très long à tous les trois. + +--Il n’y avait pas que le vent, monsieur! poursuit l’étranger. Que +d’abris il a fallu construire! + +--Vos tranchées étaient admirablement fortifiées. + +--N’est-ce pas? approuve-t-il, le visage rayonnant. + +Mais il ne peut se tenir plus longtemps: + +--Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos abris pour enfants, +d’excellentes réserves de vivres et de conserves. + +--Vous mangiez donc quelquefois? + +--Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer en pays +ennemi. Le vôtre marchait mieux. + +--Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances. + +--Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre... + +--Si, quand nous sommes entrés en Alsace. + +--Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous mettre à la +portée de nos forts. + +Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude. + +--Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il. + +--Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette guerre, messieurs: +l’Allemand et le Français. + +--Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien ne reste de tout +cela. + +--Hélas! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant de morts. Et pour +ceux qui demeurent, des souvenirs comme la garde, le froid, la pluie, la +neige, les marches. Et si c’était fini!... + +Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse: + +--Vous avez des nouvelles? + +--Très peu... Très mal... murmure-t-il avec prudence... On dit... On dit +tant de choses... + +--Mais enfin... où en est-on? Est-ce que cela va finir? + +--Sans doute... Je crois que les Empires centraux vont prendre Paris... +Vous me demandez ce que je pense, n’est-ce pas? + +--Ce n’est pas possible! affirme Benoit, si catégorique que l’Allemand +interloqué hésite... + +Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente: + +--Et vous allez rentrer chez vous, en France?... + +--Nous allons du moins l’essayer. + +--De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne chance, messieurs. + +Si c’est une politesse, elle en commande une autre: + +--Bonne santé et bonne chance, monsieur. + +Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les deux +soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance de nos +règlements respectifs... Je ne sais pas encore pourquoi nous n’osons +pas--ou nous ne savons pas--nous serrer la main. + + + + +III + +LA CARAVANE + + +Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos bagages. Nous suivrons +à pied, par étapes, et nous gagnerons ainsi la ville de Kasvine où +doivent se trouver les premiers postes anglais. + +Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques persans nous +font remettre de vieux fusils russes à un coup pour remplacer--si +possible--les Lebels à chargeurs que les membres du comité démocrate de +Charaf-Khané nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers. + +Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La chaleur est +assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux chargés de caisses, +les uns derrière les autres, par files de cinq ou six. Quelques-uns +d’entre nous, qui composent l’avant-garde, surveillent les chameliers. +Derrière les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe. + +Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre «mosquée bleue» qui +date du XIIe siècle et qui fut détruite par un tremblement de terre. Les +blocs de pierre n’ont pas bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les +voûtes obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans encombre. +Des ânes couverts de rondins de bois ou de pastèques nous obligent à un +arrêt. + +Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment en hâte leurs +boutiques. Un marchand nous demande respectueusement: + +--Osmanlis? (Turcs?) + +--Bali (oui), répond Captain sans hésiter. + +Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main sur le cœur, puis +il propage autour de lui la bonne nouvelle qu’il vient d’apprendre. + +Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un indigène a +soudain la bizarre idée de vouloir enlever au «Captain» l’arme que +celui-ci porte sur l’épaule. On corrige rapidement ce téméraire qui +s’enfuit sans protester. + +Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque côté, des jardins. Nous +laissons Tauris derrière nous. + +A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge dans la boue et le +fumier. Des lumières s’allument le long de l’unique rue de ce pauvre +village: Basmindje. Le bruit s’y répand aussitôt que «mille Djilos»--des +Chaldéens montagnards--sont venus piller le pays. Les Musulmans se +barricadent dans leurs demeures. + +Au cours de notre randonnée l’imagination orientale nous a rendu de +grands services. Et nous avons nous-mêmes contribué à notre légende. + +Chaque fois qu’un Persan demandait au «Captain» où nous allions, il +répondait ou faisait traduire par l’interprète: + +--Nous marchons à la rencontre des Anglais. + +--Les Anglais? Ils sont donc en route? + +--Oui, ils se dirigent sur Tauris. + +Puis Captain, impassible, se taisait, comme s’il avait trop parlé. Et le +Persan de raconter partout que les Anglais, que l’on croyait à Bagdad, +étaient peut-être déjà sous les murs du village... + +A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche ayant traversé +Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, Turckmantchaï, Hadji-Kias--haltes +habituelles des caravanes--les Musulmans nous prennent pour des Turcs, +comme à Tauris. + +Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de trente ou de +quarante-huit kilomètres, à travers les cols arides, les hauts plateaux, +les fondrières et les torrents où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux. + +La marche est rendue encore plus difficile, en raison des trous que l’on +a creusés sur la route, pour les canalisations. On ne les voit pas dans +la nuit. Mais on entend parfois comme le bruit d’un torrent souterrain. +Alors les «faites passer» secouent notre torpeur. + +--Attention! Un trou sur la gauche! + +On croit se guider en consultant les cartes russes. De Tauris à Kasvine, +elles accusent une distance de 497 kilomètres... Mais ces cartes sont +établies au petit bonheur, par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un +agréable dessin à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances. + +On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier qui sommeille sur son +petit âne, entre le premier et le deuxième «train» des chameaux: + +--Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit? + +Le farsak--ou farsang--est une mesure persane déjà usitée du temps de +Xénophon et de la Retraite des Dix mille, et qui équivaut suivant les +auteurs, à six, huit ou neuf kilomètres. Les distances calculées en +farsaks, transposées en verstes russes, sont reportées ensuite en +kilomètres. On peut s’y fier, comme on voit. + +--Combien de farsaks? + +Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le veuille ou non, +répondre d’une façon précise. Il chantonne dans un «sabir» que nous +traduisons à notre gré: + +--_Adine farsak palavina_ (un farsak et demi). + +Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi bien au départ de +la caravane que vingt minutes avant l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous +déclare, sans se presser: + +--_Adine farsak palavina._ + +Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de la distance. Aussi +Captain qui, de matelot a été transformé en fantassin, ronchonne en +butant contre les pierres qu’il ne voit pas: + +--Quand on arrivera?... Tu peux toujours le demander à «Palavina»!... + +Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba... + +On marche dans une obscurité presque complète, sauf les nuits où une +lune blanche s’avance devant nous. On s’arrête au petit matin. On dresse +les tentes. On dort. Le lendemain, on allume les feux, on prépare deux +repas, celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on prendra +froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. Ce sont les chameaux +qui décident. Au reste, ils sont les seuls qui connaissent vraiment les +pistes. + +Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée de +soleil, le repos dans les caravansérails grouillants de vermine dont +l’odeur de bergerie pique les yeux, le rauque grognement des dromadaires +au passage des gués et les chants monotones des chameliers qui bercent +nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles... + + + + +IV + +L’ART DES INTERPRÈTES + + +Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a +conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français +jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A +Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit +dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres +d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de +l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la +route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne +peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles +indemnités. + +Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A +Setcham, près d’un caravansérail. + +Si l’on demande à un Persan: + +--Qui a construit ce «relais»? + +--Schah Abbas, dit-il. + +--Et ce pont? + +--Schah Abbas... + +--Et cette vieille forteresse? + +--Schah Abbas... + +C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir +des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce +qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays. + +Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et +Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière +nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts +et ses mosquées de faïences peintes. + +C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au +sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des +Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des +Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille +Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.» + +Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une +cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades +et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux... + +A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de +n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers +allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant +Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre +côté et sont partis sans se retourner. + +Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville, +d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues +prenaient le frais... + +Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade, +Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui +dominent Kasvine... + +On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route +persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos +d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours +ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés +de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes +à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes +voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans +les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce +n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le +voyageur--se couche ou s’assied. + +Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les +chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et +glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent +d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en +sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère +par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez +les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents +mètres en arrière, personne ne s’y trompe: + +--Encore un torrent à traverser... + +Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant. +Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se +jeter dans l’eau, toute la caravane suit. + +C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les +surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que +mal et de traverser le fleuve avec lui. + +Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette +charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant. + +--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain». + +--Jamais! + +--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?... + +--Oui... + +--Tu sais qu’ils sont pleins de poux... + +--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain. + +--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès. + +--Beaucoup? + +--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas. + +--Tu me diras demain? + +--Si tu veux... Pourquoi? + +--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne +restent que sur les autres chameaux. + +Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute: + +--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens... + + * * * * * + +Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité, +le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine. + +Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos +fragiles abris. + +Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux +interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous +ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël, +abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans. + +Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur +fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se +coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté, +mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de +comprendre. Il traduit on ne sait quoi. + +Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime +avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des +paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le +traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors. +Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète: + +--Mais que raconte-t-il? + +Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de +préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font +le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps +qu’elle est oubliée. + +Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux +Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis +témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans, +ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas +à offrir. + +Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les +interprètes savaient lui faire payer ce service. + +Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les +tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise. + +--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan. + +--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure. + +--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan. + +--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant, +reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre +encore plus beau. + +Le Persan hésitait encore: + +--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils. +Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi... + +Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile +du Français qui remerciait. + +--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage. + +Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger +par ces mots: + +--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres. +Il reviendra. + +Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse +accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches +Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour +eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui +n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que +chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés. + +Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois +avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck... + +Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son +souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils +devenus? + +Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais +Captain lui non plus, ne dort pas. + +--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais? + +--Rien... + +--Tu penses à Panam? + +--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races... + +--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au +fond de bavarder un peu. + +«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je +te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous +étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour +écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les +malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils +croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux. + +A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain +élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre: + +--Taisez-vous, quoi! + +--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le +sommeil... Quelle chance il a!... + +Puis, confidentiellement, Captain murmure: + +--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous +le vent... + + + + +V + +DANS KASVINE, COLONIE RUSSE + + +Juin-septembre 1918. + +Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans les ténébreuses +ruelles de Kasvine, le dernier jour de mai. Une troupe de conquérants ou +de pillards devait défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites +venelles de cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur +des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos torches, nos +chameaux et nos fusils. + +Une branlante maison persane, abandonnée par les Russes, inhabitée +aujourd’hui, toutes ses chambres disposées autour d’un jardin détruit, +nous servira de campement. Il y a un petit verger caché, des terrasses +et une citerne d’eau à l’odeur immonde. + +--J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici! souhaite Captain. + +Mais tout le monde ne raisonne pas comme Captain. Il en est qui +voudraient remonter sur Enzeli, avec les Anglais. + +A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de troupes anglaises +expédiées de Bagdad. Elles doivent atteindre Bakou et ses pétroles. +Elles y songent peut-être, mais elles ne paraissent point pressées. + +Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. L’État-major +britannique a essayé de les transformer en mercenaires pour le Roi de +Londres. Mais les cosaques ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils +comptent se diriger sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie. + +Il y a également quelques échantillons de policiers et d’agents secrets. +Les uns au service du consul allemand de Tauris, mais un plus grand +nombre au service des Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques +savent organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils pénètrent +pacifiquement dans un pays inconnu. + +Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez qui l’on a découvert +des caisses de cartouches. Ces nobles personnages, qui prêchaient la +guerre sainte, disparaissent doucement. Rien ne semble modifié dans la +ville. Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes voilées, +chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, de mendiants et +de charmeurs de serpents... + +Lorsque des «agitateurs persans»--c’est le nom que l’on donne à ces +patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite invasion anglaise--sont +dénoncés, on les arrête sur-le-champ. Pas de jugement. Pas +d’emprisonnement non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour. + +Un soir, devant chaque maison où un «rebelle» s’est réfugié, vient +s’arrêter une petite automobile américaine et un conducteur. Un soldat +anglais, un fusil à la main, ordonne au Persan dont l’État-major +britannique a décidé de se défaire, de prendre place dans la voiture qui +attend. Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation formulée +en certains termes par un Européen également armé. Il préfère obéir tout +de suite. L’automobile s’éloigne donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle. +Une autre. Une autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la +ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. Là, d’autres +automobiles attendent. D’autres arrivent. Elles sont toutes semblables: +sur chacune il y a un soldat anglais au volant, son fusil à portée de sa +main et un Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de Persans +font ainsi, en même temps, une promenade nocturne... + +A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté annonce avec +l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très dangereux de descendre +de voiture en cours de route. Pour éviter un accident mortel, on préfère +achever tout de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de +retarder la bonne marche du convoi. + +Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend tout de suite. + +Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des automobiles +prend la route de Bagdad. C’est là seulement, dans cette vieille et +célèbre cité, que les «voyageurs involontaires» sont confiés aux soins +diligents des policiers anglais. + +Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes plus ou moins +vraisemblables ont cours sur le compte des disparus. Mais personne ne +peut affirmer qu’il les a rencontrés... + + * * * * * + +Première promenade dans cette ville soumise--ou du moins qui le paraît. +Un air de fausse sécurité. Mais cela nous suffit. + +Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent de croassants +corbeaux ombragent l’avenue principale (l’avenue du Schah) qui relie le +centre de la ville aux quatre grandes artères. + +Le long de ces boulevards, des magasins à la russe, des salons de +coiffure, des marchands d’antiquité, des pharmacies, des échoppes de +changeurs, des restaurants, et des cafés étalent leurs enseignes encore +écrites en russe. + +--Quand tu liras: «vodka» ou «vino», préviens-moi, dit Captain. + +--Il suffit d’entrer dans un «traktir» (restaurant) répond Desprès... + +On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les casernes où les +armées du Caucase séjournèrent longtemps, la demeure du gouverneur et +son jardin à l’abandon. + +Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que les soldats russes +pour qui la paix est signée remontent dans leur pays. + +On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne. Ce sont +d’anciennes infirmières russes. Les ambulances ferment, mais les +dortoirs de ces dames sont toujours ouverts. Que font-elles ici? + +Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des Britanniques tout +en jambes et qui ne voient personne, des Français curieux et pressés. On +les aperçoit une fois, deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés? +Chargés de missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On +assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils sont discrets. + +Et la vie orientale continue. + +Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de petites toiles rouges. +Des éventaires de fruits, d’aubergines et de tomates se sont établis +sous des voûtes de feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les +pots de lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs... Les vieilles +ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées; elles +s’enchevêtrent et débouchent soit sous les voûtes du bazar, soit devant +le large cimetière où s’érige la mosquée aux colonnes de faïences +peintes que des poutres consolident: le tombeau vénéré de +Schah-Zadeh-Hossein... + +Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure, nous +découvre. Confidentiel, il glisse au «Captain»: + +--Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins secs... + +--C’est du vin que tu désignes ainsi? + +--Et de l’arak... (eau-de-vie de raisins secs). Et de la vodka. Mais +elle n’est pas naturelle. + +--Où donc? + +--Et du «mastic». + +--Du... comment? + +--C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays avec de la résine +de pistachiers, explique Benoit. + +--Bon, décide Captain. Je vois ça, j’aime mieux ta «liqueur de raisins +secs», comme tu l’appelles... + +--Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais elle est plus sûre. + +--Où as-tu trouvé ça? + +--Ces remèdes, on les obtient chez les «apothèkes». + +--Ah! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool... Ça va... + +Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur. Des corneilles +s’envolent en criant. Il est midi... Et, soudain, des cosaques au large +chapeau de feutre galopent à travers les rues, au grand effroi des dames +voilées de tulle blanc... + + * * * * * + +Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs +arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées par des +cosaques. Dans ce «traktir» qui sent le «chichlick» (viande de mouton +rôtie) et l’arak, des soldats russes se lèvent comme nous entrons. Très +raides, ils nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la +coutume, de grandes coupes emplies de «mastic». + +Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous buvons à tour de rôle. +Les Russes, toujours debout, au garde-à-vous, attendent. Ils poussent +une clameur à «notre santé». + +--J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit Captain. + +Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes bombées de nos hôtes. +Ils accomplissent, ainsi, sérieusement, un des rites de leur aimable +tradition de buveurs. + +--Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille Captain à son ami +Desprès. + + * * * * * + +--Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines, constate +Captain. + +--Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne sais rien? réplique +Desprès. + +--Je ne sais rien? Je sais qu’on a demandé aux «Britisches» s’ils +avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit «oui» et ils veulent nous +emmener à Bakou, où il y aura du travail. Les «Britisches» veulent faire +combattre pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de +volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine le choléra +et le typhus. + +«Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner. + +--Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner? interroge Desprès. + +--Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à un verre d’eau +et je te permettrai de m’offrir de l’«arak» et du «mastic». + +Captain ne se trompait pas. + +Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements, quittent +Kasvine. + +--Où vont-ils? + +--Dans le Caucase... + +Ils ne s’en cachent pas, du reste. + +Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les grands mûriers +de l’avenue du Schah, derrière le fanion des volontaires de la mort qui +porte des tibias blancs sur fond noir. Les Persans regardent longuement +ces hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous le large +chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de foin attachée près des +fontes et le paquet de pansement ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se +réjouissent de ce départ. + +--Au moins, dit le chef de la police indigène, les Anglais bâtissent; +mais, partout où sont passés les Russes, on ne voit que ruines et +incendies. + +--Allons, tout va bien, affirme Captain. Les «Britisches» vont pouvoir +placer des écriteaux et des enseignes, en anglais, un peu partout. + +Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la Caspienne, +opérée par les Russes pour le compte des Britanniques. + +--C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque Marcel Benoit. + +--Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre, les «Britisches» +pousseront l’offensive, répond Captain. + +Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par les sanitaires +russes, sont organisés par notre détachement. Pour le compte des +Anglais, bien entendu. Le premier à l’usage des blessés, un autre pour +les typhiques, le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les +convalescents. Nous avons la surprise d’y découvrir tout un solde de +«sœurs de charité» russes. + +--On a dû les oublier, remarque Captain. + +La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail terminé, les +Français montent sur les terrasses de leur maison persane. Terrasses en +terre battue. L’herbe par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans +les chambres. On y joue aux cartes, naturellement. Captain raconte des +histoires. Il a liquidé son lot d’aventures marines. Il a trouvé un +nouveau «rouleau»: des histoires de chasse. + +--Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais avoir avec +moi, ici, mon «américain» à six coups... D’une précision! + +--Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès en riant. + +--Idiot! réplique Captain furieux. Tu n’aurais qu’à te placer à deux +cents mètres avec une bouteille vide au bout de ton bras droit, que tu +tiendrais levé en l’air, comme ça. Eh bien! si du premier coup, avec mon +«américain», je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille, +je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb dans les fesses... + + * * * * * + +On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher et dormir quand la +nuit se fait plus douce. + +Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune clarté: les +ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer dans la plaine, la +grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein où tout le jour des caravanes de +pèlerins s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer +d’étranges fardeaux roulés dans des tapis: cadavres de fidèles musulmans +qui ont demandé à être ensevelis près du vénéré Hossein. + +Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de bonne heure. Et +l’existence reprend son cours. Les vieux landaus tournent sur les +boulevards cependant que le cocher crie: «Habarda!» (attention!) sans +ralentir son allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent +Kasvine d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes, de pistachiers +et de champs d’abricotiers, transportent des pastèques, des concombres +et des raisins, cependant que sur les hauts minarets des mosquées, les +mollahs crient leurs incantations habituelles. + + + + +VI + +AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE + + +Mon vieux, commence Captain, on ne va pas moisir dans le pays. + +--Qu’est-ce que tu racontes encore? intervient Gaston Desprès. + +--Ce que je sais. On devait aller à Bakou--ou sur la route--avec les +cosaques russes et les Arméniens pour occuper la ville du pétrole. Eh +bien! on n’ira pas. Les Turcs ont livré bataille. Les Russes sont +rentrés en Russie et les «Britisches» ont pris la fuite. Et ils évacuent +en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la police que +pour la guerre, les «Britisches». + +--Où as-tu appris ça? + +--Je ne puis révéler mes sources, réplique Captain sévère. Et maintenant +il nous faut partir. Kasvine est menacé. Il faut imiter les Anglais qui +se replient sur des positions... + +--... préparées à l’avance... On connaît la formule. Où ça, ces +positions? + +--Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan... + +--La preuve de tout cela? réclame Marcel Benoit perplexe encore devant +ce défilé de précisions. + +--Demandez le «Bobard», quotidien entièrement rédigé par Captain! crie +Gaston Desprès, goguenard. + +--Quelle noix! interrompt Captain... Écoutez, j’ai rencontré un officier +anglais tout à l’heure, sur les «Téhéran-road» comme ils disent... + +--Tu étais donc sorti seul pour aller boire? interroge Desprès... + +--Et le «Britische» m’a dit:--«Qu’est-ce que vous fabriquez en Perse, +les Français?» Puis, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait pas, +l’officier a ajouté:--«Nous n’avons pas du tout besoin de vous...» + +--Il avait bu, cet officier anglais? s’informe Benoit. + +--Je lui ai répondu, poursuit Captain sans s’indigner outre mesure de +cette interruption, que nous ne tenions pas à rester en Perse. Alors, il +m’a déclaré:--«Tant mieux pour vous, parce que vous allez partir...» Tu +la vois, la preuve!... + +--Tu as eu encore des visions, insinue Desprès. + +«Tu as tort, Captain, tu as tort de boire seul, comme ça, sans retenue. + +Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas d’écho. Captain a +convaincu son auditoire. + + * * * * * + +Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. Le 13 +septembre les cinquante Français ayant chargé leurs bagages et leurs +vivres de réserve sur des fourgons, quittent Kasvine à pied pour +atteindre Hamadan, qui est, selon les états-majors russes, à deux cent +trente-sept ou deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au juste. + +Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart des villages +persans sont détruits. Une odeur de suie humide s’en dégage encore. Les +Russes sont passés là. + +Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis d’Hamadan. + + * * * * * + +Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on découvre la +ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses ruelles, le dôme gris de sa +vieille mosquée où se posent des pigeons familiers... Près des camps +anglais, quelques amas de briques crues et, à deux pas de la route, un +lion de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel +s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux ciselés, noués +d’une cordelette... Les femmes qui désirent accoucher d’un enfant mâle +viennent implorer ce lion sculpté. + +Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au soleil: la puanteur +d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah et de Kasvine... La rivière qui +dégringole à travers la ville, et qui vient des montagnes, sert aux +ablutions, aux lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des +charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, car «toute eau +courante est bonne à boire». + +A droite, quelques monticules de terre sans croix ni inscriptions: ce +sont les tombes des Chrétiens chaldéens qui ont pu s’évader d’Ourmiah et +sont arrivés jusqu’à Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont +déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants ne restent +jamais en repos. + +Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. Cependant, +aucun de ceux qui montent jusqu’ici, avec les porteurs de civières, ne +songe à combler ces trous qui s’agrandissent. + +--C’est probablement en ces lieux, observe Marcel Benoit--près du lion +de pierre qui accorde la grossesse aux femmes indigènes, que l’on peut +situer, d’accord avec la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de +Sémiramis, dont Hérodote a écrit comme on sait: «Ses enceintes sont +excentriques et construites de telle sorte que chacune dépasse +l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de ses créneaux... Il y +avait en tout sept enceintes, et dans la dernière, le palais et le +trésor du roi...» + +Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. La pierre +manquait donc en Médie? Les enceintes étaient-elles bâties, comme les +maisons persanes d’aujourd’hui, en briques crues ou en briques mal +cuites? D’Ecbatane, pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre +renversé le long du chemin... + + * * * * * + +Captain, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à nous annoncer, entre +dans la chambre où se tiennent d’habitude nos «soviets», comme on prend +l’habitude de le dire. + +--J’ai rencontré des revenants... + +--Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès. + +--J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah: Nicodème et +Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas ne doit pas être loin. + +--Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens à Hamadan. + +Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en effet. Pas tous. +Une petite partie seulement. En juillet, après la retraite des cinquante +Français, les Turcs et les Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les +Chaldéens d’Ourmiah n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour +Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les Pères Lazaristes, +Mgr Sontag, le Père Dunkha, d’autres, sont restés à la Mission. Tandis +que les Chaldéens fuyaient, abandonnant dix ou douze mille morts en +route, les Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens +qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes. + +--Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes ont conseillé de +s’armer, les voici qui reparaissent, sans armes, misérables, mais tout à +fait effarés de se découvrir des victimes dans le moment où ils se +croyaient les maîtres. Quel cauchemar! conclut Captain. + +--Ou quel remords! appuie Marcel Benoit. + + * * * * * + +La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à Zendjan, comme à +Kasvine, des collines rougeâtres, sans culture, des montagnes de carton +déboisées composent un paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus +le long des routes de Kasvine à Hamadan... Cependant les environs de +Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, dans les vergers, on +trouve la vigne, l’abricotier et le jujubier. + +Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction du temple +de Jérusalem, une importante colonie israélite (trois mille âmes), on +nous montre, sur une hauteur, près d’un petit cimetière juif, une +construction rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en +forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une petite porte +basse, en granit, tournant sur elle-même permet au visiteur de pénétrer +dans une étroite pièce. Il y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un +mollah du culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, par une +ouverture, on se glisse dans une chambre un peu plus obscure. + +Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux de pierre, côte à +côte. Des broderies modernes, faites à la machine à coudre, courent le +long des sarcophages de bois sculpté. Le plus ancien renferme la +dépouille d’Esther, princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure. +L’autre, qui date de quatre ans,--on nous dit qu’il est «vieux de plus +de mille ans»,--construit sur le modèle du premier, recouvrirait le +corps de Mardochée. Contre les murs, des inscriptions hébraïques tracées +dans la pierre d’albâtre. Une lampe à pétrole «made in Germany» flambe +doucement dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours contre +l’invasion des morts musulmans et qui doit remonter aux premiers temps +de l’Islam. + +Le rabbin nous avertit: + +--Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. Un Français +les a pris. + +--Quel Français? + +L’interprète nous traduit: + +--Il ne sait pas. + +--Il y a longtemps? + +--Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas. + +A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés à la mémoire +d’Esther et de Mardochée... + +Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop blanc. Des femmes +voilées de noir trottinent, les jambes arquées, les genoux saillants +sous le linceul qui cache leurs formes. Des Persans coiffés du large +feutre conique lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne +dans le ciel... + + * * * * * + +Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée par les Russes, +presque rien ne subsiste de l’influence ancienne. + +Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent également le +turc et le français, parlent encore un peu la langue de leurs anciens +maîtres. Au temps de paix, cinq cosaques assuraient la police de la +cité. + +Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, après l’armistice de +décembre 1917, les derniers soldats russes qui s’attardèrent dans la +ville furent cependant sournoisement assassinés par les Persans, qui +sont lâches et cruels. + +Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues sont écrits en +anglais: «London street», «Victoria road», etc... + +--C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit. + +--Les «Britisches» ne se rendent pas compte, déclare Captain. + +Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises qui, par +Bagdad, viennent de l’Égypte ou des Indes; les pharmaciens vendent +toujours de l’arak (eau-de-vie de raisins secs) et du mastic (absinthe +fabriquée avec la résine du pistachier): mais ils nous offrent également +du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet ancien +territoire russe. + + * * * * * + +A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses qui +descendent vers les plateaux inclinés, c’est le même peuple de saïds aux +yeux sournois, de mollahs à turbans blancs, de Persans en lévites noires +et la foule des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et des +mendiants couverts de haillons multicolores et les chiens faméliques, +chargés ici, comme dans le reste de la Perse, du service de la voirie et +qui dépècent aussi bien les cadavres des chameaux que ceux des hommes +abandonnés sur les pistes des caravanes. + +Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy; on rencontre +cependant encore quelques Russes et des dames, infirmières en jupons +courts qui baladent leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu +retourner dans la Russie bolchevisée. + +Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les maîtres d’hier se +réfugient loin des Anglais. + +--Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait? demande Captain. + +--On se repose, répond Desprès. + +En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils attachés aux +forces anglaises qui doivent aller reprendre Bakou? Ou bien +descendront-ils sur Bagdad? + + * * * * * + +En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit le grand deuil +des musulmans chiites. Il dure une dizaine de jours. Vers les cinq +heures du soir, du côté où le petit pont en dos d’âne s’arrondit sur le +torrent, près de la mosquée en bois, ajourée comme une claie, des voix +d’enfants psalmodient les louanges des prophètes. La nuit tombe vite. +Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, nous heurtons tout d’un +coup, au coude de quelque ruelle montante, des porteurs de lanternes. +Leurs chants sur la même note rappellent les incantations africaines. +Ces hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile noir, le +torse entouré de cuir. Certains, dans leur main droite, tiennent une +écuelle d’eau où nagent une pomme, un coing, des fruits... + +La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent les chiites. +Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple qui est pareil à une +quelconque maison persane, où les murs de bois et de briques crues sont +percés de nombreux trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole +ni minaret. + +Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du saint lieu. Un +personnage à turban noir et grande barbe met pied à terre. C’est un +prédicateur qui vient se lamenter sur la mort des imans. Chez les +Persanes voilées, assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui +jacassent, le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante, +psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils d’Ali, Hassan et +Hossein, mis à mort par les Sunnites. Les assistants sanglotent en +cadence, les femmes miaulent par intervalles. C’est rituel. Pas de +larmes. Des cris. + +A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent la ville +pénètre dans la mosquée. Les lampes qui fument répandent une violente +odeur d’huile et d’encens. L’air sent également le tabac et l’opium. + +Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des martyrs. Les +fidèles répondent par des sanglots convulsifs bien imités. Cela +augmente, monte, se prolonge dans un crescendo de dissonances étranges, +contraires à tous nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des +prières que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les femmes +qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, et les hommes, avec +mille politesses, s’offrent les uns aux autres de petites tasses de thé +sucré... + +Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques de la procession +portent un «kindjar» (poignard) ou un long sabre. Ils entourent un +mannequin décapité devant quoi ils balancent des bannières surmontées de +la main d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, ils +scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se donnent +eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante accompagne ces +hommes qui se tailladent le crâne. Bientôt leur visage, leurs mains, +leurs habits,--une longue tunique blanche,--sont couverts de sang. +Quelques-uns, le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, en +hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque de recevoir quelque +balafre, ils tâchent d’essuyer sur une face maculée le sang sacré qui +coule des blessures. + +Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde sauvage qui s’éloigne +maintenant et s’enfonce sous les mûriers du ravin. Deux enfants, +entraînés dans cette foule, sont portés par des fidèles, en holocauste. +On voit leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de droite à +gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent l’épaule et le front à +coups de poing. Sur les toits des maisons, des femmes accroupies jettent +de grands cris. + +La procession s’enfonce lentement dans les ruelles sombres. Du haut de +nos terrasses, longtemps encore nous écoutons décroître ces clameurs +scandées et ces chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans +l’avenue, silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au pied, +rangés en prévision de troubles, qui attendent la relève et parlent +dédaigneusement de ces «natives» (indigènes) sûrement un peu malades... + + + + +VII + +LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE + + +Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes positions qu’ils +occupaient dans la région de Salmas et de Tauris? + +Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient délaissé Ourmiah +assiégée pour gagner Hamadan rafistolent leurs antiques voitures à deux +roues. Ceux qui se cachaient pour ne point être enrôlés de force dans +l’armée assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant montrer leur +visage taillé en dessous. + +Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les mercantis de la +plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour de la Mission catholique: +Salomon, à la peau grêlée, et l’interprète Nicodème, tout de blanc +habillé. Ces messieurs achètent des roubles à bas prix: cent roubles +pour quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement dans leur +pays, car ils se sentent le courage d’y retourner maintenant que le +danger a disparu. + +Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, ni âne, ni +chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, bricolent de-ci de-là, et +leurs femmes aux larges jupes travaillent avec les pauvresses persanes à +l’empierrement des routes, pour le compte des Britanniques. + +Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en ce moment +cantonnés,--construite sur le modèle de toutes les maisons persanes: une +cour, un minuscule verger, une pièce d’eau pour l’agrément des +moustiques, un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les +diverses épouses du propriétaire,--parfois viennent nous rendre visite +une Chaldéenne de trente ans qui en paraît bien quarante-cinq, sa +fillette et un homme d’un certain âge, son mari. Une barbe noire et +frisée tournoie sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte +le chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches des popes. Il +est prêtre de la religion russe orthodoxe. Il fut jadis prêtre de +l’Église romaine; mais lorsque les Russes vinrent en nombre à Ourmiah, +il crut sage de se rallier à l’orthodoxie toute-puissante. + +Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les membres de la +Mission catholique d’Ourmiah avaient été assassinés par les «Kourdes», +après l’exode des Chaldéens, et que les orthodoxes russes s’étaient +retirés de la ville... + +Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien: elles lavent +du linge et mendient à l’occasion. + +--Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant sa barbe, mais je +ne puis pas. Je suis prêtre... + +Et comme il entend parler de missions évangéliques protestantes en +Perse, il songe sérieusement à se convertir à la nouvelle religion. + + * * * * * + +Cependant que des cavaliers et des «volontaires» des anciens bataillons +assyriens remontent sur Ourmiah, par Zendjan, des Chaldéens descendent +sur Bagdad, d’où ils gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive. + +Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller en France, mais +atteint de paludisme, il grelotte sous ses couvertures. Devant un +aumônier français, qui visite les malades, il se lamente comme ceux de +sa race; il croit sa dernière heure venue et recommande déjà son âme à +Dieu, comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses. + +--Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre ami Yonas qui est +très gravement atteint. Il a le typhus. + +--Yonas a le typhus? s’inquiète Nicodème. + +--Oui. Et je ne vous cache pas: on ne sait s’il pourra s’en tirer. + +--Yonas va mourir! reprend Nicodème. Et vous allez le voir. Demandez-lui +donc, monsieur l’abbé, le passeport qu’il a fait établir pour la France. +Il me servira. J’ai perdu le mien. + + * * * * * + +Les domestiques chaldéens de la Mission catholique d’Ourmiah qui portent +la casquette des séminaristes, avec les initiales SV, apprennent +ici--pourquoi l’ignoraient-ils encore?--le massacre, à Ourmiah, de Mgr +Sontag et des autres Pères de la Mission. Ils se composent des visages +de bedeaux consternés, se regardent, puis, naturellement leurs premiers +mots: + +--Qu’allons-nous devenir? + +Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, reçoit cette +nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de nouveaux détails avec une +grande fermeté d’âme. + +--Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait en courant, les +Pères Lazaristes ont voulu, malgré les conseils, rester dans leur +Mission. C’était très imprudent. + +C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la mort du Chaldéen +Yonas, fils de Yonathan, du village de Gulpacha ou Gulpachan. + +Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au petit cimetière des +Chaldéens, près du lion de pierre... Nicodème, remis de sa fièvre, +s’estime encore trop faible pour marcher, mais il réfléchit. + +--Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup de sacs de blé et +des sacs de krans... Ah! tout est perdu, les Kourdes les emporteront... + + * * * * * + +Élisa, une Chaldéenne de quinze ans,--qui en paraît vingt,--a suivi les +Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. Elle abrite sous des sourcils +tracés au pinceau de grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la +présente aux Français: + +--Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses nouvelles depuis +treize ans. Cette enfant, considérée comme orpheline, a été recueillie +par les Religieuses... + +La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans abandonnent +ainsi femme et enfants pour chercher fortune aux États-Unis. En cas de +danger, chacun pour soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon, +Rabbi Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au moment de +l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune femme, les deux autres, une +vieille mère impotente. + + * * * * * + +Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et persan au Consulat +américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. Il est venu avec sa femme. +Cependant nous lui connaissions trois enfants échelonnés de un à sept +ans. + +--J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il... La dernière, qui +commençait de marcher, nous avons dû l’abandonner sur la route sans +pouvoir l’enterrer... Oui, elle n’était pas encore morte. + +Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes avec des enfants +au-dessous de trois ans... Sont-ils morts, au cours de l’exode, des +fatigues de la route? Il paraît que lorsque les Chaldéens fuyaient en +désordre, des obus tombèrent parmi eux. Les mères, déjà embarrassées +dans leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés +sur le bord du chemin. + +Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert une excuse +qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la répète toujours: + +--C’était pour fuir plus vite... + + * * * * * + +Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer à l’exécuter, +d’attendre son contre-ordre. + +C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains humoristes +militaires. Axiome plein de scepticisme et d’expérience, du reste. Une +fois de plus, nous en avons la preuve. + +Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter sur Bakou, voici, +en effet, qu’on nous avertit de descendre sur Bagdad. C’est un ordre +télégraphique. De là, les cinquante Français seront dirigés sur la +Syrie. + +Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés dans notre petite +maison d’Hamadan--où, en principe, nous ne faisions que passer--à peu +près un mois et demi. Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans +profit. Elles ont révélé un Captain détective de grand style. L’ancien +matelot, l’ancien critique militaire des «Soirées d’Ourmiah», +l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, avait remarqué les +inquiétants agissements des Chaldéens interprètes Nicodème et Israël. A +la suite d’une surveillance habile, Captain est parvenu à prouver que +les deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient aux marchands +indigènes du bazar les fournitures de l’ambulance. + +Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons pour la +Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les Français se séparent +des deux Chaldéens, sans fracas, mais avec fermeté. + +--Nous les reverrons encore, assure Captain. Ils seront à Bagdad avant +nous... + +Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, mettent à +notre disposition des autos américaines. + +Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu d’arbres, qui +prennent déjà les teintes de l’automne, dans les montagnes du massif de +l’Helvend. Dans la plaine, à la tombée du soir, coupant les collines et +la vallée, une série de trous de taupes qui montent, descendent... Ce +sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, le long de +la route; les murs noircis de fumée sont encore debout. Ces tranchées où +l’eau s’amasse, ces ruines, c’est tout ce qui reste des combats de la +dernière guerre... + +Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques Arabes de Bagdad +galopent l’amble dans la campagne. Des convois de chameaux nous +croisent. Ils apportent du camp anglais de Kanikine des vivres et des +bidons de pétrole... Tout le long du parcours, sous la surveillance des +Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, empierrent et +nivellent un nouveau tracé. Dans quelques années, à côté des vieilles +pistes pour caravanes et des sentiers établis sous le règne de Schah +Abbas (comme disent toujours les guides), une route nouvelle large et +bien entretenue, sera construite. + +Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les autos, nous +campons à 25 kilomètres de Kermanschah, au pied du fameux rocher de +Bizoutoum[16]. C’est là, dans une anfractuosité du rocher, à l’abri du +vent et des pluies, que se cache le bas-relief du roi Darius. La +sculpture enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton d’un +admirable bas-relief de bronze. On y accède par un sentier à travers des +blocs de pierre taillés... Au-dessous du tableau, à peine visibles, des +inscriptions en trois langues... + + [16] A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de + l’ancienne route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à + Hamadan, l’_Ecbatane_ classique tombée elle-même au rang de bourgade + pendant la période des princes Sophis, un chétif village a pris le + nom de la montagne appelée par les auteurs grecs _Baghistana_ et par + les modernes _Bechtstoum ou Bisoutoum_ (_Takt-i-Bostan_, la voûte + des jardins). Dominant les jardins et le torrent qui les arrose, un + énorme rocher perpendiculaire, haut de 1.160 mètres, a été nivelé et + poli à 100 mètres au-dessus de la plaine, et sur cette tablette + gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, a fait sculpter un + bas-relief colossal au-dessus d’une interminable inscription + cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son règne. Le + bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage Gaumatès, et + recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription est en trois + langues, les trois langues officielles de la chancellerie des + souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien; elle + est disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des + sculptures, et ne comprend pas moins de quatre cents lignes. + (_L’Asie_, par M. LANIER). + +Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien cimetière. Sur les +pierres tombales, couvertes d’inscriptions, on voit encore, sculptés +d’une façon précise par quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et +deux fantassins. L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde +d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes indolents +paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les pierres tombales +vestiges des grandes guerres anciennes. Des Kurdes élancés, des +habitants du Lauristan, habitent encore dans l’ancien caravansérail; le +reste du village a été brûlé par les Russes. + +A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain matin au +camp anglais, situé sur une hauteur. De là, nous découvrons l’oasis de +Kermanschah, les mûriers, les abricotiers jaunis, les vignes rousses, +les grands platanes déjà saisis par l’automne. + +La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme toutes les villes +persanes. De loin, elle semble en ruines. Elle est construite en briques +crues. Cependant les Anglais trouvent le moyen d’édifier leurs camps +avec des pierres. + + + + +VIII + +KERMANSCHAH, VILLE KURDE + + +Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée +de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah. +Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes +vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français, +nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes +les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes +en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées +au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des +soupiraux laissent passer une rare lumière. + +Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac, +dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs. + +Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis +sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des +vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On +utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien +tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des +Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent +l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine +à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa +région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les +fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les +narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des +fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de +terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune. + +Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux, +comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les +boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali... + +Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences +peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent +sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent +ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile. + +Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages +étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un +remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des +boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux +passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien +modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques, +le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur +persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes, +se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des +Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents, +à ce cérémonial. + + * * * * * + +Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin +froid. + +Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des +chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur +la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des +nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête. +Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les +conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces +régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre +encore a modifié tout cela. + +Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent. +Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque. + +--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté +qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure). + +Desprès l’interpelle: + +--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air +d’avoir fait la traversée du Havre à la nage... + +Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son +compagnon, constate avec philosophie: + +--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès. + +Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la +plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les +Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et +se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général +Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions +reculées, incendièrent tous les villages, par représailles. + +Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des +hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les +lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des +caravanes. + +Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation: +arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les +rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles; +le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains +déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses +portes de Zagros, chemin de toutes les invasions. + +Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des +Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent +sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une +tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux +fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de +loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les +misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements +tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à +pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes +d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce +même paysage, cette allure de hordes désordonnées... + +--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait. + +--Qui donc? demande Desprès. + +--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a +Nicodème et Israël parmi eux... + +--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te +croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant! + +--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les +boulevards. Ils te vendront des lacets. + +C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une +semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de +l’armistice. + + * * * * * + +Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de +Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous +franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule +une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de +vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie. +Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de +roseaux. Quelques arbres sur les collines. + +Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont +surgi près de cinq cents tentes anglaises. + + * * * * * + +Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers +luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et, +surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de +l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de +Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu +déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que +l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et +Bassorah... + +A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants +vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers +et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium, +cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus +fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en +colonisation. + +Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce +qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu: + +--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque +part, c’est pour toujours. + +«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent +mieux. + +Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et +voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de +rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine +Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina... + +Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la +Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les +lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge: + +--Qu’est-ce que tu leur disais? + +--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit. + +--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça? + +--Parce que je le pense... + +--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher +les gens de faire une bêtise... + +--Pourquoi? je te prie. + +--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce +que tu lui disais? reprend Captain. + +--Rien... + +--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais +lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos +pieds et j’y reste humblement étendu...» + +--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande +Marcel Benoit ironique... + +--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune +femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds... + +--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance. + +--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de +l’enlèvement des ordures?» + + + + +ÉPILOGUE + +PRÈS DES AUTOS DU RETOUR + + +Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route. +Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur +pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis. + +Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs +promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils +fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur +les Russes. + +Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa +manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie: + +--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner +toutes les batailles, sauf la dernière... + +Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons +quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les +chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis... + +Soudain, un coup de sifflet prolongé: + +--Les Français sont prêts? + +--Nous sommes prêts. + +--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe +d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement +Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle +bonne vie! + +Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop +fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir, +celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos +côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre: + +--Chère, chère Russie... + + * * * * * + +Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même, +où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les +cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude +vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire: + +«Perse, chers grands déserts de l’Iran...» + +Et cependant... + + Ourmiah, 1917. + + Port-Saïd, 1918. + + + + +[Carte: Voyage de cinquante Français.] + + + + +TABLE + + + PREMIÈRE PARTIE + A TRAVERS LA RUSSIE + + Avertissement. 1 + + I. Les rapatriés russes 3 + II. Ivan le maximaliste 15 + III. Les déserteurs d’Archangel 21 + IV. Un couvent à Vologda 31 + V. Moscou, grand village 39 + VI. Dans la gare de Tsaritzyne 49 + VII. De Grosny à Derbent 55 + + DEUXIÈME PARTIE + LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS + + I. L’arrivée à Tiflis 61 + II. Le praporchick Vasily 67 + III. Nina Mikhaïlovna 75 + IV. Au club de Paris 85 + V. L’hôpital russe modèle 93 + VI. Chez Nina 97 + VII. La légende du moine Raspoutine 105 + VIII. Tatiana parle 113 + IX. La petite Cadia 123 + X. Avec miss Sophia 129 + XI. Quelques lueurs sur Sophia 139 + XII. Derniers jours 147 + + TROISIÈME PARTIE + PRÈS DU LAC D’OURMIAH + + I. Lettres à Sophia 155 + II. La vie à Ourmiah 165 + III. Actions d’éclaireurs 169 + IV. Nos voisins les Russes 173 + V. Cinquième lettre à Sophia 181 + VI. Le capitaine russe Bobbyck 187 + VII. Nikadémous le Chaldéen 193 + VIII. L’homme-qui-doit-mourir 203 + IX. Une réponse de Sophia 207 + X. Indigènes d’Ourmiah et d’alentour 209 + XI. Les «Soirées d’Ourmiah» 215 + XII. Consultation gratuite 221 + XIII. Divertissement 227 + XIV. Autres distractions 233 + XV. Avant la fin 239 + XVI. Les bataillons chaldéens 247 + XVII. Les derniers Russes d’Ourmiah 251 + XVIII. Dans la ville en état de siège 257 + XIX. Le retour de Lentina 265 + XX. Sous le règne des Chaldéens 269 + + QUATRIÈME PARTIE + LA ROUTE DES CARAVANES + + I. Prisonniers 283 + II. Ce qu’on rencontre à Tauris 295 + III. La caravane 303 + IV. L’art des interprètes 307 + V. Dans Kasvine, colonie russe 315 + VI. Au camp anglais sous Ecbatane 325 + VII. Les réfugiés de Chaldée 337 + VIII. Kermanschah, ville kurde 345 + + Épilogue 353 + + + + +CE LIVRE, LE SEIZIÈME DE LA COLLECTION DU «ROMAN FRANÇAIS +D’AUJOURD’HUI», PUBLIÉE, SOUS LA DIRECTION DE FRANCIS CARCO, PAR LA CITÉ +DES LIVRES, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER A ARGENTEUIL SUR LES PRESSES DU +MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA, H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR, LE +VINGT-HUIT FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT-SEPT. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 *** diff --git a/78405-h/78405-h.htm b/78405-h/78405-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0df885d --- /dev/null +++ b/78405-h/78405-h.htm @@ -0,0 +1,12119 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>D’Archangel au golfe Persique | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; 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} + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c large top2em">ÉMILE ZAVIE</p> + +<h1><span class="xlarge">D’ARCHANGEL</span><br> +<span class="small">AU GOLFE PERSIQUE</span></h1> + +<p class="c i small">AVENTURES DE CINQUANTE<br> +FRANÇAIS EN PERSE</p> + +<p class="cc gap"><span class="box small">LE ROMAN<br> +FRANÇAIS<br> +D’AUJOURD’HUI</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="small">PARIS</span><br> +A LA CITÉ DES LIVRES<br> +27, <span class="xsmall">RUE SAINT-SULPICE</span>, 27</p> + +<p class="c small">MCMXXVII</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em noindent narrow"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION</span> +1095 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, <span class="xsmall">SOIT</span> : 20 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES +SUR JAPON IMPÉRIAL</span>, +<span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 20 ; 50 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES +SUR GRAND VERGÉ DE +HOLLANDE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 21 <span class="xsmall">A</span> 70 ; +1000 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VERGÉ +D’ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 71 <span class="xsmall">A</span> +1070 ; <span class="xsmall">ET</span> 25 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS +DE</span> I <span class="xsmall">A</span> XXV, <span class="xsmall">HORS COMMERCE</span>, +<span class="xsmall">SUR PAPIERS DIVERS</span>.</p> + +<p class="c"><span class="sc">Exemplaire</span> N<sup>o</sup></p> + +<div class="chapter"></div> + +<blockquote class="epi"> +<p>La faiblesse et le gribouillage dans +les affaires nous déplaisent si fort que +nous en venons à admirer la force et +le gouvernement de fer même employé +contre nos libertés.</p> + +<p class="sign sc">Stendhal.</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT</h2> + + +<p class="i">Cet après-midi de mai, sur le pont du bateau qui nous +transporte de Boulogne à Folkestone, un officier russe, +moustaches courtes, air rêveur, toute la raide élégance +d’un <span lang="de" xml:lang="de">junker</span>, demande à l’un de nous :</p> + +<p class="i">— Où allez-vous ?</p> + +<p class="i">— En Russie… Mission sanitaire…</p> + +<p class="i">— En Russie ? Et qu’allez-vous faire en Russie ?</p> + +<p class="i">— Soigner des blessés, des malades, ouvrir des hôpitaux, +organiser des ambulances.</p> + +<p class="i">— Ah ! dit le Russe, incrédule.</p> + +<p class="i">Puis, un peu triste, il ajoute, en secouant la tête :</p> + +<p class="i">— Vous en voulez donc toujours de cette guerre !…</p> + +<hr> + + +<p class="i">De même que les chevaliers légendaires partant pour +les aventures emportaient avec eux de précieux enchantements, +c’est munis de cet inquiétant viatique que nous +nous sommes éloignés des côtes de France, pour gagner +la mystérieuse Russie, alors en pleine révolution.</p> + +<p class="ind">Mai 1917.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE<br> +A TRAVERS LA RUSSIE</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>L’Océan disparut derrière une chaumière.</p> + +<p class="sign sc">Victor Hugo.</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c1">I<br> +<span class="xsmall">LES RAPATRIÉS RUSSES</span></h3> + + +<p class="date">Mai 1917.</p> + +<p>Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité, +dans ce port brumeux, qui attendent depuis ce matin. +Au loin, Liverpool, avec ses maisons grises, semble une +cité de rêve scientifique. De notre promenade dans cette +ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir. +Les cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant +midi. Ainsi l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un +air chargé de fumée traîne au long des rues noires. On +marche. Une avenue qui monte. Pas d’arbre. Au tournant, +nous parvient une musique de cirque : ce sont des +boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait +semblables à de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et +frappent des cymbales. Deux cavaliers, le polo sur l’oreille, +nous dévisagent sévèrement. Près d’un aqueduc, d’un +ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme <span lang="en" xml:lang="en">policeman</span> +se promène. La foule nous regarde, pas longtemps… +Elle est pressée.</p> + +<p>Sur le plancher du quai maritime, dans un estaminet-papeterie-pâtisserie, +une vendeuse mélancolique débite +pour onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent +de représenter des jardins trop verts et une mer d’un bleu +d’azur, celle-là même qui s’étale devant nous, couleur +café au lait.</p> + +<p>Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien +matelot, que l’on a placé dans l’infanterie à la suite de +son évasion d’Allemagne, sans doute pour le récompenser, +s’inquiète des provisions du bord. Il parlemente avec une +jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du jambon, +du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines +roses et vertes sur quoi l’on a piqué des amandes.</p> + +<p>— Crème… du crème…</p> + +<p>— Pour les chaussures ? demande le gros Jules sans +sourciller.</p> + +<p>— On pourrait en prendre pour demain…, observe le +prudent Gaston Desprès, qui accompagne partout l’ancien +matelot et le contredit en tout lieu.</p> + +<p>Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat +« transformé », dont les soutes sont pleines de munitions, +obus et grenades, et qui accomplit, sous le pavillon de la +croix-rouge, le trajet de Liverpool au golfe de Kola : circuit +des missions alliées que l’on envoie en Russie.</p> + +<p>Nous prenons possession de la partie du pont qui nous +est cédée. Ennui tranquille. Quelques bateaux se déplacent +sur l’eau grise où le soleil joue par plaques. Des +remous viennent tapoter les flancs de notre courrier. Une +sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot +se débarrasse d’une épaisse fumée.</p> + +<p>Sur le plancher des « troisièmes » que secoue le piston +des machines, un Russe me heurte en passant. C’est un +pauvre diable rasé, en casquette, de qui les jambes +maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il ne +s’excuse pas, bien qu’il soit un « civilisé », je veux dire, +bien qu’il ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes, +du reste, une soixantaine, empilés avec nous dans la cale, +sont des « rapatriés ».</p> + +<p>Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre, +pour quelque histoire de police ou de politique… La +Révolution leur permet aujourd’hui de rentrer… En chapeaux +mous, accoutrés de pardessus au col relevé, ces +exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles +et taillées, dirait-on, dans du bois.</p> + +<p>Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné +que l’on remarque chez certains émigrants affalés +dans les salles d’attente.</p> + +<p>Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans +le dortoir des « troisièmes », installent des hamacs, se +créent un domicile provisoire à grands renforts de caisses +et de cordes. On reconnaît parmi eux des Finlandais aux +cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de +Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards +ardents, de larges faces de Slaves aux petites prunelles.</p> + +<p>Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées ; la +grande tour, dans la brume, a changé de côté… Les +dames du café maritime secouent leurs mouchoirs et la +vendeuse triste agite de petits drapeaux… Notre cargo-boat +danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye +de percer un brouillard toujours plus opaque. Il est +sept heures du soir.</p> + +<hr> + + +<p>Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue +qu’un torpilleur à gauche. Les civils russes se promènent +sur le pont glissant, parfumé de goudron et d’eau de mer.</p> + +<p>Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers +dans la cale. La barbare cuisine anglaise avec ses pommes +de terre à l’eau, ses oignons doux cuits à demi, ses bouillis +de bœuf sans saveur, ses conserves poivrées que l’on +arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures à la +gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de +l’appétit et des goûts britanniques.</p> + +<p>Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir, +un léger roulis. On traverse une zone dangereuse. +Les Français jouent aux cartes dans la chambrée des +Russes, séparée de la nôtre par une simple corde tendue. +Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de +regret et d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent +aux cris des sirènes, répétés de minute en minute, dans +l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se balancent au-dessus +de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague marine et +l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires, +s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui +monte vers le pont et nous regarde…</p> + +<p>Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de +Belfast, à cause, dit-on, des « difficultés » que l’on rencontre +à traverser le chenal où nous venons d’entrer. Les +« difficultés », ce sont les sous-marins allemands qui +s’aventurent jusque dans ces parages.</p> + +<p>Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de +son passé de matelot, le gros Jules que l’on a surnommé +« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> », renseigne ses compagnons. A son fidèle +Gaston Desprès il affirme que l’on peut déchiffrer le nom +des navires qui, paraît-il, croisent au large.</p> + +<p>— <i>Oceanic</i> !… <i>Adriatic</i> !… <i>Aviatic</i> !… <i>Toby</i> !</p> + +<p>Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien +entendu, ne découvre rien. Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> n’en prend point +souci, occupé, d’ailleurs, à enrichir de commentaires +les souvenirs de voyage de ses contemporains :</p> + +<p>— Regardez ce « trois-cheminées » qui tourne… Ah ! il +retire l’ancre… Tous les passagers sont à l’arrière pour +peser moins à l’avant… Ces taches blanches, ce sont deux, +trois femmes de chambre qui nous font des signaux avec +des mouchoirs blancs…</p> + +<p>Autour de <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> un cercle se forme…</p> + +<p>Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et +rient de confiance lorsqu’ils voient rire les Français.</p> + +<p>— Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche, +explique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> avec un sourire qui découvre ses lèvres +sous la moustache rousse… quand on a le visage face à +l’avant. Exemple : cette nuit, dans le hamac, j’étais +bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord…, +à cause de Desprès qui est un « poids lourd » et qui remue +tout le temps…</p> + +<p>On s’adresse à <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> pour tous renseignements +maritimes. Son grade, il l’accepte sans déplaisir. Peut-être +en est-il flatté. Sa bonne humeur le rend populaire. +Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du +ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts +mêmes lui sont comptés comme qualités. S’il aime à boire +un coup d’eau-de-vie, il ne saurait le faire sans inviter +quelqu’un.</p> + +<p>— Ah ! un petit coup de « treuleuleu » de la mère +Boule !</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> lève hardiment le coude, comme on dit, et le +« treuleuleu de la mère Boule », en la circonstance du +gin ou du whisky, ne le fait pas tiquer.</p> + +<p>— C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables +qui affligent l’humanité : la « suchrine », la « zizine » +et le choléra.</p> + +<p>L’expression « treuleuleu » est familière au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ». +Elle remplace chez lui tout mot qui vient à lui manquer +et désigne, suivant les circonstances, un verre de fine, de +whisky ou même ses godillots.</p> + +<p>— Passe-moi mes « treuleuleux », dit-il à Gaston Desprès, +le matin, lorsque ce dernier se lève par hasard avant +son ami.</p> + +<p>— Et puis donne-moi aussi mon « treuleuleu »… qui +me sert de capote… Tu ne la connais pas ? S’il y en a une +dont les écussons sont mal cousus, c’est la mienne.</p> + +<p>Aussi, à son grade de « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> », et sans doute pour +ne pas le confondre avec des capitaines en pharmacie et +en médecine qui voyagent avec nous, on a ajouté le nom +de Treuleuleu.</p> + +<p>Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins +allemands en patrouille ont été signalés. Notre prudent +cargo s’arrête dans un petit détroit où il se repose l’après-midi +et la nuit. Pénibles heures d’anxiété. On voit, sur les +côtes des paturages verts, de petites maisons blanches, des +montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous +sommes ancrés dans la baie d’Islay.</p> + +<p>… Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal +de Minsk. Le soir, comme nous allons sortir de la passe, +nouvelle alerte. Le cargo fait un brusque demi-tour et +revient à toute vapeur se réfugier dans une baie rocheuse. +Les passagers montent sur le pont. Les Russes disparaissent +sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps +que nous l’avons remarqué : nos voisins de cale +sont plus frileux que nous. Un malheureux a gardé sous +son étroit pardessus sa ceinture de sauvetage. Il ressemble +ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et son dos +énorme d’homme-réclame…</p> + +<p>Un brouillard humide tombe doucement. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> assure +que le bateau est ancré dans une crique des îles Skye, +afin de dépister les sous-marins… Au reste, toutes +les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue +exacte.</p> + +<p>— On est dans un port calme, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Entendez-vous +le paisible chant des grenouilles ?</p> + +<p>Le piston des machines se remet en mouvement vers +quatre heures du matin. Notre bateau se dirige à travers +des îles montagneuses, qui semblent se toucher. Le vent +souffle à l’arrière. Le roulis commence en même temps +qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir. +Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer ; mais +les civils russes ignorent ces subtilités ; ils allument des +cigarettes. Des Anglais, officiers de marine, rasés de +frais, descendent parfois dans l’espoir de surprendre un +coupable maladroit ; mais les Slaves sont rusés. Ils savent +prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent les +Sherlock-Holmès en uniforme.</p> + +<p>Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand +marin de Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins +verres et fume au nez des Anglais. Cette masse turbulente +doit passer l’examen d’officier. Lorsqu’elle est ivre, elle +bouscule un petit Russe en chapeau mou, au visage grêlé, +moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui +marche en écartant les jambes… Un juif d’Odessa, au +profil souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse +habituellement dans un coin et continue de lire, même +quand on s’approche de lui jusqu’à le gêner. Je le rencontre +quelquefois sur le pont ; il se promène de long en +large, avec un garçon blond et maigre… Sous un prétexte +quelconque, je cherche à leur parler.</p> + +<p>— Gavarit pasrousky ?… Niet ?</p> + +<p>Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence +l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont +évadés d’Allemagne, où ils étaient prisonniers civils. Ils +rentrent en Russie parce qu’elle est libre…</p> + +<p>— Vous irez combattre ?…</p> + +<p>— Non, je travaillerai dans une usine… La guerre finira +bientôt, dit-il encore ; nous voulons faire la paix, la paix +pour toutes les nations.</p> + +<p>Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade +blond approuve. Il est resté jusqu’ici en Allemagne et ne +connaît les nouvelles que par les journaux allemands. Il +hésite un moment, puis me demande :</p> + +<p>— Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre ?</p> + +<p>— Comment dites-vous ?</p> + +<p>— Oui, les Français ne veulent pas la paix comme +nous. Ils veulent conquérir l’Allemagne…</p> + +<p>— Expliquez-vous complètement…</p> + +<p>Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me +déclame d’un trait un discours que j’ai, depuis, entendu +bien souvent : la France impérialiste, les Français guerriers +veulent obliger la Russie libre et les neutres, à se +partager la Germanie qui défend ses droits et sa liberté.</p> + +<p>— Que se passe-t-il en Russie en ce moment ?</p> + +<p>Ils ne savent rien d’autre que ceci :</p> + +<p>— La Russie est libre ; on va faire une République…</p> + +<p>Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les +garder comme soldats dans leur armée. Ils ont refusé. +Tous détestent les Anglais qui ne veulent pas faire la paix.</p> + +<p>Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux +compagnons. Ils parlent peu aujourd’hui. Le roulis +a repris plus fort, cet après-midi, et nous restons accoudés +sur la lisse, cependant que le bateau descend sur les lames +glauques, puis remonte dans son éternel jeu de balançoire… +Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et +nous avons passé le cercle polaire.</p> + +<p>Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de +boxeur et son brûle-gueule, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> se lamente :</p> + +<p>— On ne s’y reconnaît plus !… Cette guerre a tout +chambardé… La dernière fois que je suis passé par ici, +on pouvait voir le cercle polaire tracé à la craie sur les +vagues…</p> + +<p>Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les +eaux qui tombent en paquets, brutalement, et dégoulinent +dans la cale. Cette nuit est particulièrement dure. +Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les uns +contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui +déferle… Nous naviguons directement sur le nord ; la +route suivie remonte jusqu’au 78° ; elle s’infléchira ensuite +brusquement et redescendra vers la baie de Kola. Ainsi +nous éviterons les sous-marins… Nous sommes dans +l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous +font paraître plus piquant le froid qui nous saisit. Le +bateau s’avance lentement au milieu des brumes, sur un +lac dont les rives visibles sont des brouillards de coton. +La sirène crie longuement.</p> + +<p>Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur +le pont des premières, où des officiers jouent à la palette. +Cela consiste à faire glisser sur le plancher des disques de +bois jusque dans les pattes du chien du capitaine anglais, +quand le capitaine n’est pas là, bien entendu… Je regarde +mon compagnon qui tremble ; mais c’est de froid, comme +l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé +le col de son mince pardessus, et son visage paraît plus +douloureux encore…</p> + +<p>Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier +dimanche, alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe +en plein air, dans l’odeur salée du large, à trois cents milles +des côtes de Norvège.</p> + +<p>Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui +salue avec déférence un jeune homme rasé, assez chic, +que j’avais déjà remarqué, mais pas eu le loisir de rencontrer +d’aussi près.</p> + +<p>— Qui est-ce ?</p> + +<p>— Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton +grave.</p> + +<p>— Ah ! Il paraît intelligent…</p> + +<p>— Oui, il est très intelligent…</p> + +<p>— Il retourne en Russie ? Comment s’appelle-t-il ?</p> + +<p>On a toujours tort de poser deux questions à la fois ; +mon homme ne répond pas. Je dois insister.</p> + +<p>— C’est un révolutionnaire célèbre ?</p> + +<p>— Oui. Vous voulez le connaître ? Je dirai qu’un Français +veut lui parler…</p> + +<p>Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche +à le retrouver après le dernier repas, dans le dortoir. Près +de l’escalier, je regarde monter et descendre les Russes +qui, soigneusement, avant de gagner le pont, crachent à +droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts, au +hasard des rencontres. Les Français crient au scandale, +puis se remettent à jouer aux cartes.</p> + +<p>Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais +voici qu’apparaissent le large pantalon de Benoit, la pipe +et les lorgnons de Benoit et enfin Benoit lui-même. C’est +un garçon tranquille. Les louanges ni les injures ne +modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille +de whisky qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible +steward.</p> + +<p>— Haut les quarts ! crie <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu.</p> + +<p>Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique. +Marcel Benoit, l’air recueilli, boit lentement. Il est d’une +sobriété exemplaire, aussi son enthousiasme ou, pour +mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par des confidences +médicales.</p> + +<p>Il est interrompu par mon ami le maigre israélite +d’Odessa, qui me sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du +fameux personnage que je cherchais en vain. Ce dernier +prend place parmi nous. C’est un Slave blond. Son exotisme +se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un +pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques +et très doux.</p> + +<p>Je présente Benoit.</p> + +<p>— Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie.</p> + +<p>Tel est le prestige de ce mot « étudiant » que le Russe +s’incline :</p> + +<p>— Officier ? demande-t-il…</p> + +<p>— Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne +sont pas obligatoirement officiers… Mon ami tenait à vous +connaître. Il sait que vous êtes un célèbre leader de la +révolution russe…</p> + +<p>— Comment s’appelle-t-il ? me demande innocemment +Marcel Benoit.</p> + +<p>— Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce +ce <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span>, comme s’il voulait me tirer d’embarras.</p> + +<p>Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné +une romance traînarde, quelque chose comme : +« Ma gigolette, elle est perdue… Elle s’a fait choper dans +la rue… » et qui domine tous les bruits de la cale. Les +civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la +musique, le regard mouillé.</p> + +<p>— Taisez-vous donc ! crie <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Ils vont prendre +l’air de cette chanson pour composer leur nouvel hymne +national ! Vous savez bien qu’ils n’en ont plus et qu’ils en +cherchent un nouveau…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c2">II<br> +<span class="xsmall">YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE</span></h3> + + +<p>Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à +l’horizon… Il fait froid. Nous nous promenons +sur la passerelle, Marcel Benoit et moi, lorsque le « célèbre » +Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête. Après +les compliments d’usage il nous demande :</p> + +<p>— Vous allez en Russie ? Et quoi faire ?</p> + +<p>Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les +Anglais que nous évoquons par hasard.</p> + +<p>— Ce sont des impérialistes.</p> + +<p>Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en +arrive à ce qui le préoccupe.</p> + +<p>— On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un +homme sur dix pris au hasard, où vous voudrez, qui sache +que vous êtes nos alliés. Qu’allez-vous faire là-bas ? On +vous ignore… Vos drapeaux ne flottaient jamais à côté de +ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la Sainte +Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet +avec un usurier ? Il y a bien des choses que vous +ignorez, je vois. Le parti tsar était allemand. Quant à +l’autre, il n’est pas avec vous, car vous étiez contre lui… +Vous ne savez pas ? Décidément, vous êtes mal renseignés +en France.</p> + +<p>« Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement, +fut noyé dans le sang, grâce à vous. L’Empire se +sentait perdu. Il l’était. Il se demandait comment il paierait +ses policiers et ses bureaucrates. L’emprunt que l’on +fit en France, en 1905, fut largement couvert et recouvert +et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance… +Vous ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki, +de Maxime Gorki à la grande France sur les yeux de qui il +envoyait son crachat de sang et de fiel, parce que la main +vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple la route +vers la liberté ?…</p> + +<p>Le piston des machines, la sirène dans la brume qui +commence interrompent souvent le conférencier…</p> + +<p>— Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution +nuit à vos entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez +retardée de dix ans ! Et vous voudriez que nous gardions +pour ceux qui furent les alliés du tsar et les complices de +nos oppresseurs une éternelle reconnaissance !…</p> + +<p>« Vous venez nous dire : « Respectez vos engagements ! +Souvenez-vous de la parole donnée ! Luttez avec nous +contre les Germains et le capitalisme germain ! »</p> + +<p>« Quels engagements ! Quelle parole ? Quel capitalisme ? +La parole vous fut donnée par Nicolas Romanoff, qui +vous trahissait en secret, et par Alexandra, qui était allemande… +Naïfs ou rusés êtes-vous ? Et quel capitalisme, je +prie ? Le capital français nous enfonça dans le sang ! Vous +voudriez maintenant que nous allions continuer une +guerre qui vous devient favorable, une guerre qui vous +assurera vos conquêtes au Maroc, en Algérie et en Alsace, +une guerre qui mettra les Germains en dehors, cependant +qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable !</p> + +<p>« Vous criez à notre trahison ! Nous vous avons toujours +avertis : « Si nous devenons les maîtres, nous ignorerons +vos traités. » Ce jour (vous pensiez qu’il ne pouvait luire) +est venu. Permettez. Nous tenons nos promesses que vous +teniez auparavant comme négligeables… »</p> + +<p>Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La +mer est couverte d’un halo de brouillard… Je regarde +l’écriteau que les officiers anglais ont affiché près du poste +de télégraphie sans fil : « On serait obligé si les Français +feraient moins de bruit. »</p> + +<p>Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès et ses amis se rassemblent dans +la cale pour jouer aux cartes.</p> + +<p>— La partie de piquet ! C’est le plus voleur qui +gagne.</p> + +<p>Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle +de réverbération du soleil sur les banquises. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, +aussi grave que son ami, hoche la tête et donne lentement +son avis :</p> + +<p>— Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là.</p> + +<hr> + + +<p>Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne +sur l’Océan ou pour dépister les sous-marins allemands +que le cargo anglais, sans prévenir personne, semble +modifier le programme de sa route et se dirige cette nuit +vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau +grise, à grandes lames ? Autour de nous, des collines +rocheuses, la neige, les taches noires des arbres dépouillés. +Nous sommes dans le port de Mourmansk, ancien +port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce cuirassé, +se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois +et le panache de fumée d’un train en marche…</p> + +<p>Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès, +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> fournit quelques renseignements inédits à son +habituel entourage.</p> + +<p>— Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en +face. Puis nous jetterons l’ancre dans le port de Lady +Petrowsky… Ne cherchez pas sur les cartes. Nous y +pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera du +corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son +livre de bord : « La rivière est toujours calme. »</p> + +<p>Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. +Ils envoient une délégation au capitaine anglais qui commande +à bord.</p> + +<p>— J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je +vous conduirai à Archangel.</p> + +<p>Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se +réunissent, discutent pendant toute l’après-midi, prononcent +de véhéments discours, continuent la nuit, recommencent +le lendemain et désignent enfin dix nouveaux +délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.</p> + +<p>Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole +qui s’exprime au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a +compris qu’on lui vient présenter la même requête que la +veille, détache un définitif :</p> + +<p lang="en" xml:lang="en">— No.</p> + +<p>Et s’en va, sans plus écouter.</p> + +<p>Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent +pas. Ils s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent +aux cartes le jour et, la nuit, dans la cale, chantent des +chœurs, à la grande fureur des Français qui ne peuvent +plus dormir.</p> + +<p>Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de +gris, passent devant notre cargo, déplaçant de longues +raies noires sur les eaux dansantes. L’air est un peu plus +humide à mesure que la nuit descend, si l’on peut appeler +ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains paraissent +encore plus nets… Au reste, depuis que nous avons passé +le cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour +tout dire, que deux heures de véritable obscurité.</p> + +<p>Autre distraction.</p> + +<p>Vers les onze heures, les passagers — soldats français, +Russes grelottants, quelques dames — se rassemblent à +l’arrière du pont pour assister au fameux soleil de minuit +qui se produit vers les onze heures et demie… Une traînée +lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est. Le soleil +monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière +la montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce +départ. Puis le soleil reparaît sur l’autre versant des bois +et colore de rouille la neige et les eaux…</p> + +<hr> + + +<p>Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à +donner à celui qui le porte quelque prestige. Pour cette +raison, les médecins et pharmaciens de la mission, partis +de France avec un galon, auront le droit de coudre sur +leurs manches deux galons supplémentaires. Un sous-lieutenant +devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, +un capitaine se mue en colonel.</p> + +<p>Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités +attribuées à leurs galons nouveaux, ainsi que l’indemnité +de monture, indispensable sur mer, dans le train, ou au +premier étage d’un hôpital, comme on peut le croire. Mais +ils n’ont pas droit à la solde.</p> + +<p>Un soir, l’opération de la transformation des dolmans +et des capotes a lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, +aides-majors et apprentis pharmaciens apparaissent +transformés en capitaine de médecine ou en +colonels de pharmacie.</p> + +<p>— Il a plu cette nuit, constate <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu. Je +n’ai jamais vu d’avancement aussi rapide !…</p> + +<p>Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit +frondeur des Français et de donner à Gaston Desprès les +galons de caporal.</p> + +<p>— J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je +conserve mon premier titre. Je resterai « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ».</p> + +<hr> + + +<p>Et nous sommes toujours en rade… Il y a des jours où +l’on voit un peu le soleil et des jours de brume où les +bateaux nous apparaissent découpés en noir, à peine +visibles, et des jours de pluie glacée, comme cette après-midi +où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel +hymne : <i>les Bateliers du Volga</i>.</p> + +<p>Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, +le cargo repart, descend la rivière et se laisse +porter vers la mer Blanche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c3">III<br> +<span class="xsmall">LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL</span></h3> + + +<p>De longues vagues noires qui découvrent d’autres +vagues couleur de purin. La Russie, c’est cette ligne +plus foncée qui s’avance sur nous… Vers midi, des forêts +sur ces rivages que l’on devine. La brume est épaisse… +Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes +pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel +encombré de nuages. La mer a perdu ses lourds flots de +naguère. Nous allons arriver.</p> + +<p>Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool +le 26 mai, après avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles +Feroë, notre petit cargo a gagné l’Océan glacial arctique, +jusqu’au 78°, où il a rencontré les glaces et les avant-postes +de la banquise.</p> + +<p>Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte +mourmane, s’est mis à l’abri des sous-marins allemands +pendant une semaine, dans l’ancien port de Romanoff, +puis, par la mer Blanche, a atteint l’embouchure de la +Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.</p> + +<p>Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, +comme un tapis de prairie, qui semblent encercler +notre cargo-boat. Nous avançons lentement dans +cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent +pénétrer… Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées +dans l’eau. Des piles de bois s’accumulent le long des +rives. Des paysans, en casquettes grises ou bleues, en +petites chemises rouges boutonnées sur le côté, chargent +des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge, coiffées +d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont +des visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est +brunie. Nous allons silencieux parmi ce peuple qui nous +contemple d’un air ahuri… Un grand calme enveloppe +toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de +bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les +bras ballants…</p> + +<p>Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, +et les forêts qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent +des églises, en bois également, et colorées violemment de +violet, de jaune et de vert. Elles ont toutes cette forme +byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.</p> + +<p>Le canal s’élargit ; les demeures sont construites en +pierres et en briques. Nous approchons de la ville…</p> + +<p>Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des +barges chargées de bois et les vitres des « isbas ». Notre +bateau s’arrête dans cette eau tranquille où notre passage +soulève un remous inaccoutumé.</p> + +<p>Voici de hautes églises : c’est une sorte de pièce montée… +D’abord une bâtisse, avec façade sculptée, puis un +toit bleu… un autre superposé qui est vert… On dirait du +bois peint ou de la tôle ; puis un dôme semé d’étoiles +d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également +dorée ; au sommet une croix, ou une croix et un +croissant en fer ouvragé. Des tiges de fer soutiennent +cette flèche et la rattachent au dôme d’or criard…</p> + +<p>— Je comprends maintenant, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, à qui pèse +notre silence… Je comprends pourquoi ce soldat russe +que j’avais vu dans un hôpital, près de Vanves, me disait +que la plus belle église de Paris, à son avis, c’était la +« Samaritaine »…</p> + +<p>Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous +apercevons assez près de nous les quatre églises qui nous +surprenaient tout à l’heure, et à quoi nous nous habituons +doucement. Des voitures courent sur la rive. On aperçoit +une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, +dans un jardin, des femmes en blanc…</p> + +<p>Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. +Pas de canots et surtout pas d’ordres… Des Russes, +costumés en militaires, à barbes fauves, incolores, aux +petits yeux, au nez camard, viennent visiter notre bateau. +Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes +épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni ; c’est +surtout parce qu’ils oublient de se laver.</p> + +<p>A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. +Je ne vois pas Yvan Yvanovitch ; mais le petit +juif d’Odessa vient me serrer la main. Il est coiffé d’un +chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop large dans +lequel son maigre corps disparaît.</p> + +<p>— Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa… +Au revoir…</p> + +<p>La péniche qui nous emportera doit partir demain +matin, mais un contre-ordre nous arrive. La marine russe +n’est pas pressée.</p> + +<p>Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient +toujours pas. Il était annoncé pour cette nuit, puis pour +ce matin de bonne heure… Enfin, un peu avant midi, un +remorqueur sur quoi on ne comptait plus entraîne la +péniche lourdement chargée : nos bagages, le matériel de +l’ambulance et nous-mêmes.</p> + +<p>Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses +marins anglais durcis dans leur isolement, sa « table +d’hôte » nauséabonde et si maigre, ses conserves avariées, +son dortoir sans air, ce qui permet à <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, écrivant à +sa famille, de résumer son voyage dans une formule où +la censure britannique ne pourra rien découvrir :</p> + +<p>« Nous sommes arrivés au <i>porc</i> ; nous avons été traités +comme tels. »</p> + +<hr> + + +<p>Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de +boue. Trois églises qu’entoure le gazon d’un jardin +tanguent en face de nous. Nous traversons le port d’Archangel +pour atterrir près d’un débarcadère. Des bateaux-mouches +qui font la navette entre la ville et la gare du +chemin de fer se rangent le long des quais.</p> + +<p>Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, +aussi misérables, aussi sales que les prisonniers que j’ai +coudoyés en Allemagne, se dirigent vers le ponton d’embarquement. +Des femmes, coiffées de foulards, se glissent +parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes, comme +les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche +d’esclaves ivres… Nulle politesse dans cette foule. Les +soldats bousculent ces malheureuses pour passer avant +elles.</p> + +<p>Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe +trop courte, corsage ballet russe, se dandine sur des +talons hauts. Elle s’appuie légèrement sur l’épaule d’une +petite fille. L’élégante montre un visage blond, un nez en +l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les mêmes +couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages +lâches sont bleus et les jupes, comme les foulards, variant +du rouge au jaune…</p> + +<p>Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. +Nous pensons que ce défilé de femmes et de soldats va +bientôt finir, mais à notre grand étonnement, il continue +toujours… D’autres arrivent et puis d’autres encore, tous +semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, +la capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du +rivage.</p> + +<p>— Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, +si vous trouvez le terme trop fort, des soldats qui ont +quitté leurs régiments sans permission parce qu’on leur +a dit qu’ils étaient libres.</p> + +<p>— Qui leur a dit qu’ils étaient libres ?</p> + +<p>— On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, +« délégate ».</p> + +<p>La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle +aussi, par des femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent +dans les salles, sur les quais. Ce peuple ne bouge +pas. Il forme, derrière la forteresse des colis, de véritables +campements.</p> + +<p>Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. +Une table rustique tient lieu de comptoir. On y voit des +sandwichs de pain noir au caviar rouge comme des +grains de groseille, des saucisses brunes… Des femmes +sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, +nous vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font +payer quarante, puis soixante, puis soixante-dix kopecks +à mesure que la clientèle française envahit le café. Elles +versent le thé en de gros verres sales où leurs doigts ont +laissé d’apparentes empreintes.</p> + +<p>Contre les murs, des affiches peintes : un cavalier +charge des Allemands en déroute, un obus éclate dans +une tranchée et, comme légende : « Camarades, faites des +munitions ! Voyez l’effet qu’elles produisent dans les rangs +ennemis ! »</p> + +<p>Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les +bras… Un train démarre lentement. Il y a des soldats +partout, sur les marchepieds, sur les passerelles et même +sur les toitures des wagons… Tout cela crie, gesticule, +brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi +de déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En +cours de route, ces Russes descendront, au gré des stations, +mais ils n’encombreront plus Archangel… A mesure +que les compartiments s’éloignent, les femmes restées +seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles +accomplissaient un rite traditionnel.</p> + +<p>Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la +nuit, quelques Français vont se promener sur les planches +de la nouvelle gare, toute en bois, comme la première. +Ils entrent dans les salles où des gardiens les saluent, +sans les arrêter.</p> + +<p>Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour +de nous, sur ces wagons immobiles, ces rails luisants, +comme dans un matin d’hiver, quelque part, dans une +petite ville de province endormie…</p> + +<hr> + + +<p>Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous +retrouvons autour de notre thé les mêmes femmes aux +corsages mal ajustés. Dehors, toujours cette foule d’émigrants : +soldats, femmes du peuple, paysans assis par +terre ou couchés… Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces +visages blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux +de qui se devine un désorientement immense ?… Ils nous +donnent l’impression d’un peuple doux, facile à conduire…</p> + +<hr> + + +<p>Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers +l’embarcadère des bateaux… D’autres s’y dirigent encore +aujourd’hui. Il en arrive de tous les côtés, avec cette même +allure pressée et nonchalante à la fois. Ils ne se décident +à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant le +départ du courrier.</p> + +<p>Et c’est là notre premier contact avec la population +russe, le plus vif, le plus frappant… Aujourd’hui encore, +lorsqu’on me parle d’Archangel, je revois d’abord des +femmes bottées, des déserteurs en capote et cette sautillante +personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime +fortement en nous une première impression…</p> + +<p>Le train de marchandises qui doit nous transporter à +Moscou partira à une heure de l’après-midi. Nos compartiments +sont munis de larges planches, que l’on peut relever +la nuit et qui forment couchettes.</p> + +<p>Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au +second, les Russes commencent leurs adieux. Au troisième, +le train s’ébranle presque tout de suite ; les Russes +alors courent vers leurs compartiments.</p> + +<p>On voit là toutes sortes de types : faces camardes, têtes +rondes, petits yeux dans une peau plissée… De vieux +moujicks à cheveux longs sous la casquette traînent des +vêtements rapiécés.</p> + +<p>— Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs ? se +demande <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, longtemps silencieux devant cet exode.</p> + +<p>Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins +éculées. Ils nous regardent vaguement, nous prennent +pour des Anglais, nombreux dans ces parages, et passent, +sans curiosité.</p> + +<p>Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil +correctement habillé. Un interprète préside à cette conversation +difficile.</p> + +<p>— Vous êtes catholiques ? demande ce Polonais, car +c’est un Polonais. Vous parlez polonais, alors ?…</p> + +<p>— Non ! répond Benoit.</p> + +<p>— Non !… Alors, vous n’êtes pas catholiques !…</p> + +<p>— Mais si, reprend mon ami… Nous sommes catholiques +français…</p> + +<p>— Et vous ne parlez pas le polonais ! Mais comment +alors dites-vous la messe ?…</p> + +<p>— En latin.</p> + +<p>— En latin… Ah ! peut-être bien alors que vous êtes +quand même catholiques…</p> + +<p>Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi :</p> + +<p>— Voilà ceux qui sont bien renseignés… On peut juger +des autres par cet échantillon…</p> + +<p>Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous +apporte nos passeports.</p> + +<p>— C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme +venu pour être oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne +bourgeoisie y sont très libres, élégantes même. Elles +sortent le soir, comme elles veulent et pas difficiles… Il y +a un moment que je suis là. Ma mission est à Kiew… Ils +n’ont pas encore déballé leurs appareils… A quoi bon ? +Ils se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes +les femmes qu’ils veulent… Mais ils dépensent quinze +roubles par jour. Tout est hors de prix… Quant aux +Russes, ils désertent de tous les fronts à la fois. Il y a un +million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui font +des réunions. Ici également… Il n’y a que des volontaires +qui combattent… On formera des régiments de volontaires…</p> + +<p>Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha +d’une foule qui assiège les portières, et notre train +se met en route. Des femmes, sur les quais, envoient de +longs baisers d’adieu… Les Français s’inclinent, car rien +ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne leur sont +pas destinés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c4">IV<br> +<span class="xsmall">UN COUVENT A VOLOGDA</span></h3> + + +<p>Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant +lui. Forêts de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte +de vue. Les chemins qui conduisent aux villages, tout en +planches, sont pavés en bois, à cause des pluies et des +marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes +dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y +accrochent, disent-ils… Les trains que nous rencontrons +sont ainsi pavoisés.</p> + +<p>Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, tout un +peuple descend qui se précipite avec des théières vers les +bouilleurs où chauffe continuellement l’eau nécessaire à +la boisson nationale. Des employés circulent, casquettes +blanches ou rouges, bottes lourdes… Des femmes, sur les +quais, se promènent ; elles agitent autour de leurs visages, +coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de +branches pour chasser les moustiques. Et partout des +chemisettes vertes ou grises, serrées à la taille. Quelques +popes assis sur les quais, des visages maigres, barbus, +chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les premiers +que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes +à grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et +ces yeux qui paraissent plus vifs que ceux des autres +Russes, tout cela leur donne un air particulier, presque +inquiétant. Mais quelle dure et subite impression de +dépaysement, ils nous apportent !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de +cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les gravures, +où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine d’Yasnaïa-Poliana, +vint terminer, en novembre 1910, sa vie de prophète tourmenté.</p> +</div> +<p>Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme +celui d’un bateau en détresse… On voit, dans un tournant, +les petites locomotives de notre convoi. Elles sont trapues +avec des cheminées en forme d’entonnoir, afin d’éviter +les étincelles ; cependant tous les abords de la voie forestière +sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue… +Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis +rentre chez lui. Un pope en noir marche à grands pas dans +la campagne où des haies délimitent des pâturages et des +jardins. Il ne se retourne pas… La plupart des Russes +sont ainsi ; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne semble +retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.</p> + +<p>Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à +Poungara. Le silence de la campagne pénètre avec des +moustiques dans nos compartiments… Nous sommes arrêtés +là. C’est une petite gare où il fait presque sombre… Il +doit être onze heures du soir. Sur le débarcadère, de +grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles sont +lourdes, sans élégance…</p> + +<p>Elles se promènent par deux ou par trois… Les plus +jolies ressemblent à des juives… Au loin, des maisons +en bois ouvragés, des forêts encore. Il n’y a pas de +raison pour que ce paysage ne se répète pas toute la +nuit…</p> + +<p>J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous +arrivons un matin du mois de juin. C’est, en effet, la première +ville russe où nous pouvons nous arrêter. La gare +est construite en brique et en bois. Devant la gare, des +troïkas attendent, avec les cochers classiques, en lévites +longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs +sont couchés sur les trottoirs… Ce monde sent le +cuir et la morue… Les maisons, à un seul étage, sont en +bois sculpté. Un jardinet les entoure. Des trottoirs en +planches le long de ces demeures qui se suivent et sont +bâties sur un modèle uniforme.</p> + +<p>Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres +pointues des chemins. Personne ne nous arrête, personne +ne s’occupe de nous, et notre surprise est grande d’aller +à l’aventure dans cette ville fermée où l’on ne voit que +des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants semblent +nous éviter… Enfin, au loin, la ville elle-même, +avec les dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un +ruban de route.</p> + +<hr> + + +<p>Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville +moderne, nous attire le croassement continu de corneilles +à tête grise qui habitent les arbres d’un couvent. Un fossé +le long des murs, une porte basse dans cette muraille. Nous +entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin où trois +églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs +dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi +les arbres. Un silence oriental oppresse ces lieux déserts où +les cris des oiseaux n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis +nous distinguons des popes le long des allées. Ils se promènent, +l’air méditatif. Soudain, à notre gauche, apparaît +un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une +corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. +Nous ne voyons que sa longue perruque bouclée. D’autres +prêtres encore, en soutane, bonnets carrés, passent près +de nous, les mains croisées sur la poitrine. Ils ne nous +regardent même pas. Nous restons là, hésitants… Une +femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à +notre vue. Elle a un visage long et tanné sous un chapeau +de guingois. Ses yeux brillent. Elle nous dit quelques mots, +en russe, que nous pouvons toujours prendre pour un +compliment ; mais ces soldats en casques, le revolver à la +ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous +ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un +jardin ou un cimetière. Nous entrons alors dans la première +chapelle, à notre droite, avec la vague crainte d’être +indiscrets. Contre les murs, tout de suite, nous « reconnaissons » +les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en +gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage +d’idées toutes faites que nous emportons de France. On +en trouve de grandeurs diverses, accrochées contre les +piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire, des dessins +en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les +lignes d’une image peinte en dessous, et qui laissent à +découvert les mains et le visage des saints ainsi représentés. +Des femmes qui passent, des popes qui paraissent +n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser ces ferblanteries +à la place où les mains et le visage apparaissent.</p> + +<p>Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par +un panneau en bois. Le pope apparaît parfois par une des +portes, « côté cour », se tourne vers les fidèles et disparaît +par l’autre porte, « côté jardin ».</p> + +<p>Nous restons là, sans rien dire, étrangers… Mais une +soutane grise s’approche de nous. Elle a un grand visage +incliné, elle nous dit quelques mots et nous la suivons, +bien que nous n’ayons rien compris à ce qu’elle nous +a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin, +nous le suivons toujours ; il nous conduit enfin vers une +autre chapelle, la sienne sans doute, où il nous fait entrer. +Des femmes qui priaient dans l’ombre viennent à lui et +lui baisent les mains ; il se laisse faire, avance quand +même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une minute +plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent +au chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis +une autre, une autre encore, s’incline à gauche, et recommence. +Les femmes s’agenouillent, à même les dalles, touchent +du front le sol, se relèvent, s’aplatissent de nouveau +par terre… Le pope qui nous a conduits dans son église +étend les bras, face au public. Il porte une chaînette à +croix d’or sur la poitrine ; il a un beau visage mat. Son +front est large, grâce à une calvitie légère ; et quand il se +baisse vers une icone, les longs cheveux de ses tempes, +frisés au petit fer, se répandent autour de sa tête. Il les +arrange, en se redressant, d’un doigt rapide, et ramène +deux longues boucles en pointe, de chaque côté de ses +épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent +des images étalées devant eux, des portraits de saints +étendus sur des tombes, des figures de vierges rehaussées +de perles fines assemblées, et chaque fois, les longs cheveux +des prêtres coulent sur les ciselures de cuivre… +Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs +lèvres aux places encore humides. Une grande chaleur +au dehors, lourde de résine et d’encens. Les corneilles +sacrées tournent en croassant parmi les arbres. Il est +midi.</p> + +<hr> + + +<p>Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.</p> + +<p>Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux +barbes ahuries, de lourdes femmes bottées, des ouvriers +en chemise rouge, au nez court, à la crinière longue : +le masque même du « rabotchik » Maxime Gorki… Des +popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des +cochers… A six heures, notre train passe au-dessus d’un +grand fleuve, où des hommes et des femmes se baignent, +entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un moment, +une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine… +Ce même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches +de ces églises en tête dorée désignent Jaroslav. La gare +est encombrée de paysans, d’ouvriers et surtout de soldats. +Tout ce monde se promène à travers les voies. Des +femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux, +montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens +circulent en toute liberté, comme dans la gare de +Vologda. Ils plaisantent avec les jeunes filles et s’approchent +de nos wagons.</p> + +<p>— Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas ? nous demandent-ils.</p> + +<p>Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous +des élégances…</p> + +<p>Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel ; deux +cierges brûlent auprès d’une icone exposée là. Les paysans +qui entrent s’agenouillent, multiplient des signes de croix +rapides. Des soldats traînent leurs bottes, bousculant des +essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le cuir et +le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar +noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage +luisant.</p> + +<p>Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. +Les Autrichiens et quelques Allemands soulèvent +leurs calots et nous souhaitent « bon voyage ». Des jeunes +filles sourient… Les paysans, les soldats russes, immobiles, +nous regardent…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c5">V<br> +<span class="xsmall">MOSCOU, GRAND VILLAGE</span></h3> + + +<p>Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de +soldats nous croisent continuellement. Nous approchons… +Il fait très chaud.</p> + +<p>Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. +Pas d’ordre, pas la moindre autorité… Des voyageurs +descendus de tous les trains qui viennent s’arrêter là, +défilent devant nous, presque tous en casquettes, bleues +ou vertes, ou noires… Des femmes en blanc, jolies, sans +corset, sans élégance aussi, des étudiants à casquettes +rouges et cheveux longs, des officiers à épaulettes, la +blouse serrée à la taille par une ceinture, un petit poignard +doré à la place du sabre, d’autres, pleins de suffisance, +en lourds manteaux gris… Et tous ces visages +semblent fermés, indifférents…</p> + +<hr> + + +<p>A midi, nous traversons des groupes de soldats russes +couchés le long des quais, près des arbres nains du buffet, +jusque devant l’icone de la salle d’attente. Ils boivent du +thé, mangent du pain noir. Sous les vitrages surchauffés, +cette foule sent le cuir, le hareng, le troupeau…</p> + +<p>Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs +d’une petite ville : rues étroites, cailloux pointus, +maisons basses… Les tramways sont pris d’assaut. Ils +transportent surtout des soldats suspendus jusque sur les +marchepieds et qui ne paient jamais leur place.</p> + +<p>Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, +les statues arborent des cocardes écarlates à la boutonnière +de leur veston de bronze, et sur la « place rouge », +le patriote Minine qui engage le prince Pojarky à marcher +pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un +fanion écarlate…</p> + +<hr> + + +<p>Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous +présente à un « délégué des soldats » qui a combattu sur +le front français. Celui-ci nous demande des nouvelles de +la guerre et nous fait pénétrer dans la plus importante +brasserie de Moscou.</p> + +<p>De paisibles garçons de café contemplent les petites +tables confiées à leur surveillance. Ils écoutent les commandes +qui leur sont faites ; ils ne bousculent personne +et apportent, sans se presser, des verres et des tasses +d’une propreté douteuse.</p> + +<p>Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, +fait remarquer au serveur qu’il ne peut pas boire +avec la paille qu’on lui a donnée. Le garçon constate, +approuve et revient un instant après. Il porte une paille +toute neuve dans laquelle il souffle lui-même ; puis, certain +qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui +attendait. Celui-ci, tout naturellement, la prend et remercie…</p> + +<hr> + + +<p>Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous +accompagner jusqu’au Kremlin. Le délégué des soldats +nous confie à son obligeance et s’excuse de nous quitter. +Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous +explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, +comme les ouvriers, parce que les complets sont hors de +prix. Au Kremlin, il commence par nous montrer, avec +un parfait manque de tact, les canons pris aux Français +lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son fusil +embarrasse, bâille à plusieurs reprises…</p> + +<p>— Venez voir le roi canon… Venez voir la reine +cloche…</p> + +<p>C’est ce canon énorme, que l’on nomme « tsar des +canons » ; quant à la cloche, c’est la « tsar Kolokol » de +l’impératrice Anna Ivanovna et qui porte également ce +nom.</p> + +<hr> + + +<p>Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), +un soldat russe, figure ronde, nez court, se joint à +notre groupe… A notre entrée dans la basilique, un pope +qui étendait les mains devant une icone se dirige vers +nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe noire, de +grands yeux caressants… Il nous regarde curieusement. +Une jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, +s’approche. Elle habitait Paris avant la guerre ; elle est +de passage à Moscou. Les explications de l’étudiant, elle +nous les traduit, et le petit soldat écoute, la bouche +ouverte, puis il embrasse les icones à la place des mains +et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions +le mettent en retard.</p> + +<p>— Dépêche-toi, lui conseille aimablement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>… +Tiens, tu n’as pas vu celle-là ?… Je suis sûr que tu en +oublies !…</p> + +<p>— Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas +le français.</p> + +<p>— Possible, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Mais à ta place, je les +numéroterais…</p> + +<hr> + + +<p>Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies +que la demi-obscurité nous empêche de voir, on +devine la forme d’un corps couché. Pas de tête, mais un +linge étendu, sur lequel on a dessiné un visage… Des +femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles +funèbres…</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> demande quelques précisions à la jeune fille :</p> + +<p>— Mais le patriarche, où est-il ?… Là… sous ces dentelles ?…</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Mais il est embaumé ?</p> + +<p>— Non… ils sont saints… Alors ils se conservent eux-mêmes, +puisqu’ils sont saints.</p> + +<hr> + + +<p>Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant +près du monument d’Alexandre II, le « libérateur », devant +l’allée couverte où sont peints les portraits des tsars… +Je regarde un instant cette vieille cité orientale que je ne +reverrai peut-être jamais… ses maisons parmi des arbres, +les dômes des vieilles églises, les clochetons usés, verts de +mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à +cet horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. +A ma droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et +les dômes d’or poussiéreux de l’église Saint-Sauveur…</p> + +<p>L’étudiante a suivi mon regard.</p> + +<p>— On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce +qu’on a peur que l’on en profite pour prendre l’or et les +richesses…</p> + +<p>Nous revenons par la porte « Spaskoi ».</p> + +<p>— Retirez vos casques… nous conseille l’étudiant.</p> + +<p>Les hommes, lorsqu’ils approchent de la « Spaski +vorota, » enlèvent machinalement leurs casquettes, les +femmes multiplient les signes de croix.</p> + +<p>— On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon +I<sup>er</sup> entra au Kremlin, un coup de vent fit tomber son +petit chapeau. Le peuple y découvrit les preuves de l’intervention +divine. Une tradition s’est établie et vous pouvez +voir que cochers, paysans, officiers ne passent sous +ces voûtes que le chapeau à la main… Il y a aussi d’autres +légendes pour expliquer cette coutume…</p> + +<p>La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes +de croix, en portant sa main droite à son front, à sa poitrine, +sur son épaule gauche, puis de nouveau à sa poitrine.</p> + +<p>Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, +près de l’église de la « Protection de la Vierge », que les +étrangers appellent la « basilique des Artichauts », à cause +de la forme et de la couleur disparates de ses dix-sept +coupoles.</p> + +<p>Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision +de cauchemar, où tous les styles assemblés condensent la +déconcertante Russie.</p> + +<p>Nous passons sous une porte encore, près d’une petite +chapelle. Des femmes de toute condition sont assemblées +là, devant des cierges allumés.</p> + +<p>— C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée +autrefois, dans un couvent du mont Athos. On vient +ici l’implorer de très loin ; on la promène à travers la ville, +moyennant cinq cents roubles ; elle a le pouvoir d’accorder +la grossesse…</p> + +<p>Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. +Des pauvresses à genoux, des filles du peuple, le front +couvert d’un foulard de couleur, des bourgeoises lourdement +habillées… Une élégante brune, très belle, s’approche +de l’image vénérée et continue de prier, les mains +jointes, sans se soucier de notre admiration…</p> + +<p>— La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les +popes. Ils continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer +les offices et à chanter, après la chute du tsar, les prières +habituelles pour la prospérité de Nicolas. Ils reçurent +l’ordre de se tenir tranquilles, et, comme ils ne se pressaient +point, quelques turbulents promenèrent certains +popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres +comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir +quelque autorité et oublièrent de chanter les louanges des +anciens Romanoff.</p> + +<hr> + + +<p>Les questions que nous posent les soldats russes sont +presque toujours les mêmes.</p> + +<p>— Allemands ?… Anglais ?… Autrichiens ?… Ah ! Français…</p> + +<p>Un moment de silence… Nous aurions répondu : « Allemands » +ou « Autrichiens », cela ne les aurait point surpris.</p> + +<p>Puis ils demandent :</p> + +<p>— Quelle est la nourriture d’un soldat français ?… +Mange-t-il du poisson séché comme nous ?</p> + +<p>On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante +grammes de viande crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, +du pain, et il doit, n’importe où, s’arranger avec tout +cela… Il a tout loisir de manger sa viande crue, s’il lui +plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des +harengs.</p> + +<p>Enfin, la dernière question :</p> + +<p>— Où allez-vous ? La réponse : « Sur le front du Caucase » +les surprend toujours un peu.</p> + +<p>Une fois, un important « delegate » nous demande :</p> + +<p>— Combien de temps durera la guerre ?</p> + +<p>Mais je crois que c’est le seul… La longueur de la guerre, +voilà bien une chose qui ne les préoccupe point.</p> + +<hr> + + +<p>— On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté +la jeune fille russe, que Moscou est un grand village… +Comment le trouvez-vous ? Connaissez-vous beaucoup de +villages avec des pierres comme ceci ?…</p> + +<p>Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style +allemand. A la vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande +<i>petite ville</i> qui s’étend à l’aventure. Comme je fais remarquer +à l’étudiante les papiers et les ordures qui s’entassent +le long des rues…</p> + +<p>— Excusez… Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il +veut.</p> + +<hr> + + +<p>Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à +dix heures. Les « tavarischy »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> dans les avenues et les +jardins, près du Grand Théâtre, organisent des réunions. +Le public court à ses plaisirs coutumiers… On nous +recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. +En effet, les orateurs et les assistants considèrent les soldats +alliés comme les plus redoutables ennemis de la jeune +Révolution… Des bourgeois de la colonie, des marchands +nous reconnaissent et nous saluent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> « Camarades ». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent +de ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent.</p> +</div> +<p>— Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous +montrant les « tavarischy ». On leur dit : « Vous avez la +liberté ! » Et ils croient qu’ils ont désormais le droit de +tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle vos « bandits +en auto », pillent et assassinent. Ils ont envie de tout +ce qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour +d’être des propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants…</p> + +<p>Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile +blancs (élèves officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils +nous posent des questions craintives :</p> + +<p>— Qui êtes-vous ?… Pourquoi vous promenez-vous +avec des casques et des revolvers ?… Vous venez faire la +police ici… Nous n’avons pas besoin de vous…</p> + +<p>Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge…</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à +nos music-halls des Champs-Élysées, un jeune homme, +habillé comme un commis de nouveautés, nous arrête :</p> + +<p>— Il est défendu aux soldats français de se promener +dans Moscou après huit heures du soir.</p> + +<p>L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, +dont le grade est difficile à reconnaître, avaient insulté et +cravaché, la nuit, des soldats français qui oubliaient de +les saluer. Pour éviter le retour de ces incidents, l’accès +des jardins, promenades et boulevards fut interdit à tous +les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du +jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil… Entre +temps, les Russes avaient renversé le tsar, proclamé la +Révolution et décidé que l’on ne saluerait plus les officiers, +qui, du reste, se trouvaient gênés d’être reconnus +publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes +françaises n’a pas été retiré.</p> + +<hr> + + +<p>Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du +soir, à la table d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le +buste penché, les coudes sur la nappe étoilée de taches, +des officiers mangent en avançant la tête. Ce n’est pas la +main droite qui porte un morceau de pain ou de viande +jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant +du morceau convoité, si bien que le coude semble vissé +sur la table et forme levier. D’autres, tenant la fourchette +comme un bâton, picorent dans toutes les assiettes posées +devant eux. Ils ramassent la sauce avec le plat du couteau. +Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide, puis +mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils +allument une cigarette.</p> + +<p>Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de +thé. Ils ont une puissance d’immobilité qui nous étonne. +Un groupe, à nos côtés, s’est formé autour d’un conférencier +à tête de moujick chevelu. L’orateur parle lentement. +Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs, comme +s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. +Ses compagnons l’écoutent sans l’interrompre… Un petit +vent s’élève au dehors et nous apporte, par la croisée +ouverte, le sifflet des trains et les bruits de la gare voisine.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c6">VI<br> +<span class="xsmall">DANS LA GARE DE TSARITZYNE</span></h3> + + +<p>Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir +par la gare dite de Kazan… C’est toujours la banlieue, +la plaine encore, des bois. Au loin, Moscou, quelques +lumières qui s’affaiblissent… Les nuits depuis trois ou +quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois +heures du matin… Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à +Riajsk, où apparaissent les terres noires à perte de vue…</p> + +<p>Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles +manœuvres à quoi se distraient les employés de +gares russes qui envoient promener notre train d’une +voie sur une autre. Un « tavarisch » nous montre du doigt +le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et +nous fait remarquer :</p> + +<p>— Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la +Russie.</p> + +<p>Les gares, en effet, et les monuments publics sont +pavoisés de lambeaux d’étoffe écarlate, notamment à +Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de juin. Long +arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens +en liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent +dans les bosquets des femmes qui fuient en criant… Il est +six heures du soir. Le vent s’élève et souffle. Nous sommes +dans les immenses steppes du Don. Quelques chameaux, +des femmes au visage voilé. Des jeunes filles passent, en +veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes, +plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment :</p> + +<p>— Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens ?</p> + +<p>La voilà bien, la cruelle énigme !</p> + +<p>Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, +une première fois, comme nous parlions à un garçon en +casquette et complet vert, habillé comme un soldat russe, +qui se promenait à travers une gare paisible… C’était un +prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre forçait à +villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec +leur képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant +les jeunes femmes du pays qui les connaissent par +leurs noms et les interpellent… Somme toute, c’est bien +naturel, les fiancés et les époux sont à la guerre.</p> + +<p>Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète +par d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent +en saluant, s’excusant de la grande liberté qu’ils +prenaient. Ces messieurs furent très surpris et un peu +mécontents d’apprendre que nous étions Français.</p> + +<p>Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, +sur les portières de nos wagons « Franzouskaïa Missia ». +Précaution inutile. La plupart des Russes sont illettrés, et +ceux qui savent lire ne s’en donnent pas la peine.</p> + +<p>Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long +des voies, des wagons-réservoirs à pétrole, toutes les +huiles lourdes de Bakou. Nous nous arrêtons au matin sur +le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit une ville parmi +des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de nombreux +gazomètres. De petits tramways blancs font la +navette entre la gare et les premières maisons de bois. +Cela nous paraît industriel et misérable. Une forêt verte +derrière la ville et la large tache de la Volga qui tourne et +s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel gris. +Nous sommes à Tsaritzyne.</p> + +<p>Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. +Il va jusqu’à une autre gare de marchandises, où +des porcs, leurs grouillantes familles, des chèvres se promènent +le long des wagons. Des femmes aussi. Elles sont +pieds nus ; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, +et toujours la même coiffure simplifiée : un foulard de +couleur noué sur la nuque. Tout ce monde, — plus quelques +soldats en rupture de régiment, — traverse les voies et +vit en paix, à peine incommodé par les allées et venues +des locomotives.</p> + +<p>On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares +russes : ce petit jeu des manœuvres s’explique cependant +assez bien : une équipe d’employés chasse notre convoi +sur un garage afin de faire partir avant nous un train en +panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, +de prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a +expédié devient, quelques heures plus tard, une voie de +départ. On nous aiguille sur un autre coin perdu. Néanmoins, +l’équipe qui devait nous mettre en route se souvient +tout d’un coup de notre existence. Elle se met à +notre recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler +au chef de la station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet +homme invisible, ils s’attablent devant des verres de thé, +au buffet de la gare. Nos interprètes sont gens de race +russe. Les locomotives, — peu nombreuses, fatiguées, +rapiécées, — font défaut. On est obligé d’attendre celle +qui amènera le train du soir… Le temps passe… Nous +encombrons à tour de rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à +ce que les employés se rendent compte que le meilleur +moyen de se débarrasser de la « Missia », c’est de l’expédier +jusqu’à la plus prochaine gare ; mais c’est là un remède +énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir +essayé de tous les autres. Et voilà justement ce qui fait +que nous séjournons en gare de Tsaritzyne une douzaine +d’heures…</p> + +<p>Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe +de jeunes hommes à la taille pincée envahit les quais en +chantant des chœurs monotones. Des jeunes femmes, en +blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets ou +aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où +ils sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme +presque tous ces messieurs de la grande bourgeoisie et de +l’aristocratie militaire russe, des têtes rasées à l’allemande +et ce même air de famille : la même raideur d’élégance +gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément pincées. +Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant +que la nuit qui commence nous permet de les voir, mais +aucun goût dans leurs toilettes ; elles exagèrent les jupes +courtes et marchent, on dirait, au pas de parade.</p> + +<p>Le train des cadets va partir… Les aspirants se raidissent, +saluent ces dames, inclinent le buste, la main +arrondie près de leur casquette et frappent leurs talons +pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au moment où +leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied, +crient : « Hourrah ! » à plusieurs reprises. Tout +naturellement, ils s’acclament. Au reste, il n’y a pas +d’autres personnes que ces demoiselles et eux-mêmes +pour les féliciter.</p> + +<p>Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous +apprenons que ce pays est en pleine révolution. Il s’est mis +en « république indépendante ». Rien d’anormal toutefois, +en dehors des éternels drapeaux rouges attachés aux +piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises, armés +seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme +partout ailleurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c7">VII<br> +<span class="xsmall">DE GROSNY A DERBENT</span></h3> + + +<p>Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa +que pendant six heures. Un record ! Des Tcherkesses +à cheval, courent le long de la voie. On en découvre +de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes les +gares…</p> + +<p>Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent +et des villages aux noms sonores : « Arnavi », « Konkovo », +« Niévomouskaïa… »</p> + +<p>Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis +apparaissent. A vingt kilomètres de Vladicaucase, +nous changeons de direction. Des Tcherkesses couverts +de grands manteaux carrés en poils de chèvre, traînant +jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois +chargés de déserteurs… Tous ces soldats envahissent les +tampons, les marchepieds, les planches à couchettes des +compartiments et se hissent sur la toiture des wagons. +Ils n’ont pas de billets ; ils savent à peine où ils vont, ils +voyagent… Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent +partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. +A la moindre observation, ils répondent comme des +enfants :</p> + +<p>— Svaboda, tavarisch ! (Liberté, camarade !)</p> + +<p>Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux +où de charmantes femmes nous demandent aimablement +si nous sommes des prisonniers allemands ou autrichiens. +Peut-être, si nous répondions : « oui ! », nous donneraient-elles +du chocolat et des fleurs…</p> + +<p>Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite : +les cimes du Caucase. Le train file sans arrêt, brûlant les +gares à toute vitesse, si bien que les soldats et civils qui +veulent descendre à une station sont obligés de jeter leurs +paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au petit +bonheur… Ces déserteurs et ces paysans qui se sont +embarqués sans billet n’ont oublié qu’une chose : donner +un pourboire au mécanicien.</p> + +<p>A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est +une gare ombragée. Elle a tout le confort russe : eau +chaude, eau froide, un buffet, des journaux, des icones et +des fruits que vendent des marchandes aux joues rondes. +Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de Stanislas. +Les demeures sont en briques non cuites, très +épaisses. Une population indigène de tziganes, de bohèmes, +de musulmans colorés au henné. Les femmes, par +coquetterie, par crainte du soleil aussi, même les chrétiennes, +se voilent le visage. Des pyramides de bois qui +indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, +aux environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air +en est saturé.</p> + +<p>… Après un séjour de douze heures, — le chef de station +n’ayant, dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer +la route, — nous repartons, quand même, au petit +bonheur…</p> + +<p>Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du +Caucase, nous approchons des monts de la Caspienne.</p> + +<p>A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats +avec leurs bagages surgissent, assiègent les compartiments, +envahissent les marchepieds, s’installent sur les +toitures… Ces déserteurs ne possèdent ni billets ni papiers. +Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se disputent +et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui +n’ont pas trouvé de place restent sur le quai et regardent +le train qui s’éloigne…</p> + +<p>A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré +des capotes grises pareilles à celles-ci. Elles venaient +du front allemand. A Riazan, à Koslow et à Moscou +encore, les soldats que nous croisions s’étaient échappés +du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui nous +bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans +le nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers +l’Oural.</p> + +<p>A Derbent, — de vieilles maisons en brique, — un +« délégué » russe, grand et maigre, s’étonne que sur nos +voitures flotte un drapeau aux couleurs françaises.</p> + +<p>— Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, +pourquoi n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous ?</p> + +<p>On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, +de véritables forêts de puits à pétrole. Enfin, à +quatre heures du matin, après dix-sept jours passés en +chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE<br> +LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>La faiblesse et le gribouillage dans +les affaires nous déplaisent si fort que +nous en venons à admirer la force et +le gouvernement de fer même employé +contre nos libertés.</p> + +<p class="sign sc">Stendhal.</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c1">I<br> +<span class="xsmall">L’ARRIVÉE A TIFLIS</span></h3> + + +<p class="date">Juillet 1917.</p> + +<p>La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on +aperçoit une ville qui descend, des maisons en terrasses, +des dômes blancs, des clochers… Près du square, +une pouilleuse population assise qui présente, en plein +air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de +concombres. On ne remarque d’abord que les capotes +grises des soldats. Ils vont pesamment à travers la foule. +En passant, sans le vouloir, on les heurte. Ils ne bougent +pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns sont +couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur +lourde accable ce peuple somnolent.</p> + +<p>Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours, +car, bien entendu, personne n’est venu à la gare pour +nous recevoir, pas plus ici qu’à Moscou, qu’à Archangel… +Les autorités russes, défaillantes devant la Révolution +qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les reconnaît. +Cependant un Français, officier du génie qui se trouve +là, peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque +de tranchée, le revolver sur le flanc et chaudement habillés +avec des effets de drap jaune.</p> + +<p>— Mes pauvres amis ! il vous faudrait des vêtements +de toile légers, et un brassard de la Croix-Rouge. Ces +pauvres Russes vous prendront pour des Allemands !…</p> + +<p>Pour nous aider à prendre patience, un général russe +nous aborde. Il a reconnu des Français. Il est tout heureux +de nous parler.</p> + +<p>— Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats. +Ils n’ont que l’uniforme… Maintenant, c’est le désordre. +Un général n’a pas le droit de punir. Il doit en référer au +comité des soldats qui déclare : « Oui, ce citoyen mérite +une petite réprimande… » Ce sont les comités qui décident +de l’offensive et de la retraite…</p> + +<p>Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris +quelques-uns de nos camarades :</p> + +<p>— Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus +de cinq personnes, de porter des armes, des épées, de +nous saluer entre nous, d’exiger le salut d’un inférieur, +et maintenant il est question de donner aux soldats la +même solde qu’aux officiers…</p> + +<p>Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent +le plus.</p> + +<p>— Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année +dernière, à Moscou et dans les grandes villes, cravachaient +au visage des Français envoyés comme nous, en Russie, +qui, ignorant des hiérarchies russes, ne saluaient pas assez +vite leurs épaulettes tressées…</p> + +<p>Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques.</p> + +<p>Enfin voici des ordres :</p> + +<p>— Vous serez logés dans une caserne très aérée, +l’ancienne maison des Pages. C’est un hôpital russe où il +y a quelques infirmiers et beaucoup de dames… Il vous +est recommandé de n’avoir aucune relation avec les infirmières. +Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées, +parce que vous attraperiez de graves maladies…</p> + +<p>C’est bien simple, mais il fallait le savoir : nous sommes +dans un pays où les portes doivent toujours être fermées.</p> + +<hr> + + +<p>L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit +sur les pavés des rues inclinées, que des acacias +bordent de chaque côté. Il fait chaud. Une longue avenue +qui est le grand boulevard de Tiflis, les grilles d’un jardin +public, encore un jardin où des cyprès se dressent, et +enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche +nous attendent… Il y en a sur le seuil de la porte ombragée +d’acacias et dans le parloir-réfectoire où nous sommes +introduits. La plupart de ces dames ont des cheveux +courts. Quelques-unes montrent une tête rasée entièrement.</p> + +<p>Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche +des herbes, du bouilli, des pommes de terre, du riz, du +blé, des tomates ; le « rousky-cachat » (de l’orge pilé avec +de la graisse).</p> + +<p>— C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance +russe. Je ne sais si les Français le digéreront…</p> + +<p>— Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de +l’élevage, je me souviendrai de la formule, remarque le +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un +arrosoir d’eau chaude, une théière de thé concentré. Du +pain noir, des boulettes de viande, du beurre et du fromage +de chèvre complètent notre déjeuner.</p> + +<p>Les portions de viande sont constituées par deux ou +trois morceaux de bœuf bouilli réunis par une baguette +de bois. Cette viande n’a pas d’autre goût que celui laissé +par la résine…</p> + +<p>Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas, +s’aperçoit que quelques Français jettent par terre les +petits bâtons qui maintiennent les portions de bœuf.</p> + +<p>— Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant +que vous voudrez, mais ne les jetez pas : ils serviront +une autre fois.</p> + +<hr> + + +<p>Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte +de la ville… Nous suivons la grande avenue — la +« Golovinsky-prospect ». — Des tramways découverts +glissent, des voitures que conduisent des cochers en +grandes lévites, les classiques cochers russes. Des officiers, +la taille serrée, font sonner leurs éperons, et tant +de femmes, si brunes, plutôt petites, avec de grands yeux +au reflet doré… Il y en a de blondes, d’un joli blond, mais +surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux +noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent +des jupes qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux, +selon la mode de Paris. Du moins, elles le croient. Les +femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les années de la +Grande Guerre : c’est l’époque où il leur fut enfin permis +de se déguiser en petites filles… Les dames de Tiflis ne +s’en privent point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut +bien le reconnaître. Elles ont à peu près toutes un costume +tailleur établi sur le même modèle, et lorsqu’elles +se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est à pleurer… +Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent +pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur +leurs hauts talons Louis XV.</p> + +<p>Nous descendons vers la vieille ville, par les petites +rues où l’acacia pousse entre les pavés, le long des boutiques +en sous-sol, des épiceries qui sentent le hareng et +des cordonneries parfumées au cuir humide… On croise +de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à +fleurs, des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe +rigide, des Persans en lévites, des portefaix et des porteurs +d’eau, et des ânes, par bandes, qui transportent du +bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses, un +poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes +formant jupes. Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets +d’astrakan, de leurs armes d’argent niellé. On les +sent heureux, ces Circassiens, d’être déguisés en officiers. +Fonctionnaires ou soldats, ils adorent l’uniforme, le salut, +la parade, les décorations, les sabres recourbés et les +éperons sonnants.</p> + +<p>Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des +« dames », en voiles noirs de religieuse, ou bien, tout habillées +de blanc, la croix rouge sur le sein gauche. On les +prendrait vraiment pour des <i>sœurs de charité</i>, comme +elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les +jambes qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer +encore leur ressemblance avec de jolies gravures +licencieuses.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c2">II<br> +<span class="xsmall">LE PRAPORCHICK VASSILY</span></h3> + + +<p>Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au +milieu, dans la vallée, les eaux sales, couleur de café +au lait, d’un fleuve : la Koura, où des chevaux, des chiens +et des hommes se baignent. Nous avons déjà repéré deux +ponts en planches qui tremblent au passage des voitures +et une petite île sablonneuse que le courant a formée.</p> + +<p>Comme nous errions à travers les tortueuses rues du +quartier juif, près de la Koura, sous les balcons proéminents +des maisons de bois, un jeune élève-officier nous +arrête et nous parle dans un français hésitant. C’est un +mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, +il ne connaît pas la France…</p> + +<p>Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de +bazars orientaux. Des femmes qui nous coudoient se +retournent. Elles portent un petit bonnet sur le front, +d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les +entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, +dans leurs robes vertes ou bleues, conduisent des attelages +cahotants qui dévalent au trot. Il fait presque nuit. +Des lampes électriques s’allument. L’aspirant nous conduit +à l’International-Café, où de grandes palmes vertes +poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue +des valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme +sont affalés, les coudes posés sur la table, protégeant +une tasse de thé… De gracieuses Arméniennes, +brunes, au nez fort, aussi jolies que des Juives, — des +Roumaines nous dit notre compagnon, — de nombreuses +Russes circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, +la gorge dansante, et toutes en blanc, toutes poudrées, +les jeunes et celles qui le furent, elles sont les serveuses +bénévoles de ce <i>chachka tchaïa</i> (œuvre de la tasse de thé, +fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce +sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant +qui s’est fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, +c’est un monde très mêlé : il y a des femmes et des filles +d’officiers ou de fonctionnaires, des dames de compagnie, +des institutrices, des étudiantes, des comédiennes aussi…</p> + +<p>Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, +Vassily, l’aspirant, nous désigne un officier qui porte un +plateau sur lequel des verres tremblent un peu… C’est +une figure correcte de beau garçon aux cheveux pommadés. +En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon +de café. Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est +engagé aussitôt dans la « chachka tchaïa ». Il estime qu’il +est moins dangereux de « servir » à Tiflis qu’au front, où +son grade de « cornette garde-frontière » et son jeune âge +exigeraient sa présence. Au reste beaucoup d’officiers +russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas. Il +demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de +tant de femmes aux corsages légers :</p> + +<p>— Vous trouvez que c’est bien ?…</p> + +<p>Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction :</p> + +<p>— Ce n’est pas mal.</p> + +<p>Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre +contre l’impérialisme allemand.</p> + +<p>— Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.</p> + +<p>Puis, une minute après :</p> + +<p>— Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on +peut maintenant parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On +n’est pas regardé, espionné toujours comme avant. On +respire…</p> + +<p>Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment +des Slaves cultivés : leur ahurissement devant les +excès de la liberté et, en même temps, leur joie de se sentir +enfin délivrés de la police et du tsar : de respirer pour +tout dire.</p> + +<p>Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent +dans l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, +de poudre de riz.</p> + +<p>— C’est à cause du soleil… assure Vassily.</p> + +<p>Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les +saluent, leur serrent longuement la main, puis, brusquement, +les embrassent à trois reprises, à pleine bouche, +sur leurs lèvres rasées à l’allemande… L’un de ces messieurs, +en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit +comme un cierge, un énorme magnolia blanc.</p> + +<p>Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, +l’air ailleurs. Presque tous ont des têtes tondues à ras ; +quelques-uns arborent une courte moustache. Ils se +tiennent n’importe comment, sur leurs chaises, plus lourdement +certes que n’importe quel paysan de France, +devant la grossière table de bois blanc de son cabaret. +Habillés d’une petite veste flottante, la taille serrée à +l’extrême, leurs manières lasses, leur nonchalance ennuyée +nous donnent l’impression d’être entrés, par mégarde, +dans une inquiétante maison de thé.</p> + +<hr> + + +<p>Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes +brunes, ses palmes vertes et sa limonade, des soldats +nous arrêtent et, s’adressant au jeune aspirant, racontent +qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie voulait écraser +la liberté…</p> + +<p>— Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a +parlé. Il faut toujours, dans les réunions, parler, démontrer +la vérité… Mais cela tourne en disputes, et même en +coups de poing… Ah !…</p> + +<p>Et Vassily esquisse un geste découragé…</p> + +<p>Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils +s’interpellent, s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de +nouveau élèvent la voix, comme des enfants. Nous formons +groupe, dans la nuit. Les promeneurs nous évitent +et des femmes en toilettes claires se retournent… Les +Russes ont le goût des palabres et des réunions ; ils en +furent si longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore +aujourd’hui rassasiés.</p> + +<p>— Vous voyez… C’est comme au régiment où je suis. +Ils discutent tout le temps. C’est sale, il y a des puces. Et +ils boivent du vin. Ils se saoulent… Ah !…</p> + +<p>Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros +morceau de pain et mord dans un concombre cru… Les +autres l’écoutent et se rapprochent. Leurs effets dégagent +une odeur spéciale, qui tient du cuir et du caviar… Notre +petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les tilleuls +de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais…</p> + +<p>Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un +de ses amis, bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à +la taille coupe en deux parties inégales, nous allons nous +asseoir à l’International-Café — si bien nommé — jusqu’au +jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain +qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse +valse.</p> + +<p>L’orchestre vient d’entonner une <i>Marseillaise</i>, lente +comme un cantique. Les Français se lèvent, les officiers +russes également. On nous sert des pâtisseries du pays : +c’est un mélange de pâte, d’œufs, de fromage râpé et de +choux coupés. Nos compagnons mangent et fument ; ils +boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante +la bouteille. Les tziganes, un vieux monsieur à +lunettes, un jeune chevelu et le « singe » jouent des airs +de music-hall.</p> + +<p>Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des +officiers entrent, se saluent, s’embrassent comme toujours. +Les dames s’empressent doucement auprès des +nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils ont +demandé…</p> + +<p>Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. +C’est Vassily qui propose et dispose.</p> + +<p>— Vous verrez, me dit-il : les militaires ne paient que +quinze kopecks d’entrée, et aujourd’hui, rien.</p> + +<p>Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà +remarqué sur la perspective, à droite, les cimes compactes +de grands arbres et une terrasse où des chapeaux +de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du Palais. Il +appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi +du Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la +Révolution, le grand-duc habitait le grand hôtel de briques +rouges où les tavarischy ont, depuis, installé le Comité +des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au public. +Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va +d’un rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces +messieurs du Comité tiennent le contrôle, délivrent les +billets, reçoivent l’argent et vendent des brochures. Le +parc s’appelle désormais le Jardin de la Liberté.</p> + +<p>C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres ; +quelques lampes électriques se cachent sous les feuillages +des allées ; elles rendent ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. +Nous longeons des bassins, des bosquets, des gradins, +deux petites scènes à musique, où des tables sont +rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le +jardin est presque désert. Des chemisettes blanches se +devinent au détour d’un sentier. Deux jeunes filles, une +blonde, l’autre brune, cheveux très courts, lèvres charnues, +passent près de nous, très vite.</p> + +<p>— Pourquoi courez-vous ainsi ? leur demande l’ami de +l’aspirant.</p> + +<p>Il s’exprime en russe ; mais notre compagnon nous traduit +à mesure.</p> + +<p>— Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans +votre famille ? répond une des ingénues.</p> + +<p>Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche :</p> + +<p>— Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.</p> + +<p>Les yeux brillants de ces dames passent une inspection +rapide.</p> + +<p>— Vous êtes Français, Monsieur ? demande la blonde.</p> + +<p>Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends +qu’elle se nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc… +Elle n’est pas très grande, un peu forte ; de grands yeux +étonnés dans un joli visage…</p> + +<p>— Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, +répétant, sans doute, une phrase qu’il a entendue.</p> + +<p>— Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant +blonde. Le matin, je vais dans l’Alexandre-jardin, pour +lire… Vous savez où ?… J’aime beaucoup la langue française…</p> + +<p>— Et les Français ?</p> + +<p>Celle-là et bien d’autres banalités… Nous marchons un +peu. Vassily, à qui la demoiselle aux boucles blondes vient +de donner une fleur, m’appelle, cependant que nos compagnons +se dirigent vers la sortie, sans nous attendre et +que les deux dames s’éloignent de leur côté.</p> + +<p>— Restons… Elles vont tout de suite descendre. Vous +avez beaucoup parlé à la demoiselle ; maintenant, vous +pouvez faire connaissance…</p> + +<p>Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. +La pluie est finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le +jardin est humide encore. Des femmes s’avancent dans la +grande allée. Une frêle mousseline les recouvre lâchement. +Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc, +déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses…</p> + +<p>Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin +plein de nuit, comme nous pourrions le faire dans n’importe +quel jardin de Paris.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c3">III<br> +<span class="xsmall">NINA MIKHAILOWNA</span></h3> + + +<p>Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. +Elle habite dans une maison à balcons de bois, au +sommet d’une rue montante, parallèle à la perspective +Golovinsky… Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle étudie. +En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, +les jeunes filles se prétendent étudiantes…</p> + +<p>Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin +Alexandre, assise sur un banc, près du buste en bronze +de Nicolaï Gogol, elle lisait <i>Indiana</i>… Aussitôt, elle me +parle de George Sand, elle m’interroge sur cette bonne +dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la +veille…</p> + +<p>Mais voici que nous parviennent des chants religieux. +Ils font une utile diversion et, sur le chemin caillouteux +qui partage le grand square, passe une petite voiture que +traîne péniblement un cheval habillé de blanc. Un homme +suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de sapin +et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège +de jeunes filles… Elles chantent… Puis des popes +mitrés, couverts d’un long manteau blanc ou verdâtre. +Quelques-uns, pour se garantir du soleil, tiennent ouvert +sur leurs têtes un large parapluie. Enfin, apparaissent six +chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char argenté +pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues +des jeunes filles, le chant grave des prêtres qui fait +contraste, ce chariot au blanc de céruse, orné de fleurs +composent un ensemble assez gai… Une foule suit, tête +nue.</p> + +<p>J’interroge Nina à petits coups prudents ; mais elle ne +pense qu’à multiplier des signes de croix, très vite…</p> + +<p>— Vous avez déjà vu ?… me dit-elle enfin… Le corps +est sous les fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement… +C’est là que se font les derniers adieux. A la fin +des prières, les parents, les amis, les assistants viennent +embrasser le mort, sur la main ou le front…</p> + +<p>Nina paraît grave… Je respecte son silence. Nous descendons +dans le jardin, quelques pas ensemble. Une vieille +Arménienne ridée, tassée, toute en loques écarlates, nous +tend la main et nous promet des félicités sans nombre. +Une jeune personne qui nous regardait venir s’est levée. +Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long… +Ces dames parlent en russe. Nina semble oublier que +j’existe… Oui, elle est très bien, cette étrangère dont +j’ignore le nom. Elle me donne l’idée de la beauté slave, +d’autant plus aisément que je n’ai que de vagues idées +sur ce point ; mais j’entends par là une beauté blonde, un +peu froide… Les trois mots que je sais de russe ne me +permettent pas d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement +bottés, regardent ce soldat français silencieux et ces +deux dames qui n’en finissent pas. Elles chantent un peu +en parlant ; il y a beaucoup de « kakoï », de « znaï », de +« choy » et de « schotakoï », dans leur verbiage, mais cela +ne manque pas d’être assez harmonieux, comme toute +langue qui nous est étrangère et que nous entendons +gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se tourne +vers moi, en riant :</p> + +<p>— Mon amie me raconte les dernières — comment +dites-vous ?… — volontés… des demoiselles bonnes à +faire tout… revendications… oui. Maintenant donc, elles +demandent huit heures de travail par jour, une chambre, +un jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une +fois la semaine, à recevoir leurs amies dans le salon de la +maîtresse… On ne peut plus trouver<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Beaucoup de « belgicismes » dans la conversation des Russes qui +parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées dans +le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de compagnie, etc. +Elles enseignent naturellement le français qu’elles connaissent : celui +qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge, imaginé par Willy en +des temps déjà anciens, serait souvent ici d’une grande utilité.</p> +</div> +<p>— Alors que fait-on ?</p> + +<p>La jeune « beauté slave » prend la parole et dans un +français assez pur :</p> + +<p>— Nous demandons qu’elles connaissent le français, +l’anglais, le russe correctement… Et l’écrire. Et le piano… +Et la musique… Elles ignorent naturellement. De concessions +en concessions, de part et d’autre, on arrive à +s’entendre…</p> + +<p>— Oh ! voici déjà tard ! s’écrie Nina. Vous viendrez +avec nous, monsieur le Français, ce soir. Nous irons à +l’International-Café où grand concert il y a. Mon amie +Sophia viendra.</p> + +<p>Sophia, la « beauté slave », sourit, dit quelques mots +en russe à sa compagne qui répond de même, puis toutes +les deux me tendent la main.</p> + +<p>— Jusqu’à maintenant, au revoir… N’oubliez pas. A +sept heures, pour les places…</p> + +<p>Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous +que ce fameux café…</p> + +<hr> + + +<p>Lorsqu’un Russe vous dit : — « A ce soir, sept heures », +il est sage de traduire ainsi : — « Cette nuit, vers les +dix heures. »</p> + +<p>Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous +mettre au courant lui-même. Il nous donnait rendez-vous +pour une heure de l’après-midi. Il arrivait à trois heures +et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se rendent à +leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, +« A ce soir, sept heures » revient à ceci : « Nous vous +attendrons à partir de neuf heures du soir. »</p> + +<p>— Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque : +« Cela n’a pas d’importance… »</p> + +<p>Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague :</p> + +<p>— J’ai été retenu… des affaires…</p> + +<p>Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, +parce qu’il lui était pénible d’être exact. Vassily nous +joua cette pièce-là deux ou trois fois. Benoit ni moi nous +ne l’attendons plus. Nous avons tort, du reste, de garder +rancune à ce charmant aspirant pour une habitude +nationale.</p> + +<p>A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, +le colonel russe fait téléphoner :</p> + +<p>— Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure…</p> + +<p>Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer… +Si, quelquefois, à cinq heures…</p> + +<p>On nous annonce :</p> + +<p>— Les repas pour les Français auront lieu à sept heures +le matin, à treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.</p> + +<p>En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze +heures, à vingt heures, tout doucement, au petit bonheur. +On réclame… On insiste… Les autorités affirment, confirment… +Cela recommence.</p> + +<p>— Nitchevo ! finissent toujours par vous répondre les +intéressés. « Et puis, nous ne pouvons pas faire autrement, +cela nous est impossible… »</p> + +<p>On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. +L’état-major, prévenu la veille, a promis de l’envoyer, +sans faute. A une heure et demie, rien. A deux +heures, pas de changement. On téléphone.</p> + +<p>— Nous l’avons envoyée à une heure et demie…</p> + +<p>A trois heures, nouveau coup de téléphone.</p> + +<p>— Vous n’avez rien reçu… Ah ! bien. Je vais vous +envoyer une autre automobile… Oui, on m’a annoncé que +l’auto que je vous ai envoyée et qui vous était destinée +est bien partie ; mais, en cours de route, le chauffeur a +rencontré des « sœurs de charité » (infirmières) et il leur +fait visiter la ville…</p> + +<hr> + + +<p>Ces dames furent exactes… J’avais à peine découvert +une table inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. +Un Français, en uniforme kaki, ce n’est pas difficile à +découvrir parmi les vestes couleur vert d’eau des officiers +russes.</p> + +<p>— C’est grande fête, vous savez… me dit Nina. Nous +serons très bien…</p> + +<p>L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me +semble. Une petite scène a été construite. Le Roumain à +tête de gorille émancipé, le jeune homme chevelu, le +vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des airs +religieux, à moins que ce ne soit le contraire… Des valses +aussi.</p> + +<p>La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui +dire qu’un Français, c’est un être amusant… A la mieux +regarder, je vois qu’elle est vraiment jolie et s’habille +simplement : un corsage blanc décolleté, une ceinture +noire…</p> + +<p>— Elle vous plaît, ma nouvelle robe ?</p> + +<p>J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. +Mais l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante +une tragique histoire. Un peu grosse, la dame qui montre +d’un doigt vengeur les limonades et les cafés glacés que +des officiers russes, assis près de la scène, sirotent loin du +danger… On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc, lui +succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des +Beaux-Arts. Il le tient sous son bras gauche. Il récite des +ritournelles qui sont peut-être des vers.</p> + +<p>— C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.</p> + +<p>Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.</p> + +<p>— C’est du « foutourisme… » Vous savez, la poésie +russe, c’est très difficile à comprendre.</p> + +<p>Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, +aux petits yeux, aux cheveux longs, complet +blanc et cravate verte, ridicule comme un chansonnier +de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.</p> + +<p>Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête +rasée.</p> + +<p>— A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.</p> + +<p>C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans +toute la Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. +Quelques dames portent des boucles frisées. Elles ont l’air +de grands bébés comme certaines pensionnaires de maisons +discrètes. Toutes ces personnes sont charmantes. +J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne +volonté… Elles apportent trois verres là où il en faut cinq +et distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé +du thé chaud ou de la bière… Elles se promènent ainsi +que des souveraines et prennent note de nos désirs sur +un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail. La plupart +prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles +une odeur violente qui tient du parfum oriental et du +linge surchauffé… Elles sont charmantes…</p> + +<p>Une cantatrice encore… Je regarde l’amie de Nina. Oui, +la cantatrice ressemble à M<sup>lle</sup> Sophia, qui n’a encore rien +dit. Un officier chante après la dame. Il est bien connu en +ville. C’est un grand amateur, un lettré. On me dit son +nom, que j’oublie aussitôt… De nombreuses personnes +envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles +avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent +le passage…</p> + +<p>Voici un monsieur tout de sombre habillé : faux col, +cheveux luisants aplatis. Il ressemble à un contrôleur de +théâtre… Je vais en faire la réflexion à Nina ; mais elle a +les yeux fixés sur le diseur… Sophia qui me regardait, +sourit, et ce sourire nous crée une complicité…</p> + +<p>Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de +toutes couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque +d’habitude sans doute), des femmes avec des chapeaux à +rubans rouges ou bleus, des ombrelles vertes, des dentelles +sur les cheveux et la gorge, des étoffes violettes sur +des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent +à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux +verts…</p> + +<p>Ces rideaux verts ! Naguère, « avant » (la Révolution +sous-entendu), à travers les vitres hautes du café, la foule +des passants pouvait admirer les heureux qui buvaient et +mangeaient. Les Soviets ont protesté contre cette « injustice +scandaleuse », et l’on a mis des rideaux verts pour +empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu +égalitaires.</p> + +<p>La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se +ferme jamais, et des soldats plus indiscrets que féroces, +contemplent cette aristocratie qui s’amuse à des essais de +« foutourisme », qui chante et qui boit, mais qui tremble +aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour +du meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les « bourgeouais » +voulaient étouffer la Révolution dans le sang. +Les délégués des Soviets exagèrent… Ces Russes ne sont +pas si redoutables. Ils se hâtent de s’amuser une dernière +fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils ont, comme +leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.</p> + +<hr> + + +<p>Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient +nous chercher, Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. +Il nous confie :</p> + +<p>— Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis +trois ans : ce sont toujours les mêmes qui se battent. Ils +reviennent maintenant du front. Ils sont fatigués.</p> + +<p>Je le conçois bien : ils sont fatigués.</p> + +<p>— Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. +C’est bien leur tour de se reposer ; mais ceux qui +n’ont pas bougé ne veulent pas, à cause de leurs idées, +disent-ils. En effet, quand il est question de partir pour la +guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux +praporchicks — des étudiants — qui avant la Révolution +n’étaient rien sont maintenant heureux d’être nommés. +Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce sont les meilleurs auxiliaires +de la paix immédiate…</p> + +<p>Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les +Petits-Russiens demandent leur autonomie, l’Ukraine son +indépendance, la Pologne son unité, le Caucase sa séparation, +la Sibérie également et pourquoi il n’y a plus ni +Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles +les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des +baïonnettes.</p> + +<p>Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre : une +offensive allemande contre Riga.</p> + +<p>— Le <span lang="de" xml:lang="de">kaiser</span> aurait dit à ses troupes de marcher sur +Pétrograde.</p> + +<p>— Ah ! constate Vassily.</p> + +<p>— Vous ne saviez pas ? s’étonne Benoit.</p> + +<p>— Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.</p> + +<p>« Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les +mauvaises nouvelles. »</p> + +<p>Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, +semblable, du reste, sur ce point, à beaucoup de Russes, +Vassily hoche la tête et désabusé :</p> + +<p>— Rien à faire contre les Germains !</p> + +<p>Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il +nous l’avoue :</p> + +<p>— Il faut faire grande attention à ne pas saluer les +scribes (officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur +les épaulettes, les généraux en ont deux. Alors, on confond…</p> + +<p>— C’est épouvantable ! s’indigne Marcel Benoit sans +rire.</p> + +<p>— N’est-ce pas ?…</p> + +<p>— C’est pour cela que vous saluez certains officiers et +jamais certains autres…</p> + +<p>— Justement.</p> + +<p>— Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer +l’aspirant, rien n’est encore perdu en Russie, puisque la +Révolution n’a pas pu modifier ces injustices qui font que +les officiers de l’arrière sont plus chamarrés que les généraux +de l’avant et que leur travesti prête à de terribles +confusions…</p> + +<p>— Tant mieux ! conclut Vassily, toujours sérieux.</p> + +<p>— Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être +préférable que l’étudiant-aspirant n’entende rien à +l’ironie…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c4">IV<br> +<span class="xsmall">AU CLUB DE PARIS</span></h3> + + +<p>Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et +des ruelles mondaines où se dressent soudain des +cyprès, des figuiers et des acacias, je suis allé, aujourd’hui, +à l’aventure…</p> + +<p>Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes +s’accrochent aux vieux remparts… Il y a le funiculaire +sur la montagne… Il y a aussi le marché, dans le +quartier tartare, où l’on fabrique des armes, des berceaux +de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de +légumes vous heurtent au passage… Il y a aussi le jardin +botanique d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui +lui fait face, parmi les magnolias et les cyprès, les briques +rouges d’un cimetière musulman, semées dans l’herbe +roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que je +coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat +français, me rappellent Nina…</p> + +<p>— Quand vous reverrai-je ? me demandait-elle, le soir où +nous sortions du café chantant et qu’elle était si préoccupée.</p> + +<p>La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne +dise rien, et je n’y prêtais pas attention, mais chez Nina +si enjouée, cela me semblait bizarre… Aujourd’hui encore, +je cherche ce qui pouvait rendre Nina si grave et je me +trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de +cette étrange fille… Elle devait venir me prendre ce matin +à l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel : Nina +ne serait ni femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous…</p> + +<p>Mais où découvrir Nina ?…</p> + +<p>Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, +ces soldats, ces fonctionnaires qui s’habillent comme des +officiers, ces civils désœuvrés qui tâchent de ressembler +à des fonctionnaires, ces femmes qui errent, tranquillement… +Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel ; +elles s’en croiraient déshonorées ; les Arméniennes s’occupent +de commerce, comme les Juives, à côté de leurs +frères ou de leurs maris ; mais seules les dames russes +peuvent rester sans rien faire, les yeux perdus… On peut +doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas : ils +s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs +qui encombrent tous les trains en partance, sans raison.</p> + +<p>Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique, — café, +magasin, restaurant, — semblent recevoir le client +à regret. L’acheteur est un importun qui les dérange. On +lui apporte ce qu’il demande avec nonchalance. Si l’objet +ne lui convient pas, on ne cherche point à lui en présenter +un autre. A quoi bon ? Aussi les Slaves préfèrent traiter +avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et +tiennent pour des voleurs…</p> + +<p>Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie +généralement ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte +autre chose. La même indifférence, le même laisser-aller +oriental, tout un fatalisme musulman plane sur ces gens +à demi éveillés et que rien n’intéresse…</p> + +<hr> + + +<p>— Que faites-vous là, rêvant ?</p> + +<p>— Tiens, c’est vous ! Comme Tiflis est petit.</p> + +<p>Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.</p> + +<p>— Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je +disais : demain, c’est votre anniversaire.</p> + +<p>— Mon anniversaire ? Vous êtes sûre ?</p> + +<p>— Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution… Révolutionnaires, +n’êtes-vous pas ? Quatorze juillet ?</p> + +<p>— Ah oui, parfaitement.</p> + +<p>— Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, +puisque je crois cela vous fait plaisir… Vous irez devant, +conclut Nina.</p> + +<p>Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois +qui projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. +Dans les cours des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, +au coude d’une rue, on découvre un bassin, une +fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou un figuier +aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables +Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants +d’énormes fleurs de magnolia. Ces rues sont presque +désertes. Un chat les traverse, un chien s’y attarde à +fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute et de +formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois +musulmans s’y égarent.</p> + +<p>— J’habite une maison comme celle-là, avec un grand +balcon de bois. On s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez +nous voir ; mais demain, nous irons au théâtre…</p> + +<hr> + + +<p>Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du +Palais, une voûte qui ouvre sur une cour, une sorte de +jardin, des escaliers… Des personnages vous délivrent +des billets moyennant un rouble. On monte au premier, +comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, +parmi les arbres. Un restaurant en plein air est installé. +Comme fond : bosquets et jets d’eau ; l’office est à droite.</p> + +<p>— Je prendrais volontiers un café, dis-je.</p> + +<p>— Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.</p> + +<p>Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.</p> + +<p>— A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre +dans la chicorée chaude, de petits bonbons anglais.</p> + +<p>Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, +sirotent des thés fumants… J’en oublie la présence de +Nina ; mais elle me fait souvenir qu’elle existe.</p> + +<p>— Venez voir le jeu de lotos…</p> + +<p>Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, +deux femmes annoncent des numéros qu’une roue tournante +fait apparaître. Beaucoup de toilettes ; des dames +attentives qui marquent les chiffres « sortis », sur leurs +cartons, avec des haricots secs.</p> + +<p>— Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin +Alexandre contre la bourgeoisie continue…</p> + +<p>Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.</p> + +<p>— Sophia nous attend.</p> + +<p>Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans +une poussière de cirque. A notre droite, beaucoup de +plantes et d’arbustes ; mais à gauche, du côté des dîneurs, +un mur immense et, pour en cacher la blancheur de plâtre, +les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière allée +sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter +des jets d’eau dans un jardin… Le contraste entre +le jardin réel plein de nuit et ces bosquets barbouillés +de vert clair et de rose-printemps est une chose assez +comique.</p> + +<p>Des femmes se promènent, appuyées sur de grands +tcherkesses ceinturés de poignards…</p> + +<p>Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs +séparent du public. C’est le théâtre où Sophia nous attend +sans impatience. Brefs saluts, car à peine sommes-nous +assis, au hasard, sur des chaises, comme dans un café, que +la toile se lève et que l’on abaisse les grandes tentures qui +font la nuit dans la salle.</p> + +<p>La scène représente un salon où des personnages circulent +en chantant. Un grand garçon à l’air romantique +déclame longuement, d’une voix de basse qui plaît à Nina. +Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et s’habille en +peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia, +que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien +que la pièce…</p> + +<p>A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que +s’allument les globes, Sophia s’informe :</p> + +<p>— Cela vous plaît ?… C’est <i>Evguény Oniéguine</i>, poème +de notre Pouchkine, musique de Tchaïkovsky…</p> + +<p>Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis +un jeune homme qui lui répond. Il a l’air d’un Lamartine +trapu, celui-là… Et voici le Werther du premier acte. +Cela se passe toujours dans un salon où un officier attaché +d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.</p> + +<p>— C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. +Il a toujours beaucoup de succès. Chaque saison, on le +joue et le rejoue partout… Vous connaissiez ?…</p> + +<p>Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. +Est-ce la musique ? Je trouve Sophia aimable et réservée, +sérieuse en un mot. Par la fantasque Nina, je sais que +Sophia est fille d’un général, mais, en Russie, les jeunes +filles, comme certaines femmes en France, sont toutes +filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. +Sa mère ou sa grand’mère serait polonaise… Elle étudie. +Ici, les jeunes gens et les jeunes filles se disent tous étudiants. +Quant à savoir en quelle science, bien malin qui le +devinera… Elle habite Tiflis, dans la même maison que +Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et +cette imprécision est cependant suffisante pour que Sophia +me paraisse ce soir une femme délicieuse…</p> + +<p>Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un +rondin dans une forêt noire comme la salle plongée dans +l’obscurité. Il chante de sa grosse voix de basse… Nina, +le visage en avant, ne tourne pas la tête. Pendant l’entr’acte, +elle reste songeuse, elle semble vivre seulement +lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. +Ah ! un monsieur dans un grand manteau de velours +sombre… C’est ce Lamartine trapu… Il rejette sa cape et +chante… Évidemment.</p> + +<p>— Un grand duel, il y a tout de suite… me souffle +Sophia dans un français directement traduit.</p> + +<p>Voilà bien ce que je redoutais ! Les deux adversaires +choisissent leurs places et chantent longuement, soit +ensemble, ce qui est impoli, soit à tour de rôle, ce qui est +long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent leurs pistolets. +Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que +le rideau… Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait +si Sophia ne m’occupait en entier.</p> + +<p>— C’est très beau, dit-elle.</p> + +<p>J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce :</p> + +<p>— <i>Evguény Oniéguine</i> (poème de Pouchkine, musique +de Tchaïkowsky) est l’histoire d’un <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> genre 1830, +qu’un poète de ses amis, Lensky, présente dans une +famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette maison : +Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de +Tatiana, sœur d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue +même son amour. Rendez-vous au cours duquel Oniéguine +explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se sent pas +fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec +lui, qu’il l’aime comme un frère, etc… Vous aviez deviné +tout cela…</p> + +<p>« Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner +son ami Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien +ce qu’il veut, fait la cour à Olga, fiancée de Lensky. Mais +Lensky se fâche et jette son gant à Oniéguine. « Tu n’es +plus mon ami… etc. » Maintenant, vous avez vu la scène, +l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre… +Lensky a de pénibles pressentiments… On a toujours de +pénibles pressentiments à la veille d’un grand duel ; on se +les rappelle ensuite, quand les événements vous donnent +raison. En effet, Lensky est tué… Vous ne le saviez pas ? +Vous n’avez pas vu ?</p> + +<p>— J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il +s’est relevé quand on applaudissait, je n’étais pas sûr…</p> + +<p>— Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.</p> + +<p>— Ce qui veut dire ?…</p> + +<p>— Toujours sceptique…</p> + +<p>Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on +pleure. Un monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait +de grands reproches à Oniéguine sur un ton de basse monotone. +La pièce est finie, après ces cinq tableaux sans +résultat… Mais non, il y en a d’autres… Sophia, pour des +raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle +avant minuit.</p> + +<p>— Je vous conterai la fin, me dit-elle… Evguény retrouve, +plus tard, dans un bal, Tatiana mariée à un général. +Ce n’est plus la naïve « cruche cassée », comme vous +dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény est +amoureux d’elle… Vous savez, Oniéguine est un Don Juan +assez malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, +il voyage, il désire et ne désire plus, il rêve et puis il se +désespère… Il représente assez bien le caractère russe… +Tatiana ne veut pas. Elle aime Oniéguine, mais elle reste +fidèle à son mari. Alors Evguény s’en va.</p> + +<p>Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina +de sa longue rêverie. Il y a encore beaucoup de monde +sur les perspectives… Nos souliers sont couverts d’une +poussière rousse, couleur brique. Je crois que la pièce +continue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c5">V<br> +<span class="xsmall">L’HOPITAL RUSSE MODÈLE</span></h3> + + +<p>Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée +en lazaret, où nous sommes logés depuis notre +arrivée à Tiflis. Il est vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, +comme il sied dans un pays aux hivers rigoureux, s’ouvrent +sur les jardins du Grand Théâtre.</p> + +<p>Les malades russes occupent le premier et le second +étage. Nous sommes campés dans une grande salle du +second. Nous n’allons pas à la recherche des « sœurs de +charité », d’abord parce que c’est défendu. Notre porte +est fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que +c’est inutile : ces dames trouvent toujours moyen de venir +nous voir. Elles traversent notre chambre pour aller à la +lingerie, qui se tient, comme par hasard, à l’autre bout de +la pièce…</p> + +<p>En passant près de la grande icone de notre salle, — un +patriarche orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois, — les +infirmières font deux ou trois signes de croix. Nous +voyons souvent une grande Tatare, M<sup>me</sup> Anna, qui va et +vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés… +Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, +aux yeux noirs, qui trottine en riant ; il y a une blonde +déhanchée, aux joues roses que les Français appellent +déjà « Fabiano » parce qu’elle semble échappée d’une page +de ce dessinateur. Il y a…</p> + +<p>La pharmacie (<span lang="de" xml:lang="de">apotheke</span>) se tient sur le même palier que +notre dortoir, et c’est encore un prétexte pour ces dames +de nous rendre visite en se trompant de porte…</p> + +<hr> + + +<p>Au premier, ce sont les soldats malades — pas de blessés +de guerre. Ils ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites +ou du scorbut… Ils se promènent à volonté, stationnent +dans les salles, les escaliers, ou même dans la +cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses +balcons de bois, à une cour de grande ferme…</p> + +<p>On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts +gaillards, qui ne font pas autre chose que de discuter entre +eux. Déjà, ils se sont mis en grève parce que la nourriture +qu’on nous distribuait à l’hôpital n’était pas tout à fait +la même que celle qui leur était servie. Le colonel-comptable +a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne +modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, +puisque en temps ordinaire les employés ne font rien.</p> + +<p>Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait +comment. Les repas ne sont en retard que d’une heure ou +deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a pas d’importance… Il +y a bien aussi quelques petits inconvénients que j’oublie… +Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de l’après-midi, +demande :</p> + +<p>— Où sont les infirmiers ?…</p> + +<p>— Ils sont au meeting…</p> + +<p>— Et les infirmières…?</p> + +<p>— A l’assemblée…</p> + +<p>— Les docteurs alors ?…</p> + +<p>— Ils se sont réunis pour statuer…</p> + +<p>— Bon ! Et les malades ? Je n’en vois pas…</p> + +<p>— Ils sont à la promenade, au jardin, en ville…</p> + +<hr> + + +<p>Ça marche quand même. On distribue des convalescences +à tous ces soldats qui ne veulent plus retourner +aux tranchées… Seuls, quelques grands malades restent +au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à quoi, +du reste, ils ne touchent pas.</p> + +<p>— Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin +russe, puisque tu ne vois pas que je souffre…</p> + +<hr> + + +<p>Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, +au nez énorme dans une grosse boule de tête +branlante, remplit les fonctions de concierge. En chemisette +blanche, les pieds douillets, il se tient assis sur une +chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français +l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement +à feu l’empereur d’Autriche…</p> + +<p>Soixante ans de thé chaud, de « sitchias », de vodka et +de patience résignée, cela produit Frantz qui est à la +porte…</p> + +<p>Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est +fermée au verrou, et l’on a tout loisir de carillonner… Les +Français, nés malins et qui ne deviennent pas tous imbéciles, +comme on le croit, ont découvert, de l’autre côté des +Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet. +Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), +on rentre par l’escalier dérobé.</p> + +<p>En remontant, on croise une « siestra » retour de maraude, +où, près des water-closets, deux Russes en robes +de chambre qui, affalés contre les fenêtres pleines de nuit, +leurs deux têtes se touchant presque, chantonnent une +longue mélopée triste… Et ainsi, pendant des heures, dans +l’ombre.</p> + +<p>Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les +femmes, ce qui fait que nous rencontrons là tout le personnel +de l’hôpital. Comme il n’existe ni cellule, ni séparation +entre chaque stalle, il arrive que l’on s’assoit à côté +d’une jeune infirmière qui vous regarde sans contrariété. +Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage +de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre… +Il n’y a que les Français qui se trouvent gênés…</p> + +<hr> + + +<p>La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, +en blouse blanche décolletée… Cet après-midi, elle revient, +tout en noir, chapeau, voilette, tenue de ville… Demain, +elle nous adressera la parole…</p> + +<p>« Fabiano » se montre quelquefois, ses cheveux blonds +frisés de chaque côté des tempes… On voit aussi Gennia, +une jeune veuve à qui un Algérien apprit quelques mots +de français, notamment la formule d’invitation des péripatéticiennes… +Gennia répète, sans savoir, à tous ceux +qui lui plaisent, cette phrase magique… Elle rôde, la nuit, +sous les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français +rentre tard, les oreilles encore emplies du parler en crécelle +des Arméniennes et des Russes, il a la surprise d’entendre +une jupe qui lui insinue :</p> + +<p>— Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c6">VI<br> +<span class="xsmall">CHEZ NINA</span></h3> + + +<p>Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande — toujours +au même endroit — un dernier rendez-vous. +Cela tourne à la grosse plaisanterie ce chassé-croisé de +départs et de rencontres toujours ajournés… J’en profiterai +pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce +soir, en attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes +s’allument sous les arbres, mais naturellement, ni au +concert, ni au café, ni le long de l’allée principale, je ne +puis découvrir le jeune praporchick.</p> + +<p>En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux +soldats russes vendent aux promeneurs des brochures +révolutionnaires, j’entends, derrière un faisceau de thuyas, +« le doux langage français ». C’est une femme qui parle, +avec un petit accent guttural. Les Russes qui s’expriment +en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes, +le français est devenu une seconde langue maternelle. +Le mot qu’elles ne peuvent exprimer ou qu’elles ne +trouvent pas tout de suite, elles s’amusent à le dire en +russe ou en français, et cela forme un « sabir » assez +savoureux.</p> + +<p>Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent +d’une allée, puis disparaissent… Mais je connais +cette démarche vive, ces pas rapides. La plus souple de +ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas vue depuis une +dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant +d’une représentation d’<i>Evguény Oniéguine</i>, j’accompagnai +la jeune femme jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias… +Nous avions oublié de nous fixer un rendez-vous. +Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y efforçais… +Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, +et Nina m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie +fille à robe courte et d’une mince personne au visage +endormi. Nina s’avance aussitôt la main tendue :</p> + +<p>— Je savais bien que je vous retrouverais… Que faisiez-vous ?… +Voulez-vous visiter ce jardin ?…</p> + +<p>A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes +étagés dans les sentiers, nous remontons, ces dames et +moi, dans ce parc que la nuit agrandit. Une première +station devant un bassin entouré de grilles. On devine à +peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux +verdâtres.</p> + +<p>— Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres +il y avait ?…</p> + +<p>Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame +maigre à qui Nina omit de me présenter, ne répondent… +Nina le sait peut-être, et nous aussi nous n’ignorons pas +que les révolutionnaires ont mangé les autres cygnes +comme de vulgaires canards.</p> + +<p>— Allons maintenant au tombeau du chien.</p> + +<p>Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au +passage. Nouvelle pause devant les murs du jardin tapissés +de lierre. Sur le sol, une pierre formant boîte sur quoi +l’on a gravé deux dates.</p> + +<p>— Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.</p> + +<p>Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, +d’une voix pointue :</p> + +<p>— Non, Monsieur… Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait +pas de ces futilités…</p> + +<p>Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment +très jolie avec ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils +paraissent noirs.</p> + +<p>— Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent +vice-rois du Caucase avant le Grand-Duc. C’est à eux +également que l’on doit le tombeau d’un lapin à l’autre +extrémité du parc.</p> + +<p>Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons +par de petits sentiers perdus. De nombreux +couples sont ensevelis sous les branches. Les globes électriques +suspendus tous les cinquante mètres les dénoncent +parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que +notre passage.</p> + +<p>En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques +du Caucase, Nina me demande, au moment de prendre +congé :</p> + +<p>— Voulez-vous demain soir… Nous prendrons le thé… +A huit heures. C’est convenu ?…</p> + +<p>Huit heures à la russe ? A quelle heure cela peut-il bien +correspondre ?…</p> + +<hr> + + +<p>C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas +commencer pour découvrir la maison de Nina, il me faudra +les entreprendre demain… La rue, si j’ai bonne +mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en face, +une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des +cyprès poussent comme dans un cimetière.</p> + +<p>Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les +grands arbres du parc. Dans la pièce voisine, un homme +chante d’une voix de basse. Un piano l’accompagne en +sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne une +femme…</p> + +<p>— Le vieux couple occupe ses soirées…</p> + +<p>Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a +introduit. Des photos d’acteurs tapissent les murs, comme +dans l’appartement d’un commis voyageur ou d’un sergent +fourrier, des chromos disposés en losange, en carré, +dans tous les coins. Quelques livres sur des tables, et des +boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote +des gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des +graines de soleil. Un paravent cache le lit et forme +alcôve… Le thé est servi dans les tasses, un thé léger, +couleur de bière blonde.</p> + +<p>— Vous ne prenez rien ? Vous vous ennuyez ?…</p> + +<p>Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. +Au reste, Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, +elle me cite des noms : les comédiens de Moscou et de +Tiflis.</p> + +<p>En feuilletant un album de photos placé devant moi, +quelques pages de manuscrit se détachent.</p> + +<p>— Laissez… ce sont des vers…</p> + +<p>— Comment ? vous… en français encore ?…</p> + +<p>Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, +jeune premier du Grand Théâtre, ou à M. Rognka, +artiste, etc.</p> + +<p>— Oui, quand on a lu beaucoup de vers, — m’explique +Nina pour s’excuser, — c’est facile : on les écrit tout naturellement.</p> + +<p>Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. +Nina connaît à peu près le français, c’est-à-dire +assez pour le parler. Elle l’écrit mal. Cependant les poèmes +que je demande la permission de lire ne sont ni meilleurs +ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en +France. Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, +la jeunesse, l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps +qui fuit…</p> + +<p>Le voisin continue sa romance mélancolique ; mais on +a sonné à la porte cochère, et le soldat russe qui tient lieu +d’ordonnance et de planton au général de la maison est +descendu. On entend une voix de femme, des bruits de +pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.</p> + +<p>— Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.</p> + +<p>Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune +femme que j’ai rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma +vue, elle semble hésiter, bafouille quelques mots russes, +mais Nina la fait asseoir.</p> + +<p>— Vous ne connaissez pas ?… Mademoiselle Tatiana.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence +à bavarder dans sa langue avec cette bonne Nina, +qui, pour me mêler à la réunion, mélange le français et le +slave. Je prends congé.</p> + +<p>— Vous reviendrez ?… Demain ? Ce n’est pas Tatiana +qui vous fait partir… Vous verrez : elle est comme ça ; +mais ça ne dure pas. Elle est seulement humble.</p> + +<p>Je ne comprends pas très bien ; mais avec de la patience +et de l’application, j’arriverai peut-être.</p> + +<hr> + + +<p>Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain +départ le trouble… Il a dépensé jusqu’à son dernier +rouble, comme il dit, et veut bien que je l’emmène à +l’« International », ce lieu de délices. Je n’irai donc point +au thé de Nina…</p> + +<p>Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite +table. Deux Circassiennes, plus une dame blonde, se sont +approchées pour nous demander ce que nous désirions. +Elles sont parties ensuite et ne reviennent plus, lorsqu’un +« tavarisch », un de ceux qui montrent leur tête curieuse +à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont +nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.