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diff --git a/78350-h/78350-h.htm b/78350-h/78350-h.htm new file mode 100644 index 0000000..343e462 --- /dev/null +++ b/78350-h/78350-h.htm @@ -0,0 +1,5619 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Plainte contre inconnu | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 2em 40%; font-size: 90%; } + +.offr { margin-left: 30%; text-align: center; text-indent: 0; } +.ind { margin: 1em 0 1em 3em; text-indent: 0; } +.dedic { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-style: italic; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 800px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">DRIEU LA ROCHELLE</p> + +<h1><span class="large">PLAINTE</span><br> +CONTRE INCONNU</h1> + +<p class="c i b">édition originale</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="b">Librairie Gallimard</span><br> +<span class="small">ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</span><br> +3, rue de Grenelle, (<small>VI</small><sup>me</sup>)</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DE CET AUTEUR</p> + + +<ul> +<li>INTERROGATION (N. R. F.)</li> +<li>FOND DE CANTINE (N. R. F.)</li> +<li>ÉTAT CIVIL (N. R. F.)</li> +<li>MESURE DE LA FRANCE (Grasset)</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>, <span class="xsmall">APRÈS IMPOSITIONS +SPÉCIALES</span>, <span class="xsmall">CENT HUIT EXEMPLAIRES +IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ +LAFUMA-NAVARRE</span>, <span class="xsmall">DONT HUIT EXEMPLAIRES +HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H</span>, <span class="xsmall">CENT +EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES +DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS +DE I A C</span>, <span class="xsmall">ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE +EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE +L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR +FIL LAFUMA-NAVARRE</span>, <span class="xsmall">DONT DOUZE EXEMPLAIRES +HORS COMMERCE MARQUÉS DE</span> a <span class="xsmall">A</span> l, +<span class="xsmall">SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS +DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 750, <span class="xsmall">TRENTE EXEMPLAIRES +D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE</span> +751 <span class="xsmall">A</span> 780, <span class="xsmall">CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT +ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION +ORIGINALE</span>.</p> + +<p class="c"><span class="xsmall">EXEMPLAIRE</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="xsmall">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION +RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y +COMPRIS LA RUSSIE</span>. <span class="xsmall">COPYRIGHT BY LIBRAIRIE +GALLIMARD</span>, 1924.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">NOUS FÛMES SURPRIS</h2> + +<p class="dedic">A Dunoyer de Segonzac.</p> + +<blockquote class="epi"> +<p>Ils aperçoivent dans la plupart des +ridicules le germe des vices.</p> + +<p class="sign sc">B. Constant.</p> + +</blockquote> + +<p>Nous fûmes surpris, comme nous descendions +de Verdun, par la nouvelle âprement +attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre +ans, soudain incroyable.</p> + +<p>En l’honneur de l’armistice, mon général +américain me chargea de pourvoir à une +bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. +Je raflai des bouteilles de champagne et +de fine dans une ville de l’arrière. Elle perdait +sa situation : les soldats, qui avaient +pu s’y cacher, sentaient moins leur honte +et se réjouissaient timidement de la nouvelle +orientation ; tapis longtemps dans la coulisse +d’un grand paysage humain — mille +trous, mille traits éphémères, arbres immenses +de fumée — les habitants comptaient +leurs profits. Plus tard ils regretteraient le +pittoresque.</p> + +<p>La bâfrée eut lieu chez le dernier curé +d’un antique village, tandis que sur la route +passaient encore de puissantes caravanes. +La cuisinière, avec un soin infini, où se +mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre +reconnaissance, un étonnement sans curiosité, +une minutieuse ignorance du génie +américain, nous avait préparé deux ou trois +plats exquis qui furent emportés dans des +torrents d’alcool.</p> + +<p>Trois jours plus tard, je pus venir à Paris +en fausse permission. J’y arrivai après une +course à cheval et en auto qui avait brassé +mon sang. Le soir, j’allai au bar recruter des +compagnons. Grâce à un camarade de collège, +que je croyais sous terre depuis 1914, je +m’accointai avec Guy La Marche et un autre. +Nous dînâmes dans une petite boîte tenue +par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières +perles avec le pianiste. Elle avait eu +d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux +d’entre les pieds d’un seigneur autrichien +qui avait été tué à la tête de ses hussards, +dans les plaines de Galicie — ô mythes +d’hier !</p> + +<p>Guy La Marche était lieutenant dans les +tanks. Il était grand comme beaucoup de +Français. Ses épaules étaient larges, presque +épaisses, mais tombaient agréablement ; sa +taille pas assez étroite ; ses jambes suffisamment +longues. On se félicitait de voir +qu’il avait manqué d’être très beau mais +qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait +posé comme une borne au milieu des +hommes. Il avait des mains fortes, des +ongles rognés et le grain de sa peau était +imprégné de cambouis. Nous nous habillions +avec une fantaisie coupée de sévérité : tout +en gris ardoise, avec une tache rouge au +col, et quelles bottes ! profondément adoucies +comme par les caresses le corps d’une +femme de quarante ans.</p> + +<p>Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu +fournis, toute l’ombre venant d’une paupière +lourde, ses narines, ses lèvres minces, +ses cheveux fragiles couchés très loin au +bout d’un front qui se dérobait un peu. Le +teint des hommes d’alors : soleil, pluie, vin, +fumée, sueur. Ce soir-là, je voyais tout à +grands traits : un camarade entre autres, si +jeune, si fier.</p> + +<p>Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. +La guerre avait été une merveilleuse +déception. Elle achevait de nous claquer +entre les mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq +ans, nous enterrions un énorme passé, +et les amis que nous avait d’abord offerts +la Destinée et que nous avions choisis. Rien +qui ne fût substitution. Nous tenions la +place pour chacun d’entre nous de ceux qu’il +nous aurait préférés. Notre camaraderie de +ce soir était une convention où nous mettions +une volonté désespérée.</p> + +<p>L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien +sûr ! nous racontâmes des histoires de guerre, +pauvres histoires tronquées qui tournaient +court dans la mort ou dans l’infamie de +l’arrière.</p> + +<p>Nous parlâmes des femmes, gauchement. +Français, pourtant, nous avions hérité de la +science des corps, sinon des cœurs. On ne +l’aurait pas cru ; nous nous rappelions en +tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir +dire des noms jamais sus. Nous avions roulé, +nos cœurs étaient des pierres sans mousse. +Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées +par ce gros et long orage ! Nous rentrions +rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient, +qui les exaspérèrent.</p> + +<p>Ce furent d’étranges soirées que celles-là, +où il nous fallut faire nos premiers pas dans +la vie qui décidément était notre lot. Entre +hommes encore, nous errions dans les boîtes +de nuit.</p> + +<p>Dans un domaine étroit et profond, nous +avions accompli des actes. Dans notre sang +qui coulait, nous avions vu un amour +prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous aurions +voulu faire quelque chose de plus. +Si les hommes avaient osé, si les femmes +avaient su.</p> + +<p>Mais tout le monde se tourna le dos. La +guerre n’avait été qu’une parenthèse dans +la paix. En notre absence, quelque chose +s’était encore détraqué. Grands enfants que +nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. +Comme nos aînés, il nous fallut improviser +la paix, comme il leur avait fallu improviser +la guerre.</p> + +<p>Dans un café-concert de quartier, on resservait +de vieilles tempêtes. Il y avait là, +étayée par les faisceaux électriques, debout, +une chanteuse qu’on appelait Impéria. Elle +était nue dans une robe noire, elle avait un +beau poitrail de vache qui aurait pu avoir +du lait, elle avait des dents. Le dernier siècle +qu’on croyait voir crever, soudain secoué +de délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait +râler. Elle portait toute la tradition : le coup +de gueule de 1830, le tour de hanche de 1880. +Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les +mères qui ne feront plus d’enfants, la haine +des Allemands, l’amour battu. Vieille nippe +fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre +vaste, cabossé comme la timbale du timbalier. +Les mouches étaient sur cette puissante +charogne : une mare d’Amer Picon, une savane +semée de mégots, l’éther qui sent l’infirmerie +de Saint-Lazare.</p> + +<p>C’était Guy La Marche qui nous avait +amenés dans ce beuglant plein de familles +modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux +sur qui la sueur plaquait des mèches. +Ce jeune officier taciturne — ou sentencieux, +à la recherche des phrases sobres, dignes des +actions passées — nostalgique, effacé, éclatant +en défis obscurs, tout d’un coup je ne +le vis plus. Sa bouche feignait le mépris, +mais son regard se perdait dans les charmes +sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y +saisissait pour son plaisir ce qu’ils avaient +de plus truqué, de regonflé. Il l’applaudissait +avec un acharnement mauvais.</p> + +<p>Je me demandais ce qu’il saluait là de +semblable à lui-même.</p> + +<p>Nous la ramassâmes à la sortie et nous la +poussâmes aux Halles, jusque dans un bistrot +où nous finîmes la nuit entre des ouvriers +endormis, des prostituées qui tenaient dans +leur sac le pauvre secret des hommes, et +deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.</p> + +<p>L’un de nous quatre était littérateur. +Cuirassier d’abord, Ablain était passé, avec +son attirail poétique, dans l’infanterie. On +l’avait rencontré un peu partout, dans une +ou deux attaques, dans une douzaine d’hôpitaux, +dans les bars remplis de convalescents, +dans une expédition lointaine vers +cette poignée d’Allemands qui narguait le +monde du côté de l’Équateur, chez un éditeur. +Mêlant les coups de tête à de menues +habiletés, il avait couru après l’héroïsme. +Pris au mot par les événements, plutôt favorables +alors à ce genre de prétention, je crois +qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au +cours de ces quatre ans, avec le fantôme qui +prenait des poses si avantageuses dans ses +rêveries et déclamations, et qu’une ou deux +fois il avait tenu bon. Le reste du temps, +il avait tourné le dos, avec cette excuse que +s’il avait envie d’être un héros tous les trente-six +du mois, il ne pouvait supporter d’être +un soldat tous les jours.</p> + +<p>Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. +Il nous replaçait sa rhapsodie : « Je suis +saoul comme ce tank que j’ai vu un jour +d’attaque. Je dérape, je suis sur le flanc, +une fois de plus je me planque. J’ai raté +ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi +en 1914, j’étais fait pour charger +tout en fer à Crécy et perdre la bataille. +Vous vous boyautez en me regardant, je +vous parais un ivrogne peu efficace et qui +vomit sa littérature, mais je voudrais vous +dire quelque chose. Tout de même on y a +été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. +On l’a faite, et comment ! Il y a tout de +même des mots qui ne sont plus des mots, +qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. +Vous avez beau rigoler, vous ne me retirerez +pas que vous avez donné dans ce fameux +panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre +premier combat que vous avez eu le feu +dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres +tournants, et à la sortie des abattoirs, vous +aviez froid dans le dos en défilant devant le +général, avec son feuillage d’or et son cheval. +Tas de soudards, on vous a eus ! Un signe +du chef, et ça court sur une mitrailleuse. +Vous pouvez crâner, maintenant ! »</p> + +<p>Le ton d’Ablain était insupportable. Au +contact des soldats, pour leur plaire, il avait +pris un accent traînard, dont l’affectation +m’inquiétait.</p> + +<p>Ablain semblait fort sensible aux approbations +de La Marche qui le fascinait par +les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le +pauvre Ablain, à cause de l’extrême agitation +de sa carrière militaire, n’avait décroché +qu’un insigne étranger.</p> + +<p>La Marche qui avait bu plus que nous tous, +gardait son aplomb, mais je remarquais +qu’il était soulevé par cette éloquence qui, +pour s’humilier en bonne pocharde, n’en +était pas moins pleine d’une esbroufe assez +louche.</p> + +<p>Il partit avec Impéria. Elle oubliait la +vieille femme qui l’entretenait et qui l’attendait +à la maison.</p> + +<hr> + + +<p>Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être +soldat et je me promenais sur la Côte d’Azur, +pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une +infirmière-major que j’avais connue quelque +part. Elle me fit la plaisanterie de m’inviter +à voir ses blessés. « J’ai un délicieux lieutenant +de tanks, que vous devez sûrement connaître : +Guy La Marche. »</p> + +<p>Après m’avoir exhibé quelques paysans +bretons et sénégalais, les derniers figurants +qu’on avait pu ramasser pour la représentation +d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte +de La Marche, qui était dans les bras d’une +sorte de jeune homme. Elle ignorait ces +choses et continua de les ignorer.</p> + +<p>Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres : +un personnage conventionnel, n’en parlons +pas. La Marche était gêné ; moi, je devins +triste. Cette chambre sentait la mort, une +mort qui puait un parfum à la mode.</p> + +<p>Il prit sur la table de nuit, entre le revolver +d’ordonnance et le narcotique, un livre +d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir +une communication entre nous par-dessus +la tête de ce tiers, qui était habillé en artilleur +lourd, il me parla de ces poèmes de +guerre. Il ne fit que me déplaire.</p> + +<p>Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre +quelqu’un, dont on espérait qu’il +ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme +jadis un bonhomme tirait de sa cave le vin +de sa vigne, courir emprunter des mots à +n’importe qui. Et quelle gêne de voir un +gaillard, dont la sûreté des gestes vous a toujours +fait plaisir, tomber dans tous les traquenards +du faux esprit et en sortir un jugement +qui cloche.</p> + +<p>La Marche avait fait la guerre avec générosité, +mais, à cause de l’improbable artilleur, +il n’osait pas les mots simples qui +auraient été brefs et durs. Je m’aperçus qu’il +nous ménageait l’un et l’autre. Ses paroles +allaient vers moi, mais une inflexion ironique +en détournait l’effusion loyale. La nonchalance +de son corps achevait de les trahir et +m’insultait.</p> + +<p>Il était à moitié habillé et vautré sur son lit. +Il avait aux jambes ses belles bottes qu’il +regardait au-dessus de sa tête, et aux bras +un pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait +déjà perdu sa patine guerrière. Ses yeux, +dans cette position horizontale, allongés +sous la paupière bleuie, écoulaient un regard +faible.</p> + +<p>Je respirais mal. Allais-je rayer de mes +papiers ce garçon accepté de si bon cœur +à Paris ? Était-il si peu solide qu’il eût glissé +sur cette pelure souillée ?</p> + +<p>Pourtant, j’aurais bien passé la soirée +avec lui. Pour ne pas être seul, à cause +de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et +parce que sa silhouette continuait néanmoins +de me dire autre chose que ce que +je venais de voir. Il fallait éliminer l’autre. +Comment manger un morceau, et boire un +verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet +aux joues d’ouate rose ?</p> + +<p>Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur +proposai d’aller à Marseille. La Marche prit +le volant, le petit se mit derrière et, pendant +quelques heures, nous nous retrouvâmes +les camarades que nous avions été le premier +soir.</p> + +<p>La Marche était fait pour maîtriser une +force, pour appliquer ses muscles à une tâche. +Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait +une sorte de grandeur. D’un seul coup sa +figure s’était purifiée, la courbe de son front +n’était plus inquiétante sous la claque du +vent, ses yeux dégainaient des regards précis, +le souvenir des aubes parisiennes s’effaçait +de ses joues, son menton achevait mieux +son visage.</p> + +<p>Point de conversation, mais une mélopée +se formait de nos exclamations dociles aux +sobres péripéties de la route. Amusement ? +Non. Contentement ? plutôt. Joie ? Oui. +Nous roulions de plus en plus fort. Nous +saluâmes avec confiance la nuit, grande +compagne que nous avions perdue depuis le +front. Elle couvrit les détails de son mouvement +large : les villages sortaient à peine +de la solitude ; entre deux bois d’oliviers, un +homme, dans l’éclat du zinc et des bouteilles +multicolores, soulevait un verre.</p> + +<p>Nous quittâmes la région des eucalyptus +qui sentent fort parmi les lambeaux de leur +écorce. Ce fut la région élevée et désertique +qui entoure Marseille, Afrique déjà austère, +pas encore secrète.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la ville où, parmi le +sommeil et la mort, les cinémas prolongeaient +une vie mondiale, faite de sottes amours, de +cérémonies mesquines et des bonds de la +jeunesse américaine.</p> + +<p>Nous arrivions forts, presque menaçants ; +dans d’autres circonstances, nous aurions pu +conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions +dû nous coucher. Nous allâmes au Vieux +Port. Nous bûmes parmi des femmes dont +la nudité était un artifice. Elles fumaient, +elles lisaient des romans, elles cousaient, elles +parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises, +elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec +d’autres, elles auraient été une dernière fois +des filles de joie. Nous les laissâmes.</p> + +<p>La Marche portait sur son épaule le paltoquet. +Il le jeta en travers de son lit. Je les +perdais de vue. J’entrai dans ma chambre, +je pris un bain froid, je me couchai et m’endormis.</p> + +<hr> + + +<p>Le 1<sup>er</sup> mai 1919, je me baguenaudais dans +les rues de Paris, avec Ablain. Nous attendions +la dernière minute pour nous décider +entre la révolution et la réaction. Il n’y eut +rien d’éclatant. Une lente réaction, commencée +en Europe depuis plusieurs années, continua +ce jour-là comme les autres, et passa +inaperçue.</p> + +<p>Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord +d’un trottoir. Un formidable coup de trompe +vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête, +devant la pointe de nos pieds.</p> + +<p>Nous levons les yeux : Guy La Marche est +au volant. Nous montons dans l’autobus. +A deux cents mètres de là, arrêt brusque. +De la plate-forme, nous apercevons La +Marche qui dégringole de son siège. Alors +que nous sommes descendus nous-mêmes, +il nous heurte, il nous écarte en jurant et +court vers un charretier qui s’éloigne en +brandissant son fouet contre lui. La Marche, +à une allure correcte, les coudes au corps, +rejoint l’homme en quelques foulées, et d’une +seule poignée, le descend de son siège. Il +s’écarte un peu, prend position, allonge le +bras et le met par terre.</p> + +<p>Pendant ce temps, nos pieds nous ont +portés jusqu’au point de chute.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p> + +<p>A une pommette de La Marche, un bref +trait blanc sur fond rouge.</p> + +<p>— Le salaud ! il m’a foutu un coup de +fouet en passant. Ah ! mon salaud, va !</p> + +<p>Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste +gauche pour relever l’homme qui est ivre.</p> + +<p>Arrivent des gardes municipaux. Nous +sommes dans un quartier bourgeois ; une +petite foule leur conseille vivement de mettre +en boîte cet ivrogne justement corrigé, +car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant +à La Marche, on le laissa partir, après qu’on +l’eut pris en note.</p> + +<p>Comme c’était son dernier voyage, rieur, +il nous proposa de l’attendre à la sortie du +dépôt et de l’accompagner chez le commissaire.</p> + +<p>— Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de +mon type. S’ils le repassent à tabac, le pauvre +vieux !</p> + +<p>Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance, +notre ami que nous suivions avec +admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de +s’être promené dans la guerre, pourquoi se +mêlait-il de défendre l’ordre ? Qu’il en profitât, +c’était tout ce qu’on lui demandait. +Mais Ablain cita des noms imposants et, +comme il réclamait, soudain hostile à la +police, l’élargissement de son bonhomme, il +l’obtint.</p> + +<p>Le charretier était rafraîchi ; dans la rue, +il nous regardait avec méfiance et ahurissement. +Mais il était bien content d’être sorti +du lieu de supplice vers quoi ne le portait +plus aucune ardeur.</p> + +<p>— Avoue que c’est vache, ce que tu as +fait, lui dit La Marche. On ne fout pas des +coups de fouet à un homme… et sans prévenir +encore… et puis en se débinant après.</p> + +<p>— Ben oui, mais ce n’est pas votre métier.</p> + +<p>— Ce n’est pas une raison pour me fouetter !</p> + +<p>— Ben oui ; mais vous ne faites pas votre +métier. Pourquoi que vous vous mêlez de ce +qui ne vous regarde pas ?</p> + +<p>— Mais si, mon vieux, ça me regarde.</p> + +<p>— Faut laisser les travailleurs.</p> + +<p>— Vous laissez tout tomber.</p> + +<p>La Marche opposa tant bien que mal des +bouts d’arguments tirés de son journal à +ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses +manières étaient aisées, même ce tutoiement +qui m’était pénible. L’autre s’amadouait.</p> + +<p>Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai +soudain rempli par une expérience et non par +des mots.</p> + +<p>Ensuite Guy me prodigua ses opinions. +Je tâchais de les démêler.</p> + +<p>Guy était réactionnaire. Du moins, le +croyait-il. Et c’était vrai dans le sens intermittent +du mot. Il était aussi incapable de +manifester ses préférences profondes par des +actes suivis et réglés que de les renier par +un geste délibéré. Si relâché qu’il parût +au courant des jours, on s’apercevait de +temps à autre qu’il était encore attaché +aux principes qui avaient nourri ses parents. +Il réagissait selon ces principes, par un instinct +affaibli aux seules possibilités de la +défense, dans des cas isolés et parfaitement +contradictoires avec d’autres cas où il ne se +montrait nullement conséquent avec ses +origines, mais où, n’ayant d’autres guides +que ses sens en désordre, il s’engageait dans +des voies dangereuses, comme un aveugle +rebelle et perdu qui ne voudrait plus se fier +qu’au son que fait sourdre sa canne d’un +mur délicieux.</p> + +<p>Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer +ni supporter une parole qui touchât à +un ordre de choses dont on voit encore dans +le monde présent les traces impérieuses, coupées +çà et là par des pistes neuves et déroutantes +dont nous ne voyons pas le but. +Dans la terreur de certains mots qui, aussitôt +échappés, auraient donné à sa conduite +une signification décidément subversive, +toute sa vie s’organisait dans une hypocrisie +obscure contre ses croyances.</p> + +<p>Lui qui se prélassait parmi les hommes de +plaisir les plus veules, les intelligences les +plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert +qu’on fît devant lui un mot contre les prêtres ; +mais il n’aurait jamais songé à entrer dans +une église où quelques femmes supplient encore +les gardiens du musée de leur expliquer +le secret bienfaisant des tableaux et des statues, +où quelques hommes volontaires luttent +contre le lugubre engourdissement de l’âme +du monde. Et tout d’un coup, le dimanche, +entrent et sortent les dernières familles, les +mains croisées sur leurs tares.</p> + +<p>Il ne dirait jamais du mal de l’Armée, +mais un jour à Londres je pensais à lui +comme je revoyais les grenadiers, à la porte +du Roi. Tuniques rouges, buffleteries blanches, +énormes bonnets qui rappellent les +plus féroces imaginations des guerriers sauvages. +Ces jeunes hommes guindés vont et +viennent rapidement devant leurs niches. +Il y a toujours deux douzaines de passants +arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins +rappellent le plus noble orgueil, le droit de se +faire tuer pour un maître.</p> + +<p>Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile +déjà démodé. La même tradition exige que +ces guerriers aient encore sur le front un peu +de ce poil dont ils étaient autrefois couverts +et que ce fusil soit agrémenté d’une sorte +de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui +ont rempli les annales jusqu’à l’avant-dernier +siècle : deux hommes ne se donnaient la +mort que de la main à la main, qu’après +s’être un peu tâtés, peut-être regardés. +Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme +de celui qui l’emportait s’augmentait de +l’âme du défaillant.</p> + +<p>J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident +du charretier, briller un sentiment +vigoureux et inutilisable comme ce fer antique +attaché à une moderne machine à tuer.