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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78345 ***
+ Le Major
+ A. GORDON LAING
+ (Tombouctou 1826)
+
+[Illustration : PLANCHE I
+
+Fig. 1. — Le major A. Gordon Laing.
+
+(d’après une gravure de S. FREEMAN phot. DONALD MACBETH, Londres).]
+
+
+
+
+ GOUVERNEMENT DU HAUT-SÉNÉGAL-NIGER
+
+[Décoration]
+
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES
+
+[Décoration]
+
+ Le Major
+ A. GORDON LAING
+ (Tombouctou 1826)
+
+[Décoration]
+
+ _Textes et documents nouveaux découverts à Tombouctou et Araouan_
+
+[Décoration]
+
+ Textes arabes traduits par M. O. HOUDAS
+ PROFESSEUR A L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES
+
+[Décoration]
+
+ _Lettre-préface de M. le Gouverneur CLOZEL_
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ ÉMILE LAROSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 11, rue Victor-Cousin, 11
+ * * * * *
+ 1912
+
+
+
+
+ _Dakar, le 20 juillet 1912._
+
+ _Le gouverneur Clozel à M. Bonnel de Mézières._
+
+ _MON CHER AMI,_
+
+_Vous avez bien voulu me demander quelques lignes de préface pour
+l’étude que vous consacrez au major Laing. Il fallait votre venue à
+Tombouctou pour liquider cette question. Comme vous l’avez très
+justement remarqué, les descendants des meurtriers du malheureux
+explorateur, les mieux placés pour nous renseigner sur ce qu’avaient pu
+devenir ses restes et ses papiers, redoutaient tout au moins le paiement
+d’une_ dia, _malgré le temps écoulé ; et c’est ce qui explique l’échec
+des tentatives antérieures faites par nos officiers et par M. Croomie,
+le précédent Consul général d’Angleterre. Vous aviez aussi cette chance
+de ne pas appartenir à l’Administration, tout en jouissant de son appui
+et de ses sympathies. C’était un grand point pour mettre les indigènes
+en confiance dans un cas pareil. Votre habileté et votre patience ont
+fait le reste._
+
+_Le major A. Gordon Laing est le premier Européen qui ait visité
+Tombouctou sans qu’on puisse contester l’authenticité de son voyage.
+Nous lui devons un modeste monument et un souvenir. Les restes du
+vaillant Ecossais reposent maintenant auprès de ceux des glorieuses
+victimes de notre conquête, dans le cimetière de Tombouctou. Ces héros
+morts à plus demi-siècle d’intervalle pour la cause de l’humanité et de
+la civilisation se trouvent ainsi réunis, grâce à vous, et leurs tombes
+devront être entourées des mêmes soins pieux par nous et par nos
+successeurs._
+
+ _CLOZEL._
+
+[Illustration : PLANCHE II
+
+Fig. 2. — Vue générale de Tombouctou : au premier plan, la Grande
+Mosquée.]
+
+
+
+
+ =Avant-Propos=
+
+ * * * * *
+
+
+Si j’ai eu la bonne fortune de réussir, alors que tant d’autres y
+avaient échoué, à reconstituer définitivement le dernier chapitre de
+l’histoire tragique du major Laing, je le dois surtout aux très nombreux
+concours que j’ai trouvés de toutes parts.
+
+Je dois nommer tout d’abord, en le remerciant respectueusement, M. le
+gouverneur général WILLIAM PONTY. Grâce aux heureuses initiatives et à
+la sage organisation financière qu’elle lui doit, l’Afrique Occidentale
+Française est maintenant en mesure d’organiser des recherches
+scientifiques désintéressées. C’est ainsi que j’ai pu être chargé de
+mission et contribuer à des travaux concernant l’histoire de la colonie.
+
+M. le gouverneur Clozel, dont on connaît la passion pour les travaux
+d’ordre historique, a bien voulu diriger personnellement mes recherches
+et me faire bénéficier de son inappréciable expérience.
+
+A Tombouctou, j’ai trouvé chez MM. les officiers et fonctionnaires
+l’accueil le plus favorable et le concours le plus empressé. Je tiens à
+adresser mes remerciements à MM. les colonels ROULET, GADEL et HUTIN et
+à M. le médecin principal LEFÈVRE.
+
+Comme commandant du Cercle de Tombouctou, M. le capitaine MARC a été
+pour moi un collaborateur précieux, grâce à son ascendant sur les
+indigènes et à sa compétence en matière de questions africaines.
+
+Je dois aussi exprimer toute ma reconnaissance à M. DUPUIS YACOUBA, dont
+la connaissance de la ville de Tombouctou et de la région du Haut-Niger
+est si souvent mise à contribution par les voyageurs ; une fois de plus,
+il s’est employé fort aimablement à me documenter ; les renseignements
+que je lui dois sur les recherches précédemment faites ont été pour moi
+des éléments de succès.
+
+M. le lieutenant MARTY, vétéran des régions nigériennes ; M.
+l’instituteur CRISTOFINI, créateur de l’école professionnelle de
+Tombouctou ; M. HUCHERY, le dévoué correspondant du Muséum, se sont mis
+fort aimablement à ma disposition, et je tiens à leur en exprimer ma
+gratitude.
+
+Pour la mise en ordre de ces notes, j’ai fait appel à l’aide de M. le
+professeur HOUDAS, qui a bien voulu traduire les textes arabes rapportés
+par moi d’Araouan, et de M. Maurice DELAFOSSE dont l’autorité est
+indiscutée en matière de langues soudanaises.
+
+Enfin je dois remercier l’_Illustration_, le _Monde Illustré_ et la
+_Dépêche Coloniale Illustrée_, qui ont consenti à me prêter quelques-uns
+de leurs beaux clichés.
+
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+ Paris, septembre 1912.
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ Alexander Gordon Laing
+
+
+Le futur héros de Tombouctou est né à Edimbourg, le 27 décembre 1794.
+Par sa mère, il appartenait à la vieille famille écossaise des Gordon,
+et il était le neveu de celui qui devait être plus tard l’illustre
+général Gordon, des Gordon Highlanders. Son père dirigeait un pensionnat
+et souhaitait de voir son fils lui succéder un jour. Mais le jeune Laing
+avait au plus haut point l’esprit aventureux et entreprenant des jeunes
+gens de sa génération, et, à 17 ans, il partait pour La Barbade où son
+oncle était alors en garnison. Peu de temps après, il put obtenir une
+commission d’enseigne dans le York Light Infantry.
+
+Capitaine après Waterloo, Laing partit, en 1820, pour Sierra-Leone, où
+le gouverneur Sir Charles Mac Carthy le prit comme aide de camp. Ce fut
+sous la direction de ce chef éminent que Laing apprit à connaître les
+indigènes et qu’il se mit à les aimer. C’était l’époque où l’Angleterre,
+à la suite des admirables campagnes de Wilberforce, se mettait
+résolument à la tête du mouvement anti-esclavagiste. Le gouverneur Mac
+Carthy, passionné pour cette noble cause, s’efforçait d’intervenir
+auprès des chefs indigènes, pour les persuader de chercher uniquement
+leurs ressources dans l’agriculture et le commerce, et de cesser toutes
+relations avec les négriers. Laing fut, en 1822, chargé par le
+gouverneur d’aller exposer cette politique aux chefs de l’intérieur. Il
+devait en même temps s’efforcer de résoudre le problème géographique
+alors si mystérieux des sources du Niger.
+
+Pendant une année entière, Laing visita le Timmani, le Kouranko et le
+Soulimané, et, malgré les épreuves que le dur climat de ce pays réserve
+aux voyageurs, malgré la fièvre qui le terrassa pendant de longues
+journées, malgré l’hostilité de certains chefs cupides et de mauvaise
+foi, le jeune capitaine réussit brillamment dans ses négociations. En
+même temps, il recueillait une riche moisson de renseignements
+géographiques qui lui permirent de donner une des premières bonnes
+cartes de la région de la Rokelle. Le livre dans lequel Laing a raconté
+son voyage est écrit d’une plume alerte et la lecture en est encore
+aujourd’hui très attrayante. Elle montre sous un jour des plus
+sympathiques la physionomie du jeune officier, plein d’une conviction
+chaleureuse pour la cause antiesclavagiste ; au milieu des dangers et
+des fatigues de son dur voyage, il ne perd pas un seul jour sa belle
+vaillance, sa patience inlassable et son intelligente énergie.
+
+La guerre des Achantis interrompit malheureusement Laing en pleine
+besogne. Le gouverneur lui enjoignit de rallier d’urgence son régiment.
+Sir Mac Carthy lui-même partit pour la Gold Coast d’où il ne devait pas
+revenir.
+
+[Illustration : PLANCHE III
+
+Fig. 3. — Maison habitée par Laing à Tombouctou.]
+
+Laing, très fatigué par le climat, dut bientôt rentrer en Angleterre, où
+le grade de major vint le récompenser de ses intéressants travaux.
+
+A peine rétabli, Laing ne songe qu’à repartir. Il s’est rendu compte de
+la difficulté qu’il y a pour un voyageur à pénétrer en Afrique en
+partant de la côte de Guinée, et il songe à prendre en quelque sorte le
+Soudan à revers. C’est par le Sahara qu’il veut passer, et c’est
+Tombouctou, la mystérieuse cité qu’aucun Européen n’a pu visiter encore,
+qu’il s’assigne comme objectif.
+
+Par la manière judicieuse dont il expose ses projets, par la chaleur
+communicative avec laquelle il montre l’intérêt des découvertes qu’il ne
+peut manquer de faire, il convainc Lord Bathurst et obtient, grâce à
+lui, l’autorisation de partir.
+
+Le 25 mai 1825, il débarque à Tripoli. Son but est d’aller de cette
+ville à Tombouctou et, de là, de descendre le Niger jusqu’à son
+embouchure. En même temps qu’il veut faire de l’exploration, Laing
+désire connaître un des principaux centres de la traite des noirs afin
+d’étudier sur place les mesures à prendre pour combattre le fléau qui
+ravage l’Afrique.
+
+C’est à Tripoli que se noua et que se termina la courte et tragique
+idylle de la vie du malheureux officier. Quelques semaines avant son
+départ, Laing épousait la fille du consul britannique de Tripoli, Miss
+Emma Warrington. Les deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre la
+passion la plus vive. C’est en pleine lune de miel qu’ils se séparèrent
+pour ne plus se revoir.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ La conquête de Tombouctou
+
+
+Le 17 juillet 1825, le major Laing quitte Tripoli. Il emmène avec lui un
+matelot anglais, Harry, un serviteur arabe, Hamed et un boy noir nommé
+Jack, ancien esclave qu’il a affranchi et qui le sert avec un touchant
+dévouement. La caravane est admirablement organisée. De nombreux
+chameaux emportent les provisions, les armes, les munitions et les
+instruments. Aucun détail n’a été négligé. Laing, en véritable Africain,
+sait quelle importance a l’examen des détails les plus minutieux.
+
+Toute la colonie européenne de Tripoli est venue souhaiter bonne chance
+au hardi voyageur. C’est l’heure tragique des adieux. Laing, plein
+d’espoir, escompte que son absence ne sera que de quatre ou cinq mois et
+parle d’être de retour pour Christmas. Et, sous les yeux de Warrington
+et de sa fille, le convoi s’enfonce et disparaît sur la route de Beni-
+Ouled.