</p> + +<p>— Tu ne peux pas me saluer ? demande le général +cependant que le soldat continue d’invectiver contre +l’officier.</p> + +<p>Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre +ses cheveux blancs :</p> + +<p>— Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins +mon grand âge…</p> + +<p>Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent +les épaules. Cette scène, que Vassily a traduite, les +déconcerte un peu ; mais notre praporchick, si calme à +son ordinaire, prend la parole.</p> + +<p>— Oh ! si vous aviez vu « avant » (la Révolution). Ils +sont excusables. La discipline était plus terrible qu’en +Allemagne. Un soldat n’avait pas le droit de sortir de la +caserne, même le soir…</p> + +<p>Nous nous regardons, incrédules… Son départ prochain +transformerait-il notre Vassily ?</p> + +<p>— Le soldat devait rester dans la petite cour, devant +la caserne où il avait tout loisir de saluer ces messieurs +qui passaient… Des permissions ?… On ne sortait que +pour le service… Des patrouilles, des officiers arrêtent +continuellement les soldats qu’ils rencontrent… Et quand +le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à +quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume…</p> + +<p>— Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, +dans un pays que je connais.</p> + +<p>— Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec +un couteau dans sa poche. Il coupait les pantalons retaillés +des cavaliers. C’était sa spécialité… Tenez, il était +interdit aux soldats d’entrer dans les cafés, de monter +dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se promener +sur les boulevards… Dans un tramway, un officier tue +à bout portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre +de descendre. Personne n’a protesté dans le tramway. +L’officier aurait fait arrêter tous les voyageurs !…</p> + +<p>« Les punitions : une heure d’immobilité au soleil, la +prison, la cellule. Les pauvres seuls sont soldats. On les +gifle, on les cravache, on les bat comme des domestiques. +Quand on aura besoin de renfort pour cette guerre, il +suffira d’appeler les bourgeois et les riches…</p> + +<p>Vassily s’arrête, boit, puis repart :</p> + +<p>— Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux +qui sont instruits, pour ceux qui instruisent… Après la +révolution ratée de 1905, les cadets, les élèves-officiers de +l’école que l’on a transformée en hôpital, où vous êtes, +ces cadets-là, portant les icones du Christ et du Tsar, s’en +allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants +parce que l’instruction était la cause de cette révolte et +représentait l’ennemie la plus grande de l’autocratie… Il +faut savoir tout cela pour comprendre l’ivresse de liberté +qui grise les « tavarischy » maintenant… Ils redoutent +par-dessus tout le retour des anciens maîtres. L’Allemand, +ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux, c’est un +ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, +pour eux, de fraterniser avec lui…</p> + +<p>Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant +à petites moustaches vient d’entrer. C’est un de ses +amis. Les deux jeunes gens se reconnaissent. Poignées +de mains, baisers sur la bouche, à trois reprises seulement.</p> + +<p>Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés +comme nous.</p> + +<p>— Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de +sortie de l’école des officiers.</p> + +<p>— Difficile, cet examen ?</p> + +<p>C’est pour dire quelque chose que je parle.</p> + +<p>— Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.</p> + +<p>Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable +naïveté des soldats russes, m’a aussi prévenu de la +déconcertante prétention des officiers.</p> + +<p>— On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. +En géographie, on m’a demandé : « Quelle est la plus +grande ville d’Angleterre ? »</p> + +<p>— Et vous avez répondu ?</p> + +<p>— Paris, parbleu…</p> + +<p>Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais +non, il ne plaisante pas.</p> + +<p>— Et…, vous avez été reçu ?</p> + +<p>— Évidemment.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c7">VII<br> +<span class="xsmall">LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE</span></h3> + + +<p>Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock +de Sibérie — comme l’appelait le tsar Nicolas, — un +petit paysan qui voulait pénétrer à la Cour pour chasser +les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur…</p> + +<p>C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter +l’histoire du moine fameux, du moins ce qu’elle en sait, +car tout le monde en parle en Russie et quelques-uns en +écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina m’apporte +celle qui a cours dans certains milieux cultivés.</p> + +<p>— Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de +l’alcool et des concombres… On l’enivrait avec des herbes +du Thibet fermentées. Il tombait dans la mélancolie. Il +devenait taciturne… Les courtisans mettaient cette ivresse +à profit pour faire leurs affaires avec celles de l’État. Pendant +ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu +méconnaissable… Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit +Raspoutine (le débauché), avait pris sur le Tsar une +grande influence. Il entrait chez Nicolas, quand cela lui +plaisait, l’interpellait, coupait la conversation. Le Tsar +essayait de renvoyer Raspoutine : « Tu viendras tout +à l’heure… » Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, +s’asseyait et délibérait…</p> + +<p>« Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se +méfiait de tous les gens de sa cour ; il détestait les spécialistes +et les diplomates. Il préférait demander conseil à +des hommes peu cultivés. Toutes les nominations bizarres +que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent par cette +crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des +affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller +privé, Raspoutine.</p> + +<p>« Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les +Allemands, « hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour +ennemis », il assurait à l’Impératrice, — Sana, comme il +la nommait dans l’intimité, — qu’elle jouerait pour la +Russie le grand rôle de Catherine II…</p> + +<p>Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme +de la chaude nuit d’Asie que soulignent parfois les coups +de feu de quelque lointaine patrouille ou des déserteurs +tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de moi, les +blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana +et de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le +récit de Nina, ajoutent une anecdote à la galanterie de +Gregory ou le nom de quelque grande dame russe à la +liste de ses amours…</p> + +<p>— La Douma trouva un jour que le scandale avait duré +assez longtemps. Des courtisans déclaraient qu’il y allait +de l’honneur de Nicolas, car Raspoutine était un paysan… +Cela devait prendre fin… Un journal annonça un jour : « Il +y a quelqu’un qui a tué un chien… » D’abord, on ne comprit +pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué…</p> + +<p>J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire +du moine Gricha, ou, pour mieux dire, à la création +d’une de ses légendes…</p> + +<p>— De nombreuses complaintes, des brochures ont été +publiées depuis cette mort. Elles sont obscènes. On raille +Raspoutine, on l’appelle le Saint-Père, et les complaintes +ne sont que l’Évangile parodié… Enfin, on a enseveli +Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur +sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, +en français, simplement : « Ci-gît un membre de la famille +impériale qui ne se relèvera plus… »</p> + +<p>La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le +vent rendent plus prenante encore cette extraordinaire +histoire, luxurieuse comme un conte d’Orient, — que +gazouille naïvement la petite Nina — et qui, dès maintenant, +confine à la légende que l’on se transmettra dans +les veillées de Russie : l’aventure du solide moine qu’une +Impératrice aima et qui fut la cause première de la +chute d’un immense Empire.</p> + +<hr> + + +<p>Tatiana semble en prendre l’habitude.</p> + +<p>Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire +Tatiana jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas +très loin. Et puis, cela n’a rien d’éternel. C’est l’époque +délicieuse où les nuits sont agréables, claires encore, où +l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où l’on +fume des cigarettes sur les balcons… C’est l’époque aussi +où les communiqués russes publient sans tricherie de terribles +nouvelles, dans un style sec et précis.</p> + +<p>Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français +les dépêches russes et les lit de sa belle voix chantante, +comme elle ferait valoir une page héroïque ou l’un de +ses sensuels poèmes. J’ai encore dans l’oreille le ronronnement +de certaines phrases :</p> + +<p>— Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé +de reculer des bords de la rivière Sereth, se dirigeant +vers l’est. Des régiments abandonnent toujours +volontairement leurs positions. Par contre, quelques +régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre… +La percée des Austro-Allemands sur le front +russe atteint maintenant cent vingt verstes. Les régiments +traîtres s’enfuient avec des drapeaux où l’on peut +lire : « A bas la guerre ! Vive l’Allemagne ! Mort aux bourgeois ! » +Entre les régiments traîtres et les régiments +restés fidèles, ont lieu des combats… L’offensive allemande +est conduite par un petit nombre de forces, très inférieures +aux nôtres. A Tarnapol, l’ennemi a trouvé un riche butin. +Les soldats russes affamés dévalisent les habitants… Dans +le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux, par leur +manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont +pas su maintenir la discipline parmi les troupes…</p> + +<p>Je revois le groupe des femmes : Tatiana rêveuse sur +son divan, Sophia dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui +lit en scandant les mots, le visage dans la lumière :</p> + +<p>— Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient +d’envoyer un télégramme à Kerensky : « La Russie périt. +Ne donnez pas à l’Histoire le droit d’écrire que la Russie +a été perdue par sa Révolution. »</p> + +<hr> + + +<p>— Ah ! cette Révolution, elle ressemble continuellement +à la vôtre !</p> + +<p>Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs +de lectures, cherchent continuellement des analogies +entre la Révolution française et celle qui commence chez +eux.</p> + +<p>— Vous ne trouvez pas que c’est la même chose ? +demande Nina. Tenez, il y a le citoyen Capet et le colonel +Nicolas Romanoff… L’autrichienne Marie-Antoinette, +c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le petit +tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est Raspoutine…</p> + +<p>Passe-temps divertissant… De même pour leurs grands +personnages du moment, ils les affublent des noms de la +grande époque : le pitoyable Kerensky devient Danton et +Terechenko se rencontre avec Saint-Just, Lénine se +change en Marat, etc… Leurs « delegates » des ouvriers +et soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires +aux armées de la République. Ils nous plagient +ingénument ; ils sont heureux de nous imiter. On dirait +qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils jouent à la +révolution.</p> + +<p>Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme +les autres :</p> + +<p>— Notre révolution s’est accomplie sans répandre de +sang…</p> + +<p>— Attendez, ce n’est pas fini…</p> + +<p>Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme +en France. Sophia prononce en souriant le nom de Korniloff. +Nina, pour faire diversion, nous conte qu’un comédien +qu’elle connaît — elle les connaît tous — est arrivé +très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont +assiégés et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien +avait pu se coucher sur une haute banquette. Il dormait, +lorsqu’il fut éveillé par un « tavarisch » qui, le bousculant, +s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour se couvrir +lui-même, de la moitié des couvertures que possédait +l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain +du reste, mais peu fier de partager son lit de fortune +avec un homme plein de vermine, le soldat répliquait +sans se déranger : « Liberté ! Égalité !… »</p> + +<p>Et Nina, indignée, de conclure :</p> + +<p>— Voilà ce qu’ils appellent la Révolution !</p> + +<hr> + + +<p>C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises +nouvelles. Les meetings dans les squares, les cinémas et +les concerts dans les clubs continuent. Rien n’est changé. +Les fusillades de Pétrograde, les troubles de Moscou, le +recul de Galicie, tout cela est bien loin du Caucase. La +même foule alanguie se promène le long des avenues. Les +femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent +une odeur d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. +De nombreuses sœurs de charité, en gris, la tête prise +dans une guimpe noire, se retournent pour sourire à ceux +qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent devant les +télégrammes qu’affiche le journal <i>Respoublca</i>. Ils répètent +avec sérénité : « Nous sommes perdus… »</p> + +<p>Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, +du reste, parce que nous sommes des républicains. Quant +aux révolutionnaires, ils se détournent de nous. On leur +a dit, et ils le croient, que nous sommes des impérialistes…</p> + +<p>Cependant, que vont devenir les cinquante Français, — dont +je suis — égarés dans ce pays en « mission de propagande ». +On les a pris tour à tour pour des Autrichiens, +des Allemands ou des Anglais. On n’est pas loin maintenant +de les tenir pour « suspects », car ils veulent aller +sur ce qu’ils appellent le « front du Caucase ».</p> + +<p>— Sur quel point ? Trébizonde ? Erzeroum ? Kermanschah ? +Le lac de Van ?</p> + +<p>Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons +à bandes rouges offrent gentiment des postes de tout +repos.</p> + +<p>— Voulez-vous installer un hôpital ici ?</p> + +<p>Ils insistent, non sans apparence de raison.</p> + +<p>— Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, +comme en Galicie. Que ferez-vous là-bas ?</p> + +<p>On ne peut pas leur répondre qu’une « mission de propagande » +n’a sa raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle +n’a plus qu’à reprendre le train. Toutefois, ce serait la +seule solution logique… Mais il y a des choses qu’on ne +peut pas avouer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c8">VIII<br> +<span class="xsmall">TATIANA PARLE</span></h3> + + +<p>Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a +pris, depuis hier, pour confident, exactement depuis +ce jour où elle a su que j’accompagnais Tatiana, à trois +rues d’ici, chaque matin… Comme cet artiste est d’origine +française, elle lui écrit des lettres incendiaires en français, +et me demande mon avis…</p> + +<p>Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, +des fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se +rendre au théâtre, assiéger d’œillades et de missives les +jeunes premiers et avouer hautement leurs préférences +pour tel qui sut leur plaire.</p> + +<p>Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque +nous sommes seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de +Sophia. Il n’y a pas grand’chose à corriger dans son écriture, +à moins de tout détruire. Elle scande en chantant un +peu :</p> + +<p>— « Oh ! poser ma tête sur la vôtre épaule !… »</p> + +<p>— … Sur votre épaule…</p> + +<p>— Oui… « et demeurer ainsi dans le silence de la débutante +nuit à goûter le fruit de la joie et de l’oubli… Vous +souvenez-vous ? Je suis comme un jardin fleuri, enclos de +toutes parts, où vous ne viendrez pas respirer les fleurs… +Ne me laissez pas !… Si vous saviez comme j’ai besoin de +vous et de votre souvenir !… Vous me connaissez peu ; +vous ne me connaissez pas ; mais peut-être vous me comprendriez. +Vos yeux me le disaient… »</p> + +<p>Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de +mots choisis, composé pour un autre. A côté de cette jolie +fille, aux bras et à la gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai +beau me rappeler que je suis un ancien zouave, je me +trouve quand même un brin « C-O-A-pantoufles ».</p> + +<p>Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été +surpris, pour ma part, de la facilité de cette étrangère à +manier notre alexandrin. Elle écrit et parle un français +souvent laborieux, mais ses poèmes ne sont ni meilleurs +ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées. Elle +chante « le crépuscule amer avant la grande nuit », la +« douleur qui gonfle les poitrines », « les adieux éternels et +les bonheurs perdus ». Rien ne l’embarrasse, ni les images +qui se bousculent, ni les épithètes qui se suivent dans un +hasard heureux…</p> + +<p>Les femmes possèdent décidément un génie particulier +pour exprimer en vers des sentiments qu’elles ont souvent +de la peine à traduire d’une façon précise en prose. Il est +sage de prévoir le jour où la poésie ne sera plus qu’un art +d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin comme +l’aquarelle et la broderie…</p> + +<p>— Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois +« le » voir tout de suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre +est bonne ?… Je vous lirai demain sa réponse…</p> + +<p>Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de +photos… Je pense à cette amoureuse toquée du Roumain +qui joue du violon à l’orchestre de l’<i>International</i>. +Maurice Jammes me la fit remarquer. Elle s’asseoit chaque +soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur son idole, +indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en +buvant du thé.</p> + +<p>Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez +elle. Je demeure là, tête à tête avec le grand portrait d’un +comédien, l’air romantique, devant qui brûle une veilleuse… +Et je cherche à me rappeler où j’ai bien pu, déjà, +rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.</p> + +<hr> + + +<p>Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez +elle. Comme je prends congé, devant sa porte, elle me dit :</p> + +<p>— Vous ne venez pas avec moi ?…</p> + +<p>Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis +trois semaines trois personnes de certaine éducation, et +qui sont russes d’origine, que je puis prétendre à connaître +toutes les habitudes russes. Mais j’ai pris le parti de ne +m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air…</p> + +<p>La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la +chambre classique de l’étudiante. Des livres, contre les +murs, quelques portraits. Pas de photos d’acteurs, mais +le nez court de Maxime Gorki, sa tête de tâcheron, la +barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants…</p> + +<p>Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du +thé, du sirop de framboise, du sirop de cerise, des noisettes +grillées et du caviar, absolument comme chez Nina, mais +nous ne sommes pas « camarades »… Tatiana m’appelle : +« Monsieur l’ennemi de la paix. »</p> + +<p>— Et pourquoi ?…</p> + +<p>— Parce que vous êtes Français.</p> + +<p>Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. +Ils sont quand même plus amusants dans la bouche d’une +jolie femme.</p> + +<p>Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits +abricots, sans grande saveur… Dois-je rester un long +temps avec cette étrange fille ?… Parce que j’ai oublié de +la remarquer et que seule Nina m’occupait, peut-être se +croit-elle obligée de faire les premières avances. C’est +possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette +hypothèse d’abord que je m’arrête.</p> + +<p>Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, +en robe légère. Elle a retiré son chapeau, elle +secoue sa petite tête ébouriffée et tient fixés sur moi ses +yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes. Pour elle, +je raccommode quelques compliments déjà usagés et je +commence, comme tout Français qui se respecte, un brin +de cour. Une Française ne s’en étonnerait point, mais +Tatiana, qui d’abord se gardait de répondre, s’arrête… +J’avais cette illusion de croire que les femmes ne variaient +pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par +quelque point. Je me trompais grossièrement… Tout d’un +coup :</p> + +<p>— Je sais où vous allez arriver… Je vous dis : arrêtez ! +arrêtez !</p> + +<p>Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est +encore ce qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges +assermentés de cette guerre ne me contrediront point.</p> + +<p>— Ne partez pas ! s’écrie-t-elle, impérieuse… Il faut… +Je dois dire…</p> + +<p>Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée +à travers la pièce, en faisant de ses deux mains bouffer +ses cheveux bruns :</p> + +<p>— Jamais ! Vous entendez ! Jamais !… Je me suis juré. +Tant qu’il y aurait un esclave sur cette terre et un tyran +pour l’opprimer…</p> + +<p>Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, +doucement, avec une lenteur savante. Elle poursuit :</p> + +<p>— Tant que… vous m’entendez…</p> + +<p>Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je +puis justement dire :</p> + +<p>— Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.</p> + +<p>— Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un +pauvre diable qui n’aura rien à se mettre sous le derrière, +je me suis juré que…</p> + +<p>Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent +ses yeux… Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel +point les Russes sont rebelles à l’ironie. Et, sans rire une +seconde, je me dirigeai vers la porte et gagnai la rue, +emplie d’une nuit rassurante…</p> + +<hr> + + +<p>Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, +car il est sage de laisser une femme à sa folie. Le grand +rire saccadé de cette ingénue m’inquiète, et ses yeux clignotants +me donnent froid. Les histoires qu’elle me conte +sur ses rendez-vous avec le comédien de l’<i>Oniéguine</i>, les +lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans +le masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, +au cours d’une causerie, de nous quitter pour se rendre +au théâtre, et nous ne la revoyons plus…</p> + +<p>Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais +la Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice +Jammes, interprète à ses heures. Il voulut bien m’entraîner +dans un petit bar où l’on débitait de la narzan +(eau minérale du Caucase).</p> + +<p>— Très curieux ! m’assurait-il.</p> + +<p>Je connais, comme par hasard, ce café « très curieux », +dont la seule originalité est de rester ouvert jusqu’à une +heure du matin. On consomme devant le comptoir. Un +jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce du fond. +Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, +seule, près d’un guéridon, une jeune personne qui évente +avec un journal sa gorge demi-nue. Elle boit à petits +coups et regarde fixement devant elle. Jammes cherche +à découvrir le visage de cette personne.</p> + +<p>— Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui +nous sert, en parlant de cette dame : « Cette nuit encore, +elle ne s’en ira pas avant la fermeture… »</p> + +<p>— Il y a longtemps qu’elle est là ?…</p> + +<p>— D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très +souvent et reste immobile, seule, pendant des heures… +C’est normal ici, vous savez. Cela ne surprend personne…</p> + +<p>Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai +reconnu ma douce folle… Le lendemain, en effet, Nina +me détaille son heureuse soirée, l’<i>Oniéguine</i> était charmant. +Elle parle d’une voix rapide, bousculant les +phrases… Au petit jour, le jeune homme a reconduit la +jeune fille, etc… Nina, devant moi, continue de vivre son +rêve intérieur.</p> + +<hr> + + +<p>Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de +prévoir. Un soir, en revenant d’une de ces longues causeries +chez Nina que je n’évite pas aussi facilement que je +veux bien le dire, comme j’accompagne, par habitude, +Tatiana jusque chez elle, la fantasque enfant me demande +au moment de prendre congé :</p> + +<p>— Pourquoi ne venez-vous plus ?</p> + +<p>C’est une question après quoi l’on reste habituellement +sans répondre… surtout dans les circonstances où nous +nous trouvons l’un et l’autre. A-t-elle déjà oublié ce qu’elle +m’a proclamé, huit jours auparavant ? « Jamais, tant qu’il +y aura… etc… » Après tout, elle me prouve également +qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient +un hommage à quoi les femmes ne sont jamais +insensibles. Cela les fatigue peut-être quand le sujet +insiste trop ; mais c’est pour elles, quand même, une indication +aussi précieuse que l’opinion du petit ramoneur +cher à M<sup>me</sup> Récamier.</p> + +<p>J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. +Les inévitables fruits du Caucase, des graines de +tournesol séchées, du maïs, des pois chiches grillés, des +gâteaux à la russe, un thé encore chaud m’attendent, +comme par hasard.</p> + +<p>Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin +sec ou une amande au sucre, comme si je n’étais pas là. +Elle retire son chapeau, retape son visage devant une +glace, puis elle commence de fumer ces longues cigarettes +en carton au bout de quoi les fabricants russes poussent +la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac… Elle +s’arrête pour boire et grignoter un petit four au fromage, +au lait caillé et aux choux…</p> + +<p>Cette situation peut durer longtemps… Tatiana se tait, +elle attend quelqu’un ou quelque chose… Pour parler, je +me plains de maux de tête, de mon envie de dormir, du +long chemin que je dois encore faire pour me rendre à +l’hôpital des Cadets…</p> + +<p>— Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous +n’avez qu’à dormir ici… Non… Vous ne me dérangez +pas… Il faut que je travaille jusqu’à demain…</p> + +<p>Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus +étranger que la plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, +comme une chose qui abaisse et démolit, et Tatiana a +pour habitude et coutume de vivre dans les domaines +élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve…</p> + +<p>Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient +par la fenêtre ouverte…</p> + +<p>A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana +m’offre l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le +balcon fermé par de hautes palissades, un lit a été dressé. +C’est là que Tatiana ira dormir, seule, tout naturellement, +lorsqu’elle aura fini d’écrire… Les Russes et les étudiantes +ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre eux +autre chose que des relations de politesse ? Il est vrai que +les femmes russes, si supérieures aux hommes par leur +finesse et leur intelligence, imposent un grand respect aux +Slaves, qui peuvent se considérer toujours un peu comme +des parents pauvres…</p> + +<p>Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une +étrange façon de s’habiller. Elle prend un corsage et +enfile les deux manches à la fois, en agitant les bras, jusqu’à +ce que le corsage lui retombe sur le dos, comme une +blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs +peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, +elle met facilement une jaquette. La chemise apparaît +sous la jaquette, parce que plus longue. Tatiana s’en +moque. Ses bottines, elle les boutonne à la diable, comme +un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas +trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle +utilise tous les boutons de ses chaussures, ce qui est encore +plus rare : les dames russes aiment que leurs pieds soient +à l’aise dans des bottines qui bâillent…</p> + +<p>Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais +elle se poudre beaucoup, mange des gâteaux, des graines +de tournesol, allume des cigarettes tout en s’habillant et +n’en finit pas de se parfumer dans toutes les directions. +Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me regarde +tranquillement, et constate :</p> + +<p>— Ce que vous pouvez être en lenteur !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c9">IX<br> +<span class="xsmall">LA PETITE CADIA</span></h3> + + +<p>C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, +Cadia, comme on l’appelle habituellement, +car les Russes aiment donner à leurs amis et à leurs +intimes des diminutifs<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je l’avais déjà rencontrée, d’aventure, +au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien +compris les explications confuses de Nina, M<sup>lle</sup> Cadia +est native de Pétersbourg, comme elle se plaît à le dire. +Ses parents, depuis la guerre, habitent le Caucase. Ils +connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est naturellement +issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire +à épaulettes. Cadia parle le français, couramment, +avec un amusant petit accent qui roule les <i>r</i>. Elle prononce +aussi souvent <i>tch</i> là où il y a un <i>t</i>… Ce qu’elle dit est +un écho des opinions de ses parents, aristocrates ancien +régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que sa causerie +prend quelque valeur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que +les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient Maroussia +ou Moussia ou Mania ; Anna : Aniouta ou Anioucha ; Natalia : +Natacha ; Valintina : Valia ; Antonietta : Tonia ; Catherina : Catia ou +Catioucha ; Elisavetha : Lisa ; Zinoïda : Zina ou Xinia ou Sonia ; Tatiana : +Tata, etc.</p> +</div> +<p>Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant ? +Peut-être… Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, +non ironique, mais plutôt agressive :</p> + +<p>— N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez +rencontré deux ou trois demoiselles de Pétrograde ou de +Moscou, que vous connaissez toutes les jeunes filles du +Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas toutes +les juger.</p> + +<p>— Je m’en garderai bien.</p> + +<p>— Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. +Tâchez de les comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire +exactement ce que vous avez vu.</p> + +<p>— C’est déjà assez difficile…</p> + +<p>— Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je +jugeais tous les Français d’après vous et ce « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> +Treuleuleu », le gros réjoui, toujours content, que vous +m’avez montré…</p> + +<p>— Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens +que le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> »…</p> + +<p>Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face +avec M<sup>lles</sup> Cadia et Tatiana.</p> + +<p>— Ces dames ne sont pas chez elles… Que devenez-vous ? +Même en plein jour, avec des chiens et de la lumière, +on ne peut pas vous trouver ? Et Nina n’est plus +visible, le soir, maintenant…</p> + +<p>Ce « maintenant » me semble lourd du secret d’une +histoire… Je m’excuse, péniblement :</p> + +<p>— Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer…</p> + +<p>— Oui, le jeudi, après la pluie…</p> + +<p>Expression russe qui correspond à notre « semaine des +quatre jeudis ». Tatiana s’amuse à me chercher querelle. +Nous suivons les larges trottoirs de l’éternelle Golovinsky. +Cadia a mis, pour la nuit, un léger manteau noir. Des +groupes de soldats nous obligent souvent à des détours. +Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways +tournent en criant, longuement.</p> + +<p>— Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre ? propose +Tatiana.</p> + +<p>Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les +lampes électriques. Un orateur mince en veston noir, +visage pâle et fin, des yeux ardents, harangue les soldats +massés contre l’estrade… Cadia traduit ce qu’elle entend.</p> + +<p>— Il dit : <i>Mort aux bourgeois !</i>… Il dit que l’on doit +reprendre les propriétés… Il dit… Ah ! ils applaudissent !</p> + +<p>Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement +contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant +vers moi, triomphante :</p> + +<p>— Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est +socialiste révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque +c’est la liberté pour tous. Alors il s’est habillé en civil, et, +comme il connaît bien le russe, il prêche partout la bonne +parole comme il la prêchera dans son pays, quand il +pourra y retourner…</p> + +<p>Mais Cadia murmure :</p> + +<p>— Il ne faudra rien dire… Il ne faudra pas inquiéter +« mamoucha » (diminutif de maman).</p> + +<p>Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue +de s’exprimer en français ; on lui a recommandé de parler +le plus possible notre langage…</p> + +<p>— Oh ! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un +à qui je pense et on ne sait où il est !…</p> + +<p>Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le +nom revient souvent dans sa conversation et qu’elle aime +à comparer, comme tous les Russes monarchistes, au +Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à l’égard +des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à +conter cette histoire exemplaire : sa grand-mère possède +un château près de Moscou. Des moujicks envahirent la +maison pour piller. Ils pénétrèrent jusque dans le grand +salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau hurlant +menaçait de lui faire un mauvais parti.</p> + +<p>— Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame +russe, je me suis mise en colère. Je les ai interpellés comme +avant la Révolution, oubliant que je parlais à des <i>citoyens +libres</i>… Et, à ma grande surprise, ils sont tous partis +comme des chiens fouettés…</p> + +<p>Mais il faut rentrer. M<sup>me</sup> Térentieff attend ces demoiselles +pour le thé. Tatiana, au visage plus mince que de +coutume, semble-t-il, laisse à regret ces orateurs qui la +passionnent.</p> + +<p>— Il dit qu’il faut finir la guerre…</p> + +<p>Et elle continue, la tête bourdonnante encore des +périodes entendues.</p> + +<p>L’étrange fille ! Un peu de son mystère m’est expliqué +le lendemain par Sophia.</p> + +<p>— Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance +à l’Amour. Vous jouez avec des choses graves : +la Religion, l’Amour, la Mort… Pour nous, c’est quelque +chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a de +grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant +rêvé, qu’à pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour +sans la Douleur. Vous dites, vous : « c’est une folle ». Elle +est folle, mais pas comme vous croyez. Elle a de grandes +souffrances à cause de cet homme qui incarne des héros. +Et elle le croit. A son amour, à « ce sentiment le plus +éphémère », comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité +et toute la misère humaine. Et votre Tatiana !… Elle +ne sépare pas de l’Amour la pitié grande qu’elle ressent +pour tous les déshérités, pour tous les malheureux, pour +tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate…</p> + +<p>« Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien… +Je sais des femmes qui en mourraient… Vous ? pas ?… +Quoi faire ?…</p> + +<p>Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée +cette idée : les Français sont superficiels, frivoles, inconstants. +Et cependant Sophia sait que notre raison ne nous +abandonne pas toujours quand nous aimons. C’est cela +qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la +passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre…</p> + +<p>Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante +de Tatiana…</p> + +<p>— Elle a son idée, voyez-vous… Cela l’occupe… Et l’on +vieillit sitôt que l’on n’est plus heureux.</p> + +<p>Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre +cette simple remarque.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c10">X<br> +<span class="xsmall">AVEC MISS SOPHIA</span></h3> + + +<p>La raisonnable Sophia, — celle que j’appelle en plaisantant +miss Sophia — est également fille unique +d’un général qui commandait en Pologne. En Russie, on +doit naître général. J’en trouve des quantités autour de +moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq +ans sont au moins capitaines ou colonels…</p> + +<p>Sophia habitait Pétrograde au moment de la première +Révolution, celle qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant +les tragiques journées des 23, 24, 25 mars 1917, elle +préparait ses examens.</p> + +<p>— Je lisais les lettres de votre M<sup>me</sup> de Sévigné, me dit-elle. +Tout d’un coup, de grands cris dans la perspective… +Des gens qui tirent dans la rue, des autos-mitrailleuses +qui bondissent sur les avenues… Nous pensons : ce sont +des grèves comme il y en a tant…</p> + +<p>— Et les coups de feu ?…</p> + +<p>— A l’ordre qu’on rétablissait… Ce n’est que le lendemain, +lorsque les cris, — de longs cris déchirants, savez-vous, — et +ces détonations qui ne cessent pas, que nous +sommes étonnées…</p> + +<p>— Étonnées ?… Et pourquoi ?…</p> + +<p>— Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le +premier jour. Nous ne savions rien. On ne sortait pas. +Personne… Un de mes cousins qui revenait du front a +été tué par hasard, en traversant une rue. Nous avons +appris plus tard…</p> + +<p>« Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient +ivres… Qui les avait saoulés ?… Et puis des soldats ensuite +entraînés par les ouvriers… Des matelots de Cronstadt, +on a dit, prirent grande part aussi. Les images populaires +où l’on représente cette révolution de fin mars montrent +les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par +terre il y a du sang et de la neige…</p> + +<p>— Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se +répondaient dans les rues ?…</p> + +<p>— J’étudiais… on ne savait ce qui se passait. J’ai fini +les lettres de la dame de Sévigné… Ce sont des brutes, +conclut Sophia, sans y mettre de rancune. Ils ne comprennent +rien… Mon père est bien avec eux, mais on ne +peut pas savoir. Aujourd’hui : oui ; demain, ils auront +changé… ça dépend de qui leur aura parlé…</p> + +<hr> + + +<p>— Un soldat est venu.</p> + +<p>Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer +mon arrivée.</p> + +<p>— Ah !…</p> + +<p>— Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.</p> + +<p>— Comment s’appelle-t-il ?</p> + +<p>— Je ne sais plus.</p> + +<p>— Comment est-il ?</p> + +<p>— Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.</p> + +<p>— Il n’y a pas de soldats français praporchick.</p> + +<p>— Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est +un Russe. Il a pour vous laissé une lettre. Voici…</p> + +<p>Je lis, avec quelque peine :</p> + +<p>« C’est à peine croyable, mais c’est… Votre ami Vassily +vous dit adieu car il s’en va rejoindre son régiment. Il +songeait au Caucase. On le transporte à Pétrograde ou à +Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il vous salue. Il +a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance. Il +pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite… »</p> + +<p>Cependant Sophia chante :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sama sadick possadila,</div> +<div class="verse">Sama boudou polivate,</div> +<div class="verse">Sama milavo lioubila,</div> +<div class="verse">Sama boudou tselavate…</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est moi-même qui ai planté le petit jardin,</div> +<div class="verse">C’est moi-même qui vais l’arroser,</div> +<div class="verse">C’est moi-même qui aime l’adoré,</div> +<div class="verse">C’est moi-même qui le vais embrasser…</div> +</div> + +</div> +<p>Mais, soudain de violents coups frappés à la porte… Et +Nina, les cheveux en broussaille, entre aussitôt :</p> + +<p>— Oh ! chère âme, taisez-vous ! crie-t-elle. Taisez-vous, +Sophia ! Cette chanson du peuple porte malheur dans les +maisons où elle est chantée… On le dit à Moscou…</p> + +<p>Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient +tendre sa petite main.</p> + +<p>— Vous rentrez ?…</p> + +<p>— Oui… Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête +de mort… celle qui me porte malheur… C’est la cinquième +fois que je la perds, et toujours je la retrouve et, chaque +fois que je l’ai retrouvée, un malheur est entré chez moi… +Elle me fut donnée par une amie qui est morte dix jours +après dans un incendie… Je perds la bague… Elle ne +tient pas à mon doigt… Vous l’avez remarquée avec sa +tête de mort ?… On me la rapporte… Quinze jours après, +ma mère meurt… Chaque fois… chaque fois… Oh ! je +tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et, quand +je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre… Je +ne dors jamais tranquille… Et vous qui chantiez cette +chanson maudite…</p> + +<p>— Vous êtes bien superstitieuse, Nina ?…</p> + +<p>— Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien… Il +y a des choses et des gens qui apportent le deuil.</p> + +<p>— Des gens aussi !… Et quels gens ?</p> + +<p>— Oui, des personnes… Le tsar Nicolas, tenez, apportait +le malheur. Je ne pouvais pas le voir à cause de ça. +Je l’ai rencontré plusieurs fois, saluant et arrangeant sa +moustache tout en parlant…</p> + +<p>Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien +empereur. On raconte qu’à la suite d’un attentat dont il +fut victime au cours d’un voyage au Japon, Nicolas Romanoff, +qui portait une cicatrice sur la tête, était devenu un +peu « timbré ». Il saluait, parlait vite et frisait sa moustache, +continuellement.</p> + +<p>— Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, +où il y avait eu exposition… on avait bouché les +trous… Quand le tsar vint, il y eut une bousculade, des +personnes tombèrent dans les trous recouverts de planches +et beaucoup de morts… Le tsar portait la malchance, +c’est connu… Et quand il se rendit à Tiflis… aussitôt +après son départ, il y eut un grand recul général sur tout +le front, ce qui n’étonna personne.</p> + +<p>D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. +Les cartes, les présages des songes, le marc de +café, les mauvaises rencontres, la bonne aventure, autant +de choses à quoi ils ajoutent crédit.</p> + +<p>— Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.</p> + +<p>— Coïncidences ! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au +comte Alexandre Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. +C’est un homme qui doit partir comme chef de troupes +quelque part. Il sait qu’il n’y restera pas. On le lui a prédit. +Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui avait +annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut +chassé par des troubles. Une sibylle l’avait prévenu : une +révolte vous obligera à fuir.</p> + +<p>« Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le +sait qu’il sera arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. +Il sera condamné à mort, mais il mourra en prison de +maladie… Il parle de sa destinée avec indifférence et +calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour +voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch… Je ne +dis pas son nom de famille ici. Car il engendre aussitôt le +malheur…</p> + +<p>Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite :</p> + +<p>— Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi +de vous poser une question.</p> + +<p>— Une devinette ? demande Nina.</p> + +<p>— Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des +décorations si nombreuses ?</p> + +<p>— Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la +Révolution les a toutes effacées. Il faut vous expliquer +qu’en Russie, « avant », tout était motif à décoration. +On avait le droit d’arborer un insigne parce qu’on +avait étudié dans une école, achevé ses études dans un +corps de cadets. Chaque centre d’instruction avait son +ornement. Un séjour sur le front, une tournée, comportait +une décoration et, pour chaque front, un insigne +différent.</p> + +<p>« Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous +être décoré ?</p> + +<p>— Non, merci.</p> + +<p>— Si c’était « oui, merci », il faudrait d’abord ne pas +quitter Tiflis ou la grande ville, car c’est ici que se tiennent +les stocks. Et puis, être officier.</p> + +<p>— Quelle décoration peut-on espérer ?</p> + +<p>— Toutes ! Pensez donc ! Les clubs aussi donnent des +croix, les groupements, les associations, les concours de +tirs et de gymnastique… Elles sont plus ou moins riches, +plus ou moins ornées ; mais il n’y a pas d’homme à épaulettes, +si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de +griffer sur son sein une plaque ronde.</p> + +<p>« Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de +décorations ; mais on porte celles qui furent données. Il y +a celle de Saint-Vladimir, qui correspondrait à votre +Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui tient de +votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui +la gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une +faveur rouge. Laquelle désirez-vous ? Il faut vous presser +de choisir, parce que bientôt, les réserves seront +épuisées…</p> + +<hr> + + +<p>Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce +matin où je la rencontre en sortant de l’hôpital des +Cadets ?… Elle aurait cependant quelques motifs de rancune +ou de bouderie… Ne cherchons pas… C’est peut-être +parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage +ou que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et +qu’elle le sait, que Tatiana m’aborde si gentiment… +Quand on trouve des raisons comme celle-là, on est bien +près de la véritable raison avec les femmes.</p> + +<p>Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de +petites choses qui surprennent toujours une femme russe.</p> + +<p>— Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un +compliment aussi.</p> + +<p>« Vous allez voir Sophia… Non ?… Oh ! vous devriez… +Elle a un grand chagrin, oui, très grand… Ce garçon qui +l’adorait, qui était en photographie avec nous, une main +sur l’épaule de Sophia… Vous vous souvenez ?… Il est +mort pour elle…</p> + +<p>Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le +poids d’une caisse en forme de cercueil. Des malades se +promènent dans leurs capotes flottantes d’hôpital, devant +les fenêtres de leur chambre… Il fait grand soleil ce +matin.</p> + +<p>— Il l’aimait, continue Tatiana… Alexis s’est tué parce +qu’il aimait trop Sophia… Elle en est bouleversée… Elle +tremblait déjà en recevant la lettre où il écrivait le dernier +adieu… Elle a brûlé des cierges à l’icone et elle a prié +pour lui…</p> + +<p>— Et Sophia ? Elle ne l’aimait pas ?</p> + +<p>Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en +manteau gris, ou bien cette troupe d’ânes chargés de pastèques… +Enfin elle répond un mystérieux :</p> + +<p>— On ne sait pas…</p> + +<p>On peut toujours affirmer pour soi-même : « Rien ne me +surprend plus des Russes ni de leurs caractères… » A la +réflexion, on arrive à se dire, avec quelque logique : « Tout +cela n’a rien de mystérieux ni de déraisonnable. Une +femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans le +vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments +de ce malheureux, peut finir par se croire responsable… »</p> + +<p>C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce +qui est inquiet chez moi, de mon cœur ou de mon besoin +de comprendre…</p> + +<hr> + + +<p>Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans +un visage rond. J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour +que je me promenais avec Tatiana. Il est médecin dans +un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait annoncé que les +Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac d’Ourmiah.</p> + +<p>— Ce n’est rien, dit-il… J’ai vu plus terrible… C’est un +paradis là-bas et vous n’y serez pas mal… Ah ! si vous +faisiez les montagnes du Caucase !…</p> + +<p>Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux…</p> + +<p>— On m’envoie comme docteur militaire au pays des +épidémies, du typhus, de la peste, du choléra…</p> + +<p>— Par ordre… Et où donc ?…</p> + +<p>— Oui, par ordre… C’est scandaleux. Je suis comme +un officier et obligé d’obéir. Un soldat peut refuser ; moi, +pas. On peut me couper le traitement… Et l’on m’envoie +dans ce désert d’Ourmiah !…</p> + +<p>— Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant +Maurice Jammes. Inconscients, ils se contredisent du jour +au lendemain et très égoïstes… Les déserteurs que l’on +rencontre ont des chefs qui sont dignes de les commander…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c11">XI<br> +<span class="xsmall">QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA</span></h3> + + +<p>Sophia a sa légende comme tout le monde… C’est +Tatiana qui me la confie cet après-midi, aux Cadets +où elle eut la gentille pensée de venir m’attendre, une +Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que jamais… +J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les uniformes +toilettes blanches des Arméniennes et des dames +de Tiflis pour qu’elle arbore un costume si sévère qui +n’est pas à son avantage…</p> + +<p>Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui +étaient jadis le rendez-vous des élégances et ne sont plus +hantés maintenant que par des déserteurs qui couchent, +mangent et dorment sous ces arbres. La journée, ils jouent +aux cartes ; la nuit, ils dévalisent les promeneurs imprudents… +Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de +cinémas, de cafés, de clubs et de concerts…</p> + +<p>— Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée +par un jeune homme que vous avez déjà rencontré.</p> + +<p>— C’est bien possible…</p> + +<p>— Vous ne croyez pas ?… Vous le connaissez… J’ai +photo…</p> + +<p>Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale +qu’elle me place dans la main. Je suis d’avance ennuyé +par ce que me raconte Tatiana. Lorsqu’on nous détaille +l’histoire d’une personne que nous croyons connaître, il +arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de celle que +nous avions inconsciemment construite.</p> + +<p>Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de +Nina, le sévère visage de Sophia, trop sévère même, et +Tatiana penchée sur la droite comme si elle craignait de ne +pouvoir entrer dans le cadre de l’objectif. Au milieu de +ces dames, souriant, un paroutchick (lieutenant) blond, +au regard très doux… La main droite de cet officier est +posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien marquer +sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête +à ce détail…</p> + +<p>— Oui, elle ne voulait pas… Quand on a fait la photo, +Alexis avait mis la main sur elle. Sophia avait secoué. +Alexis retira. Le photographe dit : « Ne remuez pas. » +Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort. Il retira la +main, mais pas assez vite…</p> + +<p>« Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent… +il « a voulu se fiancer, » il lui envoie des bagues et +des souvenirs que Sophia ne porte point ; enfin il a juré +qu’il ne pourrait pas vivre sans la jeune fille…</p> + +<p>Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les +lampes filantes des tramways descendent de la gare à +toute vitesse… J’écoute, sans y paraître, cet éternel roman, +cette humble et tragique histoire de l’homme au faible +caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites une +femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses +pareilles, de toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour +lui, selon l’expression du poète, « sera toujours plus dur +que la pierre ».</p> + +<p>J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y +ai pas grand mérite. Souvent Nina me dit :</p> + +<p>— Vous viendrez demain… oui, j’y serai.</p> + +<p>Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât +quelques anecdotes qu’elle possède sur la Révolution de +mars 1917. Bien entendu, chez elle, il n’y a personne. +Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris doucement +l’habitude de me recevoir dans ses appartements.</p> + +<p>Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce +n’est très tard. C’est une politesse dédaigneuse qu’elle +croit nous faire.</p> + +<p>Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous +sommes assis l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le +quartier de la gare, quelques cimes d’arbres qui cachent +de tremblantes clartés, l’arsenal, il n’est pas rare, dis-je, +d’entendre brusquement une salve de coups de feu… Cela +vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers +la colline…</p> + +<p>Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve — la +Koura — quelques cadavres ou que des déserteurs, +dans le bois Mouchtaïd, invités par la milice à se disperser, +ont répondu en déchargeant leurs fusils…</p> + +<p>Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, +en tramway, lorsque passe une auto… Des +hommes debout, crient en levant les bras… Aussitôt, +les devantures des magasins se ferment et les passants +fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en +panne, au milieu de la chaussée, cependant qu’une fusillade +crépite et se rapproche… Cet incident se renouvelle +plusieurs fois par jour, en divers endroits.</p> + +<p>Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les +ruelles voisines. Sophia, très calme, décroche la petite +lanterne du balcon qui dénoncerait notre présence et +revient, toujours naturelle, à sa place, cependant que la +fusillade augmente et menace de durer…</p> + +<hr> + + +<p>Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur +l’amour. Si j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, +directement, sans précautions oratoires.</p> + +<p>— Vous me demandiez pourquoi les femmes russes +aiment les Français… Oh ! parce qu’ils se tiennent mieux, +parce qu’ils sont toujours polis… trop polis même avec +des femmes qui se promènent toute la journée et la nuit +sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces +femmes adorent les Français parce qu’ils sont toujours +corrects et les traitent convenablement sans marquer de +différence entre elles et les femmes sérieuses.</p> + +<p>« … Et puis, les Français savent s’habiller… Un millionnaire +russe sort en ville, coiffé de sa casquette noire, +habillé de sa chemise blanche, et il met une ceinture par-dessus +comme un moujick. Les Français ont la politesse +de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la femme avec qui +ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font traverser +la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs +et des tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. +Les Russes, au contraire, ne savent que faire claquer +leurs éperons ; au café, ils s’étalent dans leurs chaises, +ils fument, ils boivent… Oh ! ils boivent, ils ne parlent que +lorsque ça leur fait plaisir et comptent même sur « Maroussia » +pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop +ivres…</p> + +<p>« Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu +de jolies habitudes… Vous n’embrassez plus la main des +dames, comme les Russes le font, dans la rue, partout, à +toute occasion… Nina en était surprise les premiers +jours…</p> + +<p>Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me +rapporte.</p> + +<p>— Quand on a une fois été embrassée par un Français, +on ne veut plus se laisser embrasser par un Russe…</p> + +<p>Puis elle ajoute :</p> + +<p>— Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée +par un Français ?</p> + +<p>Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on +parle, elle lit, elle rêve, reste silencieuse à son gré… Vers +dix heures, selon les habitudes du pays, on prend le thé +et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou Nina qui conte des +histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se coucher +quand les ombres blanchissent au petit matin…</p> + +<hr> + + +<p>Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu… +Huit heures déjà… Une trompette sonne dans le lointain, +mélancolique.</p> + +<p>— Le thé des cosaques…</p> + +<p>Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, +s’élargit dans l’air crépusculaire et meurt brusquement.</p> + +<p>— Je crois que vous vous trompez, vous savez… en +France, comme certains trop ou mal zélés, quand vous +dites que Lénine et les grands « bolscheviky » sont des +agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans le savoir. +Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande… Ils +travaillent pour la grande cause… On n’achète pas ces +gens-là qui vont jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils +sont d’une logique implacable. Ils n’admettent rien de vos +raisonnements équilibrés, ni de vos concessions latines. +Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes forcés +de vivre… Aussi, devant eux, vous êtes désorientés… +Alors vous dites : « Ce sont des traîtres, des espions… des +vendus… » Et cela vous satisfait, car vous croyez avoir +compris.</p> + +<p>C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, +je me rappelle Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire +que j’ai rencontré sur le bateau qui me portait vers la +Russie…</p> + +<p>— Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes +est faux… Tenez, ils sont comme Tatiana, fille d’un général, +qui renonce à tous ses avantages pour suivre ce qu’elle +dit la Vérité, la Justice, le Droit, le Bonheur du moujick… +Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi George +ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les +craint tous également. Alors que vous qui tenez à votre +patrie, vous redoutez seulement Wilhelm ; mais la Patrie +de Tatiana, c’est la liberté du peuple… Tatiana a vécu +dans l’aristocratie russe ; elle sait comment on parle des +pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres +à elle et les soldats dans les régiments de son père… Alors, +elle n’a qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur +donner ce qu’elle estime être leur bonheur… C’est une +âme haute, Tatiana, vous savez… Mais vous, Français, +vous ne pouvez comprendre cela…</p> + +<p>Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, +j’aime à le croire :</p> + +<p>— Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion… +Elle nous l’avait dit… Elle y a renoncé sans doute…</p> + +<p>Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage +grave.</p> + +<p>Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit +épaissit. Des fillettes en nattes, des « tavarischy » appuyés +sur un bâton, traînent leurs bottes en accordéon, courbés +comme des juifs errants. Des officiers, la taille serrée, +passent… Une femme sans corset laisse derrière elle une +forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend soudain +son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue +de l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait +très beaux. Une trompette lance son appel déchirant dans +le lointain Tiflis, et, de temps à autre, on entend le coup +de sifflet des miliciens qui font les cent pas dans le jardin +de la Liberté.</p> + +<hr> + + +<p>Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, +et c’est toujours, autour de nous, la même existence de +noctambule ahuri… Officiers, civils, soldats « permissionnaires +de leur propre autorité » ou malades hospitalisés +dans les lazarets encombrent les jardins et les perspectives. +Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir +du lait ou du pain ; l’après-midi, des meetings dans les +squares, des funérailles solennelles de « victimes de la +bourgeoisie » ; le soir, concerts, cinémas et théâtres. C’est +la vie des clubs qui commence avec la nuit. Ces jardins +fermés tiennent du music-hall en plein air et de la guinguette. +On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. +Les clubs sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, +la Mikhaïlovsky et les bords de la Koura. Les +Arméniens ont le leur, les Géorgiens également. Chaque +classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de préférence, +à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne +change, en vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant +ces journées d’agonie d’un empire en révolution… +Les officiers russes se promènent en grande tenue. Personne +ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne +nous répondent même pas… Quant aux « tavarischy », +c’est un fait : ils ne saluent ni leurs officiers ni leurs camarades ; +quelquefois, cependant, ils injurient une épaulette +un peu gourmée, mais le gradé passe, sans insister…</p> + +<p>Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des +jeunes femmes et des promeneurs qui n’ont peut-être pas +de domicile… Au loin, du côté du fleuve, les habituelles +fusillades de soldats aux prises avec la milice…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c12">XII<br> +<span class="xsmall">DERNIERS JOURS</span></h3> + + +<p>— On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité +des mœurs orientales à l’égard des femmes, mais, +quand on a longtemps croisé au long des perspectives, ces +Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se retournent +sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, +on conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, +trop voisines de la nature…</p> + +<p>C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, +et je l’approuve doucement, parce que c’est plus simple +d’approuver une femme quand elle parle.</p> + +<p>— A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne +peut pas les tenir. Vous comprenez bien que ces personnes +folles qui rient au nez du passant, les Orientaux ont raison +de les mettre sous voiles et sous clefs…</p> + +<p>Quand une jeune personne comme Sophia aborde les +idées générales, c’est pour en arriver à des exemples particuliers. +J’attends sans impatience :</p> + +<p>— Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et +inconscientes… C’est Nina qui ne peut rester en place et +court les aventures ; c’est cette infirmière des Cadets dont +vous me parliez qui s’accroche aux soldats français et leur +demande le cinéma ; c’est cette « siestra » que vous +nommez « Fabiano » qui prend des poses pour montrer ses +jambes aux bas tombants ; c’est la jeune Turque qui se +plaît aux lavabos et regarde les infirmiers qui se lavent ; +c’est la jeune Aniouta qui offrait des fleurs dans la rue à +un de vos amis qui lui plaisait ; ce sont toutes ces libertines +ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la +plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur +insatiable désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où +passe un reflet d’or, leur démarche inquiétante, je comprends +que vous vous rappeliez tout naturellement le vers +de votre grand misogyne :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr…</div> +</div> + +</div> +<hr> + + +<p>Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, +les corsages crème des Juives et des Arméniennes civilisées, +les bonnets d’astrakhan des Tcherkesses, les mouchahs +pliés en deux sous leurs fardeaux, les petits ânes +trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui +offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque +nous est désormais familier. Les ponts de bois +tremblants lorsque passe un phaéton à deux chevaux, +l’immonde odeur de la Koura, ces enfants complètement +nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de +croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les +toitures de tôles peintes en vert et en bleu, les coins +d’ombre sous les arbres, garnis de couples, la nuit, et +qu’illuminent les étoiles filantes des tramways, les églises +aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de Tiflis +nous est connu… Et même et surtout les corsages légers +des femmes…</p> + +<p>Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. +Les dames s’habillent de noir… Quelques toilettes +sombres apparaissent, portées par des jeunes filles. Les +femmes ne nous donnent plus cette impression si jolie, +policée et libertine des premiers jours et une autre image +nous envahit… Fraîcheurs des soirs et des nuits !… Garderons-nous +longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique +Tiflis d’été ?…</p> + +<p>Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons +toutes choses avec des yeux de voyageurs pressés… +Et pour que nul regret trop cuisant ne persiste, on me +conte cette dernière histoire :</p> + +<p>Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur +parle longuement. Un Arménien qui accompagne les +Français sert d’interprète. Lorsque le Russe est parti, et +alors seulement, l’Arménien traduit :</p> + +<p>— Vous savez ce que demandait le général ?… Il vous +disait : « Que venez-vous faire ici ?… Nous espionner ?… +Voir comment nous faisons la guerre ?… Nous n’avons +pas besoin de vous ici… Vous vous dites Croix-Rouge… +Nous n’en savons rien… Laissez-nous arranger nos +affaires comme nous voulons… »</p> + +<p>Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, +près de la Koura, un praporchik assassine un Français +d’un coup de revolver<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les +autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est considérable. +Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et volent, dès la chute du +jour, dans les couloirs du fameux tunnel creusé dans le roc qui conduit +au Jardin botanique. Les rives de la Koura, le bois Mouchtaïd ne sont +pas sûrs. A Moscou, les mêmes désordres se produisent. Des hommes +masqués et armés que l’on dit être des « bolscheviky », mais qui ne +voient dans la Révolution que l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, +pénètrent chez les particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.</p> + +<p>A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs +maîtresses ; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui les +gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du Grand-Théâtre de +Tiflis. La direction fait paraître une note dans les journaux, « priant +MM. les voleurs de vouloir bien remettre la recette volée aux bureaux +du théâtre, cette recette étant destinée aux artistes pauvres ». Une courte +note dans la presse, c’est en effet la seule punition qu’une police inexistante +peut infliger aux coupables.</p> +</div> +<p>Les propos du général russe…, ce meurtre…, il est temps +pour nous de partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes +ne veulent plus séjourner : sur le front du Caucase…</p> + +<hr> + + +<p>Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis +approchait. Sophia était prévenue de mon exil prochain. +Je ne voyais plus Nina, ou si rarement… Quant à Tatiana, +invisible depuis qu’elle m’avait conté la douleur causée +à mon amie par la mort soudaine d’un lointain soupirant… +Je négligeais un peu Sophia… Cependant, comme l’heure +était fixée où nous devions prendre le train pour aller +avec les soldats russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis +quelques lignes… Dans la même journée, la dernière, je +déposai ma carte avec deux mots chez Tatiana. Elle ne se +trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina, qui, en +dehors de sa folie, était, somme toute, un « bon garçon » de +fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. +Je me dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.</p> + +<p>— Ainsi, vous partez ! me dit-elle, dès les premières +paroles.</p> + +<p>Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une +grande importance à cet embarquement pour le front. +Elle connaît les Russes ; ingénument, elle me l’avoue.</p> + +<p>— Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en +aller et ne partent jamais… Les Français, ce n’est donc +pas la même chose ?</p> + +<p>Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, +en France, sur ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se +tait un moment. Elle a oublié de m’offrir un siège. Nous +restons là, face à face… Elle est droite, ses larges yeux +fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un peu triste, +trop grave, sans doute… Si j’avais un fils, oui, je voudrais +qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, +si je pouvais : « Pour mon fils, quand il aura vingt +ans, » comme l’écrivait l’auteur de <i>Sapho</i>, dans un esprit +différent du mien, peut-être… Je ne puis que la regarder +longuement pour essayer de la mieux connaître. Combien +de temps garderai-je d’elle un souvenir exact ?…</p> + +<p>— Vous m’écrirez… C’est loin, la Perse, et désolé… Vous +ne reviendrez plus, je le sens bien… Est-ce possible que ce +soit tout !… Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici…</p> + +<p>Elle dit encore :</p> + +<p>— Je sais pourquoi j’aurai de la peine…</p> + +<p>C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair : une chose +douloureuse et grave. Je regarde la pièce où je suis venu +si souvent. Des cierges brûlent devant l’icone : un saint +au doigt levé. On prie pour le défunt Alexis dont la photo +est voilée de crêpe… Puisqu’Elle ne m’en parle pas, je +suis censé l’ignorer.</p> + +<p>Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens +déjà finie parce que nous avons trop de choses à nous +dire ?… Au moment de nous séparer, pour toujours, miss +Sophia prononce, avec force :</p> + +<p>— Il vaut mieux…</p> + +<p>Insondable mystère du cœur féminin… Je n’insiste pas. +Je n’ai que le temps de rejoindre le détachement des +Français qui se dirige vers la gare…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE<br> +PRÈS DU LAC D’OURMIAH</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>La folie chez les grands ne doit +pas être laissée sans surveillance.</p> + +<p class="sign sc">Shakespeare.</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c1">I<br> +<span class="xsmall">LETTRES A SOPHIA</span></h3> + + +<p class="date">Première. Djoulfa, frontière +persane, août 1917.</p> + +<p>« Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne +partirions pas le lundi. « Les Russes superstitieux +n’entreprennent rien ce jour-là, surtout pas de voyage », +affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train devait +quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc +attendu pour ne pas vous contredire, à la gare militaire, +car vous savez qu’en Russie le train de onze heures ne +part jamais qu’à minuit exactement.</p> + +<p>« Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les +phares d’une auto éclairent un amas de planches ainsi +que le groupe trépidant des dames françaises qui sont +venues nous dire adieu… Mais voici qu’une locomotive +siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. +On va partir, les dames nous tendent des mains gantées +que nous serrons au hasard de la nuit.</p> + +<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> — le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu » que vous connaissez +au moins de vue et qui fut malade à Tiflis, car il +n’avait à sa disposition que de l’eau minérale, a repris +toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on voyage +de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante :</p> + +<p>« <i>La Victoire… nous ouvre la barrière…</i></p> + +<p>« Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du +matin. Des cahots, des heurts, de grandes secousses ; mais +vous connaissez les démarrages des trains russes… On +devine au loin l’arsenal et ses lumières, une route, des +maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées +le long de sa rampe.