</p> + +<hr> + + +<p>Mais nous étions arrivés au bar où Guy +passait tous les soirs.</p> + +<p>Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se +jouait d’un fétu. Il feignit de s’étonner et de +s’amuser de nos aventures.</p> + +<p>Guy était fort gai et tout à son aise, lampant +les verres avec entrain.</p> + +<p>Pour moi, il était sept heures du soir : les +hommes ne travaillent plus ; la soirée sera +surprenante.</p> + +<p>Ablain était galvanisé par les violents +événements qui auraient pu survenir, et redressé +dans son veston, se faisait l’effet d’un +demi-solde, coriace amateur de plaies et +bosses.</p> + +<p>La Marche se pencha sur le paltoquet et, +avec deux doigts, tira de sa poche un petit +livre.</p> + +<p>« Ah ! Ah ! jeune poète, nous y voilà donc. »</p> + +<p>Du coin de l’œil, j’aperçois le titre : <i>Pattes +de Mouches</i>. Cet exemplaire sur Japon porte +une dédicace :</p> + +<blockquote> +<p class="c sc">A Guy La Marche,</p> + +<p class="offr"><i>La beauté est la seule gloire.</i></p> +</blockquote> + +<p>Suit la signature du paltoquet, accompagnée +de dates compliquées. Le tout, d’une +écriture d’institutrice.</p> + +<p>Je me détournai pour permettre à Guy de +se livrer au contentement sans craindre +mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture.</p> + +<p>— Mais c’est très bien, mon petit gars… +Je vais lire ça, cette nuit… Beau papier. +Ah ! voilà le fameux poème… « A un jeune +guerrier »… « Printemps déchiré »… A part +cela, qu’est-ce que vous devenez ?</p> + +<p>— La princesse est venue hier chez maman. +Elle a été étonnante.</p> + +<p>Guy était à la fois ironique et respectueux.</p> + +<p>Sa première qualité était la modestie, +mais j’en voyais sortir des faiblesses. Certes +elle le maintenait assez loin des cercles où +l’on met en commun une prétention à l’esprit, +ce qui était une rare chance. Depuis +notre conversation à l’hôpital, il s’était même +trouvé une manière de contourner les obstacles. +Quand il s’approchait d’un livre ou +d’un tableau, il roulait des épaules et affectait +de n’employer que des mots balourds, +empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il +gardait un air de bon enfant dans ses jugements +les plus téméraires.</p> + +<p>Mais pourquoi les gens comme La Marche +ne sont-ils pas à leur aise dans le siècle ? +Pourquoi ne parlent-ils pas directement des +passions, des vices qu’ils peuvent connaître ? +Mais non, ils s’avancent dans la vie un roman +à la main, comme un Baedecker.</p> + +<p>Guy s’inclinait devant ce petit sot parce +qu’il s’était mis ostensiblement de la partie +et qu’il avait de l’encre aux doigts.</p> + +<p>C’était encore par modestie qu’il s’excluait +du monde. La bonne bourgeoisie où sa +naissance le plaçait, s’amusait trop modestement. +Les filles y étaient fades, ou leur +effronterie fraîchement acquise ne l’aguichait +pas. Il rêvait de s’élever dans des régions +plus brillantes, mais pour y atteindre, +il lui aurait fallu une patience et une platitude +qui n’étaient pas dans son caractère, +ou une légèreté qui n’était pas dans son +esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas +loin de deviner que le jeu n’en vaut pas la +chandelle.</p> + +<p>Une incessante et incertaine convoitise +le tirait hors de chez lui. Mais du jour au +lendemain il prenait des habitudes qui le +rétrécissaient. La première fois qu’il était +entré dans un bar, ç’avait été celui où nous +étions, où les hommes seuls étaient admis. +Il y était revenu tous les soirs. Les bars +de femmes lui paraissaient plus vulgaires +et il ne dansait pas à cause d’une imperceptible +lourdeur.</p> + +<p>L’adolescence est un temps périlleux, fatal +à bien des garçons qui prennent alors l’habitude +d’attendre et d’oublier le bonheur.</p> + +<p>Guy La Marche était assez beau pour ne +pas attendre. Mais il était lent, au point de +négliger même ses désirs et de maltraiter +ses appétits. Il comptait sur les occasions ; la +moindre difficulté lui semblait un bon prétexte +pour leur tourner le dos et reprendre +son immobilité.</p> + +<p>Ce soir-là, je commençais à débrouiller le +fil replié de sa paresse.</p> + +<p>Dans un coin de ce bar qui faisait son +habitude puérile, il avait trouvé un accueil +qui avait flatté en lui de vagues ambitions. +Au lycée, Guy, déjà lambin, s’était vite +découragé, acceptant l’augure de ses maîtres +qui l’avaient classé comme propre à rien. +Ici, au contraire, des jeunes gens soignés, +qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient +entouré de toutes sortes d’attentions. La +Marche avait de l’assurance physique, mais +pour des choses dont on lui disait qu’elles +étaient précieuses, un besoin obscur et pénible +qui le rendait timide, car il ne sentait +pas son esprit armé pour ces conquêtes, +et pourtant c’était par l’esprit qu’il eût voulu +aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès +aux découvertes qu’ils lui facilitaient ; ils +lui prêtaient des livres, lui offraient des cravates, +lui montraient des appartements complètement +vides, selon le goût du jour.</p> + +<p>— Ces gens-là sont plus fins que les autres, +s’était-il écrié un jour, devant moi.</p> + +<p>— Pourquoi, mon cher La Marche ?</p> + +<p>— Je ne sais pas, ils sont plus fins.</p> + +<p>— Vous croyez ?</p> + +<p>On rapproche faiblesse et finesse, force et +grossièreté.</p> + +<p>Mais on ne peut expliquer seulement La +Marche par ces futiles mots d’ordre. Et ses +désirs ?</p> + +<p>Les premiers mouvements du cœur sont +faibles, imaginaires, et tiennent au jeu de +l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La +coquetterie est une sphère illusoire où La +Marche s’enragea. Plein de secrets contradictoires +et de périlleux retours est le goût de la +séduction. Celui qui aime trop à séduire, peut +en venir à ne plus exiger de prendre. Certes, +la séduction est le premier mouvement vers +la possession, mais c’est d’abord un plaisir +de l’attente. Tel séducteur qu’on a pu croire +d’abord animé par le désir de prendre, on ne +le voit jamais rien saisir, mais il s’empêtre +dans ses propres charmes.</p> + +<p>Dans ce bar où le paresseux revenait toujours, +il s’aperçut que la coquetterie ne connaît +plus de frontière. Il était prêt à exercer +son prestige sur n’importe qui : il l’exerça +sur ceux qui l’entouraient, ces hommes qui +lui laissaient entendre que son corps, comme +son esprit, était bien fait.</p> + +<p>Le jour où un geste plus précis de l’un +d’eux, tout en le faisant sursauter, lui décela +qu’il avait pris des habitudes, il recula un +peu, mais il ne trouva rien derrière lui pour +s’appuyer et repousser ce qui insensiblement +s’était rapproché.</p> + +<p>Les mœurs sont faciles, douces, sournoises. +Tout est permis. Le nouveau est recommandé. +Son père ni aucun homme n’avait joué un +rôle quelconque dans son éducation. Sa +mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses. +Au lycée, des fonctionnaires hâtivement +lui avaient indiqué de jolis passages à lire +dans les livres. Personne pour saluer en lui +une dignité naissante, celle de l’homme.</p> + +<p>A dix-huit ans, quand La Marche, après +avoir raté son bachot et piétiné quelques +mois dans une caserne de province, avait été +jeté dans une grande catastrophe truquée, +une offensive de printemps, il n’avait pas +grand’chose à perdre. S’il avait été abattu, +il aurait laissé tomber sur le sol un maigre +fruit. Dans l’anonymat désolé des foules, +des armées, la mort, en retournant ses poches, +aurait découvert un snobisme désintéressé, +un culte assez naïf du courage et de la sensualité, +une tendresse un peu sadique pour la +figure hâve de la patrie.</p> + +<hr> + + +<p>Nous nous perdions de vue, La Marche +et moi, pendant des mois. Trop de coups de +téléphone pour atteindre tout le monde.</p> + +<p>Et puis, pour faire une amitié il faut désirer +ensemble quelque chose qui nous dépasse. +Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il. +Tout ce vers quoi il s’était exhaussé lui +était, depuis l’armistice, retombé sur le nez. +Nous ne soulevions encore que par saccades +ce rêve de la guerre qui avait étourdi notre +jeunesse.</p> + +<p>Un soir une jeune fille me demanda de +l’accompagner à la foire. Elles étaient deux, +l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles +ne soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits +étaient trop délicats pour former un visage +régulier. Point de peau, une chair infiniment +sensible, une nappe de lait brûlé. Des yeux +pâles. Des cheveux cendrés, fins, indiscernables +les uns des autres et d’un nombre si +immense que leur masse subtile semblait +peser sur ses tempes teintées de vert, frêles +plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce +au tennis et à la danse. Elle s’appelait Claire.</p> + +<p>Nous étions dans la foule, au milieu d’un +univers de rencontre, des atomes suspendus +entre quelques nébuleuses. Les manèges, les +balançoires faisaient de gros tourbillons de +matière clinquante et d’humanité agrippée +que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur +fatigué et idiot, un bruit et une lumière +atroces.</p> + +<p>Claire était rêveuse et n’écoutait pas les +exclamations que me suggéraient nos voyages +forcément circulaires.</p> + +<p>L’approche de quelqu’un me fit taire : Guy +La Marche. Il se remettait, sans que je le lui +demandasse, dans ma filature. Il avait hélé +Claire. Ils se connaissaient. Leurs bouches se +connaissaient.</p> + +<p>A côté de cette fille si étroite, Guy prenait +un faux air de brute. Pourtant Claire était +flexible, mais pas cassable ; elle céderait +toujours sans rompre dans les bras un peu +gros de celui-là qu’elle avait préféré, et dont +la tête était assez fine. Une même eau grise +coulait des yeux de l’un dans ceux de l’autre. +Leurs traits, en se rapprochant, s’aiguisaient.</p> + +<p>Il y avait, entre cette fille fermée, toute +abîmée intérieurement, et ce garçon dépravé, +ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la +vie virile, comme des fiançailles éphémères. +Leurs gestes s’accrochaient : ses crispements +à elle, ses rudesses à lui.</p> + +<p>Je les épiais avec mon espoir rabroué par +tant de spectacles que m’impose le vice cruel. +Je me laissais rêver aux anciens âges de +large volupté, à des alliances de forces en +l’honneur de qui s’élèvent toujours en moi +des épithalames.</p> + +<p>Nous étions dans une baraque dont l’enseigne +était : « Musée Dupuytren ». Drôle +de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui +arrive à certains détours de la dure recherche +du plaisir. Des couples, curieusement unis +pour cultiver par contraste leur double +égoïsme, se promènent au milieu de ces +abominations, de ces maladies qui sont sous +le signe de Vénus. Qu’ils ont de résistance +pour s’embrasser encore — ce sera de façon +plus détournée — à la sortie de ce charnier ! +Ils supportent, aussi bien, le sinistre bruit +de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets +de toilette. Mais ils ne veulent pas +imposer de pareilles épreuves à la limite de +la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les +laissent dans les limbes. Tout simplement, +dédaignant les grands gestes métaphysiques +de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous, +s’enfonce dans la mort.</p> + +<p>Parmi les verges, comme des arbres travaillés +par la pourriture équatoriale et les +vagins comme des fourmilières éventrées, +Guy et Claire s’étaient écartés de nous.</p> + +<p>— Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup +d’argent, nous mangerons ma dot. +Après…</p> + +<p>— Vous me voyez marié ?</p> + +<p>— La partie devrait vous tenter. Je vous +croyais joueur.</p> + +<p>— Je traîne dans les bars, je n’ai pas de +situation, je ne suis pas un homme qu’on +épouse.</p> + +<p>— Bon, je vais me marier. Vous aurez +pour maîtresse une femme mariée. Ce sera +très 1890.</p> + +<p>— Peuh !…</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir. +Autre histoire. Un monsieur épaulait. Des +tics pleins la figure comme une guêpe contre +une glace. Soudain, tout s’immobilise, les +pipes volent en éclats. Le tireur se retourne ; +sa figure encore effacée par l’effort, disparaît +devant Guy, sous un anéantissement plus +irréparable.</p> + +<p>Guy fronce les sourcils et me regarde de +biais.</p> + +<p>Jim Fizz avait quarante ans, les épaules +surmontées, une grosse tête, une grosse voix. +Mais les apparences sont parfois trompeuses. +Dans son art qui était le cinéma, il brouillait +l’écran de ses mièvreries. C’était, en réalité, +un petit garçon qui pleurait dans les coins, +ce gros débauché, chez qui se déversait, +comme le stout dans un verre épais, l’écume +de la jeunesse.</p> + +<p>Rapprochant Fizz du paltoquet, je les +voyais si différents que je perdais à nouveau +la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser +un visage, un corps, des artifices et des +accessoires ; retirer à celui-ci sa moustache, +ou, au contraire, poser une barbe à celui-là. +Si j’avais rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je +l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne différait plus +du paltoquet. Ou inversement. L’un et +l’autre, c’étaient des cœurs de sucre dans des +corps de grosse viande.</p> + +<p>Mais n’oublions pas que nous sommes à la +foire, voilà justement que le paltoquet passe +dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous, +il nous fait un signe mesquin de la canne qui, +dans ses mains, est un accessoire ridicule. +Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au +loin le véhicule et son mol contenu. Il est +avec une femme qui, en dépit des accidents +convenus de la promenade, ne quitte pas +Guy des yeux.</p> + +<p>Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais +il fallut attendre. Claire, qui avait d’abord +supplié Guy de la lui présenter, soudain +s’était écartée du groupe, en arrachant aussi +son amie qui me tirait par la main. Claire +avait voulu rentrer tout de suite.</p> + +<hr> + + +<p>Un printemps, vers cinq heures, Guy vint +me chercher.</p> + +<p>— Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous +avec…</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Peau. C’est ma maîtresse.</p> + +<p>En route, nous rencontrâmes Gonzague. +A la bien regarder, Peau n’était ni petite ni +mince.</p> + +<p>— La quatrième fois que nous nous remettons +ensemble, me dit-elle, après m’avoir +examiné avec méfiance.</p> + +<p>— Et ce n’est pas la dernière, s’écria La +Marche, en l’embrassant.</p> + +<p>— Ça veut dire que tu vas me plaquer dans +quinze jours ? Enfin, pour le moment, ça +m’amuse autant que toi.</p> + +<p>— Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau, +tu pleures chaque fois toutes les larmes de +ton corps.</p> + +<p>— Peut-être. Vous voulez que je dise que +je l’aime. Eh bien, oui, je l’aime, mon amant.</p> + +<p>Nous étions seuls dans un jardin, près de +la Seine. Guy la caressait avec nonchalance, +avec complaisance.</p> + +<p>— C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux.</p> + +<p>La nonchalance était pour nous, nous +sentions qu’il retenait son élan.</p> + +<p>Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui, +sous nos yeux, inventait de nouveaux signes +de la tendresse.</p> + +<p>Gonzague enviait le contentement de Guy, +mais en méprisait la cause.</p> + +<p>— Ce n’est pas une femme comme j’en +aurai, comme il n’y en a pas. Et puis, il la +paye.</p> + +<p>J’appris que Guy avait fait un héritage. +Il s’était associé à un marchand d’autos, il +travaillait.</p> + +<p>— Non, Guy, tu gagnes de l’argent ?</p> + +<p>— J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux +croyait m’avoir au début, mais je l’ai secoué.</p> + +<p>— Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand +idiot entretient cette donzelle !</p> + +<p>— J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus +dans notre ménage, répliqua La Marche.</p> + +<p>Ses épaules s’étaient carrées.</p> + +<p>Nous revenions vers Paris. Ils marchaient +devant Gonzague et moi, en s’embrassant.</p> + +<p>Gonzague grognait.</p> + +<p>— Quel idiot ! Une petite grue. Carrière +négligée.</p> + +<p>J’essayais de rattraper Guy et de repasser +par le fil de sa vie.</p> + +<p>« Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté, +Peau de l’autre. Comment relier ces épisodes. +Un court voyage d’aller et retour dans un +pays qui ne lui a pas plu, où il est allé parce +que c’était la mode. Il a vingt-quatre ans. +Il est rentré, n’en parlons plus. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">LA VALISE VIDE</h2> + +<p class="dedic">A Paul Éluard.</p> + + +<p>Je l’avais rencontré pour la première fois +chez Gertrude qui n’était pas encore mariée +et qui nous recevait chez son père dans un +appartement qu’elle avait sur le toit.</p> + +<p>C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs +types rebattus. Je voulais qu’une origine +italienne expliquât la fastidieuse régularité +de ses traits. Quelque chose qui les doublait +le rendait roumain. D’autre part les Espagnols +ont cette odeur mâle. Mais un jeune +Parisien a une propreté londonienne.</p> + +<p>Long et large, charnu et chevelu, brun de +peau et de poil. Après cela, ses yeux gris +clairs vous surprenaient.</p> + +<p>On lui voyait un dandinement qui éveillait +l’idée d’un éphèbe que le stupre engraissera. +C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père, +fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, +qui allait ainsi en se déhanchant à son bureau +tous les matins, sans malice. Au demeurant +il était Français à vingt quartiers. +« Gonzague » était sorti de l’aimable ignorance +de sa mère.</p> + +<p>Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui +prétendait donner à ses clients l’illusion qu’ils +étaient riches. Plus tard, il connut la fraîcheur +de cravates et de chaussettes des +Anglais.</p> + +<p>Gertrude me le présenta avec emphase. +Elle m’attira dans un coin de son absurde +atelier pour me vanter sa sensibilité, les +livres qu’il avait lus, les gens rares qu’il +fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa beauté +qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je +m’appliquai à découvrir les charmes qu’on +m’indiquait avec tant d’insistance chez ce +garçon qui pérorait près du porto. Je retouchai +un peu sa silhouette.</p> + +<p>Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne +n’en a, j’oublie qu’on devrait en avoir. +Il parlait de personnes que je n’étais pas +seul à ne pas connaître. Au lieu de lui en +savoir mauvais gré, on s’étonnait devant +l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait +les bouches bées. Des autres qu’il se rattachait +par quelque rapport futile, il revenait par +saccades à soi dont il parlait machinalement +et sans intérêt profond. Il fallait se laisser +étourdir par ce rythme syncopé : un sourire +détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, +interrogea anxieusement le fond de mon +esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans +un monde de hasard. Mais déjà il me marquait +la gratitude enamourée des cabotins.</p> + +<p>Gertrude était enchantée de mon zèle +et me bourrait de gâteaux et de cigarettes. +Elle voulait me prêter ses éditions originales +et annonçait que nous allions tous vivre +dans l’obscur enchantement des téléphonages. +Elle me confia qu’elle ne laissait jamais +chômer sa sensualité. Nous en étions accablés +de preuves : la somptuosité lugubre de +ses chambres, la musique que nous prodiguait +une pianiste venue de n’importe quel +coin de l’Europe et l’hébétude de ses amies, +qui aspiraient péniblement à la licence de +l’esprit.</p> + +<p>Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes +à pied jusqu’à un bar ; nous y bûmes, nous +y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans +d’autres bars et nous nous quittâmes vers +deux heures, assez ivres. Nous nous étions +harcelés de mille questions. Aucun n’avait +répondu à l’autre, mais il l’avait éclairé par +ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, +mieux que des aveux, décelaient ses désirs, +ses faiblesses et ses secrets. Chacun avait +ainsi déclaré brutalement ses complaisances, +en ne songeant qu’à pousser son inquisition, +à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire +de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté +du tabac dans nos bouches et dans nos +vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi +cette gloutonnerie de nous-même que nous +appelions curiosité.</p> + +<p>Il me confia vers la fin qu’il était affligé +d’un inconvénient physique de la sorte dont +on parle entre camarades français. Il amena +la conversation sur les particularités mentales +qui en résultaient. Il se sentait isolé, anormal, +sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie. +Ce désagrément durait et tournait à la +catastrophe. Sa destinée au loin devenait +sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé +du reste du monde.</p> + +<p>— Les femmes vous manquent ?</p> + +<p>— Non, je ne sais plus ce qui me manque. +Tout me manque. Mon infortune s’étend +à des tas de choses. Je ne peux pas boire, +enfin je ne devrais pas boire. Je ne téléphone +pas aux amis qui m’entraînent comme +vous, ce soir. Et puis, je suis comme impuissant, +je prends l’habitude de me détourner +des femmes, car si je leur fais la cour, vous +comprenez, j’ai peur d’être mis au pied du +mur. Alors je me conduis comme une gourde +avec les nouvelles rencontres. Je retombe +sur mes anciennes camarades, les jeunes filles. +Tous les serments que je m’étais faits pendant +la guerre de ne plus gâcher une occasion, +deviennent inutiles. Quelle poisse ! +Ah ! aussitôt que je vais être guéri ! Mais le +serai-je jamais ?</p> + +<p>Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. +A cause de mes dissipations du +moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne +le revis que longtemps après.</p> + +<hr> + + +<p>Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne +connaissais pas. J’aperçus d’abord des figures +nulles, ensuite Gonzague au milieu +de plusieurs jeunes gens. Tous avaient porté +des regards curieux vers celui qui entrait. +Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se +croisèrent. Il esquissa un geste, mais je +baissai mes yeux soudain aveuglés.</p> + +<p>Je m’assis : le voisinage et mon esseulement +me forcèrent à les écouter. Ils parlaient +bruyamment ; ils affirmaient encore plus +que la connaissance des choses qu’ils préféraient, +l’ignorance crasse des autres. C’était +une tablée de gens de lettres.</p> + +<p>Gonzague faisait parmi ses compagnons une +légère disparate qui lui donnait l’avantage. +Nouveau venu, il était le centre de l’attention. +Il ne parlait pas beaucoup, d’autres +jasaient longuement, mais on tournait la +tête vers lui à chacune de ses remarques, +glissées en manière de plaisanteries brusques, +inachevées et réticentes. On l’examinait +dans toute sa personne. Ils étaient pauvrement +vêtus, avec une noble simplicité +et quelques enfantillages. Lui, était costumé +avec l’élégance téméraire des jeunes gens +qui ne vivent pas dans un monde déterminé +et qui les connaît, mais dans les endroits +publics, dansoirs, restaurants, halls d’hôtels, +où il faut forcer les regards.</p> + +<p>Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient +vite de cet aspect et détournaient les yeux. +Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec +affectation.</p> + +<p>Bientôt Gonzague se retourna vers moi, +nous nous crûmes obligés de nous serrer les +mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans +la contemplation ; je laissai tomber ses questions +machinales. Il n’insista pas. Je me +rendis indifférent et imperceptible. Il avait +eu le temps, néanmoins, de me souffler le +nom d’une revue littéraire, avec une précaution +comique comme s’il eût provoqué +la curiosité du barman et des clients. Ses +camarades y écrivaient.</p> + +<p>« Qu’est-ce que vous devenez ? » avais-je +grommelé.</p> + +<p>Il m’avait répondu : « Rien » d’un ton +arrogant.</p> + +<p>Leur conversation roulait sur des inconnus +qu’on vantait ou qu’on dénigrait à outrance. +Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de +traits infimes. On parla de quelqu’un qui +collectionnait les boîtes d’allumettes de tous +les pays. « Oui, mais Gonzague fait mieux », +s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son +excellence, puis aussitôt renchérit sur les +autres qui rappelaient ses bons tours. Pendant +toute une semaine, il avait eu un goût +impérieux pour les accessoires de bars : porte-allumettes, +choqueurs, soucoupes, poquères +d’as disparaissaient dans ses poches. A un +autre moment, il avait convoité les boutons +d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux +spéciaux, il les coupait dans le métro, à la +porte des casernes, en parlant aux chasseurs, +sans que les bonnes gens qui en +étaient défublés s’en doutassent. Ensuite il +avait préféré les mouchoirs, les stylos, les +monocles, les bâtons de rouge. Plus la +prouesse était mince, plus elle était appréciée.