+
+Celui qui est chargé de conduire la caravane est un personnage assez
+mystérieux qui disparaîtra au cours du drame après avoir joué un rôle
+étrange. Il dit s’appeler Sheikh Babani. Le consul Warrington l’a
+souvent vu à Tripoli, et le dépeint comme « un des hommes les plus
+agréables qu’il ait jamais rencontrés, ayant un caractère égal et des
+manières prévenantes »[1]. Babani s’est donné comme un gros traitant
+faisant le commerce des caravanes. Il dit avoir habité Tombouctou
+pendant 22 ans et y avoir encore sa femme et ses enfants. Il s’est
+engagé à conduire le major jusqu’au Niger et prétend que le voyage se
+fera en deux mois et demi. A Ghadamès, Laing s’apercevra avec étonnement
+que cet homme, qui prétend, à Tripoli, n’être qu’un traitant, est
+ailleurs un très important personnage. On lui rend à Ghadamès les plus
+grands honneurs. Babani y commande en maître.
+
+[Illustration : PLANCHE IV
+
+Fig. 4. — Retour à Tombouctou des restes du major Laing.]
+
+Les routes n’étant pas sûres, Babani fait faire à la caravane un très
+long détour qui double la durée du voyage. On arrive le 21 août à Shate
+et seulement le 13 septembre à Ghadamès. La route directe n’a guère plus
+de 500 milles et Laing estime qu’on lui en a fait faire près d’un
+millier. La chaleur est terrible et le voyage à chameau au milieu du
+désert de sable est extrêmement pénible à cette saison.
+
+Bien reçu à Ghadamès, grâce à Babani, Laing se repose de ses fatigues.
+Malheureusement son matériel d’explorateur est déjà dans un piteux état.
+Par suite de la chaleur et du cahotement des bagages sur les chameaux,
+ce ne sont que tubes brisés, plaques d’ivoire éclatées, chronomètres
+arrêtés : c’est un désastre. Pour comble de malechance, un chameau,
+posant le pied sur la carabine du major en a brisé la crosse.
+
+Pendant un mois, Laing travaille à remettre en état son matériel. En
+même temps, il visite Ghadamès et en détermine la position astronomique.
+
+Laing se remet en route le 27 octobre, et arrive à In Salah le 3
+décembre. Il y reçoit le meilleur accueil, mais il doit y faire un
+nouvel arrêt de plus d’un mois. Ces retards extraordinaires ne
+paraissent pas avoir ralenti son entrain ni sa confiance en Babani. De
+celui-ci, il continue dans ses lettres à faire le plus grand éloge :
+« Babani, dit-il, veille sur moi comme un père. »
+
+Les Touareg, qu’il rencontre pour la première fois, intéressent beaucoup
+Laing, qui se voit demander sans cesse des conseils et des soins
+médicaux. Il distribue sa pharmacie de voyage « au mieux de ses
+connaissances ». Et quand il se remet en route, le 10 janvier, il est
+enchanté de l’hospitalité qu’il vient de recevoir. Quelques jours après
+son entrée dans le désert, il écrit une lettre à son beau-père le consul
+et se déclare : « en excellente santé physique et morale et toujours
+enthousiaste pour la cause de l’exploration »[2].
+
+La lettre partit pour le nord ; peu après commença la série des
+catastrophes qui devaient mettre fin à ce beau voyage, si bien préparé,
+et dont les débuts étaient si pleins d’heureuses promesses. La caravane
+avançait rapidement dans la région du Tanezrouft, afin d’atteindre les
+premiers puits de l’Azaouad. Le 21 janvier, elle fut rejointe par une
+bande de Touareg qui manifestèrent l’intention de faire route avec elle.
+C’étaient des Hoggar, aux allures de coupeurs de route. Laing dut, bon
+gré mal gré, accepter leur escorte. Le 26 janvier, la caravane campait
+au puits de Ouadi Ahnet. Vers minuit, Laing dormait dans sa tente.
+Coupant les cordes, et déchirant la toile, les Touareg se jetèrent tous
+ensemble sur le malheureux officier, qui fut couvert de blessures avant
+d’avoir pu saisir ses armes.
+
+[Illustration : PLANCHE V
+
+Fig. 5. — Ould Daman, petit-fils de l’assassin du major Laing.
+
+(debout au centre de la photographie)]
+
+C’est à Laing lui-même, guéri, on ne sait par quel miracle, que nous
+devons les détails qui montrent ce que fut l’acharnement de ces brutes.
+Laing dit avoir reçu 24 blessures, dont 18 graves. Il a eu 5 coups de
+sabre sur la tête et 3 sur la tempe gauche : « Partout des fractures,
+dont il est sorti beaucoup d’esquilles. Un coup de sabre sur la joue
+gauche m’a brisé la mâchoire et fendu l’oreille et fait une très laide
+blessure ; un autre m’a atteint la tempe droite et une terrible balafre
+sur le cou a frôlé la trachée artère »[3].
+
+C’est probablement à l’armement médiocre de ses ennemis que Laing dut
+d’éviter une blessure mortelle. Les Touareg ne se servent de la lance
+que comme arme de jet. Pour le corps à corps, ils emploient un sabre à
+lame large et mal trempée qui fait des entailles plus larges que
+profondes.
+
+Les Touareg pillèrent à leur aise les bagages et disparurent. Quelle fut
+l’attitude de Babani dans cette circonstance ? Laing, dans une lettre
+ultérieure, la juge avec certaines réserves, et le domestique Hamed qui
+fut interrogé plus tard à Tripoli, accuse formellement Babani. Il est
+cependant invraisemblable que celui-ci ait conduit si longtemps et si
+loin le Major, pour le faire assassiner lâchement. Il eut pu le faire
+sans danger pour lui dès Ghadamès, s’il l’eut voulu. En pays touareg,
+son influence devait être bien peu de chose, et il est probable que,
+devant les menaces des bandits, il dut assister impuissant à un
+spectacle qui lui faisait horreur. Loin d’abandonner son compagnon, il
+le releva après le départ des assassins, l’attacha sur son chameau, et
+parvint à l’amener vivant jusqu’au campement des Kountas de la tribu de
+Sidi Moktar. Le chef de cette tribu était alors le sheikh Sidi Mohammed.
+Celui-ci, dont on ne saurait trop louer en ces circonstances l’admirable
+conduite, recueillit la caravane, et fit donner à Laing des soins
+éclairés qui le ramenèrent à la vie. La générosité à l’égard d’un hôte
+était une tradition dans cette noble famille. Trente ans plus tard,
+c’est à la protection du fils de Sheikh Sidi Mohammed, le sheikh Ahmed
+el Bakay, que Barth devra la réussite de sa mission à Tombouctou.
+
+Trois mois après son arrivée au campement de Sidi Moktar, grâce aux
+soins dévoués dont il a été l’objet, Laing est complètement rétabli. Il
+se hâte d’envoyer aux siens de ses nouvelles, et c’est sur un ton
+presque plaisant qu’il conte ce qu’il appelle sa mésaventure, et qu’il
+annonce son complet rétablissement. Sa seule préoccupation est
+d’atteindre au plus vite Tombouctou, le premier but qu’il s’est assigné.
+Le sheikh, devenu son ami, s’engage à mettre tout en œuvre pour assurer
+la réussite de ses projets, et lui promet de le faire conduire vers la
+côte par le pays de « Mooschi » (Mossi ?).
+
+Mais la mauvaise chance s’acharne sur le malheureux Laing. Une épidémie
+de fièvre infectieuse s’abat sur le campement de Sidi Moktar. Babani
+meurt un des premiers. Puis c’est le sheikh lui-même qui disparaît.
+Laing tombe malade, et, en pleine fièvre, il a la douleur de perdre tour
+à tour le 21 juin son boy, le fidèle Jack, et, le 25, son matelot Harry.
+Son dernier serviteur Hamed, épouvanté des catastrophes qui s’abattent
+sur la mission, refuse de rester plus longtemps. Laing est obligé de le
+laisser, le 10 juillet, reprendre la route de Tripoli. Il faut citer les
+termes dans lesquels Laing lui-même commente cet incident. C’est
+l’avant-dernière lettre qui soit parvenue de lui : « Au moment où
+j’étais encore très faible, ayant à peine réussi à maîtriser le très
+grave accès de fièvre dont je venais d’être atteint, alors que les
+cadavres de mon pauvre Jack et du matelot étaient à peine froids, Hamed,
+insoucieux de toutes les lois de l’humanité, vint me dire qu’il voulait
+rentrer au Touat avec la caravane. Je lui ai dit qu’il pouvait s’en
+aller. Je ne blâme pas l’homme qui prend soin de sa carcasse. Aussi, au
+nom de Dieu, qu’il s’en aille. Je lui ai donné un méhari, des vivres,
+etc., et il part comme un sultan... »[4].
+
+Celui qui écrit ces lignes hautaines, absolument seul dans un pays
+inconnu et hostile, est presque sans ressources ; ses bagages ont été
+pillés ; lui-même, atrocement mutilé, est convalescent d’une terrible
+crise de fièvre ; ses serviteurs sont morts, et son unique ami et son
+seul protecteur vient de disparaître. Des maux de tête atroces, suite
+des coups de sabre qu’il a reçus sur le crâne, le tourmentent, et son
+bras mutilé lui occasionne les pires souffrances chaque fois qu’il veut
+écrire. Malgré tout, il n’a rien perdu de son ardeur à la découverte, et
+les obstacles dont la route de Tombouctou a pour lui été jalonnée, sont
+oubliés dès qu’ils sont franchis.
+
+Tant d’héroïsme devait frapper jusqu’aux indigènes eux-mêmes. Dans la
+tribu dont il était l’hôte, Laing avait conquis l’estime et l’admiration
+de tous. Et le souvenir est resté vivant chez les Kountas du « Raïs » à
+la haute stature, au caractère chevaleresque et à l’indomptable
+énergie[5].
+
+Enfin Laing allait être payé d’une partie de ses peines par un premier
+succès. Le 18 avril 1826, treize mois après son départ de Tripoli, il
+voyait enfin, sur leurs dunes de sable, se dresser les hautes maisons et
+les minarets de la ville mystérieuse qu’il était le premier Européen à
+contempler.
+
+[Illustration : PLANCHE VI
+
+Fig. 6. — Touareg de Tombouctou.]
+
+La tour carrée de Djingereiber, le minaret de Sidi Yaya et surtout le
+clocheton qui surmonte la mosquée au nom illustre de Sankoré produisent
+à qui vient du Sahara une impression inoubliable.
+
+Ce devait être alors un spectacle bien curieux que de trouver, aux
+confins du désert, cette cité grouillante de vie. Dans le port saharien
+qu’était la Tombouctou d’alors, le Maghreb et le Soudan prenaient
+contact et la ville reflétait, dans un curieux mélange, l’influence des
+deux civilisations.
+
+La raison d’être essentielle de Tombouctou était le marché aux esclaves,
+et là, sur la grande place, où s’entassait le bétail humain, les
+représentants de toutes les races africaines se coudoyaient. Les
+Sahariens : Touareg, Bérabich ou Kountas, y croisaient les gens du
+Maghreb : Tripolitains ou Marocains, et les Soudanais : Haoussas, Mandés
+ou Toucouleurs ; cependant que s’empressaient autour d’eux leurs hôtes
+Songhays, courtiers obséquieux et hôteliers avides.
+
+Ville de commerce et ville d’affaires, Tombouctou était aussi une
+bruyante ville de plaisirs. Le Saharien y trouvait les jouissances
+ardemment désirées pendant les longs mois de privations au désert et le
+Nigérien y entrevoyait une civilisation à lui inconnue, un luxe ignoré,
+digne, lui semblait-il, des mille et une nuits.
