diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-30 05:20:11 -0700 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-03-30 05:20:11 -0700 |
| commit | eb545efbca0744d39489b5da610233ad3df012c5 (patch) | |
| tree | 43a5d6c6c2a547a3b0bc613a242e9d5b8ebd1946 /78321-0.txt | |
Diffstat (limited to '78321-0.txt')
| -rw-r--r-- | 78321-0.txt | 4542 |
1 files changed, 4542 insertions, 0 deletions
diff --git a/78321-0.txt b/78321-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9246850 --- /dev/null +++ b/78321-0.txt @@ -0,0 +1,4542 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78321 *** + UN + VOYAGE BOTANIQUE + AU + SAHARA + + PAR + JEAN MASSART + Professeur à l’Université de Bruxelles + Assistant à l’Institut botanique + +[Décoration] + + GAND + IMPRIMERIE C. ANNOOT-BRAECKMAN, AD. HOSTE, SUCCr + * * * * * + 1898 + + + + + Extrait du _Bulletin de la Société royale de botanique de Belgique_, + tome XXXVII (1898), première partie. + + * * * * * + + UN + VOYAGE BOTANIQUE + AU + SAHARA. + + * * * * * + + AVANT-PROPOS. + + +Un subside du Gouvernement belge m’a permis de séjourner dans le Sahara +algérien, pendant le printemps de l’année 1898, avec mon excellent ami +M. A. Lameere, professeur de zoologie à l’Université de Bruxelles. + +Nous nous proposions d’étudier la faune et la flore. Le mois d’avril fut +consacré en entier à l’exploration de Biskra et de ses environs. Un +séjour préparatoire à Biskra devrait être recommandé à tous ceux qui +désirent entreprendre un voyage scientifique dans le Sahara. Le désert y +est très varié : rivières taries, sables amoncelés en hautes dunes, +rochers fendus par la chaleur, grandes plaines couvertes d’une croûte de +sel, alluvions caillouteuses ou limoneuses.... aucun terrain n’y fait +défaut. L’oasis elle-même, exploitée par les indigènes, est moins +monotone qu’ailleurs : les dattiers plantés au hasard en un désordre +pittoresque, abritent une nombreuse flore adventice. Enfin, avantage +inappréciable, Biskra est en communication facile avec le monde +civilisé. Combien de fois ne nous sommes-nous pas trouvés devant des +plantes que nous ne parvenions pas à déterminer ! Heureusement, M. +Battandier, le savant botaniste d’Alger, avait bien voulu nous engager à +lui soumettre toutes les espèces douteuses, et grâce à son inépuisable +obligeance, les déterminations nous parvenaient en quatre ou cinq jours. + +Un mois suffit à peine pour nous familiariser avec le désert qui entoure +Biskra. Une petite caravane est équipée, et nous voilà en route à +travers le désert. D’abord, par le chott Melrhir et le lit desséché de +l’oued Rirh, jusqu’à Tougourt. D’ici nous faisons un grand détour vers +l’Est à travers les sables du Souf. Rentrés à Tougourt, nous reprenons +notre marche vers le Sud pour atteindre Ouargla. A partir de cette +dernière ville, nous passons sur le désert pierreux dont nous ne sortons +qu’à Laghouat, après avoir traversé une curieuse région rocheuse, +presque plane, parsemée de larges fonds argileux, les daya. + +C’est à Laghouat que devait se terminer, dans notre projet primitif, le +voyage dans le désert. Mais la vie un peu aventureuse que nous menons +depuis quelques semaines présente à nos yeux tant de charmes, qu’au lieu +de revenir directement vers Alger nous préférons gravir un chaînon +latéral du Grand-Atlas, pour descendre de nouveau dans le désert à Bou- +Saada. Enfin, après 46 jours de voyage, nous retrouvons à Bordj-bou- +Arreridj le chemin de fer qui nous ramène à Alger. + +De nombreux naturalistes ont fait connaître dans tous ses détails la +flore de Biskra. Aussi me contenterai-je, dans les pages qui suivent, de +décrire en botaniste l’itinéraire que nous avons suivi dans le désert. + +Coxyde, le 21 août 1898. + + * * * * * + + + + + =1. — Les déserts salés et les oasis de l’oued Rirh.= + + +Tout au commencement d’avril, quand nous faisions nos premières +promenades aux environs de Biskra, il nous semblait que jamais nous n’y +resterions un mois, que ces grandes plaines sèches, ces montagnes pelées +et ces oasis trop bien entretenues ne nous intéresseraient pas au delà +de quelques jours. Mais à mesure que nous allions, pénétrant davantage +le secret de cette aridité, l’intérêt s’éveillait, la monotonie de la +nature s’animait de plantes et d’insectes restés inaperçus ; et c’est à +regret que nous avons vu approcher le jour fixé pour le départ. + +Aujourd’hui donc, 1er mai, la petite caravane a quitté l’Hôtel de +l’Oasis. Nous sommes montés sur des mulets. Un troisième mulet porte +notre guide, Abdallah ben Ahmed, un Biskri qui nous rendra de grands +services pendant tout notre voyage, tant comme guide qu’en qualité +d’intendant et de cuisinier. Les deux chameliers et le muletier vont à +pied. Les bagages sont sur trois chameaux. Ont-ils l’air dépaysé, ces +animaux, avec leur chargement hétéroclite où les objets les plus +disparates sont ficelés côte à côte. Le plus vigoureux porte nos effets +personnels enfermés dans des malles et des valises ; en outre, des +livres, des instruments de toute espèce, depuis les microscopes et les +thermomètres jusqu’aux pinces à insectes, et surtout d’innombrables +bocaux de verre remplis d’alcool, que l’amble du chameau secoue avec un +cliquetis peu rassurant. Un autre a toute une charge de conserves : nous +devons emporter notre nourriture pour tout un mois, car d’ici à Laghouat +nous pourrons à peine nous procurer quelques œufs et un peu de lait, de +temps en temps. Par dessus l’énorme couffe en sparterie toute bondée de +boîtes en fer-blanc, on a empilé la presse pour la préparation des +plantes d’herbier, et les paniers dans lesquels nous rapporterons une +collection de plantes typiques du Sahara, séchées dans leur attitude +normale ; ces échantillons sont destinés au Jardin botanique de +Bruxelles. Ajoutons-y encore le fusil et les multiples filets qui +serviront à la capture des animaux. Le troisième dromadaire — les +chameaux d’ici n’ont qu’une seule bosse — porte, outre l’orge des mulets +et la nourriture pour nos gens, deux grandes caisses avec des bouteilles +d’eau de « table » : nous avons été prévenus que très souvent l’eau du +désert sera tellement mauvaise que nous ne pourrons pas la boire, même +après l’avoir fait cuire. Deux outres se balancent contre les flancs de +la bête. Ces outres ne sont autre chose que des peaux de bouc, +soigneusement tannées et goudronnées, encore couvertes de leurs poils. +On y versera chaque matin la provision quotidienne. + + +Pendant près d’une heure, nous cheminons dans l’oasis de Biskra. Elle +est arrosée par une rivière, l’oued Biskra, qui descend des montagnes +situées au Nord. Un barrage établi en amont de la ville détourne vers +les jardins toute l’eau de l’oued. Jusqu’à ce soir nous longerons +l’oued, avec ses berges coupées à pic, mais dont le lit caillouteux, +large de plus d’un kilomètre, ne renferme pas une goutte d’eau. A mesure +que nous en descendrons le cours, nous verrons le lit se rétrécir entre +les berges de moins en moins hautes, et finalement les derniers vestiges +de la rivière s’évanouir parmi les sables. Tel est, à part une seule +exception, le sort de toutes les rivières qui s’engagent dans le Sahara. +Même si elles n’étaient pas employées à irriguer les cultures, +pourraient-elles traverser ce pays brûlant, sans pluies régulières, sans +sources, où rien ne vient réparer les pertes incessantes qu’elles +subissent de la part de l’infiltration et de l’évaporation ! Affaiblies +par les saignées successives, absorbées par le désert, les rivières, +quelque puissantes qu’elles fussent au début, ne tardent pas à +disparaître sans retour. Et l’on a ici le spectacle paradoxal de cours +d’eau qui deviennent de plus en plus maigres lorsqu’on s’éloigne de leur +source, de fleuves qui n’ont pas d’embouchure. Le Nil seul traverse +toute la largeur du Sahara ; mais que reste-t-il en Égypte des énormes +masses d’eau que le Haut-Nil enlève à la grande forêt africaine ! + +De même que « l’Égypte est un présent du Nil », l’oasis de Biskra est un +présent de l’oued, qui se sacrifie pour elle jusqu’à la dernière goutte. +Combien les procédés de culture dans les oasis sont différents de ceux +qu’on utilise chez nous ! Dans ces pays-ci, où les pluies sont rares et +inconstantes, l’agriculture n’est possible que grâce aux arrosements. +Imaginez tous les champs, quels qu’ils soient, — orge, légumes, +fourrages, — coupés de rigoles communicant avec le canal qui côtoie la +pièce de terre. Chaque jour le propriétaire vient lever les petits +barrages afin de laisser l’eau se répandre sur le terrain. Rien de plus +étrange qu’un champ d’orge ou un carré d’ognons complètement inondé et +transformé pour quelques heures en un étang. La limite du champ est +d’une netteté absolue : partout où le sol a été abreuvé, les graines ont +germé et la récolte sera abondante ; — à quelques centimètres de là, la +terre ne montre pas le fendillement caractéristique de l’irrigation, et +les semences n’ont pas levé : c’est le désert. + +Pour les Dattiers, le procédé de culture est le même. Au pied de chaque +arbre on creuse une large fosse dans laquelle est amenée l’eau d’un +canal. Pour arriver à arroser ainsi les 150,000 Palmiers qui composent +l’oasis de Biskra, il a fallu créer un système de rigoles d’une +complication inouïe ; aussi une promenade dans les jardins n’est-elle +qu’une suite de sauts. + +Que font là-haut ces hommes perchés au milieu des palmes ? Ils +s’occupent de polliner leurs Dattiers. Afin d’assurer la fécondation des +régimes femelles, les Arabes sont obligés de grimper sur les arbres pour +insérer dans chaque inflorescence femelle quelques rameaux d’un régime +mâle. Le pollen s’échappe des anthères et glisse parmi les fleurs +femelles. + +Chaque Dattier est exclusivement mâle ou femelle. Si on semait les +noyaux, on obtiendrait environ par moitié des mâles et des femelles, et +comme il faut au moins dix ans pour qu’un Dattier de semis porte des +fleurs, le sol aurait été occupé pendant tout ce temps par des individus +mâles inutiles. Aussi, pour établir de nouvelles plantations ou pour +remplacer les individus trop vieux, a-t-on soin d’utiliser les jeunes +pousses qui naissent au bas des arbres à fruits. De cette façon on est +sûr de n’avoir que des femelles. Pour en féconder plusieurs centaines il +suffit d’un seul mâle ; du reste, on peut, pour quelques sous, acheter +au marché un régime de fleurs à pollen. + +Le bouturage permet également de conserver la pureté des races. Depuis +ces dernières années, les Arabes attachent une grande importance à ne +planter que les variétés les plus productives. Le Dattier (_Phoenix +dactylifera_) compte plusieurs centaines de variétés qui se distinguent +autant par la vigueur, le port et le feuillage que par les caractères du +fruit : il y a des dattes sèches et des dattes « grasses », c’est-à-dire +ne séchant jamais complètement ; il y en a qui doivent être consommées +sur place et d’autres qui se prêtent à l’exportation... La patrie de cet +arbre est inconnue : c’est certainement une plante introduite dans le +Sahara, où elle ne vit nulle part à l’état sauvage. Mais de même que le +chameau, lui aussi d’origine étrangère, le Dattier semble s’être +merveilleusement adapté au climat du Grand Désert. Tout terrain lui est +bon. Toute eau, quelque salée qu’elle puisse être, lui convient pourvu +qu’elle soit abondante. Il supporte impunément les gelées de − 5° ou − +7° qui surviennent fréquemment ici en hiver. Il ne craint pas les +ardeurs de l’été, lorsque l’air, à l’ombre, atteint une température de +50°, et que les feuilles directement exposées au soleil s’échauffent +encore davantage. Bien plus, il lui faut ces fortes chaleurs pour mûrir +ses fruits : on ne le cultive avec succès que dans les régions où, +plusieurs mois de suite, le thermomètre monte chaque jour au delà de +40°. Le Dattier, dit un proverbe arabe, doit avoir les pieds dans l’eau +et la tête dans le feu. + +L’adaptation du Dattier au climat saharien est plus apparente que +réelle : nulle part il n’existe à l’état subspontané. Or, remarquons que +les dattes constituent le fond de la nourriture des Indigènes et que +chaque caravane laisse derrière elle une traînée de noyaux. Seulement +ceux-ci ne germent jamais, ou si à la faveur d’une saison +exceptionnellement humide, il donnent une plantule, elle est guettée par +la prochaine sécheresse. Il est bien vrai que sa racine s’enfonce +rapidement dans le sol à la recherche d’eau, mais la plante sera +néanmoins brûlée par le soleil avant qu’elle ait pu atteindre la nappe +souterraine. En réalité, le Dattier ne peut habiter le Sahara que grâce +à la protection de l’homme, et comme tant d’autres plantes cultivées que +la domestication a rendues douillettes, ce Palmier s’éteindrait aussitôt +si l’homme cessait de s’occuper de lui. + +Sous le couvert des Palmiers, on cultive beaucoup d’arbres qui dans +d’autres pays réclament le plein soleil : Oliviers, Figuiers, Orangers, +Grenadiers, etc. (Voir phot. 4.) Un coup d’œil par dessus les murs en +terre garnis d’épines de Jujubier, qui entourent les jardins, nous +montre suspendus aux branches des Figuiers, des chapelets de petites +figues desséchées. + +Les Arabes ont appris que certaines variétés de figues ne mûrissent que +si elles sont visitées par un Hyménoptère, le _Blastophaga grossorum_. +Cet Insecte se développe de préférence dans les fruits, petits et peu +savoureux, d’une race particulière de Figuiers, le « Dokkar ». Les +Arabes cueillent ces figues avant la complète maturité, au moment où des +légions d’insectes ailés vont en sortir. Les Dokkar sont ensuite enfilés +en chapelets et attachés aux Figuiers, dans le voisinage des jeunes +fruits qui ont besoin des _Blastophaga_. Trompés par l’analogie +apparente de cette opération et de celle qui amène la fécondation du +Dattier, les Arabes donnent aux Dokkar le nom de « figues mâles. » + + +On a vu plus haut que l’absence de pluies régulières a forcé les +habitants à établir leurs cultures dans les seuls endroits où elles +peuvent être irriguées chaque jour. Les villages disséminés au milieu +des Palmiers portent, eux aussi, l’empreinte d’un climat aride au ciel +toujours serein. Les maisons, blanchies à la chaux, sont bâties en +« tob », briques de boue simplement séchées au soleil ; nulle part on ne +voit de gouttière ; au lieu de toits inclinés, des terrasses. (Voir +phot. 3). Il suffirait de quelques fortes averses pour détremper et +délayer tout un village. En revanche, si les habitations n’ont pas +besoin d’être protégées contre la pluie, on s’applique avec des soins +minutieux à les garantir du soleil : pas de fenêtres qui laisseraient +entrer les flots de lumière et de chaleur ; — d’étroites meurtrières par +lesquelles les rayons ont peine à se glisser. + + +Nous voici hors de l’oasis, dans le désert salé où nous voyagerons +pendant quatre jours, d’ici à Tougourt. Autour de nous, dans le +lointain, des sites qui nous sont devenus familiers. C’est d’abord le +djebel Harmel, ou montagne de Sable, chaîne de collines pierreuses, aux +strates redressées. Le vent du désert les a noyées en partie sous de +larges dunes de sable que percent des pointes de rocher. Du côté du +Nord, l’horizon est borné par la chaîne de l’Aurès dont les pentes +chauves laissent apercevoir de maigres bouquets d’arbres. A gauche, la +large entaille représente le lit de l’oued Biskra. Derrière elle, +quelques lignes sombres légèrement surélevées au-dessus de l’horizon +plat du désert ; ce sont des groupes de Palmiers, des oasis, et parmi +elles nous reconnaissons avec plaisir l’oasis de Sidi-Okba, visitée, il +y a quelques semaines, avec l’aimable M. Maupas, le naturaliste bien +connu d’Alger. + +Le terrain que nous foulons, mélange confus de limon jaune et de +cailloux, montre çà et là dans les petites dépressions des plaques +blanches brillant au soleil. La terre est partout ici imprégnée de +substances salines. Pendant l’hiver les eaux souterraines remontent à la +surface du sol, et leur évaporation abandonne les sels qui se concrètent +en une épaisse croûte blanche. (Voir phot. 5). Aux endroits où les +matières salines ne sont pas assez abondantes pour que le terrain se +garnisse d’une efflorescence cristalline compacte, elles forment +néanmoins avec le limon une écorce dure qui craque sous le pied. + +Ces plaines salées ont une végétation toute particulière, composée en +grande partie de Salsolacées à entrenœuds ou à feuilles charnus, et de +plantes dont les organes aériens sécrètent des matières salines. La +composition de la maîgre flore change du tout au tout suivant les +légères modifications dans la nature du sol : qu’une différence presque +inappréciable survienne, soit dans la salure ou dans l’humidité du +terrain, soit dans les proportions relatives du sable et de l’argile qui +forment le limon, aussitôt les espèces qui étaient fort bien adaptées au +milieu et qui luttaient avec avantage contre les concurrentes, se +verront disputer la place par d’autres, et en général elles finiront par +être repoussées. Dans ces régions deshéritées où la vie est entourée de +tant d’obstacles, un rien suffit à assurer la prééminence d’une espèce +sur toutes les autres. + +La pauvreté de la flore attriste l’œil. Ainsi, nous traversons en ce +moment une bande sablonneuse et peu salée. Examinons cette petite touffe +hérissée de feuilles grises sur lesquelles se balancent de fines +panicules soyeuses ; c’est une Graminacée, l’_Aristida obtusa_ ; — et la +touffe voisine ; c’est la même ; — et celle-ci ; c’est encore la même ; +— ah ! en voici une autre ; non, c’est la même ; — celle-là au moins est +différente ; non, c’est la même, seulement elle a été broutée de plus +près ; — enfin, en voici une ; c’est encore la même, un peu plus +avancée ; — et ainsi, jusqu’au pied du djebel Harmel, l’unique espèce se +répète à l’infini. + +La physionomie du paysage se modifie brusquement. Nous venons de +pénétrer dans une région plus salée, et aussitôt les touffes clairsemées +de l’_Aristida_ font place à d’étranges bouquets dont les fleurs roses +ont l’air d’avoir été piquées une à une sur des monticules de sable. +(Voir phot. 6). C’est le _Limoniastrum Guyonianum_, le Zeita des Arabes, +une Plombaginacée frutescente. Le vent chargé de poussières dépose ses +sédiments entre les branches, et l’arbrisseau butté sans répit par les +rafales de sable en arrive à être enfoui sous une dune. Menacés à chaque +minute d’être enterrés vivants, les malheureux végétaux ont toutes les +peines du monde à maintenir à la lumière leurs feuilles et leurs fleurs. +La même particularité se retrouve, quoique à un moindre degré, chez le +_Nitraria tridentata_, un arbuste épineux de la famille des +Zygophyllacées. Il n’existe ici qu’à l’état d’individus isolés, mais +nous le reverrons tantôt, couvrant de vastes espaces de ses tertres gris +dont se détachent des rameaux traînants. + +Sans relâche les plantes doivent lutter contre le sable qui tend à les +submerger. Mais, d’autre part, l’amoncellement des grains quartzeux +autour des branches défend celles-ci contre la transpiration excessive. +L’avantage que la plante retire de cette protection n’est certes pas +négligeable : nous remarquons tout de suite que les rameaux qui ont été +mis à nu par la dernière tempête, privés maintenant de leur manteau +sableux, se sont complètement desséchés et ne portent plus que des +feuilles recroquevillées. + +Le principal intérêt du _Limoniastrum_ réside, non dans la façon dont il +se comporte vis-à-vis du sable, mais dans ce fait que la plante sécrète +des substances salines qui se déposent à la surface des feuilles. Dans +les premiers temps de notre séjour à Biskra, nous trouvions +régulièrement, chaque matin, les Zeita couverts d’une rosée abondante, +alors que les végétaux voisins étaient tout à fait secs. Chaque +gouttelette repose sur une des squames salines qui garnissent les +feuilles. Il est donc hors de doute que les sels déliquescents, éliminés +par des glandes spéciales, attirent et précipitent la vapeur d’eau, et +cela dans une atmosphère non saturée qui ne laisse pas tomber de rosée +proprement dite. Il semble démontré que la plante est capable d’absorber +ce liquide, malgré sa forte concentration. Quoiqu’il en soit, voici une +plante dont les feuilles, pendant l’hiver et le printemps, changent de +teinte avec les heures du jour : le matin, elles sont vertes, puisque +les sels, étant dissous, ne se voient pas ; quelques heures plus tard, +le liquide a disparu, — absorbé ou évaporé, — les sels recristallisent +et l’arbuste reprend sa teinte blafarde. Mais au mois de mai, l’air est +déjà trop sec, même la nuit, pour que la plante puisse en extraire la +moindre humidité. + +Lentement notre caravane passe entre les petits tertres pulvérulents +dont les rameaux de _Limoniastrum_ constituent la charpente, et sur la +convexité desquels s’étalent leur triste feuillage et leurs cymes de +fleurs roses. Nous dépassons les _Nitraria_, et à présent nous sommes +dans le bois de _Tamarix_ de Saada. C’est un bois, en effet ; un bois +saharien. Pas plus d’ombre que n’en donneraient des Asperges. Des +« arbres » très espacés, aux branches flexueuses naissant au ras de la +terre, et dont les plus fortes dressent à hauteur d’homme de maigres +pinceaux de ramuscules effilés ; les insignifiantes écailles vert-pâle, +— tout ce qui reste des feuilles, — sont apprimées contre les entrenœuds +et piquées de points gris. Les _Tamarix_ sécrètent aussi des sels +déliquescents, seulement au lieu que ceux-ci forment un revêtement +cristallin presque continu, comme chez les _Limoniastrum_, ce ne sont +que de minuscules agrégats d’une poussière grise. + +Les larges ondulations s’applanissent, la proportion de sable diminue et +nous arrivons dans une zone basse où domine l’argile. La couche +superficielle du terrain, lavée par les pluies d’hiver, a perdu la +majeure partie de ses sels ; son écorce dure s’est crevassée en réseau +par suite du retrait de l’argile. Partout dans la dépression peu +profonde où nous cheminons, le sol montre des traces manifestes de +ruissellement, et à plusieurs reprises nous devons même contourner des +ravins. Sur ce terrain, déjà très varié, les cailloux se sont entassés +çà et là en gros monceaux ; ailleurs des traînées de sable cachent le +limon sous-jacent. Hormis les tas de pierres où rien ne pousse, toute +cette région argileuse est garnie d’une végétation beaucoup moins +uniforme que celle des sables salés. Au fond des ravins, poussent de +vigoureux buissons d’une Salsolacée, l’_Arthrocnemon macrostachyum_ ; +ses entrenœuds renflés, privés de feuilles, ressemblent à ceux d’un +_Salicornia_. Des _Nitraria_ et des _Limoniastrum_ ont élu domicile sur +les sables. L’espèce prédominante du limon argileux est ici le +_Halocnemon strobilaceum_, Salsolacée à petites feuilles charnues, +serrées les unes contre les autres sur des rameaux grêles ; à l’aisselle +des feuilles déjà sèches qui garnissent les branches de l’année +dernière, se développent des bourgeons denses et courts, qui sont comme +des verrues régulièrement disposées. Une dernière Salsolacée, très +répandue aussi, _Suaeda vermiculata_, aux ramuscules enchevêtrés, garnis +de petites feuilles cylindracées, charnues. + + +Par terre entre les cailloux, deux plantes étranges — desséchées, +recoquillées. — _Odontospermum pygmaeum_ et _Anastatica hierochuntica_. +Toutes deux présentent ceci de particulier que le végétal, après la +maturité des fruits, retient énergiquement ses graines pour les empêcher +de se perdre pendant les longues sécheresses, et qu’il ne les met en +liberté que si une pluie vient les mouiller. On a longtemps supposé que +le squelette ligneux, chargé de fruits mûrs, se détache du sol, et, +devenu le jouet du vent, roule à travers le désert. Des observations +précises, faites en premier lieu par M. Volkens (=1887=, p. 84) et dont +il est aisé de vérifier l’exactitude, montrent que le végétal reste +indéfiniment fixé par sa longue racine pivotante, réduite à son axe +ligneux. Le vent n’a donc aucune part dans la dissémination de ces +espèces ; elle est effectuée par le choc des gouttes de pluie ; celles- +ci amènent l’étalement du végétal et rejaillissent ensuite de tous côtés +en emportant les graines. + +La vraie Rose de Jéricho (_Asteriscus pygmaeus_ ou _Odontospermum +pygmaeum_) est une mignonne Compositacée Tubuloïdée dont les capitules +peu nombreux, — il n’y en a souvent qu’un seul, — sont portés par des +rameaux longs à peine de un ou deux centimètres. Les bractées de +l’involucre sont infléchies vers le haut et se rejoignent au-dessus du +capitule. Si nous mouillons un capitule, nous voyons les bractées se +redresser, puis s’étaler jusqu’à ce que les akènes soient complètement +mis à nu. L’aigrette des fruits est très réduite et partant ils sont peu +aptes à être entraînés par le vent. Détachons-en quelques-uns : alors +qu’on ne parvenait pas à les arracher sans les rompre quand le +réceptacle était sec, rien n’est plus facile que de les décoller à +présent. Dans cet état, la pluie les enlève aisément ; toutefois, elle +ne peut les disperser que dans un petit rayon ; aussi constatons-nous +que les individus sont tous groupés les uns auprès des autres. Autour +des _Odontospermum_ racornis, des années précédentes, nous ne manquerons +pas de trouver des exemplaires vivants, avec leurs feuilles lancéolées +un peu velues, et les fleurons ligulés jaunes qui bordent le capitule. + +Nous serons moins heureux en ce qui concerne la Main de Fatma +(_Anastatica hierochuntica_) : les individus desséchés abondent, mais +les vivants sont introuvables en cette saison. Les squelettes +fructifères de cette Cruciféracée sont souvent offerts en vente dans les +bazars arabes sous le nom de Roses de Jéricho. En général l’acheteur +reçoit en même temps un papier avec des indications sur la manière de +faire refleurir la plante qui a été invariablement « cueillie en +Palestine.... Trempez la Rose dans l’eau ; le lendemain vous la verrez +verdir et donner une belle fleur. » Inutile d’ajouter que ceci n’est +qu’une des innombrables ruses qu’emploient les Arabes pour allécher les +clients. Voici ce qui se produit en réalité. Les rameaux, qui à l’état +sec sont repliés vers l’intérieur comme les doigts d’une main fermée, +s’étalent dès qu’ils sont mouillés. De même que pour les bractées de +l’_Odontospermum_, ces mouvements sont provoqués par l’hygroscopicité. +Les valves de la silicule qui était hermétiquement fermée, s’écartent +maintenant à la moindre pression ; les graines s’imbibent d’eau et +germent. Les branches mortes se garnissent ainsi d’un duvet vert ; mais +il est évident que jamais ces plantules ne deviennent assez grandes pour +fleurir. Dans la nature, les choses se passent d’une façon analogue. La +pluie détermine en premier lieu l’étalement des branches ; les fruits +sont donc atteints directement par les gouttes. Or chacune des valves de +la silicule porte vers le haut une oreillette horizontale sur laquelle +les gouttes agissent comme sur un levier pour faire basculer les valves. +Le fruit étant ouvert, le rejaillissement du liquide projette les +graines tout autour de la plante-mère. + +Il y a dans le Sahara plus de plantes annuelles que ne le ferait +supposer la rigueur du climat. La plupart d’entre elles sont extrêmement +éphémères : dès qu’une pluie survient, on les voit germer, donner des +fleurs et, en toute hâte, mûrir leurs graines.... Tout doit être terminé +avant que les dernières particules d’eau de pluie aient eu le temps de +s’évaporer. Les graines mûres peuvent impunément attendre pendant des +années qu’une nouvelle pluie leur permette de sortir de leur torpeur. + +Le décor change encore une fois : plus de cailloux ni de monticules de +sables ; une puissante couche d’argile presque pure coupée de ravins. +L’_Atriplex Halimus_ (_Halimus pedunculatus_) a supplanté toutes les +autres espèces ; ses buissons blancs, aux feuilles satinées, couvrent la +plaine jusqu’à l’horizon d’un épais fourré gris pâle. Cette Salsolacée +est appelée Guetaf par les Arabes ; on en mange les jeunes pousses en +guise d’épinards. Elle a aussi une grande importance comme fourrage : +malgré son goût âcre et salé, les chameaux en sont très friands ; ici +même, un troupeau de plusieurs centaines d’individus de tout âge +broutent avec voracité, sans seulement lever la tête pour nous regarder +passer. En hiver le bétail trouve suffisamment de nourriture dans le +Sahara ; les pluies, quelque précaires qu’elles soient, font alors +pousser un peu d’herbe sur les terrains les plus rebelles. Mais dès que +l’été ramène ses chaleurs desséchantes, la maigre verdure s’évanouit et +les troupeaux sont chassés vers les montagnes et les hauts-plateaux. +Ceux que nous croisons dans le Guetaf s’en vont par petites journées +vers les montagnes de l’Aurès ; ils ne reviendront qu’en automne, avec +les premières pluies. + + +Il est midi. Nous sommes en selle depuis plus de six heures et nous +acceptons volontiers la proposition des chameliers de nous arrêter pour +le déjeuner. « Nous serons très bien ici, disent-ils ; non seulement nos +bêtes trouveront à manger, mais les messieurs auront un peu d’ombre. » +De l’ombre ! on voit bien que les Arabes ne savent pas ce que c’est. Il +nous font entrer dans un ravin ; à condition de nous coller étroitement +contre la paroi verticale, nous pourrons profiter de la chétive tache +d’ombre que projette un _Limoniastrum_ solitaire, posé en surplomb sur +le bord de l’escarpement. Le repas est vite expédié, le premier de nos +immuables déjeuners : sardines ou thon, pain, dattes, thé. Les dernières +bouchées ne sont pas avalées qu’il faut se remettre en route, marcher +sous le soleil flamboyant du plein midi.... Nous sommes à moitié +assoupis, congestionnés par le repas, éblouis par l’aveuglante lumière +que nous renvoient les feuilles blanchâtres du Guetaf. Ah ! si nous +pouvions garder les yeux fermés, laisser aller les mulets à leur guise ! +Mais l’étape est fort longue aujourd’hui, 52 kilomètres, et nous n’en +avons pas encore parcouru la moitié ; aussi, chaque fois que nos +montures quittent le chemin pour vagabonder dans le désert, la matraque +du muletier les ramène-t-elle dans la bonne voie. + + +Nous