</p> + +<p>Après l’éloge de la kleptomanie, on passa +à l’exaltation de l’alcoolisme, des cartes, des +courses. Ils donnaient tous les mêmes raisons +à leurs engouements. Mais pendant +que les autres cherchaient des remarques +trop fines qui effleuraient les babioles dont +ils jouaient et faisaient glisser l’esprit ailleurs, +Gonzague se contentait de les approuver +distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, +je sentais qu’il était seul vraiment épris du +Jeu où l’on se hasarde tout entier, où l’on +se prête au moins à une prompte usure. +Il n’avait de goût arrêté pour aucune forme +de son plaisir. Les combinaisons des cartes +ou des chevaux ne le retenaient pas plus +que les mixtures d’alcool ou les petits périls +du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était +pas la spéculation sur le risque, la jouissance +de l’appréhension. Mais il avait reconnu là le +passe-temps par excellence, le geste le plus +vain dont il pût saluer les heures.</p> + +<p>En le revoyant le lendemain, car au moment +où je sortais il avait couru après moi +pour me proposer de déjeuner avec lui, je +compris mieux qu’il était entièrement dominé +par cette hantise de passer le temps, c’est-à-dire +d’en imiter et d’en hâter la déroute par +une gesticulation quelconque. Gonzague +s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord +il était ignare. Ne sachant rien du passé, +il laissait aussi le présent lui échapper. Il ne +lisait pas les livres, il ne regardait pas les +tableaux, il n’écoutait pas la musique. Or +l’art, en donnant du prix aux sensations, +offre aux hommes leur seule chance de réaliser +la vie. Et c’est ce dont encore lui est redevable +la pire brute qui n’est jamais ingénue. +Il touchait la main de fantômes brillants +rencontrés dans les couloirs et les salons, +il les appelait par leur nom au faible écho. +Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent : +sa nonchalance le livrait à tout le monde. +Comme alors je soupçonnais mal la facilité +de Paris, je m’étonnai d’apprendre que +Gonzague fréquentait deux ou trois salons +littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui +demander la moindre garantie même proportionnée +à son âge, une page d’écriture par +exemple, on lui accordait à tout hasard un +bel avenir. Gonzague n’avait que vingt-deux +ans, mais il en savait moins qu’un enfant +de dix ans. Je lui souhaitais un ami pédant +qui lui fît un affront et le forçât à ouvrir la +valise vide avec laquelle il pensait plus tard +improviser des tours de prestidigitation.</p> + +<p>En attendant, il n’était pas inoccupé.</p> + +<p>Il avait débuté à l’ancienne mode par +d’illusoires études de droit. Cocasse survivance. +Mais il n’avait jamais mis le pied +rue des Écoles, dans ce musée neuf construit +vers un Quartier Latin totalement oublié que +visitent des touristes japonais.</p> + +<p>Il était devenu tout de suite secrétaire +d’un illustre journaliste. Passée cette petite +porte, il s’était cru dans la littérature. Son +patron, chaque matin, lui dictait d’un trait +une chronique pour un journal mondain, +un article de politique étrangère pour une +feuille de province, une étude de mœurs +parisiennes pour une agence américaine. +Gonzague tapait tant bien que mal, mais +depuis l’âge de douze ans ne songeait plus +à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien +normalien, ne trouva pas de son goût cette +désuétude et le dit sur un ton de magister. +Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, +qu’il n’aimait pas les observations, +au moins celles qui étaient bien fondées, +et que s’il ignorait la grammaire, le +vieillard ne se rappelait pas toujours les +bonnes manières puisqu’il lui versait son +abondante prose tandis que, ne perdant pas +une minute, dans la salle de bain, il satisfaisait +d’autres besoins.</p> + +<p>« Pasticher en tout le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, même +dans ses chaises percées. Maître, mon salaire. »</p> + +<p>Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir +de cette réprimande. Mais il n’avait +pas le temps d’apprendre même les rudiments.</p> + +<p>Il devint tout de suite le second d’un +homme assez actif, à cheval sur la Bourse, +les journaux et la politique. Plus une minute +qui se défendît. Gonzague avait maintenant +le moyen de les perdre toutes. Et sa journée +ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune +de ses soirées ne fût jamais libre. Je l’ai +vu à sept heures du soir, des amis lui ayant +fait faux-bond, affolé par la crainte de la +solitude et de soi-même, se pendre au téléphone +et supplier n’importe qui de le rejoindre. +Il se serait réconcilié avec le plus +féroce de ses ennemis, s’il en avait eu, pour +que cette présence pût le leurrer un soir +encore. Seul, il aurait été obligé de penser, +de sentir. Il craignait ces mouvements inhabituels.</p> + +<p>Mais sa conversation n’était faite que des +gestes maniaques d’un solitaire. Il ignorait +grossièrement son interlocuteur ; du reste, +neuf fois sur dix, l’autre ne songeait pas +plus que lui à communiquer avec les humains. +Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait +étaient de faibles préférences qui s’étaient +développées, faute de concurrence. Rien ne +lui tenait moins à cœur dans ses propos que +leur objet, puisque c’était son prochain. +Mais le collectionneur chaque jour tripote +toutes les pièces de sa collection. Causant +avec n’importe qui, Gonzague le bousculait +pour en venir à sa satisfaction et, +une fois de plus, il passait en revue tous +les gens qu’il connaissait. Il notait les légères +variations du jour dans leur costume, +leurs liaisons, leur bleuf et cela faisait un +carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le +caractère routinier de cette habitude, il lui +avait cherché un prétexte passionnel : une +soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement +et qui lui faisait regarder, +prétendait-il, quiconque comme un rival +à surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague +s’accommodait de son prochain écrasement +par l’imminente cabale que forme tout +le monde contre chacun d’entre nous.</p> + +<p>Il ne se reliait aux autres que par ces liens +ténus de la médisance. Mais aucune amitié, +aucun amour.</p> + +<p>Un camarade qui m’avait rencontré avec +Gonzague, me demanda : « Tu vois souvent ce +garçon ? Comment peux-tu y trouver du +plaisir ? Il n’est pas drôle. Et puis on dit +que ses mœurs… »</p> + +<p>Celui qui m’avertissait n’appartenait pas +au même clan que Gonzague, loin de là. +Son totem et ses tabous n’étaient pas les +mêmes. Pourtant d’un groupe à l’autre, +si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve +les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont +contemporains. Par exemple, mon ami m’avait +dit : « Gonzague n’est pas drôle. » En quoi +il se pliait à un préjugé universel. Est-il drôle +ou n’est-il pas drôle ? n’échappent à cette +question que les gens consacrés par l’argent, +ou le nom, ou la profession, ou le vice. En +général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa +manière est drôle un ami confortable, une +relation titrée, un artiste ou un homosexuel. +Pourtant on entend de ces propos subversifs : +« Elle a une bien belle voiture… vous savez +qu’elle aime les femmes… mais vraiment elle +n’est pas drôle. » Et en voilà une de qui sont +menacés les droits souverains que lui valent +sa richesse et son vice. Il y a des paniques +devant ceux qui ne sont pas drôles.</p> + +<p>Comment est-on drôle ? On ne vous demande +point tant des mots et des gestes d’un +comique achevé qu’une attitude à l’égard de +la vie, une façon d’en représenter les événements +qui engagent vos amis à se laisser aller +à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser +aucune distraction à ses contemporains, +qui ont perdu la recette des anciens plaisirs, +qui n’en ont guère inventé de nouveaux, +qui n’en sont que plus insatiables et prétendent +que chaque minute leur apporte une +sensation fraîche. Ils recherchent la variété, +préfèrent le changement aux choses dont ils +changent et confondent la rapidité avec l’intensité. +Mais si, par-dessus le marché, l’ami +indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on lui +a passée la veille, singer deux ou trois personnes +(les imitations sont mieux prisées que +les portraits, qui défigurent pour rendre plus +ressemblant et entraînent un effort,) détraquer +toute situation d’un mot qui ramène les +esprits à la convention de monotone cocasserie, +alors on dira « qu’il est vraiment drôle » +et ces menus avantages, qu’on rencontre +d’ailleurs rarement, le mettront à une place +enviée.</p> + +<p>Pensant comme tout le monde, je fus +donc ému par les propos de mon ami.</p> + +<p>Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas +Gonzague bien vif ni bien piquant. Mais une +sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus +justifier mon habitude et Gonzague en profita. +Sa silhouette parmi d’autres était assez +plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. +Nous parlions de nos cravates, du prochain +match de boxe ou de l’avenir de nos camarades. +Celui-ci entrerait-il à l’Académie ? +Bien sûr. Celui-là serait-il sous-secrétaire +d’État ? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait +son monde et avant peu il serait dans le +lit d’une héritière et dans quarante conseils +d’administration. Nous bavardions. Gonzague +s’acharnait à ce petit jeu, avec des +moyens primitifs d’observation qu’il ne perfectionnait +pas, faute de vouloir contempler +et méditer. Il feignait de s’y reconnaître entre +les faux-semblants de l’indolence, de la +hâte, de la gaucherie, de la facilité. Mais, +dépourvu de tout sens tragique, il ne percevait +pas les inflexions secrètes d’une voix +qui sortait de sous un masque.</p> + +<p>Il y avait aussi longtemps que j’avais +quelque curiosité pour la vie privée de Gonzague.</p> + +<p>En cela encore semblable à mes contemporains, +je songe anxieusement à ce qui se +passe dans le lit d’autrui. Voici comment se +forme cette manie. L’amour, ou comme on +dit par découragement devant les grands +mots et les grandes entreprises, la vie +sexuelle, demeure notre principale affaire. +Elle nous provoque aux exercices appropriés, +et à tant de rendez-vous, de coups de téléphone, +de va-et-vient, surtout elle nous +remplit l’esprit.</p> + +<p>A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme +hier. Mais nous y mettons notre tour particulier ; +notre souci porte avec toute la frivolité +imaginable sur les choses qui sont +à côté, qui ne font que toucher à cette vie +sexuelle, sur ses manifestations, sur ses +déportements, sur ses résultats mondains, +mais — là est notre marque — surtout sur +son principe, sur le degré d’énergie qu’on y +dépense, physique et sentimentale. Certes +nous nous intéressons aux personnes, aux +circonstances ; mais pour nous la question +capitale est celle-ci : comment se comportent-ils +l’un envers l’autre ? Qu’est-ce qu’ils +donnent exactement de leurs corps et de +leurs cœurs ? Et ce souci que par hypocrisie +nous feignons léger et ironique est au fond +âpre et éhonté.</p> + +<p>C’est que d’abord cet ordre domine encore +les autres : il s’agit donc d’y exceller. De là, +de ce point de vue, une évaluation perpétuelle +de soi-même et des autres, de méticuleuses +comparaisons. C’est que surtout cette +grande affaire est un grand tourment puisqu’elle +est une faillite menaçante pour beaucoup. +L’amour est fatigué. Voilà pourquoi +la surveillance du prochain prend la tournure +d’une attente angoissée, sournoise, pleine +de dispositions perfides. En l’épiant, on +pense avant tout à la faiblesse, on s’attend +à diverses défaillances. On s’étonne quand +on rencontre la normale : elle paraît mystère, +dissimulation, ou avantage éphémère. La +curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser +d’à peu près sûr ; mais on devine aussi, +on invente. Et trois ou quatre légendes — ce +sont toujours les mêmes, car les combinaisons +ajoutées par le vice aux pratiques +traditionnelles ne sont pas bien nombreuses — enserrent +les isolés, les couples, les groupes +dans leurs interprétations conventionnelles.</p> + +<p>Gonzague et moi nous parlions tout le +temps de ces choses, qui, en dépit du cynisme +trompeur des confidences françaises, +restent secrètes pour une raison indestructible +et éternelle : les âmes sont impénétrables +les unes par les autres. On a beau +avouer ses gestes, on ne peut pas amener +à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge +qui est au cœur de tout, l’impuissance à se +comprendre soi-même font que les êtres qui +se prostituent le plus hardiment restent des +énigmes aussi difficiles que s’ils se défendaient +par la pudeur.</p> + +<p>« Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il +pas des âmes que l’air du temps a rendues +stériles et où ne germe pas le moindre secret ? » +J’étais alors assez inhumain pour me résigner +à cette défaite, ou emporté par l’esprit implacable +de la satire. Je préférais la justice à la +charité.</p> + +<p>Gonzague se plaignait de n’avoir pas +d’aventures, de n’avoir pas de maîtresses. Il +ébauchait des badinages qui tournaient court +en vingt-quatre heures, ou même il restait +des semaines sans rencontrer la moindre +occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, +son espoir. Était-ce la faute des femmes qui +n’étaient pas assez jolies ou qui étaient trop +sottes ? Était-ce la sienne ? Manquait-il +de bonne volonté, d’indulgence, de persévérance ? +Les explications de Gonzague étaient +abondantes et confuses. Témoin de ces +escarmouches, je n’étais sûr que de ce fait +constant : toujours Gonzague interrompait +le jeu avant même qu’on pût savoir s’il +allait au succès ou à l’échec. Il donnait +comme raisons : les mauvaises habitudes +contractées pendant sa maladie, la timidité, +l’insuffisance de relations.</p> + +<p>Mais ces excuses étaient en l’air et il leur +prêtait peu d’intérêt. Son esprit était occupé +par une lamentation assez fade, à peine +relevée d’ironie ; il s’abandonnait à un sentiment +de solitude.</p> + +<p>Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme +pour que nous ne fassions pas toujours +en sorte que nos langueurs les plus +nuageuses ne s’entr’ouvrent de temps à +autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait +que cela changerait ou échappait des +ricanements qui aussitôt me font croire que +sa vie intime n’est pas aussi dépourvue +qu’il le dit. Il sortait de sa poche un +jeu de cartes, entreprenait une réussite et +tout d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant +quinze jours il aurait entamé avec une brune +fort brillante et fort riche une grande passion.</p> + +<p>Il arrivait que, quelques jours après, il me +téléphonât à deux ou à huit heures du matin +pour m’annoncer que les cartes avaient eu +raison.</p> + +<p>— J’ai sommeil.</p> + +<p>— Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, +chez des gens, une femme étonnante. Ravissante, +tout à fait mon genre.</p> + +<p>— Votre genre ?</p> + +<p>— Mais oui, vous savez bien, une femme +plate, sans seins, sans hanches, sans attributs.</p> + +<p>— Eh ! bien, tant mieux, bonsoir.</p> + +<p>— Hallo ! non vraiment, elle est remarquable. +Un visage très inattendu, un masque +mexicain, vous savez, comment appelle-t-on +cela ?</p> + +<p>— …</p> + +<p>— Enfin, peu importe. Et un esprit assez +curieux.</p> + +<p>— Bon, nous verrons. A ce soir.</p> + +<p>— Ah ! mais je ne la montre pas. D’abord +elle est très difficile… Figurez-vous qu’elle +habite… Ah ! d’abord c’est la cousine de +Chose… Comment l’appelez-vous ?…</p> + +<p>Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, +avec un air de contentement insupportable.</p> + +<p>— Là, oui, ça se voit : vous venez de coucher +avec elle.</p> + +<p>— Mon cher ami ! vous ne voudriez pas ! +Quelles illusions vous vous faites encore sur +moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera +pas libre avant mercredi. D’ici là ?</p> + +<p>— Et mercredi alors ?</p> + +<p>— Je l’emmène à un concert très ennuyeux.</p> + +<p>— Après ?</p> + +<p>— Vous pensez bien qu’il ne se passera +rien, comme toujours.</p> + +<p>— Bousculez-la.</p> + +<p>— C’est une personne très particulière. +Je ne sais pas d’abord si elle est sensuelle, +cette dame. Elle est bien séduisante, en tous +cas.</p> + +<p>— Vous êtes amoureux ?</p> + +<p>— Oh ! amoureux !</p> + +<p>— Bon, vous vous en fichez.</p> + +<p>— Ça, pas du tout. J’ai été agité toute +la journée. Ç’a été toute une histoire de lui +téléphoner.</p> + +<p>Le lendemain, il était encore pendu au +téléphone. Mais le numéro n’était pas libre, +ou Madame n’était pas là. Je lui parlais +d’autre chose. Un camarade arrivait. Il y +avait toujours quelque incident qui l’empêchait +de revenir à l’appareil et de suivre sa +chance. Gonzague continuait d’évoquer à +tort et à travers le nouveau fantôme, mais +pensait bientôt à faire un poquère.</p> + +<p>Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait +enfin, mais il était calmé, inerte. Il n’avait +plus rien à lui dire. Il répétait froidement +ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire +avait l’impression qu’il n’avait nullement +désiré la revoir.</p> + +<p>Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était +pas suffisant, s’il n’aimait pas sinon l’amour, +du moins la conquête et la décision. La femme +a horreur de l’incertitude, elle la ressent +comme une insulte dont parfois elle se venge, +elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. +Par un manque d’accent qui n’appartenait +qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il prononçait +l’air d’arriver d’un lointain inaccessible +de rêvasserie, de somnolence et d’immobilité, +Gonzague assurait bientôt son interlocutrice +qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, +mais narquois, inconsistant, et qu’il +remettrait toujours au lendemain ce qu’il +pouvait faire le jour même, c’est-à-dire +trouver une parole directe, bien désagréable +ou nettement mensongère, faire sentir qu’il +aimait les réalités et qu’il avait l’habitude +des caresses utiles.</p> + +<p>Gonzague était trop averti sur lui-même, +sinon sur les autres, pour ne pas sentir de +temps en temps qu’il gâchait sa chance. +Ce sentiment l’incitait à une activité passagère, +féconde en gaffes. Ce garçon trouvait le +moyen de se faire gifler.</p> + +<p>A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, +je le laissais en plan pendant huit jours. Et +pour en finir, pour trouver un passe-partout +qui fermât sa porte, j’essayais toutes les +explications.</p> + +<p>D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il +fallait dissimuler par discrétion, ou par +honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma +décharge que bien vite je songeais à notre +débraillé à tous : supposer une retenue +aussi héroïque était une grosse naïveté.</p> + +<p>Alors j’en venais au plus banal. Gonzague +n’aimait pas l’amour parce qu’il n’y avait +pas dans sa santé, dans sa constitution de +quoi y fournir. Ou bien il avait pris goût +aux amours autrefois défendues et tout ce que +je voyais de ces velléités n’était que parade +et trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait +sévèrement de moi. Inquiet, je réfléchissais +de plus belle.</p> + +<p>Je n’avais pas besoin de chercher bien +loin dans ce qui me revenait de ses faits +et gestes pour trouver tous les indices et les +plus contradictoires. Gonzague était robuste +d’aspect : comment croire à une faiblesse +qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, +tout de même rare ? D’autre part, +il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs +notoires. Donc… Mais il y avait dans son +esprit et dans sa conduite quelque chose +de si divergent, de si éparpillé, que la représentation +de Gonzague amoureux, ramassé +par un goût quel qu’il fût, était invraisemblable.</p> + +<blockquote> +<p class="ind sc">« Mon cher ami,</p> + +<p>« Où êtes-vous ? Où courez-vous ? Je n’ai +pu vous joindre à mon dernier passage à +Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer +votre porte, sous laquelle j’ai posé timidement +ma carte, j’ai senti mes doigts tout +échauffés. Votre âme en s’évadant encore +une fois avait laissé un sillage ardent à travers +ce seuil si souvent transgressé. Comme +je voudrais vous suivre. Hélas ! je serais +bientôt exténué, je me coucherais au bord +de la route et j’y mourrais, si votre main +si belle et si forte ne se tendait vers moi +pour m’aider et m’entraîner. Ah ! si je +pouvais m’appuyer un peu — oh ! si peu ! — à +votre épaule de jeune dieu. Mon âme se +raidirait et soulèverait mon corps. Mais où +êtes-vous !… »</p> +</blockquote> + +<p>Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant +qu’il eût fini de s’habiller. Il avait laissé +traîner avec affectation cette lettre sous +mon nez. Impossible de ne pas lire la première +page. Qu’en conclure ? L’écriture était +aussi efféminée que le ton. Mais les initiales +et le lieu de provenance m’assuraient qu’un +monsieur l’avait écrite.</p> + +<p>Gonzague en saisissait le ridicule, sans +doute ; je rencontrais dans la glace son +regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et +ce ridicule était tel qu’il m’empêchait de +former une hypothèse.</p> + +<p>Pourtant je notais que Gonzague s’amusait +de ces flatteries sournoises. Dans un +des milieux où il fréquentait, il devait recevoir +beaucoup de ces hommages-là. Or, à son +insu, ne faisaient-ils pas compensation aux +déboires qu’il s’attirait du côté des femmes ? +Par là ne satisfaisait-il pas un peu les exigences +de conquête et de vanité qui sont au +cœur de l’amour. Et cela encore lui permettait +d’attendre.</p> + +<p>Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage +de Gonzague. Je m’aperçus qu’on avait +déjà médité sur son personnage. Du moins +c’est ce que croyait avoir fait Gertrude.</p> + +<p>« Ah ! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose +curieuse ! Et comme c’est difficile de dire. +Les gens sont inouïs. Enfin ! C’est un très +beau garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la +plupart de mes amies. Moi je dois dire que +je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais +c’est un beau garçon tout de même. Et s’il +s’en donnait la peine, elles changeraient +d’avis.</p> + +<p>« Vous croyez que les hommes ?… Comme +ça m’amuse, comme je voudrais savoir ! +Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. +Il est certain qu’il est beaucoup sorti l’hiver +dernier avec le petit Fara. Vous savez ce +petit qui a de si jolis yeux, qui a été le +fiancé de Floche, le petit Fara. Fara avait +certainement le béguin. Eh ! bien, je ne sais +pas, je ne crois pas.</p> + +<p>« Gonzague est très compliqué, je crois +qu’il y a autre chose. Ah çà ! quoi ? D’abord +je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le +saviez pas ?… De source sûre, il a été très +amoureux d’une femme pendant la guerre. +Mais voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime +pas mieux les hommes, n’est-ce pas ? A-t-il +couché avec cette femme ?…</p> + +<p>« Je suis curieuse de voir ce que ce garçon +deviendra. Vous ne trouvez pas qu’il a du +talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans +<i>Poètes Mineurs</i> ? Ah ! allons, avouez que +c’est assez étonnant. Quelles images ! Oui, +évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais +il y a un ton…</p> + +<p>« Et puis enfin, c’est un drôle de type. +On ne sait vraiment pas avec lui. »</p> + +<p>Me voilà lancé sur une nouvelle piste. +Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? +Gonzague est dans les drogues. De là cette +indifférence, ces lointains, ces velléités narquoises.</p> + +<p>Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. +Pas moyen de rien distinguer dans ce visage +plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est +pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt +ans, marquent les trépignements du plaisir.</p> + +<p>— Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a +fumé toute la nuit.</p> + +<p>— Par exemple, moi fumer ! Pendant la +guerre, deux ou trois fois, mais depuis… +Comment devinez-vous ? Vraiment ça se +voit ? Oui, j’ai fumé cette nuit. Cela ne +m’arrive que bien rarement et je le fais sans +conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il +faut bien que de temps en temps je passe la +nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, +j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque +chose… ou rien. Mais enfin… Je n’ai pas de +maîtresse en l’honneur de qui je pourrais +découcher.</p> + +<p>— Farceur. Vous vous gardez bien de faire +le nécessaire — ce qui ne serait pas grand’chose — pour +qu’une demi-douzaine de +bonnes filles s’intéressent à vous. Gonzague, +vous vous foutez de moi. Enfin, qu’est-ce +que vous aimez ? Autre chose ?</p> + +<p>— Mais non, mon cher, quel enfant vous +faites. Vous croyez que c’est plus ingénieux +d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal +que vous. J’aime beaucoup les belles dames. +Seulement je ne sais pas y faire, voilà tout. +Alors je reste chaste pendant des mois, des +années. Voilà ce que vous ne pouvez pas +imaginer, hein ?</p> + +<p>Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon +indifférence.</p> + +<hr> + + +<p>Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit +à la maîtrise dans sa manière. Il put +croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon +Gonzague était une boule parfaitement polie, +abandonnée par un point fuyant de sa rotondité, +sur un billard idéalement plat, à tous +les carambolages.</p> + +<p>A huit heures du matin, il sautait de son +lit dans son bain, dans un taxi et la ronde +commençait. D’abord au bureau de l’homme +d’action. Son coup d’œil glissait sur les journaux.