+
+Vivant à part, et s’efforçant d’ignorer ce monde avide ou frivole, une
+petite élite intellectuelle s’attachait à conserver l’ancienne tradition
+de la Tombouctou savante. Quelques très anciennes familles s’honoraient
+d’avoir pour chefs des hommes lettrés, chez qui les discussions les plus
+savantes avaient cours et qui connaissaient des sciences ignorées du
+vulgaire[6].
+
+C’est dans ce milieu que Laing eut l’heureuse fortune d’être introduit.
+Là, il put retrouver un peu la Tombouctou qu’avaient révélée à l’Europe
+les voyages d’Ibn Kaldoun et d’Ibn Batoutah ; là il put trouver les
+satisfactions intellectuelles capables de lui faire oublier les
+impressions pénibles que son cœur généreux ne dût manquer de ressentir
+devant l’odieux trafic des traitants. Peut-être eut-il la tristesse
+d’assister impuissant à l’envoi vers la misère et la déchéance
+définitive de malheureux provenant de ces régions de la Rokelle et du
+Kouranko, où il avait trois ans auparavant plaidé auprès des chefs
+indigènes la cause anti-esclavagiste.
+
+Bien accueilli, grâce à la recommandation du chef des Kountas, Laing se
+rendit d’abord chez le fils de Babani, qui lui procura un logement chez
+un Tripolitain du quartier de Baguindé.
+
+La maison où Laing a vécu, du 18 août au 22 septembre 1826, existe
+encore, et n’a pas été modifiée. Comme toutes les maisons de Tombouctou,
+elle comprend un rez-de-chaussée où sont les communs : cuisines,
+magasins, écuries, et aussi logement des serviteurs. Au premier étage
+trois chambres sont réservées pour l’habitation. Elles donnent sur une
+large terrasse d’où l’on embrasse le panorama de la ville. C’est là que
+se tenait Laing. C’est là sans doute qu’il s’est assis devant son
+papier, songeant à sa chère Emma, et essayant en vain de lui écrire des
+lettres rassurantes, alors qu’il sentait que les dangers s’accumulaient
+devant lui. C’est là qu’il a écrit sa dernière lettre qui se termine par
+ces mots : « Il faut que ma chère Emma m’excuse de la façon dont je lui
+écris. J’ai commencé cent lettres pour elle ; mais je n’ai pu en finir
+aucune. Elle est toujours au plus haut dans mes pensées et c’est avec
+délices que je pense à plus tard, à l’heure de notre réunion qui, si
+Dieu le veut, n’est plus maintenant très éloignée[7] ». Cette réunion
+qu’il souhaitait, Laing devait en effet l’obtenir, mais de toute autre
+manière. Au moment où il écrivait sa lettre, il n’avait plus que
+quelques jours à vivre. Quand la fatale nouvelle, longtemps discutée, de
+la mort du héros parvint à Tripoli, quand il fut certain qu’aucun espoir
+n’était plus possible, Emma Warrington Laing alla rejoindre son mari :
+elle mourut de chagrin dans les derniers jours de 1829.
+
+[Illustration : PLANCHE VII
+
+Fig. 7. — Femmes arabes de Tombouctou.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ Le Drame
+
+
+Le séjour à Tombouctou d’un homme tel que Laing n’a pas dû être
+infructueux, et ce sera toujours, pour la science, une perte irréparable
+que la disparition du journal et des notes de l’illustre voyageur.
+Pendant le mois que dura son séjour, nous savons qu’il leva le plan de
+la ville et qu’il étudia les manuscrits qu’y possèdent les lettrés. Sans
+aucun doute il connut le fameux Tarikh es Soudan que Barth a eu la
+gloire de révéler à l’Europe savante, et les nouveaux manuscrits qui
+viennent d’être découverts. Laing étudia aussi la question, alors si
+mystérieuse, du cours du Niger, et acquit la certitude qu’aucune
+communication n’existait entre le grand fleuve de l’ouest africain et le
+Nil. Il avait imaginé que la Volta pouvait être le cours inférieur du
+Niger, erreur sans doute, mais qui provenait d’une conception exacte de
+l’orientation réelle des deux branches du fleuve.
+
+Les explorateurs d’aujourd’hui, qui font le voyage de Tombouctou sur un
+confortable vapeur, et pour qui la route du port de Kabara à la grande
+ville est une agréable chevauchée de quatre milles à travers les
+mimosas, ne doivent pas oublier que Laing, pour aller voir le fleuve,
+dut mystérieusement sortir de la ville en pleine nuit[8], risquant à
+chaque pas de croiser une bande de Touareg qui sans doute ne l’auraient
+pas épargné.
+
+[Illustration : PLANCHE VIII
+
+Fig. 8 — Vue générale d’Araouan.]
+
+A Tombouctou comme ailleurs, Laing avait fait la conquête de tous ceux
+qui le connaissaient. Il est curieux de noter, d’après la tradition
+encore très vivante aujourd’hui, les qualités que les indigènes lui ont
+reconnues. Les Tombouctiens ont admiré chez Laing la belle prestance, la
+force physique et la haute élégance à cheval ; ils ont su également
+discerner combien était grande la noblesse des sentiments et la valeur
+morale de leur hôte.
+
+Dans le monde des lettrés et des savants, Laing ne compta bientôt que
+des amis. C’est sans doute au plaisir qu’il éprouva à pénétrer dans ce
+centre de haute culture intellectuelle et à y recevoir bon accueil,
+qu’il faut attribuer le passage de sa dernière lettre où il dit : « A
+tous égards, Tombouctou a complètement tenu ce que j’en attendais »[9].
+
+Ses amis Tombouctiens avaient déconseillé à Laing de descendre le Niger,
+et lui avaient offert de le faire conduire à Dienné. De là, il aurait pu
+tenter de regagner, par le Sénégal, les établissements français de
+Saint-Louis. A aucun moment Laing ne paraît avoir songé à visiter
+Oualata et c’est par erreur que certaines cartes font passer par ce
+point son itinéraire.
+
+Mais les Tombouctiens n’étaient que d’excellents commerçants ou de pieux
+lettrés. Ils n’avaient aucune force armée, et leur ville ouverte devait
+subir la protection des puissants du jour. Les fanatiques Toucouleurs
+commençaient alors d’étendre partout leurs conquêtes, qui devaient
+couvrir de ruines presque tout le bassin du Niger. De Bandiagara, sa
+capitale, le sultan Ahmed ben Mohamed Labo avait envoyé des
+reconnaissances vers Tombouctou, et déjà, dans toute la région, il
+parlait en maître. Ses espions lui eurent bien vite signalé le chrétien
+recueilli et protégé par les Kountas, à qui les gens de Tombouctou
+faisaient bon accueil. Le tyran cruel et fanatique, à l’esprit étroit,
+en conçut aussitôt de la jalousie et écrivit une lettre comminatoire au
+chef de la ville de Tombouctou, Ousman Alcayar, qui s’empressa d’obéir.
+Laing fut mis en demeure de retourner par où il était venu et de
+reprendre au plus vite la route d’Araouan.
+
+Cette nouvelle infortune ne pouvait décourager un homme tel que Laing.
+Après tant de projets élaborés en vain, il put trouver encore une autre
+combinaison, par laquelle il espéra échapper aux menaces des Toucouleurs
+et continuer quand même son voyage en le rendant fructueux pour la
+science. Feignant de renoncer à remonter le Niger, il fit ses
+préparatifs de départ pour Araouan ; mais son dessein était de se
+joindre à la première caravane qu’il rencontrerait, allant non plus vers
+Tombouctou, mais vers Sansanding. De là, il espérait atteindre Ségou et
+relier ses itinéraires à ceux de Mungo Park.
+
+Il fallut se mettre en route à la hâte ; la populace de Tombouctou,
+affolée par les menaces des Toucouleurs, exigeait maintenant le prompt
+départ du chrétien. Des bruits absurdes circulaient dans le peuple : on
+disait que l’étranger avait des fétiches avec lesquels il allait
+empoisonner tout le pays, et on le rendait responsable des décès les
+plus récents. Et surtout on répétait que la ville sainte était souillée
+par la présence d’un infidèle.
+
+Ces sortes de crises de fanatisme, dans lesquelles la haine et le mépris
+se donnent libre cours, ont toujours été, et sont encore à redouter chez
+les musulmans illettrés ; il faut de longs et patients efforts de la
+part des dirigeants les plus cultivés et les plus intelligents pour en
+éviter le retour.
+
+Laing n’était plus sans ressources. Une lettre de change, qu’il avait
+emportée de Tripoli, lui avait été payée à Tombouctou. Il put racheter
+des chameaux et se reconstituer un matériel de route. Mais les convois
+sur la route de Tombouctou à Araouan étaient alors, comme ils le sont
+encore aujourd’hui, une sorte de monopole de la tribu arabe des Bérabich
+(Barbooshi dans différents textes). Le chef de cette tribu était alors
+Ahmadou Labeida, musulman fanatique, à l’esprit borné. Sa mauvaise
+étoile mettait Laing à la merci d’un impitoyable ennemi des chrétiens.
+
+Le chef de Tombouctou, Ousman, confia Laing à Labeida, et celui-ci
+promit de conduire l’étranger jusqu’à Araouan. Il lui fournit un guide
+et le départ fut fixé au 22 septembre.
+
+Le 21 au soir, Laing écrivit à son beau-père le consul Warrington une
+lettre, qui devait être la dernière, et dans laquelle on sent, malgré le
+ton calme et qui veut être rassurant, les appréhensions du voyageur.
+« Ma destination est Ségou, où j’espère arriver dans quinze jours ; mais
+j’ai le regret de vous dire que la route n’est pas bonne et que mes
+périls ne sont pas encore terminés »[10].
+
+Le 22, à 3 heures du soir, la caravane se mit en route. Le major avait
+avec lui deux serviteurs : l’un nommé Bungola, était un ancien esclave
+que Laing avait libéré. L’autre, dont le nom nous est inconnu, était un
+jeune garçon arabe qui partagea le malheureux sort de son maître et dont
+les restes ont été retrouvés mélangés à ceux du major.
+
+Tout en cherchant une caravane allant à Sansanding, Laing s’éloignait
+rapidement, en suivant celle des routes d’Araouan qui passe le plus à
+l’ouest. Le 23, il était déjà à 30 milles de Tombouctou, au lieu dit
+Sahab, à mi-distance entre les puits de Laouessi et d’Agonégifal. La
+température à cette époque de l’année est extrêmement élevée, et Laing
+s’arrêta pour passer les heures les plus chaudes sous un athilé[11], qui
+seul donnait un faible ombrage au milieu de la plaine nue.
+
+Autour de Laing, c’est l’horreur grandiose du désert. Jusqu’à l’horizon
+s’étendent les sables, où les pluies d’hivernage viennent de faire
+pousser quelques maigres touffes d’herbes. C’est le commencement du
+Sahara, l’inconnu mystérieux des cartes d’alors. Et précisément, à côté
+du voyageur qui se repose au milieu de ces effrayantes solitudes, voici
+les précieux documents qu’attend toute l’Europe savante. Les notes de
+Laing vont permettre de compléter les cartes, de mettre à jour les
+géographies, de faire faire à la science un pas de plus en avant. Et
+Laing, en songeant à l’œuvre utile déjà accomplie, oublie toutes ses
+misères pour ne songer qu’aux joies glorieuses du retour. Qu’importent
+les blessures dont les cicatrices couturent son visage ; qu’importent
+les souffrances passées et les dangers de l’avenir : l’officier anglais
+peut songer avec une consolante fierté à la façon dont il a rempli la
+tâche qui lui était confiée.