voici de nouveau dans la plaine sablonneuse où le roc est presque à +fleur de terre, avec de larges plis séparés par des dépressions à peine +perceptibles. De loin le pays semblait tout à fait plat, et on doit être +descendu dans un creux pour remarquer les légers mouvements du terrain. +Quoique les différences de niveau ne soient que de quelques mètres, la +flore se modifie de tout point quand on passe de l’éminence à la +dépression. Sur la hauteur il y a souvent des buissons de _Tamarix_ +déchiquetés par les coups de vent. Les versants sont garnis des +Salsolacées que nous avons vues l’avant-midi ; il s’y ajoute par place +une autre espèce, l’_Echinopsilon muricatus_, plante grise avec de +petites feuilles velues un peu grasses. Dans les portions déclives où la +surface est voisine de la roche imperméable, l’humidité se conserve plus +longtemps et les Salsolacées ont fait place à une végétation toute +différente. Le centre est en général occupé par un massif de Jujubiers +(_Zizyphus Lotus_). Le regard se pose avec complaisance sur ces +arbrisseaux d’un beau vert au milieu de l’immensité fauve semée de +plantes grises. Nos chameaux, eux aussi, se réjouissent à la vue de +cette verdure inespérée. Mais leur joie est de courte durée : à peine +ont-ils reconnu les Jujubiers qu’ils retournent tristement vers le +chemin ; pas moyen de donner un coup de dents parmi les épines crochues, +acérées, qui défendent le feuillage. Leur désappointement est si grand +qu’ils ne font même pas attention aux innombrables petites plantes +éphémères qui croissent autour des arbustes. Ce sont principalement des +Graminacées : _Stipa tortilis_, _Hordeum maritimum_, _Phalaris minor_, +etc. Elles finissent de mûrir leurs fruits et les milliers d’aigrettes +jaunes des _Stipa_ reflètent le soleil. + +Abdallah, notre guide, nous signale à l’horizon des points en saillies +sur une crête de sable. « Derrière cela, dit-il, est le caravansérail où +nous passerons la nuit. Courage ! » Nous forçons le pas, les yeux fixés +sur les taches foncées. Sont-ce des arbustes, des têtes de palmiers, des +constructions, des chameaux accroupis ? Impossible de rien distinguer. +C’est vraiment trop loin ; et malgré la pureté et la sécheresse de +l’atmosphère on ne distingue que le contour sans aucun détail. Nous +voici dans un creux, et les marques noires ne sont plus visibles ; +espérons qu’elles seront tout proches quand nous arriverons sur la +hauteur. Vain espoir ; les énigmatiques points sombres sont aussi +indécis qu’auparavant. De nouvelles dépressions, de nouvelles rides à +franchir. Les taches ont l’air de reculer à mesure que nous allons vers +elles, et autour de nous les éternelles Salsolacées garnissent les +versants sablonneux, les petites Graminacées font les mêmes tapis dorés +auprès des Jujubiers verdoyants. Les heures se succèdent sans amener le +moindre changement dans le paysage. Aurions-nous atteint le but, +seraient-ce ces buissons-ci qu’Abdallah nous montrait il y a quelques +heures ? « Pas du tout, dit-il, ceux que je vous ai indiqués sont plus +loin, nous les verrons dès que nous serons sur la hauteur, là devant +nous. » En effet, ils réapparaissent au loin, bien loin, hélas ! + +Enfin ! nous les avons laissés derrière nous. Le bordj (caravansérail) +se voit à quelques kilomètres d’ici. Il est grand temps que nous +descendions de nos mulets : voilà plus de onze heures que nous marchons, +et c’est long, onze heures, pour des gens qui n’ont jamais fait +d’équitation. + + +Ces caravansérails sont établis par les autorités militaires. Pour +pouvoir y passer la nuit, on doit être muni d’une lettre de diffa, +c’est-à-dire d’une autorisation délivrée par le commandant militaire ; +elle donne droit, moyennant une équitable rémunération, à la chambre +pour les voyageurs, à l’écurie pour les montures, enfin à la diffa, +c’est-à-dire au repas arabe. + +Pas trop confortable, le bordj de Chegga. La chambre à laquelle on nous +mène ne possède pas un meuble. Sur le sol battu nous étalons nos +couvertures : voilà notre lit ; il ne sera certes pas fort moelleux, +mais nous sommes assez éreintés pour que la dureté de la couche ne nous +empêche pas de dormir. Le fait est que nous sommes littéralement +exténués, à tel point que nous n’avons pas même le courage de manger. +Pourtant nous ne pouvons pas aller nous coucher tout de suite. L’eau de +Chegga est trop suspecte pour que nous osions la boire telle quelle ; il +faut la bouillir et en faire du thé : nous aurons ainsi, enfermée dans +deux grands bidons en fer-blanc, notre ration de liquide pour le +lendemain. Pendant que nous préparons le thé, nous jetons un coup d’œil +sur le spectacle qui se déroule devant nous. Au milieu du grand cercle +que forment les bagages et les chameaux entravés pour la nuit, nos +hommes ont allumé des feux pour cuire leur couscouss. Immédiatement au- +delà, le désert, le grand désert vide où les touffes de Salsolacées se +poursuivent à perte de vue ; un ciel sans nuages, où brille la lune, +plus blanche, semble-t-il, que chez nous. + +Le lendemain nous sommes levés avant le soleil. La toilette n’est pas +longue : on couche tout habillé et il n’y a qu’à se mettre debout pour +être prêt. Pendant qu’on charge les mulets et les chameaux, nous avalons +à la hâte quelques dattes. On charge les mulets, disons-nous. En effet, +ils n’ont pas de selle ; par dessus le bât, on étale un tellis, immense +sac en poil de chameau, dont les coins servent d’étrier, et dans lequel +on fourre les appareils photographiques, le déjeuner de midi, ainsi que +nos sacoches avec les bocaux et les ustensiles dont nous pourrions avoir +besoin pendant la marche. Sur le tellis, notre literie, c’est-à-dire les +couvertures et les cabans. + + +Nous reprenons notre pèlerinage. Pendant toute la matinée le paysage +reste identiquement ce qu’il était la veille : un plateau à grands plis +arrondis, larges mais peu élevés, où le rocher perce au travers du sable +ou du limon. La même flore aussi : _Suaeda vermiculata_, _Echinopsilon +muricatus_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Nitraria tridentata_. + +Dans les endroits rocailleux, une nouvelle Salsolacée s’y ajoute, +_Anabasis articulata_. Ses entrenœuds sont charnus comme ceux de +_Salicornia_. Dans le tout jeune âge, ils laissent voir une faible +coloration verte sous l’épiderme gris ; mais dès qu’ils vieillissent ils +prennent une teinte crayeuse. Ces portions anciennes se détachent et +forment autour du chétif buisson un amas qui ressemble à des lombrics +pétrifiés. (Voir phot. 2). Il est probable que la désarticulation des +rameaux âgés est un moyen qu’emploie la plante pour se débarrasser d’un +excès de sels minéraux. Les végétaux adaptés à vivre dans les terrains +salés supportent, nous le savons, de grandes doses de sels. Néanmoins il +arrive un moment où les matières minérales se concentrent au point de +gêner le fonctionnement de l’organisme, et en particulier l’assimilation +chlorophyllienne. Pour éviter que ces substances n’encombrent les +tissus, l’_Anabasis_ les fait émigrer vers les portions anciennes dont +la chute est imminente. + +Dans les sables nous remarquons également, sur le fond uniforme de la +flore, quelques espèces que nous n’avions pas encore rencontrées : +_Centaurea furfuracea_, une herbe annuelle presque sans tige, avec un +unique capitule posé sur le sable ; _Atractylis flava glabrescens_ (_A. +citrina_), minuscule chardon à capitules jaunes, chez lequel les +fleurons périphériques sont si développés que l’ensemble donne +l’impression d’un capitule de Corymbifère ; enfin une Rosacée à feuilles +grises, _Neurada procumbens_. C’est « une petite plante herbacée +appliquée sur le sol, dont les fruits restent enfermés dans le calice +accrescent. Ces fruits, pareils à des boutons, germent à la moindre +pluie. La sécheresse revient parfois avant qu’ils aient pu produire +autre chose que des radicules. Si l’on essaye de ramasser ces fruits qui +semblent secs, on est tout étonné d’éprouver une vive résistance. Ce +sont les radicules qui les ont fixés au sol. On dirait qu’on y a cousu +des boutons » (Battandier et Trabut. =1898=, p. 165.) + + +Nous allons voir enfin du neuf. Encore quelques pas et nous sommes +devant le chott Melrhir. Les chott, on le sait, sont des lacs : sur les +cartes géographiques ils sont marqués en bleu, de même que les cours +d’eau. + +Il est immense, le Melrhir. Jusqu’à l’horizon, on voit se soulever les +vagues ourlées d’écume. La falaise par laquelle nous allons descendre, +cesse brusquement pour reparaître au loin, plus haute, plus escarpée. Çà +et là un îlot surgit, tout vert au milieu des flots jaunâtres. Devant +nous, de l’autre côté du chott, une oasis de Dattiers. A nos pieds, une +plage unie, en pente douce ; de la vase argileuse sur laquelle se +détachent des plantes cendrées, par petites touffes rondes. Nous +relevons les yeux. La ligne de falaises se profile maintenant au-dessus +de l’horizon. Elle n’est plus continue comme tantôt : de profondes +entailles la découpent, et de plus, elle s’est avancée vers la gauche. +Voilà qu’un nouvel îlot se montre ! Où donc sont ceux que nous admirions +il y a un instant ? Et cette rangée de vagues qui déferlaient ? Elle se +maintient immobile ! Qu’est-ce donc que ce lac où les flots sont figés, +mais dont les bords et les îles se déplacent ? Illusions, mirage, tout +cela. Le chott Melrhir est complètement à sec. L’eau blonde est de la +boue durcie ; l’écume n’est autre chose qu’un dépôt cristallin de sel et +de gypse ; les îlots et les falaises, c’est le soleil qui se joue dans +les couches d’air inégalement surchauffées. Une seule chose est réelle, +c’est l’oasis d’Ourhir, là-bas en face de nous. + +Le chott Melrhir est le dernier de toute une suite de lacs qui du golfe +de Gabès s’étendent vers l’intérieur du Sahara. C’est par là que +s’écoulaient autrefois à la Méditerranée les eaux du fleuve qui +descendait des hauteurs du Grand-Désert, et dont nous remonterons +jusqu’à Ouargla le cours maintenant tari. Le lac lui-même n’est plus +qu’un vaste bourbier ; sa lisière seule est assez résistante pour +supporter une caravane, tandis que tout le milieu est occupé par +d’insondables couches de vase sur lesquelles les efflorescences salines +font une croûte illusoire : tout animal qui s’y risque est aussitôt +enlisé. Pas un brin d’herbe ne pousse sur la boue saturée de sel ; au- +dessus de cette solitude réfractaire à toute vie, aucun oiseau ne plane. +Jadis il y avait ici un grand lac, alimenté par un fleuve abondant ; ses +rives étaient sans doute garnies de bosquets et de prairies. +L’insatiable soleil a tout dévoré, et le vide qu’il a créé, il le peuple +de fantômes, de mirages décevants. + +Ce lac pâteux se desséchera encore davantage. L’apport d’eau par les +pluies ne compense pas l’évaporation. Il ne tombe pas ici 20 centimètres +d’eau par an, quantité insignifiante dans un pays où, déjà le 2 mai, +notre thermomètre marque 34°. Du reste, le Sahara tout entier subit un +sort analogue ; partout l’équilibre est rompu entre les précipitations +atmosphériques et l’évaporation, et fatalement le désert est condamné à +devenir de plus en plus aride. + + +Nous sommes descendus sur la vase solidifiée qui forme la plage du +Melrhir. La surface raboteuse a la consistance de la pierre. La route +passe à égale distance des berges éboulées qui bordent le lac et des +nappes salines brillant au soleil. Pendant trois heures nous passons +entre les touffes isolées de plantes halophiles. (Voir phot. 7.) Ce sont +des _Halocnemon strobilaceum_ en buissons assez denses, souvent bruns ou +même carminés, et des _Limoniastrum Guyonianum_ dont les rameaux noirs +tordus, non cachés ici par le sable, supportent des feuilles d’une +teinte indécise, verdâtre ou grisâtre. Parmi ces deux plantes qui +forment le fond de la flore, quelques _Tamarix_, gris également, et de +rares _Anabasis articulata_ avec leur aspect de fossiles. + +Chose peu commune, le pays que nous foulons est à une trentaine de +mètres au-dessous du niveau de la Méditérranée. C’est l’un des arguments +qui ont été invoqués en faveur de la théorie de la mer saharienne : on +avait imaginé que le Sahara est le fond d’une mer récemment asséchée. +D’après cette hypothèse, maintenant reléguée parmi les fables, les +rangées de dunes marquent les étapes successives du retrait de la mer, +les amas de cailloux et les sables dénués d’humus sont les restes des +anciennes grèves, les chott, enfin, représentent les cuvettes dans +lesquelles les eaux viennent se concentrer. Il avait même été question +de creuser un canal pour permettre à la Méditerranée de reprendre +possession du Grand Désert. Mais on sait à présent que les régions +déprimées sont tout à fait exceptionnelles et que le percement du seuil +de Gabès amènerait seulement l’immersion du Melrhir et de quelques chott +voisins. La mer intérieure que l’on créerait ainsi ne couvrirait qu’une +infime portion du Sahara[1] et ne pourrait donc pas exercer sur le +climat européen l’influence bienfaisante qu’en attendait le commandant +Roudaire, l’auteur du projet. + +Le Sahara n’est pas non plus aussi plat qu’on se le figurait. Il ne +ressemble en aucune façon à la description classique : « du sable, rien +que du sable sans cesse remanié par le simoun ; une vaste plaine, toute +unie, où les seuls objets sur lesquels la vue puisse se reposer sont des +ossements blanchis, restes des caravanes qui ont succombé à la soif ou +qui ont été ensevelies sous la poussière ; un pays tellement sec +qu’aucune herbe n’y pousse ; à travers lequel, suivant une expression +pittoresque, on peut voyager pendant des semaines sans rencontrer +seulement de quoi se faire un cure-dent ». En réalité, ce n’est pas +ainsi du tout. La structure géologique du Sahara est fort variée. Sa +surface est aussi accidentée que celle de maint pays d’Europe ; d’après +les dernières données, son élévation moyenne est de 460 mètres, soit de +170 mètres plus forte que celle de l’Europe. Enfin, nulle part le sol ne +reste nu sur une grande étendue. La végétation n’est certes pas +luxuriante, ni comme nombre d’individus, ni comme espèces : le Sahara +tout entier, presque aussi grand que l’Europe, ne renferme qu’un millier +de plantes différentes, dont la moitié environ existent dans le Sahara +algérien. Mais chacune de ces espèces couvre, soit seule, soit associée +à un petit nombre d’autres, d’immenses espaces. + +C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère +propre. Le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. Ah ! s’il +n’y avait rien, on en prendrait son parti, on saurait qu’il est inutile +de regarder. Mais non. Sans relâche de nouvelles plantes semblent +s’offrir au botaniste ; on s’approche, on examine, et on revient déçu. +Depuis que nous sommes descendus sur le chott Melrhir, combien de fois +ne nous sommes-nous écartés de notre caravane, attirés par une touffe +plus étalée ou plus haute, plus verte ou plus rouge, et toujours en +vain. Les quatre éternelles espèces nous poursuivront jusqu’à l’autre +bout du chott. + + +Heureusement nous sommes près d’Ourhir. Nous connaissons assez les oasis +pour ne pas nous attendre à rencontrer un nid de verdure, où les +ruisseaux murmurent gaîment parmi les fleurs, à l’ombre des grandes +palmes balancées par le vent. Des oasis aussi poétiques n’existent que +dans les écrits des littérateurs qui n’ont jamais été au Sahara et qui, +pour imager leur style, opposent l’oasis riante au désert mort. Pourtant +après les deux journées que nous venons de passer en pleine sauvagerie, +— ce sont les premières du voyage et nous ne sommes pas encore habitués +à cette existence, — nous saluons avec joie la maison européenne qui +s’élève au milieu des Palmiers. Nous avons une lettre d’introduction +pour M. Bonhoure, le directeur des plantations d’Ourhir. Cette oasis +dépend de la « Société du Sud Algérien » qui possède encore d’autres +cultures dans la vallée de l’oued Rirh, en particulier à Sidi-Yahia, où +nous serons reçus demain soir. + +Les oasis exploitées par des Français sont beaucoup moins pittoresques +que celles des Indigènes : les Dattiers sont plantés en quinconce entre +des rigoles qui se coupent à angle droit. Il n’y a plus ici de rivières +pour arroser les arbres, et toute l’eau est fournie par des puits +artésiens. Sous l’ancien fleuve dont le lit, maintenant à sec, se +poursuit depuis les hauteurs du Sahara central jusqu’au chott Melrhir, +il existe une nappe artésienne, véritable fleuve souterrain dont l’eau +est ramenée à la surface par des puits. Ceux-ci sont forés par l’atelier +militaire sous la direction de M. l’ingénieur Jus, « Bou el Ma », « le +Père de l’Eau », comme l’appellent les Arabes. + +Ourhir possède sept puits donnant huit à neuf mille litres d’eau à la +minute. Cette masse d’eau, qui paraît énorme au premier abord, suffit à +peine en été pour abreuver les vingt-cinq mille Palmiers qui composent +l’oasis, grande de cent vingt-cinq hectares. Pendant la saison où la +transpiration est active, il faut donc à un Dattier environ un quart de +litre d’eau par minute. Mais, ainsi que nous le faisait remarquer notre +hôte, beaucoup de liquide se perd avant d’arriver aux racines. En vue de +réduire cette déperdition, on vient d’établir une fabrique de tuyaux en +terre cuite, destinés à remplacer la canalisation à ciel ouvert. + +Les plantations françaises ne payent pas d’impôt, tandis que les Arabes +doivent acquitter une taxe annuelle de dix à vingt-cinq centimes par +Palmier. Malgré cette imposition, la culture du _Phœnix_ progresse +d’année en année et les Indigènes de l’oued Rirh, gagnés par l’exemple +des Français, commencent à faire exécuter des sondages. A l’heure qu’il +est, beaucoup d’oasis arabes sont déjà irriguées par des puits +jaillissants. Ces puits qui sont profonds d’environ 70 mètres et donnent +de l’eau à 24°, coûtent chacun de quatre à cinq mille francs. + +Quelle bonne soirée nous avons passée là, avec la charmante famille +Bonhoure, sur la terrasse d’où le regard plane par dessus les Dattiers. +D’abord c’est le soleil qui se couche sur le désert, mettant des +zébrures pourpres aux palmes luisantes ; c’est le chott qui étale +jusqu’à l’infini sa tristesse de mort. Puis, quand tout fut envahi par +les mystères du soir, un orage éclate sur les sommets de l’Aurès. Les +montagnes sont distantes de plus de cent kilomètres ; mais telle est la +transparence de l’atmosphère que chaque éclair fait voir dans tous leurs +détails les forêts, les ravins et les larges pans de rochers escarpés. + +Le lendemain nous sommes éveillés par la voix de notre hôte : « Vite, +venez voir le soleil se lever sur la mer. » C’est admirable, en effet : +sur l’horizon du chott Melrhir, un horizon rectiligne, sans un accident, +sans une aspérité, le soleil monte flamboyant, tout seul dans le ciel. + +Un coup d’œil rapide sur l’intéressant jardin que Madame Bonhoure a su +créer sous les Dattiers. « En cette saison, me dit-elle, il faut +l’inonder tous les deux ou trois jours. C’est incroyable ce qu’il a +fallu essayer d’espèces avant d’en trouver quelques-unes qui soient +capables de supporter le climat excessif du désert. » Les Rosiers, les +Œillets, les _Gaillardia_ annuels, les Amarantes et les Chrysanthèmes du +Japon sont magnifiques. Ces derniers fleurissent de septembre à +novembre. La Capucine grimpante (_Tropaeolum majus_) reste toujours +naine : la sève s’évapore pendant son trajet dans la tige grêle, et +celle-ci n’atteint jamais plus de trente centimètres de longueur. Chez +les plantes ligneuses la sève est mieux protégée contre la +transpiration, et la croissance en longueur peut s’effectuer. Aussi ne +nous étonnerons-nous pas de voir des Vignes former des berceaux de +feuillage à l’ombre des Palmiers. + + +Bientôt nous sommes à l’oasis de Mrhaïer, que les Arabes ont fertilisée +à l’aide de puits artésiens. Le village, purement indigène, est fort +pittoresque et présente bien les caractères typiques des bourgades de +l’oued Rirh. On choisit un fond argileux, assez humide pour fournir de +la boue. Celle-ci est gâchée et façonnée en « tob », grandes briques +qu’on sèche au soleil. Voilà les seuls matériaux de construction, avec +quelques troncs de Palmier pour soutenir la terrasse. Les maisons +basses, cubiques, sont jetées sans ordre le long de ruelles tortueuses. +Autour du village, la tranchée dans laquelle on a pris la boue pour le +tob a été élargie en un fossé où viennent se déverser toutes les +immondices. Il faut avoir passé à côté de ces égoûts, un jour de forte +chaleur, pour se rendre compte de l’odeur que peuvent dégager les +résidus d’une agglomération humaine. + + +Jusqu’à la halte du soir, le pays reste invariablement le même ; c’est +toujours le désert salé et gypseux. Ici nous contournons des dunes, +ailleurs nous passons dans des fonds limoneux. Parfois aussi la roche +sous-jacente est presque à nu sur un grand espace ; le sable est alors +émaillé de lamelles de gypse qui brillent au soleil comme des éclats de +verre. A plusieurs reprises, nous longeons de très près la falaise, +éboulée par places, qui borde l’oued Rirh. Le fleuve desséché est +tellement large qu’il nous est impossible d’apercevoir l’autre rive. + +Fait route dans la matinée avec un groupe de pèlerins montés sur des +bourriquets. Ils sont allés au marabout de Sidi-Makfi, dans l’oasis +d’Ourhir, et rapportent des roses dans le capuchon de leur burnous. De +temps en temps ils en détachent quelques pétales et les froissent pour +en faire une boulette qu’ils s’enfoncent dans la narine gauche. Cette +façon de jouir d’une fleur est fort en vogue auprès des « élégants » du +Sahara. Nos compagnons de route n’ont plus la peau mate des Arabes +d’Algérie. Les lèvres sont grosses, le nez est épaté et le teint brun +foncé : ils appartiennent à la race fortement métissée de nègre qui +habite à l’état sédentaire les oasis de toute la vallée. Les Nomades +seuls ont conservé le type pur. + +Nous nous séparons près d’une source que deux Palmiers solitaires +signalaient de loin. C’est un trou, large de deux pieds, creusé dans une +butte de sable ; le mince filet d’eau qui s’écoule de la fontaine est bu +aussitôt par le désert. Le cheikh nous invite à venir passer une journée +dans son village dont nous voyons les Dattiers à quelques kilomètres de +nous. Il serait sans doute fort intéressant de visiter une plantation +faite par des Arabes, loin de tout contact européen. Mais le temps fait +défaut. Nous remercions le cheikh de son aimable offre. _Salam +alekoum !_ Salut ! + +En toute une journée, nous ne rencontrons qu’une seule plante curieuse, +le _Frankenia thymifolia_, un sous-arbrisseau dont les minuscules +feuilles disparaissent sous les cristaux grisâtres qu’elles ont +sécrétés. Les rameaux font l’effet de branchettes qui ont séjourné dans +une fontaine pétrifiante. + +L’oasis de Sidi Yahia, où le directeur, M. Cornu, nous souhaite la +bienvenue, est toute récente ; les Palmiers commencent à peine à +fructifier. + + +Le lendemain matin, nous visitons avec notre aimable hôte l’oasis +d’Ayata dont il gère également l’exploitation. C’est l’une des premières +qui aient été établies par la « Société du Sud-Algérien. » Elle est très +prospère et plantée principalement en Deglet-Nour, un Dattier dont le +fruit atteint une haute valeur. On a tenté ici la domestication de +l’Autruche ; les expériences n’ont pas donné de résultats fort +encourageants, et actuellement le parc ne renferme plus qu’un seul +couple. Sous les Palmiers, il y a beaucoup de cultures accessoires ; +ainsi, on est occupé à moissonner quinze hectares de magnifique orge. M. +Cornu essaie aussi de cultiver en grand les asperges. Les produits sont +très beaux et très hâtifs ; seulement, les marchés sont trop éloignés : +les asperges, expédiées jeunes et tendres, lignifient en route leurs +vaisseaux et leurs fibres, et quand elles arrivent en France elles sont +devenues dures et impropres à la consommation. + +Avant de faire nos adieux à M. Cornu, nous remplissons nos outres et nos +bidons à l’un des puits d’Ayata. C’est la meilleure eau de toute la +contrée : elle ne laisse qu’un résidu de 2 à 3 grammes par litre, alors +que les autres contiennent de 5 à 10 % de matières salines. Les sels +sont surtout des chlorures et des sulfates de sodium, de calcium et de +magnésium. Dire qu’en Europe une eau n’est réputée potable que si elle +contient au plus un millième de matières dissoutes ! « Chaque fois que +je vais en France, nous dit M. Cornu, j’ai de la peine à m’habituer de +nouveau à l’eau. Elle est insipide ; c’est comme de l’eau de pluie. » +Les eaux du Sahara, par contre, n’ont que trop de goût. Et l’amertume +que leur communique la magnésie ne serait rien encore si cette substance +n’avait pas des propriétés purgatives si accentuées. + + +Les chameaux sont partis bien avant nous. Il faudra marcher vite pour +les rejoindre. Peu importe, du reste, qu’on flâne ou qu’on presse le +pas, puisque tout de même, il n’y a rien à recueillir. Dès que l’on a +dépassé quelques larges bosses de sable avec leur flore immuable, on +arrive dans les sebkha qui annoncent le grand fond boueux de Tougourt. +Le sebkha est un diminutif du chott. C’est une dépression, d’ordinaire +sans issue, dans laquelle le liquide se rassemble quand par hasard il +tombe une averse, et où affleure l’eau souterraine. Sur l’argile +glissante, pas un caillou, pas un brin d’herbe (Voir phot. 8). Une +fosse, parfois, dont les bords sont durcis par des concrétions salines. +Dans l’eau nagent des paquets poisseux de Cyanophycées, entremêlés de +trémies de sel. + +Nous sommes devant le premier sebkha, au milieu de la végétation +halophyte que nous avons déjà tant vue. « Dis donc, Abdallah, est-ce que +tu vas nous conduire à travers cette lagune. » — « Pourquoi pas ! » — +« Eh bien ! et l’eau ? » — « Venez toujours ; nous verrons bien. » Nous +descendons. A mesure que nous avançons, l’eau s’écarte, comme devant les +Hébreux dans la mer Rouge. Arrivés sur la rive opposée, nous regardons +derrière nous : l’eau est toujours là, calme, limpide, reflétant le bleu +du ciel et les _Tamarix_ qui dominent l’autre bord. + +C’est encore une fois du mirage. La nappe liquide n’est pas réelle. Rien +d’étonnant à ce que nous ayons été trompés : l’illusion est en effet si +complète que l’eau apparaît même en photographie. (Voir phot. 8.) Tout +contre le sol, une couche d’air, surchauffée par la réverbération de la +chaleur, est devenue beaucoup moins réfringente que les strates +voisines. Elle ne se laisse plus traverser par les rayons obliques, et +ceux-ci y subissent la réflexion totale. Le ciel et les objets situés +près de l’horizon se réfléchissent donc sur cet air embrasé, comme si +c’était une nappe liquide. Marchez vers cette eau fallacieuse, elle se +dérobe : les rayons lumineux ne la frappent plus avec une obliquité +suffisante. Qu’une bouffée de vent survienne, la couche d’air doucement +agitée vous donnera l’impression d’une flaque qui se ride sous la brise. + +Les sebkha se succèdent et se ressemblent, tristes et nus ; au fond de +tous dort une onde illusoire. Nous voyons enfin pointer à l’horizon les +minarets de Tougourt. En même temps que nous, entre dans la ville une +caravane chargée de madriers et de poutrelles de fer, qui a quitté +Biskra une semaine avant nous. Nos chameliers sont fiers de raconter +qu’ils ont franchi en quatre jours les deux cent et quelques kilomètres +qui séparent les deux villes. + +Du côté de l’Ouest, Tougourt confine au désert. On marche péniblement +dans le sable mou des dunes, où les mulets enfoncent jusqu’au jarret, et +l’instant d’après on se trouve dans l’animation du marché, au milieu des +échoppes. La belle oasis de 170,000 Palmiers arrosée par des puits +artésiens, est établie dans le grand sebkha qui occupe le confluent de +deux fleuves taris : l’oued Mya, à gauche, et l’oued Igharghar, à +droite. Tous deux descendent du Sud. L’oued Rirh que nous avons remonté +jusqu’ici résulte de la jonction de ces deux grandes rivières mortes. + + + + + =2. — Les sables d’El Erg oriental.