</p> + +<p>« Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi +s’arrête quelque part (déjà !) et, pour rythmer notre +sommeil, des pigeons, sur le toit de notre wagon, imitent +parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes d’un +orage qui commence… Au petit jour, notre train est toujours +bien sage, dans une gare de ravitaillement, près +de Tiflis. A nos pieds, un cimetière brûlé de soleil… Des +buffles attelés traînent doucement un de ces landaus où +l’on s’asseoit en biais…</p> + +<p>« En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière +montre son petit visage à la portière. Elle n’est +pas jolie, mais sympathique. Les Français qui sont +trop aimables, — comme vous ne manquiez pas d’en +faire la remarque, avec quelque surprise, — la saluent +aussitôt.</p> + +<p>« Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des +scorbutiques… Elle nous annonce les nouvelles de la +guerre.</p> + +<p>« — On fera une offensive pour forcer Mossoul… Vous +serez sur le front tout à fait. De leur côté, les Russes +attaqueront… »</p> + +<p>« Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis +bien sûr. A les entendre, les Russes doivent toujours aller +de l’avant, bientôt, demain, peut-être même tout de suite, +<i>sitchias</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder exactement +la notion du temps. Le <i>rousky sitchias</i> (le tout de suite russe) +fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à toutes les demandes +qu’on leur adresse.</p> + +<p>— Quand viendrez-vous ?</p> + +<p>— Sitchias…</p> + +<p>— Oui, mais à quel moment ?</p> + +<p>— Tout à l’heure…</p> + +<p>En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.</p> +</div> +<p>« La journée est longue… On se promène, on fume. +Voici huit heures et son crépuscule hâtif. Il serait peut-être +temps que je parte pour le Jardin du Palais, comme +autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec ses allées +de cimetière, — comme vous dites, — ses bambous, ses +arbres touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son +bassin grillagé et s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira +par ressembler à une oie, et le <i>vadapoï</i> (buvette) où la +petite fille aux cheveux ras nous servait du « narzan » et +des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui s’épaissit…</p> + +<p>« Neuf heures… Sans savoir pourquoi notre train secoue +ses ressorts et ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses +roues qui ne sont presque plus rondes… Ce matériel n’ira +pas loin. Un orage s’abat sur la campagne… Votre maison +est peut-être une de celles où brille une lumière et que +nous dépassons… Adieu, Madame.</p> + +<hr> + + +<p>« Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des +dunes, des montagnes dénudées, toute une région de +steppes que coupent seulement des pâturages au bord des +torrents.</p> + +<p>« Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous +roulons cette nuit en des pays de plaines cultivées. Des +montagnes au loin, à l’horizon, sous un ciel ballonné de +nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.</p> + +<p>« Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses +de pierre et de terre battue, de briques aussi, couvertes +de tôles rouges et vertes, ses églises orthodoxes le +long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare pouilleuse +qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, +comme toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, +avec leurs théières à eau chaude, leurs capotes, et leurs +multiples paquets.</p> + +<p>« Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons +dans un paysage de pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, +qui s’étend à perte de vue ; paysage désolé que +terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de +l’Atlas, en Afrique.</p> + +<p>« A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos +trapu panaché de brumes du Grand Ararat et le cône +massif du petit Ararat, couleur bleue… Nous accordons +un souvenir ému à Noé, pilote adroit…</p> + +<p>« Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans +un crépuscule oriental qui s’appesantit derrière nous…</p> + +<p>« Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer +des maisons trapues, en terre. Des chiens sauvages +aboient. Des femmes voilées pénètrent dans la gare nauséabonde +où les mouches tourbillonnent. Nous entrons +derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux +longs cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, +sont assis… Ils sont tranquilles. Ils bougent à peine. Ils +ne manquent pas de dignité : ce sont des Persans.</p> + +<p>« Comment peut-on bien être Persan ? Eh bien, voilà ! +On porte une grande lévite à plis, et l’on boit, dans ce +buffet de gare frontière, à Djoulfa, du thé sans sucre en +contemplant les lustres emmaillotés de moustiquaires.</p> + +<p>« Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables +à leurs nattes, des Arméniennes ou quelques +insignifiantes dames russes qui accompagnent leurs maris +officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que nous sommes, +vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons +être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers… +Un aigle petit et noir plane et tournoie longuement contre +le vent. Nous allons à l’aventure, parmi les terres rouges +de Djoulfa… Des Persans en redingote noire, des Musulmanes +voilées nous croisent sans marquer de grande +curiosité à notre endroit.</p> + +<p>« Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. +Une tempête blanche nous aveugle, saupoudre +nos effets et nos visages. Le train se décide à repartir. Il +traverse lentement un pont métallique jeté sur les rives +encaissées de l’Araxe, — le Phase des Anciens — fleuve +aux bords sans verdure et qui souligne la frontière. »</p> + +<hr> + + +<p class="date">Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord +du lac d’Ourmiah, août 1917.</p> + +<p>« Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus +longtemps, est le point terminus du chemin de fer. C’est +là que nous quittons notre train. Une modeste gare +blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous le soleil, +les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur +les bords de cette eau salée, les Russes ont construit des +magasins à fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit +où la voie en construction reste inachevée, sous des +baraques de bois recouvertes de bâches, s’élève le camp +des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte d’intendance +civile, semblable aux associations de Croix-Rouge françaises, +mais beaucoup plus importantes.</p> + +<p>« C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que +nous sommes logés. Le menu de nos repas est caucasien : +riz au sec, aubergines à l’eau, mouton rôti, riz à la +tomate, etc…</p> + +<p>« Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur +costume, ne distingue des soldats russes, si ce n’est un +calot à oreillettes, se promènent à travers le camp. Ils +prennent le même repas que nous et sont, du reste, servis +avant nous.</p> + +<p>« Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une +seule sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou +trente hommes ; mais la plupart de ces Turcs rôdent à +leur guise, dans le village persan, à travers le camp des +fantassins russes ; ils viennent aussi nous voir et cherchent +à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.</p> + +<p>« Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien +ordonné, circulent des gardiens sérieux, aimables, polis. +Ils saluent militairement jusqu’aux médecins français, +ce qui est rare, car on a vu des soldats russes saluer par +camaraderie des « tavarischy » français, mais jamais un +soldat russe n’a salué un officier français… Les majors se +congratulent :</p> + +<p>« — Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de +l’arrière… Voilà des soldats ! Les véritables restent sur +le front, etc… »</p> + +<p>« Mais la vérité est toujours plus drôle : ces vigilants +gardiens si corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. +Au début de la guerre, les Ziemski-Saïous +prenaient des Russes comme surveillants et toutes les +marchandises disparaissaient si bien que c’en était attendrissant. +Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports… +Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au +jour où ils eurent l’idée de remplacer le personnel russe +par des soldats turcs faits prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent +de leurs nouvelles fonctions en conscience et les +Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer…</p> + +<p>« Un orage du côté de ces montagnes en carton qui +semblent témoigner d’un ancien cataclysme. Le vent +secoue la poussière, une nappe épaisse traîne à ras du sol, +cache jusqu’aux eaux du lac.</p> + +<p>« Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée +depuis la guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que +ne mentionnent même pas les grandes cartes, c’est la gare +et ses voies d’exploitation. Des trains se baladent pour +des aiguillages compliqués. Un employé persan au crâne +rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée +de blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, +la fille du chef de station, et puis la fille de l’Intendance, +dont les bas sont couleur crème et les chevilles épaisses, +la fille du buffet, la jeune femme du premier comptable… +Elles vont, le long des rails, parmi les locomotives poussives. +Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs de +ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs +admirateurs. Mais les Russes coudoient ces dames sans +les remarquer… Il n’y a que les Français qui les regardent, +et elles le savent bien…</p> + +<p>« Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, +le soir, devient le rendez-vous de tous les peuples. On y +rencontre des Russes à têtes d’affranchis, longs et maigres, +des hommes blonds du Nord, en chemises à fleurs rouges, +des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs +échoués là, on ne sait comment… Et des Persans, paisibles, +fument leurs grandes pipes et regardent les baigneurs +immobiles qui flottent comme de gros bouchons +sur les eaux épaisses et trop salées<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de +montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne, +l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est vers +l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de massif +à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au centre : les eaux +amassées du fond de la dépression y forment un lac sans issue, lac +d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une mer Morte bien +au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de sel que nul poisson +n’y peut vivre (<span class="sc">G. Maspero</span>, <i>Histoire ancienne des peuples de +l’Orient</i>).</p> +</div> +<hr> + + +<p class="date">Troisième. — Au camp russe, +sous Guelman-Khané.</p> + +<p>« Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement +que nous nous sommes embarqués hier soir sur +un chaland que remorquait un petit vapeur. Un léger +roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac +d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles ?</p> + +<p>« Des soldats russes chantent… La lune éclaire les eaux +de plomb… Nous voici, après une calme traversée, sur +l’autre rive où des rochers volcaniques, couverts de +lichens rougeâtres, forment une côte menaçante… Trois +masures de bois et de boue, un abreuvoir, un cimetière +où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, +tel est notre horizon…</p> + +<p>« Les pierres de la montagne rendent le son creux du +coke et les herbes, comme le thym, sont si desséchées par +le soleil qu’elles déchirent les doigts. L’air sent la pourriture, +toujours, et la mer, une écœurante odeur salée…</p> + +<p>« Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la +plage, à la lueur blanche d’une lune d’été ; puis nous +allons dormir dans les péniches attachées près du ponton +de bois et qui grincent à la marée… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c2">II<br> +<span class="xsmall">LA VIE A OURMIAH</span></h3> + + +<p>Nous sommes depuis une dizaine de jours — depuis le +12 septembre 1917 — installés dans une grande maison +persane qui comporte deux petites cours, dont l’une +avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la rue, +naturellement. Une seule ouverture : la porte d’entrée +que l’on ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de +poutres et de barres de fer.</p> + +<p>Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem +transformé en ambulance, prennent jour sur les couloirs +ou jardins intérieurs. Deux étages. Les salles du haut +sont réservées aux malades et aux blessés — à venir. +Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des +caves mal aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du +reste, louer une seconde maison, près de l’hôpital pour +loger deux escouades de sanitaires. C’est là que j’habite, +en compagnie de <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, de Gaston Desprès, de Marcel +Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une grange où +l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance +d’un détachement de tringlots.</p> + +<p>Le jour, l’occupation aux « travaux ennuyeux et +faciles » est presque salutaire, mais lorsque le soir approche, +on s’aperçoit du vide de ces journées inutilement +employées. De vastes perspectives d’ennui et de cafard +s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit +les plus calmes et les plus pondérés.</p> + +<p>Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité +absolue. Les Persans qui s’aventurent d’une maison à +une autre, se font précéder par un serviteur, armé d’un +fusil et qui s’avance portant à bout de bras, une grosse +lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en +arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a +tout loisir d’imaginer.</p> + +<p>En outre — est-ce par hasard, intention du gouverneur +d’Ourmiah ou négligence ? — nous sommes logés dans le +quartier musulman de Yurdischah, séparé des quartiers +chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les Assyriens, la +maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> +par un vaste cimetière chiite et son horizon +de saules…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Une mission catholique française de Lazaristes est établie à Ourmiah +depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent des +Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un dispensaire. +La mission tient une école où l’on enseigne le français. Les enfants des +chrétiens chaldéens et des Persans aisés fréquentent les cours. Monseigneur +Sontag, vicaire apostolique, dirige cette mission, entouré de nombreux +pères lazaristes et du clergé de la région.</p> +</div> +<p>Que faire ? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia +recevra-t-elle mes lettres ?… Est-ce qu’on sait ?</p> + +<hr> + + +<p class="date">Quatrième lettre à Sophia. +Ourmiah, octobre.</p> + +<p>« Ces mots à tout hasard.</p> + +<p>« Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah +comme vous pourriez le croire. Des rives de cette mer +intérieure, par un chemin qui grimpe dans la montagne, +piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon +les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la +ville. Des jardins, des vignes, des bois de saules entourent +les murs de glaise séchée de cette cité qui se permet +avec ses hautes portes gardées de prendre des airs de forteresse.</p> + +<p>« On nous a désigné la demeure d’un notable persan, +Mahamed-Khan, personnage qui est coiffé d’une calotte +noire, qui se drape dans un manteau noir, porte des lorgnons +d’or et fait tinter à chaque pas les boules d’ambre +de son chapelet.</p> + +<p>« Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil +descend, d’aller fumer sur les terrasses de terre battue +qui forment le toit des maisons. Déjà, la chaleur est moins +lourde. On papote, on commente les nouvelles les plus +disparates que nous apporte un télégraphe affolé : le recul +des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de +cette ville, l’abandon des canons et des vivres.</p> + +<p>« Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si +peu. Leur ennemi, c’est le Turc et le Turc n’avance pas. +Les communiqués de Riga, de Moscou, d’Archangel les +laissent indifférents. Leur sentiment de la patrie ne s’étend +pas jusque-là…</p> + +<p>« Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes +géants. Ils sont feuillus dans leurs sommets seulement, où +ils abritent de pépiantes colonies d’étourneaux. Les montagnes +déboisées et les nuages se confondent dans une +vapeur bleue…</p> + +<p>« Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont +déserté les toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres +voisines et puis toujours ces terrasses grisâtres, d’inégale +hauteur, inclinées pour l’écoulement des eaux, sans fleurs +ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que de +minuscules cheminées…</p> + +<p>« De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines…</p> + +<p>« Comme Tiflis paraît loin ! Et Tatiana ? Et Nina ? Je +pense à elles souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles ? +Et la petite Cadia ? Écrivez-moi si vous en avez le +temps… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c3">III<br> +<span class="xsmall">ACTIONS D’ÉCLAIREURS</span></h3> + + +<p>Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne +sait pas pourquoi… Quelque vieille rancune, un +Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut mettre son adresse +à l’épreuve… Les Chaldéens montagnards ont placé la +victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers +les rudes descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. +Devant la porte, des Persans attroupés regardent l’homme +couché et la planche rouge de sang. Ils fument leurs +longues pipes, sans rien dire… Les Chaldéens se reposent. +Ils sont bronzés ; leurs pantalons sont larges, ils portent +un petit feutre pointu et une veste courte…</p> + +<p>Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et +ne peut que constater la mort survenue en cours de route.</p> + +<p>On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où +des couvre-pieds réglementaires remplacent les draperies +noires. Les montagnards se retirent pour annoncer la +nouvelle dans leur village.</p> + +<p>Le lendemain soir, ils reviennent : ils ont acheté au caravansérail +de la ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent +le corps de leur ami, recouvrent la bière avec une housse +verte et l’emportent à la Maison des Pères Lazaristes. Près +de l’église, dans la cour, ils déposent leur fardeau et se +retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une +vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent +par la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront +le corps toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.</p> + +<p>A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux +bras écartés, les yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, +prend le ciel à témoin dans une langue gutturale, +se couche sur le cercueil en proie à des convulsions qui +nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les +autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, +dont nul ne s’occupe, joue avec la housse verte et +découvre le bois blanc de la boîte…</p> + +<p>Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, +à la même place, dans la même position. Je ne sais si +l’enfant a dormi près d’elles. Le cercueil ne pénètre pas +dans l’église ; mais, après l’absoute, les femmes gémissent +de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une +charrette à quatre roues vienne charger la bière pour +l’emporter au village où auront lieu les funérailles.</p> + +<hr> + + +<p>Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, +écosse des piments rouges sur son balcon de bois. Je +l’aperçois, le matin, de ma fenêtre. Son travail ne l’absorbe +pas au point qu’elle ne puisse parfois lever les +yeux… Si nos regards se rencontrent, elle dit :</p> + +<p>— Bonjour, monsieur…</p> + +<p>Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît +de notre langue.</p> + +<p>Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan ; mais +depuis que son homme, un montagnard bruni, s’en est +allé, avec les volontaires chaldéens, chasser le Kurde, elle +reste à Ourmiah. Son visage épais, aux grands yeux de +brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son travail, +et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les +poivrons et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, +leur odeur de poivre…</p> + +<p>Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont +partis, habillés comme tous les jours du vaste pantalon et +de la veste courte. Ils ont emporté un fusil en bandoulière, +des ceintures de cartouches et, comme vivres, de l’orge +au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs et +en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne +produisent rien qu’un filet d’eau entre des saules… Les +volontaires comptent sur le butin…</p> + +<p>Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante +prisonniers, qu’ils ramènent des tapis, des étoffes, des +moutons, des ânes pris à l’ennemi. Ils ont également délivré +les Chrétiens captifs chez les Kurdes.</p> + +<p>Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, +assistera au partage de ces richesses et tâchera que +chacun soit payé selon ses mérites…</p> + +<p>Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, +comme la veille… Les petits piments gisent sur le sol, +leur ventre blanc ouvert. Rébecca lève la tête parce que +je fais du bruit, et le « bonjour » qu’elle m’envoie a +quelque chose de victorieux… Mais non, elle ne pense +qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, +et son attitude ne change pas ; elle est aussi simple que +le communiqué russe qui va suivre et résumera ces +exploits d’aventuriers de la sèche formule habituelle : +« Hier, fusillade et actions d’éclaireurs… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c4">IV<br> +<span class="xsmall">NOS VOISINS, LES RUSSES</span></h3> + + +<p>Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion +entre Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont +été blessés. La patrouille russe rétablit l’ordre à coups de +fusil. Aussitôt, désertant les impasses voûtées du caravansérail, +des Musulmans envahissent les étroites ruelles +de la ville, cependant que les marchands ferment en +hâte leurs boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de +quinze ou de vingt, puis se dispersent. Un temps d’arrêt. +Personne dans la rue, puis, de nouveau, des groupes +apparaissent… Les sabots d’un cheval résonnent sur le +pavé… On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, +qu’il y a des chrétiens blessés… Devant l’ambulance française, +des soldats russes défilent qui vont prendre la garde +au bazar.</p> + +<p>Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus : +des blouses sales, des pantalons rapiécés, quelques-uns +ont des bottes, mais si vieilles… La plupart portent des +molletières qu’ils enroulent autour de leurs jambes comme +des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.</p> + +<p>— On ne leur change jamais leurs costumes ?</p> + +<p>— Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur +distribue et gardent les vieux.</p> + +<p>Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent +comme un parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. +Ils passent, sans ordre, le long des maisons fermées. Quelques +femmes, dans leurs voiles de soie noire, se hâtent…</p> + +<p>Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous +sommes allés voir, dans leurs camps, près des portes de la +ville et qui nous saluaient :</p> + +<p>— <i>Sdravz, tavarisch</i>… (Bonjour, camarade !)</p> + +<p>Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur +parle. Ils nous répondent des choses sans nom, et tout de +suite se mettent à rire devant la gaîté communicative des +Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous entourent.</p> + +<p>Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils +nous font :</p> + +<p>— Combien gagne un soldat français ? Et un officier ?</p> + +<p>— Que mange-t-il chaque jour ?</p> + +<p>— Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous ?</p> + +<p>Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir +de nos chaussures…</p> + +<p>L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, +l’essaie avant de la rendre. Cet autre demande à acheter +des souliers. Il offre des roubles. Ils ont tous des coupures +de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne sait où ils les +prennent…</p> + +<p>En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs +chants, ils ne connaissent rien. Des malades russes en +traitement à l’ambulance se penchent, visiblement perdus, +sur une carte d’Europe. Ils ne savent où trouver Kiew, +ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.</p> + +<p>— Où est Paris ?… Oh ! c’est loin !…</p> + +<p>Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au +front… Ils n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre +contre les Germains.</p> + +<p>Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart +sont illettrés. Les rares qui savent lire ne découvrent pas +de journaux, à Ourmiah, sur le front. Ils répètent : <i>Svaboda, +tavarisch !</i> (Liberté, camarade !) et s’en tiennent +là. On leur a dit, en effet :</p> + +<p>— Vous êtes libres !</p> + +<p>Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués +de combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. +Ils préfèrent le repos à la guerre.</p> + +<p>A les interroger, on recueille des réponses de ce genre :</p> + +<p>— Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez +plus le tsar Nicolas ?</p> + +<p>— C’est l’autre…</p> + +<p>— Quel autre ?…</p> + +<p>— Le tsar Révolution…</p> + +<hr> + + +<p>Aux malades russes — il n’y a pas de blessés en traitement +à l’ambulance — on dit et l’on répète :</p> + +<p>— Ne sortez pas de la cour.</p> + +<p>Ils ne sortent pas. On leur dit encore :</p> + +<p>— Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où… +sur le parquet…</p> + +<p>C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, +mais enfin ils font attention, comme les enfants +quand ils vous sentent auprès d’eux, le regard sévère, +prêts à réprimer leurs incartades.</p> + +<p>Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent +sur le seuil de la porte d’entrée ; ils font la causette avec +les passants, ils se baladent à petits pas, avec ce dandinement +du buste, qui leur est propre ; ils agissent comme +ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même, +sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, +respirer un petit air de meeting pour se changer les idées. +Les anciens dirigeants laissent faire :</p> + +<p>— Nitchevo… Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, +lorsqu’on leur en fait la remarque. Et quoi dire ?… Rien +à dire…</p> + +<p>Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir +ni le courage de réprimer ces écarts de liberté.</p> + +<p>Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. +Ils ne réagissent pas… Peut-être obscurément, +se reconnaissent-ils coupables de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils +faisaient partie du clan des Maîtres, accompli tout +leur devoir.</p> + +<p>A présent, quand ils ne détournent point la tête pour +ne pas voir, ils sourient, comme des gens trop raffinés devant +les maladresses d’un profane…</p> + +<hr> + + +<p>Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on +ne remarque pas de différence, parce qu’ils se traînent +tous aussi lourdement le long des ruelles mal pavées, +sont venus de tous les pays de la vaste Russie… Voici de +petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des Moscovites +aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns +Israélites, des Arméniens au long visage bronzé<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur province : +les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.</p> +</div> +<p>Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les +entoure, pas pressés… Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus +accélérer leur démarche que pour se rendre à la distribution +de la soupe ou courir aux bouilleurs d’eau chaude, +dans les gares… Or, ce matin, sur la route de Dighala, +près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du +feu, trois « tavarischy » viennent vers nous, de toute la +vitesse de leurs jambes courtes. Ils fuient… Au loin, des +coups de feu… C’est un Persan qui tire sur les voleurs de +raisins…</p> + +<p>Les Russes de tout temps ont aimé la maraude — pour +ne pas dire plus… Leur distraction, dans cette oasis +d’Ourmiah, est de grapiller dans les vignes, en compagnie +de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance…</p> + +<p>Cependant, sous les larges feuilles des figuiers, — si +larges que l’on comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière +une de ces feuilles, — un Persan nous apporte une +corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les rives d’un +canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide, +par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux +peuvent descendre jusqu’au puits…</p> + +<p>Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut +bonnet de feutre :</p> + +<p>— Rousky, iaman ! chantonne-t-il… (Les Russes mauvais !) +Et il attend, patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse +hospitalité.</p> + +<hr> + + +<p>La guerre, dans ce pays persan, est une question de +ravitaillement. L’armée qui peut faire parvenir des +vivres aux postes du front a tout loisir d’occuper les +territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait un +officier russe :</p> + +<p>— Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à +garder ses positions ?</p> + +<p>Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres +sépare les belligérants. Quelques fusillades, parfois, au +petit bonheur. Malgré tout, ce front ne s’est guère modifié. +Il est même assez tranquille et la vie n’y est pas +désagréable. Les officiers turcs expédient parfois aux +états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que +ces petits cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces +pillards de Kurdes qui coupent les communications et ces +incorrigibles Cosaques qui patrouillent et brouillent les +cartes des âmes tranquilles.</p> + +<p>La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les +Russes pillent les Persans, saccagent les vignes et les +jardins, non sans quelques risques. Un soir, on apporte +un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du cœur, +comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. +Coup de feu anonyme… Déjà, à Tiflis, il était notoire que +la plupart des déserteurs que l’on croisait en ville vivaient +largement des dépouilles opérées sur les Persans +de ce front.</p> + +<p>Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, +où les Russes choisissent ce qui leur convient et oublient +de payer. Souvent un soldat débarrasse un Chaldéen ou +un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de quelques +moutons.</p> + +<p>Outre les rixes et les vols, il y a le « commerce ». Les +soldats russes arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui +transportent du lait, des légumes, du bois, leur dérobent +leurs ânes et leurs marchandises, sous prétexte d’espionnage, +ou même sans raison.</p> + +<p>Il y a aussi la vente de l’eau… De petits canaux courent +le long de la ville, de jardins en vergers, mais ils sont +presque toujours à sec. Les Russes accordent ou retirent +l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et suivant les +pourboires qu’ils reçoivent… Ils créent de cette façon, à +côté des autorités militaires et du gouvernement persan +de la ville, un troisième pouvoir arbitraire et capricieux.</p> + +<p>Cet état nouveau s’organisera ; il a décidé de prendre +part au conseil de l’état-major. Il l’a prise du reste sans +grand effort, car nul officier n’ose s’opposer aux décisions +fantasques de ces grands enfants qui jouent aux « hommes +libres ». Il y a trois jours, un Français était allé demander +une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le +reçoit :</p> + +<p>— Je voudrais bien : mais je ne puis pas. Depuis le +meeting, ce sont les « tavarischy » qui décident de tout ; +le télégraphe reçoit les nouvelles les plus absurdes, sans +contrôle… Hier, j’ai voulu donner un ordre, ils m’ont +insulté… Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa, +dégoûtés. J’irai aussi peut-être… mais allez voir s’ils +veulent vous prêter une auto… A vous, peut-être ?…</p> + +<p>Et le général conduit doucement le Français vers la +salle où palabrent les membres du nouvel État-Major.</p> + +<hr> + + +<p>Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du +moins nous n’avons que les dépêches contradictoires +qu’un télégraphe ahuri nous transmet : quatre ou cinq +fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une +paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.</p> + +<p>Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les +« délégués des soldats ». Ils viennent des villes, presque +toujours ; ce sont des étudiants en droit ou des avocats, +pour la plupart. Ils sont habillés comme les soldats, un +peu plus proprement quand même. Ils affichent sur le +bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire : « Délégate ».</p> + +<p>C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. +La chute de Kerensky est certaine. Les bolcheviky s’installent +à sa place et appliquent leur programme.</p> + +<p>Mais que sont ces « délégués » si bien renseignés ?</p> + +<p>— Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète +Maurice Jammes, ils organisent des réunions, +surveillent les officiers, examinent les ordres transmis et +décident si l’on doit les exécuter. Leur règne est proche…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c5">V<br> +<span class="xsmall">CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA</span></h3> + + +<p>« Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici +l’automne et les premières pluies… J’ai pensé, Sophia, +à nos causeries sous les arbres du Jardin du Palais, +à votre balcon de bois dont l’eau grignote la toiture…</p> + +<p>« Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. +Le mollah, qui est notre voisin, arrose les verveines et les +pétunias du petit jardin de l’hôpital. En ville, des hommes +accroupis dans leurs échoppes vendent des pastèques, +des raisins, des piments rouges et du pain sans levain, +comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les +saules, qui est perdu au coin d’une ancienne place publique. +Les pierres tombales servent maintenant à retenir +des piles de bois. Des chiens errants courent à notre +rencontre.</p> + +<p>« L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. +Les mouches sont nombreuses…</p> + +<p>« Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans +font leurs dévotions, face au couchant. Le ciel est rose +sur les montagnes en carton gris. On aperçoit des arbres +dans les jardins toujours fermés. Des bandes d’étourneaux +assiègent les cimes touffues des peupliers géants. Les inévitables +femmes voilées traînent leurs savates sur les +pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, +en baissant les oreilles. A la nuit tombante, toutes les +portes des maisons se ferment, la ville semble morte… Le +pas d’une patrouille russe, quelques coups de feu qui se +prolongent dans le silence…</p> + +<p>« Mais si je vous parlais de l’ambulance… Justement +deux malades en capotes grisaille, accompagnés de l’interprète +s’avancent en boitillant dans la petite cour fleurie +de pétunias : un grand Russe couleur filasse, coiffé du +bonnet à poils blancs ; un autre, blond, petit, la casquette +sur le sommet de la tête.</p> + +<p>« — Deux entrants à habiller !… Lits 45 et 52 !…</p> + +<p>« Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite +à ces nouveaux camarades. Il y a là celui que les Français +appellent « 42 à l’ombre », un client du régiment des +éclaireurs de la frontière et qui semble rire toujours. Il y +a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde +et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement +lui fit couper sa belle mèche de cheveux… Il y a +tous ceux qui savent se promener lentement, qui se +balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui peuvent +rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi +qui tiennent des causeries sans fin sur les marches du +grand escalier. Ils ne demandent rien de plus… Ils ne +lisent pas, ils fument… Quelques-uns, qui ont mal au poignet +ou au bras, trouvent cependant le courage de rester +couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent que +pour leurs repas.</p> + +<p>« Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que +leurs aînés : ils apprendront l’art de mettre, malgré les +observations des infirmiers, leur chemise par-dessus leur +caleçon. Ils sauront se promener à petits pas en crachant +à droite et à gauche.</p> + +<p>« Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez +le coiffeur ; enfin, comme ils viennent à l’ambulance pour +se faire opérer d’une hernie ou de quelques hémorroïdes, +on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils protestent, +ils ne veulent pas. Alors on les met « sortants » pour +le lendemain, avec la mention : <i>Refuse l’opération</i>, +ce qui fait dire à Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier +modèle :</p> + +<p>« — Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et +prendre un bain… Se figurent que nous sommes dans +une piscine…</p> + +<p>« Cette petite comédie se répète plusieurs fois par +semaine.</p> + +<p>« On a, en effet, établi des règlements sévères — les +règlements militaires français — pour l’admission des +malades à l’ambulance : cheveux coupés à la tondeuse, +d’abord.</p> + +<p>« Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui +s’en lamente encore et rasé la toison d’un Persan, blessé +dans une rixe, qui répète :</p> + +<p>« — Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet ?</p> + +<p>Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. +Tous les nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce +qu’ils redoutent cependant, ce n’est ni la tondeuse, ni le +savon, ni la baignoire. C’est l’opération. Ils aiment mieux +se retirer.</p> + +<p>« Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice +Jammes annonce :</p> + +<p>« — Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.</p> + +<p>« — Une dame ? Comme infirmière ?</p> + +<p>« — Non, comme malade.</p> + +<p>« — Et pourquoi ?</p> + +<p>« — Elle est sœur. Sœur de charité.</p> + +<p>« — Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer +en russe quand vous parlez français, observe un +major à l’accent toulousain.</p> + +<p>« C’est une sœur de charité ? Dites donc tout de suite +que c’est une infirmière.</p> + +<p>« — Oui. Elle est militarisée.</p> + +<p>« — Où la loger ? Faites-la entrer…</p> + +<p>« C’est une petite femme brune, dans un manteau très +long, avec un bonnet de fourrure et des bottes. De grosses +lunettes. Un visage délicat. Lorsqu’elle retire ses lunettes, +on aperçoit de beaux yeux vifs et interrogateurs. Les +Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck vient +à leur aide. Répliques échangées.</p> + +<p>« — Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait +voir un spécialiste.</p> + +<p>« — Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français ?</p> + +<p>« — Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, +l’allemand, l’italien. Pas le français…</p> + +<p>« Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.</p> + +<p>« — Qui est-ce ?</p> + +<p>« — Lentina, une « siestra » qui est aussi actrice du +Théâtre aux armées. Maintenant, elle est sauvée. Et +elle va apprendre le français, déclare Bobbyck.</p> + +<p>« — Avec qui ?</p> + +<p>« — Avec Maurice Jammes, d’abord.</p> + +<p>« C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans +les couloirs et les jardins de l’ambulance. Elle loge près +du salon des médecins. Elle téléphone souvent. Elle use +d’un étrange langage où il y a du russe et de l’allemand.</p> + +<p>« <i>Pajalouista… <span lang="de" xml:lang="de">Téléphoniert</span> ?</i></p> + +<p>« Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.</p> + +<p>« — <i lang="de" xml:lang="de">Bitte</i>, dit-elle à l’un de nous, <i><span lang="de" xml:lang="de">geben sie mir</span>, <span lang="it" xml:lang="it">Signor</span>, +<span lang="de" xml:lang="de">eine grosse</span> poumagre.</i></p> + +<p>« Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque +loisir vont lui tenir compagnie. Elle ne compte que des +amis et des admirateurs.</p> + +<p>« — Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine +Bobbyck. Elle sait déjà dire : « Promenade. Jolie. +Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous. »</p> + +<p>« Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. +Elle a épousé un Français qui est mort et elle a joué un +temps, paraît-il, au grand Théâtre de Tiflis. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c6">VI<br> +<span class="xsmall">LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK</span></h3> + + +<p>Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux +bleu clair, sa moustache courte et sa blouse marron +qu’un caoutchouc lui plisse à la taille. Il a nom Bobbyck, +il habite Pétrograde, où sa femme est restée. Officier de +carrière, il est entré dans l’administration quelques mois +avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter, — ce +sont des choses qui se rencontrent, même en Russie, — il +accomplit consciencieusement son nouveau métier. +Il travaille, par caprice, deux jours et deux nuits de suite, +se débarrasse de tous ses comptes, puis il se repose ; il fume, +il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien à faire.</p> + +<p>Un rien l’amuse cependant : un Bordelais qui parle en +faisant de grands gestes, un Persan qui manque de tomber, +un enfant qui chante… Une capote jetée sur ses +épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise, pendant +le jour et, la nuit, vadrouille un peu… Il va prendre le +thé chez des « sœurs de charité » (c’est ainsi qu’on nomme +les infirmières russes) qui sont militarisées à l’hôpital des +épidémiques ou à l’hôpital des vénériens.</p> + +<p>— M’avez-vous apporté des lettres ? demande-t-il au +vaguemestre. Depuis que je suis ici, j’ai reçu douze lettres +de mes maîtresses et pas une de ma femme… Voilà… +Mariez-vous !…</p> + +<p>Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail : +c’est une chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir +terminé la traduction d’un long rapport en termes techniques +concernant un décès des suites d’une opération +chirurgicale, il secoue sa plume et conclut :</p> + +<p>— Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons +de blanc et nous irons passer la visite.</p> + +<p>Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il +lit dans son journal que les compagnies d’assurances de +Moscou donnent soixante roubles pour mille roubles sur +les immeubles situés en pays envahis par les Allemands +et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se +trouvent dans la zone des armées russes. Il commente +cette nouvelle dans un éclat de rire.</p> + +<p>— C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances +savent bien que les maisons où sont les soldats +russes seront complètement nettoyées…</p> + +<p>Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et +reste sans rien dire. Devant sa table de travail, il regrette +Pétrograd, la ville cosmopolite, Moscou, pittoresque +comme un grand village disparate, et Tiflis, où les femmes +se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons de bois…</p> + +<p>— Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, +beaucoup dans l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un +imbécile pour l’expédier à Ourmiah.</p> + +<hr> + + +<p>Ce jour-là, nous allons au « Stabs » (état-major général +russe) avec Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes +particuliers sont arrêtés. De graves événements +se produisent en Russie. Les officiers ne veulent pas nous +montrer le communiqué.</p> + +<p>— Faut-il qu’il soit mauvais ! constate le capitaine Bobbyck.</p> + +<p>Près d’une porte, on entend une voix téléphoner : +« Crise grave… » puis, plus rien… Un officier, l’air furieux, — parce +que les nouvelles reçues sont « tendancieuses », +ou parce que son thé est trop chaud, — veut +bien nous confier :</p> + +<p>— Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques +seulement nous gardent aux avant-postes. S’il prend +fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je ne sais pas +comment nous pourrons nous échapper.</p> + +<p>Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il +envisage tout de suite la retraite. Il commande, du reste, +une compagnie à Ourmiah… Il poursuit :</p> + +<p>— Oui, la percée serait même facile et notre retraite +coupée, car les Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais +vraiment pas du tout comment nous pourrions fuir…</p> + +<p>— La situation est très critique, conclut sans rire, le +capitaine Bobbyck.</p> + +<p>— J’allais le dire, réplique l’officier du « Stabs ».</p> + +<hr> + + +<p>Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, +détachés des divers secteurs pour prendre part à une conférence +sur les services de santé. Bobbyck, officier-comptable +de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé de les +recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.</p> + +<p>Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches +courtes, ces docteurs militaires portent une ceinture qui +les serre à la taille et des éperons sonnants (spécialité pour +cavaliers sans monture). Parmi eux, trois femmes, des +doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes +classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de +beauté. L’une d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble +par-dessus son corsage d’une veste grise à épaulettes qui +lui va aussi bien qu’un tapis.</p> + +<p>Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à +l’ambulance française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq +ou six jours, peut-être plus, en conférence. Tant de discours +ne les effraient pas.</p> + +<p>Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte :</p> + +<p>— Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze +heures ; l’après-midi, jusqu’à cinq ou six heures, et la +soirée, ils la passent à la russe, entre eux, devant des tasses +de thé.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’ils disent ?</p> + +<p>— Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.</p> + +<p>— Quand ont-ils fini ?</p> + +<p>— Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures +du matin, assez régulièrement.</p> + +<p>C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des +doctoresses dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de +garde se lève pour voir défiler ces étrangères, parce qu’un +Français, comme le dit Bobbyck, ne peut pas ne point +regarder une femme qui passe…</p> + +<hr> + + +<p>Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le +capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles +sont terminées, il nous annonce :</p> + +<p>— Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains +avantages au détriment des officiers comptables. Ils +s’en réjouissent ; mais, je sais que dans quelques jours, les +comptables et les infirmières tiendront de grands meetings ; +ils y prononceront de nombreuses palabres et remporteront +de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins…</p> + +<p>Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, +à rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de +ne plus recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, +décolletée, et qui oublie de la farine sur ses seins, explique +que, depuis sept mois, elle n’a pas touché un rouble…</p> + +<p>— Comment vivent-ils ?</p> + +<p>— On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, +répond Bobbyck.</p> + +<p>Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces +dames doctoresses, notamment, ont décidé que les « sœurs +de charité » (infirmières civiles) seraient mobilisées et +n’auraient plus faculté de changer d’hôpital.</p> + +<p>— C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui +se promènent en vingt lazarets, elles voyagent en « premières », +s’amusent avec qui leur plaît. Elles restent trois +jours dans leur nouveau poste et le quittent, parce que la +ville ne leur plaît plus.</p> + +<p>— Les « sœurs de charité » sont pourtant bien utiles, +remarque Bobbyck. Si elles s’en allaient, il n’y aurait +bientôt plus un seul officier russe à Ourmiah…</p> + +<p>« Et vous-même, est-ce que vous resteriez ? ajoute-t-il, +s’adressant à son ami, l’interprète Maurice Jammes.</p> + +<p>— Moi, je suis obligé : je suis Français.</p> + +<p>— Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les +Français avec leurs paquets de coton stérilisé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c7">VII<br> +<span class="xsmall">NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN</span></h3> + + +<p>On lui demande :</p> + +<p>— Comment vous appelez-vous ?</p> + +<p>— Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème…</p> + +<p>— Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, +le nom de votre père ?</p> + +<p>— Mon père s’appelle Israël ; moi, je me nomme Nicodème…</p> + +<p>Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui +est leur nom propre, leur nom de baptême et de chrétien, +le seul qui compte.</p> + +<p>Cependant si l’on insiste encore :</p> + +<p>— Nicodème, fils d’Israël… On m’appelle aussi Rabbi +Nicodème du village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, +le pays de la Bible, et Rabbi est un titre que l’on donne +aux instruits, aux professeurs, etc…</p> + +<p>— Et les filles, comment les appelez-vous ?</p> + +<p>— Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres… +Les garçons, Yonas, Israël, David, Abraham, ou des +noms composés, comme Odis-chou (serviteur du Christ)… +Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de Marthe, de +Rébecca, d’Esther, de Madeleine…, oui, même Madeleine…</p> + +<p>Et il sourit.</p> + +<p>Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats +de voix ni gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien +séminariste qui attend une dispense. Du moins, il nous le +dit souvent.</p> + +<p>— Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le +parle, on l’écrit ; mais il n’a pas de grammaire…</p> + +<p>Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est +qu’une flatterie à l’adresse des Français.</p> + +<hr> + + +<p>Il nous annonce, avec un petit ton supérieur :</p> + +<p>— Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier…</p> + +<p>— Les catholiques romains ?</p> + +<p>— Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient ; +mais, veufs, — ils ne peuvent reprendre femme.</p> + +<p>Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne +cherche ni l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux +plaisanteries des Français. Il est souvent surpris aussi de +leur façon de railler et de critiquer. Évidemment, il ne +les imaginait pas ainsi…</p> + +<hr> + + +<p>— Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants +des Assyriens et des Syriens, les Suryaï, de ceux +qui émigrèrent de la vallée du Tigre pour se fixer dans +la plaine d’Ourmiah !</p> + +<p>Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de +nous citer les noms des rois légendaires :</p> + +<p>— Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor…</p> + +<p>Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble +rejaillir sur lui…</p> + +<p>— Les Chaldéens, — dit-il encore, sur nos instances, — sont +divisés entre eux, à cause de leurs religions… Il y +a des catholiques romains et des protestants. Il y a des +Nestoriens et des Jacobites… Les Nestoriens sont quelques +milliers, ils ont des prêtres et un patriarche…</p> + +<p>Et Nicodème ajoute :</p> + +<p>— Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche +de Constantinople en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse +parce que sa doctrine tombait dans l’erreur et distinguait +deux personnes en Notre-Seigneur…</p> + +<p>Puis, non sans quelque fierté :</p> + +<p>— C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a +persisté dans notre nation.</p> + +<hr> + + +<p>Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance +le rôle d’interprète pour les langues turque et persane. +Il a vingt-trois ans, il en paraît trente-huit. Il ne parle +que lorsqu’on l’interroge, comme Nicodème, du reste. Il +répond presque toujours à côté de la question. Il méprise +les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que +la sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations +au faîte de la mosquée ; il dédaigne d’expliquer les +mœurs des Persans.</p> + +<p>— C’est de la bêtise…, dit-il.</p> + +<p>Et, pour lui, cette réponse résume tout.</p> + +<hr> + + +<p>— Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en +roulant de gros yeux l’interprète Nicodème.</p> + +<p>C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se +rapproche de l’arabe et de l’hébreu…</p> + +<p>Il dit encore :</p> + +<p>— Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham +était Chaldéen…</p> + +<p>Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des +prophètes comme s’il les avait connus.</p> + +<hr> + + +<p>Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, — elles +ne s’en rendent peut-être pas +très bien compte, — pour dire de certains Chaldéens, +notamment de Nicodème et de Yonas :</p> + +<p>— Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite +sans hésiter…</p> + +<hr> + + +<p>D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs +et méfiants, se montrent durs pour ceux qui ne partagent +pas leurs idées religieuses… Leur langage est +souvent d’un rigorisme puritain, — leur langage seulement. +Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne +que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre +ouvert, Yonas me dit :</p> + +<p>— C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait +pas faire avec lui l’œuvre de chair…</p> + +<hr> + + +<p>Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que +peuvent être des médecins français…</p> + +<p>Une femme vient voir son mari, un montagnard, en +traitement à l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque +hernie… Est-ce bien utile, cette opération ? C’est ce que +demande à l’interprète, un peu surpris, la curieuse Chaldéenne.</p> + +<p>— Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre ?…</p> + +<p>Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion :</p> + +<p>— Je veux bien vous le laisser, dit-elle ; mais vous me +donnerez dix krans.</p> + +<hr> + + +<p>Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, +semblent avoir perdu leurs anciennes qualités de +résistance. Un jeune banquier nous apporte les bruits les +plus terrifiants qui circulent à Ourmiah :</p> + +<p>— Les Russes s’apprêtent à partir… Ils ramassent leurs fils +de fer<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Les Kurdes vont revenir… Le rouble est descendu +à huit kopecks… Les maximalistes ont repris le pouvoir…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Fils téléphoniques.</p> +</div> +<p>— Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.</p> + +<p>— Que voulez-vous faire ? Ils massacrent tout le monde ! +Et si les Russes se retirent sans combattre…</p> + +<p>— Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.</p> + +<p>— Pourquoi se défendre ?… On en tue quelques-uns : +mais il en vient toujours… Ils sont nombreux.</p> + +<hr> + + +<p>Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du +danger qu’il y a de se promener seul, la nuit, dans les rues, +aux environs d’Ourmiah…</p> + +<p>— Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.</p> + +<p>— Pourquoi armé ?</p> + +<p>— Pour se défendre…</p> + +<p>— Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent +de tout ce que vous avez sur vous ?</p> + +<p>— Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous ?</p> + +<p>— Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici… Ce +serait autant de perdu.</p> + +<p>— Vous aimez les Russes, Nicodème ?</p> + +<p>— Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.</p> + +<p>— C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.</p> + +<p>— Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables +aux Turcs ou aux Kurdes.</p> + +<hr> + + +<p>Nous les regardons vivre.</p> + +<p>Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. +Leur religion — qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants +ou catholiques — ne les embarrasse pas. D’ailleurs, +ils en changent facilement, suivant la libéralité des missionnaires +allemands, américains ou lazaristes qui s’intéressent +à leur avenir céleste. Leur religion, c’est un ensemble +de rites qu’ils observent comme les Musulmans +accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent +pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de +vivre. C’est quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment +rien de leur existence, un pavillon qui doit protéger +leurs louches manières.</p> + +<p>Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi +Odischou, petit commerçant d’Ourmiah, quand des Français +s’amusent à mettre ses doctrines en contradiction +avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se croit supérieur, +bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il vend, +très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc +qu’il fabrique…</p> + +<p>— Entrez, monsieur… entrez, je vous prie. Ma maison +est la vôtre. Tout ce que je possède est à vous… J’aime +beaucoup les Français.</p> + +<p>Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites +bénéfices… Il sait que la vente du vin est interdite +par les autorités militaires russes ; mais enfreindre un +ordre d’étrangers, voler un musulman, un orthodoxe, ce +n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa réputation.</p> + +<p>— Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, +depuis que je la connais.</p> + +<p>Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les +marchés qu’ils traitent, les Chaldéens jettent dans la balance :</p> + +<p>— Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.</p> + +<p>Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis +de Rome quand ils s’affirmaient « citoyens de la Ville ».</p> + +<p>Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un +adroit compère… Et, de même, puisqu’il accomplit tous +les simulacres ordonnés pour le Carême et les Pâques, il +est sûr de gagner les félicités éternelles, par fraude, avec +la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir +ses biens terrestres…</p> + +<hr> + + +<p>Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, +ceux de la montagne au contraire, les Djilos, sont braves +et audacieux. La plupart, sujets turcs, des environs de +Mossoul, déserteurs des armées de Turquie, organisent des +expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance +du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs +adroits. De temps à autre, les Djilos s’aventurent dans +les montagnes, mais comme les Russes ne veulent plus +combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des prisonniers +et du butin, sans essayer de garder les positions prises.</p> + +<hr> + + +<p>Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens +ramenèrent de leur dernière expédition. On nous avait +annoncé des femmes, des enfants, des vieillards, des +hommes valides en grand nombre… Nous ne trouvons +que des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, +le turban lourd, crevant de faim… Un soldat surveille ces +captifs.</p> + +<p>— Oui, il n’y en a pas beaucoup… Vous ne voyez que +les otages, nous explique posément Nicodème… Les autres, +ils étaient encombrants ; aussi tous les jours, le long du +chemin, à chaque étape, on en sacrifiait quelques-uns à +coups de « kindjar » (poignard).</p> + +<hr> + + +<p>Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la +montagne où il habite, voir son frère, blessé grièvement +par les Kurdes et que l’on soigne à l’ambulance…</p> + +<p>On s’informe :</p> + +<p>— Ah ! oui. C’est celui qui est mort ce matin… Il est +resté trop longtemps sans soins… Déjà, quand il est arrivé +ici, il n’y avait plus d’espoir… etc.</p> + +<p>Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. +Les infirmiers parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend +rien à notre langue et nous regarde l’un après l’autre.</p> + +<p>Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme +d’habitude, s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le +Chaldéen.</p> + +<p>— Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès…</p> + +<p>Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage +du montagnard l’effet des paroles gutturales. L’homme +tient un bâton à la main, il porte une besace derrière le +dos, lourde de raisins secs et de piments qu’il apportait +au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne, puis +se laisse glisser et coule par terre, contre le mur… Il vient +d’« apprendre »… Il baisse la tête et des larmes gonflent +ses paupières bronzées…</p> + +<p>Un silence, puis l’infirmier demande :</p> + +<p>— Où est le cadavre ?… Dans la petite chambre ?…</p> + +<p>— Oui…, recouvert d’un drap…</p> + +<p>— Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le +voir ?…</p> + +<p>Yonas parle de nouveau :</p> + +<p>— Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre ?… +Comment ?… Avec quel prêtre ?…</p> + +<p>Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage +rocailleux. Des infirmiers de la salle d’opération, l’air +affairé, circulent paisiblement. Deux dames en noir, l’une +brune, col marin, béret bleu, l’autre d’un blond léger, +passent près de nous, sans rien comprendre. Ce sont deux +doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter l’ambulance.</p> + +<p>— Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.</p> + +<p>— Eh bien, demain, s’il veut…</p> + +<p>— Oui, demain. — Il dit encore : « Traitez-le comme +votre propre fils. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c8">VIII<br> +<span class="xsmall">« L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR »</span></h3> + + +<p>Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, +comme dans un « secteur tranquille » sur le front, +ajoutent quelque chose de mystérieux à notre exil dans +cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans lumière, +on ne rencontre personne… Parfois, un falot qui se balance +au loin, à ras du sol… Ce sont deux riches Persans, dans +leurs manteaux, qui rentrent chez eux, précédés d’un +domestique…</p> + +<p>— Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème… Vous +feriez bien de ne pas sortir si souvent, après neuf heures…</p> + +<p>A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.</p> + +<p>— Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je +ne crains rien… Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, +des balles perdues comme vous le croyez. Ce sont des +Chaldéens qui se vengent… Il y a un livre où il est écrit +tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce : « Kourdes ») — pendant +l’occupation des Turcs… Avec des Persans +d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils +ont pillé, ils ont assassiné plus de mille Chaldéens ; ils ont +enlevé les femmes et les jeunes filles jusque sur les autels +et emmené les plus jeunes en captivité. Aujourd’hui, les +Chaldéens revenus d’Amérique…</p> + +<p>— Comment ? d’Amérique ?…</p> + +<p>— Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a +avertis, et ils reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs +biens disparus, leurs maisons détruites… On leur dit : +« C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta femme, tué +ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes… » Alors, +il n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, +il se met à l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et +il sait sur qui il doit tirer…</p> + +<p>Et le sourire de Nicodème s’élargit.</p> + +<p>— Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres +qui sont restés ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi +Yonas qui a hérité de tous ses oncles d’un seul coup…</p> + +<p>« Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans +que tous les Chaldéens veulent faire disparaître, ceux +qui ont dénoncé les Chaldéens riches, les femmes qu’il +fallait prendre… Mahamed-Khan, celui qui est propriétaire +de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère +aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente…</p> + +<hr> + + +<p>Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son +manteau noir, des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à +l’ambulance, fait le tour du propriétaire, s’arrête chez le +pharmacien, où il pénètre sans frapper, sourit niaisement, +se retire pour aller contempler le moteur que l’on va +mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et +rentre chez lui, du même pas tranquille. Le matin, vers +les neuf heures, et l’après-midi, il recommence cette +petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute sécurité, +sa maison touchant à celle des Français. Telle est la +grande distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.</p> + +<p>Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi +ses femmes ou chez son beau-frère… On le rencontre rarement +seul dans les rues. Il ne s’y aventure jamais après +la tombée de la nuit…</p> + +<hr> + + +<p>— Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera +un jour des clients de la salle d’opération ?</p> + +<p>— Pas forcément… Il peut aller directement au cimetière.</p> + +<p>« Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens +plus loyaux que ne le disent les Persans. De temps à +autre, ils font savoir à Mahamed que ses jours sont comptés +et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir +comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans +effroi que Mahamed lit des billets dont il goûte peu la +concision :</p> + +<p>« Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu +d’Amérique… »</p> + +<p>« Tenez, on le « cherchait » hier, avouait Nicodème, +mais on ne l’a pas trouvé… Il a dû être prévenu…</p> + +<hr> + + +<p>Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, +nous tâchons de laisser à l’imagination orientale une +grosse part de grossissement, — la plus grosse, — cependant, +lorsque Mahamed passe auréolé de son air stupide, +nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent +tant d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort +prochaine et inattendue…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c9">IX<br> +<span class="xsmall">UNE RÉPONSE DE SOPHIA</span></h3> + + +<p>Depuis plusieurs semaines, je me demande : « Miss +Sophia a-t-elle reçu mes lettres ? »</p> + +<p>Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que +des courriers en route pour la Russie étaient attaqués et +pillés dans les déserts de Djoulfa.</p> + +<p>Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia +qui répond. Quelques lignes seulement, datées de « Tiflis, +4/17 septembre 1917 ».</p> + +<hr> + + +<p>« Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, +et Tatiana donc est retournée à Moscou… Tout est +fini de ce qui était… La vie est un conte si infiniment +beau !</p> + +<p>« Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans +le coin du grand tapis et qui vous a vu veilleront sur +vous, je le sais. Allez, mon ami grand. Pour moi, il est +ceci : un garçon n’est plus qui m’a aimée, et il faut, a dit +la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.</p> + +<p>« Je m’en vais dans un couvent retiré.</p> + +<p>« Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne +peux plus dire et que je ne saurais oublier dans ma glacée +solitude…</p> + +<p>« Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards +de Paris, pensez à moi quelquefois, ami, à la dame aux +blanches toilettes qui adorait les crépuscules du Jardin +du Palais. »</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, +calme, sensible, qui représentait pour moi cette sagesse +raisonnable que nous aimons de trouver chez une femme +française, se révélait déconcertante autant que les autres. +C’est assurément parce que je la connaissais mal et n’avais +jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son +cœur.</p> + +<p>Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de +près, demeuraient au troisième plan, grossissent et se +placent selon leur importance. Comme miss Sophia habitait +une chambre à part dans le logement de Tiflis, elle +se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De +ne l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et +de Tatiana, et très souvent seule, si aimable et spirituelle, +j’avais fini sans doute par la croire différente des autres.</p> + +<p>Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. +C’est une chose qui me fut sensible, mais cette lettre que +je venais de recevoir terminait si bien ma correspondance +datée d’Ourmiah que je l’ai mise là, en conclusion…</p> + +<p>Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je +ne l’ai jamais revue, mais j’écris ici son nom, pour la +dernière fois sans doute, afin que, par sa grâce, ce récit +parvienne, — et nul ne le souhaite plus que moi, — à cette +notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux +apanage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c10">X<br> +<span class="xsmall">INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR</span></h3> + + +<p>Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord +Mahamed-Khan, des mollahs de toute catégorie, des +saïds à la ceinture verte, mais aussi, mais surtout, le +musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre +jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, +Persan, ancien style, qui porte la robe et le turban. +Sa barbe et ses mains sont roussies au henné… Il semble +toujours surpris de voir des Européens qui ne brutalisent +pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce jour, +les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands +du bazar, si méfiants d’ordinaire, habitués à être volés +par les soldats russes, nous laissent choisir les objets qu’ils +mettent en vente. Ils nous prient même de pénétrer dans +leurs étroites boutiques.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces +revendeurs. On nous l’a dit dans les mosquées…</p> + +<p>L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé, — du moins il +nous l’assure, — en Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il +rapporté quelques habitudes occidentales. Il est habillé à +la moderne : calotte noire, longue redingote-jupe aux nombreux +plis, le pantalon et le gilet à l’européenne… Mais +il a gardé sa sottise naturelle et son énorme prétention.