+
+[Illustration : PLANCHE IX
+
+Fig. 9. — Une caravane au Sahara.]
+
+Soudain, le bruit d’une galopade le réveille. La petite caravane est
+vite debout. Quatre cavaliers s’approchent. Laing reconnaît le chef des
+Bérabich qu’il a quitté à Tombouctou l’avant-veille. Celui-ci est
+accompagné de Mohammed Faradji ould Abdallah et de deux inconnus. Laing
+est sans défiance ; il a été recommandé aux Bérabich par le chef de
+Tombouctou lui-même, et chacun sait que le pacha de Tripoli l’a
+accrédité auprès de tous les sheikhs du désert. Surtout Laing a la
+parole de Labeida, et sa grande âme ne peut même pas concevoir l’idée de
+la trahison. Cependant, on s’adresse au major sur un ton menaçant qui
+l’étonne. Ahmadou Labeida s’est renseigné à Tombouctou sur les
+dispositions des Toucouleurs et sur celles des gens de la ville et il a
+compris que nul désormais n’était favorable au chrétien. Le dévot cruel
+a deviné qu’on lui saurait même gré d’un crime que personne n’a osé
+commettre. La foule ignorante et fanatisée se reproche son engouement
+des jours précédents pour le héros qui l’avait désarmée et séduite. Et
+c’est avec soulagement qu’elle a vu Labeida partir en hâte pour
+rejoindre et pour assassiner celui qui s’est placé sous sa sauvegarde.
+
+L’élite intellectuelle de la ville, les anciens amis de Laing, ceux avec
+qui il avait passé de longues heures à discuter les saints principes du
+Coran et la question de la tolérance à l’égard des chrétiens, eurent
+peur devant la poussée populaire, et, au mépris de toute dignité, ils
+laissèrent faire.
+
+On sent très bien aujourd’hui, quand on cause de ces heures tragiques
+avec les petits-fils de ceux qui manquèrent alors aux plus nobles
+traditions de l’Islam, un sentiment de gêne et comme de remords.
+
+L’insulte à la bouche, Ahmadou Labeida s’avance vers Laing. Il ose le
+sommer de se faire musulman. Laing répond avec la hauteur qui convient.
+Tout aussitôt le Bérabich ordonne à un de ses gens de mettre à mort le
+chrétien. Les hommes hésitent et d’abord refusent ; la belle attitude du
+major leur en impose encore. Le sheikh insiste ; deux serviteurs
+s’emparent de Laing et lui immobilisent les bras. Ahmadou Labeida plonge
+de toute sa force une lance dans la poitrine du malheureux sans défense.
+C’est le signal du massacre : Faradji achève le major et lui tranche la
+tête ; un des serviteurs est tué sur le corps de son maître, l’autre est
+blessé. Le sheikh donne aussitôt l’ordre de détruire tous les bagages.
+Dans l’esprit de cette homme borné, tout ce qui a appartenu à un
+chrétien peut renfermer des fétiches redoutables. Et devant lui on
+rassemble en un tas tout ce que ces ignorants jugent si dangereux :
+vêtements, instruments et surtout livres et papiers, et l’on y met le
+feu. A côté du cadavre du martyr, s’envolent en fumée les pages
+précieuses de ses cahiers de notes. Le premier plan de Tombouctou, les
+observations scientifiques, les itinéraires, les copies de manuscrits
+arabes flambent, pendant que les meurtriers, joignant le bouffon au
+tragique, se bouchent le nez avec des gestes d’effroi pour éviter d’être
+empoisonnés par les fétiches du major. C’est un second assassinat qui
+s’achève, c’est l’œuvre de sa vie que l’on détruit après avoir pris au
+malheureux sa vie elle-même.
+
+[Illustration : PLANCHE X
+
+Fig. 10. — Mohammed el Moktar.]
+
+Quand tout fut consumé, on enfouit sous le sable les cendres du foyer.
+Les serviteurs de Labeida s’arrangèrent cependant pour avoir une part de
+butin. Ils ne craignirent pas d’être empoisonnés par l’or de leur
+victime, et gardèrent pour eux les quelques pièces de monnaie qu’ils
+trouvèrent dans l’une des caisses. On dit même qu’Ahmadou Labeida
+accepta pour sa part une breloque en or ayant appartenu à Laing et qui
+figure un petit coq. Ce bijou serait encore entre les mains de Mehemed
+ould Mehemed, le petit-fils de l’assassin, dont nous parlons plus loin.
+
+Pour que l’insulte fût complète, les cadavres de Laing et de son
+serviteur furent abandonnés sans sépulture au pied de l’athilé, et les
+oiseaux en firent leur proie. Quelques jours plus tard, un Bérabich
+nommé Brahim ould Oumar ould Salah, de la tribu des Ouled Sliman,
+passant auprès de l’athilé, vit des débris humains dont les oiseaux de
+proie becquetaient les lambeaux ; sans savoir ce qui s’était passé, il
+les enterra au pied de l’arbre. Cet homme apprit plus tard à qui il
+avait ainsi rendu les derniers devoirs et il s’écria : « J’ai cru
+enterrer les restes d’un musulman. Si j’avais su que c’étaient ceux d’un
+chrétien, je les aurais laissés tels quels ».
+
+Ainsi périt, à l’âge de 32 ans, un des hommes les plus merveilleusement
+doués pour l’exploration africaine qu’ait connu le XIXe siècle.
+Convaincu de la noblesse de son rôle, se regardant comme le représentant
+de la civilisation européenne, Laing, par son respect de lui même,
+commandait le respect et l’admiration des indigènes. Parmi tant de
+vaillants qui ont donné leur vie pour la cause africaine, une place
+d’honneur doit être réservée au conquérant de Tombouctou, qui fut un
+héros et un martyr.
+
+[Illustration : PLANCHE XI
+
+Fig. 11. — Marchand de sel de Tombouctou et sa famille.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ A la recherche des restes de Laing
+
+
+En Europe, le monde savant avait suivi avec intérêt la marche de Laing.
+On sait avec quelle passion l’étude de la géographie africaine fut
+entreprise au début du XIXe siècle. Anglais, Français, Allemands et
+Italiens rivalisèrent d’héroïsme pour couvrir de leurs itinéraires
+nouveaux les grands espaces blancs qui occupaient alors le centre des
+meilleures cartes. Tombouctou la mystérieuse était un des objectifs les
+plus visés, et la nouvelle de l’heureuse marche de Laing dans cette
+direction avait été saluée avec enthousiasme. Mais des rumeurs
+pessimistes ne tardèrent pas à circuler. A la suite de l’attaque de
+janvier 1826, on crut à la mort du voyageur. Puis des lettres de lui
+parvinrent et rassurèrent un peu. Mais le domestique Hamed, qui revint à
+Tripoli en octobre 1826, apporta des nouvelles si effrayantes, bien
+qu’il eût laissé son maître en vie, que l’inquiétude fut générale au
+sujet du succès de la mission.
+
+Le consul Warrington pria le pacha de Tripoli de lui procurer des
+renseignements tout à fait précis par l’intermédiaire des autorités de
+Ghadamès. Les réponses parvinrent au mois de mars 1827. Les premières
+portaient que Laing, attaqué et blessé par les Touareg, avait pu se
+rétablir, et qu’il était entré à Tombouctou. Les secondes, reçues par le
+pacha à Tripoli le 31 mars, donnaient, avec tous ses détails, la
+nouvelle de la catastrophe finale.
+
+Peu après, le domestique Bungola, de retour à la côte, vint apporter sa
+déposition de témoin oculaire de l’assassinat.
+
+Le consul Warrington déploya, dans ces tristes circonstances, l’activité
+la plus intelligente et la plus ingénieuse. Ayant perdu tout espoir de
+revoir son malheureux gendre, il s’attacha à chercher si quelque chose
+pouvait être sauvé de son œuvre, et, de tous les côtés il envoya à la
+découverte pour savoir ce qu’étaient devenus les papiers du major Laing.
+
+Comment ne sut-on pas alors que ces papiers avaient été brûlés à Sahab ?
+Il est probable que les musulmans les plus intelligents, qui furent
+précisément ceux à qui s’adressa le consul Warrington, déploraient en
+leur for intérieur le crime de Labeida et les circonstances odieuses et
+ridicules dont il fut entouré. Ils n’osèrent avouer qu’un de leurs
+coreligionnaires avait brûlé comme un fétiche dangereux l’œuvre d’un
+savant chrétien, et leurs réponses dilatoires empêchèrent la vérité
+d’être connue.
+
+Caillé rapporta quelques renseignements nouveaux qui précisèrent
+l’attitude d’abord favorable des gens de Tombouctou et la tyrannie
+exercée dans cette ville par les Toucouleurs[12]. Tout en donnant à
+Caillé la récompense que méritait son extraordinaire voyage, la Société
+de Géographie de Paris s’honora en décernant à Mme Laing, en souvenir de
+son mari, la Grande Médaille d’or de la Société.
+
+Puis le silence se fit. L’oubli vint. Barth, puis Lenz, essayèrent tour
+à tour de savoir si réellement il existait encore des manuscrits laissés
+par Laing : ils ne reçurent que des renseignements erronés.
+
+Une enquête approfondie menée par Duveyrier ne révéla aucun fait
+nouveau.
+
+On pouvait espérer que l’occupation de Tombouctou par les Français, en
+1894, permettrait de percer à jour ce mystère. Et cependant, pendant
+quinze ans les recherches, menées avec le plus grand soin, n’aboutirent
+à aucun résultat.
+
+La raison du mutisme des indigènes s’explique par une disposition de la
+loi coranique qui spécifie que le prix du sang, la Dia, peut être
+réclamé après plusieurs générations. Le chef actuel des Bérabich,
+Mehemed ould Mehemed est le petit-fils d’Ahmed Labeida. C’est un
+vieillard rusé et sournois, très énergique, dont le prestige est
+considérable dans toute la région de Tombouctou et à qui on n’aurait pas
+volontiers osé créer des ennuis. Au début de 1910, il se mit en
+rébellion ouverte contre le Gouvernement français et s’enfuit au Maroc.
+La situation était alors plus favorable pour faire une enquête. M. le
+gouverneur Clozel, lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal-Niger, qui
+s’attache avec tant de zèle et de compétence à l’étude scientifique des
+pays du Niger, cherchait depuis longtemps a pénétrer le mystère de la
+mort de Laing. Il choisit cette circonstance pour me charger d’une
+mission d’études à ce sujet, pendant le voyage que je devais faire à
+Tombouctou, Araouan et Taoudénit.
+
+Muni de lettres de recommandation des confréries religieuses Senoussia
+et Tidjania, je visitai à Tombouctou et à Araouan les chefs et les
+principaux personnages. Comme il m’était possible de m’exprimer en arabe
+avec eux, j’eus vite fait de les mettre en confiance. Après leur avoir
+donné l’assurance, au nom du gouverneur, qu’aucune représaille ne serait
+exercée, je leur demandai de me procurer tous les renseignements
+possibles au sujet du major Laing ; je m’attachai à leur faire
+comprendre que ces recherches n’avaient qu’un but historique, auquel
+s’intéressait de façon toute spéciale M. le lieutenant-gouverneur
+Clozel, dont le nom est si populaire à Tombouctou.
