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Bonnel de Mézières._ + + _MON CHER AMI,_ + +_Vous avez bien voulu me demander quelques lignes de préface pour +l’étude que vous consacrez au major Laing. Il fallait votre venue à +Tombouctou pour liquider cette question. Comme vous l’avez très +justement remarqué, les descendants des meurtriers du malheureux +explorateur, les mieux placés pour nous renseigner sur ce qu’avaient pu +devenir ses restes et ses papiers, redoutaient tout au moins le paiement +d’une_ dia, _malgré le temps écoulé ; et c’est ce qui explique l’échec +des tentatives antérieures faites par nos officiers et par M. Croomie, +le précédent Consul général d’Angleterre. Vous aviez aussi cette chance +de ne pas appartenir à l’Administration, tout en jouissant de son appui +et de ses sympathies. C’était un grand point pour mettre les indigènes +en confiance dans un cas pareil. Votre habileté et votre patience ont +fait le reste._ + +_Le major A. Gordon Laing est le premier Européen qui ait visité +Tombouctou sans qu’on puisse contester l’authenticité de son voyage. +Nous lui devons un modeste monument et un souvenir. Les restes du +vaillant Ecossais reposent maintenant auprès de ceux des glorieuses +victimes de notre conquête, dans le cimetière de Tombouctou. Ces héros +morts à plus demi-siècle d’intervalle pour la cause de l’humanité et de +la civilisation se trouvent ainsi réunis, grâce à vous, et leurs tombes +devront être entourées des mêmes soins pieux par nous et par nos +successeurs._ + + _CLOZEL._ + +[Illustration : PLANCHE II + +Fig. 2. — Vue générale de Tombouctou : au premier plan, la Grande +Mosquée.] + + + + + =Avant-Propos= + + * * * * * + + +Si j’ai eu la bonne fortune de réussir, alors que tant d’autres y +avaient échoué, à reconstituer définitivement le dernier chapitre de +l’histoire tragique du major Laing, je le dois surtout aux très nombreux +concours que j’ai trouvés de toutes parts. + +Je dois nommer tout d’abord, en le remerciant respectueusement, M. le +gouverneur général WILLIAM PONTY. Grâce aux heureuses initiatives et à +la sage organisation financière qu’elle lui doit, l’Afrique Occidentale +Française est maintenant en mesure d’organiser des recherches +scientifiques désintéressées. C’est ainsi que j’ai pu être chargé de +mission et contribuer à des travaux concernant l’histoire de la colonie. + +M. le gouverneur Clozel, dont on connaît la passion pour les travaux +d’ordre historique, a bien voulu diriger personnellement mes recherches +et me faire bénéficier de son inappréciable expérience. + +A Tombouctou, j’ai trouvé chez MM. les officiers et fonctionnaires +l’accueil le plus favorable et le concours le plus empressé. Je tiens à +adresser mes remerciements à MM. les colonels ROULET, GADEL et HUTIN et +à M. le médecin principal LEFÈVRE. + +Comme commandant du Cercle de Tombouctou, M. le capitaine MARC a été +pour moi un collaborateur précieux, grâce à son ascendant sur les +indigènes et à sa compétence en matière de questions africaines. + +Je dois aussi exprimer toute ma reconnaissance à M. DUPUIS YACOUBA, dont +la connaissance de la ville de Tombouctou et de la région du Haut-Niger +est si souvent mise à contribution par les voyageurs ; une fois de plus, +il s’est employé fort aimablement à me documenter ; les renseignements +que je lui dois sur les recherches précédemment faites ont été pour moi +des éléments de succès. + +M. le lieutenant MARTY, vétéran des régions nigériennes ; M. +l’instituteur CRISTOFINI, créateur de l’école professionnelle de +Tombouctou ; M. HUCHERY, le dévoué correspondant du Muséum, se sont mis +fort aimablement à ma disposition, et je tiens à leur en exprimer ma +gratitude. + +Pour la mise en ordre de ces notes, j’ai fait appel à l’aide de M. le +professeur HOUDAS, qui a bien voulu traduire les textes arabes rapportés +par moi d’Araouan, et de M. Maurice DELAFOSSE dont l’autorité est +indiscutée en matière de langues soudanaises. + +Enfin je dois remercier l’_Illustration_, le _Monde Illustré_ et la +_Dépêche Coloniale Illustrée_, qui ont consenti à me prêter quelques-uns +de leurs beaux clichés. + + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + + Paris, septembre 1912. + + + + + CHAPITRE PREMIER + + Alexander Gordon Laing + + +Le futur héros de Tombouctou est né à Edimbourg, le 27 décembre 1794. +Par sa mère, il appartenait à la vieille famille écossaise des Gordon, +et il était le neveu de celui qui devait être plus tard l’illustre +général Gordon, des Gordon Highlanders. Son père dirigeait un pensionnat +et souhaitait de voir son fils lui succéder un jour. Mais le jeune Laing +avait au plus haut point l’esprit aventureux et entreprenant des jeunes +gens de sa génération, et, à 17 ans, il partait pour La Barbade où son +oncle était alors en garnison. Peu de temps après, il put obtenir une +commission d’enseigne dans le York Light Infantry. + +Capitaine après Waterloo, Laing partit, en 1820, pour Sierra-Leone, où +le gouverneur Sir Charles Mac Carthy le prit comme aide de camp. Ce fut +sous la direction de ce chef éminent que Laing apprit à connaître les +indigènes et qu’il se mit à les aimer. C’était l’époque où l’Angleterre, +à la suite des admirables campagnes de Wilberforce, se mettait +résolument à la tête du mouvement anti-esclavagiste. Le gouverneur Mac +Carthy, passionné pour cette noble cause, s’efforçait d’intervenir +auprès des chefs indigènes, pour les persuader de chercher uniquement +leurs ressources dans l’agriculture et le commerce, et de cesser toutes +relations avec les négriers. Laing fut, en 1822, chargé par le +gouverneur d’aller exposer cette politique aux chefs de l’intérieur. Il +devait en même temps s’efforcer de résoudre le problème géographique +alors si mystérieux des sources du Niger. + +Pendant une année entière, Laing visita le Timmani, le Kouranko et le +Soulimané, et, malgré les épreuves que le dur climat de ce pays réserve +aux voyageurs, malgré la fièvre qui le terrassa pendant de longues +journées, malgré l’hostilité de certains chefs cupides et de mauvaise +foi, le jeune capitaine réussit brillamment dans ses négociations. En +même temps, il recueillait une riche moisson de renseignements +géographiques qui lui permirent de donner une des premières bonnes +cartes de la région de la Rokelle. Le livre dans lequel Laing a raconté +son voyage est écrit d’une plume alerte et la lecture en est encore +aujourd’hui très attrayante. Elle montre sous un jour des plus +sympathiques la physionomie du jeune officier, plein d’une conviction +chaleureuse pour la cause antiesclavagiste ; au milieu des dangers et +des fatigues de son dur voyage, il ne perd pas un seul jour sa belle +vaillance, sa patience inlassable et son intelligente énergie. + +La guerre des Achantis interrompit malheureusement Laing en pleine +besogne. Le gouverneur lui enjoignit de rallier d’urgence son régiment. +Sir Mac Carthy lui-même partit pour la Gold Coast d’où il ne devait pas +revenir. + +[Illustration : PLANCHE III + +Fig. 3. — Maison habitée par Laing à Tombouctou.] + +Laing, très fatigué par le climat, dut bientôt rentrer en Angleterre, où +le grade de major vint le récompenser de ses intéressants travaux. + +A peine rétabli, Laing ne songe qu’à repartir. Il s’est rendu compte de +la difficulté qu’il y a pour un voyageur à pénétrer en Afrique en +partant de la côte de Guinée, et il songe à prendre en quelque sorte le +Soudan à revers. C’est par le Sahara qu’il veut passer, et c’est +Tombouctou, la mystérieuse cité qu’aucun Européen n’a pu visiter encore, +qu’il s’assigne comme objectif. + +Par la manière judicieuse dont il expose ses projets, par la chaleur +communicative avec laquelle il montre l’intérêt des découvertes qu’il ne +peut manquer de faire, il convainc Lord Bathurst et obtient, grâce à +lui, l’autorisation de partir. + +Le 25 mai 1825, il débarque à Tripoli. Son but est d’aller de cette +ville à Tombouctou et, de là, de descendre le Niger jusqu’à son +embouchure. En même temps qu’il veut faire de l’exploration, Laing +désire connaître un des principaux centres de la traite des noirs afin +d’étudier sur place les mesures à prendre pour combattre le fléau qui +ravage l’Afrique. + +C’est à Tripoli que se noua et que se termina la courte et tragique +idylle de la vie du malheureux officier. Quelques semaines avant son +départ, Laing épousait la fille du consul britannique de Tripoli, Miss +Emma Warrington. Les deux jeunes gens éprouvaient l’un pour l’autre la +passion la plus vive. C’est en pleine lune de miel qu’ils se séparèrent +pour ne plus se revoir. + + + + + CHAPITRE II + + La conquête de Tombouctou + + +Le 17 juillet 1825, le major Laing quitte Tripoli. Il emmène avec lui un +matelot anglais, Harry, un serviteur arabe, Hamed et un boy noir nommé +Jack, ancien esclave qu’il a affranchi et qui le sert avec un touchant +dévouement. La caravane est admirablement organisée. De nombreux +chameaux emportent les provisions, les armes, les munitions et les +instruments. Aucun détail n’a été négligé. Laing, en véritable Africain, +sait quelle importance a l’examen des détails les plus minutieux. + +Toute la colonie européenne de Tripoli est venue souhaiter bonne chance +au hardi voyageur. C’est l’heure tragique des adieux. Laing, plein +d’espoir, escompte que son absence ne sera que de quatre ou cinq mois et +parle d’être de retour pour Christmas. Et, sous les yeux de Warrington +et de sa fille, le convoi s’enfonce et disparaît sur la route de Beni- +Ouled. + +Celui qui est chargé de conduire la caravane est un personnage assez +mystérieux qui disparaîtra au cours du drame après avoir joué un rôle +étrange. Il dit s’appeler Sheikh Babani. Le consul Warrington l’a +souvent vu à Tripoli, et le dépeint comme « un des hommes les plus +agréables qu’il ait jamais rencontrés, ayant un caractère égal et des +manières prévenantes »[1]. Babani s’est donné comme un gros traitant +faisant le commerce des caravanes. Il dit avoir habité