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+ <title>Plainte contre inconnu | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">DRIEU LA ROCHELLE</p>
+
+<h1><span class="large">PLAINTE</span><br>
+CONTRE INCONNU</h1>
+
+<p class="c i b">édition originale</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="b">Librairie Gallimard</span><br>
+<span class="small">ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</span><br>
+3, rue de Grenelle, (<small>VI</small><sup>me</sup>)</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DE CET AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li>INTERROGATION (N. R. F.)</li>
+<li>FOND DE CANTINE (N. R. F.)</li>
+<li>ÉTAT CIVIL (N. R. F.)</li>
+<li>MESURE DE LA FRANCE (Grasset)</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>, <span class="xsmall">APRÈS IMPOSITIONS
+SPÉCIALES</span>, <span class="xsmall">CENT HUIT EXEMPLAIRES
+IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ
+LAFUMA-NAVARRE</span>, <span class="xsmall">DONT HUIT EXEMPLAIRES
+HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H</span>, <span class="xsmall">CENT
+EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES
+DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+DE I A C</span>, <span class="xsmall">ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE
+EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE
+L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR
+FIL LAFUMA-NAVARRE</span>, <span class="xsmall">DONT DOUZE EXEMPLAIRES
+HORS COMMERCE MARQUÉS DE</span> a <span class="xsmall">A</span> l,
+<span class="xsmall">SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 750, <span class="xsmall">TRENTE EXEMPLAIRES
+D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE</span>
+751 <span class="xsmall">A</span> 780, <span class="xsmall">CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT
+ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION
+ORIGINALE</span>.</p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">EXEMPLAIRE</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
+RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y
+COMPRIS LA RUSSIE</span>. <span class="xsmall">COPYRIGHT BY LIBRAIRIE
+GALLIMARD</span>, 1924.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">NOUS FÛMES SURPRIS</h2>
+
+<p class="dedic">A Dunoyer de Segonzac.</p>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Ils aperçoivent dans la plupart des
+ridicules le germe des vices.</p>
+
+<p class="sign sc">B. Constant.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Nous fûmes surpris, comme nous descendions
+de Verdun, par la nouvelle âprement
+attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre
+ans, soudain incroyable.</p>
+
+<p>En l’honneur de l’armistice, mon général
+américain me chargea de pourvoir à une
+bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants.
+Je raflai des bouteilles de champagne et
+de fine dans une ville de l’arrière. Elle perdait
+sa situation : les soldats, qui avaient
+pu s’y cacher, sentaient moins leur honte
+et se réjouissaient timidement de la nouvelle
+orientation ; tapis longtemps dans la coulisse
+d’un grand paysage humain — mille
+trous, mille traits éphémères, arbres immenses
+de fumée — les habitants comptaient
+leurs profits. Plus tard ils regretteraient le
+pittoresque.</p>
+
+<p>La bâfrée eut lieu chez le dernier curé
+d’un antique village, tandis que sur la route
+passaient encore de puissantes caravanes.
+La cuisinière, avec un soin infini, où se
+mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre
+reconnaissance, un étonnement sans curiosité,
+une minutieuse ignorance du génie
+américain, nous avait préparé deux ou trois
+plats exquis qui furent emportés dans des
+torrents d’alcool.</p>
+
+<p>Trois jours plus tard, je pus venir à Paris
+en fausse permission. J’y arrivai après une
+course à cheval et en auto qui avait brassé
+mon sang. Le soir, j’allai au bar recruter des
+compagnons. Grâce à un camarade de collège,
+que je croyais sous terre depuis 1914, je
+m’accointai avec Guy La Marche et un autre.
+Nous dînâmes dans une petite boîte tenue
+par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières
+perles avec le pianiste. Elle avait eu
+d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux
+d’entre les pieds d’un seigneur autrichien
+qui avait été tué à la tête de ses hussards,
+dans les plaines de Galicie — ô mythes
+d’hier !</p>
+
+<p>Guy La Marche était lieutenant dans les
+tanks. Il était grand comme beaucoup de
+Français. Ses épaules étaient larges, presque
+épaisses, mais tombaient agréablement ; sa
+taille pas assez étroite ; ses jambes suffisamment
+longues. On se félicitait de voir
+qu’il avait manqué d’être très beau mais
+qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait
+posé comme une borne au milieu des
+hommes. Il avait des mains fortes, des
+ongles rognés et le grain de sa peau était
+imprégné de cambouis. Nous nous habillions
+avec une fantaisie coupée de sévérité : tout
+en gris ardoise, avec une tache rouge au
+col, et quelles bottes ! profondément adoucies
+comme par les caresses le corps d’une
+femme de quarante ans.</p>
+
+<p>Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu
+fournis, toute l’ombre venant d’une paupière
+lourde, ses narines, ses lèvres minces,
+ses cheveux fragiles couchés très loin au
+bout d’un front qui se dérobait un peu. Le
+teint des hommes d’alors : soleil, pluie, vin,
+fumée, sueur. Ce soir-là, je voyais tout à
+grands traits : un camarade entre autres, si
+jeune, si fier.</p>
+
+<p>Ce furent les derniers jours de notre jeunesse.
+La guerre avait été une merveilleuse
+déception. Elle achevait de nous claquer
+entre les mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq
+ans, nous enterrions un énorme passé,
+et les amis que nous avait d’abord offerts
+la Destinée et que nous avions choisis. Rien
+qui ne fût substitution. Nous tenions la
+place pour chacun d’entre nous de ceux qu’il
+nous aurait préférés. Notre camaraderie de
+ce soir était une convention où nous mettions
+une volonté désespérée.</p>
+
+<p>L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien
+sûr ! nous racontâmes des histoires de guerre,
+pauvres histoires tronquées qui tournaient
+court dans la mort ou dans l’infamie de
+l’arrière.</p>
+
+<p>Nous parlâmes des femmes, gauchement.
+Français, pourtant, nous avions hérité de la
+science des corps, sinon des cœurs. On ne
+l’aurait pas cru ; nous nous rappelions en
+tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir
+dire des noms jamais sus. Nous avions roulé,
+nos cœurs étaient des pierres sans mousse.
+Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées
+par ce gros et long orage ! Nous rentrions
+rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient,
+qui les exaspérèrent.</p>
+
+<p>Ce furent d’étranges soirées que celles-là,
+où il nous fallut faire nos premiers pas dans
+la vie qui décidément était notre lot. Entre
+hommes encore, nous errions dans les boîtes
+de nuit.</p>
+
+<p>Dans un domaine étroit et profond, nous
+avions accompli des actes. Dans notre sang
+qui coulait, nous avions vu un amour
+prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous aurions
+voulu faire quelque chose de plus.
+Si les hommes avaient osé, si les femmes
+avaient su.</p>
+
+<p>Mais tout le monde se tourna le dos. La
+guerre n’avait été qu’une parenthèse dans
+la paix. En notre absence, quelque chose
+s’était encore détraqué. Grands enfants que
+nous étions, nous fûmes pris au dépourvu.
+Comme nos aînés, il nous fallut improviser
+la paix, comme il leur avait fallu improviser
+la guerre.</p>
+
+<p>Dans un café-concert de quartier, on resservait
+de vieilles tempêtes. Il y avait là,
+étayée par les faisceaux électriques, debout,
+une chanteuse qu’on appelait Impéria. Elle
+était nue dans une robe noire, elle avait un
+beau poitrail de vache qui aurait pu avoir
+du lait, elle avait des dents. Le dernier siècle
+qu’on croyait voir crever, soudain secoué
+de délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait
+râler. Elle portait toute la tradition : le coup
+de gueule de 1830, le tour de hanche de 1880.
+Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les
+mères qui ne feront plus d’enfants, la haine
+des Allemands, l’amour battu. Vieille nippe
+fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre
+vaste, cabossé comme la timbale du timbalier.
+Les mouches étaient sur cette puissante
+charogne : une mare d’Amer Picon, une savane
+semée de mégots, l’éther qui sent l’infirmerie
+de Saint-Lazare.</p>
+
+<p>C’était Guy La Marche qui nous avait
+amenés dans ce beuglant plein de familles
+modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux
+sur qui la sueur plaquait des mèches.
+Ce jeune officier taciturne — ou sentencieux,
+à la recherche des phrases sobres, dignes des
+actions passées — nostalgique, effacé, éclatant
+en défis obscurs, tout d’un coup je ne
+le vis plus. Sa bouche feignait le mépris,
+mais son regard se perdait dans les charmes
+sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y
+saisissait pour son plaisir ce qu’ils avaient
+de plus truqué, de regonflé. Il l’applaudissait
+avec un acharnement mauvais.</p>
+
+<p>Je me demandais ce qu’il saluait là de
+semblable à lui-même.</p>
+
+<p>Nous la ramassâmes à la sortie et nous la
+poussâmes aux Halles, jusque dans un bistrot
+où nous finîmes la nuit entre des ouvriers
+endormis, des prostituées qui tenaient dans
+leur sac le pauvre secret des hommes, et
+deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.</p>
+
+<p>L’un de nous quatre était littérateur.
+Cuirassier d’abord, Ablain était passé, avec
+son attirail poétique, dans l’infanterie. On
+l’avait rencontré un peu partout, dans une
+ou deux attaques, dans une douzaine d’hôpitaux,
+dans les bars remplis de convalescents,
+dans une expédition lointaine vers
+cette poignée d’Allemands qui narguait le
+monde du côté de l’Équateur, chez un éditeur.
+Mêlant les coups de tête à de menues
+habiletés, il avait couru après l’héroïsme.
+Pris au mot par les événements, plutôt favorables
+alors à ce genre de prétention, je crois
+qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au
+cours de ces quatre ans, avec le fantôme qui
+prenait des poses si avantageuses dans ses
+rêveries et déclamations, et qu’une ou deux
+fois il avait tenu bon. Le reste du temps,
+il avait tourné le dos, avec cette excuse que
+s’il avait envie d’être un héros tous les trente-six
+du mois, il ne pouvait supporter d’être
+un soldat tous les jours.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds.
+Il nous replaçait sa rhapsodie : « Je suis
+saoul comme ce tank que j’ai vu un jour
+d’attaque. Je dérape, je suis sur le flanc,
+une fois de plus je me planque. J’ai raté
+ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi
+en 1914, j’étais fait pour charger
+tout en fer à Crécy et perdre la bataille.
+Vous vous boyautez en me regardant, je
+vous parais un ivrogne peu efficace et qui
+vomit sa littérature, mais je voudrais vous
+dire quelque chose. Tout de même on y a
+été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars.
+On l’a faite, et comment ! Il y a tout de
+même des mots qui ne sont plus des mots,
+qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde.
+Vous avez beau rigoler, vous ne me retirerez
+pas que vous avez donné dans ce fameux
+panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre
+premier combat que vous avez eu le feu
+dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres
+tournants, et à la sortie des abattoirs, vous
+aviez froid dans le dos en défilant devant le
+général, avec son feuillage d’or et son cheval.
+Tas de soudards, on vous a eus ! Un signe
+du chef, et ça court sur une mitrailleuse.
+Vous pouvez crâner, maintenant ! »</p>
+
+<p>Le ton d’Ablain était insupportable. Au
+contact des soldats, pour leur plaire, il avait
+pris un accent traînard, dont l’affectation
+m’inquiétait.</p>
+
+<p>Ablain semblait fort sensible aux approbations
+de La Marche qui le fascinait par
+les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le
+pauvre Ablain, à cause de l’extrême agitation
+de sa carrière militaire, n’avait décroché
+qu’un insigne étranger.</p>
+
+<p>La Marche qui avait bu plus que nous tous,
+gardait son aplomb, mais je remarquais
+qu’il était soulevé par cette éloquence qui,
+pour s’humilier en bonne pocharde, n’en
+était pas moins pleine d’une esbroufe assez
+louche.</p>
+
+<p>Il partit avec Impéria. Elle oubliait la
+vieille femme qui l’entretenait et qui l’attendait
+à la maison.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être
+soldat et je me promenais sur la Côte d’Azur,
+pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une
+infirmière-major que j’avais connue quelque
+part. Elle me fit la plaisanterie de m’inviter
+à voir ses blessés. « J’ai un délicieux lieutenant
+de tanks, que vous devez sûrement connaître :
+Guy La Marche. »</p>
+
+<p>Après m’avoir exhibé quelques paysans
+bretons et sénégalais, les derniers figurants
+qu’on avait pu ramasser pour la représentation
+d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte
+de La Marche, qui était dans les bras d’une
+sorte de jeune homme. Elle ignorait ces
+choses et continua de les ignorer.</p>
+
+<p>Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres :
+un personnage conventionnel, n’en parlons
+pas. La Marche était gêné ; moi, je devins
+triste. Cette chambre sentait la mort, une
+mort qui puait un parfum à la mode.</p>
+
+<p>Il prit sur la table de nuit, entre le revolver
+d’ordonnance et le narcotique, un livre
+d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir
+une communication entre nous par-dessus
+la tête de ce tiers, qui était habillé en artilleur
+lourd, il me parla de ces poèmes de
+guerre. Il ne fit que me déplaire.</p>
+
+<p>Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre
+quelqu’un, dont on espérait qu’il
+ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme
+jadis un bonhomme tirait de sa cave le vin
+de sa vigne, courir emprunter des mots à
+n’importe qui. Et quelle gêne de voir un
+gaillard, dont la sûreté des gestes vous a toujours
+fait plaisir, tomber dans tous les traquenards
+du faux esprit et en sortir un jugement
+qui cloche.</p>
+
+<p>La Marche avait fait la guerre avec générosité,
+mais, à cause de l’improbable artilleur,
+il n’osait pas les mots simples qui
+auraient été brefs et durs. Je m’aperçus qu’il
+nous ménageait l’un et l’autre. Ses paroles
+allaient vers moi, mais une inflexion ironique
+en détournait l’effusion loyale. La nonchalance
+de son corps achevait de les trahir et
+m’insultait.</p>
+
+<p>Il était à moitié habillé et vautré sur son lit.
+Il avait aux jambes ses belles bottes qu’il
+regardait au-dessus de sa tête, et aux bras
+un pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait
+déjà perdu sa patine guerrière. Ses yeux,
+dans cette position horizontale, allongés
+sous la paupière bleuie, écoulaient un regard
+faible.</p>
+
+<p>Je respirais mal. Allais-je rayer de mes
+papiers ce garçon accepté de si bon cœur
+à Paris ? Était-il si peu solide qu’il eût glissé
+sur cette pelure souillée ?</p>
+
+<p>Pourtant, j’aurais bien passé la soirée
+avec lui. Pour ne pas être seul, à cause
+de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et
+parce que sa silhouette continuait néanmoins
+de me dire autre chose que ce que
+je venais de voir. Il fallait éliminer l’autre.
+Comment manger un morceau, et boire un
+verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet
+aux joues d’ouate rose ?</p>
+
+<p>Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur
+proposai d’aller à Marseille. La Marche prit
+le volant, le petit se mit derrière et, pendant
+quelques heures, nous nous retrouvâmes
+les camarades que nous avions été le premier
+soir.</p>
+
+<p>La Marche était fait pour maîtriser une
+force, pour appliquer ses muscles à une tâche.
+Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait
+une sorte de grandeur. D’un seul coup sa
+figure s’était purifiée, la courbe de son front
+n’était plus inquiétante sous la claque du
+vent, ses yeux dégainaient des regards précis,
+le souvenir des aubes parisiennes s’effaçait
+de ses joues, son menton achevait mieux
+son visage.</p>
+
+<p>Point de conversation, mais une mélopée
+se formait de nos exclamations dociles aux
+sobres péripéties de la route. Amusement ?
+Non. Contentement ? plutôt. Joie ? Oui.
+Nous roulions de plus en plus fort. Nous
+saluâmes avec confiance la nuit, grande
+compagne que nous avions perdue depuis le
+front. Elle couvrit les détails de son mouvement
+large : les villages sortaient à peine
+de la solitude ; entre deux bois d’oliviers, un
+homme, dans l’éclat du zinc et des bouteilles
+multicolores, soulevait un verre.</p>
+
+<p>Nous quittâmes la région des eucalyptus
+qui sentent fort parmi les lambeaux de leur
+écorce. Ce fut la région élevée et désertique
+qui entoure Marseille, Afrique déjà austère,
+pas encore secrète.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la ville où, parmi le
+sommeil et la mort, les cinémas prolongeaient
+une vie mondiale, faite de sottes amours, de
+cérémonies mesquines et des bonds de la
+jeunesse américaine.</p>
+
+<p>Nous arrivions forts, presque menaçants ;
+dans d’autres circonstances, nous aurions pu
+conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions
+dû nous coucher. Nous allâmes au Vieux
+Port. Nous bûmes parmi des femmes dont
+la nudité était un artifice. Elles fumaient,
+elles lisaient des romans, elles cousaient, elles
+parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises,
+elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec
+d’autres, elles auraient été une dernière fois
+des filles de joie. Nous les laissâmes.</p>
+
+<p>La Marche portait sur son épaule le paltoquet.
+Il le jeta en travers de son lit. Je les
+perdais de vue. J’entrai dans ma chambre,
+je pris un bain froid, je me couchai et m’endormis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> mai 1919, je me baguenaudais dans
+les rues de Paris, avec Ablain. Nous attendions
+la dernière minute pour nous décider
+entre la révolution et la réaction. Il n’y eut
+rien d’éclatant. Une lente réaction, commencée
+en Europe depuis plusieurs années, continua
+ce jour-là comme les autres, et passa
+inaperçue.</p>
+
+<p>Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord
+d’un trottoir. Un formidable coup de trompe
+vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête,
+devant la pointe de nos pieds.</p>
+
+<p>Nous levons les yeux : Guy La Marche est
+au volant. Nous montons dans l’autobus.
+A deux cents mètres de là, arrêt brusque.
+De la plate-forme, nous apercevons La
+Marche qui dégringole de son siège. Alors
+que nous sommes descendus nous-mêmes,
+il nous heurte, il nous écarte en jurant et
+court vers un charretier qui s’éloigne en
+brandissant son fouet contre lui. La Marche,
+à une allure correcte, les coudes au corps,
+rejoint l’homme en quelques foulées, et d’une
+seule poignée, le descend de son siège. Il
+s’écarte un peu, prend position, allonge le
+bras et le met par terre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, nos pieds nous ont
+portés jusqu’au point de chute.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
+
+<p>A une pommette de La Marche, un bref
+trait blanc sur fond rouge.</p>
+
+<p>— Le salaud ! il m’a foutu un coup de
+fouet en passant. Ah ! mon salaud, va !</p>
+
+<p>Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste
+gauche pour relever l’homme qui est ivre.</p>
+
+<p>Arrivent des gardes municipaux. Nous
+sommes dans un quartier bourgeois ; une
+petite foule leur conseille vivement de mettre
+en boîte cet ivrogne justement corrigé,
+car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant
+à La Marche, on le laissa partir, après qu’on
+l’eut pris en note.</p>
+
+<p>Comme c’était son dernier voyage, rieur,
+il nous proposa de l’attendre à la sortie du
+dépôt et de l’accompagner chez le commissaire.</p>
+
+<p>— Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de
+mon type. S’ils le repassent à tabac, le pauvre
+vieux !</p>
+
+<p>Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance,
+notre ami que nous suivions avec
+admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de
+s’être promené dans la guerre, pourquoi se
+mêlait-il de défendre l’ordre ? Qu’il en profitât,
+c’était tout ce qu’on lui demandait.
+Mais Ablain cita des noms imposants et,
+comme il réclamait, soudain hostile à la
+police, l’élargissement de son bonhomme, il
+l’obtint.</p>
+
+<p>Le charretier était rafraîchi ; dans la rue,
+il nous regardait avec méfiance et ahurissement.
+Mais il était bien content d’être sorti
+du lieu de supplice vers quoi ne le portait
+plus aucune ardeur.</p>
+
+<p>— Avoue que c’est vache, ce que tu as
+fait, lui dit La Marche. On ne fout pas des
+coups de fouet à un homme… et sans prévenir
+encore… et puis en se débinant après.</p>
+
+<p>— Ben oui, mais ce n’est pas votre métier.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une raison pour me fouetter !</p>
+
+<p>— Ben oui ; mais vous ne faites pas votre
+métier. Pourquoi que vous vous mêlez de ce
+qui ne vous regarde pas ?</p>
+
+<p>— Mais si, mon vieux, ça me regarde.</p>
+
+<p>— Faut laisser les travailleurs.</p>
+
+<p>— Vous laissez tout tomber.</p>
+
+<p>La Marche opposa tant bien que mal des
+bouts d’arguments tirés de son journal à
+ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses
+manières étaient aisées, même ce tutoiement
+qui m’était pénible. L’autre s’amadouait.</p>
+
+<p>Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai
+soudain rempli par une expérience et non par
+des mots.</p>
+
+<p>Ensuite Guy me prodigua ses opinions.
+Je tâchais de les démêler.</p>
+
+<p>Guy était réactionnaire. Du moins, le
+croyait-il. Et c’était vrai dans le sens intermittent
+du mot. Il était aussi incapable de
+manifester ses préférences profondes par des
+actes suivis et réglés que de les renier par
+un geste délibéré. Si relâché qu’il parût
+au courant des jours, on s’apercevait de
+temps à autre qu’il était encore attaché
+aux principes qui avaient nourri ses parents.
+Il réagissait selon ces principes, par un instinct
+affaibli aux seules possibilités de la
+défense, dans des cas isolés et parfaitement
+contradictoires avec d’autres cas où il ne se
+montrait nullement conséquent avec ses
+origines, mais où, n’ayant d’autres guides
+que ses sens en désordre, il s’engageait dans
+des voies dangereuses, comme un aveugle
+rebelle et perdu qui ne voudrait plus se fier
+qu’au son que fait sourdre sa canne d’un
+mur délicieux.</p>
+
+<p>Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer
+ni supporter une parole qui touchât à
+un ordre de choses dont on voit encore dans
+le monde présent les traces impérieuses, coupées
+çà et là par des pistes neuves et déroutantes
+dont nous ne voyons pas le but.
+Dans la terreur de certains mots qui, aussitôt
+échappés, auraient donné à sa conduite
+une signification décidément subversive,
+toute sa vie s’organisait dans une hypocrisie
+obscure contre ses croyances.</p>
+
+<p>Lui qui se prélassait parmi les hommes de
+plaisir les plus veules, les intelligences les
+plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert
+qu’on fît devant lui un mot contre les prêtres ;
+mais il n’aurait jamais songé à entrer dans
+une église où quelques femmes supplient encore
+les gardiens du musée de leur expliquer
+le secret bienfaisant des tableaux et des statues,
+où quelques hommes volontaires luttent
+contre le lugubre engourdissement de l’âme
+du monde. Et tout d’un coup, le dimanche,
+entrent et sortent les dernières familles, les
+mains croisées sur leurs tares.</p>
+
+<p>Il ne dirait jamais du mal de l’Armée,
+mais un jour à Londres je pensais à lui
+comme je revoyais les grenadiers, à la porte
+du Roi. Tuniques rouges, buffleteries blanches,
+énormes bonnets qui rappellent les
+plus féroces imaginations des guerriers sauvages.
+Ces jeunes hommes guindés vont et
+viennent rapidement devant leurs niches.
+Il y a toujours deux douzaines de passants
+arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins
+rappellent le plus noble orgueil, le droit de se
+faire tuer pour un maître.</p>
+
+<p>Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile
+déjà démodé. La même tradition exige que
+ces guerriers aient encore sur le front un peu
+de ce poil dont ils étaient autrefois couverts
+et que ce fusil soit agrémenté d’une sorte
+de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui
+ont rempli les annales jusqu’à l’avant-dernier
+siècle : deux hommes ne se donnaient la
+mort que de la main à la main, qu’après
+s’être un peu tâtés, peut-être regardés.
+Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme
+de celui qui l’emportait s’augmentait de
+l’âme du défaillant.</p>
+
+<p>J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident
+du charretier, briller un sentiment
+vigoureux et inutilisable comme ce fer antique
+attaché à une moderne machine à tuer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais nous étions arrivés au bar où Guy
+passait tous les soirs.</p>
+
+<p>Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se
+jouait d’un fétu. Il feignit de s’étonner et de
+s’amuser de nos aventures.</p>
+
+<p>Guy était fort gai et tout à son aise, lampant
+les verres avec entrain.</p>
+
+<p>Pour moi, il était sept heures du soir : les
+hommes ne travaillent plus ; la soirée sera
+surprenante.</p>
+
+<p>Ablain était galvanisé par les violents
+événements qui auraient pu survenir, et redressé
+dans son veston, se faisait l’effet d’un
+demi-solde, coriace amateur de plaies et
+bosses.</p>
+
+<p>La Marche se pencha sur le paltoquet et,
+avec deux doigts, tira de sa poche un petit
+livre.</p>
+
+<p>« Ah ! Ah ! jeune poète, nous y voilà donc. »</p>
+
+<p>Du coin de l’œil, j’aperçois le titre : <i>Pattes
+de Mouches</i>. Cet exemplaire sur Japon porte
+une dédicace :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c sc">A Guy La Marche,</p>
+
+<p class="offr"><i>La beauté est la seule gloire.</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Suit la signature du paltoquet, accompagnée
+de dates compliquées. Le tout, d’une
+écriture d’institutrice.</p>
+
+<p>Je me détournai pour permettre à Guy de
+se livrer au contentement sans craindre
+mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture.</p>
+
+<p>— Mais c’est très bien, mon petit gars…
+Je vais lire ça, cette nuit… Beau papier.
