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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***
+ FRANCE NOIRE
+
+
+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
+librairie) en novembre 1893.
+
+ DU MÊME AUTEUR :
+
+ _Un printemps sur le Pacifique_ : =Iles Hawaï.=
+
+ =Des Andes au Para.= _Équateur — Pérou — Amazone._
+
+ (_Ouvrages couronnés par l’Académie française._)
+
+ * * * * *
+ PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE.
+
+
+[Illustration : CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE BINGER
+(1892),
+
+Communiquée par la Société de géographie de Paris.]
+
+[Illustration]
+
+
+ MISSION BINGER
+
+ * * * * *
+
+ FRANCE NOIRE
+ (CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)
+
+ PAR
+ MARCEL MONNIER
+ MEMBRE DE LA MISSION
+
+ * * * * *
+
+ OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES
+ D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+ * * * * *
+ 1894
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+[Illustration : LE DOCTEUR CROZAT
+
+MORT AU SOUDAN (1892)]
+
+
+
+
+ _A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER._
+
+ _MON CHER AMI,_
+
+_Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue
+marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?_
+
+_L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain
+coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux
+tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans
+dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de
+la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous
+effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la
+nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de
+venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre._
+
+_Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces
+soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur,
+avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une
+échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés
+bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et
+des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre
+petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur
+une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le
+compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis
+d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant
+autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures,
+seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles,
+décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de
+vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !_
+
+_Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées
+nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une
+moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en
+songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils
+pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux
+à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi
+singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques
+semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ._
+
+_Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si
+rudes ! — vous vous êtes écrié :_
+
+_— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas
+éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !..._
+
+_Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans
+pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée
+de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la
+fable._
+
+_Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il
+être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence
+errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan
+méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est
+l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la
+vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route,
+les petits ennuis, les vastes espoirs._
+
+_La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé
+scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le
+détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver
+place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire
+le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que
+par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de
+France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils
+à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous
+publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous
+rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois,
+pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre.
+Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur
+d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement
+partagées !_
+
+_Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la
+brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de
+palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs
+indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des
+feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit,
+à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat.
+Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un
+souvenir à l’ami disparu._
+
+_Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité
+du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie
+du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de
+l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout
+l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain
+l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua,
+vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si
+bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la
+première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière
+si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître.
+Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il
+partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours
+en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait
+voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de
+nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le
+Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière
+fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une
+expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a
+terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille
+d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été
+l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté
+l’ami._
+
+_A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une
+oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom
+reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri.
+Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à
+son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte,
+lui soit légère._
+
+_Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien
+voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin
+faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux,
+sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette
+quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la
+vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme,
+sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui
+sommeille au cœur de tout civilisé !_
+
+_Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle
+emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la
+route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans
+la communauté des peines et des joies._
+
+ _MARCEL MONNIER._
+
+
+
+
+ FRANCE NOIRE
+
+ * * * * *
+
+ I
+
+ DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.
+
+
+Embarqués !
+
+La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste,
+sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des
+horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de
+Provence.
+
+Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans
+l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient
+piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles
+détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la
+roche.
+
+Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le
+cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour
+et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette
+force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis.
+Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences.
+A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le
+concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années
+d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer
+précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du
+pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je
+voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme
+aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer
+plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand
+départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la
+griserie aspirée dans la brise soufflant du large...
+
+Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour
+l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la
+bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à
+Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un
+tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des
+glas.
+
+Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant,
+grelottant, poudré à frimas, et sur les _campos_ de l’Amérique australe
+dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu
+de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue
+de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et
+peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.
+
+Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne
+saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le
+retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes
+sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent
+trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans
+regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être
+hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant
+d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on
+abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides
+comme un prologue de féerie.
+
+Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à
+spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages
+d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux
+situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art
+des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un
+laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant
+soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les
+jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour
+oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de
+notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même
+esthétique.
+
+Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.
+
+Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de
+géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par
+mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un
+public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance
+nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames.
+A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel
+point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste.
+Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce
+soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez
+distraite.
+
+De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la
+lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes,
+des spécimens de végétations exotiques.
+
+Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une
+place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare.
+Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me
+salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le
+capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées,
+sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien,
+prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.
+
+— Alors, vous comptez repartir ?
+
+— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.
+
+— Et vous iriez ?...
+
+— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.
+
+Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une
+commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre
+les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais
+de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois,
+trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à
+travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de
+Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son
+premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait
+à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées
+où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le
+Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette
+demande inattendue :
+
+— Venez-vous ?
+
+— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ?
+
+— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.
+
+— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ?
+
+— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous
+avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de
+voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de
+combler cette lacune. Cela vous va-t-il ?
+
+— Avec vous, tout me va.
+
+— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous
+allons, c’est encore la France.
+
+— La France noire.
+
+— Précisément.
+
+Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine
+assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts
+vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières
+inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il
+n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma
+résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait
+toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il
+s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre
+convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un
+éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main,
+parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de
+brousse.
+
+A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.
+
+— C’est dit... Vous y songerez ?
+
+— Je ne songe qu’à cela.
+
+— A demain, alors.
+
+— A demain.
+
+Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux
+colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour,
+le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que
+serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité.
+Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques
+correspondances promises au _Temps_, il n’y avait pas là de quoi
+justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs
+informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le
+_New-York Herald_. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont
+l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le
+nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples
+heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire.
+
+Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus
+immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque
+sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de
+l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront
+jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des
+descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais
+donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que
+beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour
+moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre
+agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de
+plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de
+mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions
+anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de
+l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin
+de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un
+insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux
+culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se
+départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique
+nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se
+réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces
+clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images
+sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la
+chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles
+quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les
+types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues,
+dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois.
+
+La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze
+jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel
+indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers
+les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en
+passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches
+défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses.
+Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des
+rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des
+éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le
+bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre,
+coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire,
+le roi nègre.
+
+De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un
+souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi
+d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les
+objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des
+indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel
+qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les
+marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant
+de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là
+même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière
+de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit
+du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le
+sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un
+futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes
+propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques,
+lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli
+lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus
+juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles
+gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ?
+
+Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées.
+Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il
+que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le
+train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un
+essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du
+navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....
+
+ *
+ * *
+
+Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la
+première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le _Stamboul_
+appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de
+prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de
+converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France.
+Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très
+chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce _lapsus_. N’étions-
+nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier,
+l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque,
+aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le
+rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais
+vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa
+défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les
+rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la
+maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues,
+maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les
+_miradores_ en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu
+près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans
+cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château-
+Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut,
+au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche
+rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de
+l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de
+tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au
+large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la
+foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de
+toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques,
+ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup
+d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel
+point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer
+certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes
+des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un
+seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions
+pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig.
+
+Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées.
+Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques
+bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées
+au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte
+plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds,
+et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile
+de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux
+cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se
+redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande
+la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit
+par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous
+arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et
+le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique.
+Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande
+de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de
+la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que
+les sierras d’Andalousie frangées de neiges.
+
+Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord
+que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa
+monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque
+paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa
+couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération
+originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la
+province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des
+courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où
+les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller,
+les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations
+balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de
+la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées,
+le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas,
+flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien
+de tout cela à bord du _Stamboul_. A parler franchement, au risque de
+passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités
+réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là
+comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne,
+colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de
+rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme
+l’Érèbe et habillées de rien.
+
+Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers,
+fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La
+présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans
+l’attrister.
+
+Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un
+morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne
+humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le
+personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint
+sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et
+diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du
+continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans
+l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés
+dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses
+congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne,
+renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école
+tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des
+catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très
+préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres
+desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus,
+aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat,
+contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à
+l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse
+de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne
+les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien
+de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire
+et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre
+dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux
+qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe,
+regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de
+bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse
+campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de
+la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme,
+sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser
+les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux,
+croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi,
+dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans
+gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une
+terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne
+s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les
+épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages
+posthumes dont la perspective est au moins encourageante.
+
+Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin,
+au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris
+pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent
+jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de
+traces.
+
+Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite
+et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son
+premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de
+côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs.
+Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les
+confortables installations des grands paquebots, la conversation ne
+languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la
+dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne
+traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de
+machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de
+canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun
+déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de
+mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes.
+
+Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures
+une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait-
+on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux
+côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale
+l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses
+escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement,
+une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil
+bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de
+sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne
+marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand
+déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de
+canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin
+en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en
+aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand
+appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant
+la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon
+enfant.
+
+Le vent et la mer nous poussent. Le _Stamboul_, couvert de toile, file
+grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries
+étaient signalées.
+
+Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les
+poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le
+jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des
+Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide
+dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait
+des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du
+feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses
+laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le
+crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les
+botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore
+saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes
+jumelles, les Oreilles de l’Ane.
+
+La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au
+port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée,
+l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au
+moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le
+passé.
+
+[Illustration : LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT
+
+CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)]
+
+
+ Las Palmas, 1er janvier 1892.
+
+
+Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons-
+le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la
+poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable,
+fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies
+femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris.
+
+Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes
+dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la
+plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la
+Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la
+droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ;
+ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague
+vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la
+capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan,
+donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se
+fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs,
+passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables
+palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près
+des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons,
+s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce
+que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons,
+mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux.
+Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un
+privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit
+dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.
+
+Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en
+tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux
+Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses
+fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses
+reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et
+leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur
+album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des
+_authoresses_ ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in-
+octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps,
+les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement
+d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi
+propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se
+laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ;
+mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la
+canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux
+combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de
+touristes et de porte-chaise aux invalides.
+
+Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ;
+Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait
+tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart,
+dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant
+l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des
+inscriptions funéraires. _Sanatorium_ doublé d’un _Campo Santo_.
+
+Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un
+déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité
+charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le
+sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à
+converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.
+
+Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les
+honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en
+voiture jusqu’à la vallée de Tafira.
+
+La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada.
+Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le
+massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes
+pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le
+papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée.
+Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait
+emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel.
+
+Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête :
+villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs
+ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus,
+les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu.
+De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur
+la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage
+levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui
+caracole ; Baucis suit cahin-caha.
+
+La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de
+Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des
+maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En
+bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en
+plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de
+Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de
+roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles
+grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les
+bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme
+antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au
+dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et,
+sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à
+l’entrave, des poules picorent.
+
+Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du
+vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses
+hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un
+coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de
+grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est
+confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre.
+Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi
+donc se presseraient-ils ?
+
+Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la
+mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une,
+les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires.
+Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ;
+mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous
+réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître
+nous arrivent par les panneaux entr’ouverts.
+
+
+ Dakar, 4-5 janvier.
+
+
+Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la
+transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du
+nègre.
+
+Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des
+épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous
+poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages,
+sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements,
+les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le
+fauve.
+
+Déjà, sur l’eau phosphorescente où le _Stamboul_ évolue lentement à la
+recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites
+embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le
+canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients
+de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la
+patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques
+bouffées.
+
+A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante.
+L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et
+guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes,
+avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses,
+rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres
+ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme,
+affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus
+sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue
+monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un
+paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne
+manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi
+de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le
+Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en
+masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.
+
+« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus
+exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un
+périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des
+passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si
+ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée,
+une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la
+roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier,
+qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la
+corvée : voilà pour l’animation.
+
+Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de
+factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade
+bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce
+détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire
+que d’une ville commerçante.
+
+J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix
+ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence
+des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis,
+que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend
+de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves
+et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.
+
+La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de
+vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de
+monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul
+qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes
+trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il
+semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des
+vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence
+donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui,
+sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du
+détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers
+Singapore, port franc.
+
+Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade
+deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui
+sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent
+difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de
+capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit
+ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre
+Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire.
+
+Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée
+passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans
+regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux
+voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la
+terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers
+les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer
+par où l’on s’en va !
+
+
+ En mer.
+
+
+La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt
+tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de
+l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain
+double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps
+durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas.
+La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé
+plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement,
+enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à
+l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures
+dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des
+camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans
+oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre.
+Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en
+célibataires !
+
+L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise
+avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un
+assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui
+nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais
+dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans
+soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes.
+La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été
+très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils
+mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette.
+Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si
+la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour
+réjouir le cœur.
+
+Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de
+cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses
+journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a
+été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons
+solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses
+s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du
+firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon,
+de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la
+chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.
+
+Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du
+navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus
+la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève
+très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit
+sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson.
+
+Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites
+îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île
+de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud.
+
+ *
+ * *
+
+Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de
+sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont
+les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude.
+
+La ville ? Un palais de gouverneur, façon de villa flanquée de lourdes
+arcades ; puis deux files de bâtisses en fer ou en bois couvertes de
+tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant, long d’un quart de
+lieue, large de cent mètres, Sahara où l’insolation guette le téméraire
+qui s’y hasarde en plein midi. Konakry est très fier de son avenue, à
+tel point qu’il n’a pu résister à la tentation d’en percer une autre
+coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices :
+la chaussée future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de
+souches à demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé
+par le passage d’un cyclone.
+
+En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de
+l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia,
+Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait
+la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite,
+n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre.
+Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a
+été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception
+édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de
+faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument
+la même chose.
+
+Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du
+bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio
+Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries
+comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont
+d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de
+promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté,
+fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et
+papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village,
+l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires
+qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de
+leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure
+du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires
+d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses
+branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux
+d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son
+avenue rouge comme braise.
+
+Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance
+semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire
+moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à
+l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le
+Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral
+comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent
+les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée.
+
+En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu
+près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement
+à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est
+un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A
+peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant
+force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer
+quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne
+retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de
+fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée
+pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers
+potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures
+nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.
+
+La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la
+clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ;
+d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec
+l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que
+le son de leur propre voix réjouit comme une musique.
+
+Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la
+colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ;
+conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la
+préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les
+susceptibilités ombrageuses.
+
+La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient
+sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos
+forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un
+bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des
+noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre
+les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ;
+le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces
+messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et
+s’évanouissent comme des ombres.
+
+La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et
+doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la
+République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé
+que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus
+élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait
+pas, en se maintenant au large.
+
+Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ;
+première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume
+jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand
+Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se
+distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières
+aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de
+passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans
+comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des
+fortunes.
+
+Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de
+dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de
+son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres
+tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore,
+l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry,
+l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou
+qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en
+équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes
+gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur
+la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver
+et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les
+colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans
+hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le
+thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à
+l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller
+et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la
+première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine.
+
+
+ Nuit du 10 au 11 janvier.
+
+
+Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures.
+Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions,
+si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes
+et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la
+matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.
+
+Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure.
+J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous
+revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam
+que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France.
+Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès
+accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en
+quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque
+déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son
+chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises,
+deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des
+services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.
+
+Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour
+demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie.
+De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à
+deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence
+de la _West African Telegraph Company Limited_. Bien entendu, la station
+se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un
+employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et
+Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées
+en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. —
+Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci
+est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas
+cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de
+bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie,
+le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses
+dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la
+Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois
+justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme
+d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une
+nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous
+donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces
+cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de
+Nuremberg ? — Précisément.
+
+Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas
+fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine
+compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la
+première heure dont les installations éphémères et fantaisistes
+contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des
+immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le
+baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses
+trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et
+de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier
+sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la
+toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres
+dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un
+boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le
+menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée
+avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans
+le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le
+grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.
+
+Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de
+trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous
+les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la
+tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie
+active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut
+plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la
+brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se
+voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel
+ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que
+l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus
+redoutable est l’inaction.
+
+
+ 11 janvier, deux heures de l’après-midi.
+
+
+Le _Stamboul_, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue,
+mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La
+traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours.
+
+Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la
+chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle.
+
+Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette _barre_ de la côte
+d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des
+fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement
+de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le
+phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le
+littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il
+qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer
+soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion
+les trois énormes volutes.
+
+L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs
+Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la
+palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant
+leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie
+double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord.
+Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les
+paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la
+nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant
+peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des
+blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non !
+Ramons bien, ramons ferme ! »
+
+Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère
+l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du
+féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la
+mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame
+propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes,
+laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les
+tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et
+l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express,
+laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un
+dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout
+courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable.
+
+Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela
+ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous
+la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit
+pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs :
+lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du
+côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme
+à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine
+eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais
+complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes
+sont rares.
+
+Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le
+salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription :
+« Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler
+avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les
+instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques
+de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas.
+
+Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre
+empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un
+factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est
+mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout
+cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure
+pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est
+à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne
+laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de
+houille, un trait d’ombre sur le ciel.
+
+
+
+
+ II
+
+ ASSINIE.
+
+
+Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et la
+lagune ; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie.
+
+De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les touffes
+de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les quatre
+factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en
+arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes grêles. Au
+premier plan, la barre mugissante ; au fond du tableau, les eaux mortes,
+la paix des forêts inviolées.
+
+La population blanche, — si cela peut s’appeler une population, — compte
+en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une invasion. Aucune
+maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du
+mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez l’administrateur ; MM.
+Braulot et Gay ont élu domicile à la factorerie Verdier. Pour moi, j’ai
+reçu l’hospitalité la plus cordiale chez l’agent de la Compagnie
+anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques perches, étalé
+par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme
+chez eux. Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et
+les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison
+organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts
+d’un virtuose, un bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le
+clairon sonne l’extinction des pipes ; le camp s’endort.
+
+L’autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il
+habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la
+lisière de la forêt, près du hameau de Mafia, dépendance d’Assinie. La
+Résidence s’élève sur l’emplacement de l’ancien poste militaire établi
+lors de la première occupation du pays, en 1842-43, ce qui, sans doute,
+lui a valu son nom : « le Blockhaus. » C’est une simple maisonnette,
+sans le plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont
+le chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire : mais
+ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions
+africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de cette
+côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne demeurât
+point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec plus d’éclat.
+L’interrègne a déjà trop duré : notre influence en a singulièrement
+souffert. Les vieillards seuls se souviennent de nous, comprennent notre
+langue. Le reste n’entend que le jargon anglo-nègre, le _bushman
+english_, en usage sur tout le littoral. La jeune génération nous
+échappe : c’est une conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous
+de favorables auspices, à l’aide de cette arme à longue portée, —
+l’école.
+
+Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule
+manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle est
+fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur initie,
+avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française.
+C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de réels services.
+Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l’âge d’homme,
+retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de leurs pères ; plus
+d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J’ai été
+vivement frappé de la physionomie éveillée de ces enfants âgés de huit à
+douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le
+résultat n’est pas inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge,
+en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de
+l’écolier noir. L’intelligence est, chez lui, très précoce ; il apprend
+vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux.
+L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans,
+c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers une vie
+purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou partie des
+connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien.
+
+Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel
+administratif.
+
+A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de ces
+pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une
+paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d’Assinie.
+Elle est meublée d’un lit de camp à l’usage du chef. Les sous-ordres
+reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la
+défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la
+caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est
+en route, annonce-t-on. Il faut croire qu’on l’aura expédié par la
+petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y
+suppléer par l’offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries.
+C’est un commencement. Du luxe ! L’essentiel viendra plus tard, s’il
+plaît à Dieu.
+
+En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions climatériques
+de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen contraint d’y faire un
+séjour prolongé, de s’entourer du minimum de confort exigé par les lois
+les plus élémentaires de l’hygiène, la situation paraît inouïe. A coup
+sûr, les hommes qui briguent ces places ne sauraient prétendre à une
+installation de petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est
+vraiment trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a
+quatre lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli ; mais la
+compensation est illusoire.
+
+A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État vis-à-vis
+de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le plus
+inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère relever, aux
+yeux de l’indigène, le prestige des autorités ? Celles-ci n’ont à leur
+disposition ni canot à vapeur, ni baleinière. L’administrateur veut-il
+entreprendre une tournée dans les nombreux villages situés sur la
+lagune ? Il faudra qu’il loue l’embarcation d’une maison de commerce[2].
+Ces détails frappent vivement le noir ; il réservera son admiration
+respectueuse aux trafiquants bien logés et bien équipés : ses sentiments
+à l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence.
+
+Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui reviennent
+du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va permettre à
+l’administration métropolitaine d’être informée de cet état de choses.
+Nul doute que des mesures ne soient prises pour y remédier à bref délai.
+Ce sera justice. La France, qui entretient plus d’une colonie coûteuse,
+doit au moins appliquer, à celles de ses possessions dont le budget se
+solde en bénéfice, une part de leurs revenus. On m’assure que le total
+des droits perçus par la seule douane d’Assinie pendant le dernier
+exercice s’élève à cent quarante-quatre mille francs. Les dépenses
+n’atteignent pas cinquante mille. La marge est plus que suffisante.
+
+Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération noire.
+Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre mille
+habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en présence est
+éminemment suggestive. La position de cette poignée d’Européens vivant
+en sécurité au milieu d’une foule indigène en dit long sur le caractère
+passif des fils de Guinée et la malléabilité de l’âme moricaude.
+
+ *
+ * *
+
+Combien de temps resterons-nous ici ? Tout dépend des mouvements des
+commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles,
+sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste
+britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous
+mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine
+pas outre mesure. Peut-être même cette période d’attente a-t-elle du
+bon. Elle nous acclimate ; nous passerons moins brutalement de la vie de
+famille à la vie de coureurs des bois.
+
+Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la
+température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins
+malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage,
+favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage.
+La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de
+préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me
+dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de
+victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en
+certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le
+vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il
+reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres
+inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre.
+
+[Illustration : JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)]
+
+Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de
+s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer
+d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit
+personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste
+à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa
+demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier
+les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques,
+la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire.
+
+L’occupation ne nous manque pas ; les heures fuient, rapides. Il faut
+passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les marchandises. Les
+dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de prendre l’air. Il est
+indispensable aussi de répartir les bagages par fractions de vingt-cinq
+kilogrammes et de remplacer les caisses par des enveloppes de toile
+sulfatée. Le ballot est plus aisé à ouvrir en cours de route et, pour le
+noir accoutumé à porter sa charge sur la tête, moins encombrant lorsque
+le convoi doit se frayer passage à travers une brousse épaisse.
+
+Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours de
+visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le hangar
+ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte reprise, ils
+sont débordés, et les importuns s’introduisent, l’échine courbée,
+obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque bagatelle. Assis sur les
+talons, ils se communiquent leurs impressions à voix basse.
+
+L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus chatoyants, les
+gazes lamées, jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux
+corail ; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise
+passent dans les prunelles.
+
+Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse,
+nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un
+grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars.
+Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient,
+d’une calebasse de la grosseur d’une paume : l’orifice, fermé par une
+cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la
+prise que le consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières
+sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement.
+Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou pour introduire le
+tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu’il en doit être ainsi :
+cette innovation permet à l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture
+de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse.
+
+Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une
+médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de
+l’_Angelus_ de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce
+chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France noire en sera
+largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne saurait trop, chez
+les peuples neufs, propager le goût des beaux-arts.
+
+Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les
+cotonnades imprimées de fabrication anglaise, les fusils à pierre, la
+poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia et des
+spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent
+impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus
+aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles.
+Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie courante. Les comptoirs
+d’Assinie l’encaissent à raison de soixante-douze shillings (90 francs)
+l’once, et en expédient chaque année en Europe pour une valeur de cinq
+mille livres sterling en moyenne.
+
+Le principal article d’exportation consiste en une variété de l’acajou,
+très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les rivières et la
+lagune, les trains de bois amènent tous les ans environ deux mille
+troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de trente à trente-cinq pieds
+anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de
+caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le
+préparent mal, à supposer qu’ils n’y mélangent pas des matières
+étrangères, pour augmenter le poids.
+
+La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas
+légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la
+place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les
+pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l’homme
+s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, la flaire,
+la quitte pour une autre, la reprend et s’assied, contemplatif, le
+regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois
+tendre pour s’entretenir les dents belles. L’emplette d’une pièce
+d’étoffe réclamera des heures de méditation. Après quoi, ses résolutions
+arrêtées, il procède au payement. Nouvelle affaire. Alors intervient le
+peseur d’or, qui examine le métal à la loupe, scrutant les pépites, afin
+de s’assurer si leurs anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de
+terre ou de sable. Quand la transaction est enfin terminée, le jour
+tombe : à la clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa
+cargaison. Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle
+abordera au fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par
+lequel les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront
+emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux.
+
+Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, — autant
+dire la majorité de la population assinienne, — rôdent autour du
+magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté sur l’épaule,
+ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du marché. Les
+notables franchissent le seuil, s’installent sur des caisses, sur des
+barils, et restent là comme au spectacle. L’un d’eux parfois, profitant
+du moment où le commis est penché sur son registre, allonge
+sournoisement le bras, prêt à faire main basse sur quelque brimborion.
+Mais quand il se dispose à glisser l’objet sous sa toge, l’employé, qui
+ne le perdait pas de vue, toujours calme, sans relever la tête, avec un
+flegme britannique, lui décoche cet avertissement :
+
+« Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure d’une culotte. »
+
+Le Romain lâche sa proie, fait demi-tour et se retire, très digne.
+
+ *
+ * *
+
+Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur service.
+Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont allées à ceux des
+concurrents qu’une fréquentation assidue de l’école avait le plus
+familiarisés avec notre langue, non que leur parler soit la correction
+même. Ils ont une manière à eux de se débrouiller parmi les singuliers
+et les pluriels, les genres et les temps. C’est la grammaire réduite à
+son expression la plus simple, la phrase allégée des vaines élégances,
+la beauté fruste, qui tout d’abord déconcerte ; mais on s’y fait.
+Exemple :
+
+« _Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner chèvre. Le chef il
+apporte._ »
+
+Traduction : « Mon capitaine, le chef du village vient vous offrir une
+chèvre. »
+
+Dans le langage nègre, « gagner » est le verbe par excellence, la clef
+de voûte, la pierre angulaire ; actif et auxiliaire tout ensemble. Ses
+acceptions sont innombrables. « Gagner », c’est être, avoir, aller,
+prendre, recevoir, que sais-je encore ? On « gagne » ici une foule de
+choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile de
+considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un défunt : « Il est
+mort », mais : « _Il a gagné mort._ » Un joueur malheureux ne trouvera,
+pour confesser sa perte, que cette formule bizarre : « _J’ai gagné
+perdu !_ » Tant pis si l’accouplement de ces vocables implique
+contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce français si pur !
+
+Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche. L’homme
+répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les
+villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau
+soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s’est
+assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois
+du Niger au golfe de Guinée.
+
+Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa
+faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous,
+il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au
+langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions
+oratoires telles que « si j’ose m’exprimer ainsi », « me permettrai-je
+de... », « ce souvenir est gravé dans mon âme », au lieu de : « je me
+rappelle ». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche,
+sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l’un de ses
+congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera
+pas de l’annoncer ainsi : « Ce _monsieur_ désire vous parler. » Et il
+faut voir la tête du « monsieur » !
+
+Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela n’est
+point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des
+princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou,
+privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec nombre de leurs compatriotes.
+Avec la polygamie et le relâchement des liens de famille qui en résulte,
+le fait d’être issus d’un monarque ne suffit pas à garantir aux
+descendants une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de ces jeunes
+gens ne pourra manquer de rehausser notre prestige aux yeux des
+peuplades de la brousse, auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron.
+Leurs attributions seront multiples. Serviteurs la plupart du temps,
+ambassadeurs à l’occasion ; préposés tour à tour à l’entretien de la
+garde-robe et des relations internationales.
+
+Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été recommandé par
+l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut l’élève. Le père, un
+pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient de me l’amener dans sa
+pirogue. Le gamin peut avoir de douze à treize ans. Je l’ai jugé d’abord
+un peu frêle pour résister à de longues marches, et j’ai cru devoir
+émettre, à cet égard, quelques doutes. Kassikan les a dissipés d’un
+geste. Pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les mollets,
+il s’est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le garçon fera mon
+affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un singe.
+Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et m’a déjà
+révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie qu’il se promet
+d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait fortune. Avec ses
+gages — vingt-cinq francs par mois — soigneusement mis de côté, il sera
+un parti sortable pour Mlle Amo : c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un
+autre désir le travaille : échanger son nom barbare contre un nom de
+blanc. C’est là une des premières faveurs que les bambins fréquentant
+l’école demandent au maître. Il y est aussitôt fait droit : chacun se
+voit gratifié d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la
+mythologie : Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux.
+Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif romantique. Je ne
+saurais rendre le ton pénétré dont il m’a dit :
+
+— Appelle-moi Alfred !
+
+— Va pour Alfred.
+
+Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir Anoman, un
+gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu’on affirme,
+serait capable de distinguer une marmite d’une poêle à frire. De ce
+cuisinier-là je me méfie.
+
+La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs.
+Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent
+cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous devions, à cet effet,
+recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi,
+qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de
+la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune ; trois heures
+de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour
+occupera trois jours au moins ; il faut compter avec les exigences du
+cérémonial nègre et les palabres interminables.
+
+De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement
+d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d’Élima.
+C’est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de
+Guinée par un Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous lui devons
+cette visite.
+
+[Illustration : ALFRED]
+
+ *
+ * *
+
+Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe _Evelyn_, mise
+obligeamment à la disposition de la mission par le représentant de la
+maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait un canot et une grande
+baleinière dans laquelle avait pris place l’escorte de tirailleurs
+sénégalais destinée à donner à notre entrevue avec Akassimadou le
+caractère d’une démarche solennelle.
+
+Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie d’Élima,
+où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des amis qu’on
+espère.
+
+Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques pas du
+débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes de
+bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les bassins de
+lavage, les hangars de machines à dépulper et à décortiquer. Au delà, le
+terrain s’escarpe, et, par une pente raide, on atteint la maison
+d’habitation, située à une trentaine de mètres au-dessus du lac. De la
+véranda, le coup d’œil est enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie
+profondément échancrée, avec son amphithéâtre de forêts vierges
+projetant leur ombre sur les eaux ; vers le sud, dans une buée
+lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut
+lac et Assinie ; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont
+l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme
+une falaise sur un océan de verdure.
+
+La superficie du défrichement est de cent treize hectares. Il contient
+plus de trois cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les
+premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte
+commence et s’annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent
+sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de
+la production ne devrait pas être inférieure à celle que l’on obtient au
+Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le rapport de chaque pied
+varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces
+conditions, le domaine d’Élima, bien que de création récente — il date
+de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois
+cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires.
+
+Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation
+tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le
+nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent
+parmi les moins laborieux du littoral. On a grand’peine à les embaucher,
+et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à
+rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de
+pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que
+d’arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa
+tâche !
+
+Où se procurer des cultivateurs ? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc
+n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les
+contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo ? Je ne sais si le
+recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on forcé
+quelque jour de faire appel à la race jaune, à ces inépuisables réserves
+humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il
+en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large
+mesure, la mise en valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte,
+rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie
+l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de
+quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait
+stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et s’habillent d’un rayon
+de soleil ?
+
+Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le plus grand
+honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit d’entreprise manque à nos
+compatriotes, si trop souvent nos colonies n’ont été qu’un champ
+d’action ouvert à l’initiative étrangère, il est consolant de constater
+qu’en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d’un
+Français. L’œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de
+factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des
+indiennes à ramages.
+
+La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table
+hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une tiédeur de
+serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin
+boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la tête tournée vers la
+campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être seul, très loin, dans un
+monde inconnu. Je n’aperçois plus que le ciel d’où pendent des
+constellations, très rapprochées, semble-t-il, la nappe immobile du lac,
+où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans
+la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements
+d’asthmatique. Et ce m’est une surprise, un choc singulier, ce rappel de
+la civilisation, ces heures tombant dans le silence.
+
+
+
+
+ III
+
+ KRINJABO.
+
+
+Nous repartons dès le jour.
+
+Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une
+brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villages
+s’éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure
+primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un
+vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les
+pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts.
+
+En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à l’embouchure
+de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée. Les eaux sont
+trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre puisse franchir
+l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s’empile tant bien que
+mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie.
+
+La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant
+imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le fouillis
+des palmes, des lianes : un double rempart d’un vert uniforme. Le
+regard, d’abord séduit par cette végétation puissante, par la
+magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une
+mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en
+loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un caïman, un
+vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui s’effondre.
+
+A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent,
+des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes
+occupée à piler des bananes, son dernier-né en croupe, ficelé dans le
+pagne, la tête ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon
+maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue et pique droit sur nous
+pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme
+fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de
+verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent.
+
+A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore dans la
+forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s’étalent.
+
+Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de
+Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine
+brousse.
+
+Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d’individus
+attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une perche les
+couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs, notamment l’un des
+porte-cannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et
+coiffé d’un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se
+dirigeait vers la capitale, en file indienne. L’exiguïté de cette route
+royale ne permet pas un autre ordre de marche. C’est, malgré tout, une
+noble avenue taillée dans la broussaille arborescente d’où jaillissent
+des plantes ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des
+acajous chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre-
+croisent au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de
+singes que notre approche met en fuite.
+
+ *
+ * *
+
+Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas
+dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n’a point de
+palais, — mais dans une case voisine de la sienne ; ce local est
+spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L’idée
+est large, le local étroit. C’est une bâtisse construite sur le modèle
+des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez
+une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur
+est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux
+personnes peuvent tenir sans être trop mal à l’aise : à trois, c’est un
+encombrement ; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à
+la galerie couverte qui fait le tour de l’édifice.
+
+A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au débotté. Simple
+affaire de politesse ; le véritable palabre n’aura lieu que dans la
+journée. Pour le moment il n’est nullement question du motif de notre
+visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les
+santés réciproques, rien de plus. « Tu vas bien !... Moi aussi. — J’en
+suis charmé !... » Et l’on se sépare.
+
+Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets. Sa case
+est très basse, disjointe, branlante ; le chaume de palmes a connu des
+jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions.
+
+L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé et si
+faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne faut-il
+voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être compris au
+simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la soixantaine, un
+âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un
+costume d’ordre composite : bicorne de général orné d’un plumet
+tricolore ; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et
+de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d’or
+grossièrement martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes.
+Au-dessus de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu
+un immense parasol en cotonnade rouge.
+
+Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y
+assistaient. L’étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse
+et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les
+paroles des hauts personnages, à tel point qu’à mainte reprise des
+protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses
+conseillers. Le sans-gêne de ces réunions à la fois royales et
+populaires éclaire d’un jour singulier les relations entre gouvernants
+et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d’être absolu.
+Celui-ci doit compter non seulement avec l’avis des principaux chefs,
+mais encore avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique.
+C’est une façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un
+côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les
+_plaids_ orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les
+feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois.
+
+Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous
+avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux curieux de
+s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais
+presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence ; insensiblement la
+quintuple rangée de têtes crépues se rapproche.
+
+Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos ; il a
+dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne
+négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de
+trois ans, absolument nu, prend ses ébats auprès du vieillard, tandis
+qu’une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les
+moustiques à grands coups de son éventail de palmes.
+
+L’entretien s’est prolongé plus d’une heure. Le capitaine Binger a
+expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout l’intérêt
+qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de démarcation
+définitive fût tracée entre son territoire et le protectorat anglais de
+la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse pour éviter dans
+l’avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse
+renaissantes, les démêlés de chef à chef, de village à village, parmi
+les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, ou
+a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la
+conclusion du discours, la demande d’un contingent indispensable de cent
+porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre,
+nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le
+cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis
+séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans
+les villages pour rassembler le contingent.
+
+Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est
+probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme.
+Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans les villages voisins, ne
+demandent qu’à partir. Des volontaires se présentent, très alléchés : de
+si beaux appointements, le désir de courir le monde ! Ceux-là ne sont
+pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que
+j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent
+quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif ou deux.
+
+Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces pays de
+Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils
+apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan
+méridional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces
+marchands noirs comme eux, mais la face moins pleine, le regard plus
+vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages
+et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le
+soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres
+a fait travailler leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils ? D’un
+pays où les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus
+résistants, sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs ;
+représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien imparfaite
+encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples
+de la brousse.
+
+[Illustration : AKASSIMADOU, ROI DE KRINJABO, ET SA COUR]
+
+Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse compagnie ces
+régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes
+Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l’Indénié, l’Assikaso, la
+terre de l’or. C’est là de quoi vous décider à quitter la case
+nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie
+paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l’épaule,
+un ballot sur la tête.
+
+Cette belle ardeur durera-t-elle ? Il est permis d’en douter. La
+persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires,
+je crois qu’au fond les uns et les autres se valent. Dieu sait ce que
+nous réservent, dans les jours difficiles, ces gens de la côte, natures
+purement passives en quelque sorte, étrangères à tout sentiment viril,
+ignorant également la reconnaissance et la haine, superstitieuses et
+curieuses à l’excès, mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir
+d’apprendre ; âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations
+ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des
+voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent
+depuis des siècles dans l’abjection de la servitude acceptée.
+
+Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il faudra bien
+s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux
+si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne
+nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer ses bonnes promesses,
+quitte à revenir à la charge si elles n’étaient pas promptement suivies
+d’effet. Les cadeaux qu’il vient de recevoir n’ont pas peu contribué à
+nous le rendre propice : ils sont admirables. C’est une couverture de
+prix (19 fr. 95), décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de
+lion rampant, et sur l’autre d’une tête de tigre ; des écharpes pour les
+femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement
+ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à
+l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les
+contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions
+sont muettes.
+
+En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l’étiquette,
+envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner.
+En retour, de la maison royale nous arrivait un nombre respectable
+d’écuelles de _fouto_, plat national, ragoût des plus pimentés, flanqué
+de pains de banane et de manioc. Pendant une heure, les serviteurs des
+deux sexes n’ont cessé de faire la navette. Chez nous, c’était une vraie
+procession.
+
+Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé de
+terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le cortège
+procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience de la
+solennité de l’heure et de l’importance de leurs attributions. Le visage
+est grave, l’attitude celle de maîtres des cérémonies annonçant une tête
+couronnée. Eux et leur suite gravissent notre échelle qui craque d’une
+manière inquiétante, et, tandis que les porteurs déposent sur la galerie
+leurs précieux fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil
+de la petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur
+bâton, en s’écriant :
+
+— De la part d’Akassimadou !
+
+Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant pour ne
+pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi, un _fouto_,
+préparé celui-là dans les cuisines d’un ministre :
+
+— De la part du chef Kabranka !
+
+Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage sur les
+degrés. On se bouscule quelque peu ; des mots vifs sont échangés. Il y a
+lieu de craindre un moment pour la vaisselle, bien qu’elle soit solide,
+mais surtout pour les ragoûts et les sauces. C’est tout au plus si, dans
+le brouhaha, nous parviennent ces mots lancés à pleine voix par un
+majordome :
+
+— Le _fouto_ du chef Azémia !
+
+A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée d’écuelles fumantes, la
+physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie, la
+bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent par
+avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur disputer.
+
+Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorie de captives de
+tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent
+pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux allures de chat
+maigre, que l’émotion plus encore que le poids de la marmite fait
+flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un
+fragment de pagne noué à la ceinture, les jeunesses un simple rang de
+grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres
+appartiennent à la domesticité de la princesse Elua.
+
+Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté.
+Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois d’accession au trône
+conférant ici l’hérédité non en ligne directe, mais collatérale, elle
+était appelée à doter le pays d’un dauphin. Les fétiches n’ont point
+béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua
+approche de la trentaine, si elle n’en a déjà doublé le cap. Cette
+constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n’est point, en
+effet, en pays noir qu’un Balzac eût jamais songé à célébrer la femme de
+trente ans. Je reconnais cependant qu’à une époque indéterminée la
+princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux
+pétillants de malice et — chose rare chez ses compatriotes — des pieds
+d’enfant.
+
+Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne représente
+qu’imparfaitement le beau sexe, d’une séduction très relative, il faut
+l’avouer, dans la forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave
+harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les
+rues, y sont plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus,
+l’existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait
+s’étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze
+ans, c’est une mère de famille ; à vingt-cinq, une aïeule ; à trente,
+une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude ! Portant sur son
+dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots, sevrés très tard, se
+font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont depuis longtemps l’usage de
+leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à
+piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l’eau, ramasser du bois,
+balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et
+maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère.
+
+[Illustration : DAME DE KRINJABO A SA TOILETTE]
+
+Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à
+pareille fête. Nous lui donnons la comédie.
+
+Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son du
+clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l’Arbre
+d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier camperait aisément
+à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l’extrême
+satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d’honneur et
+manœuvrent avec la perfection de la vieille garde.
+
+Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions
+animées. L’appareil photographique est considéré avec respect, et,
+lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes.
+L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes
+les défiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons
+entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage de la côte, les
+fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà
+familiarisé l’indigène avec quantité de prodiges accomplis par les
+blancs. Pour lui, l’Européen est un homme très fort, mais incapable de
+maléfices.
+
+Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il allait
+se préparer sans retard. La toilette se prolongeant démesurément, j’ai
+envoyé au roi un messager pour le prier de vouloir bien se hâter,
+attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître. Le
+roi a répondu qu’il serait prêt bientôt et que « le soleil ne passerait
+pas ». Sur cette réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé,
+composé de toute la maisonnée royale, grands et petits.
+
+Et « le soleil n’a point passé ».
+
+Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la même
+occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme au moulin.
+C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites logettes. Beaucoup
+de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse. Bon nombre vaquent à des
+travaux domestiques comme de simples mortelles. Celles-ci sont parvenues
+à l’âge douloureux où, suivant un usage assez fréquent chez les
+peuplades polygames, madame passe du rang enviable de favorite au grade
+moins ambitionné de cuisinière.
+
+Akassimadou n’a que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique.
+
+ *
+ * *
+
+En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de prolonger de
+vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour nous assurer si les
+actes répondaient aux paroles et si les messagers avaient été réellement
+expédiés.
+
+Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître son
+Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut
+contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en serait presque
+séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en ruine dont les
+monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des
+constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d’un enclos de
+bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est
+soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s’ouvrent des
+chambres tapissées de nattes et protégées du soleil et de la pluie par
+un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en
+treillis. C’est la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets
+hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que
+sais-je encore ? En quoi ce bric-à-brac possède une salutaire influence
+sur la demeure et le propriétaire, c’est ce qu’il serait malaisé de
+définir. Le noir lui-même paraît n’avoir là-dessus que des idées assez
+vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera
+bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait
+n’a pas besoin d’explication. C’est « fétiche », et voilà tout.
+
+La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à hauteur
+d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements
+sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur,
+identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison
+barbare comme une hallucination, d’un classicisme incohérent : Pompéi
+restauré par les nègres.
+
+De promenade aux alentours il n’est pas question ; le village est bloqué
+par les bois. On n’y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites
+aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet
+isolement était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — il va sans
+dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt — qui relierait
+Krinjabo à l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du
+commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou
+par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont tombés
+d’accord que rien n’était plus vrai : ils ont promis d’y songer. Mais
+c’est ici la terre des longues songeries.
+
+Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et Assankou, ont
+été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au
+besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette
+délégation ne marche qu’à son corps défendant. Devant la difficulté de
+déterminer l’un d’eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates,
+Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les
+trois. Ils ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement
+forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques, « Angelus »
+de Millet, leur ont mis du baume dans l’âme.
+
+Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe volontiers
+des heures à contempler la délicieuse inactivité du populaire. Seules,
+les femmes se livrent à quelque occupation suivie, puisent de l’eau,
+font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées entières dans de
+vastes hangars garnis sur trois côtés d’une large banquette en bambou.
+On jase un peu, on dort beaucoup. Il y a dans le village deux de ces
+centres de réunion. C’est le club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut,
+et dont la simplicité n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont
+épanouies. Ce que ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du
+cours de la rente !
+
+Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt longues.
+Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée était
+certainement un farceur : comme les années de campagne, les heures
+d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant,
+presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison voisine, il y avait
+un mort : les lamentations tapageuses n’ont pas cessé de quarante-huit
+heures, l’espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant
+spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un
+matin la foule qui pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait
+son offrande, des fruits, des écuelles de _fouto_. Tout cela était
+déposé devant la bière, près de laquelle on avait rassemblé les
+ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches,
+calebasses, — et jusqu’à sa seringue, l’instrument de Molière, les
+infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir.
+Autour du cercueil creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne,
+deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles ; les assistants
+accompagnaient ces lamentations d’un marmottement nasillard rappelant le
+ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies.
+
+
+ 26 janvier.
+
+
+Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un
+message des commissaires anglais nous fait savoir qu’ils arriveront le
+29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en
+territoire anglais, à 15 milles environ d’Assinie. Nous ferons en sorte
+de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les
+piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les
+attend dans la soirée.
+
+Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer à sa
+parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses
+territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend très bien compte.
+En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas, c’est que la France lui
+sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de
+supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d’amende, pour peu qu’il
+lui prît fantaisie de nous créer des embarras. Chez un protégé, la
+crainte du protecteur est le commencement de la sagesse.
+
+[Illustration : L’ARBRE DES PALABRES A KRINJABO]
+
+Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous
+un toit, dans un simulacre d’existence européenne. Jeudi, nous dormirons
+notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile.
+
+
+
+
+ IV
+
+ PREMIERS BIVOUACS.
+
+
+
+ 28 janvier.
+
+
+Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait
+route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face
+des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à
+la remorque de l’_Evelyn_.
+
+La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi
+à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine
+avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur
+le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque
+s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur,
+brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous
+l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations
+pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes
+à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler
+l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses
+difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer
+dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre
+l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous
+parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard.
+Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige,
+la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de
+se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de
+sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la
+perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au
+sortir du port.
+
+Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était
+venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune
+n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient
+trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes,
+des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même,
+avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond
+du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers
+campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau.
+
+Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en
+route.
+
+Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très
+basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il
+court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un
+indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui
+dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un
+téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira !
+
+La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole
+aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont
+visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré
+des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par
+les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre
+n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il
+persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos
+gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise.
+
+Vers deux heures, l’_Evelyn_ jette l’ancre à une encablure du rivage que
+pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des
+palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la
+grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une
+terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les
+caïmans pourraient trouver un abri.
+
+En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant
+accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans
+la lueur crépusculaire tamisée par les branches.
+
+C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer,
+séparé du lac par une bande de terre large d’environ trois kilomètres.
+Les Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac.
+Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est
+courte ; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots, d’étangs
+saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de quarante-huit
+heures, transporter deux fois le matériel de campement et les bagages,
+manœuvre inutile et d’une exécution laborieuse avec le petit nombre de
+bras dont nous disposons. Nous camperons donc ici. Ce parti est le plus
+sage : notre voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé,
+tandis que nos collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie
+de terre d’Afforénou à Nougoua.
+
+Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la
+frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au
+jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait de
+celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes ; aucune
+contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront pas
+pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le commissaire
+anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe, a demandé dans sa
+dernière missive que cette partie du travail ne fût pas différée. La
+simple courtoisie commandait d’acquiescer à son désir, dût-il en
+résulter un retard de deux ou trois jours.
+
+Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du détachement de
+tirailleurs ; les vivres sont rares, et la plage est juste assez vaste
+pour y dresser la tente. On conservera seulement deux des Sénégalais
+pour la garde du camp, deux embarcations pour les bagages et le _gig_ de
+l’_Evelyn_.
+
+Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la flottille, sous
+le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur Nougoua, à petites
+journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de deux ou trois jours.
+
+Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres immenses
+que soutiennent une série de cloisons disposées en étais autour du
+tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination spéciale. Là, le
+logement des noirs ; à côté, les ustensiles de ménage, les seaux en
+toile, les filtres ; plus loin, la cuisine, le brasier au-dessus duquel,
+à trois perches réunies en faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille
+du coin de l’œil tout en se grattant la tignasse avec une de nos
+fourchettes.
+
+Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur ! Comme elles
+vous reposent des agitations du départ, dans une détente absolue des
+nerfs, dans le calme d’un sommeil d’enfant !
+
+La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau, un léger
+clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles tombées. Par
+delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers, un angle
+d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles.
+
+
+ Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier.
+
+
+Deux journées bien remplies : visites, réceptions et délimitation
+combinées.
+
+Le chef de la mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des
+Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de
+Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet
+officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la
+révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur
+Mallet.
+
+La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de
+haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette
+occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé,
+au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où,
+lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au
+pavillon tricolore.
+
+Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin
+d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même
+pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées
+d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle
+la barre déferle.
+
+Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut
+très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de
+la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter
+grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes
+d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne
+recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur :
+puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à
+côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités
+de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne
+peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les
+circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse
+africaine.
+
+La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais
+désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une
+trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois
+kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on
+pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes
+seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant
+l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la
+besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette.
+Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était
+de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On
+dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré
+par Binger.
+
+Notre retour au camp fut accidenté.
+
+On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine
+suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la
+clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui
+coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une
+petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait
+inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le
+trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent
+d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et
+le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur
+l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de
+phare.
+
+Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant
+Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi
+deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées
+s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le
+pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de
+même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre
+se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions
+de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que
+j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs
+ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un
+roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines
+une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions
+plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés
+à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une
+retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres
+engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de
+sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.
+
+Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant
+une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où
+flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à
+coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous
+dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de
+transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.
+
+Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions
+rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme
+toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent
+guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la
+rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés
+d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules !
+
+
+ 31 janvier — 3 février.
+
+ Rivière Tanoé.
+
+
+La navigation fluviale ne nous réussit pas.
+
+Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart
+des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De
+toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon
+français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés
+de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux
+cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a
+duré trois heures.
+
+Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée
+simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des
+bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel
+sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux,
+des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement
+en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli
+les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un
+bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée
+après les congratulations, les protestations de dévouement et les
+politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et
+de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières.
+
+Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du
+soleil, nous entrions dans le Tanoé.
+
+Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de
+la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol
+d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut
+être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés
+par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points,
+barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades
+dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec
+les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile
+d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à
+la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la
+nuit ou dans la brume opaque du matin.
+
+Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une
+tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas
+un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée,
+apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la
+brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à
+certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se
+trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière :
+les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en
+réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités
+occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et
+d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.
+
+Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la
+suite d’une erreur de nos piroguiers.
+
+Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ;
+un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout
+si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur,
+est de nature à lui déplaire.
+
+Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier
+que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots,
+représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités
+distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes
+de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient
+tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres
+ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il
+en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux
+serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle
+nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas
+commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans
+songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ?
+
+Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par
+parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au
+pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les
+indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le
+corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert
+foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas
+tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de
+mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.
+
+Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de
+Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la
+lagune au lever du jour.
+
+Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses
+disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos
+quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et
+pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats-
+bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la
+pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte.
+L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent
+resserré, encombré de bancs de sable et de palissades.
+
+Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils
+manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous
+un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre
+une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un
+avertissement énergique les réveillait :
+
+— _Tamga !_... _Tamga !_... (Pagayez !... Pagayez !...)
+
+Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq
+minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se
+déliaient de plus belle.
+
+Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels,
+les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait-
+il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute
+explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :
+
+— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon !
+
+— Comment cela ?
+
+Les autres avaient repris en chœur :
+
+— Pas bon pour Tanoé !
+
+— Voulez-vous bien vous taire !
+
+Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.
+
+— _Tamga !_
+
+Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des
+gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à
+l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage
+était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son
+pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts.
+
+Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le
+sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les
+berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas
+payer cher cette offense ? La situation était grave !
+
+[Illustration : IÉBIÉNIÉ
+
+CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO]
+
+Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se
+trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient
+pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la
+rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît.
+
+Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme
+quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au
+débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent.
+L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la
+rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et
+poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs
+camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des
+pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre
+eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se
+diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à
+plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder !
+Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue,
+projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de
+lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était
+impraticable à pareille heure.
+
+Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la
+brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys
+étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et
+doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard
+les ténèbres.
+
+Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut-
+être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une
+voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la
+prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume
+se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes
+falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y
+eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions,
+emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure.
+
+Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure
+gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux
+chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien
+qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le
+nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable
+jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la
+submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans
+cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était
+retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde
+d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux.
+Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri :
+
+— Elléna !... Elléna !...
+
+Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait
+de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à
+Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être
+question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le
+bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur
+le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine,
+une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.
+
+Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères
+courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les
+émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte.
+
+Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir
+manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas
+troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement
+que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et
+sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par
+bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de
+découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant,
+quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très
+acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout
+assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets.
+Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût
+mis dans une situation très précaire.
+
+En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré
+bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait
+pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez
+pour un paletot noir.
+
+Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie
+du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche
+soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour
+certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous
+passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus
+agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de
+doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il
+que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans
+votre couchette. Affaire d’habitude.
+
+
+ Nougoua, 3-10 février.
+
+
+Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.
+
+Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les
+difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera
+la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas
+douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la
+rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais,
+lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un
+abstracteur de quintessence :
+
+— De ce qu’un territoire vous appartient _jusqu’à_ tel point, il ne
+s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela
+que le dispositif fût ainsi libellé : _jusques et y compris_... Alors il
+n’y aurait plus doute.
+
+— Mais cela est sous-entendu.
+
+— Permettez-moi de n’en rien croire.
+
+La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir.
+Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation
+purement grammaticale, ripostons-nous :
+
+— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la
+convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière _à partir
+de_ (_starting from_) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose
+qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.
+
+L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il
+aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était
+l’impossibilité de se mettre d’accord.
+
+Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un
+nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura
+encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette
+fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de
+sous-entendus et daigneront mettre les points sur les _i_. _Et y
+compris_... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent
+épargné de retards et de conversations oiseuses !
+
+Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la
+bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les
+relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très
+cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir.
+J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que
+ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout
+le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici
+avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le _statu quo_. Mais il
+est clair que ce _statu quo_ favorise trop les intérêts du protectorat
+du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M.
+le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout
+loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial
+toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se
+soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès
+ne lui serait pas imputé à crime.
+
+La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu
+d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins
+vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa
+cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous
+possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont.
+Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la
+convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet
+abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la
+navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est
+incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque
+d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire
+d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de
+l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case,
+coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua,
+par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps
+le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut
+de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec
+le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se
+réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle
+exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il
+avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de
+Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes
+avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à
+Ellubo.
+
+Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut
+promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre
+sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans
+une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit
+son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue
+d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs
+camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des
+messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est
+maintenant chose faite.
+
+Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la
+forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil
+guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que
+l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en
+munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il
+s’agissait d’une expédition périlleuse.
+
+Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou
+plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us
+et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils
+vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une
+démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le
+capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement
+excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres
+loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses
+sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des
+individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient-
+ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à
+la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son
+suzerain ?...
+
+O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir
+contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la
+stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins
+héroïques.
+
+Les explications transmises par le sergent n’ont point paru suffisamment
+rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à
+son comble après le repas du soir : autour des feux un concert
+s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam-
+tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de
+variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous,
+dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys
+l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces
+pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le
+capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur
+l’innocuité de cette musique :
+
+— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez-
+les... Qu’est-ce qu’ils veulent ?
+
+— Mais... rien. Ils chantent.
+
+— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.
+
+— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement
+soupé ; ils sont contents. Voilà tout.
+
+— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.
+
+— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en
+joie.
+
+— Rien de plus, en vérité ?
+
+— En vérité.
+
+Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins
+fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés.
+Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que
+trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient
+retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à
+nourrir les bouches inutiles.
+
+Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire
+naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été
+décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces
+troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix.
+Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de
+leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours
+une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de
+leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois
+s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de
+Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais,
+n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce
+personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une
+sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie,
+mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi,
+ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je
+crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront
+d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le
+lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu
+enviable garnison.
+
+A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force
+armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas
+d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de
+faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en
+amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi
+efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable
+encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux
+entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous
+avons de petits cadeaux !
+
+Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre
+les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront
+pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans
+quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de
+notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du
+Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de
+lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs
+observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé
+définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route
+côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a
+même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière
+partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre
+française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son
+escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la
+démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la
+commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire
+résolu doublé d’un parfait gentleman.
+
+L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long,
+nous partirons les premiers.
+
+La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le
+lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain
+matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons
+par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au
+pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans
+une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance
+de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu
+peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de
+cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz
+ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.
+
+
+ 9 février.