Tombouctou +pendant 22 ans et y avoir encore sa femme et ses enfants. Il s’est +engagé à conduire le major jusqu’au Niger et prétend que le voyage se +fera en deux mois et demi. A Ghadamès, Laing s’apercevra avec étonnement +que cet homme, qui prétend, à Tripoli, n’être qu’un traitant, est +ailleurs un très important personnage. On lui rend à Ghadamès les plus +grands honneurs. Babani y commande en maître. + +[Illustration : PLANCHE IV + +Fig. 4. — Retour à Tombouctou des restes du major Laing.] + +Les routes n’étant pas sûres, Babani fait faire à la caravane un très +long détour qui double la durée du voyage. On arrive le 21 août à Shate +et seulement le 13 septembre à Ghadamès. La route directe n’a guère plus +de 500 milles et Laing estime qu’on lui en a fait faire près d’un +millier. La chaleur est terrible et le voyage à chameau au milieu du +désert de sable est extrêmement pénible à cette saison. + +Bien reçu à Ghadamès, grâce à Babani, Laing se repose de ses fatigues. +Malheureusement son matériel d’explorateur est déjà dans un piteux état. +Par suite de la chaleur et du cahotement des bagages sur les chameaux, +ce ne sont que tubes brisés, plaques d’ivoire éclatées, chronomètres +arrêtés : c’est un désastre. Pour comble de malechance, un chameau, +posant le pied sur la carabine du major en a brisé la crosse. + +Pendant un mois, Laing travaille à remettre en état son matériel. En +même temps, il visite Ghadamès et en détermine la position astronomique. + +Laing se remet en route le 27 octobre, et arrive à In Salah le 3 +décembre. Il y reçoit le meilleur accueil, mais il doit y faire un +nouvel arrêt de plus d’un mois. Ces retards extraordinaires ne +paraissent pas avoir ralenti son entrain ni sa confiance en Babani. De +celui-ci, il continue dans ses lettres à faire le plus grand éloge : +« Babani, dit-il, veille sur moi comme un père. » + +Les Touareg, qu’il rencontre pour la première fois, intéressent beaucoup +Laing, qui se voit demander sans cesse des conseils et des soins +médicaux. Il distribue sa pharmacie de voyage « au mieux de ses +connaissances ». Et quand il se remet en route, le 10 janvier, il est +enchanté de l’hospitalité qu’il vient de recevoir. Quelques jours après +son entrée dans le désert, il écrit une lettre à son beau-père le consul +et se déclare : « en excellente santé physique et morale et toujours +enthousiaste pour la cause de l’exploration »[2]. + +La lettre partit pour le nord ; peu après commença la série des +catastrophes qui devaient mettre fin à ce beau voyage, si bien préparé, +et dont les débuts étaient si pleins d’heureuses promesses. La caravane +avançait rapidement dans la région du Tanezrouft, afin d’atteindre les +premiers puits de l’Azaouad. Le 21 janvier, elle fut rejointe par une +bande de Touareg qui manifestèrent l’intention de faire route avec elle. +C’étaient des Hoggar, aux allures de coupeurs de route. Laing dut, bon +gré mal gré, accepter leur escorte. Le 26 janvier, la caravane campait +au puits de Ouadi Ahnet. Vers minuit, Laing dormait dans sa tente. +Coupant les cordes, et déchirant la toile, les Touareg se jetèrent tous +ensemble sur le malheureux officier, qui fut couvert de blessures avant +d’avoir pu saisir ses armes. + +[Illustration : PLANCHE V + +Fig. 5. — Ould Daman, petit-fils de l’assassin du major Laing. + +(debout au centre de la photographie)] + +C’est à Laing lui-même, guéri, on ne sait par quel miracle, que nous +devons les détails qui montrent ce que fut l’acharnement de ces brutes. +Laing dit avoir reçu 24 blessures, dont 18 graves. Il a eu 5 coups de +sabre sur la tête et 3 sur la tempe gauche : « Partout des fractures, +dont il est sorti beaucoup d’esquilles. Un coup de sabre sur la joue +gauche m’a brisé la mâchoire et fendu l’oreille et fait une très laide +blessure ; un autre m’a atteint la tempe droite et une terrible balafre +sur le cou a frôlé la trachée artère »[3]. + +C’est probablement à l’armement médiocre de ses ennemis que Laing dut +d’éviter une blessure mortelle. Les Touareg ne se servent de la lance +que comme arme de jet. Pour le corps à corps, ils emploient un sabre à +lame large et mal trempée qui fait des entailles plus larges que +profondes. + +Les Touareg pillèrent à leur aise les bagages et disparurent. Quelle fut +l’attitude de Babani dans cette circonstance ? Laing, dans une lettre +ultérieure, la juge avec certaines réserves, et le domestique Hamed qui +fut interrogé plus tard à Tripoli, accuse formellement Babani. Il est +cependant invraisemblable que celui-ci ait conduit si longtemps et si +loin le Major, pour le faire assassiner lâchement. Il eut pu le faire +sans danger pour lui dès Ghadamès, s’il l’eut voulu. En pays touareg, +son influence devait être bien peu de chose, et il est probable que, +devant les menaces des bandits, il dut assister impuissant à un +spectacle qui lui faisait horreur. Loin d’abandonner son compagnon, il +le releva après le départ des assassins, l’attacha sur son chameau, et +parvint à l’amener vivant jusqu’au campement des Kountas de la tribu de +Sidi Moktar. Le chef de cette tribu était alors le sheikh Sidi Mohammed. +Celui-ci, dont on ne saurait trop louer en ces circonstances l’admirable +conduite, recueillit la caravane, et fit donner à Laing des soins +éclairés qui le ramenèrent à la vie. La générosité à l’égard d’un hôte +était une tradition dans cette noble famille. Trente ans plus tard, +c’est à la protection du fils de Sheikh Sidi Mohammed, le sheikh Ahmed +el Bakay, que Barth devra la réussite de sa mission à Tombouctou. + +Trois mois après son arrivée au campement de Sidi Moktar, grâce aux +soins dévoués dont il a été l’objet, Laing est complètement rétabli. Il +se hâte d’envoyer aux siens de ses nouvelles, et c’est sur un ton +presque plaisant qu’il conte ce qu’il appelle sa mésaventure, et qu’il +annonce son complet rétablissement. Sa seule préoccupation est +d’atteindre au plus vite Tombouctou, le premier but qu’il s’est assigné. +Le sheikh, devenu son ami, s’engage à mettre tout en œuvre pour assurer +la réussite de ses projets, et lui promet de le faire conduire vers la +côte par le pays de « Mooschi » (Mossi ?). + +Mais la mauvaise chance s’acharne sur le malheureux Laing. Une épidémie +de fièvre infectieuse s’abat sur le campement de Sidi Moktar. Babani +meurt un des premiers. Puis c’est le sheikh lui-même qui disparaît. +Laing tombe malade, et, en pleine fièvre, il a la douleur de perdre tour +à tour le 21 juin son boy, le fidèle Jack, et, le 25, son matelot Harry. +Son dernier serviteur Hamed, épouvanté des catastrophes qui s’abattent +sur la mission, refuse de rester plus longtemps. Laing est obligé de le +laisser, le 10 juillet, reprendre la route de Tripoli. Il faut citer les +termes dans lesquels Laing lui-même commente cet incident. C’est +l’avant-dernière lettre qui soit parvenue de lui : « Au moment où +j’étais encore très faible, ayant à peine réussi à maîtriser le très +grave accès de fièvre dont je venais d’être atteint, alors que les +cadavres de mon pauvre Jack et du matelot étaient à peine froids, Hamed, +insoucieux de toutes les lois de l’humanité, vint me dire qu’il voulait +rentrer au Touat avec la caravane. Je lui ai dit qu’il pouvait s’en +aller. Je ne blâme pas l’homme qui prend soin de sa carcasse. Aussi, au +nom de Dieu, qu’il s’en aille. Je lui ai donné un méhari, des vivres, +etc., et il part comme un sultan... »[4]. + +Celui qui écrit ces lignes hautaines, absolument seul dans un pays +inconnu et hostile, est presque sans ressources ; ses bagages ont été +pillés ; lui-même, atrocement mutilé, est convalescent d’une terrible +crise de fièvre ; ses serviteurs sont morts, et son unique ami et son +seul protecteur vient de disparaître. Des maux de tête atroces, suite +des coups de sabre qu’il a reçus sur le crâne, le tourmentent, et son +bras mutilé lui occasionne les pires souffrances chaque fois qu’il veut +écrire. Malgré tout, il n’a rien perdu de son ardeur à la découverte, et +les obstacles dont la route de Tombouctou a pour lui été jalonnée, sont +oubliés dès qu’ils sont franchis. + +Tant d’héroïsme devait frapper jusqu’aux indigènes eux-mêmes. Dans la +tribu dont il était l’hôte, Laing avait conquis l’estime et l’admiration +de tous. Et le souvenir est resté vivant chez les Kountas du « Raïs » à +la haute stature, au caractère chevaleresque et à l’indomptable +énergie[5]. + +Enfin Laing allait être payé d’une partie de ses peines par un premier +succès. Le 18 avril 1826, treize mois après son départ de Tripoli, il +voyait enfin, sur leurs dunes de sable, se dresser les hautes maisons et +les minarets de la ville mystérieuse qu’il était le premier Européen à +contempler. + +[Illustration : PLANCHE VI + +Fig. 6. — Touareg de Tombouctou.] + +La tour carrée de Djingereiber, le minaret de Sidi Yaya et surtout le +clocheton qui surmonte la mosquée au nom illustre de Sankoré produisent +à qui vient du Sahara une impression inoubliable. + +Ce devait être alors un spectacle bien curieux que de trouver, aux +confins du désert, cette cité grouillante de vie. Dans le port saharien +qu’était la Tombouctou d’alors, le Maghreb et le Soudan prenaient +contact et la ville reflétait, dans un curieux mélange, l’influence des +deux civilisations. + +La raison d’être essentielle de Tombouctou était le marché aux esclaves, +et là, sur la grande place, où s’entassait le bétail humain, les +représentants de toutes les races africaines se coudoyaient. Les +Sahariens : Touareg, Bérabich ou Kountas, y croisaient les gens du +Maghreb : Tripolitains ou Marocains, et les Soudanais : Haoussas, Mandés +ou Toucouleurs ; cependant que s’empressaient autour d’eux leurs hôtes +Songhays, courtiers obséquieux et hôteliers avides. + +Ville de commerce et ville d’affaires, Tombouctou était aussi une +bruyante ville de plaisirs. Le Saharien y trouvait les jouissances +ardemment désirées pendant les longs mois de privations au désert et le +Nigérien y entrevoyait une civilisation à