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diff --git a/78302-0.txt b/78302-0.txt new file mode 100644 index 0000000..193d880 --- /dev/null +++ b/78302-0.txt @@ -0,0 +1,8233 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 *** + FRANCE NOIRE + + +L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la +librairie) en novembre 1893. + + DU MÊME AUTEUR : + + _Un printemps sur le Pacifique_ : =Iles Hawaï.= + + =Des Andes au Para.= _Équateur — Pérou — Amazone._ + + (_Ouvrages couronnés par l’Académie française._) + + * * * * * + PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE. + + +[Illustration : CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE BINGER +(1892), + +Communiquée par la Société de géographie de Paris.] + +[Illustration] + + + MISSION BINGER + + * * * * * + + FRANCE NOIRE + (CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN) + + PAR + MARCEL MONNIER + MEMBRE DE LA MISSION + + * * * * * + + OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES + D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR + +[Décoration] + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + * * * * * + 1894 + _Tous droits réservés_ + + + + +[Illustration : LE DOCTEUR CROZAT + +MORT AU SOUDAN (1892)] + + + + + _A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER._ + + _MON CHER AMI,_ + +_Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue +marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?_ + +_L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain +coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux +tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans +dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de +la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous +effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la +nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de +venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre._ + +_Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces +soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur, +avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une +échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés +bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et +des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre +petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur +une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le +compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis +d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant +autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures, +seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles, +décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de +vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !_ + +_Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées +nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une +moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en +songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils +pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux +à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi +singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques +semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ._ + +_Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si +rudes ! — vous vous êtes écrié :_ + +_— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas +éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !..._ + +_Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans +pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée +de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la +fable._ + +_Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il +être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence +errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan +méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est +l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la +vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route, +les petits ennuis, les vastes espoirs._ + +_La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé +scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le +détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver +place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire +le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que +par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de +France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils +à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous +publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous +rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois, +pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre. +Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur +d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement +partagées !_ + +_Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la +brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de +palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs +indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des +feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit, +à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat. +Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un +souvenir à l’ami disparu._ + +_Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité +du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie +du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de +l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout +l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain +l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua, +vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si +bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la +première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière +si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître. +Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il +partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours +en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait +voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de +nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le +Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière +fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une +expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a +terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille +d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été +l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté +l’ami._ + +_A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une +oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom +reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri. +Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à +son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte, +lui soit légère._ + +_Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien +voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin +faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux, +sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette +quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la +vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme, +sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui +sommeille au cœur de tout civilisé !_ + +_Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle +emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la +route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans +la communauté des peines et des joies._ + + _MARCEL MONNIER._ + + + + + FRANCE NOIRE + + * * * * * + + I + + DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE. + + +Embarqués ! + +La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste, +sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des +horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de +Provence. + +Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans +l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient +piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles +détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la +roche. + +Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le +cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour +et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette +force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis. +Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences. +A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le +concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années +d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer +précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du +pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je +voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme +aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer +plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand +départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la +griserie aspirée dans la brise soufflant du large... + +Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour +l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la +bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à +Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un +tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des +glas. + +Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant, +grelottant, poudré à frimas, et sur les _campos_ de l’Amérique australe +dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu +de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue +de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et +peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi. + +Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne +saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le +retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes +sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent +trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans +regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être +hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant +d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on +abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides +comme un prologue de féerie. + +Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à +spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages +d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux +situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art +des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un +laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant +soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les +jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour +oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de +notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même +esthétique. + +Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action. + +Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de +géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par +mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un +public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance +nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames. +A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel +point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste. +Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce +soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez +distraite. + +De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la +lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes, +des spécimens de végétations exotiques. + +Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une +place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare. +Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me +salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le +capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées, +sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien, +prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait. + +— Alors, vous comptez repartir ? + +— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être. + +— Et vous iriez ?... + +— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan. + +Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une +commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre +les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais +de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois, +trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à +travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de +Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son +premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait +à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées +où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le +Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette +demande inattendue : + +— Venez-vous ? + +— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ? + +— Dans trois semaines, par le paquebot du 25. + +— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ? + +— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous +avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de +voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de +combler cette lacune. Cela vous va-t-il ? + +— Avec vous, tout me va. + +— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous +allons, c’est encore la France. + +— La France noire. + +— Précisément. + +Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine +assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts +vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières +inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il +n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma +résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait +toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il +s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre +convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un +éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main, +parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de +brousse. + +A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains. + +— C’est dit... Vous y songerez ? + +— Je ne songe qu’à cela. + +— A demain, alors. + +— A demain. + +Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux +colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour, +le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que +serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité. +Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques +correspondances promises au _Temps_, il n’y avait pas là de quoi +justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs +informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le +_New-York Herald_. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont +l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le +nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples +heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire. + +Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus +immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque +sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de +l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront +jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des +descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais +donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que +beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour +moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre +agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de +plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de +mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions +anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de +l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin +de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un +insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux +culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se +départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique +nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se +réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces +clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images +sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la +chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles +quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les +types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues, +dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois. + +La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze +jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel +indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers +les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en +passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches +défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses. +Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des +rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des +éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le +bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre, +coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire, +le roi nègre. + +De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un +souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi +d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les +objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des +indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel +qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les +marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant +de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là +même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière +de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit +du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le +sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un +futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes +propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques, +lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli +lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus +juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles +gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ? + +Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées. +Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il +que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le +train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un +essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du +navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel..... + + * + * * + +Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la +première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le _Stamboul_ +appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de +prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de +converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France. +Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très +chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce _lapsus_. N’étions- +nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier, +l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque, +aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le +rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais +vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa +défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les +rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la +maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues, +maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les +_miradores_ en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu +près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans +cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château- +Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut, +au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche +rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de +l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de +tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au +large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la +foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de +toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques, +ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup +d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel +point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer +certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes +des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un +seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions +pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig. + +Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées. +Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques +bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées +au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte +plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds, +et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile +de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux +cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se +redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande +la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit +par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous +arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et +le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique. +Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande +de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de +la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que +les sierras d’Andalousie frangées de neiges. + +Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord +que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa +monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque +paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa +couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération +originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la +province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des +courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où +les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller, +les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations +balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de +la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées, +le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas, +flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien +de tout cela à bord du _Stamboul_. A parler franchement, au risque de +passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités +réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là +comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne, +colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de +rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme +l’Érèbe et habillées de rien. + +Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers, +fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La +présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans +l’attrister. + +Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un +morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne +humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le +personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint +sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et +diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du +continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans +l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés +dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses +congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne, +renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école +tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des +catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très +préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres +desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus, +aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat, +contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à +l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse +de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne +les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien +de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire +et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre +dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux +qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe, +regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de +bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse +campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de +la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme, +sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser +les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux, +croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi, +dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans +gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une +terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne +s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les +épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages +posthumes dont la perspective est au moins encourageante. + +Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin, +au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris +pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent +jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de +traces. + +Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite +et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son +premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de +côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs. +Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les +confortables installations des grands paquebots, la conversation ne +languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la +dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne +traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de +machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de +canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun +déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de +mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes. + +Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures +une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait- +on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux +côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale +l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses +escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement, +une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil +bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de +sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne +marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand +déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de +canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin +en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en +aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand +appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant +la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon +enfant. + +Le vent et la mer nous poussent. Le _Stamboul_, couvert de toile, file +grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries +étaient signalées. + +Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les +poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le +jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des +Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide +dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait +des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du +feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses +laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le +crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les +botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore +saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes +jumelles, les Oreilles de l’Ane. + +La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au +port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée, +l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au +moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le +passé. + +[Illustration : LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT + +CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)] + + + Las Palmas, 1er janvier 1892. + + +Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons- +le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la +poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable, +fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies +femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris. + +Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes +dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la +plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la +Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la +droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ; +ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague +vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la +capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan, +donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se +fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs, +passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables +palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près +des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons, +s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce +que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons, +mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux. +Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un +privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit +dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima. + +Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en +tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux +Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses +fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses +reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et +leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur +album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des +_authoresses_ ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in- +octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps, +les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement +d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi +propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se +laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ; +mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la +canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux +combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de +touristes et de porte-chaise aux invalides. + +Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ; +Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait +tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart, +dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant +l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des +inscriptions funéraires. _Sanatorium_ doublé d’un _Campo Santo_. + +Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un +déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité +charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le +sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à +converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté. + +Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les +honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en +voiture jusqu’à la vallée de Tafira. + +La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada. +Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le +massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes +pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le +papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée. +Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait +emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel. + +Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête : +villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs +ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus, +les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu. +De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur +la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage +levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui +caracole ; Baucis suit cahin-caha. + +La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de +Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des +maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En +bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en +plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de +Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de +roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles +grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les +bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme +antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au +dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et, +sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à +l’entrave, des poules picorent. + +Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du +vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses +hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un +coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de +grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est +confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre. +Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi +donc se presseraient-ils ? + +Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la +mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une, +les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires. +Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ; +mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous +réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître +nous arrivent par les panneaux entr’ouverts. + + + Dakar, 4-5 janvier. + + +Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la +transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du +nègre. + +Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des +épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous +poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages, +sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements, +les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le +fauve. + +Déjà, sur l’eau phosphorescente où le _Stamboul_ évolue lentement à la +recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites +embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le +canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients +de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la +patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques +bouffées. + +A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante. +L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et +guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes, +avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses, +rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres +ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme, +affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus +sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue +monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un +paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne +manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi +de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le +Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en +masque les horreurs aux habitants de la ville blanche. + +« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus +exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un +périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des +passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si +ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée, +une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la +roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier, +qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la +corvée : voilà pour l’animation. + +Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de +factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade +bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce +détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire +que d’une ville commerçante. + +J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix +ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence +des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis, +que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend +de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves +et des paires de bottes, des parasols et des accordéons. + +La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de +vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de +monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul +qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes +trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il +semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des +vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence +donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui, +sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du +détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers +Singapore, port franc. + +Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade +deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui +sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent +difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de +capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit +ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre +Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire. + +Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée +passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans +regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux +voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la +terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers +les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer +par où l’on s’en va ! + + + En mer. + + +La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt +tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de +l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain +double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps +durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas. +La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé +plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement, +enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à +l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures +dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des +camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans +oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre. +Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en +célibataires ! + +L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise +avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un +assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui +nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais +dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans +soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes. +La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été +très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils +mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette. +Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si +la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour +réjouir le cœur. + +Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de +cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses +journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a +été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons +solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses +s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du +firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon, +de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la +chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales. + +Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du +navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus +la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève +très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit +sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson. + +Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites +îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île +de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud. + + * + * * + +Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de +sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont +les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude. + +La ville ? Un palais de gouverneur, façon de villa flanquée de lourdes +arcades ; puis deux files de bâtisses en fer ou en bois couvertes de +tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant, long d’un quart de +lieue, large de cent mètres, Sahara où l’insolation guette le téméraire +qui s’y hasarde en plein midi. Konakry est très fier de son avenue, à +tel point qu’il n’a pu résister à la tentation d’en percer une autre +coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices : +la chaussée future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de +souches à demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé +par le passage d’un cyclone. + +En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de +l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia, +Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait +la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite, +n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre. +Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a +été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception +édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de +faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument +la même chose. + +Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du +bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio +Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries +comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont +d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de +promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté, +fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et +papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village, +l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires +qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de +leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure +du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires +d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses +branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux +d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son +avenue rouge comme braise. + +Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance +semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire +moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à +l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le +Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral +comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent +les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée. + +En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu +près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement +à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est +un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A +peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant +force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer +quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne +retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de +fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée +pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers +potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures +nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées. + +La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la +clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ; +d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec +l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que +le son de leur propre voix réjouit comme une musique. + +Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la +colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ; +conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la +préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les +susceptibilités ombrageuses. + +La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient +sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos +forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un +bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des +noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre +les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ; +le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces +messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et +s’évanouissent comme des ombres. + +La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et +doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la +République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé +que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus +élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait +pas, en se maintenant au large. + +Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ; +première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume +jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand +Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se +distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières +aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de +passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans +comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des +fortunes. + +Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de +dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de +son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres +tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore, +l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry, +l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou +qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en +équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes +gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur +la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver +et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les +colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans +hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le +thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à +l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller +et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la +première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine. + + + Nuit du 10 au 11 janvier. + + +Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures. +Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions, +si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes +et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la +matinée, sans incident fâcheux : une simple douche. + +Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure. +J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous +revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam +que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France. +Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès +accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en +quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque +déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son +chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises, +deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des +services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries. + +Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour +demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie. +De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à +deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence +de la _West African Telegraph Company Limited_. Bien entendu, la station +se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un +employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et +Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées +en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. — +Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci +est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas +cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de +bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie, +le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses +dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la +Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois +justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme +d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une +nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous +donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces +cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de +Nuremberg ? — Précisément. + +Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas +fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine +compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la +première heure dont les installations éphémères et fantaisistes +contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des +immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le +baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses +trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et +de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier +sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la +toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres +dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un +boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le +menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée +avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans +le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le +grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom. + +Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de +trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous +les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la +tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie +active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut +plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la +brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se +voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel +ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que +l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus +redoutable est l’inaction. + + + 11 janvier, deux heures de l’après-midi. + + +Le _Stamboul_, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue, +mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La +traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours. + +Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la +chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle. + +Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette _barre_ de la côte +d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des +fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement +de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le +phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le +littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il +qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer +soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion +les trois énormes volutes. + +L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs +Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la +palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant +leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie +double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord. +Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les +paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la +nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant +peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des +blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non ! +Ramons bien, ramons ferme ! » + +Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère +l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du +féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la +mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame +propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes, +laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les +tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et +l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express, +laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un +dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout +courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable. + +Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela +ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous +la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit +pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs : +lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du +côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme +à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine +eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais +complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes +sont rares. + +Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le +salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription : +« Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler +avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les +instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques +de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas. + +Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre +empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un +factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est +mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout +cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure +pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est +à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne +laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de +houille, un trait d’ombre sur le ciel. + + + + + II + + ASSINIE. + + +Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l’Océan et la +lagune ; un moutonnement de paillottes. C’est Assinie. + +De la mer, le premier aspect n’a rien de déplaisant. Parmi les touffes +de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume. Les quatre +factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en +arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes grêles. Au +premier plan, la barre mugissante ; au fond du tableau, les eaux mortes, +la paix des forêts inviolées. + +La population blanche, — si cela peut s’appeler une population, — compte +en tout dix personnes. Notre arrivée équivaut à une invasion. Aucune +maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du +mieux qu’on a pu. Binger et Crozat logent chez l’administrateur ; MM. +Braulot et Gay ont élu domicile à la factorerie Verdier. Pour moi, j’ai +reçu l’hospitalité la plus cordiale chez l’agent de la Compagnie +anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques perches, étalé +par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme +chez eux. Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et +les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison +organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts +d’un virtuose, un bidon vide remplace l’orchestre. A neuf heures, le +clairon sonne l’extinction des pipes ; le camp s’endort. + +L’autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il +habite de l’autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la +lisière de la forêt, près du hameau de Mafia, dépendance d’Assinie. La +Résidence s’élève sur l’emplacement de l’ancien poste militaire établi +lors de la première occupation du pays, en 1842-43, ce qui, sans doute, +lui a valu son nom : « le Blockhaus. » C’est une simple maisonnette, +sans le plus petit appareil de défense, barrière ou palissade, et dont +le chaume flamberait comme de l’amadou. Pied-à-terre provisoire : mais +ce provisoire dure depuis quatre ans. Du jour où les questions +africaines prirent l’importance que l’on sait, la réoccupation de cette +côte fut décidée. Il serait à souhaiter que notre action ne demeurât +point rudimentaire, que notre présence s’affirmât avec plus d’éclat. +L’interrègne a déjà trop duré : notre influence en a singulièrement +souffert. Les vieillards seuls se souviennent de nous, comprennent notre +langue. Le reste n’entend que le jargon anglo-nègre, le _bushman +english_, en usage sur tout le littoral. La jeune génération nous +échappe : c’est une conquête à faire. La campagne a déjà commencé sous +de favorables auspices, à l’aide de cette arme à longue portée, — +l’école. + +Établie dans une vaste case, cette école est encore la seule +manifestation de l’enseignement primaire à la Côte d’Ivoire. Elle est +fréquentée par une trentaine de bambins qu’un brave instituteur initie, +avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française. +C’est une pépinière d’interprètes appelée à rendre de réels services. +Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l’âge d’homme, +retourneront assez vite à l’existence désœuvrée de leurs pères ; plus +d’un sera, à l’occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J’ai été +vivement frappé de la physionomie éveillée de ces enfants âgés de huit à +douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le +résultat n’est pas inférieur à ce que l’on obtient d’élèves du même âge, +en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l’avantage de +l’écolier noir. L’intelligence est, chez lui, très précoce ; il apprend +vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux. +L’activité cérébrale s’arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans, +c’est comme un engourdissement de la pensée, le déclin vers une vie +purement végétative. Les mieux doués garderont tout ou partie des +connaissances acquises. Ils n’y ajouteront rien. + +Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel +administratif. + +A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu’entre les mains de ces +pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une +paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d’Assinie. +Elle est meublée d’un lit de camp à l’usage du chef. Les sous-ordres +reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la +défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la +caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est +en route, annonce-t-on. Il faut croire qu’on l’aura expédié par la +petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y +suppléer par l’offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries. +C’est un commencement. Du luxe ! L’essentiel viendra plus tard, s’il +plaît à Dieu. + +En vérité, on croit rêver. Lorsqu’on songe aux conditions climatériques +de ces contrées, à la nécessité, pour l’Européen contraint d’y faire un +séjour prolongé, de s’entourer du minimum de confort exigé par les lois +les plus élémentaires de l’hygiène, la situation paraît inouïe. A coup +sûr, les hommes qui briguent ces places ne sauraient prétendre à une +installation de petite-maîtresse. Cependant, un lit pour quatre, c’est +vraiment trop peu. On me répondra que, dans tel autre poste, il y a +quatre lits pour un. L’équilibre serait ainsi rétabli ; mais la +compensation est illusoire. + +A parler sérieusement, laissant de côté les devoirs de l’État vis-à-vis +de modestes serviteurs chargés de le représenter sous le plus +inhospitalier des climats, est-ce de la sorte qu’on espère relever, aux +yeux de l’indigène, le prestige des autorités ? Celles-ci n’ont à leur +disposition ni canot à vapeur, ni baleinière. L’administrateur veut-il +entreprendre une tournée dans les nombreux villages situés sur la +lagune ? Il faudra qu’il loue l’embarcation d’une maison de commerce[2]. +Ces détails frappent vivement le noir ; il réservera son admiration +respectueuse aux trafiquants bien logés et bien équipés : ses sentiments +à l’égard de fonctionnaires mal lotis friseront l’indifférence. + +Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des colonies qui reviennent +du Gabon et se sont arrêtés ici quarante-huit heures va permettre à +l’administration métropolitaine d’être informée de cet état de choses. +Nul doute que des mesures ne soient prises pour y remédier à bref délai. +Ce sera justice. La France, qui entretient plus d’une colonie coûteuse, +doit au moins appliquer, à celles de ses possessions dont le budget se +solde en bénéfice, une part de leurs revenus. On m’assure que le total +des droits perçus par la seule douane d’Assinie pendant le dernier +exercice s’élève à cent quarante-quatre mille francs. Les dépenses +n’atteignent pas cinquante mille. La marge est plus que suffisante. + +Il est difficile d’évaluer l’importance d’une agglomération noire. +Assinie, à notre estimation, doit contenir près de quatre mille +habitants. L’inégalité des forces chez les deux races en présence est +éminemment suggestive. La position de cette poignée d’Européens vivant +en sécurité au milieu d’une foule indigène en dit long sur le caractère +passif des fils de Guinée et la malléabilité de l’âme moricaude. + + * + * * + +Combien de temps resterons-nous ici ? Tout dépend des mouvements des +commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles, +sur la Côte d’Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste +britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous +mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine +pas outre mesure. Peut-être même cette période d’attente a-t-elle du +bon. Elle nous acclimate ; nous passerons moins brutalement de la vie de +famille à la vie de coureurs des bois. + +Bien que le thermomètre, à l’ombre, marque 30°, la brise de mer rend la +température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins +malsaine de l’année pour l’Européen. Les grandes pluies de l’hivernage, +favorisant l’exhalaison des miasmes telluriques, l’éprouvent davantage. +La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s’attaque de +préférence à l’indigène ne serait autre que l’influenza. Elle aurait, me +dit-on, fait en moins d’un mois, rien qu’à Assinie, une dizaine de +victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l’on mène en +certaines cases : coups de feu, lamentos en l’honneur du défunt. Le +vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il +reprend de plus belle longtemps avant l’aube. C’est là un des moindres +inconvénients de l’existence à proximité d’un village nègre. + +[Illustration : JEUNES FEMMES D’ASSINIE (COTE D’IVOIRE)] + +Si le climat justifie sa détestable réputation, il y a néanmoins lieu de +s’étonner que la mortalité ne soit pas plus considérable en un tel foyer +d’infection. Dans des cases de dix pieds carrés s’entassent six ou huit +personnes dormant sur le sol. Enfin, le mode de sépulture, qui consiste +à enfouir le mort sinon chez lui, du moins dans le voisinage de sa +demeure, et presque à fleur de terre, devrait contribuer à multiplier +les causes d’épidémie. Je me demande si, dans des conditions identiques, +la vie serait moins précaire en Europe qu’à la Côte d’Ivoire. + +L’occupation ne nous manque pas ; les heures fuient, rapides. Il faut +passer en revue, pièce à pièce, le matériel et les marchandises. Les +dégâts ne sont pas graves, mais tout a besoin de prendre l’air. Il est +indispensable aussi de répartir les bagages par fractions de vingt-cinq +kilogrammes et de remplacer les caisses par des enveloppes de toile +sulfatée. Le ballot est plus aisé à ouvrir en cours de route et, pour le +noir accoutumé à porter sa charge sur la tête, moins encombrant lorsque +le convoi doit se frayer passage à travers une brousse épaisse. + +Le déballage et l’inventaire nous attirent un imposant concours de +visiteurs des deux sexes. Les tirailleurs en faction devant le hangar +ont fort à faire pour écarter les envahisseurs. A mainte reprise, ils +sont débordés, et les importuns s’introduisent, l’échine courbée, +obséquieux, dans l’espoir d’attraper quelque bagatelle. Assis sur les +talons, ils se communiquent leurs impressions à voix basse. + +L’exhibition a le plus vif succès, depuis les tissus chatoyants, les +gazes lamées, jusqu’à l’article à un sou. On s’extasie devant le faux +corail ; à l’apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise +passent dans les prunelles. + +Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse, +nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un +grelot à l’intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars. +Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient, +d’une calebasse de la grosseur d’une paume : l’orifice, fermé par une +cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la +prise que le consommateur reçoit sur l’ongle du pouce. Nos tabatières +sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement. +Tout au plus nous objectera-t-on qu’il manque un trou pour introduire le +tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu’il en doit être ainsi : +cette innovation permet à l’acheteur de pratiquer lui-même l’ouverture +de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse. + +Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une +médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de +l’_Angelus_ de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce +chef-d’œuvre. Avant qu’il soit longtemps, la France noire en sera +largement approvisionnée, de Comoé à la Volta. On ne saurait trop, chez +les peuples neufs, propager le goût des beaux-arts. + +Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les +cotonnades imprimées de fabrication anglaise, les fusils à pierre, la +poudre, la bougie et le pétrole. N’oublions pas le gin, le tafia et des +spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent +impudemment les noms de Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus +aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles. +Le prix est acquitté en poudre d’or, la monnaie courante. Les comptoirs +d’Assinie l’encaissent à raison de soixante-douze shillings (90 francs) +l’once, et en expédient chaque année en Europe pour une valeur de cinq +mille livres sterling en moyenne. + +Le principal article d’exportation consiste en une variété de l’acajou, +très appréciée sur le marché de Liverpool. Par les rivières et la +lagune, les trains de bois amènent tous les ans environ deux mille +troncs d’arbre cubant, l’un dans l’autre, de trente à trente-cinq pieds +anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de +caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le +préparent mal, à supposer qu’ils n’y mélangent pas des matières +étrangères, pour augmenter le poids. + +La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas +légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la +place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les +pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l’homme +s’attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, la flaire, +la quitte pour une autre, la reprend et s’assied, contemplatif, le +regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois +tendre pour s’entretenir les dents belles. L’emplette d’une pièce +d’étoffe réclamera des heures de méditation. Après quoi, ses résolutions +arrêtées, il procède au payement. Nouvelle affaire. Alors intervient le +peseur d’or, qui examine le métal à la loupe, scrutant les pépites, afin +de s’assurer si leurs anfractuosités ne récèlent pas des parcelles de +terre ou de sable. Quand la transaction est enfin terminée, le jour +tombe : à la clarté des torches de palmes, l’acheteur embarque sa +cargaison. Puis la flottille s’éloigne, dans la nuit. Demain, elle +abordera au fond d’une crique, à l’ouverture d’un sentier de forêt par +lequel les produits d’une civilisation plus ou moins frelatée seront +emportés à dos d’homme vers l’intérieur mystérieux. + +Durant ces laborieuses négociations, les désœuvrés du village, — autant +dire la majorité de la population assinienne, — rôdent autour du +magasin. Silencieux, drapés à la romaine, le pagne rejeté sur l’épaule, +ils suivent avec un intérêt soutenu les péripéties du marché. Les +notables franchissent le seuil, s’installent sur des caisses, sur des +barils, et restent là comme au spectacle. L’un d’eux parfois, profitant +du moment où le commis est penché sur son registre, allonge +sournoisement le bras, prêt à faire main basse sur quelque brimborion. +Mais quand il se dispose à glisser l’objet sous sa toge, l’employé, qui +ne le perdait pas de vue, toujours calme, sans relever la tête, avec un +flegme britannique, lui décoche cet avertissement : + +« Mon ami, je vais envoyer mon pied vous prendre mesure d’une culotte. » + +Le Romain lâche sa proie, fait demi-tour et se retire, très digne. + + * + * * + +Nous avons à présent maison montée. Nos boys ont commencé leur service. +Les candidats étaient nombreux. Nos préférences sont allées à ceux des +concurrents qu’une fréquentation assidue de l’école avait le plus +familiarisés avec notre langue, non que leur parler soit la correction +même. Ils ont une manière à eux de se débrouiller parmi les singuliers +et les pluriels, les genres et les temps. C’est la grammaire réduite à +son expression la plus simple, la phrase allégée des vaines élégances, +la beauté fruste, qui tout d’abord déconcerte ; mais on s’y fait. +Exemple : + +« _Ma capitaine, dans çà village il y a toi gagner chèvre. Le chef il +apporte._ » + +Traduction : « Mon capitaine, le chef du village vient vous offrir une +chèvre. » + +Dans le langage nègre, « gagner » est le verbe par excellence, la clef +de voûte, la pierre angulaire ; actif et auxiliaire tout ensemble. Ses +acceptions sont innombrables. « Gagner », c’est être, avoir, aller, +prendre, recevoir, que sais-je encore ? On « gagne » ici une foule de +choses qu’il serait, avec la meilleure volonté du monde, difficile de +considérer comme un gain. Un noir ne dira jamais d’un défunt : « Il est +mort », mais : « _Il a gagné mort._ » Un joueur malheureux ne trouvera, +pour confesser sa perte, que cette formule bizarre : « _J’ai gagné +perdu !_ » Tant pis si l’accouplement de ces vocables implique +contradiction pour l’Européen. Le nègre est fier de ce français si pur ! + +Notre interprète, toutefois, s’exprime avec plus de recherche. L’homme +répond au nom d’Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les +villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau +soudanien, nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s’est +assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois +du Niger au golfe de Guinée. + +Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa +faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous, +il use le plus souvent d’un vocabulaire spécial emprunté moins au +langage courant qu’à ses réminiscences scolaires, de précautions +oratoires telles que « si j’ose m’exprimer ainsi », « me permettrai-je +de... », « ce souvenir est gravé dans mon âme », au lieu de : « je me +rappelle ». Autant de périphrases prud’hommesques qui, dans sa bouche, +sont d’une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l’un de ses +congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera +pas de l’annoncer ainsi : « Ce _monsieur_ désire vous parler. » Et il +faut voir la tête du « monsieur » ! + +Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d’un trône, cela n’est +point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des +princes. L’un et l’autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou, +privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec nombre de leurs compatriotes. +Avec la polygamie et le relâchement des liens de famille qui en résulte, +le fait d’être issus d’un monarque ne suffit pas à garantir aux +descendants une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de ces jeunes +gens ne pourra manquer de rehausser notre prestige aux yeux des +peuplades de la brousse, auprès des chefs de l’Indénié et de l’Abron. +Leurs attributions seront multiples. Serviteurs la plupart du temps, +ambassadeurs à l’occasion ; préposés tour à tour à l’entretien de la +garde-robe et des relations internationales. + +Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il m’a été recommandé par +l’excellent instituteur d’Assinie dont il fut l’élève. Le père, un +pêcheur du village d’Aby, sur la lagune, vient de me l’amener dans sa +pirogue. Le gamin peut avoir de douze à treize ans. Je l’ai jugé d’abord +un peu frêle pour résister à de longues marches, et j’ai cru devoir +émettre, à cet égard, quelques doutes. Kassikan les a dissipés d’un +geste. Pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les mollets, +il s’est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le garçon fera mon +affaire. Il semble d’un heureux caractère, actif et futé comme un singe. +Nous sommes au mieux. Il me tutoie, cela va sans dire, et m’a déjà +révélé le secret de son cœur. Kassikan a une bonne amie qu’il se promet +d’épouser quand il sera un homme et qu’il aura fait fortune. Avec ses +gages — vingt-cinq francs par mois — soigneusement mis de côté, il sera +un parti sortable pour Mlle Amo : c’est le nom de sa bien-aimée. Mais un +autre désir le travaille : échanger son nom barbare contre un nom de +blanc. C’est là une des premières faveurs que les bambins fréquentant +l’école demandent au maître. Il y est aussitôt fait droit : chacun se +voit gratifié d’un prénom emprunté soit au calendrier, soit à la +mythologie : Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux. +Kassikan, lui, a reçu en partage un dénominatif romantique. Je ne +saurais rendre le ton pénétré dont il m’a dit : + +— Appelle-moi Alfred ! + +— Va pour Alfred. + +Le service culinaire a été assuré par l’engagement du noir Anoman, un +gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu’on affirme, +serait capable de distinguer une marmite d’une poêle à frire. De ce +cuisinier-là je me méfie. + +La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs. +Ce n’était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent +cinquante hommes nécessaires à l’expédition. Nous devions, à cet effet, +recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi, +qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de +la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune ; trois heures +de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour +occupera trois jours au moins ; il faut compter avec les exigences du +cérémonial nègre et les palabres interminables. + +De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement +d’Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d’Élima. +C’est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de +Guinée par un Français, M. Verdier, de la Rochelle. Nous lui devons +cette visite. + +[Illustration : ALFRED] + + * + * * + +Le 18 janvier, dans l’après-midi, la chaloupe _Evelyn_, mise +obligeamment à la disposition de la mission par le représentant de la +maison Swanzy, levait l’ancre. Elle remorquait un canot et une grande +baleinière dans laquelle avait pris place l’escorte de tirailleurs +sénégalais destinée à donner à notre entrevue avec Akassimadou le +caractère d’une démarche solennelle. + +Vers quatre heures, la flottille mouillait dans la jolie baie d’Élima, +où les agents de M. Verdier nous accueillaient comme des amis qu’on +espère. + +Le relief de la rive est assez accusé en cet endroit. A quelques pas du +débarcadère, les cases des noirs pointent entre les touffes de +bananiers. Tout près sont les grands séchoirs dallés, les bassins de +lavage, les hangars de machines à dépulper et à décortiquer. Au delà, le +terrain s’escarpe, et, par une pente raide, on atteint la maison +d’habitation, située à une trentaine de mètres au-dessus du lac. De la +véranda, le coup d’œil est enchanteur. A nos pieds s’arrondit la baie +profondément échancrée, avec son amphithéâtre de forêts vierges +projetant leur ombre sur les eaux ; vers le sud, dans une buée +lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut +lac et Assinie ; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont +l’altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme +une falaise sur un océan de verdure. + +La superficie du défrichement est de cent treize hectares. Il contient +plus de trois cent mille caféiers aujourd’hui en plein rapport. Les +premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte +commence et s’annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent +sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de +la production ne devrait pas être inférieure à celle que l’on obtient au +Brésil, à Java, dans l’Amérique centrale, où le rapport de chaque pied +varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces +conditions, le domaine d’Élima, bien que de création récente — il date +de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois +cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires. + +Par malheur, la main-d’œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation +tout ce qu’elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le +nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent +parmi les moins laborieux du littoral. On a grand’peine à les embaucher, +et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à +rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de +pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que +d’arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pressée de terminer sa +tâche ! + +Où se procurer des cultivateurs ? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc +n’est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les +contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo ? Je ne sais si le +recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on forcé +quelque jour de faire appel à la race jaune, à ces inépuisables réserves +humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu’il +en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large +mesure, la mise en valeur de ces territoires. De l’habitant de la Côte, +rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie +l’homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de +quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait +stimuler ces êtres qui déjeunent d’une banane et s’habillent d’un rayon +de soleil ? + +Il n’en est pas moins vrai que la plantation d’Élima fait le plus grand +honneur à ses fondateurs. Si parfois l’esprit d’entreprise manque à nos +compatriotes, si trop souvent nos colonies n’ont été qu’un champ +d’action ouvert à l’initiative étrangère, il est consolant de constater +qu’en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d’un +Français. L’œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de +factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des +indiennes à ramages. + +La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table +hospitalière, je suis long à m’endormir. La soirée est d’une tiédeur de +serre. Nous reposons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin +boisé et la lagune. Étendu sur ma couchette, la tête tournée vers la +campagne, j’ai tout à coup l’impression d’être seul, très loin, dans un +monde inconnu. Je n’aperçois plus que le ciel d’où pendent des +constellations, très rapprochées, semble-t-il, la nappe immobile du lac, +où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans +la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements +d’asthmatique. Et ce m’est une surprise, un choc singulier, ce rappel de +la civilisation, ces heures tombant dans le silence. + + + + + III + + KRINJABO. + + +Nous repartons dès le jour. + +Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une +brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villages +s’éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure +primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un +vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les +pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts. + +En une heure et demie nous arrivons à l’extrémité du lac, à l’embouchure +de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l’entrée. Les eaux sont +trop basses pour qu’une embarcation calant un mètre puisse franchir +l’obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s’empile tant bien que +mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie. + +La rivière est large d’une quarantaine de mètres, le courant +imperceptible. Sur les deux rives, la futaie géante, serrée, le fouillis +des palmes, des lianes : un double rempart d’un vert uniforme. Le +regard, d’abord séduit par cette végétation puissante, par la +magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une +mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en +loin, seulement, les ébats d’un plongeon, le ronflement d’un caïman, un +vol criard de perroquets, le craquement d’un tronc qui s’effondre. + +A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent, +des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes +occupée à piler des bananes, son dernier-né en croupe, ficelé dans le +pagne, la tête ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon +maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue et pique droit sur nous +pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme +fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de +verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent. + +A mesure que le soleil monte, la paix se fait plus grande encore dans la +forêt, sur l’eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s’étalent. + +Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de +Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine +brousse. + +Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d’individus +attendaient. L’un d’eux faisait flotter au bout d’une perche les +couleurs françaises. Il y avait là plusieurs chefs, notamment l’un des +porte-cannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et +coiffé d’un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se +dirigeait vers la capitale, en file indienne. L’exiguïté de cette route +royale ne permet pas un autre ordre de marche. C’est, malgré tout, une +noble avenue taillée dans la broussaille arborescente d’où jaillissent +des plantes ornementales d’une rigidité métallique, les fûts droits des +acajous chargés d’orchidées. Des câbles de lianes fleuries s’entre- +croisent au-dessus de nos têtes, passerelles secouées par des bandes de +singes que notre approche met en fuite. + + * + * * + +Le roi, qui veut bien faire les choses, nous a logés chez lui. Non pas +dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n’a point de +palais, — mais dans une case voisine de la sienne ; ce local est +spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L’idée +est large, le local étroit. C’est une bâtisse construite sur le modèle +des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez +une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. L’intérieur +est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux +personnes peuvent tenir sans être trop mal à l’aise : à trois, c’est un +encombrement ; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à +la galerie couverte qui fait le tour de l’édifice. + +A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, au débotté. Simple +affaire de politesse ; le véritable palabre n’aura lieu que dans la +journée. Pour le moment il n’est nullement question du motif de notre +visite. Des compliments de bienvenue, une enquête sommaire sur les +santés réciproques, rien de plus. « Tu vas bien !... Moi aussi. — J’en +suis charmé !... » Et l’on se sépare. + +Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets. Sa case +est très basse, disjointe, branlante ; le chaume de palmes a connu des +jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions. + +L’aspect du prince n’a rien d’imposant. Il est à demi paralysé et si +faible qu’il ne s’exprime qu’à voix basse. Peut-être aussi ne faut-il +voir, dans ce susurrement, qu’une attitude, le désir d’être compris au +simple mouvement des lèvres. Akassimadou a dépassé la soixantaine, un +âge avancé chez un noir. Il avait revêtu, pour la circonstance, un +costume d’ordre composite : bicorne de général orné d’un plumet +tricolore ; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et +de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d’or +grossièrement martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes. +Au-dessus de l’auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu +un immense parasol en cotonnade rouge. + +Au palabre du soir, l’assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y +assistaient. L’étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse +et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les +paroles des hauts personnages, à tel point qu’à mainte reprise des +protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses +conseillers. Le sans-gêne de ces réunions à la fois royales et +populaires éclaire d’un jour singulier les relations entre gouvernants +et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d’être absolu. +Celui-ci doit compter non seulement avec l’avis des principaux chefs, +mais encore avec ce qu’on appellerait chez nous l’opinion publique. +C’est une façon de discuter quasi familiale, rappelant par plus d’un +côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les +_plaids_ orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les +feudataires, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois. + +Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous +avons peine à respirer et qu’il est urgent d’enjoindre aux curieux de +s’éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais +presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence ; insensiblement la +quintuple rangée de têtes crépues se rapproche. + +Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos ; il a +dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne +négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de +trois ans, absolument nu, prend ses ébats auprès du vieillard, tandis +qu’une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les +moustiques à grands coups de son éventail de palmes. + +L’entretien s’est prolongé plus d’une heure. Le capitaine Binger a +expliqué au roi le but de la mission, faisant valoir tout l’intérêt +qu’il y avait pour Akassimadou à ce qu’une ligne de démarcation +définitive fût tracée entre son territoire et le protectorat anglais de +la Côte d’Or. Aucune mesure n’était plus avantageuse pour éviter dans +l’avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse +renaissantes, les démêlés de chef à chef, de village à village, parmi +les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, ou +a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la +conclusion du discours, la demande d’un contingent indispensable de cent +porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre, +nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le +cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis +séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans +les villages pour rassembler le contingent. + +Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est +probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme. +Plusieurs cependant, tant à Krinjabo que dans les villages voisins, ne +demandent qu’à partir. Des volontaires se présentent, très alléchés : de +si beaux appointements, le désir de courir le monde ! Ceux-là ne sont +pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que +j’appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent +quelque bien au soleil, un peu de poudre d’or, un captif ou deux. + +Volontiers ils nous accompagneraient à l’intérieur, vers ces pays de +Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils +apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan +méridional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces +marchands noirs comme eux, mais la face moins pleine, le regard plus +vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages +et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le +soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres +a fait travailler leurs pauvres cervelles. D’où arrivaient-ils ? D’un +pays où les hommes marchent vêtus, fabriquent des pagnes plus +résistants, sinon aussi fins que ceux tissés par les blancs ; +représentants d’une race supérieure, d’une civilisation bien imparfaite +encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples +de la brousse. + +[Illustration : AKASSIMADOU, ROI DE KRINJABO, ET SA COUR] + +Et voici que l’occasion s’offrait de visiter en nombreuse compagnie ces +régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes +Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l’Indénié, l’Assikaso, la +terre de l’or. C’est là de quoi vous décider à quitter la case +nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie +paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l’épaule, +un ballot sur la tête. + +Cette belle ardeur durera-t-elle ? Il est permis d’en douter. La +persévérance n’est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires, +je crois qu’au fond les uns et les autres se valent. Dieu sait ce que +nous réservent, dans les jours difficiles, ces gens de la côte, natures +purement passives en quelque sorte, étrangères à tout sentiment viril, +ignorant également la reconnaissance et la haine, superstitieuses et +curieuses à l’excès, mais d’une curiosité qui ne va pas jusqu’au désir +d’apprendre ; âmes d’enfants dans des corps d’athlètes. Ces populations +ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des +voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent +depuis des siècles dans l’abjection de la servitude acceptée. + +Si peu de confiance que nous inspirent nos auxiliaires, il faudra bien +s’en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux +si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne +nous reste, quant à présent, qu’à enregistrer ses bonnes promesses, +quitte à revenir à la charge si elles n’étaient pas promptement suivies +d’effet. Les cadeaux qu’il vient de recevoir n’ont pas peu contribué à +nous le rendre propice : ils sont admirables. C’est une couverture de +prix (19 fr. 95), décorée sur l’une de ses faces d’une silhouette de +lion rampant, et sur l’autre d’une tête de tigre ; des écharpes pour les +femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement +ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à +l’entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les +contempler. En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions +sont muettes. + +En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l’étiquette, +envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner. +En retour, de la maison royale nous arrivait un nombre respectable +d’écuelles de _fouto_, plat national, ragoût des plus pimentés, flanqué +de pains de banane et de manioc. Pendant une heure, les serviteurs des +deux sexes n’ont cessé de faire la navette. Chez nous, c’était une vraie +procession. + +Voici d’abord deux porte-cannes précédant un détachement chargé de +terrines et de calebasses d’où s’échappent d’étranges aromes. Le cortège +procède à pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience de la +solennité de l’heure et de l’importance de leurs attributions. Le visage +est grave, l’attitude celle de maîtres des cérémonies annonçant une tête +couronnée. Eux et leur suite gravissent notre échelle qui craque d’une +manière inquiétante, et, tandis que les porteurs déposent sur la galerie +leurs précieux fardeaux, les deux fonctionnaires franchissent le seuil +de la petite pièce où nous sommes réunis, frappent le plancher de leur +bâton, en s’écriant : + +— De la part d’Akassimadou ! + +Puis ils s’inclinent et se retirent, pas assez vite cependant pour ne +pas se heurter à d’autres émissaires apportant, eux aussi, un _fouto_, +préparé celui-là dans les cuisines d’un ministre : + +— De la part du chef Kabranka ! + +Mais une troisième bande fait irruption dans la cour et s’engage sur les +degrés. On se bouscule quelque peu ; des mots vifs sont échangés. Il y a +lieu de craindre un moment pour la vaisselle, bien qu’elle soit solide, +mais surtout pour les ragoûts et les sauces. C’est tout au plus si, dans +le brouhaha, nous parviennent ces mots lancés à pleine voix par un +majordome : + +— Le _fouto_ du chef Azémia ! + +A mesure que s’allonge sur la véranda la rangée d’écuelles fumantes, la +physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie, la +bouche fendue d’un large rire, les yeux humides, ils savourent par +avance ces friandises que nous n’aurons garde de leur disputer. + +Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorie de captives de +tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent +pareils à des outres vides, jusqu’à la fillette aux allures de chat +maigre, que l’émotion plus encore que le poids de la marmite fait +flageoler sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un +fragment de pagne noué à la ceinture, les jeunesses un simple rang de +grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres +appartiennent à la domesticité de la princesse Elua. + +Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté. +Nièce du défunt roi Amatifou, en vertu des lois d’accession au trône +conférant ici l’hérédité non en ligne directe, mais collatérale, elle +était appelée à doter le pays d’un dauphin. Les fétiches n’ont point +béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua +approche de la trentaine, si elle n’en a déjà doublé le cap. Cette +constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n’est point, en +effet, en pays noir qu’un Balzac eût jamais songé à célébrer la femme de +trente ans. Je reconnais cependant qu’à une époque indéterminée la +princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux +pétillants de malice et — chose rare chez ses compatriotes — des pieds +d’enfant. + +Quoi qu’il en soit, cette sympathique personne ne représente +qu’imparfaitement le beau sexe, d’une séduction très relative, il faut +l’avouer, dans la forêt d’Afrique. La beauté capiteuse, la suave +harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les +rues, y sont plus rares qu’en aucun lieu du monde. Au surplus, +l’existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu’on ne saurait +s’étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze +ans, c’est une mère de famille ; à vingt-cinq, une aïeule ; à trente, +une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude ! Portant sur son +dos l’enfant parfois fort lourd, — car les marmots, sevrés très tard, se +font trimbaler de la sorte, alors qu’ils ont depuis longtemps l’usage de +leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à +piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l’eau, ramasser du bois, +balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et +maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l’ombre et digère. + +[Illustration : DAME DE KRINJABO A SA TOILETTE] + +Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s’est vu à +pareille fête. Nous lui donnons la comédie. + +Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s’aligne au son du +clairon sous l’arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l’Arbre +d’Amatifou, du nom du dernier roi. Un régiment entier camperait aisément +à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l’extrême +satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d’honneur et +manœuvrent avec la perfection de la vieille garde. + +Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions +animées. L’appareil photographique est considéré avec respect, et, +lorsqu’on en a connu l’usage, l’admiration n’a plus de bornes. +L’explication n’a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes +les défiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons +entrés plus avant dans l’intérieur. Le voisinage de la côte, les +fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà +familiarisé l’indigène avec quantité de prodiges accomplis par les +blancs. Pour lui, l’Européen est un homme très fort, mais incapable de +maléfices. + +Akassimadou m’a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu’il allait +se préparer sans retard. La toilette se prolongeant démesurément, j’ai +envoyé au roi un messager pour le prier de vouloir bien se hâter, +attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître. Le +roi a répondu qu’il serait prêt bientôt et que « le soleil ne passerait +pas ». Sur cette réplique à la Louis XIV, le groupe s’est installé, +composé de toute la maisonnée royale, grands et petits. + +Et « le soleil n’a point passé ». + +Près de la case du roi est l’habitation des femmes dont, par la même +occasion, j’ai pris un cliché. On y entre, d’ailleurs, comme au moulin. +C’est un quadrilatère sur lequel s’ouvrent d’étroites logettes. Beaucoup +de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse. Bon nombre vaquent à des +travaux domestiques comme de simples mortelles. Celles-ci sont parvenues +à l’âge douloureux où, suivant un usage assez fréquent chez les +peuplades polygames, madame passe du rang enviable de favorite au grade +moins ambitionné de cuisinière. + +Akassimadou n’a que vingt-cinq femmes. C’est assez pour un paralytique. + + * + * * + +En dépit des promesses du roi, nous avons jugé prudent de prolonger de +vingt-quatre heures notre séjour, ne fût-ce que pour nous assurer si les +actes répondaient aux paroles et si les messagers avaient été réellement +expédiés. + +Quarante-huit heures, c’est plus qu’il n’en faut pour connaître son +Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut +contenir cinq à six mille habitants. L’aspect en serait presque +séduisant pour peu que l’on déblayât les maisons en ruine dont les +monceaux de terre et de paille pourrie font piteuse mine auprès des +constructions neuves. Celles-ci, généralement flanquées d’un enclos de +bananiers, sont tenues avec une propreté inattendue. Le sol battu est +soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s’ouvrent des +chambres tapissées de nattes et protégées du soleil et de la pluie par +un avant-toit très surbaissé. Au centre de la cour, une petite cage en +treillis. C’est la case du fétiche. Elle réunit quantité d’objets +hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, que +sais-je encore ? En quoi ce bric-à-brac possède une salutaire influence +sur la demeure et le propriétaire, c’est ce qu’il serait malaisé de +définir. Le noir lui-même paraît n’avoir là-dessus que des idées assez +vagues. Aux questions qui lui seront posées à ce sujet, il restera +bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait +n’a pas besoin d’explication. C’est « fétiche », et voilà tout. + +La plupart des habitations sont, à l’intérieur, revêtues à hauteur +d’homme d’un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements +sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur, +identique au rouge pompéien, provoque chez le visiteur de la maison +barbare comme une hallucination, d’un classicisme incohérent : Pompéi +restauré par les nègres. + +De promenade aux alentours il n’est pas question ; le village est bloqué +par les bois. On n’y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites +aux chefs, s’est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet +isolement était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — il va sans +dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt — qui relierait +Krinjabo à l’intérieur, détournerait vers cette localité une partie du +commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou +par le protectorat anglais de la Côte d’Or. Les chefs sont tombés +d’accord que rien n’était plus vrai : ils ont promis d’y songer. Mais +c’est ici la terre des longues songeries. + +Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia et Assankou, ont +été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au +besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette +délégation ne marche qu’à son corps défendant. Devant la difficulté de +déterminer l’un d’eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates, +Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les +trois. Ils ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement +forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques, « Angelus » +de Millet, leur ont mis du baume dans l’âme. + +Si la promenade offre peu de ressources, en revanche on passe volontiers +des heures à contempler la délicieuse inactivité du populaire. Seules, +les femmes se livrent à quelque occupation suivie, puisent de l’eau, +font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées entières dans de +vastes hangars garnis sur trois côtés d’une large banquette en bambou. +On jase un peu, on dort beaucoup. Il y a dans le village deux de ces +centres de réunion. C’est le club, le cercle, cercle ouvert s’il en fut, +et dont la simplicité n’exclut pas l’agrément. Toutes les mines sont +épanouies. Ce que ces gens-là se moquent de l’équilibre européen et du +cours de la rente ! + +Si les jours passent relativement vite, les nuits sont plutôt longues. +Celui qui a dit qu’une mauvaise nuit est bientôt passée était +certainement un farceur : comme les années de campagne, les heures +d’insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant, +presque impossible de fermer l’œil. Dans une maison voisine, il y avait +un mort : les lamentations tapageuses n’ont pas cessé de quarante-huit +heures, l’espace compris entre le coucher du soleil et son lever restant +spécialement affecté aux pétards et à la mousqueterie. J’ai suivi un +matin la foule qui pénétrait dans la demeure mortuaire. Chacun apportait +son offrande, des fruits, des écuelles de _fouto_. Tout cela était +déposé devant la bière, près de laquelle on avait rassemblé les +ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches, +calebasses, — et jusqu’à sa seringue, l’instrument de Molière, les +infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir. +Autour du cercueil creusé dans un tronc d’arbre et recouvert d’un pagne, +deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles ; les assistants +accompagnaient ces lamentations d’un marmottement nasillard rappelant le +ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies. + + + 26 janvier. + + +Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un +message des commissaires anglais nous fait savoir qu’ils arriveront le +29 à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en +territoire anglais, à 15 milles environ d’Assinie. Nous ferons en sorte +de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les +piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les +attend dans la soirée. + +Ils sont là. Le roi avait d’excellents motifs de ne pas manquer à sa +parole. De l’intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses +territoires et le Gold Coast, je ne sais s’il se rend très bien compte. +En revanche, ce que notre protégé n’ignore pas, c’est que la France lui +sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de +supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d’amende, pour peu qu’il +lui prît fantaisie de nous créer des embarras. Chez un protégé, la +crainte du protecteur est le commencement de la sagesse. + +[Illustration : L’ARBRE DES PALABRES A KRINJABO] + +Le départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous +un toit, dans un simulacre d’existence européenne. Jeudi, nous dormirons +notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile. + + + + + IV + + PREMIERS BIVOUACS. + + + + 28 janvier. + + +Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait +route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face +des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à +la remorque de l’_Evelyn_. + +La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi +à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine +avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur +le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque +s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur, +brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous +l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations +pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes +à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler +l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses +difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer +dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre +l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous +parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard. +Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige, +la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de +se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de +sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la +perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au +sortir du port. + +Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était +venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune +n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient +trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes, +des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même, +avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond +du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers +campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau. + +Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en +route. + +Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très +basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il +court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un +indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui +dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un +téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira ! + +La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole +aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont +visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré +des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par +les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre +n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il +persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos +gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise. + +Vers deux heures, l’_Evelyn_ jette l’ancre à une encablure du rivage que +pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des +palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la +grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une +terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les +caïmans pourraient trouver un abri. + +En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant +accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans +la lueur crépusculaire tamisée par les branches. + +C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer, +séparé du lac par une bande de terre large d’environ trois kilomètres. +Les Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac. +Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est +courte ; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots, d’étangs +saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de quarante-huit +heures, transporter deux fois le matériel de campement et les bagages, +manœuvre inutile et d’une exécution laborieuse avec le petit nombre de +bras dont nous disposons. Nous camperons donc ici. Ce parti est le plus +sage : notre voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé, +tandis que nos collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie +de terre d’Afforénou à Nougoua. + +Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la +frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au +jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait de +celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes ; aucune +contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront pas +pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le commissaire +anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe, a demandé dans sa +dernière missive que cette partie du travail ne fût pas différée. La +simple courtoisie commandait d’acquiescer à son désir, dût-il en +résulter un retard de deux ou trois jours. + +Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du détachement de +tirailleurs ; les vivres sont rares, et la plage est juste assez vaste +pour y dresser la tente. On conservera seulement deux des Sénégalais +pour la garde du camp, deux embarcations pour les bagages et le _gig_ de +l’_Evelyn_. + +Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la flottille, sous +le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur Nougoua, à petites +journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de deux ou trois jours. + +Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres immenses +que soutiennent une série de cloisons disposées en étais autour du +tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination spéciale. Là, le +logement des noirs ; à côté, les ustensiles de ménage, les seaux en +toile, les filtres ; plus loin, la cuisine, le brasier au-dessus duquel, +à trois perches réunies en faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille +du coin de l’œil tout en se grattant la tignasse avec une de nos +fourchettes. + +Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur ! Comme elles +vous reposent des agitations du départ, dans une détente absolue des +nerfs, dans le calme d’un sommeil d’enfant ! + +La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau, un léger +clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles tombées. Par +delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers, un angle +d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles. + + + Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier. + + +Deux journées bien remplies : visites, réceptions et délimitation +combinées. + +Le chef de la mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des +Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de +Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet +officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la +révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur +Mallet. + +La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de +haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette +occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé, +au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où, +lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au +pavillon tricolore. + +Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin +d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même +pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées +d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle +la barre déferle. + +Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut +très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de +la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter +grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes +d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne +recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur : +puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à +côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités +de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne +peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les +circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse +africaine. + +La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais +désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une +trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois +kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on +pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes +seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant +l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la +besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette. +Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était +de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On +dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré +par Binger. + +Notre retour au camp fut accidenté. + +On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine +suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la +clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui +coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une +petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait +inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le +trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent +d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et +le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur +l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de +phare. + +Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant +Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi +deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées +s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le +pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de +même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre +se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions +de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que +j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs +ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un +roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines +une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions +plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés +à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une +retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres +engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de +sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance. + +Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant +une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où +flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à +coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous +dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de +transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town. + +Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions +rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme +toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent +guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la +rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés +d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules ! + + + 31 janvier — 3 février. + + Rivière Tanoé. + + +La navigation fluviale ne nous réussit pas. + +Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart +des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De +toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon +français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés +de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux +cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a +duré trois heures. + +Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée +simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des +bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel +sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux, +des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement +en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli +les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un +bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée +après les congratulations, les protestations de dévouement et les +politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et +de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières. + +Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du +soleil, nous entrions dans le Tanoé. + +Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de +la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol +d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut +être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés +par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points, +barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades +dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec +les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile +d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à +la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la +nuit ou dans la brume opaque du matin. + +Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une +tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas +un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée, +apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la +brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à +certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se +trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière : +les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en +réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités +occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et +d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite. + +Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la +suite d’une erreur de nos piroguiers. + +Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ; +un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout +si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur, +est de nature à lui déplaire. + +Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier +que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots, +représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités +distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes +de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient +tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres +ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il +en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux +serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle +nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas +commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans +songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ? + +Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par +parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au +pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les +indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le +corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert +foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas +tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de +mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes. + +Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de +Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la +lagune au lever du jour. + +Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses +disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos +quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et +pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats- +bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la +pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte. +L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent +resserré, encombré de bancs de sable et de palissades. + +Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils +manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous +un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre +une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un +avertissement énergique les réveillait : + +— _Tamga !_... _Tamga !_... (Pagayez !... Pagayez !...) + +Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq +minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se +déliaient de plus belle. + +Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels, +les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait- +il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute +explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara : + +— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon ! + +— Comment cela ? + +Les autres avaient repris en chœur : + +— Pas bon pour Tanoé ! + +— Voulez-vous bien vous taire ! + +Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus. + +— _Tamga !_ + +Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des +gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à +l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage +était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son +pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts. + +Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le +sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les +berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas +payer cher cette offense ? La situation était grave ! + +[Illustration : IÉBIÉNIÉ + +CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO] + +Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se +trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient +pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la +rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît. + +Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme +quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au +débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent. +L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la +rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et +poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs +camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des +pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre +eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se +diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à +plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder ! +Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue, +projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de +lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était +impraticable à pareille heure. + +Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la +brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys +étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et +doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard +les ténèbres. + +Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut- +être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une +voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la +prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume +se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes +falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y +eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions, +emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure. + +Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure +gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux +chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien +qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le +nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable +jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la +submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans +cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était +retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde +d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux. +Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri : + +— Elléna !... Elléna !... + +Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait +de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à +Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être +question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le +bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur +le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine, +une tasse de thé, une pipe, voilà le souper. + +Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères +courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les +émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte. + +Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir +manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas +troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement +que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et +sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par +bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de +découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant, +quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très +acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout +assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets. +Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût +mis dans une situation très précaire. + +En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré +bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait +pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez +pour un paletot noir. + +Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie +du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche +soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour +certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous +passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus +agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de +doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il +que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans +votre couchette. Affaire d’habitude. + + + Nougoua, 3-10 février. + + +Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir. + +Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les +difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera +la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas +douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la +rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais, +lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un +abstracteur de quintessence : + +— De ce qu’un territoire vous appartient _jusqu’à_ tel point, il ne +s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela +que le dispositif fût ainsi libellé : _jusques et y compris_... Alors il +n’y aurait plus doute. + +— Mais cela est sous-entendu. + +— Permettez-moi de n’en rien croire. + +La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir. +Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation +purement grammaticale, ripostons-nous : + +— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la +convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière _à partir +de_ (_starting from_) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose +qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous. + +L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il +aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était +l’impossibilité de se mettre d’accord. + +Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un +nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura +encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette +fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de +sous-entendus et daigneront mettre les points sur les _i_. _Et y +compris_... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent +épargné de retards et de conversations oiseuses ! + +Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la +bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les +relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très +cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir. +J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que +ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout +le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici +avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le _statu quo_. Mais il +est clair que ce _statu quo_ favorise trop les intérêts du protectorat +du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M. +le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout +loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial +toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se +soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès +ne lui serait pas imputé à crime. + +La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu +d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins +vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa +cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous +possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont. +Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la +convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet +abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la +navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est +incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque +d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire +d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de +l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case, +coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua, +par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps +le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut +de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec +le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se +réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle +exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il +avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de +Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes +avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à +Ellubo. + +Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut +promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre +sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans +une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit +son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue +d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs +camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des +messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est +maintenant chose faite. + +Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la +forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil +guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que +l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en +munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il +s’agissait d’une expédition périlleuse. + +Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou +plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us +et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils +vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une +démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le +capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement +excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres +loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses +sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des +individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient- +ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à +la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son +suzerain ?... + +O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir +contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la +stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins +héroïques. + +Les explications transmises par le sergent n’ont point paru suffisamment +rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à +son comble après le repas du soir : autour des feux un concert +s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam- +tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de +variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous, +dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys +l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces +pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le +capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur +l’innocuité de cette musique : + +— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez- +les... Qu’est-ce qu’ils veulent ? + +— Mais... rien. Ils chantent. + +— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous. + +— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement +soupé ; ils sont contents. Voilà tout. + +— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer. + +— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en +joie. + +— Rien de plus, en vérité ? + +— En vérité. + +Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins +fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés. +Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que +trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient +retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à +nourrir les bouches inutiles. + +Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire +naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été +décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces +troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix. +Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de +leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours +une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de +leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois +s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de +Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais, +n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce +personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une +sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie, +mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi, +ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je +crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront +d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le +lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu +enviable garnison. + +A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force +armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas +d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de +faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en +amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi +efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable +encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux +entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous +avons de petits cadeaux ! + +Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre +les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront +pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans +quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de +notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du +Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de +lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs +observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé +définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route +côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a +même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière +partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre +française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son +escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la +démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la +commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire +résolu doublé d’un parfait gentleman. + +L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long, +nous partirons les premiers. + +La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le +lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain +matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons +par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au +pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans +une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance +de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu +peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de +cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz +ou bananes, la quantité de vivres nécessaire. + + + 9 février. + + +Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de +Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à +notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de +chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable +exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au +pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants +travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt +africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné +l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le +ruban si bien gagné. + +Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la +part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la +forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les +morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle. + +Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière, +dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre- +bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières +files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des +cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés, +harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des +semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais, +l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises, +le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des +tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de +l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des +renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour +remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés +de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis, +devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs +ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que +le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel +ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une +retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une +nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il +opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était +sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants +hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut +tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent +demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le +champ de bataille. + +Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons +bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou. + +Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous +porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier +encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de +l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent +lieues de forêt ! + + + + + V + + VILLAGES DE LA FORÊT. + + + + N’Gakin, 10-12 février. + + +La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés. +Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf +porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis +pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps +était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de +ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les +postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait +improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser +compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable +tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve +d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie +d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se +trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave +n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les +difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite. +Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule +journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux +cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ; +car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse +lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide +dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant +la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois +la victime... et le bénéficiaire. + +Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ; +celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il +n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles, +auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès +le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une +nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs ! + +Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin +faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles +espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses +compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif +désir de nous voir traverser ses domaines. + +L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la +route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin, +les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant +le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à +six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe, +que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux, +coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres, +des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre. +La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce +dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très +glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous +des cataractes. + +A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer +le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos +boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec +l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de +viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible. +Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la +végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de +nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré +est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous +précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix +semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes +draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse +aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est, +en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans +les ténèbres éternelles. + +Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à +gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant +est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est +pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que +celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur +nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un +marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage +labouré par les épines. + +Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous +aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu +l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de +machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les +arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions +le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de +pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer +par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un +mélodrame. + +Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu +perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi +les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son +village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par +bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par +la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont +les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors +de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne : +pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en +grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur +l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à +chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de +battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue +assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au- +dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les +premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans, +lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant- +projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions +britanniques de la Côte d’Or. + +[Illustration : FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU] + +Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe +jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à +nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé +une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre +arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur +de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de +maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront +plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le +noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes +haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague +de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement +sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que +plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur +charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la +trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins. + +Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé +par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque +jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du +soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les +engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues +ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des +chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de +l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux. +Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les +pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs +nasses. + +Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des +vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un +ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le +porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus. +Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier +présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce +jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des +feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre. +Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en +bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de +courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont +un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros +garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de +tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses +futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire. + + + Assuakourou (Dissou de la carte Binger), + + 14-18 février. + + +Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop +grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes +de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il +retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que +ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et +par quelle route ! + +Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou +est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation +en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que +ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque +verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes +s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines +environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de +système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du +moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les +contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue +d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds, +les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace +un impénétrable rideau. + +Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se +métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne +rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur +l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux +qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels, +des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi- +heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne +piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de +N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans +les bois. + +Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres +écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un +marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des +haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux +de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez +les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur +de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle +africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ? + +Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés +aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se +livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de +Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi +enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux +alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le +port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef, +ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes +portent sur l’épaule. J’en suis à me demander comment cette chaise à +porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom. + +[Illustration : N’GAKIN (SANWI)] + +Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous +gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L’ancien village de +Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à +l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué _cinquante-sept_ +cours d’eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des +rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins +longue. + +Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent +cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune +culture d’ignames ou de patates ; pas une tige de maïs. Le sol peut tout +produire ; on ne lui demande rien. C’est la misère inconsciente : nul ne +semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à +dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam. +Quelques poulets étiques errent autour des cases ; mais l’achat d’un de +ces volatiles suppose de longues négociations. L’unité monétaire ayant +le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles +équivalant à un sou. + +Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à trois +hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de +prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale est d’une +infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées +pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les pièces d’un jeu de +dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point de place centrale ou +rien qui y ressemble. D’étroits couloirs livrent passage d’une case à +l’autre suivant les aspérités du sol qu’on ne s’est pas donné la peine +de niveler. + +Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les villages +de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce +que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux +commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater +que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement +occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine +n’a emmené avec lui qu’un interprète et quatre hommes, laissant le +surplus à ma garde. + +Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme +toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure inoccupée. Les +palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J’avais à lui +rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait, +disait-il, mais devait les faire venir de tel ou tel village : il +enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau +palabre. Les messagers étaient-ils partis ? — Ils allaient partir. +J’insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs +arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis. +C’est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de +ramener les promesses ou les renseignements des noirs. + +Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes +multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on veut obtenir +du nègre qu’il les achève tant bien que mal ; la discussion soulevée +pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la satisfaction des deux parties +intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre +ou colique. Il va sans dire que le noir n’a qu’une confiance très +relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite +par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la +guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons +parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un d’eux surtout, qui +répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d’une réputation +indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre : +cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques +sur toutes les parties du corps ; incantations baroques dans lesquelles +le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les +gémissements d’un patient et les cris des animaux les plus divers. La +mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du +tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire +nombreux, et durent parfois plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17, +il m’a été impossible de fermer l’œil avant deux heures du matin, à +cause de l’odieux tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la +mienne. C’était la consultation du docteur Mouraré. + +Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use +et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, — +la douche ascendante. + +L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts de +Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire. +C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses +deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le +clystère est élevé ici à la hauteur d’un principe. Seulement il +s’administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le +passé, le concours de deux personnages, l’opérateur et le patient. +Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d’une infusion +pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses +poumons, avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile. +Le lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait +une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de +jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation ; c’est +l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte en sautoir +sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau, ses armes, ses +munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le panier de cuisine, quel +est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond de la +marmite ? La seringue d’Anoman. + +[Illustration : L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR] + +Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette médication +à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages que ce bouillon +corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux +nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de +quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les +fétiches tomber dans l’oubli des mythologies défuntes ; dans le +renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres +de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable : +le clystère au piment. + +La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une +curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas +épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs +empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être indiscret : ils sont +capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou +dessiner ; levez-vous la séance, l’assemblée fait de même et vous +escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable. +Avant nous, le village n’a compté qu’une visite d’Européens, la mission +Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première +fois ; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon +approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois +encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de +ses aînés, plus agiles, jetait des appels désespérés, agitant les bras, +écartant de lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste. +J’ai cru m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion, +exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de +Croquemitaine. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler +l’ogre sans en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les +palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je un +pas ? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises par le matou. + +Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la matinée. Nous +devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos +compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons +d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême frontière auraient +pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près +régulier, par de menues concessions réciproques de territoire évitant +autant que possible les enclaves, pour peu que le commissaire anglais y +eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il +émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et +d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n’entend +en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est, et c’est là +le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique ; son inexpérience +des hommes et des choses du pays est complète. J’ignore ce que pensent +là-dessus mes compagnons de voyage ; mais, pour moi, je suis surpris que +l’Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant +d’officiers distingués et au courant de ces questions, ait délégué en +cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais +dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n’est guère dans +les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent _the +right man in the right place_. Ceci, bien entendu, tout en rendant +pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous +retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti. + + + Dadiéso, 19 février, six heures matin. + + +Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de +nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape, un second +porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous +apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant d’Assuakourou, qui +prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende, +sous prétexte qu’il le soupçonnait d’avoir passé la nuit avec sa femme. + +Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant. +Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre du capitaine, +qui lui déclare que nul n’a le droit de molester ainsi nos gens. A +supposer qu’il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter +avant le départ. L’accusation, au surplus, ne repose sur rien de +précis ; ce n’est peut-être qu’une tentative d’intimidation pour +extorquer une rançon d’un de nos porteurs. L’inculpé, de son côté, nie +comme un beau diable. Pour conclure, l’individu est avisé qu’on ne lui +rendra la liberté que lorsque le chef d’Assuakourou nous aura renvoyé +celui des porteurs disparu pendant la nuit ; en attendant, il prendra sa +place. L’autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur. +C’est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant +pas chez lui ce matin. + + + Même jour, midi. + + +Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son +apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il vient +nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur notre +itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais l’orateur est +pressant : il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village +est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas +nous y rendre le jour même ? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous +détournera guère. + +Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche +d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné ; nous sommes +surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En +moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les +têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en route. Le départ, +d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N’Kossa est +ce qu’on appelle un « bon village », un lieu de ressources, où l’on est +assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de palme à bouche-que- +veux-tu ; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix +hâtent le pas, comme chevaux flairant l’écurie. + +L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un « bon +village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez +bien alignées, entouré de cultures de patates et d’ignames. Tout y +respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce +pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à +volets pleins, l’une même plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin +que d’une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus +étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les +sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou +des passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu +de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents +résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché +d’échange important entre la côte et l’intérieur. + + + 20 février. + + +Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les ressources de +leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez eux un jour +entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec une satisfaction +évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de +leur accorder à l’occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux +jours difficiles. + +Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compagnons campés à Édoubi. +Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé dans ce +village un contingent de cinquante hommes mis à notre disposition par le +roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à Nougoua prendre le reste de +nos bagages. + +Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence d’un +praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que personne le +secret des simples et des venins. Cette réputation vaut aux redoutables +personnages la sympathie et la vénération générales. Qui ne voudrait +être au mieux avec le féticheur ? Un mot de lui peut perdre ou ruiner un +homme. On sait qu’aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins +des événements naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi. +Survienne un décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane +le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du +voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces du +sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en faut +que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume des victimes +expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de la forêt, le +sacrifice est esquivé neuf fois sur dix ; l’inculpé s’en tire en versant +la forte somme. L’affaire s’arrange moyennant une ou plusieurs onces +d’or comptées à la famille et quelques épices discrètement glissées au +« médecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas +exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent parfois à +s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable ; car s’il est +intéressant de savoir de quoi l’on va mourir, il est préférable encore +d’être remis sur pied. + +[Illustration : LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME] + +Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue, +coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant +d’une main sa baguette magique, et de l’autre une bouteille de gin, +exécuter au chevet d’un client une pyrrhique désordonnée. Une dizaine de +femmes, — d’horribles vieilles, — assises sur les talons, +l’accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en +frappant l’un contre l’autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé +à l’entrée de la case pour qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le +seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam- +tam, sans doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour +ne pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée au +corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre monde. + +La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont cessé +que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une reconnaissance +du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec +l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque mon boy Kassikan qui +avait filé devant, aux informations, est venu m’annoncer d’un air de +triomphe que le malade n’était pas mort : il allait mieux, il « mangeait +fouto ». + + + 21-29 février. + + +La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne des forces. En quatre +jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était +avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment +que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il +est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois +aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit dans nos +habitudes de nous faire héberger gratis ; les largesses de l’hôte sont +toujours payées, bien au delà de leur valeur. L’offre d’un poulet, d’une +jarre de vin de palme, d’un régime de bananes, vaut au donateur un +foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je +encore ? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort +honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d’or. + +On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais, une +rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que +partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de toucher aux œufs. +L’aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t- +il bon pour les fétiches. Il perce les coquilles aux deux bouts, les +vide, et en fabrique de longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de +sa case ou devant l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares. +Mais il n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses +répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts ! + +Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des +colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce +fut une extase. Par malheur, les noirs comme les flots sont changeants. +Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l’étoffe exhibée à +l’admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin +ne plaisait plus. Il rapportait le cadeau, déclarant, par l’organe de +l’interprète, qu’il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris séance +tenante, et l’on répondit simplement au bonhomme qu’il pouvait se +retirer. + +Comment !... S’en aller ainsi, les mains vides ?... Il insista, croyant +avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute +réflexion faite, le pagne lui convenait ; on n’avait qu’à le lui rendre. +— Jamais de la vie ! L’objet imprudemment dédaigné avait réintégré son +ballot : il n’en sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous +dégageâmes la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à +l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de chef à +chef ? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une douzaine d’œufs +fussent un si riche cadeau pour des gens de notre sorte ?... Nous avions +cependant accueilli l’hommage avec des paroles de reconnaissance. Et lui +nous faisait l’injure de mépriser nos présents !... Fi !... Quelle +honte !... Nous aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme +magnanime ; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se passer de +pagne ; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des avantages qu’il s’assurera +dans l’avenir en méditant cette sage maxime : La façon de donner vaut +plus que ce qu’on donne ? + +Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour, il est resté assis +devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer +muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon +portera ses fruits. + +Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d’un +ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossué de +soulèvements volcaniques ; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia +nous avons, en une matinée, passé onze cours d’eau. Quelle rude étape ! +Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous +avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures. +Mais serment de guide nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là +n’ont qu’une notion très relative du temps et des distances, et seront +d’autant plus affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première +fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais +qu’une chose, l’heure du départ : quant à celle de l’arrivée, c’est le +secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit +bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de +longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs +harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue, +grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux noix fraîches qu’ils abattent +par centaines. Jamais breuvage ne m’a paru plus exquis. Il faut avoir +connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des +pestilences, ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux +imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et +limpide qu’un coup de hache fait jaillir sous les palmes. + +Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une fusillade +retentit : c’est le docteur et M. Braulot qui chassent les pigeons +verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies, des +voix familières nous souhaitent la bienvenue. + +Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du village, +au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils sont là. Le +docteur en a profité pour faire un peu de jardinage ; dans un carré +sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il +rêvait de nous servir des salades ; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai +visité le potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux +écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d’herbe +décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans cette ombre +humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences +ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le résultat +est inattendu. C’est quelque chose de particulier, une végétation +rampante et filiforme qui dessine sur l’humus noir de blanches +arabesques. Inutilisable pour la cuisine, mais très décoratif. + +Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée : nous pouvons +repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer la population +qui déjà murmure. Bien que le village soit abondamment pourvu de vivres, +on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce matin, l’achat d’un mouton a donné +lieu à une scène épique. Le propriétaire refusait de vendre. La bête a +été saisie, dépecée, et le prix consigné entre les mains du chef. Le +vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des effets de torse +et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié, +tragique : « Tuez-moi donc avec mon mouton ! » + + + Iaou, 3-6 mars. + + +Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant les +difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de quoi +nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement +déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer +vers l’ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière +Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant +directement de Krinjabo. C’est la route de Bondoukou, que nous suivrons +désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très +accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la +capitale d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie. +Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la côte que +nous avons quittée il y a plus d’un mois. + +Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients. Elle +va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant +le reste du voyage, de relever notre position d’une façon précise. +Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos +chronomètres de graves irrégularités. Il est certain que, dans la région +tourmentée d’où nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le +reste des bagages ; malgré toutes les précautions et les recommandations +réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter contre +un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà +hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la +côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand +Bassam pour le passage du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il +se procurera à bord d’autres instruments. + +Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la +rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes, +il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de Iaou, notre +marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en +effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans +une brousse très touffue où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin +compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles. +Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent +d’envie de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la +négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabouroufi, +magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un +pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de Iaou ont été lancés à +leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin vers +nous. + +Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ, avec le vif désir +de mettre entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que +nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en +obtenir un effort soutenu ; les traînards seront nombreux, et l’on aura +fort à faire pour maintenir l’ordre. + +Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie. Rien de +plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la forêt. Du +petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le +même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive dont les mœurs ne +varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la limite de la +végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous +rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un +sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait d’une civilisation +rudimentaire : le contraste entre le fétichisme et l’islam. L’intérêt +renaîtra avec le plein air et la lumière. + +[Illustration : ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)] + + + + + VI + + TROIS MOIS DANS LA BROUSSE. + + + + Adouakourou, 10 mars. + + +Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares putrides, +ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades des futaies +géantes, sous l’écroulement des arbres morts. + +Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être. Le +dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché le 6. Au +delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays noir, la ligne de +démarcation entre deux contrées est rarement déterminée de façon +précise. La frontière est représentée par une bande de territoire dont +la largeur varie de quarante à cinquante kilomètres, sorte de zone +neutre où l’on ne rencontre pas un village. Il faut camper soit en plein +bois, soit dans de misérables abris élevés par les chasseurs et les +caravanes, cases en branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes +à tous les vents. + +Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et +Diambarakrou. Dans ces campements, nous avons été étonnés de trouver +accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de +l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de +poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance de l’indigène, +son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener +partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces +charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et +venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours, +sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l’appel. +L’usage est général : il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant +plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à +l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas de +même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est +sacré, fétiche : nul n’y touchera. + +Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles +marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l’ombre +continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette +atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la +végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration s’accélère, +haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes. + +A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent de plus +en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d’une +fraîcheur surprenante. Nous y avons pris un de nos meilleurs bains, +quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles +ont longtemps infusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un +ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles +tombées, un sol pâteux. A Adouakourou, ce tout petit village d’une +dizaine de cases, toutes à claire-voie, — presque un camp de chasseurs, +— l’eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres +seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent. + +Population chétive : beaucoup de maladies cutanées, d’ulcères de +mauvaise apparence. J’entends encore la plainte navrante d’un jeune +garçon de douze à quatorze ans dont le corps n’était qu’une plaie. Ce +malheureux, objet d’horreur pour tous, couvert de crasse et de +poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif, +cherchant à s’approcher d’une jarre. Dès que sa présence était signalée, +on lui donnait la chasse à grands cris. L’accès du sentier conduisant à +l’eau lui était rigoureusement interdit. Songez donc ! il n’aurait eu +qu’à se plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies. +Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa purulence, +le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui sait ? se disait-il +sans doute, ces nouveaux venus à la peau blanche doivent avoir l’âme +compatissante. Et il s’était blotti sous l’auvent de ma case, à la vive +indignation d’Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne +fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de +bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une boîte de fer-blanc qui +avait contenu des cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la +placer auprès de l’enfant. Par exemple ! se donner cette peine pour ce +galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait !... Il fallut bien obéir. Je +n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant +ses lèvres dans l’eau bourbeuse ; l’éclair de ces yeux en disait plus +que de longues actions de grâces. + +Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux +éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles +encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d’attendre +les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire +aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps +possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré. +Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à +l’infini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou +suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de +toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de +coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie sur une +longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne +du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a jamais vu d’Européens, nous +observe avec curiosité, mais à la dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte +pourtant ne l’empêche nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre +case et de rester là en contemplation pendant des heures. + +[Illustration : UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)] + + + Zaranou, 12-22 mars. + + +Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le Sanwi. La +population, très défiante, commence presque toujours par battre en +retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles +femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de +loin ; puis, quand elle s’est assurée que nos intentions sont +pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de +longs pourparlers pour l’achat de quelques régimes de bananes ou d’une +chèvre, parfois le refus de vendre ; des faux-fuyants, des hésitations +de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le +malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. Il a +peut-être bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés, +au nom de la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces +traités remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a +reparu pour en raviver le souvenir. + +Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés n’aient +qu’une valeur relative ? D’autant que la contrée renferme bon nombre +d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du protectorat britannique de la +Côte d’Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d’origine. +Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs +parcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole +autorisés des Anglais. Aucun n’est d’ailleurs investi d’un titre +officiel, d’une mission déterminée. Simples trafiquants, c’est tout au +plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on leur aura insinué +qu’il serait bon, au cours de leur voyage à l’intérieur, de relever les +points occupés sur les territoires limitrophes par leurs compatriotes, +et de s’efforcer de les maintenir en relations constantes avec le +protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un +parent ou un ami n’ayant avec le gouvernement aucune attache apparente, +suffisent pour persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La +vanité du noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit +favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera +toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de +créer des embarras. + +Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs +dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas grande importance, +puisque les traités sont là. Mais elles sont un prétexte à exactions +constantes, impôts extraordinaires, amendes infligées pour le motif le +plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est- +il besoin de le dire ? constitue le plus clair bénéfice des susdits +traitants, lesquels s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges +et agents du fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble +chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève, +tremblant, s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre : « Ne +m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est pas moi qui +commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils décideront sera +bien. » Les grands chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs, +leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore +bien des arrêts. + +Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents, à +Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable d’avoir une +entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux feudataires. Nous +n’avons que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la +mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe +et que, derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre +malechance veut que l’aristocratie des villages soit en ce moment réunie +en un palabre, à l’effet de régler je ne sais quel conflit, dans la +capitale, Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au +nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de +porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre +part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse +obtiendrons-nous ? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y a de sûr, +c’est que nous devrons attendre une semaine, et même plus. + +Quel séjour ! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine +constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par +la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté +des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un +aspect minable. L’exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne +répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui +recouvre le frêle édifice de perches s’échauffe sous l’action des rayons +solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve +de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches +heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour. + +Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l’emplacement du +village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand +ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont +terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée, c’est à peine si le +thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l’atmosphère, +saturée d’humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois ? +Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village, +sert de dépotoir : il s’en dégage des effluves à faire tressaillir un +trépassé. + +Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La sylve vous +enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par lequel vous êtes +venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine +question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse. + +Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de +décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie distinctive. +Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère, pas +l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de recherche ingénieuse +dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni grâce, ni +couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j’ai sous +les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu’à +l’indigène de Guinée. Je n’ignore pas que nous trouverons plus au nord, +à Bondoukou et à Kong, des populations dont le niveau intellectuel est +autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d’intelligence. + +Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans +tel village indien où j’espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais +nulle part, ni sur les plateaux du Mexique, ni dans les villages perdus +de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières amazoniennes, la +sensation d’énervement n’a été aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge +des deux Amériques, mille détails réveillent l’attention somnolente. Un +rien : la coupe gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe +curieusement contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la +ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée +autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes +d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un +bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce +pays où le sol fournit en abondance l’argile la plus fine, pas d’autres +ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques +creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation +nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît +aujourd’hui pour la première fois, l’industrie européenne a pénétré +depuis des siècles sous la forme de cotonnades criardes et de +verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond +des bois ; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les +fuyards dans la hâte de leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la +bouteille de gin. + +Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d’enfants +le trait caractéristique qui manque partout ailleurs ? De ce côté encore +la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d’un +fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont +il change, d’ailleurs, suivant l’inspiration du moment, sans qu’on +puisse démêler de ses explications confuses le sens qu’il attache à ces +brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas +d’ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la +forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui +s’adressent les offrandes ? A tout et à rien. Les dieux du Panthéon +barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est vrai, portera +sur lui des emblèmes d’une signification plus précise : pour se faire +aimer, pour n’être jamais malade, pour être heureux à la chasse. +L’amulette varie selon les individus. + +A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende. Quelques +voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les continents et les âges +la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces +pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l’Orient. Illusion +respectable, mais un peu hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de +découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les +mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les +fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de la mer et le bruit du +vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les +lumineuses créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces +ténèbres. + + + Boca-o-Koré, 22 mars. + + +Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait +être meilleure. Nous leur demandions de venir à nous : ils ont répondu +d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous +retarderait que d’une journée, le sentier n’était pas mauvais ; +arguments d’individus qui n’ont point envie de se déranger. Qu’il soit +donc fait selon leur bon plaisir. + +Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu, j’espère ! +Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré +(la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse : +des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en +pyrites de fer. + +Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce : chèvres, +moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les +bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi nourrir un corps +d’armée. La superficie du défrichement n’atteint pourtant pas deux +hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu’un seul hectare planté +de bananiers donne, bon an, mal an, _deux cent mille kilogrammes_ de +fruits. C’est le fond de l’alimentation indigène : la disette n’est +jamais à craindre en dépit d’un gaspillage effréné. Une moitié de la +récolte pourrit sur place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous +sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu +l’audace de déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce +mauvais vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est +offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce +que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette +et menaçant de trancher la main au premier qui s’aviserait d’entrer dans +son champ. L’énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les +plus plates excuses. L’incident n’eut pas de suite. En présence de cette +attitude décidée, l’émotion se calmait comme par enchantement. La +population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes +sont apportées par monceaux. + +Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent du +Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s’écoule avec +lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives +les arbres s’inclinent, confondent leurs feuillages en une ogive d’une +hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des +ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge, +entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque, +une noix de singe tombant dans l’eau, rendent plus solennels encore les +intervalles de silence. + +L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce +renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et +Abengourou, le pays n’est qu’une solitude. Il est vraiment regrettable +de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici ? Il est +à peine dix heures. Poussons plus loin et campons en forêt. Mais il +paraît que c’est impossible. Jamais les noirs n’y consentiraient. Ils +sont persuadés que cette région est hantée par un animal redoutable, la +Bête : ils ne le désignent pas autrement. Quiconque passerait la nuit +dans les bois serait certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces +frayeurs auront ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser +en route. Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs, +du reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris +qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui leur +promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche. + +L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une laideur +repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête énorme et +d’une bosse ; difformités qui n’empêchent pas la sûreté du coup d’œil et +l’endurance des interminables affûts dans les cavités d’un tronc +séculaire ou dans un trou masqué par des herbes. Du reste, il possède +des fétiches qui lui confèrent des prérogatives inouïes, telles que la +faculté de se rendre invisible, de se transformer à volonté. Pour +échapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient tour à tour +buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous sont rapportées le plus +sérieusement du monde par nos boys, intelligents pourtant, qui ont +fréquenté l’école d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage +avait le don des promptes métamorphoses, il devrait bien commencer par +changer de figure. Mais j’ai vu que l’argument ne portait pas. + + + Abengourou, 23-24 mars. + + +Terrible journée ! Neuf heures de marche effective avec une seule halte +de quarante minutes, à mi-chemin. + +En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On s’est mis +en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à +quatre heures, attendu qu’il n’y avait à Boca-o-Koré qu’une seule +pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le +convoi massé au bord de la rivière, l’opération a commencé à la clarté +des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vient +de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des +hautes ramures reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un +caractère saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal. + +La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est +unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier +serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres +écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol +d’oiseau, 30 kilomètres 400 mètres ; soit un développement réel de +quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays, +extraordinaire sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite +était tel qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont +demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous avons grand besoin +de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre. + +[Illustration : LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU] + +Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis +notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons +un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de +la population environnante. C’est le musulman, le Mandé Dioula de +Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de +propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des +cotonnades indigènes. Cependant il prêche d’exemple, fait salâm le front +incliné vers l’Orient, à l’ébahissement des naturels, et, parfois, +laissera derrière lui des prosélytes. C’est par lui que l’islamisme +gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de +Guinée. + +Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle +de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple +bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines ; +mais deux colonnes torses qui supportent l’avant-toit, la porte à plein +cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n’en pas douter, de +l’architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de +feuilles de cuivre entaillées d’arabesques. + +Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs +arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une +nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent +leur salut qu’aux bons fétiches dont plusieurs d’entre eux s’étaient +munis. Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence. + + + Ammoakonkrou, 25-28 mars. + + +A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits du monde, +réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie +consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un +chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment +l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au +village. Lors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de +ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d’oripeaux +et d’amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la +multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs, +rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient, +gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le +roi lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un +pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle, +accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale — des gaillards +brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d’or grossièrement +travaillée ou de longs _flingots_ à pierre parfaitement inoffensifs — +encadrait le monarque, s’abandonnant à des improvisations +chorégraphiques telles qu’on n’en vit jamais de pareilles, même en rêve. +Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête. + +Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a donné du +fil à retordre et mis notre patience à une rude épreuve. Lui et les +autres chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert +leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel entre le +Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins, les menaces +incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de l’Angleterre, les ont +rendus timides. Il n’a pas fallu moins de quatre palabres, pour que le +roi consentît à nous adjoindre un de ses chefs. Celui-ci nous +accompagnerait jusqu’à notre rencontre avec la commission anglaise et +fournirait au besoin des éclaircissements sur les villages de la +frontière dont la possession serait débattue. + + + Yacassé, 29 mars. + + +Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de +Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à +esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de +choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris +par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la +nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant +le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre +nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie. +Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous +rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais +nous n’en entendrons parler. + +Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés +pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs — +vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de +marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin, +lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un +brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les +bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est +plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre +deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards +rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans +doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la +côte, une simple fracture peut avoir des suites graves. + +De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant +sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A +défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies. +Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de +travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de +grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très +imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux +équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une +exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à +pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la +région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de +latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les +transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes +graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un +poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine. + +[Illustration : SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ + +INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE] + +Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se +remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine +suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif +qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au +départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des +suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus +expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge. +En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon. +C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit +un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse : +son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous +rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en +l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était +destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en +aller. + +On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est +venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant +qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre. + +L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il +ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une +balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le +libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un +garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du +pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs +sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois +en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race, +et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait. +Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre, +alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd ! + +Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la +base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent +cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison +atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en +sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste +que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme +une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette +chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage +qu’une demi-journée de marche dans les Alpes. + +Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la +présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au +plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur +Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission, +nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur _Thibet_ et, ce qui +n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février : +des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous +recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir +Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à +Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les +charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe- +choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à +l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les +dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à +notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet +égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien +des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser +pendant des semaines... et des mois. + +M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des +renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils +devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici +revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette +volte-face imprévue ? + +Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement +changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même +remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du +climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans +l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les +met en valeur. + +Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui +est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que +jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à +l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est +insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner +l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons +notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de +forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et +Bondoukou aux approches de Pâques. + + + 30 mars. + + +Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi +de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais +il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi. + +Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi, +chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé. +_Indè iræ_. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait +devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari +lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à +Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci +explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce +territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la +guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir. + +Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de +fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de +l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se +dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de +fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la +gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de +marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées, +de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou, +le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des +ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison, +renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur +parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette +nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez +elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies. + +Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en +longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant +une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de +l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle +de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour +de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au +plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et +disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre. + +Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au +lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient +être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la +veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose. +Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires +ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la +défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des +pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour +régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon. + + + Attiébentékrou, 1-15 avril. + + +Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait +dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la +nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le +pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte +d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un +traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter +leur pavillon. + +C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait +été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la +zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des +prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une +journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province +entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans +l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et +Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le +protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est +cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que +possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de +délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le +capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points +entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se +faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de +démarcation devra de toute nécessité passer. + +« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et +Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route +de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). » + +[Illustration : PESEURS D’OR] + +M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se +refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par +les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son +gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à +six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la +reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était +à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des +opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au +sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage. + +La prolongation du _statu quo_ fera merveilleusement l’affaire des +traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir +d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On +considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si, +— ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le +partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions +consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement +comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au +sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements +du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne +faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas +se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les +plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole, +devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement : +« Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être +insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis +par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal +servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle +supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors +même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté. + +Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard +à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le +capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout +travail. + +Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a +occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du +village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en +pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le +fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on +voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de +l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres. + +Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les +opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut : + +« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de +nouvelles instructions ? + +— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre +au moins, peut-être six. + +— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien +ici ? » + +La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul +parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera +l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de +Paris. + +Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun +de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont +partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où, +selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte +par Salaga et la Volta. + +Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il +importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de +nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs +ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste +titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire +visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas +diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de +mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils +s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé +reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le +courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et +d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or. + + + Annibilékrou, 15-16 avril. + + +Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans +l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable +suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire +partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est +placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent +régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre +d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous +passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant +marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre +aux hommages dus au souverain. + +Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui, +chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé +par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a +judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre +chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc +s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui +se passait et nous priait de venir à son aide. + +Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant +le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de +M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme +de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera +toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh +bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus. + +M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante +tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer +que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux, +rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine +Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre +de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme +ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra +bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser +avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait +le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus +de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet +d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les +parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé +pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des +indigènes. + +M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces +observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas +d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé +n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte. + +Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre +bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons +acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef +nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens +la nuit dernière. + +La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les +hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit +les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de +viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin +reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois, +réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites +où mijotaient les _foutos_. Autant dire que nous n’avons pas fermé +l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes +analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes +désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée, +la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce. + + + 17 avril-Pâques. + + +La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est +admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas +rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force +armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans +l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son +campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur +pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le +factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre +plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous +suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. _They will not break the Sabbath !