+
+
+Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de
+Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à
+notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de
+chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable
+exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au
+pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants
+travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt
+africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné
+l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le
+ruban si bien gagné.
+
+Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la
+part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la
+forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les
+morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.
+
+Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière,
+dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre-
+bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières
+files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des
+cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés,
+harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des
+semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais,
+l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises,
+le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des
+tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de
+l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des
+renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour
+remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés
+de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis,
+devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs
+ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que
+le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel
+ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une
+retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une
+nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il
+opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était
+sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants
+hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut
+tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent
+demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le
+champ de bataille.
+
+Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons
+bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou.
+
+Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous
+porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier
+encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de
+l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent
+lieues de forêt !
+
+
+
+
+ V
+
+ VILLAGES DE LA FORÊT.
+
+
+
+ N’Gakin, 10-12 février.
+
+
+La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés.
+Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf
+porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis
+pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps
+était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de
+ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les
+postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait
+improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser
+compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable
+tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve
+d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie
+d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se
+trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave
+n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les
+difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite.
+Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule
+journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux
+cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ;
+car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse
+lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide
+dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant
+la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois
+la victime... et le bénéficiaire.
+
+Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ;
+celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il
+n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles,
+auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès
+le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une
+nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs !
+
+Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin
+faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles
+espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses
+compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif
+désir de nous voir traverser ses domaines.
+
+L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la
+route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin,
+les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant
+le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à
+six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe,
+que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux,
+coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres,
+des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre.
+La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce
+dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très
+glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous
+des cataractes.
+
+A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer
+le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos
+boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec
+l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de
+viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible.
+Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la
+végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de
+nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré
+est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous
+précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix
+semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes
+draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse
+aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est,
+en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans
+les ténèbres éternelles.
+
+Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à
+gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant
+est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est
+pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que
+celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur
+nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un
+marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage
+labouré par les épines.
+
+Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous
+aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu
+l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de
+machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les
+arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions
+le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de
+pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer
+par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un
+mélodrame.
+
+Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu
+perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi
+les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son
+village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par
+bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par
+la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont
+les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors
+de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne :
+pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en
+grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur
+l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à
+chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de
+battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue
+assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au-
+dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les
+premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans,
+lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant-
+projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions
+britanniques de la Côte d’Or.
+
+[Illustration : FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU]
+
+Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe
+jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à
+nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé
+une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre
+arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur
+de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de
+maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront
+plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le
+noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes
+haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague
+de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement
+sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que
+plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur
+charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la
+trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.
+
+Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé
+par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque
+jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du
+soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les
+engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues
+ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des
+chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de
+l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux.
+Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les
+pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs
+nasses.
+
+Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des
+vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un
+ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le
+porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus.
+Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier
+présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce
+jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des
+feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre.
+Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en
+bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de
+courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont
+un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros
+garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de
+tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses
+futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.
+
+
+ Assuakourou (Dissou de la carte Binger),
+
+ 14-18 février.
+
+
+Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop
+grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes
+de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il
+retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que
+ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et
+par quelle route !
+
+Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou
+est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation
+en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que
+ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque
+verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes
+s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines
+environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de
+système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du
+moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les
+contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue
+d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds,
+les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace
+un impénétrable rideau.
+
+Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se
+métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne
+rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur
+l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux
+qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels,
+des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi-
+heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne
+piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de
+N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans
+les bois.
+
+Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres
+écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un
+marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des
+haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux
+de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez
+les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur
+de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle
+africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ?
+
+Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés
+aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se
+livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de
+Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi
+enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux
+alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le
+port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef,
+ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes
+portent sur l’épaule. J’en suis à me demander comment cette chaise à
+porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.
+
+[Illustration : N’GAKIN (SANWI)]
+
+Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous
+gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L’ancien village de
+Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à
+l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué _cinquante-sept_
+cours d’eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des
+rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins
+longue.
+
+Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent
+cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune
+culture d’ignames ou de patates ; pas une tige de maïs. Le sol peut tout
+produire ; on ne lui demande rien. C’est la misère inconsciente : nul ne
+semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à
+dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam.
+Quelques poulets étiques errent autour des cases ; mais l’achat d’un de
+ces volatiles suppose de longues négociations. L’unité monétaire ayant
+le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles
+équivalant à un sou.
+
+Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à trois
+hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de
+prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale est d’une
+infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées
+pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les pièces d’un jeu de
+dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point de place centrale ou
+rien qui y ressemble. D’étroits couloirs livrent passage d’une case à
+l’autre suivant les aspérités du sol qu’on ne s’est pas donné la peine
+de niveler.
+
+Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les villages
+de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce
+que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux
+commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater
+que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement
+occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine
+n’a emmené avec lui qu’un interprète et quatre hommes, laissant le
+surplus à ma garde.
+
+Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme
+toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure inoccupée. Les
+palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J’avais à lui
+rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait,
+disait-il, mais devait les faire venir de tel ou tel village : il
+enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau
+palabre. Les messagers étaient-ils partis ? — Ils allaient partir.
+J’insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs
+arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis.
+C’est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de
+ramener les promesses ou les renseignements des noirs.
+
+Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes
+multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on veut obtenir
+du nègre qu’il les achève tant bien que mal ; la discussion soulevée
+pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la satisfaction des deux parties
+intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre
+ou colique. Il va sans dire que le noir n’a qu’une confiance très
+relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite
+par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la
+guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons
+parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un d’eux surtout, qui
+répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d’une réputation
+indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre :
+cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques
+sur toutes les parties du corps ; incantations baroques dans lesquelles
+le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les
+gémissements d’un patient et les cris des animaux les plus divers. La
+mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du
+tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire
+nombreux, et durent parfois plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17,
+il m’a été impossible de fermer l’œil avant deux heures du matin, à
+cause de l’odieux tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la
+mienne. C’était la consultation du docteur Mouraré.
+
+Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use
+et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, —
+la douche ascendante.
+
+L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts de
+Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire.
+C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses
+deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le
+clystère est élevé ici à la hauteur d’un principe. Seulement il
+s’administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le
+passé, le concours de deux personnages, l’opérateur et le patient.
+Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d’une infusion
+pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses
+poumons, avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile.
+Le lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait
+une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de
+jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation ; c’est
+l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte en sautoir
+sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau, ses armes, ses
+munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le panier de cuisine, quel
+est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond de la
+marmite ? La seringue d’Anoman.
+
+[Illustration : L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR]
+
+Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette médication
+à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages que ce bouillon
+corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux
+nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de
+quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les
+fétiches tomber dans l’oubli des mythologies défuntes ; dans le
+renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres
+de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable :
+le clystère au piment.
+
+La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une
+curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas
+épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs
+empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être indiscret : ils sont
+capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou
+dessiner ; levez-vous la séance, l’assemblée fait de même et vous
+escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable.
+Avant nous, le village n’a compté qu’une visite d’Européens, la mission
+Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première
+fois ; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon
+approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois
+encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de
+ses aînés, plus agiles, jetait des appels désespérés, agitant les bras,
+écartant de lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste.
+J’ai cru m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion,
+exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de
+Croquemitaine. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler
+l’ogre sans en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les
+palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je un
+pas ? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises par le matou.
+
+Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la matinée. Nous
+devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos
+compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons
+d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême frontière auraient
+pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près
+régulier, par de menues concessions réciproques de territoire évitant
+autant que possible les enclaves, pour peu que le commissaire anglais y
+eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il
+émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et
+d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n’entend
+en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est, et c’est là
+le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique ; son inexpérience
+des hommes et des choses du pays est complète. J’ignore ce que pensent
+là-dessus mes compagnons de voyage ; mais, pour moi, je suis surpris que
+l’Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant
+d’officiers distingués et au courant de ces questions, ait délégué en
+cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais
+dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n’est guère dans
+les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent _the
+right man in the right place_. Ceci, bien entendu, tout en rendant
+pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous
+retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.
+
+
+ Dadiéso, 19 février, six heures matin.
+
+
+Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de
+nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape, un second
+porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous
+apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant d’Assuakourou, qui
+prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende,
+sous prétexte qu’il le soupçonnait d’avoir passé la nuit avec sa femme.
+
+Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant.
+Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre du capitaine,
+qui lui déclare que nul n’a le droit de molester ainsi nos gens. A
+supposer qu’il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter
+avant le départ. L’accusation, au surplus, ne repose sur rien de
+précis ; ce n’est peut-être qu’une tentative d’intimidation pour
+extorquer une rançon d’un de nos porteurs. L’inculpé, de son côté, nie
+comme un beau diable. Pour conclure, l’individu est avisé qu’on ne lui
+rendra la liberté que lorsque le chef d’Assuakourou nous aura renvoyé
+celui des porteurs disparu pendant la nuit ; en attendant, il prendra sa
+place. L’autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur.
+C’est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant
+pas chez lui ce matin.
+
+
+ Même jour, midi.
+
+
+Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son
+apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il vient
+nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur notre
+itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais l’orateur est
+pressant : il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village
+est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas
+nous y rendre le jour même ? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous
+détournera guère.
+
+Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche
+d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné ; nous sommes
+surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En
+moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les
+têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en route. Le départ,
+d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N’Kossa est
+ce qu’on appelle un « bon village », un lieu de ressources, où l’on est
+assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de palme à bouche-que-
+veux-tu ; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix
+hâtent le pas, comme chevaux flairant l’écurie.
+
+L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un « bon
+village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez
+bien alignées, entouré de cultures de patates et d’ignames. Tout y
+respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce
+pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à
+volets pleins, l’une même plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin
+que d’une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus
+étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les
+sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou
+des passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu
+de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents
+résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché
+d’échange important entre la côte et l’intérieur.
+
+
+ 20 février.
+
+
+Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les ressources de
+leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez eux un jour
+entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec une satisfaction
+évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de
+leur accorder à l’occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux
+jours difficiles.
+
+Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compagnons campés à Édoubi.
+Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé dans ce
+village un contingent de cinquante hommes mis à notre disposition par le
+roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à Nougoua prendre le reste de
+nos bagages.
+
+Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence d’un
+praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que personne le
+secret des simples et des venins. Cette réputation vaut aux redoutables
+personnages la sympathie et la vénération générales. Qui ne voudrait
+être au mieux avec le féticheur ? Un mot de lui peut perdre ou ruiner un
+homme. On sait qu’aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins
+des événements naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi.
+Survienne un décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane
+le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du
+voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces du
+sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en faut
+que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume des victimes
+expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de la forêt, le
+sacrifice est esquivé neuf fois sur dix ; l’inculpé s’en tire en versant
+la forte somme. L’affaire s’arrange moyennant une ou plusieurs onces
+d’or comptées à la famille et quelques épices discrètement glissées au
+« médecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas
+exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent parfois à
+s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable ; car s’il est
+intéressant de savoir de quoi l’on va mourir, il est préférable encore
+d’être remis sur pied.
+
+[Illustration : LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME]
+
+Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue,
+coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant
+d’une main sa baguette magique, et de l’autre une bouteille de gin,
+exécuter au chevet d’un client une pyrrhique désordonnée. Une dizaine de
+femmes, — d’horribles vieilles, — assises sur les talons,
+l’accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en
+frappant l’un contre l’autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé
+à l’entrée de la case pour qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le
+seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-
+tam, sans doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour
+ne pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée au
+corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre monde.
+
+La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont cessé
+que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une reconnaissance
+du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec
+l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque mon boy Kassikan qui
+avait filé devant, aux informations, est venu m’annoncer d’un air de
+triomphe que le malade n’était pas mort : il allait mieux, il « mangeait
+fouto ».
+
+
+ 21-29 février.
+
+
+La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne des forces. En quatre
+jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était
+avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment
+que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il
+est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois
+aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit dans nos
+habitudes de nous faire héberger gratis ; les largesses de l’hôte sont
+toujours payées, bien au delà de leur valeur. L’offre d’un poulet, d’une
+jarre de vin de palme, d’un régime de bananes, vaut au donateur un
+foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je
+encore ? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort
+honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d’or.
+
+On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais, une
+rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que
+partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de toucher aux œufs.
+L’aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t-
+il bon pour les fétiches. Il perce les coquilles aux deux bouts, les
+vide, et en fabrique de longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de
+sa case ou devant l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares.
+Mais il n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses
+répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts !
+
+Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des
+colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce
+fut une extase. Par malheur, les noirs comme les flots sont changeants.
+Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l’étoffe exhibée à
+l’admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin
+ne plaisait plus. Il rapportait le cadeau, déclarant, par l’organe de
+l’interprète, qu’il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris séance
+tenante, et l’on répondit simplement au bonhomme qu’il pouvait se
+retirer.
+
+Comment !... S’en aller ainsi, les mains vides ?... Il insista, croyant
+avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute
+réflexion faite, le pagne lui convenait ; on n’avait qu’à le lui rendre.
+— Jamais de la vie ! L’objet imprudemment dédaigné avait réintégré son
+ballot : il n’en sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous
+dégageâmes la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à
+l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de chef à
+chef ? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une douzaine d’œufs
+fussent un si riche cadeau pour des gens de notre sorte ?... Nous avions
+cependant accueilli l’hommage avec des paroles de reconnaissance. Et lui
+nous faisait l’injure de mépriser nos présents !... Fi !... Quelle
+honte !... Nous aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme
+magnanime ; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se passer de
+pagne ; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des avantages qu’il s’assurera
+dans l’avenir en méditant cette sage maxime : La façon de donner vaut
+plus que ce qu’on donne ?
+
+Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour, il est resté assis
+devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer
+muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon
+portera ses fruits.
+
+Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d’un
+ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossué de
+soulèvements volcaniques ; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia
+nous avons, en une matinée, passé onze cours d’eau. Quelle rude étape !
+Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous
+avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures.
+Mais serment de guide nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là
+n’ont qu’une notion très relative du temps et des distances, et seront
+d’autant plus affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première
+fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais
+qu’une chose, l’heure du départ : quant à celle de l’arrivée, c’est le
+secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit
+bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de
+longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs
+harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue,
+grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux noix fraîches qu’ils abattent
+par centaines. Jamais breuvage ne m’a paru plus exquis. Il faut avoir
+connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des
+pestilences, ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux
+imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et
+limpide qu’un coup de hache fait jaillir sous les palmes.
+
+Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une fusillade
+retentit : c’est le docteur et M. Braulot qui chassent les pigeons
+verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies, des
+voix familières nous souhaitent la bienvenue.
+
+Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du village,
+au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils sont là. Le
+docteur en a profité pour faire un peu de jardinage ; dans un carré
+sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il
+rêvait de nous servir des salades ; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai
+visité le potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux
+écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d’herbe
+décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans cette ombre
+humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences
+ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le résultat
+est inattendu. C’est quelque chose de particulier, une végétation
+rampante et filiforme qui dessine sur l’humus noir de blanches
+arabesques. Inutilisable pour la cuisine, mais très décoratif.
+
+Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée : nous pouvons
+repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer la population
+qui déjà murmure. Bien que le village soit abondamment pourvu de vivres,
+on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce matin, l’achat d’un mouton a donné
+lieu à une scène épique. Le propriétaire refusait de vendre. La bête a
+été saisie, dépecée, et le prix consigné entre les mains du chef. Le
+vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des effets de torse
+et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié,
+tragique : « Tuez-moi donc avec mon mouton ! »
+
+
+ Iaou, 3-6 mars.
+
+
+Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant les
+difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de quoi
+nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement
+déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer
+vers l’ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière
+Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant
+directement de Krinjabo. C’est la route de Bondoukou, que nous suivrons
+désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très
+accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la
+capitale d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie.
+Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la côte que
+nous avons quittée il y a plus d’un mois.
+
+Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients. Elle
+va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant
+le reste du voyage, de relever notre position d’une façon précise.
+Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos
+chronomètres de graves irrégularités. Il est certain que, dans la région
+tourmentée d’où nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le
+reste des bagages ; malgré toutes les précautions et les recommandations
+réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter contre
+un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà
+hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la
+côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand
+Bassam pour le passage du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il
+se procurera à bord d’autres instruments.
+
+Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la
+rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes,
+il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de Iaou, notre
+marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en
+effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans
+une brousse très touffue où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin
+compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles.
+Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent
+d’envie de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la
+négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabouroufi,
+magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un
+pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de Iaou ont été lancés à
+leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin vers
+nous.
+
+Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ, avec le vif désir
+de mettre entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que
+nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en
+obtenir un effort soutenu ; les traînards seront nombreux, et l’on aura
+fort à faire pour maintenir l’ordre.
+
+Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie. Rien de
+plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la forêt. Du
+petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le
+même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive dont les mœurs ne
+varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la limite de la
+végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous
+rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un
+sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait d’une civilisation
+rudimentaire : le contraste entre le fétichisme et l’islam. L’intérêt
+renaîtra avec le plein air et la lumière.
+
+[Illustration : ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)]
+
+
+
+
+ VI
+
+ TROIS MOIS DANS LA BROUSSE.
+
+
+
+ Adouakourou, 10 mars.
+
+
+Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares putrides,
+ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades des futaies
+géantes, sous l’écroulement des arbres morts.
+
+Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être. Le
+dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché le 6. Au
+delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays noir, la ligne de
+démarcation entre deux contrées est rarement déterminée de façon
+précise. La frontière est représentée par une bande de territoire dont
+la largeur varie de quarante à cinquante kilomètres, sorte de zone
+neutre où l’on ne rencontre pas un village. Il faut camper soit en plein
+bois, soit dans de misérables abris élevés par les chasseurs et les
+caravanes, cases en branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes
+à tous les vents.
+
+Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et
+Diambarakrou. Dans ces campements, nous avons été étonnés de trouver
+accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de
+l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de
+poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance de l’indigène,
+son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener
+partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces
+charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et
+venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours,
+sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l’appel.
+L’usage est général : il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant
+plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à
+l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas de
+même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est
+sacré, fétiche : nul n’y touchera.
+
+Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles
+marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l’ombre
+continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette
+atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la
+végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration s’accélère,
+haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes.
+
+A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent de plus
+en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d’une
+fraîcheur surprenante. Nous y avons pris un de nos meilleurs bains,
+quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles
+ont longtemps infusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un
+ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles
+tombées, un sol pâteux. A Adouakourou, ce tout petit village d’une
+dizaine de cases, toutes à claire-voie, — presque un camp de chasseurs,
+— l’eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres
+seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent.
+
+Population chétive : beaucoup de maladies cutanées, d’ulcères de
+mauvaise apparence. J’entends encore la plainte navrante d’un jeune
+garçon de douze à quatorze ans dont le corps n’était qu’une plaie. Ce
+malheureux, objet d’horreur pour tous, couvert de crasse et de
+poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif,
+cherchant à s’approcher d’une jarre. Dès que sa présence était signalée,
+on lui donnait la chasse à grands cris. L’accès du sentier conduisant à
+l’eau lui était rigoureusement interdit. Songez donc ! il n’aurait eu
+qu’à se plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies.
+Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa purulence,
+le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui sait ? se disait-il
+sans doute, ces nouveaux venus à la peau blanche doivent avoir l’âme
+compatissante. Et il s’était blotti sous l’auvent de ma case, à la vive
+indignation d’Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne
+fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de
+bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une boîte de fer-blanc qui
+avait contenu des cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la
+placer auprès de l’enfant. Par exemple ! se donner cette peine pour ce
+galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait !... Il fallut bien obéir. Je
+n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant
+ses lèvres dans l’eau bourbeuse ; l’éclair de ces yeux en disait plus
+que de longues actions de grâces.
+
+Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux
+éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles
+encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d’attendre
+les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire
+aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps
+possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré.
+Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à
+l’infini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou
+suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de
+toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de
+coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie sur une
+longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne
+du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a jamais vu d’Européens, nous
+observe avec curiosité, mais à la dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte
+pourtant ne l’empêche nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre
+case et de rester là en contemplation pendant des heures.
+
+[Illustration : UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)]
+
+
+ Zaranou, 12-22 mars.
+
+
+Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le Sanwi. La
+population, très défiante, commence presque toujours par battre en
+retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles
+femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de
+loin ; puis, quand elle s’est assurée que nos intentions sont
+pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de
+longs pourparlers pour l’achat de quelques régimes de bananes ou d’une
+chèvre, parfois le refus de vendre ; des faux-fuyants, des hésitations
+de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le
+malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. Il a
+peut-être bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés,
+au nom de la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces
+traités remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a
+reparu pour en raviver le souvenir.
+
+Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés n’aient
+qu’une valeur relative ? D’autant que la contrée renferme bon nombre
+d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du protectorat britannique de la
+Côte d’Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d’origine.
+Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs
+parcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole
+autorisés des Anglais. Aucun n’est d’ailleurs investi d’un titre
+officiel, d’une mission déterminée. Simples trafiquants, c’est tout au
+plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on leur aura insinué
+qu’il serait bon, au cours de leur voyage à l’intérieur, de relever les
+points occupés sur les territoires limitrophes par leurs compatriotes,
+et de s’efforcer de les maintenir en relations constantes avec le
+protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un
+parent ou un ami n’ayant avec le gouvernement aucune attache apparente,
+suffisent pour persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La
+vanité du noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit
+favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera
+toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de
+créer des embarras.
+
+Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs
+dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas grande importance,
+puisque les traités sont là. Mais elles sont un prétexte à exactions
+constantes, impôts extraordinaires, amendes infligées pour le motif le
+plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est-
+il besoin de le dire ? constitue le plus clair bénéfice des susdits
+traitants, lesquels s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges
+et agents du fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble
+chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève,
+tremblant, s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre : « Ne
+m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est pas moi qui
+commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils décideront sera
+bien. » Les grands chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs,
+leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore
+bien des arrêts.
+
+Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents, à
+Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable d’avoir une
+entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux feudataires. Nous
+n’avons que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la
+mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe
+et que, derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre
+malechance veut que l’aristocratie des villages soit en ce moment réunie
+en un palabre, à l’effet de régler je ne sais quel conflit, dans la
+capitale, Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au
+nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de
+porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre
+part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse
+obtiendrons-nous ? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y a de sûr,
+c’est que nous devrons attendre une semaine, et même plus.
+
+Quel séjour ! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine
+constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par
+la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté
+des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un
+aspect minable. L’exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne
+répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui
+recouvre le frêle édifice de perches s’échauffe sous l’action des rayons
+solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve
+de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches
+heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour.
+
+Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l’emplacement du
+village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand
+ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont
+terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée, c’est à peine si le
+thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l’atmosphère,
+saturée d’humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois ?
+Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village,
+sert de dépotoir : il s’en dégage des effluves à faire tressaillir un
+trépassé.
+
+Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La sylve vous
+enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par lequel vous êtes
+venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine
+question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse.
+
+Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de
+décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie distinctive.
+Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère, pas
+l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de recherche ingénieuse
+dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni grâce, ni
+couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j’ai sous
+les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu’à
+l’indigène de Guinée. Je n’ignore pas que nous trouverons plus au nord,
+à Bondoukou et à Kong, des populations dont le niveau intellectuel est
+autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d’intelligence.
+
+Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans
+tel village indien où j’espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais
+nulle part, ni sur les plateaux du Mexique, ni dans les villages perdus
+de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières amazoniennes, la
+sensation d’énervement n’a été aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge
+des deux Amériques, mille détails réveillent l’attention somnolente. Un
+rien : la coupe gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe
+curieusement contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la
+ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée
+autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes
+d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un
+bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce
+pays où le sol fournit en abondance l’argile la plus fine, pas d’autres
+ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques
+creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation
+nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît
+aujourd’hui pour la première fois, l’industrie européenne a pénétré
+depuis des siècles sous la forme de cotonnades criardes et de
+verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond
+des bois ; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les
+fuyards dans la hâte de leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la
+bouteille de gin.
+
+Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d’enfants
+le trait caractéristique qui manque partout ailleurs ? De ce côté encore
+la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d’un
+fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont
+il change, d’ailleurs, suivant l’inspiration du moment, sans qu’on
+puisse démêler de ses explications confuses le sens qu’il attache à ces
+brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas
+d’ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la
+forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui
+s’adressent les offrandes ? A tout et à rien. Les dieux du Panthéon
+barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est vrai, portera
+sur lui des emblèmes d’une signification plus précise : pour se faire
+aimer, pour n’être jamais malade, pour être heureux à la chasse.
+L’amulette varie selon les individus.
+
+A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende. Quelques
+voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les continents et les âges
+la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces
+pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l’Orient. Illusion
+respectable, mais un peu hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de
+découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les
+mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les
+fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de la mer et le bruit du
+vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les
+lumineuses créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces
+ténèbres.
+
+
+ Boca-o-Koré, 22 mars.
+
+
+Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait
+être meilleure. Nous leur demandions de venir à nous : ils ont répondu
+d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous
+retarderait que d’une journée, le sentier n’était pas mauvais ;
+arguments d’individus qui n’ont point envie de se déranger. Qu’il soit
+donc fait selon leur bon plaisir.
+
+Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu, j’espère !
+Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré
+(la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse :
+des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en
+pyrites de fer.
+
+Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce : chèvres,
+moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les
+bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi nourrir un corps
+d’armée. La superficie du défrichement n’atteint pourtant pas deux
+hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu’un seul hectare planté
+de bananiers donne, bon an, mal an, _deux cent mille kilogrammes_ de
+fruits. C’est le fond de l’alimentation indigène : la disette n’est
+jamais à craindre en dépit d’un gaspillage effréné. Une moitié de la
+récolte pourrit sur place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous
+sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu
+l’audace de déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce
+mauvais vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est
+offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce
+que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette
+et menaçant de trancher la main au premier qui s’aviserait d’entrer dans
+son champ. L’énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les
+plus plates excuses. L’incident n’eut pas de suite. En présence de cette
+attitude décidée, l’émotion se calmait comme par enchantement. La
+population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes
+sont apportées par monceaux.
+
+Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent du
+Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s’écoule avec
+lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives
+les arbres s’inclinent, confondent leurs feuillages en une ogive d’une
+hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des
+ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge,
+entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque,
+une noix de singe tombant dans l’eau, rendent plus solennels encore les
+intervalles de silence.
+
+L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce
+renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et
+Abengourou, le pays n’est qu’une solitude. Il est vraiment regrettable
+de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici ? Il est
+à peine dix heures. Poussons plus loin et campons en forêt. Mais il
+paraît que c’est impossible. Jamais les noirs n’y consentiraient. Ils
+sont persuadés que cette région est hantée par un animal redoutable, la
+Bête : ils ne le désignent pas autrement. Quiconque passerait la nuit
+dans les bois serait certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces
+frayeurs auront ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser
+en route. Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs,
+du reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris
+qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui leur
+promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche.
+
+L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une laideur
+repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête énorme et
+d’une bosse ; difformités qui n’empêchent pas la sûreté du coup d’œil et
+l’endurance des interminables affûts dans les cavités d’un tronc
+séculaire ou dans un trou masqué par des herbes. Du reste, il possède
+des fétiches qui lui confèrent des prérogatives inouïes, telles que la
+faculté de se rendre invisible, de se transformer à volonté. Pour
+échapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient tour à tour
+buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous sont rapportées le plus
+sérieusement du monde par nos boys, intelligents pourtant, qui ont
+fréquenté l’école d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage
+avait le don des promptes métamorphoses, il devrait bien commencer par
+changer de figure. Mais j’ai vu que l’argument ne portait pas.
+
+
+ Abengourou, 23-24 mars.
+
+
+Terrible journée ! Neuf heures de marche effective avec une seule halte
+de quarante minutes, à mi-chemin.
+
+En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On s’est mis
+en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à
+quatre heures, attendu qu’il n’y avait à Boca-o-Koré qu’une seule
+pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le
+convoi massé au bord de la rivière, l’opération a commencé à la clarté
+des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vient
+de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des
+hautes ramures reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un
+caractère saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal.
+
+La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est
+unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier
+serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres
+écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol
+d’oiseau, 30 kilomètres 400 mètres ; soit un développement réel de
+quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays,
+extraordinaire sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite
+était tel qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont
+demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous avons grand besoin
+de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.