</p> + +<p>Les dépêches réduisent le geste des peuples +à un cérémonial décharné. A cause de son +ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire +en cours, Gonzague avait beau jeu +à se moquer des batailles, des congrès, des +discours.</p> + +<p>De la vie des hommes, bien qu’elle ait +peu de fond, il n’affleure pourtant rien dans +toute cette flore de papier, où l’encre fait +une sève trompeuse. Il faut un art assez +réfléchi pour voir perler le signe qui, une +seconde au coin d’une page tout de suite +glissée aux égouts, annonce l’accumulation +inévitable, la prochaine rupture. La Presse +est une vieille église où les moulins à prières +remplacent toute oraison véridique. Nos contemporains +y passent plusieurs fois par jour +et font leurs génuflexions distraites devant +les images mornes d’un monde déjà disparu.</p> + +<p>Gonzague sentait confusément ce perpétuel +décalage et il croyait rattraper la vie +en courant aux faits-divers. Mais les journaux +sont aussi fermés à la grave vérité d’un +crime qu’au sens véritable de ce grand silence +qui pèse sur le monde.</p> + +<p>L’homme d’action arrivait et lisait son +courrier. Lettres d’amour, d’un sordide +amour. On y apprenait que des hommes existaient +quelque part, hors des murs de ce +bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs +complices ils confiaient leurs misérables désirs. +A quelles sombres tribus appartenaient-ils ? +Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres +sacrés.</p> + +<p>« Ah ! si vous pouviez nous procurer ce +manganèse. Nous le convoitons avec tant +d’amour. Quelles choses profitables nous en +ferions. Si c’est oui, vous obtiendrez de nous +tout ce que vous voudrez, sauf le cœur. »</p> + +<p>« De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel +qu’elles montent. Oui ; elles montent les +de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez +au ciel l’étoile de la de Beers. 950, 960. +Un petit sou, s’il vous plaît, je prie pour +vous. »</p> + +<p>On y répondait par la dictée aux sténographes, +et sèchement. Sans cesse le téléphone +et au bout du fil les hommes masqués. La +navette reprenait. L’action est faite de mille +riens. Quel va-et-vient d’augures dans les +bureaux pour prolonger le mouvement +endormi et de moins en moins vaniteux de +l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il ? +Personne ne le sait, mais il faut bien, faute de +guerres, de famines et de pestes, que s’occupe +cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes, +d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, +de chanteurs, de gâcheurs, depuis cette +rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche +et du patron qui s’improvise, jusqu’au +geste égaré de l’homme dans la rue qui +achète l’article. Quel encombrement merveilleux +et quelle suave mêlée ! Quelle luxuriance +abstraite sur le thème.</p> + +<p>Gonzague bâclait, du reste, sa besogne +et fuyant devant l’horreur de ce qu’il faisait, +glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il +allait faire, possédé par la fringale d’une +seule sensation : passer d’une chose à une +autre. Il avait imposé à son patron son style +lunatique. Il passait de longs moments entre +le coiffeur, la manucure et le pédicure, au +hammam, dans les bars où il pariait, téléphonait, +buvait, retéléphonait et entretenait +mille conciliabules. Il déjeunait et dînait +à droite et à gauche. Il faisait même quelques +visites. Non pas qu’il eût beaucoup de points +d’appui dans la ville — il était trop nonchalant +et trop timide — mais six ou sept +maisons où l’on va au moins une fois tous +les huit jours suffisent à remplir la semaine.</p> + +<p>Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix +heures, un acte dans un théâtre, ou plutôt +trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, +ou les cinq dernières minutes d’un concert +Il entrait partout sans payer et ce privilège +qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, +lui comme eux, dans l’idée fantastique +de sa notoriété.</p> + +<p>Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, +les boîtes de toute sorte, les fumeries, +les tabagies, voire deux ou trois salons où +au-dessus de cent mille francs de rentes +de jeunes ménages bourgeois s’essaient au +mécénat.</p> + +<p>Toute cette frénésie n’était qu’immobilité +morne, contemplation fainéante, attente stérile.</p> + +<p>Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient +pas sa disposition d’esprit : ils voyaient que +l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé +dans ce qui l’occupait avec eux, qu’il ne songeait +pas, malgré tant d’encouragements +poétiques, à croire au Génie des Affaires. +Dépités, ils ne faisaient aucun cas de lui.</p> + +<p>Il en était ainsi partout. Où il arrivait, +Gonzague de lui-même s’encageait dans un +treillis brillant de paroles qui le séparait +des choses et au milieu de la fête, dans un +trépignement intérieur, immobile à force +d’agitation, il prenait aux ébats des autres +une part inconnue, qui le laissait affreusement +insatisfait.</p> + +<p>Gonzague passait des heures dans les +dansoirs, mais il ne dansait pas. C’était +assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec +les femmes ; c’était se priver d’un avantage +qui compense la pauvreté, la nullité +sociale.</p> + +<p>Gonzague était partout et n’était nulle +part. Il restait en dehors de tout. Son manque +d’argent n’était pas fait pour améliorer +cette situation. Il en gagnait peu. Les taxis, +les restaurants, les bars, les cigarettes, les +à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient +vite ses pauvres billets. Il tapait ses amis, sa +famille, son patron et s’arrangeait à peu +près. Mais il était toujours à court.</p> + +<p>De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, +le gâchis de sa vie formaient un +sentiment obscur qui se crispait autour de +cette question d’argent. Gonzague était +trop peu attaché à soi où il ne trouvait +pas ce sens avaricieux de ses qualités, cette +manie de la grandeur, ce besoin angoissé +de l’inégalité qui font les grandes fortunes ; +il se laissait trop facilement piper par ses +divertissements pour se sentir amer, mais +il s’impatientait et se butait contre cet +obstacle.</p> + +<p>A cause de ce sentiment de pénurie sur +lequel il se fascinait, ce garçon, qui méprisait, +en raffinant sur l’ignominie des propos, +les mœurs bourgeoises de ses parents, finissait +par vivre plus mesquinement qu’eux. +Car entre ses appétits que son imagination +avait accrus et ses moyens, il y avait un +espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement +son orgueil, mais qu’il ne se décidait +jamais à franchir, s’accommodant de subsister +dans la lésine de ses passions. Par exemple, +il pouvait vivre sans auto, ce qui diminuait +de cinquante pour cent (estimait-il) le rendement +de ses sens.</p> + +<p>Tout au plus jouissait-il sur un mode +ironique de la richesse de ses amis.</p> + +<p>Il se consolait par cent paroles : il se +prostituerait aux hommes, aux femmes ; +il écrirait en trois semaines un roman pornographique. +Il passa tout un soir à calculer +le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire +par jour pour briguer en temps utile un des +prix de l’année.</p> + +<p>Il traîna, un été, dans une ville d’eau, +derrière une jeune fille plutôt riche à qui +dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, +sa convoitise. Ce n’était pas pour la +choquer, mais encore aurait-il fallu qu’il +la courtisât chaleureusement.</p> + +<p>Deux ou trois fois il parla de pays où l’on +faisait fortune.</p> + +<p>Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement +au succès littéraire. Il n’écrivait +pas, mais il continuait de fréquenter ces +jeunes littérateurs avec qui je l’avais vu.</p> + +<p>Ceux-ci étaient lents à se remettre du +plaisir où les avaient jetés son désarroi +d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, +son modernisme suffisamment maladroit +pour paraître une parodie, et enfin le +soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages +qu’il avait sur eux. Parce qu’ils se +méfiaient de leur métier, les ravages qu’un +profane pouvait faire parmi eux n’étaient +comparables qu’à l’affolement que provoque +dans quelques salons l’apparition d’un écrivain +célèbre.</p> + +<p>Pendant quelques jours, Gonzague représenta +assez bien sous une forme naïve, inattendue +et amusante leur idéal.</p> + +<p>Les attributs de la personnalité étaient +brisés ou pervertis. L’esprit créait chaque +matin et dévorait avant le soir sa façon +d’être du jour. La volonté faisait des crochets, +semblait s’anéantir, puis soudain ressurgissait +dans quelque éclat. Les passions +n’étaient pas combattues, mais déviées vers +des débouchés imprévus. Il fallait rompre +à tout prix unité et continuité. N’importe +quel mouvement violent était bon qui leur +donnât la sensation d’un brassage énergique : +négation, paradoxe, illogisme, contradiction, +enfin toutes les combinaisons possibles de +l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses +que celles de l’amour.</p> + +<p>Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de +force, se fatiguait et devenait épais. Alors +ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une +idée se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation +perpétuelle qui leur semblait être +prospérité cérébrale, ils étaient à la merci +d’une surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague +qui n’était que manies et trucs, faibles +manies devenues des trucs timides, leur en +imposait.</p> + +<p>Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. +Des négations à la vanvole n’expulsent +pas les préjugés, il faudrait pouvoir +les extirper. Autant s’arracher l’âme.</p> + +<p>La vie qu’ils aimaient et qui était forte +en eux, incita les camarades de Gonzague +à un brusque réveil hors de ces somnolences +acharnées. C’est ainsi qu’un jour ils +regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. +Ils le chassèrent en le huant et en +proférant les raisons les plus enthousiastes. +Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des +espaces le groupe d’hommes le plus farouchement +attaché à soi-même, comme un peuple +qui a perdu son terroir et qui va errant, une +poignée de terre dans un sachet sur la poitrine. +Mais ce fut plus tard…</p> + +<p>En attendant, le jeu à la mode, là et +ailleurs, était le jeu du chat perché. On se +jetait dans cet exercice par terreur d’assumer +une responsabilité intellectuelle et de donner +prise à la raillerie d’un plus mobile que soi. +On vit de vieux messieurs, toujours séduits +par l’inquiétude des adolescents et amoureux +de toute frayeur, se mêler dans la partie. +Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue +à une découverte baroque, avec l’espoir +qu’un camarade serait toujours d’une seconde +en retard.</p> + +<p>Et comme il y avait longtemps qu’on +avait épuisé l’extraordinaire, on en revenait +à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin +en sens inverse. On s’arrêtait soudain devant +l’Arc-de-Triomphe : « Comme c’est bien, +parce que ça a voulu être bien, et c’est +bien en effet. » Quitte à repartir vers Luna-Park : +« Comme c’est bien, parce que c’est +mal. »</p> + +<p>Gonzague fit découvrir à ses amis dans +l’espace de quinze jours un chanteur populaire, +célèbre depuis vingt ans, un acteur de +province qui venait de reprendre le Guignol +des Champs-Élysées, une somnambule, Landru, +une femme qui n’avait rien pour elle +et le génie d’Alfred de Musset.</p> + +<p>Ces expériences et ces succès le laissaient +farouchement triste. Il sentait que son crédit +s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une +partie du temps, loin de ses compères et bien +qu’il ne se défît jamais de leurs manies +communes qui faisaient office de sortilèges +et qui maintenaient autour de son esprit, +partout où il allait, un cercle magique, il +voyait bien qu’il n’arrivait point par là à +tromper toutes ses envies.</p> + +<p>Il en vint à des gestes excessifs. Il parla +de suicide. Confiant dans l’inépuisable crédulité, +il se décida à découvrir cette source +de faits-divers.</p> + +<p>Selon la méthode admise, il fallait d’abord, +par toutes sortes de plaisanteries traîtresses, +de cet acte qui a joué un rôle capital dans +l’existence de beaucoup d’hommes d’action +et de passion, faire la plus démodée, la plus +fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies +qui prennent place dans la carrière +d’un homme entre sa première communion +et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer +tout ce qu’il y a de convenu, d’inefficace, +de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce +coup de partie par quoi on pense mettre +tous les atouts dans son jeu.</p> + +<p>Mais comment sortir de là, comment +renverser le raisonnement, en venir à l’apologie ? +Il n’y avait qu’à continuer tout droit. +Cet acte ridicule, non pas absurde (trop +grand mot qui les eût effarouchés), mais plat, +indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. +« Le matin en me couchant, au lieu de tourner +le bouton électrique, sans faire attention, +je me trompe, j’appuie sur la gâchette. »</p> + +<p>Ceci transporta Gonzague et ses amis. +Pendant quelque temps, il vécut dans un +état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté +le suicide. Il ne savait plus s’il était +mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il avait +fait craquer un tison dans la nuit.</p> + +<p>Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, +l’homme d’action mit Gonzague +à la porte. Gonzague garda un taxi toute +une nuit pour user un reste d’argent dans +de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma +porte. Je claquai la portière : excédé, je +quittais Gonzague pour toujours.</p> + +<p>Je fus invité à passer Septembre dans les +Baléares où Gertrude avait aménagé un +ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis +Gonzague. Avec notre affectation de muflerie, +ou notre goût désordonné pour la +vérité, je lui dis mon déplaisir de le revoir. +Il fut ravi de cette marque d’intérêt et pendant +les séances du culte superstitieux que +sur la plage nous rendions au soleil il ne +manquait pas de s’allonger à mon côté.</p> + +<p>Gertrude était vierge et en donnant le +change par quelques excès de langage, se +gardait pour un mari qu’elle appelait et qui +du reste lui vint, l’hiver suivant, sous la +forme radieuse d’un champion de golf. En +attendant la saison des accomplissements — dont +on a le droit de se demander s’ils ne +furent pas médiocres, car une distance anormale +s’était allongée entre son cerveau et +son ventre, et le champion, fort timide au +lit, ne semblait pas de ceux qui remettent +de l’ordre dans une femme — Gertrude continuait +d’étudier théoriquement la sensualité. +C’est pourquoi elle nous exposait aux feux +célestes.</p> + +<p>Il est donné à bon nombre de nos contemporains, +qui ne se livrent pas à certaine littérature +et aux drogues, de découvrir une +autre littérature et les sports. Le sport pour +ceux-là n’a jamais été une passion ni un +goût, mais il est devenu promptement une +manie. Ils sont opprimés par un souci de +plus en plus anxieux de conservation qu’ils +ne voient pas voisiner avec l’idée romantique +de destruction et de mort qui flatte les +autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent +les gros efforts : par exemple, ils se soumettent, +mollement allongés, à l’action de l’astre qui +doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse +vitalité. Bientôt ils perdent de vue le but. +Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit +plus que de montrer à Paris au retour une +peau passée à la flamme. Pour les femmes, +c’est un fard.</p> + +<p>Nous usions donc cinq heures par jour +à nous noircir. Nous descendions du nid de +pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à +une heure ou deux, nous étions vautrés, +tout nus, protégés seulement par des lunettes +d’écaille et un numéro mal coupé de la <i>Nouvelle +Revue Française</i>. Le soleil, étonné de +notre témérité, grondait et nous battait +comme plâtre. La punition était douce. Nous +nous plongions dans la mer, après nous être +conformés aux rites suédois. Quel peuple +ennuyeux ! Une, deux. Une, deux.</p> + +<p>Tout cela n’était pas très laid ; Gertrude +avait des seins parfaits auxquels nous ne prenions +pas garde. Les fastidieuses grivoiseries +moururent dans cette Baléare, au bout de +peu de jours ; nos propos étaient chastes, +ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. +Ceux d’entre nous qui avaient des femmes +n’avaient pas l’impression de les risquer +parmi les célibataires. Tout se détendait dans +ce feu et cette eau.</p> + +<p>Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs ; +je n’avais plus de nerfs, ou ils étaient occupés +à transmettre à mes muscles des ordres, +comme ceux qu’on entend dans la cour d’une +caserne : une, deux. Gonzague d’ailleurs se +montrait sous un autre jour. Dès le premier +matin, à cause d’un geste ou d’une parole que +je ne me rappelle plus, nous nous étions +regardés les uns les autres, et nous avions +compris que ce Gonzague trépidant était fait +comme tant d’autres pour la paresse du nègre.</p> + +<p>Que la femme pile le millet, l’homme fumera +sa pipe. Confions-nous un instant +au bonheur improbable de nos ancêtres. +Gertrude, passez-moi le tabac. Et dire qu’il +y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, +qui aspiraient à s’enfermer dans un cabinet +de banquier. Les colonnes de chiffres secrétées +par les enregistreurs envahissent le +lieu comme le cactus l’Australie, et l’homme +est taraudé par mille coups de téléphone +muets comme par la dent du lapin.</p> + +<p>Les humains à travers les siècles se divisent +en deux bordées de tribord et de bâbord : +ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui +naîtront pour le passé. Ne parlons pas de +ceux qui se fichent du tiers comme du quart ; +ils sont trop. Mais louons les princes qui sont +toujours contents et qui, couchés sur le dos, +par la mémoire et la prophétie, jouissent +de tout le temps.</p> + +<p>Gonzague dormait en même temps que +tout le monde. Dans nos jeux, sa supériorité +était manifeste. Pendant les repas, +son appétit et son humeur allaient de pair. +Il ricanait moins, il grimaçait moins et +pouvait même parler des absents sans cette +inquiétude qui lui faisait à Paris en cinq +minutes prodiguer le bois vert sur le dos de +n’importe qui, puis se perdre en réticences +complices comme si l’autre avait été là et +qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte +à le recharger à fond dans la cinquième minute, +par peur d’avoir été conciliant, ou +surtout d’avoir marqué trop d’estime pour +l’intelligence de quelqu’un.</p> + +<hr> + + +<p>Mais, par le dernier bateau, nous arriva +Joan Daimler. Était-ce une Américaine, +une Européenne ? Nul ne le savait, et c’était +pourquoi Gertrude l’avait invitée. L’explication +la plus courante eût été qu’elle fût +Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une +chose : c’est qu’elle avait un mari en Amérique +qui lui prêtait amicalement son nom +et lui envoyait des dollars. Ce qui faisait +frôler à la jeune femme le domaine de la fable.</p> + +<p>Elle parlait parfois de ses origines, mais +on n’y comprenait rien. Il semblait que, +née au croisement des races, elle ne se rattachât +qu’à sa mère, voyageuse et amoureuse. +Le lieu de sa conception ou de sa nativité +ne signifiait rien. Un homme au monde +pouvait être sûr qu’il n’était pas son père, +c’était le Hongrois qui, vers le temps où +Joan apparut, était le mari de sa mère. +Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans +lui donner un autre point de repère.</p> + +<p>Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un +vague prestige, et en fut ravi.</p> + +<p>Joan Daimler était encore innommée. +N’ayant pas encore reconnu tous les morceaux +de sa personne, qui lui arrivaient des +quatre coins du monde, elle n’était pas +encore tombée d’accord avec elle-même. +Mais elle n’y manquerait pas. Le cosmopolitisme +est l’état le moins irréductible, le +moins durable. Certes Joan avait traîné +dans des hôtels, des paquebots, des trains. +Mais elle avait passé toute son adolescence +à Paris, dans l’Ile Saint-Louis et avait reçu +un enseignement bien ordonné d’un prêtre, +spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était +pas une petite folle.</p> + +<p>Cette jeune femme de vingt-trois ans venait +d’être un peu relâchée par son mari, amoureux +agréable pendant un an, mais soudain saisi +par le génie des affaires. Elle avait de l’argent, +elle se promenait. Elle était sérieuse, +peut-être pour plusieurs années, peut-être +pour toujours, comme tant d’autres femmes.</p> + +<p>Les uns la trouvaient sotte, les autres +intelligente. Ses os un peu gros n’étaient +revêtus que de muscles fins et de peau +brune. Un front renflé, un nez sortant d’un +profond enfoncement et obligé de pointer +pour que le profil atteignît à la courbe idéale, +des lèvres un peu contractées sur un imperceptible +sourire continuel qui a dû cesser +un jour ou l’autre. Le menton ? solide.</p> + +<p>Je raffole des nouvelles rencontres : quand +devant moi deux êtres apparaissent l’un +à l’autre pour la première fois, je crois que +tout est remis en question par la vertu de +ce contact. La vie la plus décidée ou la plus +épuisée peut prendre un cours inattendu +ou se regonfler.</p> + +<p>On vit tout de suite que Mrs Daimler avait +distingué Gonzague, qui de son côté remuait +un peu. Les choix de l’amour sont explicables : +on en peut toujours donner des +raisons qui sont satisfaisantes et qui se +réduisent à la méthode arithmétique : addition +et soustraction. Gonzague l’emportait +sur tous les hommes présents. Dans nos +courses et nos luttes, il montrait sa force. +Il primait aussi dans la conversation par +une abondance vaine et irrésistible. Aucun +d’entre nous n’inquiétait son assurance. Trois +des hommes présents étaient mariés et s’occupaient +de leurs femmes qu’ils aimaient +par rencontre. Ils étaient las des aventures, +comme du reste les trois célibataires fourbus +par les fastidieuses facilités de Paris.</p> + +<p>Mrs Daimler se tournait bonnement vers +le seul garçon disponible. Par souci de confort, +pour qu’on portât ses menus fardeaux +et qu’on l’escortât dans une promenade à +pied.</p> + +<p>De telles raisons sont suffisantes.</p> + +<p>Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, +ils s’intriguèrent. Quelqu’un en fut satisfait, +Gertrude. Elle rêvait de complications. +Elle parvint à leur en donner l’illusion, en +même temps qu’à elle-même. Elle prenait +souvent à part l’Américaine — comme nous +disions — et la chapitrait.</p> + +<p>— Comment trouvez-vous Gonzague ?</p> + +<p>— Charmant garçon. Qui est-ce ?</p> + +<p>— C’est un garçon très curieux, vous +verrez ?</p> + +<p>— Ah ! en quoi est-il curieux ?</p> + +<p>— Vous ne vous imaginez pas. Drôle de +corps.</p> + +<p>— Oh ! mais, dites-moi.</p> + +<p>— Il est très difficile, terriblement perspicace. +Je ne l’ai pas encore vu pris par une +femme.</p> + +<p>— Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.</p> + +<p>— Que si. Seulement il cache son jeu.</p> + +<p>— Vous croyez.</p> + +<p>Joan ne cherchait pas aventure. Mais +tout humain est aux aguets, et il n’y en a pas +un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie +pour l’ombre.</p> + +<p>Gonzague interrogeait Joan. Il faisait +pleuvoir sur elle les questions indiscrètes +ou saugrenues. Joan écoutait ; elle n’était +pas revenue en France pour revoir le Musée +du Louvre, mais elle voulait bien achever +de connaître cet esprit français qui s’exerce +infatigablement sur les choses de l’amour.</p> + +<p>« Aimez-vous votre mari ? » Première +soirée, première cigarette.</p> + +<p>— Vos questions sont trop vagues pour +qu’on y réponde.</p> + +<p>— Bon. Aimez-vous faire l’amour ?</p> + +<p>— On n’est jamais sûr de ces choses-là que +par comparaison.</p> + +<p>— Et encore ! appuya Gertrude à tout +hasard.</p> + +<p>— Vous sentez-vous le génie de l’amour ?</p> + +<p>— Et vous ?</p> + +<p>— Oh moi !</p> + +<p>— Eh bien, quoi ?</p> + +<p>— Moi, je rate les trains.</p> + +<p>— Vous êtes jeune.</p> + +<p>— Vous ne vous êtes pas regardée.</p> + +<p>Quand on parle d’amour, c’est la femme +qui est interrogée et qui fait semblant de +ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, +abonde en propos si audacieux qu’ils ne +portent pas. Quand on traite de la conduite, +des mobiles, des fins dernières, l’homme +prend la parole et rien ne peut l’arrêter. +La femme fait semblant de questionner, +d’écouter, s’en moque, transpose tout.</p> + +<p>Donc Joan :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>— Pas vrai.</p> + +<p>— Un tas de choses qui ne me distraient +guère.</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Des affaires, de la littérature…</p> + +<p>— Mais c’est varié, c’est amusant.</p> + +<p>— Je ne fais pas tout cela très bien.</p> + +<p>— Tant pis pour vous. Vous m’agacez. +Comment pouvez-vous me parler des médiocrités +que vous vous permettez ?</p> + +<p>— Je ne vous fais pas la cour.</p> + +<p>— Comme vous n’êtes pas une vraie brute, +vous devriez être spirituel.</p> + +<p>— Vous aimez les comédies de caractères.</p> + +<p>— J’aime les caractères.</p> + +<p>— Les femmes sont mauvais juges. Leur +point de vue est trop spécial. Et puis, qu’est-ce +qu’un caractère ? l’absence de tous les +autres.</p> + +<p>— Allez chercher la périssoire.