_ + + + Assuokrou, 18. + + +Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs +cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en +chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit. + +Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable +sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation +rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous +n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les +circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet +d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la +brousse devant les cabanes d’Assuokrou. + +La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous +apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage +de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de +petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai +bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et +la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys +nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare +dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères. + +Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je +me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher +sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi +bon s’insurger contre l’inévitable ? + +Un Dioula de Bondoukou, fabricant d’amulettes, semble avoir été mis là +tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme résigné ! Nous +occupons la même case. Du coin d’ombre où je me suis étendu sur la terre +battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir. +Son mobilier n’est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en +terre. Et ce néo-musulman semble heureux ; il vient d’interrompre son +travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de lavage, il +tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un +mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers +l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui +repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant. +Il n’y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le +pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir +doit à ces pratiques, au peu qu’il a retenu des discours des marabouts, +à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de +manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes. +C’est un homme parmi des enfants. + +[Illustration : CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE (INDÉNIÉ)] + + + 19-22 avril. + + +Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les expéditions +Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement à l’ouest, par +Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi des Abrons. Ce +vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n’est pas +considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à +Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur la capitale, +d’aller saluer le prince dans sa villégiature. + +Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie +fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes +et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau +soudanien. C’est la patrie du _Raphia Vinifera_, l’arbre à vin, d’où +l’on extrait le _Doka_, le grand cru de la brousse. La sève qui s’écoule +d’une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans +une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais +la fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de +vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces +régions où les eaux sont généralement mauvaises. + +La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango, Kouboutou, Kouamaro, +tous villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les +masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan dresse son +toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières. + +L’apparition des blancs est un événement ; de tous les points de +l’horizon les curieux accourent. L’accueil est sympathique. L’entrevue +est, d’ailleurs, fort brève. Voici, d’ordinaire, comment les choses se +passent. La population se range en hémicycle, les chefs au centre, les +femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une +vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole +n’est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A +leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même +cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles, +ce dont il s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous +sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de +nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en désigne un sans +trop de difficulté, et nous reprenons notre route. + +Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au +village de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation +dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au +pays découvert, les bois s’étendent bien au delà vers le nord ; mais ce +ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes +d’une superficie considérable d’ailleurs. L’espace intermédiaire +comprend d’immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur +les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au +feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche +ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir. +Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes. +Le terrain se relève sensiblement ; une chaîne de collines se développe +vers le nord. + +Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village +kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste +horizon. Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce +long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des +ondulations sans fin, d’un vert désespérant. Mais l’air libre, la clarté +épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette +halte un des meilleurs moments du voyage. + + * + * * + +Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé ; tandis que le capitaine Binger se +rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l’Ouest, pour voir à +Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un repos dont elle a grand +besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été +impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche, +offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des +centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par +douzaines, c’est presque du luxe. Par contre, les fruits sont toujours +fort rares : quelques papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé, +l’air, plutôt vif, tempère la chaleur des journées. C’est le premier +répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral. + +Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus +énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne +sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la côte, la vie +moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le tisserand équipe +son métier au pied d’un arbre ; le forgeron, sous un hangar, façonne les +outils de paix et de bataille, la houe et la lance ; les ménagères +filent au fuseau. + +Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu que des +êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux, +voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore à l’état d’ébauche +dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s’épanouir, d’air et +d’espace, des larges horizons baignés de lumière. + +[Illustration : POUPÉES-FÉTICHES] + + + + + VII + + NAMAROU. + + +Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le soir, à +l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se +rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées, +pour y dormir à l’abri des panthères et des hyènes. + +Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les +mères donnent le sein à des nourrissons depuis longtemps ingambes, à des +polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant +de boire du lait que du _doka_[4] ou du _dolo_[5] ? Le proverbe ne le +dit pas. C’est là un de ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne +les justifie. Il me suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise +manifestée par les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé +qu’on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés, +des vaches superbes, le pelage blanc et noir, modelées comme des bêtes +de Schwitz. J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une +pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger +installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le +cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu. + +Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires +étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche +aux lèvres, replacer à terre la calebasse. + +Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre +requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot +dire, se coiffant d’une écuelle renversée qui lui donnait l’aspect d’un +tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une +heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu’aux bords et le +déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui +ménagea pas les quolibets. Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour +si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les +plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses +épaules nues, sans laisser de brûlure. + +Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle +était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l’avaient +récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l’espoir d’autres +menus présents contribuait à entretenir son beau zèle. + +Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme +tous les êtres pour qui la vie a été dure, la femme, aux pays noirs, est +volontiers compatissante : son intelligence a des éclairs, son cœur des +délicatesses inconnues du sexe fort. L’observation d’ailleurs serait +également vraie sous d’autres latitudes. + +Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle +nature ? A quel moment ? On l’ignorait. Les tatouages tracés sur ses +joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives +adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que +les incisions visibles beaucoup plus à l’ouest, dans le Diammala et le +Djimini. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle était arrivée, il y avait +de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et +portant sur la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en +terre et des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait ? Captive en +fuite, épouse répudiée ? Sur tous ces points on en était réduit aux +conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans peine dans la +communauté. Elle avait pris possession d’une case abandonnée, sans que +personne songeât à lui en contester l’usage. Brin à brin, elle réparait +le chaume, bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles, +battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible. + +Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux enfants, un +garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d’où, le père +ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l’anonyme. + +Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient, +mêlés aux autres bambins du village, partageant leurs jeux ; le mystère +de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner, non plus qu’à +leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au +surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà, comme une +ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute +que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures, +n’interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en +fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le +hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d’un soufflet en peau +de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction +évidente, des battements de tam-tam. + +Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt durs, la +poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé +la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes ; des +épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case, +ramassée, tassée sur elle-même, on n’eût jamais deviné sa taille +majestueuse, sa robuste carrure. C’était, quand elle se levait, une +détente de ressort ; on cherchait dans le sol, involontairement, la +trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n’avait de +véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes +prunelles de Junon « aux yeux de génisse ». + +Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong ; mais, le plus +souvent, une bande de _fou_, tissu naturel, écorce de teinte rougeâtre, +qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir +auquel était suspendue une pépite d’or de la grosseur d’un pois ; aux +jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de verre et des cauris +enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des +femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en +cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes. + +Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis +abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en forme de ruche, +mais d’un diamètre inusité ; elle eût pu abriter vingt personnes. +Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées, une dizaine de +calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c’était tout. + +En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une multitude +de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets d’herbes séchées, +des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu’une poupée-fétiche, +odieuse figurine taillée dans une bûche. + +Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau de +coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle +avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et +l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle déposée, elle +s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa ceinture et se mettait +à l’ouvrage. + +Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle demeurait là +jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours s’allumaient les +feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le +ciel pâli les fumées montaient, bleues. + + * + * * + +Un matin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys, +partis aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case : il y +avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne +viendrait pas ; Namarou avait « gagné mort » ! + +Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les +cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres +raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des notabilités, +parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte. +Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené +jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts. + +Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue, mystérieuse. +Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des +subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou d’un débiteur. Pour +clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus +expéditif qu’une décoction de strophantées. Mais Namarou n’avait pas +d’ennemis ; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de +cauris, la pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune. +Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela, +naturellement. Les noirs le savent. + +D’où venait le coup ? D’un maléfice ou du démon ? Sakarabrou a de ces +colères. Et malheur à ses victimes ! Il les poursuit jusque dans la +mort, étouffant les plaintes des parents, imposant silence aux voix +amies. Il fait le vide autour du cadavre qui ne connaîtra pas le repos +de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné +des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur +des bâtons, de calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les +oiseaux. La dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la +merci des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que +l’on accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou. + +On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le féticheur +avait fait un signe ; les curieux s’écartaient, livrant passage à deux +hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à une +toiture, liés ensemble ; un appareil bien frêle, bon pour un petit +enfant : jamais la longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas +question d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard +différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d’abord, puis +ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les +objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l’avait +fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le +sort. + +Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les prunelles +comme dilatées par l’épouvante. + +Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le +groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se +dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple +de Sakarabrou, enceinte palissadée enveloppant un arbre à demi mort dont +le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là sont déposés des +fruits, des plats de _fouto_, offrandes aux mauvais génies : inutile de +se mettre en frais pour les bons ; on ne flatte que ceux qu’on redoute. +A une basse branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il +apparaît dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs +de grande fête : la tunique de feuilles, la tête de dragon à la gueule +menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la présence +réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là ; il plane dans le +rayon de soleil, dans la poussière que le vent soulève. C’est lui que le +féticheur invoque en touchant de sa baguette les hardes de la morte. + +Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête ; frémissants, ils +attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l’heure, un frisson les +secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger +fardeau. Ils ne s’appartiennent plus : un singulier phénomène de +suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d’un geste +irrésistible, les ploie, les lance en avant. + +Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous sens, +heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une porte, aux +écoutes, et repartent d’un train fou. + +De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de Sapiasé, le +terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes les péripéties +de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations enragées, lorsque +les coureurs, buttant contre une cabane, ruisselants de sueur, +pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le +propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège, se +défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait. +Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût ? Pourquoi +donc aurait-il « fait fétiche » contre Namarou ? Il n’avait rien à lui +reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent ; il +s’apaise. + +Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée, oubliée là- +bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui attend. + +Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes +reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent enfin haletants, +une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la palissade, d’où l’on +ne peut les arracher. Le crime n’a pas été commis par un humain. C’est +de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est +jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre. + +Alors éclate une clameur féroce, un concert d’imprécations ; la meute se +rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants +creusés dans un tronc d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups. +Puis la cadence s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage. + +Namarou a été roulée dans une natte : on l’apporte, on la traîne pour +mieux dire ; dans la bousculade, la sinistre bourriche crève, la tête +pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à +terre, autour une ronde s’organise. D’abord serrés l’un contre l’autre, +marquant le pas, l’échine courbée, les bras ballants, les danseurs se +redressent et partent d’un vertigineux galop. Dans un poudroiement de +sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne, +les enfants et les femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot +pendu en sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de +martinet, activent le branle ; sur les épidermes en sueur, les lanières +claquent avec un bruit de linge mouillé. + +Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se +sauvent dans la brousse ; les poules effarées sont perchées sur les +toits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de +paître, le mufle tendu, regardent. + +Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent du +cadavre et l’emportent en courant vers les bois. + +Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec un +redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam +cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est +rompue : à pas lents, muette, la foule se disperse ; les habitants +rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli. + +Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des +ménagères vont puiser de l’eau, les pilons retentissent dans les +mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le forgeron, sous son hangar, +façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s’allument et, +des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle. + +[Illustration : BONDOUKOU VU DU SUD-EST] + + + + + VIII + + CHEZ SITAFA. + + +De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le +bassin du Comoé de celui de la Volta. + +Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq heures +assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou. + +Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des +villages forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé ! Toits en +terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une +masse compacte couleur d’ocre jaune au centre d’une immense clairière où +des centaines de bestiaux pâturent. + +Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au +minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées d’ornements en +pointes, la ville se montre à son avantage. On dirait vraiment d’une +capitale. + +En y regardant de plus près, le tableau change, la belle ordonnance +disparaît. C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses +maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les +dattiers ; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à +peine de la couche d’immondices accumulée par les siècles. La perfection +dans le délabrement. Tout ce que l’islam si riche en guenilles, en +vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs, +semble atteindre ici son apothéose. L’incurie poussée à ce point touche +au sublime. L’ordure ainsi mise en valeur tient du génie. + +La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes. +Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel +l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse. + +La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici depuis deux +ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y prospérer. La position, +commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la +ligne de partage des bassins de la Volta et du Comoé, les nouveaux venus +n’ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle +du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur +gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et +sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs. + +La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus virile +que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont la démarche +légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt, où la compagne +de l’homme est, le plus souvent, ravalée à l’état de bête de somme. +Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché, la corbeille +ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté comme un bonnet de +police par un prodige d’équilibre, sont autant de bronzes florentins qui +raviraient un statuaire. + +Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne, +à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de +supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont +on se lasse vite. + +Tout le monde ici est « Karamokho » (homme illustre), s’il n’est déjà +« Allahmokho » (homme de Dieu). « Karamokho » l’individu qui vient vous +vendre un mouton, des ignames, des bananes ; « Allahmokho » le négociant +exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des amulettes, le +mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de maison en maison +sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je +ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si chez nous chacun, du porteur +d’eau au ministre, se donnait de l’altesse et du monseigneur. + +La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une +installation d’homme riche à Bondoukou. + +Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu peut-être. Il a +de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre +d’or : il possède des pépites grosses comme le poing, je ne sais combien +de mètres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent les honneurs de sa +couche ; une légion de captifs vaquent à son service. + +« Captif » est, par parenthèse, l’euphémisme pour désigner ici +l’esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la +situation du « captif » et l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur +d’autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours, +acheté tout enfant sur les marchés de l’intérieur, à la suite de +guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la +famille, y prend femme, et n’est point exposé à passer de main en main +comme un article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent +il est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte de +son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de +l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à +peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui donnera +des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs parfois +important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa descendance a +chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position indépendante, ayant +gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif +dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part +et d’autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de lui-même, +disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un +laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié : « Je suis un homme de +Douglas ! » + +La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n’est pas +sans offrir quelque analogie avec celle du _famulus_ antique. + +Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers, une cinquantaine +environ. Le principe de la division du travail est strictement appliqué. +Chacun a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il +s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le captif +du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la volaille, +chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de ces divers +animaux ; le captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le +porte-clefs ; l’homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc., +etc. + +Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai Protée, +tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur, entrepreneur +de transport. « Homme illustre », cela va sans dire. « Homme de Dieu », +pas pour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou le jeu des +deux balances, une pour la vente, l’autre pour les achats, avec une +effronterie qu’eût enviée Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle +de faire ses salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah +de bénir son petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme +pain d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de _diatiké_ ou +logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le +Grand-Hôtel de l’endroit. + +La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de caravansérail, +une suite de cours encadrées de bâtisses en terre très basses, +crevassées, fleurant la crasse et la moisissure séculaires. Une entrée +unique pour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les +plus étranglées de la ville, parmi des monceaux d’ordures et de +déjections où il est difficile de ne pas piétiner. + +L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut +le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux +domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison centrale : quatre +murs percés d’une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l’on +ne pénètre qu’en se courbant. Les murailles ont trois pieds d’épaisseur, +le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine +élevé de deux mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un +badigeon de bouse de vache. + +La vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des +crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de +trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le soir venu, nous traînons +nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la +promiscuité qui y règne et des senteurs qu’elle exhale. Et la nuit se +passe tant bien que mal, tandis qu’autour de nous les gens jacassent, +vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la +satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou +là, au petit bonheur. + + * + * * + +Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité musulmane +capitale d’un pays fétichiste. + +Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui ne rêve, à l’ombre de +la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit +moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum, d’une loi +morale dont on observe les préceptes, de même que l’on porte un vêtement +pour se distinguer des peuples voisins, de condition inférieure, adonnés +à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bondoukou et de +Kong ne professent aucune prévention contre l’infidèle, blanc ou noir. +Tout entier aux affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux +abstractions. Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens +tout ce qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur +rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure +clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont, pour la +plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables, observateurs des +traités librement consentis, des amis sûrs. Ils représentent déjà la +civilisation, une civilisation noire, bien imparfaite encore, mais qui +étonne au sortir des ténèbres de la forêt. + +[Illustration : RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA + +(BONDOUKOU)] + +Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone et +reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de l’Abron. + +Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se borne à +en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris, de sachets +mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment complet. Dans +cette colonie de marchands, tout, y compris la religion, est prétexte à +négoce. + +Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe de cent à cent +cinquante individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une +portée de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de +l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle, +en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir. + +Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l’occasion de la +clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane célébrée avec un tumulte et +un luxe d’accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des +fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et +processionnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes, +frottées de beurre de Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours : +amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter, +dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus ; l’ample +boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape +majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne +roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la +coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de +pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d’une +calebasse recouverte d’un filet très lâche, dans les mailles duquel sont +enfilées des cauris — la monnaie du pays, monnaie encombrante (trois +cents de ces coquillages représentent la valeur de cinquante centimes). + +Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par une +mélopée chantée à tue-tête où les mêmes paroles sur le même dessin +mélodique reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots, +armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des +curieux à grands coups de lanières. + +La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au moment où +nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes s’élevaient dans la +direction du marché. Croyant d’abord à un simple accident, à une flambée +causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de +friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le +sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais +à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte. +L’enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là- +bas, il n’y avait rien de bon à gagner ; les horions pleuvaient : déjà +un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans +cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne +s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à un maléfice lancé +par eux, les malheurs de la journée ? Cette voix trouverait certainement +de l’écho, et la position pouvait devenir critique. Mieux valait +s’abstenir. + +Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en cause. +Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans l’événement. Les +griots, par une distribution de coups de fouet trop libérale, avaient +provoqué le conflit. Des invectives on en était venu aux coups, puis aux +mesures incendiaires. Le feu, en l’absence de toute brise, s’éteignait +de lui-même au bout de trois heures. Mais toute la nuit le village fut +sur pied. Notre hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces +conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain. +Les esprits paraissaient très montés. De part et d’autre on ne parlait +de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait +expédier des émissaires dans les villages des environs, rassembler des +troupes, élire un chef de guerre, que sais-je ?... Le jour est venu, le +soleil s’est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière +n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée +se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés, quantité de vermine +livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette +bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la +tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours, +la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations +futures. + +Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du +chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après ses avis, décidé à +laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délégation +devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices. + +Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou un de +ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers en +hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et se tira +de l’arbitrage à la satisfaction générale. + +Faute d’autre abri, les marchés se tiennent provisoirement au pied des +arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La caractéristique de +ces marchés est l’absence presque absolue de denrées européennes. Sur +les éventaires s’étalent les pains de beurre végétal (beurre de Cé), les +chenilles séchées que l’on pulvérise pour en assaisonner les aliments, +condiment fort apprécié des gourmets, les noix de kola blanches et +rouges. Campées derrière un écran de paille, les marchandes de _niomis_ +(galettes de mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des +fillettes vont ensuite offrir à domicile. + +La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux articles +sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle laine du Macina. +Ici même on fabrique des étoffes analogues à celles de Kong, mais moins +fines. Le tisserand dresse son métier primitif dans un coin d’ombre +quelconque, sous un parasol de nattes. Le travail s’opère par +bandelettes larges de 10 centimètres sur 5 à 6 mètres de long, rayées de +bleu et de blanc. Ces bandes sont ensuite assemblées par des coutures en +gros fil de coton. Il y a plusieurs teinturiers disposant d’une +cinquantaine de puits. La nuance universellement adoptée est le bleu +foncé tirant sur le noir. + +La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on invoque à +tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi, c’est l’almamy +ou chef religieux. + +L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard, encore +droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est fine, la +physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase, le geste sobre. +L’ensemble du personnage est vénérable : on rencontre trop rarement chez +les noirs, même avancés en âge, cette dignité d’allures qui commande le +respect. + +Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de notre +arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de +quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant +son chapelet. Le salâm de quatre heures était proche. Sur la place +encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite +mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin +qu’ils apercevaient le vieillard, les passants s’inclinaient, les mains +jointes sur la poitrine. L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien +que nous nous soyons soustraits le plus vite possible aux compliments de +bienvenue afin de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions. + +Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne +s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre de nos +nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de +lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef +blanc dont il avait conservé si bon souvenir. Il nous a envoyé un mouton +d’une blancheur d’hermine et un pot de miel. La mission, de son côté, +lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chechias, du +papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts. +L’envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le +jour même il arrivait présenter ses remerciements. La scène n’a pas été +sans grandeur. + +[Illustration : UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)] + +— Ce que vous m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est +comme si vous l’aviez donné à Dieu même. + +Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très- +Haut : + +— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la +gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc. + +Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur chacune +des formules comme les répons d’une litanie. + +La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre intention : + +— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son serviteur. +Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne un heureux +voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu’il les +conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains et saufs +dans leurs villages, à l’ombre de leurs cases. + +Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les +mains appuyées sur le front, répondent : + +— Amina ! (Ainsi soit-il !) + + * + * * + +La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La +dysenterie a fait son apparition. Heureusement le bon Crozat veillait et +a triomphé du mal en quelques heures. + +Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre, à la +fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils +supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours +fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont +inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés. L’épidémie +sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages. +Quant à se laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix. +C’est là un fétiche « bon pour blancs ». + +Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici les moins +valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils seront en état +d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de Sitafa leur est +acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy s’assurera que notre hôte +tient ses promesses. + +Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu +impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi, que ses +antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa +ratatouille n’en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le +feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une +heure après l’arrivée à l’étape, lorsque, les dents longues, quelqu’un +de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le +foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions ? Erreur. +Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici +débarrassés de cet oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et +jamais nom ne fut moins volé. + +La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une source, pas +un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu’à la saison des pluies. +Le reste de l’année, on s’abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs +où les averses drainent les ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec +le plus grand soin et bouillie, n’en garde pas moins une apparence +savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur. + +Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle +d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les +rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre +tentative pour prendre une photographie, un croquis ; malgré les nuits +plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou +n’est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur +cette ville étrange ; quand les collines lointaines s’estompent de bleu +sur l’horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur +du jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière, +viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand +calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande +isolée à la lisière des bois. + + + 6 mai. + + +Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour +nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu +long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte +à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En +général les visites commencent après la prière de quatre heures et se +suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons +autour de notre _diatiké_ allongé sur sa natte, et l’on cause tout en +égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle +lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs +orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par +ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours- +là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne +nouvelle : « La lune est revenue ! » + +Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il +a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui +ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en +pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune ! + +Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De +Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places, +est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à +pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous +échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique. + +Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous +vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un +peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa +l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en +grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la +cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif +attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre +au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate +qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de +fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son +carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité +réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en +quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la +condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre +donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa +voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était +nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses +rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une +étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron. + +[Illustration : UNE VISITE CHEZ SITAFA] + +Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été +amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à +cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons +fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de +mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le +Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours. + +Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui +appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11 +mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le +sentier de Kong. + +Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la +ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié +et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir..... +avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps +sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait +lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou, +c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du +_diatiké_ planté sur son cheval jaune. + + + + + IX + + PAYS DE KONG. + + + + 14 mai. + + +Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît +bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos +jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans que l’on +soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le +terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très +accidenté. C’est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux +encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut décharger les +bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l’autre +berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de +nouveau à l’arrimage des ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous +restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye +point. Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la +route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en +particulier, à la promiscuité de la plèbe vermineuse, aux nuits sans +sommeil, à l’atmosphère empoisonnée. + +Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards +déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des +futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des +clairières. Les matinées sont d’une infinie douceur. Brise fraîche, ciel +pommelé, température d’Europe. + +Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du plein air +nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve que les +incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de Fouangansoura. + +L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la brise ; +tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous +nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la +cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail. + +Jusqu’à dix heures, en effet, tout alla bien ; la soirée fut d’un calme +idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l’usage, faire +un bout de causette, puis s’étaient retirés à pas discrets, en gens +désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et nous sommeillions, depuis un +quart d’heure à peine, lorsqu’un atroce charivari nous éveilla. Une +bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives +clameurs. + +Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et nous +donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage s’avançait qui +menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un +remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint à les +congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le trouble du populaire +se changeait en épouvante lorsque, le nuage passé, la lune reparut. — +L’instant (nuit du 11 au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle +de notre satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était +produit précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la +nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable. Nouvelle +visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses administrés. — « La +lune est mangée ! Il en manque un grand morceau !... » On leur répond de +prendre patience, que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en +croient rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole ; car, +durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau interposé, et +le ciel va rester couvert pendant la plus grande partie de la nuit. + +[Illustration : CAPTIVES DE SITAFA (BONDOUKOU)] + +Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne +réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube ; l’astre +venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils avaient +retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil. + +A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué les +débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où traînaient +encore au milieu des cases éventrées, noircies par l’incendie, divers +ustensiles, vases, terrines, caisses de tam-tams, abandonnés par les +habitants dans le désordre de la retraite. Cette localité, nous a-t-on +dit, a été rasée, il y a un an, par les ordres d’Ardjima, en punition de +je ne sais quel méfait. Qu’est devenue la population ? Mystère. Les +occupants du nouveau Kindi ont tenté de nous donner, à ce sujet, des +explications dont le résultat le plus appréciable a été d’embrouiller +davantage le fil de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est +confusion et ténèbres. + +En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons +aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun musulman. Le nom +lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs. + +Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez le +docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que +le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé sous la couchette, +est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de fusil. Ce n’est point +le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres, +armée de terribles crocs. Des espèces de bajoues lui donnent une +certaine ressemblance avec le cobra de l’Inde. Rarement ces bêtes +pénètrent à l’intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce +fait que la case du docteur était isolée des autres et placée +immédiatement à la lisière du bois. C’est la seconde apparition de ce +genre, depuis le début du voyage. Quoique les reptiles abondent, on peut +circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul ; ils se dérobent +au bruit d’une troupe en marche. + +Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que +j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir +et croyait évidemment sa dernière heure venue. + + + Kagoué, vendredi 20. + + +Les collines se sont effacées ; la végétation devient plus maigre, la +population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et Nasian, sur une +distance de cinquante kilomètres, nous avons traversé une région +absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l’infini : çà et +là seulement, un bouquet d’arbres marquant l’emplacement d’une mare ou +d’un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de +granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous +avons même dépassé de remarquables blocs erratiques. + +Le trajet est monotone à l’extrême : une série de plateaux légèrement +ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette époque de l’année, +des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles. +Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être +intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain +découvert passé neuf heures du matin. + +A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une altitude +relativement élevée ; mais rien ne rompt l’uniformité du vaste horizon, +si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du +soleil, vers le nord, dans la direction du Lobi. + +Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne. +Qui en a vu un en a vu cent ; partout la même case malinké, ronde, à +toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme +occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans +un mortier de bois. Quelques cultures d’ignames ou de maïs ; d’assez +beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à +tel point qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par +une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre +case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant. + +Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés +de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de +l’ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon +nombre d’entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la +plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel +et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et +femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à +quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu +à l’épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race +voyageuse conquise à l’islam. La population des villages est composée de +Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais +fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt. + +Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à fait +bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout qui, +renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur la place +son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis ; mais il ne faut +pas songer à prendre des notes, un cliché, autrement que par surprise. +La vue de l’album ou de la chambre noire cause une panique générale ; +petits et grands prennent la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de +son premier voyage, ne put obtenir d’être reçu par le chef. Non que +celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses compliments transmis +par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait +seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à une +race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses +préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement approvisionnés de +maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il, +n’avaient jamais vu d’hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa +curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur. + +[Illustration : ARBRE RAMPANT — VILLAGE DE KAGOUÉ (PAYS PAKHALLA)] + +Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de dérober +un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son +propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est pas la première +fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer, +même en pays ami, de sérieux embarras. + +Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il m’avait cédé +sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage +pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J’ai promis de +m’observer. Mais il n’était pas tranquille et revenait à chaque minute +voir ce qui se passait, me supplier de ne pas chanter, de ne pas siffler +surtout. Je n’en ai nulle envie. + + + Samedi 21. + + +Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de cent +mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison de deux à +trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée où des pirogues +lourdement chargées flotteraient aisément ; elles remonteraient même +sans difficultés bien au delà, jusqu’à deux journées de marche de Kong. +Mais actuellement elles ne poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce +terminus de la navigation est situé à près de cent lieues en aval. Les +riverains ne sont pas mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer +leur bac informe creusé dans un tronc d’arbre. + +Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne pouvant +transporter à la fois que six hommes avec leurs charges. L’épisode de la +journée a été le passage de nos bourriques. On a dû d’abord descendre, +précipiter plutôt, les malheureuses de la berge à pic élevée de +plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité du courant ne leur +permettant pas de gagner l’autre rive à la nage, quatre furent amarrées +de chaque côté de l’embarcation. On leur maintenait, tant bien que mal, +la tête hors de l’eau. Le pis est que la pirogue, appesantie par cette +remorque, est partie en dérive pour atterrir dans un fourré où le +débarquement fut un vrai tour de force. La traversée a duré une demi- +heure. C’est miracle que pas une seule de nos bêtes n’ait péri. + +Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver place dans le premier +convoi, nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant +s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et +s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne l’eût +ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la queue. + + + Sipolo, 23 mai. + + +Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille mètres, +court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le sud en arc de +cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre Gouroué et Sipolo. Du +col, le regard embrasse un horizon immense, mais d’une tristesse +infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux éminences isolées, en forme +de cône, pareilles à des récifs en plein océan. A perte de vue, la +plaine d’un vert sombre mouchetée de plaques de sable ; à nos pieds, la +traînée bourbeuse du Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel +chargé de brumes. + +Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les animaux +bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous avons mis pied à +terre et conservons difficilement notre équilibre sur la pente +détrempée, glissante comme une planche savonnée. Depuis notre départ de +Bondoukou, les orages se succèdent : chaque jour c’est une tornade, +parfois deux. + +Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du royaume +d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des villages est presque +exclusivement composée de captifs de Kong, autochtones qui vivent sinon +à proprement parler sous le joug, du moins dans la dépendance des +Dioulas dont ils sont, en quelque sorte, les fermiers, les colons +partiaires. + +Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour y +installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une vieille +femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la réquisition, +ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de voir son domicile +envahi par des gens qui viennent y faire bouillir leur marmite. Mais ce +que je serais impuissant à rendre, ce sont les vociférations que lui +arrache l’apparition du moindre ustensile inconnu. C’est là, pour elle, +un fétiche destiné à ensorceler sa demeure. Le montage du filtre l’a +jetée dans des convulsions. + +Sipolo est un cloaque : chaumes percés à jour, murailles de terre +rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti par les +déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de midi des +senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous abandonnerons le gîte +demain, avant l’aurore ! + + + Kawaré, mercredi 25, midi. + + +Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse. Les +marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs reprises, +contraints de les passer à la nage. Le déluge vient seulement de cesser. +Il aura duré quarante-huit heures consécutives. Un de nos porteurs est +pris de fièvre violente. Le docteur appréhende la variole. Ce serait le +troisième cas depuis une semaine. Nous avons déjà laissé un malade à +Nasian, un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible +d’abandonner ainsi ces pauvres gens ; mais le noir se refusant +d’ordinaire à absorber d’autres médicaments que les drogues préparées +par ses féticheurs, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le repos sera +le traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de +mettre notre troupe à l’abri de la contagion : exposer une ou deux vies +humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la loi, en voyage +comme à la guerre. En pareille expédition, l’infortuné qui tombe au bord +du sentier, c’est le matelot emporté par une lame : les cœurs se +serrent, mais le navire poursuit sa route, dans la tempête. + +[Illustration : KAWARÉ (PAYS DE KONG)] + +Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de quelque +cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo. Les +immondices s’amoncellent ; chacun dépose les détritus devant sa case, le +temps manquant sans doute pour les transporter à dix mètres plus loin, +dans la plaine. Kawaré est pourtant la résidence d’un prince du sang. Le +chef est un Ouattara, de la famille royale de Kong, où il occupe le rang +de huitième héritier. + +Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré des +notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le peuple, rangé +en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux. Nous avons relaté +brièvement le but et l’itinéraire du voyage. Après quoi permission nous +fut donnée de chercher des logements convenables, ce qui n’était pas +chose aisée. + +Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous +interviewer, histoire de vérifier si notre récit concorderait avec les +explications fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce +vieux chef : la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une +grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de +la politesse noire, nos hôtes se disposent à se rafraîchir les premiers, +copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres +suppurantes, lorsque Binger observe tranquillement que l’heure de notre +repas est proche : on le remercie du cadeau ; mais il y a juste de quoi +nous désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le +dolo dans la case. Et le tour est joué. + +Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à après-demain, +pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait +pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave homme ! + + + Vendredi, 27. + + +Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de Karamokho +Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le prince. Ce dernier, +absent de sa capitale, se trouve actuellement dans le camp établi à une +journée de marche vers le nord, pour surveiller les mouvements des +pillards Palagas qui inquiétaient les caravanes. Il nous adresse ses +compliments, ajoutant que nous sommes attendus ; on nous a préparé des +cases. — Dieu sait ce qu’elles seront ! — Bafotiké a poussé l’attention +jusqu’à nous apporter deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions +été à court de menue monnaie. Voilà un homme pratique. + +De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des +champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de +banlieue ; on sent qu’on approche d’un grand centre. La ville s’aperçoit +d’une lieue ; de ce côté, l’effet en est médiocre : une ligne de +constructions basses couronnant une crête arrondie ; si l’on ne savait +qu’elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol. +Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord- +ouest qu’il faut la voir. + +A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée +par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en +route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ +trois cents kilomètres. + +Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du premier +blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande ; +plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans les carrefours, les +ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se +bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des +cris, des effrois de femmes et d’enfants. + +Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et +s’écriait : « Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a +bien le droit de regarder ! » + +« Quelque chose de joli ! » Le mot était flatteur. Et pourtant, +l’avouerai-je ? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles pendantes +attestant les vicissitudes et les désespérances de cette voie +douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous n’étions pas de +toute beauté. + + + + + X + + KONG. + + + + Vendredi, 3 juin. + + +Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le +malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher +autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide. +L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes +scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser +l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus, +s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée. + +L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à +huile remplacent le dattier : le désert, c’est la plaine environnante. +En fait de constructions, c’est l’éternelle bâtisse des oasis, le cube +de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités +par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des +plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être +par le caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à +l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il soit +permis d’observer une société policée, l’effort d’une civilisation très +primitive, mais essentiellement originale et pacifique. + +Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le chiffre de sa +population soit six ou sept fois plus élevé. Les miasmes délétères sont +moins persistants en raison sans doute de l’altitude (environ 700 +mètres). A ces hauteurs, le vent a raison de l’infection. Bâtie sur une +croupe allongée, la ville est rafraîchie par la moindre brise. Les +environs, sauf quelques groupes de gros arbres servant de _dormoirs_ aux +bestiaux, sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette +immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage d’un +charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares sur ce +continent morose ! — La ville, surtout vue du nord-ouest, dorée par le +soleil couchant, avec les minarets pyramidaux de ses cinq mosquées, les +palmiers détachant leur fine silhouette sur le ciel, les terrasses +superposées où des groupes de fidèles apparaissent à l’heure de la +prière, est une vision inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong +pour la première fois, et j’imagine quel dut être son saisissement. + +Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement désagréable, +n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le besoin d’un +intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il vit dehors, reçoit +les visites étendu sur une natte, dans sa cour ou devant sa porte. Il +passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un +carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son +chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des nouvelles. A +quoi bon, dès lors, un chez-soi ? Un abri pour la nuit, le moins aéré +possible (le noir est très frileux) ; il n’en faut pas davantage. + +[Illustration : UNE MOSQUÉE DE KONG] + +Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de +Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé dans le +quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que +celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au +centre ; c’est la seule retraite ombragée : chambre à coucher et +réfectoire, salle d’audience et magasin. + +Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A +cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l’aube +pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier +sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous +ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail +de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La +collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s’est promis +d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la pacotille. +C’est le « Bon Marché » au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête +tournée par ces falbalas, négocier une « occasion », un « solde » de +foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des +impatiences de petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à +l’heure du dîner. C’est, dans la poussière, un traînement de sandales, +une envolée de boubous, des : _Anissé... Ani oualé... Ani oula... +Baracalla... Allacidihama_[6], répétés à l’infini ; et la marmaille qui +pullule, toujours pourchassée, toujours présente, comme les mouches. + +La société passe devant nous : autant de tableaux vivants. Le spectacle +en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner n’est pas commode. Il +n’est jamais très agréable de se promener quand on traîne à ses trousses +une cohue d’un millier de personnes. Dessiner, n’y pensez pas. Prendre +un cliché photographique, même instantané, à la volée, c’est toute une +affaire. On y arrive, non sans soulever parfois des clameurs. La majeure +partie de la foule est généralement sympathique ; dans sa curiosité +n’entre aucun sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut +se trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai provoqué +la colère d’un individu qui s’écriait que ma « mécanique, dans laquelle +je regardais », devait être une « machine à faire pleuvoir ». Et il +m’invectivait à plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était +visible. On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de +nos six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé : +« Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour parler ainsi, a +trop bu de dolo, ou il est fou. » Ce qui fut fait ; et l’on rit de plus +belle. + +Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux n’est exalté. C’est +un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait +d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On +fait salâm ; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et +travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a +l’esprit trop absorbé par son négoce pour s’attarder dans l’idéal. + +Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et +ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure, la +ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le rôle +est des plus effacés ; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à +tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a pris seize +ans ; il est revenu seulement il y a quelques mois. Il nous a présenté +son héritier, venu au monde peu de temps après son départ. Les relations +entre le père et le fils témoignent d’une certaine gêne : ils n’ont pas +encore eu loisir de faire très ample connaissance. + +Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part, dans sa +plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa moisson d’aumônes +semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne rien faire avec un +apparat relatif ; sa moisson de souvenirs est nulle. + +Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre ami +Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité +musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint +celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson fermentée, +bière de mil ou de maïs, tranquillement, sans songer à mal, ne +dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la qualité. + +Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie avenante, un +tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une barbe grisonnante, +bien plantée : tête remarquable, lors même qu’il ne s’agirait pas d’un +noir. C’est un de nos fidèles, toujours disposé à rendre service, à +s’entremettre pour l’achat ou la vente de bêtes de somme, pour nous +aider à faire notre marché. Jaloux de s’instruire, il nous accable de +questions sur l’Europe, sur la façon d’y traiter les affaires, sur les +routes, les modes de transport. Il veut savoir si nous habitons tous les +quatre le même « village ». — Pas précisément. Les plus rapprochés, est- +il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de Bondoukou. Et +lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet peut s’accomplir en +une matinée, il accueille cette déclaration par un sourire incrédule. Il +exige des explications ; on les lui sert comme on peut. Alors il admire. +Quels hommes que ces blancs ! + +Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des femmes en +Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une jeune fille +agréablement tournée, le premier choix enfin ? Il est étonné d’apprendre +que l’article ne figure pas sur les marchés. Les blancs n’achètent pas +leurs femmes. + +— Mais pour se marier ?... + +— Surtout pour se marier, Mokossia. + +— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des cauris, +un bœuf ? + +— Jamais de la vie. C’est au contraire le père qui... + +— Non ?... + +— Je t’assure. Cela s’appelle la dot. + +La dot !... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter le mot. La +dot !... Et ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur. + +_O Ka fé çà !_ (Mais c’est très bon !) s’écrie-t-il. + +Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme. Il n’en a +qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une ménagère +vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux captifs et +surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari vaque aux achats +de viande sur pied. Il lui communique ses impressions et ne manque pas +d’ajouter, pour la taquiner, qu’il compte aller bientôt choisir une +autre épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est riche, une de +ces blanches qu’on n’achète pas et qui vous apportent une fortune. Et il +nous prend à témoin : + +— Je pars avec vous ? + +— C’est convenu. + +— _O Ka fé çà !_ + +Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia plaisante. +Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des yeux, partent +d’un grand éclat de rire. + + * + * * + +Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand +marché, sorte de foire où les habitants des villages voisins viennent +vendre leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très +variés. Les comestibles dominent : noix de kola, piments, ignames, mil, +maïs, fritures de niomis et des assaisonnements divers, beurre de +Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par caravanes, de +gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixante jours de +marche de Kong. Son prix atteint cinq francs le kilogramme. Lorsque des +relations régulières seront établies entre Kong et la côte, le transport +pourra s’effectuer en un mois. + +Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de +Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf et de +mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les +tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se réduit aux +perles de verre et à des foulards rouges destinés à être effiloqués pour +fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus +loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton brut ou enroulé sur des +bobines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d’œufs +pulvérisées. + +Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre guère +avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal) ; il bat son plein dans +l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent, +les vendeurs plient bagage ; les soirs de grand marché, fête de nuit, +mais seulement lorsqu’il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements +populaires, de très caractéristique et qui diffère sensiblement des +réjouissances en pays fétichiste. + +[Illustration : UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG] + +Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point +disparu de la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les +superstitions anciennes. + +Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne heure, quand +toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions partis à la chasse. +A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée couronnée +de roches dont mon compagnon eût désiré déterminer la nature. Tout en +poursuivant perdrix et pintades, nous atteignions ce belvédère ; +l’ascension ne demanda que quelques minutes. De là-haut, on découvrait +dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, comme une fantaisie de +mirage flottant sur l’océan des plaines ; un panorama admirable. + +Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong, nous vîmes, +non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs champs, accourir de +tous côtés en nous interpellant avec violence. Qu’étions-nous allés +faire sur la montagne ? On ne devait pas aller là ; il y avait un +diable... Pourquoi tirer des coups de fusil ?... + +Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités que, s’ils +voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez Bafotiké, notre hôte. +Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le pas. Bientôt nous eûmes une +belle suite. Notre rentrée en ville fit sensation. Les gens +s’assemblaient par groupes, soucieux, s’informant de l’événement. Le +cortège grossissait ; nous traînions à nos trousses près de quinze cents +personnes. Une députation, admise dans le cantonnement, exposa les +griefs de la multitude, le mécontentement causé par notre promenade sur +la colline ensorcelée. Les députés furent congédiés avec de bonnes +paroles, assurés qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée ; nous +n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de ne +pas connaître la loi. + +Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel. On +aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non seulement +la sensation du changement de milieu, mais l’impression très nette d’un +brusque recul à travers les âges. Soyons justes et demandons-nous, dans +un effort d’imagination, comment un de nos contemporains, transporté par +magie en pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s’il venait +s’installer sur une place publique avec son attirail d’instruments de +précision, ses horizons artificiels, son objectif et sa chambre noire. +Vous vous représentez la scène : l’individu cueilli par la prévôté, +traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à moins +que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant haut et +court. + +Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux. Il +convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au nôtre, ce +qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs douces, ont +l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait trop se persuader +qu’un voyage dans ces régions, c’est une exploration dans le passé. + + + Samedi 5. + + +Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs, — un des meilleurs +malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il +mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers symptômes +semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de cette mort +quasi foudroyante, on était en droit de se demander si le pauvre diable +n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux +qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer l’autopsie : +c’eût été dangereux, les indigènes ne pouvant y voir qu’une profanation. +On a dû se borner à une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter +que la mort d’Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes avec ses +camarades, on ne lui devait pas d’argent ; enfin, la demi-once de poudre +d’or qui formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans +son pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu. +Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les gens +de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur demeure, +sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de repos à la +famille et aux visiteurs. + +La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une mosquée, la +cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans +une toile de ballot, la tête enveloppée d’un pavillon tricolore. Le +petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de lune, les noirs +rangés autour du trou, cette sépulture sans nom dont la trace serait +effacée demain sous le piétinement de la foule, tout cela nous +impressionnait péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça près +du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole +d’huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son +éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques +paroles que l’interprète traduisait : + +— « Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore un père et +une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour +dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de +peine. C’était un brave garçon dont nul n’a jamais eu à se plaindre ; je +l’aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi. +Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n’était pas possible : il +faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa +tombe très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de +proie. Qu’il repose en paix ! » + +Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la +fosse a été comblée. + + + 7 juin. + + +Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches ; tant de +journées vécues dans cette intimité du campement que l’éloignement de la +patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur +Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera les États de notre allié +Tiéba, dont il a déjà été l’hôte : il rentrera en France par Bammako et +le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et +effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le +capitaine Binger et moi descendrons par le Djimini et — s’il est +possible — le Diammala et le Baoulé. + +Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard dont on +avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier, +et sur le sort de laquelle on n’était pas sans inquiétudes. Ces craintes +n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui le noir Amon, envoyé de Grand- +Bassam, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit +jours ; mainte fois arrêté, il s’était acquitté de sa tâche avec une +persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral. +Les dépêches qu’il nous apporte — le premier courrier d’Europe distribué +à Kong — contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du +Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend que M. +le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais ont été +massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala. + +La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes français +par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le malheur ne +semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu +connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot, se contentant de +répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu’ils +l’avaient vu partir en bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser +de fourberie. En semblable occurrence, la plupart des noirs agissent +sous l’empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant +d’affliger un ami par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se +décident à la révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des +sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions : au +moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi qu’il +en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à +recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances +dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il est possible, les +papiers du voyageur. + +Nos préparatifs sont terminés ; les trois convois peuvent partir de +Kong, dans des directions différentes, au premier signal. + +L’achat des provisions, le partage des marchandises, la disposition des +charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant, c’est le calme plat, +le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent encore les inconvénients de +notre résidence, la contrainte dans laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il +ne fallait pas songer à la promenade, un pas, un geste pouvant donner +lieu à des commentaires désobligeants. Pour un rien, pour un caillou +qu’on ramasse, une branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir +combiné quelque maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie +mettra les esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier +de sa trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous +reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de +reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur le +marché, un petit tour de ville, voilà nos seules distractions ; le reste +du temps nous sommes réduits à tourner dans notre cour puante, comme des +reclusionnaires dans un préau. + +L’affluence des visiteurs est moins considérable. La classe aisée a +épuisé ses économies. A présent, devant nos étalages stationnent des +enfants, des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous +contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant d’un +ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant d’un embryon +de guitare à une corde ; des fillettes, des femmes libres ou esclaves +qui offrent du riz, du miel, des kolas. + +Mais sont-ce là des femmes ? Comment ne pas garder rancune à ce +continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le parfum des +fleurs, la source limpide ? Bête de somme ou bête à plaisir, la compagne +de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête, un poupard dans le dos, +la poitrine houleuse, le ventre ballonné. Enfant, elle aura parfois la +drôlerie d’attitudes du jeune quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa +démarche a trop souvent je ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il +semble qu’elle ait conscience de tout ce qui lui manque pour plaire. + +Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont guère en +honneur, et pour cause : l’eau est si rare ! Les noirs de cette partie +du Soudan n’ont pas, comme les populations de la forêt, la ressource de +la douche quotidienne. Ils ignorent les frictions à l’huile de palme. +Leurs ablutions se bornent au strict nécessaire prescrit par la loi de +Mahomet. Riches ou pauvres, marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans +le costume d’Adam ou vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un +sillage odorant à donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous +séparer, nous n’en marquerons pas moins d’une pierre blanche l’instant +du départ. + +Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le roi. Nous +lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par l’intermédiaire +d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une visite. Nous +n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés plus tôt. On devait +nous faire connaître le jour où nous pourrions nous rendre au camp. +L’invitation tardant à venir, nous prendrons les devants, prétextant, +pour justifier cette hâte de prendre congé, le découragement produit +chez nos hommes par le décès d’un de leurs camarades, les désertions +possibles, la saison pluvieuse qui approche. Nous nous dirigerons donc +dès demain sur le camp de Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer +quarante-huit heures. + +Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12. Déboucherons-nous +à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou ? Nous l’ignorons. Cela dépendra de ce +que nous trouverons chemin faisant, toute cette région étant encore, sur +la carte, d’une blancheur de crème. Si tout va bien, comme il y a lieu +de le prévoir, nous pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est +vrai qu’il faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les +pluies et les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir +retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus quatre- +vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la chance de +rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce sera le retour. +Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que chaque pas nous rapproche +de l’Océan, — de la France. + +[Illustration : ANGLE DE RUE (KONG)] + + + + + XI + + LE CAMP ROYAL. + + + Du mardi 8 au jeudi 10. — Visite au camp. + + +L’armée est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong. +C’est moins une force destinée à prendre l’offensive qu’un corps +d’observation à l’effet de surveiller les Palagas, peuplade pillarde, +dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les marchands +se dirigeant soit dans l’Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla, +soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égale des +deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des +communications. + +Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération +aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes +palissadées, édifiées récemment, mettent à l’abri d’un coup de main. Un +quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux cases +toutes neuves. C’est là le camp. Pour le moment il est fort dégarni, la +majeure partie des effectifs ayant été congédiée pour procéder, en temps +utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong, en effet, n’entretient +point d’armée permanente. Chez ce peuple de commerçants et de +cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un +métier. D’ailleurs, il ne s’agit point ici d’une guerre au sens exact du +mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d’en venir aux mains. +Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger +pendant un an et plus sans que, de part et d’autre, le chiffre des morts +et des blessés atteigne la centaine. + +Il y a bientôt trois ans que les gens de Kong entreprirent de mettre un +terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de +prisonniers. Aussi l’issue n’est-elle pas douteuse. Les pillards, +découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. Si longue qu’ait été la +campagne, elle n’aura pas coûté beaucoup de sang. La guerre terminée, le +poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme +village ; les soldats qui l’occupaient y feront venir leurs familles et +reprendront leur ancien état de tisserands ou d’agriculteurs. L’endroit +continuera à être désigné sous le nom de « Dakhara » (le Camp). Quantité +de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que +dans le Bondoukou, le Djimini et l’Anno, n’ont pas eu d’autre origine. +Leur seul nom évoque leur histoire. + +La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une +installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême, +l’eau rare : encore faut-il aller la puiser à près d’un kilomètre du +village dans les cavités d’un marigot qui ne coule qu’après les grandes +pluies. + +Si les troupes se sont dispersées, l’état-major est au complet. Tous les +famas (grands chefs) sont demeurés au camp, près du roi. Tous +assistaient, une heure après notre arrivée, à l’audience solennelle que +nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en demi-cercle, un peu en +arrière du maître, sur des nattes ou sur des peaux de bœuf, ils avaient, +pour la circonstance, revêtu leurs plus beaux atours : les boubous +surchargés d’amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran, +rondelles de cuivre ou de fer-blanc curieusement martelées, toute une +quincaillerie destinée, dans l’esprit de son possesseur, à le préserver +des coups de l’ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le +bonnet de Kong, façon de bonnet phrygien, jusqu’au casque de guerre, en +grosse paille, pointu comme un chapeau chinois et hérissé de plumes de +vautour. + +Karamokho-Oulé est un homme d’environ soixante-quinze ans, de +physionomie très avenante, le teint assez clair, presque jaune. Les yeux +sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un pli +d’expression quelque peu narquoise ; mais l’ensemble des traits est +d’une grande douceur, d’une majesté simple, quasi paternelle. Un collier +de barbe blanche encadre ce visage d’ascète, éclairé d’un sourire. C’est +assurément, avec l’almamy de Bondoukou, la plus remarquable figure de +noir que nous ayons vue jusqu’ici. + +Au rebours des chefs, le roi était très simplement vêtu : un ample +boubou en tissu de coton d’une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni +collier, ni amulette, rien qu’un lourd chapelet à gros grains roulé +autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du Koran +qu’il feuillette avec amour : — un cadeau de Binger qui le lui avait +fait parvenir par le capitaine Ménard. + +Ceci n’est qu’une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange de +compliments, suivi d’un rapide résumé de notre voyage et des menus +événements survenus à Kong depuis notre arrivée : rien de plus. Encore +le récit en est-il fait par un tiers, Bafotiké, notre hôte de Kong, qui +nous a accompagnés. Il en est de même dans la plupart des palabres. +L’étiquette veut que les interlocuteurs conversent par l’intermédiaire +de porte-parole. + +Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le soir +même et le lendemain, avec le roi, dans sa case. Le ton cordial de +l’entretien, les petits soins dont nous sommes entourés, tout nous +prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu procéder lui-même à +notre installation dans des habitations fort propres dont les alentours +avaient été scrupuleusement balayés. Ce musulman, qui ne boit aucune +liqueur fermentée, avait poussé la prévenance jusqu’à faire préparer +pour ses hôtes force jarres de dolo. Et sa joie de revoir les blancs, le +ton d’affectueux intérêt avec lequel il questionna Binger sur son +voyage, sur sa santé, sur la France dont, plus que jamais, il se +proclame l’allié fidèle !... Tout cela n’est point joué. C’est la +sincérité même. Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref +délai les relations commerciales s’établir entre le pays de Kong et les +postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins si peu +sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront aussitôt après +la saison des pluies... + +[Illustration : DANS LA RUE (KONG) — QUELQUES PASSANTS] + +Rien de plus manifeste que cette impatience d’entrer en rapports suivis +avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse n’aura son +effet qu’autant que nous viendrons prendre, en quelque sorte, nos futurs +clients par la main pour les amener au littoral. Seuls ils n’oseraient +entreprendre un tel voyage, à travers la région des forêts, parmi des +populations inconnues, le long d’un fleuve où le mauvais vouloir des +chefs riverains interdirait le passage à leurs pirogues, ou +confisquerait leurs marchandises. Il faudra leur prouver _de visu_ que +ces craintes ne sont point fondées, que la route est libre et qu’à +l’ombre de notre pavillon la police est faite sur le Comoé, la +navigation sûre. La tâche est aisée. Ce ne sera point une œuvre de +longue haleine. Elle peut être menée à bien en quelques mois, à bien peu +de frais, et — ce qui est l’essentiel — avec les seules ressources du +budget local. Il suffit de vouloir. Jusque-là, les aspirations du peuple +de Kong vers notre civilisation resteront forcément à l’état de +sympathies platoniques. Il n’en est pas moins remarquable de les voir, +dès à présent, s’affirmer avec cette énergie, de constater à quel point +est vivace l’instinct qui pousse ces populations énergiques, +laborieuses, industrieuses, à élargir leur champ d’action. + +Notre premier entretien avec Karamokho-Oulé eut lieu le soir et se +prolongea jusqu’à une heure assez avancée. Jamais je n’oublierai la +scène ni le décor : le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de +sa grande case ronde ; çà et là, dans la cour entourée d’une palissade +de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux, devant +leurs huttes ; dans un coin, un cheval à l’entrave, hennissant à la +lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L’heure, le lieu, le +silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rois +pasteurs. Jamais je n’ai ressenti plus profondément l’impression des +âges bibliques. + +Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques, +ainsi qu’aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes, +des étoffes, un boubou richement brodé. En retour, il nous a offert un +bœuf et plusieurs calebasses d’un lait délicieux. Puis ce sont, arrivant +à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance +d’une forte barrique. Aussi notre personnel est-il bientôt d’humeur +expansive et folâtre ; sa joie se traduit par d’interminables chants +autour des feux, où les quartiers de viande rissolent sur des baguettes, +par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de la +soirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous +réserve le lendemain. + +Durant tout l’après-midi les chefs ont envahi nos cases. La séance est +toujours très longue. Le visiteur s’installe, sans que la venue d’un +nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c’est un +encombrement. L’entretien, jamais très animé, est coupé de terribles +pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis sur leurs talons, à +nous contempler d’un air bienveillant, tout en jouant négligemment du +chasse-mouches — une queue de vache — sans lequel un homme d’un certain +rang ne saurait paraître en public. Au moment de sortir, ils nous +prennent la main, la portent à leur front en répétant que rien désormais +ne saurait briser le pacte d’amitié qui nous lie. Cela est dit d’un ton +pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent que ces gens-là ont +conscience d’accomplir un acte grave. C’est, de leur part, un engagement +mûrement réfléchi qu’ils sont décidés à tenir. + +Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine lune, +afin d’échapper à la réverbération solaire sur les plaines déboisées, +dont nous avions fort souffert à l’aller. Il était à peine deux heures +et demie quand notre petite troupe sortait du camp. En dépit de l’heure, +Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous accompagner un bout de chemin. +Tout en marchant, appuyé sur une courte lance, en guise de bâton, il +donnait à notre _diatiké_ ses dernières instructions afin que nos sauf- +conduits fussent préparés dès notre retour à la ville. Ces sauf-conduits +nous assureront bon accueil de la part de tous les chefs en relations +plus ou moins suivies avec Kong. + +En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu’il ne +prenne pas, ainsi qu’il en avait l’intention, la route directe de +Sakhala, route dangereuse, dit-il. Iamory, l’un de ses chefs, se +chargera de le faire passer un peu plus au nord par un itinéraire plus +long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou vingt +jours, jusqu’à la route de Tingréla. + +Dans tous les actes de Karamokho-Oulé et de ses famas se révèle cette +préoccupation constante d’assurer, dans la mesure du possible, la +sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le vieux roi notamment +qui, lors du premier voyage de Binger, n’a pas craint de braver et a su +retourner l’opinion publique en accueillant le nouveau venu malgré les +clameurs de la foule ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le +tremblement de sa voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment +de nous quitter, en disent long. Oui, il est heureux d’avoir revu, une +fois encore, ses amis de France. Il est bien vieux : qui sait si nous +nous retrouverons jamais face à face ? Mais, quoi qu’il arrive, lui et +les siens resteront fidèles à leurs promesses... + +Il y avait tout cela dans le geste d’adieu du vieillard, les mains +tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul serviteur +l’accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la plaine piquée +d’arbres grêles, pas un cri d’insecte ou d’oiseau ; pas un frisson, dans +les hautes herbes, sur les paillottes du camp endormi. Et j’ai trouvé je +ne sais quel charme indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce, +à ce dernier entretien, la nuit, sur un sentier désert. + + + 13 juin. + + +L’heure de la séparation est arrivée. + +Le docteur s’est mis en route le 11 au matin, et M. Braulot, le 12. Nous +avons escorté nos amis jusqu’à un kilomètre de la ville, et nous aurions +poussé beaucoup plus loin, n’était la nécessité de brusquer des adieux +toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver réunis, +sains et saufs, avant qu’il soit trop longtemps. Néanmoins, c’est là un +de ces moments où l’homme le plus maître de lui ne peut demeurer +impassible, une de ces minutes où le cœur bat plus vite. Les souhaits +échangés, rapides, on s’embrasse et en selle. Un dernier appel auquel +celui qui part répond sans se retourner, la voix un peu changée. Et +bientôt la silhouette du voyageur et du bourriquot disparaît, au revers +du plateau, dans les herbes. + +Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs, expédiant nos +visites d’adieu. Une bonne partie de la journée est employée à parcourir +les différents quartiers, à échanger quelques paroles avec les notables +assis sur des nattes devant leur porte, égrenant leur chapelet. A +plusieurs reprises, il nous faut traverser la place du marché, plus +animée que jamais. C’est jour de grand marché : trois à quatre mille +personnes se bousculent autour des étalages en plein vent, des +marchandes de kola, de sel, de tissus de coton roulés en bandelettes, de +nattes et de paniers. Sur le poudroiement de poussière soulevé par les +promeneurs, la fumée des fritures traîne comme une gaze bleue, et les +petites vendeuses de galettes à la farine de mil roulées dans du miel, +la corbeille en équilibre sur la tête, se frayent un passage au plus +épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d’une voix suraiguë, +plaintive, qui domine toutes les autres rumeurs : _Niomis, baba é !