+
+Arouata, chef des Kel Araouan, son fils aîné Sheikh Arouata, Sidi Ali,
+cadi d’Araouan, et Ahmed Baba, cadi de Tombouctou, consentirent à me
+seconder dans mes recherches et à me communiquer les Annales que l’on
+tient à Araouan. Dans ces documents, qui portent le nom de Tarikhs, on
+note au jour le jour les principaux événements, et chacun tient pour
+dignes de foi ces récits dont l’étude est du plus haut intérêt. Je
+trouvai dans deux Tarikhs d’Araouan le récit de la mort de Laing. J’en
+pus prendre copie et j’en donne ci-dessous la traduction.
+
+Ces indications étaient précieuses. Mais, pour qu’elles fussent
+complètes, il fallait connaître l’emplacement de l’arbre au pied duquel
+avait été tué le major. Sheikh Arouata me mit alors en rapports avec un
+vieillard bérabich nommé Mohammed ould Moktar. Cet homme, âgé de 82 ans,
+est le propre neveu d’Ahmadou Labeida. Il a été élevé par celui-ci et
+connaît l’histoire de la mort de Laing, que son oncle lui a contée. Mis
+en confiance, Mohamed ould Moktar consentit à parler. Je crois bien que
+le désir d’être désagréable à Ould Mehemed, contre qui il nourrit une
+ancienne et féroce haine, fut un des principaux mobiles qui lui firent
+me dicter le récit figurant ci-dessous aux pièces justificatives.
+Mohammed déclara qu’il connaissait très bien l’arbre en question, et que
+Faradji le lui avait souvent montré quand ils faisaient ensemble la
+route entre Araouan et Tombouctou.
+
+[Illustration : PLANCHE XII
+
+Fig. 12. — A Sahab. L’arbre au pied duquel a été assassiné Laing.]
+
+Malgré son grand âge, Mohammed, qui jouit d’une excellente santé,
+accepta de me servir de guide et promit de me conduire à Sahab et à
+l’arbre athilé.
+
+Rentré à Araouan le 12 décembre, je trouvai Mohammed prêt à partir et
+Sheikh Arouata décidé à nous accompagner. Nous nous mîmes en route, et,
+le 21 décembre, nous étions à Sahab.
+
+Le lieu dit Sahab se trouve sur la route d’Araouan à Tombouctou, à 30
+milles au nord de cette ville. C’est une vaste dépression, où le sable,
+mélangé d’argile, conserve quelque humidité après l’hivernage. Dans le
+lointain, le massif de Tadrant élève ses pics rocheux au-dessus des
+plaines environnantes.
+
+Des fouilles furent immédiatement entreprises au pied de l’athilé. Le
+22, dans la matinée, un des travailleurs mit à découvert à 1 m. 25 de
+profondeur et à 0 m. 50 du pied de l’arbre, différents ossements :
+morceaux de crâne, sections de vertèbres, etc... Puis, peu après, dans
+un rayon de quelques mètres, l’emplacement d’un foyer, des débris de
+caisses, un morceau d’alun et un morceau de chaussette cachou.
+
+Nous regagnâmes Tombouctou et, accompagné des différentes personnes
+ayant assisté aux fouilles, je me présentai devant le lieutenant Marc,
+commandant le cercle de Tombouctou, à qui je fis une déclaration
+officielle du résultat de mes recherches.
+
+Les ossements recueillis furent soumis à l’examen de M. le médecin-major
+de première classe Lefèvre, des troupes coloniales ; mais par suite des
+moyens rudimentaires dont on disposait, cet examen ne fut que
+superficiel. Le docteur constata qu’on se trouvait en présence des
+restes de deux individus : un adulte présentant les caractères d’un
+Européen, et un adolescent. Un des crânes portait une large trace de
+sang prouvant qu’il s’agissait d’un homme décédé de mort violente.
+
+Mohammed ould Moktar me confirma que, des deux serviteurs qui
+accompagnaient Laing au moment de sa mort, l’un avait été blessé et
+ramené à Tombouctou. L’autre avait eu le sort de son maître.
+
+Les ossements furent séparés et mis en bière.
+
+Aussitôt que fut connue à Tombouctou la nouvelle de l’exhumation des
+restes du major Laing, toute retenue cessa de la part des indigènes. Il
+me devint possible de terminer mon enquête et de reconstituer toutes les
+circonstances du drame. C’est ainsi que j’ai pu connaître la part exacte
+prise par Ahmadou Labeida dans un crime dont il fut l’exécuteur, mais
+dont Tombouctou toute entière fut complice. Comme je l’ai dit plus haut,
+aux yeux des musulmans, le prix du sang peut toujours être réclamé aux
+descendants d’un meurtrier, et chacun croyait les Européens décidés à
+venger sur Ould Mehemed le meurtre commis par son grand-père. Les
+Tombouctiens n’osaient attirer un châtiment sur un coupable puissant,
+dont tous d’ailleurs se sentaient complices. Lui étant mis hors de
+cause, tout devint facile et les langues se délièrent.
+
+Le récit que je donne ci-dessus est le résumé de longues conversations,
+toutes concordantes, que j’ai eues à Araouan et à Tombouctou. Aucun
+doute ne peut plus subsister aujourd’hui sur les circonstances qui ont
+entouré la mort de Laing et la destruction de ses papiers.
+
+[Illustration : PLANCHE XIII
+
+Fig. 13. — L’auteur à Tombouctou en 1910.]
+
+Le résultat négatif de mes recherches fixe quand même un point
+d’histoire. A ce titre il ne serait donc pas à dédaigner. Mais ma
+satisfaction la plus grande a été de pouvoir rendre un suprême et public
+hommage à Laing dans la ville même qui fut témoin de sa vaillance et de
+son amour de la science.
+
+Le Gouvernement britannique a été mis au courant officiellement de la
+découverte faite à Sahab, et les autorités françaises conservent
+actuellement à Tombouctou le précieux dépôt des restes du major Laing.
+Ces débris humains sont bien peu de chose, et plus que jamais l’on peut
+répéter en les regardant :
+
+
+ « Quot libras in duce tanto invenies ».
+
+
+Mais l’œuvre pour laquelle Laing a donné sa vie est aujourd’hui
+accomplie. La traite des noirs a cessé, et le honteux marché aux
+esclaves, qui déshonorait Tombouctou, a disparu. Il y a quelque chose de
+touchant à constater que les indigènes, après tant d’années, ont
+conservé la mémoire du héros au noble cœur qui a donné sa vie pour leur
+faire avoir plus de bonheur et plus de liberté.
+
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+[Illustration : PLANCHE XIV
+
+Fig. 14. — Les fouilles qui ont amené la découverte des restes de Laing
+à Sahab (décembre 1911-janvier 1912).]
+
+
+
+
+ =PIÈCES JUSTIFICATIVES=
+
+
+
+
+ =1er manuscrit.=
+
+ _Texte remis à Araouan à M. Bonnel de Mézières._
+
+
+الحمد لله رب العالمين وصلاته وسلامه على سيد المرسلين وعلى ءاله وصحبه
+اجمعين * وبعد فقد وجدت فى رسوم اوائلنا المتقدمين بخط مشابه لخط جدنا
+القاضى سيدي احمد القاضى بن سيدى محمد بن سيدى امحمد بير ما نصه بعد تعداد
+اعوام قبل اعنى بعد تعداد وقائع اعوام قبل ذالك قال وفى عام احدو اربعين
+بعد المايتين والالف وهو العام الذى تامر فيه وتقيد عثمان بن القائد ببكر
+بعد موت اخيه امحمد بن القائد ببكر وذالك لان امحمد تولى بعد موت ابيه
+القائد ببكر المذكور المتوفى فى اواخر الثلاثين قبل نصر الشيخ احمد لب
+للدين بثلاثة اعوام فمكث اعنى امحمد فى الامارة عشرة اعوام وهو امير مبارك
+سيد فاضل سخى باذل حتى لقب بسيد فتوفى رحمه الله تعالى فتولى بعده اخوه
+عثمان المذكور فى عام واحد واربعين وفى ذالك العام جاء نصرانى من ڭنس
+الانكليز من جهة المشرق حتى دخل تينبكت فلم يقدر ان يتعدى للسودان خوفا من
+افلان لان ذالك زسن اوائل انتصار الشيخ احمد لب للدين الا انه لم يبلغ حكمه
+تينبكت لان حكمه لم يبلغ تينبكت الا فى زمن عثمان فى نيف واربعين فلما دخل
+تينبكت مكث فيها ما مكث مستخفيا فخرج منها متوجها لجهة اروان فركب الشيخ
+احمد بن اعبيد رئيس البرابيش يومئذ وسيدها فى طائفة من قومه فلحقه به اعنى
+تلاحق به عند السهب موضع فى طريق اروان وقد كان نازلا عند طلحاية رحال
+نزلها يرصده فمكث زمنا حتى خرج فتبعه حتى ادركه عند السهب المذكور فقتله
+هنالك ضحوة يوم الثلاثاء فى اليوم الثالث من شهر الله شوال العام المذكور
+وقتل عند اتيلة غربى المجبد اعنى وسط النهج اعنى ڭبلة الامرائر بلغة العامة
+فاما الشيخ احمد وعلية اصحابه فما حازوا على متاعه ولا قربوا منه واما
+السفلة فانهم اتوا دبشه وقماشه فلم يجدوا عنده سوى صندوقين ففتشوهما فما
+وجدوا سوى بضع عشرة ريالة من الريال فاخذه بعضهم خفية واسره فى بضاعته فلم
+يطلع عليه الا بعد ذالك وغير ذالك من متاعه دفتره بعد ما احرقوه بجميع ما
+فيه من كواغد ورسوم وكنانيش وصندوق وغير ذالك فلم يقبل احمد ان يصحب احدا
+منهم شىء من متاعه سوى ما اسره احد فى بضاعته لم يعلم به وقد قيل والله
+اعلم انه انما قتله باذن من امراء الارض من رمات وتوارق وهذا هو الحق الذى
+لامرية فيه كما بلغنا بالتواتر لان احمد ليس له قدرة على ان يقتل من امنه
+التوارق والرمات كما هو معلوم وقد جاء قبل هذا الانكليز نصرانى اخر قيل انه
+فرنصاوى حتى وصل تينبكت فكر راجعا ولم يـ كيدا ولا تعرض له احد وذالك فى
+زمن امحمد بن القائد ببكر اخى عثمان المذكور انتهى باختصار وبه كتب من نفله
+من الخط المذكور بتاريخ تقدم وتاحر هذه النسخة لشهر الله ذى الحجة الحرام
+حاتم عام ١٣٢٨ عبيد ربه عال بن عمر بن احمد بن محمد بن محمد بير لطف الله
+بالجميع والمسلمين ءامين ءامين ءامين
+
+
+_Le passage qui va suivre est bien de la même écriture que le reste du
+contexte, mais rien n’indique s’il en faisait partie ou s’il a été
+ajouté par le scribe._
+
+
+وانما لم يقبل احمد ان يصحبهم شىء من متاعه لانه معتقد انهم سحرة وانه متى
+صحبه ذالك اصابه السحر والله اعلم صح
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ =2e manuscrit.=
+
+_Extrait d’une chronique d’Araouan donnant la liste des principaux
+événements de cette localité de l’année 1044 de l’hégire à l’année
+1268._
+
+
+وفى عام احدى واربعين بعد المائتين و الف جاء رجل من الانڭليز للسودان واخذ
+الامان من فلان وغيرهم فى تنبكت وخرج قاصدا اروان حتى بلغ السهب خرج فى
+اثره احمد الاعبيد فى قومه حتى لحقوا به فى السهب عند اتيل ڭبلة المجبد
+فقتلوه هناك يوم الثلثاء ضحوة فى ثلاثة خلت من شهر الله شوال عام احدى
+واربعين بعد المائتين و الف و حرقوا متاعه والله اعلم
+
+
+_(L’orthographe de l’original a été exactement reproduite.)_
+
+
+
+
+ =1er Manuscrit=
+
+ _Traduction Houdas_
+
+
+Louange à Dieu, maître des Mondes. Son salut et sa bénédictions soient
+sur le seigneur des Envoyés, sur sa famille et sur tous ses Compagnons.