+Ah ! voilà le fameux poème… « A un jeune
+guerrier »… « Printemps déchiré »… A part
+cela, qu’est-ce que vous devenez ?</p>
+
+<p>— La princesse est venue hier chez maman.
+Elle a été étonnante.</p>
+
+<p>Guy était à la fois ironique et respectueux.</p>
+
+<p>Sa première qualité était la modestie,
+mais j’en voyais sortir des faiblesses. Certes
+elle le maintenait assez loin des cercles où
+l’on met en commun une prétention à l’esprit,
+ce qui était une rare chance. Depuis
+notre conversation à l’hôpital, il s’était même
+trouvé une manière de contourner les obstacles.
+Quand il s’approchait d’un livre ou
+d’un tableau, il roulait des épaules et affectait
+de n’employer que des mots balourds,
+empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il
+gardait un air de bon enfant dans ses jugements
+les plus téméraires.</p>
+
+<p>Mais pourquoi les gens comme La Marche
+ne sont-ils pas à leur aise dans le siècle ?
+Pourquoi ne parlent-ils pas directement des
+passions, des vices qu’ils peuvent connaître ?
+Mais non, ils s’avancent dans la vie un roman
+à la main, comme un Baedecker.</p>
+
+<p>Guy s’inclinait devant ce petit sot parce
+qu’il s’était mis ostensiblement de la partie
+et qu’il avait de l’encre aux doigts.</p>
+
+<p>C’était encore par modestie qu’il s’excluait
+du monde. La bonne bourgeoisie où sa
+naissance le plaçait, s’amusait trop modestement.
+Les filles y étaient fades, ou leur
+effronterie fraîchement acquise ne l’aguichait
+pas. Il rêvait de s’élever dans des régions
+plus brillantes, mais pour y atteindre,
+il lui aurait fallu une patience et une platitude
+qui n’étaient pas dans son caractère,
+ou une légèreté qui n’était pas dans son
+esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas
+loin de deviner que le jeu n’en vaut pas la
+chandelle.</p>
+
+<p>Une incessante et incertaine convoitise
+le tirait hors de chez lui. Mais du jour au
+lendemain il prenait des habitudes qui le
+rétrécissaient. La première fois qu’il était
+entré dans un bar, ç’avait été celui où nous
+étions, où les hommes seuls étaient admis.
+Il y était revenu tous les soirs. Les bars
+de femmes lui paraissaient plus vulgaires
+et il ne dansait pas à cause d’une imperceptible
+lourdeur.</p>
+
+<p>L’adolescence est un temps périlleux, fatal
+à bien des garçons qui prennent alors l’habitude
+d’attendre et d’oublier le bonheur.</p>
+
+<p>Guy La Marche était assez beau pour ne
+pas attendre. Mais il était lent, au point de
+négliger même ses désirs et de maltraiter
+ses appétits. Il comptait sur les occasions ; la
+moindre difficulté lui semblait un bon prétexte
+pour leur tourner le dos et reprendre
+son immobilité.</p>
+
+<p>Ce soir-là, je commençais à débrouiller le
+fil replié de sa paresse.</p>
+
+<p>Dans un coin de ce bar qui faisait son
+habitude puérile, il avait trouvé un accueil
+qui avait flatté en lui de vagues ambitions.
+Au lycée, Guy, déjà lambin, s’était vite
+découragé, acceptant l’augure de ses maîtres
+qui l’avaient classé comme propre à rien.
+Ici, au contraire, des jeunes gens soignés,
+qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient
+entouré de toutes sortes d’attentions. La
+Marche avait de l’assurance physique, mais
+pour des choses dont on lui disait qu’elles
+étaient précieuses, un besoin obscur et pénible
+qui le rendait timide, car il ne sentait
+pas son esprit armé pour ces conquêtes,
+et pourtant c’était par l’esprit qu’il eût voulu
+aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès
+aux découvertes qu’ils lui facilitaient ; ils
+lui prêtaient des livres, lui offraient des cravates,
+lui montraient des appartements complètement
+vides, selon le goût du jour.</p>
+
+<p>— Ces gens-là sont plus fins que les autres,
+s’était-il écrié un jour, devant moi.</p>
+
+<p>— Pourquoi, mon cher La Marche ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, ils sont plus fins.</p>
+
+<p>— Vous croyez ?</p>
+
+<p>On rapproche faiblesse et finesse, force et
+grossièreté.</p>
+
+<p>Mais on ne peut expliquer seulement La
+Marche par ces futiles mots d’ordre. Et ses
+désirs ?</p>
+
+<p>Les premiers mouvements du cœur sont
+faibles, imaginaires, et tiennent au jeu de
+l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La
+coquetterie est une sphère illusoire où La
+Marche s’enragea. Plein de secrets contradictoires
+et de périlleux retours est le goût de la
+séduction. Celui qui aime trop à séduire, peut
+en venir à ne plus exiger de prendre. Certes,
+la séduction est le premier mouvement vers
+la possession, mais c’est d’abord un plaisir
+de l’attente. Tel séducteur qu’on a pu croire
+d’abord animé par le désir de prendre, on ne
+le voit jamais rien saisir, mais il s’empêtre
+dans ses propres charmes.</p>
+
+<p>Dans ce bar où le paresseux revenait toujours,
+il s’aperçut que la coquetterie ne connaît
+plus de frontière. Il était prêt à exercer
+son prestige sur n’importe qui : il l’exerça
+sur ceux qui l’entouraient, ces hommes qui
+lui laissaient entendre que son corps, comme
+son esprit, était bien fait.</p>
+
+<p>Le jour où un geste plus précis de l’un
+d’eux, tout en le faisant sursauter, lui décela
+qu’il avait pris des habitudes, il recula un
+peu, mais il ne trouva rien derrière lui pour
+s’appuyer et repousser ce qui insensiblement
+s’était rapproché.</p>
+
+<p>Les mœurs sont faciles, douces, sournoises.
+Tout est permis. Le nouveau est recommandé.
+Son père ni aucun homme n’avait joué un
+rôle quelconque dans son éducation. Sa
+mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses.
+Au lycée, des fonctionnaires hâtivement
+lui avaient indiqué de jolis passages à lire
+dans les livres. Personne pour saluer en lui
+une dignité naissante, celle de l’homme.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, quand La Marche, après
+avoir raté son bachot et piétiné quelques
+mois dans une caserne de province, avait été
+jeté dans une grande catastrophe truquée,
+une offensive de printemps, il n’avait pas
+grand’chose à perdre. S’il avait été abattu,
+il aurait laissé tomber sur le sol un maigre
+fruit. Dans l’anonymat désolé des foules,
+des armées, la mort, en retournant ses poches,
+aurait découvert un snobisme désintéressé,
+un culte assez naïf du courage et de la sensualité,
+une tendresse un peu sadique pour la
+figure hâve de la patrie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous nous perdions de vue, La Marche
+et moi, pendant des mois. Trop de coups de
+téléphone pour atteindre tout le monde.</p>
+
+<p>Et puis, pour faire une amitié il faut désirer
+ensemble quelque chose qui nous dépasse.
+Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il.
+Tout ce vers quoi il s’était exhaussé lui
+était, depuis l’armistice, retombé sur le nez.
+Nous ne soulevions encore que par saccades
+ce rêve de la guerre qui avait étourdi notre
+jeunesse.</p>
+
+<p>Un soir une jeune fille me demanda de
+l’accompagner à la foire. Elles étaient deux,
+l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles
+ne soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits
+étaient trop délicats pour former un visage
+régulier. Point de peau, une chair infiniment
+sensible, une nappe de lait brûlé. Des yeux
+pâles. Des cheveux cendrés, fins, indiscernables
+les uns des autres et d’un nombre si
+immense que leur masse subtile semblait
+peser sur ses tempes teintées de vert, frêles
+plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce
+au tennis et à la danse. Elle s’appelait Claire.</p>
+
+<p>Nous étions dans la foule, au milieu d’un
+univers de rencontre, des atomes suspendus
+entre quelques nébuleuses. Les manèges, les
+balançoires faisaient de gros tourbillons de
+matière clinquante et d’humanité agrippée
+que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur
+fatigué et idiot, un bruit et une lumière
+atroces.</p>
+
+<p>Claire était rêveuse et n’écoutait pas les
+exclamations que me suggéraient nos voyages
+forcément circulaires.</p>
+
+<p>L’approche de quelqu’un me fit taire : Guy
+La Marche. Il se remettait, sans que je le lui
+demandasse, dans ma filature. Il avait hélé
+Claire. Ils se connaissaient. Leurs bouches se
+connaissaient.</p>
+
+<p>A côté de cette fille si étroite, Guy prenait
+un faux air de brute. Pourtant Claire était
+flexible, mais pas cassable ; elle céderait
+toujours sans rompre dans les bras un peu
+gros de celui-là qu’elle avait préféré, et dont
+la tête était assez fine. Une même eau grise
+coulait des yeux de l’un dans ceux de l’autre.
+Leurs traits, en se rapprochant, s’aiguisaient.</p>
+
+<p>Il y avait, entre cette fille fermée, toute
+abîmée intérieurement, et ce garçon dépravé,
+ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la
+vie virile, comme des fiançailles éphémères.
+Leurs gestes s’accrochaient : ses crispements
+à elle, ses rudesses à lui.</p>
+
+<p>Je les épiais avec mon espoir rabroué par
+tant de spectacles que m’impose le vice cruel.
+Je me laissais rêver aux anciens âges de
+large volupté, à des alliances de forces en
+l’honneur de qui s’élèvent toujours en moi
+des épithalames.</p>
+
+<p>Nous étions dans une baraque dont l’enseigne
+était : « Musée Dupuytren ». Drôle
+de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui
+arrive à certains détours de la dure recherche
+du plaisir. Des couples, curieusement unis
+pour cultiver par contraste leur double
+égoïsme, se promènent au milieu de ces
+abominations, de ces maladies qui sont sous
+le signe de Vénus. Qu’ils ont de résistance
+pour s’embrasser encore — ce sera de façon
+plus détournée — à la sortie de ce charnier !
+Ils supportent, aussi bien, le sinistre bruit
+de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets
+de toilette. Mais ils ne veulent pas
+imposer de pareilles épreuves à la limite de
+la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les
+laissent dans les limbes. Tout simplement,
+dédaignant les grands gestes métaphysiques
+de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous,
+s’enfonce dans la mort.</p>
+
+<p>Parmi les verges, comme des arbres travaillés
+par la pourriture équatoriale et les
+vagins comme des fourmilières éventrées,
+Guy et Claire s’étaient écartés de nous.</p>
+
+<p>— Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup
+d’argent, nous mangerons ma dot.
+Après…</p>
+
+<p>— Vous me voyez marié ?</p>
+
+<p>— La partie devrait vous tenter. Je vous
+croyais joueur.</p>
+
+<p>— Je traîne dans les bars, je n’ai pas de
+situation, je ne suis pas un homme qu’on
+épouse.</p>
+
+<p>— Bon, je vais me marier. Vous aurez
+pour maîtresse une femme mariée. Ce sera
+très 1890.</p>
+
+<p>— Peuh !…</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir.
+Autre histoire. Un monsieur épaulait. Des
+tics pleins la figure comme une guêpe contre
+une glace. Soudain, tout s’immobilise, les
+pipes volent en éclats. Le tireur se retourne ;
+sa figure encore effacée par l’effort, disparaît
+devant Guy, sous un anéantissement plus
+irréparable.</p>
+
+<p>Guy fronce les sourcils et me regarde de
+biais.</p>
+
+<p>Jim Fizz avait quarante ans, les épaules
+surmontées, une grosse tête, une grosse voix.
+Mais les apparences sont parfois trompeuses.
+Dans son art qui était le cinéma, il brouillait
+l’écran de ses mièvreries. C’était, en réalité,
+un petit garçon qui pleurait dans les coins,
+ce gros débauché, chez qui se déversait,
+comme le stout dans un verre épais, l’écume
+de la jeunesse.</p>
+
+<p>Rapprochant Fizz du paltoquet, je les
+voyais si différents que je perdais à nouveau
+la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser
+un visage, un corps, des artifices et des
+accessoires ; retirer à celui-ci sa moustache,
+ou, au contraire, poser une barbe à celui-là.
+Si j’avais rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je
+l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne différait plus
+du paltoquet. Ou inversement. L’un et
+l’autre, c’étaient des cœurs de sucre dans des
+corps de grosse viande.</p>
+
+<p>Mais n’oublions pas que nous sommes à la
+foire, voilà justement que le paltoquet passe
+dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous,
+il nous fait un signe mesquin de la canne qui,
+dans ses mains, est un accessoire ridicule.
+Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au
+loin le véhicule et son mol contenu. Il est
+avec une femme qui, en dépit des accidents
+convenus de la promenade, ne quitte pas
+Guy des yeux.</p>
+
+<p>Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais
+il fallut attendre. Claire, qui avait d’abord
+supplié Guy de la lui présenter, soudain
+s’était écartée du groupe, en arrachant aussi
+son amie qui me tirait par la main. Claire
+avait voulu rentrer tout de suite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un printemps, vers cinq heures, Guy vint
+me chercher.</p>
+
+<p>— Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous
+avec…</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Peau. C’est ma maîtresse.</p>
+
+<p>En route, nous rencontrâmes Gonzague.
+A la bien regarder, Peau n’était ni petite ni
+mince.</p>
+
+<p>— La quatrième fois que nous nous remettons
+ensemble, me dit-elle, après m’avoir
+examiné avec méfiance.</p>
+
+<p>— Et ce n’est pas la dernière, s’écria La
+Marche, en l’embrassant.</p>
+
+<p>— Ça veut dire que tu vas me plaquer dans
+quinze jours ? Enfin, pour le moment, ça
+m’amuse autant que toi.</p>
+
+<p>— Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau,
+tu pleures chaque fois toutes les larmes de
+ton corps.</p>
+
+<p>— Peut-être. Vous voulez que je dise que
+je l’aime. Eh bien, oui, je l’aime, mon amant.</p>
+
+<p>Nous étions seuls dans un jardin, près de
+la Seine. Guy la caressait avec nonchalance,
+avec complaisance.</p>
+
+<p>— C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux.</p>
+
+<p>La nonchalance était pour nous, nous
+sentions qu’il retenait son élan.</p>
+
+<p>Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui,
+sous nos yeux, inventait de nouveaux signes
+de la tendresse.</p>
+
+<p>Gonzague enviait le contentement de Guy,
+mais en méprisait la cause.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une femme comme j’en
+aurai, comme il n’y en a pas. Et puis, il la
+paye.</p>
+
+<p>J’appris que Guy avait fait un héritage.
+Il s’était associé à un marchand d’autos, il
+travaillait.</p>
+
+<p>— Non, Guy, tu gagnes de l’argent ?</p>
+
+<p>— J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux
+croyait m’avoir au début, mais je l’ai secoué.</p>
+
+<p>— Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand
+idiot entretient cette donzelle !</p>
+
+<p>— J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus
+dans notre ménage, répliqua La Marche.</p>
+
+<p>Ses épaules s’étaient carrées.</p>
+
+<p>Nous revenions vers Paris. Ils marchaient
+devant Gonzague et moi, en s’embrassant.</p>
+
+<p>Gonzague grognait.</p>
+
+<p>— Quel idiot ! Une petite grue. Carrière
+négligée.</p>
+
+<p>J’essayais de rattraper Guy et de repasser
+par le fil de sa vie.</p>
+
+<p>« Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté,
+Peau de l’autre. Comment relier ces épisodes.
+Un court voyage d’aller et retour dans un
+pays qui ne lui a pas plu, où il est allé parce
+que c’était la mode. Il a vingt-quatre ans.
+Il est rentré, n’en parlons plus. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">LA VALISE VIDE</h2>
+
+<p class="dedic">A Paul Éluard.</p>
+
+
+<p>Je l’avais rencontré pour la première fois
+chez Gertrude qui n’était pas encore mariée
+et qui nous recevait chez son père dans un
+appartement qu’elle avait sur le toit.</p>
+
+<p>C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs
+types rebattus. Je voulais qu’une origine
+italienne expliquât la fastidieuse régularité
+de ses traits. Quelque chose qui les doublait
+le rendait roumain. D’autre part les Espagnols
+ont cette odeur mâle. Mais un jeune
+Parisien a une propreté londonienne.</p>
+
+<p>Long et large, charnu et chevelu, brun de
+peau et de poil. Après cela, ses yeux gris
+clairs vous surprenaient.</p>
+
+<p>On lui voyait un dandinement qui éveillait
+l’idée d’un éphèbe que le stupre engraissera.
+C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père,
+fondé de pouvoir d’un coulissier catholique,
+qui allait ainsi en se déhanchant à son bureau
+tous les matins, sans malice. Au demeurant
+il était Français à vingt quartiers.
+« Gonzague » était sorti de l’aimable ignorance
+de sa mère.</p>
+
+<p>Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui
+prétendait donner à ses clients l’illusion qu’ils
+étaient riches. Plus tard, il connut la fraîcheur
+de cravates et de chaussettes des
+Anglais.</p>
+
+<p>Gertrude me le présenta avec emphase.
+Elle m’attira dans un coin de son absurde
+atelier pour me vanter sa sensibilité, les
+livres qu’il avait lus, les gens rares qu’il
+fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa beauté
+qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je
+m’appliquai à découvrir les charmes qu’on
+m’indiquait avec tant d’insistance chez ce
+garçon qui pérorait près du porto. Je retouchai
+un peu sa silhouette.</p>
+
+<p>Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne
+n’en a, j’oublie qu’on devrait en avoir.
+Il parlait de personnes que je n’étais pas
+seul à ne pas connaître. Au lieu de lui en
+savoir mauvais gré, on s’étonnait devant
+l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait
+les bouches bées. Des autres qu’il se rattachait
+par quelque rapport futile, il revenait par
+saccades à soi dont il parlait machinalement
+et sans intérêt profond. Il fallait se laisser
+étourdir par ce rythme syncopé : un sourire
+détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net,
+interrogea anxieusement le fond de mon
+esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans
+un monde de hasard. Mais déjà il me marquait
+la gratitude enamourée des cabotins.</p>
+
+<p>Gertrude était enchantée de mon zèle
+et me bourrait de gâteaux et de cigarettes.
+Elle voulait me prêter ses éditions originales
+et annonçait que nous allions tous vivre
+dans l’obscur enchantement des téléphonages.
+Elle me confia qu’elle ne laissait jamais
+chômer sa sensualité. Nous en étions accablés
+de preuves : la somptuosité lugubre de
+ses chambres, la musique que nous prodiguait
+une pianiste venue de n’importe quel
+coin de l’Europe et l’hébétude de ses amies,
+qui aspiraient péniblement à la licence de
+l’esprit.</p>
+
+<p>Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes
+à pied jusqu’à un bar ; nous y bûmes, nous
+y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans
+d’autres bars et nous nous quittâmes vers
+deux heures, assez ivres. Nous nous étions
+harcelés de mille questions. Aucun n’avait
+répondu à l’autre, mais il l’avait éclairé par
+ces demandes qu’il faisait en hâte et qui,
+mieux que des aveux, décelaient ses désirs,
+ses faiblesses et ses secrets. Chacun avait
+ainsi déclaré brutalement ses complaisances,
+en ne songeant qu’à pousser son inquisition,
+à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire
+de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté
+du tabac dans nos bouches et dans nos
+vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi
+cette gloutonnerie de nous-même que nous
+appelions curiosité.</p>
+
+<p>Il me confia vers la fin qu’il était affligé
+d’un inconvénient physique de la sorte dont
+on parle entre camarades français. Il amena
+la conversation sur les particularités mentales
+qui en résultaient. Il se sentait isolé, anormal,
+sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie.
+Ce désagrément durait et tournait à la
+catastrophe. Sa destinée au loin devenait
+sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé
+du reste du monde.</p>
+
+<p>— Les femmes vous manquent ?</p>
+
+<p>— Non, je ne sais plus ce qui me manque.
+Tout me manque. Mon infortune s’étend
+à des tas de choses. Je ne peux pas boire,
+enfin je ne devrais pas boire. Je ne téléphone
+pas aux amis qui m’entraînent comme
+vous, ce soir. Et puis, je suis comme impuissant,
+je prends l’habitude de me détourner
+des femmes, car si je leur fais la cour, vous
+comprenez, j’ai peur d’être mis au pied du
+mur. Alors je me conduis comme une gourde
+avec les nouvelles rencontres. Je retombe
+sur mes anciennes camarades, les jeunes filles.
+Tous les serments que je m’étais faits pendant
+la guerre de ne plus gâcher une occasion,
+deviennent inutiles. Quelle poisse !
+Ah ! aussitôt que je vais être guéri ! Mais le
+serai-je jamais ?</p>
+
+<p>Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain.
+A cause de mes dissipations du
+moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne
+le revis que longtemps après.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne
+connaissais pas. J’aperçus d’abord des figures
+nulles, ensuite Gonzague au milieu
+de plusieurs jeunes gens. Tous avaient porté
+des regards curieux vers celui qui entrait.
+Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se
+croisèrent. Il esquissa un geste, mais je
+baissai mes yeux soudain aveuglés.</p>
+
+<p>Je m’assis : le voisinage et mon esseulement
+me forcèrent à les écouter. Ils parlaient
+bruyamment ; ils affirmaient encore plus
+que la connaissance des choses qu’ils préféraient,
+l’ignorance crasse des autres. C’était
+une tablée de gens de lettres.</p>
+
+<p>Gonzague faisait parmi ses compagnons une
+légère disparate qui lui donnait l’avantage.
+Nouveau venu, il était le centre de l’attention.
+Il ne parlait pas beaucoup, d’autres
+jasaient longuement, mais on tournait la
+tête vers lui à chacune de ses remarques,
+glissées en manière de plaisanteries brusques,
+inachevées et réticentes. On l’examinait
+dans toute sa personne. Ils étaient pauvrement
+vêtus, avec une noble simplicité
+et quelques enfantillages. Lui, était costumé
+avec l’élégance téméraire des jeunes gens
+qui ne vivent pas dans un monde déterminé
+et qui les connaît, mais dans les endroits
+publics, dansoirs, restaurants, halls d’hôtels,
+où il faut forcer les regards.</p>
+
+<p>Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient
+vite de cet aspect et détournaient les yeux.
+Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec
+affectation.</p>
+
+<p>Bientôt Gonzague se retourna vers moi,
+nous nous crûmes obligés de nous serrer les
+mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans
+la contemplation ; je laissai tomber ses questions
+machinales. Il n’insista pas. Je me
+rendis indifférent et imperceptible. Il avait
+eu le temps, néanmoins, de me souffler le
+nom d’une revue littéraire, avec une précaution
+comique comme s’il eût provoqué
+la curiosité du barman et des clients. Ses
+camarades y écrivaient.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que vous devenez ? » avais-je
+grommelé.</p>
+
+<p>Il m’avait répondu : « Rien » d’un ton
+arrogant.</p>
+
+<p>Leur conversation roulait sur des inconnus
+qu’on vantait ou qu’on dénigrait à outrance.
+Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de
+traits infimes. On parla de quelqu’un qui
+collectionnait les boîtes d’allumettes de tous
+les pays. « Oui, mais Gonzague fait mieux »,
+s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son
+excellence, puis aussitôt renchérit sur les
+autres qui rappelaient ses bons tours. Pendant
+toute une semaine, il avait eu un goût
+impérieux pour les accessoires de bars : porte-allumettes,
+choqueurs, soucoupes, poquères
+d’as disparaissaient dans ses poches. A un
+autre moment, il avait convoité les boutons
+d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux
+spéciaux, il les coupait dans le métro, à la
+porte des casernes, en parlant aux chasseurs,
+sans que les bonnes gens qui en
+étaient défublés s’en doutassent. Ensuite il
+avait préféré les mouchoirs, les stylos, les
+monocles, les bâtons de rouge. Plus la
+prouesse était mince, plus elle était appréciée.</p>
+
+<p>Après l’éloge de la kleptomanie, on passa
+à l’exaltation de l’alcoolisme, des cartes, des
+courses. Ils donnaient tous les mêmes raisons
+à leurs engouements. Mais pendant
+que les autres cherchaient des remarques
+trop fines qui effleuraient les babioles dont
+ils jouaient et faisaient glisser l’esprit ailleurs,
+Gonzague se contentait de les approuver
+distraitement. Sous ses paroles insignifiantes,
+je sentais qu’il était seul vraiment épris du
+Jeu où l’on se hasarde tout entier, où l’on
+se prête au moins à une prompte usure.
+Il n’avait de goût arrêté pour aucune forme
+de son plaisir. Les combinaisons des cartes
+ou des chevaux ne le retenaient pas plus
+que les mixtures d’alcool ou les petits périls
+du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était
+pas la spéculation sur le risque, la jouissance
+de l’appréhension. Mais il avait reconnu là le
+passe-temps par excellence, le geste le plus
+vain dont il pût saluer les heures.</p>
+
+<p>En le revoyant le lendemain, car au moment
+où je sortais il avait couru après moi
+pour me proposer de déjeuner avec lui, je
+compris mieux qu’il était entièrement dominé
+par cette hantise de passer le temps, c’est-à-dire
+d’en imiter et d’en hâter la déroute par
+une gesticulation quelconque. Gonzague
+s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord
+il était ignare. Ne sachant rien du passé,
+il laissait aussi le présent lui échapper. Il ne
+lisait pas les livres, il ne regardait pas les
+tableaux, il n’écoutait pas la musique. Or
+l’art, en donnant du prix aux sensations,
+offre aux hommes leur seule chance de réaliser
+la vie. Et c’est ce dont encore lui est redevable
+la pire brute qui n’est jamais ingénue.