= + + + _A_) DANS LES DUNES DU SOUF. + + +Les sables sont loin de couvrir la totalité du désert, contrairement à +ce qu’on a supposé si longtemps. Il est admis à présent qu’ils n’en +occupent que la neuvième partie. Les Arabes ont comparé les vallées +irrégulièrement anastomosées qui circulent entre les rangées de dunes à +un réseau de veines (_erg_. pl. _areg_, veine). Il y a deux grands +districts à dunes dans le Sahara algérien. El Erg oriental s’avance +jusqu’à l’oued Rirh et à l’oued Mya ; il s’étend aussi en Tunisie et en +Tripolitaine. El Erg occidental occupe le sud de la province d’Oran et +une partie du Maroc. + +Nous allons voyager à travers El Erg oriental pendant une quinzaine de +jours ; d’abord en nous rendant à El Oued, la ville principale du Souf, +d’où nous reviendrons sur nos pas à Tougourt ; ensuite en remontant le +cours de l’oued Mya, jusqu’à Ouargla. + +Rien de plus difficile que de se retrouver dans le dédale de vallées +toutes semblables que laissent entre elles les dunes du Souf, très +hautes, très enchevêtrées. Aucune route n’a pu y être établie ; tout au +plus reconnaît-on la piste qui marque l’itinéraire des caravanes. Pour +faciliter la traversée, l’autorité militaire a fait établir des gmira, +pyramides de pierre qui occupent le sommet des plus hauts monticules. +Entre Tougourt et El Oued, distants de 90 kilomètres, dix gmira +jalonnent le chemin. Quand aucun de ces signaux n’est en vue, on n’a +plus d’autres points de repère que les poteaux télégraphiques. Dès que +le vent souffle, tous les moyens d’orientation disparaissent à la fois : +la foulée des chameaux s’efface sous une nappe de sable vierge, les +nuages de poussière cachent les gmira et les poteaux, le soleil lui-même +est voilé. Si l’on n’a pas alors avec soi un guide habile, connaissant +les moindres replis de la contrée, on risque fort de s’égarer et de ne +pas trouver les puits. Malgré les protestations d’Abdallah qui prétend +être allé cinquante fois à El Oued, le colonel Pujat, commandant de +Tougourt, nous adjoint un Nomade de la tribu des Ouled Sahia. + +Elle a piteuse apparence, notre caravane, quand elle s’ébranle le 6 mai, +vers trois heures du matin, à la clarté de la pleine lune. Un seul +chameau, et quel chameau ! Une bête bizarre, capricieuse, qui n’avance +que par boutades, tantôt galopant à travers tout, avec des soubresauts +qui ne présagent rien de bon pour nos verreries et nos microscopes, +tantôt s’obstinant à rester agenouillée pour repartir tout à coup comme +le vent. Avec ça, galeuse des pieds à la tête et enduite d’une copieuse +couche de goudron, le remède favori des Arabes contre la gale du +chameau. + +Bien avant le lever du soleil, nous escaladons la berge orientale de +l’Oued Rirh, d’où nous jetons un coup d’œil sur la ville déjà lointaine +et sur l’oasis qui surgit du fond du vaste sebkha. + + +Tout de suite nous sommes en plein pays de dunes. Le manteau de sable +posé sur un sous-sol dur, gypseux, imperméable, est encore peu épais. +Nous n’y observons d’autres plantes que celles que nous avons déjà vues +dans les endroits salés de l’oued Rirh : leurs racines plongent jusqu’au +voisinage de la roche et puisent une eau chargée de matières salines. +Mais petit à petit, à mesure que nous avançons vers l’Est, la puissance +de la couche de sable augmente, et la végétation halophile est remplacée +par des espèces sabulicoles. + +A part un groupe de dunes échancrées en croissant, et la profonde +dépression qui abrite le puits et le caravansérail de Bir Roumi, la +région que nous parcourons aujourd’hui est peu accidentée. Dans son +ensemble c’est une plaine légèrement bosselée, garnie de végétaux +clairsemés entre lesquels le sable brille au soleil. Nulle part on ne +voit ici d’étendues gazonnées revêtues d’un dense tapis d’herbes et de +mousses, comme il y en a dans les dunes littorales de l’Europe moyenne. + +La plante la plus répandue, et en même temps la plus importante pour +l’alimentation des troupeaux est le Drîn (_Aristida pungens_), une +Graminacée qui de loin ressemble à l’Oyat (_Ammophila arenaria_) des +sables maritimes de l’Europe : mêmes feuilles un peu glauques, raides et +piquantes, mêmes touffes serrées, isolées les unes des autres, que +dépassent les inflorescences pâles. (Voir phot. 14.) Mais chez le Drîn, +les panicules sont largement étalées et non contractées ; de plus sa +souche est moins longuement traçante. Quand on l’arrache, on constate +que les racines, au lieu de s’enfoncer verticalement dans le sol, +s’allongent près de la surface jusqu’à une distance d’une vingtaine de +mètres. La plante ne cherche donc pas à atteindre les réserves liquides +cachées dans le sol ; étalant ses racines sur un large espace, elle +s’efforce, au contraire, de profiter des pluies éventuelles, quelques +faibles qu’elles soient. Il y a naturellement un grand avantage pour le +Drîn à pouvoir absorber l’eau par toute la longueur de ses racines, et +pas uniquement par leur portion jeune, la seule qui d’ordinaire soit +garnie de poils radicaux. Aussi remarquons-nous que l’appareil +souterrain n’a pas du tout l’aspect habituel : d’un bout à l’autre, une +racine longue de vingt mètres est entourée d’une gaine résistante, dure, +de particules de sable collés aux poils. Loin de subir l’exfoliation +périphérique, ces racines gardent vivants leurs poils absorbants, les +plus éphémères peut-être de tous les organes végétaux. Cette +particularité, sur laquelle M. Volkens (=1887= p. 25) a le premier +attiré l’attention, se retrouve chez la plupart des Graminacées vivaces +qui habitent les sables du désert : _Aristida pungens_, _A. floccosa_, +_Panicum turgidum_, _Pennisetum dichotomum_, _Danthonia Forskahlei_, +etc., ainsi que chez le _Cyperus conglomeratus_. Toutes ces plantes ont +des racines fibreuses, non ramifiées, qui s’étalent autour de la souche, +à une faible profondeur sous le sable. Chez l’Oyat, on observe quelque +chose d’analogue, mais le phénomène est moins accentué. Une Graminacée +(_Cutandia memphitica_), et une Liliacée (_Asphodelus pendulinus_), deux +mignonnes plantes annuelles très répandues dans le Sahara, possèdent +aussi des poils radicaux persistants. Seulement ils sont beaucoup plus +longs que chez les espèces vivaces et ne se collent pas au sable d’une +façon aussi intime, de sorte qu’on ne trouve pas ici une gaine continue, +mais uniquement des grains épars. + +Remarquons en passant que les poils absorbants ne persistent sur les +portions adultes que chez les Monocotylédones, à racines fibreuses, non +ramifiées. Au contraire, l’_Ephedra_ et les Dicotylédones, dont les +racines se ramifient et peuvent par conséquent posséder à la fois un +grand nombre de portions jeunes, laissent mourir leurs poils radicaux +dès que ceux-ci sont éloignés de la pointe. + +Un mot encore sur l’_Aristida pungens_. On sait que les racines de la +plupart des plantes s’enfoncent dans la terre en vertu de leur +géotropisme positif. Vis-à-vis de quels excitants réagissent les racines +horizontales du Drîn ? L’expérimentation seule pourrait donner une +réponse définitive. On peut pourtant assurer que la position horizontale +de l’organe ne dépend pas du diagétropisme, c’est-à-dire que la racine +ne tâche pas de se maintenir à angle droit avec la direction de la +pesanteur. En effet, quand la surface du sable est inégale, les racines +montent et descendent avec elle, de manière à rester toujours à la même +distance de la lumière. C’est peut-être ce dernier facteur qui joue le +rôle principal, aidé ou non de l’humidité. + + +Parmi les Drîn et les _Aristida floccosa_, moins hauts et plus touffus +que les premiers, de gros buissons verts appellent l’attention. Les uns +ont de longs rameaux grêles, flexibles, que le vent penche et rabat tous +d’un même côté. Ce sont des Papilionacées sans feuilles, _Retama Raetam_ +(voir phot. 13) et _Genista saharae_. Les autres ont un air rabougri, +misérable, malgré leur taille qui atteint jusque deux mètres : _Ephedra +alata_ et _Calligonum comosum_. Tous deux sont dépourvus de feuilles ; +les ramuscules verts, articulés aux nœuds, naissent souvent en houppes +sur des branches tortueuses qui ont l’air d’avoir été cassées plusieurs +fois de suite. Les racines de _Calligonum_ s’enfoncent verticalement +dans le sable. Les longues et grosses racines noires de l’_Ephedra_ +rayonnent tout autour de l’arbuste, à une faible profondeur. +Contrairement aux racines des Graminacées, celles de l’_Ephedra_ se +ramifient et subissent la croissance en épaisseur. Les portions adultes +ont perdu les poils radicaux. + +Citons encore parmi les végétaux les plus répandus : _Helianthemum +sessiliflorum_ avec des feuilles cendrées, enroulées en dessous ; — +_Lithospermum callosum_, plante canescente toute couverte de poils +blessants ; — _Rhanterium adpressum_, une Compositacée frutescente à +capitules jaunes, à feuilles petites et rares, dont les rameaux velus- +floconneux se disposent en boule ; — _Monsonia nivea_, Géraniacée à +feuilles argentées, étalées sur le sable ; — _Danthonia Forskahlei_, +dont les feuilles, courtes et larges, sont presque blanches tant elles +sont velues. + +Toutes ces plantes, on le voit, sont bien protégées par leur revêtement +pileux contre la transpiration excessive. De plus, le _Rhanterium_ a +perdu la majeure partie de ses feuilles. La réduction de la surface +transpiratoire est plus accentuée encore chez les espèces tout à fait +privées de feuilles, et qui assimilent à l’aide des rameaux : _Retama +Raetam_, _Genista saharae_, _Calligonum comosum_, _Ephedra alata_. +Durant l’été, cette dernière plante ferme complètement ses stomates par +un bouchon résineux, ce qui réduit naturellement le courant +transpiratoire au minimum (Volkens, =1887=, p. 48). + +Les plantes annuelles, éphémères, n’ont pas besoin de tant se garantir +de la sécheresse : elles lèvent aussitôt après une averse, et +s’efforcent de vivre le plus vite possible, de façon à posséder déjà des +graines mûres au moment où les dernières traces de la pluie seront +évaporées. Aussi la plupart de ces espèces sont-elles maintenant +desséchées ; et il a fallu toute la compétence de M. Battandier pour +mettre un nom sur les débris informes que nous lui avons rapportés du +Souf. + + +Jusqu’au soir le paysage garde les mêmes caractères. Le lendemain +seulement, après le bordj Maouiet Ferzan les bosselures deviennent plus +hautes, tout en restant verdoyantes. C’est un spectacle fort imprévu que +celui de ces dunes si désolées partout ailleurs, devenues dans le Sahara +le rendez-vous d’une végétation, sinon variée, du moins abondante. +« Loin de les fuir, dit M. Schirmer dans son intéressant ouvrage sur le +Sahara (=1893= p. 179), le Saharien les recherche, comme une des régions +qui offrent le plus de ressources à ses troupeaux. Ce résultat n’est +paradoxal qu’en apparence. Sous un climat humide, c’est le degré de +fertilité du sol qui importe ; sous un climat sec, c’est la quantité +d’eau qu’il contient. » Et ce qui importe à la végétation, ce n’est pas +tant la quantité absolue d’eau que renferme le sol, mais celle que la +plante peut lui emprunter. Dans les sebkha et les chott, dont le limon +semble devoir être très riche, le terrain est stérilisé par les sels. La +terre en est à peu près saturée, et les plantes ont beaucoup de peine à +arracher aux matières salines le liquide que celles-ci tendent à +conserver. Même quand l’argile est débarrassée de ses sels, elle reste +pourtant moins favorable que le terrain arénacé : les particules très +fines qui les constituent retiennent avec plus d’énergie les molécules +d’eau que les grains plus gros du sable. En outre, celui-ci étant +beaucoup plus meuble, permet aux racines de plonger à la recherche de la +nappe souterraine. Chaque fois qu’on essaie de déterrer un _Calligonum +comosum_ ou un _Euphorbia Guyoniana_, on reste confondu devant le nombre +et la longueur de leurs racines ; et l’on comprend alors que ces plantes +soient capables d’exploiter l’eau qui lentement a filtré vers les +profondeurs. La facilité avec laquelle les végétaux utilisent l’eau des +sables nous explique pourquoi les dunes offrent en toute saison de +l’herbe pour les chameaux. (Voir phot. 14). L’abondance du fourrage +permet aux Nomades du Souf d’habiter leur pays même pendant l’été. + + +Nous sommes donc ici au milieu d’une végétation des plus luxuriantes. +Entendons-nous ; elle est très belle pour le Sahara, mais considérée +d’une façon absolue, elle est d’une pauvreté désespérante. Rien ne +donnera mieux l’idée de cette pénurie d’espèces que la liste, tout à +fait complète, des plantes que nous avons observées dans les dunes du +Souf, depuis que nous sommes partis ce matin du bordj Maouiet Ferzan, +jusqu’au moment où nous y reviendrons dans quatre jours. Nous ne +négligeons dans cette énumération que les espèces propres aux oasis. + + Montagnites Candollei. + + Ephedra alata ♄. + + Aristida pungens ♃. + + — floccosa ♃. + + Cutandia memphitica ☉. + + Danthonia Forskahlei ♃. + + Cyperus conglomeratus ♃. + + Asphodelus pendulinus ☉. + + Calligonum comosum ♄. + + Echinopsilon muricatus ☉ (♃) + + Polycarpaea fragilis ♃. + + Herniaria hemistemon ♃. + + Malcolmia aegyptiaca ☉ (♃). + + Helianthemum sessiliflorum ♄. + + Monsonia nivea ♃. + + Euphorbia Guyoniana ♃. + + Genista saharae ♄. + + Ononis serrata ☉. + + Astragalus saharae ☉. + + — Gombo ♃. + + Lithospermum callosum ♃. + + Phelipaea ? (sur Ephedra). + + Anthemis monilicostata ☉. + + Ifloga spicata ☉. + + Nolletia chrysocomoides ♃. + + Rhanterium adpressum ♄. + + Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃. + +Ainsi, 27 espèces, voilà ce qui compose la florule intégrale d’un pays +saharien réputé pour sa richesse. Jugez des autres ! + +Le _Montagnites Candollei_[2] est une Agaricée curieuse, dont les +lamelles ne sont attachées que le long du bord du chapeau. Celui-ci est +lacinié. Ce Champignon est la seule Cryptogame terrestre que nous ayons +rencontrée. (Le puits de Maouiet Ferzan contient quelques Algues.) Ni +Champignons parasites, ni lichens, ni Muscinées, ni Ptéridophytes. La +petitesse des spores de ces végétaux les rend-elles incapables de +résister à la lumière intense du désert ? L’air du Sahara est-il +aseptique au point de vue des moisissures et des Cryptogames en général +comme il l’est au point de vue bactérien ? Il est permis de le supposer. + +On remarquera que la florule renferme une proportion notable de végétaux +annuels. Des huit espèces monocarpiques, six sont des plantes éphémères, +dont la vie ne se prolonge pas au-delà de quelques semaines. +L’_Echinopsilon muricatus_ et le _Malcolmia aegyptiaca_ (_Eremobium +lineare_) sont en général vivaces ; mais ici ils fructifient sans retard +et meurent aussitôt après. + + +Chaque fois que pendant les deux premières journées, nous nous arrêtions +pour admirer une belle dune, Abdallah s’empressait de dire : « Tout ceci +n’est rien ; c’est le troisième jour que vous allez en voir, du sable ». +Il avait bien raison. Quel pays ! Des dunes toutes nues (voir phot. 11 +et 12) ; rien que du sable pur, portant de loin en loin, dans les fonds, +une maigre touffe de Drîn ou d’_Euphorbia Guyoniana_. Des vagues de +sables ; oui, vraiment des vagues. Leur surface est finement ridée, leur +arête vive fume au moindre souffle ; les deux versants sont inégalement +penchés, et il semble presque, au moment où la crête fume, — on pourrait +dire déferle, — que le versant sous le vent est concave comme aux vagues +de la mer. C’est le matin qu’elles sont le plus belles, ou bien vers le +soir, — quand les ombres sont longues. Au milieu du jour le détail +s’efface et le sable éblouissant donne l’impression de montagnes d’or +mat et pâle. Mais à quelque moment de la journée qu’on les regarde, on +reste confondu devant leur nudité et leur éclat. Il faut s’être trouvé +face à face avec ces dunes-ci, sévères et tristes, brûlées par le ciel +éternellement bleu, pour apprécier nos dunes du littoral belge, +verdoyantes et gaies sous le ciel nuageux, avec les fonds garnis +d’herbe, et les pannes où brillent joyeusement les maisonnettes +blanches, à toit rouge et à volets verts. + +Pendant toute la matinée nous traversons ce pays fantastique, tantôt +marchant avec précaution sur une crête aiguë qui s’éboule sous le sabot +de nos mulets (voir phot. 11), tantôt glissant sur des pentes rapides +jusqu’au fond d’immenses fosses arrondies. (Voir phot. 12). Comment +notre pilote s’oriente-t-il dans cet enchevêtrement de montagnes et de +vallées ! Autour de nous la vue est bornée par des dunes, toutes +proches, qui ont jusque cent mètres d’élévation. Ce n’est qu’à de rares +intervalles que nous apercevons le gmira chancelant, déchaussé par les +rafales, qui est comme une balise secouée par des vagues en furie. +Devant nous, une piste indécise ; et nous n’en laissons guère +davantage : la foulée de nos bêtes se comble et disparaît comme un +sillage. Ce sable est fluide. On dirait que les dunes sont en équilibre +instable, et qu’il suffirait d’un choc, d’un frémissement, pour que les +montagnes, subitement effondrées, s’écoulent dans les creux. Quelle dût +être l’audace de ceux qui les premiers s’engagèrent dans cet +inextricable lacis de dunes et de vallées ! + + +Tout à coup nous voyons poindre quelques palmes ; ce sont les jardins de +Bou-Harmès, le premier des villages du Souf. Les oasis des dunes (voir +phot. 9) ne ressemblent en aucune façon à celles que nous avons +rencontrées jusqu’à présent. Il n’y a pas ici de rivière ni de puits +artésiens. La légende dit que les Chrétiens, forcés de fuir devant les +envahisseurs musulmans, cachèrent sous terre un grand fleuve, l’oued +Souf (ou mieux oued Isouf : rivière qui murmure). Les eaux s’infiltrent +maintenant à travers le sable, mais elles n’ont nulle part une pression +suffisante pour jaillir ; on se contente de creuser des puits +superficiels qu’alimente, — mais avec quelle parcimonie ! — la couche de +sable mouillé. + +Pour établir une oasis, le Souafi (habitant du Souf) se choisit entre +les dunes une profonde dépression. Il déblaie le sable sur un espace de +plusieurs centaines de mètres carrés, puis il creuse, creuse toujours +jusqu’à ce qu’il touche le banc imperméable de gypse qui cache le sable +humide. Dès qu’il a défoncé cette agglomération de cristaux, épaisse +parfois de plus d’un mètre, il se trouve sur le terrain aquifère où il +pourra planter ses Palmiers. Le sable provenant de l’excavation est +rejeté dehors, autour du futur jardin. On fait ainsi un talus +circulaire, consolidé avec des feuilles desséchées de Palmier et avec +les blocs de gypse ramenés du fond. L’ensemble du jardin a la forme d’un +immense entonnoir ayant de dix à quinze mètres de profondeur ; son +rebord est garni d’une haie de feuilles mortes ; son large fond plat +porte la jeune plantation. + +Dans les premiers temps, les boutures détachées à la base d’un Palmier +adulte n’ont pas encore de racines suffisantes, et doivent être arrosées +chaque jour. Aussi est-on obligé de creuser un puits. Pour élever l’eau +qui suinte goutte à goutte à travers le sable, on se sert d’un balancier +soutenu par des poteaux en tronc de Palmier ou par des piliers en +plâtre. (Voir phot. 10). A l’un des bouts de la perche est attachée une +longue corde avec l’outre en cuir ; à l’autre bout, une grosse pierre +fait contrepoids. + +Une fois que les plantes ont bien repris, elles enfoncent leurs racines +jusque dans la couche aquifère et ne réclament plus d’arrosements. Toute +l’eau du puits pourra dorénavant être consacrée aux carrés de légumes +qui croissent sous les Palmiers. Mais si le cultivateur n’a plus à +puiser de l’eau pour ses arbres, il doit, par contre, veiller sans +relâche à défendre son jardin contre les envahissements du désert. +Chaque coup de vent apporte la poussière par dessus les bords de +l’entonnoir ; de plus, des pans du talus s’écroulent et glissent entre +les Palmiers ; — et le pauvre Souafi, nouveau Sisyphe, travaille tous +les jours de l’année à rapporter sur le revers extérieur du talus le +sable qui menace d’engloutir sa culture. Rien d’étonnant donc à ce qu’un +Dattier atteigne ici un prix fort élevé : un arbre en plein rapport vaut +de quatre cents à six cent cinquante francs. Il produit chaque année +jusque cent cinquante kilos de dattes, les plus réputées de tout le +Sahara, qui se vendent une quarantaine de francs. + +Les Sédentaires du Souf s’efforcent naturellement d’étendre leurs +plantations. Seulement toutes les excavations de quelque importance +étant déjà occupées, ils en sont réduits à creuser leurs nouvelles oasis +dans des fonds moins larges, et partant moins favorables. Les anciennes +plantations comptent jusque cent Palmiers, tandis que parmi les +récentes, il en est beaucoup qui ne peuvent pas nourrir plus d’une demi +douzaine d’arbres. + + +Le misérable petit village de Bou-Harmès est vite dépassé et nous nous +enfonçons de nouveau parmi les hautes dunes, nues et désolées. Qui donc +se figurerait que nous circulons en ce moment entre les villes du Souf, +qui comptent ensemble plus de 25,000 habitants ? + +Nous sommes bientôt à Kouinin. Puis nous longeons quelques villages +perdus au milieu des dunes. Voici des cimetières. Autour d’un marabout +blanc, de gros cristaux de gypse gisent épars ; pas un brin de verdure +dans cette aridité ; les petites levées de sable ont été nivelées par le +vent, et les cristaux marquent seuls l’emplacement des tombes. + +Enfin, nous arrivons à El Oued, le chef-lieu du district, une ville d’un +millier de maisons. C’est ici qu’aboutissent les caravanes qui viennent +de la Tunisie et de la Tripolitaine, en particulier de Gabès et de +Rhadamès ; cette dernière ville est à une vingtaine de jours de +caravane. + +Qu’elles soient grandes ou petites, toutes les agglomérations du Souf se +ressemblent. De loin, les maisons se remarquent à peine, tant leur +coloration gris-pâle se confond avec celle du désert. De prés, on dirait +des jouets mal dégrossis que des enfants auraient abandonnés au hasard +entre des mottes de sable... et les Dattiers font un peu l’effet des +arbres en copeaux verts qu’on trouve dans les boîtes de Nuremberg (Voir +phot. 10). Pas un jardinet, pas une tache de verdure. Entrez dans la +ville. Nul coin où l’on puisse s’abriter de l’odieux soleil ; le désert +se continue dans les rues, sur les places publiques : du sable partout, +le sable fin et moelleux des dunes, que le vent fait tourbillonner sans +répit. + +N’est-il pas extraordinaire que l’homme ait eu l’idée de venir établir +des villes dans un pays où il ne trouve ni eau, ni pierre, ni boue, ni +bois, où les seuls matériaux de construction sont le sable et le gypse ? +Encore, pour utiliser ce dernier, faut-il d’abord le transformer en +plâtre..... et il n’y a pas de combustible. Les crottins de chameau, +qu’on brûle dans tout le Sahara, doivent être ici soigneusement +conservés pour fumer les Palmiers ; et l’on va, à une ou deux journées +de marche, couper les maigres broussailles du désert. + +Comment bâtir une maison quand on n’a que du sable et du plâtre ? Pour +les murs, rien de plus simple. Mais la terrasse ou le toit ? il faut les +soutenir par une charpente. Or le bois manque : on ne sacrifie pas un +Palmier pour son tronc. Voici : la toiture est remplacée par des +coupoles en plâtre reposant sur des cintres, également en plâtre. Quel +spectacle inattendu, que celui d’une ville du Souf avec ses milliers de +petits dômes gris, qui ressemblent à des cloches à fromages ! (Voir +phot. 10.) + + +Il s’expose à une forte déception, le botaniste qui espère herboriser +dans les villages et dans les oasis du Souf. Sur les petites dunes qui +encombrent les rues et les places, rien. Sur les murs et les coupoles, +pas un lichen, pas une Mousse. Les troncs des Palmiers n’ont pas même +une moisissure. Parmi les légumes, on ne laisse pas pousser une mauvaise +herbe. Il ne reste que les talus des oasis ; ici, enfin, croissent +quelques plantes. En voici la liste complète : + + Aristida pungens. + + Danthonia Forskahlei. + + Herniaria fruticosa. + + Malcolmia aegyptiaca. + + Zygophyllum Geslini. + + Euphorbia Guyoniana. + +Ajoutons-y deux plantes des jardins de Bou-Harmès : + + Monsonia nivea. + + Plantago ciliata. + +Et voilà de quoi se compose la flore des oasis que nous avons visitées +dans le Souf. + + +Quand, du haut de l’une des dunes artificielles qui limitent les +jardins, on jette un coup-d’œil sur l’ensemble du pays, on ne se lasse +pas d’admirer l’activité incessante que doivent déployer les habitants. +Voici ce qu’on a sous les yeux. Du sable, d’abord, qui miroite au +soleil. Du sable à l’horizon où les dunes font l’effet de montagnes +dorées, du sable entre les oasis, du sable plein les rues d’El Oued. +Puis, quand les yeux se sont habitués à l’aveuglante lumière, on +aperçoit des détails. Les crêtes des talus hérissées de feuilles +noircies, desséchées. Sur les buttes circulaires, édifiées péniblement, +hottée par hottée, apparaissent à intervalles réguliers les bourriquets +qui apportent le sable enlevé du fond. Çà et là un groupe de panaches +verts représente un jardin ; par dessus les bords des entonnoirs on ne +voit que les feuilles et on dirait que les Palmiers d’ici sont privés de +tronc. De toutes parts se dressent obliquement de hautes perches, les +balanciers des puits, qui sont comme les vergues de fantastiques bateaux +flottant sur des vagues d’or. + + +Deux jours après avoir quitté le Souf, nous étions rentrés à Tougourt. + + + _B_) EN REMONTANT L’OUED MYA. + + +Il s’agit de reconstituer notre caravane. Le colonel Pujat veut bien +encore faire agir son autorité : il nous procure trois chameaux de bât +et deux chameliers. Nous avons aussi un nouveau guide : Lakhdar, de la +tribu nomade des Ouled Sahia, qui est monté sur un mehari ou chameau +coureur. Cet animal est au chameau de bât ou djemel ce que le cheval de +course est au cheval de labour. + +En suivant les poteaux télégraphiques il n’y a que 160 kilomètres de +Tougourt à Ouargla. Seulement cet itinéraire est impraticable : depuis +plusieurs années une grande sécheresse règne dans cette partie du +Sahara, de sorte que la plupart des puits sont morts, comme disent les +Arabes, c’est-à-dire, ensablés. Nous devons donc aller en zig-zag à +travers le désert sableux à la recherche de puits restés vivants. Aussi +nous faudra-t-il sept ou huit jours pour atteindre Ouargla. « C’est long +et fatigant, nous dit-on, mais avec Lakhdar vous ne devez avoir aucune +inquiétude : chaque soir vous arriverez à un puits. Il est vrai que deux +de ces puits ont une eau trop salée pour qu’on puisse la boire, mais à +Dra-Alkesdir, le puits suivant, vous aurez une eau excellente. Ah ! +quelle bonne eau : elle est à peine saumâtre ! » Ainsi, nous voilà +prévenus : la meilleure eau que nous aurons ne sera pas même douce. Nous +savons donc aussi que les sables auront une flore bien différente de +celle que nous avons vue dans le Souf ; celle-ci sera franchement +halophile. + +Quand nous sortons de Tougourt à travers l’oasis, notre caravane est +presque imposante : trois mulets, trois chameaux de somme, deux +chameliers, un muletier, Abdallah, nous deux, et surtout Lakhdar +caracolant sur son beau mehari blanc. + + +Pendant toute la première journée nous passons à travers des sebkha. De +place en place, on y voit un monticule de sable qui surgit comme un îlot +vert sur le fond argileux de la lagune, stérile et saturé de sel. +Quelques-unes de ces buttes sont hautes d’une dizaine de mètres. La +végétation est identique pour toutes : dans le bas, tout contre l’argile +salée, des buissons de _Halocnemon strobilaceum_ avec leurs rameaux +garnis de verrues jaunâtres ; — au milieu, des _Limoniastrum Guyonianum_ +couverts de fleurs roses ; — tout en haut, des _Tamarix_ gris. Si le +monticule est moins haut, les _Tamarix_ manquent ; sur les simples +traînées de sable, il n’y a que des _Halocnemon_. + +La localisation de ces végétaux est déterminée par les différences de +salure et d’humidité du terrain ; leur distribution verticale est aussi +précise que celle des Algues marines, due aux variations de l’intensité +et de la qualité de la lumière, et que celle des plantes alpestres, qui +est sous la dépendance de la température. + +Chacune des trois espèces qui colonisent les monticules reste +strictement confinée dans sa zone ; voilà pourtant des plantes qui ont +une très grande aire de dispersion et qui habitent indistinctement tous +les terrains sablonneux et salés. Sur ces petites buttes, les graines +des trois espèces, — et de beaucoup d’autres, — parviennent au hasard. +Si elle était isolée, chaque plante vivrait sans difficulté sur toute la +hauteur des monticules ; mais la lutte pour la possession du sol est +acharnée et incessante, et le végétal ne peut se maintenir que dans la +zone qui lui est plus favorable qu’à ses concurrents. On dirait qu’un +_modus vivendi_ a été conclu entre les belligérants : le _Halocnemon_, +le _Limoniastrum_ et le _Tamarix_, après avoir chassé tous les autres +compétiteurs, se sont partagé le champ de bataille. Malheur à la graine +qui essaie de germer en dehors des limites assignées à son espèce. + + +Depuis longtemps Abdallah nous avait annoncé qu’à Temacin nous verrions +l’une des merveilles du Sahara : « Une mer ! oui, messieurs, une grande +mer, sur laquelle on peut même aller en barquette. » C’est un étang, +grand comme le bassin d’un parc français ; son eau est tellement salée +que les mulets la refusent et que la végétation des bords est purement +halophile : _Tamarix_, _Frankenia pulverulenta_, _Limoniastrum_ et +autres plantes à feuilles chargées de cristaux pulvérulents ou +crustacés, ainsi que des plantes grasses (_Halocnemon strobilaceum_, +_Arthrocnemon macrostachyum_, etc.). Guère d’Algues dans l’eau. La seule +espèce abondante est un _Enteromorpha_ qui ressemble fort à l’_E. +intestinalis_ des eaux saumâtres. En outre, de gros paquets gélatineux +de Cyanophycées. + +L’après-diner nous traversons la zaouia de Tamel’hat, sorte de couvent +où réside l’un des marabouts de l’ordre de Tidjani. Cette confrérie +compte un grand nombre d’adhérents dans tout le Sahara et jusqu’au +Sénégal. A ceux qui désireraient avoir des détails sur l’organisation du +monastère de Temacin, nous conseillons l’ouvrage de M. Goblet (=1876=, +p. 100). + +Un vent violent et chaud s’était levé, et nous sommes bien aises d’être +reçus dans la maison du caïd de Belidet-Amer. C’est plutôt une cour +bordée d’une galerie, et par l’ouverture du haut, des flots de sable +tombent sur nos livres et saupoudrent nos aliments. Ne nous plaignons +pas trop : à partir d’ici nous quittons la route habituelle, et pendant +plusieurs jours de suite nous n’aurons plus le moindre abri ; comme nous +voyageons sans tente, nous coucherons à la belle étoile. + + +De nouveau dans les sables ; non pas de hautes dunes, nues et arides, +mais un simple manteau à peine plissé, étalé sur un sous-sol +imperméable. L’eau souterraine chargée de sels remonte par capillarité +jusqu’à la surface du sol ; les matières salines, abandonnées par +l’évaporation, cimentent légèrement entre eux les grains de sable. Ceux- +ci ne sont donc pas assez mobiles pour que le vent puisse en faire des +dunes. + +La flore ne varie guère. (Voir phot. 14). Toujours les mêmes plantes, +auxquelles s’adjoint de temps en temps une espèce non encore vue. Ce +sont en premier lieu des Salsolacées frutescentes, le _Cornulaca +monacantha_, avec des entrenœuds charnus et des feuilles terminées en +pointe piquante ; — le _Traganum nudatum_ aux rameaux enchevêtrés ; — le +_Salsola vermiculata_ dont les feuilles sont comme de minuscules +chenilles velues grimpant le long des rameaux, — et le _Salsola +tetragona_, un arbuste vigoureux à branches aplaties et fendues comme +celles de certaines lianes ; sur les jeunes rameaux, les feuilles +laineuses, charnues, sont étroitement imbriquées sur quatre rangs. + +Voici qu’on nous apporte un curieux arbrisseau sans feuilles, à tiges +vertes : c’est une Résédacée, le _Randonia africana_. Encore un +arbrisseau à rameaux assimilateurs ne portant qu’un tout petit nombre de +feuilles grasses : le _Henophyton deserti_, une Cruciféracée. + +Décidément, c’est ici le pays des plantes aphylles ou presque aphylles, +à rameaux verts. Nous venons d’en citer deux. Il y a de plus : _Ephedra +alata_ (Gnétacée), _Calligonum comosum_ (Polygonacée), _Anabasis +articulata_ (Salsolacée), _Euphorbia Guyoniana_, _Retama Raetam_ +(Papilionacée), _Rhanterium adpressum_ (Compositacée). Voici qu’il faut +encore ajouter à cette liste le _Scrophularia saharae_, un sous- +arbrisseau qui ne possède que quelques petites feuilles à la base des +rameaux. + +Signalons aussi le _Podaxon aegyptiacus_ et le _Tylostoma volvulatum_, +deux Gastromycètes qui ne sont pas rares dans cette région. Le premier +s’élève à une dizaine de centimètres au-dessus du sable. Le gros +carpophore en forme de massue est entièrement desséché à présent, mais +son hyménium est encore recouvert d’une enveloppe grisâtre. Le +_Tylostoma_ porte, au sommet d’une tige grêle, haute d’une huitaine de +centimètres, un carpophore ombiliqué, percé d’une ouverture centrale. + + +Nos journées sont d’une monotonie désespérante. Nous marchons depuis +quatre ou cinq heures du matin jusque vers dix heures. Abdallah nous +dresse alors une sorte de tente sous laquelle nous pouvons nous coucher +et presque nous asseoir. Elle est simplement formée par nos couvertures +soutenues par les cannes, les fusils et les filets à papillons. Nous +attendons ainsi que la grande chaleur soit passée, tantôt sous l’abri, +tantôt nous promenant à la recherche de plantes et d’insectes. Pendant +ce temps, les chameaux et les mulets s’en vont brouter dans le désert. +L’après-dîner nous faisons une seconde étape, qui nous conduit au puits. +Avant le repas, nous avons à nous occuper de nos collections. Mon +compagnon pique les Insectes ou les arrange dans des papillotes ; il met +en peau les Oiseaux, et plonge dans l’alcool les Lézards et les +Serpents. De mon côté, j’enferme dans des sachets les graines destinées +au Jardin botanique de Bruxelles, je sèche les plantes d’herbier, je +conserve dans l’alcool les matériaux destinés à des études anatomiques. +Ce serait le moment le plus agréable, celui où l’on a devant soi la +récolte de tout un jour, quelque maigre qu’elle soit, si l’on avait +seulement un peu de confort. Mais, être assis par terre quand on est +éreinté par une longue marche à dos de mulet, tenir son cahier de notes +sur les genoux, se trouver en plein soleil avec les livres traînant sur +le sable, voir les papiers qui s’envolent au vent, constater que +l’alcool des bocaux s’évapore de plus en plus et savoir qu’on ne pourra +pas le remplacer.... voilà de petits désagréments qu’on ne connaît pas, +quand on travaille dans un laboratoire commodément installé. + +Le soir, M. Lameere va chasser à la lumière ; il s’établit avec sa +lanterne quelque part dans un endroit herbeux et attend avec patience la +venue des Insectes nocturnes. Le plus souvent je l’accompagne ; d’autres +fois j’ai à m’occuper d’une besogne fort ennuyeuse : changer les plaques +de l’appareil photographique. Puis nous nous couchons. Il faut tout +d’abord choisir un endroit où le sable est bien propre. On se roule dans +une large couverture arabe ; sous la tête, un caban replié ; et c’est +tout. Avant de fermer les yeux, regardons le ciel. Oh ! les belles nuits +sahariennes, sans une vapeur, sans un flocon de nuage, où les astres, +jusque tout contre l’horizon, brillent d’une lumière plus vive que chez +nous, au fond d’un ciel plus noir. Combien les nuits d’ici sont +différentes de celles de la Malaisie. L’air de là-bas, saturé de vapeur +d’eau, est pâle, clair, et les étoiles semblent assombries. Certes, je +ne désire revivre ni les journées ardentes du désert, ni les longues +marches monotones à travers un paysage immuable qui a l’air de se +déplacer à mesure qu’on avance, ni les herborisations stériles qui +fournissent toujours les mêmes espèces.... mais je regrette du Sahara +les belles nuits limpides où l’on se sent tout seul au milieu du désert +infini. + +Elles n’ont que le défaut d’être un peu froides. La sécheresse de l’air +fait que le rayonnement s’effectue avec une très grande intensité. +Ainsi, après notre première nuit à la belle étoile, le thermomètre ne +marquait à cinq heures que 9°1. On est tout transi et une tasse de thé +chaud est la bienvenue ; parfois nous avons la chance d’être auprès d’un +troupeau de chèvres et nous obtenons alors un peu de lait. Ah ! si l’on +pouvait aussi se laver ; mais ceci est un luxe inconnu au désert. L’eau +est trop chargée de matières étrangères : elle encrasse plutôt qu’elle +ne nettoie. D’ailleurs un proverbe du Sahara dit que « celui qui possède +de l’eau, ne la gaspille pas, — il la boit ». C’est quand on est resté +plusieurs jours de suite sans se faire la moindre ablution qu’on +apprécie à sa juste valeur le plaisir de se laver chaque matin. + + +Un jour, nous étions déjà au puits vers dix heures. Impossible d’aller +plus loin : les deux puits suivants, situés près du chott Barhdad, sont +trop salés, et il faut une forte journée pour atteindre, à Dra-Alkesdir, +un liquide à peu près potable. Par malheur, l’eau d’ici s’est tellement +concentrée qu’elle aussi est devenue impropre à la consommation. Nous +devrons nous rationner, afin que le contenu des outres nous suffise +jusque demain soir. + +Nous employons la journée à herboriser et à chasser. Près du campement, +sur une petite éminence, se dresse un gmira, d’où l’on a une vue +splendide sur le paysage triste et grandiose du désert. (Voir phot. 14.) +Des dunes à perte de vue, ni élevées, ni pittoresques, dont l’ensemble +constitue plutôt une surface bosselée qu’une réunion de monticules. Là- +dessus, des touffes d’_Aristida floccosa_, aux panicules jaunes +brillantes ; au loin la teinte dorée se perd petit à petit, pour être +remplacée par la coloration sombre des arbustes (_Ephedra_, +_Calligonum_, _Salsola tetragona_), et jusqu’à l’horizon... que dis-je ! +il n’y a pas d’horizon ; — le paysage est borné par de l’air qui vibre, +zone tremblotante, indécise, où se confondent par gradations insensibles +le gris du désert et le bleu du ciel. + +Nous retournons là-haut, un peu avant le coucher du soleil. Le pays a +une toute autre physionomie que sous l’éblouissante lumière du midi. +« On se demande, dit Fromentin (=1896=, p. 190), en le voyant commencer +à ses pieds, puis s’étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers +l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays +silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d’où +personne ne vient, où personne ne s’en va, et qui se termine par une +raie si droite et si nette sur le ciel. » Les lointains sont à présent +d’une netteté merveilleuse. Là-bas se profile, sous forme d’un +escarpement déchiqueté, la rive gauche de l’oued Mya. Devant nous, sur +une crête rocheuse, à peine visible tant il paraît petit, le poste +optique de Khaldiet auprès duquel nous passerons demain. Ces postes, +abandonnés depuis l’installation du télégraphe électrique, servaient à +la transmission optique des dépêches. La transparence de l’air permet de +les établir à d’énormes distances. Celui que nous voyons à une trentaine +de kilomètres en avant de nous, communique avec un autre que nous avons +dépassé hier, et qui est situé à environ vingt kilomètres en arrière. +L’éloignement est parfois plus grand encore. Lors de l’expédition de +Tunisie, un poste du Souf était en communication optique avec celui de +Negrin, distant de cent-trente kilomètres. Faut-il que l’atmosphère soit +pure et sèche pour qu’un infime signal lumineux puisse être aperçu à une +pareille distance ! + +Il sera peut-être intéressant de dresser la liste des plantes qui +habitent le désert dans un rayon d’un kilomètre autour du gmira de +Tellis. + + Montagnites Candollei. + + Podaxon aegyptiacus. + + Ephedra alata ♄. + + Aristida pungens ♃. + + — floccosa ♃. + + Cutandia memphitica ☉. + + Cyperus conglomeratus ♃. + + Calligonum comosum ♄. + + Suaeda vermiculata ♄. + + Traganum nudatum ♄. + + Salsola tetragona ♄. + + — vermiculata ♄. + + Anabasis articulata ♄. + + Cornulaca monacantha ♄. + + Silene villosa ♃. + + Erucaria Ægiceras ☉. + + Henophyton deserti ♄. + + Malcolmia aegyptiaca ♃. + + Matthiola livida ☉. + + Randonia africana ♄. + + Euphorbia Guyoniana ♃. + + Retama Raetam ♄. + + Limoniastrum Guyonianum ♄. + + Lithospermum callosum ♃. + + Heliotropium luteum ♃. + + Anthemis monilicostata ☉. + + Spitzelia saharae ☉. + + Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃. + +La flore est plus variée que dans le Souf. En quatre jours, nous n’y +avions récolté que vingt-sept espèces, tandis qu’ici, en une demi- +journée, nous en rencontrons vingt-huit. Cette profusion relative tient +à l’immixtion des plantes halophiles : Salsolacées et _Limoniastrum_. + +Dès que le manteau de sable devient plus mince, la proportion des +halophytes augmente encore et on voit apparaître les _Tamarix_, le +_Nitraria_, etc. Parfois la couche d’argile imprégnée de sel, qui forme +le lit de l’oued Mya, est mise à nu, comme dans le fond où le chott +Barhdad étale ses eaux illusoires. Aussitôt tout vestige de flore +sabulicole s’évanouit ; il ne reste plus que les plantes charnues et +celles qui possèdent un revêtement salin. Parmi ces dernières citons +deux espèces, nouvelles pour nous, _Statice pruinosa_ et _Limoniastrum +(Bubania) Feei_. La première attire les regards par ses élégantes +inflorescences lilas. Les feuilles n’existent que dans le jeune âge ; la +plante fleurie assimile par les rameaux de l’inflorescence, qui sont +garnis de petites plaques salines, dures et brillantes. Le _Limoniastrum +Feei_ est plutôt herbacé que frutescent. La souche porte quelques +feuilles coriaces, épaisses, avec une croûte saline d’aspect crayeux. + + +Est-elle assez souffreteuse et exsangue, la pauvre végétation +saharienne ! On ne sent pas courir dans les plantes du désert, le +souffle de vie qui anime une forêt ou une prairie. Elles vivent +pourtant, malgré leur apparence de momies ; elles vivent à la façon d’un +arbuste qui dort de son sommeil hivernal. L’engourdissement qui envahit +en hiver les végétaux de nos contrées, et en été les plantes d’ici, +tient d’ailleurs à une cause unique : la sécheresse. Chez nous le sol +est gelé pendant la saison froide et ne peut fournir aucune humidité aux +plantes ; celles-ci sont donc obligées de laisser tomber leurs feuilles +pour réduire leur surface transpiratoire à un minimum ; le froid ne fait +que rendre la torpeur plus profonde. Ici, c’est en été que le liquide +fait défaut : la vie des organes végétatifs se ralentit énormément et +peut même s’arrêter tout à fait. Quelle pourrait être l’activité de +plantes qui ferment leurs stomates, de l’_Ephedra alata_, par exemple, +qui les obture par un bouchon résineux ? (Voir p. 240.) + +Les rares précipitations atmosphériques se font en hiver. Aussi est-ce +en cette saison que les plantes accroissent leur appareil végétatif. Dès +que les pluies viennent mouiller la terre, les végétaux s’empressent de +donner de jeunes rameaux. Produire aussi des feuilles serait pour la +majorité des arbustes un luxe exagéré : même en hiver, l’air est trop +aride pour que des feuilles puissent résister à la dessiccation. +D’ailleurs la lumière est intense et les rameaux suffisent à +l’assimilation. + +Mais la saison humide est courte. Voici que l’été revient. Sous l’atroce +climat, fait de soleil et de sécheresse, la végétation s’assoupit peu à +peu, et la lueur de vie que les pluies avaient amenée au désert est +bientôt éteinte. Combien de temps durera la léthargie ? Au moins jusqu’à +l’automne suivant. Mais, hélas ! souvent plusieurs hivers successifs se +passent sans pluie. C’est le cas pour la région que nous parcourons. +Depuis trois ans il n’est plus tombé une averse sérieuse. Trois années +de soleil ! Nous sommes vraiment dans le Pays de l’Éternelle Canicule, +ou pour employer l’expression arabe, _Bled el Ateuch_, le Pays de la +Soif. + +Dans les sables, la végétation n’a pourtant pas trop souffert du « beau +fixe ». Les réserves souterraines de liquide sont presque épuisées, — la +salure des puits le montre assez, — mais les racines réussissent +néanmoins à atteindre le sable humide de la profondeur. Il en va +autrement sur l’argile salée. Les racines n’arrivent plus à percer le +sol, devenu dur comme la pierre, et les plantes ont beau lutter par tous +les moyens possibles, rien ne peut les défendre contre la mort par excès +de soif. Chassées d’ailleurs par la concurrence vitale, les plantes +languissent ici depuis des années, sans que le ciel leur accorde une +goutte d’eau. Quel poète a jamais osé imaginer les horreurs de la lente +agonie qui étreint ces misérables végétaux ? + + +Le moment est bien choisi pour jeter un coup-d’œil sur l’ensemble des +dispositifs qu’emploient les plantes pour combattre la sécheresse de sol +et de l’atmosphère. Nous avons déjà attiré l’attention sur les plantes +éphémères chez lesquelles tous les phénomènes vitaux s’accomplissent en +l’espace de quelques jours (voir p. 217 et 240), ainsi que sur les +divers moyens dont disposent les arbustes et les plantes vivaces pour +absorber rapidement l’eau du sol par les longues racines horizontales +(voir p. 237) ou par les racines plongeantes (voir p. 247), et pour +extraire l’eau de l’atmosphère, grâce aux sels déliquescents. (Voir p. +212 et 213.) + +Inutile d’insister sur l’importance qu’il y a pour elles à mettre en +réserve dans les tissus l’eau qu’elles ont eu tant de peine à se +procurer. + +Voyons maintenant comment les plantes du désert réduisent leur +transpiration. Il est essentiel tout d’abord de restreindre la surface +transpiratoire. Aussi beaucoup de plantes sont-elles complètement +privées de feuilles. (Voir p. 239 et 254 ; et phot. 1, 2 et 13.) +D’autres n’en ont que fort peu. Encore ces feuilles sont-elles en +général petites : depuis que nous avons quitté Biskra, nous n’avons pas +vu dans le désert une seule plante dont les feuilles eussent les +dimensions d’une pièce de cinq francs. + +La diminution de la surface ne suffit pas à elle seule à assurer le +victoire de la plante sur le climat. Nous connaissons déjà la protection +supplémentaire que procure à certains arbustes l’ensevelissement des +rameaux sous le sable. (Voir p. 212 et phot. 6.) D’autre part, les sucs +de la plupart des plantes, surtout chez les Salsolacées, sont fortement +salés. Or la tension de vapeur d’eau d’une solution est inférieure à +celle du liquide pur. La présence de sels dans le suc cellulaire entrave +donc la transpiration. Seulement, l’accumulation de matières minérales +constitue par elle-même un danger, et nous avons vu que l’_Anabasis +articulata_ est obligé de se débarrasser des sels par une voie +détournée. (Voir p. 222 et phot. 2.) + +Fort nombreux aussi sont les dispositifs qui empêchent directement la +déperdition de l’eau sous forme de vapeur. La transpiration cuticulaire +est presque réduite à zéro par l’accroissement que subit la cuticule. +Cette carapace devient tellement épaisse que la coloration verte de la +chlorophylle finit par être masquée : toutes les plantes sont grises, +pâles, d’une teinte indéfinissable, ce qui imprime au paysage saharien +un caractère tout particulier de tristesse et de désolation. Ajoutons +tout de suite que les substances salines (_Limoniastrum_....), le +revêtement cireux des feuilles (_Euphorbia_, _Nitraria_....), et les +poils blancs ou gris qui garnissent tant d’organes aériens, contribuent +aussi pour une forte part à donner à la végétation désertique sa teinte +languissante. + +Nous avons déjà noté la villosité des plantes du Sahara. (Voir p. 240.) +Peut-être certains de ces poils sont-ils capables d’absorber la rosée +(Volkens =1887=, p. 31). Toutefois leur fonction est en général autre : +ils servent à créer autour des stomates une atmosphère tranquille. A +l’abri de ce feutrage, la plante reste baignée par un air plus ou moins +saturé. Le fait est très frappant chez le _Retama Raetam_ et chez +quelques autres Papilionacées : les rameaux adultes, complètement +aphylles, n’ont de stomates que dans les rainures longitudinales qui les +parcourent ; c’est précisément là que sont groupés les poils. — Même +remarque en ce qui concerne la feuille des _Aristida_. La face +supérieure, sillonnée de profondes rainures et garnie de poils, porte +beaucoup de stomates, tandis que ceux-ci sont rares à la face +inférieure, glabre et lisse. La protection offerte aux stomates est +rendue encore plus efficace par ce fait que les feuilles d’_Aristida_ +s’enroulent sur leur face supérieure : les stomates, abrités dans +l’intérieur du tube, ne sont jamais en contact avec l’air sec. + +Il existe, comme on le voit, toute une série de dispositifs qui ont pour +objet d’affaiblir la transpiration. Mais, dira-t-on, pourquoi la plante +ne supprime-t-elle pas radicalement l’émission de vapeur ? N’oublions +pas que c’est le courant transpiratoire qui amène dans l’économie les +sels minéraux : nitrates, phosphates, potasse, etc. ; en le supprimant, +le végétal se priverait du même coup d’éléments indispensable à la vie. +Déjà le manque d’azote, de phosphore, de potassium.... se fait vivement +sentir : les végétaux sont à la fois affamés et assoiffés ; et leur +rabougrissement est l’effet de la lente inanition qu’ils subissent +depuis des années, depuis des siècles. + +La vue de cette flore moribonde est pénible pour le botaniste. Certes, +sur les rocailles d’un pâturage alpestre, parmi les flaques de neige +persistante, les touffes d’herbe sont encore plus chétives qu’ici. Là- +haut également, c’est la nature inanimée qui donne au pays sa +physionomie propre. Placez-vous devant un site de notre pays, ou mieux, +d’une contrée équatoriale : toute votre admiration se concentre sur les +grandes masses de verdure, sur les forêts, les prairies.... et c’est +plus tard seulement que vous songez au sol qui se cache sous la +splendeur du feuillage. Contemplez à présent un paysage désertique, — +que ce soit le désert glacé de la haute alpe, ou le Sahara aride et +ensoleillé, — vous ne voyez que le relief du sol, les pics aigus, les +champs de neige, ou bien les larges ondulations du terrain, les vagues +de sable, les fonds argileux où brillent les croûtes de sel.... Quant à +la verdure, elle passe inaperçue. Maintenant, regardez à vos pieds. +Toute analogie entre l’alpage et le Sahara s’évanouit. Sur la montagne, +mille fleurs variées brillent parmi les pierres ; des papillons et des +mouches volent gaîment d’une corolle à l’autre. Au Sahara, rien de +semblable. Il y a des fleurs pourtant ; car si l’été est une saison de +torpeur pour les organes végétatifs, c’est aussi celle où s’ouvrent les +fleurs. Mais elles sont petites, sans parfum ni couleurs voyantes. + +Chez un grand nombre d’espèces, elles sont adaptées à être pollinées par +le vent, et privées de corolle (_Ephedra_, Graminacées, _Cyperus_, +_Calligonum_, Salsolacées, etc.[3]). L’_Euphorbia Guyoniana_, quoique +entomophile, est également privé de corolle. Les fleurs de _Silene_, des +Cruciféracées, de _Randonia_, des Boraginacées et de la plupart des +Papilionacées, sont minuscules et ont des teintes effacées. Les seules +fleurs voyantes sont celles de _Monsonia_, d’_Helianthemum_ et des +Plombaginacées (_Limoniastrum_ et _Statice_), ainsi que les capitules de +quelques Compositacées. + +En fait d’Insectes fécondateurs, il n’y a guère que des Diptères et des +Hyménoptères. Encore sont-ils peu abondants. Il serait logique de +supposer que pour appeler vers elles les rares visiteurs, les fleurs +doivent étaler de larges appareils vexillaires. C’est en effet ce qui a +lieu sur l’alpe. Au Sahara, la sécheresse de l’air s’y oppose : les +tissus délicats des pétales seraient tout de suite fanés. On comprend +moins bien pourquoi les plantes sahariennes négligent les parfums, un +excellent moyen pourtant d’attirer les Insectes. Faisons remarquer +toutefois que si nous ne percevons aucun parfum, cela ne prouve pas que +les plantes dédaignent de sécréter des vapeurs odorantes : nous savons +en effet que la muqueuse olfactive de l’homme fonctionne mal dans l’air +très sec ; il n’est pas certain du tout qu’il en soit de même pour les +antennes des Insectes. + + +Le cinquième jour après le départ de Tougourt, il fait étouffant dès le +matin. Pas le plus léger souffle ; les épillets du Drîn pendent +immobiles dans l’air brûlant. Aussi est-ce avec jubilation que nous +recevons vers neuf heures du matin les premières bouffées de vent du +Sud. Mais ce vent ne tarde pas à nous paraître étrange : au lieu de nous +rafraîchir, il augmente encore la sensation de chaleur. Il faut se +rendre à l’évidence : c’est le simoun. + +Nous allons connaître la soif. Le simoun ne souffle pas depuis une +heure, que déjà nos bidons de thé sont à sec. Quant à Abdallah et aux +chameliers, ils se suspendent à tour de rôle aux outres. Hélas ! celles- +ci perdent bientôt leur profil de chiens noyés, gonflés par les gaz. Par +bonheur, des Nomades campés près du poste optique de Khaldiet consentent +à nous vendre une belle peau de bouc aux flancs rebondis. Nos Arabes ont +à boire jusqu’au prochain puits. Pour nous, cette acquisition n’a aucun +avantage immédiat. Nous avons de l’eau, il est vrai, mais elle a trop +mauvaise mine, et nous ne voulons pas la boire crue. Or, le pays +d’alentour ne porte pas le moindre arbrisseau, et les quelques +brindilles que les Nomades nous ont cédées ont servi à nous faire cuire +des œufs. Que faire ? Boire de l’eau de St-Galmier, mais avec +ménagements, car nous ne pouvons pas, d’ici à longtemps, remplacer notre +provision. + +La chaleur augmente d’une façon continue, pendant que nous sommes +couchés inertes, à l’ombre du poste optique. A deux heures, le +thermomètre marque 39°. Nous devons pourtant nous remettre en marche ; +du reste, le soleil est maintenant voilé par l’épais nuage de poussière +que soulève le simoun. + +Voici un puits, au milieu des _Salsola tetragona_. Les chameaux eux- +mêmes se précipitent avidement vers l’abreuvoir. Je me prépare à +photographier la scène. Mon appareil photographique ne fonctionne plus. +Les parois en bois ont craqué sous l’influence de l’extrême sécheresse. +Il est tout disloqué ; on peut dorénavant le laisser au fond d’un +coffre. Il nous reste un second appareil, mais ses boiseries ont été +également gauchies. Demain, lui aussi sera hors d’usage. Je ne pourrai +le réparer un peu qu’à Ouargla. Mais je ne puis naturellement pas +développer les clichés sur place, et, rentré à Bruxelles, je m’aperçois +que tous les clichés faits à partir d’aujourd’hui ont reçu des coups de +lumière. + +En route de nouveau, à travers les _Salsola tetragona_. Il n’y a qu’eux +pendant des heures, d’informes buissons aux branches tordues, plates, +souvent fendues, n’ayant gardé vivants que les bouts des ramuscules. +Beaucoup d’entre eux sont morts, et leurs squelettes noircis, comme +calcinés, ont l’aspect le plus lamentable. (Voir phot. 17.) Abdallah qui +a passé ici il y a quelques années, avec la mission Flatters, nous +raconte que toute cette plaine était verdoyante, que des milliers de +chameaux venaient y paître. Mais les trois années de sécheresse +persistante ont eu raison de cette verdure. + +Nous sommes exténués de soif. Afin de ne pas devoir à chaque instant +arrêter les chameaux pour prendre l’eau dans les outres, l’un des hommes +a rempli une grande gamelle. Elle fait le tour, de bouche à bouche. Mon +compagnon et moi détournons les yeux pour ne pas être induits en +tentation. Rarement, je pense, les prescriptions de l’hygiène ont dû +résister à un aussi rude assaut. C’est un raffinement du supplice de +Tantale : sentir qu’on se momifie rapidement, voir circuler la gamelle +pleine d’eau, et ne pas y toucher parce que le liquide est trop suspect. +Félicitons-nous de notre prudence ; c’est à elle que nous devons d’être +restés l’un et l’autre indemnes de tout accès de fièvre. + +Il est vrai que rien n’eût été plus facile que d’obtenir maintenant du +feu ; mais la caravane aurait dû s’arrêter, et nous étions tous pressés +de sortir de cette lugubre steppe à _Salsola tetragona_.... Pourtant, +quelle affreuse sensation que celle de la soif. Les lèvres et la langue +se gercent, la gorge est contractée, plus la moindre salive ne s’écoule +dans la bouche, il semble qu’on ait autour de la tête un bandeau serré. +Cette dernière torture est la plus intolérable. On marche inerte, sans +penser. + +Il faut faire halte dans la broussaille. Le vent est tombé, mais le +thermomètre marque encore 36°7. « Abdallah ! du feu ! » Enfin, nous +allons boire, avaler du thé chaud, brûlant même. Le liquide n’a pas eu +le temps de descendre dans l’estomac, qu’on sent la sueur perler sur la +peau. En un instant, elle est évaporée, et une délicieuse fraîcheur +envahit tout l’être. C’est incontestablement la boisson chaude, vers +60°, qui désaltère le plus vite dans un pays aride et ardent comme +celui-ci. A vrai dire, un liquide froid a également ses charmes : on +éprouve une si agréable sensation dans la bouche et la gorge ; mais le +soulagement est moins durable. D’ailleurs nous n’avons pas le moyen de +refroidir beaucoup nos boissons. On se contente d’entourer les bidons et +les bouteilles d’un linge mouillé, afin de leur soustraire la chaleur +latente de vaporisation. On arrive ainsi, en une heure, à faire tomber +la température des liquides, de 40° qu’elle était en début, à 24° ou +25°. En Europe, une pareille eau donnerait des nausées ; ici, elle est +d’une exquise fraîcheur. + +Mon compagnon est moins accablé que moi. Tandis que je suis étalé sur ma +couverture, il s’en va avec sa lanterne, faire la chasse aux Insectes. +Un incident désagréable me tire de ma torpeur : Lakhdar tue au milieu du +campement une petite Vipère très dangereuse (_Cerastes vipera_) dont la +morsure est même plus mauvaise que celle de la Vipère à cornes. Au +moment où M. Lameere revient, une seconde Vipère rampe au milieu de +nous. C’est peu rassurant. Nous sommes, à la vérité, munis de sérum +antivenimeux, mais, tout de même, ce qui peut arriver de plus heureux +quand on possède un bon médicament, c’est de n’avoir pas à s’en servir. +Après un moment de trouble, il est décidé que le campement sera +transporté sur une haute dune, loin de ces maudites broussailles qui, au +dire d’Abdallah, sont toujours « pleines de serpents. » Chacun porte sa +literie, et après nous être pas mal embarrassés dans les _Salsola_, nous +installons l’hôtel sur le sable. + + +Le lendemain matin, un temps délicieux. Mais notre jouissance est +contrariée par la vue de la steppe qui étale toujours son unique espèce +végétale. Que nous ayons du sable nu, ou un fond de sebkha sans une +herbe, plutôt que cette interminable plaine, avec les squelettes +d’arbustes dont les brindilles restées vivantes parmi les branches +consumées semblent demander grâce au soleil implacable. + +Le répit n’est pas de longue durée. Le vent du Sud se remet à souffler +avec furie, et à une heure, pendant que nous sommes affaissés sous un +_Tamarix_, le thermomètre indique près de 41°. Nous avons enfin quitté +la steppe salée, pour passer entre les dunes. Mais tout n’est pas rose +non plus sur le sable. Le vent chasse devant lui des tourbillons de +grains coupants qui vous mitraillent le visage. Les chameaux, avec leur +volumineuse charge, tanguent d’un air désespéré sous les rafales. + +Courage ! Le guide signale des Palmiers à l’horizon. C’est le village +d’El Bôr, avec des jardins enfoncés comme les oasis du Souf. Ils nous +font l’effet de Paradis terrestres, et les masures de boue dispersées +dans les dunes, sont belles comme des palais. Nous y voilà. Le chef du +village nous introduit dans une habitation dont le propriétaire est +actuellement « aux champs », comme il dit, ce qui signifie qu’il est +allé camper dans le désert avec ses troupeaux et sa famille. Singuliers +champs ! Ne discutons pas la valeur des mots ; l’essentiel est que nous +pouvons disposer de la maison. + +On a l’obligeance de nous offrir du café chaud. Accepté avec +reconnaissance, car de toute la journée nous n’avons eu que du thé dont +la température était comprise entre 35° et 40°. Et l’on a beau +ingurgiter des quantités invraisemblables d’une telle boisson, déjà +plate et indigeste par elle-même, on ne réussit pas à se désaltérer. + +Le bruit se répand dans le village qu’un médecin est arrivé. Tous ceux +que leurs infirmités empêchent d’émigrer vers des régions moins ravagées +par le soleil, viennent me consulter dans la petite chambre où nous +avons cherché refuge. Mais que prescrire dans un pays où la pharmacie la +plus proche est à Biskra, à une huitaine de jours d’ici ? A un homme +atteint d’une maladie de foie, je recommande le régime lacté. On me +regarde avec stupeur. « Puisque les troupeaux sont aux champs ! Il ne +reste dans le village ni une chèvre, ni une chamelle ! » D’ici à +plusieurs mois, pas moyen d’avoir une tasse de lait ; la nourriture +consiste exclusivement en orge et en dattes sèches. + +Le simoun a enfoui nos cheveux et notre barbe sous une carapace de +sable. D’innombrables grains se sont introduits sous nos vêtements et +nous grattent la peau. « Abdallah, y a-t-il beaucoup d’eau à El Bôr ? » +— « Tant qu’on en veut. » — « Parfait, tu vas nous en apporter un grand +seau pour que nous puissions nous débarbouiller. » Ahurissement +d’Abdallah. « Tout un seau, dit-il, c’est peut-être beaucoup. Enfin, +j’irai voir. » Et il nous revient avec une gamelle d’eau, tout ce qu’il +avait pu se procurer dans les puits presque taris du village. + +Le soleil est étrange, les jours de simoun. Il se couche tout blanc et +flou, dans un ciel jaune. Contrairement à ce qui s’est passé hier, le +vent continue à souffler jusqu’après minuit. Le lendemain matin à quatre +heures, il y avait encore 22°7. + + +Qu’il nous soit permis de publier les observations de température et +d’humidité que nous avons faites pendant les deux journées de simoun, +ainsi que le lendemain matin. + + +---------------+-----+-----+-----+-----+-------+ + | HEURES | _t_ |_t′_ |_e″_ | _F_ | _T_ | + +---------------+-----+-----+-----+-----+-------+ + |Mai 17 — 11 |37.5 |19.2 |5.14 | 11 | 1.6| + | | | | | | | + | 14 |39 |19.6 |5.21 | 10 | 1.8| + | | | | | | | + | 15.45 |40.4 |18.7 |2.95 | 5 | − 5.9| + | | | | | | | + | 18.30 |36.7 |16.3 |1.53 | 3 | − 14.2| + | | | | | | | + |Mai 18 — 5 |20.2 |10 |3.09 | 18 | − 5.3| + | | | | | | | + | 10.30 |35.6 |17 |3.22 | 7 | − 4.7| + | | | | | | | + | 