+
+Dans les archives de mes ancêtres, j’ai trouvé, tracé avec une écriture
+ressemblant à celle de mon grand-père le cadi Sidi Ahmadou, fils de Sidi
+Mohammadou, fils de Sidi Mahmadou Bîr, un texte dont voici la teneur et
+qui faisait suite à l’énumération des années précédentes, c’est-à-dire à
+l’énumération des événements des années précédentes.
+
+En l’année mil deux cent quarante et un, Otsman, fils du caïd Bou Bakar,
+fut nommé émir et caïd après la mort de son frère Mahmadou, fils du caïd
+Bou Bakar. Mahmadou avait été investi du pouvoir après la mort de son
+père, le caïd Bou Bakar susdit, qui mourut dans les derniers jours de
+l’année trente, trois ans avant que le cheikh Ahmadou Lebbo eût fait
+triompher la foi. Mahmadou demeura dix ans au pouvoir. Ce fut un prince
+béni, un seigneur éminent, libéral, généreux, aussi mérita-t-il d’être
+surnommé Seyyid (seigneur). Il mourut (Dieu lui fasse miséricorde !) et
+eut pour successeur son frère Otsman qui fut investi du pouvoir en
+l’année quarante et un.
+
+Ce fut cette même année qu’un chrétien de nationalité anglaise arriva de
+l’est et entra à Tombouctou ; mais il ne put dépasser cette ville pour
+entrer dans le Soudan par suite du danger qui pouvait résulter pour lui
+des Peuls, car ceci se passait à l’époque des premiers succès du cheikh
+Ahmadou Lebbo en faveur de la foi, mais avant que son autorité eût
+atteint la ville de Tombouctou. En effet son autorité ne s’étendit sur
+Tombouctou que du temps d’Otsman en quarante et quelque. Entré dans
+Tombouctou, l’Anglais y séjourna un certain temps en se tenant caché. Il
+quitta ensuite cette ville se dirigeant vers Araouan. Le cheikh Ahmadou
+ben Abeïda, chef et seigneur des Berâbich à cette époque, monta aussitôt
+à cheval à la tête d’un groupe de ses contribules et l’atteignit, ou
+pour mieux dire arriva près de lui près de Es-Sohb, localité sise sur la
+route d’Araouan. Comme l’Anglais était campé à Telhaïat-arahhal, le
+cheikh y campa également pour le guetter. Après être resté un certain
+temps en cet endroit, l’Anglais se remit en marche. Le cheikh se mit
+alors à sa poursuite, l’atteignit à Es-Sohb ci-dessus indiqué et le mit
+à mort en cet endroit dans la matinée du mardi, le 3 du mois de Chaoual
+de l’année précitée. Le meurtre eut lieu près d’un petit éthel à l’ouest
+du sentier, c’est-à-dire au milieu de la route, à Gueblat-el-meraïr
+comme on dit vulgairement.
+
+Ni le cheikh Ahmadou, ni les notables qui l’accompagnaient ne mirent la
+main sur les bagages de l’Anglais et ne s’en approchèrent ; mais les
+gens du peuple se portèrent vers les bagages et les effets et trouvèrent
+seulement deux caisses qu’ils fouillèrent et dans lesquelles ils ne
+découvrirent qu’une dizaine de pièces d’argent. L’un d’eux s’en empara
+en secret et les dissimula dans ses bagages, mais personne ne s’en
+aperçut sur le moment et on ne l’apprit que plus tard. Tout le reste des
+bagages fut enfoui dans le sol après qu’on eût mis le feu aux papiers,
+documents et albums qui en faisaient partie, ainsi que la caisse et le
+reste des objets. Ahmadou n’avait pas voulu qu’aucun de ses compagnons
+emportât quoi que ce fut des bagages et on n’emporta en effet que ce que
+l’un d’eux avait dissimulé dans ses bagages à l’insu du cheikh.
+
+On assure, — et Dieu sait mieux que personne si cela est vrai, — que le
+meurtre n’eut lieu qu’avec l’assentiment des princes du pays Roumat ou
+Touaregs. Et cela ne saurait être mis en doute, comme on nous l’a répété
+à maintes reprises, car Ahmadou n’avait pas un pouvoir tel qu’il put
+mettre à mort quelqu’un qui aurait eu l’aman des Touaregs ou des Roumat,
+ainsi que chacun sait.
+
+Avant l’arrivée de cet Anglais un autre chrétien, un Français, dit-on,
+vint au Soudan et entra à Tombouctou. Il s’en retourna sans être molesté
+et sans que personne lui fit obstacle. C’était sous le règne de Mahmadou
+ben El-caïd Bon Bakar, le frère d’Otsman ci-dessus indiqué.
+
+Ici se termine cet extrait sommaire, qui a été copié sur le manuscrit
+indiqué ci-dessus et rédigé à une époque antérieure à la date de la
+présente copie, faite au mois de Dzou’l-hiddja le sacré, le dernier mois
+de l’année 1328, par l’humble adorateur de Dieu, Al ben Omar ben
+Ahmadou, ben Mohammadou, ben Mohammadou Bîr. Que Dieu leur soit
+bienveillant ainsi qu’à tous les Musulmans. Amen ! Amen ! Amen !
+
+ * * * * *
+
+
+Ahmadou n’avait pas voulu que ses gens emportassent quoi que ce fut des
+bagages, convaincu qu’il était que ces bagages étaient ensorcelés et
+qu’il arriverait malheur à ses gens s’ils les emportaient. Dieu sait
+mieux que personne si cela est vrai.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ =2e Manuscrit=
+
+ _Traduction Houdas_
+
+
+En l’année mil deux cent quarante et un, un Anglais vint au Soudan.
+Après avoir pris l’aman des Peuls et autre gens de Tombouctou, il quitta
+cette ville pour se rendre à Araouan et arriva à Es-Sohb. Ahmadou
+Elabeïda partit à sa poursuite à la tête de ses gens et l’atteignit à
+Es-Sohb auprès de l’ethel de Gueblet-el-medjbed. Ahmadou et ses
+compagnons le mirent à mort en cet endroit, le mardi dans la matinée, le
+3 du mois de Chaoual de l’année mil deux cent quarante et un. On brûla
+ses bagages. Dieu mieux que personne sait l’exacte vérité.
+
+
+
+
+ NOTE CONCERNANT LES DEUX MANUSCRITS
+
+
+Le premier manuscrit a sûrement été rédigé un certain nombre d’années
+après la mort de Laing. Un fait le prouve de façon indéniable : il y est
+fait allusion au voyage de Caillé à Tombouctou, et ce voyage est même
+indiqué comme ayant précédé celui de Laing.
+
+Le passage de Caillé à Tombouctou est de 1828 ; il a suivi de deux ans
+le meurtre de Sahab. D’autre part, Caillé est passé incognito au Soudan
+et au Sahara ; c’est seulement après l’arrivée au Maroc du voyageur
+français que fut connue la véritable personnalité de celui qu’on avait
+pris pour un humble mendiant. La nouvelle n’en put parvenir à Tombouctou
+et à Araouan que de longs mois après. Dans ces conditions je crois qu’on
+peut interpréter le manuscrit sans se considérer comme lié par son texte
+et ne pas accepter la date qu’il donne pour la mort de Laing.
+
+Le 3 du mois de Chaoual de l’an 1341 de l’hégire correspond au 10 avril
+1826. Or, nous avons une lettre de Laing datée du 21 septembre de cette
+même année.
+
+D’autre part, la tradition orale de Tombouctou et d’Araouan place le
+meurtre à la fin de la saison des pluies.
+
+On peut supposer avec vraisemblance que la date du premier manuscrit a
+été reconstituée de mémoire et que le deuxième manuscrit a copié et
+résumé le premier. On sait que l’année musulmane est une année lunaire
+et qu’elle retarde de dix ou onze jours par an sur l’année solaire. Les
+pieux personnages d’Araouan et de Tombouctou, qui sont bons exégètes,
+puristes subtils et théologiens raffinés, sont de médiocres
+chronologistes. Leurs Tarikhs, qui sont pleins d’intérêt pour les faits,
+contiennent souvent des dates contradictoires. On peut supposer que le
+récit de la mort de Laing du Tarikh d’Araouan a été écrit au moins
+quinze ou vingt ans après les événements. L’auteur avait un ou deux
+souvenirs précis pour reconstituer la date. Il connaissait l’année ; il
+savait que l’acte avait eu lieu le troisième jour de la lune, un mardi à
+la fin de la saison des pluies. Il a cherché quel était le mois qui
+avait correspondu pour cette année-là à l’époque en question et il a mis
+celui de l’année où il se trouvait, commettant ainsi une erreur de cinq
+mois. Une semblable méprise n’a rien d’invraisemblable chez des gens qui
+ne possèdent aucun ouvrage pouvant leur tenir lieu de l’_Art de vérifier
+les dates_.
+
+ L. M.-S.
+
+
+
+
+ =DÉCLARATION=
+
+
+Le 26 décembre 1910, les soussignés : Sheikh Araouta, fils aîné
+d’Araouta, chef des Kel Araouan, habitant Araouan ; Mohammed Ould
+Mocktar, notable Bérabich ; Béré, Kel Araouan, chamelier ; Boubakar
+Diallo, habitant Tombouctou, interprète, se sont présentés, accompagnés
+de M. A. Bonnel de Mézières, explorateur, chevalier de la Légion
+d’honneur, chargé de mission par le gouvernement général de l’Afrique
+Occidentale française et le gouvernement du Haut-Sénégal et Niger,
+devant M. le lieutenant d’infanterie coloniale L. Marc, commandant le
+cercle de Tombouctou, remplissant les fonctions d’officier d’état civil,
+pour lui faire les déclarations suivantes :
+
+
+« Chargé par M. F. J. Clozel, gouverneur du Haut-Sénégal et Niger, dit
+M. Bonnel de Mézières, de rechercher les restes du major Laing, de
+l’armée britannique, assassiné entre Tombouctou et Araouan en 1826 dans
+des circonstances imparfaitement connues, j’ai procédé à mon enquête de
+la façon suivante :
+
+« Je recherchai d’abord dans le tarikh d’Araouan, qui fut mis à ma
+disposition par Sheikh Araouta, le récit de cet événement. Le tarikh en
+faisait mention et indiquait le lieu nommé Sahab et l’arbre athilé comme
+ayant été l’endroit où avait été commis le crime. C’était également à
+cet endroit, disait on, que les caisses et objets divers de la victime
+avaient été brûlés et enterrés.
+
+« Cette indication précieuse était néanmoins incomplète, car il fallait
+connaître exactement l’emplacement de cet arbre.
+
+« Dans ce but, je me suis mis en rapport avec Mohammed Ould Mocktar,
+notable Bérabich habitant habituellement Araouan, et qui, neveu
+d’Ahmadou Labeida, à l’époque chef des Bérabich, et auteur du meurtre,
+avait été élevé par lui et devait être au courant de cette affaire.