lui inconnue, un luxe ignoré, +digne, lui semblait-il, des mille et une nuits. + +Vivant à part, et s’efforçant d’ignorer ce monde avide ou frivole, une +petite élite intellectuelle s’attachait à conserver l’ancienne tradition +de la Tombouctou savante. Quelques très anciennes familles s’honoraient +d’avoir pour chefs des hommes lettrés, chez qui les discussions les plus +savantes avaient cours et qui connaissaient des sciences ignorées du +vulgaire[6]. + +C’est dans ce milieu que Laing eut l’heureuse fortune d’être introduit. +Là, il put retrouver un peu la Tombouctou qu’avaient révélée à l’Europe +les voyages d’Ibn Kaldoun et d’Ibn Batoutah ; là il put trouver les +satisfactions intellectuelles capables de lui faire oublier les +impressions pénibles que son cœur généreux ne dût manquer de ressentir +devant l’odieux trafic des traitants. Peut-être eut-il la tristesse +d’assister impuissant à l’envoi vers la misère et la déchéance +définitive de malheureux provenant de ces régions de la Rokelle et du +Kouranko, où il avait trois ans auparavant plaidé auprès des chefs +indigènes la cause anti-esclavagiste. + +Bien accueilli, grâce à la recommandation du chef des Kountas, Laing se +rendit d’abord chez le fils de Babani, qui lui procura un logement chez +un Tripolitain du quartier de Baguindé. + +La maison où Laing a vécu, du 18 août au 22 septembre 1826, existe +encore, et n’a pas été modifiée. Comme toutes les maisons de Tombouctou, +elle comprend un rez-de-chaussée où sont les communs : cuisines, +magasins, écuries, et aussi logement des serviteurs. Au premier étage +trois chambres sont réservées pour l’habitation. Elles donnent sur une +large terrasse d’où l’on embrasse le panorama de la ville. C’est là que +se tenait Laing. C’est là sans doute qu’il s’est assis devant son +papier, songeant à sa chère Emma, et essayant en vain de lui écrire des +lettres rassurantes, alors qu’il sentait que les dangers s’accumulaient +devant lui. C’est là qu’il a écrit sa dernière lettre qui se termine par +ces mots : « Il faut que ma chère Emma m’excuse de la façon dont je lui +écris. J’ai commencé cent lettres pour elle ; mais je n’ai pu en finir +aucune. Elle est toujours au plus haut dans mes pensées et c’est avec +délices que je pense à plus tard, à l’heure de notre réunion qui, si +Dieu le veut, n’est plus maintenant très éloignée[7] ». Cette réunion +qu’il souhaitait, Laing devait en effet l’obtenir, mais de toute autre +manière. Au moment où il écrivait sa lettre, il n’avait plus que +quelques jours à vivre. Quand la fatale nouvelle, longtemps discutée, de +la mort du héros parvint à Tripoli, quand il fut certain qu’aucun espoir +n’était plus possible, Emma Warrington Laing alla rejoindre son mari : +elle mourut de chagrin dans les derniers jours de 1829. + +[Illustration : PLANCHE VII + +Fig. 7. — Femmes arabes de Tombouctou.] + + + + + CHAPITRE III + + Le Drame + + +Le séjour à Tombouctou d’un homme tel que Laing n’a pas dû être +infructueux, et ce sera toujours, pour la science, une perte irréparable +que la disparition du journal et des notes de l’illustre voyageur. +Pendant le mois que dura son séjour, nous savons qu’il leva le plan de +la ville et qu’il étudia les manuscrits qu’y possèdent les lettrés. Sans +aucun doute il connut le fameux Tarikh es Soudan que Barth a eu la +gloire de révéler à l’Europe savante, et les nouveaux manuscrits qui +viennent d’être découverts. Laing étudia aussi la question, alors si +mystérieuse, du cours du Niger, et acquit la certitude qu’aucune +communication n’existait entre le grand fleuve de l’ouest africain et le +Nil. Il avait imaginé que la Volta pouvait être le cours inférieur du +Niger, erreur sans doute, mais qui provenait d’une conception exacte de +l’orientation réelle des deux branches du fleuve. + +Les explorateurs d’aujourd’hui, qui font le voyage de Tombouctou sur un +confortable vapeur, et pour qui la route du port de Kabara à la grande +ville est une agréable chevauchée de quatre milles à travers les +mimosas, ne doivent pas oublier que Laing, pour aller voir le fleuve, +dut mystérieusement sortir de la ville en pleine nuit[8], risquant à +chaque pas de croiser une bande de Touareg qui sans doute ne l’auraient +pas épargné. + +[Illustration : PLANCHE VIII + +Fig. 8 — Vue générale d’Araouan.] + +A Tombouctou comme ailleurs, Laing avait fait la conquête de tous ceux +qui le connaissaient. Il est curieux de noter, d’après la tradition +encore très vivante aujourd’hui, les qualités que les indigènes lui ont +reconnues. Les Tombouctiens ont admiré chez Laing la belle prestance, la +force physique et la haute élégance à cheval ; ils ont su également +discerner combien était grande la noblesse des sentiments et la valeur +morale de leur hôte. + +Dans le monde des lettrés et des savants, Laing ne compta bientôt que +des amis. C’est sans doute au plaisir qu’il éprouva à pénétrer dans ce +centre de haute culture intellectuelle et à y recevoir bon accueil, +qu’il faut attribuer le passage de sa dernière lettre où il dit : « A +tous égards, Tombouctou a complètement tenu ce que j’en attendais »[9]. + +Ses amis Tombouctiens avaient déconseillé à Laing de descendre le Niger, +et lui avaient offert de le faire conduire à Dienné. De là, il aurait pu +tenter de regagner, par le Sénégal, les établissements français de +Saint-Louis. A aucun moment Laing ne paraît avoir songé à visiter +Oualata et c’est par erreur que certaines cartes font passer par ce +point son itinéraire. + +Mais les Tombouctiens n’étaient que d’excellents commerçants ou de pieux +lettrés. Ils n’avaient aucune force armée, et leur ville ouverte devait +subir la protection des puissants du jour. Les fanatiques Toucouleurs +commençaient alors d’étendre partout leurs conquêtes, qui devaient +couvrir de ruines presque tout le bassin du Niger. De Bandiagara, sa +capitale, le sultan Ahmed ben Mohamed Labo avait envoyé des +reconnaissances vers Tombouctou, et déjà, dans toute la région, il +parlait en maître. Ses espions lui eurent bien vite signalé le chrétien +recueilli et protégé par les Kountas, à qui les gens de Tombouctou +faisaient bon accueil. Le tyran cruel et fanatique, à l’esprit étroit, +en conçut aussitôt de la jalousie et écrivit une lettre comminatoire au +chef de la ville de Tombouctou, Ousman Alcayar, qui s’empressa d’obéir. +Laing fut mis en demeure de retourner par où il était venu et de +reprendre au plus vite la route d’Araouan. + +Cette nouvelle infortune ne pouvait décourager un homme tel que Laing. +Après tant de projets élaborés en vain, il put trouver encore une autre +combinaison, par laquelle il espéra échapper aux menaces des Toucouleurs +et continuer quand même son voyage en le rendant fructueux pour la +science. Feignant de renoncer à remonter le Niger, il fit ses +préparatifs de départ pour Araouan ; mais son dessein était de se +joindre à la première caravane qu’il rencontrerait, allant non plus vers +Tombouctou, mais vers Sansanding. De là, il espérait atteindre Ségou et +relier ses itinéraires à ceux de Mungo Park. + +Il fallut se mettre en route à la hâte ; la populace de Tombouctou, +affolée par les menaces des Toucouleurs, exigeait maintenant le prompt +départ du chrétien. Des bruits absurdes circulaient dans le peuple : on +disait que l’étranger avait des fétiches avec lesquels il allait +empoisonner tout le pays, et on le rendait responsable des décès les +plus récents. Et surtout on répétait que la ville sainte était souillée +par la présence d’un infidèle. + +Ces sortes de crises de fanatisme, dans lesquelles la haine et le mépris +se donnent libre cours, ont toujours été, et sont encore à redouter chez +les musulmans illettrés ; il faut de longs et patients efforts de la +part des dirigeants les plus cultivés et les plus intelligents pour en +éviter le retour. + +Laing n’était plus sans ressources. Une lettre de change, qu’il avait +emportée de Tripoli, lui avait été payée à Tombouctou. Il put racheter +des chameaux et se reconstituer un matériel de route. Mais les convois +sur la route de Tombouctou à Araouan étaient alors, comme ils le sont +encore aujourd’hui, une sorte de monopole de la tribu arabe des Bérabich +(Barbooshi dans différents textes). Le chef de cette tribu était alors +Ahmadou Labeida, musulman fanatique, à l’esprit borné. Sa mauvaise +étoile mettait Laing à la merci d’un impitoyable ennemi des chrétiens. + +Le chef de Tombouctou, Ousman, confia Laing à Labeida, et celui-ci +promit de conduire l’étranger jusqu’à Araouan. Il lui fournit un guide +et le départ fut fixé au 22 septembre. + +Le 21 au soir, Laing écrivit à son beau-père le consul Warrington une +lettre, qui devait être la dernière, et dans laquelle on sent, malgré le +ton calme et qui veut être rassurant, les appréhensions du voyageur. +« Ma destination est Ségou, où j’espère arriver dans quinze jours ; mais +j’ai le regret de vous dire que la route n’est pas bonne et que mes +périls ne sont pas encore terminés »[10]. + +Le 22, à 3 heures du soir, la caravane se mit en route. Le major avait +avec lui deux serviteurs : l’un nommé Bungola, était un ancien esclave +que Laing avait libéré. L’autre, dont le nom nous est inconnu, était un +jeune garçon arabe qui partagea le malheureux sort de son maître et dont +les restes ont été retrouvés mélangés à ceux du major. + +Tout en cherchant une caravane allant à Sansanding, Laing s’éloignait +rapidement, en suivant celle des routes d’Araouan qui passe le plus à +l’ouest. Le 23, il était déjà à 30 milles de Tombouctou, au lieu dit +Sahab, à mi-distance entre les puits de Laouessi et d’Agonégifal. La +température à cette époque de l’année est extrêmement élevée, et Laing +s’arrêta pour passer les heures les plus chaudes sous un athilé[11], qui +seul donnait un faible ombrage au milieu de la plaine nue. + +Autour de Laing, c’est l’horreur grandiose du désert. Jusqu’à l’horizon +s’étendent les sables, où les pluies d’hivernage viennent de faire +pousser quelques maigres