</p> + +<p>On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, +que chacun connaît de réputation…</p> + +<p>— Oh ! oui, monsieur… Avant la guerre, nous avions +ici de très bonnes confitures, vous savez… Elles venaient +en boîtes de Guermany.</p> + +<p>A l’un de nous, il demande :</p> + +<p>— Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les +chiens, ils deviennent fous après avoir mangé du cadavre +d’homme ?</p> + +<p>Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre :</p> + +<p>— Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se +nourrissent pas de cadavres humains…</p> + +<hr> + + +<p>Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte +chiite, ceux des montagnes, les Kurdes notamment, sont +sunnites, et cela complique encore les haines de religion.</p> + +<p>On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il +y en ait, disséminés à travers la ville. Ils s’habillent +comme les montagnards chaldéens : la veste courte, la +ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de +feutre avec turban à franges et les larges pantalons.</p> + +<p>De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race +kurde se traînent dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple +se retire dans son quartier : des bâtisses incendiées, abandonnées, +et vit là, pêle-mêle, dans la misère et la vermine.</p> + +<hr> + + +<p>On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, +devant toutes les portes. Ils attendent, sans bouger. Les +enfants pleurent, les femmes gémissent, et lorsqu’on passe +près d’elles, vous disent en petit nègre :</p> + +<p>— <i>Gardache, clebo malinky !</i> (« Frère, du pain pour mon +petit ! ») désignant, sur leur dos, une figurine gelée, +enfouie dans des haillons.</p> + +<p>Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les +Français qui plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul +de la mission. Soudain, la mendiante s’éloigne, en +nous maudissant.</p> + +<p>— Que dit-elle ?</p> + +<p>— Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle +dit : « Je vois que les Français sont impurs, comme les +Russes. Ils touchent les chiens. » Et vous voyez, elle s’en +va sans même attendre l’aumône qu’elle a demandée.</p> + +<p>Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes : brunes, le +nez busqué, les lèvres fortes, le visage racé ; les Persanes +que l’on voit habituellement ont de grands yeux et des +pommettes rouges comme les Chaldéennes de la campagne. +Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une +beauté qui ne fait pas oublier les Juives…</p> + +<p>Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, +on rencontre de nombreuses formes voilées de noir qui +jacassent et nous suivent du regard… Ces mêmes personnes, +on les retrouve dans les cimetières, dans certaines +ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse +catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie +chercher à domicile par un de ces nombreux enfants qui +rôdent dans les rues avec les chiens errants.</p> + +<hr> + + +<p>Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les +récits policiers qui le font frémir.</p> + +<p>— New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on +peut trouver en Perse…</p> + +<p>Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de +travers, persuadé qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.</p> + +<p>Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se +promène lentement, s’assied, erre de nouveau le long des +couloirs, écoute, sans en avoir l’air, les conversations des +Français et introduit « les grands personnages » persans à +l’hôpital. C’est là son rôle officiel ; à la vérité, il est espion +à la solde du gouvernement persan auprès des Français.</p> + +<p>Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par +mois. Yadoullah ajoute à ses revenus comme il peut. C’est +lui qui présente les malades musulmans à la consultation +gratuite. Aux uns, il promet la guérison, des remèdes, le +droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux des +générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa +grâce et moyennant pourboire. Aux curieux qui ne +veulent que visiter l’hôpital, il demande une gratification +et leur fait voir pour ce prix les lampes électriques et le +moteur qui fournit la lumière…</p> + +<hr> + + +<p>Si « Mahamed qui doit mourir », Yadoullah, et quelques +autres sont vêtus à la moderne, c’est-à-dire s’ils portent +un col, une chemise, des bottines et un parapluie, le mollah +a gardé les traditions : barbe au henné, cheveux ras, +le turban du pèlerin et sa robe longue… Le mollah nous +salue, une main posée sur son cœur ; il cite souvent des +versets arabes… Il ne connaît pas le français.</p> + +<p>Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, +ont une même pensée : ils redoutent les Russes et +méprisent tous les chrétiens indigènes. On peut assurer +qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à leurs ancêtres +décrits par les anciens voyageurs.</p> + +<p>Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. +Soudain surgissent les policiers du gouverneur +et le chef de la police lui-même, un petit homme à lunettes +rondes… Ils s’avancent avec des fouets et dispersent les +curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à +grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture +les suit, où des femmes voilées de noir sont assises. +Ce sont les dames d’un riche Persan qui accomplissent +leur promenade quotidienne.</p> + +<hr> + + +<p>Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a +bien voulu nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une +haute pièce tapissée de nattes. Nous avons tourné dans +l’étroit escalier du minaret qui conduit à la plateforme où +le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque, psalmodie +les prières rituelles, trois fois par jour. On voit +les terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, +l’intimité des maisons musulmanes : trois femmes dévoilées +qui se baignent dans les canaux, sous les arbres, les +toits arrondis du caravansérail, des vergers, des vignes, +les saules qui bordent l’horizon et les lignes bleues du lac, +au loin…</p> + +<p>Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent +la mosquée. Nicodème nous conte qu’il y a en ville une +grande rumeur : on a vu des Français sur le minaret, et +les Musulmans craignent on ne sait quel danger pour +leurs femmes. Le mollah fournit des explications.</p> + +<p>— C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de +notre commerce avec un Infidèle, il n’avait pas besoin de +vous faire grimper là-haut…</p> + +<p>Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent +leur grand deuil annuel<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> : la mort des imans et d’Ali. +Des processions de pénitents parcourent la ville, matin et +soir. Des croyants, vêtus d’une seule chemise noire, se +flagellent les épaules en cadence, avec des chaînes. +D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des +enfants chantent des chœurs monotones. On promène des +drapeaux verts et noirs, des bannières avec des plumes, +ornées de mains de métal… Des Persans, la tête basse, +conduisent des chevaux drapés de noir… Une ronde sauvage +circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des +sabres, des couteaux, des piques. Ils crient d’une voix +essoufflée, mais sur un même rythme, quelque chose +comme : <i>Chahossé ! Vakhossé !</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Le nom de <i>chiites</i> s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre de +Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie considérable +d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les dépositaires d’un droit +légitime au califat. Les Alides, par malheur, se montrèrent incapables +de jouer ce beau rôle de prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista +presque immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade +Mo’awiya. Le plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, +dans une folle équipée vers Koufa (<span class="sc">P.-D. Chantepie de la Saussaye</span>, +<i>Manuel d’histoire des religions</i>).</p> +</div> +<p>Les Français regardent curieusement, avec un certain +malaise, ces manifestations… Mais les Russes éclatent de +rire, et les chrétiens chaldéens plaisantent, avec une +colère méprisante. Des Arméniens qui passent, à la tombée +de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent leurs +revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des +tués. De nombreux blessés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c11">XI<br> +<span class="xsmall">« LES SOIRÉES D’OURMIAH »</span></h3> + + +<p>Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de +dortoir, nous apercevons, Marcel Benoit, Maurice +Jammes et moi, non loin de la porte d’entrée, quelque +chose qui se traîne par terre.</p> + +<p>— Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.</p> + +<p>Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons +l’un des nôtres : <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet +état ! remarque Benoit, plein d’admiration.</p> + +<p>— Laissez-moi, implore <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je regagne mon +quartier général.</p> + +<p>— Comme ça ? A quatre pattes ? demande Jammes.</p> + +<p>— Chut !… Oui, à cause des espions…</p> + +<p>Il est indéniable que <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ne peut ni marcher, +ni se traîner. En dépit de ses protestations, nous le portons +jusque sur son lit.</p> + +<p>— « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> Treuleuleu ! » observe Marcel Benoit. +Quelle belle signature pour des articles sur la guerre, en +délayant le communiqué, comme…</p> + +<p>— Pourquoi ne pas faire un journal ?…</p> + +<p>Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville +d’argile mal cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement +prévu et organisé pour qu’on n’en reçoive jamais. +Le courrier est, la plupart du temps, confié à des Russes +évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de bagages +dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.</p> + +<p>Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, +nous décidons de nous mettre à l’œuvre. Ainsi +prennent naissance, par sympathie avec les « Soirées de +Paris » de Guillaume Apollinaire, les « Soirées d’Ourmiah ». +Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, +parce qu’il prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, +à la vie en famille, des choses oubliées, en somme.</p> + +<p>— Voici la manchette, dit Benoit : « Journal français +du front du Caucase. »</p> + +<p>— Tout simplement ?</p> + +<p>— Puis, les indications habituelles : « Rédaction, quartier +de Yurdischah. Les manuscrits non insérés ne sont +pas rendus. La Direction les utilise. »</p> + +<p>— A quoi ? interroge Maurice Jammes.</p> + +<p>— Tu le verras bien.</p> + +<p>— Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour +toutes communications au garçon de bureau Benoit…</p> + +<p>— Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte +s’il est à jeun.</p> + +<p>Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des +plus beaux échantillons d’humanité que la grande tourmente +promène à travers le monde. Pour la semence, sans +doute… Bien qu’il soit apprenti médecin, Benoit ne manque +pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de comprendre +ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie administratif +l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage +des jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en +conscience.</p> + +<p>Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, +cumuler les fonctions de garçon de bureau et de critique +dramatique. Aucune ironie dans ce rapprochement. Le +hasard…</p> + +<p>— Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un +garçon de bureau, annonce Maurice Jammes.</p> + +<p>— Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.</p> + +<p>— Entendu : « Nous sommes ici pour représenter le +Droit. » Mais occupons-nous des rédacteurs, intervient +Benoit.</p> + +<p>« Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une +chronique sur les sports ?</p> + +<p>— Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite : +« Au Petit Creusot », où il répare si artistiquement +avec des boîtes de conserve les fusils des Chaldéens. +Ce qui est fort dangereux, du reste…</p> + +<p>— Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. +Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> l’affirme : « Les morts ne réclament +jamais. »</p> + +<p>— Et <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ?</p> + +<p>— Il sera chargé de la chronique militaire.</p> + +<p>— Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, +autant supprimer la rubrique tout de suite, assure Maurice +Jammes.</p> + +<p>— Avez-vous pensé à la publicité ?</p> + +<p>— Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, +nous inscrirons des placards comme ceux-ci : +« Si vous aviez placé ici une annonce sur votre produit, +vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une commande à +votre maison. »</p> + +<p>— Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent +enfin, déclare Jammes. Une colonne pour les +« recherches et réclamations ».</p> + +<p>— Entendu. Nous mettrons : « Le Monsieur qui au +vestiaire du Grand Théâtre russe, du quartier de Dilkoushah, +a reçu un pantalon de dentelle et un éventail au lieu +et place de sa capote réglementaire, est prié de rapporter +ces objets à la Direction. »</p> + +<p>— Et la chronique médicale ?</p> + +<p>— Nous n’avons que l’embarras du choix : trop de compétences.</p> + +<p>Mais Benoit demande la parole :</p> + +<p>— Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des +études spéciales et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier +au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ». Son passé — ancien prisonnier de guerre, +évadé d’Allemagne, ancien matelot, ancien boucher sur +un paquebot — le désigne suffisamment pour cet emploi.</p> + +<p>« Vous savez que, dans le civil, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> met sur ses +cartes de visite : « Ex-interne de la Villette ». Ce qui ne +manque pas de produire une grande impression sur sa +clientèle.</p> + +<p>« Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> le reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de +décès qu’un chirurgien.</p> + +<p>— On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur +la transcription en français, des noms russes et persans. +Doit-on écrire le « Stabs » ou le « Schtabs » ? (État-Major). +Doit-on écrire « Younker » ou « <span lang="de" xml:lang="de">junker</span> » à l’allemande, +pour désigner un officier ? Doit-on énoncer « Pojalouista » +(pour : s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent : +« Pajaste » ?</p> + +<p>— Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. +D’ailleurs, je viens de trouver la devise qu’il portera en +manchette. En manière de protestation contre la nourriture +qui est assez restreinte comme vous savez et l’obligation +où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin +étant défendu par les autorités russes…</p> + +<p>— Alors, c’est en buvant du thé que <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> s’est +mis dans l’état où nous l’avons trouvé ?</p> + +<p>— Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka +dans son thé.</p> + +<p>— En manière de protestation, poursuit Jammes, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> +a composé un refrain sans façon qui est devenu le +refrain de la formation :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">De l’ambulance alpine,</div> +<div class="verse">J’en ai plein le dos :</div> +<div class="verse">On n’y bouffe que des briques,</div> +<div class="verse">On n’y boit que de l’eau.</div> +</div> + +</div> +<p>— Et la chronique des modes et de l’élégance ?</p> + +<p>— On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la +comédienne Lentina, répond Benoit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c12">XII<br> +<span class="xsmall">CONSULTATION GRATUITE</span></h3> + + +<p>Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce +sont toujours les mêmes clients qui se présentent : +indigènes, chaldéens, musulmans et des soldats russes de +toutes les armes, des femmes employées à la Trésorerie, +aux Intendances, des « sœurs de charité… »</p> + +<p>Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers… +Ils ont lu, par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau +racoleur. Alors ils sont entrés… Mais, comme ils ne +possèdent pas d’autorisation écrite, on les renvoie. Cette +formalité les étonne… Et les civils musulmans qui attendent, +où prennent-ils leurs papiers ?</p> + +<p>Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, +par curiosité. Ils montrent un bout de chiffon sur quoi +une « siestra » indulgente griffonna quelques lignes et sa +signature : « Pour le Médecin-chef du régiment ou de +l’hôpital… La sœur : Anna, etc… »</p> + +<p>Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que +les docteurs et officiers russes, tiennent en effet les écritures +que ces messieurs affectent de dédaigner. Le billet +s’orne du timbre humide où les aigles impériales déploient +leurs ailes… Miracle du cachet, sortilège de la paperasse +que nul ne cherche à déchiffrer !… La forme est sauvée, +et les porteurs de papiers sont dignes d’entrer…</p> + +<p>Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la +porte que referme avec bruit un tablier blanc pressé, les +Russes commencent une longue discussion. On les entend +crier :</p> + +<p>— <i>Davolna !</i> (assez !) <i>Volia !… Svaboda !… Bourgeouaisie !…</i></p> + +<p>Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang… +C’est l’étudiant de service qui prie ces messieurs de faire +silence. Sur un banc, à l’écart, des officiers russes sont +assis. Une « siestra » en robe crème et jupons courts se +penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte +s’ouvre. Et apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, +un Russe né à Paris, qui a l’avantage de connaître ses +compatriotes. Avant même qu’il ait parlé, tous les « tavarischy » +se pressent autour de lui. Pawel les calme, du +geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans +ce nouveau venu une aide inespérée, se redresse, et, dans +un grand salut militaire, fait sonner ses éperons.</p> + +<p>Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour +de faveur. Il posera la question au Comité, mais, devant +le silence de Pawel, les autres se taisent : ils se retrouvent +les dociles serviteurs de l’ancien tsar…</p> + +<p>Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent +niellé. Il le présente aux officiers russes qui s’inclinent. +Pawel lui-même prend une cigarette et, avec les grâces +et les petites façons d’une pensionnaire en peignoir, roule +sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté, puis de +l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.</p> + +<p>La « siestra », aussitôt, plaide la cause de son malade, +qui, du reste, se croit déjà perdu et cherche sur les murs +les habituelles icones. Mais il ne voit que des tableaux de +service, emplois du temps, courbes des fièvres, etc. Le +malade du brancard appelle un pope, un petit père…</p> + +<p>— Batiouchka !…</p> + +<p>Et le « batiouchka » paraît.</p> + +<p>Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui +porte l’ample robe grise à fourrures des popes. Sa main +grasse se ferme sur une tabatière d’or enrichie de rubis. Il +a l’air très doux, ce pope. Il s’accroupit près du brancard. Il +parle avec douceur et se bourre le nez d’un doigt délicat. +La « siestra » attend, la tête penchée. Elle est blonde, naturellement, +des yeux bleus… Elle ressemble à la plupart +des infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du +front, pour distraire les officiers, disent les simples, pour +faire de l’espionnage, affirment les initiés. De mystérieuses +histoires ont cours, en effet, sur le compte de ces +dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en +liberté, comme « Croix-Rouge », après une charmante +captivité. Presque toutes parlent l’allemand, et c’est en +cette langue qu’elles s’expriment souvent avec les Français +peu familiers avec le russe.</p> + +<p>La jolie « siestra » a rejeté son manteau d’astrakan et +détaillé d’un regard tranquille, les hommes et les choses +qui l’entourent… Des « camarades » se succèdent. Ils sont +atteints des habituelles maladies que réservent aux imprudents +les faciles chrétiennes de cet Orient et les voiles +noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, +dont il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière +de son village, lorsqu’il partit pour la guerre, lui +annonça que, s’il était épargné et repassait la frontière du +Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète pour la Natacha, +qui lui est fidèle dans la steppe profonde…</p> + +<p>C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît +sous un énorme bonnet à poils blancs ; ses pieds s’enfoncent +en de lourdes bottes de feutre.</p> + +<p>Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race :</p> + +<p>— Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et +de l’erreur… Pas plus que le tsar n’était notre Père, la +radoteuse… etc…</p> + +<p>Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte +jusque sur ses chevilles, pas plus grosses que les mollets +d’une Française, et un paysan habillé avec les défroques +que les soldats russes abandonnèrent, parlementent longtemps… +Il y a là, encore, des Persans de la dernière classe, +reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu +de leur épaisse chevelure et trois graves mollahs… Ces +derniers s’informent d’abord si les « savants » qui doivent +les examiner sont musulmans. La valeur de la consultation +dépend de la réponse… Et puis une Persane, en noir. +Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne. Il +dit que sa dame est malade : une plaie sur les lèvres. Il +veut que l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, +sans regarder la Persane, qui se refuse, même pour un +moment, à montrer son visage.</p> + +<p>Mais Pawel conte fleurette à la « siestra ». Il se tient +sur une jambe, puis sur l’autre, de façon que la visiteuse +puisse admirer à loisir ses jambières en cuir jaune. Il agite +les mains, et c’est pour lui faire voir sa bague où bleuit +une énorme turquoise…</p> + +<p>Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche +de l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant +la « sœur de charité » demande :</p> + +<p>— Soldat ?</p> + +<p>— Oui, dit le Russe.</p> + +<p>— Quel âge as-tu donc ?</p> + +<p>Pas de réponse. Pawel insiste :</p> + +<p>— Voyons, quelle année ? Quel mois ? Quel jour +es-tu né ?</p> + +<p>— Nizenaï… (je ne sais pas) déclare une voix endormie.</p> + +<p>— Comment ? Tu ne sais pas ! Rappelle-toi…</p> + +<p>La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis :</p> + +<p>— Je me souviens… C’est l’année où la maison d’Yvan +Yvanovitch, en face de la nôtre, a brûlé…</p> + +<p>Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous +devant les portes de l’ambulance pour la consultation, +des médecins chaldéens qui firent leurs études en +Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile clientèle. +L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis +tire d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et +de grosseur différentes. Il les range devant le malade et +désigne chaque flacon :</p> + +<p>— Voici… celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre +krans, celle-ci huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce +que tu veux ?</p> + +<p>Le malade se décide pour la fiole à deux krans.</p> + +<p>— Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les +heures…</p> + +<p>Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les +remèdes gratuits qu’on lui remettra à l’ambulance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c13">XIII<br> +<span class="xsmall">DIVERTISSEMENT</span></h3> + + +<p>Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient +très bas dans le ciel, à portée de nos fusils. Leurs +croassements emplissent la cour du petit jardin de l’hôpital. +Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver, le +froid… Et ce soir, voici qu’il pleut… Dans les étroites +rues mal pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. +Le long des murailles de briques et de terre, de +grands Persans passent en courbant l’échine… Quelques +ânes attardés traversent le cimetière musulman, où les +saules se profilent dans la brume…</p> + +<p>Voici venir le temps où les communiqués du Caucase +annoncent que « dans les montagnes, la neige est tombée, +atteignant par endroits un mètre de hauteur, que dans +les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse dix +degrés ; des bourrasques de neige arrêtent les opérations… »</p> + +<p>— C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. +C’est fini pour la saison et pour l’année… L’été, il fait +trop chaud… L’hiver…</p> + +<p>Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle +sa grande capote grise.</p> + +<p>— Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.</p> + +<p>A l’État-Major, au « Stabs », l’officier de service secoue +la tête.</p> + +<p>— Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les +positions que nous occupons. D’ailleurs, l’armistice sera +vite conclu.</p> + +<p>Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché +est fermé et des bruits se répandent : la paix prochaine +serait signée, l’écroulement et la fuite de Kerensky, +l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine, etc…</p> + +<p>La chute de Kerensky ! Tandis que la tragédie d’Hamlet +se jouait en Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, +quelques Russes et nous-mêmes, les Français, à leur +contact, avions fini par croire au redressement de ce vaste +pays.</p> + +<p>C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles +de Moscou furent confirmées. Le 10 décembre 1917, +on apprenait à Ourmiah que l’armistice était signé. Les +soldats annoncent naïvement leur intention de piller le +bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et des +cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures +des caravansérails.</p> + +<p>« L’homme-qui-doit-mourir » relève son visage jauni. +Il semble renifler d’où vient le vent. Il se promène frileusement +dans son grand manteau noir qui le recouvre +comme un suaire… Les montagnards parcourent la ville ; +des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. +Les Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se +préparent à fuir, comme d’habitude.</p> + +<p>Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui +veut la paix et la fin de l’occupation militaire, parmi ces +Russes qui ont déclaré que la guerre était finie ?</p> + +<p>Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les +armées du Caucase restent sur leurs positions. Comment +retenir tous ces soldats qui veulent rentrer dans leur +pays ? La plupart n’y sont jamais retournés depuis le +début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent +d’un expédient : le théâtre gratuit.</p> + +<p>A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain +abandonné, près de la rivière, on a construit une grande +scène. Des « sœurs de charité », des « praporchicks » +(aspirants) y jouent les principaux rôles.</p> + +<p>— Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, +la comédienne.</p> + +<p>Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris +tant de leçons ! Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice +Jammes, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, d’autres encore…</p> + +<p>Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, +tout en discours que termine un coup de revolver fatal, +quand sonne l’heure de la retraite, des comédies farcies +de monologues qui désorientent les Français, surpris également +de voir les moujicks s’intéresser à ces déclamations +sans fin… Le bon public que ces soldats de tous pays : +l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à +longue mèche et le type mandchou qui plisse ses petits +yeux… Ils applaudissent, ils rient largement. Des délégués +à fleurs rouges assurent une police relative dans la +salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable humaine… +Ils font taire les « camarades » dont le rire enfantin se +prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, +une voix autorisée psalmodie :</p> + +<p>— Camarades, ne fumez pas… La fumée fait du mal à +la gorge des camarades acteurs.</p> + +<p>Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître +ensuite sous les capotes… Les « camarades » se +cachent, pour fumer, comme de grands gosses…</p> + +<p>Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice +Jammes, nous allons leur parler. Ce sont des jeunes +gens bien rasés. Salutations. Poignées de mains. Éperons +choqués à chaque présentation. Ils ont déjà ces visages +particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et +de l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. +Hier, ils n’étaient rien, pas même <i>efreiters</i> (instructeurs). +La Révolution en fit des « praporchicks » +(aspirants), et la guerre qui chôme les transforme en +comédiens. La belle vie que celle qui commence par les +armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi +touchant que leur jeu est sincère : au contact de quelques +amateurs, ils ont acquis les manières du métier. Prétentieux, +comme des professionnels, ils savent déjà occuper +toute la scène au détriment de leur partenaire…</p> + +<p>Les femmes, des « sœurs de charité », s’adaptent encore +plus vite. Elles rient longuement, parlent avant le temps +marqué et se pavanent comme si elles tenaient un emploi +de grande coquette. La Sibérienne Kamenskaïa, — un +petit visage blond ébouriffé, — s’essaie à des rôles composés. +Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y +réussit. Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, +se trémousse comme une danseuse et la troublante Lentina +songe à montrer ses bras nus. Nous la félicitons +comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais +elle ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac +terrible la travaille. Aussi elle invoque, pour se donner +du courage, l’icone de la tapisserie et multiplie, avant +d’entrer en scène, de rapides signes de croix… Le plus +joli spectacle se donne dans les coulisses.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a une autre distraction pour les soldats russes : les +élections. On a donc transformé en électeurs les « camarades » +qui reviennent des secteurs plein de neige. Quand +ils voient des sanitaires français, ils les saluent de la formule +rituelle :</p> + +<p>— Camarades, la terre et la liberté !</p> + +<p>Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent +durant l’été, ils ne savent pas encore qu’il y a des soldats +français dans la ville. Notre uniforme jaune-moutarde, +pareil à celui des troupes coloniales, pourrait leur faire +croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent +pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères +depuis la Révolution. Ils nous saluent simplement :</p> + +<p>— <i>Sdraz, tavarischy Guermany !</i></p> + +<p>Ils nous prennent pour des « camarades allemands ». +Les plus avertis croient que nous sommes Autrichiens et +quelques-uns nous demandent avec inquiétude si, par +hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces redoutables +petits jaunes dont il fut si souvent question… Cette +confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un +jaune-serin.</p> + +<p>Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère +discipliné, obéissant comme un automate, à qui des voix +ont annoncé :</p> + +<p>— Tu es libre désormais.</p> + +<p>On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui +représentent, chacun, une liste différente de candidats et +portent un numéro. Si le nouveau citoyen ne sait pas lire, +il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq. Et il placera +dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète :</p> + +<p>— Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de +Russie ; le deux, le parti de la liberté du Peuple ; le trois, +le parti social-révolutionnaire ; le quatre, le bloc des partis +socialistes de l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et +social-démocrates ; le cinq représente le parti ouvrier +social démocratique (bolscheviky)… Tu choisiras…</p> + +<p>L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir +toutes ces grandes choses, puis, perplexe, attend la décision +de son voisin, qu’il surveille du coin de l’œil. Mais il y a des +orateurs dans les groupes. Ils indiquent la bonne liste…</p> + +<p>Mikhaël est très ennuyé ; différents parleurs lui assurent +tour à tour que chaque numéro est le meilleur ; le dernier +qu’il entend a de bonnes raisons pour le convaincre. Il +lui retire quatre bulletins de façon qu’il ne se trompe +point.</p> + +<p>Comme il se dirige vers la loterie, — je veux dire : vers +l’urne, — son unique bulletin bien serré dans sa grosse +main, Mikhaël est arrêté par un jeune homme blond et +frisé.</p> + +<p>— Camarade, fais voir ce que tu tiens… Non, prends +celui-là… Tu allais voter contre nous, contre la terre et la +liberté !…</p> + +<p>Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant +tous : elle était vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, +et de sombres « délégués » l’entourent et la protègent.</p> + +<p>— C’est ici comme partout, constate philosophiquement +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c14">XIV<br> +<span class="xsmall">AUTRES DISTRACTIONS</span></h3> + + +<p>L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il +a sa figure des grands jours, la toque de travers sur +ses cheveux hérissés.</p> + +<p>— Venez voir ! Y en a des soldats russes qui ont pillé +à bazar.</p> + +<p>Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels : +soldats russes, portefaix, musulmans dans leurs manteaux. +Au coin, sur la borne, un mendiant psalmodie les litanies +du martyre des Alides. Quelques soldats s’éloignent en +serrant les bras sur leurs capotes gonflées.</p> + +<p>— Y en a qui ont pillé… dit le tremblant Israël.</p> + +<p>Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des +lèvres, les mains dans les poches, interpelle ces fuyards +prudents. A notre grande surprise, ces « citoyens libres » +s’approchent…</p> + +<p>— Pourquoi as-tu volé ? demande Bobbyck.</p> + +<p>— J’ai fait comme les autres… Je pouvais bien prendre +des marchandises puisque les autres en prenaient.</p> + +<p>Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des +babouches, des peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, +une aiguière en cuivre…</p> + +<p>— Laisse ton butin… Tu peux t’en aller…</p> + +<p>Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant +que Bobbyck arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent +sans protester les objets les plus disparates : du tabac, +des ceintures de cuir, un samovar, des chaussettes de +laine, de petits tapis… Et tous de fournir la même excuse…</p> + +<p>— J’ai fait comme les autres…</p> + +<p>Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se +retourner. Des Chaldéens de la plaine, transis de crainte, +viennent annoncer que des soldats ivres enfoncent les +portes de bois des boutiques avec des poutres… Bobbyck +allume une cigarette. Il a assez travaillé pour aujourd’hui…</p> + +<p>Que chaque officier russe fasse comme lui.</p> + +<hr> + + +<p>Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. +Le pillage continue jusqu’à la nuit.</p> + +<p>Le général russe commandant le corps d’armée n’a +aucune autorité. Il le reconnaît de bonne grâce. Les policiers +persans que l’on rencontre quelquefois dans les rues +estiment que le moment est mal choisi pour eux de se +montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.</p> + +<p>Le gouverneur persan se désole… Enfin, après une nuit +de vol, les rues du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, +des étoffes traînent par terre. Sous les voûtes +du bazar, devant les boutiques défoncées, on ne rencontre +que des vendeurs de nougat (« khalva »).</p> + +<p>Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium +qui a pu sauver sa maison. Des Russes défilent, le fusil +sur l’épaule. Quelques Musulmans. Il fait froid. Et voici +que des ânes, au trot, s’avancent librement dans les ruelles +du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.</p> + +<p>Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments +russes s’en vont en Russie.</p> + +<p>Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces +jours derniers. Les cosaques du Baïkal se retirent. C’est +la fin… Les chrétiens de la contrée, — Chaldéens et Arméniens, — que +divertissait le pillage du bazar ne rient plus.</p> + +<p>— Nous serons massacrés quand les Russes ne seront +plus là…</p> + +<p>Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, +craignent les représailles des musulmans, quand, leurs +camarades partis, il leur faudra rejoindre, par groupes +isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils demandent tous à +être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.</p> + +<p>L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans +deux semaines. Il faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il +ne peut ni les précéder ni les obliger à rester ici.</p> + +<p>On demande aux camarades qui partent :</p> + +<p>— Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie ?</p> + +<p>— Nous faisons comme nos camarades…</p> + +<p>Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous +courent s’entasser sur ses rives, à Guelman-Khané, où la +flottille n’a pas assez de barques pour transporter ces +voyageurs sur l’autre bord.</p> + +<p>A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres +ennuis. Des milliers de soldats campent sur les quais. Ils +attendent des trains qui ne viennent jamais. Ils vivent +comme ils peuvent : de pillages, d’incendies, de meurtres. +Les ravitaillements sont arrêtés.</p> + +<p>Que devenir à Ourmiah ? Sans ordre, nous devons +attendre…</p> + +<p>La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement +sur les hauts plateaux ; elle brouille l’horizon de saules +dans la campagne et tourne dans les étroites ruelles. Les +Chaldéens frileux marchent vite ; les Persans se cachent +dans leurs houppelandes ; quelques officiers russes, des +Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir +brille d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans +ses ténèbres mystérieuses.</p> + +<p>Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la +chapelle de la Mission catholique des Pères Lazaristes +depuis le début de la guerre. Les rues ne sont pas sûres, +et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir après que les +mollahs ont salué le soleil couchant.</p> + +<p>Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année ? +Les Pères ne savent pas :</p> + +<p>— Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, +sans rire.</p> + +<p>Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats +français donnera peut-être quelque confiance aux Chaldéens +qui oseront sortir de leurs profondes demeures.</p> + +<p>On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à +minuit. La plupart de nos camarades se rendent à la maison +des Pères, le revolver au ceinturon, car l’on fusille +ferme, comme chaque nuit, dans tous les quartiers, depuis +Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de +garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. +Il y aura des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, +des oignons crus, des amandes grillées et du miel, le +tout arrosé de vodka. Benoit rêve au gâteau de riz semé +de raisins secs, baignant dans le vin cuit.</p> + +<p>Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos +verres pleins de ce lourd vin alcoolisé, que l’on conserve +dans les « linas » de terre cuite, se lèvent, on nous annonce +qu’une femme malade vient d’entrer à l’hôpital… Elle est +petite, les yeux hagards, le visage blanc de vaseline. Elle +pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le lit où +des infirmiers l’ont déposée.</p> + +<p>— Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, +mécontent.</p> + +<p>L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues +sont encore encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons +Lentina, l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de +l’ambulance, ni perdu la tête autant qu’on pourrait le +croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près d’elle, +elle recommande entre deux sanglots :</p> + +<p>— Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon +et mon sac à main dans l’auto, devant la porte…</p> + +<p>— Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. +La… Chose-Kaïa…</p> + +<p>— La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.</p> + +<p>— Oui… Elle prend de la morphine et de la coco… +Lentina également.</p> + +<p>— Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.</p> + +<p>« Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. +Lentina revient de Tiflis où elle a appris la mort de son +mari, le jeune lieutenant que vous avez vu…</p> + +<p>— Non. Connais pas…</p> + +<p>— N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se +tuer. Lentina revient, déjà malade, en Perse. Arrivée +chez elle, de la glace sur l’estomac, des « praporchicks » +sont venus la chercher pour jouer le soir même un rôle +de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la +grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, +Lentina doit jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les +bons camarades lui remettent une bouteille de vin véritable. +Lentina s’aperçoit du subterfuge lorsqu’elle a commencé +sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son jeu, +achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très +malin de la part des praporchicks…</p> + +<p>Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés +comme les plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant +« l’omelette aux fines herbes de l’Azerbeidjan » — assure +le menu. Il remplit nos verres et, comme il faut toujours, +même dans ces heures de désarroi, établir une fiche pour +chaque nouvel « entrant », il propose :</p> + +<p>— On mettra donc : « Crise simple consécutive à plaisanterie +stupide. »</p> + +<p>— Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c15">XV<br> +<span class="xsmall">AVANT LA FIN</span></h3> + + +<p>Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait +envoyé. Il s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en +cours de route la plupart de ses marchandises. Ou bien +on les lui a prises. Les médecins français font à ce sujet +de sévères remarques :</p> + +<p>— Ils ne s’aperçoivent donc pas que la « plaisanterie » +va se terminer ! s’étonne Bobbyck.</p> + +<p>La « plaisanterie », c’est la guerre et ses offensives. Le +capitaine Bobbyck ajoute :</p> + +<p>— Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah ? +Les « tavarischy » s’en empareront.</p> + +<p>Puis, pour nous :</p> + +<p>— Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. +Pas plus loin…</p> + +<p>Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à +son bureau, tout frileux d’avoir vu l’eau du petit +bassin couverte de glace.</p> + +<p>On l’interroge sur la paix prochaine… Il ne sait rien. +Il rit de tout son masque d’homme qui aime à rire, en +plissant les yeux. Il s’est remis au travail, méthodiquement. +Il continue comme avant, à établir des factures. Il +a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un +peu partout.</p> + +<p>Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que « l’hôpital +numéro cinq » est fermé.</p> + +<p>— Oh ! que vont devenir les « siestry » (sœurs de charité). +C’est bien dommage !…</p> + +<p>Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le +temps. La paix peut être signée demain. Ses comptes ne +sont pas encore arrêtés.</p> + +<p>Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes +lui parle de Tiflis, charmante ville où l’on peut boire, où +il y a des femmes…</p> + +<p>— A propos, vous êtes allé voir la petite Française +dont je vous avais donné l’adresse ?…</p> + +<p>Il fait « oui », en secouant la tête.</p> + +<p>— Vous avez été sage, j’espère ?… ajoute Jammes.</p> + +<p>— Il y avait toujours le mari… répond Bobbyck.</p> + +<p>Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu +noceur et bon vivant. Mais, on ne connaît jamais bien +ceux avec qui l’on vit. Comme Jammes observe :</p> + +<p>— Nous sommes bien isolés à Ourmiah.</p> + +<p>— On est seul partout, dit-il presque sérieux.</p> + +<p>Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion +célèbre de Maupassant : « Personne ne comprend personne. » +Nous devinons que sous un sourire factice, Bobbyck +dissimule on ne sait quelle inquiétude. Toutefois, il +reprend très vite :</p> + +<p>— Songez que dans notre isolement, le chien, la femme +et la puce sont les uniques créatures qui soient spontanément +vers nous venues.</p> + +<p>— Et les « siestry », vous les avez rencontrées sur la +route de Tiflis ? demande Jammes.</p> + +<p>Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne +vient d’entrer. Elle a des cheveux très courts et un nez +un peu long. Les cheveux, c’est elle qui les fit couper. +Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle est bien +connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.</p> + +<p>— Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. +Mon hôpital a fermé.</p> + +<p>C’est aussi une « sœur de charité » russe.</p> + +<p>— Prenez-moi !</p> + +<p>— Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant : +« Prenez-moi comme dame sanitaire… »</p> + +<hr> + + +<p>Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, +et comme à l’entendre, tout paraît aisé, facile, sans importance. +C’est à nous qu’il demande les dernières nouvelles +de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant à lui, il ne +sait pas… On insiste :</p> + +<p>— Voyons, vous savez bien quelque chose ?…</p> + +<p>— Oui… oui… La grande dame brune aux mains +pleines de bagues n’est plus à l’« International » et, en +face des Cadets, on a ouvert un grand nouveau café…</p> + +<p>— Il y a beaucoup de soldats à Tiflis ?</p> + +<p>— Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc ?</p> + +<p>— Tous.</p> + +<p>— Le théâtre gratuit ne les retient plus ! C’est la fin !</p> + +<p>Il a rapporté la photo de sa femme : une jeune personne +élégante près d’un énorme sloughi qui occupe le +premier plan. Il nous montre l’image.</p> + +<p>— N’est-ce pas que le chien est bien ? dit-il.</p> + +<p>Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à +Djoulfa, sur la frontière, les pillages des soldats russes. +A Charaf-Khané, l’Intendance distribue ce qui lui reste +pour éviter les vols et les incendies. Les camarades posent +leurs conditions :</p> + +<p>— Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des +bottes et des manteaux.</p> + +<p>Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne +comprend rien à cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait +prévu son imagination.</p> + +<hr> + + +<p>Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir +jusqu’ici : constituer avec ce qui reste de Russes, des +bataillons arméniens et chaldéens qui seront chargés +d’occuper la ligne que les « tavarischy » abandonnent. +Ils devront résister à l’ennemi héréditaire : le Turc. Le +« Stabs » russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.</p> + +<p>— C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, +constate Bobbyck.</p> + +<p>Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. +On fait appel au courage des Chaldéens. Des +officiers et des sous-officiers des anciennes armées du tsar +se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux nouvelles +recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir +dans cette armée. Quelques montagnards viennent même +s’enrôler. Enthousiasme oriental, qui n’a pas de lendemain.</p> + +<p>Le sceptique Bobbyck résume la situation :</p> + +<p>— Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze +officiers et déjà huit volontaires soldats. Au deuxième +bataillon, on compte quinze officiers et seize volontaires. +Au troisième bataillon, il y a treize officiers, mais pas +encore de soldats…</p> + +<p>Et il pense aux choses pratiques :</p> + +<p>— Avez-vous des amis à décorer ? On liquide. Mon ami +le colonel Brovsky peut beaucoup.</p> + +<p>En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au +chiffre et aux armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas +été modifiés par la Révolution. On trouve des <i>certificats</i> +et des <i>attestats</i>, ornés de la noble tête du tsar et du +visage triste de la tsarine… Les décorations sont supprimées, +mais on distribue celles qui restent. La médaille de +Saint-Georges « pour la bravoure » porte à l’avers le profil +de Nicolas.</p> + +<p>— Voulez-vous la Médaille du Travail ? Il y a aussi plusieurs +Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez !…</p> + +<hr> + + +<p>La société russe de ravitaillement des armées, les +« Ziemski-Saïous », a établi des magasins à Charaf-Khané, +sur les rives du lac. Ils ont été pillés. Il y a aussi toute +une flottille pour le transfert des marchandises. Que faire +de ces bateaux maintenant que les soldats russes quittent +la Perse ?…</p> + +<p>— Que voulez-vous ? dit avec la naturelle inconscience +des Slaves le commandant à qui furent confiées les barges, +bateaux plats, remorqueurs de la société… Que voulez-vous ?… +On vend tout… Je vendrai ma flotte et je me +retirerai…</p> + +<p>— Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil +d’administration de votre compagnie…, observe Bobbyck.</p> + +<p>— Il n’y a plus d’État ; et la compagnie, où est-elle ?</p> + +<p>Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment +mieux rester à Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.</p> + +<p>Ils se découvrent des maladies inattendues ; quelques-uns +entrent chez les Français en traitement… Cela leur +permet d’attendre.</p> + +<p>C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un +énorme colosse de colonel. Il a grande allure avec ses +cheveux blancs et son visage grave.</p> + +<p>Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter +le nouveau venu… Il le trouve, le soir, à genoux sur le +parquet, une bougie à la main et inspectant toutes les encoignures…</p> + +<p>— Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs ? +s’informe le colonel en relevant un front soucieux…</p> + +<p>— Des araignées ?… Non… Il y a peut-être des scorpions, +l’été, mais maintenant ils ne sortent pas…</p> + +<p>— Ah !… Et des petites bêtes qui courent par terre et +qui font des trous dans les murs ?…</p> + +<p>— Des souris ?… Non plus…</p> + +<p>— Non. Ah ! Et ces détestables choses qui poussent sur +la tête, comment appelez-vous ?</p> + +<p>— Des cheveux ?…</p> + +<p>— Non…</p> + +<p>Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au +mur. Il s’écrie :</p> + +<p>— Des poux !</p> + +<p>— Non. Il n’y en a pas.</p> + +<p>— Non ?… Ah ! tant mieux… dit l’officier en redressant +tout à fait sa grosse tête congestionnée… Parce que, je +vais vous dire, ajoute-t-il, parce que j’en ai peur !…</p> + +<hr> + + +<p>Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra +compter les capotes grises qui sont restées à leur poste.</p> + +<p>Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. +Yadoullah-Khan, interprète persan à l’ambulance, +dit à certains « grands personnages » :</p> + +<p>— Représentez à vos édiles que les Français veulent +organiser ici une armée de chrétiens. Lorsque les Anglais +et les Français s’emparent d’un pays ce n’est pas +comme les Russes, c’est pour toujours…</p> + +<p>On essaye de faire prendre patience aux soldats russes +qui encombrent les bateaux et les gares. On leur dit :</p> + +<p>— Attendez que vos camarades russes, prisonniers en +Turquie, soient revenus. Vous délivrerez les Turcs qui +sont en captivité chez vous.</p> + +<p>Mais ils répondent :</p> + +<p>— Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons +l’accorder à tout le monde, et nos frères de Turquie doivent +agir comme nous.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c16">XVI<br> +<span class="xsmall">LES BATAILLONS CHALDÉENS</span></h3> + + +<p>En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est +une trouvaille. En principe du moins. Sur le papier, +si l’on préfère.</p> + +<p>— Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.</p> + +<p>Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers +russes qui s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient +dans un poste avancé, pendant la guerre. Ils le disent. On +ne peut contrôler leur parole, puisque les communications +télégraphiques sont déjà difficiles. Toute une jeunesse en +uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers +commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit +ans.</p> + +<p>Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne +veulent pas que l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, +et voici qu’ils se détournent des Français. L’armée chaldéenne +s’organise difficilement.</p> + +<p>Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles +constate :</p> + +<p>— On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste +à Ourmiah pour examiner les « droujinas »… Il s’y opposera… +Cependant, le gouverneur persan de la ville annonce +que des peines sévères seront prises contre les sujets persans +qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.</p> + +<p>Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. +Ils vont en même temps protester de leur fidélité auprès +du gouverneur persan. A l’État-Major russe qui leur offre +des fusils, ils répondent par ce mot qui justifie toutes les +servitudes :</p> + +<p>— Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons +pas qu’on le sache…</p> + +<p>Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ +des Russes, mais on n’a pas pensé que les chrétiens, riches +d’armes et de munitions, se souviendraient d’abord que +leurs vrais ennemis sont à côté d’eux : les musulmans de +la région, les musulmans propriétaires de villages et de +grandes maisons…</p> + +<p>La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure +toute la nuit. Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, +et Mahamed, « l’homme-qui-doit-mourir », s’en va, +inquiet, à l’affût des nouvelles.</p> + +<p>On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été +fusillés en représailles.</p> + +<p>Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou +annonce de graves événements.</p> + +<p>— Le gouverneur, le « kargouzar », le « sardar » ont +dit que les Français devaient s’en aller… Il y a des canons, +des fusils, des revolvers pour les chasser… Au besoin, les +dents de leurs soldats suffiraient à les mettre en fuite.</p> + +<hr> + + +<p>La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où +il est sage de ne pas trop sortir le soir… Pour mettre +fin à ces fusillades nocturnes, le gouverneur persan a +convoqué chez lui les « grands personnages », les « honorables +présidents » des diverses missions religieuses, les +patriarches chaldéens, les dignitaires persans… Autour +des grands tapis, on parle… Chacun débite son petit discours +en faveur de la paix, sur ce thème émouvant :</p> + +<p>— Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des +frères, puisqu’ils sont sujets du même grand pays, la +Perse…</p> + +<p>Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent +avant la tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné +leurs demeures que la fusillade recommence comme la +veille…</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on +rencontre de vieux aventuriers comme cet Antone Babaïeff, +officier qui s’est enrichi en vendant toujours le +même fusil. Son procédé est des plus simples. Il confie +dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il +peut lui faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous +est fixé dans la campagne, hors des portes de la ville, +car ce genre de commerce est interdit. Babaïeff apporte le +fusil, le musulman les krans (monnaie persane) convenus. +Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car +il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, +comme par hasard, un Chaldéen, le propre frère +de Babaïeff, qui reconnaît le fusil d’Antone :</p> + +<p>— Canaille ! Tu as volé cette arme à mon aîné !…</p> + +<p>Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet +ustensile dangereux que les deux compères pourront +céder de nouveau à quelque autre dupe…</p> + +<p>Tout ceci est bien compliqué et demande une assez +longue mise en scène… Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres +moyens. La nuit, il arrête les Persans armés qu’il rencontre, +les tue proprement s’ils ne sont pas convenables et +les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal dont +il trafique… Les musulmans achètent cher les armes à +feu ; les rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux… +C’est ainsi qu’on fait fortune dans la carrière des +armes.</p> + +<p>Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous +rencontrons souvent ce charmant garçon à la cordiale +poignée de mains.</p> + +<p>— <i>Sdraz, tavarisch !</i> nous dit-il, car ne sachant pas +le français, il nous parle en russe.</p> + +<p>Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon +usage :</p> + +<p>— Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux +qu’il a couchés gentiment sous la neige, plus une femme +parce qu’il s’est trompé.</p> + +<p>Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et +râblé, s’éloigne, heureux de ses exploits. Je ne crois pas +qu’il se vante. Il dépense beaucoup, il a toujours de l’argent +et quantité d’objets bizarres, — bracelets, montres, +colliers, ceintures ouvragées, — à vous offrir…</p> + +<p>— Il a bien fait ! conclut Nicodème.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c17">XVII<br> +<span class="xsmall">LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH</span></h3> + + +<p>En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky — un +petit nez dans un long visage — le dernier officier +de l’État-Major du VII<sup>e</sup> corps d’armée qui soit resté +à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement possible +ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que +des Arméniens ou certains Russes, ou des « paroutchicks » +dans les bataillons chaldéens. Les premiers, il les ignore ; +les autres lui paraissent trop jeunes. Aussi vient-il chercher +à l’ambulance l’officier-comptable russe : le charmant +Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux +faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. +Ils évoquent ensemble l’heureuse époque de +l’ancien régime.</p> + +<p>Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au +« Stabs Corpous » une chambre trop grande qu’il a meublée +avec un lit, une table, deux chaises et un loup énorme +et velu qui trotte et tourne, dans la pièce trop étroite +pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez +le colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre +pour le vin du pays, — un vin dur, fort en alcool, conservé +dans les « linas » (cruches de terre) et qui saoule +très vite. — Il n’y a qu’un petit verre pour la « vodka »… +On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans +la même coupe.</p> + +<p>— A vous l’honneur !</p> + +<p>C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.</p> + +<p>— A la santé de nos femmes ! dit Brovsky en buvant +la deuxième tournée. Si vous n’en avez pas, n’en prenez +point pour cela. Nous boirons une fois de plus à la santé +de nos maîtresses…</p> + +<p>On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on +avale d’un seul coup.</p> + +<p>— J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel +Brovsky, mais avec la chaîne…</p> + +<p>La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.</p> + +<p>— C’est cher, dit-il… Le cuir est rare…</p> + +<p>— Vous avez donc une autre montre ?…</p> + +<p>— Moi ? non. Mais je fais comme les tavarischy ; je +vends tout ce que j’ai, et puis après je vendrai tout ce que +je n’ai pas…</p> + +<hr> + + +<p>Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter +Ourmiah. On le sent fiévreux, inquiet… Enfin un télégramme !… +Il l’ouvre d’un doigt rapide :</p> + +<p>« Envoyez en double expédition état n<sup>o</sup> 8 sur courroies +selles cavalerie, etc… »</p> + +<p>— Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute +la bureaucratie russe tient là-dedans : « Envoyez en +double expédition… »</p> + +<hr> + + +<p>Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck +une liste de personnages qui sont décorés de je ne sais plus +quel ordre, parmi lesquels se trouve Bobbyck lui-même.</p> + +<p>— Venez chez moi demain, à trois heures, je vous +remettrai cette feuille…</p> + +<p>Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.</p> + +<p>— Ah ! vous voilà ! Eh bien, nous allons boire…</p> + +<p>Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du +vin et de la « vodka » de la veille, sont sur la table. Le +loup tourne en rond dans la chambre, contrarié par les +deux officiers, ce qui l’oblige à faire des détours dans sa +fuite perpétuelle sur place…</p> + +<p>— Et le papier ?… demande Bobbyck…</p> + +<p>— Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. +Mais je vous le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.</p> + +<p>Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire +chez son ami, il a oublié la fameuse feuille.</p> + +<p>— Venez donc la chercher demain… Cela vous promènera… +Ah !… à la santé de nos maîtresses !…</p> + +<hr> + + +<p>On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un +vieux fonctionnaire de l’ancien régime qui s’est engagé +dans la nouvelle armée, l’armée chaldéenne.</p> + +<p>— Pour quoi faire ?</p> + +<p>— Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive +jusqu’à sa mort.</p> + +<p>Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. +Attablé devant son guichet, il le harcèle de demandes :</p> + +<p>— Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser ?… Ah ! +bien, et pour avoir de la poudre… Le soleil a bruni le +visage des soldats chaldéens… Il faut qu’ils ressemblent +aux Russes… Où pourrait-on trouver de la poudre de riz ?</p> + +<p>L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, +son gros visage à lorgnons. Ces questions le dérangent +dans ses habitudes paisibles. Il répond hargneusement, +mais Bobbyck, sans se fâcher, lui présente des +quittances, l’une après l’autre, les épluche…</p> + +<p>— C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, +dit-il avec indulgence. Il travaille quand je vais le voir.</p> + +<p>De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire +range ses plumes et ses crayons et se retranche +douillettement derrière ses factures, ses cigarettes, ses +morceaux de sucre, sa tasse de thé et se hâte de ne plus +rien faire.</p> + +<hr> + + +<p>Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre +à boire à la façon des Russes. C’est un sport qui +comporte de l’entraînement. Il s’agit de vider chaque fois +son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre s’arrosent de +« vodka ». C’est plus rapide, cela met tout de suite les +convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire +glisser les tranches de melon confites dans le vinaigre, +les harengs en équilibre sur des œufs durs, l’herbe parfumée +des montagnes de l’Azerbeidjan… Aucun choix +du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les +plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel +et les poires macérées dans l’acide acétique…</p> + +<p>Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les +coudes sur la table, le buste en avant, il suce un morceau +de sucre en buvant le thé. Ce morceau, il le retire lorsqu’il +repose son verre et le place à côté de son couvert ; il +mange du pain avec le potage, il manœuvre la fourchette +à pleine main, comme s’il tenait un poignard… Le repas +se compose de plats chaldéens : riz au sec (« pilau »), +mouton rôti aux champignons de saule, vin blanc et, à +chaque changement de service, un petit verre d’eau-de-vie. +C’est par le thé et la « vodka » que l’on termine habituellement. +Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le +maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre +sous la table que de ne pas tenir tête à son ami.</p> + +<hr> + + +<p>Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus +attendre. Les seuls officiers russes qui persistent à rester +sont détachés de l’État-Major chaldéen. Les musulmans, +sur des ordres venus de Tauris, préparent, dit-on, le massacre +des chrétiens ; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa +constitution, sont des choses qui n’intéressent que les +gens de Londres ou de Paris.</p> + +<p>— On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça +va aller encore plus mal.</p> + +<p>Et Bobbyck :</p> + +<p>— Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple +qui veut absolument la paix ?</p> + +<p>Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on +verra bien. Mais ce soir précisément la fusillade oblige +Bobbyck et lui, à s’enfermer au « Stabs ». Ils décident de +partir dès l’aube.</p> + +<p>— Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.</p> + +<p>Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui +conduit à Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des +livres ouverts et des papiers non signés. Mais il emmène +son loup.</p> + +<p>L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, +puis s’arrête tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah +doivent dormir à présent. Nous sommes tranquilles. Quelques +cadavres dans les tournants des ruelles. C’est tout.</p> + +<p>— Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien +n’est plus dangereux qu’une balle perdue. Il y a toujours +quelqu’un pour la trouver.</p> + +<p>— Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont +les mauvais tireurs…</p> + +<p>Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est +la minute des adieux. Brovsky a enlevé le collier de son +loup.</p> + +<p>— Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. +Oriente-toi et tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.</p> + +<p>La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, +flaire le vent, décrit un large « huit », par habitude, puis +s’éloigne, s’éloigne encore sans se retourner. Elle s’arrête, +pointe les oreilles. Elle écoute, l’échine basse et disparaît +derrière une haie de saules… Elle est partie.</p> + +<p>— A notre tour, maintenant, dit Brovsky.</p> + +<p>— Espérons que nous aurons autant de chance que le +petit frère aux longues pattes, ajoute Bobbyck.</p> + +<p>Et ce sont les adieux et des souhaits.</p> + +<p>— Oh ! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre +de vodka. Il est resté sur ma table… là-bas…</p> + +<p>— Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé ; +affirme joyeusement Marcel Benoit.</p> + +<p>— Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis ?…</p> + +<p>Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite… +Pas aussi vite que le loup, tout de même…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c18">XVIII<br> +<span class="xsmall">DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE</span></h3> + + +<p>Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme +vous nous manquez, tout d’un coup !…</p> + +<p>Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris +quelque chose de votre secret. Nous savions que le +même jovial garçon qui plaisantait, qui riait des « siestry » +et de leurs féminins stratagèmes, qui ne dédaignait pas de +boire avec les rédacteurs des « Soirées » dissimulait sous +son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.</p> + +<p>Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits +encore. Mais un seul numéro parvient à voir le jour. Le +journal ne peut plus paraître, parce que chacun des +rédacteurs — même <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sur qui l’on fondait de +grands espoirs — note sur son carnet de route, à l’usage +de ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin +involontaire.</p> + +<p>Nous assistons en effet à un grand événement : la révolution +russe dans ses tâtonnements, les remous qu’elle +provoque jusqu’en Perse et c’est à peine si nous nous en +doutons.</p> + +<hr> + + +<p>— Lentina vous a fait ses adieux ? demande Maurice +Jammes.</p> + +<p>— Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à +Tiflis…</p> + +<p>— Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé +pour vous, reprend Jammes.</p> + +<p>— Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide +Marcel Benoit.</p> + +<p>— Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, +il neige…</p> + +<p>Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, +comme c’est long et comme cela glisse vite… Des coups +de feu, encore, sitôt que la nuit abrite les tireurs.</p> + +<p>Les musulmans qui sont sur les listes des « suspects », +comme Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade +est plus serrée que les autres soirs… Du haut de leurs +terrasses, les Persans tirent dans les rues, au hasard, +n’importe où… Cela peut durer jusqu’au petit jour… +« L’homme-qui-doit-mourir », pris de peur, a creusé une +meurtrière dans le mur de sa maison par où il appelle les +Français.</p> + +<p>— Monsieur, sauvez-moi ! Ils vont me tuer !</p> + +<p>Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur +les montagnes de cendres élevées par les adorateurs du +feu, et ils envoient sur les quartiers musulmans une +douzaine d’obus…</p> + +<p>La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans +se préparaient en secret à anéantir l’armée des +volontaires chaldéens. On dit qu’hier ils ont attaqué les +premiers un groupe de soldats… On dit qu’il y a déjà +vingt-trois femmes ou enfants tués.</p> + +<p>— Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe +Maurice Jammes.</p> + +<p>Nous dormons quand même.</p> + +<p>Le lendemain, on apprend que « Mahamed-qui-doit-mourir », +fuyant sa demeure a été arrêté par des soldats +arméniens qui l’ont mis en joue. Un officier français<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, en +se plaçant, au péril de sa vie, devant Mahamed, a empêché +les Arméniens de tirer et donné le temps au « suspect » +de se cacher dans l’ambulance.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français +auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui +organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons chaldéens +pour le compte des Alliés.</p> +</div> +<p>— Quel dommage ! Enfin, ce sera pour une autre fois, +murmure Nicodème.</p> + +<p>Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, +au-dessus de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. +Le long des rues, d’inoffensifs passants tombent, +frappés par des ricochets. Les musulmans, à l’abri derrière +leurs créneaux, tirent afin de se rassurer eux-mêmes +et d’effrayer leurs ennemis.</p> + +<p>Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la +journée.</p> + +<p>En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il +longeait le cimetière plein de neige, aux portes de la ville, +un Français tombe grièvement blessé.</p> + +<p>Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses +coreligionnaires.