+
+« Mohammed Ould Mocktar me confirma les récits du tarikh, me dit en
+effet que les deux ou trois caisses qu’avait le major Laing furent
+brûlées ou jetées dans un trou contenant du feu auprès de l’arbre, et
+qu’il était peut-être possible d’en trouver encore des restes, mais que
+le corps avait été laissé sans sépulture.
+
+« Toutefois, il ajouta qu’on devait probablement pouvoir recueillir
+quelques ossements, car, peu de temps après le crime, un Bérabich nommé
+Brahim Ould Oumar Ould Salah, des Oulad Sliman, passant par l’athilé,
+vit des débris humains qui étaient mangés par les oiseaux. Ignorant ce
+qui s’était passé, il enterra ces débris auprès de l’arbre. Mohammed
+Ould Mocktar me déclara en outre qu’il connaissait fort bien cet arbre,
+car un jour, quittant Tombouctou en compagnie de Ahmed Labeida et Himmid
+son fils, de Feradji Ould Eli Ould Abdallah, Himmid demanda à son père
+de lui montrer l’arbre athilé. Ils s’y rendirent. Mohammed Ould Mocktar
+me déclara qu’il était certain de pouvoir le retrouver.
+
+« Muni de ces renseignements et guidé par Mohammed Ould Mocktar, nous
+sommes arrivés, le 21 décembre, à l’endroit nommé Sahab, situé entre
+Laouessi et Agonégifal, à environ 50 kilomètres au nord de Tombouctou.
+Le jour même, nous commencions nos recherches et une fosse fut creusée
+sur le côté ouest de l’arbre. Le lendemain matin 22, vers neuf heures et
+demie, le travailleur Béré mit à jour, à environ 0 m. 50 du pied de
+l’arbre et à une profondeur de 1 m. 25, dans une couche d’argile voisine
+du sable, des morceaux de crâne, une section de vertèbre et différents
+ossements.
+
+« Malgré nos recherches dans un rayon d’environ un mètre autour de cette
+place, nous ne pûmes rien découvrir d’autre et il est permis de penser
+que, conformément aux indications données, nous ne pouvions espérer
+trouver davantage. Nous étions donc probablement en présence des restes
+du major Laing.
+
+« J’ai donc l’honneur de venir, accompagné des différentes personnes qui
+m’ont aidé dans ces recherches ou qui ont été témoins de la découverte,
+vous remettre officiellement ces différents ossements, et vous certifier
+que ce sont bien ceux découverts le 22 décembre dernier au lieu nommé
+Sahab et au pied de l’athilé. »
+
+En foi de quoi nous avons signé la présente déclaration en double
+expédition, dont lecture et traduction ont été données à chacun de nous.
+L’extrait du tarikh d’Araouan ayant trait à l’assassinat du major Laing
+accompagne cette déclaration. »
+
+ Tombouctou, le 26 décembre 1910.
+
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+ Signatures de SHEIK ARAOUTA,
+ MOHAMMED OULD MOCKTAR,
+ BÉRÉ,
+ BOUBAKAR DIALLO.
+
+
+
+
+ RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
+
+ LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ
+
+
+« L’an 1911 et le 7 janvier, par-devant nous Marc, Lucien François,
+lieutenant d’infanterie coloniale hors cadre, commandant le cercle de
+Tombouctou, juge de paix à compétence étendue, assisté de M. de Zeltner,
+François, Arthur, Florian, greffier assermenté,
+
+« Et en présence de MM. le docteur Lefèvre, Eugène, médecin-major de 1re
+classe des troupes coloniales ; Huchery, Maurice, Paul, commis de 2e
+classe des affaires indigènes de l’Afrique Occidentale française ; et
+Cristofini, Pascal, Paul, instituteur, témoins, ont comparu les sieurs :
+
+« 1o Bonnel de Mézières, Albert, explorateur, chevalier de la Légion
+d’honneur, chargé de mission par le gouvernement général de l’Afrique
+Occidentale française et par le gouvernement du Haut-Sénégal et Niger ;
+
+« 2o Sheikh Arouata, fils aîné d’Arouata, chef des Kel Araouan,
+demeurant à Araouan ;
+
+« 3o Mohammed Ould Mocktar, notable bérabich ;
+
+« 4o Béré, Kel Araouan, chamelier ;
+
+« 5o Boubakar Diallo habitant de Tombouctou, interprète.
+
+« Qui nous ont présenté les débris humains recueillis par eux à
+l’endroit et dans les circonstances indiquées par le procès-verbal ci-
+joint.
+
+« Le docteur Lefèvre après examen de ces débris a rédigé la déclaration
+ci-jointe qu’il a signée devant nous.
+
+« Après avoir reçu cette déclaration, nous avons réuni en trois paquets,
+enveloppés dans de la toile blanche, les ossements et débris classés par
+catégories par le docteur Lefèvre.
+
+« Ces paquets ont été déposés dans une caisse en bois blanc qui a été
+clouée en notre présence, et scellée de treize cachets à la cire rouge,
+présentant l’empreinte ci-dessous.
+
+« Le présent procès-verbal, rédigé séance tenante, a été signé par nous
+et le greffier et les deux témoins.
+
+« Ont signé également : M. le docteur Lefèvre, M. Bonnel de Mézières, et
+les sieurs Sheikh Arouata, Mohammed Ould Mocktar, Béré, et Boubakar
+Diallo.
+
+« Fait et clos à Tombouctou les jour, mois et an que dessus. »
+
+ _Le juge de paix_,
+ Signé : MARC.
+ Les témoins :
+ Signé : BONNEL DE MÉZIÈRES, _Le greffier_,
+ LEFÈVRE, Signé : DE ZELTNER.
+ HUCHERY,
+ CRISTOFINI.
+
+
+
+
+ COLONIE
+ DU HAUT-SÉNÉGAL-NIGER RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
+ * * * * *
+ INFIRMERIE AMBULANCE LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ
+ DE TOMBOUCTOU
+ * * * * *
+
+ =CERTIFICAT D’EXAMEN=
+
+
+« Nous soussigné Lefèvre, Eugène, médecin-major de 1re classe des
+troupes coloniales, médecin chef de l’infirmerie ambulance de
+Tombouctou, certifions avoir examiné un lot d’ossements provenant de
+fouilles faites par M. Bonnel de Mézières, au lieu nommé Sahab, à 50
+kilomètres environ au Nord de Tombouctou.
+
+
+« Ces ossements peuvent être classés en trois catégories :
+
+ { { un pariétal droit presque
+ { { complet, un fragment
+ { Ossements paraissant { de pariétal paraissant
+ 1re catégorie { avoir appartenu à un être { imprégné de sang, une
+ { humain adulte : { moitié antérieure de
+ { { vertèbre, un fragment
+ { { d’ischion.
+
+ { Ossements paraissant { deux pariétaux s’engrenant
+ 2e catégorie { avoir appartenu à un être { parfaitement, un fémur
+ { humain adolescent : { gauche brisé à la partie
+ { { moyenne.
+
+ { { un lot de fragments osseux
+ { { très détériorés, auxquels
+ 3e catégorie { Ossements à identifier { est joint un échantillon
+ { { du sol dans lequel ils ont
+ { { été découverts.
+
+« En raison des moyens rudimentaires que nous possédons, l’examen n’a pu
+être que superficiel et il serait indispensable, à notre avis, de
+soumettre ces ossements à une étude plus approfondie en Europe.
+
+« En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour servir et
+valoir ce que de droit. »
+
+ Tombouctou, le 7 janvier 1911.
+ Signé : LEFÈVRE.
+
+ Vu :
+ Pour la légalisation de la signature
+ de M. le docteur Lefèvre apposée ci-dessus,
+ MARC,
+ Commandant le cercle.
+
+[Illustration : PLANCHE XV
+
+Dr LEFÈVRE. — Mr HUCHERY. — Capitaine MARC.
+
+Fig. 15. — Examen des restes de Laing.]
+
+[Illustration : PLANCHE XVI
+
+Fig. 16. — Le coffre renfermant les restes de Laing.]
+
+
+
+
+ =DÉCLARATION=
+
+
+Déclaration de Mohammed Ould Mocktar, notable bérabich, âgé de 82 ans,
+neveu de Sheikh Ahmadou Labeida, au sujet de la mort du major Laing,
+recueillie à Araouan le 13 novembre 1910 en présence de Arouata, chef
+des Kel Araouan, Sheikh Arouata son fils, et de Boubakar Diallo,
+habitant de Tombouctou.
+
+
+« J’ai été élevé par Ahmadou Labeida qui était dans mon enfance le plus
+grand des chefs des Bérabich ; plusieurs fois je lui ai entendu raconter
+ce qui suit : « En l’année 1241, l’Anglais (Laing), étant à Tombouctou
+et désirant aller à Araouan, demanda au chef des Peuhl et des Songhai
+l’autorisation de s’y rendre. On n’y mit pas d’obstacle, car sa présence
+mécontentait la population. Il se mit donc en rapport avec les Bérabich
+pour lui servir de guides. Ahmadou Labeida accepta, et Laing se mit en
+route pour Araouan. Il s’arrêta au bout de la première étape à un
+endroit désigné sous le nom de Sahab et sous un grand arbre nommé
+athilé. Il y fut rejoint le lendemain de son départ de Tombouctou, vers
+onze heures du matin, au moment de la sieste, par Ahmadou Labeida,
+Mohammed Feradji Ould Eli Ould Abdallah et deux autres Bérabich. Ceux-ci
+étaient à cheval comme c’était l’habitude alors. L’Anglais, croyant que
+c’étaient des guides qui venaient le retrouver, les laissa approcher ;
+alors Feradji et les deux autres Bérabich se précipitèrent sur lui et
+Ahmadou Labeida le frappa de sa lance. On laissa le cadavre sur place.
+On ramassa les affaires de l’Anglais, et, comme on l’accusait de venir
+dans ce pays pour l’empoisonner et qu’on se méfiait de tout ce qu’il
+avait, on fit un trou, on y fit du feu et on y jeta tout ce qu’il
+possédait en se bouchant le nez. On ne prit que l’or et les bijoux et
+parmi ceux-ci une petite poule en or les ailes ouvertes, qui devint plus
+tard la propriété de Ould Mehemet, petit-fils de Ahmadou Labeida. Quand
+tout fut brûlé on combla le trou.
+
+« Peu de temps après, un Bérabich, Brahim Ould Omar Ould Salah, des
+Ouled Sliman, passant par là, vit auprès de l’arbre athilé des membres
+humains, que des oiseaux becquetaient. Il les enterra. Un jour, bien
+long-temps après, cet homme entendit raconter l’histoire de l’Anglais ;
+il se souvint d’avoir enterré des ossements et dit alors : « C’est moi
+qui les ait enterrés, pensant que c’étaient les restes d’un Musulman ;
+si j’avais su, je les aurais bien laissés là ». Ces souvenirs étaient
+toujours restés dans ma mémoire, et il y a quelques années, en revenant
+de Tombouctou en compagnie de Feradji et d’Himmid, fils de Labeida, je
+demandai à Feradji de passer par l’arbre athilé. Nous étions à ce moment
+dans une vallée entre Tombouctou et Laouessi. C’est ici-même, me dit
+Feradji, que l’Anglais a été tué, et il me montra un arbre assez voisin.
+Himmid demanda à voir l’endroit même, et on s’y rendit. Je demandai
+alors à Feradji : « Avait-il beaucoup de caisses ? Deux ou trois, me
+fut-il répondu, et environ dix à quinze pièces d’or ; mais nous avons
+mis les caisses dans un trou avec du feu, car il venait pour empoisonner
+le pays et nous nous sommes bouché le nez en les brûlant ».
+
+ Araouan, le 13 novembre 1910.