touffes d’herbes. C’est le commencement du +Sahara, l’inconnu mystérieux des cartes d’alors. Et précisément, à côté +du voyageur qui se repose au milieu de ces effrayantes solitudes, voici +les précieux documents qu’attend toute l’Europe savante. Les notes de +Laing vont permettre de compléter les cartes, de mettre à jour les +géographies, de faire faire à la science un pas de plus en avant. Et +Laing, en songeant à l’œuvre utile déjà accomplie, oublie toutes ses +misères pour ne songer qu’aux joies glorieuses du retour. Qu’importent +les blessures dont les cicatrices couturent son visage ; qu’importent +les souffrances passées et les dangers de l’avenir : l’officier anglais +peut songer avec une consolante fierté à la façon dont il a rempli la +tâche qui lui était confiée. + +[Illustration : PLANCHE IX + +Fig. 9. — Une caravane au Sahara.] + +Soudain, le bruit d’une galopade le réveille. La petite caravane est +vite debout. Quatre cavaliers s’approchent. Laing reconnaît le chef des +Bérabich qu’il a quitté à Tombouctou l’avant-veille. Celui-ci est +accompagné de Mohammed Faradji ould Abdallah et de deux inconnus. Laing +est sans défiance ; il a été recommandé aux Bérabich par le chef de +Tombouctou lui-même, et chacun sait que le pacha de Tripoli l’a +accrédité auprès de tous les sheikhs du désert. Surtout Laing a la +parole de Labeida, et sa grande âme ne peut même pas concevoir l’idée de +la trahison. Cependant, on s’adresse au major sur un ton menaçant qui +l’étonne. Ahmadou Labeida s’est renseigné à Tombouctou sur les +dispositions des Toucouleurs et sur celles des gens de la ville et il a +compris que nul désormais n’était favorable au chrétien. Le dévot cruel +a deviné qu’on lui saurait même gré d’un crime que personne n’a osé +commettre. La foule ignorante et fanatisée se reproche son engouement +des jours précédents pour le héros qui l’avait désarmée et séduite. Et +c’est avec soulagement qu’elle a vu Labeida partir en hâte pour +rejoindre et pour assassiner celui qui s’est placé sous sa sauvegarde. + +L’élite intellectuelle de la ville, les anciens amis de Laing, ceux avec +qui il avait passé de longues heures à discuter les saints principes du +Coran et la question de la tolérance à l’égard des chrétiens, eurent +peur devant la poussée populaire, et, au mépris de toute dignité, ils +laissèrent faire. + +On sent très bien aujourd’hui, quand on cause de ces heures tragiques +avec les petits-fils de ceux qui manquèrent alors aux plus nobles +traditions de l’Islam, un sentiment de gêne et comme de remords. + +L’insulte à la bouche, Ahmadou Labeida s’avance vers Laing. Il ose le +sommer de se faire musulman. Laing répond avec la hauteur qui convient. +Tout aussitôt le Bérabich ordonne à un de ses gens de mettre à mort le +chrétien. Les hommes hésitent et d’abord refusent ; la belle attitude du +major leur en impose encore. Le sheikh insiste ; deux serviteurs +s’emparent de Laing et lui immobilisent les bras. Ahmadou Labeida plonge +de toute sa force une lance dans la poitrine du malheureux sans défense. +C’est le signal du massacre : Faradji achève le major et lui tranche la +tête ; un des serviteurs est tué sur le corps de son maître, l’autre est +blessé. Le sheikh donne aussitôt l’ordre de détruire tous les bagages. +Dans l’esprit de cette homme borné, tout ce qui a appartenu à un +chrétien peut renfermer des fétiches redoutables. Et devant lui on +rassemble en un tas tout ce que ces ignorants jugent si dangereux : +vêtements, instruments et surtout livres et papiers, et l’on y met le +feu. A côté du cadavre du martyr, s’envolent en fumée les pages +précieuses de ses cahiers de notes. Le premier plan de Tombouctou, les +observations scientifiques, les itinéraires, les copies de manuscrits +arabes flambent, pendant que les meurtriers, joignant le bouffon au +tragique, se bouchent le nez avec des gestes d’effroi pour éviter d’être +empoisonnés par les fétiches du major. C’est un second assassinat qui +s’achève, c’est l’œuvre de sa vie que l’on détruit après avoir pris au +malheureux sa vie elle-même. + +[Illustration : PLANCHE X + +Fig. 10. — Mohammed el Moktar.] + +Quand tout fut consumé, on enfouit sous le sable les cendres du foyer. +Les serviteurs de Labeida s’arrangèrent cependant pour avoir une part de +butin. Ils ne craignirent pas d’être empoisonnés par l’or de leur +victime, et gardèrent pour eux les quelques pièces de monnaie qu’ils +trouvèrent dans l’une des caisses. On dit même qu’Ahmadou Labeida +accepta pour sa part une breloque en or ayant appartenu à Laing et qui +figure un petit coq. Ce bijou serait encore entre les mains de Mehemed +ould Mehemed, le petit-fils de l’assassin, dont nous parlons plus loin. + +Pour que l’insulte fût complète, les cadavres de Laing et de son +serviteur furent abandonnés sans sépulture au pied de l’athilé, et les +oiseaux en firent leur proie. Quelques jours plus tard, un Bérabich +nommé Brahim ould Oumar ould Salah, de la tribu des Ouled Sliman, +passant auprès de l’athilé, vit des débris humains dont les oiseaux de +proie becquetaient les lambeaux ; sans savoir ce qui s’était passé, il +les enterra au pied de l’arbre. Cet homme apprit plus tard à qui il +avait ainsi rendu les derniers devoirs et il s’écria : « J’ai cru +enterrer les restes d’un musulman. Si j’avais su que c’étaient ceux d’un +chrétien, je les aurais laissés tels quels ». + +Ainsi périt, à l’âge de 32 ans, un des hommes les plus merveilleusement +doués pour l’exploration africaine qu’ait connu le XIXe siècle. +Convaincu de la noblesse de son rôle, se regardant comme le représentant +de la civilisation européenne, Laing, par son respect de lui même, +commandait le respect et l’admiration des indigènes. Parmi tant de +vaillants qui ont donné leur vie pour la cause africaine, une place +d’honneur doit être réservée au conquérant de Tombouctou, qui fut un +héros et un martyr. + +[Illustration : PLANCHE XI + +Fig. 11. — Marchand de sel de Tombouctou et sa famille.] + + + + + CHAPITRE IV + + A la recherche des restes de Laing + + +En Europe, le monde savant avait suivi avec intérêt la marche de Laing. +On sait avec quelle passion l’étude de la géographie africaine fut +entreprise au début du XIXe siècle. Anglais, Français, Allemands et +Italiens rivalisèrent d’héroïsme pour couvrir de leurs itinéraires +nouveaux les grands espaces blancs qui occupaient alors le centre des +meilleures cartes. Tombouctou la mystérieuse était un des objectifs les +plus visés, et la nouvelle de l’heureuse marche de Laing dans cette +direction avait été saluée avec enthousiasme. Mais des rumeurs +pessimistes ne tardèrent pas à circuler. A la suite de l’attaque de +janvier 1826, on crut à la mort du voyageur. Puis des lettres de lui +parvinrent et rassurèrent un peu. Mais le domestique Hamed, qui revint à +Tripoli en octobre 1826, apporta des nouvelles si effrayantes, bien +qu’il eût laissé son maître en vie, que l’inquiétude fut générale au +sujet du succès de la mission. + +Le consul Warrington pria le pacha de Tripoli de lui procurer des +renseignements tout à fait précis par l’intermédiaire des autorités de +Ghadamès. Les réponses parvinrent au mois de mars 1827. Les premières +portaient que Laing, attaqué et blessé par les Touareg, avait pu se +rétablir, et qu’il était entré à Tombouctou. Les secondes, reçues par le +pacha à Tripoli le 31 mars, donnaient, avec tous ses détails, la +nouvelle de la catastrophe finale. + +Peu après, le domestique Bungola, de retour à la côte, vint apporter sa +déposition de témoin oculaire de l’assassinat. + +Le consul Warrington déploya, dans ces tristes circonstances, l’activité +la plus intelligente et la plus ingénieuse. Ayant perdu tout espoir de +revoir son malheureux gendre, il s’attacha à chercher si quelque chose +pouvait être sauvé de son œuvre, et, de tous les côtés il envoya à la +découverte pour savoir ce qu’étaient devenus les papiers du major Laing. + +Comment ne sut-on pas alors que ces papiers avaient été brûlés à Sahab ? +Il est probable que les musulmans les plus intelligents, qui furent +précisément ceux à qui s’adressa le consul Warrington, déploraient en +leur for intérieur le crime de Labeida et les circonstances odieuses et +ridicules dont il fut entouré. Ils n’osèrent avouer qu’un de leurs +coreligionnaires avait brûlé comme un fétiche dangereux l’œuvre d’un +savant chrétien, et leurs réponses dilatoires empêchèrent la vérité +d’être connue. + +Caillé rapporta quelques renseignements nouveaux qui précisèrent +l’attitude d’abord favorable des gens de Tombouctou et la tyrannie +exercée dans cette ville par les Toucouleurs[12]. Tout en donnant à +Caillé la récompense que méritait son extraordinaire voyage, la Société +de Géographie de Paris s’honora en décernant à Mme Laing, en souvenir de +son mari, la Grande Médaille d’or de la Société. + +Puis le silence se fit. L’oubli vint. Barth, puis Lenz, essayèrent tour +à tour de savoir si réellement il existait encore des manuscrits laissés +par Laing : ils ne reçurent que des renseignements erronés. + +Une enquête approfondie menée par Duveyrier ne révéla aucun fait +nouveau. + +On pouvait espérer que l’occupation de Tombouctou par les Français, en +1894, permettrait de percer à jour ce mystère. Et cependant, pendant +quinze ans les recherches, menées avec le plus grand soin, n’aboutirent +à aucun résultat. + +La raison du mutisme des indigènes s’explique par une disposition de la +loi coranique qui spécifie que le prix du sang, la Dia, peut être +réclamé après plusieurs générations. Le chef actuel des Bérabich, +Mehemed ould Mehemed est le petit-fils d’Ahmed Labeida. C’est un +vieillard rusé et sournois, très énergique, dont le prestige est +considérable dans toute la région de Tombouctou et à qui on n’aurait pas +volontiers osé créer des ennuis. Au début de 1910, il se mit en +rébellion ouverte contre le Gouvernement français et s’enfuit au Maroc. +La situation était alors plus favorable pour faire une enquête. M. le +gouverneur