</p> + +<p>Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien +étriqué devant ce touriste qui ne demandait +pourtant qu’à l’apprécier. Il était très +agréable en caleçon de bain. Ceci encore +n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était +allumé dans ses yeux.</p> + +<p>Gertrude était ravie et s’écriait :</p> + +<p>— Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires +les plus étonnantes. Seulement il n’est +pas comme vous, il est discret. C’est un type +très bien. Je le trouve follement sympathique, +en ce moment.</p> + +<p>Ces années-ci, nous avons une façon d’insister +qui nous fait croire à l’acuité de nos +nerfs, sinon au raffinement de nos manières. +Nous mîmes tous un zèle excessif à favoriser +l’intrigue entre Joan et Gonzague. Nous +nous y prenions assez habilement ; il y a +de l’entremetteuse chez la plupart des contemporains. +Pourtant les deux intéressés +souffrirent bientôt d’un environnement électrique ; +leurs pulsations étaient à la merci +de la sensibilité de leurs compagnons. Cette +délicatesse de perception, ils la possédaient +aussi et, avant même de les achever, ils se +dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient +à leurs oreilles comme dans une maison +déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.</p> + +<p>Les gestes même auraient-ils pu les sauver +de cet envoûtement ? Ils étaient si prévus. +A chaque repas nous faisions l’examen microscopique +de leurs lèvres.</p> + +<p>Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, +elle le prit au pied de la lettre et l’écarta +un peu.</p> + +<p>Pendant deux ou trois jours, il avait été +assez gaillard, et même il n’avait pas manqué +de jactance. Il retomba d’une minute à +l’autre dans son caractère. Il nous prit à +part les uns après les autres, hommes, +femmes et domestiques. Il nous dit quel avait +été son espoir, comme il avait été près du +but, sa récente déconvenue.</p> + +<p>Gertrude était ravie de son trouble qu’elle +me donnait comme preuve de l’authenticité +de notre ami. Comme je n’avais rien à faire +dans cette Baléare, je causais avec elle.</p> + +<p>— Alors, votre Gonzague, il est comme +tout le monde ?</p> + +<p>— C’est selon…</p> + +<p>— La première femelle venue, et le voilà +un peu agité. Vous avez bien vu, pendant le +déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à +Mrs Daimler.</p> + +<p>Elle voulait que son héros fût à la fois +étrange et capable des mêmes réactions que +tout le monde.</p> + +<p>— Il est sensible, c’est ce que vous n’avez +jamais voulu croire. Mais il ne perd pas la +tête, allez… Du reste, Joan en vaudrait la +peine. Je trouve décidément que tout en elle +est d’une distinction. Si elle s’habillait +mieux…</p> + +<p>— Cette femme-là n’existe pas. Elle existera +peut-être un jour, oui. Vous, Gertrude, +vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. +Hein ! entre nous ?</p> + +<p>Gertrude se gonflait de vanité.</p> + +<p>C’est alors qu’apparut un noble Espagnol +qui habitait dans le voisinage. D’un regard, +il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était +revenue.</p> + +<p>Elle avait repris le bateau par amour des +vieilles choses, croyait-elle. Malentendu qui +règne entre les deux continents et qui fait +l’affaire des Compagnies transatlantiques. +En réalité, quand on aime le passé, c’est +qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, +ce fut la jeunesse. Ce que les Américains +goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique +ou de la Méditerranée, c’est une jeunesse +persistante, qui s’est préservée. Joan +ne pouvait mieux la trouver que chez cet +Espagnol intact depuis des siècles, conservé +par sa civilisation.</p> + +<p>Gonzague, incertain, ambigu à cause de +son jeune âge, mâtiné de ses propres innovations +et des habitudes de son père, ce +n’était rien pour Joan qui nous demandait +ce que nous-mêmes allons chercher chez +les Arabes, les Persans, les Indiens. Car si +nous sommes jeunes, nous le sommes moins +que les Orientaux ou les Méridionaux.</p> + +<p>Mais nous sommes moins vieux que les +Américains, le plus vieux peuple qu’on connaisse. +Leur sénilité est faite de toutes les +vieilleries du monde. Ils ne l’ont pas encore +dépassée par une nouvelle naissance, où +apparaîtrait leur originalité. En attendant, +plus avancés que les Européens dans l’évolution +mécanique, plus abstraits, ravis au +plan absurde de leur confort, plus éloignés +du point de départ de la Nature qui, dans sa +naïveté, est passion et douleur, angoisse +et mystère, ils sont d’autant plus vieux.</p> + +<p>Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et +Gonzague rentra dans le rang.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques jours après, nous étions, Gonzague +et moi, à Marseille, traînant le soir +dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y +retrouver et me mena dans un certain endroit.</p> + +<p>— Oh ! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, +ça n’est pas mal tout de même. Ç’a a un côté : +vertu ancienne, assez touchant. C’est comme +vous voudrez, du reste, nous pouvons aussi +bien nous coucher.</p> + +<p>Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un +peu ma curiosité et me fit accepter la corvée +de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais +prévu : saleté, tristesse, platitude, tout sauf +ceci, que Gonzague, sans rien perdre de sa +réserve, jeta des regards fort vifs sur une +vieille sorcière peinte de couleurs sauvages.</p> + +<p>Je le regardais furtivement, mais une odeur +fade de bureau de placement me força de +sortir et de laisser là mon verre de bière. +Il me suivit.</p> + +<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague ? +Cela vous intéressait.</p> + +<p>— Oui, assez.</p> + +<p>Nous continuâmes d’errer, la nuit était +chaude, nous buvions çà et là. Gonzague +poussait des soupirs, brûlait cigarette sur +cigarette.</p> + +<p>— J’ai envie de faire l’amour ce soir.</p> + +<p>— Avec qui ? Mrs Daimler ?</p> + +<p>— Loin. Trop beau.</p> + +<p>— Hum ! Trop beau ?</p> + +<p>— Elle était très bien ; l’Espagnol aussi, +du reste. Je n’en sortirai pas.</p> + +<p>— De quoi ? de votre chasteté ? C’est +une blague. Vous n’étiez venu qu’une fois +à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant +bien repéré certains coins et la vieille a eu +l’air de vous reconnaître.</p> + +<p>— Oui… Naturellement, ma chasteté n’est +même pas vraie. Trop beau, aussi.</p> + +<p>— Je m’en doutais.</p> + +<p>— Oh ! avouez que vous avez marché +comme les autres. Du reste, je ne vous trompais +pas, au fond, je suis chaste.</p> + +<p>— Vous devenez ridicule avec vos petits +mystères. Allez-y. Parlez, et nous pourrons +enfin ne plus revenir là-dessus.</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous voulez que je vous +dise ? Je n’ai rien, rien à raconter.</p> + +<p>— Vous avez le goût des femmes comme +celles que nous avons vues, tout à l’heure. +Avouez que si vous vous abstenez des +femmes propres, c’est parce que les femmes +un peu sales…</p> + +<p>— Vous êtes toujours le même. Quand vous +tenez une nouvelle hypothèse, vous lâchez +toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. +Je ne suis pas si simple.</p> + +<p>— Oh !</p> + +<p>— A certaines époques, mais jamais d’une +façon suivie, il m’est arrivé de passer dix +minutes avec de ces femmes.</p> + +<p>— Vous avez des sens ?</p> + +<p>— Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je +n’ai jamais eu de maîtresse, je n’ai jamais +poussé une intimité quelconque avec une +femme dans une chambre, dans un lit. Je n’ai +jamais tutoyé une femme, je ne me suis +jamais déshabillé…</p> + +<p>— Mais cette passion que vous avez eue +pendant la guerre, m’a-t-on dit, pour une +personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne +sais plus, elle ne vous a pas mené jusqu’au +bout ?</p> + +<p>Gonzague marqua un silence.</p> + +<p>— … Madame Lemberg, c’est vrai, dire +que je ne vous ai jamais parlé d’elle.</p> + +<p>Et soudain il me raconta une vague aventure, +avec abondance, et l’étonnement de +pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui +lui appartînt. Il s’embrouillait, sautait en +avant, reculait, ne pouvait fixer certains +points et revenait sans cesse sur d’autres. +Il me fallait l’arrêter, l’interroger, réfléchir. +Mais ai-je fait tant d’efforts ?</p> + +<p>C’était au début de la guerre ; il avait +dix-huit ans. Il était beau : ses traits trop +réguliers étaient encore estompés, ses yeux +pâles semblaient rêveurs ; ne ressortait pas +encore cette musculature arrondie qui contrasta +par la suite avec la forme anguleuse +de son âme.</p> + +<p>Il fut emmené par un ami chez Madame +Lemberg.</p> + +<p>Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq +ans, était encore endormie, récemment désabusée +de son mari, mollement soulevée par +des aspirations esthétiques par quoi elle simulait +désirs et faiblesses. Elle se préparait à +une liaison dont elle ne voyait que l’aspect +théâtral. Les yeux troubles de Gonzague la +ravirent. Le corps du jeune homme offrait +une beauté confortable, qui engageait la +sentimentalité à grandir sans crainte de +n’être pas appuyée par d’autres réussites.</p> + +<p>Toute une soirée, Gonzague put croire +qu’il tenait la chance d’être aimé adolescent +par une belle femme et cela lui paraissait +merveilleux, car alors il n’était pas goguenard.</p> + +<p>La beauté de Madame Lemberg était grosse, +accentuée par un goût pédant pour le pittoresque +dans la toilette et la sotte gravité de +la femme moderne qui veut jouir religieusement +de tout sans en perdre une bouchée. +Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants : +il n’y avait dans son salon pas plus +d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus. +Mais elle avait une sorte de notoriété parce +qu’on prêtait le charme de son corps aux +objets qu’elle envoyait aux Salons.</p> + +<p>Le lendemain de cette rencontre, Gonzague +courut confier son espoir à un ami qu’il +traîna dès le soir vers cette grande flatterie +inattendue.</p> + +<p>Quelle maladresse ! il surprit tout de suite +un regard décisif entre M<sup>me</sup> Lemberg et ce +garçonnet qui était plus joli que Gonzague +n’était beau et qui sut feindre à propos +quelque gourmandise. Sa bouche faisait des +moues charmantes. Quand elle aurait mordu +au fruit, on lui verrait un dégoût exquis et +l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment +acidulée.</p> + +<p>Madame Lemberg fit semblant d’hésiter +quelque temps. Elle n’oubliait pas qu’il faut +savourer toute licence.</p> + +<p>Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris +ne se montrait guère impatiente. Ils étaient +tout à l’imagination, affectaient, pour paraître +avertis et raffinés, de n’être pas pressés +par leurs appétits, et s’attardaient aux rêves +faciles.</p> + +<p>Bien des jeunes gens qui ont été élevés +mollement, sont encore ambigus à dix-huit +ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a +pas de grande différence entre celui qui a été +gâté par sa mère et qui la recherche dans sa +première maîtresse et celui qui par faiblesse +et timidité reste parmi les hommes dont +certains pourront l’enjôler par une sournoise +douceur.</p> + +<p>Madame Lemberg se détournait parfois +de la grâce touchante du dernier venu pour +revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle +ne se résolvait pas à se priver de quelque +chose dont elle avait eu envie, à retirer à +celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui +avait donnés le premier soir.</p> + +<p>Cet inégal partage fut facilité par la guerre, +car les deux amoureux, dont l’un était devenu +bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait +pas été Gonzague, furent envoyés dans la +banlieue, l’un dans un camp d’aviation, +l’autre dans un parc d’automobiles. Ils +venaient tour à tour à Paris.</p> + +<p>Gonzague était taquiné par quelques sentiments : +l’orgueil l’engageait à s’effacer, +mais la tristesse d’être seul dans les rudes +baraquements et le souvenir de frôlements +où persistait une promesse, le ramenaient +vers l’objet de ses désirs qui, à cause de ces +circonstances malheureuses et grâce à ses +dispositions, demeurèrent longtemps distants.</p> + +<p>Comme elle le gardait auprès d’elle, quand +il venait la voir, il finissait par s’enhardir. +Mais il ne voyait pas que la situation était +bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en +tira qu’un maigre parti.</p> + +<p>Pourtant l’ami de Gonzague que Madame +Lemberg avait préféré ne l’attirait que +par le cœur. La vivacité dont il avait fait +montre avait seulement facilité un accomplissement +où elle avait surtout goûté les marques +de tendresse.</p> + +<p>Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le +regard de Gonzague, sans qu’elle s’en rendît +compte, c’était ce qui n’y était pas.</p> + +<p>Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit +goutte. Cela dura longtemps.</p> + +<p>D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, +pendant qu’elle dura, parmi ceux qui ignoraient +sa sévère réalité, à un goût immodéré +pour les situations pathétiques ?</p> + +<p>Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils +étaient ensemble. Elle avait son mari, +son amant ; bien rarement l’un ou l’autre, +mais aussi une femme connaît les voies de sa +propre sensualité.</p> + +<p>Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne +de fin de guerre, les pires habitudes ?</p> + +<p>— Gonzague, quand avez-vous pris des +drogues pour la première fois ?</p> + +<p>— Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. +Il y avait un capitaine qui commandait +mon groupe et qui était pédéraste. +Il m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien +où il voulait en venir. Il m’offrait de la coco. +Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela diablement +audacieux.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Vous allez frémir.</p> + +<p>— Mon pauvre Gonzague.</p> + +<p>— Il y avait un autre garçon qui était là. +Je me montrais assez fuyant. J’étais un peu +parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas +trop ce qui s’est passé… Non, vraiment, parole +d’honneur… Vous savez quand on prend des +drogues ensemble, tout se mélange, on ne +sait plus très bien. Et c’est peut-être à cause +de cela qu’on vous a dit que j’étais de la +secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y +fisse attention, deux ou trois fois, dans les +fumeries.</p> + +<p>Je le regardais. Il était tanné, salé par un +mois de vie heureuse. Il exultait de santé +à deux cents lieues de ces petites folies.</p> + +<p>Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, +exaspéré par la promiscuité militaire, +dans cette frénésie de fin de guerre, quand +les hommes et les femmes sentaient que cette +chère aventure manquée allait finir.</p> + +<p>Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant +longtemps, une des premières confidences +qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu +me frapper alors, car elle était trop banale +et je ne m’étais pas encore appliqué à faire, +des courtes allées et venues de mon bonhomme, +les signes d’un mystère. Il avait été +pendant trois mois à Lyon, non sans vanité, +l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue +de l’endroit. Elle se droguait, et lui +avec elle.</p> + +<p>Décidément, les drogues expliquaient un +côté de Gonzague, non pas qu’il en eût jamais +pris beaucoup, mais elles favorisent dans les +milieux où on en use une grande indifférence +aux choses sexuelles. Les drogués finissent +par donner le ton à des gens qui les fréquentent, +qui ne partagent pas leur vice mais +qu’ils étonnent.</p> + +<p>Gonzague ainsi avait pu rester loin de +Madame Lemberg, loin des femmes, loin de +tout ce qui vivait.</p> + +<p>Toutes ces ivresses du front, de l’arrière +avaient été confondues par ce pauvre enfant +sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté +de son père, qui avait trop peur pour ne pas +admettre que son fils fût en délicatesse avec +les événements, lui avait facilité de traîner +dans les camps d’artillerie de la banlieue et +dans les boîtes de Montmartre. Il n’avait connu +de la grande exploration que les cendres +laissées par les aventuriers dans leurs camps, +allant plus loin. Il avait perdu une petite +partie mesquine dans un bar ou un boudoir, +pendant que d’autres faisaient leur +grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.</p> + +<p>Deux ou trois fois, son sang s’était révolté +contre tant de fadeur. Il avait soudain serré +dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, +cette Madame Lemberg, qui pouvait enfin +céder.</p> + +<p>Mais un mot maladroit, une allusion absurde +à l’autre dont il n’était pas bien jaloux, +allaient encore obliger sa proie à se dérober.</p> + +<p>Elle avait trop envie d’être enfin conquise, +elle le faisait taire et ouf ! elle sombrait à pic +dans une de ces jouissances torpides et indéfinies, +que les femmes insatisfaites finissent +par produire elles-mêmes, quand elles ne +pressent sur leur cœur qu’une effigie.</p> + +<p>— Je vous disais, me répétait Gonzague, +que je n’ai jamais été nu dans les bras d’une +femme nue, car tout cela se passait dans un +petit salon mal fermé, dans un décourageant +désordre de vêtements.</p> + +<p>— En France, qui est la terre du plaisir, +à ce qu’on dit, bien des hommes en sont là. +Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, +ou vertueux. Mais vous ? Vous êtes bien fait.</p> + +<p>— Il m’est revenu que vous aviez avoué, +cher ami, à l’un de nos camarades, que ma +beauté était bien vulgaire.</p> + +<p>— Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez +peut-être le sens de la noblesse de l’esprit. +Mais là n’est pas la question… Ce quelque +chose d’attendu qu’il y a dans vos charmes +ne devait vous priver d’aucune espèce de +femmes. Vous auriez commencé, par exemple, +par les grues. Les autres auraient eu leur tour.</p> + +<p>— Il aurait fallu que je commence très tôt. +J’ai vingt-trois ans, il est déjà trop tard. J’ai +la pire réputation, je n’en ai aucune.</p> + +<p>— Vous n’étiez pas timide pourtant.</p> + +<p>— Cette délicatesse que vous ne m’accordez +pas, mon cher, l’ombre de l’idée en +est passée sur moi et elle a glacé les gestes +robustes qui auraient fait mes débuts.</p> + +<p>— Plus simplement, à une époque de +moindre confusion, vous auriez été un gros +moine qui mange bien, mais qui évite facilement +les autres embûches. Il en est qui +trouvent, entre leur désir et les êtres, une +petite image gênante ou une lacune imperceptible. +Vous n’êtes pas de ceux-là. Vous +êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique +ne se déclanche qu’aux moments +choisis par la Nature pour ses fins les plus +connues. Et la Religion ne brusquait guère +les exigences de celle-ci en poussant vos +semblables dans la voie du célibat. Mais +l’éréthisme de notre époque vous talonne, +vous inquiète. Vous qui êtes placide et pourtant +prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment +normal, dans un monde insolite +d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes +apparu étrange et menacé. Parmi tant de +malades vous n’avez pas voulu vous croire +sain et vous vous êtes assuré de quelque tare +imaginaire. Non, vous n’êtes pas un délicat, +l’appétit vous viendra en mangeant. Vous +n’avez que vingt-trois ans, on va bientôt +vous glisser un bon plat sous le nez.</p> + +<p>— Vous oubliez qu’on ne fait plus de +bonne cuisine. Non, j’ai pris l’habitude de +regarder les femmes de loin.</p> + +<p>— Mais votre imagination ?</p> + +<p>— Je n’ai pas beaucoup d’imagination.</p> + +<p>— Voilà un point délicat. Vous ne voyez +pas leur corps ?</p> + +<p>— Guère. Quand je les évoque — et c’est +rare, je vis dans le vague, ou je suis au téléphone — je +vois des silhouettes habillées, +chiffonnées. Ce qui me domine alors, ce +n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient +à mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est +un jugement sec sur mon caractère ; je me +dis : tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, +tâche d’avoir cette femme.</p> + +<p>— Alors quand vous êtes loin des femmes, +rien d’elles ne vient susciter votre esprit. +Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions +qui mettent leurs corps si proches que la +main se porte naturellement à les toucher. +Car les rapprochements des corps ne sont +possibles que si d’abord ils se sont produits +dans l’imagination, sans effort et sans accroc. +Vous n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient +pas du centre de votre vie, cet influx qui +lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. +Et quand vous êtes près d’elles, est-ce +que…</p> + +<p>— Mais je tiens mon rôle très convenablement. +Ne voyez pas là un effet de ma vanité ; +je crois que je peux dire qu’en cette matière, +j’en suis dépourvu.</p> + +<p>— Sait-on jamais !</p> + +<p>— Je vous assure que s’il m’arrive par +hasard d’être enfermé seul avec une femme, +je m’en tire le plus galamment du monde. +Savez-vous que l’autre année, j’ai eu une +vierge ?</p> + +<p>— Non ! Et ces rencontres que vous aviez +avec ces filles ?</p> + +<p>— Accidents. Les femmes dont nous parlions +sont les seules qui m’aient jamais +pressé : c’était leur métier. Je les trouvais +tous les jours en rentrant chez moi, sur le +trottoir. Je les suivais pour ne pas leur dire : +non. Si une femme convenable en avait fait +autant…</p> + +<p>— Mais elles en font autant.</p> + +<p>— Tout de même, je suis décourageant.</p> + +<p>— Vous n’étiez pas dégoûté ?</p> + +<p>— Je les regardais peu.</p> + +<p>— Vous subissiez leurs gestes.</p> + +<p>— Ah non ! Je ne l’aurais pas supporté. +Non, de moi-même, sans secours, sans provocation, +je m’exécutais promptement…</p> + +<p>Gonzague était superbe.</p> + +<p>— … et je filais.</p> + +<p>— Pourquoi avez-vous cessé ?</p> + +<p>— Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient +pas mon nouveau quartier.</p> + +<p>— Allons, vous ne me ferez pas croire que +du jour au lendemain…</p> + +<p>— Du jour au lendemain.</p> + +<p>— Mais depuis ?</p> + +<p>— Rien, pendant des mois.</p> + +<p>— Il y avait autre chose. Persistance des +habitudes de l’enfance ? Vous n’aviez pas +eu de mauvaises habitudes, étant enfant ?</p> + +<p>— Si. Et je les ai continuées assez longtemps. +Mais point du tout par plaisir, ni +par impossibilité de les interrompre. Non, +c’était la constatation de mon isolement, +de mon incommunicabilité, voilà tout.</p> + +<p>— Bigre.</p> + +<p>— Un jour, j’ai trouvé que cela même +était superflu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LE PIQUE-NIQUE</h2> + +<p class="dedic">A Georges Auric.</p> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Paroles que permet la rage</div> +<div class="verse">A l’innocence qu’on outrage</div> +<div class="verse">C’est aujourd’hui votre saison.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign sc">Malherbe.</p> + +</blockquote> + +<p>Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. +Aux environs de Marchélepot qui +tenait le volant, deux hommes et deux +femmes immobiles.</p> + +<p>Comment parler d’un paysage de vignes ? +Des bouts de bois sont plantés de distance +en distance sur un sol nettoyé de telle façon +que l’esprit se resserre sur une idée sèche. +Pourtant à l’échalas s’accroche un feuillage +opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, +compacts comme les tissus d’un sein +vivace.</p> + +<p>Ici et là, des Français vivent encore, dans +de vieilles maisons.</p> + +<p>De l’autre côté de la route il y a les montagnes ; +grâce au ciel elles forment des lignes +qui nous conviennent.</p> + +<p>Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle +courant. Marchélepot traçait un itinéraire +impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait +rageusement, ses quatre roues éraflaient +la pierraille quand il traversait les +villages qui puent le vin et la prospérité, +où se meuvent lentement les paysans et leurs +chars.</p> + +<p>Les idoles étaient vêtues de blanc que +bariolaient des oripeaux trempés dans la +chimie. Elles parlaient.</p> + +<p>On peut renverser sa tête dans la capote +et découvrir soudain l’ampleur du ciel ; +on pourrait atteindre au plus haut de son +âme.</p> + +<p>Mais dans quelle atmosphère facile roulaient +l’une sur le dos de l’autre, cette auto +et cette planète ! En marquait une satisfaction +sûre la lèvre de Marchélepot.</p> + +<p>Elles parlaient.</p> + +<p>— Ma chère Jeannette, puisque nous +voyageons, racontez-nous vos voyages, disait +Liessies à tout hasard.</p> + +<p>— J’aime tant à voyager : j’ai tout sacrifié +à mes voyages.</p> + +<p>— Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices +sont finis.</p> + +<p>— Liessies, qu’est-ce que vous me faites +dire ? Je ne sacrifie jamais rien, voyons.</p> + +<p>— Racontez toujours.</p> + +<p>— Si je vous parlais du Kashmir, tout ce +que j’ai vu, tout ce que j’ai senti là-bas — ah ! +vous ne pouvez pas l’imaginer — me +cachera ces Maures.</p> + +<p>— Qu’est-ce que ça fait ?</p> + +<p>— Je croyais que vous aimiez davantage +vos sensations.</p> + +<p>— Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies +a raison, il sera temps de jouir de cette +promenade quand nous nous la rappellerons.</p> + +<p>— Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de +Baveux, vous voilà enchantée, vous aimez +les mélanges.</p> + +<p>— Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous +faire plusieurs choses à la fois ? +Je peux regarder les Maures et votre Kashmir +en même temps, vous savez.