13.30 |40.6 |18.4 |2.34 | 4 | − 8.9| + | | | | | | | + | 14.45 |39.5 |17.5 |1.73 | 3 | − 12.7| + | | | | | | | + | 16.10 |39.2 |17.3 |1.48 | 3 | − 14.6| + | | | | | | | + | 18 |36.5 |17 |2.65 | 6 | − 7.3| + | | | | | | | + |Mai 19 — 4 |22.7 |14.6 |7.47 | 36 | 7 | + | | | | | | | + | 5 |20.5 |13.2 |6.89 | 38 | 5.8| + +Signification des colonnes de ce tableau : + +_t_ = la température de l’air, en degrés centigrades. + +_t′_ = la température du thermomètre mouillé, en degrés centigrades. + +_e″_ = la pression en millimètres de la vapeur d’eau, c’est-à-dire, +l’humidité absolue. + +_F_ = la pression relative (100 = saturation), en d’autres termes, +l’humidité relative. + +_T_ = la température à laquelle il faudrait abaisser l’air pour obtenir +de la rosée. + + +Les températures _t_ et _t′_ étaient prises au moyen d’un thermomètre- +fronde qui avait été mis à notre disposition, avec beaucoup d’autres +instruments, par l’Observatoire royal d’Uccle. Aussitôt après avoir +déterminé la température de l’air (_t_), j’entourais la boule d’une +mousseline imbibée d’eau et je faisais de nouveau tournoyer +l’instrument[4]. + +Les chiffres des trois colonnes _e″_, _F_ et _T_ ont été calculés par M. +Jean Vincent, météorologiste à l’Observatoire d’Uccle, d’après les +données thermométriques. + + +Quelques mots d’éclaircissements au sujet de nos observations. + +Pendant que, tout au début du simoun, nous étions couchés près du poste +optique de Khaldiet, le 17 mai, de onze à deux heures, la température +était déjà élevée, mais la quantité de vapeur d’eau était restée +notable. C’est plus tard seulement, quand toute l’humidité eut été +balayée par le simoun brûlant, que le degré hygrométrique se mit à +décroître, pour tomber à 3 %, le soir, quand nous campions dans les +_Salsola_. Si, à ce moment, on avait voulu précipiter sous forme de +rosée la vapeur d’eau contenue dans l’air, il eût fallu la refroidir à − +14°, c’est-à-dire qu’on aurait obtenu, non de la rosée, mais du givre. + +Pendant la nuit, calme plat. Le sol et les plantes émettent de la vapeur +d’eau : le matin, la quantité absolue d’humidité (_e″_) a doublé. Puis, +le simoun reprend, et graduellement l’humidité baisse jusque vers cinq +ou six heures de l’après-dîner. Quand nous étions à El Bôr, le vent, +encore violent, était devenu moins sec, ce qui faisait présager la fin +de la tourmente. + +Le lendemain, 19 mai, l’air de nouveau chargé de vapeurs, était revenu à +un degré hygrométrique qui est normal pour le désert. + +Certes, la série d’observations que nous venons de relater est +exceptionnelle, même au Sahara ; si une semblable sécheresse se +continuait quelques semaines, tout serait inévitablement grillé. +Pourtant on constate parfois un degré hygrométrique encore plus bas. +Ainsi, le 23 mai, à midi, pendant que nous serons dans le désert rocheux +au N. W. de Ouargla, nous observerons une température de 33° (_t_), +alors que le thermomètre mouillé ne marque que 14°2 (_t′_), ce qui +correspond à une pression absolue de 0,75 mm. (_e″_) et à une humidité +relative de 2 % (_F_) ; à ce moment, le point de rosée (_T_) est à − +22°7. Ajoutons qu’à diverses reprises on a signalé, dans le Sahara, une +humidité nulle. Ceci ne signifie pas qu’aucune vapeur n’existât en ces +moments dans l’atmosphère, mais simplement que les instruments, quelques +sensibles qu’ils fussent, étaient incapables de déceler les faibles +traces de vapeur. « Alors les lèvres se gercent, les ongles cassent +comme du verre, l’encre sèche dans la plume, tous les objets en bois ou +en corne se contractent, et l’on a vu des miroirs éclater sous la +pression de leur cadre. » (Schirmer, =1893=, p. 64.) + + +Nous nous remettons en route. On se rend bien compte maintenant des +effets du simoun sur la végétation. Des touffes de Drîn ont été enfouies +jusqu’aux inflorescences. Les _Euphorbia Guyoniana_ laissent pendre +leurs rameaux fanés : l’apport d’eau par les racines n’a pas pu se faire +assez vite pour compenser les pertes. Les dernières plantes annuelles +sont rôties. L’effet le plus désastreux est celui qu’ont subi les +_Limoniastrum Guyonianum_. Le simoun a enlevé le sable sur le versant +méridional des mottes, et dénudé les rameaux. Ceux-ci, brusquement mis +en présence de l’air, ont été desséchés par le vent torride et ne +portent plus que des feuilles ratatinées. + +Il n’y a plus qu’une demie journée de marche avant Ouargla. Tantôt nous +traversons les sebkha, échelonnés dans le lit de l’oued Mya ; tantôt il +faut grimper sur de hautes dunes, aussi tristes que celles du Souf. Ces +dunes, très mobiles, sont une menace perpétuelle pour les oasis établies +entre elles, et même pour la ville de Ouargla. Les autorités militaires +y ont fait semer du Drîn, espérant que les longues racines de la +Graminacée maintiendront le sable. Les résultats ne sont pas très +encourageants : le Drîn a des rhizomes beaucoup moins traçants que +l’Oyat, tant employé en Europe pour fixer les dunes littorales. + +Tout à coup, au delà de l’océan de dunes et du vaste sebka parsemé de +plaques salines, les deux minarets blancs de la ville se dressent par +dessus les palmes. + +Deux journées employées à parcourir l’oasis et à faire visite aux +officiers et aux Pères Blancs. Nous recueillons de nombreux +renseignements sur les mœurs des habitants. Ouargla avec ses rues +étroites, en partie voûtées, a une population fort mêlée où dominent les +Nègres et les Aratins, noirs également, dont les femmes, tout comme les +Négresses, aiment à se parer de cauris. + +En automne, des milliers de Nomades, surtout des Châmba, affluent vers +Ouargla, et établissent sur les hauteurs voisines une ville de tentes, +bien plus populeuse que la ville fixe. Depuis plus d’un mois, ils ont +levé leurs campements pour s’éparpiller sur le désert. Chaque tribu +possède dans le Sahara un immense « territoire de parcours », sur lequel +elle fait paître ses troupeaux. Les montagnes sont trop éloignées, et +les Châmba sont bien obligés de chercher dans le désert même des +contrées renfermant quelques points d’eau et où l’herbe est moins brûlée +qu’ailleurs. A l’époque de la maturité des dattes, ils reviennent vers +les oasis. Ils se prétendent les légitimes propriétaires du sol et +exigent que les malheureux Oasiens, rendus pacifiques par les +occupations agricoles, leur remettent, pour prix de la location, les +quatre cinquièmes de la récolte ; d’où le nom de _khammès_ (hommes au +cinquième), qu’on donne aux cultivateurs. Exactions au détriment des +Sédentaires, razzias organisées contre les caravanes et contre les +tribus voisines, voilà ce qui compose toute l’existence des Châmba. De +quoi vivraient, somme toute, ces Nomades faméliques s’ils devaient +renoncer à leurs brigandages. Les produits de leurs troupeaux sont par +trop insuffisants : le désert ne nourrit pas les peuples pasteurs, +pourtant bien clairsemés, qui errent à sa surface. + +Du haut d’un minaret, nous contemplons la ville. (Voir phot. 15.) +Ouargla occupe le centre d’un grand sebkha entouré d’une falaise +rocheuse verticale. A nos pieds s’étend la ville, entièrement construite +en briques crues. Les minarets eux-mêmes, hauts de vingt-cinq mètres, +sont faits en boue durcie au soleil. Il faut que la réputation d’aridité +du climat saharien soit solidement établie, pour qu’on ose construire +les maisons et les mosquées en une matière aussi peu résistante à la +pluie. — Autour de la ville s’étend l’oasis avec plus d’un demi million +de Dattiers. C’est encore à l’heure actuelle, l’une des plus importantes +du Sahara occidental. Mais sa déchéance est prochaine. Malgré les +nombreux puits artésiens qui ont été forés, les arbres dépérissent faute +d’eau. Déjà, ceux qui occupent le bord de l’oasis ne sont plus que des +mâts que surmontent deux ou trois palmes flétries. Ils vivotent encore, +mais n’ont plus la force de fleurir. Et pourtant cette contrée a été +jadis occupée par un fleuve qui s’est creusé un lit large et profond, et +qui a déposé d’épaisses couches de vase. Que sont en somme les falaises, +hautes de plus de cent mètres, qui limitent de toutes parts l’horizon, +sinon les rives escarpées de cet ancien fleuve ? Et l’étendue plate qui +étale son vide au delà des Palmiers agonisants ? C’est un fond de lac, +en partie comblé par les alluvions argileuses que l’oued Mya amena des +montagnes de l’Ahaggar. L’oued Mya, cherchant un refuge contre le +soleil, n’a gardé qu’un cours souterrain. Mais les pluies deviennent de +plus en plus rares, et cette nappe artésienne elle-même s’épuise chaque +jour davantage..... + + + + + =3. — Le désert pierreux.= + + +Ce matin, nous sommes remontés sur nos mulets. Devant nous se dresse la +falaise qu’il s’agit de gravir. Elle limite le _hamâda_, plateau +pierreux sur lequel nous allons voyager pendant dix jours. Vu de +Ouargla, l’escarpement semblait uni et régulier ; de près, on constate +qu’il est tout raviné. Une foule de torrents dévalant du hamâda, au +temps jadis, l’ont découpé en massifs isolés qui, lentement, se sont +éboulés dans le cours des siècles. Les uns ont pris l’aspect de cônes à +sommet arrondi ; les plus larges se terminent encore par une table +horizontale aussi élevée que le grand plateau voisin. Quand ces collines +d’érosion sont tout à fait séparées les unes des autres, elles reçoivent +le nom de _gour_ (sing. _gara_.) + +Avec mille précautions, chameaux et mulets se sont hissés sur le hamâda. +Tout de suite on se sent dans un pays neuf, bien différent du désert +« alluvial » et du désert « éolien », que nous avons parcourus jusqu’à +présent. Dans le premier la couche superficielle est constituée par des +sédiments fluviaux. Cette formation porte le nom de _reg_. Les anciens +fleuves ont apporté dans les fonds les galets, les graviers et l’argile, +résultant de la trituration des roches dans lesquelles ils ont creusé +leur lit. Mais depuis des siècles, les rivières sont taries et n’ont +plus qu’un faible écoulement souterrain. En l’absence d’érosion et de +sédimentation actuelles, le reg ne subit d’autres changements que ceux +qui proviennent des fluctuations de l’eau souterraine (voir p. 210 et +phot. 5) : il se sale ou se dessale suivant les saisons, mais son modelé +reste immuable. Tout autres sont les conditions dans le désert éolien. +Sauf dans les régions où les matières salines du sous-sol viennent +agglutiner les grains de sable (voir p. 253 et phot. 14), l’erg a un +modelé essentiellement instable : jamais une dune n’a de configuration +permanente et définitive. Le vent, seul maître de la région, s’empare du +sable mobile ; il édifie les collines, puis il les échancre, les rase, +et les porte plus loin. + +Mais d’où vient le sable ? Quelle est la force qui émiette les pierres +et qui en fait le jouet des vents ? C’est le soleil. « Après l’air et +les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les +dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer +que la mort. » (Hughes Le Roux, =1895=, p. 163.) Sous l’action des +effroyables variations de température, les rochers eux-mêmes sont tirés +de leur inertie. En été, leur température superficielle dépasse souvent +70° ; en hiver, elle s’abaisse à − 7°. Tour à tour dilatées et +contractées, les pierres finissent par se fendre (voir phot. 1) ; des +blocs se détachent, qui soumis aux mêmes conditions, se morcellent et se +pulvérisent de plus en plus. + +Le vent se charge de trier les produits de la désagrégation. Les fines +poussières sont emportées jusqu’au-delà des limites du désert : on a +observé des pluies de « poussière rouge », saharienne, jusque dans les +îles Canaries. Le sable, trop lourd pour que les courants atmosphériques +le soulèvent très haut, peut néanmoins être entraîné au loin ; mais sa +migration se fait lentement, de proche en proche. Auprès de chaque +obstacle, le vent dépose une partie de ses sédiments arénacés, première +ébauche d’une dune. Le sort des monticules dépend des conditions +extérieures : parfois leur croissance est très limitée (voir p. 212 et +phot. 6) ; ailleurs ils atteignent une élévation de plus de cent mètres. +(Voir p. 243 et phot. 11 et 12.) Quelles que soient les dimensions des +dunes, à chaque coup de vent, une partie de leurs matériaux s’envole +plus loin. + +Les gros éclats de pierre restent en place. Quand ils viennent de se +détacher, leurs angles sont tellement coupants qu’on est souvent obligé +de mettre des chaussures aux chameaux. Mais le sable chassé par les +rafales a bientôt fait d’émousser les tranchants. La mitraillade par les +grains quartzeux sculpte littéralement la pierre. Les fragments prennent +un aspect et un toucher particuliers. Si la pierre a une structure +homogène, si c’est par exemple du calcaire, elle garde sensiblement sa +forme primitive, mais toutes les petites aspérités s’effacent, et elle +se polit complètement. Les roches à texture hétérogène gagnent une +surface polie, inégale, rappelant celle d’un noyau de pêche, sur +laquelle les parties les plus dures forment un dessin en relief, limité +par des creux correspondant aux éléments moins résistants qui ont été +sculptés davantage. + +On remarquera qu’ici, dans le désert « déflatoire »[5] aussi bien +qu’ailleurs, la sécheresse de l’air est un facteur essentiel. Elle fige +dans son immobilité la surface du désert alluvial, elle permet au vent +de bouleverser sans répit les dunes ; c’est encore elle qui provoque +l’éclatement de la pierre. On sait, en effet, que la vapeur d’eau +fonctionne comme un écran qui arrête les rayons calorifiques : elle +empêche le sol de s’échauffer outre mesure pendant le jour, et retient +durant la nuit la chaleur qui tend à rayonner dans l’espace. Dans le +Sahara, cet écran de vapeur fait défaut et la roche passe successivement +par les extrêmes de froid et de chaud. + +Selon que le morcellement des pierres est plus ou moins avancé, on +rencontre sur le hamâda des régions qui sont simplement craquelées, +d’autres qui sont couvertes de débris à angles vifs, ou d’éclats déjà +usés et polis par le frottement du sable. + +Mais si, sur le hamâda, le soleil et le vent sont à présent seuls en +cause, l’érosion par les cours d’eau a également eu son heure. Le désert +que nous traverserons d’ici à Settafa, sur un parcours d’environ trois +cents kilomètres, a été entaillé par de nombreuses rivières. De même que +dans le pays de dunes, c’est la disposition des vallées qui, pour les +Arabes, caractérise la région. Elle a reçu le nom de « Chebka » +(filet) : les rivières tortueuses qui la sillonnent ont été assimilées à +un filet qui aurait été déposé sur le plateau et qui s’y serait +incrusté. + + +Sur ces vastes espaces privés de terre, l’eau de pluie ne peut que +ruisseler à la surface du sol ou bien se perdre dans les crevasses, sans +se collecter nulle part. La végétation y atteint son maximum de +maigreur. Tout lui manque à la fois : ni eau, ni terre. + +A part l’_Aristida floccosa_ et une ou deux autres plantes sabulicoles, +la flore du hamâda est très spécialisée : elle se compose presque +uniquement de petits arbrisseaux à feuilles et à tiges velues. Pendant +toute la première journée de marche, nous ne voyons guère que l’_Erodium +glaucophyllum_, herbe malingre dont les fruits ont presque huit +centimètres de longueur, et l’_Anthyllis sericea_, minuscule arbuste +globuleux, de trente ou quarante centimètres de hauteur. + + +Le vent s’est mis à souffler. L’horizon et le ciel sont déjà obscurcis +par les fines poussières. Des traînées de sable serpentent sur le sol. +Auprès de chaque pierre, dans les touffes d’herbe, au fond de légers +creux, des dunes microscopiques s’édifient. Les feuilles raides +d’_Aristida floccosa_ crépitent sous le choc répété des grains. + +Tout à coup nous arrivons au bord supérieur d’un escarpement. C’est la +rive d’un oued. Tant bien que mal nous descendons la falaise. On se rend +compte ici de l’action érosive des rafales chargées de grains quartzeux. +Sans répit, d’énormes vagues de sable battent en brèche le pied de la +muraille rocheuse. Celle-ci est littéralement affouillée : on dirait une +falaise littorale minée par les flots. Plus haut l’érosion éolienne a +opéré la dissection de l’escarpement : les bancs de roches dures, — le +squelette de la falaise, — sont restés intacts ou n’ont subi que le +polissage, tandis que les couches moins résistantes ont été profondément +excavées. Il se produit ainsi des crénelures du plus singulier aspect. + +Nous sommes à présent sur le sable qui a envahi l’oued. Aussitôt la +flore change de caractère : l’_Ephedra alata_, le Drîn, le _Calligonum +comosum_, l’_Euphorbia Guyoniana_ et les autres espèces arénicoles +occupent le terrain. + +Le vent fait rage, et nous sommes heureux de nous réfugier dans le +caravansérail de Mellalah. Quelques heures plus tard, le calme est +revenu, et nous sortons pour faire un bout de promenade. L’admiration +nous cloue surplace. Avec le chott Melrhir et les dunes du Souf, le site +de Mellalah est ce que nous avons vu de plus grandiose depuis que nous +sommes dans le Sahara. D’un côté surgit la falaise par où nous sommes +descendus ; les anciens torrents l’ont déchiquetée ; les rafales de +sable découpent des bandes horizontales sur les flancs de chaque gara. — +Derrière nous, tout l’horizon est bouché par une dune, une seule, +beaucoup plus haute et plus large que les plus grandes que nous ayons +vues dans le Souf. Il est fort difficile d’évaluer la hauteur d’une +montagne, mais je pense rester en dessous de la vérité en estimant +celle-ci à deux cent cinquante mètres. Et quelle forme étrange ! De son +sommet partent de nombreuses arêtes qui rayonnent dans toutes les +directions et qui, plus bas, se bifurquent plusieurs fois de suite. + +Ailleurs, les sables qui encombrent l’oued s’écartent, et nous voyons +briller sur le lit de la rivière une couche éblouissante de blancheur. +C’est du gypse, dont les cristaux usés par le sable forment une immense +table d’une horizontalité parfaite. Sur le gypse, quelques traînées de +sable ont été fixées par la végétation : _Retama Raetam_, _Aristida +pungens_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Traganum nudatum_, _Anabasis +articulata_, _Ephedra alata_. La flore, comme on le voit, est celle du +sable légèrement salé. Mais une sélection très stricte y a été opérée : +il n’y a ici que les espèces à racines traçantes ; celles qui ont des +racines plongeantes (par exemple, _Calligonum comosum_ et _Euphorbia +Guyoniana_) ne pourraient pas vivre dans ces minces nappes de sable, +posées sur du gypse imperméable aux racines. + + +Toute la journée du lendemain se passe sur le hamâda. Au début il y a +encore des _Anthyllis sericea_. Mais peu à peu les buissons deviennent +plus rares, ne laissant plus que de tristes plantes, chétives et +malingres. Leur teinte verte est masquée sous un dense revêtement +pileux. Le voyageur qui passe à la hâte et jette sur le désert un coup +d’œil superficiel, ne se douterait pas que le plateau pierreux porte une +végétation quelconque, tant elle est misérable, clairsemée et incolore. +Citons le _Halogeton alopecuroides_, Salsolacée charnue à feuilles +cylindriques, pâles, terminées par une soie blessante ; — le _Herniaria +fruticosa_, dont les organes aériens sont presque entièrement scarieux ; +— un _Helianthemum_ à feuilles très velues, dont les bords s’enroulent +en dessous ; — le _Fagonia microphylla_, Zygophyllacée fauve, toute +garnie de poils glanduleux ; ses feuilles ne se composent guère que des +stipules épineuses et du pétiole : les folioles sont très petites et +charnues ; — le _F. glutinosa_, avec des limbes foliaires bien +conservés, mais disparaissant également sous les glandes ; — +l’_Argyrolobium uniflorum_, Papilionacée presque aphylle, à poils +soyeux-argentés ; — l’_Asteriscus graveolens_, Compositacée frutescente +à rameaux bifurqués et à feuilles velues-soyeuses ; — enfin, le _Deverra +chlorantha_ (voir phot. 1), l’une des rares plantes glabres du hamâda, +une Ombellacée dont les feuilles ne sont plus représentées que par deux +ou trois courts segments capillaires. M. le lieutenant Pein, chef du +poste de Ouargla, nous l’avait déjà signalé : « C’est un jonc à odeur de +persil, auquel les Arabes donnent le nom de Gheza. Ils assurent que les +chameaux qui en mangent deviennent aveugles. » Notre curiosité était +piquée. Les chameliers ont soin de chasser leurs bêtes loin de la +redoutable herbe, mais chaque fois que nous en avons l’occasion, nous +laissons les chameaux brouter tout à leur aise. Quelques jours plus +tard, nous faisons remarquer que le Gheza ne les a pas rendus aveugles. +Le fait est patent, mais il n’ébranle pas la foi des chameliers : ils +continueront à soutenir que le Gheza est une plante diabolique. Tapez +sur une superstition, vous l’enfoncez davantage. + +La flore reste la même pendant la plus grande partie de la journée +suivante. Nous avons dû partir en pleine nuit, vers trois heures du +matin, car l’étape est aujourd’hui de 57 kilomètres, la plus longue de +tout le voyage. Nous cheminons frileusement enveloppés dans les cabans. +De temps en temps une détonation nous arrache à nos rêveries : c’est un +bloc de pierre qui éclate par l’effet de la contraction. Quand le soleil +se lève, le désert nous apparaît aussi nu que la veille. Toujours les +mêmes plantes pâlottes, hâves, qu’on n’aperçoit que lorsqu’on se donne +la peine de les chercher. Nos chameaux poussés par la faim, se débandent +à chaque instant, pour courir vers quelque maigre _Aristida floccosa_. +Il faut voir comme ils vous déplument la touffe en deux coups de lèvres. + +Voici que la flore s’embellit. Sur le sable qui s’est déposé çà et là +entre les pierrailles, poussent de petits buissons globuleux de +_Rhanterium adpressum_, une Compositacée que nous avons déjà rencontrée +dans le Souf. Nous sommes enchantés : on _voit_ de nouveau des végétaux. +Ils ne sont certes pas attrayants, avec leurs rameaux cotonneux et leurs +feuilles minuscules, mais enfin, en y regardant de près, on distingue +parmi les rameaux desséchés quelques capitules jaunes, — et cela paraît +merveilleux que des arbustes puissent vivre et même fleurir au milieu de +cette désolation. Faut-il que la plante s’accroche à l’existence, pour +s’obstiner à croître et à se reproduire sous le climat délétère de la +Chebka ! + +Nous ne pouvons pas songer aujourd’hui à faire dresser la tente. Le +guide nous accorde à peine le temps de descendre de mulet pour déjeuner, +pendant que les chameaux, pas même déchargés, vaguent dans le désert à +la recherche d’une herbe problématique. Autour de nous, les +_Rhanterium_, posés sur le sol comme des verrues grises, paraissent de +plus en plus petits à mesure qu’ils s’enfoncent dans le lointain ; puis +l’œil ne les distingue plus, et leur présence ne se révèle que par la +teinte blanchâtre qu’ils donnent au désert ; et au delà des dernières +ondulations du plateau, on se les représente encore, toujours pâles et +tristes. Sur ce paysage lugubre, une lumière ardente tombe d’un ciel +trop bleu. C’est vraiment « le ciel sans nuages, au-dessus du désert +sans ombre. » (Fromentin, =1896=, p. 11.) On dirait que la vie s’est +retirée de cette solitude. Aucun son ne vient rompre le silence +accablant. Rien ne bouge. Serpents et lézards sont assoupis derrière les +touffes d’herbes. Pas un oiseau ne chante ; pas une mouche ne +bourdonne ; les fourmis elles-mêmes sont rentrées sous terre, et peu +soucieuses de rôtir au soleil, s’occupent de travaux domestiques. Un +thermomètre placé dans la traînée de sable qui recouvre une pierre, +s’élève à 67°. Et pourtant de nombreuses plantes (_Herniaria fruticosa_, +_Erodium glaucophyllum_, _Fagonia glutinosa_, etc.) laissent reposer +leurs rameaux sur le sol brûlant. Si encore elles pouvaient transpirer : +dans un air qui ne contient que 2 % d’humidité (voir p. 273), la +déperdition de la chaleur serait rapide. Seulement elles meurent de +soif, et font tout au monde pour empêcher l’évaporation. Comment donc le +protoplasme fait-il pour n’être pas coagulé par la chaleur ! + +Les tempes nous battent avec violence quand nous remontons en selle. +Nous nous laissons aller inertes, au pas caboté de nos mulets. Mais +voici une chose qui nous fait lever la tête : un cadavre de chameau qui +s’est desséché en entier. Bien souvent, tant dans El Erg qu’ici, nous +passons à côté de dépouilles d’animaux qui se momifient sur place, sans +avoir été rongées. Nous en faisons l’observation à Abdallah. « A Biskra +les cadavres sont tout de suite déchirés par les fauves ; pourquoi ceux- +ci restent-ils intacts ? » Et Abdallah de répondre : « Où donc les +chacals et les hyènes iraient-ils boire ? » De fait, il n’y a pas à +cinquante ou cent kilomètres à la ronde, une seule mare ou rivière à +laquelle des animaux puissent se désaltérer. C’est assez dire que le +fameux lion du Sahara est un mythe. Non, les seuls animaux du désert +sont ceux qui ne connaissent pas la soif : des Arthropodes extrêmement +variés, des Reptiles, quelques Oiseaux, et parmi les Mammifères, des +Rongeurs (Lièvre, Gerboise, Gerbille, etc.), la Gazelle, un Renard et le +Fenec. Les espèces domestiques ont dû également s’adapter à la +sécheresse. Les Chèvres qui paissent dans le désert ne se désaltèrent +que tous les trois ou quatre jours. En cette saison, les Dromadaires +restent facilement huit jours sans boire, à condition, bien entendu, +qu’ils aient du fourrage vert. L’adaptation du Dromadaire au désert +présente ceci de particulier qu’en plein été l’animal peut se passer de +liquide pendant une vingtaine de jours de suite ; tandis qu’en hiver, la +saison où l’eau est plus abondante, il boit tous les quatre ou cinq +jours. On sait que dans son estomac, il peut mettre en réserve une +centaine de litres d’eau. + +Mais s’il est vrai que les animaux sauvages ne boivent jamais et que les +animaux domestiques ne boivent guère, leurs tissus contiennent néanmoins +une certaine quantité d’eau. Où la prennent-ils ? Chez les plantes +évidemment. Ne sont-elles pas les seuls organismes capables d’extraire +du sol les particules d’eau qui s’y trouvent cachées ? + +Un exemple emprunté à la biologie générale précisera davantage notre +pensée. A l’exclusion de tous les autres organismes, les plantes +pourvues d’une chromophylle ont le pouvoir d’extraire de l’atmosphère le +carbone qui s’y trouve sous la forme d’anhydride carbonique et de +combiner ce carbone à d’autres éléments pour élaborer l’infinie variété +des substances protoplasmiques. Le règne animal, ne jouissant pas de +cette faculté d’assimilation du carbone, vit tout entier aux dépens du +règne végétal. Ainsi que me le faisait remarquer mon compagnon, M. +Lameere, quelque chose d’analogue se passe ici pour l’eau. Les végétaux +vont la puiser dans le sol, soit qu’elles exploitent les couches +profondes, comme c’est le cas pour les plantes à longues racines +pivotantes (voir p. 242), soit qu’elles utilisent plutôt les pluies +fortuites, comme le font les espèces éphémères et celles dont les +racines s’étalent tout près de la surface du sol (voir p. 237). Les +animaux herbivores mangent la plante et, avec elle, les liquides ; puis +ils deviennent la proie des carnivores. + +Ce que nous venons de dire de l’eau s’applique aussi aux matières +minérales dont les animaux ont besoin. D’ordinaire l’eau des boissons +introduit dans l’économie une certaine portion des substances +inorganiques ; dans le Sahara elles ne peuvent parvenir à l’animal que +par l’intermédiaire des végétaux. Mais laissons de côté les matières +minérales pour ne nous occuper que de l’eau. + +On a vu de quelle façon elle arrive dans les organismes. Mais ceux-ci +transpirent : pendant toute la durée de la vie, ils dégagent dans +l’atmosphère le liquide péniblement acquis. De sorte qu’à la perte d’eau +que le sol du désert subit par son évaporation propre, il faut encore +ajouter la transpiration de tout ce qui vit à sa surface. Ce n’est pas +tout : les cadavres contiennent également de l’eau ; de même, les +excréments des animaux. Voilà une nouvelle portion du précieux liquide +soustraite à la circulation vitale. + +Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’eau des détritus est +irrémédiablement perdue. Les déjections fraîches, ainsi que les +cadavres, sont activement recherchés par de nombreux Insectes +coprophages et nécrophages. Les quelques rares Champignons saprophytes +du désert en prennent aussi une part. Enfin, les détritus qui se sont +désséchés par une longue exposition à l’air, ne sont pas pour cela +inaptes à nourrir certains organismes. A la vérité, ils ne contiennent +plus d’eau libre, mais les molécules complexes qui les constituent +renferment de l’hydrogène combiné au carbone, à l’azote, à l’oxygène, au +soufre, etc. Chaque fois qu’un être oxyde un hydrate de carbone, une +matière albuminoïde ou quelque autre corps organique, l’hydrogène se +combine généralement à l’oxygène pour former de l’eau. Si cette source +d’eau n’a aucune importance pour les animaux qui peuvent boire de l’eau +liquide, il n’en est pas de même pour les Insectes qui ne se nourrissent +que de crottins secs, et qui en sont réduits à extraire l’hydrogène des +combinaisons où il est engagé. L’absorption intramoléculaire d’eau, +n’est pas sans analogie avec le processus par lequel la Levure de bière +arrache l’oxygène au glycose. + +Somme toute, cette oxydation de l’hydrogène intramoléculaire ne +constitue pas un gain d’eau pour l’ensemble des organismes +déserticoles : l’hydrogène provient en dernière analyse de l’eau que les +plantes ont puisé dans le sol. Après une longue série de +transformations, les molécules hydrogénées échouent dans des excréments. +D’ici elles passent dans l’économie d’un Insecte. Finalement +l’hydrogène, complètement oxydé, revient à son état initial et, sous +forme de vapeur d’eau, retourne à l’atmosphère. + +Comment le cycle biologique de l’eau dans le désert va-t-il se fermer ? +De quelle manière, la plante, et après elle les animaux, récupèrent-ils +l’eau qu’ils perdent sans relâche par suite de la transpiration ? + +La majeure partie de l’eau dérive de l’atmosphère. En hiver la pression +atmosphérique est forte. Le ciel reste serein durant de longues +semaines : les vents se dirigent du centre du Sahara vers la