+Il touchait la main de fantômes brillants
+rencontrés dans les couloirs et les salons,
+il les appelait par leur nom au faible écho.
+Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent :
+sa nonchalance le livrait à tout le monde.
+Comme alors je soupçonnais mal la facilité
+de Paris, je m’étonnai d’apprendre que
+Gonzague fréquentait deux ou trois salons
+littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui
+demander la moindre garantie même proportionnée
+à son âge, une page d’écriture par
+exemple, on lui accordait à tout hasard un
+bel avenir. Gonzague n’avait que vingt-deux
+ans, mais il en savait moins qu’un enfant
+de dix ans. Je lui souhaitais un ami pédant
+qui lui fît un affront et le forçât à ouvrir la
+valise vide avec laquelle il pensait plus tard
+improviser des tours de prestidigitation.</p>
+
+<p>En attendant, il n’était pas inoccupé.</p>
+
+<p>Il avait débuté à l’ancienne mode par
+d’illusoires études de droit. Cocasse survivance.
+Mais il n’avait jamais mis le pied
+rue des Écoles, dans ce musée neuf construit
+vers un Quartier Latin totalement oublié que
+visitent des touristes japonais.</p>
+
+<p>Il était devenu tout de suite secrétaire
+d’un illustre journaliste. Passée cette petite
+porte, il s’était cru dans la littérature. Son
+patron, chaque matin, lui dictait d’un trait
+une chronique pour un journal mondain,
+un article de politique étrangère pour une
+feuille de province, une étude de mœurs
+parisiennes pour une agence américaine.
+Gonzague tapait tant bien que mal, mais
+depuis l’âge de douze ans ne songeait plus
+à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien
+normalien, ne trouva pas de son goût cette
+désuétude et le dit sur un ton de magister.
+Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe,
+qu’il n’aimait pas les observations,
+au moins celles qui étaient bien fondées,
+et que s’il ignorait la grammaire, le
+vieillard ne se rappelait pas toujours les
+bonnes manières puisqu’il lui versait son
+abondante prose tandis que, ne perdant pas
+une minute, dans la salle de bain, il satisfaisait
+d’autres besoins.</p>
+
+<p>« Pasticher en tout le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, même
+dans ses chaises percées. Maître, mon salaire. »</p>
+
+<p>Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir
+de cette réprimande. Mais il n’avait
+pas le temps d’apprendre même les rudiments.</p>
+
+<p>Il devint tout de suite le second d’un
+homme assez actif, à cheval sur la Bourse,
+les journaux et la politique. Plus une minute
+qui se défendît. Gonzague avait maintenant
+le moyen de les perdre toutes. Et sa journée
+ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune
+de ses soirées ne fût jamais libre. Je l’ai
+vu à sept heures du soir, des amis lui ayant
+fait faux-bond, affolé par la crainte de la
+solitude et de soi-même, se pendre au téléphone
+et supplier n’importe qui de le rejoindre.
+Il se serait réconcilié avec le plus
+féroce de ses ennemis, s’il en avait eu, pour
+que cette présence pût le leurrer un soir
+encore. Seul, il aurait été obligé de penser,
+de sentir. Il craignait ces mouvements inhabituels.</p>
+
+<p>Mais sa conversation n’était faite que des
+gestes maniaques d’un solitaire. Il ignorait
+grossièrement son interlocuteur ; du reste,
+neuf fois sur dix, l’autre ne songeait pas
+plus que lui à communiquer avec les humains.
+Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait
+étaient de faibles préférences qui s’étaient
+développées, faute de concurrence. Rien ne
+lui tenait moins à cœur dans ses propos que
+leur objet, puisque c’était son prochain.
+Mais le collectionneur chaque jour tripote
+toutes les pièces de sa collection. Causant
+avec n’importe qui, Gonzague le bousculait
+pour en venir à sa satisfaction et,
+une fois de plus, il passait en revue tous
+les gens qu’il connaissait. Il notait les légères
+variations du jour dans leur costume,
+leurs liaisons, leur bleuf et cela faisait un
+carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le
+caractère routinier de cette habitude, il lui
+avait cherché un prétexte passionnel : une
+soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement
+et qui lui faisait regarder,
+prétendait-il, quiconque comme un rival
+à surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague
+s’accommodait de son prochain écrasement
+par l’imminente cabale que forme tout
+le monde contre chacun d’entre nous.</p>
+
+<p>Il ne se reliait aux autres que par ces liens
+ténus de la médisance. Mais aucune amitié,
+aucun amour.</p>
+
+<p>Un camarade qui m’avait rencontré avec
+Gonzague, me demanda : « Tu vois souvent ce
+garçon ? Comment peux-tu y trouver du
+plaisir ? Il n’est pas drôle. Et puis on dit
+que ses mœurs… »</p>
+
+<p>Celui qui m’avertissait n’appartenait pas
+au même clan que Gonzague, loin de là.
+Son totem et ses tabous n’étaient pas les
+mêmes. Pourtant d’un groupe à l’autre,
+si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve
+les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont
+contemporains. Par exemple, mon ami m’avait
+dit : « Gonzague n’est pas drôle. » En quoi
+il se pliait à un préjugé universel. Est-il drôle
+ou n’est-il pas drôle ? n’échappent à cette
+question que les gens consacrés par l’argent,
+ou le nom, ou la profession, ou le vice. En
+général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa
+manière est drôle un ami confortable, une
+relation titrée, un artiste ou un homosexuel.
+Pourtant on entend de ces propos subversifs :
+« Elle a une bien belle voiture… vous savez
+qu’elle aime les femmes… mais vraiment elle
+n’est pas drôle. » Et en voilà une de qui sont
+menacés les droits souverains que lui valent
+sa richesse et son vice. Il y a des paniques
+devant ceux qui ne sont pas drôles.</p>
+
+<p>Comment est-on drôle ? On ne vous demande
+point tant des mots et des gestes d’un
+comique achevé qu’une attitude à l’égard de
+la vie, une façon d’en représenter les événements
+qui engagent vos amis à se laisser aller
+à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser
+aucune distraction à ses contemporains,
+qui ont perdu la recette des anciens plaisirs,
+qui n’en ont guère inventé de nouveaux,
+qui n’en sont que plus insatiables et prétendent
+que chaque minute leur apporte une
+sensation fraîche. Ils recherchent la variété,
+préfèrent le changement aux choses dont ils
+changent et confondent la rapidité avec l’intensité.
+Mais si, par-dessus le marché, l’ami
+indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on lui
+a passée la veille, singer deux ou trois personnes
+(les imitations sont mieux prisées que
+les portraits, qui défigurent pour rendre plus
+ressemblant et entraînent un effort,) détraquer
+toute situation d’un mot qui ramène les
+esprits à la convention de monotone cocasserie,
+alors on dira « qu’il est vraiment drôle »
+et ces menus avantages, qu’on rencontre
+d’ailleurs rarement, le mettront à une place
+enviée.</p>
+
+<p>Pensant comme tout le monde, je fus
+donc ému par les propos de mon ami.</p>
+
+<p>Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas
+Gonzague bien vif ni bien piquant. Mais une
+sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus
+justifier mon habitude et Gonzague en profita.
+Sa silhouette parmi d’autres était assez
+plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup.
+Nous parlions de nos cravates, du prochain
+match de boxe ou de l’avenir de nos camarades.
+Celui-ci entrerait-il à l’Académie ?
+Bien sûr. Celui-là serait-il sous-secrétaire
+d’État ? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait
+son monde et avant peu il serait dans le
+lit d’une héritière et dans quarante conseils
+d’administration. Nous bavardions. Gonzague
+s’acharnait à ce petit jeu, avec des
+moyens primitifs d’observation qu’il ne perfectionnait
+pas, faute de vouloir contempler
+et méditer. Il feignait de s’y reconnaître entre
+les faux-semblants de l’indolence, de la
+hâte, de la gaucherie, de la facilité. Mais,
+dépourvu de tout sens tragique, il ne percevait
+pas les inflexions secrètes d’une voix
+qui sortait de sous un masque.</p>
+
+<p>Il y avait aussi longtemps que j’avais
+quelque curiosité pour la vie privée de Gonzague.</p>
+
+<p>En cela encore semblable à mes contemporains,
+je songe anxieusement à ce qui se
+passe dans le lit d’autrui. Voici comment se
+forme cette manie. L’amour, ou comme on
+dit par découragement devant les grands
+mots et les grandes entreprises, la vie
+sexuelle, demeure notre principale affaire.
+Elle nous provoque aux exercices appropriés,
+et à tant de rendez-vous, de coups de téléphone,
+de va-et-vient, surtout elle nous
+remplit l’esprit.</p>
+
+<p>A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme
+hier. Mais nous y mettons notre tour particulier ;
+notre souci porte avec toute la frivolité
+imaginable sur les choses qui sont
+à côté, qui ne font que toucher à cette vie
+sexuelle, sur ses manifestations, sur ses
+déportements, sur ses résultats mondains,
+mais — là est notre marque — surtout sur
+son principe, sur le degré d’énergie qu’on y
+dépense, physique et sentimentale. Certes
+nous nous intéressons aux personnes, aux
+circonstances ; mais pour nous la question
+capitale est celle-ci : comment se comportent-ils
+l’un envers l’autre ? Qu’est-ce qu’ils
+donnent exactement de leurs corps et de
+leurs cœurs ? Et ce souci que par hypocrisie
+nous feignons léger et ironique est au fond
+âpre et éhonté.</p>
+
+<p>C’est que d’abord cet ordre domine encore
+les autres : il s’agit donc d’y exceller. De là,
+de ce point de vue, une évaluation perpétuelle
+de soi-même et des autres, de méticuleuses
+comparaisons. C’est que surtout cette
+grande affaire est un grand tourment puisqu’elle
+est une faillite menaçante pour beaucoup.
+L’amour est fatigué. Voilà pourquoi
+la surveillance du prochain prend la tournure
+d’une attente angoissée, sournoise, pleine
+de dispositions perfides. En l’épiant, on
+pense avant tout à la faiblesse, on s’attend
+à diverses défaillances. On s’étonne quand
+on rencontre la normale : elle paraît mystère,
+dissimulation, ou avantage éphémère. La
+curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser
+d’à peu près sûr ; mais on devine aussi,
+on invente. Et trois ou quatre légendes — ce
+sont toujours les mêmes, car les combinaisons
+ajoutées par le vice aux pratiques
+traditionnelles ne sont pas bien nombreuses — enserrent
+les isolés, les couples, les groupes
+dans leurs interprétations conventionnelles.</p>
+
+<p>Gonzague et moi nous parlions tout le
+temps de ces choses, qui, en dépit du cynisme
+trompeur des confidences françaises,
+restent secrètes pour une raison indestructible
+et éternelle : les âmes sont impénétrables
+les unes par les autres. On a beau
+avouer ses gestes, on ne peut pas amener
+à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge
+qui est au cœur de tout, l’impuissance à se
+comprendre soi-même font que les êtres qui
+se prostituent le plus hardiment restent des
+énigmes aussi difficiles que s’ils se défendaient
+par la pudeur.</p>
+
+<p>« Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il
+pas des âmes que l’air du temps a rendues
+stériles et où ne germe pas le moindre secret ? »
+J’étais alors assez inhumain pour me résigner
+à cette défaite, ou emporté par l’esprit implacable
+de la satire. Je préférais la justice à la
+charité.</p>
+
+<p>Gonzague se plaignait de n’avoir pas
+d’aventures, de n’avoir pas de maîtresses. Il
+ébauchait des badinages qui tournaient court
+en vingt-quatre heures, ou même il restait
+des semaines sans rencontrer la moindre
+occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui,
+son espoir. Était-ce la faute des femmes qui
+n’étaient pas assez jolies ou qui étaient trop
+sottes ? Était-ce la sienne ? Manquait-il
+de bonne volonté, d’indulgence, de persévérance ?
+Les explications de Gonzague étaient
+abondantes et confuses. Témoin de ces
+escarmouches, je n’étais sûr que de ce fait
+constant : toujours Gonzague interrompait
+le jeu avant même qu’on pût savoir s’il
+allait au succès ou à l’échec. Il donnait
+comme raisons : les mauvaises habitudes
+contractées pendant sa maladie, la timidité,
+l’insuffisance de relations.</p>
+
+<p>Mais ces excuses étaient en l’air et il leur
+prêtait peu d’intérêt. Son esprit était occupé
+par une lamentation assez fade, à peine
+relevée d’ironie ; il s’abandonnait à un sentiment
+de solitude.</p>
+
+<p>Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme
+pour que nous ne fassions pas toujours
+en sorte que nos langueurs les plus
+nuageuses ne s’entr’ouvrent de temps à
+autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait
+que cela changerait ou échappait des
+ricanements qui aussitôt me font croire que
+sa vie intime n’est pas aussi dépourvue
+qu’il le dit. Il sortait de sa poche un
+jeu de cartes, entreprenait une réussite et
+tout d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant
+quinze jours il aurait entamé avec une brune
+fort brillante et fort riche une grande passion.</p>
+
+<p>Il arrivait que, quelques jours après, il me
+téléphonât à deux ou à huit heures du matin
+pour m’annoncer que les cartes avaient eu
+raison.</p>
+
+<p>— J’ai sommeil.</p>
+
+<p>— Mon cher, j’ai rencontré hier au soir,
+chez des gens, une femme étonnante. Ravissante,
+tout à fait mon genre.</p>
+
+<p>— Votre genre ?</p>
+
+<p>— Mais oui, vous savez bien, une femme
+plate, sans seins, sans hanches, sans attributs.</p>
+
+<p>— Eh ! bien, tant mieux, bonsoir.</p>
+
+<p>— Hallo ! non vraiment, elle est remarquable.
+Un visage très inattendu, un masque
+mexicain, vous savez, comment appelle-t-on
+cela ?</p>
+
+<p>— …</p>
+
+<p>— Enfin, peu importe. Et un esprit assez
+curieux.</p>
+
+<p>— Bon, nous verrons. A ce soir.</p>
+
+<p>— Ah ! mais je ne la montre pas. D’abord
+elle est très difficile… Figurez-vous qu’elle
+habite… Ah ! d’abord c’est la cousine de
+Chose… Comment l’appelez-vous ?…</p>
+
+<p>Le soir, Gonzague apparaissait très soigné,
+avec un air de contentement insupportable.</p>
+
+<p>— Là, oui, ça se voit : vous venez de coucher
+avec elle.</p>
+
+<p>— Mon cher ami ! vous ne voudriez pas !
+Quelles illusions vous vous faites encore sur
+moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera
+pas libre avant mercredi. D’ici là ?</p>
+
+<p>— Et mercredi alors ?</p>
+
+<p>— Je l’emmène à un concert très ennuyeux.</p>
+
+<p>— Après ?</p>
+
+<p>— Vous pensez bien qu’il ne se passera
+rien, comme toujours.</p>
+
+<p>— Bousculez-la.</p>
+
+<p>— C’est une personne très particulière.
+Je ne sais pas d’abord si elle est sensuelle,
+cette dame. Elle est bien séduisante, en tous
+cas.</p>
+
+<p>— Vous êtes amoureux ?</p>
+
+<p>— Oh ! amoureux !</p>
+
+<p>— Bon, vous vous en fichez.</p>
+
+<p>— Ça, pas du tout. J’ai été agité toute
+la journée. Ç’a été toute une histoire de lui
+téléphoner.</p>
+
+<p>Le lendemain, il était encore pendu au
+téléphone. Mais le numéro n’était pas libre,
+ou Madame n’était pas là. Je lui parlais
+d’autre chose. Un camarade arrivait. Il y
+avait toujours quelque incident qui l’empêchait
+de revenir à l’appareil et de suivre sa
+chance. Gonzague continuait d’évoquer à
+tort et à travers le nouveau fantôme, mais
+pensait bientôt à faire un poquère.</p>
+
+<p>Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait
+enfin, mais il était calmé, inerte. Il n’avait
+plus rien à lui dire. Il répétait froidement
+ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire
+avait l’impression qu’il n’avait nullement
+désiré la revoir.</p>
+
+<p>Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était
+pas suffisant, s’il n’aimait pas sinon l’amour,
+du moins la conquête et la décision. La femme
+a horreur de l’incertitude, elle la ressent
+comme une insulte dont parfois elle se venge,
+elle en vient à pouvoir rompre un vif élan.
+Par un manque d’accent qui n’appartenait
+qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il prononçait
+l’air d’arriver d’un lointain inaccessible
+de rêvasserie, de somnolence et d’immobilité,
+Gonzague assurait bientôt son interlocutrice
+qu’il ne serait ni tendre, ni méchant,
+mais narquois, inconsistant, et qu’il
+remettrait toujours au lendemain ce qu’il
+pouvait faire le jour même, c’est-à-dire
+trouver une parole directe, bien désagréable
+ou nettement mensongère, faire sentir qu’il
+aimait les réalités et qu’il avait l’habitude
+des caresses utiles.</p>
+
+<p>Gonzague était trop averti sur lui-même,
+sinon sur les autres, pour ne pas sentir de
+temps en temps qu’il gâchait sa chance.
+Ce sentiment l’incitait à une activité passagère,
+féconde en gaffes. Ce garçon trouvait le
+moyen de se faire gifler.</p>
+
+<p>A la suite de trop maigres anecdotes, dépité,
+je le laissais en plan pendant huit jours. Et
+pour en finir, pour trouver un passe-partout
+qui fermât sa porte, j’essayais toutes les
+explications.</p>
+
+<p>D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il
+fallait dissimuler par discrétion, ou par
+honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma
+décharge que bien vite je songeais à notre
+débraillé à tous : supposer une retenue
+aussi héroïque était une grosse naïveté.</p>
+
+<p>Alors j’en venais au plus banal. Gonzague
+n’aimait pas l’amour parce qu’il n’y avait
+pas dans sa santé, dans sa constitution de
+quoi y fournir. Ou bien il avait pris goût
+aux amours autrefois défendues et tout ce que
+je voyais de ces velléités n’était que parade
+et trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait
+sévèrement de moi. Inquiet, je réfléchissais
+de plus belle.</p>
+
+<p>Je n’avais pas besoin de chercher bien
+loin dans ce qui me revenait de ses faits
+et gestes pour trouver tous les indices et les
+plus contradictoires. Gonzague était robuste
+d’aspect : comment croire à une faiblesse
+qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident,
+tout de même rare ? D’autre part,
+il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs
+notoires. Donc… Mais il y avait dans son
+esprit et dans sa conduite quelque chose
+de si divergent, de si éparpillé, que la représentation
+de Gonzague amoureux, ramassé
+par un goût quel qu’il fût, était invraisemblable.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind sc">« Mon cher ami,</p>
+
+<p>« Où êtes-vous ? Où courez-vous ? Je n’ai
+pu vous joindre à mon dernier passage à
+Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer
+votre porte, sous laquelle j’ai posé timidement
+ma carte, j’ai senti mes doigts tout
+échauffés. Votre âme en s’évadant encore
+une fois avait laissé un sillage ardent à travers
+ce seuil si souvent transgressé. Comme
+je voudrais vous suivre. Hélas ! je serais
+bientôt exténué, je me coucherais au bord
+de la route et j’y mourrais, si votre main
+si belle et si forte ne se tendait vers moi
+pour m’aider et m’entraîner. Ah ! si je
+pouvais m’appuyer un peu — oh ! si peu ! — à
+votre épaule de jeune dieu. Mon âme se
+raidirait et soulèverait mon corps. Mais où
+êtes-vous !… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant
+qu’il eût fini de s’habiller. Il avait laissé
+traîner avec affectation cette lettre sous
+mon nez. Impossible de ne pas lire la première
+page. Qu’en conclure ? L’écriture était
+aussi efféminée que le ton. Mais les initiales
+et le lieu de provenance m’assuraient qu’un
+monsieur l’avait écrite.</p>
+
+<p>Gonzague en saisissait le ridicule, sans
+doute ; je rencontrais dans la glace son
+regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et
+ce ridicule était tel qu’il m’empêchait de
+former une hypothèse.</p>
+
+<p>Pourtant je notais que Gonzague s’amusait
+de ces flatteries sournoises. Dans un
+des milieux où il fréquentait, il devait recevoir
+beaucoup de ces hommages-là. Or, à son
+insu, ne faisaient-ils pas compensation aux
+déboires qu’il s’attirait du côté des femmes ?
+Par là ne satisfaisait-il pas un peu les exigences
+de conquête et de vanité qui sont au
+cœur de l’amour. Et cela encore lui permettait
+d’attendre.</p>
+
+<p>Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage
+de Gonzague. Je m’aperçus qu’on avait
+déjà médité sur son personnage. Du moins
+c’est ce que croyait avoir fait Gertrude.</p>
+
+<p>« Ah ! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose
+curieuse ! Et comme c’est difficile de dire.
+Les gens sont inouïs. Enfin ! C’est un très
+beau garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la
+plupart de mes amies. Moi je dois dire que
+je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais
+c’est un beau garçon tout de même. Et s’il
+s’en donnait la peine, elles changeraient
+d’avis.</p>
+
+<p>« Vous croyez que les hommes ?… Comme
+ça m’amuse, comme je voudrais savoir !
+Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais.
+Il est certain qu’il est beaucoup sorti l’hiver
+dernier avec le petit Fara. Vous savez ce
+petit qui a de si jolis yeux, qui a été le
+fiancé de Floche, le petit Fara. Fara avait
+certainement le béguin. Eh ! bien, je ne sais
+pas, je ne crois pas.</p>
+
+<p>« Gonzague est très compliqué, je crois
+qu’il y a autre chose. Ah çà ! quoi ? D’abord
+je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le
+saviez pas ?… De source sûre, il a été très
+amoureux d’une femme pendant la guerre.
+Mais voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime
+pas mieux les hommes, n’est-ce pas ? A-t-il
+couché avec cette femme ?…</p>
+
+<p>« Je suis curieuse de voir ce que ce garçon
+deviendra. Vous ne trouvez pas qu’il a du
+talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans
+<i>Poètes Mineurs</i> ? Ah ! allons, avouez que
+c’est assez étonnant. Quelles images ! Oui,
+évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais
+il y a un ton…</p>
+
+<p>« Et puis enfin, c’est un drôle de type.
+On ne sait vraiment pas avec lui. »</p>
+
+<p>Me voilà lancé sur une nouvelle piste.
+Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?
+Gonzague est dans les drogues. De là cette
+indifférence, ces lointains, ces velléités narquoises.</p>
+
+<p>Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine.
+Pas moyen de rien distinguer dans ce visage
+plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est
+pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt
+ans, marquent les trépignements du plaisir.</p>
+
+<p>— Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a
+fumé toute la nuit.</p>
+
+<p>— Par exemple, moi fumer ! Pendant la
+guerre, deux ou trois fois, mais depuis…
+Comment devinez-vous ? Vraiment ça se
+voit ? Oui, j’ai fumé cette nuit. Cela ne
+m’arrive que bien rarement et je le fais sans
+conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il
+faut bien que de temps en temps je passe la
+nuit. Quand je rentre chez moi, le matin,
+j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque
+chose… ou rien. Mais enfin… Je n’ai pas de
+maîtresse en l’honneur de qui je pourrais
+découcher.</p>
+
+<p>— Farceur. Vous vous gardez bien de faire
+le nécessaire — ce qui ne serait pas grand’chose — pour
+qu’une demi-douzaine de
+bonnes filles s’intéressent à vous. Gonzague,
+vous vous foutez de moi. Enfin, qu’est-ce
+que vous aimez ? Autre chose ?</p>
+
+<p>— Mais non, mon cher, quel enfant vous
+faites. Vous croyez que c’est plus ingénieux
+d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal
+que vous. J’aime beaucoup les belles dames.
+Seulement je ne sais pas y faire, voilà tout.
+Alors je reste chaste pendant des mois, des
+années. Voilà ce que vous ne pouvez pas
+imaginer, hein ?</p>
+
+<p>Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon
+indifférence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit
+à la maîtrise dans sa manière. Il put
+croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon
+Gonzague était une boule parfaitement polie,
+abandonnée par un point fuyant de sa rotondité,
+sur un billard idéalement plat, à tous
+les carambolages.</p>
+
+<p>A huit heures du matin, il sautait de son
+lit dans son bain, dans un taxi et la ronde
+commençait. D’abord au bureau de l’homme
+d’action. Son coup d’œil glissait sur les journaux.</p>
+
+<p>Les dépêches réduisent le geste des peuples
+à un cérémonial décharné. A cause de son
+ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire
+en cours, Gonzague avait beau jeu
+à se moquer des batailles, des congrès, des
+discours.</p>
+
+<p>De la vie des hommes, bien qu’elle ait
+peu de fond, il n’affleure pourtant rien dans
+toute cette flore de papier, où l’encre fait
+une sève trompeuse. Il faut un art assez
+réfléchi pour voir perler le signe qui, une
+seconde au coin d’une page tout de suite
+glissée aux égouts, annonce l’accumulation
+inévitable, la prochaine rupture. La Presse
+est une vieille église où les moulins à prières
+remplacent toute oraison véridique. Nos contemporains
+y passent plusieurs fois par jour
+et font leurs génuflexions distraites devant
+les images mornes d’un monde déjà disparu.</p>
+
+<p>Gonzague sentait confusément ce perpétuel
+décalage et il croyait rattraper la vie
+en courant aux faits-divers. Mais les journaux
+sont aussi fermés à la grave vérité d’un
+crime qu’au sens véritable de ce grand silence
+qui pèse sur le monde.</p>
+
+<p>L’homme d’action arrivait et lisait son
+courrier. Lettres d’amour, d’un sordide
+amour. On y apprenait que des hommes existaient
+quelque part, hors des murs de ce
+bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs
+complices ils confiaient leurs misérables désirs.