</p> + +<p>— Ah ! mon Kashmir !</p> + +<p>— Gwen, interrompait Liessies, si vous +êtes de mon avis, je ne sais pas si je suis du +vôtre. Quoi ? vous aimez les mélanges ? +Mélangez-vous seulement les choses au les +gens aussi ?</p> + +<p>— Eh ! d’abord, pourquoi voulez-vous +que je distingue les gens des choses ?</p> + +<p>— Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une +belle étoffe ?</p> + +<p>Liessies se détournait de Madame de Baveux +qui était à sa droite, pour regarder +Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, +c’était la beauté dont on parle, qu’on ne voit +jamais. La beauté est insolite, on est étonné +de sa rencontre, son arabesque compose +avec la laideur qui l’enlace un chiffre mystérieux.</p> + +<p>Cependant Madame de Baveux parlait du +Kashmir ; elle était ridicule, ce qui est atroce +chez une femme. Liessies se disait qu’il avait +raison, contre une opinion assez répandue, +de ne pas la trouver jolie, car un charme certain +rend une femme plus légère et lui évite +de chercher l’esprit. Pourtant elle était la +maîtresse de Marchélepot qui aimait dans +les femmes comme dans les choses une réalité +nette.</p> + +<p>Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné +vers la belle étoffe. Sous ses plis raides — cette +beauté était un peu gourmée — il voulait +deviner un être respirant et bougeant, +supposer un mystère.</p> + +<p>Mais Gwen était là, comme elle aurait été +ailleurs. Elle vivait loin de son pays, il ne +lui manquait guère et elle aurait aussi bien +pu vivre loin de cette contrée-ci, dont le +secret était de ceux qu’elle avait toujours +portés, prétendait-elle.</p> + +<p>Gwen avait des mains longues et sèches.</p> + +<p>— Gwen, pourquoi êtes-vous peintre ? +Vous retracez des figures. Touchez-les plutôt +avec vos doigts.</p> + +<p>Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande +taille de ses dents serrées comme une muraille +aux trente-deux tours, faisaient son +sourire redoutable. Alors Liessies sentait les +ressources de la vie.</p> + +<p>— Mais je les touche aussi.</p> + +<p>Elle réprimait sans cesse le contralto de +sa voix.</p> + +<p>— Ah ! vous les touchez. Eh bien ! alors, +tant pis.</p> + +<p>— J’en prends et j’en laisse. Vous êtes +agaçant, Liessies, pourquoi voulez-vous toujours +que je préfère une chose à une autre ?</p> + +<p>— Je voudrais vous voir attachée à la +meule, forcée de tourner autour d’un même +point.</p> + +<p>— Je ne veux rien négliger.</p> + +<p>— Moi, je rêve de réserver, une fois pour +toutes, mon attention à un seul être. Et autant +que la complaisance dans cet être, j’aime le +sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la +vie plus que vous !</p> + +<p>— Que dites-vous ? Personne n’aime la vie +plus que moi.</p> + +<p>— Nous en sommes tous là, nous en avons +plein la bouche.</p> + +<p>Jeannette se penchait vers l’avant et +criait : « Généreux, cher, regardez ces oliviers, +ils sont torturés. »</p> + +<p>Généreux braquait un instant vers eux sa +tête aux yeux fixes, ne voyait pas les arbres +dont le supplice était digne de remarque, +souriait à Jeannette non sans fadeur et se +rencognait sous la protection du pare-brise. +De temps en temps, il interpellait avec sa +monotone aménité Marchélepot qui secouait +les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie +passait entre ses dents.</p> + +<p>— Ma chère Gwen, continuait Jeannette, +vous êtes faite pour voyager. Vous pouvez +porter toutes les robes…</p> + +<p>— J’en doute, murmurait Liessies.</p> + +<p>— … vous n’auriez pas trop, comme parures, +de tous les paysages du monde. Quant +à vous, Liessies, je vous vois toujours en +France et je doute de vous.</p> + +<p>— N’en doutez plus, Madame, je suis un +lâche.</p> + +<p>Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. +Il aurait voulu, pour bondir sur +d’autres terres, trouver d’abord un point +d’appui sur la sienne. Lent, méfiant, facilement +déçu, il n’en finissait pas. Mais depuis +quelques jours, il lui semblait que tous ces +tâtonnements pouvaient s’achever dans un +mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.</p> + +<p>Mais Madame de Baveux, quand elle se +penchait en avant pour regarder Gwen Brace, +retombait sous l’examen de Liessies, assis +entre elles. Son visage était trop rond, aucun +trait ne s’y allongeait, en sorte que l’idée de +majesté en était absente et qu’au contraire +un certain comique errait autour du nez +garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la +bouche froncée, le long des cheveux tirés en +arrière selon une mode humiliante pour cette +face inachevée qui réclamait au contraire le +flou. Liessies essayait de faire le compte des +raisons qui liaient Marchélepot, savoureusement +raisonnable, à cette dame qui n’était +pas de la bonne année.</p> + +<p>La comtesse de Baveux, née Laronde, +avait été la fille d’une célébrité quelconque, +depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle +avait sauté dans un autre train, avait étonné +par ses façons échevelées et ambitieuses un +Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant +rien à faire, la suivait de loin. Les Baveux +avaient eu une spécialité historique : ils se +faisaient tuer dans les charges de cavalerie +les plus désastreuses de nos annales. Après +qu’ils eurent tout donné de leur personne +dans ces sacrifices brutaux, le dernier d’entre +eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas +retrouvé, dans un État-Major, la tradition +des aînés, s’était engagé à l’aveuglette dans +la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer +dans l’Église, il s’asseyait parfois dans le +salon de sa femme. Il s’arrêtait de jouer avec +des autos et des poupées pour, stupide, la +regarder faire. On aurait aimé qu’il fût capable +d’ironie. Peut-être serait-elle venue l’animer, +jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait +été pauvre et elle, riche ; mais avec le titre, +il avait l’argent ; accablé par cette dernière +dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas +croire que sa femme ne fût réussie dans un +genre extraordinaire. Jeannette se piquait +de violentes convoitises. Elle voulait bourrer +son existence de voyages et d’amours. Elle +avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui +portait les bagages, jusqu’au Mexique.</p> + +<p>Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement +avec Gustave Marchélepot. Il avait +d’abord été alléché par son nom, par son +salon où, dans un décor souvent bouleversé +par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle +recevait une racaille de peintres à idées +fixes, de danseurs forcément lascifs, d’explorateurs +naïfs, de voyageurs de marque cingalais, +d’officiers de marine sans bateau, +d’homosexuels de différentes spécialités, de +gens du monde enchantés de tant d’aubaines +et même de gens d’esprit qui venaient bibeloter +dans ce bazar.</p> + +<p>Marchélepot, qui savait borner ses entreprises +intellectuelles au solide et commençait +une collection de tableaux, avait retrouvé +tôt son aplomb. Comme, vers le haut +d’un corps insignifiant, peu et mal habillé +et au-dessous d’une figure où se peignait +l’idée de volupté comme un fard, Madame de +Baveux portait des seins fort jolis et assez +célèbres, il avait fait d’elle sa maîtresse, ce +dont elle avait été ravie, car elle cherchait +un amant depuis dix ans, n’ayant connu +dans ses voyages que des passades fâcheuses, +et Gustave était un garçon robuste, roux. Il +lui confiait le soin de ses affaires extérieures. +Il était déjà, à vingt-cinq ans, au retour de +la guerre, le lieutenant de son père qui gouvernait +de grosses usines. Le soir, il voulait +tirer des heures de bureau un profit brillant.</p> + +<p>Liessies se surprit en train d’examiner +gravement cette économie et d’oublier que +Gwen était une combinaison de chances plus +rares.</p> + +<p>Voici pourtant avec quoi au premier coup +d’œil il avait composé une image : un front +qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux +larges ; des lèvres bien taillées ; un nez saillant +avec des narines à l’air. Il avait cru +d’abord ne voir que le visage d’une enfant +étonnée et qui convoite tout, très pâle, mais +il y avait des pommettes meurtries, un sourire +déchiré.</p> + +<p>— Etes-vous bonne ? lui demandait-il.</p> + +<p>— La bonté, c’est la pire des férocités. +Chaque fois que j’ai voulu être bonne… Je +suis bonne quelquefois.</p> + +<p>Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait +voulu amadouer ce beau front bourrelé +de sentences.</p> + +<p>Jeannette s’assotait davantage : « Comment +voulez-vous que notre Gwen soit +bonne, elle est trop belle. »</p> + +<p>Alors Liessies se demandait si l’une n’était +pas l’ombre de l’autre et si le ridicule de +Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les +dispositions de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs +de pouvoir se défendre contre un visage où +il abritait ses rêves, contre un corps dont la +moindre flexion le faisait tressaillir. Mais ce +n’était point par faiblesse qu’il se dérobait, +car il avait du cœur.</p> + +<p>Du reste, assez de ces distinctions futiles. +Il ne s’agit que d’être bien élevé, étant bien +né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà +des mots qui sont enlevés tous ensemble dans +chacun de ses mouvements. Son cœur avait +des raisons qui étaient les divisions de la +Raison même. L’admiration est le nom qu’il +faut donner à ce qui seul l’ébranlait et le portait +vers une créature. Le rythme qui balançait +le sang entre son cœur et son cerveau, +n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on +avait facilitée en lui ? Le choix délibéré était +déjà tendre préférence.</p> + +<p>Mais certaines âmes s’étendent sur de +longs parages. Jamais l’apparition d’une +femme ne peut être signalée partout à la +fois. Telle région accueillait d’abord une +grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol +d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler +ses réflexions, ces confins étaient déjà peuplés +et Liessies en ressentait de douces +exactions. Il savait se débarrasser de ces +menaces et souvent ces masses palpitantes, +dans un fracas de muscles et de pennes, +effarées, s’étaient éloignées de son royaume +soudain enveloppé d’un climat mélancolique.</p> + +<p>Toutefois ces parties atteintes et qui se +laissaient si aisément recouvrer, étaient-elles +bien sensibles ? Il avait longtemps +considéré comme un signe triste de pouvoir +effaroucher le sort. Mais peu à peu il devait +s’habituer à lui-même, pour arriver au jour +où il chérirait le secret de sa sauvagerie. +Il renfermait une lourde couche d’amour +et de foi, il ne voulait pas la livrer aux becs +distraits.</p> + +<hr> + + +<p>Sortons de l’auto. Que Marchélepot la +mène par ces pistes écartées, à travers bois +et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto +stoppe. Pour l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, +une raison invisible arrête cette +petite bête entre deux grains de sable.</p> + +<p>Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. +N’appartient-elle pas à quelque tribu de +guerriers coureurs ? les femmes coupent +leurs cheveux en signe de stérilité. Les tronçons +de sa chevelure sont cachés sous un +mouchoir. Elle marche, les mains vides ; +elle ne porte aucun bijou, elle est toute dépouillée.</p> + +<p>Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. +Il se disait : « Elle est belle, donc il ne s’agit +pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait +rien, elle-même hélas ! ne peut transgresser +les bornes que nous impose la vulgarité. +Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants +écarts d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. +Nous sommes tous faibles ; qui ne veut pas +demeurer, en désespoir de cause, en deçà de +la moyenne, sautera trop loin, dans l’outrance. +Or qui atteint à l’outrance se relâche +déjà dans une nouvelle facilité. »</p> + +<p>Mais comment Liessies peut-il ratiociner +devant cette figure. La beauté s’est abattue +sur elle comme la vérité. Elle en est toute +lacérée.</p> + +<p>Liessies se détourna d’elle, car il a bien +fallu que sortent aussi de la voiture Madame +de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils +entourent de leurs gestes improbables Gwen, +tandis que Gustave bondit, arrache sa chemise +et fait la culbute. Quel drôle de corps ! +Il est déjà tout nu ; sa peau blanche, cinglée +par le soleil, devient écarlate.</p> + +<p>— Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. +Gwen, venez avec moi, nous allons courir +toutes les deux comme des folles.</p> + +<p>Jeannette prend Mrs Brace par la taille +et son élan s’inspire des principes de la +Rythmique, mais il les trahit bientôt, il +flanche. Pourquoi cette robe rose ?</p> + +<p>Gwen court bien. C’est une Ménade plus +authentique que l’autre qui déjà se fait +tirer. Pouf ! elles tombent dans le sable. La +comtesse se renverse langoureusement et +vante toute chose, selon son habitude ; le +ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.</p> + +<hr> + + +<p>La fête commença par le bain. Les femmes +s’en allèrent d’un côté, les hommes de +l’autre. C’est avec des gestes aimables que +se déshabille M. Généreux du Genroy, ancien +officier de marine, orientaliste, opiomane, +au demeurant homme du monde. +Un beau grison, un grand diable avec +quelque allure. Mais comme il est désagréable +de trouver, au milieu de la face humaine, +lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. +Et ce rictus, qui ne se moule plus sur l’imprévu +de la vie : quelle déchéance, le sourire +de l’homme devenu une petite mécanique.</p> + +<p>La drogue est la dernière piste qu’ont +trouvée les sots pour courir après l’esprit. +Liessies n’écoutait pas sans impatience les +propos puérils de Généreux sur les mystères +de l’Orient, sur ses jardins marocains, sur +les cuirs dont il avait relié ses originales de +Claude Farrère, sur sa collection de pipes, +sur ses chasses avec tel seigneur. Cet amateur +qui avait entre les mains les éléments +d’une belle vie — n’avait-il pas le goût du +large et des complications d’âme qui se +nouent entre les continents ? — en faisait +une pantalonnade. Les voyages sont devenus +trop faciles, ils ne trempent plus un homme. +Qu’avaient pu faire des graves beautés de +la terre une ignorance de petite femme, +une incurable futilité, un mol impressionnisme ? +un peu de fumée qu’il croyait être +sa fantaisie enfin délivrée.</p> + +<p>Ajoutez-y la caricature de l’officier de +marine.</p> + +<p>« Ah ! mes marins, s’écriait Madame de +Baveux, je les adore. Je les connais tous. +Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies ! +mais quel cœur ! Et puis, ils aiment les +voyages. Vous ne savez pas, Liessies, quels +êtres curieux il y a dans la marine ! »</p> + +<p>Pour Généreux, la Marine était une institution +ancienne, aimable, assez inoffensive. +Pendant la guerre, non seulement il n’avait +pas songé à descendre à terre avec les fusiliers, +mais même il n’avait jamais été de +ceux qui taquinaient la mine ; il avait aussi +évité les longues et austères chasses au sous-marin, +et il avait toujours participé de l’immobilité +des gros bateaux. Toulon, sinon +Brest, était une aimable ville de province. +Il y avait le lent mouvement du port et +de loin en loin un voyage par le monde, dont +on ne voyait que les abords, sur un bateau +aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. +Servi par un personnel encore sensible +à la grâce des traditions, on était entre +amis ; le recrutement laissait de plus en plus +à désirer, mais quelques-uns encore continuaient +une noble routine. Toutes les sinécures, +souvent protectrices de la dignité, +n’ont pas été abolies par la rageuse activité +moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie +changeante, passionnée, d’un mystère plus +attrayant que celui d’une bête, le ciel tout +proche, l’astronomie et son grand jeu pur, +le tumulte des forces divines et humaines ; +enfin loin, très loin, possible, un suicide +élégant, une bataille navale.</p> + +<p>Liessies trouvait chez Généreux un esprit +de coterie qui, de Toulon, s’étendait à certains +milieux parisiens. La littérature double +les anciennes professions ; comme dans la +diplomatie, on trouve dans la marine un +littérateur à la douzaine. On a relevé tous les +bas-fonds : pas une fumerie, pas un bouge, +pas une fille, pas un mousse qui n’aient été +crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne +sur des quais sans bateaux.</p> + +<p>Mais ils ont fini de mettre leur mince +maillot. Déjà à la pointe du bois, Gwen +s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant +de grands prestiges d’écume.</p> + +<p>Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble +poursuivre Jeannette, qui elle aussi voudrait +attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures, +des déhanchements, des chutes, +et des cris et des rires qu’on dirait lascifs. +Que signifient ces jeux ?</p> + +<p>Liessies n’est pas de ces hommes qui +traînent avec la lâcheté de la hyène derrière +les troupes de femmes égarées. Il ne peut +fournir à cette histoire les frémissements +que plusieurs songeraient à utiliser.</p> + +<p>De plus, par expérience, il était méfiant +et soupçonnait souvent certains désirs +d’être émus beaucoup plus par la fièvre +éparse que par une nécessité intime. A ce +moment même il notait que les regards de +Jeannette revenaient souvent avec inquiétude +vers Gustave.</p> + +<p>Gustave jouait avec ses désirs et il en +avait pour toutes les femmes. A deux cents +lieues de Paris, Liessies avait de la peine à +croire que cette fougue ne fût droite.</p> + +<p>Mais comme il se retournait gaîment vers +Gwen, il vit qu’elle avait les joues trop rouges. +Il en eut une mauvaise impression et se +mit à nager vers le large. Elle poussa un cri +d’approbation et le suivit.</p> + +<p>Tout en brassant avec une régularité qui +calmait son cœur, il regardait Gustave qui +s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur +l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, +et non pas pour de bonnes raisons. +Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes +nues : impossible pour elle d’aimer un être +simplement parce qu’il était beau, ou bon, +ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. +Il aurait fallu que Marchélepot pour plaire +eût à sa notoriété cette touche intellectuelle, +nécessaire à une Yankee avide, venue à +Paris pour toucher tout ce qui brille. A leur +première rencontre Liessies avait parlé à Mrs +Brace du caractère plaisant d’un de ses amis.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il fait ? avait-elle demandé.</p> + +<p>— Il est peintre.</p> + +<p>— Oh ! faites-le-moi connaître. Je veux +connaître les peintres maintenant, je connais +déjà ceux qui écrivent.</p> + +<p>Le ridicule peut tuer le désir.</p> + +<p>Mais maintenant elle nageait dans la parfaite +mesure de son effort et la pureté de +l’immense but liquide. Il pouvait presser +contre ces joues son rêve raisonnable et +difficile comme une algue florissante, pleine +d’iode. Ce visage était le plus beau signe de +force qu’il eût rencontré depuis longtemps. +Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un +seul visage qui lui eût déjà donné cette +impression de fierté. Dans les traits de Gwen, +Liessies déchiffrait la somme des motifs les +plus justes que peut choisir un homme pour +se soumettre.</p> + +<p>Gwen se tournait de côté et d’autre, à +l’exemple des sirènes. Ses compagnons ne +perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. +Comme elle le défiait, Gustave plongea +et la fit boire. Elle reparut avec son +visage contracté, comme prise à la gorge +par sa beauté. Liessies voyait ses seins sous +le lambeau de laine, mais peu lui importait. +Son désir, s’il la frappait en pleine poitrine, +s’enfonçait comme un couteau et cherchait +son cœur pour le séparer du mal.</p> + +<p>Marchélepot ne cherchait pas si loin et +battait l’eau autour d’elle de gestes luisants. +Elle se plaisait à cet hommage plein de +claquements et d’amples brassées. Son rire +découvrait mortellement ses dents, elle se +retournait vers Liessies, rebelle.</p> + +<p>Mais soudain elle se couchait sur l’eau. +Liessies reniflait.</p> + +<p>Enfin ils furent fatigués de nager en cercle +et revinrent vers Jeannette assez morose, +qui jouait près du bord avec Généreux. +Ils furent bientôt vautrés dans le sable.</p> + +<hr> + + +<p>Gustave s’ébrouait et se montrait assez +lyrique.</p> + +<p>« Généreux, hein, notre amie Gwen vous +rappelle des choses que vous avez vues en +Grèce ? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a +fait, ce sacré Généreux ? Une nuit, il a trouvé +le Parthénon si épatant, qu’il a voulu coucher +dedans avec un petit Anglais. Ils se +sont installés au clair de lune et ce qu’ils ont +inventé encore : ils avaient apporté leur +drogue, ils ont pipoté toute la nuit. Quel +type, hein ? »</p> + +<p>Liessies donna à Généreux une rude tape +sur les reins.</p> + +<p>— Vous pouvez vous vanter d’avoir le +sens du grec, vous.</p> + +<p>— Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, +je vous prie de n’en avoir plus jamais avec +moi.</p> + +<p>— Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous +l’ai déjà dit, vous n’avez pas l’esprit des +voyages.</p> + +<p>Liessies suçait un caillou pour ne pas +perdre le goût de la réalité. Enclin à la mélancolie, +il sentait partout la mort et cette +odeur éveillait ses fureurs noires. Alors pour +protéger la vie, il songeait à tuer. Dans le +brouhaha d’une révolution, pour venger sa +nature outragée, il pendrait ce Généreux. +A cause de ces excès, certains de ses amis +doutaient de la qualité de son esprit.</p> + +<p>— Liessies manque de classe. Faute de +pouvoir nuancer il ira au fanatisme. Je ne le +trouve pas très français.</p> + +<p>Après une minute de découragement, Liessies +regardait Gwen. Se prêterait-elle, s’il +le lui demandait ? Elle aimait jouer. L’image +d’une demi-réussite lui donnait l’envie de +rentrer en lui-même et de n’en plus sortir. +Les indications qu’il s’acharnait à relire +sur la face de cette femme se brouillaient.</p> + +<p>Mais ne pouvait-il pas espérer davantage ? +Il y avait peut-être en elle quelque chose qui +brûlait ? Il resterait déçu ; il aurait fallu +que d’elle-même elle vînt, naturellement +orientée vers lui.</p> + +<p>Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, +une faiblesse, une inexpérience enfantine. +Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui +mutuel, la modération des besoins, l’oubli +momentané de la beauté pour la retrouver +plus tard à travers des métamorphoses modestes, +telles sont les conditions imposées +à la passion qui veut s’humaniser, réussir.</p> + +<p>Si Liessies avait eu un sens plus vif de +ses prérogatives d’homme — mais la noce +qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son +ressort ? — il ne se serait pas effaré devant +cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen +à Paris traînaient des esquisses, quelques +livres mal lus, des cigarettes. Elle était là, +dans un groupe d’hommes et de femmes +empêtrés sur quelques idées, comme des +mouches sur un papier gluant. Il n’y avait +qu’à la prendre par la main.</p> + +<p>Quand Liessies admettait qu’il pût tirer +Gwen de ce cercle où elle se repliait, il lui +fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors +il découvrait son isolement. Il tremblait +d’amour, il sentait sur sa peau le plus délicieux +émoi quand il se rappelait les fortes +alliances contractées au front, mais le massacre +de ses amis, la méfiance de la ville ou le +reste d’un mépris juvénile pour ce qui +ne le comblait pas d’un coup, tout cela faisait +qu’à vingt-huit ans, après des années de +lutte à main armée, il se retrouvait seul. +Il n’y avait pas de groupe où il pût mettre +à l’abri une femme. L’impatience l’avait +chassé hors de sa famille, il avait pu supporter +la différence de mœurs qui se fait +sentir d’une génération à l’autre. Le soir, +quand il sortait de son travail, il se jetait +dans Paris. Il était tombé sur une bande ; +il avait mis quelque temps à s’y reconnaître. +Quand il en avait eu assez, il y avait eu +quelque femme pour l’y retenir.</p> + +<p>Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement +avec Gwen, il n’imaginait que +de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait +ses meilleurs soucis ; il se sauverait +avec cette inconnue, il risquerait la solitude, +il reprendrait la téméraire tentative de se +maintenir longtemps au plus tendu de la +passion, sans appui.</p> + +<hr> + + +<p>Ils mangeaient. Comme le soleil cessait +d’être visible, Jeannette, tout en se nourrissant, +donnait des noms aux couleurs humides +de l’horizon.</p> + +<p>— Ah ! ces tons orange, cela me rappelle +presque le coucher de soleil de Vera-Cruz. +Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux ?</p> + +<p>— Chère amie, je n’y suis pas allé. Et +pourtant, mes amis San-Benin m’avaient +invité à faire avec eux le tour des Antilles. +Maria San-Benin avait à ce moment-là le +petit San-Fernan, ce qui faisait dire : jamais +deux San… trois… Bref, je n’ai pu les rejoindre. +J’ai dû partir alors pour la division +d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie +Jeannette, quand on a été de ce côté-là, +on y retourne.</p> + +<p>— Ah ! cette nostalgie.</p> + +<p>— Quand vous revenez, demanda Liessies, +vous devez trouver Paris bien étrange.