Clozel, lieutenant-gouverneur du Haut-Sénégal-Niger, qui +s’attache avec tant de zèle et de compétence à l’étude scientifique des +pays du Niger, cherchait depuis longtemps a pénétrer le mystère de la +mort de Laing. Il choisit cette circonstance pour me charger d’une +mission d’études à ce sujet, pendant le voyage que je devais faire à +Tombouctou, Araouan et Taoudénit. + +Muni de lettres de recommandation des confréries religieuses Senoussia +et Tidjania, je visitai à Tombouctou et à Araouan les chefs et les +principaux personnages. Comme il m’était possible de m’exprimer en arabe +avec eux, j’eus vite fait de les mettre en confiance. Après leur avoir +donné l’assurance, au nom du gouverneur, qu’aucune représaille ne serait +exercée, je leur demandai de me procurer tous les renseignements +possibles au sujet du major Laing ; je m’attachai à leur faire +comprendre que ces recherches n’avaient qu’un but historique, auquel +s’intéressait de façon toute spéciale M. le lieutenant-gouverneur +Clozel, dont le nom est si populaire à Tombouctou. + +Arouata, chef des Kel Araouan, son fils aîné Sheikh Arouata, Sidi Ali, +cadi d’Araouan, et Ahmed Baba, cadi de Tombouctou, consentirent à me +seconder dans mes recherches et à me communiquer les Annales que l’on +tient à Araouan. Dans ces documents, qui portent le nom de Tarikhs, on +note au jour le jour les principaux événements, et chacun tient pour +dignes de foi ces récits dont l’étude est du plus haut intérêt. Je +trouvai dans deux Tarikhs d’Araouan le récit de la mort de Laing. J’en +pus prendre copie et j’en donne ci-dessous la traduction. + +Ces indications étaient précieuses. Mais, pour qu’elles fussent +complètes, il fallait connaître l’emplacement de l’arbre au pied duquel +avait été tué le major. Sheikh Arouata me mit alors en rapports avec un +vieillard bérabich nommé Mohammed ould Moktar. Cet homme, âgé de 82 ans, +est le propre neveu d’Ahmadou Labeida. Il a été élevé par celui-ci et +connaît l’histoire de la mort de Laing, que son oncle lui a contée. Mis +en confiance, Mohamed ould Moktar consentit à parler. Je crois bien que +le désir d’être désagréable à Ould Mehemed, contre qui il nourrit une +ancienne et féroce haine, fut un des principaux mobiles qui lui firent +me dicter le récit figurant ci-dessous aux pièces justificatives. +Mohammed déclara qu’il connaissait très bien l’arbre en question, et que +Faradji le lui avait souvent montré quand ils faisaient ensemble la +route entre Araouan et Tombouctou. + +[Illustration : PLANCHE XII + +Fig. 12. — A Sahab. L’arbre au pied duquel a été assassiné Laing.] + +Malgré son grand âge, Mohammed, qui jouit d’une excellente santé, +accepta de me servir de guide et promit de me conduire à Sahab et à +l’arbre athilé. + +Rentré à Araouan le 12 décembre, je trouvai Mohammed prêt à partir et +Sheikh Arouata décidé à nous accompagner. Nous nous mîmes en route, et, +le 21 décembre, nous étions à Sahab. + +Le lieu dit Sahab se trouve sur la route d’Araouan à Tombouctou, à 30 +milles au nord de cette ville. C’est une vaste dépression, où le sable, +mélangé d’argile, conserve quelque humidité après l’hivernage. Dans le +lointain, le massif de Tadrant élève ses pics rocheux au-dessus des +plaines environnantes. + +Des fouilles furent immédiatement entreprises au pied de l’athilé. Le +22, dans la matinée, un des travailleurs mit à découvert à 1 m. 25 de +profondeur et à 0 m. 50 du pied de l’arbre, différents ossements : +morceaux de crâne, sections de vertèbres, etc... Puis, peu après, dans +un rayon de quelques mètres, l’emplacement d’un foyer, des débris de +caisses, un morceau d’alun et un morceau de chaussette cachou. + +Nous regagnâmes Tombouctou et, accompagné des différentes personnes +ayant assisté aux fouilles, je me présentai devant le lieutenant Marc, +commandant le cercle de Tombouctou, à qui je fis une déclaration +officielle du résultat de mes recherches. + +Les ossements recueillis furent soumis à l’examen de M. le médecin-major +de première classe Lefèvre, des troupes coloniales ; mais par suite des +moyens rudimentaires dont on disposait, cet examen ne fut que +superficiel. Le docteur constata qu’on se trouvait en présence des +restes de deux individus : un adulte présentant les caractères d’un +Européen, et un adolescent. Un des crânes portait une large trace de +sang prouvant qu’il s’agissait d’un homme décédé de mort violente. + +Mohammed ould Moktar me confirma que, des deux serviteurs qui +accompagnaient Laing au moment de sa mort, l’un avait été blessé et +ramené à Tombouctou. L’autre avait eu le sort de son maître. + +Les ossements furent séparés et mis en bière. + +Aussitôt que fut connue à Tombouctou la nouvelle de l’exhumation des +restes du major Laing, toute retenue cessa de la part des indigènes. Il +me devint possible de terminer mon enquête et de reconstituer toutes les +circonstances du drame. C’est ainsi que j’ai pu connaître la part exacte +prise par Ahmadou Labeida dans un crime dont il fut l’exécuteur, mais +dont Tombouctou toute entière fut complice. Comme je l’ai dit plus haut, +aux yeux des musulmans, le prix du sang peut toujours être réclamé aux +descendants d’un meurtrier, et chacun croyait les Européens décidés à +venger sur Ould Mehemed le meurtre commis par son grand-père. Les +Tombouctiens n’osaient attirer un châtiment sur un coupable puissant, +dont tous d’ailleurs se sentaient complices. Lui étant mis hors de +cause, tout devint facile et les langues se délièrent. + +Le récit que je donne ci-dessus est le résumé de longues conversations, +toutes concordantes, que j’ai eues à Araouan et à Tombouctou. Aucun +doute ne peut plus subsister aujourd’hui sur les circonstances qui ont +entouré la mort de Laing et la destruction de ses papiers. + +[Illustration : PLANCHE XIII + +Fig. 13. — L’auteur à Tombouctou en 1910.] + +Le résultat négatif de mes recherches fixe quand même un point +d’histoire. A ce titre il ne serait donc pas à dédaigner. Mais ma +satisfaction la plus grande a été de pouvoir rendre un suprême et public +hommage à Laing dans la ville même qui fut témoin de sa vaillance et de +son amour de la science. + +Le Gouvernement britannique a été mis au courant officiellement de la +découverte faite à Sahab, et les autorités françaises conservent +actuellement à Tombouctou le précieux dépôt des restes du major Laing. +Ces débris humains sont bien peu de chose, et plus que jamais l’on peut +répéter en les regardant : + + + « Quot libras in duce tanto invenies ». + + +Mais l’œuvre pour laquelle Laing a donné sa vie est aujourd’hui +accomplie. La traite des noirs a cessé, et le honteux marché aux +esclaves, qui déshonorait Tombouctou, a disparu. Il y a quelque chose de +touchant à constater que les indigènes, après tant d’années, ont +conservé la mémoire du héros au noble cœur qui a donné sa vie pour leur +faire avoir plus de bonheur et plus de liberté. + + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + +[Illustration : PLANCHE XIV + +Fig. 14. — Les fouilles qui ont amené la découverte des restes de Laing +à Sahab (décembre 1911-janvier 1912).] + + + + + =PIÈCES JUSTIFICATIVES= + + + + + =1er manuscrit.= + + _Texte remis à Araouan à M. Bonnel de Mézières._ + + +الحمد لله رب العالمين وصلاته وسلامه على سيد المرسلين وعلى ءاله وصحبه +اجمعين * وبعد فقد وجدت فى رسوم اوائلنا المتقدمين بخط مشابه لخط جدنا +القاضى سيدي احمد القاضى بن سيدى محمد بن سيدى امحمد بير ما نصه بعد تعداد +اعوام قبل اعنى بعد تعداد وقائع اعوام قبل ذالك قال وفى عام احدو اربعين +بعد المايتين والالف وهو العام الذى تامر فيه وتقيد عثمان بن القائد ببكر +بعد موت اخيه امحمد بن القائد ببكر وذالك لان امحمد تولى بعد موت ابيه +القائد ببكر المذكور المتوفى فى اواخر الثلاثين قبل نصر الشيخ احمد لب +للدين بثلاثة اعوام فمكث اعنى امحمد فى الامارة عشرة اعوام وهو امير مبارك +سيد فاضل سخى باذل حتى لقب بسيد فتوفى رحمه الله تعالى فتولى بعده اخوه +عثمان المذكور فى عام واحد واربعين وفى ذالك العام جاء نصرانى من ڭنس +الانكليز من جهة المشرق حتى دخل تينبكت فلم يقدر ان يتعدى للسودان خوفا من +افلان لان ذالك زسن اوائل انتصار الشيخ احمد لب للدين الا انه لم يبلغ حكمه +تينبكت لان حكمه لم يبلغ تينبكت الا فى زمن عثمان فى نيف واربعين فلما دخل +تينبكت مكث فيها ما مكث مستخفيا فخرج منها متوجها لجهة اروان فركب الشيخ +احمد بن اعبيد رئيس البرابيش يومئذ وسيدها فى طائفة من قومه فلحقه به اعنى +تلاحق به عند السهب موضع فى طريق اروان وقد كان نازلا عند طلحاية رحال +نزلها يرصده فمكث زمنا حتى خرج فتبعه حتى ادركه عند السهب المذكور فقتله +هنالك ضحوة يوم الثلاثاء فى اليوم الثالث من شهر الله شوال العام المذكور +وقتل عند اتيلة غربى المجبد اعنى وسط النهج اعنى ڭبلة الامرائر بلغة العامة +فاما الشيخ احمد وعلية اصحابه فما حازوا على متاعه ولا قربوا منه واما +السفلة فانهم اتوا دبشه وقماشه فلم يجدوا عنده سوى صندوقين ففتشوهما فما +وجدوا سوى بضع عشرة ريالة من الريال فاخذه بعضهم خفية واسره فى بضاعته فلم +يطلع عليه الا بعد ذالك وغير ذالك من متاعه دفتره بعد ما احرقوه بجميع ما +فيه من كواغد ورسوم وكنانيش وصندوق وغير ذالك فلم يقبل احمد ان يصحب احدا +منهم شىء من متاعه سوى ما اسره احد فى بضاعته لم يعلم به وقد قيل والله +اعلم انه انما قتله باذن من امراء الارض من رمات وتوارق وهذا هو الحق الذى +لامرية فيه كما بلغنا بالتواتر لان احمد ليس له قدرة على ان يقتل من امنه +التوارق والرمات كما هو معلوم وقد جاء قبل هذا الانكليز نصرانى اخر قيل انه +فرنصاوى حتى وصل تينبكت فكر راجعا ولم يـ كيدا ولا تعرض له احد وذالك فى +زمن امحمد بن القائد ببكر اخى عثمان المذكور انتهى باختصار وبه كتب من نفله +من الخط المذكور بتاريخ تقدم وتاحر هذه النسخة لشهر الله ذى الحجة الحرام +حاتم عام ١٣٢٨ عبيد ربه عال بن عمر بن احمد بن محمد بن محمد بير لطف الله +بالجميع والمسلمين ءامين ءامين ءامين + + +_Le passage qui va suivre est bien de la même écriture que le reste du +contexte, mais rien n’indique s’il en faisait partie ou s’il a été +ajouté par le scribe._ + + +وانما لم يقبل احمد ان يصحبهم شىء من متاعه لانه معتقد انهم سحرة وانه متى +صحبه ذالك اصابه السحر والله اعلم صح + + * * * * * + + + + + =2e manuscrit.