+A quelles sombres tribus appartenaient-ils ?
+Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres
+sacrés.</p>
+
+<p>« Ah ! si vous pouviez nous procurer ce
+manganèse. Nous le convoitons avec tant
+d’amour. Quelles choses profitables nous en
+ferions. Si c’est oui, vous obtiendrez de nous
+tout ce que vous voudrez, sauf le cœur. »</p>
+
+<p>« De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel
+qu’elles montent. Oui ; elles montent les
+de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez
+au ciel l’étoile de la de Beers. 950, 960.
+Un petit sou, s’il vous plaît, je prie pour
+vous. »</p>
+
+<p>On y répondait par la dictée aux sténographes,
+et sèchement. Sans cesse le téléphone
+et au bout du fil les hommes masqués. La
+navette reprenait. L’action est faite de mille
+riens. Quel va-et-vient d’augures dans les
+bureaux pour prolonger le mouvement
+endormi et de moins en moins vaniteux de
+l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il ?
+Personne ne le sait, mais il faut bien, faute de
+guerres, de famines et de pestes, que s’occupe
+cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes,
+d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs,
+de chanteurs, de gâcheurs, depuis cette
+rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche
+et du patron qui s’improvise, jusqu’au
+geste égaré de l’homme dans la rue qui
+achète l’article. Quel encombrement merveilleux
+et quelle suave mêlée ! Quelle luxuriance
+abstraite sur le thème.</p>
+
+<p>Gonzague bâclait, du reste, sa besogne
+et fuyant devant l’horreur de ce qu’il faisait,
+glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il
+allait faire, possédé par la fringale d’une
+seule sensation : passer d’une chose à une
+autre. Il avait imposé à son patron son style
+lunatique. Il passait de longs moments entre
+le coiffeur, la manucure et le pédicure, au
+hammam, dans les bars où il pariait, téléphonait,
+buvait, retéléphonait et entretenait
+mille conciliabules. Il déjeunait et dînait
+à droite et à gauche. Il faisait même quelques
+visites. Non pas qu’il eût beaucoup de points
+d’appui dans la ville — il était trop nonchalant
+et trop timide — mais six ou sept
+maisons où l’on va au moins une fois tous
+les huit jours suffisent à remplir la semaine.</p>
+
+<p>Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix
+heures, un acte dans un théâtre, ou plutôt
+trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque,
+ou les cinq dernières minutes d’un concert
+Il entrait partout sans payer et ce privilège
+qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait,
+lui comme eux, dans l’idée fantastique
+de sa notoriété.</p>
+
+<p>Puis il traînait dans les bars, les garçonnières,
+les boîtes de toute sorte, les fumeries,
+les tabagies, voire deux ou trois salons où
+au-dessus de cent mille francs de rentes
+de jeunes ménages bourgeois s’essaient au
+mécénat.</p>
+
+<p>Toute cette frénésie n’était qu’immobilité
+morne, contemplation fainéante, attente stérile.</p>
+
+<p>Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient
+pas sa disposition d’esprit : ils voyaient que
+l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé
+dans ce qui l’occupait avec eux, qu’il ne songeait
+pas, malgré tant d’encouragements
+poétiques, à croire au Génie des Affaires.
+Dépités, ils ne faisaient aucun cas de lui.</p>
+
+<p>Il en était ainsi partout. Où il arrivait,
+Gonzague de lui-même s’encageait dans un
+treillis brillant de paroles qui le séparait
+des choses et au milieu de la fête, dans un
+trépignement intérieur, immobile à force
+d’agitation, il prenait aux ébats des autres
+une part inconnue, qui le laissait affreusement
+insatisfait.</p>
+
+<p>Gonzague passait des heures dans les
+dansoirs, mais il ne dansait pas. C’était
+assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec
+les femmes ; c’était se priver d’un avantage
+qui compense la pauvreté, la nullité
+sociale.</p>
+
+<p>Gonzague était partout et n’était nulle
+part. Il restait en dehors de tout. Son manque
+d’argent n’était pas fait pour améliorer
+cette situation. Il en gagnait peu. Les taxis,
+les restaurants, les bars, les cigarettes, les
+à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient
+vite ses pauvres billets. Il tapait ses amis, sa
+famille, son patron et s’arrangeait à peu
+près. Mais il était toujours à court.</p>
+
+<p>De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance,
+le gâchis de sa vie formaient un
+sentiment obscur qui se crispait autour de
+cette question d’argent. Gonzague était
+trop peu attaché à soi où il ne trouvait
+pas ce sens avaricieux de ses qualités, cette
+manie de la grandeur, ce besoin angoissé
+de l’inégalité qui font les grandes fortunes ;
+il se laissait trop facilement piper par ses
+divertissements pour se sentir amer, mais
+il s’impatientait et se butait contre cet
+obstacle.</p>
+
+<p>A cause de ce sentiment de pénurie sur
+lequel il se fascinait, ce garçon, qui méprisait,
+en raffinant sur l’ignominie des propos,
+les mœurs bourgeoises de ses parents, finissait
+par vivre plus mesquinement qu’eux.
+Car entre ses appétits que son imagination
+avait accrus et ses moyens, il y avait un
+espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement
+son orgueil, mais qu’il ne se décidait
+jamais à franchir, s’accommodant de subsister
+dans la lésine de ses passions. Par exemple,
+il pouvait vivre sans auto, ce qui diminuait
+de cinquante pour cent (estimait-il) le rendement
+de ses sens.</p>
+
+<p>Tout au plus jouissait-il sur un mode
+ironique de la richesse de ses amis.</p>
+
+<p>Il se consolait par cent paroles : il se
+prostituerait aux hommes, aux femmes ;
+il écrirait en trois semaines un roman pornographique.
+Il passa tout un soir à calculer
+le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire
+par jour pour briguer en temps utile un des
+prix de l’année.</p>
+
+<p>Il traîna, un été, dans une ville d’eau,
+derrière une jeune fille plutôt riche à qui
+dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant,
+sa convoitise. Ce n’était pas pour la
+choquer, mais encore aurait-il fallu qu’il
+la courtisât chaleureusement.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois il parla de pays où l’on
+faisait fortune.</p>
+
+<p>Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement
+au succès littéraire. Il n’écrivait
+pas, mais il continuait de fréquenter ces
+jeunes littérateurs avec qui je l’avais vu.</p>
+
+<p>Ceux-ci étaient lents à se remettre du
+plaisir où les avaient jetés son désarroi
+d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées,
+son modernisme suffisamment maladroit
+pour paraître une parodie, et enfin le
+soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages
+qu’il avait sur eux. Parce qu’ils se
+méfiaient de leur métier, les ravages qu’un
+profane pouvait faire parmi eux n’étaient
+comparables qu’à l’affolement que provoque
+dans quelques salons l’apparition d’un écrivain
+célèbre.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, Gonzague représenta
+assez bien sous une forme naïve, inattendue
+et amusante leur idéal.</p>
+
+<p>Les attributs de la personnalité étaient
+brisés ou pervertis. L’esprit créait chaque
+matin et dévorait avant le soir sa façon
+d’être du jour. La volonté faisait des crochets,
+semblait s’anéantir, puis soudain ressurgissait
+dans quelque éclat. Les passions
+n’étaient pas combattues, mais déviées vers
+des débouchés imprévus. Il fallait rompre
+à tout prix unité et continuité. N’importe
+quel mouvement violent était bon qui leur
+donnât la sensation d’un brassage énergique :
+négation, paradoxe, illogisme, contradiction,
+enfin toutes les combinaisons possibles de
+l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses
+que celles de l’amour.</p>
+
+<p>Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de
+force, se fatiguait et devenait épais. Alors
+ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une
+idée se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation
+perpétuelle qui leur semblait être
+prospérité cérébrale, ils étaient à la merci
+d’une surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague
+qui n’était que manies et trucs, faibles
+manies devenues des trucs timides, leur en
+imposait.</p>
+
+<p>Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique.
+Des négations à la vanvole n’expulsent
+pas les préjugés, il faudrait pouvoir
+les extirper. Autant s’arracher l’âme.</p>
+
+<p>La vie qu’ils aimaient et qui était forte
+en eux, incita les camarades de Gonzague
+à un brusque réveil hors de ces somnolences
+acharnées. C’est ainsi qu’un jour ils
+regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux.
+Ils le chassèrent en le huant et en
+proférant les raisons les plus enthousiastes.
+Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des
+espaces le groupe d’hommes le plus farouchement
+attaché à soi-même, comme un peuple
+qui a perdu son terroir et qui va errant, une
+poignée de terre dans un sachet sur la poitrine.
+Mais ce fut plus tard…</p>
+
+<p>En attendant, le jeu à la mode, là et
+ailleurs, était le jeu du chat perché. On se
+jetait dans cet exercice par terreur d’assumer
+une responsabilité intellectuelle et de donner
+prise à la raillerie d’un plus mobile que soi.
+On vit de vieux messieurs, toujours séduits
+par l’inquiétude des adolescents et amoureux
+de toute frayeur, se mêler dans la partie.
+Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue
+à une découverte baroque, avec l’espoir
+qu’un camarade serait toujours d’une seconde
+en retard.</p>
+
+<p>Et comme il y avait longtemps qu’on
+avait épuisé l’extraordinaire, on en revenait
+à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin
+en sens inverse. On s’arrêtait soudain devant
+l’Arc-de-Triomphe : « Comme c’est bien,
+parce que ça a voulu être bien, et c’est
+bien en effet. » Quitte à repartir vers Luna-Park :
+« Comme c’est bien, parce que c’est
+mal. »</p>
+
+<p>Gonzague fit découvrir à ses amis dans
+l’espace de quinze jours un chanteur populaire,
+célèbre depuis vingt ans, un acteur de
+province qui venait de reprendre le Guignol
+des Champs-Élysées, une somnambule, Landru,
+une femme qui n’avait rien pour elle
+et le génie d’Alfred de Musset.</p>
+
+<p>Ces expériences et ces succès le laissaient
+farouchement triste. Il sentait que son crédit
+s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une
+partie du temps, loin de ses compères et bien
+qu’il ne se défît jamais de leurs manies
+communes qui faisaient office de sortilèges
+et qui maintenaient autour de son esprit,
+partout où il allait, un cercle magique, il
+voyait bien qu’il n’arrivait point par là à
+tromper toutes ses envies.</p>
+
+<p>Il en vint à des gestes excessifs. Il parla
+de suicide. Confiant dans l’inépuisable crédulité,
+il se décida à découvrir cette source
+de faits-divers.</p>
+
+<p>Selon la méthode admise, il fallait d’abord,
+par toutes sortes de plaisanteries traîtresses,
+de cet acte qui a joué un rôle capital dans
+l’existence de beaucoup d’hommes d’action
+et de passion, faire la plus démodée, la plus
+fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies
+qui prennent place dans la carrière
+d’un homme entre sa première communion
+et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer
+tout ce qu’il y a de convenu, d’inefficace,
+de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce
+coup de partie par quoi on pense mettre
+tous les atouts dans son jeu.</p>
+
+<p>Mais comment sortir de là, comment
+renverser le raisonnement, en venir à l’apologie ?
+Il n’y avait qu’à continuer tout droit.
+Cet acte ridicule, non pas absurde (trop
+grand mot qui les eût effarouchés), mais plat,
+indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible.
+« Le matin en me couchant, au lieu de tourner
+le bouton électrique, sans faire attention,
+je me trompe, j’appuie sur la gâchette. »</p>
+
+<p>Ceci transporta Gonzague et ses amis.
+Pendant quelque temps, il vécut dans un
+état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté
+le suicide. Il ne savait plus s’il était
+mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il avait
+fait craquer un tison dans la nuit.</p>
+
+<p>Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité,
+l’homme d’action mit Gonzague
+à la porte. Gonzague garda un taxi toute
+une nuit pour user un reste d’argent dans
+de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma
+porte. Je claquai la portière : excédé, je
+quittais Gonzague pour toujours.</p>
+
+<p>Je fus invité à passer Septembre dans les
+Baléares où Gertrude avait aménagé un
+ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis
+Gonzague. Avec notre affectation de muflerie,
+ou notre goût désordonné pour la
+vérité, je lui dis mon déplaisir de le revoir.
+Il fut ravi de cette marque d’intérêt et pendant
+les séances du culte superstitieux que
+sur la plage nous rendions au soleil il ne
+manquait pas de s’allonger à mon côté.</p>
+
+<p>Gertrude était vierge et en donnant le
+change par quelques excès de langage, se
+gardait pour un mari qu’elle appelait et qui
+du reste lui vint, l’hiver suivant, sous la
+forme radieuse d’un champion de golf. En
+attendant la saison des accomplissements — dont
+on a le droit de se demander s’ils ne
+furent pas médiocres, car une distance anormale
+s’était allongée entre son cerveau et
+son ventre, et le champion, fort timide au
+lit, ne semblait pas de ceux qui remettent
+de l’ordre dans une femme — Gertrude continuait
+d’étudier théoriquement la sensualité.
+C’est pourquoi elle nous exposait aux feux
+célestes.</p>
+
+<p>Il est donné à bon nombre de nos contemporains,
+qui ne se livrent pas à certaine littérature
+et aux drogues, de découvrir une
+autre littérature et les sports. Le sport pour
+ceux-là n’a jamais été une passion ni un
+goût, mais il est devenu promptement une
+manie. Ils sont opprimés par un souci de
+plus en plus anxieux de conservation qu’ils
+ne voient pas voisiner avec l’idée romantique
+de destruction et de mort qui flatte les
+autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent
+les gros efforts : par exemple, ils se soumettent,
+mollement allongés, à l’action de l’astre qui
+doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse
+vitalité. Bientôt ils perdent de vue le but.
+Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit
+plus que de montrer à Paris au retour une
+peau passée à la flamme. Pour les femmes,
+c’est un fard.</p>
+
+<p>Nous usions donc cinq heures par jour
+à nous noircir. Nous descendions du nid de
+pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à
+une heure ou deux, nous étions vautrés,
+tout nus, protégés seulement par des lunettes
+d’écaille et un numéro mal coupé de la <i>Nouvelle
+Revue Française</i>. Le soleil, étonné de
+notre témérité, grondait et nous battait
+comme plâtre. La punition était douce. Nous
+nous plongions dans la mer, après nous être
+conformés aux rites suédois. Quel peuple
+ennuyeux ! Une, deux. Une, deux.</p>
+
+<p>Tout cela n’était pas très laid ; Gertrude
+avait des seins parfaits auxquels nous ne prenions
+pas garde. Les fastidieuses grivoiseries
+moururent dans cette Baléare, au bout de
+peu de jours ; nos propos étaient chastes,
+ainsi que les vingt-quatre heures de la journée.
+Ceux d’entre nous qui avaient des femmes
+n’avaient pas l’impression de les risquer
+parmi les célibataires. Tout se détendait dans
+ce feu et cette eau.</p>
+
+<p>Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs ;
+je n’avais plus de nerfs, ou ils étaient occupés
+à transmettre à mes muscles des ordres,
+comme ceux qu’on entend dans la cour d’une
+caserne : une, deux. Gonzague d’ailleurs se
+montrait sous un autre jour. Dès le premier
+matin, à cause d’un geste ou d’une parole que
+je ne me rappelle plus, nous nous étions
+regardés les uns les autres, et nous avions
+compris que ce Gonzague trépidant était fait
+comme tant d’autres pour la paresse du nègre.</p>
+
+<p>Que la femme pile le millet, l’homme fumera
+sa pipe. Confions-nous un instant
+au bonheur improbable de nos ancêtres.
+Gertrude, passez-moi le tabac. Et dire qu’il
+y en avait parmi eux, il y a trois mille ans,
+qui aspiraient à s’enfermer dans un cabinet
+de banquier. Les colonnes de chiffres secrétées
+par les enregistreurs envahissent le
+lieu comme le cactus l’Australie, et l’homme
+est taraudé par mille coups de téléphone
+muets comme par la dent du lapin.</p>
+
+<p>Les humains à travers les siècles se divisent
+en deux bordées de tribord et de bâbord :
+ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui
+naîtront pour le passé. Ne parlons pas de
+ceux qui se fichent du tiers comme du quart ;
+ils sont trop. Mais louons les princes qui sont
+toujours contents et qui, couchés sur le dos,
+par la mémoire et la prophétie, jouissent
+de tout le temps.</p>
+
+<p>Gonzague dormait en même temps que
+tout le monde. Dans nos jeux, sa supériorité
+était manifeste. Pendant les repas,
+son appétit et son humeur allaient de pair.
+Il ricanait moins, il grimaçait moins et
+pouvait même parler des absents sans cette
+inquiétude qui lui faisait à Paris en cinq
+minutes prodiguer le bois vert sur le dos de
+n’importe qui, puis se perdre en réticences
+complices comme si l’autre avait été là et
+qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte
+à le recharger à fond dans la cinquième minute,
+par peur d’avoir été conciliant, ou
+surtout d’avoir marqué trop d’estime pour
+l’intelligence de quelqu’un.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais, par le dernier bateau, nous arriva
+Joan Daimler. Était-ce une Américaine,
+une Européenne ? Nul ne le savait, et c’était
+pourquoi Gertrude l’avait invitée. L’explication
+la plus courante eût été qu’elle fût
+Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une
+chose : c’est qu’elle avait un mari en Amérique
+qui lui prêtait amicalement son nom
+et lui envoyait des dollars. Ce qui faisait
+frôler à la jeune femme le domaine de la fable.</p>
+
+<p>Elle parlait parfois de ses origines, mais
+on n’y comprenait rien. Il semblait que,
+née au croisement des races, elle ne se rattachât
+qu’à sa mère, voyageuse et amoureuse.
+Le lieu de sa conception ou de sa nativité
+ne signifiait rien. Un homme au monde
+pouvait être sûr qu’il n’était pas son père,
+c’était le Hongrois qui, vers le temps où
+Joan apparut, était le mari de sa mère.
+Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans
+lui donner un autre point de repère.</p>
+
+<p>Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un
+vague prestige, et en fut ravi.</p>
+
+<p>Joan Daimler était encore innommée.
+N’ayant pas encore reconnu tous les morceaux
+de sa personne, qui lui arrivaient des
+quatre coins du monde, elle n’était pas
+encore tombée d’accord avec elle-même.
+Mais elle n’y manquerait pas. Le cosmopolitisme
+est l’état le moins irréductible, le
+moins durable. Certes Joan avait traîné
+dans des hôtels, des paquebots, des trains.
+Mais elle avait passé toute son adolescence
+à Paris, dans l’Ile Saint-Louis et avait reçu
+un enseignement bien ordonné d’un prêtre,
+spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était
+pas une petite folle.</p>
+
+<p>Cette jeune femme de vingt-trois ans venait
+d’être un peu relâchée par son mari, amoureux
+agréable pendant un an, mais soudain saisi
+par le génie des affaires. Elle avait de l’argent,
+elle se promenait. Elle était sérieuse,
+peut-être pour plusieurs années, peut-être
+pour toujours, comme tant d’autres femmes.</p>
+
+<p>Les uns la trouvaient sotte, les autres
+intelligente. Ses os un peu gros n’étaient
+revêtus que de muscles fins et de peau
+brune. Un front renflé, un nez sortant d’un
+profond enfoncement et obligé de pointer
+pour que le profil atteignît à la courbe idéale,
+des lèvres un peu contractées sur un imperceptible
+sourire continuel qui a dû cesser
+un jour ou l’autre. Le menton ? solide.</p>
+
+<p>Je raffole des nouvelles rencontres : quand
+devant moi deux êtres apparaissent l’un
+à l’autre pour la première fois, je crois que
+tout est remis en question par la vertu de
+ce contact. La vie la plus décidée ou la plus
+épuisée peut prendre un cours inattendu
+ou se regonfler.</p>
+
+<p>On vit tout de suite que Mrs Daimler avait
+distingué Gonzague, qui de son côté remuait
+un peu. Les choix de l’amour sont explicables :
+on en peut toujours donner des
+raisons qui sont satisfaisantes et qui se
+réduisent à la méthode arithmétique : addition
+et soustraction. Gonzague l’emportait
+sur tous les hommes présents. Dans nos
+courses et nos luttes, il montrait sa force.
+Il primait aussi dans la conversation par
+une abondance vaine et irrésistible. Aucun
+d’entre nous n’inquiétait son assurance. Trois
+des hommes présents étaient mariés et s’occupaient
+de leurs femmes qu’ils aimaient
+par rencontre. Ils étaient las des aventures,
+comme du reste les trois célibataires fourbus
+par les fastidieuses facilités de Paris.</p>
+
+<p>Mrs Daimler se tournait bonnement vers
+le seul garçon disponible. Par souci de confort,
+pour qu’on portât ses menus fardeaux
+et qu’on l’escortât dans une promenade à
+pied.</p>
+
+<p>De telles raisons sont suffisantes.</p>
+
+<p>Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas,
+ils s’intriguèrent. Quelqu’un en fut satisfait,
+Gertrude. Elle rêvait de complications.
+Elle parvint à leur en donner l’illusion, en
+même temps qu’à elle-même. Elle prenait
+souvent à part l’Américaine — comme nous
+disions — et la chapitrait.</p>
+
+<p>— Comment trouvez-vous Gonzague ?</p>
+
+<p>— Charmant garçon. Qui est-ce ?</p>
+
+<p>— C’est un garçon très curieux, vous
+verrez ?</p>
+
+<p>— Ah ! en quoi est-il curieux ?</p>
+
+<p>— Vous ne vous imaginez pas. Drôle de
+corps.</p>
+
+<p>— Oh ! mais, dites-moi.</p>
+
+<p>— Il est très difficile, terriblement perspicace.
+Je ne l’ai pas encore vu pris par une
+femme.</p>
+
+<p>— Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.</p>
+
+<p>— Que si. Seulement il cache son jeu.</p>
+
+<p>— Vous croyez.</p>
+
+<p>Joan ne cherchait pas aventure. Mais
+tout humain est aux aguets, et il n’y en a pas
+un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie
+pour l’ombre.</p>
+
+<p>Gonzague interrogeait Joan. Il faisait
+pleuvoir sur elle les questions indiscrètes
+ou saugrenues. Joan écoutait ; elle n’était
+pas revenue en France pour revoir le Musée
+du Louvre, mais elle voulait bien achever
+de connaître cet esprit français qui s’exerce
+infatigablement sur les choses de l’amour.</p>
+
+<p>« Aimez-vous votre mari ? » Première
+soirée, première cigarette.</p>
+
+<p>— Vos questions sont trop vagues pour
+qu’on y réponde.</p>
+
+<p>— Bon. Aimez-vous faire l’amour ?</p>
+
+<p>— On n’est jamais sûr de ces choses-là que
+par comparaison.</p>
+
+<p>— Et encore ! appuya Gertrude à tout
+hasard.</p>
+
+<p>— Vous sentez-vous le génie de l’amour ?</p>
+
+<p>— Et vous ?</p>
+
+<p>— Oh moi !</p>
+
+<p>— Eh bien, quoi ?</p>
+
+<p>— Moi, je rate les trains.</p>
+
+<p>— Vous êtes jeune.</p>
+
+<p>— Vous ne vous êtes pas regardée.</p>
+
+<p>Quand on parle d’amour, c’est la femme
+qui est interrogée et qui fait semblant de
+ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent,
+abonde en propos si audacieux qu’ils ne
+portent pas. Quand on traite de la conduite,
+des mobiles, des fins dernières, l’homme
+prend la parole et rien ne peut l’arrêter.
+La femme fait semblant de questionner,
+d’écouter, s’en moque, transpose tout.</p>
+
+<p>Donc Joan :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>— Pas vrai.</p>
+
+<p>— Un tas de choses qui ne me distraient
+guère.</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Des affaires, de la littérature…</p>
+
+<p>— Mais c’est varié, c’est amusant.</p>
+
+<p>— Je ne fais pas tout cela très bien.</p>
+
+<p>— Tant pis pour vous. Vous m’agacez.
+Comment pouvez-vous me parler des médiocrités
+que vous vous permettez ?</p>
+
+<p>— Je ne vous fais pas la cour.</p>
+
+<p>— Comme vous n’êtes pas une vraie brute,
+vous devriez être spirituel.</p>
+
+<p>— Vous aimez les comédies de caractères.</p>
+
+<p>— J’aime les caractères.</p>
+
+<p>— Les femmes sont mauvais juges. Leur
+point de vue est trop spécial. Et puis, qu’est-ce
+qu’un caractère ? l’absence de tous les
+autres.</p>
+
+<p>— Allez chercher la périssoire.</p>
+
+<p>Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien
+étriqué devant ce touriste qui ne demandait
+pourtant qu’à l’apprécier. Il était très
+agréable en caleçon de bain. Ceci encore
+n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était
+allumé dans ses yeux.</p>
+
+<p>Gertrude était ravie et s’écriait :</p>
+
+<p>— Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires
+les plus étonnantes. Seulement il n’est
+pas comme vous, il est discret. C’est un type
+très bien. Je le trouve follement sympathique,
+en ce moment.</p>
+
+<p>Ces années-ci, nous avons une façon d’insister
+qui nous fait croire à l’acuité de nos
+nerfs, sinon au raffinement de nos manières.