</p> + +<p>— J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas +Jeannette. Votre mère, Généreux, a une +maison exquise à…</p> + +<p>— Vous y êtes venue, chère amie, avec +les B…</p> + +<p>— Vous avez l’air triste, tout d’un coup, +mon cher Liessies.</p> + +<p>— C’est avec Betsy, vous vous souvenez, +Jeannette, que nous avons passé cet été +dans le bungalow. Nous étions vraiment +quelques amis…</p> + +<p>— Oh ! cette Betsy, avec la petite K…</p> + +<p>— Ma chambre était fréquentée. Tout le +monde m’empruntait mon divan.</p> + +<p>Liessies déplorait ses compagnons, mais +il craignait parfois les inconvénients du refus +qui le séparait d’eux et le privait de les comprendre +dans leur faible fatalité. De leurs +actes et de leurs paroles, il formait une mécanique, +mais il ne pénétrait pas jusqu’au +point où elle cessait d’être insolite et se rattachait +aux engrenages humains.</p> + +<p>Pourtant, dans les affaires, il devait souvent +dissimuler, s’effacer devant des hommes +qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait +le secret de leur plaire en s’oubliant +soi-même pendant quelque temps. Mais il +revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, +la passion l’arrêtait et l’empêchait d’atteindre +les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit +une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.</p> + +<p>On le taquina, il laissa dauber sur le +masque insignifiant derrière lequel il se +retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta +du groupe bavard et il s’allongea plus près +de l’eau.</p> + +<p>« Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen : +Gwen, comme cette clique, vous ne croyez +à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous +prêtez l’oreille au bavardage de vos sens.</p> + +<p>Elle m’interrompt :</p> + +<p>— Mes sens ! quel gros mot, Liessies. Le +plaisir des autres m’étonne toujours, et ce +qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur +donne. Mes sens, drôles de petits outils. +La crispation d’un visage me fait rêver.</p> + +<p>— Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, +au détriment des autres. Vous voulez +pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous +d’en essayer une nouvelle ? Vous +parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie, +mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous +détournez peu à peu de tout un monde.</p> + +<p>« Si vous ne recherchez que la diversité la +plus apparente, celle des corps, vous n’aurez +jamais de prise sur cela seul qui mérite de +retenir notre curiosité — après que mille +signaux l’ont appelée en cent lieux — cela +qui dans chacun est difficile, cela qui est +caché.</p> + +<p>« Cela se cache plus subtilement que vous +ne croyez et ce ne sont pas les chiffonnements +que nous connaissons qui ont pu vous le +déceler. On ne s’en approche qu’avec effort. +Hélas ! je vous parle de ces graves attraits, +mais les ai-je connus ?</p> + +<p>« Au moins si je reste éloigné de cette vraie +aventure, je ne me paie pas de mots. Courant +de l’une à l’autre, il vous semble que vous +cédiez au démon de la connaissance. Il n’en +est rien, vous renoncez à connaître quoi que +ce soit. Le signe secret que tracent ces formes +que vous questionnez si légèrement, vous +ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles vous +font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute +ma force dont vous serez privée. Vous parlez +d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un nom, +de la somnolence la plus lourde de l’esprit.</p> + +<p>« Quand ce n’est pas à la fin d’une longue +poursuite, d’une méditation que s’épanouit +la sensation, quand on en fait un point de +départ, elle borne tout à elle-même, elle arrête +le mouvement de l’âme, elle l’absorbe +interminablement. »</p> + +<p>Liessies pouvait-il entraîner Gwen par +une telle harangue ? La sévérité flattait +d’abord cette fille.</p> + +<p>Il se retourna sur le sable : Gwen était +allongée à côté de lui et le regardait.</p> + +<p>— Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. +J’ai envie qu’on m’embrasse ce soir.</p> + +<p>— Mufle !</p> + +<p>— Quoi ! vous oubliez la pudeur. Si je dis : +on, comprenez : vous.</p> + +<p>— Vous êtes incapable de me distinguer +des autres.</p> + +<p>— Mon pauvre Liessies, regardez autour +de vous. Il n’y a plus que la mer, on ne peut +plus discuter.</p> + +<p>— La parole vaut bien le bruit de la mer.</p> + +<p>— Embrassez-moi. J’aime mieux un cri +qu’une parole.</p> + +<p>— Vous avez de la couleur ou de l’encre +aux doigts, mais vous êtes plus paresseuse +que les bêtes.</p> + +<p>— Vous pouvez parler, vous. Avez-vous +jamais fait le moindre effort pour me comprendre ?</p> + +<p>— …</p> + +<p>— Vous, Liessies, en ce moment, vous +ne voyez pas que je suis là, moi. Vous n’êtes +pas sorti une fois de chez vous, en vous disant +que vous viendriez jusqu’à moi. Nous ne +savons plus attendre.</p> + +<p>Gwen le regarda, soudain lasse ; elle en +avait trop vu. Mais elle était loin de s’avouer +vaincue. Le serait-elle jamais ? Était-elle +d’une telle qualité qu’elle ne pût se contenter +toujours de futiles victoires ? Aujourd’hui, +les simulacres de résistance que faisait Liessies +la piquaient un peu.</p> + +<p>Elle porta la main sur lui, elle lui caressa +le cou, la poitrine. Il réfléchit rapidement ; +dans un instant il ne voudrait plus se détourner +de cette femme, séduit par une brusque +éclipse du monde. Mais rien ne naîtrait +d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses +qu’il emporterait.</p> + +<p>Cette tentation fut dissipée par un mouvement +rapide qui le dressa sur ses pieds et le +porta tout courant jusque dans un bois de +pins. Enfin ! il ne pouvait plus supporter de +se diminuer auprès d’une femme qu’il avait +confondue avec certains prestiges.</p> + +<p>Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère +tapis des aiguilles, il se retrouva. Il n’avait +pas connu ce dur contentement depuis son +long exil de quinze mois dans la montagne +macédonienne. Les réserves qu’il avait vu +alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite +qu’elles s’étaient perdues. Elles réapparaissaient +et lui qui avait été brimé par la circonstance +contraire de cet amour, il se sentait +croître de nouveau, minute par minute. Il ne +reverrait plus cette femme, il resterait seul, +il irait faire un tour en Afrique, dans ce +désert où l’on peut vivre sur les parties les +plus irréductibles de son âme.</p> + +<p>Ce ne serait pas une fuite ; les pensées de +Liessies ne pourraient jamais aller dans ce +sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, +à certaines heures mortelles, comme abandonné +de Dieu, il en avait conçu une bonne +volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au +delà de Gwen, dont le beau visage était +rongé par le ridicule, il en cherchait une +autre, aux cheveux longs. Celle-là pourrait +être sans espoir, affreusement exilée du +bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est +raidie par la noblesse.</p> + +<p>Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi +toujours sacrifiait-il celle qui était là, +en chair et en os, à celle qui devait venir et +qui était creuse comme un songe ? Voilà +encore qu’il abandonne une femme à elle-même, +à tout accident, et sans l’avoir atteinte, +sans l’avoir gagnée.</p> + +<p>Il s’en va, étouffant dans le silence du +bois sa plainte contre un inconnu de désirs, +de fatalités, de misères qui abat autour de lui +les hommes et les femmes.</p> + +<p>Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies +ne nous en rapporte pas le secret. La +vigilance de l’esprit, le souci de la subtile +vérité, l’imitation de Dieu qui est multiple +comme il est un, lui recommandait pourtant +de s’en saisir.</p> + +<p>Tant pis, suivons-le. Que cette femme +s’efface.</p> + +<p>Pourtant non ! Plusieurs démons sont en +lui. L’un d’eux fait encore un geste violent +d’alarme, de détresse, de dérision. Cette +femme ne valait-elle pas l’effort qui salit, +la peine qui humilie ? En retrouverait-il +jamais une autre qui soulevât seulement une +telle promesse ? Tu as attendu, Liessies, tu +attendras encore et peu à peu tu te rétréciras, +tu cesseras d’être, dans l’attente. +Cette femme, loin de toi, avant de te rencontrer, +elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait +t’en approcher à pas de loup.</p> + +<p>Tu te serais couché près d’elle, comme +nonchalant. Tu l’aurais pressée d’abord faiblement. +Tour à tour tu aurais été le complice +ambigu aux caresses doucereuses, l’esclave +qui est déjà le plus fort, le maître qu’on +n’évite plus. Peu à peu ta force se serait +assemblée contre elle, tu aurais soufflé sur +un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu +toi-même, et la femme méchante aurait +été envahie par sa fécondité, hier encore +maudite.</p> + +<p>Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien +perdu, elle aurait connu l’homme entier, +qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui +d’abord est laissé de côté est restitué au +centuple. Il ne s’agit que de patience.</p> + +<hr> + + +<p>Ce dernier propos ramena Liessies vers la +plage. Il n’y avait plus personne, il en eut +du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, +mou comme le sable, lui donna aussitôt le +mot d’un facile mystère. Pourtant il se mit +à quatre pattes pour visiter les environs. +Il ne chercha pas longtemps sans que des +petits rires vinssent le guider. Comme il se +trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à +passer la tête entre deux touffes de joncs pour +être au fait.</p> + +<p>Il attendit un peu avant d’épier ses amis. +Il se haussa vers le ciel, un bout d’univers +à peine plus large que cette arène où se cherchaient +deux ou trois désirs. Liessies songea +que ce ciel était à double fond, que la vie +était trop large, trop aisée, pour que ne +paraissent pas inutiles ces prohibitions qui +resserraient ses poings et le penchaient plein +de menaces au-dessus de ces innocents. Mais +son sort s’était prononcé plusieurs fois depuis +sa naissance, à tous les tournants de sa +croissance ; de tout ce qui était devant lui +il ne pouvait rien tirer, et au contraire cela +gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière +pensée mettait en jeu son égoïsme, +son orgueil.</p> + +<p>Un goût amer aussi lui faisait aimer le +mot d’ordre de contrainte qu’on avait mis +sur ses lèvres.</p> + +<p>Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que +l’humain ; il n’y pouvait désirer, imposer +que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement +immense et fragile, fait d’une +seule conséquence mille fois repliée sur soi-même, +l’humain lui semblait menacé par +cela qui, pour s’accomplir, cause une rupture +dans l’ordre de la chair. Liessies ne +pouvait partager sa vie avec des hommes +qui supportaient l’idée que leurs amours +et leur mort buvaient à jamais tout leur +sang.</p> + +<p>Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux +entreprendre cette défense qui sera +brutale ? Les hommes en ont vu d’autres, +sans doute sauront-ils encore rétablir les +équilibres qui leur sont nécessaires ?</p> + +<p>Mais on ne peut séparer Liessies de son +inquiétude. Il lui faut s’asservir à une besogne +de chien qui va partout flairant et débusquant +la mort.</p> + +<p>Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois +corps, demi-nus. Tout ce qui peut blesser +un homme frappe Liessies en même temps : +une jalousie dégradante, un dégoût qui semble +compromettre à jamais ses appétits +les plus vifs, une basse colère. La beauté de +Gwen est flétrie.</p> + +<p>Liessies referma les joncs.</p> + +<p>Ces âmes n’avaient plus de forme. Il +n’avait vu là que cette matière que d’abord +le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait +pas ses propres limites. Le vulgaire +fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans +des moments prodigues et on ne voit derrière +lui que des excréments. Ces enfants +flanchaient dans la facilité.</p> + +<p>Tout découle de l’intime misère de la +comtesse de Baveux. Gustave la trompe +depuis le premier jour avec toutes celles +qu’il rencontre. Elle n’a jamais songé qu’elle +pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point +par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger +son amour menacé, elle accepte de se rappeler +des plaisirs qu’elle a connus au temps +de sa pénurie, qu’elle aurait pu si bien +oublier. Et il faut qu’elle voie de ses yeux +Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, +elle peut plus facilement retoucher +les incidents dont elle est témoin et en tirer +la version la plus rassurante. Et puis elle +intervient, et il lui semble que son intervention +brouille les cartes en sa faveur.</p> + +<p>Au début, ces complicités l’amusaient +autant que Gustave. Mais bientôt elle dût +remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus +en plus.</p> + +<p>Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, +elle n’était plus complice, elle était dupe. +Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.</p> + +<p>Elle commença de souffrir piteusement, +mais elle n’apprenait pas le silence et elle se +plaignait à tort et à travers.</p> + +<p>Et Gustave ? Ne jette-t-il sa maîtresse dans +de pareilles équipées que par ruse, pour la +garder et pourtant ne se priver de personne ? +Ou cette complication ajoute-t-elle à son +plaisir ? Gustave est un peu jaloux de ce +plaisir qui ne dépend pas entièrement de son +abondance, et il recherche la légère souffrance +que lui cause cette jalousie. Le désir +de ce bon vivant qui semble aller tout droit +est faussé.</p> + +<p>Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y +penser. Les yeux lui brûlent.</p> + +<p>Néanmoins, quand il l’avait surprise — Gustave +s’efforçait d’embrasser Gwen qui +le repoussait, mollement parce qu’en même +temps elle enlaçait Jeannette — il aurait pu +faire mieux que de se lever et de passer près +d’eux en sifflotant.</p> + +<hr> + + +<p>Jeannette se détacha du groupe et vint +vers lui, ils marchèrent ensemble vers la +voiture.</p> + +<p>— Eh bien ! mon petit Liessies, qu’est-ce +que vous êtes devenu ?… Gustave est déchaîné… +Vous avez rêvé ? Comme je vous +comprends. Tout me dégoûte, ce soir.</p> + +<p>Elle regardait furtivement derrière elle. +On entendit un éclat de la voix de Gwen : +« Assez ! »</p> + +<p>— Gustave est effrayant, reprit Jeannette +d’une voix qui s’apaisait en proportion de +l’accent impératif qu’on avait pu remarquer +dans l’exclamation de l’Américaine.</p> + +<p>— Il vous aime bien.</p> + +<p>— Parlons-en. Il faut tout lui passer.</p> + +<p>— La liberté !</p> + +<p>— C’est vrai, on exagère… Comme Gwen +est belle ; elle vous plaît, hein ?</p> + +<p>— Pour ça, elle est belle.</p> + +<p>— Vous êtes indifférent !</p> + +<p>— Mais non !</p> + +<p>— Mais si ! Pourtant vous lui plaisez, +elle me l’a dit, vous savez, mon petit Liessies.</p> + +<p>— Ce n’est pas une femme pour moi.</p> + +<p>— Pourquoi ? Elle est belle, elle est intelligente, +elle a une situation indépendante. +D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour +deux.</p> + +<p>— C’est drôle que vous veniez me parler +de mariage, cette nuit.</p> + +<p>— Comme vous êtes bizarre !</p> + +<p>Ils s’assirent près de la voiture ; Gwen et +Gustave revenaient eux aussi, un peu écartés +l’un de l’autre. Gustave avait mis une +écharpe en boule et la lançait en l’air. Elle +resta accrochée à la branche d’un pin. +Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.</p> + +<p>— Gustave, voyons, quel fou !</p> + +<p>Jeannette crie, puis elle renonce à ramener +l’attention de l’enfant terrible. Elle se renverse +dans le sable. Une larme brille au clair +de lune, sur un visage diminué.</p> + +<p>Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est +arrêtée. Elle se tourne songeuse vers la +voiture, elle laisse Gustave.</p> + +<p>Gwen se penche sur Jeannette, elle la +méprise doucement, elle la console rudement. +« Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie ? +Nous irons nous promener demain, toutes +les deux. »</p> + +<p>Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus +jamais que des expressions gourmandes. +Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans +ces cajoleries. Liessies songe encore : « Peut-être +je ne sais pas distinguer un signe important +parmi ces grimaces. »</p> + +<p>Quand elle est assise à côté de lui, elle le +regarde dans les yeux. « Me voilà revenue. +Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, +j’ai le droit de faire ce qui me plaît. Mais il +se trouve que je n’ai rien fait. »</p> + +<p>Liessies détourne les yeux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">ANONYMES</h2> + +<p class="dedic">A Jean Boyer.</p> + + +<p>On dit à Sue que Stan voulait la connaître.</p> + +<p>Stan se montre. Il va tout de suite à elle, +pour ne pas cacher son jeu. Ensuite il cause +avec les autres. Par moments il l’oublie, par +moments il la cherche à travers les autres.</p> + +<p>Il parle avec assurance des choses, en lui +jetant des regards brefs et durs. Il peut +répondre à tout, il en a une telle confiance +que bientôt son regard dit la bonté.</p> + +<p>Il sait donner, prendre. Il est dans la +familiarité et la complicité de toutes les +femmes qui sont là.</p> + +<p>C’est un homme. Quelle liberté, quelle +puissance, quelle science ! Quel bien il peut +faire ! et la crainte du mal dont il est capable +aussi, n’est que délice !</p> + +<p>Stan se montre plus qu’il ne regarde. +Pourtant, dès la porte, son premier coup +d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait +fallu que Sue fût bien laide pour qu’il ne +prolongeât pas un regard avide.</p> + +<p>Plus tard, pendant quelque temps, Stan +croira que tout fut décidé dans ce clin d’œil, +et à tout hasard il sent déjà comme un coup. +Peut-être un heureux enchaînement semblera +se faire entre cette première rencontre pleine +de mirages empruntés à toute la Nature, et les +rencontres suivantes si elles accumulent des +chances entre eux.</p> + +<p>Il ne la trouve pas repoussante, loin +de là. Mais, échauffé par ses amis, il est +venu avec un si fort espoir de trouver une +merveille, qu’il peut embellir, plusieurs jours, +une fille marquée des plus gros défauts et +escamoter avec une habileté fallacieuse ses +parties moins réussies derrière ses beaux +morceaux.</p> + +<p>Et le long contact de nos yeux avec un +visage agit au contraire de nos premières +impressions : une Sue d’abord peu appréciée +pourrait, avec le temps, connaître des jours +de gloire.</p> + +<hr> + + +<p>Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et +déshabiller les femmes, n’aperçoit en haut +d’une forme élancée que des fragments, une +narine, une pommette qui apparaissent et +disparaissent, Sue ne peut rien voir.</p> + +<p>Ce qui, depuis quelques années, la travaillait +doucement, l’a soudain mordue. Devant +l’homme vers qui allait tout son espoir, +ses impressions sont confuses parce que +ce mouvement continue d’agir avec sa force +brute, alors que près de son but il aurait dû +se transmuer dans un état de bonheur ou de +méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est +sous ses yeux, elle l’attend encore, mais la +douloureuse impatience a disparu ; reste, +tandis que pointe l’assurance, cette vivacité +d’appréhension qu’ensuite on compare avec +dépit aux expériences languissantes.</p> + +<p>Stan et Sue sont entourés. Les amis qui +les ont présentés attendent. Il va falloir tout +à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent +une nette palpitation. Aussi font-ils un effort +pour apercevoir quelque chose au milieu de +l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût +de la vérité.</p> + +<p>Sue se débat instinctivement contre ce +qui l’oppresse. Par moments elle se sent +moins étourdie, alors quelques renseignements +lui parviennent sur la nature et même +sur le nez de celui qui est là. Puis elle est +balayée de nouveau par la violence de l’idée +de bonheur qui la roulera jusqu’au fond de +la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.</p> + +<p>Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses +paroles atteignaient Sue. « Nous pouvons +mener une vie qui ne soit pas celle des +autres… Nous pouvons mener la vie des +autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute +transfigurée par la vertu de notre sang… +Nous pourrons oublier les sordides origines +quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais +de la cime des soucis. Il y a la force, +elle existe, vous la voyez. »</p> + +<p>Il avait prononcé ce mot : force. Elle +ne pourrait de longtemps, peut-être jamais +plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait +noué sans vergogne entre un mot prestigieux +et son nom.</p> + +<hr> + + +<p>Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent +leurs proies qui s’avouaient prises au piège, +si flatteur.</p> + +<p>« Elle a de jolies choses. Quelle gosse ! +Elle est mal habillée ; cela fait un mystère ; +on se demande ce qui en sortira. Vous croyez +qu’elle est intelligente ? »</p> + +<p>— « Il est intelligent. Il a un type curieux. »</p> + +<p>Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle +avait appris sur lui, pour revenir à son rêve.</p> + +<p>Stan redevient merveilleusement inconnu.</p> + +<hr> + + +<p>Il est heureux, il règne. Il a pris possession +de Sue ; rien ne lui résiste en elle ; +avec rapidité il l’accommode selon son +besoin.</p> + +<p>Ses pensées s’avancent doucement vers +elle, mais elles sont despotiques.</p> + +<p>Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, +protégé. Pourtant, un instant il s’est +senti démuni devant cette créature. C’est +qu’à propos d’elle on a remué dans sa tête +l’anxiété la plus primitive.</p> + +<p>« Je ne peux pas rester seul. Avec qui +partager mes repas ? »</p> + +<p>Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de +cet être utile et déjà il est sûr d’une facile +conquête.</p> + +<hr> + + +<p>Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs +exigences plus subtiles. Celui qui déjà semble +choisi, affublé des ornements sacrés, n’est +qu’un pis-aller, mais la peur rapproche +Stan et Sue, la peur d’errer toujours dans +des déserts de plus en plus peuplés, et seul.</p> + +<hr> + + +<p>Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant +leurs entrevues, car ils en attendaient du +nouveau : ils avaient oublié dans les intervalles +beaucoup de ce qu’ils avaient appris +l’un sur l’autre.</p> + +<hr> + + +<p>Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. +Elle avait saisi cent détails de sa figure qui +restaient épars. Il fallut bien les rattacher +les uns aux autres par des moyens de fortune +et si l’ensemble resta perdu, un fétiche fut +formé, suffisant pour les premiers besoins de +sa religion.</p> + +<p>Les traits de ce garçon faisaient-ils la +promesse qu’elle attendait ? Son aspect l’avait +surprise, mais elle ne le croyait déjà plus +évitable. Il fallait légitimer ce type que le +hasard imposait. C’est ainsi que par un effet +de la volonté enthousiaste de Sue il put +effacer tout d’un coup, au moins pour quelque +temps, les images apparues au coin d’une +rue, entre les pages d’un livre, qui avaient +peut-être déjà incliné l’instinct de la fille.</p> + +<hr> + + +<p>Il faut que Sue jette son admiration à la +tête de Stan, pour lui plaire. Cette faible +ruse coïncide avec le besoin de l’homme.</p> + +<p>Bientôt femme, elle maniera le miroir qui +par ses jeux superficiels attire vers l’extérieur, +à fleur de peau, celui qui s’y regarde. +La magie des reflets dissout son dedans ; +il s’abandonne à cette interprétation de son +âme qui lui vient du dehors ; ses traits s’altèrent +insidieusement dans la limpidité et +bientôt leur nouvel aspect s’impose à lui. +Un beau jour, il est pris dans la glace.</p> + +<hr> + + +<p>Mais Stan n’en est pas là. Il en est au +premier moment où cela nous paraît merveilleux +d’être tout pour un être. En dépit +de la nombreuse faculté d’étonnement des +femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre +heures. Mais que pouvons-nous faire +d’autre que de sacrifier les moments les uns +aux autres ?</p> + +<p>Stan se sentait chaudement entouré par +Sue, apparemment retraite derrière ses yeux +à l’interrogation cristalline.</p> + +<p>Usurpation royale. Il était l’étrangeté de +l’autre sexe. Elle le flairait comme une race +flaire une autre race. Craintive, avec des +maladresses si jolies qu’elles font craindre +pour bientôt des habiletés. Quand elle est +sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes +où l’on est toute âme, ou du plus sombre de +son sexe ?</p> + +<hr> + + +<p>Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en +sortit un peu plus rude.</p> + +<p>Il avait dix ans de plus que Sue qui en +avait dix-huit, années remplies, à comparer +avec celles d’une petite que ses parents +croyaient avertie, mais qui était restée à +l’étroit, abritée par son enfantillage.</p> + +<p>L’expérience de Stan était insuffisante, +mais elle lui donnait le pas sur Sue. Quand +il arrivait chez elle, il semblait à la jeune +fille que tout le dehors appartînt à cet homme. +Il s’y mouvait librement ; n’y pouvait-il +prendre tout ce qu’il voulait ? Elle lui donnait +tout le prix de la liberté.</p> + +<p>Il eut un sentiment abusif de son +avance. Il oublia qu’il jouissait lâchement +de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition +à accueillir et à louer les choses. Il ne +vit plus que son ignorance désarmée. Pourquoi +savait-elle si peu ? Pourquoi était-elle +à la merci de ce qu’elle apprenait ?