+
+[Illustration : LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU]
+
+Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis
+notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons
+un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de
+la population environnante. C’est le musulman, le Mandé Dioula de
+Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de
+propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des
+cotonnades indigènes. Cependant il prêche d’exemple, fait salâm le front
+incliné vers l’Orient, à l’ébahissement des naturels, et, parfois,
+laissera derrière lui des prosélytes. C’est par lui que l’islamisme
+gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de
+Guinée.
+
+Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle
+de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple
+bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines ;
+mais deux colonnes torses qui supportent l’avant-toit, la porte à plein
+cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n’en pas douter, de
+l’architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de
+feuilles de cuivre entaillées d’arabesques.
+
+Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs
+arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une
+nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent
+leur salut qu’aux bons fétiches dont plusieurs d’entre eux s’étaient
+munis. Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence.
+
+
+ Ammoakonkrou, 25-28 mars.
+
+
+A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits du monde,
+réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie
+consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un
+chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment
+l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au
+village. Lors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de
+ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d’oripeaux
+et d’amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la
+multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs,
+rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient,
+gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le
+roi lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un
+pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle,
+accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale — des gaillards
+brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d’or grossièrement
+travaillée ou de longs _flingots_ à pierre parfaitement inoffensifs —
+encadrait le monarque, s’abandonnant à des improvisations
+chorégraphiques telles qu’on n’en vit jamais de pareilles, même en rêve.
+Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.
+
+Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a donné du
+fil à retordre et mis notre patience à une rude épreuve. Lui et les
+autres chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert
+leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel entre le
+Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins, les menaces
+incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de l’Angleterre, les ont
+rendus timides. Il n’a pas fallu moins de quatre palabres, pour que le
+roi consentît à nous adjoindre un de ses chefs. Celui-ci nous
+accompagnerait jusqu’à notre rencontre avec la commission anglaise et
+fournirait au besoin des éclaircissements sur les villages de la
+frontière dont la possession serait débattue.
+
+
+ Yacassé, 29 mars.
+
+
+Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de
+Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à
+esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de
+choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris
+par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la
+nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant
+le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre
+nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie.
+Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous
+rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais
+nous n’en entendrons parler.
+
+Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés
+pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs —
+vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de
+marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin,
+lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un
+brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les
+bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est
+plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre
+deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards
+rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans
+doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la
+côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.
+
+De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant
+sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A
+défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies.
+Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de
+travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de
+grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très
+imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux
+équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une
+exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à
+pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la
+région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de
+latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les
+transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes
+graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un
+poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine.
+
+[Illustration : SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ
+
+INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE]
+
+Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se
+remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine
+suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif
+qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au
+départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des
+suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus
+expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge.
+En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon.
+C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit
+un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse :
+son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous
+rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en
+l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était
+destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en
+aller.
+
+On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est
+venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant
+qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre.
+
+L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il
+ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une
+balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le
+libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un
+garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du
+pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs
+sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois
+en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race,
+et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait.
+Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre,
+alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd !
+
+Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la
+base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent
+cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison
+atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en
+sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste
+que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme
+une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette
+chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage
+qu’une demi-journée de marche dans les Alpes.
+
+Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la
+présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au
+plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur
+Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission,
+nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur _Thibet_ et, ce qui
+n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février :
+des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous
+recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir
+Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à
+Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les
+charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-
+choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à
+l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les
+dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à
+notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet
+égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien
+des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser
+pendant des semaines... et des mois.
+
+M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des
+renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils
+devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici
+revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette
+volte-face imprévue ?
+
+Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement
+changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même
+remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du
+climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans
+l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les
+met en valeur.
+
+Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui
+est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que
+jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à
+l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est
+insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner
+l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons
+notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de
+forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et
+Bondoukou aux approches de Pâques.
+
+
+ 30 mars.
+
+
+Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi
+de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais
+il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.
+
+Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi,
+chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé.
+_Indè iræ_. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait
+devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari
+lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à
+Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci
+explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce
+territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la
+guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir.
+
+Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de
+fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de
+l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se
+dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de
+fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la
+gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de
+marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées,
+de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou,
+le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des
+ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison,
+renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur
+parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette
+nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez
+elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.
+
+Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en
+longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant
+une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de
+l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle
+de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour
+de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au
+plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et
+disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre.
+
+Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au
+lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient
+être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la
+veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose.
+Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires
+ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la
+défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des
+pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour
+régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon.
+
+
+ Attiébentékrou, 1-15 avril.
+
+
+Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait
+dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la
+nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le
+pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte
+d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un
+traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter
+leur pavillon.
+
+C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait
+été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la
+zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des
+prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une
+journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province
+entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans
+l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et
+Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le
+protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est
+cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que
+possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de
+délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le
+capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points
+entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se
+faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de
+démarcation devra de toute nécessité passer.
+
+« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et
+Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route
+de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). »
+
+[Illustration : PESEURS D’OR]
+
+M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se
+refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par
+les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son
+gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à
+six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la
+reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était
+à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des
+opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au
+sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage.
+
+La prolongation du _statu quo_ fera merveilleusement l’affaire des
+traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir
+d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On
+considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si,
+— ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le
+partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions
+consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement
+comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au
+sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements
+du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne
+faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas
+se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les
+plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole,
+devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement :
+« Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être
+insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis
+par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal
+servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle
+supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors
+même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.
+
+Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard
+à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le
+capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout
+travail.
+
+Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a
+occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du
+village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en
+pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le
+fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on
+voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de
+l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.
+
+Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les
+opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :
+
+« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de
+nouvelles instructions ?
+
+— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre
+au moins, peut-être six.
+
+— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien
+ici ? »
+
+La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul
+parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera
+l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de
+Paris.
+
+Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun
+de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont
+partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où,
+selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte
+par Salaga et la Volta.
+
+Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il
+importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de
+nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs
+ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste
+titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire
+visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas
+diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de
+mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils
+s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé
+reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le
+courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et
+d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or.
+
+
+ Annibilékrou, 15-16 avril.
+
+
+Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans
+l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable
+suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire
+partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est
+placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent
+régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre
+d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous
+passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant
+marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre
+aux hommages dus au souverain.
+
+Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui,
+chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé
+par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a
+judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre
+chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc
+s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui
+se passait et nous priait de venir à son aide.
+
+Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant
+le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de
+M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme
+de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera
+toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh
+bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus.
+
+M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante
+tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer
+que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux,
+rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine
+Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre
+de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme
+ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra
+bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser
+avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait
+le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus
+de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet
+d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les
+parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé
+pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des
+indigènes.
+
+M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces
+observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas
+d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé
+n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.
+
+Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre
+bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons
+acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef
+nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens
+la nuit dernière.
+
+La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les
+hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit
+les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de
+viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin
+reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois,
+réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites
+où mijotaient les _foutos_. Autant dire que nous n’avons pas fermé
+l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes
+analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes
+désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée,
+la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.
+
+
+ 17 avril-Pâques.
+
+
+La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est
+admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas
+rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force
+armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans
+l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son
+campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur
+pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le
+factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre
+plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous
+suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. _They will not break the Sabbath !_
+
+
+ Assuokrou, 18.
+
+
+Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs
+cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en
+chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit.
+
+Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable
+sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation
+rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous
+n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les
+circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet
+d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la
+brousse devant les cabanes d’Assuokrou.
+
+La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous
+apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage
+de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de
+petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai
+bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et
+la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys
+nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare
+dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.
+
+Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je
+me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher
+sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi
+bon s’insurger contre l’inévitable ?
+
+Un Dioula de Bondoukou, fabricant d’amulettes, semble avoir été mis là
+tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme résigné ! Nous
+occupons la même case. Du coin d’ombre où je me suis étendu sur la terre
+battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir.
+Son mobilier n’est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en
+terre. Et ce néo-musulman semble heureux ; il vient d’interrompre son
+travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de lavage, il
+tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un
+mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers
+l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui
+repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant.
+Il n’y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le
+pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir
+doit à ces pratiques, au peu qu’il a retenu des discours des marabouts,
+à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de
+manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes.
+C’est un homme parmi des enfants.
+
+[Illustration : CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE (INDÉNIÉ)]
+
+
+ 19-22 avril.
+
+
+Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les expéditions
+Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement à l’ouest, par
+Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi des Abrons. Ce
+vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n’est pas
+considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à
+Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur la capitale,
+d’aller saluer le prince dans sa villégiature.
+
+Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie
+fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes
+et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau
+soudanien. C’est la patrie du _Raphia Vinifera_, l’arbre à vin, d’où
+l’on extrait le _Doka_, le grand cru de la brousse. La sève qui s’écoule
+d’une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans
+une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais
+la fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de
+vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces
+régions où les eaux sont généralement mauvaises.
+
+La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango, Kouboutou, Kouamaro,
+tous villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les
+masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan dresse son
+toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières.
+
+L’apparition des blancs est un événement ; de tous les points de
+l’horizon les curieux accourent. L’accueil est sympathique. L’entrevue
+est, d’ailleurs, fort brève. Voici, d’ordinaire, comment les choses se
+passent. La population se range en hémicycle, les chefs au centre, les
+femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une
+vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole
+n’est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A
+leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même
+cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles,
+ce dont il s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous
+sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de
+nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en désigne un sans
+trop de difficulté, et nous reprenons notre route.
+
+Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au
+village de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation
+dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au
+pays découvert, les bois s’étendent bien au delà vers le nord ; mais ce
+ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes
+d’une superficie considérable d’ailleurs. L’espace intermédiaire
+comprend d’immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur
+les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au
+feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche
+ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir.
+Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes.
+Le terrain se relève sensiblement ; une chaîne de collines se développe
+vers le nord.
+
+Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village
+kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste
+horizon. Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce
+long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des
+ondulations sans fin, d’un vert désespérant. Mais l’air libre, la clarté
+épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette
+halte un des meilleurs moments du voyage.
+
+ *
+ * *
+
+Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé ; tandis que le capitaine Binger se
+rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l’Ouest, pour voir à
+Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un repos dont elle a grand
+besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été
+impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche,
+offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des
+centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par
+douzaines, c’est presque du luxe. Par contre, les fruits sont toujours
+fort rares : quelques papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé,
+l’air, plutôt vif, tempère la chaleur des journées. C’est le premier
+répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral.
+
+Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus
+énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne
+sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la côte, la vie
+moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le tisserand équipe
+son métier au pied d’un arbre ; le forgeron, sous un hangar, façonne les
+outils de paix et de bataille, la houe et la lance ; les ménagères
+filent au fuseau.
+
+Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu que des
+êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux,
+voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore à l’état d’ébauche
+dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s’épanouir, d’air et
+d’espace, des larges horizons baignés de lumière.
+
+[Illustration : POUPÉES-FÉTICHES]
+
+
+
+
+ VII
+
+ NAMAROU.
+
+
+Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le soir, à
+l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se
+rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées,
+pour y dormir à l’abri des panthères et des hyènes.
+
+Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les
+mères donnent le sein à des nourrissons depuis longtemps ingambes, à des
+polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant
+de boire du lait que du _doka_[4] ou du _dolo_[5] ? Le proverbe ne le
+dit pas. C’est là un de ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne
+les justifie. Il me suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise
+manifestée par les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé
+qu’on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés,
+des vaches superbes, le pelage blanc et noir, modelées comme des bêtes
+de Schwitz. J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une
+pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger
+installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le
+cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu.
+
+Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires
+étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche
+aux lèvres, replacer à terre la calebasse.
+
+Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre
+requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot
+dire, se coiffant d’une écuelle renversée qui lui donnait l’aspect d’un
+tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une
+heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu’aux bords et le
+déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui
+ménagea pas les quolibets. Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour
+si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les
+plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses
+épaules nues, sans laisser de brûlure.
+
+Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle
+était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l’avaient
+récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l’espoir d’autres
+menus présents contribuait à entretenir son beau zèle.
+
+Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme
+tous les êtres pour qui la vie a été dure, la femme, aux pays noirs, est
+volontiers compatissante : son intelligence a des éclairs, son cœur des
+délicatesses inconnues du sexe fort. L’observation d’ailleurs serait
+également vraie sous d’autres latitudes.
+
+Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle
+nature ? A quel moment ? On l’ignorait. Les tatouages tracés sur ses
+joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives
+adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que
+les incisions visibles beaucoup plus à l’ouest, dans le Diammala et le
+Djimini. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle était arrivée, il y avait
+de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et
+portant sur la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en
+terre et des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait ? Captive en
+fuite, épouse répudiée ? Sur tous ces points on en était réduit aux
+conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans peine dans la
+communauté. Elle avait pris possession d’une case abandonnée, sans que
+personne songeât à lui en contester l’usage. Brin à brin, elle réparait
+le chaume, bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles,
+battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible.
+
+Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux enfants, un
+garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d’où, le père
+ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l’anonyme.
+
+Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient,
+mêlés aux autres bambins du village, partageant leurs jeux ; le mystère
+de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner, non plus qu’à
+leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au
+surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà, comme une
+ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute
+que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures,
+n’interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en
+fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le
+hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d’un soufflet en peau
+de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction
+évidente, des battements de tam-tam.
+
+Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt durs, la
+poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé
+la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes ; des
+épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case,
+ramassée, tassée sur elle-même, on n’eût jamais deviné sa taille
+majestueuse, sa robuste carrure. C’était, quand elle se levait, une
+détente de ressort ; on cherchait dans le sol, involontairement, la
+trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n’avait de
+véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes
+prunelles de Junon « aux yeux de génisse ».
+
+Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong ; mais, le plus
+souvent, une bande de _fou_, tissu naturel, écorce de teinte rougeâtre,
+qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir
+auquel était suspendue une pépite d’or de la grosseur d’un pois ; aux
+jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de verre et des cauris
+enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des
+femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en
+cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes.
+
+Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis
+abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en forme de ruche,
+mais d’un diamètre inusité ; elle eût pu abriter vingt personnes.
+Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées, une dizaine de
+calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c’était tout.
+
+En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une multitude
+de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets d’herbes séchées,
+des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu’une poupée-fétiche,
+odieuse figurine taillée dans une bûche.
+
+Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau de
+coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle
+avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et
+l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle déposée, elle
+s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa ceinture et se mettait
+à l’ouvrage.
+
+Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle demeurait là
+jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours s’allumaient les
+feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le
+ciel pâli les fumées montaient, bleues.
+
+ *
+ * *
+
+Un matin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys,
+partis aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case : il y
+avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne
+viendrait pas ; Namarou avait « gagné mort » !
+
+Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les
+cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres
+raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des notabilités,
+parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte.
+Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené
+jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts.
+
+Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue, mystérieuse.
+Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des
+subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou d’un débiteur. Pour
+clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus
+expéditif qu’une décoction de strophantées. Mais Namarou n’avait pas
+d’ennemis ; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de
+cauris, la pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune.
+Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela,
+naturellement. Les noirs le savent.
+
+D’où venait le coup ? D’un maléfice ou du démon ? Sakarabrou a de ces
+colères. Et malheur à ses victimes ! Il les poursuit jusque dans la
+mort, étouffant les plaintes des parents, imposant silence aux voix
+amies. Il fait le vide autour du cadavre qui ne connaîtra pas le repos
+de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné
+des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur
+des bâtons, de calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les
+oiseaux. La dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la
+merci des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que
+l’on accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou.
+
+On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le féticheur
+avait fait un signe ; les curieux s’écartaient, livrant passage à deux
+hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à une
+toiture, liés ensemble ; un appareil bien frêle, bon pour un petit
+enfant : jamais la longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas
+question d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard
+différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d’abord, puis
+ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les
+objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l’avait
+fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le
+sort.
+
+Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les prunelles
+comme dilatées par l’épouvante.
+
+Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le
+groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se
+dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple
+de Sakarabrou, enceinte palissadée enveloppant un arbre à demi mort dont
+le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là sont déposés des
+fruits, des plats de _fouto_, offrandes aux mauvais génies : inutile de
+se mettre en frais pour les bons ; on ne flatte que ceux qu’on redoute.
+A une basse branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il
+apparaît dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs
+de grande fête : la tunique de feuilles, la tête de dragon à la gueule
+menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la présence
+réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là ; il plane dans le
+rayon de soleil, dans la poussière que le vent soulève. C’est lui que le
+féticheur invoque en touchant de sa baguette les hardes de la morte.
+
+Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête ; frémissants, ils
+attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l’heure, un frisson les
+secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger
+fardeau. Ils ne s’appartiennent plus : un singulier phénomène de
+suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d’un geste
+irrésistible, les ploie, les lance en avant.
+
+Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous sens,
+heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une porte, aux
+écoutes, et repartent d’un train fou.
+
+De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de Sapiasé, le
+terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes les péripéties
+de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations enragées, lorsque
+les coureurs, buttant contre une cabane, ruisselants de sueur,
+pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le
+propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège, se
+défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait.
+Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût ? Pourquoi
+donc aurait-il « fait fétiche » contre Namarou ? Il n’avait rien à lui
+reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent ; il
+s’apaise.
+
+Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée, oubliée là-
+bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui attend.
+
+Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes
+reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent enfin haletants,
+une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la palissade, d’où l’on
+ne peut les arracher. Le crime n’a pas été commis par un humain. C’est
+de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est
+jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre.
+
+Alors éclate une clameur féroce, un concert d’imprécations ; la meute se
+rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants
+creusés dans un tronc d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups.
+Puis la cadence s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage.
+
+Namarou a été roulée dans une natte : on l’apporte, on la traîne pour
+mieux dire ; dans la bousculade, la sinistre bourriche crève, la tête
+pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à
+terre, autour une ronde s’organise. D’abord serrés l’un contre l’autre,
+marquant le pas, l’échine courbée, les bras ballants, les danseurs se
+redressent et partent d’un vertigineux galop. Dans un poudroiement de
+sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne,
+les enfants et les femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot
+pendu en sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de
+martinet, activent le branle ; sur les épidermes en sueur, les lanières
+claquent avec un bruit de linge mouillé.
+
+Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se
+sauvent dans la brousse ; les poules effarées sont perchées sur les
+toits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de
+paître, le mufle tendu, regardent.
+
+Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent du
+cadavre et l’emportent en courant vers les bois.
+
+Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec un
+redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam
+cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est
+rompue : à pas lents, muette, la foule se disperse ; les habitants
+rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli.
+
+Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des
+ménagères vont puiser de l’eau, les pilons retentissent dans les
+mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le forgeron, sous son hangar,
+façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s’allument et,
+des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.
+
+[Illustration : BONDOUKOU VU DU SUD-EST]
+
+
+
+
+ VIII
+
+ CHEZ SITAFA.
+
+
+De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le
+bassin du Comoé de celui de la Volta.
+
+Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq heures
+assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou.
+
+Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des
+villages forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé ! Toits en
+terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une
+masse compacte couleur d’ocre jaune au centre d’une immense clairière où
+des centaines de bestiaux pâturent.
+
+Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au
+minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées d’ornements en
+pointes, la ville se montre à son avantage. On dirait vraiment d’une
+capitale.
+
+En y regardant de plus près, le tableau change, la belle ordonnance
+disparaît. C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses
+maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les
+dattiers ; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à
+peine de la couche d’immondices accumulée par les siècles. La perfection
+dans le délabrement. Tout ce que l’islam si riche en guenilles, en
+vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs,
+semble atteindre ici son apothéose. L’incurie poussée à ce point touche
+au sublime. L’ordure ainsi mise en valeur tient du génie.
+
+La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes.
+Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel
+l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse.
+
+La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici depuis deux
+ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y prospérer. La position,
+commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la
+ligne de partage des bassins de la Volta et du Comoé, les nouveaux venus
+n’ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle
+du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur
+gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et
+sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs.
+
+La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus virile
+que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont la démarche
+légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt, où la compagne
+de l’homme est, le plus souvent, ravalée à l’état de bête de somme.
+Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché, la corbeille
+ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté comme un bonnet de
+police par un prodige d’équilibre, sont autant de bronzes florentins qui
+raviraient un statuaire.
+
+Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne,
+à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de
+supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont
+on se lasse vite.
+
+Tout le monde ici est « Karamokho » (homme illustre), s’il n’est déjà
+« Allahmokho » (homme de Dieu). « Karamokho » l’individu qui vient vous
+vendre un mouton, des ignames, des bananes ; « Allahmokho » le négociant
+exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des amulettes, le
+mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de maison en maison
+sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je
+ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si chez nous chacun, du porteur
+d’eau au ministre, se donnait de l’altesse et du monseigneur.
+
+La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une
+installation d’homme riche à Bondoukou.
+
+Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu peut-être. Il a
+de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre
+d’or : il possède des pépites grosses comme le poing, je ne sais combien
+de mètres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent les honneurs de sa
+couche ; une légion de captifs vaquent à son service.
+
+« Captif » est, par parenthèse, l’euphémisme pour désigner ici
+l’esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la
+situation du « captif » et l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur
+d’autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours,
+acheté tout enfant sur les marchés de l’intérieur, à la suite de
+guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la
+famille, y prend femme, et n’est point exposé à passer de main en main
+comme un article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent
+il est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte de
+son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de
+l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à
+peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui donnera
+des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs parfois
+important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa descendance a
+chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position indépendante, ayant
+gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif
+dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part
+et d’autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de lui-même,
+disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un
+laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié : « Je suis un homme de
+Douglas ! »
+
+La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n’est pas
+sans offrir quelque analogie avec celle du _famulus_ antique.
+
+Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers, une cinquantaine
+environ. Le principe de la division du travail est strictement appliqué.
+Chacun a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il
+s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le captif
+du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la volaille,
+chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de ces divers
+animaux ; le captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le
+porte-clefs ; l’homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc.,
+etc.
+
+Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai Protée,
+tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur, entrepreneur
+de transport. « Homme illustre », cela va sans dire. « Homme de Dieu »,
+pas pour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou le jeu des
+deux balances, une pour la vente, l’autre pour les achats, avec une
+effronterie qu’eût enviée Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle
+de faire ses salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah
+de bénir son petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme
+pain d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de _diatiké_ ou
+logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le
+Grand-Hôtel de l’endroit.
+
+La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de caravansérail,
+une suite de cours encadrées de bâtisses en terre très basses,
+crevassées, fleurant la crasse et la moisissure séculaires. Une entrée
+unique pour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les
+plus étranglées de la ville, parmi des monceaux d’ordures et de
+déjections où il est difficile de ne pas piétiner.
+
+L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut
+le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux
+domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison centrale : quatre
+murs percés d’une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l’on
+ne pénètre qu’en se courbant. Les murailles ont trois pieds d’épaisseur,
+le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine
+élevé de deux mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un
+badigeon de bouse de vache.
+
+La vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des
+crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de
+trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le soir venu, nous traînons
+nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la
+promiscuité qui y règne et des senteurs qu’elle exhale. Et la nuit se
+passe tant bien que mal, tandis qu’autour de nous les gens jacassent,
+vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la
+satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou
+là, au petit bonheur.
+
+ *
+ * *
+
+Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité musulmane
+capitale d’un pays fétichiste.
+
+Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui ne rêve, à l’ombre de
+la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit
+moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum, d’une loi
+morale dont on observe les préceptes, de même que l’on porte un vêtement
+pour se distinguer des peuples voisins, de condition inférieure, adonnés
+à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bondoukou et de
+Kong ne professent aucune prévention contre l’infidèle, blanc ou noir.
+Tout entier aux affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux
+abstractions. Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens
+tout ce qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur
+rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure
+clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont, pour la
+plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables, observateurs des
+traités librement consentis, des amis sûrs. Ils représentent déjà la
+civilisation, une civilisation noire, bien imparfaite encore, mais qui
+étonne au sortir des ténèbres de la forêt.
+
+[Illustration : RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA
+
+(BONDOUKOU)]
+
+Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone et
+reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de l’Abron.
+
+Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se borne à
+en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris, de sachets
+mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment complet. Dans
+cette colonie de marchands, tout, y compris la religion, est prétexte à
+négoce.
+
+Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe de cent à cent
+cinquante individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une
+portée de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de
+l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle,
+en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir.
+
+Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l’occasion de la
+clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane célébrée avec un tumulte et
+un luxe d’accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des
+fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et
+processionnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes,
+frottées de beurre de Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours :
+amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter,
+dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus ; l’ample
+boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape
+majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne
+roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la
+coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de
+pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d’une
+calebasse recouverte d’un filet très lâche, dans les mailles duquel sont
+enfilées des cauris — la monnaie du pays, monnaie encombrante (trois
+cents de ces coquillages représentent la valeur de cinquante centimes).
+
+Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par une
+mélopée chantée à tue-tête où les mêmes paroles sur le même dessin
+mélodique reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots,
+armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des
+curieux à grands coups de lanières.
+
+La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au moment où
+nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes s’élevaient dans la
+direction du marché. Croyant d’abord à un simple accident, à une flambée
+causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de
+friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le
+sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais
+à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte.
+L’enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-
+bas, il n’y avait rien de bon à gagner ; les horions pleuvaient : déjà
+un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans
+cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne
+s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à un maléfice lancé
+par eux, les malheurs de la journée ? Cette voix trouverait certainement
+de l’écho, et la position pouvait devenir critique. Mieux valait
+s’abstenir.
+
+Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en cause.
+Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans l’événement. Les
+griots, par une distribution de coups de fouet trop libérale, avaient
+provoqué le conflit. Des invectives on en était venu aux coups, puis aux
+mesures incendiaires. Le feu, en l’absence de toute brise, s’éteignait
+de lui-même au bout de trois heures. Mais toute la nuit le village fut
+sur pied. Notre hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces
+conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain.
+Les esprits paraissaient très montés. De part et d’autre on ne parlait
+de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait
+expédier des émissaires dans les villages des environs, rassembler des
+troupes, élire un chef de guerre, que sais-je ?... Le jour est venu, le
+soleil s’est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière
+n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée
+se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés, quantité de vermine
+livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette
+bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la
+tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours,
+la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations
+futures.
+
+Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du
+chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après ses avis, décidé à
+laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délégation
+devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices.
+
+Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou un de
+ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers en
+hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et se tira
+de l’arbitrage à la satisfaction générale.
+
+Faute d’autre abri, les marchés se tiennent provisoirement au pied des
+arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La caractéristique de
+ces marchés est l’absence presque absolue de denrées européennes. Sur
+les éventaires s’étalent les pains de beurre végétal (beurre de Cé), les
+chenilles séchées que l’on pulvérise pour en assaisonner les aliments,
+condiment fort apprécié des gourmets, les noix de kola blanches et
+rouges. Campées derrière un écran de paille, les marchandes de _niomis_
+(galettes de mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des
+fillettes vont ensuite offrir à domicile.
+
+La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux articles
+sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle laine du Macina.
+Ici même on fabrique des étoffes analogues à celles de Kong, mais moins
+fines. Le tisserand dresse son métier primitif dans un coin d’ombre
+quelconque, sous un parasol de nattes. Le travail s’opère par
+bandelettes larges de 10 centimètres sur 5 à 6 mètres de long, rayées de
+bleu et de blanc. Ces bandes sont ensuite assemblées par des coutures en
+gros fil de coton. Il y a plusieurs teinturiers disposant d’une
+cinquantaine de puits. La nuance universellement adoptée est le bleu
+foncé tirant sur le noir.
+
+La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on invoque à
+tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi, c’est l’almamy
+ou chef religieux.
+
+L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard, encore
+droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est fine, la
+physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase, le geste sobre.
+L’ensemble du personnage est vénérable : on rencontre trop rarement chez
+les noirs, même avancés en âge, cette dignité d’allures qui commande le
+respect.
+
+Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de notre
+arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de
+quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant
+son chapelet. Le salâm de quatre heures était proche. Sur la place
+encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite
+mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin
+qu’ils apercevaient le vieillard, les passants s’inclinaient, les mains
+jointes sur la poitrine. L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien
+que nous nous soyons soustraits le plus vite possible aux compliments de
+bienvenue afin de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions.
+
+Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne
+s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre de nos
+nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de
+lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef
+blanc dont il avait conservé si bon souvenir. Il nous a envoyé un mouton
+d’une blancheur d’hermine et un pot de miel. La mission, de son côté,
+lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chechias, du
+papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts.
+L’envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le
+jour même il arrivait présenter ses remerciements. La scène n’a pas été
+sans grandeur.