périphérie. +Ce n’est pas de cet air très sec, descendu des hautes régions de +l’atmosphère, qu’on peut attendre de la pluie. Pendant l’été les +conditions barométriques sont tout autres. Il y a maintenant sur le +Sahara une aire de basses pressions ; l’anticyclone a fait place à un +cyclone, qui naturellement aspire l’air des régions voisines. Les vents +qui soufflent sur le Grand Désert sont chargés de vapeur d’eau, +puisqu’ils viennent de l’océan Atlantique, de la Méditerranée, de +l’océan Indien et des grandes forêts équatoriales de l’Afrique. Ces +courants humides de l’été amènent-ils la pluie ? Nullement. Le Sahara +est devenu une fournaise ; son contact surchauffe l’atmosphère et +augmente, par cela même, sa capacité de contenir de la vapeur d’eau. +L’air qui arrive humide devient donc très sec : loin d’apporter de la +fraîcheur, le vent enlève encore de l’eau à la terre déjà si aride. + +Mais alors, quand donc pleut-il ? Lors du renversement des saisons, au +moment où par hasard un courant froid heurte une couche d’air humide et +détermine la condensation de sa vapeur. Les pluies sont donc +nécessairement inconstantes : parfois copieuses, le plus souvent presque +négligeables. On serait certes au-dessus de la vérité en admettant que +le Grand Désert reçoit 15 centim. de pluie par an. La rosée est encore +moins abondante. Pour notre part, du 1r avril au 15 juin, nous l’avons +observée une ou deux fois. Peut-être faut-il tenir compte de la vapeur +que certaines plantes peuvent condenser à la faveur de leurs sels +déliquescents (voir p. 212) et de celle qu’absorberaient certains poils. +(Voir p. 263). Est-elle assez précaire, assez insignifiante, l’eau que +l’atmosphère cède au désert ! Et pourtant c’est elle qui entretient la +vie, surtout en alimentant les nappes souterraines ; car les quelques +rivières qui descendent des montagnes voisines du Sahara sont aussitôt +bues par le sol avide d’humidité et leur influence ne se fait sentir que +le long de la lisière. + +On peut représenter par le schéma de la page suivante la circulation +vitale de l’eau dans le désert. + + +Si nous pouvions faire la somme de l’eau qui est évaporée dans +l’atmosphère par le sol et par les êtres vivants, pour la comparer à +celle que les précipitations atmosphériques et les rivières apportent à +la terre, nous constaterions certainement que le premier chiffre est de +loin le plus considérable. En d’autres termes, l’apport d’eau ne balance +pas les pertes. Un jour viendra, jour lointain à la vérité, où toute vie +sera devenue impossible dans le Sahara désormais tari. + +Dans un pays où les animaux dépendent complètement du règne végétal, non +seulement pour la nourriture solide, mais encore pour leur eau, où toute +molécule liquide qui existe dans le sang d’un carnassier a passé au +moins pas l’économie d’une plante et par celle d’un herbivore, la lutte +entre les animaux et les végétaux doit être plus acharnée que partout +ailleurs. + +[Illustration] + +Les herbivores sont exclusivement des Insectes et quelques Vertébrés. +Aucune partie du végétal n’est à l’abri des Insectes. Les racines sont +rongées par des larves de Coléoptères. De nombreuses galles se +développent sur les rameaux. Citons parmi les plus caractéristiques : +une galle de Diptère sur _Ephedra alata_ ; une galle de Pucerons sur +_Anabasis articulata_ ; une galle de Microlépidoptère sur _Limoniastrum +Guyonianum_. Quant aux graines, elles logent si souvent des Insectes, +que nous avons eu énormément de peine à nous procurer, pour le Jardin +botanique de Bruxelles, des graines intactes et mûres de _Calligonum +comosum_, de _Henophyton deserti_, de _Farsetia aegyptiaca_ et de _F. +linearis_. + + +La Gazelle est le Vertébré sauvage contre lequel les plantes du Sahara +ont à soutenir la lutte la plus vive. Les Oiseaux peuvent être négligés, +tant ils sont rares. Seule, l’Autruche avait de l’importance comme +herbivore. Cet Oiseau n’existe plus à l’état spontané dans le Sahara +algérien. Sa disparition est toutefois fort récente, et en maints +endroits les débris de coquille de ses œufs émaillent le sable. + +En l’absence d’observations sur les moyens de protection contre les +Vertébrés sauvages, nous devons nous contenter d’annoter quelles plantes +sont mangées et quelles autres sont refusées par les chameaux et les +mulets de notre caravane. Du reste, à l’heure présente, les plantes du +Sahara algérien ont à craindre beaucoup plus les animaux domestiques que +les herbivores sauvages. + +Dans un instant nous allons avoir l’occasion d’étudier comment les +végétaux se défendent contre leurs ennemis. + + +Brusquement le plateau se creuse. Devant nous s’ouvre le lit ensablé de +l’oued Mzab, gai et verdoyant, large de plus d’un kilomètre. A dire +vrai, il faut être resté quelques jours sans voir de plantes vertes, +pour tomber en admiration devant la flore sabulicole du désert. Il +n’importe ; elle nous paraît merveilleuse. Séduits par la vue de +« l’herbe tendre », nos animaux dégringolent jusqu’au bas de la côte, et +sans perdre une minute, broutent goulûment. Ils ne font plus les +difficiles, maintenant que l’abstinence a aiguisé leur appétit, et ils +se jettent avec voracité sur des plantes qui étaient régulièrement +dédaignées dans El Erg, où le Drîn abonde. Les premiers arbrisseaux de +l’oued sont des _Ephedra alata_. Pas trop appétissants avec leurs +rameaux articulés, ligneux, sans une feuille, protégés par une épaisse +cuticule et par de la résine durcie ; quand le vent les secoue, ils font +un cliquetis comparable à celui d’osselets qu’on entrechoque. Mais ils +ont beau sonner comme s’ils étaient morts, « ventre affamé n’a pas +d’oreilles », et en un clin d’œil les chameaux les tondent jusque tout +contre le vieux bois. Or, comme les nombreuses caravanes qui vont de +Ouargla à Ghardaïa arrivent toutes ici après une longue diète, les +_Ephedra_ ont pris un aspect insolite : ce ne sont plus les arbrisseaux +tortus, aux branches embrouillées, que nous avons rencontrés dans El Erg +(voir p. 239) ; ils ressemblent plutôt aux buis en forme de boule, +soigneusement taillés au sécateur, tels qu’on les voit dans les jardins +de campagne. + +Et l’_Aristida pungens_ lui-même, en faveur duquel les herbivores +marquent une si grande préférence, n’est pas non plus un fourrage bien +savoureux. Ses feuilles sont raides, piquantes, fibreuses, imprégnées de +silice. Dans les steppes asiatiques, où il est fort répandu, il n’est +jamais mangé : les bestiaux y trouvent suffisamment d’autres herbes, +plus nourrissantes. Mais dans le Sahara, la disette fait qu’il est +avidement recherché : c’est à l’abondance de Drîn que le Nomade juge de +la valeur d’un pâturage. Bien plus ; on s’occupe de le propager par le +semis ; et nous avons vu dans les sables, aux portes de Tougourt, des +prairies artificielles qui ne se composaient que de cette Graminacée[6]. + +Ces faits montrent que les structures défensives des végétaux vis-à-vis +des herbivores n’ont qu’une valeur relative. Un moyen de protection qui +est excellent dans un pays où les animaux peuvent choisir leur +nourriture, est mis en défaut quand l’herbe est rare. D’ailleurs nous +avons déjà fait la connaissance d’une autre plante chez laquelle la +protection est devenue inefficace. Sur le reg, au Sud de Biskra (voir p. +217), les chameaux se gavaient de Guetaf (_Atriplex Halimus_). Cette +Salsolacée, dont les troupeaux font leurs délices dans le Sahara, est +très voisine du _Halimus pedunculatus_, qui habite les alluvions +fluviomarines de l’Europe occidentale ; en Belgique, il se trouve dans +le Zwijn et au chenal de Nieuport. Mais jamais il n’y est brouté : sa +saveur acerbe le défend suffisamment contre les herbivores, quand ceux- +ci ont à leur disposition une verdure mieux appropriée à leurs goûts. + +Certaines plantes restent pourtant indemnes de toute attaque, même dans +l’oued Mzab où la végétation est éternellement en conflit avec des +animaux sortant d’un long jeûne. Ce sont d’abord les végétaux pourvus +d’une puissante armure défensive, par exemple les touffes glauques de +_Cyperus conglomeratus_, aux feuilles scabres et coupantes, et le +_Pennisetum dichotomum_, une Graminacée aphylle (en ce sens que les +feuilles sont réduites aux gaines) ; ses chaumes raides, rameux, serrés +en grosses bottes, sont silicifiés autant que des bambous. Citons enfin +une broussaille bizarre, à rameaux divariqués, verts, terminés par une +forte épine ; pas la moindre trace de feuille ; en cette saison, pas non +plus de fleurs ; rien que des fruits globuleux, ailés, qui sont ligneux +et piquants comme le reste du végétal. Je n’ai pu le déterminer qu’à +Ghardaïa, où le hasard m’a mis en face d’un individu tardif, encore +garni de fleurs, et mon étonnement fut grand lorsque je m’aperçus que +c’est une Cruciféracée, le _Zilla macroptera_. Les chameaux font un +détour pour ne pas frôler ce disgracieux arbuste-hérisson. Dois-je +ajouter qu’ils n’essaient pas de le brouter ? + +Ils évitent aussi avec soin de manger le _Retama Raetam_ (voir p. 239 et +phot. 13) dont la saveur styptique rappelle celle du _Sarothamnus +scoparius_. Mais ils distinguent immédiatement du _Retama_, le _Genista +saharae_ qui lui ressemble pourtant beaucoup et qui, sans être +succulent, est néanmoins mangeable. Aussi, au milieu des _Retama_ dont +les longs rameaux flexibles continuent à se balancer au vent, les +_Genista_ n’ont-ils plus que des moignons effilochés. + +La majorité des plantes respectées par les herbivores doivent leur +immunité à la présence de substances toxiques, ou tout au moins +désagréables. Il en est ainsi de la Coloquinte (_Citrullus Colocynthis_) +et du _Phelipaea lutea_. Quand on voit sur le sable les fruits de la +Coloquinte, gros comme des oranges, ou les inflorescences gorgées d’eau +du _Phelipaea_, on est tenté de s’écrier : quelle aubaine pour nos +bêtes ! Erreur ; elles s’en écartent avec dégoût. L’amertume du chicotin +(le suc de la Coloquinte) est proverbiale ; quant au _Phelipaea_, qui +vit en parasite sur les racines de diverses plantes et dont les tiges +charnues, épaisses de trois doigts, atteignent une hauteur totale d’un +mètre, — il est très vénéneux. Abdallah nous raconte qu’en temps de +famine, — cela signifie : quand la disette est plus complète que de +coutume, — les Nomades vont les cueillir dans le désert ; quand nous +étions à El Oued, quatre hommes venaient de succomber à l’ingestion de +_Phelipaea_ qui n’avaient pas été suffisamment bouillis. + +Le dégoût salutaire qu’inspirent le _Cleome arabica_ et le _Haplophyllum +tuberculatum_ est dû à leur odeur fétide. Chez le _Haplophyllum_ les +glandes qui sécrètent l’essence odorante sont logées dans le parenchyme +assimilateur ; elles sont assez grosses pour faire saillie, comme des +pustules, à la surface de la feuille. Le _Cleome_ est bien la plante la +plus nauséabonde que j’aie jamais rencontrée ; il suffit d’un seul +individu pour empester l’air à dix mètres à la ronde. Les glandes +stipitées, répandues à profusion sur les tiges, les feuilles, les fleurs +et les fruits, sécrètent une substance visqueuse à laquelle se collent +des plumes d’oiseau, des fruits à aigrette, des pétales flétris, etc. + +D’autres espèces possèdent un latex âcre. Tels sont le _Daemia cordata_, +le _Convolvulus supinus_ et l’_Euphorbia Guyoniana_. La première est une +Asclépiadacée voluble, mais comme elle ne trouve pas dans le désert de +supports verticaux autour desquels elle puisse s’enrouler, elle y croît +toujours solitaire. Néanmoins ses tiges présentent encore la +circumnutation ancestrale, devenue inutile, et elles s’obstinent à se +contourner en hélice. Le _Convolvulus_ dérive également d’une plante +voluble. Dans le Sahara, ses rameaux rampent sur le sable avec ceux de +la Coloquinte, dont les vrilles héréditaires sont presque entièrement +atrophiées. Ces deux dernières plantes, — quoique ayant conservé +quelques-uns des caractères accessoires des lianes : ténuité de la tige, +longueur des entrenœuds, forme et disposition des feuilles, — se sont +débarrassées des structures spécialement destinées à assurer le +grimpement. + +Que ces considérations phylogéniques ne nous fassent pas oublier l’objet +de nos observations actuelles ; revenons aux adaptations défensives des +végétaux. Nous sommes bien placés ici pour juger l’efficacité des divers +moyens de protection : nous allons comparer aux chameaux de notre +caravane, ceux d’une tribu nomade qui sont mis au vert dans l’oued Mzab +depuis un mois. Alors que les nôtres ne font aucun choix et se bourrent +indistinctement de tout ce qui est mangeable, ceux qui paissent ici +depuis longtemps et qui ont déjà pu se refaire, dans leur bosse, une +provision de graisse, ne mangent que du bout des lèvres ; ils ne +consentent à brouter que l’_Aristida floccosa_, le _Helianthemum +sessiliflorum_ et le _Lithospermum callosum_. Il est pourtant une herbe, +qu’ils aiment plus que toutes les autres, qui est très commune, et que +malgré cela ils ne réussissent jamais à atteindre. C’est le +_Zollikofferia resedifolia_, une Compositacée Liguloïdée à capitules +jaunes, qui ne se rencontre jamais que dans les touffes d’_Euphorbia +Guyoniana_. Pour cueillir le _Zollikofferia_, les herbivores devraient +enfoncer le museau parmi les branches de la plante vénéneuse, et risquer +peut-être d’en arracher quelques fragments ; ils ne parviennent pas à +surmonter l’effroi que leur cause le latex irritant de l’Euphorbe. + +Dans El Erg, nos chameliers allaient eux-mêmes arracher la Compositacée +pour l’offrir comme friandise à leurs bêtes. L’Euphorbe remplit vis-à- +vis de la Compositacée le même office que les épouvantails qu’on plante +dans les champs de blé pour chasser les oiseaux. Le _Zollikofferia_ +appartient à la catégorie que M. Errera (=1886=, p. 88) appelle les +« plantes vassales », c’est-à-dire celles qui se mettent sous la +protection d’autres organismes. Je ne veux pas dire qu’il recherche les +touffes d’Euphorbe, mais uniquement que parmi les innombrables graines +de _Zollikofferia_ qui germent au hasard dans le désert, les seules qui +aient quelque chance de produire une plante adulte sont celles qui ont +été arrêtées par leur aigrette dans les branches serrées de +l’_Euphorbia_. + +Pendant que j’étudie sur le vif les effets de la sélection naturelle, la +caravane m’a depuis longtemps dépassé. Mais je n’aurai pas de peine à la +retrouver : quoique aucun chemin ne soit tracé sur le sable, rien n’est +plus aisé que de reconnaître la route que suivent d’habitude les +caravanes. Toutes les plantes quelques peu comestibles y ont été tondues +de près. Au milieu des _Aristida pungens_, des _Genista_, des _Ephedra_ +entièrement dépouillés, réduits à l’état de moignons informes, les +_Retama_, les _Euphorbia_, les _Daemia_, les _Haplophyllum_, les _Zilla_ +forment des touffes vigoureuses. En beaucoup de points les plantes +fourragères sont même broutées jusqu’à ce que mort s’ensuive, et les +espèces réfractaires subsistent seules. + +Nous n’allons pas suivre tous les méandres de l’oued Mzab. Notre guide +nous fait couper au plus court. Avant d’arriver au caravansérail de +Zelfana où nous passerons la nuit, nous grimpons plusieurs fois sur le +hamâda, pour redescendre aussitôt après dans le lit de la rivière. Nous +remarquons, à notre étonnement, que la flore du plateau rocheux est ici +plus riche qu’ailleurs. Pourtant la structure du terrain est la même, et +l’eau est tout aussi rare. Outre les plantes déjà connues, nous +récoltons : _Aristida ciliata_, _Zollikofferia mucronata_, _Gymnocarpon +fruticosum_, _Henophyton deserti_, _Salsola vermiculata_, _Helianthemum +eremophilum_, _Farsetia aegyptiaca_, _F. linearis_, _Marrubium deserti_, +_Teucrium Polium_, _Thymelaea microphylla_, _Artemisia Herba-alba_. A +l’exception de l’_Aristida_ et du _Zollikofferia_, toutes les autres +sont ligneuses. Le _Gymnocarpon_ (Caryophyllacée), le _Henophyton_ +(Cruciféracée) et le _Salsola_ ont des feuilles charnues. Le _Salsola_, +le _Helianthemum_ et toutes les espèces qui suivent ont une épaisse +garniture de poils tomenteux ; l’_Artemisia Herba-alba_, le Chih des +Arabes, en est chargé d’une façon toute particulière. Le _Thymelaea_ a +des feuilles très petites et l’assimilation s’effectue surtout par les +rameaux. Chez les _Farsetia_ (Cruciféracées) les feuilles manquent +totalement ; ces arbustes sont étranges, avec leurs rameaux grêles et +raides, désséchés en apparence, et revêtus d’une pubescence un peu +rosée ; on dirait un faisceau de minces fils métalliques recouverts de +soie, comme ceux qu’emploient les électriciens. + +Il est évident que ces plantes sont bien adaptées à vivre sur le hamâda. +Et la question se pose derechef : pourquoi donc manquent-elles dans les +régions que nous avons parcourues les jours précédents ? Observons +comment les animaux se comportent envers elles : presque toutes sont +mangeables. Dès lors on comprend pourquoi elles se localisent au +voisinage de la rivière : la végétation abondante de l’oued Mzab +détourne d’elles les herbivores ; quand ces derniers arrivent sur le +plateau, ils se sont déjà rassasiés de l’herbe relativement succulente +des sables, et n’ont que du mépris pour la maigre chère que leur +fournirait la flore des pierrailles. Mais que serait-ce si les plantes +étaient exposées à la pleine voracité d’animaux à jeun ! Sur la portion +du hamâda qui est comprise entre les boucles de l’oued Mzab, la +végétation est donc immunisée contre les herbivores par les « gras +pâturages » de l’oued. Ce moyen préventif rappelle un procédé +qu’utilisent les jardiniers pour garantir les carrés de légumes contre +les limaces : ils y plantent quelques laitues, confiants que les +Mollusques renonceront à toutes les autres plantes pour se porter vers +la laitue. + +Malgré la proximité de l’oued, les conditions ne sont plus les mêmes +autour du caravansérail de Zelfana, où de nombreuses bêtes de somme +viennent boire et se reposer. Ici, toutes les plantes comestibles ont +été éliminées pour ne laisser que celles qui sont réfractaires : +_Thymelaea microphylla_ et _Artemisia Herba-alba_. Jamais un animal, +quelque famélique qu’il soit, ne touche au _Thymelaea_. Quant au Chih, +les chameaux en broutent les brindilles desséchées, dans les cas +d’extrême détresse. + +On voit que la lutte est vive entre les animaux et les végétaux : l’eau +manque dans le Sahara, et les animaux ne peuvent se la procurer qu’en +dévorant les plantes. La sélection naturelle intervenant, ces dernières +s’arment pour résister aux attaques de leurs ennemis. Toutefois le +résultat final du conflit dépend de causes multiples : les plantes, +organismes essentiellement passifs, ne peuvent opposer aux assaillants +que des moyens dont l’efficacité varie avec l’état de jeûne ou de +satiété des herbivores. Dans El Erg où la profusion du fourrage permet +aux chameaux de faire bombance, toutes les plantes sabulicoles vivent +côte à côte. Mais quand l’herbe est rare et que la lutte atteint par +conséquent sa plus grande acuité, les espèces mal défendues finissent +par être complètement exterminées. Il ne subsiste alors que les végétaux +qui réussissent à se faire refuser : ceux qui sont trop durs ou trop +épineux ; — ceux qui sont toxiques ; — enfin ceux qui se mettent sous la +tutelle d’espèces bien armées. Rappelons aussi qu’un pâturage de bonne +qualité immunise à distance les plantes médiocrement comestibles. + +En résumé, ces observations nous indiquent que le conflit des plantes et +des herbivores joue un rôle important, et trop souvent négligé, dans la +géographie botanique des pays peu fertiles. + + +Pendant toute une journée nous remontons encore le cours de l’oued Mzab. +Pour éviter ses nombreux lacets, nous marchons alternativement sur le +hamâda avec ses malingres arbustes cendrés, et dans l’herbe presque +verte qui garnit le lit de la rivière. Vers le soir nous voyons enfin +apparaître, au fond de l’oued, les Palmiers d’El Ateuf, la première des +villes du Mzab. + +Les Mzabites, ou Beni Mzab, descendent des Berbères, peuple qui habitait +d’Algérie au moment de l’arrivée des Arabes. Refoulés par les +envahisseurs musulmans, ils se réfugièrent dans le Sahara et fondèrent, +au dixième siècle, une ville au S.-W. de Ouargla. Actifs et +intelligents, leur ville fut bientôt prospère. Mais ils s’étaient +convertis à une secte dissidente, celle des Kharedjites, partisans des +assassins d’Ali, le gendre du Prophète ; les Arabes orthodoxes prirent +prétexte de leur hérésie pour les déposséder et les chasser une seconde +fois. La ville fut détruite, et au treizième siècle ils vinrent +s’établir dans la Chebka. Ici, à l’abri de la formidable ceinture de +stérilité que leur fait le désert pierreux, ils ont bâti sept villes +florissantes, dont cinq se trouvent sur les rives de l’oued Mzab. + +Les vexations qu’ils ont si longtemps subies, et le mépris avec lequel +les Arabes les traitent encore à l’heure actuelle, les ont rendus +méfiants à l’égard des étrangers, quels qu’ils soient. Des cinq villes +de l’oued Mzab, il n’y en a qu’une, Ghardaïa, où les étrangers puissent +librement s’établir ; encore sont-ils cantonnés dans des quartiers +distincts de ceux qu’habitent les Beni-Mzab. Dans les autres villes, +aucun étranger — Arabe, Juif ou Européen — ne peut demeurer, ni +seulement passer la nuit.... et quand nous arrivons à El Ateuf, à la +nuit noire, nos guides nous font coucher à la belle étoile, dans le lit +de l’oued. + +Le lendemain matin, nous examinons à loisir le curieux spectacle +qu’offrent la ville et l’oasis. De même que les autres villes mzabites, +El Ateuf est étagé en amphithéâtre sur la rive rocheuse. Les maisons +blanches, cubiques, sont dominées par deux minarets carrés, qui penchent +d’un façon menaçante. L’agglomération est entourée d’un mur de défense. + +Quant à l’oasis, elle est à peu prés continue sur une longueur d’environ +vingt kilomètres. Elle commence à une lieue en aval d’El Ateuf et va +jusqu’en amont de Ghardaïa. Mais elle n’a pourtant pas une grande +superficie, et ne renferme en tout que cent-dix mille Palmiers. Les +jardins forment deux étroites bandes qui bordent le lit de l’oued contre +la base de l’escarpement. Leur produit ne suffit naturellement pas à +faire vivre les cinquante mille habitants de l’oued. Ceux-ci sont +d’ailleurs de piètres cultivateurs. L’état d’insécurité dans lequel ils +ont vécu pendant des siècles a plutôt développé leurs aptitudes +commerciales et financières ; ils s’expatrient en grand nombre pour +aller faire le négoce et l’usure dans les villes de l’Algérie et de la +Tunisie. Lorsqu’ils reviennent au pays avec un petit pécule, ils +achètent des Palmiers et des Nègres. Officiellement la traite des +esclaves est abolie, mais elle continue à être pratiquée en cachette, et +ce sont presque uniquement des Noirs qui travaillent dans l’oasis. + +Les jardins du Mzab diffèrent beaucoup de ceux que nous avons vus +jusqu’ici. A Biskra, les cultures sont arrosées par l’eau courante que +fournit la rivière. (Voir p. 206). Dans l’oued Rirh, on a foré des puits +dans la nappe artésienne qui représente le cours souterrain de l’ancien +fleuve (voir p. 228) ; l’eau est abondante, elle coule sans effort et il +suffit de la distribuer aux Palmiers. Enfin, dans El Erg, et en +particulier dans le Souf (voir p. 245), les Dattiers sont plantés au +fond de larges entonnoirs où leurs racines s’étalent dans le sable +humide. Mais dans le lit, maintenant ensablé, que l’oued Mzab s’est +taillé à travers le hamâda, il n’y a pas une goutte d’eau vive ; la +nappe souterraine est trop peu puissante pour jaillir ; et trop profonde +pour qu’on puisse creuser le terrain jusqu’à elle afin de mettre les +racines des Dattiers en relation directe avec l’humidité. + +Les Mzabites font dans le sable des puits profonds de cinquante à +quatre-vingts mètres. L’outre en cuir est attachée à une corde qui roule +sur une poulie fixée à deux forts piliers en maçonnerie. Devant chaque +puits, s’étend une piste rectiligne, dont la longueur est égale à la +profondeur du puits. Un chameau, des mulets, des bourriquets ou des +hommes sont attelés à la corde ; quand ils sont auprès de puits, le seau +de cuir est descendu au fond ; ils marchent jusqu’au bout de la piste : +l’outre est maintenant en haut, et un système ingénieux amène son +renversement automatique. Et l’on recommence. L’eau s’écoule dans un +bassin en plâtre, d’où des rigoles, également en plâtre, la conduisent +aux Palmiers. Deux mille de ces puits sont nécessaires pour arroser les +cultures. Tous les jours de l’année, du matin au soir, bêtes et gens +font la même besogne uniforme. Quelle vie ! « Nul ne choisit sa +destinée, » disent les Arabes ; « _mektoub_ », « c’est écrit ». + +De l’eau qu’on amène au pied des Palmiers, une partie seulement est +absorbée par les racines ; le reste retourne à la nappe profonde d’où +elle sera de nouveau ramenée à la surface. Par où s’alimente la nappe +aquifère ? En hiver il y a généralement quelques pluies ; tous les +quatre ou cinq ans, en moyenne, une averse survient et la rivière coule. +Pendant quelques heures, l’oued Mzab contient de l’eau ! Phénomène +exceptionnel, mais en prévision duquel les habitants ont pourtant établi +des barrages entre les deux rives. De cette façon aucune goutte du +précieux liquide ne quittera leur territoire : toute l’eau sera obligée +de s’infiltrer dans le sable, où les outres iront la reprendre en temps +opportun. + +Mais ici, comme à Ouargla, la provision souterraine de liquide s’épuise +peu à peu. Beaucoup de puits sont taris, et le plus souvent on a beau +les approfondir, on ne réussit pas à les revivifier. Entre El Ateuf et +Bou-Noura, notamment, des centaines de Palmiers ont déjà succombé. + +Nous voici donc, marchant sur le sable de l’oued, d’El Ateuf à Ghardaïa. +La vallée est bordée partout de deux hautes murailles rocheuses que le +frottement séculaire des grains de sable a lissées comme si un glacier y +avait passé. On a de la peine à se figurer qu’on est en plein Sahara ; +celle gorge profondément encaissée rappellerait plutôt certains sites du +Tyrol, s’il n’y avait pas les éternels Dattiers, énormes plumeaux à long +manche, dont le vent secoue pitoyablement les palmes échevelées. Au +Tyrol, aussi, de l’eau murmurerait dans la rivière ; ici, on n’entend +que le grincement strident des poulies. + + +Nous séjournons à Ghardaïa pendant deux jours, consacrés à des +promenades dans l’oasis et sur le hamâda. Nous licencions les chameliers +qui nous ont accompagnés depuis Tougourt, et nous les remplaçons par des +Châmba qui iront avec nous à Laghouat. + +Mon compagnon, M. Lameere, va principalement dans le désert avec un +entomologiste, M. Bayonne, le percepteur des postes de Ghardaïa. De mon +côté, je rode dans l’oasis et dans l’oued Mzab. + +Ghardaïa est une ville de trente-cinq mille habitants, où aboutissent +les caravanes que les Mzabites envoient à Ouargla, en Tripolitaine, dans +le Gourara et vers les régions du Sahara central. Il y a donc toujours +d’innombrables chameaux autour de la ville, et, en toute saison, des +centaines de tentes sont dressées dans l’oued. Voyons comment la flore a +été modifiée par cette affluence de chameaux. + +D’ici à Beni-Isguen, une autre ville très commerçante, située à une +lieue en aval de Ghardaïa, le lit de l’oued est occupé par des sédiments +argileux, légèrement salés, le terrain de prédilection du Guetaf +(_Atriplex Halimus_) et des autres Salsolacées. Il est logique de +supposer qu’anciennement ces végétaux abondaient ici. Pourtant on n’en +voit pas un à l’heure actuelle : trop d’herbivores parcourent l’oued +pour que des plantes aussi mal défendues aient été capables de se +maintenir. Le sol porte exclusivement le Harmel (_Peganum Harmala_), une +Zygophyllacée sur laquelle nous n’avons pas encore appelé l’attention, +bien que nous l’ayons rencontrée dans le désert alluvial, au Sud de +Biskra. Elle y vit par pieds isolés au milieu des autres plantes du +reg ; mais ces individus étouffés par la végétation concurrente, restent +toujours assez malingres. Ce sont les chameaux qui se chargent de les +débarrasser de leurs compétiteurs : le _Peganum Harmala_ est à peu près +la seule plante des alluvions argileuses qui ne soit pas mangeable ; il +bénéficie de l’aversion insurmontable que son odeur inspire aux animaux. +Aucun Mammifère, pas même l’Ane ni le Mouton, ne broute une herbe aussi +puante. Il en résulte que dans les pays argileux très fréquentés, les +troupeaux détruisent les autres plantes, mais respectent de commun +accord le Harmel. La sélection très active qu’opèrent les herbivores, +tourne, comme on le voit, à leur propre désavantage autant qu’à celui +des plantes fourragères. A partir du moment où le Harmel reste seul +maître du terrain, il s’étale, il se prélasse, et forme de magnifiques +touffes auxquelles pas une feuille ne manque, toutes couvertes de fleurs +blanches. + +On dirait vraiment que le lit de l’oued Mzab est un vaste champ de +Harmel, soigneusement entretenu, où l’on ne tolère aucune « mauvaise +herbe ». Les chameaux s’y promènent d’un air mélancolique, sans pouvoir +donner un coup de dents. Si d’aventure quelque plante étrangère essaie +de s’y installer, les chameaux s’empressent de l’extirper, comme si un +esprit malfaisant condamnait les pauvres bêtes à sarcler sans relâche, à +enlever tout ce qui risquerait de faire du tort au Harmel détesté. + +Dans les crevasses des murailles rocheuses qui bordent l’oued, des +_Capparis spinosa_ ont pris racine. Le Caprier est, de tous les arbustes +du désert, celui qui a les plus grands organes foliaires : ses feuilles +arrondies ont un diamètre de 4 à 5 centimètres. Afin d’éviter la +transpiration excessive, le _Capparis_ met ses feuilles verticalement : +dans cette position l’échauffement est moindre, et, surtout, la +chlorovaporisation est diminuée. Les feuilles sont alternes, avec une +divergence de 2/5. Pour amener les limbes dans la situation verticale, +les pétioles sont obligés de se courber et de se tordre. Comme les +rameaux décombants ont les directions les plus variées, les feuilles ne +peuvent pas toutes effectuer leur redressement de la même façon. La +feuille est laissée à son initiative personnelle, et l’observation +montre que dans chaque cas particulier le mouvement s’exécute par la +voie la plus courte, — en d’autres termes, avec un minimum d’efforts. +Dans les portions dressées des rameaux, c’est uniquement par les +mouvements du pétiole que la feuille s’oriente vis-à-vis de la lumière ; +dans les parties horizontales et obliques, l’axe lui-même se tord, et le +rameau devient dorsiventral avec des feuilles qui ont presque l’air +d’être distiques[7]. + + +Avec M. le capitaine Cauvet, commandant du poste de Ghardaïa, nous +faisons une intéressante promenade dans la Pépinière de la garnison. Le +commandant, grand amateur de plantes, essaie de cultiver des espèces +très variées, mais rares sont celles qui réussissent à croître malgré le +climat. Il nous raconte ses déboires : « Les ardeurs de l’été, les +gelées de l’hiver, la sécheresse de l’air en toute saison, la salure de +l’eau, enfin, malgré les multiples puits, le manque perpétuel de +liquide : à un pareil ensemble de conditions désastreuses, bien peu de +plantes sont capables de résister. — Tenez, nous dit notre guide, +regardez ces Figuiers de Barbarie ; ce sont pourtant des plantes +habituées à vivre dans le désert. Ils ne venaient pas mal et avaient +atteint une hauteur de plus d’un mètre. Par malheur, le puits qui arrose +cette partie du jardin est à sec depuis quelques semaines ; voyez +maintenant l’effet de la sécheresse : les raquettes de l’_Opuntia_ sont +vides, flasques, ratatinées. — Nous avions un arbre, un seul, un +_Eucalyptus_ : l’hiver dernier, une tempête l’a brisé. — En somme, les +plantes de la Pépinière coûtent beaucoup plus cher que si dès l’origine +on les avait fabriquées en métal ». + + +De nouveau en route à travers la Chebka. Depuis que nous avons quitté +Ghardaïa, le pays a une autre allure que sur l’immense plateau, à +ondulations peu sensibles, qui règne entre Ouargla et le Mzab. D’ici à +Settafa, le plateau a été fortement raviné par les eaux courantes, — à +l’époque où il y avait de l’eau dans le Sahara. Les anciens oued, très +rapprochés les uns des autres, sont dépourvus de berges distinctes ; +leurs rives sont doucement inclinées depuis le fond jusqu’au sommet des +gour, dont les moins démantelés sont encore couronnés par une large +table plate, indiquant le niveau initial de la contrée. (Voir phot. 18). +Nous passons obliquement d’une rivière tarie à l’autre, par les cols qui +séparent les gour. + +Les roches ne contiennent guère de quartz ; c’est à peine si l’on +rencontre un peu de sable dans le lit des oued les plus profonds, par +exemple à Ourhirlou, où nous passons la première nuit. Les éclats de +pierre gardent donc leurs angles coupants, sans aucune trace de l’usure +caractéristique que détermine le choc des grains quartzeux. La +désagrégation de la pierre laisse sur le sol une matière argileuse, non +mélangée de sable. Rien d’étonnant à ce que l’aspect de la flore soit +également changé. Les Graminacées, sabulicoles, ont disparu ; et si nous +trouvons encore quelques-unes des plantes que nous avons notées +précédemment (_Deverra chlorantha_, _Anabasis articulata_, _Gymnocarpon +fruticosum_, _Marrubium deserti_, _Artemisia Herba-alba_), plusieurs +espèces nouvelles, toutes frutescentes, viennent s’y ajouter : l’_Ononis +angustissima_, un arbrisseau glutineux, presque aphylle, à fleurs +jaunes ; — le _Linaria fruticosa_, spinescent, avec de toutes petites +feuilles rhomboïdales ; — l’_Antirhinum ramosissimum_, dont les feuilles +sont réduites à presque rien ; — le _Haloxylon articulatum_, une +Salsolacée aphylle, à rameaux très grêles et cassants, gris, bruns, +cendrés ou rougeâtres, mais jamais verts. C’est cette dernière plante, +le Remts des Arabes, qui domine. + +Pendant les premières heures de marche, quand nous sommes encore près de +Ghardaïa, ces diverses espèces sont reléguées loin du chemin, au fond +des oued, où elles forment un léger duvet d’une teinte indéfinissable. +Le long de la route, il n’y a absolument pas autre chose que le _Peganum +Harmala_. Grâce à la structure argileuse du sol, et avec la complicité +des chameaux, le Harmel a supplanté toutes les autres espèces. Mais plus +loin de la ville, la lutte est moins âpre et on voit apparaître +timidement le _Haloxylon_, le _Linaria_, etc. + + +Deux jours après avoir quitté Ghardaïa, nous sommes à Berrîan, une ville +mzabite, sur l’oued Soudan. Le fils du caïd nous promène à travers +l’oasis, qui est la plus riche et la plus variée de toutes celles que +nous avons vues dans le Sahara. Outre des Abricotiers, des Vignes, des +Figuiers, des Grenadiers, elle contient environ trente mille Palmiers, +et est arrosée par quatre cents puits, qui ont une quarantaine de mètres +de profondeur. Elle a, de plus, l’avantage d’être irriguée par l’oued, +d’une façon intermittente, il est vrai. « L’oued Soudan, nous dit notre +guide, — et il semblait caresser les mots avant de les prononcer, — +l’oued Soudan n’est pas un de ces misérables oued qui ne contiennent de +l’eau que de loin en loin : le nôtre coule chaque hiver ». Était-il fier +de vanter la prodigalité de son oued ! Pour ne pas lui faire de la +peine, nous nous sommes gardés de lui dire qu’il existe au monde, des +pays, encore plus favorisés que Berrîan, où les rivières coulent même en +été. + +Des barrages empêchent que l’eau n’aille se perdre au-delà de l’oasis ; +elle s’amasse dans de vastes réservoirs d’où elle est conduite à travers +les plantations. Quand nous passons à Berrîan (le 28 mai) les bassins +sont déjà vides, et les poulies des puits grincent toutes. + +Le fils du caïd ne nous fait pas grâce du moindre coin de l’oasis ; il +faut tout voir, tout admirer. « N’est-il pas vrai, dit-il, que c’est +tout à fait une forêt ? » Çà, une forêt ! ces colonnes écailleuses, +toutes semblables, surmontées de longues palmes régulières ; ces carrés +d’ognons ou de carottes auxquels on mesure rigoureusement chaque jour la +ration de liquide ; ces champs hérissés de chaumes d’orge, qui, n’étant +plus irrigués, ne nourrissent même plus une mauvaise herbe. Notre +cicerone n’a jamais vu de forêt ; sinon comment oserait-il désigner du +même terme, les plantations de Dattiers où l’on cherche en vain de +l’ombre, et la forêt équatoriale, si touffue que le sentier est un +tunnel creusé en pleine verdure, où jamais un rayon de soleil ne filtre +jusqu’aux herbes du sous-bois pour sécher les perles liquides qui +brillent sur toutes les feuilles, où l’on se sent cuire à l’étouffée, +tandis qu’ici nous regardons de temps en temps nos mains pour nous +assurer que la peau n’est pas encore grillée. + + +Un spectacle inattendu, une de ces rencontres qui font époque dans un +voyage. Pour la première fois depuis deux mois, nous voyons aujourd’hui +un arbre dans le désert, — non pas un plumeau en zinc, comme l’est un +Dattier, — mais un arbre avec un tronc, des branches et des feuilles, — +en un mot, un arbre. + +Nous étions partis ce matin de Berrîan, par un vent du Nord terriblement +froid, quoique le thermomètre marquât 15°. Brusquement, après avoir +contourné un gara, nous apercevons un large fond, tout couvert de Chih +(_Artemisia Herba-alba_) au milieu duquel se dresse l’arbre. Nous le +reconnaissons sans peine à la description qu’en font les voyageurs. +C’est le Betoum (_Pistacia atlantica_) ; son tronc n’a que trois mètres +de hauteur et est couronné par une cime arrondie. Les yeux fixés sur +l’arbre, d’instinct, nous poussons de ce côté nos montures ; puis nous +descendons de mulet pour le voir de tout près. Nous tournons autour du +tronc, nous le caressons. C’est pour nous une grande joie de nous mettre +sous l’arbre, et d’avoir de nouveau à lever la tête pour examiner des +feuilles, nous qui étions restés si longtemps sans voir autre chose que +des herbes et des broussailles basses. La face inférieure de la cime est +tout à fait plate : on voit exactement jusqu’où les chameaux peuvent +tendre le cou pour brouter les feuilles. Celles-ci sont pennées, +luisantes, d’un vert foncé. + + +Sur les rochers de Settafa, nous récoltons les premiers lichens que nous +ayons vus depuis Biskra. L’absence de végétaux lithophytes[8] s’explique +sans peine dans un pays où la pluie est un phénomène exceptionnel, et où +l’insolation fait monter la température superficielle des rochers à 70° +ou 80°. On s’étonne un peu, au premier abord, de l’absence de lichens +terrestres et épiphytes. Mais nous avons fait déjà remarquer la rareté +des Champignons ; quant aux Algues aériennes, elles manquent +totalement : même sur les confins du Sahara, dans les oasis de Biskra, +de Laghouat, de Messaad et de Bou-Saada, il n’y a pas sur les Palmiers +la moindre Protococcacée. Les lichens ne peuvent donc se multiplier que +par des sorédies : les spores ne sont pas aptes à refaire un lichen, +puisqu’elles ne trouveront pas la compagne verte indispensable. + + +Les vallées creusées dans le plateau rocheux deviennent moins profondes +et plus larges. Nous sommes à la limite de la Chebka et de la région des +daya. Deci delà, dans les fonds les plus étendus, de l’argile a été +amenée par les eaux ; la flore y présente un caractère spécial, dû +surtout à la présence de Betoum, de Jujubiers (_Zizyphus Lotus_), de +_Zilla macroptera_, et de Papilionacées aphylles, à fleurs jaunes : +_Coronilla juncea_ var. _Pomeli_ et _Retama sphaerocarpa_. + +A partir du chott Melrhir où nous étions au-dessous du niveau de la mer, +nous avons monté sans discontinuer, et nous nous trouvons à présent à +l’altitude de 700 mètres. La pluie qui tombe sur le plateau rocheux, +complètement imperméable, ruisselle à la surface et va se collecter dans +des dépressions à peine indiquées, où elle dépose ses sédiments fins. On +donne à ces cuvettes argileuses le nom de _daya_. Dans le paysage, en +apparence plat, les daya ne se marquent que par les bouquets de Betoum. + + +Nous traversons la région des daya pendant trois jours, de Settafa à +Laghouat. D’ordinaire les daya sont verdoyants en cette saison : les +pluies d’hiver ont fortement mouillé l’argile, et les chameaux y +trouvent une herbe abondante. Mais les deux derniers hivers n’ont donné +que des précipitations atmosphériques insuffisantes. Au caravansérail de +Tilremt, on se plaint amèrement de la sécheresse : « Voilà deux hivers +de suite que nous labourons le daya et que nous semons de l’orge. Puis, +il ne pleut jamais, et rien ne lève ». + +Le daya de Tilremt est l’un des plus étendus de toute la région. D’après +le Guide Joanne (_Algérie et Tunisie_, éd. de 1896, p. 86) il a « une +superficie de 103 hectares et contient environ 2,400 betoums et une +grande quantité de jujubiers sauvages qui protègent la crue des betoums +quand ils sont jeunes... » Cela a pu être vrai jadis, mais nous avons +cherché en vain de jeunes Betoum. Ici, comme dans tous les autres daya, +il n’y a, à l’heure actuelle, que des arbres adultes, pouvant absorber +par leurs longues racines l’eau qui reste encore dans la profondeur de +la nappe d’argile. Quant aux jeunes plantes, dont les organes +souterrains ne parviennent pas jusqu’à l’argile humide, elles sont +impitoyablement sacrifiées par la sécheresse. Si, comme tout le fait +supposer, l’aridité du Sahara va toujours en augmentant, nous assistons +ici à la destruction locale d’un arbre sous la seule influence du milieu +naturel. Certes, nous connaissons pas mal de flores qui ont été décimées +(p. ex. à Ste-Hélène et à la Nouvelle-Zélande), mais c’est l’homme qui +est le coupable. Au contraire, l’extinction du _Pistacia atlantica_ +présente le caractère, tout à fait exceptionnel, d’être uniquement +l’effet du climat. + +Nous avions le fol espoir d’herboriser dans le daya. Au lieu de la +prairie que tous les voyageurs décrivent, nous trouvons sous les Betoum +et les Jujubiers, la terre dure et sèche comme une aire de grange. Les +_Asteriscus pygmaeus_ (voir p. 215), tous également vieux et racornis, +témoignent des pluies passées ; mais aucun de ces exemplaires n’a vécu +l’hiver dernier. La seule plante herbacée est le _Francoeria crispa_, +une petite Compositacée à capitules jaunes, couverte d’un feutrage de +poils cendrés. Sur le tronc des Betoum, une gomme-résine, le mastic, +forme de longues coulées blanchâtres. On dirait que l’arbre pleure la +fin prochaine de sa race..., mais ses larmes se figent aussitôt dans +l’aridité de l’air. + + +Le cinquième jour de marche depuis Ghardaïa : toujours le pays plat, +avec un duvet grisâtre, à peine perceptible. Voici la liste complète des +espèces que nous cueillons en une heure. + + Aristida obtusa ♃. + + Stipa gigantea ♃. + + *Haloxylon articulatum ♄. + + Noaea spinosissima ♄. + + *Anabasis articulata ♄. + + Peganum Harmala ♃. + + Asteriscus pygmaeus ☉. + + *Artemisia Herba-alba ♄. + +Les trois plantes marquées d’une astérisque sont les plus répandues. + +Toutes sont presque mortes de soif. De la Rose de Jéricho, il n’y a que +des échantillons des années précédentes. + +Nos chameaux n’ont plus rien mangé depuis cinq jours. La bosse leur a +fondu sur le dos. Quand nous passons dans un daya, ils se jettent sur +les Jujubiers, et sans plus se soucier de l’armure d’épines qui défend +les rameaux, ils broutent, broutent avec frénésie. Les malheureuses +bêtes ont les lèvres en sang, mais elles continuent à manger. + +Devant nous s’étale un fond limoneux tout garni de fleurs jaunes- +orangées. C’est l’_Anvillaea radiata_, une Compositacée frutescente à +poils blanchâtres, dont les capitules sont insérés dans les bifurcations +des branches. Enfin ! les chameaux vont pouvoir manger ! Abdallah secoue +la tête. « Cette plante-ci et le Harmel, dit-il, c’est _kif kif_ pour +les chameaux ». Effectivement, les animaux flairent la plante, font la +grimace, et, dégoûtés, relèvent leur long cou. Nous goûtons les feuilles +de l’_Anvillaea_ : elles sont âcres et amères. Cette large dépression, +qui ressemblait à une prairie, fournit à nos bêtes, en fin de compte, +des Jujubiers et quelques rares _Lygeum Spartum_, une Graminacée dont +les feuilles jonciformes, piquantes, fibreuses, tenaces, sont employées +à faire des sparteries, mais ne constituent qu’un fort maigre régal pour +des animaux harcelés par la faim. + + +Nous sommes témoins, aujourd’hui, de curieux phénomènes météorologiques. +Pendant la matinée, l’air est d’un calme absolu. Le mirage fait +apparaître partout des flaques dans lesquels se mirent les têtes rondes +des Betoum. Puis des trombes de poussière jaune se mettent à parcourir +le désert. Elles reposent sur le sol par une base assez large ; plus +haut elles se rétrécissent, pour s’élargir finalement en forme +d’entonnoir très évasé. Nous nous étonnons, au début, de la lenteur avec +laquelle elles se déplacent. Simple effet de l’éloignement du phénomène +et de la platitude infinie du désert : nous ne nous rendons compte, ni +de la distance des trombes, ni du trajet qu’elles effectuent. Une de ces +colonnes de poussière passe à travers la caravane : la vitesse est si +grande, et le tourbillonnement si intense, que nous pouvons à +grand’peine garder notre équilibre sur les mulets. + +Dans l’après-midi, le ciel se couvre de nuages. Ce n’est d’abord qu’une +multitude de points blancs, tout juste perceptibles, immobiles dans +l’azur. Chaque point grandit d’une façon régulière. A présent, ce sont +autant de flocons, uniformément distribués dans le ciel. Leur base est +plane, comme s’ils flottaient sur de l’air horizontal et calme ; les +condensations successives de vapeurs se font uniquement sur les bords et +sur la face supérieure mamelonnée. Les taches blanches s’étalent ; elles +joignent leurs bords ; elles forment un voile continu qui devient de +plus en plus opaque. Tout à coup le _nimbus_ se résout en pluie : le +ciel est strié de longues zébrures verticales qui descendent du nuage. +Oh bonheur ! Les _Haloxylon_, les _Anabasis_, les _Artemisia_, réduits à +de lamentables brindilles grises, pourront enfin reverdir ; les plantes +vont être récompensées de l’obstination qu’elles ont mise à ne pas +mourir de soif ; une seule forte pluie suffira pour rendre la vie aux +daya agonisants. Hélas ! l’averse tant désirée ne tombe pas. Cette pluie +que nous voyons rayer le ciel n’atteint pas le sol : les gouttes +s’évaporent dans l’air trop chaud qu’elles ont à traverser. + +Quel pays de déceptions ! Quand de l’herbe s’offre aux chameaux, elle +n’est pas mangeable. Le lac où se reflète l’horizon n’est qu’un fantôme, +un caprice du soleil ; dernier désappointement, la pluie, pourtant +réelle, n’arrose que l’air. + + +Une dernière journée de pèlerinage avant Laghouat. Ce matin nous avons +quitté le caravansérail de Nili, où il n’y a d’autre liquide que l’eau +de ruissellement, captée au moyen de barrages et accumulée dans de +grands réservoirs. + +Quand le jour se lève, nous apercevons à l’horizon les cimes du djebel +Amour et des montagnes des Ouled Naïl, ramifications du Grand Atlas. La +vue des montagnes nous rend courage. D’ailleurs le pays n’a plus un +aspect aussi déshérité que les jours précédents. L’Alfa (_Stipa +tenacissima_) et le _Lygeum Spartum_ commencent à s’ajouter au Chih +(_Artemisia Herba-alba_), au Remts (_Haloxylon articulatum_) et à +l’_Anabasis articulata_. Les deux Graminacées se ressemblent beaucoup +avec leurs feuilles glauques et raides. Plus tard se montrent encore +l’_Artemisia campestris_, le _Linaria fruticosa_, le _Teucrium Polium_ +et le _Marrubium deserti_. + +Près de Laghouat, la flore change une dernière fois : le pays est +sablonneux ; de plus, la végétation est en conflit avec les nombreuses +caravanes qui viennent à Laghouat. Il n’y a ici que des plantes +protégées d’une façon quelconque contre les herbivores. L’_Echinops +spinosus_ et l’_Acanthyllis tragacanthoides_ possèdent des épines. +L’_Echinops_ a des piquants à tous les segments foliaires, et la tête de +capitules est elle-même garnie de très fortes épines blessantes. +L’_Acanthyllis_ est un arbrisseau de la famille des Papilionacées ; les +rachis s’indurent après la chute des folioles, et constituent sur les +anciens rameaux une effrayante armure d’épines blanches, à l’abri +desquelles les bourgeons axillaires se développent en toute sécurité. +Mais ni l’une ni l’autre de ces deux plantes ne peut repousser l’assaut +de bêtes exaspérées par le jeûne. Aussi ne subsiste-t-il finalement que +les plantes protégées par des matières chimiques : _Thymelaea +microphylla_, _Peganum Harmala_, _Euphorbia Guyoniana_, _Citrullus +Colocynthis_, _Artemisia campestris_, _A. Herba-alba_. + + + + + =4. — Les steppes de l’Atlas et la plaine du Hodna.= + + +En cette saison, il fait déjà trop chaud pour se mettre en voyage. Tous +les chameaux de Laghouat sont aux champs, et ce n’est qu’au bout de +trois jours que nous parvenons à nous procurer les bêtes de somme qui +nous sont nécessaires. Les mulets sont encore plus introuvables. Nous +remplacerions volontiers ceux qui nous ont accompagnés depuis Biskra ; +voici un mois que les malheureux nous portent à travers le Sahara, sans +jamais manger à leur faim. Malgré toutes ses démarches, Abdallah ne +trouve qu’un seul mulet frais ; les deux autres traîneront la patte avec +nous pendant encore une douzaine de jours. + +Nous employons le repos forcé à battre le pays aux environs de la ville. +Ainsi qu’il a été dit, les sables et les alluvions ont une flore +extrêmement pauvre. Il n’en est pas de même de la colline rocheuse où se +trouve le poste optique, au Sud de la ville. Elle est trop escarpée pour +que les chameaux puissent la gravir. Les plantes sabulicoles et les +chasmophytes (voir la note, p. 312) y vivent en mélange. + +Citons parmi ces dernières, le _Rhus Oxyacantha_, arbrisseau épineux qui +a tout à fait le port et le feuillage d’une Aubépine, l’_Olea europaea_ +sauvage, et le _Zollikofferia spinosa_. Celui-ci est très curieux ; il +n’a qu’un petit nombre de feuilles basilaires qui sont déjà flétries au +moment de la floraison ; de même que chez le _Statice pruinosa_ (voir p. +259), ce sont les pédoncules verts qui sont chargés de l’assimilation. +L’inflorescence est ramifiée en fausses dichotomies. Les rameaux sont +très nombreux ; la plupart sont stériles : au lieu de porter un +capitule, ils se terminent en épine. La plante toute entière a l’aspect +d’une grosse pelote, ayant jusque quarante centimètres de diamètre ; +elle est constituée en majeure partie par les branches desséchées des +années précédentes, entre lesquelles se faufilent les rameaux récents ; +quelques capitules sont piqués sur la pelote. + +Sur les éboulis à la base de l’escarpement, croît une plante qui est +particulière à ces stations : l’_Echiochilon fruticosum_, une +Boraginacée ligneuse à fleurs bleues. + + +Laghouat est trop élevé (alt. 746 m.) et trop septentrional, pour que +les bonnes dattes puissent y mûrir. L’oasis, arrosée par l’oued Mzi, ne +contient que 15,000 Dattiers, appartenant à des variétés peu estimées. +La végétation arborescente est formée, pour une grande part, de +Figuiers, de Grenadiers, et surtout d’Abricotiers. On plante aussi +beaucoup de légumes. L’abondance de l’eau a permis de cultiver de l’orge +sur un millier d’hectares, dans une grande plaine limoneuse. Sans doute +pour protéger l’oasis contre le vent, on a mis à la bordure un rideau de +_Populus pyramidalis_, qui font un piteux effet par-dessus les Palmiers. + +Nous visitons l’oasis avec un agent de police arabe, qui nous fait +ouvrir toutes les portes. La flore adventive est peu importante. En +somme, ce qui nous intéresse le plus, c’est la variété des vieux pots et +des crânes de chevaux qui sont fichés sur des pieux à l’entrée de chaque +jardin, « pour écarter le mauvais œil », prétend notre guide. + + +Nous avons de nouveau enfourché nos mulets. Les deux premières journées +sont employées à franchir l’espace qui nous sépare de Messaad, près de +l’extrémité occidentale du djebel Bou Kaïl, un rameau du Grand Atlas. +Nous sommes sur un plateau légèrement ondulé, portant quelques bouquets +de Betoum et de Jujubiers. La végétation est la même que dans la région +des daya : Alfa, Chih, Remts, _Anabasis_. Le voisinage des montagnes, +amenant des pluies plus fréquentes, se manifeste par les nombreux +ruisseaux. Les rochers sont moins nus. Leur surface porte quelques +lichens, mais pas encore de Bryophytes ni de Phanérogames. Dans les +crevasses, la flore est également plus abondante qu’en plein désert ; il +y a, par exemple, de volumineuses touffes de _Zollikofferia spinosa_. + +Ce pays n’est plus à proprement parler le Sahara. Nous sommes à la +limite entre le Grand Désert et les steppes des hauts-plateaux de +l’Atlas. Au bord des oued, il y a des buissons d’_Arundo Donax_ et de +Laurier-rose (_Nerium Oleander_). Le Dattier y trouve des conditions +favorables à son existence. Mais on remarque tout de suite que ces +_Phoenix dactylifera_, croissant le long des ruisselets, ne sont pas des +exemplaires spontanés, ni même naturalisés, mais simplement des +individus issus de graines accidentelles : ils restent petits, sans +tronc, avec une foule de pousses qui naissent du pied. Ils vivent, mais +ne fleurissent jamais. + + +Un autre fait montre d’une façon encore plus évidente que nous sommes à +la lisière du Sahara : quand on se lève le matin, on constate qu’une +infinité de fruits de plantes annuelles se sont accrochés à la +couverture : ce sont des _Ægilops_ ; de nombreux _Medicago_ ; l’_Emex +spinosa_[9] ; le _Daucus pubescens_ et d’autres Ombellacées ; des +Compositacées indéterminables ; enfin, le _Sclerocephalus arabicus_, +Caryophyllacée dont les capsules indéhiscentes sont entourées de fortes +bractées qui portent les crochets. + +Dans le Sahara, les fruits accrochants ne seraient d’aucune utilité : +les Mammifères, dans les poils desquels les fruits sont destinés à +s’attacher, sont beaucoup trop rares, et les plantes ne peuvent pas +compter sur leur aide pour effectuer la dissémination. Nous n’avons vu +dans le désert que deux plantes dont les fruits fussent pourvus de +crochets : _Limoniastrum Feei_ et _Neurada procumbens_. Ajoutons-y le +_Forskahlea tenacissima_, une Urticacée ligneuse ; ses rameaux se +désarticulent facilement, et comme ils sont garnis de poils raides, +crochus, ils se fixent dans les poils des animaux ; les fragments +s’enracinent quand ils tombent par terre. + +D’autre part, il n’y a pas dans le désert d’oiseaux frugivores en +quantité appréciable, et l’on n’y rencontre pas non plus de plantes à +fruits charnus. Il ne reste donc, pour opérer la dissémination, que le +vent et — quelque invraisemblable que cela paraisse — la pluie. Outre la +Rose de Jéricho (_Asteriscus pygmaeus_) et la Main de Fatma (_Anastatica +hierochuntica_) (voir p. 215), il y a encore d’autres plantes chez +lesquelles les graines ne sont mises en liberté que par la pluie : +telles sont les capsules des _Fagonia_ et des _Zygophyllum_, qui ne +s’ouvrent que par l’humidité. + +Le vent est incontestablement le principal agent de dissémination. +Signalons quelques types chez lesquels les organes de transport sont +particulièrement développés : l’_Ephedra alata_, dont les graines sont +entourées de bractées scarieuses ; — les _Aristida_ dont le fruit est +surmonté d’une longue arête trifide et plumeuse, dépendant de la +glumelle inférieure ; — les _Salsola_, le _Haloxylon articulatum_, le +_Noaea spinosissima_, dont le calice ailé fait un parachute au fruit ; — +le _Calligonum comosum_, avec un fruit pourvu de longues émergences +rousses, rameuses ; — les _Farsetia_ et le _Henophyton deserti_ dont les +graines plates sont entourées d’une large aile blanche ; — le _Zilla +macroptera_ qui a des silicules indéhiscentes pourvues de quatre ailes +longitudinales ; — le _Cleome arabica_ à graines globuleuses, longuement +velues ; — les _Erodium_ et le _Monsonia nivea_ avec leur longue arête +soyeuse ; — les _Tamarix_ et le _Daemia cordata_ aux graines plumeuses ; +— l’_Anthyllis sericea_ dont la gousse est contenue dans le calice +ballonné ; — citons, enfin, pour terminer cette énumération, le +_Marrubium deserti_ : son calice, au lieu d’avoir les crochets ou les +pointes qui existent chez la plupart des espèces, a le limbe largement +étalé en forme de parachute. + + +Depuis Messaad jusqu’au-delà d’Aïn-Soltan, nous longeons pendant deux +jours le versant méridional du djebel Bou Kaïl, à l’altitude d’environ +1200 m. Dans les oasis, les Abricotiers et les Figuiers ont complètement +supplanté les Dattiers. Au lieu d’Orge, on cultive ici un Froment à +longues barbes. La brièveté de sa période de végétation fait de l’Orge +la céréale qui convient, par excellence, aux pays tels que la Sahara, où +la sécheresse vient bientôt mettre un terme à la végétation, et le nord +de la Norvège, où l’été est fort court. Mais ici, près des montagnes, on +a de l’eau, même en été, et le Froment est cultivé avec succès. + +Le pays est tout aussi monotone qu’El Erg ou la Chebka. A gauche et à +droite, des montagnes ; devant nous, derrière nous, la steppe d’Alfa à +perte de vue, glauque et triste (Voir phot. 16). Dans les fonds, du +Chih, du Zeita, de gros buissons de _Retama sphaerocarpa_, portant une +multitude de fleurs jaunes sur leurs rameaux minces. C’est seulement +dans les crevasses des rochers qu’on aperçoit une plante réellement +verte : le _Periploca angustifolia_, une Asclépiadacée ligneuse, formant +des buissons irréguliers, d’un vert foncé. Vu aussi un Olivier qui a été +planté sur la tombe d’un saint marabout. L’arbre est sacré ; tous les +passants accrochent à ses branches soit un lambeau de leur vêtement, +soit une tresse d’alfa. + + +A la source d’El Bordj, non loin de Messaad, nous récoltons deux plantes +qui en elles-mêmes n’offrent aucun intérêt, mais dont la présence +indique d’une façon formelle que nous allons sortir du Grand Désert : +_Adiantum Capillus-Veneris_ et une Orchidacée fructifiée, probablement +un _Ophrys_. Il n’y a pas, dans tout le Sahara, une seule Fougère, ni +une seule Orchidacée. L’absence des Fougères, ainsi que des +Ptéridophytes en général, et des Bryophytes, s’explique par le fait que +ces plantes ont trop peu de chances de se reproduire. En effet, la +fécondation ne peut s’opérer que par l’intermédiaire de la pluie : quel +autre agent serait capable d’amener les spermatozoïdes dans le voisinage +de l’archégone et de leur fournir la gouttelette liquide nécessaire à la +natation ? + +Il est probable pourtant qu’à une époque géologique toute récente, ces +végétaux habitaient le territoire occupé maintenant par le désert. Les +vestiges si frappants de l’érosion par les cours d’eau (oued Rirh, oued +Mya, oued Mzab) témoignent de l’humidité de l’ancien climat. Mais à la +suite de nous ne savons quelle perturbation, le climat s’est transformé, +et une aridité croissante s’est substituée aux pluies de jadis. A mesure +que la sécheresse faisait des progrès, la flore perdit les éléments qui +avaient le plus grand besoin d’humidité, c’est-à-dire les plantes +aquatiques, ainsi que les arbres forestiers et les plantes qui vivaient +à leur ombre : Bryophytes, Ptéridophytes, Aracées, Scitaminées, +Orchidacées, Amentinées, Mélastomacées, Gesnéracées, Acanthacées. Les +lianes, les épiphytes et les épiphylles furent également détruites. + +On voit qu’aucun des groupes qui comptent le plus de représentants dans +la flore équatoriale n’a subsisté dans le désert. Or celui-ci touche, +d’une part à la région forestière équatoriale, d’autre part à la région +méditerranéenne. Ce ne sont certes pas les espèces forestières, adaptées +à l’humidité et à l’ombre, qui n’ont pu se contenter du climat ardent et +aride du Sahara. Les seules plantes qui furent en état de se maintenir +sont celles de la région méditerranéenne, habituées à subir la +sécheresse pendant une partie de l’année. + +A ce résidu, peu important, de la flore primitive, s’ajoutèrent plus +tard des espèces qui immigrèrent des pays limitrophes. Sont-elles venues +de la forêt ? Evidemment non. Faisons seulement remarquer que tous les +grands arbustes du Sahara ont une origine méditerranéenne : _Ephedra +alata_, _Salsola tetragona_, _Calligonum comosum_, _Rhus Oxyacantha_, +_Capparis spinosa_, _Zizyphus Lotus_, _Tamarix_. Parmi les petits +arbrisseaux et les plantes herbacées, l’immense majorité des genres sont +septentrionaux. Les formes endémiques sont presque