+Nous mîmes tous un zèle excessif à favoriser
+l’intrigue entre Joan et Gonzague. Nous
+nous y prenions assez habilement ; il y a
+de l’entremetteuse chez la plupart des contemporains.
+Pourtant les deux intéressés
+souffrirent bientôt d’un environnement électrique ;
+leurs pulsations étaient à la merci
+de la sensibilité de leurs compagnons. Cette
+délicatesse de perception, ils la possédaient
+aussi et, avant même de les achever, ils se
+dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient
+à leurs oreilles comme dans une maison
+déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.</p>
+
+<p>Les gestes même auraient-ils pu les sauver
+de cet envoûtement ? Ils étaient si prévus.
+A chaque repas nous faisions l’examen microscopique
+de leurs lèvres.</p>
+
+<p>Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait,
+elle le prit au pied de la lettre et l’écarta
+un peu.</p>
+
+<p>Pendant deux ou trois jours, il avait été
+assez gaillard, et même il n’avait pas manqué
+de jactance. Il retomba d’une minute à
+l’autre dans son caractère. Il nous prit à
+part les uns après les autres, hommes,
+femmes et domestiques. Il nous dit quel avait
+été son espoir, comme il avait été près du
+but, sa récente déconvenue.</p>
+
+<p>Gertrude était ravie de son trouble qu’elle
+me donnait comme preuve de l’authenticité
+de notre ami. Comme je n’avais rien à faire
+dans cette Baléare, je causais avec elle.</p>
+
+<p>— Alors, votre Gonzague, il est comme
+tout le monde ?</p>
+
+<p>— C’est selon…</p>
+
+<p>— La première femelle venue, et le voilà
+un peu agité. Vous avez bien vu, pendant le
+déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à
+Mrs Daimler.</p>
+
+<p>Elle voulait que son héros fût à la fois
+étrange et capable des mêmes réactions que
+tout le monde.</p>
+
+<p>— Il est sensible, c’est ce que vous n’avez
+jamais voulu croire. Mais il ne perd pas la
+tête, allez… Du reste, Joan en vaudrait la
+peine. Je trouve décidément que tout en elle
+est d’une distinction. Si elle s’habillait
+mieux…</p>
+
+<p>— Cette femme-là n’existe pas. Elle existera
+peut-être un jour, oui. Vous, Gertrude,
+vous ne pouvez pas la vanter sérieusement.
+Hein ! entre nous ?</p>
+
+<p>Gertrude se gonflait de vanité.</p>
+
+<p>C’est alors qu’apparut un noble Espagnol
+qui habitait dans le voisinage. D’un regard,
+il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était
+revenue.</p>
+
+<p>Elle avait repris le bateau par amour des
+vieilles choses, croyait-elle. Malentendu qui
+règne entre les deux continents et qui fait
+l’affaire des Compagnies transatlantiques.
+En réalité, quand on aime le passé, c’est
+qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois,
+ce fut la jeunesse. Ce que les Américains
+goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique
+ou de la Méditerranée, c’est une jeunesse
+persistante, qui s’est préservée. Joan
+ne pouvait mieux la trouver que chez cet
+Espagnol intact depuis des siècles, conservé
+par sa civilisation.</p>
+
+<p>Gonzague, incertain, ambigu à cause de
+son jeune âge, mâtiné de ses propres innovations
+et des habitudes de son père, ce
+n’était rien pour Joan qui nous demandait
+ce que nous-mêmes allons chercher chez
+les Arabes, les Persans, les Indiens. Car si
+nous sommes jeunes, nous le sommes moins
+que les Orientaux ou les Méridionaux.</p>
+
+<p>Mais nous sommes moins vieux que les
+Américains, le plus vieux peuple qu’on connaisse.
+Leur sénilité est faite de toutes les
+vieilleries du monde. Ils ne l’ont pas encore
+dépassée par une nouvelle naissance, où
+apparaîtrait leur originalité. En attendant,
+plus avancés que les Européens dans l’évolution
+mécanique, plus abstraits, ravis au
+plan absurde de leur confort, plus éloignés
+du point de départ de la Nature qui, dans sa
+naïveté, est passion et douleur, angoisse
+et mystère, ils sont d’autant plus vieux.</p>
+
+<p>Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et
+Gonzague rentra dans le rang.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques jours après, nous étions, Gonzague
+et moi, à Marseille, traînant le soir
+dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y
+retrouver et me mena dans un certain endroit.</p>
+
+<p>— Oh ! ce n’est pas très drôle. Mais enfin,
+ça n’est pas mal tout de même. Ç’a a un côté :
+vertu ancienne, assez touchant. C’est comme
+vous voudrez, du reste, nous pouvons aussi
+bien nous coucher.</p>
+
+<p>Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un
+peu ma curiosité et me fit accepter la corvée
+de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais
+prévu : saleté, tristesse, platitude, tout sauf
+ceci, que Gonzague, sans rien perdre de sa
+réserve, jeta des regards fort vifs sur une
+vieille sorcière peinte de couleurs sauvages.</p>
+
+<p>Je le regardais furtivement, mais une odeur
+fade de bureau de placement me força de
+sortir et de laisser là mon verre de bière.
+Il me suivit.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague ?
+Cela vous intéressait.</p>
+
+<p>— Oui, assez.</p>
+
+<p>Nous continuâmes d’errer, la nuit était
+chaude, nous buvions çà et là. Gonzague
+poussait des soupirs, brûlait cigarette sur
+cigarette.</p>
+
+<p>— J’ai envie de faire l’amour ce soir.</p>
+
+<p>— Avec qui ? Mrs Daimler ?</p>
+
+<p>— Loin. Trop beau.</p>
+
+<p>— Hum ! Trop beau ?</p>
+
+<p>— Elle était très bien ; l’Espagnol aussi,
+du reste. Je n’en sortirai pas.</p>
+
+<p>— De quoi ? de votre chasteté ? C’est
+une blague. Vous n’étiez venu qu’une fois
+à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant
+bien repéré certains coins et la vieille a eu
+l’air de vous reconnaître.</p>
+
+<p>— Oui… Naturellement, ma chasteté n’est
+même pas vraie. Trop beau, aussi.</p>
+
+<p>— Je m’en doutais.</p>
+
+<p>— Oh ! avouez que vous avez marché
+comme les autres. Du reste, je ne vous trompais
+pas, au fond, je suis chaste.</p>
+
+<p>— Vous devenez ridicule avec vos petits
+mystères. Allez-y. Parlez, et nous pourrons
+enfin ne plus revenir là-dessus.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous voulez que je vous
+dise ? Je n’ai rien, rien à raconter.</p>
+
+<p>— Vous avez le goût des femmes comme
+celles que nous avons vues, tout à l’heure.
+Avouez que si vous vous abstenez des
+femmes propres, c’est parce que les femmes
+un peu sales…</p>
+
+<p>— Vous êtes toujours le même. Quand vous
+tenez une nouvelle hypothèse, vous lâchez
+toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune.
+Je ne suis pas si simple.</p>
+
+<p>— Oh !</p>
+
+<p>— A certaines époques, mais jamais d’une
+façon suivie, il m’est arrivé de passer dix
+minutes avec de ces femmes.</p>
+
+<p>— Vous avez des sens ?</p>
+
+<p>— Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je
+n’ai jamais eu de maîtresse, je n’ai jamais
+poussé une intimité quelconque avec une
+femme dans une chambre, dans un lit. Je n’ai
+jamais tutoyé une femme, je ne me suis
+jamais déshabillé…</p>
+
+<p>— Mais cette passion que vous avez eue
+pendant la guerre, m’a-t-on dit, pour une
+personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne
+sais plus, elle ne vous a pas mené jusqu’au
+bout ?</p>
+
+<p>Gonzague marqua un silence.</p>
+
+<p>— … Madame Lemberg, c’est vrai, dire
+que je ne vous ai jamais parlé d’elle.</p>
+
+<p>Et soudain il me raconta une vague aventure,
+avec abondance, et l’étonnement de
+pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui
+lui appartînt. Il s’embrouillait, sautait en
+avant, reculait, ne pouvait fixer certains
+points et revenait sans cesse sur d’autres.
+Il me fallait l’arrêter, l’interroger, réfléchir.
+Mais ai-je fait tant d’efforts ?</p>
+
+<p>C’était au début de la guerre ; il avait
+dix-huit ans. Il était beau : ses traits trop
+réguliers étaient encore estompés, ses yeux
+pâles semblaient rêveurs ; ne ressortait pas
+encore cette musculature arrondie qui contrasta
+par la suite avec la forme anguleuse
+de son âme.</p>
+
+<p>Il fut emmené par un ami chez Madame
+Lemberg.</p>
+
+<p>Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq
+ans, était encore endormie, récemment désabusée
+de son mari, mollement soulevée par
+des aspirations esthétiques par quoi elle simulait
+désirs et faiblesses. Elle se préparait à
+une liaison dont elle ne voyait que l’aspect
+théâtral. Les yeux troubles de Gonzague la
+ravirent. Le corps du jeune homme offrait
+une beauté confortable, qui engageait la
+sentimentalité à grandir sans crainte de
+n’être pas appuyée par d’autres réussites.</p>
+
+<p>Toute une soirée, Gonzague put croire
+qu’il tenait la chance d’être aimé adolescent
+par une belle femme et cela lui paraissait
+merveilleux, car alors il n’était pas goguenard.</p>
+
+<p>La beauté de Madame Lemberg était grosse,
+accentuée par un goût pédant pour le pittoresque
+dans la toilette et la sotte gravité de
+la femme moderne qui veut jouir religieusement
+de tout sans en perdre une bouchée.
+Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants :
+il n’y avait dans son salon pas plus
+d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus.
+Mais elle avait une sorte de notoriété parce
+qu’on prêtait le charme de son corps aux
+objets qu’elle envoyait aux Salons.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette rencontre, Gonzague
+courut confier son espoir à un ami qu’il
+traîna dès le soir vers cette grande flatterie
+inattendue.</p>
+
+<p>Quelle maladresse ! il surprit tout de suite
+un regard décisif entre M<sup>me</sup> Lemberg et ce
+garçonnet qui était plus joli que Gonzague
+n’était beau et qui sut feindre à propos
+quelque gourmandise. Sa bouche faisait des
+moues charmantes. Quand elle aurait mordu
+au fruit, on lui verrait un dégoût exquis et
+l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment
+acidulée.</p>
+
+<p>Madame Lemberg fit semblant d’hésiter
+quelque temps. Elle n’oubliait pas qu’il faut
+savourer toute licence.</p>
+
+<p>Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris
+ne se montrait guère impatiente. Ils étaient
+tout à l’imagination, affectaient, pour paraître
+avertis et raffinés, de n’être pas pressés
+par leurs appétits, et s’attardaient aux rêves
+faciles.</p>
+
+<p>Bien des jeunes gens qui ont été élevés
+mollement, sont encore ambigus à dix-huit
+ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a
+pas de grande différence entre celui qui a été
+gâté par sa mère et qui la recherche dans sa
+première maîtresse et celui qui par faiblesse
+et timidité reste parmi les hommes dont
+certains pourront l’enjôler par une sournoise
+douceur.</p>
+
+<p>Madame Lemberg se détournait parfois
+de la grâce touchante du dernier venu pour
+revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle
+ne se résolvait pas à se priver de quelque
+chose dont elle avait eu envie, à retirer à
+celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui
+avait donnés le premier soir.</p>
+
+<p>Cet inégal partage fut facilité par la guerre,
+car les deux amoureux, dont l’un était devenu
+bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait
+pas été Gonzague, furent envoyés dans la
+banlieue, l’un dans un camp d’aviation,
+l’autre dans un parc d’automobiles. Ils
+venaient tour à tour à Paris.</p>
+
+<p>Gonzague était taquiné par quelques sentiments :
+l’orgueil l’engageait à s’effacer,
+mais la tristesse d’être seul dans les rudes
+baraquements et le souvenir de frôlements
+où persistait une promesse, le ramenaient
+vers l’objet de ses désirs qui, à cause de ces
+circonstances malheureuses et grâce à ses
+dispositions, demeurèrent longtemps distants.</p>
+
+<p>Comme elle le gardait auprès d’elle, quand
+il venait la voir, il finissait par s’enhardir.
+Mais il ne voyait pas que la situation était
+bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en
+tira qu’un maigre parti.</p>
+
+<p>Pourtant l’ami de Gonzague que Madame
+Lemberg avait préféré ne l’attirait que
+par le cœur. La vivacité dont il avait fait
+montre avait seulement facilité un accomplissement
+où elle avait surtout goûté les marques
+de tendresse.</p>
+
+<p>Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le
+regard de Gonzague, sans qu’elle s’en rendît
+compte, c’était ce qui n’y était pas.</p>
+
+<p>Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit
+goutte. Cela dura longtemps.</p>
+
+<p>D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé,
+pendant qu’elle dura, parmi ceux qui ignoraient
+sa sévère réalité, à un goût immodéré
+pour les situations pathétiques ?</p>
+
+<p>Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils
+étaient ensemble. Elle avait son mari,
+son amant ; bien rarement l’un ou l’autre,
+mais aussi une femme connaît les voies de sa
+propre sensualité.</p>
+
+<p>Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne
+de fin de guerre, les pires habitudes ?</p>
+
+<p>— Gonzague, quand avez-vous pris des
+drogues pour la première fois ?</p>
+
+<p>— Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là.
+Il y avait un capitaine qui commandait
+mon groupe et qui était pédéraste.
+Il m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien
+où il voulait en venir. Il m’offrait de la coco.
+Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela diablement
+audacieux.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— Vous allez frémir.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Gonzague.</p>
+
+<p>— Il y avait un autre garçon qui était là.
+Je me montrais assez fuyant. J’étais un peu
+parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas
+trop ce qui s’est passé… Non, vraiment, parole
+d’honneur… Vous savez quand on prend des
+drogues ensemble, tout se mélange, on ne
+sait plus très bien. Et c’est peut-être à cause
+de cela qu’on vous a dit que j’étais de la
+secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y
+fisse attention, deux ou trois fois, dans les
+fumeries.</p>
+
+<p>Je le regardais. Il était tanné, salé par un
+mois de vie heureuse. Il exultait de santé
+à deux cents lieues de ces petites folies.</p>
+
+<p>Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague,
+exaspéré par la promiscuité militaire,
+dans cette frénésie de fin de guerre, quand
+les hommes et les femmes sentaient que cette
+chère aventure manquée allait finir.</p>
+
+<p>Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant
+longtemps, une des premières confidences
+qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu
+me frapper alors, car elle était trop banale
+et je ne m’étais pas encore appliqué à faire,
+des courtes allées et venues de mon bonhomme,
+les signes d’un mystère. Il avait été
+pendant trois mois à Lyon, non sans vanité,
+l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue
+de l’endroit. Elle se droguait, et lui
+avec elle.</p>
+
+<p>Décidément, les drogues expliquaient un
+côté de Gonzague, non pas qu’il en eût jamais
+pris beaucoup, mais elles favorisent dans les
+milieux où on en use une grande indifférence
+aux choses sexuelles. Les drogués finissent
+par donner le ton à des gens qui les fréquentent,
+qui ne partagent pas leur vice mais
+qu’ils étonnent.</p>
+
+<p>Gonzague ainsi avait pu rester loin de
+Madame Lemberg, loin des femmes, loin de
+tout ce qui vivait.</p>
+
+<p>Toutes ces ivresses du front, de l’arrière
+avaient été confondues par ce pauvre enfant
+sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté
+de son père, qui avait trop peur pour ne pas
+admettre que son fils fût en délicatesse avec
+les événements, lui avait facilité de traîner
+dans les camps d’artillerie de la banlieue et
+dans les boîtes de Montmartre. Il n’avait connu
+de la grande exploration que les cendres
+laissées par les aventuriers dans leurs camps,
+allant plus loin. Il avait perdu une petite
+partie mesquine dans un bar ou un boudoir,
+pendant que d’autres faisaient leur
+grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois, son sang s’était révolté
+contre tant de fadeur. Il avait soudain serré
+dans ses bras, autrefois durcis par le tennis,
+cette Madame Lemberg, qui pouvait enfin
+céder.</p>
+
+<p>Mais un mot maladroit, une allusion absurde
+à l’autre dont il n’était pas bien jaloux,
+allaient encore obliger sa proie à se dérober.</p>
+
+<p>Elle avait trop envie d’être enfin conquise,
+elle le faisait taire et ouf ! elle sombrait à pic
+dans une de ces jouissances torpides et indéfinies,
+que les femmes insatisfaites finissent
+par produire elles-mêmes, quand elles ne
+pressent sur leur cœur qu’une effigie.</p>
+
+<p>— Je vous disais, me répétait Gonzague,
+que je n’ai jamais été nu dans les bras d’une
+femme nue, car tout cela se passait dans un
+petit salon mal fermé, dans un décourageant
+désordre de vêtements.</p>
+
+<p>— En France, qui est la terre du plaisir,
+à ce qu’on dit, bien des hommes en sont là.
+Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides,
+ou vertueux. Mais vous ? Vous êtes bien fait.</p>
+
+<p>— Il m’est revenu que vous aviez avoué,
+cher ami, à l’un de nos camarades, que ma
+beauté était bien vulgaire.</p>
+
+<p>— Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez
+peut-être le sens de la noblesse de l’esprit.
+Mais là n’est pas la question… Ce quelque
+chose d’attendu qu’il y a dans vos charmes
+ne devait vous priver d’aucune espèce de
+femmes. Vous auriez commencé, par exemple,
+par les grues. Les autres auraient eu leur tour.</p>
+
+<p>— Il aurait fallu que je commence très tôt.
+J’ai vingt-trois ans, il est déjà trop tard. J’ai
+la pire réputation, je n’en ai aucune.</p>
+
+<p>— Vous n’étiez pas timide pourtant.</p>
+
+<p>— Cette délicatesse que vous ne m’accordez
+pas, mon cher, l’ombre de l’idée en
+est passée sur moi et elle a glacé les gestes
+robustes qui auraient fait mes débuts.</p>
+
+<p>— Plus simplement, à une époque de
+moindre confusion, vous auriez été un gros
+moine qui mange bien, mais qui évite facilement
+les autres embûches. Il en est qui
+trouvent, entre leur désir et les êtres, une
+petite image gênante ou une lacune imperceptible.
+Vous n’êtes pas de ceux-là. Vous
+êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique
+ne se déclanche qu’aux moments
+choisis par la Nature pour ses fins les plus
+connues. Et la Religion ne brusquait guère
+les exigences de celle-ci en poussant vos
+semblables dans la voie du célibat. Mais
+l’éréthisme de notre époque vous talonne,
+vous inquiète. Vous qui êtes placide et pourtant
+prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment
+normal, dans un monde insolite
+d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes
+apparu étrange et menacé. Parmi tant de
+malades vous n’avez pas voulu vous croire
+sain et vous vous êtes assuré de quelque tare
+imaginaire. Non, vous n’êtes pas un délicat,
+l’appétit vous viendra en mangeant. Vous
+n’avez que vingt-trois ans, on va bientôt
+vous glisser un bon plat sous le nez.</p>
+
+<p>— Vous oubliez qu’on ne fait plus de
+bonne cuisine. Non, j’ai pris l’habitude de
+regarder les femmes de loin.</p>
+
+<p>— Mais votre imagination ?</p>
+
+<p>— Je n’ai pas beaucoup d’imagination.</p>
+
+<p>— Voilà un point délicat. Vous ne voyez
+pas leur corps ?</p>
+
+<p>— Guère. Quand je les évoque — et c’est
+rare, je vis dans le vague, ou je suis au téléphone — je
+vois des silhouettes habillées,
+chiffonnées. Ce qui me domine alors, ce
+n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient
+à mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est
+un jugement sec sur mon caractère ; je me
+dis : tu n’as pas de pouvoir sur les êtres,
+tâche d’avoir cette femme.</p>
+
+<p>— Alors quand vous êtes loin des femmes,
+rien d’elles ne vient susciter votre esprit.
+Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions
+qui mettent leurs corps si proches que la
+main se porte naturellement à les toucher.
+Car les rapprochements des corps ne sont
+possibles que si d’abord ils se sont produits
+dans l’imagination, sans effort et sans accroc.
+Vous n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient
+pas du centre de votre vie, cet influx qui
+lance et qui soutient le mouvement de l’esprit.
+Et quand vous êtes près d’elles, est-ce
+que…</p>
+
+<p>— Mais je tiens mon rôle très convenablement.
+Ne voyez pas là un effet de ma vanité ;
+je crois que je peux dire qu’en cette matière,
+j’en suis dépourvu.</p>
+
+<p>— Sait-on jamais !</p>
+
+<p>— Je vous assure que s’il m’arrive par
+hasard d’être enfermé seul avec une femme,
+je m’en tire le plus galamment du monde.
+Savez-vous que l’autre année, j’ai eu une
+vierge ?</p>
+
+<p>— Non ! Et ces rencontres que vous aviez
+avec ces filles ?</p>
+
+<p>— Accidents. Les femmes dont nous parlions
+sont les seules qui m’aient jamais
+pressé : c’était leur métier. Je les trouvais
+tous les jours en rentrant chez moi, sur le
+trottoir. Je les suivais pour ne pas leur dire :
+non. Si une femme convenable en avait fait
+autant…</p>
+
+<p>— Mais elles en font autant.</p>
+
+<p>— Tout de même, je suis décourageant.</p>
+
+<p>— Vous n’étiez pas dégoûté ?</p>
+
+<p>— Je les regardais peu.</p>
+
+<p>— Vous subissiez leurs gestes.</p>
+
+<p>— Ah non ! Je ne l’aurais pas supporté.
+Non, de moi-même, sans secours, sans provocation,
+je m’exécutais promptement…</p>
+
+<p>Gonzague était superbe.</p>
+
+<p>— … et je filais.</p>
+
+<p>— Pourquoi avez-vous cessé ?</p>
+
+<p>— Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient
+pas mon nouveau quartier.</p>
+
+<p>— Allons, vous ne me ferez pas croire que
+du jour au lendemain…</p>
+
+<p>— Du jour au lendemain.</p>
+
+<p>— Mais depuis ?</p>
+
+<p>— Rien, pendant des mois.</p>
+
+<p>— Il y avait autre chose. Persistance des
+habitudes de l’enfance ? Vous n’aviez pas
+eu de mauvaises habitudes, étant enfant ?</p>
+
+<p>— Si. Et je les ai continuées assez longtemps.
+Mais point du tout par plaisir, ni
+par impossibilité de les interrompre. Non,
+c’était la constatation de mon isolement,
+de mon incommunicabilité, voilà tout.</p>
+
+<p>— Bigre.</p>
+
+<p>— Un jour, j’ai trouvé que cela même
+était superflu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LE PIQUE-NIQUE</h2>
+
+<p class="dedic">A Georges Auric.</p>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Paroles que permet la rage</div>
+<div class="verse">A l’innocence qu’on outrage</div>
+<div class="verse">C’est aujourd’hui votre saison.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign sc">Malherbe.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée.
+Aux environs de Marchélepot qui
+tenait le volant, deux hommes et deux
+femmes immobiles.</p>
+
+<p>Comment parler d’un paysage de vignes ?
+Des bouts de bois sont plantés de distance
+en distance sur un sol nettoyé de telle façon
+que l’esprit se resserre sur une idée sèche.
+Pourtant à l’échalas s’accroche un feuillage
+opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux,
+compacts comme les tissus d’un sein
+vivace.</p>
+
+<p>Ici et là, des Français vivent encore, dans
+de vieilles maisons.</p>
+
+<p>De l’autre côté de la route il y a les montagnes ;
+grâce au ciel elles forment des lignes
+qui nous conviennent.</p>
+
+<p>Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle
+courant. Marchélepot traçait un itinéraire
+impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait
+rageusement, ses quatre roues éraflaient
+la pierraille quand il traversait les
+villages qui puent le vin et la prospérité,
+où se meuvent lentement les paysans et leurs
+chars.</p>
+
+<p>Les idoles étaient vêtues de blanc que
+bariolaient des oripeaux trempés dans la
+chimie. Elles parlaient.</p>
+
+<p>On peut renverser sa tête dans la capote
+et découvrir soudain l’ampleur du ciel ;
+on pourrait atteindre au plus haut de son
+âme.</p>
+
+<p>Mais dans quelle atmosphère facile roulaient
+l’une sur le dos de l’autre, cette auto
+et cette planète ! En marquait une satisfaction
+sûre la lèvre de Marchélepot.</p>
+
+<p>Elles parlaient.</p>
+
+<p>— Ma chère Jeannette, puisque nous
+voyageons, racontez-nous vos voyages, disait
+Liessies à tout hasard.</p>
+
+<p>— J’aime tant à voyager : j’ai tout sacrifié
+à mes voyages.</p>
+
+<p>— Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices
+sont finis.</p>
+
+<p>— Liessies, qu’est-ce que vous me faites
+dire ? Je ne sacrifie jamais rien, voyons.</p>
+
+<p>— Racontez toujours.</p>
+
+<p>— Si je vous parlais du Kashmir, tout ce
+que j’ai vu, tout ce que j’ai senti là-bas — ah !