+
+ Signature de MOHAMMED OULD MOCKTAR,
+
+ Signature de SHEIKH AROUATA.
+
+
+
+
+ NOTE RELATIVE A L’EXAMEN MÉDICAL DES OSSEMENTS RECUEILLIS A SAHAB
+
+
+Il ressortait de l’examen médical fait par M. Lefèvre, médecin-major de
+1re classe des troupes coloniales, chef de l’infirmerie ambulance de
+Tombouctou, que les ossements recueillis à Sahab auprès de l’arbre
+athilé semblaient appartenir à deux individus, un adulte et un
+adolescent.
+
+Il est probable que les ossements de l’adolescent trouvés au pied de
+l’arbre athilé sont ceux d’un serviteur qui a partagé le sort de son
+maître (voir ci-dessus p. 20). Les auteurs des tarikhs ont passé sous
+silence cette mort qui leur semblait sans importance.
+
+Je me rendis de nouveau au lieu de la découverte des ossements, et les
+fouilles furent reprises. Elles mirent à jour un foyer important, des
+restes de caisses en fer, des débris de vêtements, de chaussette ou de
+bas, de l’alun et différents débris qui furent placés dans une deuxième
+caisse et confiée, ainsi que la première, au dépôt mortuaire de
+Tombouctou.
+
+ B. DE M.
+
+
+
+
+ PROCÈS-VERBAL DES DEUXIÈMES FOUILLES EXÉCUTÉES LES 29, 30, 31 DÉCEMBRE
+ 1910 ET LES 1er ET 2 JANVIER 1911
+
+
+« Les 29, 30, 31 décembre 1910, les 1er et 2 janvier 1911, des fouilles
+furent exécutées à Sahab, au pied de l’arbre athilé et dans un rayon de
+10 mètres autour de l’arbre. Elles mirent à découvert le premier jour
+quelques ossements nouveaux, difficiles à identifier à Tombouctou. Ceux-
+ci furent trouvés près de la place où eut lieu la première découverte,
+mais un peu plus profondément.
+
+« Le 30 décembre, à environ 4 mètres de l’arbre, et du côté Ouest, des
+débris de fer, provenant d’une caisse, furent mis à jour.
+
+« Le 1er janvier, on découvre de nouveau, dans le Sud-Ouest, à 3 m. 50
+de l’arbre et à une profondeur de 0 m. 80, un foyer très important, se
+trouvant sur la couche de terre, au-dessous du sable apporté par les
+vents. Ce foyer se délimite parfaitement. Des photographies sont faites
+et on prélève des échantillons. Les fouilles sont interrompues jusqu’au
+5. »
+
+ Sahab, le 3 janvier 1911.
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+
+ Les témoins :
+ MOHAMMED OULD-MOCKTAR,
+ BOUBAKAR DIALLA,
+ Pour le témoin illettré :
+ BEIDARI DIALLO.
+ _Le maréchal des logis_,
+ NADAL.
+
+
+
+
+ PROCÈS-VERBAL DES TROISIÈMES FOUILLES EXÉCUTÉES LES 5, 7, ET 8 JANVIER
+ 1911
+
+
+« Le 5, le travail a repris dans le Nord de l’arbre, à environ 8 mètres
+de son pied. On découvre, à une profondeur de 1 m. 25 de nouveaux
+ossements, qu’il est également impossible d’identifier sur place. Ces
+différentes découvertes concordent avec les déclarations du Bérabich
+Brahim Ould Omar Ould Sahab, qui dit avoir enterré des ossements humains
+mangés par les oiseaux.
+
+« Le 7, le travail se poursuit sans résultat. Le 8, dans l’Ouest,
+environ à 11 mètres du pied de l’arbre et toujours à une profondeur de 1
+m. 20, on met à découvert des débris de caisse en fer, et, tout à côté,
+des débris de lainage, qui sont recueillis et portés à Tombouctou pour
+examen. Ces débris sont trouvés dans une couche de sable placée sous
+l’argile, et des échantillons de ce sable renfermant des débris, sont
+prélevés et placés dans un sac. »
+
+ Sahab, le 8 janvier 1911.
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+ Le témoin :
+ MOHAMMED OULD MOKTAR.
+ Pour le témoin illettré :
+ BEIDARI DIALLO, garde-cercle
+ ayant dirigé les travaux.
+ _Le maréchal des logis_,
+ NADAL.
+
+
+
+
+ PROCÈS-VERBAL DES QUATRIÈMES ET DERNIÈRES FOUILLES
+
+
+« Il résulte de l’examen des débris de lainage rapportés le 8 janvier
+que ceux-ci, comme l’écrit M. le docteur Lefèvre, médecin-major de 1re
+classe des troupes coloniales, proviennent d’une chaussette ou d’un bas
+cachou, tramé laine et coton.
+
+« Les fouilles sont continuées à l’emplacement même où ces débris furent
+trouvés. Elles amènent la découverte d’un morceau qui paraît être de
+l’alun recouvert d’une épaisse couche de terre. L’examen chimique
+confirme cette opinion. »
+
+ Tombouctou, le 11 janvier 1911.
+ A. BONNEL DE MÉZIÈRES.
+
+ Le témoin :
+ MOHAMMED OULD MOKTAR.
+ Pour le témoin illettré :
+ BEIDARI DIALLO, garde cercle.
+ _Le maréchal des logis_,
+ NADAL.
+
+
+
+
+ RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
+
+ LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ
+
+
+Par devant nous, Marc, Lucien, François, lieutenant d’infanterie
+coloniale hors cadres, commandant le cercle de Tombouctou, juge de paix
+à compétence étendue, assisté du sieur Munier, Jean, Louis, greffier
+assermenté, et en présence des sieurs Huchery, Maurice, Paul, commis de
+1re classe des affaires indigènes et Cristofini, Pascal, Louis,
+instituteur, témoins,
+
+A comparu le sieur Albert Bonnel de Mézières, explorateur, chevalier de
+la Légion d’honneur, chargé de mission par le Gouvernement général de
+l’Afrique Occidentale française et par le Gouvernement du Haut-Sénégal-
+Niger,
+
+Qui nous a présenté les débris recueillis par lui dans les circonstances
+indiquées par les procès-verbaux ci-joints.
+
+Il a été fait de ces débris quatre paquets, savoir :
+
+_Paquet no 1_ : Un fragment de chaussette ou de bas couleur cachou tramé
+laine et coton. Une boule d’alun recouverte d’une couche de terre.
+
+_Paquet no 2_ : Cendres provenant d’un foyer mis à jour à 0 m. 30 sous
+le sable. Cendres d’un foyer contenant des débris de vêtements.
+
+_Paquet no 3_ : Divers débris de fer provenant de caisses ; divers
+débris de fer plus caractérisés et provenant certainement d’une caisse.
+
+_Paquet no 4_ : Sable contenant des débris impossibles à déterminer sur
+place.
+
+Ces quatre paquets, enveloppés dans de la toile blanche et numérotés
+suivant l’ordre ci-dessus, ont été placés dans une caisse en bois blanc
+qui a été en notre présence clouée et scellée de huit cachets à la cire
+rouge portant l’empreinte ci-dessous.
+
+
+En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour valoir ce
+que de droit.
+
+ Tombouctou, le 18 janvier 1911.
+
+ _Le commandant du cercle_,
+ Signé : MARC.
+
+ _Le greffier_,
+ Signé : MUNIER.
+
+
+
+
+ =PROCÈS-VERBAL=
+
+
+« Remis à M. le médecin chef de l’ambulance de Tombouctou deux caisses
+en bois blanc, l’une scellée de treize cachets à la cire rouge et
+contenant des ossements qui paraissent pouvoir être attribués au major
+Laing, et recueillis au lieu dit Sahab ; et l’autre scellée de huit
+cachets à la cire rouge et contenant divers débris recueillis au même
+endroit par M. Bonnel de Mézières. »
+
+ Tombouctou, 20 janvier 1911.
+
+ _Le commandant du cercle_,
+ MARC.
+
+ Pris en charge les deux caisses
+ désignées ci-dessus.
+
+ _Le médecin chef de l’ambulance_,
+ LEFÈVRE.
+
+
+[Illustration : Itinéraire suivi par le major Laing.]
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages
+
+ I. Alexander Gordon Laing 1
+
+ II. La conquête de Tombouctou 4
+
+ III. Le drame 14
+
+ IV. A la recherche des restes de Laing 23
+
+ =Pièces justificatives=
+
+ Textes arabes découverts à Araouan 33
+
+ Traductions de M. Houdas 36
+
+ Note concernant les manuscrits 39
+
+ Pièces diverses 41
+
+ Itinéraire de Laing au Sahara 59
+
+
+ * * * * *
+ LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie.
+
+
+
+
+NOTES :
+
+
+[Note 1 : « One of the finest fellows, with the best tempered and most
+prepossessing countenance that he ever beheld ». _Quaterly Review_,
+1828, vol. XXXVIII, pp. 100 et suiv.]
+
+[Note 2 : « In excellent health and spirits, and enthusiastic in the
+cause of research ». _Quart. Rev._, art. cit.]
+
+[Note 3 : « All fractures, from which much bone has come away. One cut
+on my left cheek, which fractured the jawbone and has divided the ear,
+forming a very unsightly wound ; one over the right temple, and a
+dreadfull gash on the neck, which slightly scratched the wind-pipe ».]
+
+[Note 4 : « When I was in a very weak state, having hardly succeeded in
+overcoming the severe fever by which I had been assailed, while as yet
+the corpses of my poor Jack and the sailor were hardly cold, Hamed,
+unmindful of all laws of humanity came to me and said he wished to go to
+Tuat with the Koffila. I told him he might go. I blame nobody for taking
+care of his carcass, so, in God’s name, let him go. I have given him a
+meherrie, provision, etc. So that he departs like a sultan ». _Quart.
+Rev._, art. cit.]
+
+[Note 5 : Barth, _Travels and discoveries in Central Africa_. London, 5
+vol. in-8o, 1858, t. IV, p. 455.]
+
+[Note 6 : Voir : Lucien Marc-Schrader, Tombouctou et le trafic
+Transsaharien, _in_ : la _Revue de Paris_, 15 mars 1912.]
+
+[Note 7 : « My dear Emma must excuse my writing. I have begun a hundred
+letters to her, but have been unable to get through. She is ever
+uppermost in my thoughts, and I look forward, with delight, to the hour
+of our meeting, which, please God, is now at no great distance ».
+_Quart. Rev._, art. cit.]
+
+[Note 8 : René Caillé, _Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné_,
+Paris, 3 vol. in-8o, 1830, t. II, p. 348.]
+
+[Note 9 : « In every respect... Timbuctu has completely met my
+expectation ». _Quart. Rev._, art. cit.]
+
+[Note 10 : « My destination is Segu, whither I hope to arrive in fifteen
+days ; but I regret to say the road is a vile one, and my perils are not
+yet at an end ». _Quart. Rev._, art. cit.]
+
+[Note 11 : L’athilé, éthel des Algériens, est le _Balanites egyptiaca_
+Delib, le taborak des Touareg, le séguéné des Soudanais (Renseignements
+de M. Aug. Chevalier).]
+
+[Note 12 : Caillé, t. II, pp. 346-348.]
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page IV, " aimablement à ma dispo-tion " a été remplacé par
+ " disposition "
+
+ Page 7, note 3, " slighly scratched the wind-pipe " a été remplacé
+ par " slightly "
+
+ Page 27, " ould Molktar consentit à parler " a été remplacé par
+ " Moktar "
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78345 ***