+
+[Illustration : UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)]
+
+— Ce que vous m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est
+comme si vous l’aviez donné à Dieu même.
+
+Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très-
+Haut :
+
+— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la
+gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc.
+
+Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur chacune
+des formules comme les répons d’une litanie.
+
+La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre intention :
+
+— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son serviteur.
+Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne un heureux
+voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu’il les
+conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains et saufs
+dans leurs villages, à l’ombre de leurs cases.
+
+Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les
+mains appuyées sur le front, répondent :
+
+— Amina ! (Ainsi soit-il !)
+
+ *
+ * *
+
+La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La
+dysenterie a fait son apparition. Heureusement le bon Crozat veillait et
+a triomphé du mal en quelques heures.
+
+Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre, à la
+fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils
+supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours
+fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont
+inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés. L’épidémie
+sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages.
+Quant à se laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix.
+C’est là un fétiche « bon pour blancs ».
+
+Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici les moins
+valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils seront en état
+d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de Sitafa leur est
+acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy s’assurera que notre hôte
+tient ses promesses.
+
+Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu
+impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi, que ses
+antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa
+ratatouille n’en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le
+feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une
+heure après l’arrivée à l’étape, lorsque, les dents longues, quelqu’un
+de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le
+foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions ? Erreur.
+Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici
+débarrassés de cet oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et
+jamais nom ne fut moins volé.
+
+La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une source, pas
+un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu’à la saison des pluies.
+Le reste de l’année, on s’abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs
+où les averses drainent les ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec
+le plus grand soin et bouillie, n’en garde pas moins une apparence
+savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.
+
+Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle
+d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les
+rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre
+tentative pour prendre une photographie, un croquis ; malgré les nuits
+plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou
+n’est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur
+cette ville étrange ; quand les collines lointaines s’estompent de bleu
+sur l’horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur
+du jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière,
+viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand
+calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande
+isolée à la lisière des bois.
+
+
+ 6 mai.
+
+
+Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour
+nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu
+long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte
+à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En
+général les visites commencent après la prière de quatre heures et se
+suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons
+autour de notre _diatiké_ allongé sur sa natte, et l’on cause tout en
+égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle
+lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs
+orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par
+ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours-
+là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne
+nouvelle : « La lune est revenue ! »
+
+Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il
+a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui
+ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en
+pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune !
+
+Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De
+Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places,
+est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à
+pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous
+échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.
+
+Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous
+vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un
+peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa
+l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en
+grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la
+cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif
+attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre
+au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate
+qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de
+fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son
+carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité
+réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en
+quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la
+condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre
+donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa
+voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était
+nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses
+rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une
+étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron.
+
+[Illustration : UNE VISITE CHEZ SITAFA]
+
+Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été
+amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à
+cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons
+fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de
+mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le
+Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours.
+
+Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui
+appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11
+mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le
+sentier de Kong.
+
+Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la
+ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié
+et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir.....
+avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps
+sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait
+lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou,
+c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du
+_diatiké_ planté sur son cheval jaune.
+
+
+
+
+ IX
+
+ PAYS DE KONG.
+
+
+
+ 14 mai.
+
+
+Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît
+bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos
+jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans que l’on
+soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le
+terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très
+accidenté. C’est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux
+encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut décharger les
+bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l’autre
+berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de
+nouveau à l’arrimage des ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous
+restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye
+point. Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la
+route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en
+particulier, à la promiscuité de la plèbe vermineuse, aux nuits sans
+sommeil, à l’atmosphère empoisonnée.
+
+Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards
+déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des
+futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des
+clairières. Les matinées sont d’une infinie douceur. Brise fraîche, ciel
+pommelé, température d’Europe.
+
+Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du plein air
+nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve que les
+incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de Fouangansoura.
+
+L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la brise ;
+tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous
+nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la
+cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail.
+
+Jusqu’à dix heures, en effet, tout alla bien ; la soirée fut d’un calme
+idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l’usage, faire
+un bout de causette, puis s’étaient retirés à pas discrets, en gens
+désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et nous sommeillions, depuis un
+quart d’heure à peine, lorsqu’un atroce charivari nous éveilla. Une
+bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives
+clameurs.
+
+Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et nous
+donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage s’avançait qui
+menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un
+remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint à les
+congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le trouble du populaire
+se changeait en épouvante lorsque, le nuage passé, la lune reparut. —
+L’instant (nuit du 11 au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle
+de notre satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était
+produit précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la
+nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable. Nouvelle
+visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses administrés. — « La
+lune est mangée ! Il en manque un grand morceau !... » On leur répond de
+prendre patience, que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en
+croient rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole ; car,
+durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau interposé, et
+le ciel va rester couvert pendant la plus grande partie de la nuit.
+
+[Illustration : CAPTIVES DE SITAFA (BONDOUKOU)]
+
+Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne
+réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube ; l’astre
+venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils avaient
+retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil.
+
+A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué les
+débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où traînaient
+encore au milieu des cases éventrées, noircies par l’incendie, divers
+ustensiles, vases, terrines, caisses de tam-tams, abandonnés par les
+habitants dans le désordre de la retraite. Cette localité, nous a-t-on
+dit, a été rasée, il y a un an, par les ordres d’Ardjima, en punition de
+je ne sais quel méfait. Qu’est devenue la population ? Mystère. Les
+occupants du nouveau Kindi ont tenté de nous donner, à ce sujet, des
+explications dont le résultat le plus appréciable a été d’embrouiller
+davantage le fil de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est
+confusion et ténèbres.
+
+En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons
+aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun musulman. Le nom
+lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.
+
+Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez le
+docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que
+le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé sous la couchette,
+est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de fusil. Ce n’est point
+le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres,
+armée de terribles crocs. Des espèces de bajoues lui donnent une
+certaine ressemblance avec le cobra de l’Inde. Rarement ces bêtes
+pénètrent à l’intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce
+fait que la case du docteur était isolée des autres et placée
+immédiatement à la lisière du bois. C’est la seconde apparition de ce
+genre, depuis le début du voyage. Quoique les reptiles abondent, on peut
+circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul ; ils se dérobent
+au bruit d’une troupe en marche.
+
+Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que
+j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir
+et croyait évidemment sa dernière heure venue.
+
+
+ Kagoué, vendredi 20.
+
+
+Les collines se sont effacées ; la végétation devient plus maigre, la
+population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et Nasian, sur une
+distance de cinquante kilomètres, nous avons traversé une région
+absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l’infini : çà et
+là seulement, un bouquet d’arbres marquant l’emplacement d’une mare ou
+d’un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de
+granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous
+avons même dépassé de remarquables blocs erratiques.
+
+Le trajet est monotone à l’extrême : une série de plateaux légèrement
+ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette époque de l’année,
+des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles.
+Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être
+intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain
+découvert passé neuf heures du matin.
+
+A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une altitude
+relativement élevée ; mais rien ne rompt l’uniformité du vaste horizon,
+si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du
+soleil, vers le nord, dans la direction du Lobi.
+
+Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne.
+Qui en a vu un en a vu cent ; partout la même case malinké, ronde, à
+toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme
+occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans
+un mortier de bois. Quelques cultures d’ignames ou de maïs ; d’assez
+beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à
+tel point qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par
+une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre
+case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant.
+
+Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés
+de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de
+l’ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon
+nombre d’entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la
+plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel
+et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et
+femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à
+quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu
+à l’épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race
+voyageuse conquise à l’islam. La population des villages est composée de
+Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais
+fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt.
+
+Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à fait
+bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout qui,
+renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur la place
+son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis ; mais il ne faut
+pas songer à prendre des notes, un cliché, autrement que par surprise.
+La vue de l’album ou de la chambre noire cause une panique générale ;
+petits et grands prennent la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de
+son premier voyage, ne put obtenir d’être reçu par le chef. Non que
+celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses compliments transmis
+par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait
+seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à une
+race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses
+préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement approvisionnés de
+maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il,
+n’avaient jamais vu d’hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa
+curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur.
+
+[Illustration : ARBRE RAMPANT — VILLAGE DE KAGOUÉ (PAYS PAKHALLA)]
+
+Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de dérober
+un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son
+propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est pas la première
+fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer,
+même en pays ami, de sérieux embarras.
+
+Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il m’avait cédé
+sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage
+pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J’ai promis de
+m’observer. Mais il n’était pas tranquille et revenait à chaque minute
+voir ce qui se passait, me supplier de ne pas chanter, de ne pas siffler
+surtout. Je n’en ai nulle envie.
+
+
+ Samedi 21.
+
+
+Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de cent
+mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison de deux à
+trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée où des pirogues
+lourdement chargées flotteraient aisément ; elles remonteraient même
+sans difficultés bien au delà, jusqu’à deux journées de marche de Kong.
+Mais actuellement elles ne poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce
+terminus de la navigation est situé à près de cent lieues en aval. Les
+riverains ne sont pas mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer
+leur bac informe creusé dans un tronc d’arbre.
+
+Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne pouvant
+transporter à la fois que six hommes avec leurs charges. L’épisode de la
+journée a été le passage de nos bourriques. On a dû d’abord descendre,
+précipiter plutôt, les malheureuses de la berge à pic élevée de
+plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité du courant ne leur
+permettant pas de gagner l’autre rive à la nage, quatre furent amarrées
+de chaque côté de l’embarcation. On leur maintenait, tant bien que mal,
+la tête hors de l’eau. Le pis est que la pirogue, appesantie par cette
+remorque, est partie en dérive pour atterrir dans un fourré où le
+débarquement fut un vrai tour de force. La traversée a duré une demi-
+heure. C’est miracle que pas une seule de nos bêtes n’ait péri.
+
+Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver place dans le premier
+convoi, nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant
+s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et
+s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne l’eût
+ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la queue.
+
+
+ Sipolo, 23 mai.
+
+
+Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille mètres,
+court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le sud en arc de
+cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre Gouroué et Sipolo. Du
+col, le regard embrasse un horizon immense, mais d’une tristesse
+infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux éminences isolées, en forme
+de cône, pareilles à des récifs en plein océan. A perte de vue, la
+plaine d’un vert sombre mouchetée de plaques de sable ; à nos pieds, la
+traînée bourbeuse du Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel
+chargé de brumes.
+
+Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les animaux
+bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous avons mis pied à
+terre et conservons difficilement notre équilibre sur la pente
+détrempée, glissante comme une planche savonnée. Depuis notre départ de
+Bondoukou, les orages se succèdent : chaque jour c’est une tornade,
+parfois deux.
+
+Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du royaume
+d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des villages est presque
+exclusivement composée de captifs de Kong, autochtones qui vivent sinon
+à proprement parler sous le joug, du moins dans la dépendance des
+Dioulas dont ils sont, en quelque sorte, les fermiers, les colons
+partiaires.
+
+Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour y
+installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une vieille
+femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la réquisition,
+ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de voir son domicile
+envahi par des gens qui viennent y faire bouillir leur marmite. Mais ce
+que je serais impuissant à rendre, ce sont les vociférations que lui
+arrache l’apparition du moindre ustensile inconnu. C’est là, pour elle,
+un fétiche destiné à ensorceler sa demeure. Le montage du filtre l’a
+jetée dans des convulsions.
+
+Sipolo est un cloaque : chaumes percés à jour, murailles de terre
+rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti par les
+déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de midi des
+senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous abandonnerons le gîte
+demain, avant l’aurore !
+
+
+ Kawaré, mercredi 25, midi.
+
+
+Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse. Les
+marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs reprises,
+contraints de les passer à la nage. Le déluge vient seulement de cesser.
+Il aura duré quarante-huit heures consécutives. Un de nos porteurs est
+pris de fièvre violente. Le docteur appréhende la variole. Ce serait le
+troisième cas depuis une semaine. Nous avons déjà laissé un malade à
+Nasian, un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible
+d’abandonner ainsi ces pauvres gens ; mais le noir se refusant
+d’ordinaire à absorber d’autres médicaments que les drogues préparées
+par ses féticheurs, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le repos sera
+le traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de
+mettre notre troupe à l’abri de la contagion : exposer une ou deux vies
+humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la loi, en voyage
+comme à la guerre. En pareille expédition, l’infortuné qui tombe au bord
+du sentier, c’est le matelot emporté par une lame : les cœurs se
+serrent, mais le navire poursuit sa route, dans la tempête.
+
+[Illustration : KAWARÉ (PAYS DE KONG)]
+
+Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de quelque
+cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo. Les
+immondices s’amoncellent ; chacun dépose les détritus devant sa case, le
+temps manquant sans doute pour les transporter à dix mètres plus loin,
+dans la plaine. Kawaré est pourtant la résidence d’un prince du sang. Le
+chef est un Ouattara, de la famille royale de Kong, où il occupe le rang
+de huitième héritier.
+
+Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré des
+notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le peuple, rangé
+en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux. Nous avons relaté
+brièvement le but et l’itinéraire du voyage. Après quoi permission nous
+fut donnée de chercher des logements convenables, ce qui n’était pas
+chose aisée.
+
+Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous
+interviewer, histoire de vérifier si notre récit concorderait avec les
+explications fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce
+vieux chef : la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une
+grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de
+la politesse noire, nos hôtes se disposent à se rafraîchir les premiers,
+copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres
+suppurantes, lorsque Binger observe tranquillement que l’heure de notre
+repas est proche : on le remercie du cadeau ; mais il y a juste de quoi
+nous désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le
+dolo dans la case. Et le tour est joué.
+
+Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à après-demain,
+pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait
+pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave homme !
+
+
+ Vendredi, 27.
+
+
+Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de Karamokho
+Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le prince. Ce dernier,
+absent de sa capitale, se trouve actuellement dans le camp établi à une
+journée de marche vers le nord, pour surveiller les mouvements des
+pillards Palagas qui inquiétaient les caravanes. Il nous adresse ses
+compliments, ajoutant que nous sommes attendus ; on nous a préparé des
+cases. — Dieu sait ce qu’elles seront ! — Bafotiké a poussé l’attention
+jusqu’à nous apporter deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions
+été à court de menue monnaie. Voilà un homme pratique.
+
+De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des
+champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de
+banlieue ; on sent qu’on approche d’un grand centre. La ville s’aperçoit
+d’une lieue ; de ce côté, l’effet en est médiocre : une ligne de
+constructions basses couronnant une crête arrondie ; si l’on ne savait
+qu’elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol.
+Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord-
+ouest qu’il faut la voir.
+
+A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée
+par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en
+route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ
+trois cents kilomètres.
+
+Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du premier
+blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande ;
+plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans les carrefours, les
+ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se
+bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des
+cris, des effrois de femmes et d’enfants.
+
+Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et
+s’écriait : « Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a
+bien le droit de regarder ! »
+
+« Quelque chose de joli ! » Le mot était flatteur. Et pourtant,
+l’avouerai-je ? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles pendantes
+attestant les vicissitudes et les désespérances de cette voie
+douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous n’étions pas de
+toute beauté.
+
+
+
+
+ X
+
+ KONG.
+
+
+
+ Vendredi, 3 juin.
+
+
+Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le
+malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher
+autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide.
+L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes
+scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser
+l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus,
+s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée.
+
+L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à
+huile remplacent le dattier : le désert, c’est la plaine environnante.
+En fait de constructions, c’est l’éternelle bâtisse des oasis, le cube
+de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités
+par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des
+plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être
+par le caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à
+l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il soit
+permis d’observer une société policée, l’effort d’une civilisation très
+primitive, mais essentiellement originale et pacifique.
+
+Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le chiffre de sa
+population soit six ou sept fois plus élevé. Les miasmes délétères sont
+moins persistants en raison sans doute de l’altitude (environ 700
+mètres). A ces hauteurs, le vent a raison de l’infection. Bâtie sur une
+croupe allongée, la ville est rafraîchie par la moindre brise. Les
+environs, sauf quelques groupes de gros arbres servant de _dormoirs_ aux
+bestiaux, sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette
+immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage d’un
+charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares sur ce
+continent morose ! — La ville, surtout vue du nord-ouest, dorée par le
+soleil couchant, avec les minarets pyramidaux de ses cinq mosquées, les
+palmiers détachant leur fine silhouette sur le ciel, les terrasses
+superposées où des groupes de fidèles apparaissent à l’heure de la
+prière, est une vision inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong
+pour la première fois, et j’imagine quel dut être son saisissement.
+
+Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement désagréable,
+n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le besoin d’un
+intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il vit dehors, reçoit
+les visites étendu sur une natte, dans sa cour ou devant sa porte. Il
+passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un
+carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son
+chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des nouvelles. A
+quoi bon, dès lors, un chez-soi ? Un abri pour la nuit, le moins aéré
+possible (le noir est très frileux) ; il n’en faut pas davantage.
+
+[Illustration : UNE MOSQUÉE DE KONG]
+
+Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de
+Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé dans le
+quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que
+celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au
+centre ; c’est la seule retraite ombragée : chambre à coucher et
+réfectoire, salle d’audience et magasin.
+
+Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A
+cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l’aube
+pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier
+sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous
+ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail
+de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La
+collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s’est promis
+d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la pacotille.
+C’est le « Bon Marché » au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête
+tournée par ces falbalas, négocier une « occasion », un « solde » de
+foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des
+impatiences de petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à
+l’heure du dîner. C’est, dans la poussière, un traînement de sandales,
+une envolée de boubous, des : _Anissé... Ani oualé... Ani oula...
+Baracalla... Allacidihama_[6], répétés à l’infini ; et la marmaille qui
+pullule, toujours pourchassée, toujours présente, comme les mouches.
+
+La société passe devant nous : autant de tableaux vivants. Le spectacle
+en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner n’est pas commode. Il
+n’est jamais très agréable de se promener quand on traîne à ses trousses
+une cohue d’un millier de personnes. Dessiner, n’y pensez pas. Prendre
+un cliché photographique, même instantané, à la volée, c’est toute une
+affaire. On y arrive, non sans soulever parfois des clameurs. La majeure
+partie de la foule est généralement sympathique ; dans sa curiosité
+n’entre aucun sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut
+se trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai provoqué
+la colère d’un individu qui s’écriait que ma « mécanique, dans laquelle
+je regardais », devait être une « machine à faire pleuvoir ». Et il
+m’invectivait à plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était
+visible. On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de
+nos six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé :
+« Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour parler ainsi, a
+trop bu de dolo, ou il est fou. » Ce qui fut fait ; et l’on rit de plus
+belle.
+
+Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux n’est exalté. C’est
+un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait
+d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On
+fait salâm ; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et
+travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a
+l’esprit trop absorbé par son négoce pour s’attarder dans l’idéal.
+
+Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et
+ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure, la
+ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le rôle
+est des plus effacés ; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à
+tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a pris seize
+ans ; il est revenu seulement il y a quelques mois. Il nous a présenté
+son héritier, venu au monde peu de temps après son départ. Les relations
+entre le père et le fils témoignent d’une certaine gêne : ils n’ont pas
+encore eu loisir de faire très ample connaissance.
+
+Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part, dans sa
+plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa moisson d’aumônes
+semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne rien faire avec un
+apparat relatif ; sa moisson de souvenirs est nulle.
+
+Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre ami
+Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité
+musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint
+celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson fermentée,
+bière de mil ou de maïs, tranquillement, sans songer à mal, ne
+dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la qualité.
+
+Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie avenante, un
+tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une barbe grisonnante,
+bien plantée : tête remarquable, lors même qu’il ne s’agirait pas d’un
+noir. C’est un de nos fidèles, toujours disposé à rendre service, à
+s’entremettre pour l’achat ou la vente de bêtes de somme, pour nous
+aider à faire notre marché. Jaloux de s’instruire, il nous accable de
+questions sur l’Europe, sur la façon d’y traiter les affaires, sur les
+routes, les modes de transport. Il veut savoir si nous habitons tous les
+quatre le même « village ». — Pas précisément. Les plus rapprochés, est-
+il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de Bondoukou. Et
+lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet peut s’accomplir en
+une matinée, il accueille cette déclaration par un sourire incrédule. Il
+exige des explications ; on les lui sert comme on peut. Alors il admire.
+Quels hommes que ces blancs !
+
+Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des femmes en
+Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une jeune fille
+agréablement tournée, le premier choix enfin ? Il est étonné d’apprendre
+que l’article ne figure pas sur les marchés. Les blancs n’achètent pas
+leurs femmes.
+
+— Mais pour se marier ?...
+
+— Surtout pour se marier, Mokossia.
+
+— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des cauris,
+un bœuf ?
+
+— Jamais de la vie. C’est au contraire le père qui...
+
+— Non ?...
+
+— Je t’assure. Cela s’appelle la dot.
+
+La dot !... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter le mot. La
+dot !... Et ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur.
+
+_O Ka fé çà !_ (Mais c’est très bon !) s’écrie-t-il.
+
+Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme. Il n’en a
+qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une ménagère
+vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux captifs et
+surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari vaque aux achats
+de viande sur pied. Il lui communique ses impressions et ne manque pas
+d’ajouter, pour la taquiner, qu’il compte aller bientôt choisir une
+autre épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est riche, une de
+ces blanches qu’on n’achète pas et qui vous apportent une fortune. Et il
+nous prend à témoin :
+
+— Je pars avec vous ?
+
+— C’est convenu.
+
+— _O Ka fé çà !_
+
+Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia plaisante.
+Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des yeux, partent
+d’un grand éclat de rire.
+
+ *
+ * *
+
+Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand
+marché, sorte de foire où les habitants des villages voisins viennent
+vendre leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très
+variés. Les comestibles dominent : noix de kola, piments, ignames, mil,
+maïs, fritures de niomis et des assaisonnements divers, beurre de
+Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par caravanes, de
+gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixante jours de
+marche de Kong. Son prix atteint cinq francs le kilogramme. Lorsque des
+relations régulières seront établies entre Kong et la côte, le transport
+pourra s’effectuer en un mois.
+
+Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de
+Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf et de
+mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les
+tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se réduit aux
+perles de verre et à des foulards rouges destinés à être effiloqués pour
+fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus
+loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton brut ou enroulé sur des
+bobines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d’œufs
+pulvérisées.
+
+Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre guère
+avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal) ; il bat son plein dans
+l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent,
+les vendeurs plient bagage ; les soirs de grand marché, fête de nuit,
+mais seulement lorsqu’il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements
+populaires, de très caractéristique et qui diffère sensiblement des
+réjouissances en pays fétichiste.
+
+[Illustration : UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG]
+
+Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point
+disparu de la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les
+superstitions anciennes.
+
+Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne heure, quand
+toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions partis à la chasse.
+A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée couronnée
+de roches dont mon compagnon eût désiré déterminer la nature. Tout en
+poursuivant perdrix et pintades, nous atteignions ce belvédère ;
+l’ascension ne demanda que quelques minutes. De là-haut, on découvrait
+dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, comme une fantaisie de
+mirage flottant sur l’océan des plaines ; un panorama admirable.
+
+Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong, nous vîmes,
+non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs champs, accourir de
+tous côtés en nous interpellant avec violence. Qu’étions-nous allés
+faire sur la montagne ? On ne devait pas aller là ; il y avait un
+diable... Pourquoi tirer des coups de fusil ?...
+
+Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités que, s’ils
+voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez Bafotiké, notre hôte.
+Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le pas. Bientôt nous eûmes une
+belle suite. Notre rentrée en ville fit sensation. Les gens
+s’assemblaient par groupes, soucieux, s’informant de l’événement. Le
+cortège grossissait ; nous traînions à nos trousses près de quinze cents
+personnes. Une députation, admise dans le cantonnement, exposa les
+griefs de la multitude, le mécontentement causé par notre promenade sur
+la colline ensorcelée. Les députés furent congédiés avec de bonnes
+paroles, assurés qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée ; nous
+n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de ne
+pas connaître la loi.
+
+Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel. On
+aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non seulement
+la sensation du changement de milieu, mais l’impression très nette d’un
+brusque recul à travers les âges. Soyons justes et demandons-nous, dans
+un effort d’imagination, comment un de nos contemporains, transporté par
+magie en pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s’il venait
+s’installer sur une place publique avec son attirail d’instruments de
+précision, ses horizons artificiels, son objectif et sa chambre noire.
+Vous vous représentez la scène : l’individu cueilli par la prévôté,
+traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à moins
+que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant haut et
+court.
+
+Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux. Il
+convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au nôtre, ce
+qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs douces, ont
+l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait trop se persuader
+qu’un voyage dans ces régions, c’est une exploration dans le passé.
+
+
+ Samedi 5.
+
+
+Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs, — un des meilleurs
+malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il
+mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers symptômes
+semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de cette mort
+quasi foudroyante, on était en droit de se demander si le pauvre diable
+n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux
+qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer l’autopsie :
+c’eût été dangereux, les indigènes ne pouvant y voir qu’une profanation.
+On a dû se borner à une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter
+que la mort d’Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes avec ses
+camarades, on ne lui devait pas d’argent ; enfin, la demi-once de poudre
+d’or qui formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans
+son pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu.
+Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les gens
+de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur demeure,
+sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de repos à la
+famille et aux visiteurs.
+
+La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une mosquée, la
+cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans
+une toile de ballot, la tête enveloppée d’un pavillon tricolore. Le
+petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de lune, les noirs
+rangés autour du trou, cette sépulture sans nom dont la trace serait
+effacée demain sous le piétinement de la foule, tout cela nous
+impressionnait péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça près
+du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole
+d’huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son
+éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques
+paroles que l’interprète traduisait :
+
+— « Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore un père et
+une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour
+dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de
+peine. C’était un brave garçon dont nul n’a jamais eu à se plaindre ; je
+l’aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi.
+Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n’était pas possible : il
+faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa
+tombe très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de
+proie. Qu’il repose en paix ! »
+
+Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la
+fosse a été comblée.
+
+
+ 7 juin.
+
+
+Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches ; tant de
+journées vécues dans cette intimité du campement que l’éloignement de la
+patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur
+Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera les États de notre allié
+Tiéba, dont il a déjà été l’hôte : il rentrera en France par Bammako et
+le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et
+effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le
+capitaine Binger et moi descendrons par le Djimini et — s’il est
+possible — le Diammala et le Baoulé.
+
+Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard dont on
+avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier,
+et sur le sort de laquelle on n’était pas sans inquiétudes. Ces craintes
+n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui le noir Amon, envoyé de Grand-
+Bassam, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit
+jours ; mainte fois arrêté, il s’était acquitté de sa tâche avec une
+persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral.
+Les dépêches qu’il nous apporte — le premier courrier d’Europe distribué
+à Kong — contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du
+Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend que M.
+le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais ont été
+massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala.
+
+La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes français
+par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le malheur ne
+semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu
+connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot, se contentant de
+répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu’ils
+l’avaient vu partir en bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser
+de fourberie. En semblable occurrence, la plupart des noirs agissent
+sous l’empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant
+d’affliger un ami par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se
+décident à la révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des
+sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions : au
+moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi qu’il
+en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à
+recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances
+dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il est possible, les
+papiers du voyageur.
+
+Nos préparatifs sont terminés ; les trois convois peuvent partir de
+Kong, dans des directions différentes, au premier signal.
+
+L’achat des provisions, le partage des marchandises, la disposition des
+charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant, c’est le calme plat,
+le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent encore les inconvénients de
+notre résidence, la contrainte dans laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il
+ne fallait pas songer à la promenade, un pas, un geste pouvant donner
+lieu à des commentaires désobligeants. Pour un rien, pour un caillou
+qu’on ramasse, une branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir
+combiné quelque maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie
+mettra les esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier
+de sa trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous
+reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de
+reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur le
+marché, un petit tour de ville, voilà nos seules distractions ; le reste
+du temps nous sommes réduits à tourner dans notre cour puante, comme des
+reclusionnaires dans un préau.
+
+L’affluence des visiteurs est moins considérable. La classe aisée a
+épuisé ses économies. A présent, devant nos étalages stationnent des
+enfants, des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous
+contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant d’un
+ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant d’un embryon
+de guitare à une corde ; des fillettes, des femmes libres ou esclaves
+qui offrent du riz, du miel, des kolas.
+
+Mais sont-ce là des femmes ? Comment ne pas garder rancune à ce
+continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le parfum des
+fleurs, la source limpide ? Bête de somme ou bête à plaisir, la compagne
+de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête, un poupard dans le dos,
+la poitrine houleuse, le ventre ballonné. Enfant, elle aura parfois la
+drôlerie d’attitudes du jeune quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa
+démarche a trop souvent je ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il
+semble qu’elle ait conscience de tout ce qui lui manque pour plaire.