_ +« Des crêpes !... Voilà de belles crêpes ! » + +Nous allons à travers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons de +terre, faisant halte de-ci de-là dans un carrefour près d’un groupe où +nous avons reconnu quelque figure amie, à l’entrée d’une mosquée au +minaret pyramidal vers laquelle des fidèles s’acheminent pour la prière +de quatre heures. Nous passons en revue les corps de métiers, le +quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits où les cotonnades +mijotent dans l’indigo, celui des tisserands jouant de la navette, de +l’aube au coucher du soleil, dans leur cage de perches, à l’ombre des +ficus. + +Et, chemin faisant, dans le murmure affairé de la grande ville, nous +éprouvons une impression singulière à contempler, pour la dernière fois +peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil couchant, cette +métropole commerçante dont, il y a trois ans à peine, le monde civilisé +ignorait encore l’existence. Des six Européens qui l’ont visitée, quatre +survivent. Y reviendront-ils jamais ? Quel laps de temps s’écoulera +avant que d’autres mains reprennent l’œuvre commencée, créant un courant +de trafic régulier entre Kong et la mer ? Autant de points +d’interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en regagnant, +à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux visiteurs +attendaient. + +Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet homme +vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un sentiment de +délicatesse bien remarquable, — mais qui n’est pas rare chez les noirs, +les chefs de Kong n’y avaient pas fait jusqu’ici la moindre allusion, ne +voulant point affliger leurs hôtes et gâter la joie d’une réception +amicale par une aussi triste nouvelle. Mais, au moment de nous séparer, +ils ne peuvent nous laisser ignorer le sort de notre infortuné +compatriote. Et les détails suivent, très précis. Le capitaine a +succombé, il y a trois mois environ, près de Séguéla, dans le Ouassoulou +et non du côté de Sakhala, dans le Ouorodougou, comme l’indiquait le +télégramme officiel transmis de Grand-Bassam. Il se trouvait depuis +plusieurs semaines chez un chef, Fakourou Bamba, dont le village fut +assailli par des bandes de Samory. C’est en s’efforçant de protéger son +hôte que Ménard a péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre, +les hommes de Fakourou Bamba lâchèrent pied ; Ménard et cinq de ses +tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense héroïque. + +[Illustration : TISSERANDS COLPORTANT LEURS ÉTOFFES DANS LES FAUBOURGS +DE KONG] + +Le narrateur débite son récit d’une voix très basse, en phrases hachées, +rapides. L’assistance écoute, visiblement émue. Dans ces régions où la +maxime : « Malheur aux vaincus ! » est trop souvent de règle, où le +trépas d’un voyageur compromet parfois le succès des explorations à +venir, on pouvait craindre qu’un tel malheur n’éveillât pas chez +l’indigène une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La +catastrophe n’a porté aucune atteinte au prestige de la France. +L’impression générale est plutôt un sentiment d’admiration pour le mort. +Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs reprises : « Il +faut que vous sachiez que votre frère (aux yeux des noirs, tous les +blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte ! » Dans +l’auditoire, des voix graves ajoutent : « Cela, c’est bien ! » Et tout +en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de +tristesse et d’angoisse que l’isolement, l’étrangeté du lieu où nous +sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire +que cette mort, du moins, n’aura pas été inutile ; que le soldat, dont +la dépouille gît quelque part au fond des bois, a bien servi la France +et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon +renom de notre pays. + +Les visites d’adieu ont continué très tard, dans la soirée. Lorsque nous +levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous +accompagnent jusqu’au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi +eux, notre ami Mokossia. Son adieu, dans sa forme un peu précieuse, vaut +qu’on le cite. Il témoigne d’une subtilité de sentiments qui, de prime +abord, surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit Mokossia, +heureux et fâché de votre départ : heureux, parce que vous devez être +contents vous-mêmes de regagner votre pays ; fâché, parce que je vois +partir des amis. » D’autres s’écrient : « Allez, mais revenez-nous +vite ! » + +Déjà nous avons traversé le ruisseau que, du groupe invisible sur +l’autre rive, des voix nous interpellent encore ; dans l’ombre ce +suprême souhait nous arrive, jeté en chœur : + +— « Saluez de notre part vos mères !... » + +[Illustration : KONG — UNE PLACE DANS LE QUARTIER DE KOURILA] + + + + + XII + + DJIMINI ET DIAMMALA. + + + 13-17 juin. + + +C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les +bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais +comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela est d’autant +plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain +découvert, sur un sentier très praticable pour les bêtes de somme. Nous +avions compté qu’il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs +porteurs. Mais il ne s’en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont +été achetés par le capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie +qui sévit dans le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres. + +Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à +son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur, la lueur +astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point impunément que +l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu des hautes +herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une courbature +que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper. + +Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en soit, nous +ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre +organisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela +est clair, et n’enlevons plus la course avec le même entrain qu’il y a +six mois. + +Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral ne les +soutient pas : au moindre malaise, ils s’abandonnent. Rebelles à toute +précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s’abreuver à pleines +calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les +déterminera à disposer autour d’eux des feux durant la nuit pour se +préserver un peu de l’humidité. Tous s’endormiront insouciants le ventre +à l’air. Et ce seront, chaque matin, des plaintes. Celui-ci est pris de +coliques, tel autre de fièvre. L’indisposition est souvent simulée, +l’homme n’ayant d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il +faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas +sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment +critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens. + +Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt- +six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si +démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre courage. +Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ; ils ont +le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses dispositions +dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné de +cette race, il est permis d’en douter. Force est, pour triompher des +défaillances, de recourir à des subterfuges. C’est ainsi que, le 17, +afin de traverser la zone déserte qui forme la frontière entre le pays +de Kong et le Djimini, nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape +étant de sept à huit heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de +s’attarder en chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes +relevées la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des +empreintes de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là +seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous leur +affirmions que le nom signifiait en mandé : l’endroit où finissent les +lions ! L’avis a produit son effet : rarement trente kilomètres furent +abattus d’un pas plus leste. + +Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au titre +de ville, est divisée en trois quartiers habités par des populations +d’origines très diverses : Mandés-Ligouy, Dioulas et Kifiris. Ces +derniers représentent l’élément autochtone, qui n’est point beau. La +taille est élevée, la carrure puissante, mais les attaches sont +grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente +guère autrement qu’un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons +cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d’une +armature de fer forgée dans le pays ; leurs armes, la lance et la +flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des +indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de +_fou_ (écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes, +beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages +(cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit +carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes +prétendent s’embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant +dans l’ouverture une longue cheville en roseau. Point d’autres bijoux +que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé. + +Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction +Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong, intelligent, éveillé, le +souci du vêtement, de la maison solide. C’est elle qui occupe ici la +situation prépondérante. Le chef de Ouandarama lui-même, Péminian, vieux +brave homme assez insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui +notre hôte, Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de +prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque +chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient, +en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la +ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d’un ruisseau aux +eaux excellentes, au centre d’un pays cultivé, tend à se développer et à +devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les +caravanes qui se rendront de Kong au littoral. + +[Illustration : DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)] + +La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village, d’aspect +triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l’on ne +compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est +censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et +conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le +voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu singulier. Ceci +signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était déjà, il y a trois ans, +un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère, +Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi. Mais il n’en prend pas le +titre, répétant, comme les autres, que son frère est encore souffrant et +ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau +temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par +suite d’une coutume très répandue dans ces contrées, personne n’est +assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d’un +nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le +décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à +faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en +tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et de +façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances, rester ses +hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le minimum de temps +nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses. Il est, en effet, +impossible d’expédier un entretien en une seule séance ; les noirs +fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de +deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de +niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des +enfantillages. C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand +événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien +et un canard. Le caneton était très mal en point ; son propriétaire +l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la +vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le plus vif intérêt. A +chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des +nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le +blessé reposait — mot à mot, « attendait la fraîcheur ». + +Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi de +préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire +présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui fallait un +animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû être amenée de +fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes +poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf +était rouge, — « en signe d’amitié » ! + + + Satama (Diammala), 26 juin. + + +En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions repris +l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village de Natéré, +nous nous en écartions définitivement pour nous diriger vers le sud- +ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était l’inconnu. + +Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous ont +amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant, plus +boisé. La végétation se ressent du voisinage de la forêt. Beaucoup de +rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche, quoique médiocrement +arrosée : quantité de mares, mais peu ou point d’eaux courantes. Chaque +jour nous traversons de belles et vastes cultures, maïs, sorgho, +ignames. L’époque de la récolte est proche. Les moissons mûres sont +protégées contre les déprédations des oiseaux — et surtout des singes — +par des gardiens postés dans les champs de distance en distance, et dont +la mission consiste à pousser de minute en minute des cris stridents +pour effrayer la gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la +plupart, font consciencieusement leur faction, encore que leur salaire +soit des plus modiques : deux épis de maïs par tête et par jour. Tous +les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso, Diéléadougou, +Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons vu des cases en +meilleur état, des places aussi vierges d’immondices, ombragées de plus +beaux arbres. + +La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a fait un +accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est plus de la +bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va pas sans quelques +désagréments. De la journée la case ne désemplit pas. On nous harcèle, +on nous palpe, les moindres articles de notre défroque passent de mains +en mains. Notre cor de chasse surtout, un malheureux cor tout bossué, +qui sert à sonner le réveil, excite une admiration sans bornes. Chacun +tente, mais en vain, d’en faire sortir un son. Le pis est que nous +sommes invités à exhiber nos talents ; force nous est d’emboucher la +trompe qui vient de passer par tant de lèvres peu engageantes. Mais quel +précieux instrument de conquête ! Partout il a retrouvé le même succès ; +il nous vaut cause gagnée. + + + Viens, sonne de ce cor et ne prends d’autres soins. + + Tout sera fait !... + + +C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible d’obtenir +quelques minutes de solitude. Encore la foule reste-t-elle massée devant +la case dont l’entrée a été masquée par une couverture. On continue à +détailler nos perfections qui, paraît-il, sont nombreuses. Les derniers +arrivés interrogent les autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de +nous approcher, et en reçoivent des renseignements fantastiques. Les +femmes sont les plus terribles et d’une liberté d’allures inquiétante ! +Dialogue surpris entre deux « honnestes dames » de Djidana qui, en +compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil : + +— _Mokto Kagni ?_ + +— _Akagni Ahi !_ + +Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la traduction +la plus fidèle : « Comment les trouves-tu ? — Oh ! si jolis !... » Il +n’y a pas à dire, c’est un succès ! + +Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit. Mais non. +Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par les palabres +interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous est possible de +goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon compagnon, en particulier, +que l’on sait parler couramment la plupart des dialectes mandés, est le +plus importuné par les visiteuses en quête d’interviews anacréontiques. +De son côté, mon pauvre boy, allongé devant la case, en travers de la +porte, défend le domicile de son maître avec une constance digne d’un +meilleur sort. Jamais on ne vit rien de pareil. C’est une procession. +Éconduites, ces dames reviennent, une demi-heure plus tard, avec +quelques amies, insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments, +l’une d’elles va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité +d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très loin ! +Nullement découragées, plusieurs, le lendemain, persistaient à +accompagner le convoi pendant toute une étape, quelques-unes même avec +un ballot sur la tête, à l’extrême satisfaction de nos porteurs. On ne +saurait garder moins rancune d’un accueil maussade. + +Deux jours après avoir pénétré dans le Diammala, nous passions du bassin +du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions bientôt l’un des +principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des villages de Diéléadougou et +de Lafibokhos, tous deux assez importants. Le Bé est profondément +encaissé entre des berges à pic couvertes d’une végétation très touffue. +La quantité d’arbres morts échoués dans son lit témoigne des ravages +occasionnés par les grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais +nous voici au début de la saison des pluies ; presque chaque jour, nous +avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été plus +lente, nous courrions le risque de trouver le Bé transformé en un +furieux torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des +difficultés très sérieuses. + +Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans Satama, +où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que nous +témoignaient les populations, on pouvait craindre que la conclusion d’un +traité plaçant le pays sous le protectorat de la France ne fût obtenue +qu’au prix de beaucoup de temps et de patience. Si bien disposé que +puisse être un chef, il est toujours prudent de s’attendre aux lenteurs +et aux tergiversations dont la diplomatie noire est volontiers +coutumière. L’événement, par bonheur, allait donner tort à nos +conjectures. Dieu sait pourtant si nous procédions par intimidation. +Venir parler de traité quand on n’a que _deux_ tirailleurs pour toute +escorte, ce ne sont point là façons de matamores. + +A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait pas +espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très dure ; il +était près de midi lorsque nous atteignions Satama. A cette heure, la +plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine de curieux, pas +davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un enthousiasme de +seconde classe. + +Mais, trois heures plus tard, quel triomphe ! Il n’y a pas d’autre mot +pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le spectacle de notre +cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier nous attendait sous les +arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle d’audience, — assis sur une +peau de bœuf. A ses côtés, rangés en demi-cercle, les notables, les +anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un manuscrit du Koran +dont ils se sont partagé les feuilles volantes, toujours les mêmes, qui +ont fini par prendre la teinte de leurs doigts. Point d’apparat, peu +d’étiquette. Le chef, comme son entourage, était vêtu de l’ample boubou +en tissu de coton à rayures, d’une propreté très relative. Tous +mâchonnaient leur chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en +minute, un long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un +sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les seigneurs +sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout en peau, avec +leur haute perruque en cimier, donnant l’impression d’un peloton +d’amazones en costume de bain. + +[Illustration : MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)] + +Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, — dans +l’ordre suivant : en tête, l’interprète Ano, jouant de la trompe ; +ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine, un peu moins +effarés et déjetés que le reste de leurs camarades ; enfin nous-mêmes en +grand tralala. De longs burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements +fripés. Une écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban +autour de la chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable. +Un murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était immense. +La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur Sambandao portant +le pavillon français, fermait la marche ; le reste de la force armée, le +tirailleur Moussa Diara, avait été laissé au campement : — la réserve. + +Après avoir défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des +_Anissé !_... _M’ba !_... _Baracalla !_... soupirés par des basses +profondes, nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos +gens derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien +haut, pour le décorum ; car nous jouissons d’un coin d’ombre. + +Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de Brahima, +qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots complimenteurs de +la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la parole en agni, langue +que la plupart des auditeurs comprennent à l’égal du mandé, et débite sa +leçon, très brève. Le capitaine, explique-t-il, était venu dans ces +contrées il y a trois ans, envoyé par le chef des Français, qui commande +aux blancs établis sur la côte. Celui-ci lui avait dit : « Va trouver de +ma part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du +Djimini et du Diammala ; dis-leur que je suis leur ami et que je serai +bien content s’ils deviennent aussi « camarades » avec moi. » Et le +capitaine a visité les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était +« camarades ensemble », et il a donné aux chefs son pavillon, afin +qu’ils le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite, +comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a pu +pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a de +nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis : Ardjima, roi +de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. « Cette fois, a-t-il dit, ne manque +pas d’aller voir le roi du Diammala. Dis-lui combien je serais content +que nous devenions « camarades » ; que ce serait bon pour nous deux. Les +gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette supposition !) +seraient traités en frères, et les Français qui visiteraient le +Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec lui un papier et +offre-lui mon pavillon. » + +Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus serrée et +des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour un noir. + +Le message avait été écouté avec l’attention la plus sympathique. +L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi eut pris +connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de Kong. Parmi les +assistants, les trois marabouts dioulas étaient seuls en état de +déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur fait passer, et les +voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction, très pénible. Ils épluchent +le texte, syllabe par syllabe, sur un ton nasillard de marmot ânonnant +un exemple de lecture, suivant du doigt les lignes. Enfin ils attaquent +le mot à mot, un mot à mot qui ferait dresser les cheveux d’un +arabisant. Cependant, le sens général y est. « Nous sommes de braves +gens, n’apportant que des paroles de paix, marchant avec la justice, +etc., etc. » Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory, +Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a qu’à +s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui en disent +plus que de longs commentaires. + +Il s’agit maintenant de frapper le grand coup : les cadeaux. Le roi sera +certainement flatté de les recevoir en public ; leur splendeur +rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents sont apportés : +boubous brodés, pantalons de soie à ramages, écharpes de gaze pour les +dames. Un éblouissement ! Le roi est ravi : il reste digne, mais on voit +bien qu’il fait effort pour se contenir ; ses yeux brillent, ses mains +ont de petits frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le +boubou un entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le +pavillon ; il demande le pavillon. Sambandao lui passe gravement +l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient sur un mode +solennel, défilant devant nous par trois fois, en s’inclinant. +Compliments, congratulations, fanfares. La séance est levée. Commencée +d’une façon un peu terne, la journée s’achevait dans une apothéose. + +Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le roi y +apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle comptait un +document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous réjouir de ce +succès si rapidement obtenu. L’importance en est considérable. Le +Diammala, habité par des populations paisibles, adonnées à la culture, +chez lesquelles l’influence de leurs voisins de Kong, plus civilisés, +commence à se faire sentir, nous assure l’accès de la route la plus +directe vers la mer par les vallées de l’Isi et du Bandama. Il est la +clef du Baoulé. Il comprend, qui plus est, sous sa dépendance le pays +des Gannes, l’un des principaux centres de production pour la noix de +kola, si recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais que +les caravanes importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la +Volta. + +En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est cependant +tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont allés ; mais, +ici comme partout ailleurs, le noir n’observe guère ; ses souvenirs ne +sont jamais très précis. De plus, ces informations si vagues ne +s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de patience, après des pourparlers +interminables, étant donnés le nombre, le caractère des interlocuteurs +et la facilité avec laquelle la conversation dévie. Dans notre case se +sont empilées jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds +carrés ; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur avec leur +salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une vieille, affligée +d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son crachoir, une calebasse +pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en a pas. + +Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où l’on +s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de vouloir bien +sortir un instant ; il désire parler aux blancs sans témoins. La +compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul, l’individu raconte à +voix basse sa petite affaire, et ce sont parfois de singulières +confessions suivies de la demande d’un fétiche ou d’un remède. Mais, le +plus souvent, on fait moins appel au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on +veut obtenir du blanc, c’est une amulette extraordinaire, un charme pour +être heureux à la chasse, à la guerre, en amour. Se dérober ? +Impossible, sous peine de se faire un ennemi. Quelque scrupule que l’on +éprouve à se jouer du pauvre diable, il faut se prêter à sa fantaisie. +Il va sans dire qu’en matière médicale nous procédons avec une extrême +prudence, par doses homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là +un remède « bon pour blancs » dont nous ne saurions garantir +l’efficacité sur les noirs. + +En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le chasseur ou le +guerrier de mort violente, ces restrictions sont inutiles. En effet, de +deux choses l’une : ou le client sera tué, auquel cas il ne réclamera +point ; ou bien il en sera quitte pour une simple blessure et se dira, +dans un élan de gratitude : « Sans le fétiche que m’ont donné les +blancs, j’étais un homme mort ! » + +Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse donne peu. +D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à distance par quelque +beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de toute condition. A celui- +ci, — un homme de sang royal, s’il vous plaît ! — Céladon sur le retour, +nous remettons quatre grains de corail de grosseur différente, en lui +conseillant de les offrir à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en +huit jours, en commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre, +j’ai confié une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui +recommandant de la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant +une lune. Lorsque cette lune « sera morte », il tâchera de se procurer +un coq _vierge_, attachera la carte au cou de l’oiseau et fera présent +du tout à l’adorée. Si elle accepte le cadeau, c’est bon signe ; si +l’oiseau reste chez sa nouvelle maîtresse, c’est le triomphe à bref +délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner à son ancienne +basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a lieu de croire +qu’une semblable persévérance ne saurait manquer d’attendrir le cœur le +plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot cette ordonnance à l’intéressé, +qui se l’est fait répéter, et s’en est allé ravi. Eh bien, je suis +persuadé que ce garçon-là réussira ! + +Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les plus +diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans une +harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on doit +l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le métier à +tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants qui s’est +superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans entrer en lutte +avec elles. + +L’autorité revêt ici un caractère patriarcal : rien du pouvoir absolu. +Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun insigne ne le +distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il venait s’installer +dans ma case, j’ai failli le prendre pour un importun quelconque et le +congédier de façon un peu leste. C’est la simplicité des premiers âges. +Le roi, avant de prendre une décision, consultera toujours les notables, +les anciens. Il s’abritera derrière les avis des plus circonspects +plutôt qu’il ne commandera en maître. La société n’est pas encore assez +solidement constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité +responsable centralisant les forces au profit de la communauté. C’est +une famille : le roi n’a guère que la part d’autorité attribuée au père +ou à l’aïeul. + +Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal, nous nous +disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou, sur la rivière +Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus importants du Baoulé. +Sur l’homme et ses dispositions, les dires n’ont rien d’affirmatif. +Toutefois, la présence de deux chefs du Diammala qui vont nous servir de +guides nous vaudra peut-être un accueil favorable. L’un de ces chaperons +répond au joli nom de « Tête de hyène » ; l’autre, Baba Ali, est fils du +dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage auquel +nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il réussît +dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais perdu ! + +[Illustration : FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)] + + + + + XIII + + ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ. + + + + 26 juin-1er juillet. + + +Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la +tentative n’a pas été encourageante. A une demi-lieue de l’Isi, +l’hostilité inexplicable d’un chef nous a contraints à rebrousser +chemin. + +Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante apparence, +Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L’endroit est +sinistre : une clairière entourée de maigres taillis, brousse épineuse, +rachitique ; un marigot aux eaux dormantes et noires ; un sol spongieux +où, çà et là, parmi les ajoncs un affleurement de granit bleu mettait +une tache lépreuse. + +Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de +détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers +plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre intention était de +faire seulement une courte halte ; de là, en effet, deux heures au plus +devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou. Tout nous faisait +espérer une réception cordiale. Nos hommes se croyaient déjà en pays de +connaissance, les habitants du Baoulé parlant l’agni. Si le type ne +rappelle guère celui des indigènes du Sanwi et de l’Indénié, les +ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces +contrées, dont ils ont importé les coutumes et l’idiome dans le Baoulé +jusqu’alors désert. Quoi qu’il en soit, s’ils entendent le mandé-dioula, +ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de +Krinjabo. + +Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en +curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis +de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une demi-heure, nous +demandions le chemin. Trois sentiers partent du village, et, +naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond +d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher dans un autre +hameau, tout proche. Lui-même nous conduira ; il est précisément le +frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire +prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant +l’attente se prolonge ; nous sommes échoués là depuis plus d’une heure ; +le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir, +il arrive. Le voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire ; une +dizaine d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est +mise à tomber, torrentielle. + +Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu, le chef +et ses gens causant entre eux de choses indifférentes sans paraître +s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare qu’ils ne +peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous +retirer. Ceci ne présage rien de bon ; les affaires se gâtent, +décidément. Nous répondons que notre interprète va s’éloigner, ce qui +leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons +pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler +mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir +l’autre. Le plus sage est de s’incliner. A la hâte nous cherchons un +autre refuge, car l’averse redouble. + +Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne +pouvions aller plus loin. La raison ? Nous arrivions du côté de Kong, de +chez les Dioulas. Oh ! si nous fussions venus d’ailleurs, c’eût été +différent ; on aurait pu s’entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous +« donnerait pas » le chemin ; nous ne passerions pas. En vain ripostons- +nous que nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin. +Nous ne tombons pas du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous +avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont les +occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il, puisque nous +voici sains et saufs. Tout est inutile ; ces gens-là sont butés. L’offre +d’envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef de +Ouassaradougou, dont nous attendrions ici la réponse, n’eut pas plus de +succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides +trouvent la bonne route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur +arrivera là-bas, à eux et à vous. On vous coupera le cou à tous ! » Et +on joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au +chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa belle +âme ! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant entre ses gencives +démeublées des arguments qui paraissaient décisifs à ses collègues. +Celui-là avait dû entraîner le verdict. + +Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le chef les +regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons ; nous venions en amis, +n’ayant jamais eu le dessein d’employer la force. + +Le moyen, d’ailleurs ? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs nous prouve +qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si nous voulons +éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin, effarés, tremblants, +avec des figures de criminels regardant la potence. Qui sait même si +leurs attitudes craintives, leur démarche louche de gens qui ont fait un +mauvais coup, n’ont pas contribué à éveiller la défiance ?... Avec une +autre troupe composée de gaillards confiants, alertes, de bonne humeur, +comme nos deux braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout +autre. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus +compter sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la +fuite éperdue... et le reste. En route ! + +Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures. Dans le +village hostile, une seule voix s’était élevée en notre faveur, celle +d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du maïs devant sa case. +A plusieurs reprises elle avait interrompu sa besogne, se redressant +indignée, les bras tendus du côté du chef qu’elle interpellait +violemment. « Ces blancs n’ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter, +fous que vous êtes ? » Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses +protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur +aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille ! Tant il est vrai qu’il +n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne âme. + +Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le +premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper, +les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en +retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous attendions que le +chef — l’interprète était allé le saluer selon l’usage — voulût bien +paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre qu’il n’avait +pas à s’occuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l’aller, +nous eussions traversé son village sans y faire halte, pour lui dire +bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce +ne sont pas « manières de blancs » de venir réveiller les gens avant +l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas suffisante +au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient s’arrêter pour manger. +(On n’avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée, +les feux flambaient, nos gens attaquaient à belles dents leur provision +de viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous +repartirez. — Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps +qu’il nous plaira, au moins jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour +nourrir vos hommes. — Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous +donnera pas de cases. — Les blancs savent s’en passer. » + +Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par +l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne devait +pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine informé que +nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le vivre et le +couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer la libéralité +d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de lui. De fait, la +journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et la population, +subitement retournée, se montra, du petit au grand, fort hospitalière. + +En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le meilleur +accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus de notre +insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du monde. Et, +sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne. On nous a mal +reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe ? Rien de plus simple que +d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous conduire par un autre itinéraire, +inclinant légèrement vers le nord. Nous atteindrons presque aussi vite +la vallée du Bandama, où ils se flattent de nous obtenir une réception +meilleure et des pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures +après notre retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès +le lendemain. + +[Illustration : UN PALABRE] + + * + * * + +Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent. + +Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été mis en +éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient +aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait, +très nette. Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un, +l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient pas le lendemain. L’alerte +de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est +devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d’aller de +l’avant. + +La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie tombait à +flots. Quelle veillée ! Jusqu’à neuf heures, enfermés dans notre case, +nous avons tenu conseil. De quelque côté qu’on envisage la position, la +conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de +meilleurs sentiments, se décident à marcher, ils nous fausseront +compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera +de nouveau la révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à +Siradine. Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos +gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations +inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour +elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur. +S’obstiner à poursuivre, c’est courir à une mort certaine, et, qui plus +est, à une mort inutile. + +Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe, tous +déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant +confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de +semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne +restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre +le bassin du Comoé par le pays des Gannes. + +Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le +large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un +bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos +hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs +trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou +achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait +empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et +maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils +détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur +poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y +fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont +de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans +la brousse. + +Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les +noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de +Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois, +que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion +les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant +parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves +pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement, +stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils +espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le +moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le +plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ? + +Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants +accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes +environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions +pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne +reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef +des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de +treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le +traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs +nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le +butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer +serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu. + +Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les +marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au +courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas +des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient ! +C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du +chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la +poursuite des fugitifs. + +L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les +véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à +lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à +notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le +proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié +comme le feu éprouve l’or. + +En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair : +la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du +tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des +femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal +à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par +contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une +pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la +liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors, +quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au +soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal +était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ; +mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A +cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un +mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui +veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le +tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais +l’affaire pouvait s’arranger. + +— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ? + +— Oh !... Dix. + +— Va pour dix. + +Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras +dessus, bras dessous. + +Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le +rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la +plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute +lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque +partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige. + + + Vendredi 1er juillet. + + +Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par +petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non, +certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir, +ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de +droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux +publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de +marcher vite. + + + 1er-10 juillet. + + +Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début +surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en +sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau, +affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à +pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est +maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite +avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés. + +Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un +pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a +exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de +nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules. +Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non +pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île. +Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette +inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes +coupantes. + +Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on +s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui +paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir +vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les +cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou, +Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de +kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun +vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un +bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de +_fou_, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en +revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard +pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à +l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se +rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes +des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention +mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent +de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme +notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs +craintes. + +[Illustration : VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)] + +De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir +n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes +sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre +réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le +champ de foire, à la porte d’une ménagerie. + +La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres. +L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte +d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de +kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt +que la malheureuse a été partie. + +L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu +dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout +autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux +quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une +porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les +gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté +ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure. +L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se +prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du +voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise, +tenté des incursions sur ce territoire. + +A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air +et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos +guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire +vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à +indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils +équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui +qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir +superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous +emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de +loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux +hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant +s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un +peu. » + +Il tremblait de la tête aux pieds. + +Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de +lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de +calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût +été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne +manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa +poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel +quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses +flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas +rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les +branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt. + +Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre +avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de +part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant +des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans +la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné. + +Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de +transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la +dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son +domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un +hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de +vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que +nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de +Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place +abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait +reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à +déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos +et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans +une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et +la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La +fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ; +d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de +suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient +tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe +péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un +pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait +leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt. +La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse. + +Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs +jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le +chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous +serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous +venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre +pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le +devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant +de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore +échu rien de pareil. + +Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine, +singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise +bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition +générale favorable au développement du moindre germe morbide. +L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares +de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines +dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau +filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé), +elle n’en est pas moins empoisonnée. + +Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement +depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les +entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina. +A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs, +une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute, +dans les villages riverains, du _doka_, quelques fruits, des légumes +surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence +de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible. + +Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant +le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au +déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi, +un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé +le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de +_fouto_ indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré +avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est +délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons +dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la +bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur, +tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui +substituera la banane réduite en pâte. + +La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En +revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect. +N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves, +coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer. +Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses +excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future. +Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant, +l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il +s’en dégage des effluves intolérables. + +Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations +ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop +immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la +rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en +une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis +trois jours à franchir lors de sa première exploration. + +Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que +nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au +fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée, +onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite, +pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en +forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y +cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans +la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les +feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors +de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos +bagages. + +[Illustration : LE CHEF DE ZOUÉPIRI] + +La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont +rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes +péruviennes, à la clarté des _fogadas_, sous les berceaux de lianes +emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une +tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que +faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit, +endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et +deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ? + +Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe +étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre +rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au- +dessus des palmes. + +Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le +lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que +rien ne brise. + + + + + XIV + + SUR LE COMOÉ. + + +Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de +l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne +changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de +forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures, +le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la +fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le +soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée. + +Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou. +Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage +de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque +distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même +point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop +s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une _passée_ de bêtes sauvages. + +Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des +bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont +point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère +intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans +l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand +silence dans la clarté. + +Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un +long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans +compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est +assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni +s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre +mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de +l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures +cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent. + +Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois +heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en +aval, par la rivière. + +En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette +partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable, +et nous ferons le trajet par eau. + +Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement +infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les +îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans +présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant +s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de +tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers, +le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la +rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la +cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait +hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous +sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude +est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent +dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons, +guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à +demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes. + +Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de +nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite, +entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs +détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations +grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des +architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies +balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt +ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser +l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la +longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre, +d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de +séductions que de menaces. + +A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale +une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter +leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la +rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer +de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les +marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement +d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié, +serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les +communications, se réservant le monopole de la traite avec les +factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui +s’approvisionner de sel, de poudre et de gin. + +Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où +les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux +exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte +en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient +payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé, +sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence +toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour +subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte +ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent +quoi que ce soit. + +Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le +traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune +des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par +le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a +simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans +importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité +s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là +d’une puissance européenne ! + +Du 17 au 20, séjour à Bettié. La capitale de Bénié-Couamié est plantée +sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle commande +complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit, resserré +entre d’énormes bancs de roches. La position est très forte : il est +clair que pas une embarcation ne pourrait franchir la passe sans la +permission royale. + +Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison, soi- +disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des blancs +qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus vaste que celle +élevée, dans un but identique, par Akassimadou de Krinjabo ; mais elle +commence à se disloquer. Bâtie depuis deux ans à peine, elle menace déjà +ruine : les rampes donnant accès à la véranda fléchissent de façon +alarmante, les planchers sont à jour. Telle quelle, elle nous fait +l’effet d’un palais ; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure +où l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison : seul +le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin. + +Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine d’années, à +la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il est le +principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en ce sens +qu’il centralise tout le trafic et que les marchands de l’intérieur +doivent, bon gré, mal gré, passer par son intermédiaire. Il nous a +accueillis avec l’air ravi d’un châtelain recevant ses invités, et a +aussitôt exprimé le désir de nous garder de longs jours sous son toit. +Sa Majesté devra se contenter de quarante-huit heures. Elle se propose, +il est vrai, de jouir deux ou trois jours de plus de notre société en +nous accompagnant jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines, +sur la frontière du Sanwi. + +[Illustration : LE COMOÉ A KABRANKROU] + +Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les cadeaux +que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie : ils consistent en +deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte, une boîte de thon et un +pot de moutarde. Nous eussions échangé de bon cœur ces produits de la +civilisation pour un fruit. Mais les cultures sont situées à une assez +grande distance dans la brousse. Ici, rien de frais à se mettre sous la +dent. + +De notre côté, nous avons bien fait les choses ; le roi a été comblé. Il +est venu remercier, en grand costume : chemise de soie verte, souliers +vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge. Les remerciements finis, le +commerçant s’est démasqué ; il a demandé à faire quelques achats. Le +reste de notre pacotille y a passé. Notre royal client s’est offert pour +un millier de francs (dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très +amusante séance, où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à +seule fin d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du +reste une excellente affaire ; le jour même il rétrocédait la majeure +partie de son stock à des traitants apolloniens de la Côte d’Or, de +passage dans le village. + +La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec +mystère : il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre case +inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation politique : +notre interlocuteur, comme il fallait s’y attendre, nous confie les +ennuis dont il est abreuvé par les chefs du voisinage, en particulier +par celui de l’Alangoua qui lui a capturé sept hommes. Il nous demande +la permission de s’emparer du coupable par surprise et de l’expédier +sous escorte à Grand-Bassam. L’histoire est, comme toutes les histoires +nègres, extrêmement compliquée ; nous laissons dire, en renonçant à +comprendre. Il y est question d’un individu qui se serait constitué +captif jusqu’au payement d’une dette par lui contractée ; le compte +apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de le +remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et gardé +prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes +remontrances. + +Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation pécuniaire +demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous assure que le chef +d’un village situé en aval de Malamalasso aurait arrêté au passage une +de ses pirogues se rendant à la côte et pillé la cargaison, dont la +valeur n’est pas inférieure à sept onces d’or ; que les gens de Yacassé, +des brigands finis, retiennent depuis plus de six mois en otage un jeune +garçon de Bettié, au mépris de tout droit. On compte sur nous pour +exiger le prix des marchandises volées et la mise en liberté du captif. +Cela ne sera peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut +promettre. Ce roi n’est-il pas notre protégé ? + +Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui manque +d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons de la peine à +alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous repartirons avec joie. +Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le Comoé une distance +d’environ 300 kilomètres. Une centaine de kilomètres, trois ou quatre +jours encore, et nous respirerons la brise du large, nous reverrons des +faces blanches. La fièvre de l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à +la vermine, à la boue, aux puanteurs au milieu desquelles nous avons +vécu six mois. Oh ! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge, +manger du pain ! + +Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour. Le roi +tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle pirogue, +laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié : il a commandé qu’on +allât querir à Diaboisué cette embarcation immense, monstre, comme nul +autre que lui n’en possède. Dix hommes s’occupent à remorquer ici ce +chef-d’œuvre. + +Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que l’hospitalité +d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une chèvre ou d’un mouton, +il s’imagine de bonne foi que vous n’avez rien à désirer de plus. Et les +heures paraissent terriblement longues. Qu’inventer pour tuer le temps ? +Ces villages sont des geôles : d’une part, la forêt impénétrable ; de +l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être passionné +pour la pêche à la ligne : encore y a-t-il dans le Comoé plus de caïmans +que de barbillons. Quelques notes, quelques croquis, si toutefois la +curiosité encombrante des indigènes vous en laisse le loisir : c’est +l’affaire d’une matinée. Après quoi, la journée se traîne démesurée, +morne dans le brouhaha énervant du village : bêlements de brebis, cris +d’enfants, disputes interminables au sujet d’un rien ; un concert de +voix aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des +fâcheux, le roi en tête ! A chaque instant il apparaît, généralement +pour réclamer notre aide contre un débiteur récalcitrant. A écouter ce +monarque-marchand, nous ne serions ici que pour exercer la contrainte +par corps vis-à-vis de ceux de ses clients peu pressés de régler leur +compte. + +La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble redoubler +avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée de notre case +est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés, plus d’une fois, de +faire une sortie pour obtenir le silence, un silence très relatif. Avec +les enfants hurleurs le remède est simple : une grosse voix de +croquemitaine en impose au marmot, tremblant que l’homme blanc vienne le +dévorer. + +Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine, est un +foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux y +pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la maison +royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère, sert de +water-closet. A quelques mètres _en aval_, les gens vont puiser l’eau. + +Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir les approches de sa +demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en pleine eau +qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque tombe le +crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par un seul +pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi de Bettié se +rendant à la garde-robe. + +Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas qu’un +souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude. Faute de +monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée sur un brancard +que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de bataille est vermoulu, +et le roi désirerait qu’on lui en confectionnât un neuf en France, sur +le même modèle. A cet effet il a insisté pour que je prisse un croquis +de l’appareil. « Avec tous les clous ! » répétait-il. (Le cheval de bois +est constellé de clous en cuivre.) — « Avec tous les clous, Sire. » + +Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un certificat +louangeur, attestant sa puissance et sa large hospitalité. Le coup de +l’album et de l’autographe ! Je lui ai fait observer qu’il serait +préférable que la chose fût peinte sur sa grande maison ; un papier, +cela se perd. + +— Mais si je reblanchis la case ?... + +— Oh ! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas. + +Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de terre +battue : + + _AU RETOUR DE KONG_ + + BÉNIÉ-COUAMIÉ, loge à pied + + PIROGUES A VOLONTÉ + + _Recommandé aux touristes et aux familles._ + +« Cela, lui a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux, +hospitalier, que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se +trouvent très bien chez toi ! » + +Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous ? Cela nous a toujours +fait passer une heure ! + +Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes d’ivoire +ont résonné, annonçant aux populations la prochaine absence du roi, et +le 20 au matin, nous flottions ; pas pour longtemps. Au bout de deux +heures, après avoir franchi le furieux rapide d’Amenvo, nous prenions +terre à Diaboisué. Au delà, sur une distance d’une dizaine de lieues, le +Comoé semé de roches, resserré dans des couloirs où le courant se +précipite en cataracte, est impraticable. + +Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier affreux, dans +la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à gué la sinueuse +rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de collines parallèles +entre lesquelles coulent de petits ruisseaux descendant au Comoé. Le +prolongement de ces reliefs doit constituer, dans le lit du fleuve, les +grands barrages qui rendent toute navigation impossible entre Diaboisué +et Malamalasso. + +La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les rochers, au- +dessus de la rivière très encaissée encore, est pittoresque à l’extrême. +Mais le gîte est misérable, surtout quand il pleut. Je n’ai pour abri +qu’un chaume troué comme une écumoire. Sous des hangars où sont empilés +des barils de poudre et des caisses de gin, les noirs insouciants ont +allumé leur feu. Ces marchandises appartiennent à Bénié-Couamié : le +marquis de Carabas, décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui +rendre de grosses sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot. +Seulement, le plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre +est inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, +ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son +activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir, sans +autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à autre à son +entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé ses familiers et +ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera pour lui-même un beefs- +teak. Mais l’effet désiré sera produit. On se répétera, de proche en +proche, sur la rivière, avec une admiration mêlée de respect : « Bénié- +Couamié a tué un bœuf ! » + +[Illustration : LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ + +ROI DE BETTIÉ] + + + Alépé, 23 juillet, soir. + + +Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui +m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques heures, +je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste français, au +seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier, en compagnie de +son brave agent, M. Picard, dans un apaisement absolu de l’esprit et des +nerfs, tout à la joie de la tâche achevée, nous regarderions le soleil +descendre derrière les bois. Un instant même, j’ai bien cru que nous +l’avions vu se coucher hier pour la dernière fois. Il s’en est fallu de +peu que, près de toucher le but, le voyage s’achevât dans une +catastrophe. + +En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous avait +rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait que nous +ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés d’un de ses +canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de longs mois par les +indigènes de Yacassé. + +La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les coupables ne +contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets dérobés. Ils n’ont +même point protesté contre l’application de la peine. Les sept onces +d’or et une huitième par-dessus le marché, à titre d’amende, ont été +versées de bonne grâce, après un palabre très bref. + +A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus, +l’insubordination de notre personnel a failli causer notre perte. + +Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La +population hétéroclite est composée d’individus appartenant à diverses +tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi faire pendre un +homme : vrai syndicat de malfaiteurs. On ne compte plus leurs +pirateries. Vainement, avant d’employer la force, a-t-on voulu recourir +aux avertissements. Ils se sont obstinément refusés à toute entrevue ; +dernièrement encore le résident de France à Grand-Bassam, venu dans +l’espoir de les amener à résipiscence et de liquider les questions +pendantes en un solennel palabre, trouvait le village vide. Le canot de +l’administration aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils +possédaient et chassant devant eux leur bétail, avaient disparu dans la +brousse. + +La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances +d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête : on entendait de +très loin le grondement des tam-tams ; les habitants devaient songer à +tout autre chose qu’à faire le guet. Au surplus, l’approche d’une +embarcation descendant le fleuve ne leur eût point semblé suspecte : ce +n’était pas de ce côté que les représentants de l’autorité pouvaient +venir. Néanmoins il importait d’arriver, autant que possible, à +l’improviste, d’opérer vite et surtout de ne pas se montrer en nombre +afin de ne point exciter une émotion populaire, laquelle risquerait de +dégénérer en bagarre. + +Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano, l’interprète agni, +débarquerions seuls, n’emportant aucune arme apparente. Les hommes +demeureraient tous dans les pirogues, à nous attendre, et ne +descendraient à terre avec ou sans armes, _sous aucun prétexte_. + +Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la haute berge +de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade vers le village, +distant d’environ deux cents mètres. + +Un cri de surprise salua notre apparition ; le tam-tam se tut, et les +indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne trahissait une +intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes, intéressés même par cette +visite inattendue, ils nous questionnaient sans colère, prêts à +palabrer : nous avions demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et, +notre requête agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le +chemin, lorsqu’une clameur effroyable retentit ; la foule, soudain +retournée, s’écartait de nous en vociférant, puis se dispersait au +galop, pour revenir quelques secondes plus tard armée de piques et de +matraques. Un coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre +la raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait. + +Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos noirs, +forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les efforts des +deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine d’indisciplinés +sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui eût donné l’alerte +dans le village et aggravé encore la situation. + +Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur lâcheté +reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri n’importe où, +n’importe comment : rétrograder n’est plus possible ; les bandits +occupent le sentier conduisant au fleuve. Alors ils s’affolent, se +précipitent en désordre vers une grande case précédée d’une cour +palissadée, cherchant à nous entraîner avec eux. Nous résistons, +comprenant qu’une fois parqués dans cette enceinte, nous serons perdus, +cernés et massacrés comme des rats pris au piège, en moins de temps +qu’il n’en faut pour le dire. + +Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et chargent +vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous mettent en +joue ; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et si près de la côte, à +une journée de Grand-Bassam, est-ce enrageant ! Le comble, c’est qu’en +s’armant en guerre aux sons du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos +agresseurs ont arboré leur pavillon — notre pavillon ! — les trois +couleurs françaises qu’on leur a données naguère et qui se déploient à +présent au bout d’une perche, menaçantes. Il est consolant de mourir à +l’ombre de l’étendard national, mais pas comme cela, par exemple ! Il +faut s’entendre ; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une ironie +amère. + +Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne devons ce +répit de quelques secondes qu’à l’indécision superstitieuse de +l’indigène, toujours hésitant avant d’oser s’attaquer en face à +l’Européen. Mais une menace de notre part, et le charme sera rompu. Au +premier coup de revolver, on répondra par une décharge générale. Notre +unique chance de salut est de chercher à gagner du temps, à calmer ces +furieux, de la parole et du geste, ce à quoi nous nous employons sans +grand espoir, mais de notre mieux, avec des sourires et une mimique +engageante pouvant se traduire ainsi : « Qu’est-ce que cela +signifie ?... Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce +pas !... Est-ce ainsi que l’on reçoit des amis ? » + +Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un vieux à +barbe blanche : « Demande à cet homme, dit-il à Ano, s’il trouve bon ce +que l’on va faire ici, à des gens comme nous, qui viennent apporter des +paroles de paix. Il a beaucoup vécu ; il doit être sage. Alors qu’il +parle à ces jeunes têtes : elles l’écouteront. » + +Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez le noir +comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à l’autorité des +anciens. Le vieillard s’est interposé, allant de l’un à l’autre, faisant +d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis que le +pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur un tronc +d’arbre et attendons les événements. + +Enfin le chef arrive : lui aussi est un vieux, mais de démarche louche, +de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi, avec bienveillance +même, ce que nous avons à lui dire : nos protestations contre l’accueil +inqualifiable que nous avons reçu dans son village, contre les rapines +auxquelles lui et les siens se livrent vis-à-vis des traitants qui +trafiquent sur la rivière. Nous les engageons, en terminant, à se mieux +conduire à l’avenir ; continuer leurs méfaits les exposerait à un +châtiment exemplaire. Qu’ils ne prennent point la patience des blancs +pour de la faiblesse ; le jour où la mesure sera comble, où l’on +décidera d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et +rejoints, si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans +miséricorde. Que le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à +Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera oublié ; tout +le monde sera content, et la paix régnera désormais sur les bords du +Comoé. + +Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le vilain +public ! Il y a là des physionomies féroces, de hideux tatouages blanc +et rouge striant les joues et les poitrines, et tout un attirail de +piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés en pointe et durcis au +feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces animaux-là, s’ils se +ravisaient, sont admirablement outillés pour infliger à leurs victimes +une agonie savante et prolongée. + +Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses torts +et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à Grand-Bassam +auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces assurances sont- +elles sincères ? Je n’ose en répondre. L’important, c’est qu’il nous +laissait aller en paix et consentait même à se dessaisir du captif qu’il +avait enlevé à Bénié-Couamié quelques mois auparavant. Le jeune homme, +libéré sur-le-champ, prenait place avec nous dans la pirogue. Nous +obtenions satisfaction sur tous les points. Le dénouement était +tellement imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne +cachait pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions +au fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une +végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une grêle +de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la forêt avait +repris sa quiétude ; le vaste Comoé coulait dans le silence et la +lumière... + +M. Picard nous apprend que le _Diamant_ est venu, il y a trois jours, à +notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne saurait tarder à +reparaître. Demain peut-être nous le verrons. + + + Grand-Bassam, 24 juillet-15 août. + + +Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des bois, et, +brusquement, doublant la dernière pointe, la petite canonnière est en +vue. Elle approche, elle est là, toute blanche, avec sa grande cabine +centrale, son pont protégé du soleil par une double toiture, ses deux +hotchkiss montés sur pivots, ses trois couleurs flottant au vent. + +Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une pirogue et, +en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec quelle joie ! Cette +fois nous sommes bien en France, non plus dans la France noire, mais +dans celle de là-bas, la vraie, dont cette coque nous semble une +parcelle détachée. On demande quand nous voulons partir. Demain matin +sans doute ? Alors on va éteindre les feux. Demain ! Aujourd’hui même, +dans une heure. Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite +expédié, car il ne nous reste pas grand’chose, et le _Diamant_, virant +de bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient ; sur le Comoé, +de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson passe, +avant-coureur des brises marines. Et nous restons là immobiles, pendant +des heures, le regard perdu, dans un demi-sommeil, reposés, heureux. + +En route, un seul incident. Au moment où le _Diamant_ passe devant un +petit village de la rive gauche appartenant au Sanwi (pays de Krinjabo), +la population massée au bord de l’eau jette un cri, un nom, celui du +pauvre porteur que nous avons perdu à Kong et enseveli la nuit, sur une +place : + +— Améki !... Améki !... + +Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet appel, +et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains, réplique : + +— Il est mort ! + +Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent nous +entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du fleuve. Mais +la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée par cent poitrines, +qui nous émeut profondément. Longtemps elle me restera dans l’oreille, +cette plainte infinie, déchirante, sanglot de mère pleurant son enfant. + +La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune. +Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans +l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les +volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à +l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du +télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis notre +passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur le +sable..... + + * + * * + +Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août, le +paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des anglais +à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la barre, très +grosse, devait rester impraticable pendant deux semaines. Nous étions +prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit mois, peut-être plus, que +la construction d’un wharf analogue à celui récemment inauguré à Cotonou +permettra d’embarquer et de débarquer par tous les temps. + +Le séjour est morne sur cette grève, où seuls les hangars des +factoreries rappellent le monde civilisé. Néanmoins la captivité est +supportable. Peut-être même cette période de calme entre notre existence +africaine et la vie d’Europe nous serait-elle salutaire. Elle nous +laissait aussi l’espoir d’être rejoints, avant le départ pour France, +par notre compagnon M. le lieutenant Braulot. Le 4 août, en effet, il +arrivait après avoir heureusement accompli son programme de retour par +le Barabo, l’Anno et l’Indénié. + +Somme toute, les résultats du voyage, sans être aussi complets qu’on eût +pu le souhaiter, avaient une importance considérable. Sans doute, les +travaux de délimitation entre nos territoires et les possessions +anglaises de la Côte d’Or avaient dû être suspendus dès le début des +opérations, à la suite du refus du commissaire britannique de se +conformer aux termes du protocole intervenu entre les cabinets de +Londres et de Paris, avant d’en avoir référé à son gouvernement[7]. +Mais, en revanche, la deuxième partie de la mission était féconde en +résultats. Nos itinéraires couvraient un parcours d’environ deux mille +kilomètres, dont près de cinq cents en pays inexploré jusqu’ici. Nous +venions de consolider nos relations avec les centres commerciaux de +Bondoukou et de Kong, et de placer sous le protectorat français les +vastes régions du Diammala. + +Notre insuccès dans le Baoulé, imputable surtout au mauvais vouloir de +nos porteurs, n’avait rien de grave, l’exploration de ce pays, encadré +désormais dans nos possessions, pouvant être reprise et menée aisément à +bien avec un personnel plus dévoué[8]. + +Nos porteurs ? Ils sont maintenant employés à charrier des briques, à +broyer le mortier pour la construction de la nouvelle Résidence dont on +termine les fondations. Trente jours de travaux publics, voilà ce que +nous avons demandé qu’on leur infligeât pour châtier leur mutinerie et +leur désertion qui ont failli nous être fatales. La peine est légère, et +j’ajouterai qu’ils s’en soucient médiocrement. Rentrer dans leurs +villages un peu plus tôt, un peu plus tard, que leur importe, du moment +qu’ils sont nourris et ne marchent plus dans l’inconnu ! + +Parlerai-je de l’avenir réservé à ces contrées ? En pareille matière, il +est toujours imprudent de jouer au prophète. Il semble toutefois que la +situation présente, si modeste soit-elle, nous autorise à augurer +favorablement du lendemain. Le trafic est limité à l’embouchure des +rivières et aux rives de la lagune. Et cependant, telle est déjà son +activité, que cinq factoreries se sont établies sur cette plage hier +encore déserte. Chaque mois une quinzaine de navires y font escale, et +les droits de douane ont donné pour les exercices 1891-1892, _toutes +dépenses payées_, un reliquat de 614,000 francs. Et il ne s’agit ici que +du seul poste de Grand-Bassam. Que sera-ce lorsque toute cette Côte +d’Ivoire, 600 kilomètres de littoral, sera en relation d’affaires avec +l’intérieur ? Il suffirait que les caravanes de Kong pussent y arriver +librement. A l’heure actuelle, elles ne dépassent pas Attakrou, +craignant de voir leurs pirogues arrêtées, rançonnées par les riverains +du Comoé. Il en résulte qu’en ce village, à dix journées à peine de +Grand-Bassam, les marchandises apportées par les traitants noirs sont +toutes de provenance anglaise et viennent à dos d’homme de Cape-Coast, +situé à quarante jours de marche. Rien de plus simple cependant que +d’assurer la sécurité du transit sur le Comoé. Deux équipes de laptots +suffiraient à la police. Il n’y a pas à brûler une amorce. Nous-mêmes, +avec les faibles moyens dont nous disposions, avons réussi à régler de +fâcheux incidents, en quelques heures, sans coup férir. Ajoutez quelques +petits postes dans le Sanwi et l’Indénié, uniquement pour diriger +l’ouverture ou l’amélioration des chemins. Que de fois les chefs nous +l’ont demandé, s’écriant : « Envoyez-nous des hommes pour nous conduire, +et nous ferons les routes. » + +Il s’agit ici d’une prise de possession essentiellement pacifique. Ces +populations n’ont que des qualités passives qu’il convient de savoir +utiliser. Tout cela aurait pu se faire déjà ; mais les agents de Grand- +Bassam ne sauraient encourir, à cet égard, le moindre reproche. Ces +retards sont plutôt la conséquence de la fiction administrative qui +reliait la Côte d’Ivoire à nos possessions des Rivières du Sud, +distantes de 2,000 kilomètres. L’initiative d’un gouverneur ne saurait +s’exercer de si loin par l’intermédiaire d’un sous-ordre. Elle doit se +manifester sur place, directement. Au surplus, il s’agit moins ici +d’administrer que d’ouvrir, au préalable, les voies commerciales. +L’œuvre n’est pas de celles qu’on dirige du fond de son cabinet. Le rôle +des représentants de la France, pour le moment du moins, est de se +montrer à l’intérieur, de capter la confiance des chefs et des peuples. + +Mais à quoi bon insister ? La question est trop simple pour qu’on hésite +à la trancher[9]. De sa prompte solution dépendra le développement d’une +possession qui non seulement n’aura pas coûté un centime à la métropole, +mais donne dès aujourd’hui autre chose que des espérances. + +J’ai dit possession et non colonie ; ce dernier terme impliquerait +l’idée de peuplement, et nous ne parlons que d’une exploitation. Mais, à +ce point de vue, la position nous paraît de premier ordre. Quiconque +pénétrera comme nous au cœur de ces contrées n’hésitera point à affirmer +que la France occupe ici l’une des situations les plus avantageuses de +la côte occidentale d’Afrique. + +Cette conviction suffirait à nous dédommager des vicissitudes de la +route, des peines endurées. Mais avons-nous vraiment souffert ? Du +moins, ce genre de souffrance n’a-t-il pas son charme ? Il en est des +tribulations du voyage comme de ces cimes escarpées que nous voyons, le +soir, rester longtemps lumineuses au-dessus de la plaine noyée d’ombre. +Sur l’horizon de nos souvenirs, sur le fond un peu gris de l’existence +quotidienne, elles se détacheront toujours nettes. Et qui sait ? Parfois +peut-être on se dira : « Ces jours-là seulement j’ai vécu ! » + + + + + APPENDICE + + (EXTRAIT DU _Temps_ DU 11 SEPTEMBRE 1893.) + + * * * * * + + +Le gouvernement anglais vient de déposer sur le bureau de la Chambre des +Communes le texte de la convention franco-anglaise conclue, le 12 +juillet dernier, pour compléter les conventions du 10 août 1889 et du 26 +juin 1891, et pour fixer la frontière entre la colonie française de la +côte d’Ivoire et la colonie anglaise de la côte d’Or. + +On se souvient qu’une commission mixte franco-anglaise avait été +désignée en 1891 pour procéder, sur place, à l’établissement de cette +frontière conformément à ces deux conventions. Le commissaire français +était le capitaine Binger, qu’accompagnaient le docteur Crozat, le +lieutenant Braulot et notre collaborateur Marcel Monnier ; le +commissaire anglais était le capitaine Lang. Mais le texte de la +convention de 1889 n’était pas d’une grande précision, et il prêtait à +des interprétations très différentes. + +La frontière, y disait-on, qui a pour point de départ Newtown sur la +côte, devait suivre « la lagune de Tendo et celle d’Aby jusqu’à Nougoua. +A partir de Nougoua, le tracé de la frontière sera établi en tenant +compte des traités respectifs conclus par les deux gouvernements avec +les indigènes. Ce tracé sera prolongé jusqu’au 9e degré de latitude +nord. » + +C’est pour ce motif qu’en 1891 une seconde convention vint préciser la +première afin de déterminer la valeur des « traités respectifs conclus +par les deux gouvernements avec les indigènes ». C’est ainsi que la +frontière, à partir de Nougoua, devait se diriger vers le nord en +laissant le Sanwi et l’Indénié à la France, le Broussa, le Aowin et le +Sahué à l’Angleterre. Plus au nord, la ligne frontière devait passer à +10 kilomètres à l’est de la route d’Annibilékrou à Bondoukou et gagner +la Volta en plaçant le territoire de Bondoukou dans la sphère d’action +de la France. + +On pouvait supposer avec ce commentaire que les capitaines Binger et +Lang allaient pouvoir exécuter facilement la mission qui leur était +confiée. Mais, dès les premiers jours, on constata que le commissaire +anglais, jugeant les intérêts de la colonie de la côte d’Or compromis +par ces arrangements, voulait, dans l’interprétation des textes, arriver +à repousser vers l’est la frontière française. Tout d’abord, un conflit +s’éleva sur l’attribution de la ville même de Nougoua. « _A partir de_, +disait le capitaine Lang, ne veut par dire que le village soit français. +Dès lors, j’en revendique la propriété pour l’Angleterre. » Il fut +impossible ensuite de s’entendre sur les limites des territoires +dénommés dans la convention explicative de 1891. Tel village perdu dans +la forêt équatoriale relevait-il du chef de Broussa et, par conséquent, +était-il anglais : ou bien, au contraire, appartenait-il à la France +comme tributaire du chef de Sanwi ? Les contradictions s’accumulèrent au +point que la rupture fut inévitable. Le capitaine Binger et le capitaine +Lang s’en allèrent en exploration chacun de leur côté, et M. Marcel +Monnier a raconté, ici même, le voyage si intéressant qu’il a fait avec +le commissaire français à Kong et dans la vallée du Comoé. + +Les explorateurs revinrent en Europe et communiquèrent à leurs +gouvernements les résultats de leurs missions. Des négociations +s’engagèrent alors à Paris entre MM. Phipps et Crowe, de l’ambassade +d’Angleterre, et MM. G. Hanotaux, directeur des consulats au ministère +des affaires étrangères, et J. Haussmann, chef de division à +l’administration des colonies. Il résulta de ces pourparlers que le +capitaine Binger avait parfaitement accompli son devoir en résistant aux +prétentions de son collègue, puisque la convention qui fut signée le 13 +juillet nous donne entièrement satisfaction. + +Ainsi, le village de Nougoua reste en notre possession, de sorte que la +frontière, après avoir suivi la lagune et le fleuve Tanoé, quitte ce +fleuve à cinq milles en amont de Nougoua. De là, la frontière se dirige +vers le nord, passe par le sommet de la colline de Ferra-Ferrako et +atteint la rivière Boi ou Bogne, affluent de droite du Tanoé, à deux +milles au sud-est du village de Bamianko qui reste à la France. A partir +de ce village, c’est le thalweg de la rivière Boi, dont le cours est +orienté de l’ouest à l’est, qui sert de frontière, jusqu’au village +d’Edoubi ou Dibi. Au delà, la frontière est moins précise, parce que la +carte de ces régions, essentiellement forestières, n’est pas aussi +exactement relevée qu’aux environs de Nougoua et de la rivière Boi. +Aussi la convention se borne-t-elle à dire que la limite passera à 16 +kilomètres à l’est du village de Iaou, situé sur la rivière Bia qui se +déverse dans la lagune d’Elby, et à un kilomètre au sud du village +d’Abourouferrassi qui appartient à la France. C’est ainsi que le +territoire français de l’Indénié se trouvera séparé du territoire +anglais de Sahué. + +Comme Abourouferrassi est à plus de deux cents kilomètres de la côte, il +ne semble pas utile, en ce moment, de mieux fixer une frontière qui +traverse des forêts presque impénétrables. Ce que l’on veut, par des +conventions de cette nature, c’est s’assurer des facilités de +communication entre l’intérieur et la côte. On conçoit, dès lors, +pourquoi dans l’acte du 12 juillet dernier on se borne à reproduire une +clause de la convention du 26 juin 1891 plaçant la frontière à 10 +kilomètres à l’est de la route conduisant directement d’Annibilékrou — +village situé à 20 kilomètres environ au nord d’Abourouferrassi — à +Bondoukou, ce grand centre commercial avec les chefs duquel le capitaine +Binger a conclu en 1888 un traité de protectorat. + +A quelques kilomètres au sud de Bondoukou, s’arrête la forêt dense. On +est là en pays découvert, en région peuplée et civilisée. La frontière +assure à la France et aux habitants de Bondoukou le libre accès dans la +boucle du Niger, en se tenant toujours à 10 kilomètres à l’est de la +route commerciale qui va de Bondoukou à la Volta noire ou occidentale, +en passant par Sorobango, Tambi, Takhari et Bandagadi. C’est entre +Bandagadi et Kirhindi que la frontière atteint la Volta, qu’elle suit +dans la direction du nord jusqu’au 9e parallèle. A partir de ce point, +les limites restent indécises et ne seront fixées que le jour où, à la +suite des voyages de leurs explorateurs, la France et l’Angleterre +pourront fixer leur sphère d’influence dans la boucle du Niger. + +On enregistrera avec plaisir, en France, l’accord qui vient de mettre +fin aux difficultés si malencontreusement suscitées par le capitaine +Lang, et si un vœu pouvait être exprimé, c’est que la France et +l’Angleterre règlent au plus tôt une affaire semblable soulevée, presque +en même temps, à propos de la délimitation de Sierra-Leone et de la +Guinée française. + + + + + TABLE DES GRAVURES + + * * * * * + + + Pages. + + Portrait de l’auteur Frontispice + + Le docteur Crozat, mort au Soudan (1892) VI + + Le capitaine Binger et le lieutenant Braulot, camp 16 + d’Afforénou (janvier 1892) + + Jeunes femmes d’Assinie (côte d’Ivoire) 42 + + Alfred 50 + + Akassimadou, roi de Krinjabo, et sa cour 60 + + Dame de Krinjabo à sa toilette 64 + + L’arbre des Palabres à Krinjabo 70 + + Iébiénié, chef des captifs du roi de Krinjabo 84 + + Fiencadia, chef de N’Gakin et d’Assuakourou 102 + + N’Gakin (Sanwi) 106 + + L’instrument de Molière au pays noir 110 + + Le médecin de N’Kossa et sa femme 116 + + Arbre tombé (forêt du Sanwi) 124 + + Un village de la forêt (Adouakourou) 128 + + La case de Kofi, chef d’Abengourou 138 + + Sentier de forêt dans l’Indénié. Indigènes allant 142 + laver la terre aurifère + + Peseurs d’or 148 + + Case des fétiches à l’entrée d’un village (Indénié) 156 + + Poupées-fétiches 160 + + Bondoukou vu du sud-est 170 + + Ruelle devant la maison de Sitafa (Bondoukou) 176 + + Un coin du marché (Bondoukou) 182 + + Une visite chez Sitafa 186 + + Captives de Sitafa (Bondoukou) 190 + + Arbre rampant. — Village de Kagoué (pays Pakhalla) 194 + + Kawaré (pays de Kong) 198 + + Une mosquée de Kong 204 + + Une emplette. — Marché de Kong 210 + + Angle de rue (Kong) 218 + + Dans la rue (Kong). — Quelques passants 222 + + Tisserands colportant leurs étoffes dans les faubourgs 228 + de Kong + + Kong. — Une place dans le quartier de Kourila 230 + + Dans le quartier Dioula. — Ouandarama (Djimini) 234 + + Marchande de dolo, Dakhara (Djimini) 240 + + Femme de Satama (Diammala) 248 + + Un palabre 254 + + Village ganne (frontière du Baoulé) 260 + + Le chef de Zouépiri 266 + + Le Comoé à Kabrankrou 272 + + Les filles de Bénié Couamié, roi de Bettié 278 + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + + + Pages. + + A Monsieur le capitaine Binger I + + I. — De Marseille à la Côte d’Ivoire 1 + + II. — Assinie 37 + + III. — Krinjabo 55 + + IV. — Premiers bivouacs 72 + + V. — Villages de la forêt 99 + + VI. — Trois mois dans la brousse 125 + + VII. — Namarou 161 + + VIII. — Chez Sitafa 171 + + IX. — Pays de Kong 189 + + X. — Kong 203 + + XI. — Le camp royal 219 + + XII. — Djimini et Diammala 231 + + XIII. — Arrêtés dans le Baoulé 249 + + XIV. — Sur le Comoé 268 + + APPENDICE 293 + + + * * * * * + PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +NOTES : + + +[Note 1 : Ces craintes ne furent pas justifiées. La mission a été assez +heureuse pour rapporter de la Côte d’Ivoire et du Soudan un millier de +photographies. Exposées d’abord à l’École nationale des Beaux-Arts, +elles figurent actuellement à l’Exposition permanente des Colonies, au +palais de l’Industrie. M. Claude Bienne leur a consacré un intéressant +article dans la _Revue hebdomadaire_ (10 décembre 1892.) + + (_L’éditeur._)] + +[Note 2 : La situation n’est plus la même actuellement. Assinie +désormais aura, comme Grand Bassam, sa canonnière de lagune. La +surveillance de la côte est assurée par un aviso colonial, le _Capitaine +Ménard_. + + (_L’Editeur._)] + +[Note 3 : Voir à l’_Appendice_.] + +[Note 4 : Vin de palme.] + +[Note 5 : Bière de mil.] + +[Note 6 : La gamme des formules de politesse : Merci, bonjour, Dieu vous +garde, Dieu vous donne une nombreuse famille, etc.] + +[Note 7 : Voir l’Appendice.] + +[Note 8 : Tel a été l’objet de la mission confiée à MM. les capitaines +Marchand et Manet de l’infanterie de marine. Ses débuts furent on ne +peut plus heureux. Elle vient en effet d’obtenir la soumission complète +des chefs de Tiassalé. L’occupation de cette localité, la plus +importante du Baoulé, assure désormais la liberté des communications sur +le cours inférieur du Bandama. Ce fleuve est destiné à devenir, avant +peu, une des principales artères commerciales de nos possessions de +l’Ouest-Africain. + +Au moment où ces pages étaient sous presse, nous avions le chagrin +d’apprendre la mort d’un des explorateurs. M. le capitaine Manet s’est +noyé dans les rapides en redescendant à la côte chercher des +approvisionnements. Son corps a été retrouvé et inhumé à Tiassalé. Quant +à M. Marchand, à peine rétabli de la fièvre qui avait mis ses jours en +danger, après avoir rendu les derniers devoirs à son infortuné +compagnon, il se disposait, suivant les nouvelles les plus récentes, à +continuer sa marche vers l’intérieur.] + +[Note 9 : Ce vœu a été exaucé. Un décret, en date du 10 mars 1893, +enlevait l’administration de ces territoires au gouvernement des +Rivières du Sud. — Le 20 mars, un autre décret nommait M. le capitaine +Binger gouverneur de la Côte d’Ivoire.] + + + + +Note du transcripteur : + + + Page 67, " s’ouvrent de schambres tapissées " a été remplacé par + " des chambres " + + Page 74, " touche sa berge mandite " a été remplacé par " maudite " + + Page 144, " chaîne de collines dont l’attitude " a été remplacé par + " l’altitude " + + Page 158, " population se range en hémicyle " a été remplacé par + " hémicycle " + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78302 *** |