+vous ne pouvez pas l’imaginer — me
+cachera ces Maures.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que ça fait ?</p>
+
+<p>— Je croyais que vous aimiez davantage
+vos sensations.</p>
+
+<p>— Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies
+a raison, il sera temps de jouir de cette
+promenade quand nous nous la rappellerons.</p>
+
+<p>— Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de
+Baveux, vous voilà enchantée, vous aimez
+les mélanges.</p>
+
+<p>— Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous
+faire plusieurs choses à la fois ?
+Je peux regarder les Maures et votre Kashmir
+en même temps, vous savez.</p>
+
+<p>— Ah ! mon Kashmir !</p>
+
+<p>— Gwen, interrompait Liessies, si vous
+êtes de mon avis, je ne sais pas si je suis du
+vôtre. Quoi ? vous aimez les mélanges ?
+Mélangez-vous seulement les choses au les
+gens aussi ?</p>
+
+<p>— Eh ! d’abord, pourquoi voulez-vous
+que je distingue les gens des choses ?</p>
+
+<p>— Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une
+belle étoffe ?</p>
+
+<p>Liessies se détournait de Madame de Baveux
+qui était à sa droite, pour regarder
+Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là,
+c’était la beauté dont on parle, qu’on ne voit
+jamais. La beauté est insolite, on est étonné
+de sa rencontre, son arabesque compose
+avec la laideur qui l’enlace un chiffre mystérieux.</p>
+
+<p>Cependant Madame de Baveux parlait du
+Kashmir ; elle était ridicule, ce qui est atroce
+chez une femme. Liessies se disait qu’il avait
+raison, contre une opinion assez répandue,
+de ne pas la trouver jolie, car un charme certain
+rend une femme plus légère et lui évite
+de chercher l’esprit. Pourtant elle était la
+maîtresse de Marchélepot qui aimait dans
+les femmes comme dans les choses une réalité
+nette.</p>
+
+<p>Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné
+vers la belle étoffe. Sous ses plis raides — cette
+beauté était un peu gourmée — il voulait
+deviner un être respirant et bougeant,
+supposer un mystère.</p>
+
+<p>Mais Gwen était là, comme elle aurait été
+ailleurs. Elle vivait loin de son pays, il ne
+lui manquait guère et elle aurait aussi bien
+pu vivre loin de cette contrée-ci, dont le
+secret était de ceux qu’elle avait toujours
+portés, prétendait-elle.</p>
+
+<p>Gwen avait des mains longues et sèches.</p>
+
+<p>— Gwen, pourquoi êtes-vous peintre ?
+Vous retracez des figures. Touchez-les plutôt
+avec vos doigts.</p>
+
+<p>Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande
+taille de ses dents serrées comme une muraille
+aux trente-deux tours, faisaient son
+sourire redoutable. Alors Liessies sentait les
+ressources de la vie.</p>
+
+<p>— Mais je les touche aussi.</p>
+
+<p>Elle réprimait sans cesse le contralto de
+sa voix.</p>
+
+<p>— Ah ! vous les touchez. Eh bien ! alors,
+tant pis.</p>
+
+<p>— J’en prends et j’en laisse. Vous êtes
+agaçant, Liessies, pourquoi voulez-vous toujours
+que je préfère une chose à une autre ?</p>
+
+<p>— Je voudrais vous voir attachée à la
+meule, forcée de tourner autour d’un même
+point.</p>
+
+<p>— Je ne veux rien négliger.</p>
+
+<p>— Moi, je rêve de réserver, une fois pour
+toutes, mon attention à un seul être. Et autant
+que la complaisance dans cet être, j’aime le
+sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la
+vie plus que vous !</p>
+
+<p>— Que dites-vous ? Personne n’aime la vie
+plus que moi.</p>
+
+<p>— Nous en sommes tous là, nous en avons
+plein la bouche.</p>
+
+<p>Jeannette se penchait vers l’avant et
+criait : « Généreux, cher, regardez ces oliviers,
+ils sont torturés. »</p>
+
+<p>Généreux braquait un instant vers eux sa
+tête aux yeux fixes, ne voyait pas les arbres
+dont le supplice était digne de remarque,
+souriait à Jeannette non sans fadeur et se
+rencognait sous la protection du pare-brise.
+De temps en temps, il interpellait avec sa
+monotone aménité Marchélepot qui secouait
+les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie
+passait entre ses dents.</p>
+
+<p>— Ma chère Gwen, continuait Jeannette,
+vous êtes faite pour voyager. Vous pouvez
+porter toutes les robes…</p>
+
+<p>— J’en doute, murmurait Liessies.</p>
+
+<p>— … vous n’auriez pas trop, comme parures,
+de tous les paysages du monde. Quant
+à vous, Liessies, je vous vois toujours en
+France et je doute de vous.</p>
+
+<p>— N’en doutez plus, Madame, je suis un
+lâche.</p>
+
+<p>Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout.
+Il aurait voulu, pour bondir sur
+d’autres terres, trouver d’abord un point
+d’appui sur la sienne. Lent, méfiant, facilement
+déçu, il n’en finissait pas. Mais depuis
+quelques jours, il lui semblait que tous ces
+tâtonnements pouvaient s’achever dans un
+mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.</p>
+
+<p>Mais Madame de Baveux, quand elle se
+penchait en avant pour regarder Gwen Brace,
+retombait sous l’examen de Liessies, assis
+entre elles. Son visage était trop rond, aucun
+trait ne s’y allongeait, en sorte que l’idée de
+majesté en était absente et qu’au contraire
+un certain comique errait autour du nez
+garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la
+bouche froncée, le long des cheveux tirés en
+arrière selon une mode humiliante pour cette
+face inachevée qui réclamait au contraire le
+flou. Liessies essayait de faire le compte des
+raisons qui liaient Marchélepot, savoureusement
+raisonnable, à cette dame qui n’était
+pas de la bonne année.</p>
+
+<p>La comtesse de Baveux, née Laronde,
+avait été la fille d’une célébrité quelconque,
+depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle
+avait sauté dans un autre train, avait étonné
+par ses façons échevelées et ambitieuses un
+Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant
+rien à faire, la suivait de loin. Les Baveux
+avaient eu une spécialité historique : ils se
+faisaient tuer dans les charges de cavalerie
+les plus désastreuses de nos annales. Après
+qu’ils eurent tout donné de leur personne
+dans ces sacrifices brutaux, le dernier d’entre
+eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas
+retrouvé, dans un État-Major, la tradition
+des aînés, s’était engagé à l’aveuglette dans
+la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer
+dans l’Église, il s’asseyait parfois dans le
+salon de sa femme. Il s’arrêtait de jouer avec
+des autos et des poupées pour, stupide, la
+regarder faire. On aurait aimé qu’il fût capable
+d’ironie. Peut-être serait-elle venue l’animer,
+jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait
+été pauvre et elle, riche ; mais avec le titre,
+il avait l’argent ; accablé par cette dernière
+dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas
+croire que sa femme ne fût réussie dans un
+genre extraordinaire. Jeannette se piquait
+de violentes convoitises. Elle voulait bourrer
+son existence de voyages et d’amours. Elle
+avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui
+portait les bagages, jusqu’au Mexique.</p>
+
+<p>Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement
+avec Gustave Marchélepot. Il avait
+d’abord été alléché par son nom, par son
+salon où, dans un décor souvent bouleversé
+par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle
+recevait une racaille de peintres à idées
+fixes, de danseurs forcément lascifs, d’explorateurs
+naïfs, de voyageurs de marque cingalais,
+d’officiers de marine sans bateau,
+d’homosexuels de différentes spécialités, de
+gens du monde enchantés de tant d’aubaines
+et même de gens d’esprit qui venaient bibeloter
+dans ce bazar.</p>
+
+<p>Marchélepot, qui savait borner ses entreprises
+intellectuelles au solide et commençait
+une collection de tableaux, avait retrouvé
+tôt son aplomb. Comme, vers le haut
+d’un corps insignifiant, peu et mal habillé
+et au-dessous d’une figure où se peignait
+l’idée de volupté comme un fard, Madame de
+Baveux portait des seins fort jolis et assez
+célèbres, il avait fait d’elle sa maîtresse, ce
+dont elle avait été ravie, car elle cherchait
+un amant depuis dix ans, n’ayant connu
+dans ses voyages que des passades fâcheuses,
+et Gustave était un garçon robuste, roux. Il
+lui confiait le soin de ses affaires extérieures.
+Il était déjà, à vingt-cinq ans, au retour de
+la guerre, le lieutenant de son père qui gouvernait
+de grosses usines. Le soir, il voulait
+tirer des heures de bureau un profit brillant.</p>
+
+<p>Liessies se surprit en train d’examiner
+gravement cette économie et d’oublier que
+Gwen était une combinaison de chances plus
+rares.</p>
+
+<p>Voici pourtant avec quoi au premier coup
+d’œil il avait composé une image : un front
+qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux
+larges ; des lèvres bien taillées ; un nez saillant
+avec des narines à l’air. Il avait cru
+d’abord ne voir que le visage d’une enfant
+étonnée et qui convoite tout, très pâle, mais
+il y avait des pommettes meurtries, un sourire
+déchiré.</p>
+
+<p>— Etes-vous bonne ? lui demandait-il.</p>
+
+<p>— La bonté, c’est la pire des férocités.
+Chaque fois que j’ai voulu être bonne… Je
+suis bonne quelquefois.</p>
+
+<p>Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait
+voulu amadouer ce beau front bourrelé
+de sentences.</p>
+
+<p>Jeannette s’assotait davantage : « Comment
+voulez-vous que notre Gwen soit
+bonne, elle est trop belle. »</p>
+
+<p>Alors Liessies se demandait si l’une n’était
+pas l’ombre de l’autre et si le ridicule de
+Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les
+dispositions de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs
+de pouvoir se défendre contre un visage où
+il abritait ses rêves, contre un corps dont la
+moindre flexion le faisait tressaillir. Mais ce
+n’était point par faiblesse qu’il se dérobait,
+car il avait du cœur.</p>
+
+<p>Du reste, assez de ces distinctions futiles.
+Il ne s’agit que d’être bien élevé, étant bien
+né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà
+des mots qui sont enlevés tous ensemble dans
+chacun de ses mouvements. Son cœur avait
+des raisons qui étaient les divisions de la
+Raison même. L’admiration est le nom qu’il
+faut donner à ce qui seul l’ébranlait et le portait
+vers une créature. Le rythme qui balançait
+le sang entre son cœur et son cerveau,
+n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on
+avait facilitée en lui ? Le choix délibéré était
+déjà tendre préférence.</p>
+
+<p>Mais certaines âmes s’étendent sur de
+longs parages. Jamais l’apparition d’une
+femme ne peut être signalée partout à la
+fois. Telle région accueillait d’abord une
+grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol
+d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler
+ses réflexions, ces confins étaient déjà peuplés
+et Liessies en ressentait de douces
+exactions. Il savait se débarrasser de ces
+menaces et souvent ces masses palpitantes,
+dans un fracas de muscles et de pennes,
+effarées, s’étaient éloignées de son royaume
+soudain enveloppé d’un climat mélancolique.</p>
+
+<p>Toutefois ces parties atteintes et qui se
+laissaient si aisément recouvrer, étaient-elles
+bien sensibles ? Il avait longtemps
+considéré comme un signe triste de pouvoir
+effaroucher le sort. Mais peu à peu il devait
+s’habituer à lui-même, pour arriver au jour
+où il chérirait le secret de sa sauvagerie.
+Il renfermait une lourde couche d’amour
+et de foi, il ne voulait pas la livrer aux becs
+distraits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sortons de l’auto. Que Marchélepot la
+mène par ces pistes écartées, à travers bois
+et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto
+stoppe. Pour l’avion qui rentre à Saint-Raphaël,
+une raison invisible arrête cette
+petite bête entre deux grains de sable.</p>
+
+<p>Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée.
+N’appartient-elle pas à quelque tribu de
+guerriers coureurs ? les femmes coupent
+leurs cheveux en signe de stérilité. Les tronçons
+de sa chevelure sont cachés sous un
+mouchoir. Elle marche, les mains vides ;
+elle ne porte aucun bijou, elle est toute dépouillée.</p>
+
+<p>Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen.
+Il se disait : « Elle est belle, donc il ne s’agit
+pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait
+rien, elle-même hélas ! ne peut transgresser
+les bornes que nous impose la vulgarité.
+Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants
+écarts d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme.
+Nous sommes tous faibles ; qui ne veut pas
+demeurer, en désespoir de cause, en deçà de
+la moyenne, sautera trop loin, dans l’outrance.
+Or qui atteint à l’outrance se relâche
+déjà dans une nouvelle facilité. »</p>
+
+<p>Mais comment Liessies peut-il ratiociner
+devant cette figure. La beauté s’est abattue
+sur elle comme la vérité. Elle en est toute
+lacérée.</p>
+
+<p>Liessies se détourna d’elle, car il a bien
+fallu que sortent aussi de la voiture Madame
+de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils
+entourent de leurs gestes improbables Gwen,
+tandis que Gustave bondit, arrache sa chemise
+et fait la culbute. Quel drôle de corps !
+Il est déjà tout nu ; sa peau blanche, cinglée
+par le soleil, devient écarlate.</p>
+
+<p>— Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis.
+Gwen, venez avec moi, nous allons courir
+toutes les deux comme des folles.</p>
+
+<p>Jeannette prend Mrs Brace par la taille
+et son élan s’inspire des principes de la
+Rythmique, mais il les trahit bientôt, il
+flanche. Pourquoi cette robe rose ?</p>
+
+<p>Gwen court bien. C’est une Ménade plus
+authentique que l’autre qui déjà se fait
+tirer. Pouf ! elles tombent dans le sable. La
+comtesse se renverse langoureusement et
+vante toute chose, selon son habitude ; le
+ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La fête commença par le bain. Les femmes
+s’en allèrent d’un côté, les hommes de
+l’autre. C’est avec des gestes aimables que
+se déshabille M. Généreux du Genroy, ancien
+officier de marine, orientaliste, opiomane,
+au demeurant homme du monde.
+Un beau grison, un grand diable avec
+quelque allure. Mais comme il est désagréable
+de trouver, au milieu de la face humaine,
+lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais.
+Et ce rictus, qui ne se moule plus sur l’imprévu
+de la vie : quelle déchéance, le sourire
+de l’homme devenu une petite mécanique.</p>
+
+<p>La drogue est la dernière piste qu’ont
+trouvée les sots pour courir après l’esprit.
+Liessies n’écoutait pas sans impatience les
+propos puérils de Généreux sur les mystères
+de l’Orient, sur ses jardins marocains, sur
+les cuirs dont il avait relié ses originales de
+Claude Farrère, sur sa collection de pipes,
+sur ses chasses avec tel seigneur. Cet amateur
+qui avait entre les mains les éléments
+d’une belle vie — n’avait-il pas le goût du
+large et des complications d’âme qui se
+nouent entre les continents ? — en faisait
+une pantalonnade. Les voyages sont devenus
+trop faciles, ils ne trempent plus un homme.
+Qu’avaient pu faire des graves beautés de
+la terre une ignorance de petite femme,
+une incurable futilité, un mol impressionnisme ?
+un peu de fumée qu’il croyait être
+sa fantaisie enfin délivrée.</p>
+
+<p>Ajoutez-y la caricature de l’officier de
+marine.</p>
+
+<p>« Ah ! mes marins, s’écriait Madame de
+Baveux, je les adore. Je les connais tous.
+Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies !
+mais quel cœur ! Et puis, ils aiment les
+voyages. Vous ne savez pas, Liessies, quels
+êtres curieux il y a dans la marine ! »</p>
+
+<p>Pour Généreux, la Marine était une institution
+ancienne, aimable, assez inoffensive.
+Pendant la guerre, non seulement il n’avait
+pas songé à descendre à terre avec les fusiliers,
+mais même il n’avait jamais été de
+ceux qui taquinaient la mine ; il avait aussi
+évité les longues et austères chasses au sous-marin,
+et il avait toujours participé de l’immobilité
+des gros bateaux. Toulon, sinon
+Brest, était une aimable ville de province.
+Il y avait le lent mouvement du port et
+de loin en loin un voyage par le monde, dont
+on ne voyait que les abords, sur un bateau
+aimé trop longtemps pour ne pas être démodé.
+Servi par un personnel encore sensible
+à la grâce des traditions, on était entre
+amis ; le recrutement laissait de plus en plus
+à désirer, mais quelques-uns encore continuaient
+une noble routine. Toutes les sinécures,
+souvent protectrices de la dignité,
+n’ont pas été abolies par la rageuse activité
+moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie
+changeante, passionnée, d’un mystère plus
+attrayant que celui d’une bête, le ciel tout
+proche, l’astronomie et son grand jeu pur,
+le tumulte des forces divines et humaines ;
+enfin loin, très loin, possible, un suicide
+élégant, une bataille navale.</p>
+
+<p>Liessies trouvait chez Généreux un esprit
+de coterie qui, de Toulon, s’étendait à certains
+milieux parisiens. La littérature double
+les anciennes professions ; comme dans la
+diplomatie, on trouve dans la marine un
+littérateur à la douzaine. On a relevé tous les
+bas-fonds : pas une fumerie, pas un bouge,
+pas une fille, pas un mousse qui n’aient été
+crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne
+sur des quais sans bateaux.</p>
+
+<p>Mais ils ont fini de mettre leur mince
+maillot. Déjà à la pointe du bois, Gwen
+s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant
+de grands prestiges d’écume.</p>
+
+<p>Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble
+poursuivre Jeannette, qui elle aussi voudrait
+attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures,
+des déhanchements, des chutes,
+et des cris et des rires qu’on dirait lascifs.
+Que signifient ces jeux ?</p>
+
+<p>Liessies n’est pas de ces hommes qui
+traînent avec la lâcheté de la hyène derrière
+les troupes de femmes égarées. Il ne peut
+fournir à cette histoire les frémissements
+que plusieurs songeraient à utiliser.</p>
+
+<p>De plus, par expérience, il était méfiant
+et soupçonnait souvent certains désirs
+d’être émus beaucoup plus par la fièvre
+éparse que par une nécessité intime. A ce
+moment même il notait que les regards de
+Jeannette revenaient souvent avec inquiétude
+vers Gustave.</p>
+
+<p>Gustave jouait avec ses désirs et il en
+avait pour toutes les femmes. A deux cents
+lieues de Paris, Liessies avait de la peine à
+croire que cette fougue ne fût droite.</p>
+
+<p>Mais comme il se retournait gaîment vers
+Gwen, il vit qu’elle avait les joues trop rouges.
+Il en eut une mauvaise impression et se
+mit à nager vers le large. Elle poussa un cri
+d’approbation et le suivit.</p>
+
+<p>Tout en brassant avec une régularité qui
+calmait son cœur, il regardait Gustave qui
+s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur
+l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant,
+et non pas pour de bonnes raisons.
+Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes
+nues : impossible pour elle d’aimer un être
+simplement parce qu’il était beau, ou bon,
+ou fort. Il lui fallait un assaisonnement.
+Il aurait fallu que Marchélepot pour plaire
+eût à sa notoriété cette touche intellectuelle,
+nécessaire à une Yankee avide, venue à
+Paris pour toucher tout ce qui brille. A leur
+première rencontre Liessies avait parlé à Mrs
+Brace du caractère plaisant d’un de ses amis.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il fait ? avait-elle demandé.</p>
+
+<p>— Il est peintre.</p>
+
+<p>— Oh ! faites-le-moi connaître. Je veux
+connaître les peintres maintenant, je connais
+déjà ceux qui écrivent.</p>
+
+<p>Le ridicule peut tuer le désir.</p>
+
+<p>Mais maintenant elle nageait dans la parfaite
+mesure de son effort et la pureté de
+l’immense but liquide. Il pouvait presser
+contre ces joues son rêve raisonnable et
+difficile comme une algue florissante, pleine
+d’iode. Ce visage était le plus beau signe de
+force qu’il eût rencontré depuis longtemps.
+Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un
+seul visage qui lui eût déjà donné cette
+impression de fierté. Dans les traits de Gwen,
+Liessies déchiffrait la somme des motifs les
+plus justes que peut choisir un homme pour
+se soumettre.</p>
+
+<p>Gwen se tournait de côté et d’autre, à
+l’exemple des sirènes. Ses compagnons ne
+perdaient pas la tête et la harcelaient rudement.
+Comme elle le défiait, Gustave plongea
+et la fit boire. Elle reparut avec son
+visage contracté, comme prise à la gorge
+par sa beauté. Liessies voyait ses seins sous
+le lambeau de laine, mais peu lui importait.
+Son désir, s’il la frappait en pleine poitrine,
+s’enfonçait comme un couteau et cherchait
+son cœur pour le séparer du mal.</p>
+
+<p>Marchélepot ne cherchait pas si loin et
+battait l’eau autour d’elle de gestes luisants.
+Elle se plaisait à cet hommage plein de
+claquements et d’amples brassées. Son rire
+découvrait mortellement ses dents, elle se
+retournait vers Liessies, rebelle.</p>
+
+<p>Mais soudain elle se couchait sur l’eau.
+Liessies reniflait.</p>
+
+<p>Enfin ils furent fatigués de nager en cercle
+et revinrent vers Jeannette assez morose,
+qui jouait près du bord avec Généreux.
+Ils furent bientôt vautrés dans le sable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Gustave s’ébrouait et se montrait assez
+lyrique.</p>
+
+<p>« Généreux, hein, notre amie Gwen vous
+rappelle des choses que vous avez vues en
+Grèce ? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a
+fait, ce sacré Généreux ? Une nuit, il a trouvé
+le Parthénon si épatant, qu’il a voulu coucher
+dedans avec un petit Anglais. Ils se
+sont installés au clair de lune et ce qu’ils ont
+inventé encore : ils avaient apporté leur
+drogue, ils ont pipoté toute la nuit. Quel
+type, hein ? »</p>
+
+<p>Liessies donna à Généreux une rude tape
+sur les reins.</p>
+
+<p>— Vous pouvez vous vanter d’avoir le
+sens du grec, vous.</p>
+
+<p>— Liessies, j’ai horreur de ces brutalités,
+je vous prie de n’en avoir plus jamais avec
+moi.</p>
+
+<p>— Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous
+l’ai déjà dit, vous n’avez pas l’esprit des
+voyages.</p>
+
+<p>Liessies suçait un caillou pour ne pas
+perdre le goût de la réalité. Enclin à la mélancolie,
+il sentait partout la mort et cette
+odeur éveillait ses fureurs noires. Alors pour
+protéger la vie, il songeait à tuer. Dans le
+brouhaha d’une révolution, pour venger sa
+nature outragée, il pendrait ce Généreux.
+A cause de ces excès, certains de ses amis
+doutaient de la qualité de son esprit.</p>
+
+<p>— Liessies manque de classe. Faute de
+pouvoir nuancer il ira au fanatisme. Je ne le
+trouve pas très français.</p>
+
+<p>Après une minute de découragement, Liessies
+regardait Gwen. Se prêterait-elle, s’il
+le lui demandait ? Elle aimait jouer. L’image
+d’une demi-réussite lui donnait l’envie de
+rentrer en lui-même et de n’en plus sortir.
+Les indications qu’il s’acharnait à relire
+sur la face de cette femme se brouillaient.</p>
+
+<p>Mais ne pouvait-il pas espérer davantage ?
+Il y avait peut-être en elle quelque chose qui
+brûlait ? Il resterait déçu ; il aurait fallu
+que d’elle-même elle vînt, naturellement
+orientée vers lui.</p>
+
+<p>Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité,
+une faiblesse, une inexpérience enfantine.
+Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui
+mutuel, la modération des besoins, l’oubli
+momentané de la beauté pour la retrouver
+plus tard à travers des métamorphoses modestes,
+telles sont les conditions imposées
+à la passion qui veut s’humaniser, réussir.</p>
+
+<p>Si Liessies avait eu un sens plus vif de
+ses prérogatives d’homme — mais la noce
+qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son
+ressort ? — il ne se serait pas effaré devant
+cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen
+à Paris traînaient des esquisses, quelques
+livres mal lus, des cigarettes. Elle était là,
+dans un groupe d’hommes et de femmes
+empêtrés sur quelques idées, comme des
+mouches sur un papier gluant. Il n’y avait
+qu’à la prendre par la main.</p>
+
+<p>Quand Liessies admettait qu’il pût tirer
+Gwen de ce cercle où elle se repliait, il lui
+fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors
+il découvrait son isolement. Il tremblait
+d’amour, il sentait sur sa peau le plus délicieux
+émoi quand il se rappelait les fortes
+alliances contractées au front, mais le massacre
+de ses amis, la méfiance de la ville ou le
+reste d’un mépris juvénile pour ce qui
+ne le comblait pas d’un coup, tout cela faisait
+qu’à vingt-huit ans, après des années de
+lutte à main armée, il se retrouvait seul.
+Il n’y avait pas de groupe où il pût mettre
+à l’abri une femme. L’impatience l’avait
+chassé hors de sa famille, il avait pu supporter
+la différence de mœurs qui se fait
+sentir d’une génération à l’autre. Le soir,
+quand il sortait de son travail, il se jetait
+dans Paris. Il était tombé sur une bande ;
+il avait mis quelque temps à s’y reconnaître.
+Quand il en avait eu assez, il y avait eu
+quelque femme pour l’y retenir.</p>
+
+<p>Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement
+avec Gwen, il n’imaginait que
+de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait
+ses meilleurs soucis ; il se sauverait
+avec cette inconnue, il risquerait la solitude,
+il reprendrait la téméraire tentative de se
+maintenir longtemps au plus tendu de la
+passion, sans appui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils mangeaient. Comme le soleil cessait
+d’être visible, Jeannette, tout en se nourrissant,
+donnait des noms aux couleurs humides
+de l’horizon.</p>
+
+<p>— Ah ! ces tons orange, cela me rappelle
+presque le coucher de soleil de Vera-Cruz.
+Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux ?</p>
+
+<p>— Chère amie, je n’y suis pas allé. Et
+pourtant, mes amis San-Benin m’avaient
+invité à faire avec eux le tour des Antilles.
+Maria San-Benin avait à ce moment-là le
+petit San-Fernan, ce qui faisait dire : jamais
+deux San… trois… Bref, je n’ai pu les rejoindre.
+J’ai dû partir alors pour la division
+d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie
+Jeannette, quand on a été de ce côté-là,
+on y retourne.</p>
+
+<p>— Ah ! cette nostalgie.</p>
+
+<p>— Quand vous revenez, demanda Liessies,
+vous devez trouver Paris bien étrange.</p>
+
+<p>— J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas
+Jeannette. Votre mère, Généreux, a une
+maison exquise à…</p>
+
+<p>— Vous y êtes venue, chère amie, avec
+les B…</p>
+
+<p>— Vous avez l’air triste, tout d’un coup,
+mon cher Liessies.</p>
+
+<p>— C’est avec Betsy, vous vous souvenez,
+Jeannette, que nous avons passé cet été
+dans le bungalow. Nous étions vraiment
+quelques amis…</p>
+
+<p>— Oh ! cette Betsy, avec la petite K…</p>
+
+<p>— Ma chambre était fréquentée. Tout le
+monde m’empruntait mon divan.</p>
+
+<p>Liessies déplorait ses compagnons, mais
+il craignait parfois les inconvénients du refus
+qui le séparait d’eux et le privait de les comprendre
+dans leur faible fatalité. De leurs
+actes et de leurs paroles, il formait une mécanique,
+mais il ne pénétrait pas jusqu’au
+point où elle cessait d’être insolite et se rattachait
+aux engrenages humains.</p>
+
+<p>Pourtant, dans les affaires, il devait souvent
+dissimuler, s’effacer devant des hommes
+qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait
+le secret de leur plaire en s’oubliant
+soi-même pendant quelque temps. Mais il
+revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir,
+la passion l’arrêtait et l’empêchait d’atteindre
+les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit
+une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.</p>
+
+<p>On le taquina, il laissa dauber sur le
+masque insignifiant derrière lequel il se
+retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta
+du groupe bavard et il s’allongea plus près
+de l’eau.</p>
+
+<p>« Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen :
+Gwen, comme cette clique, vous ne croyez
+à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous
+prêtez l’oreille au bavardage de vos sens.</p>
+
+<p>Elle m’interrompt :</p>
+
+<p>— Mes sens ! quel gros mot, Liessies. Le
+plaisir des autres m’étonne toujours, et ce
+qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur
+donne. Mes sens, drôles de petits outils.
+La crispation d’un visage me fait rêver.</p>
+
+<p>— Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là,
+au détriment des autres. Vous voulez
+pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous
+d’en essayer une nouvelle ? Vous
+parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie,
+mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous
+détournez peu à peu de tout un monde.</p>
+
+<p>« Si vous ne recherchez que la diversité la
+plus apparente, celle des corps, vous n’aurez
+jamais de prise sur cela seul qui mérite de
+retenir notre curiosité — après que mille
+signaux l’ont appelée en cent lieux — cela
+qui dans chacun est difficile, cela qui est
+caché.</p>
+
+<p>« Cela se cache plus subtilement que vous
+ne croyez et ce ne sont pas les chiffonnements
+que nous connaissons qui ont pu vous le
+déceler. On ne s’en approche qu’avec effort.
+Hélas ! je vous parle de ces graves attraits,
+mais les ai-je connus ?</p>
+
+<p>« Au moins si je reste éloigné de cette vraie
+aventure, je ne me paie pas de mots. Courant
+de l’une à l’autre, il vous semble que vous
+cédiez au démon de la connaissance. Il n’en
+est rien, vous renoncez à connaître quoi que
+ce soit. Le signe secret que tracent ces formes
+que vous questionnez si légèrement, vous
+ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles vous
+font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute
+ma force dont vous serez privée. Vous parlez
+d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un nom,
+de la somnolence la plus lourde de l’esprit.</p>
+
+<p>« Quand ce n’est pas à la fin d’une longue
+poursuite, d’une méditation que s’épanouit
+la sensation, quand on en fait un point de
+départ, elle borne tout à elle-même, elle arrête
+le mouvement de l’âme, elle l’absorbe
+interminablement. »</p>
+
+<p>Liessies pouvait-il entraîner Gwen par
+une telle harangue ? La sévérité flattait
+d’abord cette fille.</p>
+
+<p>Il se retourna sur le sable : Gwen était
+allongée à côté de lui et le regardait.</p>
+
+<p>— Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— J’aime votre sourire. Souriez, Liessies.
+J’ai envie qu’on m’embrasse ce soir.</p>
+
+<p>— Mufle !</p>
+
+<p>— Quoi ! vous oubliez la pudeur. Si je dis :
+on, comprenez : vous.</p>
+
+<p>— Vous êtes incapable de me distinguer
+des autres.</p>
+
+<p>— Mon pauvre Liessies, regardez autour
+de vous. Il n’y a plus que la mer, on ne peut
+plus discuter.</p>
+
+<p>— La parole vaut bien le bruit de la mer.</p>
+
+<p>— Embrassez-moi. J’aime mieux un cri
+qu’une parole.</p>
+
+<p>— Vous avez de la couleur ou de l’encre
+aux doigts, mais vous êtes plus paresseuse
+que les bêtes.</p>
+
+<p>— Vous pouvez parler, vous. Avez-vous
+jamais fait le moindre effort pour me comprendre ?</p>
+
+<p>— …</p>
+
+<p>— Vous, Liessies, en ce moment, vous
+ne voyez pas que je suis là, moi. Vous n’êtes
+pas sorti une fois de chez vous, en vous disant
+que vous viendriez jusqu’à moi. Nous ne
+savons plus attendre.</p>
+
+<p>Gwen le regarda, soudain lasse ; elle en
+avait trop vu. Mais elle était loin de s’avouer
+vaincue. Le serait-elle jamais ? Était-elle
+d’une telle qualité qu’elle ne pût se contenter
+toujours de futiles victoires ? Aujourd’hui,
+les simulacres de résistance que faisait Liessies
+la piquaient un peu.</p>
+
+<p>Elle porta la main sur lui, elle lui caressa
+le cou, la poitrine. Il réfléchit rapidement ;
+dans un instant il ne voudrait plus se détourner
+de cette femme, séduit par une brusque
+éclipse du monde. Mais rien ne naîtrait
+d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses
+qu’il emporterait.</p>
+
+<p>Cette tentation fut dissipée par un mouvement
+rapide qui le dressa sur ses pieds et le
+porta tout courant jusque dans un bois de
+pins. Enfin ! il ne pouvait plus supporter de
+se diminuer auprès d’une femme qu’il avait
+confondue avec certains prestiges.</p>
+
+<p>Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère
+tapis des aiguilles, il se retrouva. Il n’avait
+pas connu ce dur contentement depuis son
+long exil de quinze mois dans la montagne
+macédonienne. Les réserves qu’il avait vu
+alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite
+qu’elles s’étaient perdues. Elles réapparaissaient
+et lui qui avait été brimé par la circonstance
+contraire de cet amour, il se sentait
+croître de nouveau, minute par minute. Il ne
+reverrait plus cette femme, il resterait seul,
+il irait faire un tour en Afrique, dans ce
+désert où l’on peut vivre sur les parties les
+plus irréductibles de son âme.</p>
+
+<p>Ce ne serait pas une fuite ; les pensées de
+Liessies ne pourraient jamais aller dans ce
+sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme,
+à certaines heures mortelles, comme abandonné
+de Dieu, il en avait conçu une bonne
+volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au
+delà de Gwen, dont le beau visage était
+rongé par le ridicule, il en cherchait une
+autre, aux cheveux longs. Celle-là pourrait
+être sans espoir, affreusement exilée du
+bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est
+raidie par la noblesse.</p>
+
+<p>Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi
+toujours sacrifiait-il celle qui était là,
+en chair et en os, à celle qui devait venir et
+qui était creuse comme un songe ? Voilà
+encore qu’il abandonne une femme à elle-même,
+à tout accident, et sans l’avoir atteinte,
+sans l’avoir gagnée.</p>
+
+<p>Il s’en va, étouffant dans le silence du
+bois sa plainte contre un inconnu de désirs,
+de fatalités, de misères qui abat autour de lui
+les hommes et les femmes.</p>
+
+<p>Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies
+ne nous en rapporte pas le secret. La
+vigilance de l’esprit, le souci de la subtile
+vérité, l’imitation de Dieu qui est multiple
+comme il est un, lui recommandait pourtant
+de s’en saisir.</p>
+
+<p>Tant pis, suivons-le. Que cette femme
+s’efface.</p>
+
+<p>Pourtant non ! Plusieurs démons sont en
+lui. L’un d’eux fait encore un geste violent
+d’alarme, de détresse, de dérision. Cette
+femme ne valait-elle pas l’effort qui salit,
+la peine qui humilie ? En retrouverait-il
+jamais une autre qui soulevât seulement une
+telle promesse ? Tu as attendu, Liessies, tu
+attendras encore et peu à peu tu te rétréciras,
+tu cesseras d’être, dans l’attente.
+Cette femme, loin de toi, avant de te rencontrer,
+elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait
+t’en approcher à pas de loup.</p>
+
+<p>Tu te serais couché près d’elle, comme
+nonchalant. Tu l’aurais pressée d’abord faiblement.
+Tour à tour tu aurais été le complice
+ambigu aux caresses doucereuses, l’esclave
+qui est déjà le plus fort, le maître qu’on
+n’évite plus. Peu à peu ta force se serait
+assemblée contre elle, tu aurais soufflé sur
+un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu
+toi-même, et la femme méchante aurait
+été envahie par sa fécondité, hier encore
+maudite.</p>
+
+<p>Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien
+perdu, elle aurait connu l’homme entier,
+qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui
+d’abord est laissé de côté est restitué au
+centuple. Il ne s’agit que de patience.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce dernier propos ramena Liessies vers la
+plage. Il n’y avait plus personne, il en eut
+du dépit et il sentit sa solitude. Le silence,
+mou comme le sable, lui donna aussitôt le
+mot d’un facile mystère. Pourtant il se mit
+à quatre pattes pour visiter les environs.
+Il ne chercha pas longtemps sans que des
+petits rires vinssent le guider. Comme il se
+trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à
+passer la tête entre deux touffes de joncs pour
+être au fait.</p>
+
+<p>Il attendit un peu avant d’épier ses amis.
+Il se haussa vers le ciel, un bout d’univers
+à peine plus large que cette arène où se cherchaient
+deux ou trois désirs. Liessies songea
+que ce ciel était à double fond, que la vie
+était trop large, trop aisée, pour que ne
+paraissent pas inutiles ces prohibitions qui
+resserraient ses poings et le penchaient plein
+de menaces au-dessus de ces innocents. Mais
+son sort s’était prononcé plusieurs fois depuis
+sa naissance, à tous les tournants de sa
+croissance ; de tout ce qui était devant lui
+il ne pouvait rien tirer, et au contraire cela
+gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière
+pensée mettait en jeu son égoïsme,
+son orgueil.</p>
+
+<p>Un goût amer aussi lui faisait aimer le
+mot d’ordre de contrainte qu’on avait mis
+sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que
+l’humain ; il n’y pouvait désirer, imposer
+que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement
+immense et fragile, fait d’une
+seule conséquence mille fois repliée sur soi-même,
+l’humain lui semblait menacé par
+cela qui, pour s’accomplir, cause une rupture
+dans l’ordre de la chair. Liessies ne
+pouvait partager sa vie avec des hommes
+qui supportaient l’idée que leurs amours
+et leur mort buvaient à jamais tout leur
+sang.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux
+entreprendre cette défense qui sera
+brutale ? Les hommes en ont vu d’autres,
+sans doute sauront-ils encore rétablir les
+équilibres qui leur sont nécessaires ?</p>
+
+<p>Mais on ne peut séparer Liessies de son
+inquiétude. Il lui faut s’asservir à une besogne
+de chien qui va partout flairant et débusquant
+la mort.</p>
+
+<p>Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois
+corps, demi-nus. Tout ce qui peut blesser
+un homme frappe Liessies en même temps :
+une jalousie dégradante, un dégoût qui semble
+compromettre à jamais ses appétits
+les plus vifs, une basse colère. La beauté de
+Gwen est flétrie.</p>
+
+<p>Liessies referma les joncs.</p>
+
+<p>Ces âmes n’avaient plus de forme. Il
+n’avait vu là que cette matière que d’abord
+le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait
+pas ses propres limites. Le vulgaire
+fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans
+des moments prodigues et on ne voit derrière
+lui que des excréments. Ces enfants
+flanchaient dans la facilité.</p>
+
+<p>Tout découle de l’intime misère de la
+comtesse de Baveux. Gustave la trompe
+depuis le premier jour avec toutes celles
+qu’il rencontre. Elle n’a jamais songé qu’elle
+pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point
+par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger
+son amour menacé, elle accepte de se rappeler
+des plaisirs qu’elle a connus au temps
+de sa pénurie, qu’elle aurait pu si bien
+oublier. Et il faut qu’elle voie de ses yeux
+Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination,
+elle peut plus facilement retoucher
+les incidents dont elle est témoin et en tirer
+la version la plus rassurante. Et puis elle
+intervient, et il lui semble que son intervention
+brouille les cartes en sa faveur.</p>
+
+<p>Au début, ces complicités l’amusaient
+autant que Gustave. Mais bientôt elle dût
+remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus
+en plus.</p>
+
+<p>Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez,
+elle n’était plus complice, elle était dupe.
+Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.</p>
+
+<p>Elle commença de souffrir piteusement,
+mais elle n’apprenait pas le silence et elle se
+plaignait à tort et à travers.</p>
+
+<p>Et Gustave ? Ne jette-t-il sa maîtresse dans
+de pareilles équipées que par ruse, pour la
+garder et pourtant ne se priver de personne ?
+Ou cette complication ajoute-t-elle à son
+plaisir ? Gustave est un peu jaloux de ce
+plaisir qui ne dépend pas entièrement de son
+abondance, et il recherche la légère souffrance
+que lui cause cette jalousie. Le désir
+de ce bon vivant qui semble aller tout droit
+est faussé.</p>
+
+<p>Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y
+penser. Les yeux lui brûlent.</p>
+
+<p>Néanmoins, quand il l’avait surprise — Gustave
+s’efforçait d’embrasser Gwen qui
+le repoussait, mollement parce qu’en même
+temps elle enlaçait Jeannette — il aurait pu
+faire mieux que de se lever et de passer près
+d’eux en sifflotant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Jeannette se détacha du groupe et vint
+vers lui, ils marchèrent ensemble vers la
+voiture.</p>
+
+<p>— Eh bien ! mon petit Liessies, qu’est-ce
+que vous êtes devenu ?… Gustave est déchaîné…
+Vous avez rêvé ? Comme je vous
+comprends. Tout me dégoûte, ce soir.</p>
+
+<p>Elle regardait furtivement derrière elle.
+On entendit un éclat de la voix de Gwen :
+« Assez ! »</p>
+
+<p>— Gustave est effrayant, reprit Jeannette
+d’une voix qui s’apaisait en proportion de
+l’accent impératif qu’on avait pu remarquer
+dans l’exclamation de l’Américaine.</p>
+
+<p>— Il vous aime bien.</p>
+
+<p>— Parlons-en. Il faut tout lui passer.</p>
+
+<p>— La liberté !</p>
+
+<p>— C’est vrai, on exagère… Comme Gwen
+est belle ; elle vous plaît, hein ?</p>
+
+<p>— Pour ça, elle est belle.</p>
+
+<p>— Vous êtes indifférent !</p>
+
+<p>— Mais non !</p>
+
+<p>— Mais si ! Pourtant vous lui plaisez,
+elle me l’a dit, vous savez, mon petit Liessies.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas une femme pour moi.</p>
+
+<p>— Pourquoi ? Elle est belle, elle est intelligente,
+elle a une situation indépendante.
+D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour
+deux.</p>
+
+<p>— C’est drôle que vous veniez me parler
+de mariage, cette nuit.</p>
+
+<p>— Comme vous êtes bizarre !</p>
+
+<p>Ils s’assirent près de la voiture ; Gwen et
+Gustave revenaient eux aussi, un peu écartés
+l’un de l’autre. Gustave avait mis une
+écharpe en boule et la lançait en l’air. Elle
+resta accrochée à la branche d’un pin.
+Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.</p>
+
+<p>— Gustave, voyons, quel fou !</p>
+
+<p>Jeannette crie, puis elle renonce à ramener
+l’attention de l’enfant terrible. Elle se renverse
+dans le sable. Une larme brille au clair
+de lune, sur un visage diminué.</p>
+
+<p>Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est
+arrêtée. Elle se tourne songeuse vers la
+voiture, elle laisse Gustave.</p>
+
+<p>Gwen se penche sur Jeannette, elle la
+méprise doucement, elle la console rudement.
+« Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie ?
+Nous irons nous promener demain, toutes
+les deux. »</p>
+
+<p>Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus
+jamais que des expressions gourmandes.
+Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans
+ces cajoleries. Liessies songe encore : « Peut-être
+je ne sais pas distinguer un signe important
+parmi ces grimaces. »</p>
+
+<p>Quand elle est assise à côté de lui, elle le
+regarde dans les yeux. « Me voilà revenue.
+Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste,
+j’ai le droit de faire ce qui me plaît. Mais il
+se trouve que je n’ai rien fait. »</p>
+
+<p>Liessies détourne les yeux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">ANONYMES</h2>
+
+<p class="dedic">A Jean Boyer.</p>
+
+
+<p>On dit à Sue que Stan voulait la connaître.</p>
+
+<p>Stan se montre. Il va tout de suite à elle,
+pour ne pas cacher son jeu. Ensuite il cause
+avec les autres. Par moments il l’oublie, par
+moments il la cherche à travers les autres.</p>
+
+<p>Il parle avec assurance des choses, en lui
+jetant des regards brefs et durs. Il peut
+répondre à tout, il en a une telle confiance
+que bientôt son regard dit la bonté.</p>
+
+<p>Il sait donner, prendre. Il est dans la
+familiarité et la complicité de toutes les
+femmes qui sont là.</p>
+
+<p>C’est un homme. Quelle liberté, quelle
+puissance, quelle science ! Quel bien il peut
+faire ! et la crainte du mal dont il est capable
+aussi, n’est que délice !</p>
+
+<p>Stan se montre plus qu’il ne regarde.
+Pourtant, dès la porte, son premier coup
+d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait
+fallu que Sue fût bien laide pour qu’il ne
+prolongeât pas un regard avide.</p>
+
+<p>Plus tard, pendant quelque temps, Stan
+croira que tout fut décidé dans ce clin d’œil,
+et à tout hasard il sent déjà comme un coup.
+Peut-être un heureux enchaînement semblera
+se faire entre cette première rencontre pleine
+de mirages empruntés à toute la Nature, et les
+rencontres suivantes si elles accumulent des
+chances entre eux.</p>
+
+<p>Il ne la trouve pas repoussante, loin
+de là. Mais, échauffé par ses amis, il est
+venu avec un si fort espoir de trouver une
+merveille, qu’il peut embellir, plusieurs jours,
+une fille marquée des plus gros défauts et
+escamoter avec une habileté fallacieuse ses
+parties moins réussies derrière ses beaux
+morceaux.</p>
+
+<p>Et le long contact de nos yeux avec un
+visage agit au contraire de nos premières
+impressions : une Sue d’abord peu appréciée
+pourrait, avec le temps, connaître des jours
+de gloire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et
+déshabiller les femmes, n’aperçoit en haut
+d’une forme élancée que des fragments, une
+narine, une pommette qui apparaissent et
+disparaissent, Sue ne peut rien voir.</p>
+
+<p>Ce qui, depuis quelques années, la travaillait
+doucement, l’a soudain mordue. Devant
+l’homme vers qui allait tout son espoir,
+ses impressions sont confuses parce que
+ce mouvement continue d’agir avec sa force
+brute, alors que près de son but il aurait dû
+se transmuer dans un état de bonheur ou de
+méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est
+sous ses yeux, elle l’attend encore, mais la
+douloureuse impatience a disparu ; reste,
+tandis que pointe l’assurance, cette vivacité
+d’appréhension qu’ensuite on compare avec
+dépit aux expériences languissantes.</p>
+
+<p>Stan et Sue sont entourés. Les amis qui
+les ont présentés attendent. Il va falloir tout
+à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent
+une nette palpitation. Aussi font-ils un effort
+pour apercevoir quelque chose au milieu de
+l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût
+de la vérité.</p>
+
+<p>Sue se débat instinctivement contre ce
+qui l’oppresse. Par moments elle se sent
+moins étourdie, alors quelques renseignements
+lui parviennent sur la nature et même
+sur le nez de celui qui est là. Puis elle est
+balayée de nouveau par la violence de l’idée
+de bonheur qui la roulera jusqu’au fond de
+la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.</p>
+
+<p>Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses
+paroles atteignaient Sue. « Nous pouvons
+mener une vie qui ne soit pas celle des
+autres… Nous pouvons mener la vie des
+autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute
+transfigurée par la vertu de notre sang…
+Nous pourrons oublier les sordides origines
+quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais
+de la cime des soucis. Il y a la force,
+elle existe, vous la voyez. »</p>
+
+<p>Il avait prononcé ce mot : force. Elle
+ne pourrait de longtemps, peut-être jamais
+plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait
+noué sans vergogne entre un mot prestigieux
+et son nom.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent
+leurs proies qui s’avouaient prises au piège,
+si flatteur.</p>
+
+<p>« Elle a de jolies choses. Quelle gosse !
+Elle est mal habillée ; cela fait un mystère ;
+on se demande ce qui en sortira. Vous croyez
+qu’elle est intelligente ? »</p>
+
+<p>— « Il est intelligent. Il a un type curieux. »</p>
+
+<p>Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle
+avait appris sur lui, pour revenir à son rêve.</p>
+
+<p>Stan redevient merveilleusement inconnu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est heureux, il règne. Il a pris possession
+de Sue ; rien ne lui résiste en elle ;
+avec rapidité il l’accommode selon son
+besoin.</p>
+
+<p>Ses pensées s’avancent doucement vers
+elle, mais elles sont despotiques.</p>
+
+<p>Il a des maîtresses, des amis, il est entouré,
+protégé. Pourtant, un instant il s’est
+senti démuni devant cette créature. C’est
+qu’à propos d’elle on a remué dans sa tête
+l’anxiété la plus primitive.</p>
+
+<p>« Je ne peux pas rester seul. Avec qui
+partager mes repas ? »</p>
+
+<p>Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de
+cet être utile et déjà il est sûr d’une facile
+conquête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs
+exigences plus subtiles. Celui qui déjà semble
+choisi, affublé des ornements sacrés, n’est
+qu’un pis-aller, mais la peur rapproche
+Stan et Sue, la peur d’errer toujours dans
+des déserts de plus en plus peuplés, et seul.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant
+leurs entrevues, car ils en attendaient du
+nouveau : ils avaient oublié dans les intervalles
+beaucoup de ce qu’ils avaient appris
+l’un sur l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan.
+Elle avait saisi cent détails de sa figure qui
+restaient épars. Il fallut bien les rattacher
+les uns aux autres par des moyens de fortune
+et si l’ensemble resta perdu, un fétiche fut
+formé, suffisant pour les premiers besoins de
+sa religion.</p>
+
+<p>Les traits de ce garçon faisaient-ils la
+promesse qu’elle attendait ? Son aspect l’avait
+surprise, mais elle ne le croyait déjà plus
+évitable. Il fallait légitimer ce type que le
+hasard imposait. C’est ainsi que par un effet
+de la volonté enthousiaste de Sue il put
+effacer tout d’un coup, au moins pour quelque
+temps, les images apparues au coin d’une
+rue, entre les pages d’un livre, qui avaient
+peut-être déjà incliné l’instinct de la fille.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut que Sue jette son admiration à la
+tête de Stan, pour lui plaire. Cette faible
+ruse coïncide avec le besoin de l’homme.</p>
+
+<p>Bientôt femme, elle maniera le miroir qui
+par ses jeux superficiels attire vers l’extérieur,
+à fleur de peau, celui qui s’y regarde.
+La magie des reflets dissout son dedans ;
+il s’abandonne à cette interprétation de son
+âme qui lui vient du dehors ; ses traits s’altèrent
+insidieusement dans la limpidité et
+bientôt leur nouvel aspect s’impose à lui.
+Un beau jour, il est pris dans la glace.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais Stan n’en est pas là. Il en est au
+premier moment où cela nous paraît merveilleux
+d’être tout pour un être. En dépit
+de la nombreuse faculté d’étonnement des
+femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre
+heures. Mais que pouvons-nous faire
+d’autre que de sacrifier les moments les uns
+aux autres ?</p>
+
+<p>Stan se sentait chaudement entouré par
+Sue, apparemment retraite derrière ses yeux
+à l’interrogation cristalline.</p>
+
+<p>Usurpation royale. Il était l’étrangeté de
+l’autre sexe. Elle le flairait comme une race
+flaire une autre race. Craintive, avec des
+maladresses si jolies qu’elles font craindre
+pour bientôt des habiletés. Quand elle est
+sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes
+où l’on est toute âme, ou du plus sombre de
+son sexe ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en
+sortit un peu plus rude.</p>
+
+<p>Il avait dix ans de plus que Sue qui en
+avait dix-huit, années remplies, à comparer
+avec celles d’une petite que ses parents
+croyaient avertie, mais qui était restée à
+l’étroit, abritée par son enfantillage.</p>
+
+<p>L’expérience de Stan était insuffisante,
+mais elle lui donnait le pas sur Sue. Quand
+il arrivait chez elle, il semblait à la jeune
+fille que tout le dehors appartînt à cet homme.