+
+Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont guère en
+honneur, et pour cause : l’eau est si rare ! Les noirs de cette partie
+du Soudan n’ont pas, comme les populations de la forêt, la ressource de
+la douche quotidienne. Ils ignorent les frictions à l’huile de palme.
+Leurs ablutions se bornent au strict nécessaire prescrit par la loi de
+Mahomet. Riches ou pauvres, marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans
+le costume d’Adam ou vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un
+sillage odorant à donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous
+séparer, nous n’en marquerons pas moins d’une pierre blanche l’instant
+du départ.
+
+Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le roi. Nous
+lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par l’intermédiaire
+d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une visite. Nous
+n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés plus tôt. On devait
+nous faire connaître le jour où nous pourrions nous rendre au camp.
+L’invitation tardant à venir, nous prendrons les devants, prétextant,
+pour justifier cette hâte de prendre congé, le découragement produit
+chez nos hommes par le décès d’un de leurs camarades, les désertions
+possibles, la saison pluvieuse qui approche. Nous nous dirigerons donc
+dès demain sur le camp de Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer
+quarante-huit heures.
+
+Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12. Déboucherons-nous
+à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou ? Nous l’ignorons. Cela dépendra de ce
+que nous trouverons chemin faisant, toute cette région étant encore, sur
+la carte, d’une blancheur de crème. Si tout va bien, comme il y a lieu
+de le prévoir, nous pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est
+vrai qu’il faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les
+pluies et les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir
+retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus quatre-
+vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la chance de
+rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce sera le retour.
+Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que chaque pas nous rapproche
+de l’Océan, — de la France.
+
+[Illustration : ANGLE DE RUE (KONG)]
+
+
+
+
+ XI
+
+ LE CAMP ROYAL.
+
+
+ Du mardi 8 au jeudi 10. — Visite au camp.
+
+
+L’armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong.
+C’est moins une force destinée à prendre l’offensive qu’un corps
+d’observation à l’effet de surveiller les Palagas, peuplade pillarde,
+dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les marchands
+se dirigeant soit dans l’Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla,
+soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égale des
+deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des
+communications.
+
+Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération
+aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes
+palissadées, édifiées récemment, mettent à l’abri d’un coup de main. Un
+quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux cases
+toutes neuves. C’est là le camp. Pour le moment il est fort dégarni, la
+majeure partie des effectifs ayant été congédiée pour procéder, en temps
+utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong, en effet, n’entretient
+point d’armée permanente. Chez ce peuple de commerçants et de
+cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un
+métier. D’ailleurs, il ne s’agit point ici d’une guerre au sens exact du
+mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d’en venir aux mains.
+Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger
+pendant un an et plus sans que, de part et d’autre, le chiffre des morts
+et des blessés atteigne la centaine.
+
+Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de mettre un
+terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de
+prisonniers. Aussi l’issue n’est-elle pas douteuse. Les pillards,
+découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. Si longue qu’ait été la
+campagne, elle n’aura pas coûté beaucoup de sang. La guerre terminée, le
+poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme
+village ; les soldats qui l’occupaient y feront venir leurs familles et
+reprendront leur ancien état de tisserands ou d’agriculteurs. L’endroit
+continuera à être désigné sous le nom de « Dakhara » (le Camp). Quantité
+de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que
+dans le Bondoukou, le Djimini et l’Anno, n’ont pas eu d’autre origine.
+Leur seul nom évoque leur histoire.
+
+La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une
+installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême,
+l’eau rare : encore faut-il aller la puiser à près d’un kilomètre du
+village dans les cavités d’un marigot qui ne coule qu’après les grandes
+pluies.
+
+Si les troupes se sont dispersées, l’état-major est au complet. Tous les
+famas (grands chefs) sont demeurés au camp, près du roi. Tous
+assistaient, une heure après notre arrivée, à l’audience solennelle que
+nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en demi-cercle, un peu en
+arrière du maître, sur des nattes ou sur des peaux de bœuf, ils avaient,
+pour la circonstance, revêtu leurs plus beaux atours : les boubous
+surchargés d’amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran,
+rondelles de cuivre ou de fer-blanc curieusement martelées, toute une
+quincaillerie destinée, dans l’esprit de son possesseur, à le préserver
+des coups de l’ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le
+bonnet de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu’au casque de guerre, en
+grosse paille, pointu comme un chapeau chinois et hérissé de plumes de
+vautour.
+
+Karamokho-Oulé est un homme d’environ soixante-quinze ans, de
+physionomie très avenante, le teint assez clair, presque jaune. Les yeux
+sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un pli
+d’expression quelque peu narquoise ; mais l’ensemble des traits est
+d’une grande douceur, d’une majesté simple, quasi paternelle. Un collier
+de barbe blanche encadre ce visage d’ascète, éclairé d’un sourire. C’est
+assurément, avec l’almamy de Bondoukou, la plus remarquable figure de
+noir que nous ayons vue jusqu’ici.
+
+Au rebours des chefs, le roi était très simplement vêtu : un ample
+boubou en tissu de coton d’une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni
+collier, ni amulette, rien qu’un lourd chapelet à gros grains roulé
+autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du Koran
+qu’il feuillette avec amour : — un cadeau de Binger qui le lui avait
+fait parvenir par le capitaine Ménard.
+
+Ceci n’est qu’une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange de
+compliments, suivi d’un rapide résumé de notre voyage et des menus
+événements survenus à Kong depuis notre arrivée : rien de plus. Encore
+le récit en est-il fait par un tiers, Bafotiké, notre hôte de Kong, qui
+nous a accompagnés. Il en est de même dans la plupart des palabres.
+L’étiquette veut que les interlocuteurs conversent par l’intermédiaire
+de porte-parole.
+
+Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le soir
+même et le lendemain, avec le roi, dans sa case. Le ton cordial de
+l’entretien, les petits soins dont nous sommes entourés, tout nous
+prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu procéder lui-même à
+notre installation dans des habitations fort propres dont les alentours
+avaient été scrupuleusement balayés. Ce musulman, qui ne boit aucune
+liqueur fermentée, avait poussé la prévenance jusqu’à faire préparer
+pour ses hôtes force jarres de dolo. Et sa joie de revoir les blancs, le
+ton d’affectueux intérêt avec lequel il questionna Binger sur son
+voyage, sur sa santé, sur la France dont, plus que jamais, il se
+proclame l’allié fidèle !... Tout cela n’est point joué. C’est la
+sincérité même. Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref
+délai les relations commerciales s’établir entre le pays de Kong et les
+postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins si peu
+sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront aussitôt après
+la saison des pluies...
+
+[Illustration : DANS LA RUE (KONG) — QUELQUES PASSANTS]
+
+Rien de plus manifeste que cette impatience d’entrer en rapports suivis
+avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse n’aura son
+effet qu’autant que nous viendrons prendre, en quelque sorte, nos futurs
+clients par la main pour les amener au littoral. Seuls ils n’oseraient
+entreprendre un tel voyage, à travers la région des forêts, parmi des
+populations inconnues, le long d’un fleuve où le mauvais vouloir des
+chefs riverains interdirait le passage à leurs pirogues, ou
+confisquerait leurs marchandises. Il faudra leur prouver _de visu_ que
+ces craintes ne sont point fondées, que la route est libre et qu’à
+l’ombre de notre pavillon la police est faite sur le Comoé, la
+navigation sûre. La tâche est aisée. Ce ne sera point une œuvre de
+longue haleine. Elle peut être menée à bien en quelques mois, à bien peu
+de frais, et — ce qui est l’essentiel — avec les seules ressources du
+budget local. Il suffit de vouloir. Jusque-là, les aspirations du peuple
+de Kong vers notre civilisation resteront forcément à l’état de
+sympathies platoniques. Il n’en est pas moins remarquable de les voir,
+dès à présent, s’affirmer avec cette énergie, de constater à quel point
+est vivace l’instinct qui pousse ces populations énergiques,
+laborieuses, industrieuses, à élargir leur champ d’action.
+
+Notre premier entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se
+prolongea jusqu’à une heure assez avancée. Jamais je n’oublierai la
+scène ni le décor : le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de
+sa grande case ronde ; çà et là, dans la cour entourée d’une palissade
+de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux, devant
+leurs huttes ; dans un coin, un cheval à l’entrave, hennissant à la
+lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L’heure, le lieu, le
+silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rois
+pasteurs. Jamais je n’ai ressenti plus profondément l’impression des
+âges bibliques.
+
+Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques,
+ainsi qu’aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes,
+des étoffes, un boubou richement brodé. En retour, il nous a offert un
+bœuf et plusieurs calebasses d’un lait délicieux. Puis ce sont, arrivant
+à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance
+d’une forte barrique. Aussi notre personnel est-il bientôt d’humeur
+expansive et folâtre ; sa joie se traduit par d’interminables chants
+autour des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes,
+par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de la
+soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous
+réserve le lendemain.
+
+Durant tout l’après-midi les chefs ont envahi nos cases. La séance est
+toujours très longue. Le visiteur s’installe, sans que la venue d’un
+nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c’est un
+encombrement. L’entretien, jamais très animé, est coupé de terribles
+pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis sur leurs talons, à
+nous contempler d’un air bienveillant, tout en jouant négligemment du
+chasse-mouches — une queue de vache — sans lequel un homme d’un certain
+rang ne saurait paraître en public. Au moment de sortir, ils nous
+prennent la main, la portent à leur front en répétant que rien désormais
+ne saurait briser le pacte d’amitié qui nous lie. Cela est dit d’un ton
+pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent que ces gens-là ont
+conscience d’accomplir un acte grave. C’est, de leur part, un engagement
+mûrement réfléchi qu’ils sont décidés à tenir.
+
+Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine lune,
+afin d’échapper à la réverbération solaire sur les plaines déboisées,
+dont nous avions fort souffert à l’aller. Il était à peine deux heures
+et demie quand notre petite troupe sortait du camp. En dépit de l’heure,
+Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous accompagner un bout de chemin.
+Tout en marchant, appuyé sur une courte lance, en guise de bâton, il
+donnait à notre _diatiké_ ses dernières instructions afin que nos sauf-
+conduits fussent préparés dès notre retour à la ville. Ces sauf-conduits
+nous assureront bon accueil de la part de tous les chefs en relations
+plus ou moins suivies avec Kong.
+
+En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu’il ne
+prenne pas, ainsi qu’il en avait l’intention, la route directe de
+Sakhala, route dangereuse, dit-il. Iamory, l’un de ses chefs, se
+chargera de le faire passer un peu plus au nord par un itinéraire plus
+long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou vingt
+jours, jusqu’à la route de Tingréla.
+
+Dans tous les actes de Karamokho-Oulé et de ses famas se révèle cette
+préoccupation constante d’assurer, dans la mesure du possible, la
+sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le vieux roi notamment
+qui, lors du premier voyage de Binger, n’a pas craint de braver et a su
+retourner l’opinion publique en accueillant le nouveau venu malgré les
+clameurs de la foule ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le
+tremblement de sa voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment
+de nous quitter, en disent long. Oui, il est heureux d’avoir revu, une
+fois encore, ses amis de France. Il est bien vieux : qui sait si nous
+nous retrouverons jamais face à face ? Mais, quoi qu’il arrive, lui et
+les siens resteront fidèles à leurs promesses...
+
+Il y avait tout cela dans le geste d’adieu du vieillard, les mains
+tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul serviteur
+l’accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la plaine piquée
+d’arbres grêles, pas un cri d’insecte ou d’oiseau ; pas un frisson, dans
+les hautes herbes, sur les paillottes du camp endormi. Et j’ai trouvé je
+ne sais quel charme indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce,
+à ce dernier entretien, la nuit, sur un sentier désert.
+
+
+ 13 juin.
+
+
+L’heure de la séparation est arrivée.
+
+Le docteur s’est mis en route le 11 au matin, et M. Braulot, le 12. Nous
+avons escorté nos amis jusqu’à un kilomètre de la ville, et nous aurions
+poussé beaucoup plus loin, n’était la nécessité de brusquer des adieux
+toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver réunis,
+sains et saufs, avant qu’il soit trop longtemps. Néanmoins, c’est là un
+de ces moments où l’homme le plus maître de lui ne peut demeurer
+impassible, une de ces minutes où le cœur bat plus vite. Les souhaits
+échangés, rapides, on s’embrasse et en selle. Un dernier appel auquel
+celui qui part répond sans se retourner, la voix un peu changée. Et
+bientôt la silhouette du voyageur et du bourriquot disparaît, au revers
+du plateau, dans les herbes.
+
+Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs, expédiant nos
+visites d’adieu. Une bonne partie de la journée est employée à parcourir
+les différents quartiers, à échanger quelques paroles avec les notables
+assis sur des nattes devant leur porte, égrenant leur chapelet. A
+plusieurs reprises, il nous faut traverser la place du marché, plus
+animée que jamais. C’est jour de grand marché : trois à quatre mille
+personnes se bousculent autour des étalages en plein vent, des
+marchandes de kola, de sel, de tissus de coton roulés en bandelettes, de
+nattes et de paniers. Sur le poudroiement de poussière soulevé par les
+promeneurs, la fumée des fritures traîne comme une gaze bleue, et les
+petites vendeuses de galettes à la farine de mil roulées dans du miel,
+la corbeille en équilibre sur la tête, se frayent un passage au plus
+épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d’une voix suraiguë,
+plaintive, qui domine toutes les autres rumeurs : _Niomis, baba é !_
+« Des crêpes !... Voilà de belles crêpes ! »
+
+Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons de
+terre, faisant halte de-ci de-là dans un carrefour près d’un groupe où
+nous avons reconnu quelque figure amie, à l’entrée d’une mosquée au
+minaret pyramidal vers laquelle des fidèles s’acheminent pour la prière
+de quatre heures. Nous passons en revue les corps de métiers, le
+quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits où les cotonnades
+mijotent dans l’indigo, celui des tisserands jouant de la navette, de
+l’aube au coucher du soleil, dans leur cage de perches, à l’ombre des
+ficus.
+
+Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de la grande ville, nous
+éprouvons une impression singulière à contempler, pour la dernière fois
+peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil couchant, cette
+métropole commerçante dont, il y a trois ans à peine, le monde civilisé
+ignorait encore l’existence. Des six Européens qui l’ont visitée, quatre
+survivent. Y reviendront-ils jamais ? Quel laps de temps s’écoulera
+avant que d’autres mains reprennent l’œuvre commencée, créant un courant
+de trafic régulier entre Kong et la mer ? Autant de points
+d’interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en regagnant,
+à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux visiteurs
+attendaient.
+
+Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet homme
+vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un sentiment de
+délicatesse bien remarquable, — mais qui n’est pas rare chez les noirs,
+les chefs de Kong n’y avaient pas fait jusqu’ici la moindre allusion, ne
+voulant point affliger leurs hôtes et gâter la joie d’une réception
+amicale par une aussi triste nouvelle. Mais, au moment de nous séparer,
+ils ne peuvent nous laisser ignorer le sort de notre infortuné
+compatriote. Et les détails suivent, très précis. Le capitaine a
+succombé, il y a trois mois environ, près de Séguéla, dans le Ouassoulou
+et non du côté de Sakhala, dans le Ouorodougou, comme l’indiquait le
+télégramme officiel transmis de Grand-Bassam. Il se trouvait depuis
+plusieurs semaines chez un chef, Fakourou Bamba, dont le village fut
+assailli par des bandes de Samory. C’est en s’efforçant de protéger son
+hôte que Ménard a péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre,
+les hommes de Fakourou Bamba lâchèrent pied ; Ménard et cinq de ses
+tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense héroïque.
+
+[Illustration : TISSERANDS COLPORTANT LEURS ÉTOFFES DANS LES FAUBOURGS
+DE KONG]
+
+Le narrateur débite son récit d’une voix très basse, en phrases hachées,
+rapides. L’assistance écoute, visiblement émue. Dans ces régions où la
+maxime : « Malheur aux vaincus ! » est trop souvent de règle, où le
+trépas d’un voyageur compromet parfois le succès des explorations à
+venir, on pouvait craindre qu’un tel malheur n’éveillât pas chez
+l’indigène une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La
+catastrophe n’a porté aucune atteinte au prestige de la France.
+L’impression générale est plutôt un sentiment d’admiration pour le mort.
+Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs reprises : « Il
+faut que vous sachiez que votre frère (aux yeux des noirs, tous les
+blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte ! » Dans
+l’auditoire, des voix graves ajoutent : « Cela, c’est bien ! » Et tout
+en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de
+tristesse et d’angoisse que l’isolement, l’étrangeté du lieu où nous
+sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire
+que cette mort, du moins, n’aura pas été inutile ; que le soldat, dont
+la dépouille gît quelque part au fond des bois, a bien servi la France
+et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon
+renom de notre pays.
+
+Les visites d’adieu ont continué très tard, dans la soirée. Lorsque nous
+levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous
+accompagnent jusqu’au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi
+eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un peu précieuse, vaut
+qu’on le cite. Il témoigne d’une subtilité de sentiments qui, de prime
+abord, surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit Mokossia,
+heureux et fâché de votre départ : heureux, parce que vous devez être
+contents vous-mêmes de regagner votre pays ; fâché, parce que je vois
+partir des amis. » D’autres s’écrient : « Allez, mais revenez-nous
+vite ! »
+
+Déjà nous avons traversé le ruisseau que, du groupe invisible sur
+l’autre rive, des voix nous interpellent encore ; dans l’ombre ce
+suprême souhait nous arrive, jeté en chœur :
+
+— « Saluez de notre part vos mères !... »
+
+[Illustration : KONG — UNE PLACE DANS LE QUARTIER DE KOURILA]
+
+
+
+
+ XII
+
+ DJIMINI ET DIAMMALA.
+
+
+ 13-17 juin.
+
+
+C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les
+bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais
+comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela est d’autant
+plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain
+découvert, sur un sentier très praticable pour les bêtes de somme. Nous
+avions compté qu’il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs
+porteurs. Mais il ne s’en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont
+été achetés par le capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie
+qui sévit dans le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres.
+
+Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à
+son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur, la lueur
+astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point impunément que
+l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu des hautes
+herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une courbature
+que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper.
+
+Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en soit, nous
+ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre
+organisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela
+est clair, et n’enlevons plus la course avec le même entrain qu’il y a
+six mois.
+
+Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral ne les
+soutient pas : au moindre malaise, ils s’abandonnent. Rebelles à toute
+précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s’abreuver à pleines
+calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les
+déterminera à disposer autour d’eux des feux durant la nuit pour se
+préserver un peu de l’humidité. Tous s’endormiront insouciants le ventre
+à l’air. Et ce seront, chaque matin, des plaintes. Celui-ci est pris de
+coliques, tel autre de fièvre. L’indisposition est souvent simulée,
+l’homme n’ayant d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il
+faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas
+sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment
+critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.
+
+Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt-
+six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si
+démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre courage.
+Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ; ils ont
+le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses dispositions
+dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné de
+cette race, il est permis d’en douter. Force est, pour triompher des
+défaillances, de recourir à des subterfuges. C’est ainsi que, le 17,
+afin de traverser la zone déserte qui forme la frontière entre le pays
+de Kong et le Djimini, nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape
+étant de sept à huit heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de
+s’attarder en chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes
+relevées la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des
+empreintes de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là
+seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous leur
+affirmions que le nom signifiait en mandé : l’endroit où finissent les
+lions ! L’avis a produit son effet : rarement trente kilomètres furent
+abattus d’un pas plus leste.
+
+Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au titre
+de ville, est divisée en trois quartiers habités par des populations
+d’origines très diverses : Mandés-Ligouy, Dioulas et Kifiris. Ces
+derniers représentent l’élément autochtone, qui n’est point beau. La
+taille est élevée, la carrure puissante, mais les attaches sont
+grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente
+guère autrement qu’un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons
+cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d’une
+armature de fer forgée dans le pays ; leurs armes, la lance et la
+flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des
+indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de
+_fou_ (écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes,
+beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages
+(cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit
+carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes
+prétendent s’embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant
+dans l’ouverture une longue cheville en roseau. Point d’autres bijoux
+que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.
+
+Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction
+Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong, intelligent, éveillé, le
+souci du vêtement, de la maison solide. C’est elle qui occupe ici la
+situation prépondérante. Le chef de Ouandarama lui-même, Péminian, vieux
+brave homme assez insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui
+notre hôte, Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de
+prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque
+chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient,
+en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la
+ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d’un ruisseau aux
+eaux excellentes, au centre d’un pays cultivé, tend à se développer et à
+devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les
+caravanes qui se rendront de Kong au littoral.
+
+[Illustration : DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)]
+
+La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village, d’aspect
+triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l’on ne
+compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est
+censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et
+conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le
+voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu singulier. Ceci
+signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était déjà, il y a trois ans,
+un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère,
+Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi. Mais il n’en prend pas le
+titre, répétant, comme les autres, que son frère est encore souffrant et
+ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau
+temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par
+suite d’une coutume très répandue dans ces contrées, personne n’est
+assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d’un
+nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le
+décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à
+faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en
+tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et de
+façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances, rester ses
+hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le minimum de temps
+nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses. Il est, en effet,
+impossible d’expédier un entretien en une seule séance ; les noirs
+fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de
+deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de
+niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des
+enfantillages. C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand
+événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien
+et un canard. Le caneton était très mal en point ; son propriétaire
+l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la
+vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le plus vif intérêt. A
+chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des
+nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le
+blessé reposait — mot à mot, « attendait la fraîcheur ».
+
+Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi de
+préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire
+présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui fallait un
+animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû être amenée de
+fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes
+poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf
+était rouge, — « en signe d’amitié » !
+
+
+ Satama (Diammala), 26 juin.
+
+
+En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions repris
+l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village de Natéré,
+nous nous en écartions définitivement pour nous diriger vers le sud-
+ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était l’inconnu.
+
+Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous ont
+amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant, plus
+boisé. La végétation se ressent du voisinage de la forêt. Beaucoup de
+rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche, quoique médiocrement
+arrosée : quantité de mares, mais peu ou point d’eaux courantes. Chaque
+jour nous traversons de belles et vastes cultures, maïs, sorgho,
+ignames. L’époque de la récolte est proche. Les moissons mûres sont
+protégées contre les déprédations des oiseaux — et surtout des singes —
+par des gardiens postés dans les champs de distance en distance, et dont
+la mission consiste à pousser de minute en minute des cris stridents
+pour effrayer la gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la
+plupart, font consciencieusement leur faction, encore que leur salaire
+soit des plus modiques : deux épis de maïs par tête et par jour. Tous
+les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso, Diéléadougou,
+Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons vu des cases en
+meilleur état, des places aussi vierges d’immondices, ombragées de plus
+beaux arbres.
+
+La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a fait un
+accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est plus de la
+bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va pas sans quelques
+désagréments. De la journée la case ne désemplit pas. On nous harcèle,
+on nous palpe, les moindres articles de notre défroque passent de mains
+en mains. Notre cor de chasse surtout, un malheureux cor tout bossué,
+qui sert à sonner le réveil, excite une admiration sans bornes. Chacun
+tente, mais en vain, d’en faire sortir un son. Le pis est que nous
+sommes invités à exhiber nos talents ; force nous est d’emboucher la
+trompe qui vient de passer par tant de lèvres peu engageantes. Mais quel
+précieux instrument de conquête ! Partout il a retrouvé le même succès ;
+il nous vaut cause gagnée.
+
+
+ Viens, sonne de ce cor et ne prends d’autres soins.
+
+ Tout sera fait !...
+
+
+C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible d’obtenir
+quelques minutes de solitude. Encore la foule reste-t-elle massée devant
+la case dont l’entrée a été masquée par une couverture. On continue à
+détailler nos perfections qui, paraît-il, sont nombreuses. Les derniers
+arrivés interrogent les autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de
+nous approcher, et en reçoivent des renseignements fantastiques. Les
+femmes sont les plus terribles et d’une liberté d’allures inquiétante !
+Dialogue surpris entre deux « honnestes dames » de Djidana qui, en
+compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil :
+
+— _Mokto Kagni ?_
+
+— _Akagni Ahi !_
+
+Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la traduction
+la plus fidèle : « Comment les trouves-tu ? — Oh ! si jolis !... » Il
+n’y a pas à dire, c’est un succès !
+
+Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit. Mais non.
+Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par les palabres
+interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous est possible de
+goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon compagnon, en particulier,
+que l’on sait parler couramment la plupart des dialectes mandés, est le
+plus importuné par les visiteuses en quête d’interviews anacréontiques.
+De son côté, mon pauvre boy, allongé devant la case, en travers de la
+porte, défend le domicile de son maître avec une constance digne d’un
+meilleur sort. Jamais on ne vit rien de pareil. C’est une procession.
+Éconduites, ces dames reviennent, une demi-heure plus tard, avec
+quelques amies, insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments,
+l’une d’elles va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité
+d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très loin !
+Nullement découragées, plusieurs, le lendemain, persistaient à
+accompagner le convoi pendant toute une étape, quelques-unes même avec
+un ballot sur la tête, à l’extrême satisfaction de nos porteurs. On ne
+saurait garder moins rancune d’un accueil maussade.
+
+Deux jours après avoir pénétré dans le Diammala, nous passions du bassin
+du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions bientôt l’un des
+principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des villages de Diéléadougou et
+de Lafibokhos, tous deux assez importants. Le Bé est profondément
+encaissé entre des berges à pic couvertes d’une végétation très touffue.
+La quantité d’arbres morts échoués dans son lit témoigne des ravages
+occasionnés par les grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais
+nous voici au début de la saison des pluies ; presque chaque jour, nous
+avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été plus
+lente, nous courrions le risque de trouver le Bé transformé en un
+furieux torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des
+difficultés très sérieuses.
+
+Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans Satama,
+où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que nous
+témoignaient les populations, on pouvait craindre que la conclusion d’un
+traité plaçant le pays sous le protectorat de la France ne fût obtenue
+qu’au prix de beaucoup de temps et de patience. Si bien disposé que
+puisse être un chef, il est toujours prudent de s’attendre aux lenteurs
+et aux tergiversations dont la diplomatie noire est volontiers
+coutumière. L’événement, par bonheur, allait donner tort à nos
+conjectures. Dieu sait pourtant si nous procédions par intimidation.
+Venir parler de traité quand on n’a que _deux_ tirailleurs pour toute
+escorte, ce ne sont point là façons de matamores.
+
+A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait pas
+espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très dure ; il
+était près de midi lorsque nous atteignions Satama. A cette heure, la
+plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine de curieux, pas
+davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un enthousiasme de
+seconde classe.
+
+Mais, trois heures plus tard, quel triomphe ! Il n’y a pas d’autre mot
+pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le spectacle de notre
+cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier nous attendait sous les
+arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle d’audience, — assis sur une
+peau de bœuf. A ses côtés, rangés en demi-cercle, les notables, les
+anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un manuscrit du Koran
+dont ils se sont partagé les feuilles volantes, toujours les mêmes, qui
+ont fini par prendre la teinte de leurs doigts. Point d’apparat, peu
+d’étiquette. Le chef, comme son entourage, était vêtu de l’ample boubou
+en tissu de coton à rayures, d’une propreté très relative. Tous
+mâchonnaient leur chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en
+minute, un long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un
+sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les seigneurs
+sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout en peau, avec
+leur haute perruque en cimier, donnant l’impression d’un peloton
+d’amazones en costume de bain.
+
+[Illustration : MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)]
+
+Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, — dans
+l’ordre suivant : en tête, l’interprète Ano, jouant de la trompe ;
+ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine, un peu moins
+effarés et déjetés que le reste de leurs camarades ; enfin nous-mêmes en
+grand tralala. De longs burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements
+fripés. Une écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban
+autour de la chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable.
+Un murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était immense.
+La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur Sambandao portant
+le pavillon français, fermait la marche ; le reste de la force armée, le
+tirailleur Moussa Diara, avait été laissé au campement : — la réserve.
+
+Après avoir défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des
+_Anissé !_... _M’ba !_... _Baracalla !_... soupirés par des basses
+profondes, nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos
+gens derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien
+haut, pour le décorum ; car nous jouissons d’un coin d’ombre.
+
+Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de Brahima,
+qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots complimenteurs de
+la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la parole en agni, langue
+que la plupart des auditeurs comprennent à l’égal du mandé, et débite sa
+leçon, très brève. Le capitaine, explique-t-il, était venu dans ces
+contrées il y a trois ans, envoyé par le chef des Français, qui commande
+aux blancs établis sur la côte. Celui-ci lui avait dit : « Va trouver de
+ma part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du
+Djimini et du Diammala ; dis-leur que je suis leur ami et que je serai
+bien content s’ils deviennent aussi « camarades » avec moi. » Et le
+capitaine a visité les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était
+« camarades ensemble », et il a donné aux chefs son pavillon, afin
+qu’ils le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite,
+comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a pu
+pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a de
+nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis : Ardjima, roi
+de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. « Cette fois, a-t-il dit, ne manque
+pas d’aller voir le roi du Diammala. Dis-lui combien je serais content
+que nous devenions « camarades » ; que ce serait bon pour nous deux. Les
+gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette supposition !)