toutes voisines de +celles qui habitent les bords de la Méditerranée. Le Betoum, le seul +arbre du Sahara algérien, est proche parent des _Pistacia_ +méditerranéens, et il faut aller bien loin vers le Sud ou vers l’Est, +pour rencontrer des _Acacia_ qui viennent du Sud. + +En somme, au point de vue de la composition de sa flore, le Sahara est +actuellement une dépendance de la région méditerranéenne. + + +Vers le soir du quatrième jour après Laghouat, nous nous engageons dans +un défilé ouvert dans le djebel Bou Kaïl. Aussitôt la flore change. En +fait de plantes désertiques il n’y a plus guère que l’Alfa et le Chih. +La physionomie du paysage est donnée par les hauts buissons tortus de +_Juniperus Oxycedrus_ et par le _Genista capitellata_, formant à terre +des touffes arrondies qui ont l’air de porcs-épics. + +A mesure que nous nous élevons, nous constatons que le djebel Bou Kaïl +n’est pas du tout une chaîne de montagnes, mais simplement un seuil +gigantesque, haut de quatre cents mètres, qui fait communiquer le +plateau inférieur, sur lequel nous venons de cheminer, avec un plateau +supérieur, situé à l’altitude d’environ 1600 m. Ce haut-plateau a une +largeur de soixante-dix kilomètres. Vers le Nord, du côté de Bou-Saada, +il est limité par une marche, plus haute encore que celle que nous +gravissons, et on tombe brusquement dans la grande plaine du Hodna, qui +est à l’altitude de 450 m. et possède une flore saharienne typique. + +Quant au haut-plateau lui-même, quoiqu’il touche presque de toutes parts +au désert, sa flore est nettement différente de celle du Sahara. Les +deux espèces qui dominent sont l’Alfa (_Stipa tenacissima_) et le Chih +(_Artemisia Herba-alba_). La première, mêlée de quelques _Lygeum +Spartum_, occupe toutes les parties sèches de la steppe. « ..... l’alfa +est pour le voyageur la plus ennuyeuse végétation que je connaisse ; et, +malheureusement, quand il s’empare de la plaine, c’est alors pour des +lieues et des lieues. Imagine-toi toujours la même touffe poussant au +hasard sur un terrain tout bosselé, avec l’aspect et la couleur d’un +petit jonc, s’agitant, ondoyant comme une chevelure au moindre souffle, +si bien qu’il y a presque toujours du vent dans l’Alfa. De loin, on +dirait une immense moisson qui ne veut pas mûrir et qui se flétrit sans +se dorer. De près, c’est un dédale, ce sont des méandres sans fin où +l’on va en zig-zag, et où l’on bute à chaque pas. Ajoute à cette fatigue +de marcher en trébuchant, la fatigue aussi grande d’avoir un jour entier +devant les yeux ce steppe décourageant, vert comme un marais, et qu’on +est obligé de jalonner de gros tas de pierres pour indiquer les routes » +(Fromentin, =1896=, p. 52). Dans les petites dépressions, la végétation +est composée de Chih, auquel se joignent des touffes sombres +d’_Artemisia campestris_. D’innombrables troupeaux de chèvres et de +moutons paissent dans l’Alfa. Les Nomades qui les gardent ont établi +leurs douar (agglomérations de tentes) dans le voisinage des points +d’eau. Près des campements, l’Alfa et même le Chih ont été éliminés, et +l’on ne voit que le Harmel et le _Thapsia garganica_, une haute +Ombellacée refusée par les herbivores. + + +Après deux longs jours de marche sur le plateau, monotone et ennuyeux, +nous sommes à Aïn-Smara. Malgré son nom de « fontaine », c’est à +proprement parler une fosse à purin : dans une dépression du sol on a +creusé un trou où se collectent les eaux de ruissellement, après +qu’elles ont lavé les déjections des troupeaux de la steppe. De tous les +points de l’horizon, des femmes accompagnées de bourriquets, viennent +s’approvisionner à la fosse ; religieusement elles remplissent leurs +outres de cette eau bourbeuse. En attendant le moment de repartir vers +le douar, chacun avec ses deux peaux de bouc, les ânes prennent un bain +dans la fontaine et jettent le trouble parmi les légions de têtards qui +s’y ébattent. Nous carressons du regard nos propres outres, qui sont +encore suffisamment rebondies pour nous mener à Bou-Saada. + +L’odeur de cette fontaine est insupportable. Faisons une petite +promenade dans la steppe. Un jeune Arabe nous assure d’ailleurs qu’il +connaît des Terfez ici. Effectivement, il les découvre. Il tapote du +doigt aux endroits où la terre est un peu soulevée et craquelée en +étoile ; si la percussion donne un bruit sonore, il creuse un peu, et +presque chaque fois, à quelques centimètres sous la surface, on aperçoit +une petite masse bosselée, grisâtre, qui est l’Ascomycète cherché. Les +Terfez (_Terfezia_ et _Tirmania_) ont une légère odeur de Truffe, et ils +sont employés dans le Sahara aux mêmes usages que cette dernière. + + +A présent nous descendons sur le versant qui limite le haut-plateau vers +le Nord. La pente est très rapide : en quelques heures nous passons de +l’altitude de 1600 m. à celle de 600 m. Les vents humides qui soufflent +de la Méditerranée viennent se heurter à la muraille presque verticale. +Ils se refroidissent à mesure qu’ils s’élèvent, et il arrive un moment +où leurs vapeurs se condensent sous forme de pluie et de rosée. + +Spectacle depuis longtemps espéré, il y a des Mousses sur le sol, et les +feuilles sont couvertes de rosée ! La végétation est essentiellement +méditerranéenne. Voici les espèces les plus répandues et les plus +caractéristiques : _Pinus halepensis_, _Quercus Ballota_, des _Cistus_ +et des Labiacées ligneuses (_Rosmarinus_, _Lavandula_), _Olea europaea_ +qui a été brouté à tel point qu’il devient dur comme un rocher, +_Pistacia Lentiscus_, _Juniperus Oxycedrus_ et _J. communis_, +_Catananche caespitosa_, _Centaurea Parlatorei_, _Rhamnus lycioides_, +_Ephedra graeca_, _Retama sphaerocarpa_, _Genista capitellata_, +_Anthyllis sericea_, _Stipa tenacissima_. + +Plus bas, nous rencontrons une zone intermédiaire d’où les Mousses, les +arbres (Pins et Chênes), les broussailles (Cistes, Labiacées, Olivier, +Lentisque, Genévrier et _Rhamnus lycioides_) et les Compositacées ont +disparu pour ne laisser que l’Oxycèdre, les Papilionacées et l’Alfa. + +Descendons encore de quelques centaines de mètres : ces dernières +plantes s’effacent à leur tour devant la flore saharienne typique. + +Près de Bou-Saada, la lutte contre les herbivores est de nouveau en jeu, +et la flore ne se compose plus guère que de _Thymelaea microphylla_. + +Nous venons de traverser un îlot méditerranéen, serré entre le haut- +plateau et le désert. On s’explique sans peine pourquoi cette flore +méditerranéenne fait défaut, à la même altitude, sur le versant +méridional du plateau, que nous avons gravi il y a trois jours. Les deux +versants ont en somme des climats très différents. Le long de celui qui +est tourné vers le Nord, les courants atmosphériques doivent grimper et +laisser condenser leur humidité. De l’autre côté, au contraire, le vent +déjà appauvri en vapeur descend la pente ; il se réchauffe, par +conséquent, et il enlève de l’humidité plutôt qu’il n’en dépose. Aussi +n’y avons-nous rencontré que les végétaux de la zone intermédiaire +d’ici, c’est-à-dire celle où la condensation ne s’opère pas encore. + + +A partir de Bou-Saada, nous sommes dans la plaine du Hodna, une +dépendance septentrionale du Sahara. Elle est entourée de toutes parts +par des montagnes, excepté en un point où elle communique avec le Grand +Désert. Le centre de la plaine est occupé par le chott El Hodna, dans +lequel passe la route de Bou-Saada à Msila. + +La flore est celle des alluvions et des sables salés, entre Biskra et +Tougourt : Salsolacées gorgées d’eau, Plombaginacées, _Frankenia +thymifolia_ et autres plantes garnies d’un revêtement salin. Dans le +chott, que nous traversons sur une largeur d’une trentaine de +kilomètres, la végétation se compose d’abord d’_Echinopsilon muricatus_ +et de _Tamarix_, puis uniquement de _Salsola tetragona_, auquel +s’ajoutent plus tard l’_Arthrocnemon macrostachyum_ et l’_Atriplex +Halimus_. + + +Nous sommes à Msila. Deux journées de voyage à travers un pays cultivé +nous mèneront à Bordj-bou-Arreridj, où nous prendrons le train pour +Alger. + + +Supposons qu’un botaniste me demande quelques renseignements sur +l’utilité d’un voyage dans le Sahara. Je lui dirais à peu près ceci : Si +vous désirez voir un pays exotique avec une flore variée, n’allez pas au +désert ; dirigez-vous plutôt vers une région équatoriale. — Voulez-vous +étudier la flore désertique ? Vous pouvez vous contenter de Biskra : la +plupart des espèces du Sahara algérien croissent dans les environs de la +ville. — Dans le cas où vous voudriez voir les divers aspects +caractéristiques du paysage saharien, mettez-vous à la tête d’une +caravane ; vous marcherez pendant des journées entières sans vous +baisser une seule fois pour cueillir une plante, et vous reviendrez +finalement avec un butin presque nul : en tout un mois, vous aurez vu +moins d’espèces végétales que si vous vous aviez herborisé un quart +d’heure aux environs de Bruxelles. Et dites-vous bien qu’une telle +expédition n’est possible que si vous ne craignez pas les longues +marches exténuantes, les journées atrocement chaudes, les midis +éblouissants, si vous n’avez pas peur de subir la soif, si vous aimez à +coucher à la belle étoile, enfin, si vous ne vous laissez pas décourager +par la nudité du pays. + +Pour finir, regrettons qu’il n’y ait pas de jardin botanique dans le +Sahara. Pendant les premiers temps, le botaniste est complètement +dépaysé au milieu de ces plantes grasses ou de ces plantes sans +feuilles, toutes semblables lorsqu’elles sont défleuries. Quant à des +expériences physiologiques, il n’y faut pas songer. Pourtant il y aurait +pas mal de sujets intéressants à étudier : l’absorption de la vapeur +atmosphérique et de la rosée par les sels déliquescents et par les +poils ; l’absorption de l’eau du sol par les poils radicaux +persistants ; l’occlusion des stomates ; l’élimination des matières +minérales qui encombrent l’économie de la plante ; la faculté de +supporter la dessiccation, etc. Un tel établissement rendrait aussi de +grands services au point de vue pratique, pour l’étude des maladies du +Dattier, pour la sélection des races d’Orge, pour l’introduction de +plantes fourragères, etc. + +Rien ne serait plus facile que de faire cette station botanique à +Biskra. La dépense serait faible ; les avantages pour la science et pour +l’agriculture saharienne seraient inappréciables. Ce jardin aurait +autant d’utilité que ’s Lands Plantentuin de Buitenzorg (Java). Et l’on +aurait ainsi un centre d’études botaniques, permettant de comparer la +riche végétation équatoriale à la végétation, si intéressante dans sa +maigreur, qui croît au Sahara. + + * * * * * + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. I. + +[Illustration : 1. _Deverra chlorantha_ (voir p. 283), sur des rochers +qui ont éclaté par l’action de la chaleur et qui ont été ultérieurement +sculptés par le sable. (Voir p. 279.)] + +[Illustration : 2. _Anabasis articulata_. Sous la plante, rameaux morts +tombés par terre. (Voir p. 222.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. II. + +[Illustration : 3. Une rue dans l’oasis de Biskra. Maisons en boue. +(Voir p. 209.)] + +[Illustration : 4. Plantations dans l’oasis de Biskra : Oliviers et +Dattiers. (Voir p. 209.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. III. + +[Illustration : 5. Efflorescences salines sur le reg, à Biskra. +Au milieu, un petit oued avec Salsolacées. (Voir p. 216.)] + +[Illustration : 6. _Limoniastrum Guyonianum_ (Zeita), presque +entièrement ensevelis sous le sable. Devant, _Nitraria tridentata_. +(Voir p. 212.)] + +[Illustration : 7. _Halocnemon strobilaceum_, dans le chott Melrhir. +(Voir p. 224.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. VI. + +[Illustration : 8. Mirage dans un sebkha, entre Ayata et Tougourt. +(Voir p. 234.)] + +[Illustration : 9. Oasis enfoncées, près d’El Oued. (Voir p. 245.)] + +[Illustration : 10. Maisons d’El Oued. Au milieu, un puits à balancier. +(Voir p. 246 et 247.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. V. + +[Illustration : 11. Dunes nues dans le Souf. (Voir p. 243.)] + +[Illustration : 12. Dunes nues dans le Souf. (Voir p. 243.)] + +[Illustration : 13. _Retama Raetam_, dans le désert sableux au Sud de +Tougourt. (Voir p. 239 et 263.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. VI. + +[Illustration : 14. _Aristida pungens_ (Drîn), dans le désert sableux +au Sud de Tougourt. (Voir p. 237 et 257.)] + +[Illustration : 15. La ville et l’oasis de Ouargla. (Voir p. 276.)] + +[Illustration : 16. _Stipa tenacissima_ (Alfa), sur le plateau à la +base du djebel Bou Kaïl. (Voir p. 323.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + Soc. roy. bot. Belg., t. XXXVII. Pl. VII. + +[Illustration : 17. _Salsola tetragona_, dans le désert salé au Sud de +Tougourt. (Voir p. 267.)] + +[Illustration : 18. Désert pierreux (hamâda) près de Settafa. +Au milieu, un gara. (Voir p. 308.)] + +[Illustration : 19._Pistacia atlantica_ (Betoum) dans le daya de +Tilremt. Devant, _Zizyphus Lotus_ (Jujubier). (Voir p. 311 et 313.)] + + J. M., phot. Phototypie H. Bridoux, à Bruxelles. + + + + + =Bibliographie.= + + +=1876.= GOBLET D’ALVIELLA. — _Sahara et Laponie_, 2e édition. Paris, +1876. + +=1886.= L. ERRERA. — _L’Efficacité des Structures défensives des +Plantes_. Bull. Soc. roy. bot. Belg. T. XXV, p. 80. + +=1887.= G. VOLKENS. — _Die Flora der Ægyptisch-Arabische Wüste_. Berlin, +1887. + +=1893.= H. SCHIRMER. — _Le Sahara_. Paris, 1893. + +=1895.= HUGHES LE ROUX. — _Au Sahara_. Paris, Flammarion. + +=1896.= E. FROMENTIN. — _Un Été dans le Sahara_. 11e édition. Paris, +1896. + +=1898.= J. A. BATTANDIER et L. TRABUT. — _L’Algérie_. Paris, 1898. + + — A. F. W. SCHIMPER. — _Pflanzen-Geographie auf physiologischer +Grundlage_. Iena, 1898. + + * * * * * + + + + + =Sommaire.= + + + Avant-propos, 202. + +=1. Les déserts salés et les oasis de l’oued Rirh=, 204. + + Organisation de la caravane, 204. — L’oasis de Biskra arrosée par + l’oued, 205. — Culture du Dattier, 207. — Fécondation du Figuier, 209. + — Construction des maisons, 209. — La plaine salée, 210. — Monotonie + de la flore, 211. — Accumulation de sable entre les rameaux, 212. — + Sécrétion de sels déliquescents, 212. — Salsolacées charnues, 214. — + Plantes hygroscopiques : Rose de Jéricho et Main de Fatma, 214. — + Plantes éphémères, 217. — Le Guetaf comme fourrage, 217. — Flore du + désert sableux, 218. — Le caravansérail de Chegga, 220. — Élimination + des sels encombrants, 222. — Mirages sur le chott Melrhir, 223. — La + structure du Sahara, 225. — L’oasis d’Ourhir, avec puits artésiens, + 227. — Un jardin à fleurs, 229. — Un village de l’oued Rirh, 230. — Le + désert gypseux, 230. — L’oasis d’Ayata, 232. — Mirages dans les + sebkha, 233. + +=2. Les sables d’El Erg oriental=, 235. + + A. _Dans les dunes du Souf_, 235. + + Topographie et aspect du désert sableux, 235. — Graminacées à racines + horizontales et à poils radicaux persistants, 237. — Arbustes sans + feuilles, 239. — Fertilité relative des sables, 247. — Liste de + plantes récoltées en quatre jours, 242. — Les grandes dunes nues, 243. + — Les oasis enfoncées du Souf, 245. — Aspect des villes, 247. — Flore + adventice des oasis, 249. + + B. _En remontant l’oued Mya_, 250. + + Difficulté du voyage, 250. — Lutte pour l’existence entre végétaux, + 251. — La « mer » de Temacin, 252. — Salsolacées et plantes sans + feuilles, 253. — Emploi des journées, 254. — Aspect général du pays, + 256. — Liste de plantes récoltées en une demi journée, 258. — Misère + de la végétation, 259. — Moyens de protection des plantes contre la + sécheresse, 261. — Nécessité de la transpiration, 263. — Pollination + des fleurs, 264. — Deux journées de simoun, 265. — Observations + météorologiques, 271. — Action du simoun sur la végétation, 274. — + L’oasis et la ville de Ouargla, 275. + +=3. Le désert pierreux=, 277. + + Comparaison du désert alluvial et du désert éolien, avec le désert + déflatoire, 277. — Flore du hamâda, 280. — Aspect général du hamâda, + 285. — L’eau de l’économie animale, 286. — Le régime des pluies dans + le Sahara, 289. — La circulation vitale de l’eau, 290. — Insectes + phytophages, 291. — Défense des plantes contre les Vertébrés, 292. + Moyens anatomiques, 294. Moyens chimiques, 295. Moyens biologiques, + 297. Protection indirecte, 299. — Les Beni-Mzab, 301. — Les oasis de + l’oued Mzab, arrosées par des puits non jaillissants, 302. — Sélection + opérée par les herbivores dans la flore de l’oued, 305. — Orientation + des feuilles du Caprier, 307. — La Pépinière de la garnison, à + Ghardaïa, 307. — La végétation de la Chebka, 308. — L’oasis de + Berrîan, 310. — Le premier arbre ; un Betoum, 311. — Les premiers + lichens, 312. — Les daya, 312. — Sécheresse des daya et extinction des + Betoum, 313. — Liste de plantes récoltées dans le désert, 315. — + Végétaux non mangeables, 315. — Une pluie qui n’atteint pas le sol, + 316. — La végétation près de Laghouat, 317. + +=4. Les steppes de l’Atlas et la plaine du Hodna=, 318. + + Plantes de rochers, 319. — L’oasis de Laghouat, 319. — Le plateau + entre Laghouat et Messaad, 320. — Moyens de dissémination des plantes + sahariennes, 321. — La steppe d’Alfa, 323. — Origine méditerranéene de + la flore du Sahara, 324. — Les hauts-plateaux de l’Atlas ; Alfa et + Chih, 326. — Les Terfes à Aïn-Smara, 327. — Flore méditerranéenne sur + le versant N. du haut-plateau, 328. — La plaine du Hodna, 329. + + Conclusions, 330. + + + + + =Liste alphabétique des plantes citées.= + + + Abricotier, 310, 320, 323. + + _Acacia_, 325. + + _Acanthyllis tragacanthoides_, 318. + + _Adiantum Capillus-Veneris_, 324. + + _Ægilops_, 321. + + Alfa, voir _Stipa tenacissima_. + + Amarante, 229. + + _Anabasis articulata_, 258, 309, 315, 316, 317, 320. — Désarticulation + des rameaux, 222, 225, 262. — Absence de feuilles, 254. — Racines + horizontales, 282. — Galles, 292. + + _Anastatica hierochuntica_ (Main de Fatma), 216, 322. + + _Anthemis monilicostata_, 242, 258. + + _Anthyllis sericea_, 280, 282, 329. — Dissémination, 323. + + _Antirrhinum ramosissimum_, 309. + + _Anvillaea radiata_, 315. + + _Aristida_. Dissémination, 322. + + _Aristida ciliata_, 299. + + _Aristida floccosa_, 239, 242, 257, 258, 280, 281, 284. — Poils + radicaux persistants, 238. — Insuffisance de la protection contre les + herbivores, 297. + + _A. obtusa_, 211, 315. + + _A. pungens_ (Drîn), 242, 243, 249, 258, 274, 281. — Racines + horizontales, 237, 282. — Protection contre la sécheresse, 263. — + Insuffisance de la protection contre les herbivores, 293, 298. — + Graines (loul), 294. + + _Artemisia campestris_, 317, 318, 326, 327. + + _A. Herba-alba_ (Chih), 299, 309, 311, 315, 317, 320, 323, 326, 327. — + Protection contre les herbivores, 300, 318. + + _Arthrocnemon macrostachyum_, 214, 252, 330. + + Asperge, 232. + + _Asphodelus pendulinus_, 242. — Poils radicaux persistants, 238. + + _Asteriscus pygmaeus_ (_Odontospermum pygmaeum_, Rose de Jéricho), + 215, 314, 315, 322. + + _A. graveolens_, 283. + + _Astragalus Gombo_, 242. + + _A. saharae_, 242. + + _Atractylis flava_ var. _glabrescens_, 223. + + _Atriplex Halimus_[10] (Guetaf), 330. Insuffisance de la protection + contre les herbivores, 217, 294, 305. + + Betoum, voir _Pistacia atlantica_. + + _Bubania Feei_, voir _Limoniastrum Feei_. + + _Calligonum comosum_, 242, 257, 258, 281, 325. — Absence de feuilles, + 239, 240, 254. — Longueur des racines, 239, 241, 282. — Pollination, + 264. — Graines rongées, 292. — Dissémination, 322. + + _Capparis spinosa_, 307, 325. + + _Catananche caespitosa_, 328. + + _Centaurea furfuracea_, 223. + + _C. Parlatorei_, 328. + + Chrysanthème, 230. + + _Cistus_, 328. + + _Citrullus Colocynthis_. Protection contre les herbivores, 295, 318. — + Atrophie des vrilles, 295. + + _Cleome arabica_. Protection contre les herbivores, 296. — + Dissémination, 322. + + _Convolvulus supinus_, 296. + + _Cornulaca monacantha_, 253, 258. + + _Coronilla juncea_ var. _Pomeli_, 313. + + _Cutandia memphitica_, 242, 258. — Poils radicaux persistants, 238. + + _Cyperus conglomeratus_, 242, 258. — Poils radicaux persistants, 238. + — Pollination, 264. — Protection contre les herbivores, 294. + + _Daemia cordata_. Protection contre les herbivores, 296, 298. — + Dissémination, 323. + + _Danthonia Forskahlei_, 240, 242, 249. — Poils radicaux persistants, + 238. + + Dattier, voir _Phoenix dactylifera_. + + _Daucus pubescens_, 321. + + _Deverra chlorantha_, 283, 309. + + Drîn, voir _Aristida pungens_. + + _Echinops spinosus_, 318. + + _Echinopsilon muricatus_, 219, 222, 242, 330. — Plante annuelle, 242, + 243. + + _Echiochilon fruticosum_, 319. + + _Emex spinosa_, 321. + + _Enteromorpha_, 252. + + _Ephedra alata_, 242, 257, 258, 325. — Absence de feuilles, 239, 240, + 254, 281. — Racines horizontales, 238, 239, 282. — Fermeture des + stomates, 240, 260. — Pollination, 264. — Galle, 291. — Insuffisance + de la protection contre les herbivores, 293, 298. — Dissémination, + 322. + + _E. graeca_, 328. + + _Eremobium lineare_, voir _Malcolmia aegyptiaca_. + + _Erodium_. Dissémination, 323. + + _E. glaucophyllum_, 280, 285. + + _Erucaria Ægiceras_, 258. + + _Eucalyptus_, 308. + + _Euphorbia Guyoniana_, 242, 243, 249, 258, 274, 281. — Longueur des + racines verticales, 241, 282. — Rareté des feuilles, 254. — Revêtement + cireux, 262. — Pollination, 264. — Protection contre les herbivores, + 296, 297, 298, 318. + + _Fagonia_. Dissémination, 322. + + _Fagonia glutinosa_, 283, 285. + + _F. microphylla_, 283. + + _Farsetia aegyptiaca_ et _F. linearis_, 299. — Graines rongées, 292. — + Dissémination, 322. + + Figuier, 209, 310, 320, 323. + + _Forskahlea tenacissima_, 322. + + _Francoeria crispa_, 314. + + _Frankenia pulverulenta_, 252. + + _F. thymifolia_, 231, 330. + + Froment, 323. + + _Gaillardia_, 229. + + _Genista capitellata_, 326, 329. + + _G. saharae_, 242. — Absence de feuilles, 239, 240. — Insuffisance de + la protection contre les herbivores, 295, 298. + + Grenadier, 209, 210, 320. + + Guetaf, voir _Atriplex Halimus_. + + _Gymnocarpon fruticosum_, 299, 309. + + _Halocnemon strobilaceum_, 214, 225, 251, 252. + + _Halogeton alopecuroides_, 283. + + _Haloxylon articulatum_ (Remts), 309, 310, 315, 316, 317, 320. — + Dissémination, 322. + + _Haplophyllum tuberculatum_. Protection contre les herbivores, 296, + 298. + + Harmel, voir _Peganum Harmala_. + + _Helianthemum_, 283. — Pollination, 265. + + _H. eremophilum_, 299. + + _H. sessiliflorum_, 240, 242. — Absence de protection contre les + herbivores, 297. + + _Heliotropium luteum_, 258. + + _Henophytum deserti_, 254, 258, 299. — Graines rongées, 292. — + Dissémination, 322. + + _Herniaria fruticosa_, 249, 283, 285. + + _H. hemistemon_, 242. + + _Hordeum maritimum_, 219. + + _Ifloga spicata_, 242. + + Jujubier, voir _Zizyphus Lotus_. + + _Juniperus communis_, 328. + + _J. Oxycedrus_, 326, 328. + + Laurier-Rose, voir _Nerium Oleander_. + + _Lavandula_, 328. + + _Limoniastrum (Bubania) Feei_. Sécrétion de sels déliquescents, 259. — + Pollination, 265. — Dissémination, 322. + + _Limoniastrum Guyonianum_ (Zeita), 214, 218, 222, 225, 251, 252, 258, + 274, 323. — Accumulation de sable entre les rameaux, 212. — Sécrétion + de sels déliquescents, 213, 262. — Pollination, 265. — Racines + horizontales, 282. — Galle, 292. + + _Linaria fruticosa_, 309, 310, 317. + + _Lithospermum callosum_, 240, 242, 258. — Absence de protection contre + les herbivores, 297. + + _Lygeum Spartum_, 315, 317, 326. + + _Malcolmia aegyptiaca_ (_Eremobium lineare_), 242, 243, 249, 258. + + Main de Fatma, voir _Anastatica hierochuntica_. + + _Marrubium deserti_, 239, 309, 317. Dissémination, 323. + + _Matthiola livida_, 258. + + _Medicago_, 321. + + _Monsonia nivea_, 240, 242, 249. — Pollination, 265. — Dissémination, + 323. + + _Montagnites Candollei_, 242, 243, 258. + + _Nerium Oleander_ (Laurier-Rose), 321. + + _Neurada procumbens_, 223. — Dissémination, 322. + + _Nitraria tridentata_, 214, 222, 259. Accumulation de sable entre les + rameaux, 212. — Revêtement cireux, 262. + + _Noaea spinosissima_, 315. — Dissémination, 322. + + _Nolletia chrysocomoides_, 242. + + _Odontospermum pygmaeum_, voir _Asteriscus pygmaeus_. + + Œillet, 229. + + _Olea europaea_ (Olivier), 209, 319, 323, 328. + + _Ononis angustissima_, 309. + + _O. serrata_, 242. + + _Ophrys_, 324. + + _Opuntia_, 308. + + Oranger, 209. + + Orge, 232, 323. + + _Panicum turgidum_, 238. + + _Peganum Harmala_ (Harmel), 315. — Protection contre les herbivores, + 306, 309, 318, 327. + + _Pennisetum dichotomum_. Poils radicaux persistants, 238. — Protection + contre les herbivores, 294. + + _Periploca angustifolia_, 323. + + _Phalaris minor_, 219. + + _Phelipaea_, 242. + + _Ph. lutea_. Protection contre les herbivores, 294. + + _Phoenix dactylifera_ (Dattier), 207, 228, 246, 276, 303, 310, 320, + 321. + + _Pistacia atlantica_ (Betoum), 311, 313, 314, 320, 325. + + _P. Lentiscus_, 328. + + _Pinus halepensis_, 328. + + _Plantago ciliata_, 249. + + _Podaxon aegyptiacus_, 254, 258. + + _Polycarpaea fragilis_, 242. + + _Populus pyramidalis_, 320. + + _Quercus Ballota_, 328. + + _Randonia africana_, 253, 258. — Pollination, 265. + + Remts, voir _Haloxylon articulatum_. + + _Retama Raetam_, 258. — Absence de feuilles, 239, 240, 254. — + Protection contre la sécheresse, 263. — Racines horizontales, 282. — + Protection contre les herbivores, 295. + + _R. sphaerocarpa_, 313, 323, 328. + + _Rhamnus lycioides_, 328. + + _Rhanterium adpressum_, 242, 282, 285. — Rareté des feuilles, 240, + 254. + + _Rhus Oxyacantha_, 319, 325. + + Rose de Jéricho, voir _Asteriscus pygmaeus_. + + Rosier, 229. + + _Rosmarinus_, 328. + + _Salsola_. Dissémination, 322. + + _Salsola tetragona_, 253, 257, 258, 266, 325, 330. + + _S. vermiculata_, 253, 258, 299. + + _Sclerocephalus arabicus_, 321. + + _Scrophularia saharae_, 254. + + _Silene villosa_, 258. — Pollination, 265. + + _Spitzelia saharae_, 258. + + _Statice pruinosa_, 259, 319. Pollination, 265. + + _Stipa gigantea_, 315. + + _S. tenacissima_ (Alfa), 317, 320, 326, 327, 329. + + _S. tortilis_, 219. + + _Suaeda vermiculata_, 214, 222, 258. + + _Tamarix_, 213, 219, 225, 233, 251, 252, 259, 269, 325, 330. — Sels + déliquescents, 213. + + _Terfezia_, 328. + + _Teucrium Polium_, 299, 317. + + _Thapsia garganica_, 327. + + _Tirmania_, 328. + + _Thymelaea microphylla_, 299, 318. — Protection contre les herbivores, + 300, 329. + + _Traganum nudatum_, 253, 258, 282. + + _Tropaeolum_, 230. + + _Tylostoma volvulatum_ 254. + + Vigne, 230, 310. + + Zeita, voir _Limoniastrum Guyonianum_. + + _Zilla macroptera_, 295, 298, 313. — Dissémination, 322. + + _Zizyphus Lotus_ (Jujubier), 219, 313, 315, 319, 325. + + _Zollikofferia mucronata_, 299. + + _Z. resedifolia_, 242, 258. — Protection contre les herbivores, 297. + + _Z. spinosa_, 319, 320. + + _Zygophyllum_. Dissémination, 322. + + _Z. Geslini_, 249. + + * * * * * + + + * * * * * + Gand, impr. C. Annoot-Braeckman, Ad. Hoste, succr. + + + + +NOTES : + + +[Note 1 : Le Sahara a une surface égale à 6,200,000 kilomètres carrés. +La partie que l’on pourrait immerger n’a que 8,000 kilomètres carrés.] + +[Note 2 : Nous devons la détermination de nos Champignons sahariens à +l’obligeance de M. N. Patouillard.] + +[Note 3 : Voir les listes, p. 242 et p. 258.] + +[Note 4 : Cette façon de procéder n’est pas à l’abri de certaines +critiques. Disons toutefois qu’à Biskra, avant de nous mettre en voyage, +nous avions trouvé une concordance très suffisante entre les lectures +des thermomètres fixes (sec et mouillé) et celles du thermomètre-fronde +(sec et mouillé.)] + +[Note 5 : M. J. WALTHER désigne sous le nom de « déflation » l’ensemble +des phénomènes d’érosion que produit le vent chargé de sable. (Voir, en +particulier, _Vergleichende Wüstenstudien in Transkaspien und Buchara_, +dans Verh. Ges. f. Erdk. zu Berlin. Bd. XXV, no 1, 1898.)] + +[Note 6 : Pendant les années de sécheresse, quand l’orge ne mûrit pas, +les Arabes vont récolter dans le désert les graines de Drîn (auxquelles +ils donnent le nom de _loul_). En toute saison on en trouve des +provisions importantes dans les nids d’une Fourmi, le _Messor +arenarius_.] + +[Note 7 : M. VOLKENS décrit le _C. spinosa_ var. _aegyptia_ comme ayant +des feuilles distiques (=1887=, p. 87) ; mais il ne cite pas cette +plante parmi celles dont les feuilles sont verticales (p. 42). Par +contre, la plante d’Égypte semble avoir une couche cireuse plus épaisse +que celle du Sahara algérien (p. 43). M. VOLKENS a aussi observé qu’en +été la couche cireuse recouvre les stomates (p. 42).] + +[Note 8 : M. SCHIMPER (=1898=, p. 193) distingue, dans la flore des +rochers, les _lithophytes_ qui sont à la surface des pierres, des +_chasmophytes_ qui poussent dans les crevasses.] + +[Note 9 : L’_Emex spinosa_ est une curieuse Polygonacée portant des +fleurs de trois sortes : des mâles et des femelles, qui sont aériennes +et chasmogames, et disposées en grappes axillaires, les mâles en haut, +les femelles en bas ; des fleurs hermaphrodites, souterraines, +cleistogames.] + +[Note 10 : C’est par erreur que _Halimus pedunculatus_ a été cité (p. +217) comme synonyme d’_Atriplex Halimus_.] + + + + +Note du transcripteur : + + + Les paragraphes de la section EXPLICATION DES PLANCHES (pages 331-332) + ont été placés sous chaque photographie en guise de légende, et la + section a été supprimée. + + Page 222, " _Limoniastrum Guyoniamun_ " a été remplacé par + " _Guyonianum_ " + + Page 229, " la charmante famille Bonboure " a été remplacé par + " Bonhoure " + + Page 272, " au sujet de nos obser-tions " a été remplacé par + " observations " + + Page 274, " échelonnés dans le lit de l’oud Mya " a été remplacé par + " l’oued " + + Page 279, note 5, " _Vergleichende Wüstentudien_ " a été remplacé par + " _Wüstenstudien_ " + + Page 280, " on rencontre sur le hâmada " a été remplacé par " hamâda " + + Page 292, " aux graines, elle logent " a été remplacé par " elles " + + Page 297, " Pour cueilllir le _Zollikofferia_ " a été remplacé par + " cueillir " + + Page 335, note 10, " synomyne d’_Atriplex Halimus_ " a été remplacé + par " synonyme " + + Page 339, " _Thapsia gargarnica_, 327. " a été remplacé par + " _garganica_ " + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78321 *** |