</p> + +<p>Les hommes ont des articulations qui +craquent comme la craie. Plus leur raison se +momifie et cesse d’être visitée par le sang, +moins ils ont de communication avec les +femmes. Alors même que celles-ci se parent +des mots qu’elles entendent, leur sauvagerie +ne restera pas moins intacte, pleine de ressources +ingénues, mal cachées par les habitudes +qu’on leur donne. Les jeunes femmes +gardent des mystères.</p> + +<p>Stan, tout en prétendant ne pas tomber +dans cette erreur, n’attendait pas moins que +Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup +qui fussent semblables à ceux des +hommes, et des meilleurs, par exemple : la +curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant +de ces mérites-là il était prêt à se méfier. +Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui +dit : « Je suis sculpteur, vous savez. »</p> + +<p>Stan ne croit pas au fond qu’une femme +soit son égale, mais il agit souvent comme +s’il le croyait, car incapable de sortir de son +esprit masculin il oublie sans cesse qu’il a +pensé que la femme n’était pas semblable +à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse +raisonne à sa façon.</p> + +<p>Mais si par un geste ou mieux par une +parole elle met en doute sa supériorité, elle +n’a plus en face d’elle qu’un individu qui +revendique passionnément son indispensable +primauté sur tous ses proches. Cela, du reste +entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite +préoccupation de franc-jeu dont Stan +peut être dupe lui-même : si elle l’accuse de +n’être pas bon joueur, elle le verra faire +aussitôt de grands efforts pour lui prêter +toutes les chances dont peut disposer un +homme dans le commerce de l’esprit. Quand +Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe +afin d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi ? +Il ne le sait pas.</p> + +<p>Comme chacun des deux quitte sa position +pour courir au-devant de l’autre, ils +risquent de ne pas se rencontrer. Tant de +bonne volonté se perdra-t-elle à cause de +l’impatience, de la paresse ?</p> + +<p>Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, +profondément, en femme ! Si Stan pouvait +songer un instant aux trésors qui sont dans +cette attente.</p> + +<p>Il est là, raidi dans un désir furieux et +inarticulé.</p> + +<hr> + + +<p>Est-ce la passion de posséder qui dominait +Stan ? Était-il d’abord près des choses et +des êtres qu’il désirait ? Ensuite y pénétrait-il +jusqu’au cœur ? Enfin les assimilait-il à son +âme ?</p> + +<p>Les voyages, les sports, les affaires l’avaient +éparpillé. Toutefois, en dépit des passades +et des débauches, il avait toujours eu quelque +femme auprès de qui il revenait. Mais +cette femme qui masquait un trou de solitude +dont il avait peur, il dépensait tout son +désir à s’en assurer la possession physique. +Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité +à laquelle ils devaient atteindre. Mais +le temps passait en propos qui cherchaient, +qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué +avant d’avoir rien entrepris.</p> + +<p>Son auto était la chose dont il semblait +jouir le plus. C’est que la vitesse dans laquelle +elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de +son âme.</p> + +<p>Les objets ne sont que des prétextes. Nous +n’avons pas le sens de la possession. Tous les +trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien +en dehors de nos prisons. Nous regardons +à peine à la fenêtre. Stan est l’un d’entre +nous.</p> + +<p>Peut-être n’en est-il pas de même pour +d’autres hommes ? Devant un objet, ils +éprouvent un étonnement, un ravissement, +ils admirent qu’il soit. Ils croient encore qu’ils +existent eux-mêmes. Toute chose créée leur +est donnée par le Créateur de la main à la +main. Quand ils perdent pied dans les excès, +comme le sommeil, un ange les tient ramassés +dans ses ailes.</p> + +<p>Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne +nous tenons pas à ce degré mystique de la +raison.</p> + +<p>Stan ne gardait une auto que peu de temps, +il la revendait bientôt.</p> + +<p>Allait-il en faire de même pour Sue ? +Était-ce Sue qu’il cherchait ? cette seule Sue +qu’il y eût au monde ?</p> + +<p>Il cherchait quelque chose qui fût hors +de lui-même. Ce n’était pas pour reconnaître, +à travers deux épaisseurs de peau, le +pourquoi palpitant de cette différence.</p> + +<p>Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.</p> + +<p>Non, il ne cherche cette chose en dehors +de soi que pour la faire passer du dehors au +dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le +sente.</p> + +<p>S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle +pas sous sa dent ? Ne sentira-t-il pas +quelque chose de dur comme un noyau ? +Cela semble le meilleur : on s’y casse les +dents, ou il faut apprendre à le sucer doucement. +Alors de ta salive, le fruit vivant +s’épaissit et il en sort une saveur exquise, +qui ne cède qu’au goût de la mort.</p> + +<p>Sue espère de tels mystères. Mais attention ! +quelque puissante qu’elle soit, son +attente ne durera pas toujours, et peu à +peu Sue sera dépouillée de ses richesses +mates.</p> + +<p>Car la femme tâche de ne plus se reposer +sur l’homme. Il le faut bien, plus d’un +homme se dérobe ou ne sait plus toucher la +femme. Mais cet effort tourne encore à un +appel au secours.</p> + +<p>Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres +formes immenses et vagues, rétrécies çà +et là par une précision qui la butait un +instant, elle imaginait un trésor d’intelligence +qu’il lui livrerait.</p> + +<p>Elle attendait d’un homme le plaisir, mille +soins furtifs, une protection dont l’effet serait +surtout de la rendre libre, des voyages, enfin +des travaux merveilleux.</p> + +<p>Sue tripotait la glaise. C’était difficile, +mais dans les bons jours captivant. Elle ne +savait point par la méthode multiplier les +bons jours. Elle pleurait souvent sur une +ébauche, de dépit, d’impatience, en guise de +supplication pour attendrir la matière, puis +un coup de pouce heureux la ravissait et lui +faisait pressentir une satisfaction irremplaçable.</p> + +<p>Ces expériences lui faisaient admirer les +hommes qui sont maîtres du secret et qui +peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait +était qu’un homme comme ceux-là se tournât +vers elle ; elle croyait qu’il lui communiquerait +la force. Et c’était le même qui lui donnerait +les autres choses convoitées.</p> + +<p>Le souhait de Sue était obscur. Si on le +lui avait montré dans sa signification, elle +aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel +aveu de faiblesse.</p> + +<hr> + + +<p>Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec +entrain à la passion du jeu qu’on a introduite +dans le monde du sentiment, à la surenchère +des confidences brutales.</p> + +<p>La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que +pratique-t-on sous ce nom ? un cynisme +fainéant et trompeur.</p> + +<p>La paresse frappe tous nos gestes. Nous +ne soupçonnons pas ce qu’il faut de science +et de patience pour mener au jour un peu +du fond de notre être.</p> + +<p>Il est difficile de dire la vérité, mais on +peut étonner et en faire accroire.</p> + +<p>Vous contez une anecdote où vous n’avez +pas un rôle à votre honneur, voilà votre +confident persuadé que vous avez tout dit +parce que vous n’avez pas laissé de mettre en +évidence ce qui était cuisant pour votre +amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le +goût de l’humiliation est entré dans les +mœurs.</p> + +<hr> + + +<p>Sue, dominée par Stan comme par l’ombre +énorme de tous les mâles rassemblés, ne +sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité +de ses confidences, à ses débauches de sincérité.</p> + +<p>Il la mettait au fait de toute la licence de +sa première jeunesse : sa confession était si +crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses +passades.</p> + +<p>Ce débraillé la déçut : Stan n’avait pas +autant de maîtrise sur soi-même qu’elle lui +en avait attribué dans ses premiers élans +d’approbation et il ignorait sa sensibilité.</p> + +<p>Mais elle ne permit pas à cette déception +de mordre sur son courage. Elle lui sut gré +d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle +était flattée par l’odeur sexuelle.</p> + +<p>Avant de subir les propos intempérants +de Stan, elle s’était crue avertie, mais de +courts renseignements se rejoignaient mal.</p> + +<p>Elle eut honte de son ignorance. Elle la +dissimula tant bien que mal. Elle avouait +à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur +commune gaîté et elle essayait de se renseigner +à demi-mot. Il s’empressait de lui +apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir +de la sorte ne demandait encore que des +soins grossiers.</p> + +<hr> + + +<p>Et ils jouissaient ensemble de l’habitude +que chacun avait longtemps caressée de son +côté : rêver l’avenir, se gorger d’anticipations +faciles et flatteuses. Ils auraient dû +frémir de tout ce qu’ils se découvraient ainsi +l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. +Mais comment résister à ce +délicieux laisser-aller des songeries ?</p> + +<p>Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de +ce que l’époque dit une dernière fois avant +de s’en lasser.</p> + +<p>Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, +aux points intimes et de façon inextricable, +mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, +encore ignorés, qu’on ne sentît point. +Il se privait des liens habituels, formés par +le respect des choses plus grandes que nous.</p> + +<p>Il imaginait leur union qui pourtant devait +englober les intérêts quotidiens de la vie +aussi bien que les exigences les plus hautaines +et moins fréquentes, comme l’accord majestueux +de deux intelligences.</p> + +<p>« Asseyons-nous pour discuter », proposait-il, +alors qu’il s’agissait de marcher et +d’accorder son pas en dépit des différences +de taille, d’allure et en dépit des obstacles.</p> + +<p>Il insistait sur cette liberté qu’il voulait +pour Sue. Stan pensait du reste plus à la +libération de sa future femme qu’à sa liberté, +à ce qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à +ce qu’elle allait trouver. Il souhaitait de la +débarrasser des choses qui en elle le gênaient, +plutôt qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle +entrât en possession de ses biens propres. +Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne +se l’attachait ; il l’isolait du monde, plutôt +qu’il ne lui destinait des amis.</p> + +<p>Pour le reste, il avait confiance en soi. +N’est-ce pas toute la générosité qu’on peut +demander à un homme de répandre sur +une femme le surplus de sa chaleur ? A +moins qu’il ne soit très faible ou très fort, +peut-on attendre qu’il se quitte pour aller +visiter le cœur de sa voisine ?</p> + +<p>Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, +donnera beaucoup à Sue, mais sans +y prendre garde. Il parlera de sa générosité, +mais il n’accompagnera pas chacun de ses +dons d’une intention assez aiguë pour atteindre +le point délicat de la gratitude.</p> + +<p>En revanche, il demande peu, mais âprement.</p> + +<p>Pas tellement son corps. Il a encore des +maîtresses et il reste assez insensible aux +charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.</p> + +<p>Était-elle déjà belle ? Le serait-elle ? Sue +était gauche. Certains jours, Stan pressentait +un épanouissement superbe. D’autres +fois, son doute germait d’un détail qui +soudain fixait ses regards.</p> + +<p>Que seraient leurs relations physiques ? +Jusqu’ici, quand il avait rencontré une +femme, il l’avait estimée avec promptitude +pour le court plaisir qu’elle pouvait lui +donner. Mais Sue s’était avancée vers lui +dans une perspective sentimentale qui brouillait +sa vue.</p> + +<p>Veut-il son cœur ? Il en disperse le parfum +en imaginant — il croit stupidement que +ce sont des fatalités — les tentations qu’elle +connaîtra plus tard, et dont il ne sera plus +le démon.</p> + +<p>Enfin il pense, mais sans que sa pensée +le pénètre, à ce mystère : l’esprit de Sue, +d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le +ridicule qu’une réussite charmante.</p> + +<p>Que veut-il alors ? Que son orgueil triomphe. +Mais si on lui avait demandé de l’avouer +il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible, +hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond +de lui. Pourtant c’était moins la revendication +motivée d’un chef que l’exigence furieuse +d’un individu. Du reste, cette rage +d’égoïsme qui le jetait sur la jeune fille pour +la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand +en pleine attaque, il songeait à se défendre.</p> + +<p>Il la regardait, certains jours, avec suspicion. +Allait-il donc lui donner des droits sur +lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de +toutes parts ? Stan avait scrupule à investir +un autre être de tant de puissance.</p> + +<p>Lui qui avait d’abord choisi de connaître +beaucoup de femmes, que le nombre avait +lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage +qu’en faisait dans son esprit la monotonie, +au moment d’essayer l’entreprise contraire +qui est large, capable d’embrasser la plus +grosse part de la vie et de la bien tenir, +voilà que le soupçon déjà venait le déranger.</p> + +<p>Il ne songeait plus qu’il avait condamné +en connaissance de cause tout ce qu’il quittait. +Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, +mais le côté de la diminution.</p> + +<p>Toutes les femmes qu’il avait bousculées, +renversées, dépassées, il n’en regrettait aucune. +Il n’y en avait aucune dont il pouvait +dire qu’il aurait tout gagné à se contenter +d’elle.</p> + +<p>Mais il y avait encore toutes celles qu’il +n’avait pas connues ; il n’osait plus soudain +s’en priver.</p> + +<p>C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois +quitter Sue. Ces semblants de rupture avant +que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais +la nécessité de faire quelque chose et de continuer +n’importe quoi qui est commencé fait +passer sur ces tristes signes avant-coureurs.</p> + +<hr> + + +<p>Sue ne discernant point par le menu les +mobiles de Stan, ressentait comme des +coups les réflexions saccadées du jeune +homme.</p> + +<p>Elle n’avait pas le temps de souffrir car, +du moment que le ton désinvolte de l’homme +l’avait mise dans la situation inférieure d’une +amoureuse, elle était fort occupée.</p> + +<p>Il s’agissait pour elle de donner à Stan une +force irrésistible. Peu importait qu’il lui fît +mal : cela prouvait encore cette force qu’elle +lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard +de souffrir, quand elle aurait tout fait pour +lui, sauf cela ; quand par les soins de sa +dévotion aveugle et habile elle l’aurait aidé +à déployer tous les prestiges dont il était +capable.</p> + +<p>La femme qui aime est industrieuse. Elle +emploie à la réussite d’un sentiment, entre +autres, les qualités qui font le succès d’une +affaire. Aussitôt qu’elle a pris confiance dans +un homme, avec quel art elle tire parti de +tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse +et s’accomplisse.</p> + +<p>Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le +choix qu’elle fait d’une personne, ce qu’elle +y veut remarquer au détriment du reste, fait +ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent +secrètement entre eux selon une hiérarchie +toujours discutée mais admise de tous, une +femme les dispose autour de soi dans un +ordre différent mais cohérent, et conforme +à ses besoins.</p> + +<hr> + + +<p>Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa +naissante compagne le change sur sa nature +d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez +fort, assez assuré et permanent dans sa force +pour que Sue apprenne jamais que l’instinct +de domination qui est au fond de cette +nature est généreux quand il se développe +tout entier. Il gardait le souci intermittent +de partager ses prérogatives avec elle. Il +feignait alors de ne pas remarquer leurs +différences. Il la traitait comme un camarade +qui a connu les mêmes aventures intellectuelles. +Ce qu’il était prêt à partager avec +elle, dans ces moments-là, c’était encore son +orgueil : pour en doubler la satisfaction, il +tenait à ce que sa partenaire jouît avec lui +de la même puissance.</p> + +<p>Il répétait encore qu’elle aurait toujours le +droit d’aller et venir comme lui, de s’absenter, +de voyager seule, de voir qui elle voudrait.</p> + +<p>Sue s’enchantait de ces perspectives si +larges.</p> + +<p>A ces heures où ils simulaient le plus aisément +une telle entente, ils ignoraient vraiment +l’un et l’autre que leur dessein était +plein de contradictions et que, du reste, ils +avaient déjà une vie en commun qui ne se +faisait pas de leur consentement égal.</p> + +<p>Car, Stan cessait parfois de se surveiller +et de chercher son plaisir dans une modération +affectée. Alors sur un ton fort haut, il +reprenait et morigénait Sue.</p> + +<p>Mais ils admettaient tous deux que ces +rudesses étaient rendues nécessaires par un +enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il +fût bientôt achevé. Cependant c’était déjà +le fait du prince.</p> + +<p>L’existence qu’un homme et une femme +mènent pendant la période de séduction est +exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. +On jouit de plusieurs des avantages de +la vie en commun, mais on en évite les +épreuves. Les fiançailles font du bonheur +un artifice éphémère, une trompeuse facilité, +comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.</p> + +<p>Une autre cause les rapprochait encore, +qui n’était pas le travail utile de leurs âmes : +ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux +qui les avaient présentés l’un à l’autre, qui +s’étaient cru dorénavant des droits sur eux, +qui prétendaient intervenir encore. Stan et +Sue étaient incommodés par cette revendication +qui leur rappelait que leur rapprochement +tenait à d’autres causes que leur +seule fantaisie.</p> + +<p>Mais quand l’un vivait moins, au point de +ne plus pouvoir désirer rien ni personne, +ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait +le dépouiller de sa sensibilité et de l’attachement +de ces derniers mois, enfin quand +l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses +amis et souhaitait qu’ils lui répétassent ce +qu’il se disait à lui-même.</p> + +<p>Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, +n’avaient fait que céder à des forces plus +grandes que les leurs. Mais, passé ce premier +geste assez large, ces comparses étaient +revenus à une activité futile.</p> + +<p>Si les rapports de Stan et de Sue promettaient +de tourner au succès, ils éprouvaient +un malaise, car, devant une telle accumulation +de forces, ils se sentaient faibles, et le +moins qu’ils fissent alors c’était de cesser de +les encourager.</p> + +<p>Si les affaires du jeune couple paraissaient +compromises, ils redevenaient nécessaires et +se rapprochaient avec les offres de service les +plus enjouées.</p> + +<p>Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse +tristesse. Alors l’inexistence de celui +des deux qui était leur propre ami se creusait +facilement en eux.</p> + +<p>Déprimés, ils ne pouvaient plus croire +en quelqu’un dont tout le crédit, croyaient-ils, +dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits +d’autant par l’autre qui avait le mérite +de venir d’ailleurs que de la zone maudite +où ils périclitaient, eux et leur créature. +De là des louanges ou des dénigrements inattendus.</p> + +<p>Orgueil et confiance reprenaient peu après ; +ils n’avaient plus assez de méfiance pour celui +qui ne s’appuyait pas sur eux.</p> + +<p>Mais quand Sue et Stan se retrouvaient +ensemble, ils avaient vite fait, ressaisis l’un +par l’autre, de se soustraire à ces alternatives +auxquelles ils ne se prêtaient que pour se +reposer l’un de l’autre.</p> + +<hr> + + +<p>Revenait la peur de la solitude, de tant de +déceptions qui avaient harassé Stan, qui +d’avance faisaient renâcler Sue.</p> + +<p>Cette peur puissante, en se contractant, +faisait renaître l’enthousiasme. Alors tout +était battements de cils, allusions au pouvoir +que chacun tenait de sa destinée ou de la +nature, de donner le bonheur à l’autre.</p> + +<p>« Il changera, tout changera, tout sera +emporté par ce mouvement qui est en moi, +qui est en lui, qui nous fond ensemble. »</p> + +<p>Le temps de la décision approchait.</p> + +<hr> + + +<p>Sue, dans les dernières semaines, avait +l’impression qu’elle se débrouillait, qu’elle +commençait à savoir certaines choses, qu’elle +avait profité de l’agitation qui était depuis +peu dans sa vie.</p> + +<p>Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont +l’exigence du bonheur. Stan est-il quelqu’un ? +Fera-t-il quelque chose ?</p> + +<p>L’amour se pèse. Il ne se maintient que si +les deux plateaux de la balance sont strictement +égaux. Une liaison est un échange de +services minutieusement équilibrés. Les ingrédients +les plus divers sont matière à des +trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son +partenaire, satisfait auprès de lui un besoin +sordide, qui minait sa vie et que personne ne +soupçonnait.</p> + +<p>Pourtant le rêve dominait toujours Sue. +Quand elle se heurtait à des faits difficiles, +elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait +les paupières pour que tout se simplifiât à +nouveau.</p> + +<p>Elle parut hésiter mais depuis le premier +jour la pente la portait vers le mariage. +Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser +aller : elle était droite, toute d’une pièce, +elle se donnait une fois pour toutes et cela +était fait.</p> + +<p>Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs +fois du blanc au noir. Le jour où elle +dit : oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, +tout fut gris pour longtemps.</p> + +<p>Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut +rêver les yeux ouverts. Alors, quand on a +recueilli un trait acceptable dans un visage, +on cherche avec une patience désespérée un +autre trait à quoi le raccorder. On l’aperçoit +grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. +Ainsi se compose la figure de la beauté dont +on a eu un besoin urgent, maintenant humble, +patient, satisfait des aumônes du quotidien. +On a appris le mérite de tout ce qui est, et +l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer ces +passants qu’on arrête, qui peu à peu se +transfigurent et, encore debout devant vous, +sont déjà touchés par la gloire du souvenir +où on les embaumera bientôt.</p> + +<p>Elle interrogeait sa figure d’une façon +superstitieuse et paresseuse. Elle n’essayait +pas de suivre son caractère dans les détours +laborieux de sa nécessité, mais comme on +fait scruter les lignes de sa main, en croyant +puérilement par un chemin plus court devancer +la vie, elle voulait que la forme du +nez de Stan fût une promesse certaine de +bonheur où elle pût se reposer.</p> + +<hr> + + +<p>Pour Stan, la dernière hésitation qui +l’arrêta, aurait pu lui faire pressentir ses +prochaines surprises, ses futurs travaux. +A force de la regarder, de l’interroger, il eut +l’impression que toutes les indications qu’il +avait aperçues s’effaçaient, que les premières +pousses qu’elle avait sorties elle les rentrait, +qu’il n’avait plus devant lui qu’une petite +fille bien plus serrée qu’au premier jour.</p> + +<p>Il en était fort décontenancé car il était +habitué à des femmes qui avaient quelque +maturité, qui savaient lui présenter un des +côtés où elles étaient développées.</p> + +<p>Au vrai, Sue était pleine de destins divers. +Mais Stan ne les apercevait pas, repliés, +emmêlés, modestes, sournois.</p> + +<p>Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, +il en aurait été effrayé. Car les hommes +profitent hardiment de la plasticité des +femmes ; mais l’idée crue leur en est désagréable +et ils en sont choqués, les hypocrites.</p> + +<p>Stan, qui n’a jamais senti une femme +muer dans ses bras, s’effarera plus tard des +premières métamorphoses de Sue.</p> + +<hr> + + +<p>Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par +l’idée qu’il lui fallait jouer sa destinée. Pour +son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait +fournir que de brusques efforts, un va-tout +était un excitant nécessaire, en dépit de la +facilité du divorce qui, depuis le début, +retire à cette histoire toute force aventureuse.</p> + +<p>Il décida brusquement d’épouser.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h sc">Nous fûmes surpris</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">La Valise vide</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Le Pique-nique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">125</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Anonymes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">169</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="top4em c"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br> +LE</span> 16 <span class="xsmall">SEPTEMBRE</span> 1924<br> +<span class="xsmall">PAR F</span>. <span class="xsmall">PAILLART</span>, <span class="xsmall">A<br> +ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78350-h/images/cover.jpg b/78350-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..91c2bf6 --- /dev/null +++ b/78350-h/images/cover.jpg |