= + +_Extrait d’une chronique d’Araouan donnant la liste des principaux +événements de cette localité de l’année 1044 de l’hégire à l’année +1268._ + + +وفى عام احدى واربعين بعد المائتين و الف جاء رجل من الانڭليز للسودان واخذ +الامان من فلان وغيرهم فى تنبكت وخرج قاصدا اروان حتى بلغ السهب خرج فى +اثره احمد الاعبيد فى قومه حتى لحقوا به فى السهب عند اتيل ڭبلة المجبد +فقتلوه هناك يوم الثلثاء ضحوة فى ثلاثة خلت من شهر الله شوال عام احدى +واربعين بعد المائتين و الف و حرقوا متاعه والله اعلم + + +_(L’orthographe de l’original a été exactement reproduite.)_ + + + + + =1er Manuscrit= + + _Traduction Houdas_ + + +Louange à Dieu, maître des Mondes. Son salut et sa bénédictions soient +sur le seigneur des Envoyés, sur sa famille et sur tous ses Compagnons. + +Dans les archives de mes ancêtres, j’ai trouvé, tracé avec une écriture +ressemblant à celle de mon grand-père le cadi Sidi Ahmadou, fils de Sidi +Mohammadou, fils de Sidi Mahmadou Bîr, un texte dont voici la teneur et +qui faisait suite à l’énumération des années précédentes, c’est-à-dire à +l’énumération des événements des années précédentes. + +En l’année mil deux cent quarante et un, Otsman, fils du caïd Bou Bakar, +fut nommé émir et caïd après la mort de son frère Mahmadou, fils du caïd +Bou Bakar. Mahmadou avait été investi du pouvoir après la mort de son +père, le caïd Bou Bakar susdit, qui mourut dans les derniers jours de +l’année trente, trois ans avant que le cheikh Ahmadou Lebbo eût fait +triompher la foi. Mahmadou demeura dix ans au pouvoir. Ce fut un prince +béni, un seigneur éminent, libéral, généreux, aussi mérita-t-il d’être +surnommé Seyyid (seigneur). Il mourut (Dieu lui fasse miséricorde !) et +eut pour successeur son frère Otsman qui fut investi du pouvoir en +l’année quarante et un. + +Ce fut cette même année qu’un chrétien de nationalité anglaise arriva de +l’est et entra à Tombouctou ; mais il ne put dépasser cette ville pour +entrer dans le Soudan par suite du danger qui pouvait résulter pour lui +des Peuls, car ceci se passait à l’époque des premiers succès du cheikh +Ahmadou Lebbo en faveur de la foi, mais avant que son autorité eût +atteint la ville de Tombouctou. En effet son autorité ne s’étendit sur +Tombouctou que du temps d’Otsman en quarante et quelque. Entré dans +Tombouctou, l’Anglais y séjourna un certain temps en se tenant caché. Il +quitta ensuite cette ville se dirigeant vers Araouan. Le cheikh Ahmadou +ben Abeïda, chef et seigneur des Berâbich à cette époque, monta aussitôt +à cheval à la tête d’un groupe de ses contribules et l’atteignit, ou +pour mieux dire arriva près de lui près de Es-Sohb, localité sise sur la +route d’Araouan. Comme l’Anglais était campé à Telhaïat-arahhal, le +cheikh y campa également pour le guetter. Après être resté un certain +temps en cet endroit, l’Anglais se remit en marche. Le cheikh se mit +alors à sa poursuite, l’atteignit à Es-Sohb ci-dessus indiqué et le mit +à mort en cet endroit dans la matinée du mardi, le 3 du mois de Chaoual +de l’année précitée. Le meurtre eut lieu près d’un petit éthel à l’ouest +du sentier, c’est-à-dire au milieu de la route, à Gueblat-el-meraïr +comme on dit vulgairement. + +Ni le cheikh Ahmadou, ni les notables qui l’accompagnaient ne mirent la +main sur les bagages de l’Anglais et ne s’en approchèrent ; mais les +gens du peuple se portèrent vers les bagages et les effets et trouvèrent +seulement deux caisses qu’ils fouillèrent et dans lesquelles ils ne +découvrirent qu’une dizaine de pièces d’argent. L’un d’eux s’en empara +en secret et les dissimula dans ses bagages, mais personne ne s’en +aperçut sur le moment et on ne l’apprit que plus tard. Tout le reste des +bagages fut enfoui dans le sol après qu’on eût mis le feu aux papiers, +documents et albums qui en faisaient partie, ainsi que la caisse et le +reste des objets. Ahmadou n’avait pas voulu qu’aucun de ses compagnons +emportât quoi que ce fut des bagages et on n’emporta en effet que ce que +l’un d’eux avait dissimulé dans ses bagages à l’insu du cheikh. + +On assure, — et Dieu sait mieux que personne si cela est vrai, — que le +meurtre n’eut lieu qu’avec l’assentiment des princes du pays Roumat ou +Touaregs. Et cela ne saurait être mis en doute, comme on nous l’a répété +à maintes reprises, car Ahmadou n’avait pas un pouvoir tel qu’il put +mettre à mort quelqu’un qui aurait eu l’aman des Touaregs ou des Roumat, +ainsi que chacun sait. + +Avant l’arrivée de cet Anglais un autre chrétien, un Français, dit-on, +vint au Soudan et entra à Tombouctou. Il s’en retourna sans être molesté +et sans que personne lui fit obstacle. C’était sous le règne de Mahmadou +ben El-caïd Bon Bakar, le frère d’Otsman ci-dessus indiqué. + +Ici se termine cet extrait sommaire, qui a été copié sur le manuscrit +indiqué ci-dessus et rédigé à une époque antérieure à la date de la +présente copie, faite au mois de Dzou’l-hiddja le sacré, le dernier mois +de l’année 1328, par l’humble adorateur de Dieu, Al ben Omar ben +Ahmadou, ben Mohammadou, ben Mohammadou Bîr. Que Dieu leur soit +bienveillant ainsi qu’à tous les Musulmans. Amen ! Amen ! Amen ! + + * * * * * + + +Ahmadou n’avait pas voulu que ses gens emportassent quoi que ce fut des +bagages, convaincu qu’il était que ces bagages étaient ensorcelés et +qu’il arriverait malheur à ses gens s’ils les emportaient. Dieu sait +mieux que personne si cela est vrai. + + * * * * * + + + + + =2e Manuscrit= + + _Traduction Houdas_ + + +En l’année mil deux cent quarante et un, un Anglais vint au Soudan. +Après avoir pris l’aman des Peuls et autre gens de Tombouctou, il quitta +cette ville pour se rendre à Araouan et arriva à Es-Sohb. Ahmadou +Elabeïda partit à sa poursuite à la tête de ses gens et l’atteignit à +Es-Sohb auprès de l’ethel de Gueblet-el-medjbed. Ahmadou et ses +compagnons le mirent à mort en cet endroit, le mardi dans la matinée, le +3 du mois de Chaoual de l’année mil deux cent quarante et un. On brûla +ses bagages. Dieu mieux que personne sait l’exacte vérité. + + + + + NOTE CONCERNANT LES DEUX MANUSCRITS + + +Le premier manuscrit a sûrement été rédigé un certain nombre d’années +après la mort de Laing. Un fait le prouve de façon indéniable : il y est +fait allusion au voyage de Caillé à Tombouctou, et ce voyage est même +indiqué comme ayant précédé celui de Laing. + +Le passage de Caillé à Tombouctou est de 1828 ; il a suivi de deux ans +le meurtre de Sahab. D’autre part, Caillé est passé incognito au Soudan +et au Sahara ; c’est seulement après l’arrivée au Maroc du voyageur +français que fut connue la véritable personnalité de celui qu’on avait +pris pour un humble mendiant. La nouvelle n’en put parvenir à Tombouctou +et à Araouan que de longs mois après. Dans ces conditions je crois qu’on +peut interpréter le manuscrit sans se considérer comme lié par son texte +et ne pas accepter la date qu’il donne pour la mort de Laing. + +Le 3 du mois de Chaoual de l’an 1341 de l’hégire correspond au 10 avril +1826. Or, nous avons une lettre de Laing datée du 21 septembre de cette +même année. + +D’autre part, la tradition orale de Tombouctou et d’Araouan place le +meurtre à la fin de la saison des pluies. + +On peut supposer avec vraisemblance que la date du premier manuscrit a +été reconstituée de mémoire et que le deuxième manuscrit a copié et +résumé le premier. On sait que l’année musulmane est une année lunaire +et qu’elle retarde de dix ou onze jours par an sur l’année solaire. Les +pieux personnages d’Araouan et de Tombouctou, qui sont bons exégètes, +puristes subtils et théologiens raffinés, sont de médiocres +chronologistes. Leurs Tarikhs, qui sont pleins d’intérêt pour les faits, +contiennent souvent des dates contradictoires. On peut supposer que le +récit de la mort de Laing du Tarikh d’Araouan a été écrit au moins +quinze ou vingt ans après les événements. L’auteur avait un ou deux +souvenirs précis pour reconstituer la date. Il connaissait l’année ; il +savait que l’acte avait eu lieu le troisième jour de la lune, un mardi à +la fin de la saison des pluies. Il a cherché quel était le mois qui +avait correspondu pour cette année-là à l’époque en question et il a mis +celui de l’année où il se trouvait, commettant ainsi une erreur de cinq +mois. Une semblable méprise n’a rien d’invraisemblable chez des gens qui +ne possèdent aucun ouvrage pouvant leur tenir lieu de l’_Art de vérifier +les dates_. + + L. M.-S. + + + + + =DÉCLARATION= + + +Le 26 décembre 1910, les soussignés : Sheikh Araouta, fils aîné +d’Araouta, chef des Kel Araouan, habitant Araouan ; Mohammed Ould +Mocktar, notable Bérabich ; Béré, Kel Araouan, chamelier ; Boubakar +Diallo, habitant Tombouctou, interprète, se sont présentés, accompagnés +de M. A. Bonnel de Mézières, explorateur, chevalier de la Légion +d’honneur, chargé de mission par le gouvernement général de l’Afrique +Occidentale française et le gouvernement du Haut-Sénégal et Niger, +devant M. le lieutenant d’infanterie coloniale L. Marc, commandant le +cercle de Tombouctou, remplissant les fonctions d’officier d’état civil, +pour lui faire les déclarations suivantes : + + +« Chargé par M. F. J. Clozel, gouverneur du Haut-Sénégal et Niger, dit +M. Bonnel de Mézières, de rechercher les restes du major Laing, de +l’armée britannique, assassiné entre Tombouctou et Araouan en 1826 dans +des circonstances imparfaitement connues, j’ai procédé à mon enquête de +la façon suivante : + +« Je recherchai d’abord dans le tarikh d’Araouan, qui fut mis à ma +disposition par Sheikh Araouta, le récit de cet événement. Le tarikh en +faisait mention et indiquait le lieu nommé Sahab et l’arbre athilé comme +ayant été l’endroit où avait été commis le crime. C’était également à +cet endroit, disait on, que les caisses et objets divers de la victime +avaient été brûlés et enterrés. + +« Cette indication précieuse était néanmoins incomplète, car il fallait +connaître exactement l’emplacement de cet arbre. + +« Dans ce but, je me suis mis en rapport avec Mohammed Ould Mocktar, +notable Bérabich habitant habituellement Araouan, et qui, neveu +d’Ahmadou Labeida, à l’époque chef des Bérabich, et auteur du