</p> + +<p>— Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un +des vôtres. En ville, les Français sont respectés et aimés. +Ce sont des Arméniens qui ont tiré pour que vous vengiez +ce crime sur les Persans…</p> + +<p>A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de +mouchteheds, de saïds, agitant des drapeaux, chantonnent +une phrase que Yonas nous traduit :</p> + +<p>— Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire +la paix !</p> + +<p>Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne +cesse pas.</p> + +<p>Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée +est voisine de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. +Il ne sait pas ce que sa femme est devenue. Les chrétiens +ont pillé et brûlé sa maison. Il reste silencieux, devant la +porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les paumes +rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque +Allah, puis il reprend son attitude indifférente.</p> + +<p>Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner +cette nuit, l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la +recherche de quelques-uns des nôtres qui ont dû s’égarer +car ils ne sont pas rentrés.</p> + +<p>Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes +murailles creusées de meurtrières, nous avançons en file +indienne. Un coup de fusil, un autre qui répond, puis un +autre encore qui semble plus près… Quelques cadavres +sur les tas de neige…</p> + +<p>Yonas et le mollah s’arrêtent… Quelqu’un, au bout de +la rue, une silhouette noire qui psalmodie… On écoute, +on touche d’instinct la gâchette de son revolver… Ce n’est +qu’un mendiant qui se plaint… Et, plus distincts, comme +nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans une +ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les +échos de la fusillade… Ces messieurs, sur leurs terrasses, +échangent quelques coups de fusil parce qu’ils ont +entendu le bruit de nos pas…</p> + +<p>Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée +par des domestiques tremblants. On nous fait entrer dans +une pièce obscure, éclairée seulement par la lumière qui +filtre sous un large rideau de théâtre… C’est la maison +du gouverneur persan. Un coin de la toile se soulève. +Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq +musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole +posée par terre, sur les tapis.</p> + +<p>Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le +« Kargouzar », qui s’occupe de la police des étrangers, le +« Sardar », gouverneur militaire, le gouverneur de la +ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend du « Vahliad » +(prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres : +« Sagesse de l’État », « Conquête du royaume », « Sabre +de l’Administration », « Soutien du Gouvernement ». La +lampe n’éclaire que leurs larges manteaux. A peine si +leurs visages sont visibles.</p> + +<p>Yonas, l’interprète, parle.</p> + +<p>— Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas +été retenus comme otages ?… Une erreur est possible…</p> + +<p>C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il +veut, longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions +et de politesses. C’est compréhensible. Moi, je m’en irai +un jour et le gouverneur, ce petit homme d’une cinquantaine +d’années au dur profil, ne pourra rien entreprendre +sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à +Ourmiah.</p> + +<p>Voici justement que le « Sabre de l’Administration » +nous regarde l’un après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il +proteste, il nous assure, la main sur la poitrine, qu’aucun +de ses sujets ne se permettrait de toucher à l’un des nôtres…</p> + +<p>— Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.</p> + +<p>— Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, +l’un des nôtres est mourant.</p> + +<p>— Ce ne sont pas des musulmans… Ce sont des Arméniens +qui s’habillent en musulmans pour mieux tromper +leurs adversaires…</p> + +<p>Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après +tout, c’est bien possible…</p> + +<p>Le « grand personnage » persan et le gouverneur nous +jurent qu’ils prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et +leurs courtisans répètent leurs gestes à leur tour. Le chef +de la police, un homme de grande taille, brun, aux larges +yeux, aux fortes lèvres, prend la parole en français :</p> + +<p>— J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du +fusil…</p> + +<p>Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre +ou cinq grands manteaux, très calmes, qui nous dévisagent +en penchant la tête et se tiennent debout, figures +impassibles.</p> + +<p>— Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être +chez Mar-Schoumoun…</p> + +<p>— Allons chez Mar-Schoumoun.</p> + +<p>Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens +chaldéens, demeure à l’autre extrémité de la ville, +dans le quartier de Mart-Mariam. Nous prenons congé de +ces personnages, qui pensent nous jouer une bonne farce +en nous expédiant très loin.</p> + +<p>— Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai +mes soldats à leur recherche…</p> + +<p>Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière +nous.</p> + +<p>Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller +l’attention. Nous longeons des ruelles plus serrées les unes +que les autres.</p> + +<p>— Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, +qui commande à tous les Chaldéens chrétiens…</p> + +<p>Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux +de salve, pour ne pas en perdre l’habitude. Le mollah +n’est pas du tout rassuré. C’est Yonas qui me l’affirme, en +riant. Nous traversons la zone où les balles des partisans +se croisent… Elle est facilement reconnaissable aux tas de +cadavres qui la délimitent.</p> + +<p>Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous +abordent.</p> + +<p>— N’est-ce pas que nous avons bien travaillé ?…</p> + +<p>Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de +les féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour +continuer.</p> + +<p>Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, +s’offre à nous accompagner chez le patriarche.</p> + +<p>Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, +que garde un soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons +dans un jardin plein de neige, comme chez le gouverneur. +On nous guide le long d’un escalier de bois, sans +rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre, +tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage +maigre et un homme jeune encore, à barbe légère, aux +yeux noirs. Ils nous tendent une main baguée que Yonas, — Chaldéen +d’origine, — baise respectueusement. Des +volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah +est resté dans le jardin…</p> + +<p>Les deux évêques écoutent Yonas. — Ils ressemblent +l’un et l’autre à des rabbins, avec leurs calottes et leurs +larges vêtements noirs… Le patriarche a un visage rose +et gras, une petite moustache tombante, des yeux très +vifs…</p> + +<p>— Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans +aussi, car les chrétiens leur porteront secours après +le combat…</p> + +<p>Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous +nous levons.</p> + +<p>— Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats +fouilleront partout…, dit Mar-Schoumoun comme Yonas +lui baise la main avant de se retirer.</p> + +<p>Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur +un tout autre ton…</p> + +<p>Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. +Les Français égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la +mission des Pères Lazaristes où ils attendaient la fin de +la fusillade pour rentrer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c19">XIX<br> +<span class="xsmall">LE RETOUR DE LENTINA</span></h3> + + +<p>On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie +sans doute que les hostilités vont recommencer, +car des Persans demandent asile à l’ambulance.</p> + +<p>Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux : +un tapis, un samovar, un narghilé.</p> + +<p>Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que +jamais dans sa lévite de Persan modernisé, demande deux +chambres pour sa famille et pour lui-même. Il ne veut +pas être confondu avec la foule…</p> + +<p>Un grand mollah à turban redoute la vengeance des +Arméniens. Il voudrait mettre ses femmes à l’abri. Deux +pièces à part lui sont également nécessaires :</p> + +<p>— Je suis trop grand personnage pour coucher avec les +autres…</p> + +<p>— Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous +céder un appartement.</p> + +<p>— Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, +mais Mahamed-Khan peut m’offrir.</p> + +<p>Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être +massacré plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.</p> + +<p>Quelques coups de feu encore… Les volontaires chaldéens +fouillent les maisons des Persans. Les musulmans +s’enfuient dès qu’ils les voient arriver. Lorsque les soldats +ont tout remué, des mendiants kurdes se précipitent et +pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions que +cachent les « grands personnages ».</p> + +<p>On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des +musulmans blessés depuis deux ou trois jours. Ce sont +des femmes, des enfants, des vieillards, le ventre ouvert, +qui tiennent leurs intestins rouges à pleines mains… Une +fillette persane roulée dans une couverture est déposée +dans un coin. Un infirmier soulève le drap ; il attire en +même temps un paquet d’entrailles collées à même la +toile.</p> + +<p>Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, +les noms des blessés et leur adresse. Il écrit, impassible +en apparence, mais une flamme étrange brille au fond de +ses yeux noirs…</p> + +<p>— Ali-Mahmed-Ali… du quartier de Dilkoucha… Ah ! +Ah !…</p> + +<p>Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, +il me dit d’une voix rapide :</p> + +<p>— Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs +yeux se noircir, vite demander leurs noms et villages +pour prévenir parents, pour qu’il n’y ait pas beaucoup de +cadavres inconnus qui nous encombrent…</p> + +<p>Quelle belle fête pour lui ! Celui-là qu’on apporte, +n’est-ce pas un vieil ennemi ? Et ce mourant qui s’agite, +n’est-ce pas l’assassin d’un de ses oncles ?</p> + +<p>Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux +lèvres noires comme celles d’un chien ; elle cherche à +retenir les intestins de son ventre ouvert avec ses mains +jointes et ses genoux repliés…</p> + +<p>— Vous savez, c’est une balle qui a ricoché… Les musulmans +ont seuls l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs +poignards…</p> + +<hr> + + +<p>Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. +Elle est en bottes de feutre, le visage maculé de +boue, les cheveux en désordre. Dans ses bras, elle tient +un petit chien griffon à longs poils. Comme elle se rendait +en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel +russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la +route par des soldats arméniens qui tuèrent le colonel +russe d’une balle dans la tête, sa femme d’un coup de +baïonnette et son fils d’un coup de fusil.</p> + +<p>Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée +par les Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le +petit king-charles du colonel.</p> + +<p>— Et vous aussi, vous êtes contre nous ! lui disaient +les volontaires qui avaient reconnu le chien de leur ennemi.</p> + +<p>Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant +que son mari, capitaine russe aux cosaques persans, parti +avant elle, l’attend encore à Guelman-Khané…</p> + +<p>Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa +confiance. Elle caresse le chien, le confie à Maurice +Jammes, puis, gentiment, elle s’excuse de se présenter +mouillée, avec d’énormes bottes qui alourdissent sa +marche.</p> + +<p>— Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.</p> + +<p>Des blocs de boue.</p> + +<p>Mais nous savons — oh ! il n’y a pas longtemps — que +le mari de Lentina, apprenant sur le bateau qui fait la +traversée du lac d’Ourmiah l’assassinat du colonel russe +et de sa suite, ne doute pas que sa jeune femme ne soit +également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire +un coup de revolver dans la tête. Il est mort.</p> + +<p>Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui +s’en chargera ? C’est Jammes qui commence avec précautions. +Jammes s’exprime en russe. Lentina écoute. Nous +regardons. Ce n’est pas possible ! Elle savait déjà ! Elle +reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la +stupeur, puis elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, +tombe sur une chaise, appuie son front sur le coin +d’une table et reste là, à sangloter…</p> + +<p>Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi : « Elle joue +un rôle de son emploi. » Maurice Jammes ne nous contredit +pas lorsqu’il ajoute :</p> + +<p>— C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, +en peu de temps, de façon tragique : l’un s’est tué dans +un accident, le second est mort à la guerre, le troisième +a été assassiné. Le dernier vient de se tuer…</p> + +<p>Et il laisse échapper tout haut cette réflexion :</p> + +<p>— C’est une femme qui porte malheur !</p> + +<p>Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en +dépit de ses origines françaises, s’éloigne, cependant que +le petit chien, sauvé par la comédienne, essaie de courir +derrière lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c20">XX<br> +<span class="xsmall">SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS</span></h3> + + +<p>Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses +bourrasques de pluie ou de neige. Ceux des Français +qui, vers les six heures, se rendaient par groupes — le +revolver dans la poche, car les traquenards sont coutumiers — chez +les Pères Lazaristes, doivent renoncer à +leurs sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles +jamais éclairées sont d’un noir absolu et l’on patauge +comme à plaisir dans toutes les flaques d’eau. Enfin, les +coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont pas +rares.</p> + +<p>Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe +qui charbonne, les Français jouent aux cartes. Ou bien +assis près du poêle, bourré de bois vert arrosé de pétrole, +ils mettent en tas les nouvelles et chacun les commente.</p> + +<p>Allons-nous servir de « cadres » au bataillons de volontaires +chaldéens ? Ce serait alors pour entreprendre une +guerre de ruse et d’embuscade, la seule que les Orientaux +connaissent.</p> + +<p>C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche +en péripéties. Tuer des gens qui fuient, les surprendre +encore endormis ou, cachés derrière des tapisseries, +égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer +les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des +fillettes, épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux +et qui pleurent en cadence… Tel est le rêve que les Chaldéens +ont fait pendant les longues veillées de colère et +de vengeance…</p> + +<p>Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont +accepté l’armistice demandé par les musulmans.</p> + +<p>— Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer +la ville<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre +chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq cents +musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des morts au +20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre mille environ.</p> +</div> +<p>A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, +quelques marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages +comme Mahamed-Khan, promis cependant à +la mort, les espions à la solde des Turcs, comme Yadoullah-Khan, +qui porte lunettes pour avoir l’air d’un lettré +ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque +meurtre anonyme, ils se réfugient à la mission américaine +ou chez les Pères Lazaristes. On remarque que les +rares cadavres des Persans notoires sont percés de trous +comme des cibles. Les ordres des officiers aux volontaires +répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire :</p> + +<p>— Tirez sur les chefs ! Les Persans, privés de tête, se +disperseront.</p> + +<hr> + + +<p>Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour +en revenant d’expédition. Il est tout heureux de +nous montrer le mécanisme d’un mauser automatique que +lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le prendre.</p> + +<p>— <i>Nogo Persisky capout !</i> dit-il dans son jargon.</p> + +<p>Ce qui doit signifier : « J’ai tué beaucoup de musulmans. » +Il fait le geste de couper des têtes.</p> + +<p>— <i>Skolko ?</i> (Combien ?)</p> + +<p>Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se +vante un peu…</p> + +<p>Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels +miséreux nous harcèlent.</p> + +<p>— <i>Gardache ! clebo, gardache !</i> (Frère, du pain !)</p> + +<p>Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette +musulmane, blonde, mal vêtue… Babaïeff tire son porte-monnaie +gonflé d’argent persan et, généreux, dépose +dans la petite main de l’enfant une pièce de cinq krans à +l’effigie du schah.</p> + +<p>— Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, +moi, je le donne… dit-il en riant à Nicodème qui lui tient +son cheval.</p> + +<hr> + + +<p>— Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.</p> + +<p>— Une… comment ?</p> + +<p>— Armistice, comme on dit.</p> + +<p>Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit +juger les coupables qui déclenchèrent les troubles, on +doit également retirer toutes les armes des Persans. Tout +cela traîne. On discute, on temporise selon les procédés +habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de +semaine en semaine… Il n’y a pas de raison pour qu’il ne +dure encore longtemps.</p> + +<p>Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards +apportent la nouvelle que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun +et cinquante soldats de sa suite invités par le +fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un +grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.</p> + +<p>Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la +plaine, des chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces +derniers temps, déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont +changé d’avis. Ou bien, ils n’ont pas reçu l’argent promis +pour leur collaboration…</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.</p> + +<p>Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des +Kurdes de la montagne reconnaissables à leurs bonnets +pointus et à leurs turbans à franges. Ils participent à la +police générale. Ces Kurdes paieront pour les autres.</p> + +<p>Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent +au couteau, sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. +Quelquefois ils se trompent et tombent sur des Persans. +L’opération se fait en silence. Presque pas de coups de +feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des +femmes qui gémissent…</p> + +<p>Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans +la boue. Un grand corps la gorge coupée. Un autre, le +visage rasé de frais, la peau très propre. Sur l’abdomen, +un petit trou par où sort un tuyau rond et rosâtre d’intestin. +L’homme a été poignardé d’un coup vif.</p> + +<p>— C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant +les plaies… Et vous voyez comme leurs pieds sont +blancs… Ce n’était pas des « pauvres », ces Kurdes, que +l’on rencontrait, mais des « <span lang="en" xml:lang="en">gentlemen</span> » qui avaient une +mission : se défaire d’Agha-Petrous.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous ?</p> + +<p>— C’est, si vous voulez traduire : « Monsieur Pierre ». +Nous, nous le nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du +village de Bazé, en Turquie d’Asie. Il n’a pas voulu servir +dans les armées turques. Il est le grand général des +Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans +tremblent. Mahamed-Khan se demande dans laquelle de +ses chambres il pourra bien coucher. Mais l’Ange sur +toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.</p> + +<hr> + + +<p>— Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc +cette Persane qui vient si souvent à l’ambulance et cherche +à parler aux Français ?</p> + +<p>— C’est rien…</p> + +<p>— Mais encore.</p> + +<p>— C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint +jaune, qui a une affreuse maladie et qui se croit guéri +parce qu’il a pris des remèdes de chez vous.</p> + +<p>— Son nom ?</p> + +<p>— La Persane, c’est Etiram-Khanoune.</p> + +<p>Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je +connais quelque peu Etiram-Khanoune. Elle s’habille à +l’Européenne, du moins, elle se l’imagine parce qu’elle +porte des corsages verts, des jupes roses — deux ou trois, +l’une sur l’autre — des écharpes pourpres et bleues. Elle +est recouverte de soie noire, voilée comme le sont les +femmes de sa race lorsqu’elles sortent en ville accompagnées +de leurs suivantes.</p> + +<p>Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, « l’imbécile-idiot » +dont parle Nicodème, s’est perdu.</p> + +<p>— Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.</p> + +<p>Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver ? +C’est la prière que nous adresse Etiram-Khanoune.</p> + +<p>— Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me +conseille Nicodème.</p> + +<p>— Comment voulez-vous ?…</p> + +<p>— Répondez quand même…</p> + +<p>— Mais nous n’y pouvons rien…</p> + +<p>— Oui, oui, vous pouvez parfaitement.</p> + +<p>Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande +bouche, un nez trop long pour son visage très ovale, elle +a de grands yeux noirs étonnés qui font oublier jusqu’aux +oripeaux criards dont elle s’affuble… Elle parle sans se +voiler la bouche. Où est son frère ? Elle est prête à partir +sous l’escorte d’un soldat français…</p> + +<p>Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache +son visage devant le regard du Chaldéen. Longuement, +Nicodème explique je ne sais quoi. Etiram-Khanoune me +remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.</p> + +<p>— Que lui avez-vous conté ?</p> + +<p>— Que les Français allaient retrouver son frère, répond +Nicodème. Vous avez bien vu : elle est partie contente…</p> + +<p>Allons ! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. +Mais cette réflexion intérieure accordée à ma perspicacité +en défaut, je reprends :</p> + +<p>— Qu’allons-nous faire pour le retrouver ?</p> + +<p>— Rien, me dit Nicodème en riant.</p> + +<p>— Comment rien ? Alors pourquoi lui promettre ?</p> + +<p>— Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de +chercher son frère. Elle va compter sur vous. Elle perdra +du temps. Le frère, s’il est arrêté, personne ne +viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué. Voilà.</p> + +<p>« Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense, » +affirmait déjà le capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils +le sont beaucoup plus…</p> + +<hr> + + +<p>La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère +n’est pas une exception. On ignore assez l’autorité, le ton +décidé que savent prendre les femmes musulmanes sur +les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va souvent dans +la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes +dirigent leurs maris abrutis d’opium… Le fils du gouverneur +parle d’aller à Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. +Sa femme s’y oppose parce qu’elle est jalouse. Il +renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même jeune +femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris…</p> + +<p>— Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous +confie Yadoullah. Son fils ne sait plus ce qu’il veut ; sa +belle-fille commande à la maison et les Chaldéens-Djilos +le gardent prisonnier.</p> + +<p>De même, au cours des pillages, pendant que l’homme +s’enfuit pour se mettre à l’abri sous les pavillons français +ou américain, on voit les femmes persanes rester dans +leurs demeures, surveiller les domestiques et préparer +l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets +précieux.</p> + +<hr> + + +<p>— Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, +dans la région de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, +c’est exact.</p> + +<p>— Comment ? Il y a déjà huit jours que les femmes +chaldéennes se lamentent et poussent des cris de deuil. +Et c’est seulement aujourd’hui que vous avez la certitude +que celui que vous pleurez est bien mort.</p> + +<p>— Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de +Mar-Schoumoun. Mais, ajoute Nicodème, c’est seulement +cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint les douze cents +soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.</p> + +<p>Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de +surprises ; les tourmentes de neige qui durèrent de décembre +à fin mars sont finies. On distingue la ligne bleue +des montagnes et, sur les terrasses de la ville de nouveau +tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges +d’Allah.</p> + +<p>Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer +de force les tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi +Odischou, le marchand de vin, porte un fusil et patrouille +dans les rues. Il est assez dangereux, parce qu’il a peur +de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait victoire +quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la +fin de ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque +chose comme « veilleur de nuit ». Son fusil le gêne. Pour +lui, une arme, c’est une marchandise qui est bonne à +vendre…</p> + +<p>Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans +ne sont pas rassurés par cette police intérimaire. Yadoullah +n’ose même pas aller jusque chez lui, sans escorte.</p> + +<p>Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar +depuis longtemps, il me prie de faire un détour pour +contempler les boutiques éventrées. La plupart contiennent +des cadavres entassés que des chiens déchirent… +Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée +sous le thorax d’un Persan, comme sous un tonneau.</p> + +<p>On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente +rouge du cadavre, sous la robe de couleur…</p> + +<p>— Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, +assure Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, +nous irons. Toutes les maisons par ici ont été pillées ; aussi +elles ont peur, les femmes…</p> + +<p>Je demande négligemment :</p> + +<p>— On a pillé chez votre belle-sœur ?</p> + +<p>— Non, pas encore…</p> + +<p>Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.</p> + +<hr> + + +<p>— Mais la police fonctionne bien à présent ?</p> + +<p>— On vole toujours.</p> + +<p>— On n’arrête personne ?</p> + +<p>— Oui. Voici justement des pillards.</p> + +<p>Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On +voit un Arménien qui crie :</p> + +<p>— <i>Habarda !</i> (attention !)</p> + +<p>Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un +Chaldéen, un Kurde, trois Persans — qui, la nuit, dévalisaient +les maisons. On les a attachés ensemble au moyen +d’une ficelle passée dans les narines.</p> + +<p>On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables +qui s’avancent sur une seule ligne, la tête penchée et +tâchent de suivre, sans se heurter, celui qui les conduit +de façon que la corde qui les réunit ne se tende pas trop +brusquement.</p> + +<p>— C’est pour l’exemple ? dis-je.</p> + +<p>— Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les +rues principales, toute la journée.</p> + +<p>— Et après ?</p> + +<p>— Après ? C’est fini.</p> + +<p>— On les lâche ?…</p> + +<p>— Vous voulez plaisanter !</p> + +<p>— Non, je vous demande.</p> + +<p>— Eh bien, on leur coupe la tête, voyons !</p> + +<hr> + + +<p>En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels +coups de feu, un chien qui hurle, un autre qui pleure. Le +jour, des patrouilles. On rencontre des prêtres nestoriens. +Mar-Saguis notamment qui tient à se montrer et porte le +même costume que feu Mar-Schoumoun : la soutane flottante, +le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. +Près de la ceinture, une montre et sa large chaîne, la +crosse d’un revolver et, dans une poche trop étroite, un +peigne à cheveux aux dents ébréchées.</p> + +<p>On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse +le Kurde. Courts billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier +apporte en faisant de grands gestes. Ces billets sont +recopiés, distribués et affichés. La première lettre annonce :</p> + +<blockquote> +<p>« Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. +Il n’y a de noir que les toits et les murs des maisons. +Nous sommes à six heures du village de Tchara.</p> + +<p>« Le serviteur des serviteurs de la nation.</p> + +<p class="sign">« Signé : <span class="sc">Petrous Elia</span>. »</p> +</blockquote> + +<p>La seconde réclame des renforts :</p> + +<blockquote> +<p>« Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent +nous rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au +foyer sont des traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple +d’en fusiller quelques-uns… »</p> +</blockquote> + +<p>Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.</p> + +<blockquote> +<p>« Hourra ! Gloire à Dieu Tout-Puissant ! La belle forteresse +de Tchara est entre nos mains. Le drapeau de la Croix +flotte sur son toit… Promenez-vous avec allégresse et +rendez grâce à Dieu qui combattait ouvertement parmi +nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne pensions. +Tous nos hommes connus sont saufs. »</p> +</blockquote> + +<p>Le quatrième billet chante victoire :</p> + +<blockquote> +<p>« Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son +fils Krosrov, ses femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les +vallées sont pleines de cadavres de l’ennemi. Les chambres +des maisons de Tchara sont toutes encombrées de prisonniers +que nous avons ramassés. Les richesses comme +les moutons, les tapis, les bœufs, etc… sont innombrables. +Nous avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu +mille cinq cents tués. »</p> +</blockquote> + +<hr> + + +<p>Faisons l’inventaire.</p> + +<p>A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a +toujours les cinquante Français — nous-mêmes — et leurs +cinquante fusils.</p> + +<p>Il y a quelques Russes répartis dans les divers services +de l’« armée nationale de l’Azerbeidjan ». Il y a trois +colonels russes sans mandat, un lieutenant français et +deux popes.</p> + +<p>Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne +Lentina qui s’est grimée en « sœur de charité », une doctoresse +blonde, quelques infirmières âgées et trois demoiselles +de l’Intendance qui s’exercent à monter à cheval.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la +dame du Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne +comptent pas. De même que les Arméniens et quelques +chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes, ces deux +dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales : +haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, +bottes rouges, cravache.</p> + +<p>La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est +consacrée au blanc et se fait suivre d’un Persan, transformé +en cosaque tout en carmin. Touchant effort pour +attirer les regards préoccupés des Français.</p> + +<p>C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme +à la taille trop serrée, au visage trop poudré, qui se promène +dans un costume d’opéra-comique et nous dévisage +avec de grands yeux effrontés et mendiants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE<br> +LA ROUTE DES CARAVANES</h2> + + +<blockquote class="epi"> +<p>« Sans doute, il n’est pas militaire ; +mais il est responsable de son immoralité, +et la plus grande immoralité, +c’est de faire un métier qu’on +ne sait pas. »</p> + +<p class="sign">(<i>Lettre de Napoléon à Cambacérès.</i>)</p> + +</blockquote> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c1">I<br> +<span class="xsmall">PRISONNIERS</span></h3> + + +<p class="date">27 avril 1918.</p> + +<p>Ordre de départ !</p> + +<p>C’est <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui l’annonce dans la petite cour de +l’ambulance où poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux +pétunias que Marcel Benoit inondait d’eau.</p> + +<p>— La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par +les forces chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès.</p> + +<p>— On sera bientôt à court de munitions, ajoute <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Les troupes qui sont ici vont être concentrées à +Salmas, reprend Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah. +Et nous, nous rentrons en Russie.</p> + +<p>— Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du +Caucase avec cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu +trop duré…</p> + +<p>— A propos, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, ne négligeons pas les +provisions. Tu connais le chemin qui mène chez ce voleur +de Rabbi Odischou.</p> + +<p>Depuis longtemps, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès et quelques +autres ont découvert le vin blanc d’Ourmiah. +Une liqueur plutôt, conservée et fermentée dans ces +hautes et larges amphores de terre, dites « linas », en +tous points semblables aux « linas » des contes arabes et +des <i>Mille et une Nuits</i>, assez vastes même pour cacher un +homme qui s’y blottirait.</p> + +<p>— Que faire chez ce Rabbi ? demande Desprès.</p> + +<p>— Des réserves pour la route.</p> + +<p>Chez le Rabbi en question il y a une source de vin +blanc…</p> + +<hr> + + +<p>En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en +termes stratégiques, se traduit élégamment par « battre +en retraite<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ». Nous battons donc en retraite, selon l’ordre +reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons Ourmiah. +On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman +et d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons +français et américain, pendant les derniers massacres, +ne cachent pas leurs espoirs de représailles.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à Ourmiah, +à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés.</p> +</div> +<p>Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se +déclarent abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce +sont les Français qui les ont armés et maintenant les +Français se retirent…</p> + +<p>Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois, +un matin d’avril pluvieux, au milieu du silence de la +population.</p> + +<p>Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand +même. Tous ces gens qui avaient eu confiance ! Qui résistaient +parce que nous étions là ! Et tant de choses encore +à découvrir pour nous : les collines de cendres près de la +ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je +ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes +fidèles de Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres +des leurs pour qu’ils soient dépecés par les oiseaux du ciel…</p> + +<p>Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions +appréciés, depuis Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina…</p> + +<hr> + + +<p>A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit +les eaux bleues du lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans +les immeubles détruits, à ciel ouvert, que les Russes +occupaient et dans l’ancienne Intendance où les sœurs +de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs +coiffures blanches.</p> + +<p>Les soldats russes, avant d’abandonner cette position, +ont vendu leurs fusils, leurs munitions et leurs chevaux +aux indigènes. Le gérant d’une société de ravitaillement +a cédé la flottille du lac au comité des démocrates persans +de Charaf-Khané.</p> + +<p>Il a été convenu que nous prendrions passage sur un +bateau de cette flottille. Les Persans s’engagent à nous +laisser partir avec nos armes et bagages jusqu’à la frontière +russo-persane.</p> + +<p>— Enfin ! triomphe <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, Gaston Desprès va de +nouveau être malade…</p> + +<p>La traversée du lac est quelquefois assez pénible : les tempêtes +sur cette mer intérieure sont sournoises et soudaines.</p> + +<p>Mais nous ne sommes pas encore à bord…</p> + +<p>Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte +une barge et son remorqueur. Une petite barque s’en +détache qui se dirige vers le rivage. Elle dépose un maigre +délégué du comité démocrate. Ce personnage au regard +craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de +leur voyage.</p> + +<p>— Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers, +fusils, cartouches. Ces objets seront restitués à +Djoulfa, lorsque les Français auront franchi la frontière.</p> + +<p>Ces conditions sont tout à fait différentes des premières. +Le délégué sourit sournoisement.</p> + +<p>— C’est à prendre ou à laisser…</p> + +<p>Il y a bien un autre moyen, énergique : rester avec les +montagnards d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent +qu’une chose : c’est que les Français ne veuillent point +s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles. Nous gagnerons +Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà +les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à +leur grand étonnement ils apprennent que les nouvelles +conditions des démocrates persans sont acceptées.</p> + +<p>Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte +de la réussite de sa mission aux Persans qui sont restés +sur le remorqueur et n’ont encore pas osé s’approcher du +rivage. Les fusils et les revolvers des Français sont mis +en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un +des nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les +surveilleront.</p> + +<p>— Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont +bien les plus ahurissants des militaires, observe <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. +Ils s’imaginent tout connaître : la stratégie, le +combat, la manœuvre et l’offensive.</p> + +<p>— C’est le « Café du Commerce » derrière les armées, +réplique Marcel Benoit.</p> + +<p>— N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait, +ajoute Gaston Desprès.</p> + +<p>— Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le +bateau en allant en Russie, l’un d’eux me disait : « Moi, +je ne punis jamais, mais quand je punis, c’est huit jours +de prison. » Fort bien. Mais à quel moment cet imbécile +jugeait-il que telle négligence valait huit jours de +prison ?</p> + +<p>— Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit. +Ils s’affolent, ordonnent de rendre les armes à des Persans +qui tremblent de peur… Ils disent pour s’excuser que des +sanitaires ne sont pas faits pour des aventures guerrières.</p> + +<p>— Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante +sanitaires en cinquante soldats armés de fusils et +de revolvers, comme cadres probables à une armée hypothétique +de volontaires, riposte <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. On doit aller +jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures +graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien +il est préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier +de carrière…</p> + +<hr> + + +<p>… Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux +sœurs de charité russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance +et le vieux M…, ancien directeur au Service de +Santé des nouveaux bataillons chaldéens… Le temps est +doux. Nous partons à la nuit tombante.</p> + +<p>… Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume… Nos +armes sont déposées en tas, sous des bâches. Nous nous +sommes couchés, les uns sur le pont, d’autres dans la petite +cale. Des soldats persans nous surveillent…</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous +débarquons à Charaf-Khané. La barge vient accoster au +ponton d’où les soldats russes, il y a quelques mois, se +laissaient tomber dans les eaux lourdes du lac… Nos +armes nous seront remises plus tard… Des Persans maigres +et bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le +fils de l’ancien gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa +mince tête surgit d’un col de fourrures. Comme les cinquante +Français passent devant les troupes persanes, le +fils du gouverneur prévient ses guerriers :</p> + +<p>— Reculez-vous ! Les Français ne sont pas des Russes. +Ils n’ont pas de fusils, mais ils pourraient vous sauter +dessus et vous désarmer.</p> + +<p>Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les +ont achetées aux « tavarischy », lorsque ces derniers abandonnèrent +le front du Caucase. Un fusil à chargeur se +vendait deux ou trois krans (trois francs de notre monnaie).</p> + +<p>Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous +rendait souvent visite à l’hôpital français d’Ourmiah, +ordonne que l’on fouille nos sacs et nos effets, puis, très +oriental, il proteste auprès des médecins :</p> + +<p>— Je n’y suis pour rien… Je ne mets pas en doute +votre parole… Ce sont les autres qui le veulent ainsi…</p> + +<p>Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des +mollahs et mouchteheds découvrent dans les sacs des +Français des photographies d’Ourmiah. Ils s’en emparent +et se communiquent leurs impressions :</p> + +<p>— Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont +eu l’audace de photographier nos femmes…</p> + +<p>Ils confisquent des cartes postales : <i>intérieurs persans</i>, +<i>derviches persans</i>, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris +à raison de trente kopecks la pièce.</p> + +<p>Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues +retiennent aussi leur attention. Le fils du gouverneur +nous dit gentiment, dans un sourire forcé :</p> + +<p>— Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez +tués…</p> + +<p>Détail remarquable ! Les Persans qui opèrent ces +fouilles sont tous ou presque tous d’anciens habitants +d’Ourmiah. Les Américains de la Mission évangélique ou +les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont protégés +contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi +des prêtres musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au +moment des troubles de février et se réfugier à Charaf-Khané, +grâce à la complaisance des Français.</p> + +<p>Les Chaldéens montagnards se montraient alors très +mécontents de ces sauf-conduits délivrés au petit bonheur.</p> + +<p>— Laissez-les-nous ! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront +plus. Au reste, vous avez tort de compter sur leur +reconnaissance.</p> + +<p>— Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait +Nicodème.</p> + +<p>Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont +appris chez les Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent +aussi un peu l’anglais à force de fréquenter la Mission +américaine…</p> + +<p>Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes +redingotes noires et des toques en forme de fez. Ils ont +l’air de louches marchands de cacaouettes, trop souples, +trop aimables, inquiétants avec leurs éternels sourires. +Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent leur +parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au +fond, ils ne demandent qu’une chose : de l’argent. Ils +sont persuadés que les Français détiennent la caisse des +bataillons chaldéens. Ils cherchent à la découvrir.</p> + +<p>Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et +que leurs amis, à Marand, se sont promis de massacrer +tous les Français au moment où ils traverseraient la frontière +persane. Ces renseignements nous furent confirmés +dans la suite par les déclarations des Belges employés +dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les +Persans n’osent pas maltraiter les Français, ils nous +affirment :</p> + +<p>— Vous partirez ce soir pour Djoulfa… Non, demain…</p> + +<p>Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et +parlent de recommencer les fouilles. Parmi eux quelques +officiers en blanc, chargés de galons.</p> + +<hr> + + +<p>Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne +devons pas nous éloigner de notre cantonnement : l’ancienne +salle de bains des Ziemski-Saïous. Défense de traverser +la voie du chemin de fer et d’aller au delà de la +barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes, +les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont +abandonnés et qui sont restés là, inutilisables.</p> + +<p>Défense également de nous rendre jusqu’au village de +Charaf-Khané. Comme distraction, les prisonniers ont +tout loisir de regarder les montagnes bleues, au loin, sous +la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout qui, +chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine…</p> + +<p>— Ah ! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils, +se lamente Marcel Benoit… Avec ces gens-là, il n’y a que +la manière forte. Et que penseront de nous les montagnards +d’Agha-Petrous ?…</p> + +<p>A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine… Des +mendiants à demi morts de faim s’entassent derrière les +fils de fer barbelés de notre prison. Un policier persan fait +circuler ces visages amaigris, aux yeux brillants, parce +que le pain que donnent les chrétiens est impur…</p> + +<p>Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux +persans sont arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés +à Ourmiah, — maintenant prisonniers des démocrates +persans, — sont des soldats déguisés en médecins. +Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres +(<i>sic</i>) et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc.</p> + +<p>Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous +retrouvons ces paysages où nous sommes venus, il y a +neuf mois, nous mettre à la suite des armées du Caucase… +Le camp des cosaques, près de la voie du chemin de fer, +n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des +Persans et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à +demeure.</p> + +<p>Nicodème et moi — car les interprètes chaldéens Nicodème, +Israël et Yonas nous ont suivis — près du village +de Charaf-Khané, parmi les pommiers blancs de printemps, +nous rencontrons un groupe de guerriers persans.</p> + +<p>— Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui +sont venus pour être officiers chez les Djilos.</p> + +<p>Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans +donnent aux Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous. +Mais, sans souci des Persans, les Français se +dirigent vers les rives du lac.</p> + +<p>Le vieux médecin russe qui avait le titre de « Directeur +du service de santé des armées de l’Azerbeidjan » s’y promène +avec Maurice Jammes, à petits pas… Il évite soigneusement +les bidons de pétrole vides, les barques, les +caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué +là… Il semble indifférent à ce qui l’entoure…</p> + +<p>On entend Jammes :</p> + +<p>— Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le +Caucase…</p> + +<p>Le Russe répond :</p> + +<p>— Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes. +Le Caucase n’est qu’une colonie… Nitchevo… La Russie +est grande…</p> + +<p>Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé. +Jammes prend congé et nous rejoint. Je regarde mes +camarades qui font les cent pas sur les bords du lac aveuglant +de soleil<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>… Ils ne redoutent pas plus les Persans de +Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient +les faire massacrer en février… Ils marchent sans souci +des redingotes noires qui les contemplent, effarés de ce +sans-gêne. Ils vont à l’aventure, le long des quais et +même plus loin… Ce sont des Français hardis et francs et +qui depuis longtemps déjà se savent promis à une mort +violente…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la Dariatcha +(petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du Sehend. Il a 4.000 +kilomètres carrés, mais il est sans profondeur… Il renferme de nombreux +îlots et récifs : les principaux, l’île des Chevaux, l’île des Moutons, l’île +des Anes, sont des centres de culture et de pâturages. L’eau du lac est +plus chargée de sel que la mer Morte : « Les nageurs ne peuvent y +plonger et leur corps se recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant +comme la poussière de diamant. Dès que le vent souffle, une écume +salée se forme en grandes nappes à la surface de l’eau ; sur les vases +des bords, le sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur… » +(<span class="sc">E. Reclus</span>). « Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on +y trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire +par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux » (<i>L’Asie</i>, par +M. <span class="sc">L. Lanier</span>).</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c2">II<br> +<span class="xsmall">CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS</span></h3> + + +<p>Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là — le +septième de notre captivité à Charaf-Khané — se +ranger sur la voie de chemin de fer, en face du baraquement +où nous sommes gardés.</p> + +<p>Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les +Persans) et doit y retourner. Il nous est envoyé par les +soins du consul de France.</p> + +<p>Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs +assiègent Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne +Djoulfa-Marand qui conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, +sur tout l’ancien front du Caucase…</p> + +<p>Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français +prennent les compartiments d’assaut, devant les Persans +en armes qui n’osent pas s’opposer à ce départ…</p> + +<p>— Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont +avec vous ! décide un Persan délégué du Comité démocrate.</p> + +<p>— Quels Chaldéens ?</p> + +<p>— Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils +sont citoyens persans et ils n’ont pas de passeport.</p> + +<p>C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de +passeport. Ils ne peuvent quitter Charaf-Khané.</p> + +<p>— Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le +Persan, on vous les rendra à la frontière…</p> + +<p>Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers +un paysage assez verdoyant : des rivières, des pâturages, +des saules. Les deux sœurs de charité et quelques +officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent de nostalgiques +chansons… Il pleut… Charaf-Khané n’est plus +qu’un ancien mauvais souvenir.</p> + +<p>Tout d’un coup, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> demande :</p> + +<p>— Charaf… le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce +que ça veut dire ?</p> + +<p>— « La maison du vin », répond Marcel Benoit qui a +quelque connaissance de la langue persane.</p> + +<p>— Je m’en doutais, avoue <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Tu t’en doutais ? réplique Gaston Desprès, ironique…</p> + +<p>— Oui, je m’en doutais ; j’ai pas pu y découvrir une +seule source de vin…</p> + +<hr> + + +<p>Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à +quatre kilomètres de la ville. Nous débarquons, sans bruit, +discrètement. Puis nous prenons la grande route toute +bordée de jardins.</p> + +<p>A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes +couleur de brique… Près du fossé, un mendiant +couché, immobile sous le soleil, comme un mort. Il est +mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux gros orteils +de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.</p> + +<p>Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme +à Ourmiah, des misérables meurent en grand nombre, soit +de faim, soit des suites du typhus. Aussitôt, pour que +les porteurs les reconnaissent dans la foule des dormeurs, +on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce +d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève +de donner à ces cadavres une position rigide et réglementaire.</p> + +<p>Sur les talus des cimetières, aussi importants que les +quartiers de la ville et qui composent de petites cités dans +la grande, des Persans en lévite noire ou brune viennent +nous voir défiler… Mahamed, « l’homme-qui-doit-mourir », +réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet d’ambre… +Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien +gouverneur de Salmas. Ils nous saluent en portant leur +droite au front, puis à leur poitrine. Ils paraissent très +contents de nous voir. Après tout, ils sont peut-être sincères…</p> + +<p>Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment +avec cours, jardins, grandes murailles, moitié européen, +moitié persan. Du haut des tours, on voit la ville, +ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille citadelle +grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau +de saules et de platanes… Les rues ne sont pas sûres, +dit-on. Un pharmacien français, qui porte les galons de +capitaine d’infanterie et qui ne manque ni d’indépendance +ni d’énergie, reçut un peu avant notre arrivée, plusieurs +coups de feu. De maladroits cavaliers le poursuivirent +même quelques minutes. Le Français sut se dérober à +leurs recherches.</p> + +<p>La plupart des Persans, favorables aux Allemands +depuis que les armées russes ont évacué la Perse, attendent +impatiemment l’arrivée toujours prochaine et toujours +retardée des forces turques.</p> + +<p>Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.</p> + +<p>Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents +secrets et des espions. L’aristocratie persane est favorable, +paraît-il, à la France, mais le peuple et ceux que l’on +appellerait les « Jeunes Persans » qui composent trente-six +comités démocrates, tous jaloux de leurs petites prérogatives, +sont acquis par les Turcs.</p> + +<p>Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, +occupe ici, depuis que la paix entre la Russie et l’Allemagne +est signée, les fonctions de consul. Il a aussitôt +établi une agence de renseignements.</p> + +<p>C’est chez lui que les comités persans prennent le mot +d’ordre et gouvernent la ville, car le prince héritier, le +« Valhiad », a perdu tout pouvoir et les consignes qu’il +distribue en tremblant, personne ne les entend.</p> + +<p>Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase +et, maintenant, dans la Perse. La révolution russe +inaugura ces soviets. Il y en avait dans les armées russes. +Le corps des volontaires chaldéens en comptait deux, +chargés de ratifier les décisions des « younkers » russes, +dont il fallait, paraît-il, se méfier.</p> + +<p>A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité +arménien surveille, non sans avantages, les Persans qui +essaient de prendre le bateau, en présentant des passeports +achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.</p> + +<p>D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, +les comités ne reconnaissent point l’autorité du prince +héritier de Tauris.</p> + +<p>Qu’y a-t-il dans ces comités ? Jusqu’ici, nous n’y avons +rencontré que des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du +comité de Charaf, qui, sous prétexte de fouilles, s’emparent +de l’or et des bijoux qu’ils découvrent.</p> + +<p>— Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites +attention quand vous sortez, nous disent les Pères de la +Mission catholique.</p> + +<p>— Il y a du danger dans Tauris ?</p> + +<p>— Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.</p> + +<p>C’est vrai.</p> + +<p>Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant +du bazar, nous apercevons, dans la foule persane, un +homme habillé à l’européenne. Naturellement nous le +regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous. Il nous +salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus +gris. Des bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, +assez grand, de rudes épaules.</p> + +<p>— Vous êtes Français ? Messieurs, je vous souhaite le +bonjour. Vous venez de loin ?…</p> + +<p>— D’assez loin, oui…</p> + +<p>— Vous avez traversé la Russie ?</p> + +<p>— C’est cela même.</p> + +<p>— Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis +libre et je travaille au consulat.</p> + +<p>Quel consulat ? Il ne précise point.</p> + +<p>— Vous ne restez pas à Tauris, messieurs ?</p> + +<p>— Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas +comme vous…</p> + +<p>— Moi ? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche +des tapis anciens. Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous +avez le temps, je vous montrerai.</p> + +<p>Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur +d’autres sujets. Il intervient :</p> + +<p>— Vous étiez prisonnier ? Longtemps ?</p> + +<p>— Assez longtemps.</p> + +<p>— Où avez-vous été fait prisonnier ?</p> + +<p>— En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi +au commencement, en France.</p> + +<p>— De quel côté ? dis-je.</p> + +<p>— Dans les Vosges… Dans les bois des Vosges.</p> + +<p>Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt :</p> + +<p>— Comme c’est curieux ! J’y étais également.</p> + +<p>— A quelle époque ?</p> + +<p>— Au début, en 1914.</p> + +<p>Et j’indique l’endroit.</p> + +<p>— Ah ! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.</p> + +<p>« Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée… +Comme l’herbe doit y être belle !…</p> + +<p>— L’herbe seulement ; les bois sont fauchés.</p> + +<p>— Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là ? +demande l’amateur de tapis.</p> + +<p>— Précisément.</p> + +<p>— Ah ! Monsieur, quelle triste chose que la garde de +nuit sur la ligne, près de la Croix-Hidou.</p> + +<p>— C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y +promener sans péril…</p> + +<p>— Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.</p> + +<p>— Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien…</p> + +<p>— C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous +savez…</p> + +<p>Puis, il reprend avec un peu d’hésitation :</p> + +<p>— Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur ?</p> + +<p>— Oui… Mais… sur l’autre versant, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat +sans paraître gêné…</p> + +<p>— Le vent soufflait très fort, parfois.</p> + +<p>— Sans délicatesse, monsieur. Ah ! comme c’était désagréable…</p> + +<p>Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais +qui nous semble très long à tous les trois.</p> + +<p>— Il n’y avait pas que le vent, monsieur ! poursuit +l’étranger. Que d’abris il a fallu construire !</p> + +<p>— Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.</p> + +<p>— N’est-ce pas ? approuve-t-il, le visage rayonnant.</p> + +<p>Mais il ne peut se tenir plus longtemps :</p> + +<p>— Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos +abris pour enfants, d’excellentes réserves de vivres et de +conserves.</p> + +<p>— Vous mangiez donc quelquefois ?</p> + +<p>— Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer +en pays ennemi. Le vôtre marchait mieux.</p> + +<p>— Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.</p> + +<p>— Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre…</p> + +<p>— Si, quand nous sommes entrés en Alsace.</p> + +<p>— Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous +mettre à la portée de nos forts.</p> + +<p>Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.</p> + +<p>— Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.</p> + +<p>— Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette +guerre, messieurs : l’Allemand et le Français.</p> + +<p>— Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien +ne reste de tout cela.</p> + +<p>— Hélas ! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant +de morts. Et pour ceux qui demeurent, des souvenirs +comme la garde, le froid, la pluie, la neige, les marches. +Et si c’était fini !…</p> + +<p>Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse :</p> + +<p>— Vous avez des nouvelles ?</p> + +<p>— Très peu… Très mal… murmure-t-il avec prudence… +On dit… On dit tant de choses…</p> + +<p>— Mais enfin… où en est-on ? Est-ce que cela va finir ?</p> + +<p>— Sans doute… Je crois que les Empires centraux vont +prendre Paris… Vous me demandez ce que je pense, +n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Ce n’est pas possible ! affirme Benoit, si catégorique +que l’Allemand interloqué hésite…</p> + +<p>Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente :</p> + +<p>— Et vous allez rentrer chez vous, en France ?…</p> + +<p>— Nous allons du moins l’essayer.</p> + +<p>— De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne +chance, messieurs.</p> + +<p>Si c’est une politesse, elle en commande une autre :</p> + +<p>— Bonne santé et bonne chance, monsieur.</p> + +<p>Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les +deux soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance +de nos règlements respectifs… Je ne sais pas +encore pourquoi nous n’osons pas — ou nous ne savons +pas — nous serrer la main.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c3">III<br> +<span class="xsmall">LA CARAVANE</span></h3> + + +<p>Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos +bagages. Nous suivrons à pied, par étapes, et nous +gagnerons ainsi la ville de Kasvine où doivent se trouver +les premiers postes anglais.</p> + +<p>Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques +persans nous font remettre de vieux fusils russes à un +coup pour remplacer — si possible — les Lebels à chargeurs +que les membres du comité démocrate de Charaf-Khané +nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.</p> + +<p>Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La +chaleur est assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux +chargés de caisses, les uns derrière les autres, par +files de cinq ou six. Quelques-uns d’entre nous, qui composent +l’avant-garde, surveillent les chameliers. Derrière +les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.</p> + +<p>Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre « mosquée +bleue » qui date du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle et qui fut détruite par +un tremblement de terre. Les blocs de pierre n’ont pas +bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les voûtes +obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans +encombre. Des ânes couverts de rondins de bois ou de +pastèques nous obligent à un arrêt.</p> + +<p>Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment +en hâte leurs boutiques. Un marchand nous demande +respectueusement :</p> + +<p>— Osmanlis ? (Turcs ?)</p> + +<p>— Bali (oui), répond <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sans hésiter.</p> + +<p>Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main +sur le cœur, puis il propage autour de lui la bonne nouvelle +qu’il vient d’apprendre.</p> + +<p>Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un +indigène a soudain la bizarre idée de vouloir enlever au +« <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » l’arme que celui-ci porte sur l’épaule. On corrige +rapidement ce téméraire qui s’enfuit sans protester.</p> + +<p>Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque +côté, des jardins. Nous laissons Tauris derrière nous.</p> + +<p>A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge +dans la boue et le fumier. Des lumières s’allument le long +de l’unique rue de ce pauvre village : Basmindje. Le bruit +s’y répand aussitôt que « mille Djilos » — des Chaldéens +montagnards — sont venus piller le pays. Les Musulmans +se barricadent dans leurs demeures.</p> + +<p>Au cours de notre randonnée l’imagination orientale +nous a rendu de grands services. Et nous avons nous-mêmes +contribué à notre légende.</p> + +<p>Chaque fois qu’un Persan demandait au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » où +nous allions, il répondait ou faisait traduire par l’interprète :</p> + +<p>— Nous marchons à la rencontre des Anglais.</p> + +<p>— Les Anglais ? Ils sont donc en route ?</p> + +<p>— Oui, ils se dirigent sur Tauris.</p> + +<p>Puis <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, impassible, se taisait, comme s’il avait +trop parlé. Et le Persan de raconter partout que les Anglais, +que l’on croyait à Bagdad, étaient peut-être déjà +sous les murs du village…</p> + +<p>A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche +ayant traversé Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, +Turckmantchaï, Hadji-Kias — haltes habituelles des caravanes — les +Musulmans nous prennent pour des Turcs, +comme à Tauris.</p> + +<p>Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de +trente ou de quarante-huit kilomètres, à travers les cols +arides, les hauts plateaux, les fondrières et les torrents +où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.</p> + +<p>La marche est rendue encore plus difficile, en raison +des trous que l’on a creusés sur la route, pour les canalisations. +On ne les voit pas dans la nuit. Mais on entend +parfois comme le bruit d’un torrent souterrain. Alors les +« faites passer » secouent notre torpeur.</p> + +<p>— Attention ! Un trou sur la gauche !</p> + +<p>On croit se guider en consultant les cartes russes. De +Tauris à Kasvine, elles accusent une distance de 497 kilomètres… +Mais ces cartes sont établies au petit bonheur, +par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un agréable dessin +à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.</p> + +<p>On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier +qui sommeille sur son petit âne, entre le premier et le +deuxième « train » des chameaux :</p> + +<p>— Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit ?</p> + +<p>Le farsak — ou farsang — est une mesure persane déjà +usitée du temps de Xénophon et de la Retraite des Dix +mille, et qui équivaut suivant les auteurs, à six, huit ou +neuf kilomètres. Les distances calculées en farsaks, transposées +en verstes russes, sont reportées ensuite en kilomètres. +On peut s’y fier, comme on voit.</p> + +<p>— Combien de farsaks ?</p> + +<p>Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le +veuille ou non, répondre d’une façon précise. Il chantonne +dans un « sabir » que nous traduisons à notre gré :</p> + +<p>— <i>Adine farsak palavina</i> (un farsak et demi).</p> + +<p>Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi +bien au départ de la caravane que vingt minutes avant +l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous déclare, sans se +presser :</p> + +<p>— <i>Adine farsak palavina.</i></p> + +<p>Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de +la distance. Aussi <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui, de matelot a été transformé +en fantassin, ronchonne en butant contre les pierres +qu’il ne voit pas :</p> + +<p>— Quand on arrivera ?… Tu peux toujours le demander +à « Palavina » !…</p> + +<p>Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba…</p> + +<p>On marche dans une obscurité presque complète, sauf +les nuits où une lune blanche s’avance devant nous. On +s’arrête au petit matin. On dresse les tentes. On dort. Le +lendemain, on allume les feux, on prépare deux repas, +celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on +prendra froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. +Ce sont les chameaux qui décident. Au reste, ils sont +les seuls qui connaissent vraiment les pistes.</p> + +<p>Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée +de soleil, le repos dans les caravansérails grouillants +de vermine dont l’odeur de bergerie pique les yeux, +le rauque grognement des dromadaires au passage des +gués et les chants monotones des chameliers qui bercent +nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c4">IV<br> +<span class="xsmall">L’ART DES INTERPRÈTES</span></h3> + + +<p>Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire +de chameaux a conclu marché pour transporter +les vivres et les bagages des Français jusqu’à +Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se +plaindre. A Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans +un ravin. Le passage de nuit dans le fameux col du +Kaflan-Kouh — rochers de quinze cents mètres d’altitude, +barrières de l’Azerbeidjan — que nous avons quitté et de +l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer — la pluie qui nous +surprend, sur la route, le contraignent à des arrêts. Ses +chameaux et ses chameliers ne peuvent plus avancer. Il +finit toujours par demander de nouvelles indemnités.</p> + +<p>Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert +au loin. A Setcham, près d’un caravansérail.</p> + +<p>Si l’on demande à un Persan :</p> + +<p>— Qui a construit ce « relais » ?</p> + +<p>— Schah Abbas, dit-il.</p> + +<p>— Et ce pont ?</p> + +<p>— Schah Abbas…</p> + +<p>— Et cette vieille forteresse ?</p> + +<p>— Schah Abbas…</p> + +<p>C’est à ce Schah Abbas (<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle) qui fit élever des +ponts, bâtir des caravansérails, tracer des routes que les +Persans attribuent tout ce qui témoigne encore de quelque +grandeur dans leur pays.</p> + +<p>Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, +Mikepey, Zendjidge et Zendjan, que nous traversons à la +tombée du jour, laissant derrière nous, dans un crépuscule +rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts et ses mosquées +de faïences peintes.</p> + +<p>C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous +avoir pris au sortir de Tauris pour des Turcs, puis en +cours de route pour des Français allant à la rencontre des +Anglais, puis de nouveau pour des Turcs, annoncent +désormais cette nouvelle qui nous précédera : « Dix mille +Anglais — nous-mêmes — sont arrivés dans la région. »</p> + +<p>Notre détachement — il n’est pas inutile de le répéter — se +compose d’une cinquantaine d’hommes (porteurs +d’un fusil à un coup) de trois malades et de vingt-quatre +ou vingt-cinq chameaux…</p> + +<p>A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, +devons-nous de n’avoir point rencontré un paquet de +soldats turcs et d’officiers allemands — cinquante hommes, +environ, comme nous — qui, traversant Zendjan et apprenant +notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre +côté et sont partis sans se retourner.</p> + +<p>Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu +loin de la ville, d’un côté opposé, près des saules d’un +large torrent où des tortues prenaient le frais…</p> + +<p>Des haltes et des étapes encore : Dizé, Karaboulac, +Amirabade, Nasrabade, Karaboulack (deuxième du nom), +Kereschine, sur les montagnes qui dominent Kasvine…</p> + +<p>On quitte une piste large comme un sentier pour +prendre la vieille route persane avec ses montées, ses +descentes brusques et ses ponts en dos d’âne, favorables +aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours ces +déserts à perte de vue… Parfois, une caravane de chameaux +chargés de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne +Ecbatane), une troupe d’ânes à sonnailles, ou bien, +à l’approche des grandes villes, des Musulmanes voilées +de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent +dans les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de +voitures. Si ce n’est une sorte de chaise à porteur entre +deux chevaux où le patient — le voyageur — se couche +ou s’assied.