+Il s’y mouvait librement ; n’y pouvait-il
+prendre tout ce qu’il voulait ? Elle lui donnait
+tout le prix de la liberté.</p>
+
+<p>Il eut un sentiment abusif de son
+avance. Il oublia qu’il jouissait lâchement
+de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition
+à accueillir et à louer les choses. Il ne
+vit plus que son ignorance désarmée. Pourquoi
+savait-elle si peu ? Pourquoi était-elle
+à la merci de ce qu’elle apprenait ?</p>
+
+<p>Les hommes ont des articulations qui
+craquent comme la craie. Plus leur raison se
+momifie et cesse d’être visitée par le sang,
+moins ils ont de communication avec les
+femmes. Alors même que celles-ci se parent
+des mots qu’elles entendent, leur sauvagerie
+ne restera pas moins intacte, pleine de ressources
+ingénues, mal cachées par les habitudes
+qu’on leur donne. Les jeunes femmes
+gardent des mystères.</p>
+
+<p>Stan, tout en prétendant ne pas tomber
+dans cette erreur, n’attendait pas moins que
+Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup
+qui fussent semblables à ceux des
+hommes, et des meilleurs, par exemple : la
+curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant
+de ces mérites-là il était prêt à se méfier.
+Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui
+dit : « Je suis sculpteur, vous savez. »</p>
+
+<p>Stan ne croit pas au fond qu’une femme
+soit son égale, mais il agit souvent comme
+s’il le croyait, car incapable de sortir de son
+esprit masculin il oublie sans cesse qu’il a
+pensé que la femme n’était pas semblable
+à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse
+raisonne à sa façon.</p>
+
+<p>Mais si par un geste ou mieux par une
+parole elle met en doute sa supériorité, elle
+n’a plus en face d’elle qu’un individu qui
+revendique passionnément son indispensable
+primauté sur tous ses proches. Cela, du reste
+entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite
+préoccupation de franc-jeu dont Stan
+peut être dupe lui-même : si elle l’accuse de
+n’être pas bon joueur, elle le verra faire
+aussitôt de grands efforts pour lui prêter
+toutes les chances dont peut disposer un
+homme dans le commerce de l’esprit. Quand
+Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe
+afin d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi ?
+Il ne le sait pas.</p>
+
+<p>Comme chacun des deux quitte sa position
+pour courir au-devant de l’autre, ils
+risquent de ne pas se rencontrer. Tant de
+bonne volonté se perdra-t-elle à cause de
+l’impatience, de la paresse ?</p>
+
+<p>Pourtant Sue a bien attendu, longtemps,
+profondément, en femme ! Si Stan pouvait
+songer un instant aux trésors qui sont dans
+cette attente.</p>
+
+<p>Il est là, raidi dans un désir furieux et
+inarticulé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Est-ce la passion de posséder qui dominait
+Stan ? Était-il d’abord près des choses et
+des êtres qu’il désirait ? Ensuite y pénétrait-il
+jusqu’au cœur ? Enfin les assimilait-il à son
+âme ?</p>
+
+<p>Les voyages, les sports, les affaires l’avaient
+éparpillé. Toutefois, en dépit des passades
+et des débauches, il avait toujours eu quelque
+femme auprès de qui il revenait. Mais
+cette femme qui masquait un trou de solitude
+dont il avait peur, il dépensait tout son
+désir à s’en assurer la possession physique.
+Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité
+à laquelle ils devaient atteindre. Mais
+le temps passait en propos qui cherchaient,
+qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué
+avant d’avoir rien entrepris.</p>
+
+<p>Son auto était la chose dont il semblait
+jouir le plus. C’est que la vitesse dans laquelle
+elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de
+son âme.</p>
+
+<p>Les objets ne sont que des prétextes. Nous
+n’avons pas le sens de la possession. Tous les
+trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien
+en dehors de nos prisons. Nous regardons
+à peine à la fenêtre. Stan est l’un d’entre
+nous.</p>
+
+<p>Peut-être n’en est-il pas de même pour
+d’autres hommes ? Devant un objet, ils
+éprouvent un étonnement, un ravissement,
+ils admirent qu’il soit. Ils croient encore qu’ils
+existent eux-mêmes. Toute chose créée leur
+est donnée par le Créateur de la main à la
+main. Quand ils perdent pied dans les excès,
+comme le sommeil, un ange les tient ramassés
+dans ses ailes.</p>
+
+<p>Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne
+nous tenons pas à ce degré mystique de la
+raison.</p>
+
+<p>Stan ne gardait une auto que peu de temps,
+il la revendait bientôt.</p>
+
+<p>Allait-il en faire de même pour Sue ?
+Était-ce Sue qu’il cherchait ? cette seule Sue
+qu’il y eût au monde ?</p>
+
+<p>Il cherchait quelque chose qui fût hors
+de lui-même. Ce n’était pas pour reconnaître,
+à travers deux épaisseurs de peau, le
+pourquoi palpitant de cette différence.</p>
+
+<p>Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.</p>
+
+<p>Non, il ne cherche cette chose en dehors
+de soi que pour la faire passer du dehors au
+dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le
+sente.</p>
+
+<p>S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle
+pas sous sa dent ? Ne sentira-t-il pas
+quelque chose de dur comme un noyau ?
+Cela semble le meilleur : on s’y casse les
+dents, ou il faut apprendre à le sucer doucement.
+Alors de ta salive, le fruit vivant
+s’épaissit et il en sort une saveur exquise,
+qui ne cède qu’au goût de la mort.</p>
+
+<p>Sue espère de tels mystères. Mais attention !
+quelque puissante qu’elle soit, son
+attente ne durera pas toujours, et peu à
+peu Sue sera dépouillée de ses richesses
+mates.</p>
+
+<p>Car la femme tâche de ne plus se reposer
+sur l’homme. Il le faut bien, plus d’un
+homme se dérobe ou ne sait plus toucher la
+femme. Mais cet effort tourne encore à un
+appel au secours.</p>
+
+<p>Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres
+formes immenses et vagues, rétrécies çà
+et là par une précision qui la butait un
+instant, elle imaginait un trésor d’intelligence
+qu’il lui livrerait.</p>
+
+<p>Elle attendait d’un homme le plaisir, mille
+soins furtifs, une protection dont l’effet serait
+surtout de la rendre libre, des voyages, enfin
+des travaux merveilleux.</p>
+
+<p>Sue tripotait la glaise. C’était difficile,
+mais dans les bons jours captivant. Elle ne
+savait point par la méthode multiplier les
+bons jours. Elle pleurait souvent sur une
+ébauche, de dépit, d’impatience, en guise de
+supplication pour attendrir la matière, puis
+un coup de pouce heureux la ravissait et lui
+faisait pressentir une satisfaction irremplaçable.</p>
+
+<p>Ces expériences lui faisaient admirer les
+hommes qui sont maîtres du secret et qui
+peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait
+était qu’un homme comme ceux-là se tournât
+vers elle ; elle croyait qu’il lui communiquerait
+la force. Et c’était le même qui lui donnerait
+les autres choses convoitées.</p>
+
+<p>Le souhait de Sue était obscur. Si on le
+lui avait montré dans sa signification, elle
+aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel
+aveu de faiblesse.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec
+entrain à la passion du jeu qu’on a introduite
+dans le monde du sentiment, à la surenchère
+des confidences brutales.</p>
+
+<p>La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que
+pratique-t-on sous ce nom ? un cynisme
+fainéant et trompeur.</p>
+
+<p>La paresse frappe tous nos gestes. Nous
+ne soupçonnons pas ce qu’il faut de science
+et de patience pour mener au jour un peu
+du fond de notre être.</p>
+
+<p>Il est difficile de dire la vérité, mais on
+peut étonner et en faire accroire.</p>
+
+<p>Vous contez une anecdote où vous n’avez
+pas un rôle à votre honneur, voilà votre
+confident persuadé que vous avez tout dit
+parce que vous n’avez pas laissé de mettre en
+évidence ce qui était cuisant pour votre
+amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le
+goût de l’humiliation est entré dans les
+mœurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sue, dominée par Stan comme par l’ombre
+énorme de tous les mâles rassemblés, ne
+sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité
+de ses confidences, à ses débauches de sincérité.</p>
+
+<p>Il la mettait au fait de toute la licence de
+sa première jeunesse : sa confession était si
+crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses
+passades.</p>
+
+<p>Ce débraillé la déçut : Stan n’avait pas
+autant de maîtrise sur soi-même qu’elle lui
+en avait attribué dans ses premiers élans
+d’approbation et il ignorait sa sensibilité.</p>
+
+<p>Mais elle ne permit pas à cette déception
+de mordre sur son courage. Elle lui sut gré
+d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle
+était flattée par l’odeur sexuelle.</p>
+
+<p>Avant de subir les propos intempérants
+de Stan, elle s’était crue avertie, mais de
+courts renseignements se rejoignaient mal.</p>
+
+<p>Elle eut honte de son ignorance. Elle la
+dissimula tant bien que mal. Elle avouait
+à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur
+commune gaîté et elle essayait de se renseigner
+à demi-mot. Il s’empressait de lui
+apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir
+de la sorte ne demandait encore que des
+soins grossiers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et ils jouissaient ensemble de l’habitude
+que chacun avait longtemps caressée de son
+côté : rêver l’avenir, se gorger d’anticipations
+faciles et flatteuses. Ils auraient dû
+frémir de tout ce qu’ils se découvraient ainsi
+l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance.
+Mais comment résister à ce
+délicieux laisser-aller des songeries ?</p>
+
+<p>Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de
+ce que l’époque dit une dernière fois avant
+de s’en lasser.</p>
+
+<p>Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue,
+aux points intimes et de façon inextricable,
+mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux,
+encore ignorés, qu’on ne sentît point.
+Il se privait des liens habituels, formés par
+le respect des choses plus grandes que nous.</p>
+
+<p>Il imaginait leur union qui pourtant devait
+englober les intérêts quotidiens de la vie
+aussi bien que les exigences les plus hautaines
+et moins fréquentes, comme l’accord majestueux
+de deux intelligences.</p>
+
+<p>« Asseyons-nous pour discuter », proposait-il,
+alors qu’il s’agissait de marcher et
+d’accorder son pas en dépit des différences
+de taille, d’allure et en dépit des obstacles.</p>
+
+<p>Il insistait sur cette liberté qu’il voulait
+pour Sue. Stan pensait du reste plus à la
+libération de sa future femme qu’à sa liberté,
+à ce qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à
+ce qu’elle allait trouver. Il souhaitait de la
+débarrasser des choses qui en elle le gênaient,
+plutôt qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle
+entrât en possession de ses biens propres.
+Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne
+se l’attachait ; il l’isolait du monde, plutôt
+qu’il ne lui destinait des amis.</p>
+
+<p>Pour le reste, il avait confiance en soi.
+N’est-ce pas toute la générosité qu’on peut
+demander à un homme de répandre sur
+une femme le surplus de sa chaleur ? A
+moins qu’il ne soit très faible ou très fort,
+peut-on attendre qu’il se quitte pour aller
+visiter le cœur de sa voisine ?</p>
+
+<p>Du reste, Stan, par la vertu de son abondance,
+donnera beaucoup à Sue, mais sans
+y prendre garde. Il parlera de sa générosité,
+mais il n’accompagnera pas chacun de ses
+dons d’une intention assez aiguë pour atteindre
+le point délicat de la gratitude.</p>
+
+<p>En revanche, il demande peu, mais âprement.</p>
+
+<p>Pas tellement son corps. Il a encore des
+maîtresses et il reste assez insensible aux
+charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.</p>
+
+<p>Était-elle déjà belle ? Le serait-elle ? Sue
+était gauche. Certains jours, Stan pressentait
+un épanouissement superbe. D’autres
+fois, son doute germait d’un détail qui
+soudain fixait ses regards.</p>
+
+<p>Que seraient leurs relations physiques ?
+Jusqu’ici, quand il avait rencontré une
+femme, il l’avait estimée avec promptitude
+pour le court plaisir qu’elle pouvait lui
+donner. Mais Sue s’était avancée vers lui
+dans une perspective sentimentale qui brouillait
+sa vue.</p>
+
+<p>Veut-il son cœur ? Il en disperse le parfum
+en imaginant — il croit stupidement que
+ce sont des fatalités — les tentations qu’elle
+connaîtra plus tard, et dont il ne sera plus
+le démon.</p>
+
+<p>Enfin il pense, mais sans que sa pensée
+le pénètre, à ce mystère : l’esprit de Sue,
+d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le
+ridicule qu’une réussite charmante.</p>
+
+<p>Que veut-il alors ? Que son orgueil triomphe.
+Mais si on lui avait demandé de l’avouer
+il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible,
+hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond
+de lui. Pourtant c’était moins la revendication
+motivée d’un chef que l’exigence furieuse
+d’un individu. Du reste, cette rage
+d’égoïsme qui le jetait sur la jeune fille pour
+la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand
+en pleine attaque, il songeait à se défendre.</p>
+
+<p>Il la regardait, certains jours, avec suspicion.
+Allait-il donc lui donner des droits sur
+lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de
+toutes parts ? Stan avait scrupule à investir
+un autre être de tant de puissance.</p>
+
+<p>Lui qui avait d’abord choisi de connaître
+beaucoup de femmes, que le nombre avait
+lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage
+qu’en faisait dans son esprit la monotonie,
+au moment d’essayer l’entreprise contraire
+qui est large, capable d’embrasser la plus
+grosse part de la vie et de la bien tenir,
+voilà que le soupçon déjà venait le déranger.</p>
+
+<p>Il ne songeait plus qu’il avait condamné
+en connaissance de cause tout ce qu’il quittait.
+Il ne voyait plus le côté de l’accroissement,
+mais le côté de la diminution.</p>
+
+<p>Toutes les femmes qu’il avait bousculées,
+renversées, dépassées, il n’en regrettait aucune.
+Il n’y en avait aucune dont il pouvait
+dire qu’il aurait tout gagné à se contenter
+d’elle.</p>
+
+<p>Mais il y avait encore toutes celles qu’il
+n’avait pas connues ; il n’osait plus soudain
+s’en priver.</p>
+
+<p>C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois
+quitter Sue. Ces semblants de rupture avant
+que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais
+la nécessité de faire quelque chose et de continuer
+n’importe quoi qui est commencé fait
+passer sur ces tristes signes avant-coureurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sue ne discernant point par le menu les
+mobiles de Stan, ressentait comme des
+coups les réflexions saccadées du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Elle n’avait pas le temps de souffrir car,
+du moment que le ton désinvolte de l’homme
+l’avait mise dans la situation inférieure d’une
+amoureuse, elle était fort occupée.</p>
+
+<p>Il s’agissait pour elle de donner à Stan une
+force irrésistible. Peu importait qu’il lui fît
+mal : cela prouvait encore cette force qu’elle
+lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard
+de souffrir, quand elle aurait tout fait pour
+lui, sauf cela ; quand par les soins de sa
+dévotion aveugle et habile elle l’aurait aidé
+à déployer tous les prestiges dont il était
+capable.</p>
+
+<p>La femme qui aime est industrieuse. Elle
+emploie à la réussite d’un sentiment, entre
+autres, les qualités qui font le succès d’une
+affaire. Aussitôt qu’elle a pris confiance dans
+un homme, avec quel art elle tire parti de
+tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse
+et s’accomplisse.</p>
+
+<p>Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le
+choix qu’elle fait d’une personne, ce qu’elle
+y veut remarquer au détriment du reste, fait
+ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent
+secrètement entre eux selon une hiérarchie
+toujours discutée mais admise de tous, une
+femme les dispose autour de soi dans un
+ordre différent mais cohérent, et conforme
+à ses besoins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa
+naissante compagne le change sur sa nature
+d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez
+fort, assez assuré et permanent dans sa force
+pour que Sue apprenne jamais que l’instinct
+de domination qui est au fond de cette
+nature est généreux quand il se développe
+tout entier. Il gardait le souci intermittent
+de partager ses prérogatives avec elle. Il
+feignait alors de ne pas remarquer leurs
+différences. Il la traitait comme un camarade
+qui a connu les mêmes aventures intellectuelles.
+Ce qu’il était prêt à partager avec
+elle, dans ces moments-là, c’était encore son
+orgueil : pour en doubler la satisfaction, il
+tenait à ce que sa partenaire jouît avec lui
+de la même puissance.</p>
+
+<p>Il répétait encore qu’elle aurait toujours le
+droit d’aller et venir comme lui, de s’absenter,
+de voyager seule, de voir qui elle voudrait.</p>
+
+<p>Sue s’enchantait de ces perspectives si
+larges.</p>
+
+<p>A ces heures où ils simulaient le plus aisément
+une telle entente, ils ignoraient vraiment
+l’un et l’autre que leur dessein était
+plein de contradictions et que, du reste, ils
+avaient déjà une vie en commun qui ne se
+faisait pas de leur consentement égal.</p>
+
+<p>Car, Stan cessait parfois de se surveiller
+et de chercher son plaisir dans une modération
+affectée. Alors sur un ton fort haut, il
+reprenait et morigénait Sue.</p>
+
+<p>Mais ils admettaient tous deux que ces
+rudesses étaient rendues nécessaires par un
+enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il
+fût bientôt achevé. Cependant c’était déjà
+le fait du prince.</p>
+
+<p>L’existence qu’un homme et une femme
+mènent pendant la période de séduction est
+exceptionnelle et noue de dangereux malentendus.
+On jouit de plusieurs des avantages de
+la vie en commun, mais on en évite les
+épreuves. Les fiançailles font du bonheur
+un artifice éphémère, une trompeuse facilité,
+comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.</p>
+
+<p>Une autre cause les rapprochait encore,
+qui n’était pas le travail utile de leurs âmes :
+ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux
+qui les avaient présentés l’un à l’autre, qui
+s’étaient cru dorénavant des droits sur eux,
+qui prétendaient intervenir encore. Stan et
+Sue étaient incommodés par cette revendication
+qui leur rappelait que leur rapprochement
+tenait à d’autres causes que leur
+seule fantaisie.</p>
+
+<p>Mais quand l’un vivait moins, au point de
+ne plus pouvoir désirer rien ni personne,
+ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait
+le dépouiller de sa sensibilité et de l’attachement
+de ces derniers mois, enfin quand
+l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses
+amis et souhaitait qu’ils lui répétassent ce
+qu’il se disait à lui-même.</p>
+
+<p>Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre,
+n’avaient fait que céder à des forces plus
+grandes que les leurs. Mais, passé ce premier
+geste assez large, ces comparses étaient
+revenus à une activité futile.</p>
+
+<p>Si les rapports de Stan et de Sue promettaient
+de tourner au succès, ils éprouvaient
+un malaise, car, devant une telle accumulation
+de forces, ils se sentaient faibles, et le
+moins qu’ils fissent alors c’était de cesser de
+les encourager.</p>
+
+<p>Si les affaires du jeune couple paraissaient
+compromises, ils redevenaient nécessaires et
+se rapprochaient avec les offres de service les
+plus enjouées.</p>
+
+<p>Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse
+tristesse. Alors l’inexistence de celui
+des deux qui était leur propre ami se creusait
+facilement en eux.</p>
+
+<p>Déprimés, ils ne pouvaient plus croire
+en quelqu’un dont tout le crédit, croyaient-ils,
+dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits
+d’autant par l’autre qui avait le mérite
+de venir d’ailleurs que de la zone maudite
+où ils périclitaient, eux et leur créature.
+De là des louanges ou des dénigrements inattendus.</p>
+
+<p>Orgueil et confiance reprenaient peu après ;
+ils n’avaient plus assez de méfiance pour celui
+qui ne s’appuyait pas sur eux.</p>
+
+<p>Mais quand Sue et Stan se retrouvaient
+ensemble, ils avaient vite fait, ressaisis l’un
+par l’autre, de se soustraire à ces alternatives
+auxquelles ils ne se prêtaient que pour se
+reposer l’un de l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Revenait la peur de la solitude, de tant de
+déceptions qui avaient harassé Stan, qui
+d’avance faisaient renâcler Sue.</p>
+
+<p>Cette peur puissante, en se contractant,
+faisait renaître l’enthousiasme. Alors tout
+était battements de cils, allusions au pouvoir
+que chacun tenait de sa destinée ou de la
+nature, de donner le bonheur à l’autre.</p>
+
+<p>« Il changera, tout changera, tout sera
+emporté par ce mouvement qui est en moi,
+qui est en lui, qui nous fond ensemble. »</p>
+
+<p>Le temps de la décision approchait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sue, dans les dernières semaines, avait
+l’impression qu’elle se débrouillait, qu’elle
+commençait à savoir certaines choses, qu’elle
+avait profité de l’agitation qui était depuis
+peu dans sa vie.</p>
+
+<p>Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont
+l’exigence du bonheur. Stan est-il quelqu’un ?
+Fera-t-il quelque chose ?</p>
+
+<p>L’amour se pèse. Il ne se maintient que si
+les deux plateaux de la balance sont strictement
+égaux. Une liaison est un échange de
+services minutieusement équilibrés. Les ingrédients
+les plus divers sont matière à des
+trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son
+partenaire, satisfait auprès de lui un besoin
+sordide, qui minait sa vie et que personne ne
+soupçonnait.</p>
+
+<p>Pourtant le rêve dominait toujours Sue.
+Quand elle se heurtait à des faits difficiles,
+elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait
+les paupières pour que tout se simplifiât à
+nouveau.</p>
+
+<p>Elle parut hésiter mais depuis le premier
+jour la pente la portait vers le mariage.
+Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser
+aller : elle était droite, toute d’une pièce,
+elle se donnait une fois pour toutes et cela
+était fait.</p>
+
+<p>Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs
+fois du blanc au noir. Le jour où elle
+dit : oui, fut blanc, puis à partir du lendemain,
+tout fut gris pour longtemps.</p>
+
+<p>Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut
+rêver les yeux ouverts. Alors, quand on a
+recueilli un trait acceptable dans un visage,
+on cherche avec une patience désespérée un
+autre trait à quoi le raccorder. On l’aperçoit
+grâce à ces éclairs que laisse passer la vie.
+Ainsi se compose la figure de la beauté dont
+on a eu un besoin urgent, maintenant humble,
+patient, satisfait des aumônes du quotidien.
+On a appris le mérite de tout ce qui est, et
+l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer ces
+passants qu’on arrête, qui peu à peu se
+transfigurent et, encore debout devant vous,
+sont déjà touchés par la gloire du souvenir
+où on les embaumera bientôt.</p>
+
+<p>Elle interrogeait sa figure d’une façon
+superstitieuse et paresseuse. Elle n’essayait
+pas de suivre son caractère dans les détours
+laborieux de sa nécessité, mais comme on
+fait scruter les lignes de sa main, en croyant
+puérilement par un chemin plus court devancer
+la vie, elle voulait que la forme du
+nez de Stan fût une promesse certaine de
+bonheur où elle pût se reposer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour Stan, la dernière hésitation qui
+l’arrêta, aurait pu lui faire pressentir ses
+prochaines surprises, ses futurs travaux.
+A force de la regarder, de l’interroger, il eut
+l’impression que toutes les indications qu’il
+avait aperçues s’effaçaient, que les premières
+pousses qu’elle avait sorties elle les rentrait,
+qu’il n’avait plus devant lui qu’une petite
+fille bien plus serrée qu’au premier jour.</p>
+
+<p>Il en était fort décontenancé car il était
+habitué à des femmes qui avaient quelque
+maturité, qui savaient lui présenter un des
+côtés où elles étaient développées.</p>
+
+<p>Au vrai, Sue était pleine de destins divers.
+Mais Stan ne les apercevait pas, repliés,
+emmêlés, modestes, sournois.</p>
+
+<p>Et s’il avait découvert dès lors leur profusion,
+il en aurait été effrayé. Car les hommes
+profitent hardiment de la plasticité des
+femmes ; mais l’idée crue leur en est désagréable
+et ils en sont choqués, les hypocrites.</p>
+
+<p>Stan, qui n’a jamais senti une femme
+muer dans ses bras, s’effarera plus tard des
+premières métamorphoses de Sue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par
+l’idée qu’il lui fallait jouer sa destinée. Pour
+son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait
+fournir que de brusques efforts, un va-tout
+était un excitant nécessaire, en dépit de la
+facilité du divorce qui, depuis le début,
+retire à cette histoire toute force aventureuse.</p>
+
+<p>Il décida brusquement d’épouser.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h sc">Nous fûmes surpris</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">La Valise vide</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">47</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le Pique-nique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">125</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Anonymes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">169</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="top4em c"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER<br>
+LE</span> 16 <span class="xsmall">SEPTEMBRE</span> 1924<br>
+<span class="xsmall">PAR F</span>. <span class="xsmall">PAILLART</span>, <span class="xsmall">A<br>
+ABBEVILLE</span> (<span class="xsmall">SOMME</span>)</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 ***</div>
+</body>
+</html>
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