meurtre, +avait été élevé par lui et devait être au courant de cette affaire. + +« Mohammed Ould Mocktar me confirma les récits du tarikh, me dit en +effet que les deux ou trois caisses qu’avait le major Laing furent +brûlées ou jetées dans un trou contenant du feu auprès de l’arbre, et +qu’il était peut-être possible d’en trouver encore des restes, mais que +le corps avait été laissé sans sépulture. + +« Toutefois, il ajouta qu’on devait probablement pouvoir recueillir +quelques ossements, car, peu de temps après le crime, un Bérabich nommé +Brahim Ould Oumar Ould Salah, des Oulad Sliman, passant par l’athilé, +vit des débris humains qui étaient mangés par les oiseaux. Ignorant ce +qui s’était passé, il enterra ces débris auprès de l’arbre. Mohammed +Ould Mocktar me déclara en outre qu’il connaissait fort bien cet arbre, +car un jour, quittant Tombouctou en compagnie de Ahmed Labeida et Himmid +son fils, de Feradji Ould Eli Ould Abdallah, Himmid demanda à son père +de lui montrer l’arbre athilé. Ils s’y rendirent. Mohammed Ould Mocktar +me déclara qu’il était certain de pouvoir le retrouver. + +« Muni de ces renseignements et guidé par Mohammed Ould Mocktar, nous +sommes arrivés, le 21 décembre, à l’endroit nommé Sahab, situé entre +Laouessi et Agonégifal, à environ 50 kilomètres au nord de Tombouctou. +Le jour même, nous commencions nos recherches et une fosse fut creusée +sur le côté ouest de l’arbre. Le lendemain matin 22, vers neuf heures et +demie, le travailleur Béré mit à jour, à environ 0 m. 50 du pied de +l’arbre et à une profondeur de 1 m. 25, dans une couche d’argile voisine +du sable, des morceaux de crâne, une section de vertèbre et différents +ossements. + +« Malgré nos recherches dans un rayon d’environ un mètre autour de cette +place, nous ne pûmes rien découvrir d’autre et il est permis de penser +que, conformément aux indications données, nous ne pouvions espérer +trouver davantage. Nous étions donc probablement en présence des restes +du major Laing. + +« J’ai donc l’honneur de venir, accompagné des différentes personnes qui +m’ont aidé dans ces recherches ou qui ont été témoins de la découverte, +vous remettre officiellement ces différents ossements, et vous certifier +que ce sont bien ceux découverts le 22 décembre dernier au lieu nommé +Sahab et au pied de l’athilé. » + +En foi de quoi nous avons signé la présente déclaration en double +expédition, dont lecture et traduction ont été données à chacun de nous. +L’extrait du tarikh d’Araouan ayant trait à l’assassinat du major Laing +accompagne cette déclaration. » + + Tombouctou, le 26 décembre 1910. + + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + + Signatures de SHEIK ARAOUTA, + MOHAMMED OULD MOCKTAR, + BÉRÉ, + BOUBAKAR DIALLO. + + + + + RÉPUBLIQUE FRANÇAISE + + LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ + + +« L’an 1911 et le 7 janvier, par-devant nous Marc, Lucien François, +lieutenant d’infanterie coloniale hors cadre, commandant le cercle de +Tombouctou, juge de paix à compétence étendue, assisté de M. de Zeltner, +François, Arthur, Florian, greffier assermenté, + +« Et en présence de MM. le docteur Lefèvre, Eugène, médecin-major de 1re +classe des troupes coloniales ; Huchery, Maurice, Paul, commis de 2e +classe des affaires indigènes de l’Afrique Occidentale française ; et +Cristofini, Pascal, Paul, instituteur, témoins, ont comparu les sieurs : + +« 1o Bonnel de Mézières, Albert, explorateur, chevalier de la Légion +d’honneur, chargé de mission par le gouvernement général de l’Afrique +Occidentale française et par le gouvernement du Haut-Sénégal et Niger ; + +« 2o Sheikh Arouata, fils aîné d’Arouata, chef des Kel Araouan, +demeurant à Araouan ; + +« 3o Mohammed Ould Mocktar, notable bérabich ; + +« 4o Béré, Kel Araouan, chamelier ; + +« 5o Boubakar Diallo habitant de Tombouctou, interprète. + +« Qui nous ont présenté les débris humains recueillis par eux à +l’endroit et dans les circonstances indiquées par le procès-verbal ci- +joint. + +« Le docteur Lefèvre après examen de ces débris a rédigé la déclaration +ci-jointe qu’il a signée devant nous. + +« Après avoir reçu cette déclaration, nous avons réuni en trois paquets, +enveloppés dans de la toile blanche, les ossements et débris classés par +catégories par le docteur Lefèvre. + +« Ces paquets ont été déposés dans une caisse en bois blanc qui a été +clouée en notre présence, et scellée de treize cachets à la cire rouge, +présentant l’empreinte ci-dessous. + +« Le présent procès-verbal, rédigé séance tenante, a été signé par nous +et le greffier et les deux témoins. + +« Ont signé également : M. le docteur Lefèvre, M. Bonnel de Mézières, et +les sieurs Sheikh Arouata, Mohammed Ould Mocktar, Béré, et Boubakar +Diallo. + +« Fait et clos à Tombouctou les jour, mois et an que dessus. » + + _Le juge de paix_, + Signé : MARC. + Les témoins : + Signé : BONNEL DE MÉZIÈRES, _Le greffier_, + LEFÈVRE, Signé : DE ZELTNER. + HUCHERY, + CRISTOFINI. + + + + + COLONIE + DU HAUT-SÉNÉGAL-NIGER RÉPUBLIQUE FRANÇAISE + * * * * * + INFIRMERIE AMBULANCE LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ + DE TOMBOUCTOU + * * * * * + + =CERTIFICAT D’EXAMEN= + + +« Nous soussigné Lefèvre, Eugène, médecin-major de 1re classe des +troupes coloniales, médecin chef de l’infirmerie ambulance de +Tombouctou, certifions avoir examiné un lot d’ossements provenant de +fouilles faites par M. Bonnel de Mézières, au lieu nommé Sahab, à 50 +kilomètres environ au Nord de Tombouctou. + + +« Ces ossements peuvent être classés en trois catégories : + + { { un pariétal droit presque + { { complet, un fragment + { Ossements paraissant { de pariétal paraissant + 1re catégorie { avoir appartenu à un être { imprégné de sang, une + { humain adulte : { moitié antérieure de + { { vertèbre, un fragment + { { d’ischion. + + { Ossements paraissant { deux pariétaux s’engrenant + 2e catégorie { avoir appartenu à un être { parfaitement, un fémur + { humain adolescent : { gauche brisé à la partie + { { moyenne. + + { { un lot de fragments osseux + { { très détériorés, auxquels + 3e catégorie { Ossements à identifier { est joint un échantillon + { { du sol dans lequel ils ont + { { été découverts. + +« En raison des moyens rudimentaires que nous possédons, l’examen n’a pu +être que superficiel et il serait indispensable, à notre avis, de +soumettre ces ossements à une étude plus approfondie en Europe. + +« En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour servir et +valoir ce que de droit. » + + Tombouctou, le 7 janvier 1911. + Signé : LEFÈVRE. + + Vu : + Pour la légalisation de la signature + de M. le docteur Lefèvre apposée ci-dessus, + MARC, + Commandant le cercle. + +[Illustration : PLANCHE XV + +Dr LEFÈVRE. — Mr HUCHERY. — Capitaine MARC. + +Fig. 15. — Examen des restes de Laing.] + +[Illustration : PLANCHE XVI + +Fig. 16. — Le coffre renfermant les restes de Laing.] + + + + + =DÉCLARATION= + + +Déclaration de Mohammed Ould Mocktar, notable bérabich, âgé de 82 ans, +neveu de Sheikh Ahmadou Labeida, au sujet de la mort du major Laing, +recueillie à Araouan le 13 novembre 1910 en présence de Arouata, chef +des Kel Araouan, Sheikh Arouata son fils, et de Boubakar Diallo, +habitant de Tombouctou. + + +« J’ai été élevé par Ahmadou Labeida qui était dans mon enfance le plus +grand des chefs des Bérabich ; plusieurs fois je lui ai entendu raconter +ce qui suit : « En l’année 1241, l’Anglais (Laing), étant à Tombouctou +et désirant aller à Araouan, demanda au chef des Peuhl et des Songhai +l’autorisation de s’y rendre. On n’y mit pas d’obstacle, car sa présence +mécontentait la population. Il se mit donc en rapport avec les Bérabich +pour lui servir de guides. Ahmadou Labeida accepta, et Laing se mit en +route pour Araouan. Il s’arrêta au bout de la première étape à un +endroit désigné sous le nom de Sahab et sous un grand arbre nommé +athilé. Il y fut rejoint le lendemain de son départ de Tombouctou, vers +onze heures du matin, au moment de la sieste, par Ahmadou Labeida, +Mohammed Feradji Ould Eli Ould Abdallah et deux autres Bérabich. Ceux-ci +étaient à cheval comme c’était l’habitude alors. L’Anglais, croyant que +c’étaient des guides qui venaient le retrouver, les laissa approcher ; +alors Feradji et les deux autres Bérabich se précipitèrent sur lui et +Ahmadou Labeida le frappa de sa lance. On laissa le cadavre sur place. +On ramassa les affaires de l’Anglais, et, comme on l’accusait de venir +dans ce pays pour l’empoisonner et qu’on se méfiait de tout ce qu’il +avait, on fit un trou, on y fit du feu et on y jeta tout ce qu’il +possédait en se bouchant le nez. On ne prit que l’or et les bijoux et +parmi ceux-ci une petite poule en or les ailes ouvertes, qui devint plus +tard la propriété de Ould Mehemet, petit-fils de Ahmadou Labeida. Quand +tout fut brûlé on combla le trou. + +« Peu de temps après, un Bérabich, Brahim Ould Omar Ould Salah, des +Ouled Sliman, passant par là, vit auprès de l’arbre athilé des membres +humains, que des oiseaux becquetaient. Il les enterra. Un jour, bien +long-temps après, cet homme entendit raconter l’histoire de l’Anglais ; +il se souvint d’avoir enterré des ossements et dit alors : « C’est moi +qui les ait enterrés, pensant que c’étaient les restes d’un Musulman ; +si j’avais su, je les aurais bien laissés là ». Ces souvenirs étaient +toujours restés dans ma mémoire, et il y a quelques années, en revenant +de Tombouctou en compagnie de Feradji et d’Himmid, fils de Labeida, je +demandai à Feradji de passer par l’arbre athilé. Nous étions à ce moment +dans une vallée entre Tombouctou et Laouessi. C’est ici-même, me dit +Feradji, que l’Anglais a été tué, et il me montra un arbre assez voisin. +Himmid demanda à voir l’endroit même, et on s’y rendit. Je demandai +alors à Feradji : « Avait-il beaucoup de caisses ? Deux ou trois, me +fut-il répondu, et environ dix à quinze pièces d’or ; mais nous avons +mis les caisses dans un trou avec du feu, car il venait pour empoisonner +le pays et