</p> + +<p>Au passage des rivières, à mesure que l’on approche +des gués et que les chameaux enfoncent leurs pieds en +caoutchouc dans la terre humide et glissante, c’est un +tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent d’avancer +et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas +en sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent +de leur colère par des grognements continus et de véritables +clameurs. Si bien que chez les Français qui suivent +dans les ténèbres, à trois ou quatre cents mètres en +arrière, personne ne s’y trompe :</p> + +<p>— Encore un torrent à traverser…</p> + +<p>Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent +en avant. Lorsque le chameau de tête, toujours choisi +avec soin, s’est décidé à se jeter dans l’eau, toute la caravane +suit.</p> + +<p>C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde — les +surveillants des chameliers — de se hisser sur +un chameau, tant bien que mal et de traverser le fleuve +avec lui.</p> + +<p>Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se +débat, secoue cette charge inattendue et la dépose parfois +au milieu du courant.</p> + +<p>— Tu n’es jamais tombé ? demande Gaston Desprès à +son ami le « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ».</p> + +<p>— Jamais !</p> + +<p>— Tu es monté cependant à bord d’un chameau ?…</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Tu sais qu’ils sont pleins de poux…</p> + +<p>— C’est donc ça que tu te grattes tout le temps ! s’écrie +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.</p> + +<p>— Beaucoup ?</p> + +<p>— Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.</p> + +<p>— Tu me diras demain ?</p> + +<p>— Si tu veux… Pourquoi ?</p> + +<p>— Parce que, reprend sérieusement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, les poux +de chameaux ne restent que sur les autres chameaux.</p> + +<p>Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ajoute :</p> + +<p>— Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens…</p> + +<hr> + + +<p>Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, +dans l’obscurité, le vent, la poussière. Demain, nous descendrons +sur Kasvine.</p> + +<p>Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte +pas nos fragiles abris.</p> + +<p>Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment +les deux interprètes chaldéens — le père, trente ans, le +fils quinze ans — qui nous ont suivi depuis Tauris. Ils +remplacent Nicodème, Yonas et Israël, abandonnés à +Charaf-Khané, « aux bons soins » des démocrates persans.</p> + +<p>Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent +toute leur fortune : une couverture qu’ils étendent +par terre le soir pour se coucher et un petit samovar. Ils +paraissent pleins de bonne volonté, mais le fils seul +connaît un peu de français. Le père a l’air de comprendre. +Il traduit on ne sait quoi.</p> + +<p>Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. +On s’exprime avec énergie ; il transcrit prudemment +dans un langage fleuri, des paroles qui étaient violentes. +Une conversation s’engage entre le traducteur et l’indigène. +Nous restons là, présents, mais en dehors. Nous ne +comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète :</p> + +<p>— Mais que raconte-t-il ?</p> + +<p>Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave +question de préséance ou une grande nouvelle annoncée +au bazar et non confirmée font le sujet de cette causerie. +Notre première question, il y a longtemps qu’elle est +oubliée.</p> + +<p>Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, +nos deux Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, +Nicodème et ses amis témoignèrent à Ourmiah d’une +autre autorité. Par haine des Musulmans, ils exigeaient +de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas +à offrir.</p> + +<p>Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, +les interprètes savaient lui faire payer ce service.</p> + +<p>Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait +sur les tapis anciens, Nicodème traduisait à sa +guise.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il dit ? interrogeait le Persan.</p> + +<p>— Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour +sa demeure.</p> + +<p>— C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.</p> + +<p>— C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît +maintenant, reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il +va en choisir un autre encore plus beau.</p> + +<p>Le Persan hésitait encore :</p> + +<p>— Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction +sur ton fils. Il connaît des secrets pour que ta race +s’arrête avec toi…</p> + +<p>Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté +au domicile du Français qui remerciait.</p> + +<p>— Que dit-il ? s’informait encore le grand personnage.</p> + +<p>Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements +de l’étranger par ces mots :</p> + +<p>— Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en +désire d’autres. Il reviendra.</p> + +<p>Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine +religieuse accordait de l’audace et du courage, se rendaient +chez les riches Musulmans, exigeaient des cadeaux +pour les « sorciers d’Europe » et pour eux-mêmes un honorable +pourboire. Cependant que les « sorciers » qui +n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, +s’imaginaient que chaque Persan les tenait pour grands, +généreux et désintéressés.</p> + +<p>Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en +avions ri quelquefois avec Maurice Jammes, Marcel Benoit +et le capitaine Bobbyck…</p> + +<p>Bobbyck ?… Sous la tente qui claque au vent d’Asie, +j’évoque son souvenir… Où est-il le cher capitaine russe ? +Et Brovsky ? Que sont-ils devenus ?</p> + +<p>Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes… +Mais <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> lui non plus, ne dort pas.</p> + +<p>— Tu t’ennuies ?… Qu’est-ce que tu fais ?</p> + +<p>— Rien…</p> + +<p>— Tu penses à Panam ?</p> + +<p>— Non. Je songeais à… à l’incompréhension des races…</p> + +<p>— Oui… On n’y pige rien, reconnaît <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> à voix +basse, heureux au fond de bavarder un peu.</p> + +<p>« On ne peut même pas faire des observations exactes, +ajoute-t-il… Je te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. +Mais, un exemple. Quand nous étions réunis à Ourmiah, +dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour écouter la +lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien ! les +malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, +ils croyaient que les Français faisaient leur prière… +Voilà, mon vieux.</p> + +<p>A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui +siffle, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> élève la voix… Alors, Gaston Desprès de +se plaindre :</p> + +<p>— Taisez-vous, quoi !</p> + +<p>— Dors donc ! réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Regarde-le ! Il est déjà +reparti dans le sommeil… Quelle chance il a !…</p> + +<p>Puis, confidentiellement, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> murmure :</p> + +<p>— On a raison de dire, en Normandie, que les cochons +dorment bien sous le vent…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c5">V<br> +<span class="xsmall">DANS KASVINE, COLONIE RUSSE</span></h3> + + +<p class="date">Juin-septembre 1918.</p> + +<p>Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans +les ténébreuses ruelles de Kasvine, le dernier jour de +mai. Une troupe de conquérants ou de pillards devait +défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites venelles de +cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur +des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos +torches, nos chameaux et nos fusils.</p> + +<p>Une branlante maison persane, abandonnée par les +Russes, inhabitée aujourd’hui, toutes ses chambres disposées +autour d’un jardin détruit, nous servira de campement. +Il y a un petit verger caché, des terrasses et une +citerne d’eau à l’odeur immonde.</p> + +<p>— J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici ! souhaite +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>Mais tout le monde ne raisonne pas comme <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. +Il en est qui voudraient remonter sur Enzeli, avec les +Anglais.</p> + +<p>A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de +troupes anglaises expédiées de Bagdad. Elles doivent +atteindre Bakou et ses pétroles. Elles y songent peut-être, +mais elles ne paraissent point pressées.</p> + +<p>Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. +L’État-major britannique a essayé de les transformer +en mercenaires pour le Roi de Londres. Mais les cosaques +ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils comptent se diriger +sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.</p> + +<p>Il y a également quelques échantillons de policiers et +d’agents secrets. Les uns au service du consul allemand +de Tauris, mais un plus grand nombre au service des +Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques savent +organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils +pénètrent pacifiquement dans un pays inconnu.</p> + +<p>Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez +qui l’on a découvert des caisses de cartouches. Ces nobles +personnages, qui prêchaient la guerre sainte, disparaissent +doucement. Rien ne semble modifié dans la ville. +Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes +voilées, chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, +de mendiants et de charmeurs de serpents…</p> + +<p>Lorsque des « agitateurs persans » — c’est le nom que +l’on donne à ces patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite +invasion anglaise — sont dénoncés, on les arrête +sur-le-champ. Pas de jugement. Pas d’emprisonnement +non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.</p> + +<p>Un soir, devant chaque maison où un « rebelle » s’est +réfugié, vient s’arrêter une petite automobile américaine +et un conducteur. Un soldat anglais, un fusil à la main, +ordonne au Persan dont l’État-major britannique a décidé +de se défaire, de prendre place dans la voiture qui attend. +Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation +formulée en certains termes par un Européen également +armé. Il préfère obéir tout de suite. L’automobile s’éloigne +donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle. Une autre. Une +autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la +ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. +Là, d’autres automobiles attendent. D’autres arrivent. +Elles sont toutes semblables : sur chacune il y a un soldat +anglais au volant, son fusil à portée de sa main et un +Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de +Persans font ainsi, en même temps, une promenade nocturne…</p> + +<p>A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté +annonce avec l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très +dangereux de descendre de voiture en cours de route. +Pour éviter un accident mortel, on préfère achever tout +de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de +retarder la bonne marche du convoi.</p> + +<p>Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend +tout de suite.</p> + +<p>Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des +automobiles prend la route de Bagdad. C’est là seulement, +dans cette vieille et célèbre cité, que les « voyageurs +involontaires » sont confiés aux soins diligents des policiers +anglais.</p> + +<p>Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes +plus ou moins vraisemblables ont cours sur le compte des +disparus. Mais personne ne peut affirmer qu’il les a rencontrés…</p> + +<hr> + + +<p>Première promenade dans cette ville soumise — ou du +moins qui le paraît. Un air de fausse sécurité. Mais cela +nous suffit.</p> + +<p>Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent +de croassants corbeaux ombragent l’avenue principale +(l’avenue du Schah) qui relie le centre de la ville aux +quatre grandes artères.</p> + +<p>Le long de ces boulevards, des magasins à la russe, +des salons de coiffure, des marchands d’antiquité, des +pharmacies, des échoppes de changeurs, des restaurants, +et des cafés étalent leurs enseignes encore écrites en russe.</p> + +<p>— Quand tu liras : « vodka » ou « vino », préviens-moi, +dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Il suffit d’entrer dans un « traktir » (restaurant) +répond Desprès…</p> + +<p>On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les +casernes où les armées du Caucase séjournèrent longtemps, +la demeure du gouverneur et son jardin à l’abandon.</p> + +<p>Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que +les soldats russes pour qui la paix est signée remontent +dans leur pays.</p> + +<p>On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne. +Ce sont d’anciennes infirmières russes. Les +ambulances ferment, mais les dortoirs de ces dames sont +toujours ouverts. Que font-elles ici ?</p> + +<p>Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des +Britanniques tout en jambes et qui ne voient personne, +des Français curieux et pressés. On les aperçoit une fois, +deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés ? Chargés de +missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On +assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils +sont discrets.</p> + +<p>Et la vie orientale continue.</p> + +<p>Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de +petites toiles rouges. Des éventaires de fruits, d’aubergines +et de tomates se sont établis sous des voûtes de +feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les pots de +lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs… Les vieilles +ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées ; +elles s’enchevêtrent et débouchent soit sous les +voûtes du bazar, soit devant le large cimetière où s’érige +la mosquée aux colonnes de faïences peintes que des +poutres consolident : le tombeau vénéré de Schah-Zadeh-Hossein…</p> + +<p>Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure, +nous découvre. Confidentiel, il glisse au « <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> » :</p> + +<p>— Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins +secs…</p> + +<p>— C’est du vin que tu désignes ainsi ?</p> + +<p>— Et de l’arak… (eau-de-vie de raisins secs). Et de la +vodka. Mais elle n’est pas naturelle.</p> + +<p>— Où donc ?</p> + +<p>— Et du « mastic ».</p> + +<p>— Du… comment ?</p> + +<p>— C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays +avec de la résine de pistachiers, explique Benoit.</p> + +<p>— Bon, décide <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je vois ça, j’aime mieux ta +« liqueur de raisins secs », comme tu l’appelles…</p> + +<p>— Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais +elle est plus sûre.</p> + +<p>— Où as-tu trouvé ça ?</p> + +<p>— Ces remèdes, on les obtient chez les « apothèkes ».</p> + +<p>— Ah ! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool… +Ça va…</p> + +<p>Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur. +Des corneilles s’envolent en criant. Il est midi… Et, +soudain, des cosaques au large chapeau de feutre galopent +à travers les rues, au grand effroi des dames voilées de +tulle blanc…</p> + +<hr> + + +<p>Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs +arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées +par des cosaques. Dans ce « traktir » qui sent le « chichlick » +(viande de mouton rôtie) et l’arak, des soldats +russes se lèvent comme nous entrons. Très raides, ils +nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la +coutume, de grandes coupes emplies de « mastic ».</p> + +<p>Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous +buvons à tour de rôle. Les Russes, toujours debout, au +garde-à-vous, attendent. Ils poussent une clameur à +« notre santé ».</p> + +<p>— J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes +bombées de nos hôtes. Ils accomplissent, ainsi, sérieusement, +un des rites de leur aimable tradition de buveurs.</p> + +<p>— Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> à son ami Desprès.</p> + +<hr> + + +<p>— Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines, +constate <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne +sais rien ? réplique Desprès.</p> + +<p>— Je ne sais rien ? Je sais qu’on a demandé aux « Britisches » +s’ils avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit +« oui » et ils veulent nous emmener à Bakou, où il y aura +du travail. Les « Britisches » veulent faire combattre +pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de +volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine +le choléra et le typhus.</p> + +<p>« Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner ? interroge +Desprès.</p> + +<p>— Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à +un verre d’eau et je te permettrai de m’offrir de l’« arak » +et du « mastic ».</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ne se trompait pas.</p> + +<p>Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements, +quittent Kasvine.</p> + +<p>— Où vont-ils ?</p> + +<p>— Dans le Caucase…</p> + +<p>Ils ne s’en cachent pas, du reste.</p> + +<p>Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les +grands mûriers de l’avenue du Schah, derrière le fanion +des volontaires de la mort qui porte des tibias blancs +sur fond noir. Les Persans regardent longuement ces +hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous +le large chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de +foin attachée près des fontes et le paquet de pansement +ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se réjouissent de ce +départ.</p> + +<p>— Au moins, dit le chef de la police indigène, les +Anglais bâtissent ; mais, partout où sont passés les Russes, +on ne voit que ruines et incendies.</p> + +<p>— Allons, tout va bien, affirme <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Les « Britisches » +vont pouvoir placer des écriteaux et des +enseignes, en anglais, un peu partout.</p> + +<p>Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la +Caspienne, opérée par les Russes pour le compte des +Britanniques.</p> + +<p>— C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque +Marcel Benoit.</p> + +<p>— Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre, +les « Britisches » pousseront l’offensive, répond <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par +les sanitaires russes, sont organisés par notre détachement. +Pour le compte des Anglais, bien entendu. Le premier +à l’usage des blessés, un autre pour les typhiques, +le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les convalescents. +Nous avons la surprise d’y découvrir tout un +solde de « sœurs de charité » russes.</p> + +<p>— On a dû les oublier, remarque <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail +terminé, les Français montent sur les terrasses de +leur maison persane. Terrasses en terre battue. L’herbe +par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans les +chambres. On y joue aux cartes, naturellement. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> +raconte des histoires. Il a liquidé son lot d’aventures +marines. Il a trouvé un nouveau « rouleau » : des histoires +de chasse.</p> + +<p>— Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais +avoir avec moi, ici, mon « américain » à six coups… +D’une précision !</p> + +<p>— Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès +en riant.</p> + +<p>— Idiot ! réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> furieux. Tu n’aurais qu’à +te placer à deux cents mètres avec une bouteille vide +au bout de ton bras droit, que tu tiendrais levé en l’air, +comme ça. Eh bien ! si du premier coup, avec mon « américain », +je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille, +je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb +dans les fesses…</p> + +<hr> + + +<p>On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher +et dormir quand la nuit se fait plus douce.</p> + +<p>Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune +clarté : les ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer +dans la plaine, la grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein +où tout le jour des caravanes de pèlerins +s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer +d’étranges fardeaux roulés dans des tapis : cadavres de +fidèles musulmans qui ont demandé à être ensevelis près +du vénéré Hossein.</p> + +<p>Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de +bonne heure. Et l’existence reprend son cours. Les vieux +landaus tournent sur les boulevards cependant que le +cocher crie : « Habarda ! » (attention !) sans ralentir son +allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent Kasvine +d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes, +de pistachiers et de champs d’abricotiers, transportent +des pastèques, des concombres et des raisins, cependant +que sur les hauts minarets des mosquées, les mollahs +crient leurs incantations habituelles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c6">VI<br> +<span class="xsmall">AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE</span></h3> + + +<p>Mon vieux, commence <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, on ne va pas moisir +dans le pays.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu racontes encore ? intervient Gaston +Desprès.</p> + +<p>— Ce que je sais. On devait aller à Bakou — ou sur la +route — avec les cosaques russes et les Arméniens pour +occuper la ville du pétrole. Eh bien ! on n’ira pas. Les +Turcs ont livré bataille. Les Russes sont rentrés en Russie +et les « Britisches » ont pris la fuite. Et ils évacuent +en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la +police que pour la guerre, les « Britisches ».</p> + +<p>— Où as-tu appris ça ?</p> + +<p>— Je ne puis révéler mes sources, réplique <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> +sévère. Et maintenant il nous faut partir. Kasvine est +menacé. Il faut imiter les Anglais qui se replient sur des +positions…</p> + +<p>— … préparées à l’avance… On connaît la formule. Où +ça, ces positions ?</p> + +<p>— Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan…</p> + +<p>— La preuve de tout cela ? réclame Marcel Benoit perplexe +encore devant ce défilé de précisions.</p> + +<p>— Demandez le « Bobard », quotidien entièrement +rédigé par <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> ! crie Gaston Desprès, goguenard.</p> + +<p>— Quelle noix ! interrompt <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>… Écoutez, j’ai +rencontré un officier anglais tout à l’heure, sur les « Téhéran-<span lang="en" xml:lang="en">road</span> » +comme ils disent…</p> + +<p>— Tu étais donc sorti seul pour aller boire ? interroge +Desprès…</p> + +<p>— Et le « Britische » m’a dit : — « Qu’est-ce que vous +fabriquez en Perse, les Français ? » Puis, sans attendre +ma réponse qui ne l’intéressait pas, l’officier a ajouté : — « Nous +n’avons pas du tout besoin de vous… »</p> + +<p>— Il avait bu, cet officier anglais ? s’informe Benoit.</p> + +<p>— Je lui ai répondu, poursuit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> sans s’indigner +outre mesure de cette interruption, que nous ne tenions +pas à rester en Perse. Alors, il m’a déclaré : — « Tant +mieux pour vous, parce que vous allez partir… » Tu la +vois, la preuve !…</p> + +<p>— Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.</p> + +<p>« Tu as tort, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, tu as tort de boire seul, comme +ça, sans retenue.</p> + +<p>Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas +d’écho. <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> a convaincu son auditoire.</p> + +<hr> + + +<p>Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. +Le 13 septembre les cinquante Français ayant chargé +leurs bagages et leurs vivres de réserve sur des fourgons, +quittent Kasvine à pied pour atteindre Hamadan, qui est, +selon les états-majors russes, à deux cent trente-sept ou +deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au +juste.</p> + +<p>Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart +des villages persans sont détruits. Une odeur +de suie humide s’en dégage encore. Les Russes sont +passés là.</p> + +<p>Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis +d’Hamadan.</p> + +<hr> + + +<p>Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on +découvre la ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses +ruelles, le dôme gris de sa vieille mosquée où se posent +des pigeons familiers… Près des camps anglais, quelques +amas de briques crues et, à deux pas de la route, un lion +de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel +s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux +ciselés, noués d’une cordelette… Les femmes qui désirent +accoucher d’un enfant mâle viennent implorer ce lion +sculpté.</p> + +<p>Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au +soleil : la puanteur d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah +et de Kasvine… La rivière qui dégringole à travers la +ville, et qui vient des montagnes, sert aux ablutions, aux +lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des +charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, +car « toute eau courante est bonne à boire ».</p> + +<p>A droite, quelques monticules de terre sans croix ni +inscriptions : ce sont les tombes des Chrétiens chaldéens +qui ont pu s’évader d’Ourmiah et sont arrivés jusqu’à +Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont +déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants +ne restent jamais en repos.</p> + +<p>Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. +Cependant, aucun de ceux qui montent jusqu’ici, +avec les porteurs de civières, ne songe à combler ces +trous qui s’agrandissent.</p> + +<p>— C’est probablement en ces lieux, observe Marcel +Benoit — près du lion de pierre qui accorde la grossesse +aux femmes indigènes, que l’on peut situer, d’accord avec +la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de Sémiramis, dont +Hérodote a écrit comme on sait : « Ses enceintes sont +excentriques et construites de telle sorte que chacune +dépasse l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de +ses créneaux… Il y avait en tout sept enceintes, et dans +la dernière, le palais et le trésor du roi… »</p> + +<p>Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. +La pierre manquait donc en Médie ? Les enceintes étaient-elles +bâties, comme les maisons persanes d’aujourd’hui, +en briques crues ou en briques mal cuites ? D’Ecbatane, +pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre renversé +le long du chemin…</p> + +<hr> + + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à +nous annoncer, entre dans la chambre où se tiennent +d’habitude nos « soviets », comme on prend l’habitude +de le dire.</p> + +<p>— J’ai rencontré des revenants…</p> + +<p>— Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.</p> + +<p>— J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah : +Nicodème et Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas +ne doit pas être loin.</p> + +<p>— Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens +à Hamadan.</p> + +<p>Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en +effet. Pas tous. Une petite partie seulement. En juillet, +après la retraite des cinquante Français, les Turcs et les +Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les Chaldéens d’Ourmiah +n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour +Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les +Pères Lazaristes, M<sup>gr</sup> Sontag, le Père Dunkha, d’autres, +sont restés à la Mission. Tandis que les Chaldéens fuyaient, +abandonnant dix ou douze mille morts en route, les +Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens +qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.</p> + +<p>— Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes +ont conseillé de s’armer, les voici qui reparaissent, sans +armes, misérables, mais tout à fait effarés de se découvrir +des victimes dans le moment où ils se croyaient les maîtres. +Quel cauchemar ! conclut <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Ou quel remords ! appuie Marcel Benoit.</p> + +<hr> + + +<p>La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à +Zendjan, comme à Kasvine, des collines rougeâtres, sans +culture, des montagnes de carton déboisées composent un +paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus le long +des routes de Kasvine à Hamadan… Cependant les environs +de Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, +dans les vergers, on trouve la vigne, l’abricotier et le +jujubier.</p> + +<p>Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction +du temple de Jérusalem, une importante colonie +israélite (trois mille âmes), on nous montre, sur une +hauteur, près d’un petit cimetière juif, une construction +rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en +forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une +petite porte basse, en granit, tournant sur elle-même +permet au visiteur de pénétrer dans une étroite pièce. Il +y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un mollah du +culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, +par une ouverture, on se glisse dans une chambre un peu +plus obscure.</p> + +<p>Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux +de pierre, côte à côte. Des broderies modernes, faites à la +machine à coudre, courent le long des sarcophages de +bois sculpté. Le plus ancien renferme la dépouille d’Esther, +princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure. L’autre, +qui date de quatre ans, — on nous dit qu’il est « vieux de +plus de mille ans », — construit sur le modèle du premier, +recouvrirait le corps de Mardochée. Contre les murs, des +inscriptions hébraïques tracées dans la pierre d’albâtre. +Une lampe à pétrole « <span lang="en" xml:lang="en">made in Germany</span> » flambe doucement +dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours +contre l’invasion des morts musulmans et qui doit +remonter aux premiers temps de l’Islam.</p> + +<p>Le rabbin nous avertit :</p> + +<p>— Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. +Un Français les a pris.</p> + +<p>— Quel Français ?</p> + +<p>L’interprète nous traduit :</p> + +<p>— Il ne sait pas.</p> + +<p>— Il y a longtemps ?</p> + +<p>— Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.</p> + +<p>A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés +à la mémoire d’Esther et de Mardochée…</p> + +<p>Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop +blanc. Des femmes voilées de noir trottinent, les jambes +arquées, les genoux saillants sous le linceul qui cache +leurs formes. Des Persans coiffés du large feutre conique +lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne dans +le ciel…</p> + +<hr> + + +<p>Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée +par les Russes, presque rien ne subsiste de l’influence +ancienne.</p> + +<p>Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent +également le turc et le français, parlent encore un peu la +langue de leurs anciens maîtres. Au temps de paix, cinq +cosaques assuraient la police de la cité.</p> + +<p>Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, +après l’armistice de décembre 1917, les derniers soldats +russes qui s’attardèrent dans la ville furent cependant +sournoisement assassinés par les Persans, qui sont lâches +et cruels.</p> + +<p>Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues +sont écrits en anglais : « <span lang="en" xml:lang="en">London street</span> », « <span lang="en" xml:lang="en">Victoria +road</span> », etc…</p> + +<p>— C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.</p> + +<p>— Les « Britisches » ne se rendent pas compte, déclare +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises +qui, par Bagdad, viennent de l’Égypte ou des +Indes ; les pharmaciens vendent toujours de l’arak (eau-de-vie +de raisins secs) et du mastic (absinthe fabriquée avec +la résine du pistachier) : mais ils nous offrent également +du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet +ancien territoire russe.</p> + +<hr> + + +<p>A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses +qui descendent vers les plateaux inclinés, c’est le +même peuple de saïds aux yeux sournois, de mollahs à +turbans blancs, de Persans en lévites noires et la foule +des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et +des mendiants couverts de haillons multicolores et les +chiens faméliques, chargés ici, comme dans le reste de la +Perse, du service de la voirie et qui dépècent aussi bien +les cadavres des chameaux que ceux des hommes abandonnés +sur les pistes des caravanes.</p> + +<p>Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy ; +on rencontre cependant encore quelques Russes +et des dames, infirmières en jupons courts qui baladent +leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu retourner +dans la Russie bolchevisée.</p> + +<p>Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les +maîtres d’hier se réfugient loin des Anglais.</p> + +<p>— Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait ? demande <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— On se repose, répond Desprès.</p> + +<p>En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils +attachés aux forces anglaises qui doivent aller reprendre +Bakou ? Ou bien descendront-ils sur Bagdad ?</p> + +<hr> + + +<p>En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit +le grand deuil des musulmans chiites. Il dure une dizaine +de jours. Vers les cinq heures du soir, du côté où le petit +pont en dos d’âne s’arrondit sur le torrent, près de la mosquée +en bois, ajourée comme une claie, des voix d’enfants +psalmodient les louanges des prophètes. La nuit +tombe vite. Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, +nous heurtons tout d’un coup, au coude de quelque ruelle +montante, des porteurs de lanternes. Leurs chants sur la +même note rappellent les incantations africaines. Ces +hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile +noir, le torse entouré de cuir. Certains, dans leur main +droite, tiennent une écuelle d’eau où nagent une pomme, +un coing, des fruits…</p> + +<p>La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent +les chiites. Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple +qui est pareil à une quelconque maison persane, où les +murs de bois et de briques crues sont percés de nombreux +trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole +ni minaret.</p> + +<p>Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du +saint lieu. Un personnage à turban noir et grande barbe +met pied à terre. C’est un prédicateur qui vient se lamenter +sur la mort des imans. Chez les Persanes voilées, +assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui jacassent, +le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante, +psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils +d’Ali, Hassan et Hossein, mis à mort par les Sunnites. +Les assistants sanglotent en cadence, les femmes miaulent +par intervalles. C’est rituel. Pas de larmes. Des cris.</p> + +<p>A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent +la ville pénètre dans la mosquée. Les lampes qui +fument répandent une violente odeur d’huile et d’encens. +L’air sent également le tabac et l’opium.</p> + +<p>Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des +martyrs. Les fidèles répondent par des sanglots convulsifs +bien imités. Cela augmente, monte, se prolonge dans +un crescendo de dissonances étranges, contraires à tous +nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des prières +que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les +femmes qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, +et les hommes, avec mille politesses, s’offrent les uns aux +autres de petites tasses de thé sucré…</p> + +<p>Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques +de la procession portent un « kindjar » (poignard) ou un +long sabre. Ils entourent un mannequin décapité devant +quoi ils balancent des bannières surmontées de la main +d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, +ils scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se +donnent eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante +accompagne ces hommes qui se tailladent le crâne. +Bientôt leur visage, leurs mains, leurs habits, — une +longue tunique blanche, — sont couverts de sang. Quelques-uns, +le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, +en hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque +de recevoir quelque balafre, ils tâchent d’essuyer sur une +face maculée le sang sacré qui coule des blessures.</p> + +<p>Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde +sauvage qui s’éloigne maintenant et s’enfonce sous les +mûriers du ravin. Deux enfants, entraînés dans cette +foule, sont portés par des fidèles, en holocauste. On voit +leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de +droite à gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent +l’épaule et le front à coups de poing. Sur les toits +des maisons, des femmes accroupies jettent de grands cris.</p> + +<p>La procession s’enfonce lentement dans les ruelles +sombres. Du haut de nos terrasses, longtemps encore +nous écoutons décroître ces clameurs scandées et ces +chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans l’avenue, +silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au +pied, rangés en prévision de troubles, qui attendent la +relève et parlent dédaigneusement de ces « natives » +(indigènes) sûrement un peu malades…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c7">VII<br> +<span class="xsmall">LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE</span></h3> + + +<p>Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes +positions qu’ils occupaient dans la région de Salmas +et de Tauris ?</p> + +<p>Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient +délaissé Ourmiah assiégée pour gagner Hamadan rafistolent +leurs antiques voitures à deux roues. Ceux qui se +cachaient pour ne point être enrôlés de force dans l’armée +assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant +montrer leur visage taillé en dessous.</p> + +<p>Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les +mercantis de la plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour +de la Mission catholique : Salomon, à la peau grêlée, et +l’interprète Nicodème, tout de blanc habillé. Ces messieurs +achètent des roubles à bas prix : cent roubles pour +quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement +dans leur pays, car ils se sentent le courage d’y +retourner maintenant que le danger a disparu.</p> + +<p>Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, +ni âne, ni chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, +bricolent de-ci de-là, et leurs femmes aux larges jupes +travaillent avec les pauvresses persanes à l’empierrement +des routes, pour le compte des Britanniques.</p> + +<p>Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en +ce moment cantonnés, — construite sur le modèle de +toutes les maisons persanes : une cour, un minuscule +verger, une pièce d’eau pour l’agrément des moustiques, +un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les +diverses épouses du propriétaire, — parfois viennent +nous rendre visite une Chaldéenne de trente ans qui en +paraît bien quarante-cinq, sa fillette et un homme d’un +certain âge, son mari. Une barbe noire et frisée tournoie +sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte le +chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches +des popes. Il est prêtre de la religion russe orthodoxe. +Il fut jadis prêtre de l’Église romaine ; mais lorsque les +Russes vinrent en nombre à Ourmiah, il crut sage de se +rallier à l’orthodoxie toute-puissante.</p> + +<p>Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les +membres de la Mission catholique d’Ourmiah avaient été +assassinés par les « Kourdes », après l’exode des Chaldéens, +et que les orthodoxes russes s’étaient retirés de la ville…</p> + +<p>Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien : +elles lavent du linge et mendient à l’occasion.</p> + +<p>— Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant +sa barbe, mais je ne puis pas. Je suis prêtre…</p> + +<p>Et comme il entend parler de missions évangéliques +protestantes en Perse, il songe sérieusement à se convertir +à la nouvelle religion.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant que des cavaliers et des « volontaires » des +anciens bataillons assyriens remontent sur Ourmiah, par +Zendjan, des Chaldéens descendent sur Bagdad, d’où ils +gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.</p> + +<p>Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller +en France, mais atteint de paludisme, il grelotte sous ses +couvertures. Devant un aumônier français, qui visite les +malades, il se lamente comme ceux de sa race ; il croit sa +dernière heure venue et recommande déjà son âme à Dieu, +comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.</p> + +<p>— Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre +ami Yonas qui est très gravement atteint. Il a le typhus.</p> + +<p>— Yonas a le typhus ? s’inquiète Nicodème.</p> + +<p>— Oui. Et je ne vous cache pas : on ne sait s’il pourra +s’en tirer.</p> + +<p>— Yonas va mourir ! reprend Nicodème. Et vous allez +le voir. Demandez-lui donc, monsieur l’abbé, le passeport +qu’il a fait établir pour la France. Il me servira. J’ai perdu +le mien.</p> + +<hr> + + +<p>Les domestiques chaldéens de la Mission catholique +d’Ourmiah qui portent la casquette des séminaristes, +avec les initiales SV, apprennent ici — pourquoi l’ignoraient-ils +encore ? — le massacre, à Ourmiah, de M<sup>gr</sup> Sontag +et des autres Pères de la Mission. Ils se composent +des visages de bedeaux consternés, se regardent, puis, +naturellement leurs premiers mots :</p> + +<p>— Qu’allons-nous devenir ?</p> + +<p>Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, +reçoit cette nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de +nouveaux détails avec une grande fermeté d’âme.</p> + +<p>— Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait +en courant, les Pères Lazaristes ont voulu, malgré les +conseils, rester dans leur Mission. C’était très imprudent.</p> + +<p>C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la +mort du Chaldéen Yonas, fils de Yonathan, du village de +Gulpacha ou Gulpachan.</p> + +<p>Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au +petit cimetière des Chaldéens, près du lion de pierre… +Nicodème, remis de sa fièvre, s’estime encore trop faible +pour marcher, mais il réfléchit.</p> + +<p>— Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup +de sacs de blé et des sacs de krans… Ah ! tout est perdu, +les Kourdes les emporteront…</p> + +<hr> + + +<p>Élisa, une Chaldéenne de quinze ans, — qui en paraît +vingt, — a suivi les Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. +Elle abrite sous des sourcils tracés au pinceau de +grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la présente aux +Français :</p> + +<p>— Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses +nouvelles depuis treize ans. Cette enfant, considérée +comme orpheline, a été recueillie par les Religieuses…</p> + +<p>La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans +abandonnent ainsi femme et enfants pour chercher +fortune aux États-Unis. En cas de danger, chacun pour +soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon, Rabbi +Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au +moment de l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune +femme, les deux autres, une vieille mère impotente.</p> + +<hr> + + +<p>Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et +persan au Consulat américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. +Il est venu avec sa femme. Cependant nous lui +connaissions trois enfants échelonnés de un à sept ans.</p> + +<p>— J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il… La +dernière, qui commençait de marcher, nous avons dû +l’abandonner sur la route sans pouvoir l’enterrer… Oui, +elle n’était pas encore morte.</p> + +<p>Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes +avec des enfants au-dessous de trois ans… Sont-ils morts, +au cours de l’exode, des fatigues de la route ? Il paraît que +lorsque les Chaldéens fuyaient en désordre, des obus tombèrent +parmi eux. Les mères, déjà embarrassées dans +leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés +sur le bord du chemin.</p> + +<p>Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert +une excuse qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la +répète toujours :</p> + +<p>— C’était pour fuir plus vite…</p> + +<hr> + + +<p>Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer +à l’exécuter, d’attendre son contre-ordre.</p> + +<p>C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains +humoristes militaires. Axiome plein de scepticisme et +d’expérience, du reste. Une fois de plus, nous en avons la +preuve.</p> + +<p>Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter +sur Bakou, voici, en effet, qu’on nous avertit de descendre +sur Bagdad. C’est un ordre télégraphique. De là, +les cinquante Français seront dirigés sur la Syrie.</p> + +<p>Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés +dans notre petite maison d’Hamadan — où, en principe, +nous ne faisions que passer — à peu près un mois et demi. +Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans profit. Elles +ont révélé un <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> détective de grand style. L’ancien +matelot, l’ancien critique militaire des « Soirées +d’Ourmiah », l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, +avait remarqué les inquiétants agissements des Chaldéens +interprètes Nicodème et Israël. A la suite d’une surveillance +habile, <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> est parvenu à prouver que les +deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient +aux marchands indigènes du bazar les fournitures de +l’ambulance.</p> + +<p>Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons +pour la Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les +Français se séparent des deux Chaldéens, sans fracas, +mais avec fermeté.</p> + +<p>— Nous les reverrons encore, assure <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Ils seront +à Bagdad avant nous…</p> + +<p>Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, +mettent à notre disposition des autos américaines.</p> + +<p>Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu +d’arbres, qui prennent déjà les teintes de l’automne, dans +les montagnes du massif de l’Helvend. Dans la plaine, à +la tombée du soir, coupant les collines et la vallée, une +série de trous de taupes qui montent, descendent… Ce +sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, +le long de la route ; les murs noircis de fumée sont encore +debout. Ces tranchées où l’eau s’amasse, ces ruines, c’est +tout ce qui reste des combats de la dernière guerre…</p> + +<p>Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques +Arabes de Bagdad galopent l’amble dans la campagne. +Des convois de chameaux nous croisent. Ils apportent +du camp anglais de Kanikine des vivres et des bidons de +pétrole… Tout le long du parcours, sous la surveillance +des Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, +empierrent et nivellent un nouveau tracé. Dans +quelques années, à côté des vieilles pistes pour caravanes +et des sentiers établis sous le règne de Schah Abbas +(comme disent toujours les guides), une route nouvelle +large et bien entretenue, sera construite.</p> + +<p>Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les +autos, nous campons à 25 kilomètres de Kermanschah, +au pied du fameux rocher de Bizoutoum<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. C’est là, dans +une anfractuosité du rocher, à l’abri du vent et des pluies, +que se cache le bas-relief du roi Darius. La sculpture +enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton +d’un admirable bas-relief de bronze. On y accède par un +sentier à travers des blocs de pierre taillés… Au-dessous +du tableau, à peine visibles, des inscriptions en trois +langues…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de l’ancienne +route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à Hamadan, +l’<i>Ecbatane</i> classique tombée elle-même au rang de bourgade pendant +la période des princes Sophis, un chétif village a pris le nom de la +montagne appelée par les auteurs grecs <i>Baghistana</i> et par les modernes +<i>Bechtstoum ou Bisoutoum</i> (<i>Takt-i-Bostan</i>, la voûte des jardins). Dominant +les jardins et le torrent qui les arrose, un énorme rocher perpendiculaire, +haut de 1.160 mètres, a été nivelé et poli à 100 mètres au-dessus +de la plaine, et sur cette tablette gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, +a fait sculpter un bas-relief colossal au-dessus d’une interminable +inscription cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son +règne. Le bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage +Gaumatès, et recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription +est en trois langues, les trois langues officielles de la chancellerie des +souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien ; elle est +disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des sculptures, +et ne comprend pas moins de quatre cents lignes. (<i>L’Asie</i>, par +M. <span class="sc">Lanier</span>).</p> +</div> +<p>Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien +cimetière. Sur les pierres tombales, couvertes d’inscriptions, +on voit encore, sculptés d’une façon précise par +quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et deux fantassins. +L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde +d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes +indolents paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les +pierres tombales vestiges des grandes guerres anciennes. +Des Kurdes élancés, des habitants du Lauristan, habitent +encore dans l’ancien caravansérail ; le reste du village a +été brûlé par les Russes.</p> + +<p>A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain +matin au camp anglais, situé sur une hauteur. De +là, nous découvrons l’oasis de Kermanschah, les mûriers, +les abricotiers jaunis, les vignes rousses, les grands platanes +déjà saisis par l’automne.</p> + +<p>La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme +toutes les villes persanes. De loin, elle semble en ruines. +Elle est construite en briques crues. Cependant les Anglais +trouvent le moyen d’édifier leurs camps avec des pierres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p4c8">VIII<br> +<span class="xsmall">KERMANSCHAH, VILLE KURDE</span></h3> + + +<p>Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées +de cette allée de figuiers et de jujubiers, ainsi nous +apparaît d’abord Kermanschah. Des Kurdesses aux nobles +attitudes, le visage découvert, quelques-unes vraiment +très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français, +nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, +comme dans toutes les villes persanes, le seul endroit +animé. Les ruelles serrées, toutes en détours et impasses, +longent les hautes murailles des maisons fermées au +regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques +cuites. Des soupiraux laissent passer une rare lumière.</p> + +<p>Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs +de tabac, dans l’allée des chaudronniers, puis dans +l’allée des confiseurs.</p> + +<p>Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart +des tapis sont fabriqués sur des machines allemandes, +à Tauris, et la formule des vieilles teintes, si elle n’est pas +perdue, n’est plus employée. On utilise désormais les +produits chimiques européens. Le véritable ancien tapis +persan ne se trouve que dans quelques familles. Les +cotonnades des Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins +persans, répètent l’éternelle feuille en forme de cœur +allongé ; les broderies à la machine à coudre ont remplacé +les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa région, +où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici +les fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs +kalyans et les narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche +brûlée nous saisit. Des fumeurs d’opium sont couchés là. +Au reste, voici les petits pots de terre, les tuyaux sculptés +et les baguettes d’opium jaune.</p> + +<p>Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe +et longs cheveux, comme on le heurte dans tous les bazars +de Perse, chante devant les boutiques les louanges d’Allah +ou la mort d’Ali…</p> + +<p>Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles +faïences peintes, des musulmans chiites s’arrêtent +et nous regardent sournoisement. Avant d’entrer, ils +touchent de leurs mains et baisent ensuite la chaîne de +cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.</p> + +<p>Comme nous allions le long des éventaires, à travers +les passages étroits du bazar qui montent, descendent, +tournent sur eux-mêmes, un remous se produit dans la +foule. Elle se range de chaque côté des boutiques. Six +cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux +passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil +russe ancien modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du +bonnet blanc des cosaques, le visage mat d’un « faiseur » +de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur persan. Les marchands, +assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes, se +lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la +tête… Des Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, +assistent, indifférents, à ce cérémonial.</p> + +<hr> + + +<p>Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons +dans le matin froid.</p> + +<p>Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des +buissons de houx, des chênes nains surgissent. Et puis, +voici la pluie. Les autos patinent sur la terre argileuse. +Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des nombreux +camps que les Anglais ont semés sur leur route de +conquête. Nous restons là, deux jours sous nos tentes +secouées par l’ondée. Les conducteurs s’étonnent de ces +orages : la saison des pluies, dans ces régions est en septembre +et mars, mais il faut croire que la guerre encore a +modifié tout cela.</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour +prendre le vent. Mais en peu de temps, il est environné +par la bourrasque.</p> + +<p>— Quel pays ! marmonne-t-il en entrant sous la tente. +De quelque côté qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la +g… (figure).</p> + +<p>Desprès l’interpelle :</p> + +<p>— Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut ! +Tu as l’air d’avoir fait la traversée du Havre à la nage…</p> + +<p><span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> qui commence à être habitué à la mauvaise +humeur de son compagnon, constate avec philosophie :</p> + +<p>— Je savais bien… Y a pas que la pluie… Y a Desprès.</p> + +<p>Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, +comme la plupart des villages, sur le chemin suivi +par les armées russes… Les Kurdes qui habitent dans ces +pays, pillaient les convois des cosaques et se retiraient +ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général +Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en +ces régions reculées, incendièrent tous les villages, par +représailles.</p> + +<p>Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. +C’est fini des hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, +un jour entier, dans les lacets de la nouvelle route. On +voit encore l’ancienne piste des caravanes.</p> + +<p>Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une +pauvre végétation : arbres à gros troncs, quelques houx +et, dans la vallée, des saules. Les rochers à pic forment +une véritable forteresse de blocs inaccessibles ; le ton +blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent +certains déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. +Ce sont les fameuses portes de Zagros, chemin de toutes +les invasions.</p> + +<p>Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack — ou +de Païtack — des Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme +nous, d’Hamadan, et qui se dirigent sur Bakouba, direction +de la route de Mossoul, défilent dans une tourmente +de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux +fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, +ressemblent de loin, dans la campagne noire chargée +de gros nuages, à des piques… Les misérables +« Djilos » sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements +tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils +s’avancent à pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer +leurs chevaux… Les bandes d’Alexandre le Grand et des +anciens conquérants devaient avoir, dans ce même paysage, +cette allure de hordes désordonnées…</p> + +<p>— Encore ! dit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Je savais bien qu’on les retrouverait.</p> + +<p>— Qui donc ? demande Desprès.</p> + +<p>— Les « volontaires des bataillons assyriens ». Je suis +sûr qu’il y a Nicodème et Israël parmi eux…</p> + +<p>— C’est pas une raison parce que tu as réussi une « filature » +pour te croire infaillible, répond Desprès. Tu « les » +vois partout, maintenant !</p> + +<p>— Tu les reverras, reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Tu les reverras +à Paris, sur les boulevards. Ils te vendront des +lacets.</p> + +<p>C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige +à un repos d’une semaine qu’un radio britannique nous +annonce la signature de l’armistice.</p> + +<hr> + + +<p>Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis +les passes de Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, +mais aujourd’hui nous franchissons la frontière persane, +que désigne encore sur un monticule une vieille tour en +ruines. La route court à travers un chaos de vallonnements +déserts où planent des vautours et des oiseaux de +proie. Une rivière au loin que souligne une ceinture +de lauriers-roses et de roseaux. Quelques arbres sur les +collines.</p> + +<p>Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste +espace où ont surgi près de cinq cents tentes anglaises.</p> + +<hr> + + +<p>Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et +d’orangers luisants… La sirène d’une auto nous rappelle +la vie civilisée et, surtout, au crépuscule, le ronflement +des moteurs dans le silence de l’oasis, les tremblantes +lumières des camions qui reviennent de Bagdad… De ce +sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu +déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, +parce que l’ordre nous est enfin venu de rentrer en +France par Bagdad et Bassorah…</p> + +<p>A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les +verdoyants vergers qui encerclent les villes, je ne garde +qu’un souvenir de rochers et de poussière… L’indigène +nonchalant, endormi dans son rêve d’opium, cruel dans +ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus +fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son +pays en colonisation.</p> + +<p>Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée +ironique, ce qu’il préférait : des Russes ou des +Anglais, m’avait répondu :</p> + +<p>— Ce n’est pas la même chose ! Quand les Anglais +s’installent quelque part, c’est pour toujours.</p> + +<p>« Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous +comprennent mieux.</p> + +<p>Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement +du Caucase… Et voici que je songe aux aimables Slaves +de Tiflis, — n’essayons pas de rappeler leurs noms — au +petit praporchick Vasily, au charmant capitaine Bobbyck, +à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina…</p> + +<p>Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune +femme. Ils fuient la Russie bolchevisée. Marcel Benoit est +allé leur parler. Il revient, les lèvres pleines de nouvelles. +<span lang="en" xml:lang="en">Captain</span> l’interroge :</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu leur disais ?</p> + +<p>— Qu’il ne faut pas abandonner son pays…, répond +Benoit.</p> + +<p>— Tu en as de bonnes, toi ! Pourquoi leur racontais-tu +ça ?</p> + +<p>— Parce que je le pense…</p> + +<p>— L’expérience m’a appris, poursuit <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, qu’il +ne faut pas empêcher les gens de faire une bêtise…</p> + +<p>— Pourquoi ? je te prie.</p> + +<p>— Parce qu’ils en font une autre… Et la jeune femme +russe, qu’est-ce que tu lui disais ? reprend <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>.</p> + +<p>— Rien…</p> + +<p>— Rien ? Je te voyais d’ici faire des grâces… Tu étais +joli ! Tu devais lui baragouiner dans ton « russe » spécial : +« Madame, je me prosterne à vos pieds et j’y reste humblement +étendu… »</p> + +<p>— Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition ? +demande Marcel Benoit ironique…</p> + +<p>— Oui, riposte <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>. Et j’ai même entendu la réponse +de la jeune femme russe quand tu lui as annoncé +que tu restais à ses pieds…</p> + +<p>— Qu’a-t-elle répondu ? questionne Benoit sans défiance.</p> + +<p>— Elle a répondu : — « C’est très bien… Mais qui donc +ici est chargé de l’enlèvement des ordures ? »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="epilogue">ÉPILOGUE<br> +PRÈS DES AUTOS DU RETOUR</h2> + + +<p>Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent +sur la route. Une brume blanche s’élève +dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur pipe courte. +On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.</p> + +<p>Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit +de leurs promesses, de porter secours aux Chaldéens +d’Ourmiah. Hier encore, ils fuyaient, abandonnant ces +territoires qu’ils ont lentement conquis sur les Russes.</p> + +<p>Un de ces « Britisches », comme les appelle <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>, +traduisant à sa manière un proverbe légendaire dans son +île, nous confie :</p> + +<p>— Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous +oublions de gagner toutes les batailles, sauf la dernière…</p> + +<p>Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que +nous avons quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, +par Recht, par tous les chemins qui conduisent à +Bakou et à Tiflis…</p> + +<p>Soudain, un coup de sifflet prolongé :</p> + +<p>— Les Français sont prêts ?</p> + +<p>— Nous sommes prêts.</p> + +<p>— Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe +Persique, le golfe d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, +en voiture ! annonce joyeusement <span lang="en" xml:lang="en">Captain</span>… On va +reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. +Quelle bonne vie !</p> + +<p>Le monsieur russe et sa jeune femme — une brune aux +yeux trop fixes — feront étape avec nous, par faveur spéciale. +Au moment de partir, celle auprès de qui Marcel +Benoit faisait l’empressé, murmure à nos côtés, mais assez +haut pour que nous puissions l’entendre :</p> + +<p>— Chère, chère Russie…</p> + +<hr> + + +<p>Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, +si curieuse quand même, où nous avons vécu près de +quinze mois, où nous avons enseveli les cendres de trois +des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude vainqueur. +Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à +dire :</p> + +<p>« Perse, chers grands déserts de l’Iran… »</p> + +<p>Et cependant…</p> + + +<p class="sign">Ourmiah, 1917.<br> +Port-Saïd, 1918.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<figure><img src="images/map.png" alt=""> +<figcaption>Voyage de cinquante Français.</figcaption> +</figure> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">PREMIÈRE PARTIE</span><br> +A TRAVERS LA RUSSIE</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="h sc">Avertissement.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#avert">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="r top07"><div>I.</div></td> +<td class="h top07">Les rapatriés russes</td> +<td class="bot r top07"><div><a href="#p1c1">3</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">Ivan le maximaliste</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">Les déserteurs d’Archangel</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">21</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">Un couvent à Vologda</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">Moscou, grand village</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">Dans la gare de Tsaritzyne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">De Grosny à Derbent</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">55</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">DEUXIÈME PARTIE</span><br> +LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">L’arrivée à Tiflis</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">Le praporchick Vasily</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">Nina Mikhaïlovna</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">Au club de Paris</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">85</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">L’hôpital russe modèle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">Chez Nina</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">97</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">La légende du moine Raspoutine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">Tatiana parle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">La petite Cadia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">Avec miss Sophia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">129</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="h">Quelques lueurs sur Sophia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="h">Derniers jours</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">147</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">TROISIÈME PARTIE</span><br> +PRÈS DU LAC D’OURMIAH</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">Lettres à Sophia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">La vie à Ourmiah</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">165</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">Actions d’éclaireurs</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">169</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">Nos voisins les Russes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">173</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">Cinquième lettre à Sophia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">181</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">Le capitaine russe Bobbyck</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c6">187</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">Nikadémous le Chaldéen</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c7">193</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">L’homme-qui-doit-mourir</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c8">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">Une réponse de Sophia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c9">207</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">Indigènes d’Ourmiah et d’alentour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c10">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="h">Les « Soirées d’Ourmiah »</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c11">215</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="h">Consultation gratuite</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c12">221</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="h">Divertissement</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c13">227</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="h">Autres distractions</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c14">233</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="h">Avant la fin</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c15">239</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="h">Les bataillons chaldéens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c16">247</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="h">Les derniers Russes d’Ourmiah</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c17">251</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="h">Dans la ville en état de siège</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c18">257</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="h">Le retour de Lentina</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c19">265</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="h">Sous le règne des Chaldéens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c20">269</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="xsmall">QUATRIÈME PARTIE</span><br> +LA ROUTE DES CARAVANES</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">Prisonniers</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c1">283</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">Ce qu’on rencontre à Tauris</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c2">295</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">La caravane</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c3">303</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">L’art des interprètes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c4">307</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">Dans Kasvine, colonie russe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c5">315</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">Au camp anglais sous Ecbatane</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c6">325</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">Les réfugiés de Chaldée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c7">337</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">Kermanschah, ville kurde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p4c8">345</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="h sc top07">Épilogue</td> +<td class="bot r top07"><div><a href="#epilogue">353</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em narrow noindent small">CE LIVRE, LE SEIZIÈME DE LA +COLLECTION DU « ROMAN FRANÇAIS +D’AUJOURD’HUI », PUBLIÉE, +SOUS LA DIRECTION DE FRANCIS +CARCO, PAR LA CITÉ DES LIVRES, +A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER A +ARGENTEUIL SUR LES PRESSES DU +MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA, +H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR, +LE VINGT-HUIT FÉVRIER +MIL NEUF CENT VINGT-SEPT.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78405 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78405-h/images/cover.jpg b/78405-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b25a485 --- /dev/null +++ b/78405-h/images/cover.jpg diff --git a/78405-h/images/map.png b/78405-h/images/map.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e679643 --- /dev/null +++ b/78405-h/images/map.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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