+seraient traités en frères, et les Français qui visiteraient le
+Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec lui un papier et
+offre-lui mon pavillon. »
+
+Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus serrée et
+des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour un noir.
+
+Le message avait été écouté avec l’attention la plus sympathique.
+L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi eut pris
+connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de Kong. Parmi les
+assistants, les trois marabouts dioulas étaient seuls en état de
+déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur fait passer, et les
+voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction, très pénible. Ils épluchent
+le texte, syllabe par syllabe, sur un ton nasillard de marmot ânonnant
+un exemple de lecture, suivant du doigt les lignes. Enfin ils attaquent
+le mot à mot, un mot à mot qui ferait dresser les cheveux d’un
+arabisant. Cependant, le sens général y est. « Nous sommes de braves
+gens, n’apportant que des paroles de paix, marchant avec la justice,
+etc., etc. » Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory,
+Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a qu’à
+s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui en disent
+plus que de longs commentaires.
+
+Il s’agit maintenant de frapper le grand coup : les cadeaux. Le roi sera
+certainement flatté de les recevoir en public ; leur splendeur
+rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents sont apportés :
+boubous brodés, pantalons de soie à ramages, écharpes de gaze pour les
+dames. Un éblouissement ! Le roi est ravi : il reste digne, mais on voit
+bien qu’il fait effort pour se contenir ; ses yeux brillent, ses mains
+ont de petits frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le
+boubou un entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le
+pavillon ; il demande le pavillon. Sambandao lui passe gravement
+l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient sur un mode
+solennel, défilant devant nous par trois fois, en s’inclinant.
+Compliments, congratulations, fanfares. La séance est levée. Commencée
+d’une façon un peu terne, la journée s’achevait dans une apothéose.
+
+Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le roi y
+apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle comptait un
+document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous réjouir de ce
+succès si rapidement obtenu. L’importance en est considérable. Le
+Diammala, habité par des populations paisibles, adonnées à la culture,
+chez lesquelles l’influence de leurs voisins de Kong, plus civilisés,
+commence à se faire sentir, nous assure l’accès de la route la plus
+directe vers la mer par les vallées de l’Isi et du Bandama. Il est la
+clef du Baoulé. Il comprend, qui plus est, sous sa dépendance le pays
+des Gannes, l’un des principaux centres de production pour la noix de
+kola, si recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais que
+les caravanes importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la
+Volta.
+
+En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est cependant
+tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont allés ; mais,
+ici comme partout ailleurs, le noir n’observe guère ; ses souvenirs ne
+sont jamais très précis. De plus, ces informations si vagues ne
+s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de patience, après des pourparlers
+interminables, étant donnés le nombre, le caractère des interlocuteurs
+et la facilité avec laquelle la conversation dévie. Dans notre case se
+sont empilées jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds
+carrés ; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur avec leur
+salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une vieille, affligée
+d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son crachoir, une calebasse
+pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en a pas.
+
+Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où l’on
+s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de vouloir bien
+sortir un instant ; il désire parler aux blancs sans témoins. La
+compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul, l’individu raconte à
+voix basse sa petite affaire, et ce sont parfois de singulières
+confessions suivies de la demande d’un fétiche ou d’un remède. Mais, le
+plus souvent, on fait moins appel au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on
+veut obtenir du blanc, c’est une amulette extraordinaire, un charme pour
+être heureux à la chasse, à la guerre, en amour. Se dérober ?
+Impossible, sous peine de se faire un ennemi. Quelque scrupule que l’on
+éprouve à se jouer du pauvre diable, il faut se prêter à sa fantaisie.
+Il va sans dire qu’en matière médicale nous procédons avec une extrême
+prudence, par doses homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là
+un remède « bon pour blancs » dont nous ne saurions garantir
+l’efficacité sur les noirs.
+
+En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le chasseur ou le
+guerrier de mort violente, ces restrictions sont inutiles. En effet, de
+deux choses l’une : ou le client sera tué, auquel cas il ne réclamera
+point ; ou bien il en sera quitte pour une simple blessure et se dira,
+dans un élan de gratitude : « Sans le fétiche que m’ont donné les
+blancs, j’étais un homme mort ! »
+
+Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse donne peu.
+D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à distance par quelque
+beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de toute condition. A celui-
+ci, — un homme de sang royal, s’il vous plaît ! — Céladon sur le retour,
+nous remettons quatre grains de corail de grosseur différente, en lui
+conseillant de les offrir à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en
+huit jours, en commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre,
+j’ai confié une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui
+recommandant de la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant
+une lune. Lorsque cette lune « sera morte », il tâchera de se procurer
+un coq _vierge_, attachera la carte au cou de l’oiseau et fera présent
+du tout à l’adorée. Si elle accepte le cadeau, c’est bon signe ; si
+l’oiseau reste chez sa nouvelle maîtresse, c’est le triomphe à bref
+délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner à son ancienne
+basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a lieu de croire
+qu’une semblable persévérance ne saurait manquer d’attendrir le cœur le
+plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot cette ordonnance à l’intéressé,
+qui se l’est fait répéter, et s’en est allé ravi. Eh bien, je suis
+persuadé que ce garçon-là réussira !
+
+Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les plus
+diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans une
+harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on doit
+l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le métier à
+tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants qui s’est
+superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans entrer en lutte
+avec elles.
+
+L’autorité revêt ici un caractère patriarcal : rien du pouvoir absolu.
+Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun insigne ne le
+distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il venait s’installer
+dans ma case, j’ai failli le prendre pour un importun quelconque et le
+congédier de façon un peu leste. C’est la simplicité des premiers âges.
+Le roi, avant de prendre une décision, consultera toujours les notables,
+les anciens. Il s’abritera derrière les avis des plus circonspects
+plutôt qu’il ne commandera en maître. La société n’est pas encore assez
+solidement constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité
+responsable centralisant les forces au profit de la communauté. C’est
+une famille : le roi n’a guère que la part d’autorité attribuée au père
+ou à l’aïeul.
+
+Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal, nous nous
+disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou, sur la rivière
+Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus importants du Baoulé.
+Sur l’homme et ses dispositions, les dires n’ont rien d’affirmatif.
+Toutefois, la présence de deux chefs du Diammala qui vont nous servir de
+guides nous vaudra peut-être un accueil favorable. L’un de ces chaperons
+répond au joli nom de « Tête de hyène » ; l’autre, Baba Ali, est fils du
+dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage auquel
+nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il réussît
+dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais perdu !
+
+[Illustration : FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)]
+
+
+
+
+ XIII
+
+ ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ.
+
+
+
+ 26 juin-1er juillet.
+
+
+Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la
+tentative n’a pas été encourageante. A une demi-lieue de l’Isi,
+l’hostilité inexplicable d’un chef nous a contraints à rebrousser
+chemin.
+
+Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante apparence,
+Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L’endroit est
+sinistre : une clairière entourée de maigres taillis, brousse épineuse,
+rachitique ; un marigot aux eaux dormantes et noires ; un sol spongieux
+où, çà et là, parmi les ajoncs un affleurement de granit bleu mettait
+une tache lépreuse.
+
+Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de
+détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers
+plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre intention était de
+faire seulement une courte halte ; de là, en effet, deux heures au plus
+devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou. Tout nous faisait
+espérer une réception cordiale. Nos hommes se croyaient déjà en pays de
+connaissance, les habitants du Baoulé parlant l’agni. Si le type ne
+rappelle guère celui des indigènes du Sanwi et de l’Indénié, les
+ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces
+contrées, dont ils ont importé les coutumes et l’idiome dans le Baoulé
+jusqu’alors désert. Quoi qu’il en soit, s’ils entendent le mandé-dioula,
+ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de
+Krinjabo.
+
+Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en
+curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis
+de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une demi-heure, nous
+demandions le chemin. Trois sentiers partent du village, et,
+naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond
+d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher dans un autre
+hameau, tout proche. Lui-même nous conduira ; il est précisément le
+frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire
+prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant
+l’attente se prolonge ; nous sommes échoués là depuis plus d’une heure ;
+le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir,
+il arrive. Le voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire ; une
+dizaine d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est
+mise à tomber, torrentielle.
+
+Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu, le chef
+et ses gens causant entre eux de choses indifférentes sans paraître
+s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare qu’ils ne
+peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous
+retirer. Ceci ne présage rien de bon ; les affaires se gâtent,
+décidément. Nous répondons que notre interprète va s’éloigner, ce qui
+leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons
+pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler
+mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir
+l’autre. Le plus sage est de s’incliner. A la hâte nous cherchons un
+autre refuge, car l’averse redouble.
+
+Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne
+pouvions aller plus loin. La raison ? Nous arrivions du côté de Kong, de
+chez les Dioulas. Oh ! si nous fussions venus d’ailleurs, c’eût été
+différent ; on aurait pu s’entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous
+« donnerait pas » le chemin ; nous ne passerions pas. En vain ripostons-
+nous que nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin.
+Nous ne tombons pas du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous
+avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont les
+occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il, puisque nous
+voici sains et saufs. Tout est inutile ; ces gens-là sont butés. L’offre
+d’envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef de
+Ouassaradougou, dont nous attendrions ici la réponse, n’eut pas plus de
+succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides
+trouvent la bonne route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur
+arrivera là-bas, à eux et à vous. On vous coupera le cou à tous ! » Et
+on joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au
+chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa belle
+âme ! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant entre ses gencives
+démeublées des arguments qui paraissaient décisifs à ses collègues.
+Celui-là avait dû entraîner le verdict.
+
+Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le chef les
+regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons ; nous venions en amis,
+n’ayant jamais eu le dessein d’employer la force.
+
+Le moyen, d’ailleurs ? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs nous prouve
+qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si nous voulons
+éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin, effarés, tremblants,
+avec des figures de criminels regardant la potence. Qui sait même si
+leurs attitudes craintives, leur démarche louche de gens qui ont fait un
+mauvais coup, n’ont pas contribué à éveiller la défiance ?... Avec une
+autre troupe composée de gaillards confiants, alertes, de bonne humeur,
+comme nos deux braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout
+autre. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus
+compter sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la
+fuite éperdue... et le reste. En route !
+
+Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures. Dans le
+village hostile, une seule voix s’était élevée en notre faveur, celle
+d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du maïs devant sa case.
+A plusieurs reprises elle avait interrompu sa besogne, se redressant
+indignée, les bras tendus du côté du chef qu’elle interpellait
+violemment. « Ces blancs n’ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter,
+fous que vous êtes ? » Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses
+protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur
+aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille ! Tant il est vrai qu’il
+n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne âme.
+
+Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le
+premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper,
+les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en
+retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous attendions que le
+chef — l’interprète était allé le saluer selon l’usage — voulût bien
+paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre qu’il n’avait
+pas à s’occuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l’aller,
+nous eussions traversé son village sans y faire halte, pour lui dire
+bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce
+ne sont pas « manières de blancs » de venir réveiller les gens avant
+l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas suffisante
+au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient s’arrêter pour manger.
+(On n’avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée,
+les feux flambaient, nos gens attaquaient à belles dents leur provision
+de viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous
+repartirez. — Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps
+qu’il nous plaira, au moins jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour
+nourrir vos hommes. — Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous
+donnera pas de cases. — Les blancs savent s’en passer. »
+
+Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par
+l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne devait
+pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine informé que
+nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le vivre et le
+couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer la libéralité
+d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de lui. De fait, la
+journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et la population,
+subitement retournée, se montra, du petit au grand, fort hospitalière.
+
+En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le meilleur
+accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus de notre
+insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du monde. Et,
+sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne. On nous a mal
+reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe ? Rien de plus simple que
+d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous conduire par un autre itinéraire,
+inclinant légèrement vers le nord. Nous atteindrons presque aussi vite
+la vallée du Bandama, où ils se flattent de nous obtenir une réception
+meilleure et des pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures
+après notre retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès
+le lendemain.
+
+[Illustration : UN PALABRE]
+
+ *
+ * *
+
+Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.
+
+Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été mis en
+éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient
+aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait,
+très nette. Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un,
+l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient pas le lendemain. L’alerte
+de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est
+devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d’aller de
+l’avant.
+
+La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie tombait à
+flots. Quelle veillée ! Jusqu’à neuf heures, enfermés dans notre case,
+nous avons tenu conseil. De quelque côté qu’on envisage la position, la
+conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de
+meilleurs sentiments, se décident à marcher, ils nous fausseront
+compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera
+de nouveau la révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à
+Siradine. Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos
+gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations
+inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour
+elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur.
+S’obstiner à poursuivre, c’est courir à une mort certaine, et, qui plus
+est, à une mort inutile.
+
+Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe, tous
+déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant
+confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de
+semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne
+restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre
+le bassin du Comoé par le pays des Gannes.
+
+Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le
+large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un
+bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos
+hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs
+trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou
+achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait
+empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et
+maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils
+détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur
+poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y
+fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont
+de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans
+la brousse.
+
+Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les
+noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de
+Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois,
+que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion
+les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant
+parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves
+pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement,
+stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils
+espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le
+moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le
+plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ?
+
+Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants
+accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes
+environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions
+pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne
+reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef
+des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de
+treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le
+traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs
+nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le
+butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer
+serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu.
+
+Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les
+marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au
+courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas
+des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient !
+C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du
+chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la
+poursuite des fugitifs.
+
+L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les
+véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à
+lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à
+notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le
+proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié
+comme le feu éprouve l’or.
+
+En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair :
+la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du
+tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des
+femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal
+à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par
+contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une
+pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la
+liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors,
+quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au
+soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal
+était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ;
+mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A
+cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un
+mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui
+veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le
+tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais
+l’affaire pouvait s’arranger.
+
+— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ?
+
+— Oh !... Dix.
+
+— Va pour dix.
+
+Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras
+dessus, bras dessous.
+
+Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le
+rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la
+plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute
+lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque
+partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.
+
+
+ Vendredi 1er juillet.
+
+
+Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par
+petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non,
+certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir,
+ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de
+droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux
+publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de
+marcher vite.
+
+
+ 1er-10 juillet.
+
+
+Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début
+surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en
+sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau,
+affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à
+pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est
+maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite
+avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés.
+
+Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un
+pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a
+exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de
+nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules.
+Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non
+pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île.
+Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette
+inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes
+coupantes.
+
+Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on
+s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui
+paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir
+vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les
+cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou,
+Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de
+kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun
+vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un
+bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de
+_fou_, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en
+revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard
+pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à
+l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se
+rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes
+des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention
+mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent
+de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme
+notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs
+craintes.
+
+[Illustration : VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)]
+
+De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir
+n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes
+sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre
+réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le
+champ de foire, à la porte d’une ménagerie.
+
+La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres.
+L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte
+d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de
+kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt
+que la malheureuse a été partie.
+
+L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu
+dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout
+autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux
+quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une
+porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les
+gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté
+ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure.
+L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se
+prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du
+voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise,
+tenté des incursions sur ce territoire.
+
+A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air
+et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos
+guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire
+vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à
+indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils
+équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui
+qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir
+superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous
+emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de
+loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux
+hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant
+s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un
+peu. »
+
+Il tremblait de la tête aux pieds.
+
+Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de
+lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de
+calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût
+été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne
+manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa
+poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel
+quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses
+flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas
+rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les
+branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt.
+
+Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre
+avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de
+part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant
+des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans
+la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné.
+
+Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de
+transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la
+dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son
+domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un
+hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de
+vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que
+nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de
+Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place
+abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait
+reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à
+déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos
+et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans
+une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et
+la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La
+fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ;
+d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de
+suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient
+tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe
+péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un
+pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait
+leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt.
+La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse.
+
+Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs
+jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le
+chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous
+serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous
+venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre
+pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le
+devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant
+de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore
+échu rien de pareil.
+
+Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine,
+singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise
+bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition
+générale favorable au développement du moindre germe morbide.
+L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares
+de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines
+dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau
+filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé),
+elle n’en est pas moins empoisonnée.
+
+Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement
+depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les
+entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina.
+A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs,
+une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute,
+dans les villages riverains, du _doka_, quelques fruits, des légumes
+surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence
+de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.
+
+Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant
+le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au
+déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi,
+un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé
+le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de
+_fouto_ indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré
+avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est
+délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons
+dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la
+bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur,
+tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui
+substituera la banane réduite en pâte.
+
+La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En
+revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect.
+N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves,
+coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer.
+Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses
+excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future.
+Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant,
+l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il
+s’en dégage des effluves intolérables.
+
+Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations
+ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop
+immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la
+rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en
+une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis
+trois jours à franchir lors de sa première exploration.
+
+Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que
+nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au
+fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée,
+onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite,
+pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en
+forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y
+cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans
+la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les
+feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors
+de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos
+bagages.
+
+[Illustration : LE CHEF DE ZOUÉPIRI]
+
+La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont
+rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes
+péruviennes, à la clarté des _fogadas_, sous les berceaux de lianes
+emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une
+tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que
+faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit,
+endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et
+deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ?
+
+Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe
+étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre
+rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au-
+dessus des palmes.
+
+Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le
+lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que
+rien ne brise.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ SUR LE COMOÉ.
+
+
+Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de
+l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne
+changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de
+forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures,
+le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la
+fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le
+soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée.
+
+Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou.
+Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage
+de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque
+distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même
+point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop
+s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une _passée_ de bêtes sauvages.
+
+Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des
+bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont
+point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère
+intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans
+l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand
+silence dans la clarté.
+
+Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un
+long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans
+compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est
+assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni
+s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre
+mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de
+l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures
+cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent.
+
+Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois
+heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en
+aval, par la rivière.
+
+En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette
+partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable,
+et nous ferons le trajet par eau.
+
+Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement
+infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les
+îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans
+présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant
+s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de
+tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers,
+le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la
+rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la
+cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait
+hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous
+sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude
+est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent
+dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons,
+guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à
+demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes.
+
+Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de
+nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite,
+entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs
+détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations
+grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des
+architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies
+balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt
+ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser
+l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la
+longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre,
+d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de
+séductions que de menaces.
+
+A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale
+une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter
+leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la
+rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer
+de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les
+marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement
+d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié,
+serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les
+communications, se réservant le monopole de la traite avec les
+factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui
+s’approvisionner de sel, de poudre et de gin.
+
+Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où
+les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux
+exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte
+en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient
+payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé,
+sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence
+toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour
+subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte
+ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent
+quoi que ce soit.
+
+Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le
+traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune
+des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par
+le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a
+simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans
+importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité
+s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là
+d’une puissance européenne !
+
+Du 17 au 20, séjour à Bettié. La capitale de Bénié-Couamié est plantée
+sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle commande
+complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit, resserré
+entre d’énormes bancs de roches. La position est très forte : il est
+clair que pas une embarcation ne pourrait franchir la passe sans la
+permission royale.
+
+Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison, soi-
+disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des blancs
+qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus vaste que celle
+élevée, dans un but identique, par Akassimadou de Krinjabo ; mais elle
+commence à se disloquer. Bâtie depuis deux ans à peine, elle menace déjà
+ruine : les rampes donnant accès à la véranda fléchissent de façon
+alarmante, les planchers sont à jour. Telle quelle, elle nous fait
+l’effet d’un palais ; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure
+où l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison : seul
+le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin.
+
+Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine d’années, à
+la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il est le
+principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en ce sens
+qu’il centralise tout le trafic et que les marchands de l’intérieur
+doivent, bon gré, mal gré, passer par son intermédiaire. Il nous a
+accueillis avec l’air ravi d’un châtelain recevant ses invités, et a
+aussitôt exprimé le désir de nous garder de longs jours sous son toit.
+Sa Majesté devra se contenter de quarante-huit heures. Elle se propose,
+il est vrai, de jouir deux ou trois jours de plus de notre société en
+nous accompagnant jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines,
+sur la frontière du Sanwi.
+
+[Illustration : LE COMOÉ A KABRANKROU]
+
+Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les cadeaux
+que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie : ils consistent en
+deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte, une boîte de thon et un
+pot de moutarde. Nous eussions échangé de bon cœur ces produits de la
+civilisation pour un fruit. Mais les cultures sont situées à une assez
+grande distance dans la brousse. Ici, rien de frais à se mettre sous la
+dent.
+
+De notre côté, nous avons bien fait les choses ; le roi a été comblé. Il
+est venu remercier, en grand costume : chemise de soie verte, souliers
+vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge. Les remerciements finis, le
+commerçant s’est démasqué ; il a demandé à faire quelques achats. Le
+reste de notre pacotille y a passé. Notre royal client s’est offert pour
+un millier de francs (dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très
+amusante séance, où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à
+seule fin d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du
+reste une excellente affaire ; le jour même il rétrocédait la majeure
+partie de son stock à des traitants apolloniens de la Côte d’Or, de
+passage dans le village.
+
+La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec
+mystère : il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre case
+inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation politique :
+notre interlocuteur, comme il fallait s’y attendre, nous confie les
+ennuis dont il est abreuvé par les chefs du voisinage, en particulier
+par celui de l’Alangoua qui lui a capturé sept hommes. Il nous demande
+la permission de s’emparer du coupable par surprise et de l’expédier
+sous escorte à Grand-Bassam. L’histoire est, comme toutes les histoires
+nègres, extrêmement compliquée ; nous laissons dire, en renonçant à
+comprendre. Il y est question d’un individu qui se serait constitué
+captif jusqu’au payement d’une dette par lui contractée ; le compte
+apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de le
+remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et gardé
+prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes
+remontrances.
+
+Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation pécuniaire
+demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous assure que le chef
+d’un village situé en aval de Malamalasso aurait arrêté au passage une
+de ses pirogues se rendant à la côte et pillé la cargaison, dont la
+valeur n’est pas inférieure à sept onces d’or ; que les gens de Yacassé,
+des brigands finis, retiennent depuis plus de six mois en otage un jeune
+garçon de Bettié, au mépris de tout droit. On compte sur nous pour
+exiger le prix des marchandises volées et la mise en liberté du captif.
+Cela ne sera peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut
+promettre. Ce roi n’est-il pas notre protégé ?
+
+Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui manque
+d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons de la peine à
+alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous repartirons avec joie.
+Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le Comoé une distance
+d’environ 300 kilomètres. Une centaine de kilomètres, trois ou quatre
+jours encore, et nous respirerons la brise du large, nous reverrons des
+faces blanches. La fièvre de l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à
+la vermine, à la boue, aux puanteurs au milieu desquelles nous avons
+vécu six mois. Oh ! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge,
+manger du pain !
+
+Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour. Le roi
+tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle pirogue,
+laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié : il a commandé qu’on
+allât querir à Diaboisué cette embarcation immense, monstre, comme nul
+autre que lui n’en possède. Dix hommes s’occupent à remorquer ici ce
+chef-d’œuvre.
+
+Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que l’hospitalité
+d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une chèvre ou d’un mouton,
+il s’imagine de bonne foi que vous n’avez rien à désirer de plus. Et les
+heures paraissent terriblement longues. Qu’inventer pour tuer le temps ?
+Ces villages sont des geôles : d’une part, la forêt impénétrable ; de
+l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être passionné
+pour la pêche à la ligne : encore y a-t-il dans le Comoé plus de caïmans
+que de barbillons. Quelques notes, quelques croquis, si toutefois la
+curiosité encombrante des indigènes vous en laisse le loisir : c’est
+l’affaire d’une matinée. Après quoi, la journée se traîne démesurée,
+morne dans le brouhaha énervant du village : bêlements de brebis, cris
+d’enfants, disputes interminables au sujet d’un rien ; un concert de
+voix aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des
+fâcheux, le roi en tête ! A chaque instant il apparaît, généralement
+pour réclamer notre aide contre un débiteur récalcitrant. A écouter ce
+monarque-marchand, nous ne serions ici que pour exercer la contrainte
+par corps vis-à-vis de ceux de ses clients peu pressés de régler leur
+compte.
+
+La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble redoubler
+avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée de notre case
+est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés, plus d’une fois, de
+faire une sortie pour obtenir le silence, un silence très relatif. Avec
+les enfants hurleurs le remède est simple : une grosse voix de
+croquemitaine en impose au marmot, tremblant que l’homme blanc vienne le
+dévorer.
+
+Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine, est un
+foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux y
+pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la maison
+royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère, sert de
+water-closet. A quelques mètres _en aval_, les gens vont puiser l’eau.
+
+Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir les approches de sa
+demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en pleine eau
+qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque tombe le
+crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par un seul
+pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi de Bettié se
+rendant à la garde-robe.
+
+Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas qu’un
+souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude. Faute de
+monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée sur un brancard
+que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de bataille est vermoulu,
+et le roi désirerait qu’on lui en confectionnât un neuf en France, sur
+le même modèle. A cet effet il a insisté pour que je prisse un croquis
+de l’appareil. « Avec tous les clous ! » répétait-il. (Le cheval de bois
+est constellé de clous en cuivre.) — « Avec tous les clous, Sire. »
+
+Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un certificat
+louangeur, attestant sa puissance et sa large hospitalité. Le coup de
+l’album et de l’autographe ! Je lui ai fait observer qu’il serait
+préférable que la chose fût peinte sur sa grande maison ; un papier,
+cela se perd.
+
+— Mais si je reblanchis la case ?...
+
+— Oh ! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas.
+
+Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de terre
+battue :
+
+ _AU RETOUR DE KONG_
+
+ BÉNIÉ-COUAMIÉ, loge à pied
+
+ PIROGUES A VOLONTÉ
+
+ _Recommandé aux touristes et aux familles._
+
+« Cela, lui a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux,
+hospitalier, que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se
+trouvent très bien chez toi ! »
+
+Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous ? Cela nous a toujours
+fait passer une heure !
+
+Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes d’ivoire
+ont résonné, annonçant aux populations la prochaine absence du roi, et
+le 20 au matin, nous flottions ; pas pour longtemps. Au bout de deux
+heures, après avoir franchi le furieux rapide d’Amenvo, nous prenions
+terre à Diaboisué. Au delà, sur une distance d’une dizaine de lieues, le
+Comoé semé de roches, resserré dans des couloirs où le courant se
+précipite en cataracte, est impraticable.
+
+Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier affreux, dans
+la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à gué la sinueuse
+rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de collines parallèles
+entre lesquelles coulent de petits ruisseaux descendant au Comoé. Le
+prolongement de ces reliefs doit constituer, dans le lit du fleuve, les
+grands barrages qui rendent toute navigation impossible entre Diaboisué
+et Malamalasso.
+
+La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les rochers, au-
+dessus de la rivière très encaissée encore, est pittoresque à l’extrême.
+Mais le gîte est misérable, surtout quand il pleut. Je n’ai pour abri
+qu’un chaume troué comme une écumoire. Sous des hangars où sont empilés
+des barils de poudre et des caisses de gin, les noirs insouciants ont
+allumé leur feu. Ces marchandises appartiennent à Bénié-Couamié : le
+marquis de Carabas, décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui
+rendre de grosses sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot.
+Seulement, le plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre
+est inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire,
+ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son
+activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir, sans
+autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à autre à son
+entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé ses familiers et
+ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera pour lui-même un beefs-
+teak. Mais l’effet désiré sera produit. On se répétera, de proche en
+proche, sur la rivière, avec une admiration mêlée de respect : « Bénié-
+Couamié a tué un bœuf ! »
+
+[Illustration : LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ
+
+ROI DE BETTIÉ]
+
+
+ Alépé, 23 juillet, soir.
+
+
+Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui
+m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques heures,
+je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste français, au
+seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier, en compagnie de
+son brave agent, M. Picard, dans un apaisement absolu de l’esprit et des
+nerfs, tout à la joie de la tâche achevée, nous regarderions le soleil
+descendre derrière les bois. Un instant même, j’ai bien cru que nous
+l’avions vu se coucher hier pour la dernière fois. Il s’en est fallu de
+peu que, près de toucher le but, le voyage s’achevât dans une
+catastrophe.
+
+En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous avait
+rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait que nous
+ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés d’un de ses
+canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de longs mois par les
+indigènes de Yacassé.