nous nous sommes bouché le nez en les brûlant ». + + Araouan, le 13 novembre 1910. + + Signature de MOHAMMED OULD MOCKTAR, + + Signature de SHEIKH AROUATA. + + + + + NOTE RELATIVE A L’EXAMEN MÉDICAL DES OSSEMENTS RECUEILLIS A SAHAB + + +Il ressortait de l’examen médical fait par M. Lefèvre, médecin-major de +1re classe des troupes coloniales, chef de l’infirmerie ambulance de +Tombouctou, que les ossements recueillis à Sahab auprès de l’arbre +athilé semblaient appartenir à deux individus, un adulte et un +adolescent. + +Il est probable que les ossements de l’adolescent trouvés au pied de +l’arbre athilé sont ceux d’un serviteur qui a partagé le sort de son +maître (voir ci-dessus p. 20). Les auteurs des tarikhs ont passé sous +silence cette mort qui leur semblait sans importance. + +Je me rendis de nouveau au lieu de la découverte des ossements, et les +fouilles furent reprises. Elles mirent à jour un foyer important, des +restes de caisses en fer, des débris de vêtements, de chaussette ou de +bas, de l’alun et différents débris qui furent placés dans une deuxième +caisse et confiée, ainsi que la première, au dépôt mortuaire de +Tombouctou. + + B. DE M. + + + + + PROCÈS-VERBAL DES DEUXIÈMES FOUILLES EXÉCUTÉES LES 29, 30, 31 DÉCEMBRE + 1910 ET LES 1er ET 2 JANVIER 1911 + + +« Les 29, 30, 31 décembre 1910, les 1er et 2 janvier 1911, des fouilles +furent exécutées à Sahab, au pied de l’arbre athilé et dans un rayon de +10 mètres autour de l’arbre. Elles mirent à découvert le premier jour +quelques ossements nouveaux, difficiles à identifier à Tombouctou. Ceux- +ci furent trouvés près de la place où eut lieu la première découverte, +mais un peu plus profondément. + +« Le 30 décembre, à environ 4 mètres de l’arbre, et du côté Ouest, des +débris de fer, provenant d’une caisse, furent mis à jour. + +« Le 1er janvier, on découvre de nouveau, dans le Sud-Ouest, à 3 m. 50 +de l’arbre et à une profondeur de 0 m. 80, un foyer très important, se +trouvant sur la couche de terre, au-dessous du sable apporté par les +vents. Ce foyer se délimite parfaitement. Des photographies sont faites +et on prélève des échantillons. Les fouilles sont interrompues jusqu’au +5. » + + Sahab, le 3 janvier 1911. + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + + + Les témoins : + MOHAMMED OULD-MOCKTAR, + BOUBAKAR DIALLA, + Pour le témoin illettré : + BEIDARI DIALLO. + _Le maréchal des logis_, + NADAL. + + + + + PROCÈS-VERBAL DES TROISIÈMES FOUILLES EXÉCUTÉES LES 5, 7, ET 8 JANVIER + 1911 + + +« Le 5, le travail a repris dans le Nord de l’arbre, à environ 8 mètres +de son pied. On découvre, à une profondeur de 1 m. 25 de nouveaux +ossements, qu’il est également impossible d’identifier sur place. Ces +différentes découvertes concordent avec les déclarations du Bérabich +Brahim Ould Omar Ould Sahab, qui dit avoir enterré des ossements humains +mangés par les oiseaux. + +« Le 7, le travail se poursuit sans résultat. Le 8, dans l’Ouest, +environ à 11 mètres du pied de l’arbre et toujours à une profondeur de 1 +m. 20, on met à découvert des débris de caisse en fer, et, tout à côté, +des débris de lainage, qui sont recueillis et portés à Tombouctou pour +examen. Ces débris sont trouvés dans une couche de sable placée sous +l’argile, et des échantillons de ce sable renfermant des débris, sont +prélevés et placés dans un sac. » + + Sahab, le 8 janvier 1911. + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + + Le témoin : + MOHAMMED OULD MOKTAR. + Pour le témoin illettré : + BEIDARI DIALLO, garde-cercle + ayant dirigé les travaux. + _Le maréchal des logis_, + NADAL. + + + + + PROCÈS-VERBAL DES QUATRIÈMES ET DERNIÈRES FOUILLES + + +« Il résulte de l’examen des débris de lainage rapportés le 8 janvier +que ceux-ci, comme l’écrit M. le docteur Lefèvre, médecin-major de 1re +classe des troupes coloniales, proviennent d’une chaussette ou d’un bas +cachou, tramé laine et coton. + +« Les fouilles sont continuées à l’emplacement même où ces débris furent +trouvés. Elles amènent la découverte d’un morceau qui paraît être de +l’alun recouvert d’une épaisse couche de terre. L’examen chimique +confirme cette opinion. » + + Tombouctou, le 11 janvier 1911. + A. BONNEL DE MÉZIÈRES. + + Le témoin : + MOHAMMED OULD MOKTAR. + Pour le témoin illettré : + BEIDARI DIALLO, garde cercle. + _Le maréchal des logis_, + NADAL. + + + + + RÉPUBLIQUE FRANÇAISE + + LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ + + +Par devant nous, Marc, Lucien, François, lieutenant d’infanterie +coloniale hors cadres, commandant le cercle de Tombouctou, juge de paix +à compétence étendue, assisté du sieur Munier, Jean, Louis, greffier +assermenté, et en présence des sieurs Huchery, Maurice, Paul, commis de +1re classe des affaires indigènes et Cristofini, Pascal, Louis, +instituteur, témoins, + +A comparu le sieur Albert Bonnel de Mézières, explorateur, chevalier de +la Légion d’honneur, chargé de mission par le Gouvernement général de +l’Afrique Occidentale française et par le Gouvernement du Haut-Sénégal- +Niger, + +Qui nous a présenté les débris recueillis par lui dans les circonstances +indiquées par les procès-verbaux ci-joints. + +Il a été fait de ces débris quatre paquets, savoir : + +_Paquet no 1_ : Un fragment de chaussette ou de bas couleur cachou tramé +laine et coton. Une boule d’alun recouverte d’une couche de terre. + +_Paquet no 2_ : Cendres provenant d’un foyer mis à jour à 0 m. 30 sous +le sable. Cendres d’un foyer contenant des débris de vêtements. + +_Paquet no 3_ : Divers débris de fer provenant de caisses ; divers +débris de fer plus caractérisés et provenant certainement d’une caisse. + +_Paquet no 4_ : Sable contenant des débris impossibles à déterminer sur +place. + +Ces quatre paquets, enveloppés dans de la toile blanche et numérotés +suivant l’ordre ci-dessus, ont été placés dans une caisse en bois blanc +qui a été en notre présence clouée et scellée de huit cachets à la cire +rouge portant l’empreinte ci-dessous. + + +En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour valoir ce +que de droit. + + Tombouctou, le 18 janvier 1911. + + _Le commandant du cercle_, + Signé : MARC. + + _Le greffier_, + Signé : MUNIER. + + + + + =PROCÈS-VERBAL= + + +« Remis à M. le médecin chef de l’ambulance de Tombouctou deux caisses +en bois blanc, l’une scellée de treize cachets à la cire rouge et +contenant des ossements qui paraissent pouvoir être attribués au major +Laing, et recueillis au lieu dit Sahab ; et l’autre scellée de huit +cachets à la cire rouge et contenant divers débris recueillis au même +endroit par M. Bonnel de Mézières. » + + Tombouctou, 20 janvier 1911. + + _Le commandant du cercle_, + MARC. + + Pris en charge les deux caisses + désignées ci-dessus. + + _Le médecin chef de l’ambulance_, + LEFÈVRE. + + +[Illustration : Itinéraire suivi par le major Laing.] + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + + + Pages + + I. Alexander Gordon Laing 1 + + II. La conquête de Tombouctou 4 + + III. Le drame 14 + + IV. A la recherche des restes de Laing 23 + + =Pièces justificatives= + + Textes arabes découverts à Araouan 33 + + Traductions de M. Houdas 36 + + Note concernant les manuscrits 39 + + Pièces diverses 41 + + Itinéraire de Laing au Sahara 59 + + + * * * * * + LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET Cie. + + + + +NOTES : + + +[Note 1 : « One of the finest fellows, with the best tempered and most +prepossessing countenance that he ever beheld ». _Quaterly Review_, +1828, vol. XXXVIII, pp. 100 et suiv.] + +[Note 2 : « In excellent health and spirits, and enthusiastic in the +cause of research ». _Quart. Rev._, art. cit.] + +[Note 3 : « All fractures, from which much bone has come away. One cut +on my left cheek, which fractured the jawbone and has divided the ear, +forming a very unsightly wound ; one over the right temple, and a +dreadfull gash on the neck, which slightly scratched the wind-pipe ».] + +[Note 4 : « When I was in a very weak state, having hardly succeeded in +overcoming the severe fever by which I had been assailed, while as yet +the corpses of my poor Jack and the sailor were hardly cold, Hamed, +unmindful of all laws of humanity came to me and said he wished to go to +Tuat with the Koffila. I told him he might go. I blame nobody for taking +care of his carcass, so, in God’s name, let him go. I have given him a +meherrie, provision, etc. So that he departs like a sultan ». _Quart. +Rev._, art. cit.] + +[Note 5 : Barth, _Travels and discoveries in Central Africa_. London, 5 +vol. in-8o, 1858, t. IV, p. 455.] + +[Note 6 : Voir : Lucien Marc-Schrader, Tombouctou et le trafic +Transsaharien, _in_ : la _Revue de Paris_, 15 mars 1912.] + +[Note 7 : « My dear Emma must excuse my writing. I have begun a hundred +letters to her, but have been unable to get through. She is ever +uppermost in my thoughts, and I look forward, with delight, to the hour +of our meeting, which, please God, is now at no great distance ». +_Quart. Rev._, art. cit.] + +[Note 8 : René Caillé, _Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné_, +Paris, 3 vol. in-8o, 1830, t. II, p. 348.] + +[Note 9 : « In every respect... Timbuctu has completely met my +expectation ». _Quart. Rev._, art. cit.] + +[Note 10 : « My destination is Segu, whither I hope to arrive in fifteen +days ; but I regret to say the road is a vile one, and my perils are not +yet at an end ». _Quart. Rev._, art. cit.] + +[Note 11 : L’athilé, éthel des Algériens, est le _Balanites egyptiaca_ +Delib, le taborak des Touareg, le séguéné des Soudanais (Renseignements +de M. Aug. Chevalier).] + +[Note 12 : Caillé, t. II, pp. 346-348.] + + + + +Note du transcripteur : + + + Page IV, " aimablement à ma dispo-tion " a été remplacé par + " disposition " + + Page 7, note 3, " slighly scratched the wind-pipe " a été remplacé + par " slightly " + + Page 27, " ould Molktar consentit à parler " a été remplacé par + " Moktar " + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78345 *** |