+
+La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les coupables ne
+contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets dérobés. Ils n’ont
+même point protesté contre l’application de la peine. Les sept onces
+d’or et une huitième par-dessus le marché, à titre d’amende, ont été
+versées de bonne grâce, après un palabre très bref.
+
+A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus,
+l’insubordination de notre personnel a failli causer notre perte.
+
+Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La
+population hétéroclite est composée d’individus appartenant à diverses
+tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi faire pendre un
+homme : vrai syndicat de malfaiteurs. On ne compte plus leurs
+pirateries. Vainement, avant d’employer la force, a-t-on voulu recourir
+aux avertissements. Ils se sont obstinément refusés à toute entrevue ;
+dernièrement encore le résident de France à Grand-Bassam, venu dans
+l’espoir de les amener à résipiscence et de liquider les questions
+pendantes en un solennel palabre, trouvait le village vide. Le canot de
+l’administration aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils
+possédaient et chassant devant eux leur bétail, avaient disparu dans la
+brousse.
+
+La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances
+d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête : on entendait de
+très loin le grondement des tam-tams ; les habitants devaient songer à
+tout autre chose qu’à faire le guet. Au surplus, l’approche d’une
+embarcation descendant le fleuve ne leur eût point semblé suspecte : ce
+n’était pas de ce côté que les représentants de l’autorité pouvaient
+venir. Néanmoins il importait d’arriver, autant que possible, à
+l’improviste, d’opérer vite et surtout de ne pas se montrer en nombre
+afin de ne point exciter une émotion populaire, laquelle risquerait de
+dégénérer en bagarre.
+
+Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano, l’interprète agni,
+débarquerions seuls, n’emportant aucune arme apparente. Les hommes
+demeureraient tous dans les pirogues, à nous attendre, et ne
+descendraient à terre avec ou sans armes, _sous aucun prétexte_.
+
+Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la haute berge
+de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade vers le village,
+distant d’environ deux cents mètres.
+
+Un cri de surprise salua notre apparition ; le tam-tam se tut, et les
+indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne trahissait une
+intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes, intéressés même par cette
+visite inattendue, ils nous questionnaient sans colère, prêts à
+palabrer : nous avions demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et,
+notre requête agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le
+chemin, lorsqu’une clameur effroyable retentit ; la foule, soudain
+retournée, s’écartait de nous en vociférant, puis se dispersait au
+galop, pour revenir quelques secondes plus tard armée de piques et de
+matraques. Un coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre
+la raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait.
+
+Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos noirs,
+forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les efforts des
+deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine d’indisciplinés
+sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui eût donné l’alerte
+dans le village et aggravé encore la situation.
+
+Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur lâcheté
+reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri n’importe où,
+n’importe comment : rétrograder n’est plus possible ; les bandits
+occupent le sentier conduisant au fleuve. Alors ils s’affolent, se
+précipitent en désordre vers une grande case précédée d’une cour
+palissadée, cherchant à nous entraîner avec eux. Nous résistons,
+comprenant qu’une fois parqués dans cette enceinte, nous serons perdus,
+cernés et massacrés comme des rats pris au piège, en moins de temps
+qu’il n’en faut pour le dire.
+
+Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et chargent
+vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous mettent en
+joue ; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et si près de la côte, à
+une journée de Grand-Bassam, est-ce enrageant ! Le comble, c’est qu’en
+s’armant en guerre aux sons du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos
+agresseurs ont arboré leur pavillon — notre pavillon ! — les trois
+couleurs françaises qu’on leur a données naguère et qui se déploient à
+présent au bout d’une perche, menaçantes. Il est consolant de mourir à
+l’ombre de l’étendard national, mais pas comme cela, par exemple ! Il
+faut s’entendre ; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une ironie
+amère.
+
+Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne devons ce
+répit de quelques secondes qu’à l’indécision superstitieuse de
+l’indigène, toujours hésitant avant d’oser s’attaquer en face à
+l’Européen. Mais une menace de notre part, et le charme sera rompu. Au
+premier coup de revolver, on répondra par une décharge générale. Notre
+unique chance de salut est de chercher à gagner du temps, à calmer ces
+furieux, de la parole et du geste, ce à quoi nous nous employons sans
+grand espoir, mais de notre mieux, avec des sourires et une mimique
+engageante pouvant se traduire ainsi : « Qu’est-ce que cela
+signifie ?... Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce
+pas !... Est-ce ainsi que l’on reçoit des amis ? »
+
+Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un vieux à
+barbe blanche : « Demande à cet homme, dit-il à Ano, s’il trouve bon ce
+que l’on va faire ici, à des gens comme nous, qui viennent apporter des
+paroles de paix. Il a beaucoup vécu ; il doit être sage. Alors qu’il
+parle à ces jeunes têtes : elles l’écouteront. »
+
+Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez le noir
+comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à l’autorité des
+anciens. Le vieillard s’est interposé, allant de l’un à l’autre, faisant
+d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis que le
+pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur un tronc
+d’arbre et attendons les événements.
+
+Enfin le chef arrive : lui aussi est un vieux, mais de démarche louche,
+de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi, avec bienveillance
+même, ce que nous avons à lui dire : nos protestations contre l’accueil
+inqualifiable que nous avons reçu dans son village, contre les rapines
+auxquelles lui et les siens se livrent vis-à-vis des traitants qui
+trafiquent sur la rivière. Nous les engageons, en terminant, à se mieux
+conduire à l’avenir ; continuer leurs méfaits les exposerait à un
+châtiment exemplaire. Qu’ils ne prennent point la patience des blancs
+pour de la faiblesse ; le jour où la mesure sera comble, où l’on
+décidera d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et
+rejoints, si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans
+miséricorde. Que le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à
+Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera oublié ; tout
+le monde sera content, et la paix régnera désormais sur les bords du
+Comoé.
+
+Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le vilain
+public ! Il y a là des physionomies féroces, de hideux tatouages blanc
+et rouge striant les joues et les poitrines, et tout un attirail de
+piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés en pointe et durcis au
+feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces animaux-là, s’ils se
+ravisaient, sont admirablement outillés pour infliger à leurs victimes
+une agonie savante et prolongée.
+
+Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses torts
+et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à Grand-Bassam
+auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces assurances sont-
+elles sincères ? Je n’ose en répondre. L’important, c’est qu’il nous
+laissait aller en paix et consentait même à se dessaisir du captif qu’il
+avait enlevé à Bénié-Couamié quelques mois auparavant. Le jeune homme,
+libéré sur-le-champ, prenait place avec nous dans la pirogue. Nous
+obtenions satisfaction sur tous les points. Le dénouement était
+tellement imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne
+cachait pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions
+au fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une
+végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une grêle
+de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la forêt avait
+repris sa quiétude ; le vaste Comoé coulait dans le silence et la
+lumière...
+
+M. Picard nous apprend que le _Diamant_ est venu, il y a trois jours, à
+notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne saurait tarder à
+reparaître. Demain peut-être nous le verrons.
+
+
+ Grand-Bassam, 24 juillet-15 août.
+
+
+Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des bois, et,
+brusquement, doublant la dernière pointe, la petite canonnière est en
+vue. Elle approche, elle est là, toute blanche, avec sa grande cabine
+centrale, son pont protégé du soleil par une double toiture, ses deux
+hotchkiss montés sur pivots, ses trois couleurs flottant au vent.
+
+Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une pirogue et,
+en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec quelle joie ! Cette
+fois nous sommes bien en France, non plus dans la France noire, mais
+dans celle de là-bas, la vraie, dont cette coque nous semble une
+parcelle détachée. On demande quand nous voulons partir. Demain matin
+sans doute ? Alors on va éteindre les feux. Demain ! Aujourd’hui même,
+dans une heure. Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite
+expédié, car il ne nous reste pas grand’chose, et le _Diamant_, virant
+de bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient ; sur le Comoé,
+de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson passe,
+avant-coureur des brises marines. Et nous restons là immobiles, pendant
+des heures, le regard perdu, dans un demi-sommeil, reposés, heureux.
+
+En route, un seul incident. Au moment où le _Diamant_ passe devant un
+petit village de la rive gauche appartenant au Sanwi (pays de Krinjabo),
+la population massée au bord de l’eau jette un cri, un nom, celui du
+pauvre porteur que nous avons perdu à Kong et enseveli la nuit, sur une
+place :
+
+— Améki !... Améki !...
+
+Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet appel,
+et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains, réplique :
+
+— Il est mort !
+
+Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent nous
+entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du fleuve. Mais
+la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée par cent poitrines,
+qui nous émeut profondément. Longtemps elle me restera dans l’oreille,
+cette plainte infinie, déchirante, sanglot de mère pleurant son enfant.
+
+La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune.
+Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans
+l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les
+volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à
+l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du
+télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis notre
+passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur le
+sable.....
+
+ *
+ * *
+
+Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août, le
+paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des anglais
+à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la barre, très
+grosse, devait rester impraticable pendant deux semaines. Nous étions
+prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit mois, peut-être plus, que
+la construction d’un wharf analogue à celui récemment inauguré à Cotonou
+permettra d’embarquer et de débarquer par tous les temps.
+
+Le séjour est morne sur cette grève, où seuls les hangars des
+factoreries rappellent le monde civilisé. Néanmoins la captivité est
+supportable. Peut-être même cette période de calme entre notre existence
+africaine et la vie d’Europe nous serait-elle salutaire. Elle nous
+laissait aussi l’espoir d’être rejoints, avant le départ pour France,
+par notre compagnon M. le lieutenant Braulot. Le 4 août, en effet, il
+arrivait après avoir heureusement accompli son programme de retour par
+le Barabo, l’Anno et l’Indénié.
+
+Somme toute, les résultats du voyage, sans être aussi complets qu’on eût
+pu le souhaiter, avaient une importance considérable. Sans doute, les
+travaux de délimitation entre nos territoires et les possessions
+anglaises de la Côte d’Or avaient dû être suspendus dès le début des
+opérations, à la suite du refus du commissaire britannique de se
+conformer aux termes du protocole intervenu entre les cabinets de
+Londres et de Paris, avant d’en avoir référé à son gouvernement[7].
+Mais, en revanche, la deuxième partie de la mission était féconde en
+résultats. Nos itinéraires couvraient un parcours d’environ deux mille
+kilomètres, dont près de cinq cents en pays inexploré jusqu’ici. Nous
+venions de consolider nos relations avec les centres commerciaux de
+Bondoukou et de Kong, et de placer sous le protectorat français les
+vastes régions du Diammala.
+
+Notre insuccès dans le Baoulé, imputable surtout au mauvais vouloir de
+nos porteurs, n’avait rien de grave, l’exploration de ce pays, encadré
+désormais dans nos possessions, pouvant être reprise et menée aisément à
+bien avec un personnel plus dévoué[8].
+
+Nos porteurs ? Ils sont maintenant employés à charrier des briques, à
+broyer le mortier pour la construction de la nouvelle Résidence dont on
+termine les fondations. Trente jours de travaux publics, voilà ce que
+nous avons demandé qu’on leur infligeât pour châtier leur mutinerie et
+leur désertion qui ont failli nous être fatales. La peine est légère, et
+j’ajouterai qu’ils s’en soucient médiocrement. Rentrer dans leurs
+villages un peu plus tôt, un peu plus tard, que leur importe, du moment
+qu’ils sont nourris et ne marchent plus dans l’inconnu !
+
+Parlerai-je de l’avenir réservé à ces contrées ? En pareille matière, il
+est toujours imprudent de jouer au prophète. Il semble toutefois que la
+situation présente, si modeste soit-elle, nous autorise à augurer
+favorablement du lendemain. Le trafic est limité à l’embouchure des
+rivières et aux rives de la lagune. Et cependant, telle est déjà son
+activité, que cinq factoreries se sont établies sur cette plage hier
+encore déserte. Chaque mois une quinzaine de navires y font escale, et
+les droits de douane ont donné pour les exercices 1891-1892, _toutes
+dépenses payées_, un reliquat de 614,000 francs. Et il ne s’agit ici que
+du seul poste de Grand-Bassam. Que sera-ce lorsque toute cette Côte
+d’Ivoire, 600 kilomètres de littoral, sera en relation d’affaires avec
+l’intérieur ? Il suffirait que les caravanes de Kong pussent y arriver
+librement. A l’heure actuelle, elles ne dépassent pas Attakrou,
+craignant de voir leurs pirogues arrêtées, rançonnées par les riverains
+du Comoé. Il en résulte qu’en ce village, à dix journées à peine de
+Grand-Bassam, les marchandises apportées par les traitants noirs sont
+toutes de provenance anglaise et viennent à dos d’homme de Cape-Coast,
+situé à quarante jours de marche. Rien de plus simple cependant que
+d’assurer la sécurité du transit sur le Comoé. Deux équipes de laptots
+suffiraient à la police. Il n’y a pas à brûler une amorce. Nous-mêmes,
+avec les faibles moyens dont nous disposions, avons réussi à régler de
+fâcheux incidents, en quelques heures, sans coup férir. Ajoutez quelques
+petits postes dans le Sanwi et l’Indénié, uniquement pour diriger
+l’ouverture ou l’amélioration des chemins. Que de fois les chefs nous
+l’ont demandé, s’écriant : « Envoyez-nous des hommes pour nous conduire,
+et nous ferons les routes. »
+
+Il s’agit ici d’une prise de possession essentiellement pacifique. Ces
+populations n’ont que des qualités passives qu’il convient de savoir
+utiliser. Tout cela aurait pu se faire déjà ; mais les agents de Grand-
+Bassam ne sauraient encourir, à cet égard, le moindre reproche. Ces
+retards sont plutôt la conséquence de la fiction administrative qui
+reliait la Côte d’Ivoire à nos possessions des Rivières du Sud,
+distantes de 2,000 kilomètres. L’initiative d’un gouverneur ne saurait
+s’exercer de si loin par l’intermédiaire d’un sous-ordre. Elle doit se
+manifester sur place, directement. Au surplus, il s’agit moins ici
+d’administrer que d’ouvrir, au préalable, les voies commerciales.
+L’œuvre n’est pas de celles qu’on dirige du fond de son cabinet. Le rôle
+des représentants de la France, pour le moment du moins, est de se
+montrer à l’intérieur, de capter la confiance des chefs et des peuples.
+
+Mais à quoi bon insister ? La question est trop simple pour qu’on hésite
+à la trancher[9]. De sa prompte solution dépendra le développement d’une
+possession qui non seulement n’aura pas coûté un centime à la métropole,
+mais donne dès aujourd’hui autre chose que des espérances.
+
+J’ai dit possession et non colonie ; ce dernier terme impliquerait
+l’idée de peuplement, et nous ne parlons que d’une exploitation. Mais, à
+ce point de vue, la position nous paraît de premier ordre. Quiconque
+pénétrera comme nous au cœur de ces contrées n’hésitera point à affirmer
+que la France occupe ici l’une des situations les plus avantageuses de
+la côte occidentale d’Afrique.
+
+Cette conviction suffirait à nous dédommager des vicissitudes de la
+route, des peines endurées. Mais avons-nous vraiment souffert ? Du
+moins, ce genre de souffrance n’a-t-il pas son charme ? Il en est des
+tribulations du voyage comme de ces cimes escarpées que nous voyons, le
+soir, rester longtemps lumineuses au-dessus de la plaine noyée d’ombre.
+Sur l’horizon de nos souvenirs, sur le fond un peu gris de l’existence
+quotidienne, elles se détacheront toujours nettes. Et qui sait ? Parfois
+peut-être on se dira : « Ces jours-là seulement j’ai vécu ! »
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+ (EXTRAIT DU _Temps_ DU 11 SEPTEMBRE 1893.)
+
+ * * * * *
+
+
+Le gouvernement anglais vient de déposer sur le bureau de la Chambre des
+Communes le texte de la convention franco-anglaise conclue, le 12
+juillet dernier, pour compléter les conventions du 10 août 1889 et du 26
+juin 1891, et pour fixer la frontière entre la colonie française de la
+côte d’Ivoire et la colonie anglaise de la côte d’Or.
+
+On se souvient qu’une commission mixte franco-anglaise avait été
+désignée en 1891 pour procéder, sur place, à l’établissement de cette
+frontière conformément à ces deux conventions. Le commissaire français
+était le capitaine Binger, qu’accompagnaient le docteur Crozat, le
+lieutenant Braulot et notre collaborateur Marcel Monnier ; le
+commissaire anglais était le capitaine Lang. Mais le texte de la
+convention de 1889 n’était pas d’une grande précision, et il prêtait à
+des interprétations très différentes.
+
+La frontière, y disait-on, qui a pour point de départ Newtown sur la
+côte, devait suivre « la lagune de Tendo et celle d’Aby jusqu’à Nougoua.
+A partir de Nougoua, le tracé de la frontière sera établi en tenant
+compte des traités respectifs conclus par les deux gouvernements avec
+les indigènes. Ce tracé sera prolongé jusqu’au 9e degré de latitude
+nord. »
+
+C’est pour ce motif qu’en 1891 une seconde convention vint préciser la
+première afin de déterminer la valeur des « traités respectifs conclus
+par les deux gouvernements avec les indigènes ». C’est ainsi que la
+frontière, à partir de Nougoua, devait se diriger vers le nord en
+laissant le Sanwi et l’Indénié à la France, le Broussa, le Aowin et le
+Sahué à l’Angleterre. Plus au nord, la ligne frontière devait passer à
+10 kilomètres à l’est de la route d’Annibilékrou à Bondoukou et gagner
+la Volta en plaçant le territoire de Bondoukou dans la sphère d’action
+de la France.
+
+On pouvait supposer avec ce commentaire que les capitaines Binger et
+Lang allaient pouvoir exécuter facilement la mission qui leur était
+confiée. Mais, dès les premiers jours, on constata que le commissaire
+anglais, jugeant les intérêts de la colonie de la côte d’Or compromis
+par ces arrangements, voulait, dans l’interprétation des textes, arriver
+à repousser vers l’est la frontière française. Tout d’abord, un conflit
+s’éleva sur l’attribution de la ville même de Nougoua. « _A partir de_,
+disait le capitaine Lang, ne veut par dire que le village soit français.
+Dès lors, j’en revendique la propriété pour l’Angleterre. » Il fut
+impossible ensuite de s’entendre sur les limites des territoires
+dénommés dans la convention explicative de 1891. Tel village perdu dans
+la forêt équatoriale relevait-il du chef de Broussa et, par conséquent,
+était-il anglais : ou bien, au contraire, appartenait-il à la France
+comme tributaire du chef de Sanwi ? Les contradictions s’accumulèrent au
+point que la rupture fut inévitable. Le capitaine Binger et le capitaine
+Lang s’en allèrent en exploration chacun de leur côté, et M. Marcel
+Monnier a raconté, ici même, le voyage si intéressant qu’il a fait avec
+le commissaire français à Kong et dans la vallée du Comoé.
+
+Les explorateurs revinrent en Europe et communiquèrent à leurs
+gouvernements les résultats de leurs missions. Des négociations
+s’engagèrent alors à Paris entre MM. Phipps et Crowe, de l’ambassade
+d’Angleterre, et MM. G. Hanotaux, directeur des consulats au ministère
+des affaires étrangères, et J. Haussmann, chef de division à
+l’administration des colonies. Il résulta de ces pourparlers que le
+capitaine Binger avait parfaitement accompli son devoir en résistant aux
+prétentions de son collègue, puisque la convention qui fut signée le 13
+juillet nous donne entièrement satisfaction.
+
+Ainsi, le village de Nougoua reste en notre possession, de sorte que la
+frontière, après avoir suivi la lagune et le fleuve Tanoé, quitte ce
+fleuve à cinq milles en amont de Nougoua. De là, la frontière se dirige
+vers le nord, passe par le sommet de la colline de Ferra-Ferrako et
+atteint la rivière Boi ou Bogne, affluent de droite du Tanoé, à deux
+milles au sud-est du village de Bamianko qui reste à la France. A partir
+de ce village, c’est le thalweg de la rivière Boi, dont le cours est
+orienté de l’ouest à l’est, qui sert de frontière, jusqu’au village
+d’Edoubi ou Dibi. Au delà, la frontière est moins précise, parce que la
+carte de ces régions, essentiellement forestières, n’est pas aussi
+exactement relevée qu’aux environs de Nougoua et de la rivière Boi.
+Aussi la convention se borne-t-elle à dire que la limite passera à 16
+kilomètres à l’est du village de Iaou, situé sur la rivière Bia qui se
+déverse dans la lagune d’Elby, et à un kilomètre au sud du village
+d’Abourouferrassi qui appartient à la France. C’est ainsi que le
+territoire français de l’Indénié se trouvera séparé du territoire
+anglais de Sahué.
+
+Comme Abourouferrassi est à plus de deux cents kilomètres de la côte, il
+ne semble pas utile, en ce moment, de mieux fixer une frontière qui
+traverse des forêts presque impénétrables. Ce que l’on veut, par des
+conventions de cette nature, c’est s’assurer des facilités de
+communication entre l’intérieur et la côte. On conçoit, dès lors,
+pourquoi dans l’acte du 12 juillet dernier on se borne à reproduire une
+clause de la convention du 26 juin 1891 plaçant la frontière à 10
+kilomètres à l’est de la route conduisant directement d’Annibilékrou —
+village situé à 20 kilomètres environ au nord d’Abourouferrassi — à
+Bondoukou, ce grand centre commercial avec les chefs duquel le capitaine
+Binger a conclu en 1888 un traité de protectorat.
+
+A quelques kilomètres au sud de Bondoukou, s’arrête la forêt dense. On
+est là en pays découvert, en région peuplée et civilisée. La frontière
+assure à la France et aux habitants de Bondoukou le libre accès dans la
+boucle du Niger, en se tenant toujours à 10 kilomètres à l’est de la
+route commerciale qui va de Bondoukou à la Volta noire ou occidentale,
+en passant par Sorobango, Tambi, Takhari et Bandagadi. C’est entre
+Bandagadi et Kirhindi que la frontière atteint la Volta, qu’elle suit
+dans la direction du nord jusqu’au 9e parallèle. A partir de ce point,
+les limites restent indécises et ne seront fixées que le jour où, à la
+suite des voyages de leurs explorateurs, la France et l’Angleterre
+pourront fixer leur sphère d’influence dans la boucle du Niger.
+
+On enregistrera avec plaisir, en France, l’accord qui vient de mettre
+fin aux difficultés si malencontreusement suscitées par le capitaine
+Lang, et si un vœu pouvait être exprimé, c’est que la France et
+l’Angleterre règlent au plus tôt une affaire semblable soulevée, presque
+en même temps, à propos de la délimitation de Sierra-Leone et de la
+Guinée française.
+
+
+
+
+ TABLE DES GRAVURES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ Portrait de l’auteur Frontispice
+
+ Le docteur Crozat, mort au Soudan (1892) VI
+
+ Le capitaine Binger et le lieutenant Braulot, camp 16
+ d’Afforénou (janvier 1892)
+
+ Jeunes femmes d’Assinie (côte d’Ivoire) 42
+
+ Alfred 50
+
+ Akassimadou, roi de Krinjabo, et sa cour 60
+
+ Dame de Krinjabo à sa toilette 64
+
+ L’arbre des Palabres à Krinjabo 70
+
+ Iébiénié, chef des captifs du roi de Krinjabo 84
+
+ Fiencadia, chef de N’Gakin et d’Assuakourou 102
+
+ N’Gakin (Sanwi) 106
+
+ L’instrument de Molière au pays noir 110
+
+ Le médecin de N’Kossa et sa femme 116
+
+ Arbre tombé (forêt du Sanwi) 124
+
+ Un village de la forêt (Adouakourou) 128
+
+ La case de Kofi, chef d’Abengourou 138
+
+ Sentier de forêt dans l’Indénié. Indigènes allant 142
+ laver la terre aurifère
+
+ Peseurs d’or 148
+
+ Case des fétiches à l’entrée d’un village (Indénié) 156
+
+ Poupées-fétiches 160
+
+ Bondoukou vu du sud-est 170
+
+ Ruelle devant la maison de Sitafa (Bondoukou) 176
+
+ Un coin du marché (Bondoukou) 182
+
+ Une visite chez Sitafa 186
+
+ Captives de Sitafa (Bondoukou) 190
+
+ Arbre rampant. — Village de Kagoué (pays Pakhalla) 194
+
+ Kawaré (pays de Kong) 198
+
+ Une mosquée de Kong 204
+
+ Une emplette. — Marché de Kong 210
+
+ Angle de rue (Kong) 218
+
+ Dans la rue (Kong). — Quelques passants 222
+
+ Tisserands colportant leurs étoffes dans les faubourgs 228
+ de Kong
+
+ Kong. — Une place dans le quartier de Kourila 230
+
+ Dans le quartier Dioula. — Ouandarama (Djimini) 234
+
+ Marchande de dolo, Dakhara (Djimini) 240
+
+ Femme de Satama (Diammala) 248
+
+ Un palabre 254
+
+ Village ganne (frontière du Baoulé) 260
+
+ Le chef de Zouépiri 266
+
+ Le Comoé à Kabrankrou 272
+
+ Les filles de Bénié Couamié, roi de Bettié 278
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ A Monsieur le capitaine Binger I
+
+ I. — De Marseille à la Côte d’Ivoire 1
+
+ II. — Assinie 37
+
+ III. — Krinjabo 55
+
+ IV. — Premiers bivouacs 72
+
+ V. — Villages de la forêt 99
+
+ VI. — Trois mois dans la brousse 125
+
+ VII. — Namarou 161
+
+ VIII. — Chez Sitafa 171
+
+ IX. — Pays de Kong 189
+
+ X. — Kong 203
+
+ XI. — Le camp royal 219
+
+ XII. — Djimini et Diammala 231
+
+ XIII. — Arrêtés dans le Baoulé 249
+
+ XIV. — Sur le Comoé 268
+
+ APPENDICE 293
+
+
+ * * * * *
+ PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+NOTES :
+
+
+[Note 1 : Ces craintes ne furent pas justifiées. La mission a été assez
+heureuse pour rapporter de la Côte d’Ivoire et du Soudan un millier de
+photographies. Exposées d’abord à l’École nationale des Beaux-Arts,
+elles figurent actuellement à l’Exposition permanente des Colonies, au
+palais de l’Industrie. M. Claude Bienne leur a consacré un intéressant
+article dans la _Revue hebdomadaire_ (10 décembre 1892.)
+
+ (_L’éditeur._)]
+
+[Note 2 : La situation n’est plus la même actuellement. Assinie
+désormais aura, comme Grand Bassam, sa canonnière de lagune. La
+surveillance de la côte est assurée par un aviso colonial, le _Capitaine
+Ménard_.
+
+ (_L’Editeur._)]
+
+[Note 3 : Voir à l’_Appendice_.]
+
+[Note 4 : Vin de palme.]
+
+[Note 5 : Bière de mil.]
+
+[Note 6 : La gamme des formules de politesse : Merci, bonjour, Dieu vous
+garde, Dieu vous donne une nombreuse famille, etc.]
+
+[Note 7 : Voir l’Appendice.]
+
+[Note 8 : Tel a été l’objet de la mission confiée à MM. les capitaines
+Marchand et Manet de l’infanterie de marine. Ses débuts furent on ne
+peut plus heureux. Elle vient en effet d’obtenir la soumission complète
+des chefs de Tiassalé. L’occupation de cette localité, la plus
+importante du Baoulé, assure désormais la liberté des communications sur
+le cours inférieur du Bandama. Ce fleuve est destiné à devenir, avant
+peu, une des principales artères commerciales de nos possessions de
+l’Ouest-Africain.
+
+Au moment où ces pages étaient sous presse, nous avions le chagrin
+d’apprendre la mort d’un des explorateurs. M. le capitaine Manet s’est
+noyé dans les rapides en redescendant à la côte chercher des
+approvisionnements. Son corps a été retrouvé et inhumé à Tiassalé. Quant
+à M. Marchand, à peine rétabli de la fièvre qui avait mis ses jours en
+danger, après avoir rendu les derniers devoirs à son infortuné
+compagnon, il se disposait, suivant les nouvelles les plus récentes, à
+continuer sa marche vers l’intérieur.]
+
+[Note 9 : Ce vœu a été exaucé. Un décret, en date du 10 mars 1893,
+enlevait l’administration de ces territoires au gouvernement des
+Rivières du Sud. — Le 20 mars, un autre décret nommait M. le capitaine
+Binger gouverneur de la Côte d’Ivoire.]
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 67, " s’ouvrent de schambres tapissées " a été remplacé par
+ " des chambres "
+
+ Page 74, " touche sa berge mandite " a été remplacé par " maudite "
+
+ Page 144, " chaîne de collines dont l’attitude " a été remplacé par
+ " l’altitude "
+
+ Page 158, " population se range en hémicyle " a été remplacé par
+ " hémicycle "
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 ***